Heiner Müller : Moi, Ajax, doublement trahi

L'enlèvement d'Europe sur un billet de banque allemand en 1948

L’enlèvement d’Europe sur un billet de banque allemand en 1948

(…)
La lumière brûle encore les crânes sont sous pression forcés aux économies
Les amputés s’entraînent à marcher droit
Sur des béquilles de location en fibre de verre
Sous la surveillance du sénateur aux finances
TOUT POUSSE VERS L’ARGENT TOUT DEPEND DE L’ARGENT
Gémit Faust dans le sarcophage de Goethe à Weimar
Par la voix brisée de Einar Schleef
Qui fait répéter les chœurs dans le crâne de Schiller
Moi le dinosaure dans le bruit du climatiseur
[Jusqu’au cou dans la spirale fiscale
Le pouvoir de l’Etat est issu de l’argent] L’argent
Doit acheter Le travail ne rend pas libre La patrie [Heimat]
Est là où arrivent les factures dit ma femme
Je lis AJAX de Sophocle par exemple Histoire
[D’une expérimentation animale] tragédie jaunie
D’un homme avec qui une déesse lunatique
Joue à colin-maillard devant Troie dans le gouffre des temps
Arnold Scharzenegger dans la TEMPETE DU DESERT
Pour me faire comprendre des lecteurs d’aujourd’hui
MOI AJAX VICTIME D’UNE DOUBLE TRAHISON [TROMPERIE]
(…)
Heiner Müller : Ajax zum Beispiel  / Ajax par exemple
Traduction Jean Pierre Morel [avec, entre crochets, les passages que j’ai modifié]
in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois]
Le texte est extrait d’un poème de Heiner Müller intitulé Ajax par exemple. Il fait écho ici à l’extrait de Faust que j’ai mis en ligne il y a 15 jours. Chez Müller, Goethe est une momie. Le propos prêté à Faust n’est pas une citation. Dans Faust, Marguerite soupire après avoir découvert les bijoux glissé dans son armoire :
« Tout court vers l’or
De l’or
Tout dépend. [Ah !] pauvres que nous sommes ».
Goethe : Faust I vers 2802-2804
La traduction utilisée est celle de l’édition de Urfaust, Faust I,  Faust II, traduite et commentée par Jean Lacoste et Jacques Le Rider aux éditions Bartillat (2009).
La citation est trop connue de tout écolier allemand, il y a donc peu de chance pour que la transformation de Gold en Geld chez Müller ne soit pas volontaire. La métamorphose se réalise d’ailleurs dans le cours même de la pièce. Chez Goethe qui fut, rappelons-le, Ministre des Finances d’un duché fort endetté, celui de Saxe-Weimar, Faust assiste dans la seconde partie de la tragédie à la transformation de la monnaie métal en papier monnaie, véritable procédé alchimiste. Dans la troisième partie de Faust, celle qui s’écrit aujourd’hui, il faudrait introduire une virtualisation supplémentaire, celle du papier en bits, d’avantage sensible encore à l’hybris de la déconnexion avec l’économie réelle. Si Faust finit entrepreneur capitaliste, aujourd’hui, l’argent va à l’argent. Il n’est même plus question en Europe, on l’aura remarqué, d’économie, encore moins d’oeconomie y compris dans les mouvements de solidarité avec la Grèce. A l’exception peut-être du Pape, le mot même a été banni du vocabulaire. Oikonomía («gestion de la maison») formé des mots oîkos («maison») et nómos («loi»). L’économie consiste à prendre soin de son chez soi (Heimat), réduit chez Müller à une boîte postale pour réception des factures. N’est-ce pas un peu ce à quoi on veut réduire la Grèce ?
Le poème date de 1994, c’est l’un des derniers publiés de son vivant. Il l’a été dans le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. Müller y passe en revue l’histoire de l’Europe depuis la Guerre des paysans jusqu’à Auschwitz et au Goulag mêlant cette histoire «écrite au siècle des dentistes» à celle des révolutions auxquelles on a limé le mordant ainsi qu’à celle des religions, les divinités grecques remplacées par les latines, les latines par les judéo-chrétiennes jusqu’à ce que les dieux n’apparaissent plus ou à la rigueur à la fin des programmes de télévision. Qui n’ont plus de fin.
Comme souvent dans des moments difficiles, Heiner Müller convoque la mythologie grecque. Ici, Ajax, le héros de la honte. Mais il le fait dans le contexte très précisément défini d’une «civilisation perverse» dans laquelle Ajax évoque une poudre à récurer bien plus qu’un héros antique. La pilule [contraceptive] rien que du bluff / Ajax tient propre comme un sou neuf. Le dicton populaire en RDA placé en exergue du poème dit littéralement que le bassin reste propre. Heiner Müller sortait de l’hôpital dans lequel les granulés qu’on lui avait prescrit se nommaient Créon.
