Un poème de Cédric Aria

Cédric m’a fait parvenir un de ses poèmes. Je l’en remercie et le publie volontiers.

un an est une sorte de temps qui assourdit mon urgence
99 ballons ont de belles couleurs par-dessus les ruines
qui aurait cru au bruit qui est maintenant notre silence
66 secondes font une minute quand j’imagine

la plaine des autres répond gaiement d’un écho mortifère
les vaguelettes que j’entends me chatouillent la solitude
je me rappelle des gens que j’ai touchés sans en avoir l’air
c’est toute une symphonie de la vicissitude

à deux pas de la lumière je suis l’ombre sur le masque
je n’ai besoin de rien d’autre que le besoin de l’autre
je prends, je laisse, je crois au savoir, au réel fantasque
der Schein regiert hier, Gerechtigkeit nur dort

Cédric Aria

Un poème inspiré par la conjoncture. 99 Luftballons est une belle chanson anti-guerre allemande totalement récupérée par le spectacle, à laquelle répond une citation un peu modifiée de Friedrich Schiller. La citation exacte est :

[…] der Schein regiert die Welt, und die Gerechtigkeit ist nur auf der Bühne.
(Les apparences régissent le monde, et la justice n’existe que sur scène).

La phrase est transformée en « les apparences gouvernent ici, la justice n’existe qu’ailleurs). Elle provient de Der Parasit de 1803, qui est une adaptation en allemand par Friedrich Schiller de la pièce du même nom de Louis-Benoît Picard de (1797), elle-même librement inspirée de Tartuffe. C’est pour Cédric Aria un exemple très clair de renversement spectaculaire : la catharsis originelle est retournée pour devenir non seulement acceptée, mais norme de la domination idéologique marchande (le parasite est le gagnant d’aujourd’hui), mais demeure malgré tout diluée et absorbée par la « sensure » culturelle (au sens de Bernard Noël) au point d’être à la fois inoffensive et pur divertissement. Cette morale est silencieusement destructrice de nos sociétés de l’intérieur, comme la guerre l’est encore d’une violence extérieure, dans une seule unité de non-pensée : la soumission du monde à sa représentation par la marchandise. Le poème émerge de cette tension.

Cédric Aria est paléontologue, poète et écrivain. Issu d’une famille ouvrière alsacienne, il s’engage dans la recherche et part tôt à la découverte du monde, surtout l’Europe (dont le Royaume-Uni), l’Amérique du Nord et la Chine, où il écume les musées et les universités. Diplômé d’un doctorat de l’Université de Toronto, il publie dans des revues scientifiques majeures, telle Nature, et la valeur de ses études sur l’origine et l’évolution des arthropodes est reconnue internationalement.  Il reçut en 2011 le prix Karl Bréheret des Écrivains Méditerranéens pour sa poésie, avant de publier avec l’Harmattan, puis les défuntes éditions Hybris. Il vit aujourd’hui en France du Revenu de Solidarité Active.

Couverture de son dernier recueil trilingue

Le SauteRhin a déjà publié un texte de Cédric Aria. On le trouvera ici.

Ce contenu a été publié dans Littérature, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *