La pièce « Annele Balthasar » de Nathan Katz (1924)

Il y a cette photographie retrouvée dans mes archives, une parmi une dizaine, prises au même moment, au même endroit. Et je suppose que c’est moi qui les ai prises et même développées, ce que je faisais à l’époque. Je n’en ai pas un souvenir très précis. Mais je sais où cela s’est passé et qui figure sur cette photographie. Il s’agit de Nathan Katz déjà âgé mais manifestement heureux d’être là. Le soir de la première de la reprise de sa pièce Annele Balthasar dans la grange de Bendorf (village du Sundgau alsacien), le 13 août 1977, la seule fois donc où j’ai croisé le poète vivant.
Dans son livre, Victor Hell qui y était également et dont j’ai fait la connaissance à ce moment là raconte :
« Pour sa première représentation, en 1975, dans la grange communale de Bendorf, le groupe théâtral a fait preuve de perspicacité en mettant en scène, sous le titre D’r Schollesepp une adaptation de la pièce de l’auteur danois Holberg (1684-1754), Jeppe paa Bierget, dont l’action et les péripéties correspondent parfaitement aux problèmes d’une région multilingue à l’époque pré-révolutionnaire ; les nobles parlaient français, élégamment, le peuple s’exprimait en dialecte, la justice était rendue en latin (depuis lors, la justice, c’est-à-dire l’institution qui se réclame de cette notion, même si elle a abandonné le latin, a gardé un langage étranger à la masse des citoyens). [J’étais l’un des adaptateurs de ce texte avec François Dangel qui en fit la mise en scène]. En 1976, on joua à Bendorf D’r brav’ soldat Schweik. Lorsque Nathan Katz apprit au début de 1977 que son Annele Balthasar de 1924 serait représentée cette année même, à Bendorf, il était encore très affaibli par la maladie qui avait failli lui être fatale ; la nouvelle le transforma littéralement ; le vieux poète, qui venait de côtoyer la mort, retrouva, comme par miracle, sa jeunesse d’esprit et sa vigueur. Tout illuminé intérieurement, la figure émaciée par les souffrances, le vieux poète me confia : Je vais revoir la chère Annele Balthasar. Je comprends que le personnage qu’il porte en lui depuis plus de cinquante ans, qui n’a jamais été une de ces «schwankende Gestalten» dont parle Goethe au début de son Faust, que cette frêle jeune fille, encore adolescente, est présente maintenant dans cette chambre d’hôpital toute blanche tout comme l’a été, il y a quelque temps, dans le clair-obscur du petit salon-bibliothèque à Mulhouse, la vieille mère, partie à la recherche de son fils. Désormais, Annele Balthasar ne quittera plus le poète. Il n’y a, dans la joie qui irradie Nathan Katz, aucune infatuation d’auteur ; le poète se réjouit de retrouver son Sundgau natal, les paysages familiers, le monde de son enfance. Malgré ses infirmités et les dangers que son audace peut lui faire courir, il est décidé à assister au moins à une des représentations de Bendorf. L’accueil que le public, où se mêleront jeunes et vieux, fera au poète sera un des grands moments dans la vie de Nathan Katz ».
(Victor Hell Nathan Katz itinéraire spirituel d’un poète alsacien, Editions Alsatia 1978 page 57
Nathan Katz viendra deux fois à Bendorf.
Si j’évoque ces anecdotes, c’est en raison de la réédition prochaine en version bilingue du texte aux éditions Arfuyen.
Et nous commencerons comme d’habitude par un extrait en alémanique puis en français :
Annele Balthazar quoique acquittée de l’accusation de sorcellerie est morte. Nous sommes 70 ans, après l’échec de la Guerre des paysans, au temps des procès de sorcellerie. Doni son amoureux accuse dans la scène finale :
« Doni
In da nass chalt Bode wai si di ineläge, maidle ? !… As säll denn jetz ein dr müet derzüe ha, fir züe dr z’chu,… wu de so rein doligsch !
