L’écoute de soi et des autres dans les poésies de Heiner Müller (esquisse)

Dissémination octobre

La proposition de Serge Marcel Roche – salut au Cameroun – pour la dissémination d’octobre de la webassociation des auteurs était la suivante :
Un écri­vain, ça écoute beau­coup, oui mais quoi ou qui (on ne parle plus guère aujourd’hui des muses, qu’elles soient antiques ou modernes, ni même de l’inspiration ou de la voix inté­rieure) ? L’écoute ensemence-​t-​elle l’acte d’écrire et com­ment la manière dont on écoute et ce que l’on entend, hors de soi et en soi, se retrouvent en l’écrit ? C’est la direc­tion pro­po­sée pour cette dis­sé­mi­na­tion, en un temps de bavar­dage et de sur­dité : le rap­port de l’au(di)teur et de l’œuvre au silence, à la sono­rité des êtres, des choses, du lan­gage, à toute musique, sans limi­ter le champ au seul sens de l’ouïe, ou com­ment l’expérience (mul­ti­forme) de la per­cep­tion conduit au texte, se tra­duit en lui, résonne et est aujourd’hui pro­lon­gée dans et par l’univers numérique.
Serge Marcel Roche
Beau programme. Vaste programme.
J’essaye chaque fois que je le peux de participer aux disséminations quand les propositions se croisent avec les centres d’intérêts du SauteRhin. Ce n’est pas toujours le cas et je le fais un peu faussement. Le principe est en effet d’échanger des textes mais ce n’est pas toujours facile me consacrant essentiellement à la culture des pays de langue allemande. Mais on y arrivera. Dès janvier.
Là, les mots écrivain et écoute ont résonné immédiatement à mon oreille, à la lecture. J’ai connu un grand écrivain qui savait être silencieux et écouter, sauf que nous profitions de sa présence pour le faire parler. Il répondait. Il le faisait après un moment de silence, le temps d’une gorgée de whisky et d’une bouffée de cigare, avec une extrême attention aux mots utilisés dans la question. On était alors renvoyé à ses propres approximations. Et l’on pouvait s’attendre à du décoiffant plus qu’à du reposant. Cet écrivain est Heiner Müller. Je me suis notamment souvenu d’un long poème tout entier fait d’écoute me semblait-il. Il évoque la visite à un vieil homme d’état dont je parlerai plus loin.
Autre chose m’a fait signe au même moment. Je l’attendais pour y avoir apporté une toute, toute petite infiniment modeste contribution, la parution de ce qui semble bien être cette fois les poésies complètes de Müller avec des poèmes et des esquisses de poèmes inédits. J’en évoquerai quelques uns cette fois et d’autres prochainement. Le volume m’est parvenu début octobre. D’où l’idée de lire et relire ces poèmes sous l’angle des traces de l’écoute. Comme je m’en doutais, il y avait matière. Je me concentrerai là dessus avec une ouverture sur la prose et sur le théâtre bien sûr, Müller est d’abord un homme de théâtre. La plongée dans cette poésie a été un vrai bonheur en cette période de nostalgie des vieilles utopies. Je pourrais dédier ce texte à tous ceux qui veulent réécrire l’histoire comme si Müller n’avait pas existé alors qu’il est un peu notre encre rouge.
Portrait de Heiner Müller par Florian Flierl (Bronze 1998). Photographié à la galerie Flierl à Berlin dans l'exposition Mit den Augen messen (Mesurer avec les yeux) rassemblant des travaux des élèves de Josep Renau, un peintre espagnol qui avait été directeur des Beaux Arts de la République espagnole et s'était installé en RDA en 1958 / http://www.f-flierl.de/

Portrait de Heiner Müller par Florian Flierl (Bronze 1998). Photographié à la galerie Flierl à Berlin dans l’exposition « Mit den Augen messen » (Mesurer avec les yeux) rassemblant des travaux des élèves de Josep Renau, un artiste espagnol qui avait été directeur des Beaux Arts de la République espagnole et s’était installé en RDA en 1958

