Heiner Müller : « Hundert Schritt / Cent pas »

J’ai lu et commenté un texte de théâtre de Heiner Müller : Guerre des virus. Je présente cette fois un poème du même auteur inspiré du Journal de l‘année de la peste de l’auteur de Robinson Crusoé, Daniel Defoe.

Une famille quitte Londres en s’embarquant sur la Tamise.

HUNDERT SCHRITT
(nach Defoe)

Im Jahrhundert der Pest
Wohnte ein Mann in Bow, nördlich London
Bootsführer, mittellos, ohne Ansehen, aber
Treu den Seinen. Umsichtig auch
In der Treue
Aus den Städten unten
Wo die Pest war
Schleppte er das Essen aufwärts
Zu den Wohlhabenden Ängstlichen
Auf ihren Schiffen
In der Mitte des Stroms.
So nährte ihn die Seuche.
Aber in der Hütte
Bei der Frau mit dem Vierjährigen
War die Pest auch.
Und jeden Abend schleppte er einen Sack Lebensmittel
Frucht eines Tages, vom Fluss herauf an einen Stein, hundert Schritt
von der Hütte
Dann, sich entfernend, rief er die Frau. Beobachtend
Wie sie den Sack aufhob, jede ihrer Bewegungen aufnerksam verfolgend
Stand er noch eine Zeit
In der sicheren Entfernung
Und erwiderte ihren Gruß.

(Heiner Müller : Hundert Schritt in Heiner Müller : Warten auf der Gegnschräge / Gesammelte Gedichte. Edité par Kritin Schulz. Suhrkamp p. 22)

Écoutons le poète au cours d’une lecture publique de son texte

(Extrait de Müller MP3. Heiner Müller Tondokumente 1972-1995. Enregistré le 6.1.1989 à l’Académie des Arts de Berlin)

CENT PAS
(d‘après Defoe)

Au siècle de la peste
Un homme habitait Bow, au nord de Londres,
Batelier, sans moyens ni considération, mais
Fidèle aux siens. Circonspect même
Dans sa fidélité.
Des villes en contrebas
Où était la peste
Il remontait les vivres en amont
Pour les nantis anxieux
Sur leurs bateaux
Au milieu du fleuve.
Ainsi l’épidémie le nourrissait,
Mais la peste était aussi
Avec sa femme et son enfant de quatre ans
Dans sa cabane.
Et du fleuve tous les soirs il remontait, fruit de sa journée,
Un sac de nourriture qu’il posait sur une pierre à cent pas de sa cabane,
Puis, s’éloignant, il appelait sa femme, L’observait
Quand elle soulevait le sac, suivait avec attention chacun de ses mouvements
Restait encore un instant
À bonne et sûre distance
Et répondait à son salut.

(Heiner Müller : Cent pas Trad. J-L. Besson, J. Jourdheuil in Heiner Müller/Poèmes 1949-1995. Christian Bourgois Éditeur p. 24)

« CENT PAS (d‘après Defoe) » est un texte qui fait partie de l’œuvre poétique de Heiner Müller. Il a été écrit au début des années 1950 et publié pour la première fois en 1977 dans le cycle ABC accompagnant l‘édition de Germania Mort à Berlin (Rotbuch Verlag).

Heiner Müller s‘est appuyé sur le récit de Daniel Defoe, A Journal of the Plague Year /Journal de l‘année de la peste. En 1665, pour la quatrième fois dans le siècle, la peste ravage Londres où elle fait en un an 70 000 morts. Müller retient de Defoe plusieurs éléments contenus dans un épisode particulier du roman. Le narrateur du Journal se rend à Bow dans le nord-est de Londres intéressé de savoir comment cela se passe sur la Tamise et sur les bateaux. Ces derniers constituent-ils un refuge contre l’épidémie ? Il rencontre un homme qui lui décrit la situation catastrophique sur les rives du fleuve. Elle n’a pas épargné les siens. Il est passeur et son bateau lui sert d’instrument de travail le jour, et d’habitat la nuit, effaçant la distinction entre les deux lieux. Dans sa maison habite sa famille contaminée par la peste. La voix, les oreilles et la vue servaient à l’époque de télé-communication. Le narrateur et le batelier se tiennent eux-même à distance l’un de l’autre. Nous apprenons que l’homme gagne sa vie en livrant les vivres, qu’il cherche dans des zones non contaminées, et le courrier aux gens aisés réfugiés sur leurs bateaux en les déposant sur le canot sur le flanc du bateau. Cette activité d’auto-entrepreneur – sans plate-forme – lui permet en retour de subvenir aux besoins de sa famille, sa femme et ses deux enfants. Il dépose pour eux nourriture et argent sur une pierre plate à distance de sa maison.