(Zu den Anwesenden) dir hait mer’s jo umbroch ! dir ! i chlag ech a, alli, vor äiserm liebe härget !… alli !… Kä mitlide isch in äierem harz !… dir hait beesi sache erdankt : haxeräi !… Vom beese Geischt bsasse si !… Alli sind dr bsasse, alli, vom e beese, beese Geischt,… ass si d’sunne verfäischtere mächt !… dr hait beesi Werter gfunge : racht ! Grachtigkeit vor Gott !… dur alli Chilchheef geht e schrei vo äierer Grachtigkeit !… dir tient täusig un wider täusig gschäidi sache üsdanke, un wisset doch nit racht, was dr wait, un sehnt in allem Find äierem Gläube, Find vo Gott !… un dr wisset nit, ass dr Gott verlore hait ! Wie meh ass dr en gsüecht hait, wie meh ass dr en üf dr zunge gha hait deschto meh hait dr en üs em harz verlore !… isch’s denn nit Gott gsi, wu gred het in mr, ass i’s so garn gha ha, so iber alles garn !… isch’s denn nit Gott gsi, wu in im gsi isch, ass es so an mir ghonke ich, ass es si so gfrait het an jedem maie üf ’m Faischterbratt, an jedere stung, wu d’sunne gschine het !… Gott, wu schwär in allem labt, wu um is isch, ass alles wie-n-e gross Gheimniss isch : in jedem hurscht, wu tribt, in jeder Wolke, wu zieht, in jedem Wing, wu iber d’Acker geht !… ich’s denn nit Gott, das wu in is rieft züe allem, wu gross isch un scheen isch ? !… — o wenn me so dr luft heert z’nacht dur d’Baim geh, hinger de schäpf in de Grasgarte… Wenn dr sturmwing brielt im Wall ass wie ne wild tier,… Wenn d’Blitz iber d’Barge käie… isch das nit scheen ? !… isch das nit ebbis wu eim güed macht ? !… — dir aber hait en verlore : Gott !… dr fiehret äier Pflüeg iber’s Fall, un heeret d’stimm nit, wu um ech red, un in ech red, un hanket so an richtum un an allem wu chlitzeret, Chinge ! un marteret ein dr anger un ploget en !… un Gott red doch üs allem, wu scheen isch, so gross in äiser harz ine !… i ha als dankt : e Gläube !… Fir alli mensche : Güed si gäge-n-enanger !… enanger halfe !… das isch’s, was i allewil dankt ha !… das isch’s, wu mi harz dra ghonke isch ! Wie han i glachznet derno, ass emol e zit chäm, wu mr doch mensche wäre, mensche ! !… o, si so alli vor ebbis niederwarfe, wu gross isch un scheen isch, un besser warde, un mitlidiger !… Wie hani gläubt gha !… un was hani gfunge : eland !… d’ganzi Walt versinkt im eland ! in e määr vo rachsucht un Verbäuscht un hass bis in alli ewigkeit ine !… un kei hoffnig isch, ass es angerscht chäm !
(Nach einer Weile versunkenseins, beruhigt, visionär:) Dü bisch jo doch mi jetze, maidle !… Jetz het nieme kä racht meh iber di ! nieme ! Kei papierig eland Gsetz vo de mensche ! iber aller niedertracht vo dr Walt bisch mi !
(Er steht einige Augenblicke versunken.) De plangsch jo üf mi, arem harz !… Wil i di bi !… Ganz di !… Wil i di gsi bi, allewil, vo alle zite noh… Wil i di bi in alli ewigkeit ine… — — so ganz hai mr zammeghert allewil, ass eis fir’s angere het miesse üf die Arde chu ! Fir ass mr alles lide un alli Fraid enanger hatte chänne trage halfe. Fir ass nit eis allei hatt miesse in dare chalte Walt in steh un ohne liecht un ohne liebi verchimmere… so ganz tien mr enanger aaghere ! — — un jetz sättsch so-n-allei si… standig riefsch jo noh mr !… täusigfach heer i di stimm… dur alli müre dure… dur alli Wall dure… so riefsch mr züe dr… harz… in e lebandigsi iber allem eland… in dr tod… das isch’s, was i ertraimt ha allewil : zammesi mit dr !… do si bi dr in dam grosse labe, wu in alle Walte in tribt,… wu an alle spitz vo de Grashalme zittere tüet… do si… mit dir… in alli ewigkeit ine… — Wu eim kei mensch üsenangerrisse cha un kei Gsetz un nit !… un fräi si !… so… in alli ewigkeit !
