Strasbourg 13 novembre 1918 : « Depuis midi le drapeau rouge flottait sur la tour de la cathédrale, mais l’orgue n’en jouait pas mieux pour autant » (Alfred Döblin)

Proclamation de la République  Place Kléber à Strasbourg 10 novembre 1918

Proclamation de la République Place Kléber à Strasbourg 10 novembre 1918 BNU Strasbourg

« Depuis midi le drapeau rouge flottait sur la tour de la cathédrale, mais l’orgue n’en jouait pas mieux pour autant. Seuls quelques passants levèrent les yeux ».
Vu comme cela, on a plutôt envie de dire : Tu parles d’un évènement. Quelques courts plans d’un court métrage. Pourtant, nous sommes à Strasbourg, le 13 novembre 1918. Strasbourg et avec elle le reste de l’Alsace vivront de courts instants d’une révolution. Cela mérite tout de même d’être relaté.
L’humour est celui d’Alfred Döblin.
Je croiserai son témoignage avec celui de Carl Zuckmayer et de Charles Spindler et  les traces du passage à Strasbourg dans La mise à Mort d’Aragon, autre médecin fut-il auxiliaire
L’extrait cité provient du tome 1 Bourgeois et soldats du grand roman de Döblin, Novembre 1918, une révolution allemande.
Dans le journal qu’il tenait à l’époque des faits, Charles Spindler note à la date du 9 novembre 1918 :
« C’est aujourd’hui samedi, et je suis attendu chez mon ami Georges à la Robertsau. A la fin du dîner, un des comptables, la figure toute décomposée, vient nous annoncer que la révolution est à Kehl, qu’on s’est battu près du pont pour empêcher les délégués du Soldatenrat de Kiel de passer, mais que l’émeute a triomphé. Les marins sont en route pour Strasbourg et probablement déjà arrivés.
Mon ami n’est pas sans inquiétude : au lieu des Français, nous allons avoir des Conseils de soldats et Dieu sait à quels excès ils vont se livrer. L’unique chose qui pourrait nous sauver ce serait de hâter l’arrivée des Français ».
Charles Spindler : L’Alsace pendant la guerre 1914-1918 (Editions Place Stanislas. Nancy)
Ils se hâteront. Ce sera fait le 22 novembre.
La convention d’armistice signée le 11 novembre 1918, stipulait entre autre l’évacuation de l’Alsace Lorraine par les troupes allemandes dans un délai de quinze jours. L’Alsace était annexée à l’Allemagne depuis depuis le Traité de Francfort de 1871. Quant aux excès, ils consisteront pour l’essentiel à dégrader les officiers. Cette révolution sera d’abord une révolution contre la guerre. Restons encore un moment avec les considérations de l’ami Georges. Il  s’inquiète que « les idées bolchéviques aient pu contaminer l’armée française ; cela peut amener la révolution en France »
Horreur !
Döblin a vécu toute la Première guerre mondiale en Alsace en tant que médecin militaire d’abord à Sarreguemines puis à Haguenau d’où il vivra les derniers jours de présence de l’armée allemande et son évacuation en novembre 1918 ainsi que les épisodes révolutionnaire qui l’accompagnent. « Me voici dans ce trou lorrain » écrit Döblin à son ami Herwarth Walden dans une lettre du 1 janvier 1915 depuis Sarreguemines : « Tout vient de la forêt d’Argonne, Metz n’est pas loin d’ici [quelques 80 km], nous sommes dans la grande couronne du théâtre des opérations, il est question à tout bout de champ d’y appliquer les règles du théâtre des opérations. Si l’on va dans les environs, on entend très nettement tonner le canon comme des coups frappés sur un canapé, quelques étages au-dessus, quand les fenêtres sont ouvertes ».
En 1918, début novembre, peu de temps avant la fin de la guerre, l’écrivain allemand Carl Zuckmayer retournait vers son régiment dans les Vosges en passant par Strasbourg. Les plus malins avaient déjà commencé à prendre de nouvelles dispositions, francisant leur prénom et rebaptisant leur estaminet.
Zuckmayer dans son autobiographie :
