Je suis donc arrivé en RDA, comme envoyé spécial permanent de L’Humanité, en début d’après midi du 24 février 1976, à bord d’un Tupolev 134 de la compagnie polonaise LOT qui desservait Paris/Berlin-Est/Varsovie. Accueilli, cette fois-ci, par un représentant du secteur presse du Ministère des affaires étrangères est-allemand. Cela signifiait que j’aurais à faire donc, même si les différences ne sont pas significatives, avec un représentant de l’État est-allemand et non avec le SED, parti socialiste unifié d’Allemagne, en fait le parti communiste, l’unifié était une fiction, ou avec le quotidien Neues Deutschand, organe central du parti qui versait mon salaire.

Mon bureau Karl Marx Allee sans doute dans les années 1979-80. Photographié par mon ami Armin Herrmann, photographe indépendant en RDA.
D’emblée, la conversation avait porté sur le Congrès du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS) qui s’était ouvert le jour même à Moscou. Me signalant que « Berlinguer y était », mon interlocuteur me demanda qui représentait le PCF : « Plissonnier n’est-ce pas ? ». Comme s’il ne le savait pas. Le sous-entendu était clair : alors qu’Enrico Berlinguer, secrétaire général du Parti communiste italien s’était rendu à Moscou, Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste français (PCF) était, lui, resté à Paris. Et où est le problème ? Il y avait là une rupture avec une très vieille tradition qui voulait que les délégations aux congrès du PCUS soient menées à leur plus haut niveau. Les relations PCF-PCUS s’étaient passablement dégradées. Le motif de la brouille peut se résumer en une expression : dictature du prolétariat. Son abandon avait été annoncé à la télévision par Georges Marchais avant d’être entériné par le 22ème congrès du PCF, qui s ‘était tenu du 4 au 8 février 1976 (j’y avais assisté), mais sans réelle discussion de fond appauvrissant du coup la portée qu’il pouvait avoir. Mais l’enjeu allait au-delà d’une simple expression. Et cela indépendamment même de la déformation de la notion de prolétariat, définie par Marx et Engels, dans le Manifeste du Parti communiste, comme désignant les ouvriers dont le savoir-faire a été transféré aux machines.
Le renoncement à ces trois mots était la conséquence logique de choix stratégiques qui s’étaient approfondis au fil des ans. Ils n’avaient plus aucun sens, en France, dans une démarche de voie démocratique d’accès au socialisme, lui même devant rester démocratique et prendre les « couleurs de la France », c’est à dire se dégager de tout modèle préétabli. Côté est-allemand, les gardiens de l’orthodoxie voyaient dans ce délaissement un tournant révisionniste.
Dans le compte-rendu de ce congrès, que tu as trouvé dans les archives du SED, en 2023, tu relèves que l’une de ses caractéristiques serait du point de vue est-allemand :
« l’abandon révisionniste de l’enseignement marxiste-léniniste de la dictature du prolétariat, du caractère de classe de la démocratie et de la liberté ainsi que des insultes ouvertes [offene Ausfälle] contre l’Union soviétique en contradiction avec l’internationalisme prolétarien. En ce sens, il s’agit d’un tournant dans la politique du parti ».
Tu introduis à dessein ce qualificatif de révisionniste car cela fait partie de ce qu’il faut entendre par dictature du prolétariat dans la mesure où l’expression inclut le pouvoir normatif de ce qui appartient au dogme et de ce qui en dévie. Le tout de manière parfaitement arbitraire. On est toujours le révisionniste de quelqu’un. Le révisionnisme désignait, en RDA, un courant « opportuniste » opposé au marxisme-léniniste et visant à le réformer en y introduisant de l’« idéologie bourgeoise ». En clair, cela veut dire que toute velléité de faire avancer la théorie initiée par le seul à ne pas vouloir être « marxiste », à savoir Marx lui-même, était susceptible d’être taxée, par une instance opaque, de « révisionniste ».
La définition du pouvoir révolutionnaire, par Lénine, avait été critiquée dès le début, avec une remarquable lucidité, par Rosa Luxemburg. Elle écrivait, dès septembre 1918, dans son célèbre texte sur la Révolution russe, que le pouvoir bolchevique est
« une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois » .
Au moins depuis la révélation des crimes de Staline, cette notion aurait dû être révisée. Elle ne l’avait pas été.
Dictature du prolétariat ne signifiait d’ailleurs pas dictature d’une classe sur les autres, lesquelles d’ailleurs, en RDA, mais celle du parti. Et qui plus est d’un parti-état. Dans sa traduction juridique, cela figure comme tel dans l’article 1 de la Constitution est-allemande, de 1974. Il précise que la RDA est
« un état socialiste des ouvriers et paysans. Elle est l’organisation politique des travailleurs des villes et des campagnes sous la direction de la classe ouvrière et de son parti marxiste-léniniste ».
En admettant même que des « restrictions à la liberté pour les oppresseurs, les exploiteurs, les capitalistes », avaient été nécessaires comme le disait Lénine, ni Wolf Biermann, ni Robert Havemann, ni Rudolf Bahro, figures contestataires dont j’aurais à reparler, n’étaient des oppresseurs ou des exploiteurs. Et la liberté de création et d’expression ne relevait pas de ce champ mais uniquement de l’arbitraire d’un groupe qui avait la prétention de parler au nom de tous, d’imposer une culture et une morale, dites « socialistes ». J’y reviens un peu plus loin.
Je veux, dans un premier temps, juste décrire les tensions dans lesquelles j’allais devoir travailler sans y être préparé. Elles étaient là, ces tensions, sans, toutefois, me traverser. Tu n’en avais pas réellement conscience. Moi, le fait de ne pas être d’accord ne me posait pas de problème. J’avais l’habitude de la discussion. Franche de préférence. Mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionnait dans les partis communistes et entre eux. L’ouverture du PCF, sa prise de distance avec les pays de l’est allait dans un premier temps me permettre de travailler sereinement et le cas échéant de manière critique. Trois ans plus tard, en 1979, ce sera le grand écart du « bilan globalement positif » des pays socialistes. Or, pour moi, à mesure que je connaîtrais mieux la RDA, il me sera de plus en plus difficile d’en rendre la réalité globalement positive. Comment d’ailleurs faire un bilan sans faire le moindre effort d’un état des lieux réels ?
Je définirais ce que je suis entrain d’écrire comme une conversation entre celui que je crois être aujourd’hui (où le web existe) et celui que je croyais être alors, où il n’y avait pas d’Internet, tout au plus un téléphone qui n’était pas ce qui fonctionnait le mieux en RDA, indépendamment du fait qu’il était sur écoute. Du coup, on échangeait encore des lettres. J’en ai fort heureusement gardé quelques unes comme aide-mémoire bienvenus.
Le logement qui devait m’être attribué n’était pas prêt. J’ai été installé quelques jours au Gästehaus des Ministerrats der DDR, Johannishof, dans la Johannisstrasse à l’angle de la Friedrichstrasse. L’hôtel pour les hôtes du gouvernement.
La conversation accréditive terminée, je suis allé me promener dans Berlin-Est, surpris d’y voir tant de monde assis sur l’Alexander Platz par une journée frisquette. Poussant plus loin, dans un quartier gris, je croise un homme complètement ivre à cinq heures de l’après-midi. Ici aussi, me suis-je dit. Ce qui frappait entre l’est et l’ouest, c’était la différence de couleurs mais les couleurs étaient celles de la publicité colonisant l’espace public, omniprésente à l’ouest et absente à l’est. Je ne connaissais alors aucun autre pays socialiste et je n’étais pas en mesure de faire d’autres comparaisons. Michel Strulovici, qui sera correspondant de l’Humanité au Vietnam, se souvient, qu’arrivant de Moscou en 1971, Berlin-Est lui paraissait « une ville prospère en regard de Moscou » :
« Les immeubles collectif y avaient meilleure allure et les rues étaient propres ».
(Michel Strulovici : Evanouissements/ Chroniques des continents engloutis. Éditions du croquant. p.250).
Sans compter qu’on y vendait des saucisses. Celle que moi j’ai toujours préféré était la Bockwurst, ce gros cervelas fumé craquant qu’on mange avec une salade de pommes de terre.
