Le SauteRhin n’est pas un média

J’ai été invité à la fin de l’année dernière à présenter le SauteRhin dans une émission de radio consacrée aux médias locaux. Si j’y suis allé, c’était pour dire que le SauteRhin n’est pas un media. Je reprends ici en les développant les arguments avancés à cette occasion.
Le dandy du Far-West Poor lonesome cow-boy s’engage dans la traversée du désert avec pour horizon la Porte de Brandebourg de Berlin. Le dessin a servi d’illustration au premier billet du SauteRhin en 2011. Ce n’est pas un dessin de Morris mais de Achdé qui l’a réalisé pour le quotidien Der Tagespiegel à l’occasion de la présentation à Berlin de l’édition allemande de Lucky Luke contre Pinkerton dont le scénario est dû à Daniel Pennac, Tonino Benacquista.
Je ne me sens pas du tout représenté par cette notion de media. Le Sauterhin n’est pas un media – à la rigueur pourrait-on l’admettre au sens de médiateur, de passeur en l’occurrence de culture des pays de langue allemande. Mais cette acception là n’a pas vraiment cours. Et de ce point de vue je m’efforce de faire ce qu’aucun des profs d’allemand que j’ai eu n’a jamais réussi à faire : rendre cette matière intéressante. J’ignore ce qu’il en est aujourd’hui.
Un média relève d’une logique de l’offre commerciale : c’est le cas d’un journal, d’une radio, d’une télé. On allume, on éteint, on achète ou pas. Peu ou prou, à quelques exceptions près, un media relève de l’industrie du temps de cerveau disponible, il est tributaire d’une audience. Moi, je ne le suis pas. Je sais cependant que dès que je publie un texte sur les questions sociales en Allemagne le volume de visites augmente. Un exemple récent : le texte de Götz Eisenberg que j’avais présenté sous le titre Avis de temps froid sur les relations humaines m’a valu le double d’entrées que la chronique consacrée à Martin Luther. Le second m’importe pourtant autant que le premier.
Mon sentiment est que je fais autre chose que ce qui relève d’un media quand bien même il serait qualifié d’alternatif. Alternatif à quoi d’ailleurs précisément ? Je laisse à ceux qui s’en revendiquent le soin d’y répondre. Prendre simplement le contre-pied d’une idée que l’on juge dominante ne la rend pas meilleure.
Si dire ce que l’on n’est pas est relativement aisé, il n’en va pas de même dès lors que l’on recherche une définition plus positive.
Quel est en effet cet autre chose que je pense faire ?
J’ai lu que le SauteRhin serait un blog littéraire et militant. Blog littéraire est plutôt flatteur, militant ne me convient guère. Militant je l’ai été, quoique insuffisamment discipliné semble-t-il, pour ne pas dire traître, aux yeux de l’état-major. Aujourd’hui, je ne suis le soldat d’aucune cause. Je ne dénigre pas le mot malgré son origine militaire mais il me semble, comme celui de media, issu d’un monde révolu ou en passe de l’être. Ou, peut-être, n’est-il qu’en attente d’une meilleure définition. J’ai l’impression que dès que l’on affirme un point de vue on passe pour militant, terme en général plutôt péjoratif. J’assume l’idée d’avoir et d’exprimer un point de vue. Prendre position est une condition de la pensée. Même si souvent la tentation en est présente et qu’il m’arrive parfois d’y céder, je m’efforce d’éviter la polémique. Convaincre est infécond, disait Walter Benjamin. Je ne veux pas dire par là qu’il n’y a pas de combats à mener. Il y en a et je m’efforce d’y prendre une modeste part. Elle sera définie dans ce qui suit et commence par la lutte contre la bêtise c’est à dire d’abord la sienne propre. Il faut pour cela lutter contre la toxicité des mots.
Bon dimanche avec du nouveau dans le jardin du Sauterhin.
Le rendez-vous dominical a une histoire. Il n’en a, en effet, pas toujours été ainsi. Je l’ai introduit pour ralentir le rythme de publication qui me semblait trop précipité. Il est né de la nécessité de ne pas réagir à l’impulsion et de prendre du temps. Sur le compte twitter, j’annonce les nouveautés de la façon suivante : Bon dimanche avec du nouveau dans le jardin du Sauterhin
Cette idée de jardin me vient d’Alexander Kluge qui « cultive » à la télévision allemande un jardin de l’information. Devant le déluge d’images, de mots, qui nous submergent, nous oppressent, nous ôtent les mots de la bouche, devant les tsunamis de données numériques, Kluge propose de construire des jardins qu’il appelle parfois aussi des ports ou des stations relais pour lesquels il vole du temps aux marchands de temps de cerveaux disponibles pour le rendre aux humains. Le jardin, à la fois horizontal et vertical (on peut creuser), convient mieux aussi parce qu’après tout on est dès l’origine dans la culture.