Une nouvelle fois, il a fallu retourner sur le champ de bataille : après une nuit de débauche à Strasbourg où était stationné notre régiment de réserve. Un ancien brigadier de notre batterie qui avant la guerre mondiale avait participé aux campagnes coloniales allemandes en Chine et en Afrique y possédait un petit bistrot : « au couvercle relevé », allusion au chapeau des troupes coloniales allemandes de la formation Lettow-Vorbeck. Il avait déjà repeint l’enseigne du restaurant désormais rebaptisé « Estaminet au gay poilu »[gay avec y]. L’homme s’appelait Hebel et ses parents l’avaient prénommé Johann Peter, un blasphème envers l’aimable alémanique. Déjà il avait opté pour Jean-Pierre. Nous étions début novembre, il faisait froid avec du brouillard. J’ai passé la nuit chez lui. Nous avons incroyablement bu. Deux jeunes filles qu’il appelait ses filles sans les avoir engendrées servaient. Il me suggéra de ne plus retourner au front, les filles me cacheraient. Ma tête était restée suffisamment claire pour ne pas suivre son conseil. Je ne voulais pas rester coincé ici mais rentrer chez moi : le chemin de retour passait pas la troupe. Le lendemain, je me suis rendu dans une voiture à fourrage à la batterie où j’avais été affectée dans les Vosges. J’ai retrouvé quelques anciens qui étaient arrivés là par le même chemin du régiment de réserve après une blessure. Ils me connaissaient. Ils m’expliquèrent qu’ils étaient entrain de constituer un conseil de soldat dans lequel je devais être élu. Les officiers qui commandaient menaçaient de faire fusiller. On leur a ri au nez. Ils se séparèrent le lendemain dans une automobile de la division de la « troupe en révolte » qui se tenait brave comme un troupeau de mouton ayant perdu son berger. Je suis resté. L’équipe « révolutionnaire » voulait un officier. Ils chantaient non pas comme les Poilus remontés des tranchées du Chemin des Dames, l’Internationale mais comme au début de la guerre In der Heimat, in der Heimat [da gibt’s ein wiedersehen, refrain d’une chanson populaire du 19ème siècle].
On m’a laissé les épaulettes et les médailles, on m’a noué un bandeau rouge autour du bras et remis le commandement. Sur une haridelle fatiguée pour laquelle j’avais pendant la nuit volé de l’avoine dans les villages entre Colmar et Strasbourg, je menai le reste de notre troupe à traverser le pont du Rhin à Kehl. Les Alsaciens regardaient avec hostilité. Nous ne regardions ni à droite, ni à gauche. Aucun soldat n’avait dans l’idée que nous avions perdu la guerre par un « coup de poignard » dans le dos. Cela ne leur sera inculqué que plus tard. Mais nous n’avions pas non plus l’illusion que les gouvernements des vainqueurs étaient « meilleurs ». Affamés, battus mais avec nos armes, nous avons marché jusqu’à chez nous
Als wär’s ein Stück von mir (Comme si c’était une part de moi). S. Fischer Francfort 1966 pages 249 à 250, inédit en français
Döblin consacre quatre tomes à cette révolution singulière de novembre 1918 qui se terminera tragiquement dans la semaine sanglante de janvier 1919 où seront assassinés Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg et pratiquement un volume entier aux évènements qui ont eu lieu en Alsace.
Que s’est-il passé, dont Döblin a en partie été témoin ?
Tout commence dans les ports militaires allemands de Kiel et Wilhelmshaven, fin octobre quand les marins refusent d’obéir à l’Etat Major de la Marine qui, sachant la guerre perdue, veut lancer une offensive quasi suicidaire contre « l’Anglais ». Non seulement la guerre est perdue mais le pouvoir des Hohenzollern s’effondre. La république est proclamée le 9 novembre une première fois par Philipp Scheidemenan (SPD) et une seconde fois par Karl Liebknecht pour le groupe Spartakus. Le refus d’obéissance des marins se dresse contre l’attitude factieuse des amiraux. La révolte des soldats rejoint un mouvement de grève dans les usines et mènera à la constitution de Conseils ouvrier et soldats un peu partout en Allemagne : soulèvements et création de conseils d’ouvriers et de soldats à Munich, Cologne, Hanovre, Brunswick Leipzig, Francfort, Dresde… Le conseil ouvrier de Munich proclame la République socialiste de Bavière, le 8 novembre .
