Ich lebe noch
pardon, wil sag’n
bin noch nicht tot
Je vis encore
pardon, j’veux dire
suis pas encore mort
(Wolf Biermann : Pardon)

Wolf Biermann, un poète et chansonnier d’Allemagne. Catalogue de l’exposition au Musée historique de Berlin. 2023-2024
Ma première année en RDA finira avec ce que l’on nommera l’« affaire Biermann ». Mais, avant de vous en entretenir, je souhaite d’abord évoquer l’histoire et l’œuvre de Wolf Biermann jusqu’à l’année 1976 qui nous concerne. Et dans la tradition du SauteRhin, on commence par un premier texte en allemand suivi de sa traduction française.
„Weggerissen wurde der Vater mir, als ich vier Monate alt war. Diesen Schmerz soff ich am Busen meiner Mutter bei der Gestapo in Hamburg, in der Untersuchungshaftanstalt nahe Planten un Blomen, wohin Emma Biermann zu Verhören einbestellt wurde. Den gleichen Kummer schlürfte ich mit der Kunsthonigmilch in meinem Zimmerchen im Häwelmann-Bett über dem Gustavkanal, wenn unten im Fleet der kleine Schlepper mit eingeknicktem Schornstein die Schuten unter die Brücke Schwabenstrasse in Richtung zum Mittelkanal zog. Diese heillose Wunde blieb lebenslänglich offen, denn ich kann diesem frühen Tod nicht entfliehen. Der Kummer um den Kommunisten, den Arbeiter, den Juden Biermann ist meine Schicksalsmacht, mein guter Geist, mein böser. Er ist das Gesetz, nach dem ich angetreten bin. So muss ich sein, so bleibe ich. Marx hin, Marx her — ich konnte auf meinem langen Weg an keiner Wegscheide je diesem Fatum entfliehen. Mein Kummer blieb lebendig und machte Metamorphosen durch: Er stumpfte nicht. Er hat sich bis heute immer wieder erneuert, hat sich gewandelt, zusammen mit mir, im Umbruch der Zeiten. Durch ihn bin ich ein frecher Zweifler geworden, dann ein frommer Ketzer, ein tapferer Renegat des Kommunismus. Ein todtrauriges Glückskind in Deutschland, ein greises Weltendkind. Dieser eingeborene Kummer um den Vater war mein Luftholen seit 1937, war mein asthmatisches Japsen seit den Bombennächten in Hammerbrook 1943. Dieser eine Grundkummer ist mein Schreien, mein Quasseln, mein Stottern, all mein Singen, mein Mut, mein Übermut, mein Gelächter, mein Schweigen. Dieser polit-genetisch gezeugte Kummer wurde all mein vegetativer Hass, aber auch meine angelernte Lust am Leben. Der Kummer um meinen Vater blieb meine verwüstbare Hoffnung, meine bedrohte Liebe“.
(Wolf Biermann : Warte nicht auf bessre Zeiten. Die Autobiographie. Propyläen. 2016. S.7)
« Mon père m’avait été arraché, j’avais quatre mois. Cette douleur, je l’ai bue au sein de ma mère au siège de la Gestapo à Hambourg, dans le centre de détention provisoire près de Planten un Blomen, où Emma Biermann avait été convoquée pour un interrogatoire. Je sirotais le même chagrin avec le lait au miel artificiel dans ma petite chambre, dans mon lit de petit Häwelmann [Jean le Mignot (Theodor Storm)], au-dessus du Gustavkanal, lorsqu’en bas, dans le Fleet, le petit remorqueur à la cheminée pliée tirait les gabares sous le pont de la Schwabenstrasse, en direction du Mittelkanal. Cette terrible blessure est restée ouverte toute ma vie, car je ne peux pas échapper à cette mort prématurée. L’affliction pour le communiste, l’ouvrier, le juif Biermann est la force de mon destin, mon bon esprit, mon mauvais esprit. Il est mon héritage. C’est ainsi que je dois être, c’est ainsi que je reste. Marx ou pas, à aucun croisement de mon long parcours, je n’ai jamais pu échapper à cette fatalité. Mon chagrin est resté vivant et a subi des métamorphoses. Il ne s’est pas émoussé. Il n’a cessé de se renouveler jusqu’à aujourd’hui, il s’est transformé, en même temps que moi, dans le bouleversement des temps. Par lui, je suis devenu un sceptique insolent, puis un pieux hérétique, un vaillant renégat du communisme. Un enfant heureux en Allemagne, triste à mourir, un enfant du monde très âgé. Ce chagrin inné pour le père a été mon poumon depuis 1937, mon halètement asthmatique depuis les nuits de bombardement à Hammerbrook en 1943. Ce chagrin fondamental est mon cri, mon bavardage, mon bégaiement, tous mes chants, mon courage, mon arrogance, mes rires, mon silence. Ce chagrin engendré politiquement et génétiquement est devenu toute ma haine végétative, mais il a aussi formé mon goût de vivre. Le chagrin pour mon père est resté mon espoir ravageur, mon amour menacé ».