Ce qui a fait sourire à Berlin, c’était ma façon de parler allemand. Je l’avais appris à l’école, au lycée en première langue, puis à l’Université et mon allemand avait une tonalité littéraire, il avait été puisé dans les textes de la littérature. On pratiquait peu l’oralité à l’époque. J’apprendrai assez vite à parler le berlinois et, plus généralement, la langue du quotidien au point que cela a fait disparaître mon alsacien que jusque là je parlais couramment. Comment expliquer cela ? Un jour, rentrant de Berlin, j’ai croisé, à Mulhouse, un vieil ami de mes parents avec lequel j’avais travaillé. J’avais été, en quelque sorte, pendant un temps, son bras droit qu’il avait perdu à la guerre. Nous échangions le plus souvent en alsacien. Puis vint ce moment où je me suis surpris à lui répondre en allemand. L’alsacien, devenu plus lent que l’allemand, ne venait pas.
J’étais candide tant pour ce qui concerne la RDA, le système des pays socialistes, que sur ce qu’« organe central » voulait dire pour un journal, et sur les tensions internes aux partis communistes et entre eux. Je découvrirai cela au fur et à mesure. Et sur ce plan, j’allais être servi par cette année 1976 où se tiendront à Berlin, du 18 au 22 mai, le IXème Congrès du SED et, les 29 et 30 juin, la Conférence des parti communistes et ouvriers d’Europe, la dernière d’un genre obsolète. Le temps était venu d’abandonner aussi l’ « internationalisme prolétarien » d’ailleurs rebaptisé « internationalisme socialiste » ce qui signifiait en clair : alignement sur les intérêts de Moscou.
J’étais loin de m’imaginer que l’année qui s’ouvrait avec mon arrivée dans la « capitale de la RDA » allait peut-être devenir une année fatale pour ce pays. Elle se terminera par la très peu glorieuse « affaire Biermann ». Treize année plus tard, la RDA cessera d’exister.
Restait à découvrir cette partie de l’Allemagne « ressuscitée des ruines », Auferstanden aus Ruinen, comme le disait l’hymne national est-allemand, hymne dont on avait cessé de chanter les paroles à partir de 1972 en raison de leur référence à la « patrie allemande unie » (Deutschland, einig Vaterland). La RDA ne peut se comprendre sans cette triple relation avec le passé nazi d’une part, l’Union soviétique dont elle sera pour cette raison peu ou prou une satrapie et sa sœur amie/ ennemie, l’Allemagne fédérale, d’autre part. Dans le contexte d’une guerre froide et avec cet étrange communisme consistant à poser les jalons d’une alternative tout en empêchant que celle-ci ne se développe. Comme l’écrira Werner Mittenzwei (Die Intellektuellen / Litteratur und Politik in Ostdeutschland 1945-2000. Editions Faber&Faber Leipzig), la devise des dirigeants est-allemands peut se résumer ainsi : « tout pour le peuple, rien par le peuple ». Ce peuple que Bertolt Brecht leur conseillera ironiquement de dissoudre pour en élire un autre après les grèves et émeutes ouvrières du 17 juin 1953. Le Mur, a été construit en 1961 pour empêcher l’évasion des forces vives du pays. Contrairement aux espérances que son existence allait permettre une libéralisation, il a fossilisé les relations sociales gangrenées par ailleurs par la paranoïa sécuritaire. Les Allemands de l’Est se sont alors réfugiés dans leurs cocons.
Étant journaliste et citoyen français, je pouvais sans difficulté circuler entre Berlin-Est et Berlin-Ouest sous statut, je le rappelle, quadripartite, entre zone soviétique à l’est et zones américaine, britannique et française à l’ouest. J’y allais bien sûr mais pas pour y faire mes courses alimentaires ou autres. Je fréquentais notamment souvent la librairie Heinrich Heine sise sous une voûte du Bahnhof Zoo. Elle était tout le contraire d’un kiosque de gare. Hans Brockmann avait fait de cette première librairie ouverte à Berlin en 1945 une véritable institution. Il était le seul à dominer de son savoir ce capharnaüm. L’est et l’ouest s’y rencontraient par livres interposés. Comme les amis savaient que je pouvait faire passer la frontière aux livres sans difficulté, je prenais les commandes. Pour moi, j’y puiserai surtout les œuvres de Heiner Müller non publiées dans son pays. D’autres ausi bien sûr.