L’Alsace annexée n’échappe pas au mouvement.
Les marins arrivent à Mulhouse, Colmar, Sélestat, Strasbourg, le 9 novembre où ils constitueront également des conseils d’ouvriers et de soldats, procéderont à la dégradation de leurs officiers.
Alfred Döblin raconte comment cela s’est passé à Haguenau où il était stationné depuis août 1917. Là nous ne sommes pas dans le roman :
«(…) L’après-midi, vers quatre heures, après quelques rumeurs, de la musique retentit brusquement dans la vaste Kasernenstrasse : une gigantesque horde de soldats, fumant, en colonnes éparses, les mains dans les poches, sans armes, remonte la rue derrière un drapeau rouge farouchement brandi, un adjudant à sa tête ; ils se pressent en chahutant contre les portes de la caserne, les gardes ricanent et les laissent passer, ils vont de caserne en caserne, le cortège ne cesse de s’agrandir, hourras, cris, la population civile se mêle à eux, ils libèrent des prisonniers des cellules. La moitié de la ville est bientôt derrière eux. Je descends au pas de course, discute avec quelques soldats: ils ne veulent plus recevoir le moindre ordre d’un officier, c’en est fini de ça, et enfermer quelqu’un parce qu’il a dépassé la durée de sa permission, c’est plus possible. C’est tout. (…)
À regarder les visages des Alsaciens, tout cela n’est qu’un bal masqué dont ils sont les spectateurs. C’est maintenant un fait établi, nous sommes battus à plate couture et nous ne pouvons plus rien leur faire.
Le bruit court que les Français ont fait une percée du côté de Sarrebourg et qu’ils arriveront dans un ou deux jours; bon sang, comment va-t-on sortir d’ici ? Dans la pénombre du soir, des suppléments de la feuille de chou locale, on se les arrache, lecture en petits groupes. Et voilà le deuxième coup dur : le premier a été le discours du prince Max avec son ignominieuse demande d’armistice, et maintenant: l’empereur a abdiqué, l’empereur et roi, le gouvernement passe aux mains d’Ebert, sans explication, directement aux mains du social-démocrate Ebert. Cette « passation» de pouvoirs, ce n’est qu’une formalité, ce que cela veut dire, c’est que c’est la révolution, à Berlin la situation est la même qu’ici; on ne donne pas le gouvernement à Ebert, il l’a déjà. Et moi je moisis dans ce fichu trou, les Français nous collent aux basques – comment sortir d’ici ? Je veux aller à Berlin.
Dimanche matin à l’hôpital militaire, les gens de mon service croisent mon chemin en souriant, arborant de larges rubans rouges : dans le service, couloirs vides, bureaux vides, les malades sont seuls dans les salles, dans leurs lits; une infirmière hante les lieux, elle me dit que tous les autres sont partis en ville tôt ce matin, qu’on va former un Conseil de soldats et élire un représentant de l’hôpital. Un mort est là, la grippe, parmi les vivants, l’infirmière n’a personne pour le sortir, je cours à travers le bâtiment, un inspecteur se dévoue. Ici, dans ce bâtiment désert, les grosses huiles défilaient il y a peu, décorées de titres, décorées d’ordres inspecteur en chef, médecin chef, on tremblait, ils illuminaient chaque recoin, l’adjudant courait derrière eux avec un registre, chaque petit détail était répertorié, chaque négligence dans les tenues, dans l’installation des lits, dans l’affichage des têtes de lits. Des listes de toutes les chaises, de toutes les tringles à rideaux, de tous les crachoirs de chaque pièce demeurent affichées sur chaque porte. Et maintenant, si brusquement … Le vieux préposé à la morgue me croise tristement, me salue, trente ans qu’il travaille ici, qui lui paiera sa retraite ?