Cultiver son jardin c’est prendre un peu de temps et c’est cultiver l’estime de soi, pas négligeable en ces temps de détestation de soi qui conduit à la haine des autres. Le blog est aussi une « technique de soi » Qu’est-ce à dire ? Disons simplement, pour faire court, que c’est un moyen pour faire face aux chocs qui nous assaillent. Une façon de faire face. Travailler, ne pas désespérer m’a dit un jour Heiner Müller. Je m’y suis employé sans attendre Internet. La différence introduite par le web tient dans la nécessité de finaliser ce travail pour le partager, l’adresser à quelqu’un même si je ne sais pas qui le recevra.
Le blog, le courriel font en effet aussi partie des technologies relationnelles. Elles permettent de passer du soi au nous. Il manque le plus souvent à ces technologies relationnelles des pratiques relationnelles civilisées. Pour avoir retrouvé des extraits de mes courriels sur fesse-bouc ou sur twitter, j’ai appris à mes dépens que la plus grande confusion règne qui ne distingue plus le dedans du dehors. Même Narcisse y perd son image. Il est vrai que l’intrusion du numérique et des réseaux dans les domiciles fait que l’idée d’un chez-soi est complètement transformée sans que l’on ne sache trop comment. Le pire est à craindre quand on entend d’une partie de la gauche qu’elle veut partir à l’assaut des médias sociaux. Tiens, revoilà les médias cette fois occupant les réseaux sociaux et qu’il faudrait s’approprier. De l’émotion coco, de l’émotion !
Le blog comme technique de soi et technologie relationnelle suppose de prendre soin autant que faire se peut de son site web, de développer un certain savoir faire.
En ce qui me concerne, je commence par éteindre la radio (sauf France-Musique) et la télé plutôt que de céder à l’exaspération, à la pulsion, autant de réflexes conditionnés. Rien n’est pire si l’on veut réfléchir aux événements que de développer un sentiment contre, de prendre ce que l’on entend dans les médias comme référence. Il y a un marché des idées. Peu lui importe leur qualité.
Au fil des différentes chroniques publiées par le SauteRhin, je me suis approché de certains idéaux rencontrés dans l’histoire. Je ne prétend pas y atteindre mais ils constituent un horizon d’utopie concrète.
Ainsi, dans une chronique sur Erasme, j’avais écrit que Les Adages du grand humaniste sont ce que l’on appellerait aujourd’hui un work in progress. Ils ont même quelque chose de nos blogs, les délais de publication en plus bien sûrs. Ils contiennent l’idée d’une collection de maximes de l’antiquité commentées dans un «jardin d’auteurs variés» selon l’expression d’Érasme lui-même, un butinage qui forme une sorte de livre de lecture d’une bibliothèque idéale.
Dans une autre chronique consacrée, elle, à L’essai comme forme de Theodor Adorno, j’avais noté que l’essai est la forme critique par excellence. Et critiquer, c’est expérimenter. Cela implique un droit à l’erreur. L’essai est la forme de cette expérimentation, de cette pensée. Il n’y a pas de pensée sans mise en forme. L’essai est une façon de penser librement un objet librement choisi. Une pensée imaginative, de désobéissance aux catégorisations, voilà qui me convient assez bien pour mon blog.
Il y a enfin la tradition des histoires d’almanach, celle de la collecte d’histoires préexistantes retravaillées pour être transmises. Ces histoires n’imposent pas une lecture continue. On y puise au gré de son envie ou de ce qui accroche le lecteur. En ce sens on n’a jamais fini de les lire. N’est-ce pas aussi un peu ce qui se passe avec nos blogs ?
C’est ambitieux, je sais, mais il faut essayer de s’élever un peu. J’aime beaucoup aussi l’idée de reportage littéraire. Je l’emprunte à Mona Chollet qui se qualifie d’enquêteuse dans les livres. L’inconvénient étant que les livres ne répliquent pas.
Reste qu’en observant le nuage de mots-clés dans la colonne de droite du blog, on s’aperçoit que ressort le nom de Heiner Müller. Son œuvre reste mon centre d’intérêt majeur et j’en suis encore loin. De nombreux efforts y tendent même s’ils n’en ont pas l’air. Et je vais poursuivre encore plus intensément ce travail.
Depuis le premier billet, le 27 mars 2011, je navigue entre ces différentes options restant fidèle à l’article 1 du SauteRhin. L’ensemble participe de l’élaboration collective de communs de la connaissance. Et je crois bien que je vais continuer en essayant de me rapprocher encore un peu plus de mes idéaux.
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