(Er öffnet das Fenster. — Blitze fallen.) Wie d’Blitz käie !… Wie färchterlig scheen ass das isch !…(visionär, beruhigt, den Blick in das Flammen der Blitze gerichtet) Aeiser haimet !… Ching, das isch äiser haimet ! — — »
———————-
« Et c’est dans cette terre humide et froide qu’ils veulent te coucher, ma chérie !… Que l’un d’eux ait maintenant le courage de s’approcher de toi… couchée là, si chaste !
(Aux personnes présentes.) Vous l’avez tuée ! Vous ! Je vous accuse tous devant notre seigneur !… tous autant que vous êtes !… il n’y a aucune pitié dans vos cœurs !… Vous avez imaginé des horreurs : sorcellerie… possession par l’esprit malin. C’est vous qui êtes tous possédés, tous, par un esprit mauvais… à tel point que le soleil voudrait s’éteindre !… Vous avez trouvé des mots atroces : droit !… justice divine !… de tous les cimetières s’élève un cri contre votre justice ! Vous élaborez dans vos têtes des milliers et des milliers de choses savantes, et malgré cela, vous ne savez pas au juste ce que vous voulez et dans tout ennemi de vos croyances, vous voyez un ennemi de Dieu… et vous ne savez même pas que Dieu, vous l’avez perdu ! Plus vous le cherchiez, plus vous aviez son nom à la bouche, plus vous le perdiez dans vos cœurs. N’était-ce pas Dieu qui parlait en moi quand je l’aimais tant, plus que tout ? n’était-ce pas Dieu qui vivait en elle, lorsqu’elle tenait tant à moi, lorsqu’elle prenait plaisir à chaque fleur sur le rebord de la fenêtre, à chaque heure où brillait le soleil ?… Ce Dieu qui vit intensément dans tout ce qui nous entoure et qui transforme tout en un grand mystère : dans chaque buisson qui bourgeonne, dans chaque nuage qui passe, dans chaque souffle de vent qui parcourt les champs ! n’est-ce pas Dieu, ce qui en nous aspire à tout ce qui est grand et beau ?… Ah ! quand on entend un souffle d’air dans les arbres la nuit, derrière les hangars dans les vergers… Quand un vent tempétueux hurle dans la forêt comme une bête sauvage… Quand la foudre tombe sur les montagnes… n’est-ce pas beau ? n’est-ce pas quelque chose qui vous fait du bien ?… mais vous, Dieu, vous l’avez perdu !… Vous poussez votre charrue dans le champ sans entendre la voix qui vous parle, qui parle à l’intérieur de vous-mêmes et autour de vous, vous tenez tant à la richesse et à tout ce qui brille, enfants que vous êtes ! et vous vous martyrisez et vous vous tourmentez les uns les autres. Et pourtant, la voix de Dieu jaillit de tout ce qui est beau et interpelle nos cœurs !… Il m’est arrivé d’imaginer : une croyance commune… pour tous les hommes : être bon les uns envers les autres !… s’entraider !… Voilà ce à quoi j’ai toujours pensé !…Voilà ce à quoi mon cœur aspirait ! Avec quelle ardeur ai-je désiré que vienne un temps où nous serions des humains. Des humains ! Oh, les voir tous se prosterner devant quelque chose de grand et de beau et devenir meilleurs et plus compatissants !… Comme j’y ai cru !… Mais qu’ai-je trouvé ? De la misère ! La terre entière sombre dans la misère. dans un océan de vengeance, de malveillance, de haine pour l’éternité !… et nul espoir que cela change jamais !…
(Après un temps de réflexion, apaisé, visionnaire.) Finalement, à présent, tu es quand même à moi, ma chérie !… À présent, plus personne n’a de droit sur toi ! Personne ! Aucune misérable loi humaine sur du papier ! Au-delà de toute la bassesse du monde, tu m’appartiens.
(Il reste plongé dans ses pensées pendant quelques instants.) Tu m’attends avec impatience, pauvre cœur !… Parce que je t’appartiens… tout à toi !… Parce que je t’ai appartenu, de tout temps… Parce que je t’appartiens pour l’éternité !… Nous nous sommes toujours appartenu, si bien que l’un a dû venir sur terre pour l’autre. Nous aurions pu nous aider à porter toutes les peines et toutes les joies… Pour qu’aucun de nous deux n’ait à dépérir sur cette terre froide, sans lumière et sans amour, où il se serait retrouvé seul. Nous sommes tellement faits l’un pour l’autre !… et maintenant il faudrait que tu restes seule ! sans cesse, tu m’appelles !… mille fois, j’entends ta voix … elle traverse tous les murs… elle traverse toutes les forêts… sans cesse tu m’appelles à te rejoindre… mon cœur… dans une vie au-delà de toute misère… dans la mort… C’est ce dont j’ai toujours rêvé : être ensemble… Être là auprès de toi dans cette grande vie qui palpite en tous les mondes, qui frémit à la pointe de tous les brins d’herbe. Être là… avec toi… pour toute l’éternité… là-bas, aucun humain ne peut nous séparer, aucune loi, ni rien d’autre !… Être libres !… Ainsi… pour l’éternité…
(Il ouvre la fenêtre. Des éclairs éclatent.)Tous ces éclairs !…
Comme tout cela est terriblement beau !…
(visionnaire, apaisé, plongeant son regard dans les éclairs.) Ici, c’est chez nous !… ma chérie, c’est chez nous, c’est la petite parcelle du monde [Haimet] où nous sommes chez nous ! »
Nathan Katz : Annele Balthasar Editions Arfuyen Traduction Jean-Louis Spieser
Nous avons dans l’extrait ci-dessus un concentré des thématiques de la pièce et plus généralement de l’œuvre de l’auteur. Je commencerai par cette « petite parcelle du monde où nous sommes chez nous » selon l’expression choisie par le traducteur, Jean-Louis Spieser, pour rendre l’alémanique Haimet (Heimat en allemand). Nous ne sommes pas du tout dans un home sweet home. Ce n’est pas cela la Haimet dont rêve Doni. Annele Balthasar est bien morte. Nathan Katz n’a jamais nié la réalité de la mort. L’auteur suggère-t-il qu’il la rejoindra dans la tombe – « Sans cesse tu m’appelles à te rejoindre… mon cœur… dans une vie au-delà de toute misère… dans la mort… » – ou développe-t-il ici une conception mystique de la Haimet ? Pour la religion, les chrétiens ne sont que de passage sur terre. Et leur Heimat est d’essence divine. Pour Maître Eckhart, par exemple, elle se situe dans le mystère divin. On peut par ailleurs observer que la mystique n’est pas absente de la poésie expressionniste de son époque. Et encore moins dans le roman Novembre 1918 d’Alfred Döblin.
Mais je pense plutôt que Nathan Katz propose une conception de la Haimet dans laquelle morts et vivants cohabitent. C’est du moins ainsi que je veux le lire. Nathan Katz qui était d’origine juive n’était en fait d’aucune religion particulière.
Avant d’aller un peu plus loin dans notre lecture du texte, il faut revenir sur quelques aspects biographiques de l’auteur. Katz est incorporé, pour son service actif sous l’uniforme allemand à partir de septembre 1913 et, dès la déclaration de guerre, mobilisé le 2 août 1914. Il a 21 ans. Dès le début, il témoigne du combat qu’il va mener avec lui-même. C’est un combat pour la joie de vivre (Kampf um die Lebensfreude) pour reprendre l’expression qui sous-titre le recueil Das Galgenstüblein publié en allemand en 1920. Parti soldat allemand, Nathan Katz revient soldat français au pays d’Annele Balthasar. Fait prisonnier de guerre allemand par les Russes qui le considèrent comme français, il est renvoyé en France où il produit des armes comme les soldats allemands dont il fut. On serait perturbé à moins. Combattre dans ce contexte non seulement pour la survie mais plus encore pour la joie de vivre relève d’un défi immense que nous avons sans doute du mal à appréhender. Il fait paraître encore un recueil en allemand en 1930 : Die Stunde des Wunders. Mais entre temps, Nathan Katz a approfondi sa connaissance du poète alémanique d’outre Rhin, Johann Peter Hebel et il a fait le choix de la langue qu’il partagera avec ce dernier. Annele Balthasar sera l’expression de ce choix radical et c’est comme poète alémanique qu’il s’exprimera à partir de là. Je parlerai plus longuement de ce passage de la Heimat à la Haimet, dans la conférence que je ferai avec Daniel Muringer, le 6 avril 2018.
