Le vers 11580 du Faust de Goethe

J’ai retrouvé, il y a peu – vive le désordre et la sérendipité – un petit document, ici tant bien que mal reproduit, que je m’étais procuré en Allemagne de l’Est (RDA). Il porte le titre énigmatique de FAUST, vers 11580 et contient deux facsimilés de l’écriture de Goethe  témoignant de la présence d’un vers surchargé de ratures, le fameux vers 11580 qui s’est transformé progressivement jusqu’à prendre forme définitive et devenir :

[Solch ein Gewimmel möcht ich sehen] / Auf freiem Grund mit freiem Volke stehen

[Je voudrais voir ce fourmillement-là]
Me tenir sur une terre libre, avec un peuple libre.

Ce vers est extrait du  FAUST II et fait partie des dernières paroles de Faust avant de mourir alors qu’il est devenu aveugle et que des lémures creusent sa tombe.

Pourquoi la RDA pour qui Faust et Goethe étaient sacrés a-t-elle à ce point mis en exergue ce vers ?  On peut répondre : parce qu’il passait pour la prémonition de l’Eden socialiste, presque la devise du pays. Au point que le vers a été inscrit dans le béton d’un bâtiment à l’entrée sud de la Stalinallee (aujourd’hui Karl-Marx-Allee). Le philosophe Oskar Negt qui raconte cette histoire dans son livre consacré à Faust précise que les architectes “proches du peuple” de Walter Ulbricht y ont ajouté un point d’exclamation comme pour en souligner le caractère inéluctable. Il ajoute :

L’ironie sanglante contenue dans l’utilisation de ce vers tient au fait que peu de temps après la mort du dictateur [Staline] qui avait donné son nom à cette allée a eut lieu précisément à cet endroit un fourmillement populaire sous forme d’un soulèvement de protestation contre une telle conception de la terre libre

Il fait référence au soulèvement des ouvriers du bâtiment à Berlin-Est, le 17 juin 1953 qui sera réprimé par les chars soviétiques.

Le compositeur Hans Eisler a appris à ses dépens que Goethe et Faust étaient intouchables, lui qui voulait composer un opéra intitulé Johannes Faustus dans lequel il inscrivait le mythe dans la Guerre des paysans  et faisait de Faust un contemporain de Luther ce qu’étai(en)t le ou les vrais Faust.

Le projet a  fait l’objet d’une entreprise de démolition en règle par les représentants de la culture officielle, de sorte que la musique ne sera jamais composée. Il ne nous en reste que le livret.

Au contraire de la RDA, l’Allemagne fédérale a largement ignoré la seconde partie de Faust lui préférant le FAUST I.  Tout Faust est aujourd’hui relu différemment.

Depuis peu et de manière de plus en plus ostensible, écrit Michael Jaeger, auteur d’un Faust vu comme le premier Globalplayer (un entrepreneur de la globalisation) une autre compréhension de FAUST  tend à emporter la conviction :

On prend au mot le sous-titre de l’œuvre. On lit FAUST comme une tragédie, comme catastrophe de la nature et de la civilisation(…) La figure de Faust a pâli, elle n’est plus un modèle, une figure d’identification. C’est une véritable personnification du malheur, la négation même des idéaux de civilisation que préconisait son auteur, Goethe.

Je tente de raconter ce changement de paradigme dans l’article que publie le Monde diplomatique dans le numéro d’octobre 2011, Faust ou l’alchimie capitaliste.

 

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