(…)
Les fenêtres et les balcons des maisons du marché pleins de civils. Délire, rayonnement général, malin plaisir, mépris, amusement des spectateurs excités. Campée aux fenêtres du café G., toute la haute et grasse bourgeoisie de la .petite ville, souriante, non, ricanante, animée, détendue en regardant le spectacle. Le grassouillet et petit M. se fourre les mains dans les poches, il dirige l’office de ravitaillement, millionnaire, sollicité tout le long la guerre, un bon cigare fiché au travers de la bouche, il opine du chef: « En voilà une bonne affaire pour Messieurs les Prussiens. » L’avocat W semble ne pas trouver assez d’histoires drôles, il en raconte à droite, à gauche, imite tel ou tel groupe de soldats. L’honorable maire M. est là, il est là, comment pourrait- il en être autrement? Jusqu’à présent il jouait l’assesseur du gouvernement prussien, et maintenant le zélé jeune homme prend une expressive pose française, appuyé au cadre de la fenêtre; il est pensif, réfléchit à une allocution en français qu’il veut faire ici dans deux semaines (…) »
Alfred Döblin : Jours de révolution en Alsace Traduit par Lucie Roignant Paru dans le catalogue de l’exposition 1914-1918 Orages de papier. Les collections de guerre des bibliothèques BNU 2008
Dans le roman Novembre 1918, il écrit :
«  Un train spécial, parti de Wilhelmshaven, et roulant à toute vapeur, passa Osnabrück, Münster, Düsseldorf, Cologne sans s’arrêter, sa cheminée lançait des flammèches, les rails vrombissaient. Ce train transportait 220 marins de la flotte de combat représentant l’avant-garde de la Révolution, des Alsa­ciens, qui tous dormaient dans les couloirs ou sur des bancs. Ils voulaient empêcher l’Alsace de tomber aux mains des Français.
Il y avait eu environ deux cent mille Alsaciens-Lorrains à Kiel et à Wilhelmshaven. (…) Puisqu’ils se trouvaient dans la marine, ils s’étaient eux aussi révoltés à Kiel … »
Döblin explique très simplement l’origine de cette fièvre révolutionnaire par le jusqu’au-boutisme suicidaire des amiraux de la marine impériale  :
« Puisque cette fois, en ce mois de novembre, l’on était enfin certain de ne pouvoir l’emporter en aucun point du globe, ni sur terre, ni sur mer, l’on entendait du moins sombrer avec panache. Qui, on? Les officiers. Les marins estimèrent pour leur part qu’ils avaient aussi leur mot à dire. Car ils étaient, eux aussi, embarqués sur ces bateaux sur lesquels les officiers voulaient mourir. Et il ne fallait pas compter sur eux dans un cas pareil. Et lorsqu’à l’heure dite on donna l’ordre d’appareiller, les chaudières étaient éteintes. Les chauffeurs non plus ne vou­laient pas mourir. A la bataille de Kunersdorf déjà, Frédéric le Grand avait eu affaire à cette répugnance toute particulière que les hommes et même les soldats éprouvent à marcher vers une mort trop certaine. Il avait hurlé: Voulez-vous donc vivre éternellement ? »
Mais il n’était pas simple d’être révolutionnaire et alsacien dans ce contexte. Döblin encore  :
« Et cela ne venait pas seulement de la présence de la cathédrale, de l’existence de charmants canaux paisibles, de l’Ill avec ses lavandières, des nombreuses brasseries où coulait encore un vin dont ils avaient été si longtemps privés … Cette Alsace, leur patrie chérie, donnait bien du fil à retordre à nos révolutionnaires. Ils n’arrivaient pas à placer leur marchandise ».
Les velléités autonomistes de l’Alsace seront vites broyées par les évènements, l’aspiration au référendum balayés par le plébiscite de l’accueil des troupes françaises. Le drapeau tricolore avait remplacé le drapeau rouge avant l’entrée du général Gouraud dans la ville. Et la révolution cessa faute de combattants.