Dans ce contexte comment écrire une tragédie, pour des lecteurs qui ne comprennent plus que le Schwarzenegger ? C’est un peu comme réciter du Sophocle au Parlement européen et apparaître comme un dinosaure :
«Moi, dinosaure mais pas de Spielberg me voici
Réfléchissant à la possibilité
D’écrire une tragédie Sainte noblesse
Dans un hôtel de Berlin capitale irréelle
Par la fenêtre mon regard tombe
Sur l’étoile Mercedes qui tourne
Mélancolique dans le ciel nocturne
Au dessus de l’or dentaire d’Auschwitz et autres filiales
De la Deutsche Bank sur l’Europacenter
Europe Le taureau est abattu la viande
Pourrit sur la langue pas une vache n’échappe au progrès
Les dieux ne te rendront plus visite
Tout ce qui reste est le dernier Ah ! d’Alcmène»
Comment écrire une tragédie à l’époque de la domination de la Bild Zeitung qui, cette dernière période, a une nouvelle fois face à la Grèce, en foulant au pied la plus élémentaire éthique journalistique, étalé son écœurante et inculte puanteur d’écuries d’Augias. La Bild Zeitung est à l’Allemagne sous la forme d’un journal ce que le Front national est à la France.
«Dans l’éternité de l’instant
Dans la misère de l’information BILD LUTTE POUR VOUS
Raconter devient de la prostitution BILD LUTTE
La tragédie rend l’âme »
Je lis AJAX de Sophocle par exemple. Dans la mythologie, Ajax a été floué d’une victoire qu’il avait emportée. Il avait ramené le corps d’Achille du champ de bataille ce qui lui a valu un regain d’estime alors qu’il passait déjà pour le plus grand héros après son ami, plus grand qu’Odyssée. C’est pourtant à ce dernier que fut remise l’armure d’Achille. Ajax se sentant floué, trompé, veut tuer les traîtres mais la déesse Athena lui jette un sort et il sombre dans une crise de folie. Ajax tue un troupeau d’animaux rançonnés qu’il croyait être ses ennemis. Dégrisé, il reconnaît sa honte et se jette sur son épée.
Pour le metteur en scène néerlandais Thibaut Delpeut du Toneelgroep Amsterdam qui a monté la tragédie de Sophocle fin 2013 au Théâtre de Francfort /Main, elle thématise la manière dont nous ne comprenons plus le monde que nous croyions défendre : «c’est un monde de croyances qui s’effondre, son monde tombe littéralement en ruines sous la pression des motivations égoïstes. L’existence morale d’Ajax reposait jusque là sur une série de valeurs, principes, sens de l’honneur indéfectibles. Lorsqu’il apparaît qu’il a été trompé par une société qu’il a défendu dans la guerre au péril de sa vie, il entre en crise»
Ajax par exemple. Le par exemple se comprend de deux façons. La première serait de l’interpréter comme : un exemple parmi d’autres. Heiner Müller aurait pu convoquer Prométhée par exemple. Ou Philoctète. La seconde plus symbolique désigne un à la place de. Des Ajax, des gens floués, trahis par les idéaux qu’ils croyaient défendre, il y en a beaucoup pas seulement des communistes (Müller évoque surtout ces derniers dans la suite du poème). Il y en a même un en chacun d’entre nous.
Le hasard a fait que ce texte avec d’autres ait été enregistré cette semaine en Avignon par France culture dans une version musicale sous le titre Ajax / Qu’on me donne un ennemi. Je vous recommande de l’écouter avec l’écrit sous les yeux, bien des choses se perdent à l’oral. Et personnellement, je trouve le débit trop rapide.
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2 réponses à Heiner Müller : Moi, Ajax, doublement trahi

  1. Taconet dit :

    Non, le débit n’était pas trop rapide et la musique trop forte , et les cigales envahissantes, le 13 juillet au musée Calvet en Avignon… La lecture théâtralisée d’un texte n’obéit pas aux mêmes lois que celles de la lecture intime, mais la première, au-delà de l’émotion du moment, est souvent une invitation à la seconde… ne soyons pas un » Tri-sot-un » pour regretter qu’un auditeur, une auditrice ne savourent pas toutes les complexités de la langue perforante d’Heiner Müller. André Wilms l’a si superbement trahi (quel acteur, quelle énergie, quelle puissance rythmique du groupe musical qu’il orchestrait !) que nous ne pouvons imaginer plus fidèle interprète… Parmi les nombreux spectateurs et plus nombreux auditeurs, un nombre infime connaissait ce texte; par dizaines et par centaines, grâce à france cul et à André Wilms, des curieux vont partir à la recherche de ce texte et de son Prométhée « libéré »… Ce n’est pas une sinécure, je peux en témoigner, car les éditions de minuit ne voient pas midi à leur porte et négligent de donner , après un titre générique, le contenu détaillé du volume qu’elles publient…..

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