Je disposais en plus d’une « Grenzempfehlung », une recommandation de passage de frontière du Ministère des affaires étrangères me permettant de passer d’est en ouest et inversement sans contrôle de douanes, juste un contrôle d’identité.

Recommandation de passage de frontière. Deux points de passage y sont indiqués : La gare de Friedrichstrasse et Zimmerstrasse. Le dernier est plus connu sous le nom de Chekpoint Charlie
Au tout début, je n’avais pas encore de voiture. Mais même après son acquisition, une Renault 5, avec une plaque d’immatriculation bleue, semi-diplomatique, je passais souvent d’est en ouest et retour avec le métro aérien, S-Bahn. Comme tout possesseur de devises occidentales, j’avais accès aux magasins Intershop où je me fournissais en cigarettes et whisky. J’ai dû dès lors échanger mes gauloises contre des gitanes dont l’emballage servait à un ami de fiche cartonnée pour ses notes.
Pour le reste, tout en bénéficiant d’un statut privilégié, je partageais la vie quotidienne est-allemande. On y trouvait de quoi se nourrir, se vêtir, s’équiper quoique parfois avec difficulté. On pouvait faire avec ce qu’il y avait, un avis qui n’était pas partagé par la population.
On m’avait attribué un studio meublé dans une tour Am Prenzlauerberg 17 à deux pas de l’Alexanderplatz. J’intégrerai plus tard un appartement plus grand qui servira de logement et de bureau. Je serai donc domicilié dans la Karl-Marx-Allee, ancienne Stalinallee, au numéro 49, à côté de la Strausberger Platz, où habitait Franz Fühmann quand il était à Berlin et qu’il m’arrivait de croiser. En face, le restaurant Moskau, à côté une Galerie d’Art et la salle de cinéma Kino International où j’ai pu assister à quelques premières cinématographiques. Le seul inconvénient de cette avenue était qu’elle était aussi celle des défilés et parades. Il a été plutôt mal vu que je n’accroche pas le drapeau de la RDA à ma fenêtre ces jours-là. Par cette ouverture, mon regard se portait sur la tour de télévision, Fernsehturm, haute de 368 mètres, plus que le Tour Eiffel. Elle a été surnommée l’ « index de Walter » (Ulbricht). Elle signale qu’ici, à l’est, n’est pas là-bas, à l’ouest.
Au tout début de l’écriture de ce récit, tu t’étais demandé quel avait été le premier article que tu avais publié. Il a fallu que tu ailles consulter aux archives du PCF, à Bobigny, les numéros de L’Humanité de cette année-là. Et le premier article que j’ai écrit traitait de la « Chasse aux sorcières » en …RFA, en l’occurrence dans une maison de jeunes à Pinneberg près de Hambourg. Elle fut fermée par les élus chrétiens-démocrates parce que ses animateurs étaient suspectés d’être de gauche.
Je signale cet article pour plusieurs raisons. Il était signé de notre envoyé spécial permanent localisé à Berlin. Il était précisé entre parenthèse : par téléphone. L’Humanité m’avait demandé de consacrer à l’Allemagne de l’Ouest, une partie de mon travail. Le PCF s’était lancé dans une campagne contre les Berufsverbote, la pratique des interdits professionnels, mise en place sous Willy Brandt, à partir de 1972 et qui visait à interdire des emplois aux militants communistes, syndicaux et de la gauche sociale-démocrate. Étaient beaucoup touchés les enseignants, les cheminots, les postiers et tout ce qui relevait de la fonction publique. J’étais loin d’être le seul sur le terrain. De nombreux autres articles y seront consacrés. Je le signale aussi parce que l’existence de cette campagne allait se heurter à la question des interdits professionnels pour les intellectuels de RDA. A l’époque et pour quelque temps encore mes articles étaient dictés par téléphone à un ou une sténodactylo.
