La guerre de 14 étape décisive vers les fascismes.

Les lectures du SauteRhin sur la Première guerre mondiale posent quelques jalons d’une réflexion sur ce conflit qui inaugure le siècle et s’y maintient. Il y a eu Le vacarme de la bataille et le silence des archives par Helmut Lethen, La guerre continuée d’Antonin Artaud, La société de guerre vue par Wolfgang Sofsky, Marc Crépon (avec Romain Rolland) : 14-18 et le consentement meurtrier,  Actuelles sur la guerre et la mort de Sigmund Freud.
Aujourd’hui, nous verrons avec Enzo Traverso comment la Première guerre mondiale a constitué une antichambre du national-socialisme
arton28« Tournant historique majeur qui marque l’avènement du XXème siècle, la Grande Guerre a été à la fois un moment de condensation des métamorphoses de la violence du siècle précédent et une ouverture cataclysmique de 1’« âge des extrêmes », avec ses nouvelles pratiques exterminatrices. L’armée tayloriste intégrait les principes d’autorité, de hiérarchie, de discipline et de rationalité instrumentale de la société industrielle moderne et donnait un avant-goût des formes de domination fondées sur la mobilisation des masses, qui trouveront leur apogée sous les fascismes. Les camps pour les prisonniers de guerre furent un maillon indispensable dans la transition du modèle panoptique de la prison disciplinaire vers l’univers concentrationnaire des régimes totalitaires. Avec la guerre industrialisée, la déshumanisation de l’ennemi et sa destruction planifiée connurent un bond en avant décisif sans lequel les pratiques d’extermination du national-socialisme seraient difficilement imaginables. La guerre totale tendait à effacer toute distinction entre militaires et civils – la déportation et l’internement des populations dans les territoires occupés ou des ressortissants des pays ennemis en furent la manifestation la plus évidente – révélant ainsi le lien profond entre guerre et génocides qui deviendra un trait typique du xx- siècle : le génocide des Arméniens fut, en ce sens, aussi bien un produit des contradictions déchirantes d’un État archaïque qu’un résultat de la guerre totale. Cette dernière fut le laboratoire de nouvelles formes de propagande – dont les fascismes ne manqueront pas de tirer la leçon – visant non seulement à la déshumanisation mais aussi, souvent, à la racialisation de l’ennemi. La focalisation de la propagande autour de certains stéréotypes raciaux comme celui de la barbarie innée des « boches» ou encore, plus significatif, celui du « cannibalisme» des troupes noires mobilisées au sein des armées anglo-françaises, est également révélatrice. D’une part, elle souligne le lien entre l’univers mental du colonialisme et celui de la guerre totale; d’autre part, elle donne un petit aperçu de la place centrale qu’occupera le racisme, vingt ans plus tard, dans la conception et dans les pratiques de la guerre nazie pour la conquête du Lebensraum. La condensation de tous ces aspects dans l’expérience de la Grande Guerre en fait un moment de rupture dans l’histoire de l’Europe et une antichambre du national-socialisme. »
Enzo Traverso : La violence nazie / Une généalogie européenne
La Fabrique Editions 2002. Page 111-112
Enzo Traverso qui renoue avec le temps long de l’histoire montre comment le nazisme, loin d’être un phénomène allemand isolé, plonge ses racines dans le XIXe siècle, dans le darwinisme social, dans les massacres des conquêtes coloniales, dans le fordisme et dans les champs de bataille de la guerre de 1914. La généalogie de la violence nazie n’est pas la recherche d’une mythique origine mais celles de prémisses techniques idéologiques et culturelles qui ont connu dans l’histoire des moments de condensations de différents agencements entre des tendances lourdes qui existaient séparément. Celles-ci ne sont donc pas exclusivement allemandes mais sûrement européennes. La Première guerre mondiale est l’un des ces moments qualifié par Traverso de « véritable laboratoire du XXème siècle ».
Heiner Müller voyait dans la bataille de matériel de la Première Guerre mondiale qui fait du soldat au front  « une infime particule de la gigantesque machine de guerre »(Freud) « l’esquisse d’Auschwitz ».
