Celui qui part, celui qui vient

Le château de Bellevue, résidence des présidents de la république allemande, en hiver

Commençons par une plaisanterie – la suite est un peu moins gaie – et relevons que le soutien de la chancelière allemande n’est pas pour un président de la République une garantie de pouvoir perdurer. Trois présidents de la République en deux ans, sous le gouvernement d’Angela Merkel, c’est un record absolu.

Le premier Horst Köhler, ancien directeur du FMI, avait démissionné parce qu’il n’avait pas supporté le flot de critiques qu’il a du essuyer pour avoir déclaré que les soldats allemands étaient en Afghanistan et susceptibles d’intervenir ailleurs pour défendre les intérêts économiques de l’Allemagne. Ce sont des choses qu’on sait mais que l’on tait. Le second, Christian Wulff, imposé par Angela Merkel (contre Joachin Gauck), a été contraint à la démission après s’être emmêlé les pieds dans une affaire de prêt immobilier d’un montant de 500.000 euros mis à sa disposition par un homme d’affaire à l’époque où il était ministre président du Land de Basse-Saxe.
Je reviendrai plus loin sur la signification possible de cet échec

La nomination consensuelle entre les principaux partis – le parti de gauche Die Linke, 12% de l’électorat, n’avait pas été convié à la concertation, ce qui est parfaitement anormal et aurait mérité une protestation du SPD et des Verts – d’un homme d’Eglise, pasteur protestant et dissident de l’ancienne RDA ne dit rien de bon ni pour la laïcité ni pour la démocratie en Allemagne, contrairement aux apparences.
Joachim Gauck bénéficie d’une aura apolitique d’autant plus forte que la classe politique est dans son ensemble discréditée. Il fait partie de ses personnages que le passé de dissident dans les pays de l’Est conduit à une hostilité contre toute forme de dissidence anticapitaliste. Il a ainsi été l’un des rares a critiquer les mouvements Occupy sur l’air ridicule de je viens d’un pays [la RDA] où les banques étaient occupées [par l’Etat]. Avec Gauck, les pauvres auront droit aux sermons sur leur responsabilité propre au regard de la situation dans laquelle ils se trouvent.
Alors que Christian Wulff au moins s’était distingué pour avoir déclaré que l’Islam comme les autres religions avaient sa place en Allemagne, ce qui s’inscrit dans le droit fil – cultivé – de la tradition issue de Nathan le sage de Lessing, Joachim Gauck n’a pas éprouvé le besoin de prendre la moindre distance envers Thilo Sarrazin, auteur de la thèse – inculte – selon laquelle le niveau d’éducation baisse en Allemagne à cause d’un degré d’intelligence moindre des enfants d’origine turque.
Dernier point : le choix de Joachim Gauck entre les différents partis coalitionnaires préfigure sans doute un probable prochain gouvernement d’union nationale.

Revenons sur la démission de Christian Wulff.
Symbolise-t-elle l’échec de toute une génération de baby-boomers conservateurs qui a remplacé les idées par le marché ? C’est la question que pose l’éditorialiste de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Frank Schirrmacher. Par baby-boomers il faut entendre, en Allemagne, ceux qui sont nés entre 1955 et 1970. C’est la génération du capitalisme consumériste. Christian Wulff est né en 1959. Alors que les quinquagénaires épuisés partent en retraite ce sont les presque centenaires qui enthousiasment les foules. Il fait référence au discours d’Helmut Schmidt, né en 1918 au dernier congrès du Parti social démocrate. Mais ce n’est pas le discours de la raison contemporaine.

Frank Schirrmacher : « Une question s’impose : comment ce que nous vivons actuellement a-t-il pu se passer ? Car ce n’est pas seulement que nous avons besoin des vieux pour ne serait-ce que prononcer le mot idée, il est historiquement évident que sous la domination des baby-boomers les idées s’effondrent.
De par leur pure masse, les baby-boomers par leur seule volonté, souhaits et sensibilité ont modifié les marchés. Leur scepticisme à l’égard des idéologies était bienvenue mais seulement aussi longtemps que l’on n’avait pas remarqué que ce scepticisme masquait l’absence totale d’idées. Leur erreur a été de croire que les marchés étaient déjà des idées. Mais les idées ne s’imposent pas comme des cafés Starbucks ou la culture pop. Autrement dit, c’est le pouvoir d’achat et non le pouvoir de conviction des baby-boomers qui a modifié le visage de la société. Ils n’ont pas eu à lutter pour leur mode de vie, leur musique, leur mode, leur langage – au contraire : ils étaient des groupes propulseurs pour des marchés, qui se sont très vite étendus à l’ensemble de la société. L’autorité des parents et enseignants du début des années 70, qui peut-être veulent interdire les jeans déchirés recule devant les magasins de la chaine de mode globale qui se trouve au coin de la rue. Cette génération est ainsi en Occident la première à n’avoir rien eu à « imposer ». Le marché s’en est occupé ».

Dans le même temps, il s’est passé encore autre chose. Dans la mesure où cette génération était plus nombreuse, elle n’a pas eu à craindre la révolte de la génération plus jeune. Elle n’a pas eu besoin de se régénérer.
Ces deux facteurs, d’un côté croire que ce n’est pas sa propre tête qui décide mais le marché, de l’autre la réalité démographique expliquent, pour Frank Schirrmacher, l’incroyable vitesse d’épuisement de cette génération politique au moment où les choses se transforment radicalement ».

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1 réponse à Celui qui part, celui qui vient

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