Il faudra attendre le 18 mars pour mon premier article sur la RDA à l’occasion de l’ouverture de la Foire de Leipzig. Il y était souligné que le développement de l’esprit des « accords d’Helsinki » offrait de meilleures conditions pour le commerce extérieur de la RDA. Dans un article paru le lendemain, j’évoquerai la baisse du nombre et de la gravité des accidents du travail en même temps qu’augmentait sa productivité. Les inspecteurs du travail sont sous le contrôle du syndicat.
Polémique avec le SED
Tu découvriras plus tard que l’absence de Georges Marchais à Moscou avait fait l’objet d’un rapport des services de renseignements est-allemands (STASI) à la direction du SED. Le rapport 0/23 du 22 mars 1976 concerne une information sur « les réactions de la population de la RDA à propos du XXVème Congrès du PCUS » :
« La non apparition [das Nichterscheinen] du secrétaire général du Parti communiste français, Marchais, à la suite de divergences d’opinion sur la dictature du prolétariat est remarquable, relève-t-on dans une série d’arguments issus de toutes les couches de la population de RDA. Le renoncement par le PCF aux principes marxistes léninistes de la dictature du prolétariat a provoqué une grande incertitude parmi les communistes dans les pays capitalistes et affecte l’action unitaire du mouvement communiste mondial ».
La suite est assez curieuse. Ce sont bien entendu toujours certaines opinions dans la population qui pensent que :
« des commentaires plus explicites à propos de la dictature du prolétariat au cours du XXVème congrès du PCUS auraient été justifiés. Il est à remarquer dans les matériaux du XXVème congrès, que l’expression dictature du prolétariat n’est souvent pas employés directement mais à travers des périphrases. On peut admettre que son objectif était de ne pas aggraver les divergences ».
Bigre, les réactions soviétiques seraient-elles trop timorées sur cette question ? Enfin le rapport de la Stasi se termine par une interrogation. Elle consiste à se demander s’il s’agit de conceptions théoriques de dirigeants du PCF ou si l’ensemble du parti se trouve derrière cet abandon. Puis vient encore la considération suivante :
« Il n’est pas dans l’intérêt de la communauté des états socialistes de voir les relations avec la PCF, qui se sont bien développées ces dernières années, se détériorer. »
(Source : Die DDR im Blick der Stasi/ Die geheimen Berichté an die SED-Führung. 1976. Verlag Vandenhoeck & Ruprecht 2009. Herausgegeben von Daniela Münkel und JensGieseke. P. 108-111)
Le lendemain, 23 mars, c’est en quelque sorte l’enchaînement qui t’intéresse ici, à l’occasion du trentième anniversaire de la création du SED, parti socialiste unifié d’Allemagne, Erich Honecker, alors encore « premier secrétaire » publiait sur une pleine page du quotidien Neues Deutschland un texte ouvertement critique intitulé Sur une trajectoire sûre :
Le journal Le Monde daté du 26 mars en publiera quelques extraits dont je reprends ici la traduction :
« Les principales caractéristiques d’un parti marxiste-léniniste sont : son esprit révolutionnaire, son opposition irréductible à l’ordre social capitaliste, sa lutte pour l’instauration de la dictature du prolétariat et pour l’établissement de l’ordre social socialiste, son alliance avec le PCUS […]
Dans la formation de la République démocratique allemande, la classe ouvrière a construit et fortifié son hégémonie politique en alliance avec les paysans, les intellectuels et les autres travailleurs ; elle a créé l’État socialiste des ouvriers et paysans comme une forme de la dictature du prolétariat… Grâce au bloc des partis antifascistes et démocratiques, la leçon de Lénine sur l’hégémonie du prolétariat a été réalisée dans la révolution démocratique, selon les conditions concrètes qui nous sont propres. Cette politique de bloc du S.E.D. n’a rien eu à voir avec la politique de coalition social-démocrate, ni avec le » pluralisme » politique, cette sorte de jeu bourgeois. Elle se fonde sur le jugement de Lénine, que la politique d’alliance du parti révolutionnaire est nécessaire à la classe ouvrière pour construire le socialisme une fois pour toutes et le consolider… »
Le pluralisme comme « jeu bourgeois ». On a là tous les marqueurs canoniques du catéchisme « marxiste-léniniste ». Des expressions dont on avait perdu le sens mais auxquelles il fallait continuer de croire. Rétrospectivement, tu trouves ces affirmations d’une incroyable arrogance. Comme si la RDA, dont les fondateurs ont été téléportés de Moscou à Berlin par l’Armée rouge, avait une quelconque expérience de ce que c’était qu’une prise de pouvoir démocratique dans une société capitaliste avancée.

