Méphistophélès n’aime pas la Grèce

Méphistophélès n’aime pas la Grèce. On peut le dire au présent s’agissant de l’œuvre de Goethe. On ne lit pas assez la deuxième partie de son Faust. Elle fourmille de références possibles à l’actualité à commencer par la grande scène de la création monétaire en papier, prélude à cette autre invention «fausto-méphistophélique» qu’est le crédit. A l’époque cependant, le crédit servait aux investissements – Faust finit entrepreneur capitaliste – c’est la grande différence, aujourd’hui, l’argent va à l’argent, c’est tout le problème. Après la création monétaire ex nihilo et la création asexuée d’homunculus dans sa fiole, deux procédés de chimisterie, Goethe nous transporte en Grèce. Faust est en quête d’Hélène qu’il arrache aux enfers et avec laquelle, il aura un fils, Euphorion. Dans Faust I, il avait abandonné Marguerite et son enfant. La nuit de Walpurgis classique, pendant de la Nuit de Walpurgis du Faust I, se déroule en Thessalie dans la haute vallée du Pénée. Méphistophélès toujours sous contrat est obligé d’y accompagner Faust. Il y est très mal à l’aise et y perd ses moyens, se révélant ce qu’il est : un diable certes, mais une créature nordique incapable de cohabiter avec les créatures helléniques. Il trouve «l’antique par trop vivant» !
Berlin, juin 2015 "La civilisation du diable dans la société"

Berlin, juin 2015
« La civilisation du diable dans la société »

MÉPHISTOPHÉLÈS, inspectant les lieux.
Cependant que je rôde parmi ces petits feux,
Je me sens complètement dépaysé,
Presque tout le monde est nu, par-ci par-là seulement en chemise:
Impudiques les sphinx, effrontés les griffons,
Et tout à l’avenant, bouclé, ailé,
Par-devant et par-derrière se reflète dans votre œil…
Nous aussi, pour sûr, nous sommes de tout cœur indécents,
Mais je trouve l’antique par trop vivant;
On devrait le ressaisir et le mettre au goût du jour,
Lui coller divers habits à la mode …
Peuple répugnant! Pourtant je ne dois pas me laisser rebuter:
Hôte nouveau, il faut que je les salue poliment …
Salut à vous, belles dames, sages grisons!
[…]
MÉPHISTOPHÉLÈS, dans la plaine.
Les sorcières nordiques, je savais bien m’en rendre maître,
Mais je ne me sens pas à l’aise avec ces esprits étrangers.
Le Blocksberg reste un endroit bien confortable,
Où que l’on soit, on se retrouve toujours.
Dame Ilse veille pour nous sur sa pierre,
Sur sa hauteur, Heinrich sera de bonne humeur,
Les ronfleurs, il est vrai, vitupèrent la misère,
Mais tout reste en l’état pour mille ans.
Tandis qu’ici, qui sait seulement où il va, où il se trouve,
Et si le sol n’est pas en train d’enfler sous ses pieds ? …
Je me promène gaiement dans une plate vallée
Et derrière moi, soudain, se dresse
Une montagne qui, certes, mérite à peine ce nom,
Mais qui cependant, pour me séparer de mes sphinx,
Est bien assez haute … Ici, maint feu flamboie encore
Le long de la vallée, et s’embrase autour de ces choses étranges …
Devant moi danse encore et plane, m’attirant et me fuyant,
Le chœur galant, fripon et voletant.
Allons-yen douceur! Par trop habitué aux friandises,
On cherche, où que ce soit, à saisir quelque chose.
Goethe : Faust II Acte II La nuit de Walpurgis classique 7080-7092 et 7076-7094
La traduction utilisée est celle de l’édition de Urfaust, Faust I,  Faust II, traduite et commentée par Jean Lacoste et Jacques Le Rider aux éditions Bartillat (2009). Elle tombe malheureusement assez vite en morceaux quand on s’en sert.
Voici de quelle manière Pietro Citati commente ce voyage en Grèce de Méphistophélès :
«La Grèce ne lui plaît pas. Ces péchés joyeux, sereins, commis sans remords; ces corps dénudés; ces Sphinx impudiques, ces Griffons effrontés, ces Arimaspes sans chemise offensent sa pruderie de diable chrétien. Les chants si fameux des Sirènes ne parviennent pas à émouvoir son esprit formé à écouter les romantiques Lieder allemands. A la fin, il lui semble que toute la Klassische Walpurgisnacht [Nuit de Walpurgis classique] n’est qu’une absurde mascarade, mise en scène par un poète au goût exécrable. Trébuchant sur les racines et les pierres, il grommelle et se lamente: il regrette son lointain Septentrion, l’odeur de poisson et de soufre de son Harz, ses chères vieilles habitudes, qu’il a quittées quelques heures plus tôt… C’est là sa vraie patrie, et il se la rappelle avec la nostalgie d’un philistin, qui se sent malheureux dès qu’il a laissé derrière lui la porte de sa maison: avec la tristesse d’un Adam chassé de son Paradis terrestre.
[…]
Rien ne contente ni ne satisfait son esprit chagrin. S’il était dans l’un de ces moments grandioses de fureur, de sarcasme et de cynisme durant lesquels il manifeste son génie propre, les spectacles de la Klassische Walpurgisnacht l’enchanteraient. La rage du feu plutonien jaillit des viscères de la terre; le sol se gonfle sous ses pieds, une montagne surgit en un instant, des météores sifflent à travers le ciel, comme si la nature tout entière obéissait à l’esprit du feu, de la violence et de la destruction que Méphistophélès porte en lui. Mais, en Grèce, tandis qu’il s’avance en boitant sur le sol caillouteux, les flammes elles-mêmes lui déplaisent, et l’agitation, l’ébullition perpétuelles de la terre lui sont pénibles. S’il pouvait les entendre, les discours de son élève Anaxagore provoqueraient chez lui l’un de ces gestes de supériorité irritée que suscitent les discours des enfants présomptueux.
En Grèce, Méphistophélès, reniant tout à fait son passé révolutionnaire, ne nous révèle que sa nature conservatrice qui aime les choses immuables, comme les rochers du Blocksberg et les pentes du Pindos, couronnées de chênes séculaires. Hélas, les exigences du drame et les désirs de Faust l’obligent à courir rapidement vers on ne sait qu’elle réincarnation. S’il pouvait s’arrêter, si le destin ne le contraignait, lui aussi, à tant de voyages inutiles à travers le monde, il aurait trouvé son séjour idéal : les rives supérieures du Pénée, où résident les Sphinx, ou plutôt mes Sphinx, comme il les appelle, dans un élan d’affection aussi chaleureux qu’inhabituel (7689, 7806). Il pourrait demeurer là, où rien ne change de visage, où rien ne change de place, où le monde repose solidement sur ses fondements de granit, résoudre éternellement énigmes et charades aux côtés du Sphinx, et à parler des étranges plaisirs de Dieu».
Pietro Citati : Goethe.
Traduction Brigitte Pérol (Editions L’arpenteur Gallimard)
Méphistophélès par son incapacité à faire cohabiter les sorcières et divinités grecques avec les nordiques est incapable d’être européen.
Rappels
– Sur la Grèce : Chants pour Kommeno ; Ce que l’Allemagne doit à la Grèce
– Sur Faust : Actualité du « Faust » de Goethe : La promenade de Pâques ; Le vers 11580 du Faust de Goethe ; Sur les traces du vrai docteur Faust ;
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