Les Pirates, une classe révolutionnaire capitaliste en formation ?

 

Quatrième succès consécutif pour le Parti pirate aux élections de Rhénanie-Westphalie Nord. Comme à  chaque fois, autour de 8% des voix et des élus qui entrent dans les parlements. Dans le même temps, pour la deuxième fois consécutive, die Linke –l’équivalent du Front de gauche – en est évincé.
Un autre petit évènement mérité d’être signalé concernant les Pirates : l’adhésion de Anke Domscheit-Berg, une experte d’Internet du parti Vert, et de son mari, Daniel Domscheit-Berg, cofondateur et porte parole de Wikileaks avant de se fâcher avec Julian Assange. Cela promet quelques tensions chez les hacktivistes.

Les pirates sont-ils le fer de lance d’une nouvelle bourgeoisie, l’avant-garde d’une nouvelle classe capitaliste ?

Je présente ici à titre d’hypothèse cette analyse critique de Hans-Martin Lohmann parue dans la Frankfurter Rundschau du 9 mai 2012.
La plupart des critiques du Parti pirate sont traditionnelles même quand elles prennent en compte le rejet par l’électorat du « professionnalisme » des partis traditionnels  opposé à l’ « amateurisme » pirate, même quand elles admettent l’existence d’une crise de la représentation.
Le Parti pirate n’est pas ce que traditionnellement on appelle un parti protestataire.
L’un des malentendus porte sur la technique elle-même. Les hommes politiques croient résoudre le problème de leur retard technologique en abusant du twitter. Mais les Pirates sont ailleurs. D’où l’intérêt me semble-t-il du texte de Hans-Martin Lohmann. Il n’est pas le seul à évoquer en ces termes la mutation anthropologique en cours. D’autres, comme Katjia Kullmann, parlent aussi d’une creative class en formation. Pour elle, les Pirates sont d’abord « un parti économique » qui prépare l’avènement d’une nouvelle classe sociale révolutionnaire comme le fut en son temps la bourgeoisie.

Hans-Martin Lohmann est essayiste, ancien rédacteur en chef de la revue de psychanalyse Psyche. Il se réclame du marxisme et est un des spécialistes de l’œuvre de Freud.

Extraits :

« Il se présente un jeune parti qui a le vent en poupe et qui ne s’appelle « parti » que parce qu’il utilise les voies et les moyens des partis politiques traditionnels pour capter l’attention publique. En vérité, les Pirates ne sont pas un parti politique qui entre en concurrence avec les partis établis –CDU/CSU, SPD, FDP, Les Verts, Die Linke – mais un phénomène générationnel qu’on ne peut expliquer qu’à partir d’une transformation profonde de la société. La révolution numérique, qui ne fait que s’accélérer depuis quinze, vingt ans et qui bouleverse les modes de vie habituels,  a produit un nouveau phénotype social, on peut même dire un nouvel hominidé qui sous la forme de pirate réclame ses droits dans la « société de l’information ».
Chez ces ouvriers [= qui œuvrent] technophiles qui ont grandi avec les machines intelligentes et leurs juvéniles créateurs, nous rencontrons une espèce d’homme qui, certes, parle de démocratie à la base, de participation politique élargie mais qui, dans les faits, pense à tout à fait autre chose, à la reconnaissance de la place centrale  que doivent selon eux occuper les praticiens, les utilisateurs et les usagers de l’encore jeune force productive Internet. En termes marxistes, les Pirates se prononcent pour une transformation des rapports de production au profit de la force productive qui se montre apte à en rompre les limites.
C’est pourquoi on peut qualifier les Pirates de fer de lance nouvelle bourgeoisie révolutionnaire qui fait ce qu’il est devenu temps de faire. Historiquement, et ce n’est décrit nulle part plus emphatiquement que dans le Manifeste communiste, la bourgeoisie dans ses meilleures époques a toujours été précurseur aussi bien de l’invention technique que de l’accumulation renforcée du capital. C’est précisément cette double fonction que remplissent les Pirates. Leur membres et sympathisants plutôt jeunes pour la plupart sont, si l’apparence n’est pas trompeuse, en règle générale bien formés, dotés d’un capital de savoir conséquent, ouverts à tout ce qui est techniquement nouveau et faisable et situés aux intersections sociales du capital et de la numérisation là où se décide l’avenir de la société sur le plan économique, sociale et moral. Dans cette mesure, les Pirates sont une avant-garde capitaliste.(…)
Ils ne se présentent pas comme des figures de katecon, de la retenue, pour parler comme l’Apôtre Paul et son lointain disciple Carl Schmitt, mais comme celles, radicales, de l’accélération de ce qui de toute façon est en cours. Dans leur amour sans ambigüité pour le projet technique universel qui ne connaît ni honte ni autre limite, ils développent un imaginaire de faisabilité technologique qui a peu à voir avec la participation démocratique et la transparence mais beaucoup avec l’idée d’une grosse machine capitalistique guidée Quelles que soit leur phraséologie politique électorale, le noyau rationnel de leurs aspirations réside dans l’accélération en soi. En tant qu’avant-garde de mobilisation déterminée qui a reconnu les signes de l’ère numérique et qui pour cette raison s’oppose à l’inertie et aux lourdeurs sociales qui ont toujours été une épine dans le pied de la partie la plus progressiste du capital, ils placent en porte à faux tous ceux qui croient encore que tout peut continuer pour le mieux dans le meilleur des mondes analogiques. (…)»

Le texte original en allemand se trouve ici.

 

 

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