Le 25 mars 1976, L’Humanité a réagi au texte de Honecker à partir d’une dépêche d’agence de l’AFP. Le journal s’est contenté de reprendre le premier paragraphe précité. Et sous le titre A propos d’un article de « Neues Deutschland », la réponse du quotidien s’appuie sur une longue citation de Georges Marchais, au 22ème congrès, rappelant qu’il n’appartenait à personne d’autre de déterminer sa politique et que l’abandon de la dictature du prolétariat est une décision souveraine du PCF. Elle a été prise parce qu’elle ne recouvre pas la réalité de sa politique. En voici le texte :
[Rappelons d’abord à ce sujet ce que Georges Marchais déclarait au XXIIè Congrès : « Aucun parti ou groupe de parti ne peut légiférer pour les autres, proposer des recettes universelles, définir une stratégie exemplaire ».
Georges Marchais indiquait par ailleurs dans le même rapport : « Si la dictature du prolétariat ne figure pas dans le projet de document pour désigner le pouvoir politique dans la France socialiste pour laquelle nous luttons, c’est parce qu’elle ne recouvre pas la réalité de notre politique, la réalité de ce que nous proposons pour notre pays (…). Dans la lutte pour le socialisme, rien, absolument rien ne peut remplacer la volonté populaire majoritaire s’exprimant démocratiquement par la lutte et par le moyen du suffrage universel (…). C’est à dire que, bien loin de renoncer au socialisme ou d’en reculer l’échéance, nous proposons le meilleur chemin, le chemin le plus court pour le réaliser. En le faisant, nous sommes pleinement fidèles à l’enseignement du marxisme-léninisme, qui n’a rien d’un recueil de dogmes, à l’expérience créatrice du mouvement communiste mondial et de notre propre Parti (…). Dans notre pays, l’idée du Front populaire qui devint réalité en 1936, ne se trouvait pas toute élaborée dans Marx ou dans Lénine. Elle se fondait sur les principes généraux du socialisme scientifique et sur une « analyse concrète de la situation concrète ». De multiples autres exemples pourraient être pris qui montrent que notre démarche d’aujourd’hui puise son inspiration à la source vivante de la théorie et de la pratique révolutionnaire de notre mouvement. Tels sont les fondements de notre position, les raisons qui nous conduisent à proposer la voie démocratique définie par le projet de document(…). »
Rappelons enfin que le XXIIème Congrès, instance souveraine du parti marxiste-léniniste qu’est le Parti communiste français, a décidé à l’unanimité l’abandon de la notion de dictature du prolétariat]
Si tu reprends cet épisode sous cette forme aujourd’hui, c’est que cela te permet de situer quelque peu le contexte, que l’on appelait idéologique, auquel le PCF avait à faire face. Ses militants étaient constamment renvoyés à ce qu’il se passait dans les pays de l’Est en général et en URSS, en particulier, notamment sur le plan de la démocratie et des libertés.