Nathan Katz associe au pays sa langue vernaculaire qu’il juge par ailleurs – et à juste titre – antérieure à l’allemand écrit et qui est transfrontalière. En même temps, il développe une conception à la fois tragique et utopique de la Haimet qui est aussi toujours collective et dans un partage de culpabilité et de responsabilité.Le plus souvent, il utilise l’expression Aïser Haimet (notre pays).
Utopique,
« il doit bien y avoir une vie plus élevée ! Il doit y avoir quelque chose : une vie, loin derrière tout ce que nous pouvons seulement imaginer… Quelque chose qui tiendrait du dernier éclat de la floraison dans nos vergers… Quelque chose comme un son qui, la nuit, traverserait le bois en vibrant… loin derrière tout ce que nous pouvons concevoir…et pourtant, c’est de vie qu’il s’agit : être uni à quelque chose qui n’est qu’âme… dans un grand amour. »
Mais aussi une vision tragique : Haimet ! Maimet ! Que de sang innocent coule en toi ! s’exclame t-il dans une Danse macabre. Cette vision tragique est d’abord celle de l’humanité entière. Dans le recueil en allemand Galgenstüblein, il écrivait
« J’ai feuilleté aujourd’hui un livre sur l’histoire du Monde !…
L’histoire du Monde !…
Meurtre ! Meurtre ! Haine ! Ténèbres !…la voilà l’histoire de l’humanité, de cette partie de l’humanité qui se nomme civilisée.
Combien de fois, quand cette bande humaine passe devant mon âme, je le vois se tenir debout, là-bas à Nazareth, cet homme pur et élevé !
Très Haut, c’est ainsi que le monde T’a compris !
C’est de cette façon qu’il s’est emparé de Ton idée d’amour.
Si Tu avais, un millénaire et demi plus tard [soit vers 1500, l’époque des procès de sorcellerie dans laquelle il situe Annele Balthasar (B.U.)], observé la terre, Tu aurais pleuré si Tu avais vu ces hommes !
Tu aurais pleuré si Tu avais vu ces bûchers en flammes !
Était-ce cela mon idée du monde ?!…
Suis-je mort pour cela ?!
Très Haut ! Je le sais : Tu te serais retrouvé dans des forêts sombres, solitaires…là-bas une lumière !… puis une autre…. Beaucoup, toute une ville dans une mer de lumière !…
Les enfants, aimez-vous, je vous en supplie !…Aimez-vous !
Et eux : Ils t’auraient accusés de magie et brûlé !…
La crucifixion était passée de mode à cette époque.
Plus de quatre cents ans se sont écoulés depuis à grande vitesse vers l’infini. Et aujourd’hui : ce sont toujours les mêmes vieux hommes.
Ils continuent de s’entre-tuer pour une grande cause ; ils se martyrisent, se font souffrir ; ils construisent des potences et se pendent les uns les autres !
C’est à mourir de rire avec cette espèce humaine fanatique !…
Ils rêvent de paradis et pour cela ils transforment leur présence sur terre en souffrance et se torturent !… »
(Nathan Katz : Das Galgenstüblein Traduction Bernard Umbrecht)

Nathan Katz fait évoquer à Doni dans Annele Balthasar un rêve de Sauveur Suprême : <

« … un jour quelqu’un viendra : quelqu’un de grand ! il faut qu’il vienne !… impossible que le monde reste dans une telle désespérance !… déjà je le vois, assis la nuit dans sa chambre plongée dans le silence, souffrir le martyr et passer toute la nuit à réfléchir. Tout en compassion pour les hommes qui sombrent dans la misère. Tout le désespoir de leurs vies va lui étreindre le cœur. Les hommes l’entendent parler, ils crachent rien qu’à entendre son nom ! Mais lui n’entend même pas leurs méchants discours, tant l’amour des hommes est ancré en lui… tout ce qu’il dit est si grand, tout ce qu’il dit est si bon. Cela finit par vaincre leurs cœurs ! les cœurs de millions d’hommes !… Plus aucun bûcher ne brûlera ! Plus personne n’agonisera entre les murs humides d’une chambre de torture !
