« L’alsacianité de l’esprit » selon René Schickele et Ernst Stadler

Dans sa dernière livraison, la Revue Alsacienne de Littérature a traduit et publié en allemand et en français, les premiers mouvements d’un texte de Ernst Stadler sur Rene Schickele – poètes alsaciens de langue allemande – contenant la référence à l’alsacianité de l’esprit. Le texte est paru dans le numéro de décembre 2014 consacré aux Utopies mais dans la rubrique régulière réservée au patrimoine.
René Schickele sur le pont du Rhin vers 1930

René Schickele sur le pont du Rhin vers 1930

«C’est dans les articles que Schickele écrivit pour le Stürmer (qu’il signait en tant qu’éditeur) qu’est pour la première fois élaboré ce concept d’alsacianité de l’esprit qui reviendra plus tard encore souvent sous sa plume et qui devint si précieux pour son évolution. L’alsacianité, ce n’est nullement une catégorie géographique quelconque et plus ou moins insignifiante. C’est la conscience d’une tradition, d’une mission culturelle, que l’on a appris à comprendre précisément chez nous, là où, un temps déraciné, l’on a dérivé au gré de courants étrangers, avant que les anciennes racines ne plongent dans le sol nouveau. L’alsacianité, ce n’est pas quelque chose de rétrograde, de géographiquement borné, ce n’est pas un rétrécissement de l’horizon, un provincialisme, un art du pays natal [Heimatkunst], mais une disposition de l’âme bien précise et très évoluée, un bien culturel solidement ancré, auquel la tradition romane aussi bien que germanique ont donné ses éléments les plus précieux. Un particularisme de l’âme, dont la possession signifie supériorité et richesse et dont la nouvelle littérature alsacienne a pour mission de témoigner dans des œuvres de valeur. Dès lors, il deviendra possible pour l’esprit alsacien d’exercer une influence active sur la littérature allemande, de l’enrichir, de la rajeunir, de la féconder par un apport de sang nouveau. Et c’est cela qui, pour le Schickele poète, doit être la mission culturelle de l’Alsace au sein de l’Allemagne, de même que plus tard, pour le Schickele politique, la démocratisation du Reich sera la mission politique que l’Alsace, par un effort sans relâche, devra s’efforcer d’accomplir.»
Ernst Stadler : René Schickelé in Almanach pour les étudiants et la jeunesse alsacienne-lorraine. Traduction Julien Collonges dans la Revue Alsacienne de Littérature n°122 (2014). C’est moi qui ait réintroduit le mot Heimatkunst expliqué plus loin.
Quand j’ai vu, puis lu le texte, je me suis dit que c’était une bonne idée par son contenu de le publier dans le contexte actuel, à un moment où l’Alsace dans la mondialisation et la délocalisation vit une crise symbolique de désindividuation (appelée crise identitaire – je n’aime pas ce mot flou) qui n’est peut-être que la fin de ses illusions. En y travaillant, je me suis rendu compte de la nécessité pour moi de quelques commentaires.
Présentons d’abord rapidement les deux auteurs peu sinon pas du tout connus en France. Ernst Stadler a déjà été évoqué sur le Sauterhin, ici  et là.
Natif de Colmar, Ernst Stadler est un poète alsacien de langue allemande, traducteur de Péguy, mort près d’Ypres dans les premiers mois de la Première guerre mondiale, le 30 octobre 1914, à l’âge de 28 ans. Il a, en 1913, écrit un des plus beaux  poèmes de l’expressionnisme allemand  Passage de nuit sur le pont du Rhin à Cologne. Il est l’auteur d’un unique recueil, der Aufbruch (La rupture, Le départ) que l’on pourrait traduire par On s’arrache. René Schickele, né à Obernai d’un père alsacien et d’une mère francophone (du Territoire de Belfort), est lui aussi un écrivain alsacien de langue allemande. La langue « maternelle » peut être aussi paternelle. Ce «gallo-alémanique» n’a écrit qu’un seul livre dans la langue de sa mère, le reste en allemand. Il se définissait lui-même selon sa propre expression comme «citoyen français et deutscher Dichter». Il avait en effet un passeport français et était membre comme Döblin, Heinrich et Thomas Mann, de l’Académie prussienne des arts. Avec Stadler et Jean Hans Arp notamment, il fonde la revue d’avant garde der Stürmer en 1901. Après une période de journalisme à Paris, il revient à Strasbourg en 1911 où il s’engagera en faveur d’un autonomisme démocratique (tous les autonomismes ne le sont pas). Pacifiste, il adoptera pendant la 1ère Guerre mondiale la position d’un Romain Rolland et se retirera en Suisse. Après la guerre, il refusera d’échanger une garnison contre une autre, et le militarisme français contre le militarisme prussien, et s’installera à Badenweiler, station thermale de Forêt Noire (où est mort Tchekhov) d’où l’on voit les Vosges et la plaine d’Alsace. Il y écrira un très beau recueil de petite prose poétique traduit en 2010 sous le titre Paysages du ciel. Avec la montée du nazisme en Allemagne, il quitte le pays et s’installe en Provence. Il meurt à Vense en 1940
Revenons à la question de l’alsacianité. Au début du siècle dernier, l’Alsace est annexée à l’Allemagne depuis trois décennies. La notion d’alsacianité de l’esprit se définit en opposition au folklore et dans un refus du provincialisme et du repli particulariste. L‘alsacianité de l’esprit n’est pas l‘art du terroir. Heimatkunst serait en effet peut-être mieux traduit par art du terroir que par art du pays natal mais en tout état de cause cela désigne un courant anti-moderniste et de refus de l’urbain encouragé par l’Empereur Guillaume II :
« Cette société [l’Allemagne]devenue très moderne quant à la technique et à l’industrie, aux moyens de communication et de diffusion est dominée par un Empereur qui règne en monarque absolu, proclame sa haine de la modernité culturelle et du mouvement ouvrier et socialiste et veut régenter jusqu’à la littérature qu’il ne conçoit que comme littérature du terroir. »
(Charles Fichter Lire Ernst Stadler, préface à Le départ de Ernst Stadler – Arfuyen)
Comparé à sa dégradation actuelle, cette « culture du terroir »avait cependant encore quelque chose d’une culture. Ses derniers restes ont été dénigrés récemment par une chanson de fabrication industrielle dans laquelle l’Alsace n’est plus symbolisée par rien d’autre que par des «maisons à colombages» peuplées de «gens sans histoires» (sic). Elle est «une région de vie et de raisin, de grands crus de houblon, de choucroute et de vin». On essaye de faire croire que c’est cela qui va disparaître avec la régionalisation. De culture, il n’est même plus question dans la chanson, elle a déjà disparu. Dans le discours des politiques aussi.
La Heimat est une notion compliquée, à la fois un espace d’enracinement à partir duquel on peut répondre aux appels du large mais aussi un espace oppressant, refermé sur-lui-même, borné dans tous les sens du terme.
Je n’aime pas trop la métaphore légumineuse des racines sans doute fille de la métaphore sexuelle de la petite graine qu’on plante. Jean Paul de Dadelsen, autre écrivain alsacien mais de langue française, cette fois, s’est moqué de cette question des racines :
« Nous autres en Alsace, on est celtique il n’y a pas à dire on est celtico-germano-romano – (et donc aussi égypto-syriaco-illyrio-ibério-dalmato-partho-soudano-palestinien) – français comme Minuit chrétiens et au-dessous d’un certain niveau de bourgeoisie catholiques comme un seul homme ».
Jean Paul de Dadelsen,Oncle Jean dans Jonas
Nrf Poésie Gallimard page 120
Si l’on y ajoute comme dans mon cas quelques nuances supplémentaires comme par exemple d’être d’une ville qui fut un temps alliée à la Confédération helvétique au point d’envoyer des hommes se faire battre à Marignan en 1515, on avouera qu’il y a de quoi s’emmêler les pinceaux dans les racines. On notera, dans le texte de Schickele, que les racines d’abord arrachées par la violence de l’histoire se sont ré-ancrées après avoir flotté dans des courants étrangers.
Une singularité de l’âme, flottante et non géographiquement bornée mais ancrée dans ce qu’a produit de mieux la tradition romane aussi bien que germanique, cela ne mériterait-il pas d’être reconsidéré aujourd’hui à l’ère digitale qui permettrait de recréer un nouveau milieu symbolique ?
Au début du siècle dernier, avant les deux guerres mondiales, on s’imaginait l ‘Alsace médiatrice entre la France et l’Allemagne dans une perspective européenne. Aujourd’hui nous avons l’Europe, sans esprit, et bientôt sans Alsace comme entité administrative. Cela empêche-t-il de faire vivre et revivre une alsacianité de l’esprit ?