Kristin Schulz maîtresse d’oeuvre de cette édition rappelle que Müller a écrit des poèmes tout au long de sa vie et jusqu’au bout, le tout dernier, death in progress, peu avant sa mort en décembre 1995. Et toujours cette question qui est ce Moi qui dit Je ? Un Moi hanté. « Dans ses poèmes, écrit Kristin Schulz dans sa postface, l’auteur se confronte au dilemme d’être objet de l’histoire en voulant pourtant en devenir sujet. Tonalités expressionnistes, attitudes brechtiennes marquent les premiers textes. Les derniers sont imprégnés par la compréhension suivante : quand il n’y a plus de dialogue , l’heure du monologue est arrivée, le miroir devient le destinataire ».
Poèmes lyriques, d’amour, érotiques, textes pour enfants, ballades, sonnets, commentaires historiques, écoute de soi, de son corps, problèmes d’écritures comme par exemple un adieu à l’écriture manuscrite, les textes édités du vivant de Müller et ceux posthumes sont présentés dans l’ordre chronologique, répartis en quatre chapitres. Le volume s’ouvre sur l’unique édition de poèmes parue du vivant de son auteur en 1992 (Alexander Verlag), c’est celle qui a été reprise en France chez Christian Bourgois en 1996. Suivent l’ensemble des poèmes édités de son vivant, ensuite ceux publiés à titre posthume, le volume s’achève par une série de textes en projet. Un important appendice de notes précise la date, l’origine et le contexte de leur écriture et publication.
Les poèmes existent en tant que tel pour des lecteurs sans avoir  besoin de la médiation de la représentation, ce sont des créations à part entière et non des formes intermédiaires même s’ils sont parfois, mais pas toujours, dans un entre deux, en attente d’une destinée théâtrale où d’une association avec d’autres textes.
Le titre du recueil Warten auf der Gegenschräge (Attendre sur le plan incliné opposé) est tiré de l’un des tout derniers poèmes :
DRAME
les morts attendent sur le plan incliné opposé
parfois ils tiennent une main dans la lumière
comme s’ils vivaient jusqu’à ce qu’ils se retirent complètement
dans leur obscurité habituelle qui nous aveugle.
J’esquisserai donc ici ce qui pourrait devenir plus tard un essai sur la dimension de l’écoute dans l’œuvre de Heiner Müller.

Au début, une voix

Au début, c’est à dire au début dans la chronologie (le poème date de 1950, il est en deuxième place) et aussi poème des débuts (d’une tentative de construire autre chose sur le sol allemand) un poème qui s’intitule Rapport sur le début. Celui-là nous l’avons en français. Une voix d’abord ressentie comme extérieure, « venue de l’avant » qui semble un peu la mouche du coche et qui se termine ainsi quand la voix extérieure devient ce qu’elle est : une voix intérieure :
« 10
Mais toujours devant eux était la voix
Qui leur disait : ce n’est pas assez ! Ne vous
Arrêtez pas ! Qui s’arrête tombe ! Avancez ! Ainsi
Dans cette continuelle avancée en suivant la voix
Le difficile devint simple
L’inaccessible fut atteint.
Et au cours de cette avancée ils
Surent : ce qui parlait était leur propre voix »
(Trad. J.L. Besson, J. Jourdheuil in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois 1996)
On peut penser aux Mühen der Ebenen de Brecht. La voix gouverne le mouvement, il y a de l’avant(- garde) et de l’arrière. C’est peut-être aussi la voix fournit l’énergie à l’écriture. Plus tard, on verra ce mouvement stagner puis s’arrêter. L’utopie première de l’individu comme étant sa propre avant-garde n’a qu’un temps.  Le temps du sujet et l’espace de l’histoire s’enfouissent. On passe de l’horizontalité des débuts à la verticalité. Plus précisément à la verticalité des profondeurs où s’extraie le minerai de la poésie. Le tout dernier poème sans être en relation avec l’écoute dit ceci
« Sous l’espace sous le temps
Sous l’espace de l’histoire
Sous le temps de l’homme
Se trouve l’espace se trouve le temps du poème »