Le med.aux. Louis Aragon

Un autre médecin arrive à Strasbourg en novembre 1918, le med.aux. Louis Aragon. Mobilisé dans l’armée en 1917, il avait été nommé médecin auxiliaire en avril 1918.  Il sera volontaire pour le front où il part fin juin 1918. Quand il arrive en Alsace en traversant les Vosges, l’épisode révolutionnaire est terminé. Il est confronté à l’aspiration autonomiste qu’il ne comprend pas. On lit ceci dans le Deuxième conte de la chemise rouge / Le carnaval « parenthèse » dans  La Mise à Mort :
« Je sais plus de vers d’Eichendorff que de Musset ou de Lamartine. Mais je me berce de tous les chants. Et tous les vers me font dormir, m’entraînent dans ce pays à moi du sommeil, tous les vers allemands à quoi j’ai pris goût de provocation depuis 1914, Schiller, Bürger, Rückert, Heine, Dehmel… C’est comme sous le train les roues qui croient déjà qu’elles tournent. Qui sait, le rêve a pris corps, ce pays d’imagination peut-être bien que c’est l’Alsace. Dans mon costume de soldat, j’étais arrivé au cœur de ce domaine contesté par le chemin de la montagne. Un peu partout sur les maisons se déployaient les drapeaux blanc et jaune. On m’a dit que c’était ainsi que se revendiquait ici l’autonomie. L’autonomie? Je ne comprends pas. Entre la France et l’Allemagne, le choix peut hésiter, mais l’autonomie … Ici mon oœur est partagé, je m’avance avec étonnement vers cette limite du langage. Il paraît que ceux qui sont tombés, c’était pour que nous ayons droit de nous asseoir sur la rive du Rhin, et rêver à ce pays d’au-delà du fleuve, où pour amour se dit Liebe, Zauber pour enchantement. Qu’est-ce que je ne donnerais pour avoir avec moi mon Jean- Christophe, comme une sorte de « Guide Bleu» à l’envers, refaisant la route à rebours qui mena par chez nous le jeune M. Krafft et, à cette minute du passage, entre les deux pays, quand le Français Rolland dit à son personnage: Il faut bien que je te suive, mon ombre … l’Allemand Christophe répond: Lequel de nous deux est l’ombre de l’autre? Cette phrase-là n’avait cessé de me tinter aux oreilles, sur les Hauts-de-Meuse, la Chaussée Brunehaut, le Chemin des Dames. Mais quand, à la Ferme de la Malmaison, j’avais trouvé ce petit livre ouvert encore sur un poème de Liliencron, j’avais regardé le mort à côté, comme si, pareil à Peter Schlemihl, je venais de perdre mon ombre. Le livre était dans ma cantine. Il faudrait le relire ici.»
Sur la foi d’un Barrès ou d’un Bazin, ils pensaient, écrit Aragon « qu’entrer en Alsace, c’était comme entrer en Poitou, en Morvan » et que derrière leurs volets clos, tous les alsaciens parlaient français. Les Allemands ? Mais c’était nous les Allemands, répond Betty à la question de Pierre Houdry voulant savoir c’était comment avec les Allemands ?  :
« Betty, je ne comprends pas l’Alsace. Comment est-ce que vous viviez, avant ? Avant ? Elle reste l’aiguille en l’air. Avant quoi ? Mais enfin, avec les Allemands … Eh bien … elle dit eh bien, comme si elle allait commencer un récit, et puis rien ne vient. Elle a dit au bout du compte une chose très étrange. C’était la vie, et cela ne se raconte pas, la vie. Mais enfin, Betty, les Allemands … comment étaient les rapports … comment …
Mes questions lui font lever les sourcils, et alors ils deviennent tout droits, la partie centrale se hausse au niveau des pointes latérales, comme si celles-ci étaient fixes. Les Allemands … mais c’était nous, les Allemands. Enfin, il n’y avait pas à y penser. Il y avait des gens de Rœschwoog, et puis de gens de Strasbourg, ou de Mannheim, ou de Berlin, de Munich. Voyons, Betty, vous faites exprès! Pierre, qu’est-ce que vous diriez, si on vous demandait comment, à Paris, sont vos rapports avec les gens de Marseille? Alors, vous ne vous sentiez pas Français? Nous ne l’étions pas. Certains d’entre nous avaient comme un sentiment d’attirance pour Paris, la campagne française, la Loire, est-ce que je sais? Il y a bien des anglomanes, chez vous. Mais le langage, Betty, le langage! Ce pays, mon ami, a toujours parlé deux langues, et la sienne. Il n’y avait rien de changé. »
Aragon La Mise à mort Oeuvres romanesques croisées d’Elsa triolet et Aragon T34

Révolution, vous avez dit révolution ?

