Après plus de 40 années d’interdiction par Hélène Weigel et les héritiers de Brecht, le film « Baal » de Volker Schlöndorff avec Fassbinder (1969) à nouveau accessible (en DVD)

Avant toute explication, écoutons d’abord le choral introductif  de la pièce de B. Brecht et du film de V. Schlöndorff par R.W. Fassbinder accompagné de sa traduction

Le choral du grand Baal

Lorsque Baal grandissait dans le sein de sa mère
Déjà, le ciel était très grand, calme et si pâle,
Et jeune et nu, et formidablement étrange,
Et tel que Baal l’aima, lorsque Baal se montra.
Et le ciel restait là dans la peine et la joie,
Même quand Baal dormait, bienheureux, sans le voir :
La nuit, le ciel était violet, Baal était ivre,
Et, tôt, Baal était pieux : lui, de pâle abricot.
Dans la honteuse fourmilière des pécheurs
Baal était nu et se vautrait dans la quiétude :
Et seulement le ciel, mais le ciel constamment
Et toujours puissamment couvrait sa nudité.
Tous les vices, dit Baal sont bons à quelque chose
Mais pas l’homme, dit Baal, qui les pratique.
Quand on sait ce que l’on veut, les vices, c’est quelque chose.
Choisissez-vous-en deux car un tout un seul, c’est trop.
Ne soyez surtout pas si paresseux, si mou,
Parce que jouir n’est pas si facile, par dieu!
Il faut des membres forts et de l’expérience aussi:
Et pour ces choses-là, un gros ventre, ça gêne.
Baal guigne vers là-haut les plus gras des vautours
Qui guettent dans le ciel le cadavre de Baal.
Parfois il fait le mort. Un vautour fond dessus.
Et Baal, muet, mange un vautour pour son dîner.
Dans la vallée des larmes sous de sombres astres,
Baal broute bruyamment l’herbe de vastes champs.
Quand ils sont nus alors Baal trottine en chantant
Et va dans la forêt éternelle dormir.
Et quand le ventre noir tire Baal vers en bas,
Qu’est encore le monde pour Baal ? Il a son compte.
Et Baal a tellement de ciel sous la paupière
Que, mort, il a du ciel encore et juste assez.
Et quand Baal pourrissait dans le noir de la terre
Le, ciel était encor grand et calme et si pâle
Et jeune et nu, formidablement admirable,
Et tel que Baal l’aimait, lorsque Baal existait.
Traduction Guillevic
La musique est de Klaus Doldinger. Pour la petite histoire, il faut savoir qu’à un moment Daniel Cohn Bendit avait été pressenti pour jouer le rôle de Baal. Mais quand on a vu Fassbinder, on ne l’imagine plus tant Fassbinder est Baal. Du moins le Baal de 1969.
Fassbinder et Margarethe von Trotta

Fassbinder et Margarethe von Trotta

A côté de Fassbinder on trouve dans un petit rôle Hanna Schygulla et surtout, interprétant Sophie, Margarethe von Trotta qui sera pendant 20 ans la compagne de Schlöndorff et deviendra cinéaste elle-même.
Fassbinder avec Hanna Schygulla

Fassbinder avec Hanna Schygulla

Faire sortir la bête chez lui et chez les autres, est le programme de Baal, un asocial radical, vagabond et poète. Ses poèmes il les déclame dans la rue, au bistrot, dans les bouges. Il méprise le bourgeois. Peut-être a-t-il quelque chose de Rimbaud, de Villon, de Hans Dietrich Grabbe, et, qui sait, de Brecht lui-même. Il n’aime pas, sauf un homme, Ekart. Mais il est aimé. Des femmes qu’il séduit, dont il jouit et qu’il rejette. C’est du brutal. Son ami Ekart, il le tuera à coups de couteaux dans un accès de jalousie.
Schlöndorff suit intégralement la pièce de Brecht dans sa version de 1919. Ce n’est pas tout à faire la première. Il existe, en effet, une version de 1918. Brecht a ensuite constamment réécrit ce texte. Baal reste asocial mais Brecht finit par l’inscrire dans une société elle-même asociale, ce qui n’est pas tout à fait le cas des premières versions.
En 1969,Volker Schlöndorff sortait d’un fiasco financier avec son film précédent. Son Michael Kolhaase l’avait ruiné.Baal, tourné la même année et diffusé une seule fois, en 1970, lui a permis de se relancer, raison pour laquelle il tient chez lui une place particulière, raison pour laquelle aussi la réaction d’Hélène Weigel, femme de Brecht, décidant d’interdire toute nouvelle projection lui est douloureuse, lui l’admirateur de Brecht, et aujourd’hui encore incompréhensible. Elle n’a en effet jamais donné de raison. Était-ce parce que Brecht y était montré comme anarchiste ou parce qu’elle trouvait le film mauvais. On peut pencher pour la première hypothèse.
Le film avait été produit par et pour la télévision. Comment montrer du théâtre à la télévision en évitant la conserve ? L’idée a été d’utiliser des équipements mobiles pour filmer la pièce comme s’il s’agissait d’un reportage extérieur. La scène est transposée dans la fin des années 1960, moment où émerge avec ses premiers films un certain Fassbinder représentant par ailleurs de l’Antiteater, opposé au théâtre institutionnel. Il venait de tourner L’amour est plus froid que la mort et travaillait sur Le bouc .
Le film a été diffusé à la télévision le mardi 21 avril 1970 à 21 heures. Le public populaire a été choqué, le public dit cultivé déçu, il attendait un bon Brecht bien canonisé. Régulièrement relancés, les ayant droits ont confirmé le diktat d’Hélène Weigel. Jusqu’à récemment où la Fondation Fassbinder a réussi à libérer le film dont les négatifs s’abîmaient dans des boites rouillées.
La version restaurée est désormais disponible en DVD.
Baal / Volker Schlöndorff – Zweitausendeins Edition Deutscher Film 7/1969
avec des sous-titres en français et en anglais. Le sous-titrage français est fâché avec les à, l’accent grave fait défaut.
Pour les germanophones, le DVD contient un dossier d’accompagnement et un interview avec Volker Schlöndorff.
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