Les sons douloureux de l’enfance

Les sons douloureux de l’enfance sont ceux que le temps n’efface pas surtout quand on se retrouve face à ceux qui en ont été la cause comme cette méchante cousine revue des années plus tard. La revoir réveille le souvenir du craquement que fit le jouet qu’elle avait cassé dans son dos sous ses doigts boudinés.
« Aujourdhui encore
le craquement dans l’oreille Sous les yeux son inoubliable sourire. »
Le poème de 1989 s’intitule WIEDERSEHN MIT DER BÖSEN COUSINE (Retrouvaille avec la méchante cousine) (Warten auf der Gegenschräge page 84 inédit en français)
« Les parents hantent le MOI ». Capture d'écran avec le saisisant résumé d'un échange entre Bernard Stiegler et Alexander Kluge collant parfaitement avec notre propos

« Les parents hantent le MOI ». Capture d’écran avec le saisissant résumé d’un échange entre Bernard Stiegler et Alexander Kluge, sur dcp.tv sous le titre le philosophe comme poisson volant, très en phase avec notre propos.

Le père est évoqué dans un poème mais il fait surtout comme le grand père l’objet d’un texte en prose qu’il faut citer ici car il décrit une scène première c’est à dire une scène d’enfance traumatisante qui est également une première scène théâtrale fondatrice.
L’enfant assiste à l’arrestation de son père par les nazis, il entend, il voit, dans l’ombre :
1
1933, le 31 janvier à 4 heures du matin, mon père, permanent du Parti social-démocrate d’Allemagne, fut arrêté dans son lit. Je m’éveillai, le ciel devant la fenêtre noir, bruit de voix et de pas.A côté, on jeta des livres par terre. J’entendis la voix de mon père plus claire que les voix étrangères. Je descendis du lit et allai à la porte. Par l’entrebâillement, je vis un homme frapper mon père au visage. Grelottant, la couverture tirée jusqu’au menton, j’étais dans le lit lorsque la porte de ma chambre s’ouvrit. Dans la porte, mon père, derrière lui les étrangers, grands, en uniforme bruns. Ils étaient trois. L’un de la main tenait la porte ouverte. Mon père avait la lumière dans le dos, je ne pouvais pas voir son visage. Je l’entendis appeler doucement mon nom. Je ne répondis pas et restai immobile. Puis mon père dit : Il dort. La porte se referma . Je les entendis l’emmener puis le pas de ma mère qui revenait seule »
(La traduction de Jean Jourd’heuil et Heinz Schwarzinger figure comme texte de théâtre dans Hamlet Machine aux Editions de Minuit)
Sons et lumières, nous sommes comme au théâtre dans cette première expérience de la trahison décrite dans la première séquence – il y en a 10 – de ce texte en prose où il est question également de la mère.
J’entendis, je vis, je ne pouvais pas voir, j’entendis, j’entendis : On a presque envie de dire : au début était l’écoute. Elle va avec la vision mais toujours ensemble séparément. Il n’y a pas de fusion des sens mais une articulation.
Mais revenons aux poèmes. Au début était l’écoute, là encore, dans le poème dédié à Daniel Barenboim avec qui Müller s’était retrouvé à Bayreuth pour la mise en scène de Tristan et Isolde de Richard Wagner.
SAVON A BAYREUTH commence par la réminiscence de quelque chose d’entendu dans l’enfance :
« Enfant, j’entendais les adultes dire :
Dans les camps de concentration avec les Juifs
On fait du savon. Depuis j’ai toujours eu de l’antipathie
Pour le savon et j’exècre l’odeur du savon.
(…) »
Trad. J.L. Besson, J. Jourdheuil in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois 1996)