Le texte allemand

„ln Aufsätzen, die Schickele (der als Herausgeher zeichnete) für den: Stürrner schrieb, ist zum ersten Mal jener Begriff des geistigen Elsässertums aufgestellt, der später noch häufig wiederkehren wird und der für Schickeles Entwicklung so wertvoll geworden ist. Elsässertum, das ist niht irgend eine mehr oder weniger belanglose geographische Einreihung. Es ist das Bewusstsein einer Tradition, einer kulturellen Auîgabe, die man gerade bei uns hat verstehen lernen, wo man eine Zeitlang entwurzelt herumschwamm auf fremden Stromungen, bis die alten Wurzeln in den neuen Boden schlugen. Elsässertum ist nicht etwas Rückständiges, landschaftlich Beschränktes, nicht Verengung des Horizontes; Provinzialismus, Heimatkunst, sondern eine ganz bestimmte und sehr fortgeschrittene seelische Haltung, ein fester Kulturbesitz, an den romanische sowohl. wie gerrnanische Tradition wertvollste Bestandteile abgegeben haben. Ein seelischer Partikularisrnus, dessen Besitz Überlegenheit und Reichtum bedeutet, und den in gültigen Werken zu dokumentieren, die Aufgabe der neuen elsässischen Literatur sein muss. Von hier aus wird sich die Möglichkeit einer aktiven Beeinflussung der deutschen Literatur durch den elsässischen Geist ergeben, einer
Bereicherung, Auffrischung, Befruchtung durch Zuführung neuen Blutes. Und dies scheint dem Dichter Schiekele aIs die kulturelle Mission des Elsasses innerhalb Deutschlands, gleichwie später der Politiker in der Demokratisierung des Reiches die Aufgahe gefunden hat, die in langsamem Ringen die politische Anstrengung des Elsass zu erfüllen haben wird.“
Ernst Stadler : René Schickelé in Almanach pour les étudiants et la jeunesse alsacienne-lorraine. dans la Revue Alsacienne de Littérature n°122 (2014)

 
 

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2 réponses à « L’alsacianité de l’esprit » selon René Schickele et Ernst Stadler

  1. Dangel François dit :

    Excellente idée en effet que de mettre à l’affiche des textes – et des réflexions- qui contrastent avec les niaiseries et autres balivernes sur l’identité régionale outragée…

  2. Breuning Liliane dit :

    Toujours admirative et reconnaissante pour votre travail – exemplaire et lumineux. Merci.

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