Le prolétaire est alors pour paraphraser Freud « une infime particule de la gigantesque machine… » de production. La discipline des corps et la prolétarisation forment un point commun entre l’ouvrier et le soldat. Sans oublier le prisonnier. Pour Marx, les usines sont des casernes où les ouvriers sont sous les ordres d’officiers et des sous-officiers. On comprend d’ailleurs mieux à partir de là la haine des officiers dans l’armée allemande qui débouchera sur la révolution de 1918. Max Weber, cité aussi par Enzo Traverso voyait dans la discipline militaire « le modèle idéal de l’entreprise capitaliste moderne ». On est passé du taylorisme dans les entreprises à « l’armée fordiste ». La rationalisation des abattoirs incarne l’esprit de ce capitalisme et préfigure les camps d’extermination. Dans Jungle, Upton Sinclair décrit les abattoirs de Chicago comme « l’incarnation d’un monstre à mille museaux piétinant sur un millier de sabots, un Grand Boucher – l’esprit du capitalisme en chair et en os ». Le texte de Sinclair date de 1908. Alfred Döblin dans un roman célèbre paru lui entre les deux guerres, en 1929, Berlin Alexanderplatz, décrit les Abattoirs de Berlin dans leur rationalité géométrique dans une terrible prémonition des camps d’extermination qu’il met d’ailleurs en lien avec les morts de 14-18 :
« Bâtisses d’administration de couleur jaune, un monument aux morts de la Grande Guerre. A droite et à gauche, de longues galeries avec des toitures en verre, ce sont les parcs à bestiaux , les salles d’attente.(…) Des portes se trouvent le long des couloirs, noires ouvertures destinées au passage des bestiaux.Des numéros sur chacune d’elle:26, 27, 28. La salle des bœufs, la salle des porcs, les abattoirs : autant de tribunaux de la mort pour les bêtes. Les coutelas levés ont l’air de dire : tu ne t’en iras pas vivant d’ici ».
Le chapitre s’intitule : « Car il en va de homme comme de la bête / Comme elle meurt il meurt aussi » Et l’adverbe désigne la façon de faire. On peut rappeler que le terme de boucherie faisait partie du langage des combattants et que le roman de Jean Giono s’intitule le Grand troupeau.
Le fordisme , les chemins de fer qui vont de pair avec la nouvelle organisation des territoires, le développement des sciences et des technologies, les conquêtes et l’exploitation des colonies mais aussi
« la formation de nouvelles élites urbaines de type bourgeois et petit-bourgeois qui limitaient les prérogatives encore solides des anciennes couches aristocratiques et devenaient le vecteur des idéologies nationalistes; la contamination du racisme, de l’antisémitisme et des formes traditionnelles d’exclusion par les nouveaux paradigmes scientifique (avant tout darwinisme social) qui réalisaient une synthèse auparavant inconnue entre l’idéologie et la science : toutes ces mutations forment l’arrière-plan de la Grande Guerre, sous-tendent le saut qualitatif tant dans le déploiement que dans la perception de la violence. Elles se mettent en place avant 1914 et constituent les bases matérielles et culturelles des bouleversements que l’Europe connaîtra au cours de la première moitié du xx- siècle ».
Un exemple de combinaison qui deviendra une composante de la «  violence nazie » est empruntée par Traverso à l’analyse de l’impérialisme par Annah Arendt dans les Origines du totalitarisme et concerne la synthèse entre massacre et administration opérée dans les colonies. Annah Arendt développe la notion de « massacres administratifs ordonnés par les bureaucrates coloniaux.
L’absence de parole, l’incapacité de faire le récit de cette guerre ont été relevées par Walter Benjamin. Je reviendrai sur ce silence, cette incommunicabilité de l’expérience. Elle n’est pas seulement due à la difficulté de trouver les mots adéquats mais au fait qu’il n’ y avait pas non plus à qui parler.
«Blessée à son tour par l’ampleur du désastre, la communauté n’a pas été capable d’accueillir ses hommes et de se constituer comme interlocuteur étayant, à même de réintroduire du symbolique là où le registre du réel avait saccagé l’existence des combattants. » Elise Pestre : Préface à l’édition de Walter Benjamin Expérience et pauvreté Petite Bibliothèque Payot.
Aucun espace pour accueillir et être à l’écoute de la souffrance. C’est doublement vrai en Alsace puisque l’on refusait de reconnaître aux combattants qu’ils avaient été soldats allemands et donc vaincus et non français. Les morts même changeaient de nationalité.