Dans la rue, les gares, le métro, les taxis

La rue, la gare, le métro, les taxis sont des lieux d’écoute de ce que disent les gens. Dans la gare, les oiseaux ne sont pas effrayés par le bruit du train alors que dans le taxi le bruit du monde rend les informations de la radio inaudibles. Heiner Müller ne conduisant pas lui-même était un grand usager des taxis, à Berlin où il habitait loin du centre ville, à Paris à New Yorck. L’un des textes rapporte une conversation avec un chauffeur de taxi roumain à New York . Un des rares textes, me semble-t-il fait d’un dialogue, entre l’auteur qui ne se contente pas d’écouter et le chauffeur de taxi.
Dans Elégies berlinoises ( Warten auf der Gegeschräge page 299 inédit en français), on passe de la forêt à la ville, nous sommes encore dans les ruines, puis :
« (…)
Je traverse le parc, occupé
Avec un vers dirigé contre la mauvaise habitude
De chanter des chansons tristes.
Un jeune homme est assis sur un banc.
Je l’entends
Chanter une chanson triste d’une voix retentissante.
Traversant la rue j’entends
Avec clarté dans le bruit de nombreux véhicules, un sifflement.
Un homme âgé se tient au bord de la route
Entre les lèvres une feuille de sureau.
Il siffle.
En passant je tape du doigt sur mon front.
Lui, aimablement
Approuve de la tête. »
Ce que l’on entends soulève parfois des réactions d’horreur comme dans COEUR DES TENEBRES D’APRES JOSEPH CONRAD. Après une scène d’apitoiement sur une prostituée polonaise aux prises avec un vieillard enrhumé dans le « Bar à devises » d’un hôtel de Berlin Est, l’auteur relève des propos horripilants. C’est écrit en décembre 1989, peu après la Chute du Mur, le 9 novembre. Le poème fait référence à la nouvelle de J. Conrad : Au cœur des ténèbres qui permet à Müller de prendre acte du pivotement nord sud du conflit est-ouest
« J’entends deux hommes d’affaires de passage
Bavarois d’après le tapage
Partager l’Asie: LA MALAISIE M’IRAIT
LA THAILANDE AUSSI ET LA CORÉE AVEC
ET LE SYSTÈME D’AIGUILLAGES POUR LE
YÉMEN
IL FAUT FAIRE LES PLANS ET
C’EST RÉGLÉ
ET LA CHINE AUSSI
LA CHINE EST UN PROJET EN SOI »
La scène se déplace ensuite dans le métro aérien
« Dans le métro ZOOLOGISCHER GARTEN
FRIEDRICHSTRASSE
J’ai rencontré deux citoyens de RDA
L’un raconte Mon fils de trois semaines
Est né avec un écriteau sur la poitrine
J’ÉTAIS A L’OUEST LE NEUF NOVEMBRE
Ma fille qui a le même âge J’ai des jumeaux
Porte l’inscription MOI AUSSI
THE HORROR THE HORROR THE HORROR »
(Trad. J. Jourdheuil, J.-F. Peyret in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois 1996)
Autre bar, à Baden Baden cettte fois, en 1995 dans NOTIZ 409 (Warten auf … page 377-78 non traduit à ma connaissance) dont j’ai toujours beaucoup aimé la fin :
« Je reviendrai hors de moi
Un jour en octobre en chute de pluie. »
Là encore captation d’une conversation
« (…)
Dans le bar de l’hôtel un hôte ivre ennuie
Une serveuse elle a terminé son service et peut
S’asseoir au comptoir avec la mort par cancer de sa femme
La conversation glisse ensuite sur les chiens
J’aime les CHOWCHOWs dit la serveuse
PARCE QU’ILS SONT SI PETITS S’IL VOUS PLAIT OU EST
MON DRINK crie l’ivrogne I HATE DOGS
THEY TOOK MY TIME WHEN I LIVED WITH MY WIFE
AND SHE’S DEAD NOW AND THE DOGS TOOK MY TIME
(…) »

L’écoute de soi, de son corps, de la mort qui vient.