La révolution ? Quelle révolution ? Cette révolution allemande a fait l’objet de bien des commentaires souvent sarcastiques. Il est vrai qu’elle ne répond à aucun des canons de la révolution qui sont ceux de la Révolution française puis celle, bolchévique, d’Octobre 1917. Pourquoi le devrait-elle d’ailleurs ? Elle conduira à un changement de régime, de l’Empire à la République. « Pour l’historien -comme pour certains révolutionnaires sur le terrain – , l’Allemagne était un Etat d’une grande stabilité sociale et politique avec un mouvement ouvrier fort, mais foncièrement modéré, qui sans la guerre, n’eut jamais songé à une révolution armée. (…) …le gros des soldats, des marins, et des ouvriers révolutionnaires allemands demeuraient aussi modérés et respectueux de la loi que dans ces blagues peut-être apocryphes, des révolutionnaires russes : quand une pancarte indique ‘pelouse interdite’, et les insurgés allemands marcheront naturellemnt sur les chemins ! »
(Eric J Hobsbawm : L’âge des extrêmes / Histoire du court Xxème siècle Editions Complexe / Le Monde diplomatique page 101)
Ou pour pour le dire avec Sébastien Haffner, c’est le cas unique d’une révolution sociale-démocrate écrasée par les sociaux démocrates.
Carl Zuckmayer se demande aussi comment caractériser ce qu’il a vécu  :
« Avons-nous vécu une révolution en 1918 ? Ce que j’en ai vu, fut un effondrement marqué par des traits révolutionnaires passagers dont les suites durèrent cinq ans jusqu’à la fin de l’année 1923.
Il n’y a pas eu de « bandits de novembre ». Il n’ y a pas eu de grand soulèvement populaire généralisé , pas de révolte organisée. Il n’y a eu aucune victoire d’un parti révolutionnaire.
La chure de l’Empire a touché le peuple allemand malgré les années de sang et de misère qui l’avait précédée de manière tout aussi inattendue que le déclenchement de la guerre.
A mieux le soulèvement dans la marine ressemblait à une révolte élémentaire lorsque les marins empêchèrent par la force la sortie de dernière heure de la flotte – une tentative insensée de harakiri. Ils envoyèrent ensuite des émissaires pour créer des conseils de soldats mais ne trouvaient partout que des équipées indécises, troublées et des officiers qui s’étaient mis sur la touche. Ici ou là, on leur arrachait épaulettes et décoration. Cela ne m’est pas arrivé car j’étais protégé et légitimé par ceux qui rentraient chez eux avec moi.
(…)
Il y eut des courants de gauche radicaux avec le mot d’ordre « tout le pouvoir aux conseils d’ouvriers et de soldats ». Ils s’inspiraient de la Révolution soviétique mais n’avaient ni des dirigeants formés pour une longue conspiration ni les masses derrière eux, pas même à Berlin ou dans les centres industriels. La majorité du prolétariat s’en tenait à ses représentants sociaux-démocrates et syndicaux éprouvés. Seuls de petits groupes adhèrent à la Ligue spartakiste inspirée par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg dont sortira plus tard le parti communiste ; la scission de gauche de la social-démocratie, le Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne [USPD], ne changea rien à cet état de fait.
Le peuple était fatigué, épuisé, déçu et dans sa majorité pas du tout d’esprit révolutionnaire. »Paix et pain «  étaient les mots écrits sur les pancartes portées dans les manifestations ; il y avait aussi le mot « liberté », mot auquel chacun donnait un sens différent et qui aurait très bien pu être remplacé par le mot « tranquillité »
Als wär’s ein Stück von mir (Comme si c’était une part de moi). S. Fischer Francfort 1966 inédit en français pages 253-254.
Quant au Med.aux., cette fois autre personnage de La mise à Mort, il a bien quelque écho mais la thèse qui prévaut est sans doute aussi imprégnée de Barrès pour qui la révolution allemande ne saurait être qu’ un coup fourré des boches.
« Le capitaine Mangematin vient de m’avertir: on a reçu l’ordre de ne pas laisser les déserteurs évadés d’Allemagne rejoindre librement leurs foyers en Alsace-Lorraine. Pourquoi ? Il paraît qu’ils sont les porteurs de l’esprit révolutionnaire qui s’est développé là-bas. C’est ainsi que j’ai appris que depuis huit jours il y a des Soviets de l’autre côté du Rhin. Oh, dans des régions limitées. C’est leur façon de continuer la guerre. Il faut faire attention aux émissaires. La propagande va remplacer les gaz asphyxiants. J’ai failli discuter. Je me suis mordu la langue.
Le médecin-auxiliaire m’écoute d’une oreille distraite. Il a encore fait des vers. Je lui suis reconnaissant d’une chose : bien qu’il soit mon aîné d’un mois, il a accepté de me remplacer comme popotier. Je l’ai été pendant un an, et vous parlez d’une sinécure ! C’est pour avoir manqué de prévoyance dans cette fonction, lors d’un déplacement, qu’on m’avait renvoyé manger chez les sous-offs. Le méd.-aux. m’a tiré une belle épine du pied. Mais il ne s’intéresse pas du tout à cette histoire des troubles en Allemagne. Il dit qu’il se passe des choses extraordinaires à Zürich. Il est en correspondance avec quelqu’un là-bas, un Roumain ».
Aragon La Mise à mort Oeuvres romanesques croisées d’Elsa Triolet et Aragon T34 page 26
Le roumain est Tristan Tsara et la révolution, celle de DADA. On ne saura pas sur quoi ni comment le narrateur a « failli discuter ».
Chacun sa révolution, pourrait-on dire. Que sait-on de la manière dont elle a pu être vécue ? Voici comment elle le fut chez Döblin, pour une bonne et un déserteur, ancien domestique lui aussi :