La période est celle de la préparation de la conférence des partis communistes et ouvriers d’Europe. Quelques jours plus tard, Jean Kanapa, membre du bureau politique et responsable des questions internationales et surtout principal artisan de l’ouverture du PCF sur ces questions mettra encore quelques points sur les i. Cette fois, le journal sous le titre Les communistes et l’internationalisme prolétarien rend compte d’un entretien du dirigeant du PCF à Europe n°1. Il déclarait :
« Ce n’est pas nous qui avons inventé après 1968, après l’intervention militaire en Tchécoslovaquie, ce n’est pas nous qui avons inventé un nouvel internationalisme baptisé internationalisme socialiste qui unirait de façon particulière les PC des pays socialistes et qui serait un type supérieur à l’internationalisme prolétarien qui en général unit tous les communistes » . (Humanité du 31.03.1976)
Unité de la politique économique et sociale
Dans le journal, j’avais bien sûr évoqué l’inauguration du Palais de la République, le 23 avril. Juliette Gréco y représentait la chanson française. Ce nouveau bâtiment situé à l’endroit où se trouvait autrefois le Berliner Schloss de l’Empereur Guillaume fut désigné par les berlinois Erichs Lampenladen, le magasin de luminaires d’Erich [Honecker]. On était en effet frappé par les milliers de lampes qui pendaient des plafonds. Lieu à la fois politique – il y siégera la Volkskammer, le parlement est-allemand -, gastronomique et culturel. Il fut détruit entre 2006 et 2008 pour reconstruire l’ancien château. S’y tiendra donc le IXème congrès du SED (18-22 mai). Eric Honecker de premier secrétaire devient secrétaire général du SED. A la fin de l’année, il cumulera cette fonction avec celle de chef de l’État et de président du Conseil national de la Défense. Ce congrès est le genre de grand messe dont je ne savais trop quoi faire. Et je n’étais pas outillé pour un compte-rendu critique et il ne m’appartenait pas de le faire. Restait à mettre l’accent sur la dimension sociale qui était, quoi que l’on en dise, une caractéristique de la RDA. « Le bon travail paye », était l’un des slogans de cette période. Il s’agissait d’établir un lien entre l’amélioration de la productivité du travail et celle de la consommation. C’est plus tard que je définirai le règne de Honecker, qui avait remplacé Walter Ulbricht en 1971, comme une tentative d’installer une sorte de socialisme consumériste. Sur ce plan, ce fut l’échec, les modes de consommations étaient dictés par les médias occidentaux que les allemands de l’est absorbaient à haute dose. L’unité de la politique économique et sociale caractérise une sorte de socialisme redistributif lié à l’efficience de la rationalisation et de la productivité du travail. J’y consacrerai 4 articles. Paul Laurent représentait le PCF.
Je n’avais pas encore le recul historique pour comprendre que c’était la confirmation d’un tournant par rapport à la politique de Walter Ulbricht. Ce n’était évidemment pas dit. Je n’avais pas non plus les connaissances nécessaires pour jauger de ce qui était plus qu’un slogan mais une tentative de répondre à une crise qui allait à son tour engendrer de nouvelles difficultés. Tu liras bien plus tard dans le livre de Peter Hübner, Travail, travailleur et technique en RDA / Entre fordisme et révolution digitale, sur lequel il te faudra revenir, :
« Les pauses irrégulières, les fréquentes mises à l’arrêt de la production signalaient la progressive dissolution des processus de production trop organisés sinon de type fordiste. Des faiblesses fréquentes dans la disponibilité du matériel, dans le déroulement de la production et dans la coopération avec d’autres entreprises se conjuguaient de telle sorte que les efforts de rationalisation tournèrent du moins partiellement dans le vide ».
(Peter Hübner : Arbeit, Arbeiter und Technik in der DDR / 1971 bis 1989/ Zwischen Fordismus und digitaler Revolution. DietzVerlag 2014. p. 184)
Unité de la politique économique et sociale ne signifiait pas et ne pouvait pas signifier une simple relation de réciprocité entre l’accroissement de la productivité du travail et ses retombées sociales. Edgar Most, ancien dirigeant de la banque d’État est-allemande que tu avais interrogé dans le cadre d’un reportage pour le Monde diplomatique, en 2009, te dira qu’arrivé au pouvoir, Erich Honecker s’est employé non seulement à étatiser toutes les petites et moyennes entreprises ainsi que le petit commerce (en 1972) mais aussi à mettre en œuvre une « unité de la politique économique et sociale » déconnectée des réalités, politique mise en œuvre avec morgue par Günter Mittag, tête de turc de tous ceux qui de prêt ou de loin ont eu affaire à lui et qui selon eux agissait au nom du Parti avec les entreprises est allemandes avec les mêmes exigences irresponsables que les actionnaires avec les entreprises capitalistes. Pour Edgar Most, bien placé pour le savoir, en décrétant que l’économie était au service du social, l’endettement de la RDA a cru considérablement. : « je ne peux faire de politique sociale que si l’économie a créé les conditions de la réaliser. Le niveau de vie n’a pas été obtenu par le travail, il a été acheté. Honecker a distribué la peau de l’ours avant de l’avoir tué ». (Cf Bernard Umbrecht : Sur les traces estompées de l’Allemagne de l’ESt. Monde diplomatique Novembre 2009)
Le grand étonnement par rapport à ce congrès eut lieu pour moi, quelques mois plus tard, quand le SED a dû convoquer un Comité central spécial pour acter du retard de la RDA sur le plan de l’électrotechnique et de la microélectronique. Retard qu’elle ne rattrapera jamais. A la différence des États-Unis, où l’armée américaine jouait le rôle de planificateur des innovations technologiques qui étaient ensuite diffusés dans la société, le système de planification soviétique était hermétique à cette façon de procéder.