Dans Das Duell ((Warten auf page 421) :
« J’entends mon vers respirer Nous sommes
au cœur du sujet La mort fourrage enrichi de la poésie »
Dans une esquisse de poème inachevé, ceci :
« Après l’endoscopie les yeux des médecins
Virent ma tombe ouverte j’entendais les pelles
S’entrechoquer lorsque je vis leurs yeux + pour un peu
je m’apitoyais devant leurs regards désemparés »
Le regard désemparé des médecins donnent à entendre l’avenir du patient.
Je ne suis pas ici tenu à l’exhaustivité mais je crois que j’ai à peu près fait le tour en ayant gardé le meilleur pour la fin, le texte auquel j’avais pensé d’emblée quand il a été question de l’écoute et qui m’avais frappe pour cette raison, Visite chez au vieil homme d’Etat ;
Qui rend visite à cet homme qui non seulement est vieux, d’une « santé altérée » mais qui en plus est homme d’Etat ? Et surtout pourquoi ? Qu’attend-on de cela ? Une interview ? On y va pour le questionner, l’écouter. ? Il y a on le verra plus loin trace d’un questionnement. Le narrateur est-il seul ? Sont-ils plusieurs ? Pendant un moment on a l’impression qu’il observe et écoute en retrait
Le vieil homme d’état est celui qui « sait les crimes du siècle »
«  (…)                                   Il sait
Les crimes du siècle Va et vient
Entre les puissances secrètes
30 000 par les Britanniques en Grèce …
De Gaulle les Américains voulaient …
Churchill percevait un salaire de …
Le tortionnaire Barbie était l’inventeur de la poupée Barbie
Les héros du 20 juillet
Sont devenus des martyres parce que le …
S’est retiré du jeu Avec son argent
Lorsque Stauffenberg devint gaucher Les Baltes
Ont épargné bien du travail aux Allemands avec les … »
Etranges points de suspension. Que suspendent-ils ? L’écoute ? L’attention ? L’intérêt ? Pas forcément. Peut-être ce qui est entendu ou retenu ou mérite d’être rapporté. Qu’y a-t-il à retenir de tout cela ? Les mots clés suffisent-ils ? C’est comme si certains mots étaient dans la lumière et d’autres dans le noir.
Fin des phrases suspendues :
« J’ai peur de mon ombre
Disait Staline à Joukov avant sa disgrâce
Quand Hitler manqua de carburant commença la guerre du Golfe
Et quel peuple en Europe ne serait pas heureux
Aujourd’hui joyeusement majoritaire sous la croix gammée
Comme le peuple allemand fut heureux pour la première fois
Dans la grisaille de son histoire pleine de malheurs géographiques
Libéré des Juifs Tsiganes pervers
Communistes demandeurs d’asile
Forêts intactes et prairies jusqu’à ce que tombe l’addition
Que savait Hegel ce gâcheur de la politique
Apprendre de l’histoire signifie apprendre le néant
La politique est LE POSSIBLE Un rêve d’hommes
Sans le moindre cri d’enfant »
L’auteur semble  reprendre la main. Le « monologue [du vieil homme] est muet ». La mortalité de l’homme est le destin  commun de tous les hommes au-delà des différents substrats linguistiques :
                                                                   Dans toutes les langues
Le nom de l’avenir est la mort Les mains du vieil homme d’État
Parfois il les regarde et les bouge en silence
Comme dans une conversation Son monologue est muet
Le regard sur sa main hésitante sur le verre de thé
L’oubli fait le succès de l’homme d’État
Puis vient une question et sa réponse :
Vos sentiments Aviez-vous des sentiments Si oui lesquels
Lorsqu’on vous a chassé de votre dernier bureau
Des sentiments Je ne sentais rien rien rien rien que le vide amer
Puis ce final glacé en terrible JE de miroir sur des mains muettes
« En écoutant derrière les rumeurs mythes légendes
Surgissent les informations mon regard
Sur ses mains devient regard reflété dans un miroir
Son deuil se fige
En mon texte plus froid Que m’importe le monde Je
Mange ses images La vérité VÉRITÉ
N’est pas un objet Les couleurs du mensonge sont
Mes oignons Je quitte le vieil homme d’État
Sa silhouette dans la porte courbée sous L’EXPÉRIENCE DE LA DOMINATION
Sa double poignée de main Avec le sentiment sublime
Que le monde passe à côté de nous et que ça ne fait rien »
(Trad. ].-L. Besson, J. Jourdheuil in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois 1996)
 «                                             Avec le sentiment sublime
Que le monde passe à côté de nous et que ça ne fait rien »
Comment ne pas évoquer sur la question de l’écoute, après la prose, le théâtre surtout bien sûr s’agissant de Heiner Müller. La situation théâtrale repose sur l’écoute autant que sur l’éclairage. On peut éclairer une écoute. On sait qu’on entend mal un spectacle mal éclairé. La réplique suppose l’écoute du personnage auquel on la donne. Mais on change d’espace. Nous ne sommes plus dans la lecture personnelle qui m’a surtout intéressée ici mais dans l’espace de la représentation ou pour prendre l’exemple de ce qui va suivre de la lecture publique qui introduit une autre dimension de l’écoute, celle d’un auditeur et/ou d’un spectateur. Jean Jourdheuil a développé cette notion de dramaturgie de l’écoute à partir de la lecture de la pièce de Heiner Müller Quartett d’après les Liaisons dangereuses de Laclos faite par Jeanne Moreau et Sami Frey dans la Cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon en 2007. Un extrait :

