René Schickele : « Dies war mein Land… » / « Ceci était mon pays… »

«(…) Dies war mein Land, das ich mit schmerzlicher Liebe umfasste, mein eigenes Geheimnis sah ich verklärt. Ich hatte mich tief zu ihm niedergebeugt vom Berge der Toten, als gelte es, den grössten aller Toten, die Heimat aufzuheben. Dies Land gehörte nicht mir, ich gehörte ihm. Es war eine grosse Person voll mütterlicher Zauberkraft, ja stärker noch als die leibliche Mutter, weil sie mit der Gewalt auch jener Mutter in mir sprach, deren Kinder mir Freunde und Verwandte waren. In dieses Tal, auf diese Berge fiel der Widerschein aller Menschen, die ich verehre und liebte. In diesem Tal, auf diese Berge musste ich zurückwandern aus aller Welt. Hier stand die Scheune, in die ich alle Ernte fuhr. Dies war der Punkt, von dem ich ausging und zudem ich zurück kam, und dieser Weg fort und wieder heim, zeichnete jedesmal genau die Bewegung des Fischzugs, den ich draussen getan hatte.
Das Land der Vogesen und das Land des Schwarzwaldes waren die zwei Seiten eines aufgeschlagenen Buches – ich sah es deutlich vor mir, wie der Rhein sich nicht trennte, sondern vereinte, indem er die mit seinem festen Falz zusammenhielt. Die eine der beiden Seiten wies nach Osten, die andere nach Westen, auf jeder stand der Anfang eines und doch verwandten Liedes. Von Süden kam der Strom und ging nach Norden, und er sammelte in sich die Wasser aus dem Osten und dem Westen, um sie als Einziges und Ganzes ins Meer zu tragen… und dieses Meer umschloss die grosse, von den jüngsten, unsersättlichen Söhnen des Meschengschlechts bewohnte Halbinsel, in die das gewaltige Asien deutlich endet… Europa.
Nun schloss ich die Augen und sah mich weiter um. Folgte dem Rhein, da schlug der Bodensee plötzlich auftauchend seine Knabenlache an, unbändig vergnügt, und wechselte an gelungenen Abenden mit den Alpengipfeln märchenhaften Glücks. (…) ».

***

Ceci était mon pays que j‘étreignais d‘un amour douloureux, mon propre secret, je le voyais transfiguré. Je m‘étais penché profondément vers lui depuis la montagne des morts comme s‘il s‘agissait d‘élever la heimat vers les plus grands de tous les morts. Ce pays ne m‘appartenait pas, je lui appartenais. C‘était une grande personne pleine de pouvoir magique maternel, oui, plus fort encore que celui de la mère biologique car elle parlait en moi avec la force d‘une mère dont les enfants m‘étaient amis et parents. Cette vallée, cette montagne portaient le reflet de tous les êtres que j‘estimais, que j‘aimais. Vers cette vallée, cette montagne, il me fallait revenir depuis tous les pays du monde. C‘est ici que se trouvait la grange dans laquelle je rentrais toutes mes récoltes. C‘était là le lieu d‘où je partais et vers lequel je revenais et cet aller retour dessinait à chaque fois les contours de ma pêche miraculeuse faite à l‘extérieur.
Le pays des Vosges et le pays de la Forêt noire étaient comme les deux pages d’un livre ouvert et je voyais distinctement devant moi le Rhin qui ne les séparait pas mais les unissait en les reliant solidement dans son pli. L’une des pages indiquait l’ouest, l’autre l’est et chacune d’entre elles mentionnait le début d’un chant différent et pourtant ressemblant. Venant du sud, le fleuve allait vers le nord et réunissait en lui les eaux de l’est et les eaux de l’ouest pour les transporter en un unique tout vers la mer… et cette mer entourait la grande presqu’île habitée par les plus jeunes et plus insatiables fils du genre humain, presqu’île dans laquelle se termine clairement la puissante Asie… Europe.