C’est Bernard Stiegler qui attirera ton attention sur la fascination de Lénine pour le taylorisme et son introduction dans les pays de l’Est. Il t’avait rappelé qu’en 1917, au moment où Lénine faisait la Révolution d’Octobre, Edward Barneys, neveu de Freud faisait aux États-Unis, celle de la libido et inventait le marketing et le consumérisme :
« La standardisation des modes de vie s’est faite là-bas comme ici par la destruction du commerce c’est-à-dire des processus qui font la capillarité sociale, la destruction des savoir-faire et des savoir-vivre. D’un côté cela s’est fait par le marketing, de l’autre par la dictature du parti, bien moins efficace ».
(Ce bref entretien que j’avais conçu comme un encadré à l’article cité n’avait pas été repris par le mensuel)
La question des formes d’organisation scientifique du travail, de l’introduction du taylorisme et du fordisme en RDA, t’avait totalement échappé. Tu en as déjà un peu parlé déjà ici. Peter Hübner, qui travaillait à l’Institut für deutsche Geschichte à l’Académie des sciences de RDA parle, pour la période qui nous concerne, les années 1970-80, d’une zone de conflit (Spannungsfeld) entre un fordisme pas vraiment maîtrisé (nicht so recht funktionnierenden Fordismus) et une révolution digitale qui avançait de manière poussive par un manque d’allocations de ressources par ailleurs introduites aux mauvais endroits.
« La question de la disponibilité et de la maîtrise de nouvelles technologies marquait une rupture systémique stratégique. Les forces productives se mettaient à exploser les rapports de productions du socialisme réellement existant » (Peter Hübner : oc p. 276).
J’y consacrerai un chapitre à part, avec les travaux de Georges Friedmann et Bruno Trentin (« La cité du travail / Le fordisme et la gauche ». Fayard. 2012), entre autres.
Le général constellé
A propos du IXème congrès du SED, encore, j’ai retrouvé un petit texte à usage personnel que j’avais écrit pour m’amuser un peu :
Le général constellé monte à son tour à la tribune et rend compte au congrès des succès remportés par l’armée populaire dans la réalisation du plan quinquennal. Il annonce en effet avoir distribué, les cinq dernières années, 2182 médailles de plus que lors du précédent quinquennat, conformément aux idées de Marx, Engels, Lénine et grâce à la politique éclairée menée par le vaillant parti communiste.
Mauvais esprit ! Des chiffres, des chiffres, des chiffres…
Dans la foulée de ce congrès seront introduits en RDA la semaine de 40 heures pour toutes les mères de deux enfants en dessous de 16 ans, le congé maternité passe de 18 à 20 semaines, un crédit sans intérêt est accordé aux jeunes couples …
Conférence des Partis communistes et ouvriers d’Europe (29-30 juin)


Ton texte nous renvoie à tout ce que nous avons perdu, en laissant sur le bord du chemin , toutes les avancées , les ruptures que nous fîmes dans ces années là avec les réducteurs de tête du marxisme. Ce rappel du travail de journaliste de l’Huma dans ce type de pays , que j’ai connu autrement et semblable tout à la fois, ainsi que les points d’histoire abordés sont très précieux pour tous ceux qui s’intéressent à ce passé récent et lointain. J’attends la suite avec intérêt. Merci