« La bonne se déshabilla tout heureuse, la révolution était plus belle que le plus beau des anniversaires.
Qu’est-ce qu’elle dirait, madame, en nous trouvant dans son lit ?
Ziweck qui l’étreignait violemment en gémissant d’excitation – depuis quand n’avait-il pas senti la chair d’une femme contre la sienne – répondit : Il est temps qu’ils s’aperçoivent que c’est la révolution ! »
 L’Arsace et la Loreille
Sont des pays d’cocus
Tirelu
Leon Paul Fargue : La chanson du chat
Cité par Aragon dans La mise à mort
Ce moment d’entre deux en Alsace, entre le départ des troupes allemandes et l’arrivée des troupes françaises, moment d’effondrement de l’ordre ancien a été magnifiquement décrit par Döblin dans Bourgeois et Soldats de même que cette révolution aux allures bon enfant qui connaîtra sa variante tragique à Berlin quand le chancelier Ebert (SPD) dépêchera un autre socialiste Noske pour mâter la révolution à Kiel, le même Noske qui réorganisera l’armée et fera en sorte comme l’écrivait Rosa Luxemburg dans son dernier article L’ordre règne à Berlin que «  les lamentables vaincus des Flandres et de l’Argonne » puisse rétablir leur renommée en remportant une victoire éclatante… sur 300 Spartakistes ». Ce sera en janvier 1919. On y reviendra.
Le roman a connu un destin singulier et n’a été aimé ni par la droite ni par les sociaux démocrates avec lesquels Döblin est particulièrement féroce ni par les communistes du moins au début. Ils y viendront plus tardivement, certains avec beaucoup de réticences. Trois autres tomes rejoindront Bourgeois et soldats : Peuple trahi (Tome 2) Retour des troupes du front (Tome 3) Karl et Rosa (Tome 4). Commencé en 1937, le tout est achevé en 1943. Lorsque Döblin retrourne en Allemagne en 1945, les autorités d’occupation françaises censureront la publication de Bourgeois et soldats pour ne pas revenir sur la question d’Alsace-Lorraine. Si le roman finira pas paraître en 1948 en Allemagne et 1982 chez Pandora en France, en Alsace,  la double question de la révolution et de l’autonomisme, ainsi que, d’une manière générale celle de nos grands pères soldats du Kayser, est restée sinon censurée strico sensu, du moins enfouie, effacée, oubliée et cela continue depuis cent ans. Ses fantômes réapparaissent aujourd’hui
Brecht avait été particulièrement élogieux à l’égard de l’art poétique de Döblin à même d’ « exprimer la nouvelle image du monde », de «remplir l’espace vacant créé par l’actuelle vision marxiste de l’art » ( Lettre à Döblin 1928). Il y a une formidable adéquation entre l’esthétique de Döblin et la situation qu’il est amené à décrire, pour un temps totalement ouverte où chacun est amené à se positionner, prendre une décision de manière individuelle. Ces fluctuations amusent Döblin qui prend un malin plaisir à se promener et nous promener à travers différents milieux, de droite à gauche et de gauche à droite, du haut en bas de l’échelle sociale comme nous l’avons vu déjà. Le lecteur est dans la même situation, invité à se déterminer lui-même, d’autant qu’il n’y a pas vraiment de personnage pouvant être considérer comme le porte parole de l’auteur.
Le titre Bourgeois et soldats qui peut surprendre donne une indication sur la manière de lire le roman. Il trouve une explication dans la toute fin, l’adieu à Strasbourg, le Rhin franchi, les révolutionnaires s’occupent de l’administration sous les regards de haine des « bourgeois », vieux allemands fonctionnaires et possédants expulsés d’Alsace qui en font des boucs émissaires.
« La révolution, héritière de la guerre, avait pris la forme de simples soldats ou de civils assis derrière une table en bois, brassard rouge au bras: elle examinait des papiers, en délivrait ou orientait les expulsés. Jour après jour ces baraques étaient la scène de crises de désespoir, le théâtre où s’exprimaient tous les tourments, jusqu’au mutisme né du sentiment d’être anéanti. Certains cependant poussaient un soupir de soulagement et rayonnaient en arrivant sur le sol de la patrie. On voyait aussi des hommes et des femmes bien habillés, sans doute des fonctionnaires, des enseignants, ils entraient dans les baraquements, observaient l’agitation et se joignaient à la file de ceux qui faisaient tamponner leurs papiers. Eh, oui … c’étaient bien eux, en civil ou en uniforme, les gars aux cocardes et aux brassards rouges qui étaient la cause de tout! Calmes et sérieux, voire gentils et compatissants, ces hommes simples faisaient leur travail.
Et c’est avec la même haine, la même soif de vengeance, la même colère rentrée qui leur avait permis d’affronter, là-bas, la meute hurlante et ses sarcasmes, que ces gens cultivés et bien vêtus considéraient les hommes calmes auxquels ils devaient tendre leurs papiers. Sans un mot, les membres du conseil de soldats signaient et tamponnaient, tête baissée. Ils n’étaient guère versés dans l’art d’écrire. Les dames et messieurs qui attendaient les regardaient de haut avec haine. Ils les haïssaient plus que la foule là-bas. C’était une haine effrénée. Telle loup qui s’apprête à planter ses crocs dans la nuque de l’agneau endormi, ils regardaient de haut les membres du conseil. »
Révolution « allemande » et contre-révolution « allemande »naissent en même temps.
Quelque part dans un lit d’hôpital, le caporal Hitler « prenait en pleurant de rage la décision d’entrer en politique »(Sebastien Haffner Allemagne, 1918 / Une révolution trahie Editions Complexe)