A présent, je fermai les yeux et élargis mon regard. Je suivis le Rhin, voici que le lac de Constance surgit soudain avec son éclat de rire adolescent, ravi, et partageait, les meilleurs soirs, avec les sommets des Alpes, un bonheur fabuleux .»
(René Schickele extrait de Rundreise des fröhlichen Christenmenschen in Werke III (page 532). trad. Bernard Umbrecht)
Je ne connais pas de traduction disponible de ce texte à l’exception du passage en caractères gras que j’ai modifié et qui est généralement donné isolément, sans référence à son origine ni à son contexte, y compris dans l’enseignement, ce qui est tout de même quelque peu gênant comme on le verra. Il est ainsi présent sous cette forme et sans plus de précision dans un recueil de poèmes (?) rassemblés sous le titre Terre d’Europe aux éditions Arfuyen.
J’avais été séduit par l’association de la géophysique et du livre définissant l’espace rhénan à partir des montagnes comme si c’était cela là structure de la heimat de Schickele, citoyen français et écrivain allemand comme il se définissait lui-même. Il ne parle pas de l’Alsace et du pays de Bade mais d’une géographie physique qui subsiste (et préexiste) par delà le bien et le mal, par delà la douleur. C’est écrit après la première guerre mondiale et l’échec de la révolution allemande de 1918 que l’auteur, pacifiste, avait appelée de ses vœux et dont l’échec l’avait profondément déçu. Il savait la difficulté de retrouver après la guerre la relation au paysage.
J’avais pensé le publier moi-aussi tel quel dans ma série sur le Rhin. Quelque chose m’avait retenu. Ce texte était trop facilement critiquable et cela ne collait pas avec ce que je percevais de René Schickele bien que ne le connaissant pas très bien. Mes randonnées hebdomadaires dans les Vosges et la Forêt noire ne cessent, en ce moment en particulier, de me faire entrevoir depuis leurs sommets les glaciers des Alpes. On ne peut évidemment pas, pour peu qu’on prenne un peu de hauteur, définir l’Europe seulement à partir du Rhin. Je me suis donc mis en quête de l’origine de ce texte. Et quelle n’a pas été ma surprise que de constater que l’auteur lui-même élargit son horizon. Et comment ! Et c’est à partir de cet horizon élargi qu’il revient chez lui, le long du ….Danube dans cet espace rhénan qui est sa heimat bilingue. Mon hésitation n’a pas été vaine.
Le passage Le pays des Vosges et le pays de la Forêt noire est extrait de Rundreise des fröhlichen Christenmenschen partie d’un ensemble publié en 1922 sous le titre Wir wollen nicht sterben (Nous ne voulons pas mourir). On trouve cela dans les essais qui forment le troisième tome des Oeuvres (page 532). Il existe une variante du texte précité dans un roman der Wolf in der Hürde (Le loup dans l’enclos) partie de Das Erbe am Rhein (L’héritage du Rhin) qui date de 1931. Si le début est identique la suite propose une nuance :
«Ce fleuve unifiant flanqué des pays qui s’étendaient sur ses rives, c’était cela l’Europe, principalement cela et en tout état de cause il ne saurait y avoir d’Europe sans ces pays que le Rhin assemble avec sa couture, une couture qui restait toujours dans le cours de l’eau pour ne pas se déchirer ou pourrir».
(Le texte allemand est lisible en ligne)
Les pays que le fleuve rassemble sont, outre la France et l‘Allemagne, aussi bien les Pays Bas que la Suisse ainsi que le Liechtenstein, l‘Autriche, au lac de Constance, voire l‘Italie à la source. Le texte a été écrit bien avant la réduction de l‘Europe a une monnaie. Et bien entendu avant la seconde partie de la guerre mondiale du vingtième siècle qui allait encore plus compliquer les choses. Et accroître la douleur. Les générations suivantes devront l‘intégrer. Schickele est mort en 1940 non sans avoir vu la catastrophe arriver et écrit son dernier livre en …français.  L’intérêt de revisiter cet avant réside dans le fait qu’il s’y trouve peut-être une graine d’utopie utile à faire germer par et pour les générations futures.