Dramaturgie de l’écoute

« La pièce commence par un monologue de Merteuil ; Valmont apparaît après avoir été évoqué et invoqué par Merteuil ; le monologue se transforme alors en dialogue. La perception que l’on a de ce commencement dans la Cour du Palais des Papes est sensiblement différente : Jeanne Moreau et Sami Frey entrent en pleine lumière sous les applaudissements du public ; prennent place à deux petites tables de bistrot, éloignées l’une de l’autre de quelques mètres ; la pleine lumière s’éteint ; Jeanne Moreau allume la petite lampe de bureau qui éclaire le plateau de sa table, son texte et, par réflexion, son visage ; Sami Frey, visible dans la pénombre, écoute Merteuil déconstruire-détruire-démolir la figure de Valmont dont il va devoir endosser le rôle lorsqu’allumant à son tour la petite lampe de bureau qui éclaire le plateau de sa table, il fera son entrée sous le nom de Valmont. Le texte de Merteuil n’est pas un monologue. Jeanne Moreau sait que ce que dit Merteuil est écouté par Sami Frey. Elle sait que son discours a deux auditeurs : le public et Sami Frey, c’est-à-dire Valmont présent-absent. Lorsque Sami Frey aura fait son entrée en scène (aura allumé sa lampe), Valmont répondra point par point à Merteuil. Leur rencontre prendra l’allure d’une joute verbale.
L’écoute du public est dédoublée. Il écoute en direct le discours de Merteuil, mais il l’écoute aussi tel qu’il est écouté par Sami Frey. Il voit Jeanne Moreau, il entend le discours de Merteuil et il scrute le visage, l’allure de Sami Frey dans la demi-obscurité, en quête d’une réaction au jeu de massacre auquel Merteuil se livre sur la figure de Valmont. L’écoute perd son caractère univoque : mots, rythme, sens. Problématisée, dédoublée, elle se déplie, se déploie, se démultiplie et se spatialise. Sa texture fait apparaître la trame des allusions et des sous-entendus. Assis à deux petites tables, sans jamais hausser le ton, deux acteurs parviennent à faire de la Cour d’Honneur d’un Palais des Papes l’espace d’une écoute sur plusieurs plans, l’espace d’une radiographie qui fait apparaître l’œuvre comme palimpseste : sous la peau le squelette et bien d’autres choses ».
Jean Jourdheuil : « Dramaturgie de l’écoute dans Quartett et Cosi fan Tutte »
Quelques jalons donc d’un travail possible sur l’écoute de soi et des autres dans l’œuvre de Heiner Müller. Ils sont d’abord constitués par les textes eux-mêmes, ceux où cette dimension est la plus évidente. Resterait à approfondir cette thématique par exemple selon les différentes acception de l’écoute, de l’entendre jusqu’à la mal écoute et au malentendu. En croisant avec d’autre sens, la vue alors que nous ne sommes plus à l’ère panoptique, l’odorat…d’autres thématiques aussi comme celle de l’espace et du temps ou, par exemple celle de la peur. Pour Nietzsche, que Müller a lu, il y a un rapport entre l’oreille et la peur, si j’en crois Peter Szendy. Ou, avec Marx, l’ouïe comme rapport au monde.
Merci à Serge Marcel Roche de m’avoir mis sur cette piste qui ouvre des possibilités de lectures nouvelles.
Sur les muses, j’ai failli évoquer l’ange de l’histoire mais c’est compliqué parce que l’on peut écrire aussi sur son absence même. J’ai assisté récemment dans la province de l’ex Allemagne de l’est à un spectacle où l’ange de l’histoire procédait à un rétropédalage en voulant nous ramener de Müller à Brecht à travers la nostalgie des utopies.
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Heiner Müller
Warten auf der Gegenschräge – Gesammelte Gedichte
Herausgegeben von Kristin Schulz
Suhrkamp Verlag
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