(Enflammé.) Ce sera comme une lumière éclatante qui viendra recouvrir le monde ! »
J’établis ce parallèle entre deux textes séparés de quatre années, pour montrer que quelque chose qui passera dans l’écriture dialectale de Annele Balthasar était déjà présent au moment de la transformation en mémoire littéraire de l’expérience du camp de prisonnier en Russie, dans le Galgenstüblein en allemand. Et, s’il est, somme toute, logique que l’auteur, ayant opté pour la langue de son pays, s’empare également de son histoire, je pense malgré tout que, contrairement à l’impression qu’on peut en avoir à première vue, on peut, on doit sans doute, replacer ce long poème dramatique, cri du cœur et cri de douleur, dans le contexte de son écriture et de l’expérience de la Première guerre mondiale de son auteur.
De par sa structure, la pièce tient plus du long poème dramatique que de la tragédie classique, plus de l’Odyssée d’Homère que d’une tragédie de Sophocle. Au début, on a l’impression de s’installer dans une atmosphère idyllique au coin du feu de cette Haimet retrouvée. Un village, il y a quelques centaines d’années. Dans la froidure de l’hiver, l’ écho des nuits douces, comme Nathan Katz qualifiait sa pièce, nous fait voir une jeune fille morte, une nuit d’été. Voilà qui démarre fort tout de même. C’est comme si tu voyais…est-il écrit dans le prologue. Annele Balthasar, est-ce un drame historique ? Le drame historique pourrait-on dire en paraphrasant Alfred Döblin est premièrement une fiction, et deuxièmement n’est pas de l’histoire [« Le roman historique est premièrement un roman et deuxièmement n’est pas de l’histoire » A. Döblin : le roman historique et nous in L’art n’est pas libre, il agit Editions Agone page 163.] J’évoque Döblin ici pour une autre raison encore. Médecin militaire en Alsace, le grand romancier allemand a écrit pendant la première guerre mondiale un roman … chinois, non parce qu’il s’intéressait particulièrement à la Chine mais pour installer une distance avec son vécu permettant l’écriture. De même entreprendra-t-il, en pleine guerre de 14, l’écriture d’un roman sur …la Guerre de Trente Ans.
Je soupçonne que, pour des raisons proches, Nathan Katz nous transporte dans une ambiance de chasse aux sorcières à la fin du 16ème siècle.
Le spectacle des bûchers attire les foules. Leur curiosité malsaine, leur envie d’assister à une exécution va de pair avec leur absence de compassion avec la victime. En même temps Nathan Katz pose la question de la responsabilité des institutions juridiques et plus loin politiques et intellectuelles dans la manipulation de l’irrationnel et celle de l’impuissance des sentiments et des intuitions personnels vis à vis de la politique et de la justice. On ne croirait pas aux sorcières si les instances religieuse et juridiques, les messieurs de (de l’université de) Strasbourg, ne confirmaient pas leur existence.
Parenthèse pour un petit rappel : En 1496 ou 97, paraît le marteau des sorcières, le Malleus Maleficarum, écrit par un dominicain originaire de Sélestat en Alsace où il n’y eut pas que des humanistes. Cette scolastique antiféministe affirme que les femmes, à cause de leur faiblesse et de l’infériorité de leur intelligence, seraient par nature prédisposées à céder aux tentations du Diable. On y invente littéralement une étymologie du mot femina (femme) qui dériverait de fides + minus (foi mineure). J’en ai parlé ici.
Annele Balthasar et Doni vivent un amour réciproque, il est fils de notable, du maire de la ville, revient d’un périple de compagnonnage ; elle est orpheline de père et vit avec sa mère. Une configuration plutôt classique, une histoire d’amour dans deux milieux sociaux différents. Annele Balthasar est soudain arrêtée puis accusée de sorcellerie. Sans que l’on comprenne bien pourquoi, elle est acquittée mais meurt. Cela permet à Nathan Katz d’attribuer son décès au climat morbide de son époque, à la mécréance de ses concitoyens et de faire dire à Doni tout le mal qu’il pense de la société, de ce monde immonde et désespérant. Doni accuse ses contemporains d’être possédés par le mauvais esprit au point d’en assombrir le soleil. Il les accuse d’être mécréants malgré les apparences et d’avoir perdu toute idée de transcendance qu’il appelle Dieu. Un Dieu que Nathan Katz définit comme la vie secrète des choses (Gott, das heilige Làbe vo àllem). Doni a parfois des accents de Thomas Müntzer. Dans le vieux débat, faut-il changer les structures ou les hommes, Nathan Katz tranche nettement en faveur de la seconde option. Personnellement je ne crois pas que les deux soit séparables, la transformations des un(e)s est la condition de la transformation des autres.
Il n’y a pas de Haimet en dehors des personnes avec qui on la partage. Et elle est ici projection utopique, objet du Principe Espérance.  Toute la force de Nathan Katz est d’avoir été capable d’associer à une vision idyllique, utopique de la Haimet, lieu d’un bonheur possible, l’intervention en provenance de cette même Haimet des gendarmes venus arrêter Annele accusée de sorcellerie. On a toujours chez Katz le double mouvement du clair et de l’obscur, du bien et du mal. Les deux coexistent dans la Haimet.
Annele Balthasar personnifie en quelque sorte l’utopie de l’amour chrétien tel que le définit Nathan Katz, c’est à dire celui qui est capable de transformer l’être humain en quelque chose de plus grand que lui. C’est cela qui est assassiné par la mesquinerie de la population et son matérialisme vulgaire. Il doit bien y avoir quelque chose de plus élevé que la simple aspiration à la richesse matérielle. Doni l’exprime clairement :
« Doni
N’étais-je pas moi aussi, avant de la connaître, un petit bonhomme mesquin, comme ils le sont tous ? Ce n’est que par elle que j’ai senti à l’intérieur de moi-même ce qu’était en fait la vie ! C’est par elle que j’ai saisi comment ils vivent, ces millions d’humains qui peuplent la terre ! Comment ils s’échinent à porter au cou une pierre plus belle et plus brillante que celle de leur voisin, une chaîne plus grande et plus dorée… exactement comme des chiens qui se battent pour un os rongé !… et aucun ne sait plus combien ils pourraient tous être heureux s’ils cessaient de vouloir s’avilir les uns les autres, et tout cela pour un objet qui n’est qu’un pitoyable bout de métal, une pierre sans valeur qui brille !… »
Le conflit entre le père, maire de Willer où se situe une partie de la pièce et le fils est l’occasion d’un débat sur la justice et sur le rôle de la violence dans l’histoire :
« Je la vois devant moi, votre justice ! Par là en bas, à Lupstein, [lieu au nord de l’Alsace d’un massacre de la « Guerre des Paysans »] des milliers de nos aïeux sont étendus, assassinés. À Dannemarie, le cimetière en est plein ; à Oberlarg… À tous ces endroits-là, ils sont étendus et ils pourrissent au nom du droit.
(Narquois.) Ils ont bien tous péri au nom du droit, n’est-ce pas ? on a le coeur serré lorsqu’on passe à proximité d’un cimetière. Que de malheurs sont arrivés dans le monde sous le couvert de ce que vous appelez la justice ! Que de crimes n’avez – vous perpétrés au nom de votre justice ! »
Faut-il alors se révolter comme nos anciens, autrefois, lui demande son père ? Tout en regrettant que personne n’ « ose saisir la faux lorsqu’il s’agit d’arracher une enfant innocente des griffes de ceux qui la martyrisent ? », ce qui est une étrange accusation alors que lui-même n’entreprend rien…le fils explique que la révolte ne changera rien si les hommes ne changent pas :
« Toutes les révoltes ne seront d’aucune utilité si vous ne devenez pas des humains ! même si toute la misère pouvait être chassée du monde ! même si vos docteurs pouvaient guérir toutes vos maladies et s’il n’y avait plus que des gens en bonne santé, même si vous n’aviez plus à peiner pour le pain quotidien, vous continueriez à fantasmer sur mille choses qui n’ont pas de réalité, qui ne sont rien d’autre que des rêves et pour lesquelles vous vous tourmenteriez de nouveau et vous vous pousseriez les uns les autres dans les tombes… Il y a soixante-dix ans, nos pères ont décroché leurs faux des murs ! Ils ont voulu être libres ! et qu’est-il arrivé ? Du sang, du feu et du malheur dans tout le pays ! Que n’ont-ils commencé par se libérer intérieurement dans leur âme, à être d’abord des hommes bons, conscients de ce qu’ils recherchaient !… faute d’avoir fait cela, ils ne pouvaient pas réussir !… »
En fait, il rêve d’une autre révolte :
«… déjà je la vois devant moi : une ère… une autre révolte. En des millions de cœurs, elle se manifeste. L’amour prend vie dans des millions d’hommes. Ils sentent que l’homme redevient humain. Il flotte comme une lumière par-dessus le monde. Le paysan pousse sa charrue dans le champ pour faire pousser du pain pour tous. Le tisserand fabrique les habits … ils vivent les uns pour les autres, en frères ! »
Nathan Katz pose le devenir humain de la femme et de l’homme comme préalable à toute transformation.
Mais n’est-ce pas en même temps aussi son but ?
Ce sont quelques-unes des questions qui peuvent se lire dans cette pièce. Il s’agit bien sûr de ma lecture. Il peut y en avoir d’autres. Si j’ai exclusivement cité le personnage masculin, c’est parce que c’est surtout lui qui exprime ce cri de douleur et de colère, c’est par lui que passent les questionnements évoqués. Ces interrogations me semblent avoir encore quelque valeur aujourd’hui. Elles sont plus intéressantes que l’histoire elle-même. J’ignore si la pièce est aujourd’hui représentable. Mais elle se lit encore  bien et la traduction me paraît plutôt réussie, ce qui n’était pas évident.
Je reviens à la représentation de Bendorf de 1977 évoquée au début. Je n’ai pas de photographie présentant l’ensemble du groupe mais j’en ai une avec les deux principaux protagonistes :

Nathan Katz à Bendorf saluant Sabine Walliser (Annele Balthasar) et à droite Philippe Juen qui tenait le rôle de Doni

J’ai remarqué que dans les livres qui évoquent cette représentation ne figure nulle part la distribution de cette œuvre collective. Il suffisait de la demander aux intéressés. Je suis ravi de réparer cet « oubli » :
Annele Balthasar : Sabine Walliser
Doni : Philippe Juen
Mueder Vreni : Joséphine Spenlehauer
Finnele : Esther Spenlehauer
Em Finnele sini Mueder : Yolande Kaufmann
Der Bettler : Pierre Spenlehauer
Landsknecht : Raymond Hengy
Maïerin : Carole Juen
Maïer : Jean-Pierre Juen
Bauerin : Christiane Meyer
Das Mädchen : Anne Hengy
Luewisle : Raymonde Koch
Gerichts’s Vorsitzender : Bernard Faffa
Ankläger : Laurent Koch
Verteidiger : Pierre Spenlehauer
Richter : Marie-Anne Brugger
Colette Frandaz
Mise en scène : François Dangel et André Leroy, conseiller d’art dramatique
Décor, costumes, affiche : Annie Dangel, Jean-Pierre Anger
Régie : Jean-Pierre Anger et Michel Baltrès
Figure allégorique de la mort: Marc Frandaz
Musique : le quatuor de Burn et Philippe Berne
Les chorales de Bendorf et de Winkel sous la direction de Fernand Juen
Danse : Armand Laurent, animateur du groupe folklorique les « Waschbafolk » de Dolleren.
Figurants, décors, plateau : les habitants de Bendorf
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Une réponse à La pièce « Annele Balthasar » de Nathan Katz (1924)

  1. Pierre Foucher dit :

    « On a toujours chez Katz le double mouvement du clair et de l’obscur, du bien et du mal. Les deux coexistent dans la Haimet. » Comme dans tout groupe humain, non ? Pourquoi la Heimat y échapperait-elle ?

    Décidément, j’ai le plus grand mal à partager votre vision utopique de la Heimat.

    Et puis, est-ce qu’une telle chose existe toujours ? En Alsace, apparemment, oui. Mais c’est de moins en moins le cas. Dans le monde d’aujourd’hui qui érige la « mobilité » en vertu cardinale parce qu’indispensable pour y survivre et (dés)organise le quotidien de façon à forcer les gens à l’exode vers les « communautés urbaines », voire les mégapoles, la « petite patrie » n’est-elle pas vouée à ne plus être qu’un objet de nostalgie (inguérissable) ?

    « Je pleure un monde mort. Mais moi qui le pleure, je ne suis pas mort », disait Pier-Paolo Pasolini. Propos de bravache ?

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