Revenons à la tournée du joyeux chrétien. Rundreise désigne un voyage en boucle permettant de revenir au point de départ, même si, parti des Vosges, il revient en Forêt noire. Les Vosges et la Forêt noire forment pour lui un même pays avec deux langues et deux cultures leurs chants sont à la fois différents et se ressemblent. Le voyage virtuel est effectué à partir de la montagne des morts dont on apprendra au fil du texte qu‘il s‘agit du Hartmannsweilerkopf. Le narrateur remonte à la source du Rhin jusqu‘au glacier du Rhône, fleuve qu‘il suit vers le pays des aqueducs et des combats de taureaux.
«Une moyenne chaîne de montagne – ainsi va l‘histoire – avait empêché la Loire d‘atteindre le Rhône. Un mur mince les séparaient et ils restèrent séparés. Mais il ne put empêcher que les deux ainsi que leurs frères et sœurs n‘échangent le témoignage de leur fécondité par le passage des cols – ainsi va l‘histoire. En moi bourdonnait, malgré les différentes langues, presque en fusion, les strophes des troubadours de trois cours lumineuses : la Provence, le Lac de Constance et le Tyrol. Et le dragon pré-humain au bout de la Furka se sauvait dans la Mer méditerranée.
La France ! Pays du milieu tourné vers le sud-ouest comme l‘Allemagne, pays du milieu penché vers le nord-est.»
Je résume à très grands traits un texte qui mériterait sans doute d‘être fouillé davantage à partir d‘une traduction intégrale. La montagne des morts dont il est question au début est le Hartmannsweilerkopf. Le narrateur parle depuis ce haut lieu de massacre criminel de la Première guerre mondiale dans les Vosges et se demande :
«N‘y a-t-il pas enterré là un fils de chaque pays, de chaque paysage d‘Europe ? »
Un fils de chaque paysage d‘Europe. L‘Europe s‘est élargie par ses morts à la guerre.
Le voyage continue ou reprend. Et l‘Aragon et la Castille, au loin l‘Afrique. Et Nathan le sage. Et Don Quichotte etc…
«C‘est ainsi que je trouvai au cours de mon voyage que j‘entrepris, assis sur le bloc de pierre du Hartmannsweilerkopf, partout et en abondance ce que je cherchais : l‘égalité de l‘Europe façonnée par l‘histoire de ses peuples et par ses grandes figures. Même là où je n‘ai pas cherché, j‘ai trouvé quand même. Nous européens avions tous le même destin, nous échangions seulement nos rôles dans la manière de le construire ; c‘était vraiment toujours la même histoire».
Un peu plus tard, le voyage se prolonge vers l‘est, cette fois, les pays scandinaves, la Russie qui a installé des soviets, une référence à la Commune de Paris, puis c‘est le retour par le Danube qui ramène le joyeux chrétien dans la Forêt noire.
«Ich fuhr die Donau hinauf, mitten hinein in die Heimat – bald wäre ich wieder daheim ! Ich lief ihr entgegen, der Donau entgegen, lief mir selbst entgegen, ich hatte gar nicht weit bis zu ihr. Da war schon Donaueschingen. Und hier fand ich die Donau, in einem kleinen Bau, der für sie errichtet wo sie fein gefasst war wie ein Edelstein. Hier fand ich, über ihren Spiegel gebeugt, auch mich. …»
« Je remontai le Danube jusqu‘en plein milieu de la heimat – bientôt je serai de retour chez moi. J‘allai à sa rencontre, à l a rencontre du Danube, à la rencontre de moi-même – je n‘avais pas de long chemin à faire. Voici déjà Donaueschingen. Et là, je trouvai le Danube dans un écrin construit pour lui comme pour un diamant. Là, penché sur le miroir de sa source, je me retrouvai aussi moi-même. …»
S‘il n‘y a pas d‘Europe sans le Rhin, il n‘y en a pas non plus sans le Danube.
Print Friendly, PDF & Email
Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedIn
Ce contenu a été publié dans Littérature, Rhin, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *