Exposition Käthe Kollwitz (1867-1945) à Strasbourg

Le Musée d’art moderne de Strasbourg, présente en partenariat avec le Kollwitz Museum de Köln (Cologne), une rétrospective des oeuvres de l’artiste allemande Käthe Kollwitz. C’est en soi un évènement car il s’agit d’une première en France où elle est peu connue.

Je ne peux qu’engager ceux qui ont l’occasion de se rendre à Strasbourg et à fortiori ceux qui habitent dans la région à ne pas la rater. Elle est visible jusqu’au 12 janvier 2020.

Käthe Kollwitz a témoigné des bouleversements politiques et sociaux de son époque, de l’Empire allemand à la Première Guerre mondiale, de la République de Weimar au national-socialisme jusqu’aux derniers jours de la Seconde Guerre mondiale.

Attentive à l’oppression, aux révoltes qu’elle entraîne, à la guerre, son œuvre dépasse le témoignage engagé dans les réalités d’une époque non seulement parce qu’elle puise bien en deçà de celle qu’elle a vécue mais surtout parce qu’elle va bien au-delà et frappe le visiteur par ses résonances d’actualité, actualité du sentiment d’oppression mais aussi du sentiment de révolte contre les injustices et les bombardements. Elle a porté une grande attention à la situation des femmes dans ces différents contextes. Et l’on ne peut que dire : comme tout cela est, hélas, d’actualité. Unheimlichkeit (inquiétance) du temps.

Je me contenterai de quelques exemples parmi les 170 dessins, estampes et sculptures offertes à la méditation par le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg qui en possède quelques-unes dans ses collections. L’exposition est présentée par cycles. Et par ce biais aussi de manière chronologique.

Du cycle Révolte des Tisserands inspiré par la lecture de Zola et par celle des Tisserands de Gerhart Hauptmann

Käthe Kollwitz, Zertretene.Leichnammm und Frauuenakt am Pfahl (Opprimés. Cadavre et femme nue au poteau.)1901. On reconnaîtra la référence au Christ mort de Hans Holbein

Käthe Kollwitz : Ein Weberaufstand, Sturm (Une révolte des Tisserands. Assaut). 1893-1897

Les hommes tentent d’atteindre la villa du patron avec les pavés qu’une femme leur tend. D’autres s’en prennent à la hache de la porte somptueuse du jardin. Leur entreprise paraît vaine, le mur solide. L’industrialisation conduira les métiers à tisser à l’usine, thème qui est le sujet de la pièce de G. Hauptmann

Le cycle Guerre des paysans s’appuie sur le livre de Wilhelm Zimmermann : Der grosse deutsche Bauernkrieg ( La grand guerre des paysans)

Käthe Kollwitz, Bauernkrieg.Vergewaltigt (Guerre des paysans. Violée.) 1907/1908

Image terrible d’une paysanne violée, allongée dans son jardin piétiné. Sa petite fille (en haut à gauche) à peine perceptible observe par-dessus la clôture le corps sans vie de sa mère.

Käthe Kollwitz : Fliegerbombe (Bombes aériennes.) 1922/23. Une mère protégeant ses enfants contre les bombes chimiques et à gaz qui furent testées par l’armée américaine en 1924.

Le rapport mère-enfant le plus souvent rendu douloureux par la séparation due à la mort est une autre des grandes préoccupations de l’artiste allemande dès avant qu’elle n’ait perdu un fils lors de la Première guerre mondiale ce qui la rendra résolument pacifiste. L’une des œuvres les plus saisissantes de cette exposition appartient à cette thématique. Elle figure le combat tendu entre le bras d’une mère avec le squelette de la mort qui veut s’emparer de son enfant :

Käthe Kollwitz : Tod, Frau und Kind (Mort, femme et enfant) 1910, On perçoit une tension violente, entre le bras qui s’efforce de retenir l’enfant et celui du squelette qui veut s’en emparer.

« Je veux agir dans ce temps où les gens sont si désemparés si désorientés » a écrit Käthe Kollwitz dans son journal. La première partie de la phrase figure dans le titre de l’exposition. Agir dans son temps, cela signifiait aussi un engagement politique dans les combats de son époque. Elle a prêté son art à la confection d’affiches. L’une d’elle est célèbre. Elle présente une femme au visage déterminé, le bras et trois doigts levés criant  : Nie wieder Krieg ( Plus jamais la guerre). Elle date de 1924 soit dix ans après le déclenchement de la Première guerre mondiale. Si celle-ci avec d’autres sur le même thème est présente comme il se doit dans l’exposition, il en est une autre moins connue que je voudrais vous présenter en raison de son actualité. Elle est, elle, absente de Strasbourg. C’est bien regrettable car elle apporte une autre dimension à son œuvre.

Affiche de la campagne du secrétariat des femmes du KPD (Parti communiste allemand) contre les paragraphes du code pénal criminalisant l’avortement. (Source). Cet article de loi, connu comme le § 218, est en vigueur depuis 1875. Dans son journal, l’artiste décrit la situation faite aux femmes, en 1909, ainsi :

« Chez les Becker. L’homme s’en va, la femme se plaint, toujours la même rengaine. Maladie, chômage, alcool – c’est un cercle sans fin. Elle a eu 11 enfants, 5 sont encore en vie, Les grands meurent, des petits arrivent derrière, c’est toujours comme ça. »

Käthe Kollwitz, Journal, 30 août 1909

Le § 218 avait été quelque peu libéralisé par la République de Weimar, puis à nouveau durci par les nazis. Aujourd’hui il existe toujours

De nos jours encore, en Allemagne,  un avortement est passible d’une peine pouvant aller jusqu’à trois ans d’emprisonnement. Lors de la réunification allemande, cette loi avait été étendu à l’ancienne RDA. Plus libérale, celle-ci autorisait l’interruption de grossesse au cours des trois premiers mois. La question est toujours actuelle même si son enracinement « social » s’est transformé en une revendication des femmes de pouvoir librement disposer de leur corps.

On peut voir sur Arte un documentaire sur Käthe Kollwitz artiste et mère courage.

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