Müller réduit l’histoire pleine de larmes chez Defoe à sa plus simple expression et en renforce du coup les éléments essentiels. Avec beaucoup de concision, il en retient la localisation et l’inégale répartition géographique et sociale de l’épidémie, la distance et la borne frontière. Il décrit la relation induite par l’épidémie entre un père et sa famille, une relation faite d’attention et de prudence. Et de séparation. « Le nom de la peste, c’est la séparation », écrivait récemment Denis Guénoun à l’occasion de sa relecture du roman d’Albert Camus. Heiner Müller y ajoutera, mais pas dans ce texte, la sélection.

Le dramaturge allemand introduit une mesure de distance dont il souligne la place qu’il lui accorde en la plaçant dans le titre même du poème. Celle-ci n’est pas présente chez Defoe, à savoir : cent pas. Hundert Schritt est une expression du langage courant que l’on trouve en français dans l’expression : faire les cent pas qui ne sont pas forcément cent. Chez Friedrich Schiller, dans son Guillaume Tell, les cent pas mesurent la distance que le tyran Gessler impose entre Guillaume Tell et son fils sur la tête duquel se trouve la pomme que le père doit atteindre avec une flèche de son arbalète.

Une autre différence est introduite par le poète. Chez Defoe, l’homme a deux enfants dont l’âge n’est pas précisé. Chez Müller, c’est un … fils … de quatre ans. Difficile de ne pas y avoir la trace d’un élément autobiographique, dans une inversion cependant et une autre forme de distanciation, brechtienne, celle de l’Entfrendung, l’effet de distanciation, d’étrangéisation. Heiner Müller avait quatre ans lorsqu’il fut séparé de son père interné dans un camp de concentration et qu’il a pu le voir et lui montrer ses dessins à distance, en compagnie de sa mère, à travers une porte grillagée. Au temps d’une autre peste, brune, celle-là. Cette mémoire d’enfant fait partie des scènes fondatrices de son théâtre. C’est bien sûr une hypothèse, une spéculation. Au demeurant quatre (ou cinq) ans était aussi l’âge de Daniel Defoe quand débuta, à Londres, la peste qu’il décrit. Le roman sera publié en 1722.

Peut-être dirons-nous à l’avenir, comme on dit aujourd’hui cent pas, 1m 50 quand nous aurons intériorisé la longueur d’une barre de distance physique qui n’est jamais seulement physique ainsi que le suggère cette actualisation du rapport père enfant au temps du Covid19 :

Foto: Pitzi Seifert Barre de distance. Center for Optimism (Clara Meister und Sam Chermayeff) « Walking Stick », 2020. Effrayant. (Source).

La petite fille ne semble pas trop apprécier ce « câlin de loin », dont j’apprends qu’il fait partie des apprentissages du moment, cette « étreinte virtuelle » que lance un opérateur de réseau qu’on dit « social ».

Le cornemuseux et la peste

Il existe dans les archives de Heiner Müller des tentatives non publiées dans lesquelles le poète dramaturge s’empare d’un autre court épisode du récit de Defoe : « L’histoire du cornemuseux et de la grande peste ». Il y a notamment un texte intitulé La peste à Londres (d’après Defoe). C’est un poème de 23 strophes à rimes croisées. L’histoire est celle d’un joueur de cornemuse qui s’était profondément endormi sous un porche après avoir pu manger plus que d’habitude. Il avait été emporté dans la charrette qui ramassait les corps des pestiférés et s’est réveillé peu avant d’être jeté dans la fosse commune retrouvant sa cornemuse. (Cf Heiner Müller : Warten auf der Gegenschräge / Gesammelte Gedichte. Edité par Kritin Schulz. Suhrkamp p. 483-87)

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