La Première guerre mondiale a été un moment de synthèse d’un certain nombre d’agencements qui deviendront des composantes de la « Solution finale ». Il a fallu la défaite et les mensonges sur ses causes pour passer à Hitler et à la violence nazie. La fin de la Première guerre mondiale a produit en Allemagne ce que Hans Magnus Enzensberger appelle un perdant radical. J’aime bien cette notion aussi pour son actualité et son universalité. Dans son livre sur la question, Le perdant radical/ Essai sur les hommes de la terreur, il s’interroge sur ce qu’il se passe quand le perdant radical surmonte son isolement et s’allie à ses semblables :
« À la fin de la République de Weimar, de larges parties de la population se considéraient comme des perdants. Les données objectives sont suffisamment éloquentes; mais la crise économique et le chômage n’auraient probablement pas suffi à propulser Hitler au pouvoir. Il fallait pour cela une propagande qui recourait à un facteur beaucoup plus subjectif : la blessure narcissique infligée par la défaite de 1918 et par le traité de Versailles en 1919. Ce fut aux autres que la plupart des Allemands cherchèrent à attribuer la faute. Ce furent les vainqueurs d’alors, le «complot bolcheviko-capitaliste mondial» et bien sûr les Juifs, éternels boucs émissaires, qui servirent de cibles. Le sentiment intolérable d’apparaître comme un perdant ne pouvait être compensé que par une fuite en avant dans la mégalomanie. […] On est conduit à penser que ce que voulaient profondément Hitler et ses fidèles, c’était moins la victoire que la radicalisation et la perpétuation de leur statut de perdants. Certes, la rage accumulée s’est déchaînée dans une guerre d’extermination sans précédent contre tous ceux qu’ils tenaient pour responsables de leurs propres défaites – il s’agissait d’abord d’anéantir les Juifs et le camp qui avait imposé sa loi en 1919 -, mais ils ne songeaient pas un seul instant à épargner les Allemands. Leur véritable but n’était pas la victoire, mais l’extermination, l’effondrement, le suicide collectif, la fin dans l’effroi ».
Hans Magnus Enzensberger Le perdant radical Essai sur les hommes et la terreur Gallimard
pages 25-26 ;
La question de la continuité d’une guerre à l’autre, ou de l’unicité de cette « guerre civile européenne » pose aussi celle de ce qu’il s’est passé après l’arrêt des combats. Peut-être faudrait-il reprendre ici ce que Peter Sloterdijk avait esquissé dans sa Théorie des après-guerres où il explique les fascismes aussi bien en Allemagne qu’en Italie par « la falsification du résultat réel de la guerre ». Ou, autre esquisse, celle de Robert Musil : « Si la guerre prend fin sans que se réalise aucune idée nouvelle, un poids insupportable continuera à peser sur l’Europe » (Robert Musil Essais Seuil page 343). Une remarque très actuelle.
Comment s’est aggloméré, cristallisé, de manière singulière en Allemagne, ce qui existait ailleurs en Europe ? Le crime accompli, on peut même dire les coupables connus, Enzo Traverso s’emploie à en déconstruire la généalogie. Or :
« On ne peut pas expliquer l’événement singulier d’Auschwitz sans reconstituer ses prémisses historiques, qui sont multiples et tiennent à une dynamique complexe ; l’événement, cependant, n’est pas inclus dans ses conditions. En d’autres termes, l’aboutissement génocidaire du nazisme révèle ses prémisses, mais il n’y est pas réductible. Quelles sont ces prémisses ? Sur le plan culturel et idéologique, l’antisémitisme, le racisme et l’eugénisme ; sur le plan politique, le colonialisme et la contre-révolution ; sur le plan matériel, la prison, la sérialisation des pratiques de mise à mort depuis l’invention de la guillotine, la rationalité administrative, technique et industrielle qui sera mise en oeuvre dans les camps d’extermination ; sur le plan anthropologique, l’accoutumance au massacre durant la Première Guerre mondiale… Or c’est la synthèse entre ces éléments qui crée quelque chose de qualitativement nouveau, qui fait la singularité de l’événement. Il y a bien une généalogie de l’événement, mais ce dernier n’en reste pas moins une rupture ».
Enzo Traverso La mémoire des vaincus
L’auteur prolonge sa réflexion dans un autre livre que je recommande : A feu et à sang / De la guerre civile européenne 1914/1945 (Stock)
La guerre civile qui commence en 1914 n’est pas la première du genre sur le continent. Sommes-nous sûrs d’en avoir fini ?
Enzo Traverso est né en Italie en 1957, il a enseigné les sciences politiques à l’Université de Picardie Jules Verne. Il est professeur de sciences humaines à Cornell University (New York). , iI est l’auteur de plusieurs ouvrages, traduits en une douzaine de langues. Parmi ses derniers travaux, Le Totalitarisme (Seuil, 2001), La violence nazie (La Fabrique, 2002), À feu et à sang. La guerre civile européenne 1914-1945 (Stock, 2007 ; Hachette-Pluriel, 2009). À La Découverte, il a publié Les Juifs et l’Allemagne (1992) et Siegfried Kracauer. Itinéraire d’un intellectuel nomade (1994, rééd. 2006).
Son dernier ouvrage : L’histoire comme champ de bataille / Interpréter les violences du XXe siècle
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