 

couv_1718Alfred Döblin
Bourgeois et soldats
Novembre 1918. Une révolution allemande (tome I)
Traduction revue de l’allemand par Maryvonne Litaize & Yasmin Hoffmann
Préface générale et avant-propos de Michel Vanoosthuyse
Agone 2009
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4 réponses à Strasbourg 13 novembre 1918 : « Depuis midi le drapeau rouge flottait sur la tour de la cathédrale, mais l’orgue n’en jouait pas mieux pour autant » (Alfred Döblin)

  1. Pierre Jacob dit :

    Cher Monsieur, je ne pourrais que vous remercier de votre contribution à l’histoire de l’Alsace, trop souvent racontée sur le même registre, et donc largement faussée. P.J.

  2. Claude Bourchanin dit :

    Beaucoup plus récemment, on en trouve aussi l’écho chez Didier Daeninckx, dans le texte: « 11 novembre 1918, l’Alsace aux mains des soviets », dans le recueil « La mémoire longue,textes et images 1986-2008 », le Cherche-midi éditeur, 2008, et aussi, semble-t-il, dans la version réécrite de « Mort au premier tour ».

    • Umbrecht dit :

      Oui, Didier Daeninckx est l’un des rares auteurs français, sinon le seul, a évoquer la question. Outre le texte que vous évoquez et que je ne connais pas, il l’a fait dans deux nouvelles le « Fantôme de l’arc-en-ciel » et « Non lieu » ainsi que – je confirme dans « Mort au premier tour » pages 119 à 121

  3. Sommer Pierre dit :

    Bonjour. Je me suis permis de reproduire ce texte, en partie, fort intéressant avec deux autres textes sur le même sujet sur le site que je viens de créer en rapport avec les révolutions provoquées par la guerre de 14-18. http://revolutions-1917.info/.
    Site qui peut intéresser par ailleurs vos visiteurs.

    Pierre
    Strasbourg

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