(Wolf Biermann : Ma vie de l’autre côté du Mur. Autobiographie. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. Calmann Levy. 2019. p. 9-10)
Wolf Biernann est né il y aura bientôt 90 ans, le 15 novembre 1936 à Hambourg d’un père, Dagobert, communiste et juif, ouvrier aux chantiers navals et d’une mère, Emma, ouvrière, communiste également. Tous deux étaient militants du KPD, parti communiste d’Allemagne. Le père fut arrêté par la Gestapo, une première fois, en 1933, et, à nouveau, en 1936. Condamné à 7 ans de prison, il est, en 1943, transféré de la prison de Brême à Auschwitz où il sera exécuté. En 1944, Emma sauve son fils de l’incendie de Hambourg en plongeant avec lui dans le canal. Engagé dans le mouvement de jeunesse communiste, il participe en 1950 à une délégation de jeunes pionniers ouest-allemands invités à une rencontre allemande de la jeunesse à Berlin-Est. Il en ramènera sa première guitare. Il avait déjà été initié au piano.
En 1953, peu après la mort de Staline, et peu avant les soulèvements ouvriers du 17 juin, il émigre en RDA, devient citoyen de l’Allemagne de l’Est. Il y passera son baccalauréat dans un internat près de Schwerin. Puis il entreprend des études, d’une part, d’économie politique et, d’autre part, de mathématiques et de philosophie à l’Université Humboldt. De 1957 à 1959, il sera élève-assistant à la mise en scène au Berliner Ensemble, le théâtre de Brecht et d’Hélène Weigel. Après la construction du Mur, en 1961, il fonde et dirige jusqu’à son interdiction, en 1963, le BAT, Berliner Arbeiter und Studententheater. Brigitt Soubeyran lui fait découvrir les Frères Jacques, les chansons de Prévert et Cosma, Georges Brassens. Il adapte et interprète Le temps des cerises. Sa rencontre avec le compositeur Hans Eisler, qui composa tant de musiques pour les textes de Brecht, sera cependant décisive.
*Liedermacher
Il sera donc un Liedermacher, faiseur de chanson, terme qu’il popularisera. L’on pourrait traduire cela par ouvrier de la chanson, ouvrier au sens de celui qui œuvre. Le mot souligne aussi la dimension artisanale de son art de la chanson. Si son sens ne s’était réduit à la connotation d’humoriste de cabaret, on aurait pu utiliser le mot chansonnier, au sens ancien de celui qui composait des chansons (paroles et musique). Michelet donne l’exemple de Béranger, autre référence française pour Biermann. « Nous avons vu Béranger, dans sa forme exquise et noblement classique, devenir le chansonnier national (Michelet, Le Peuple,1846, p. 195).
Une soirée poétique à l’Académie des Beaux-Arts. Berlin-Est, 11 décembre 1962
L’Académie des Beaux Arts de Berlin-Est avait été créée en 1950 comme « la plus élevée » dans le domaine de l’art de la RDA. Elle devait avoir, au départ, une fonction consultative mais n’allait pas tarder à être instrumentalisée par l’État et le SED (Parti communiste est-allemand).
L’écrivain Stephan Hermlin, dans sa fonction de secrétaire de la section poésie et culture de la langue (Dichtkunst und Sprachpflege), avait invité, par petites annonces dans la presse, les jeunes poètes du pays à lui envoyer leurs travaux inédits. Il en recevra plus d’un millier de 150 auteurs.
La soirée poétique eut lieu le 14 décembre 1962. L’amphithéâtre de 400 places était plein. Le contexte semblait favorable. Une véritable fièvre poétique était en cours. Gerhard Wolf avait publié une première anthologie de jeune poésie. Et, de Moscou, venait un sentiment de dégel avec les lectures publique du poète russe Evgueni Evtouchenko.
Hermlin évoqua ce dernier et débuta la soirée en faisant entendre des chansons enregistrées de Biermann puis il lut lui-même 63 poèmes d’une quinzaine d’auteurs. Parmi eux, pour n’en citer que quelques-uns, Rainer et Sarah Kirsch et un certain Volker Braun qui se taille un franc succès.
De Volker Braun, alors étudiant en philosophie à Leipzig, absent de la soirée, Hermlin avait lu, entre autres poèmes, Vorläufiges (Provisoire) et Anspruch (Annonce). Dans le premier de ces textes, l’auteur souhaite que le moment actuel de la société soit considérée comme provisoire. Non pas comme un provisoire qui dure mais un provisoire à développer. Dans le second, qui clôt, sous les applaudissements, la première partie de la soirée, le poète envoie au diable le « tout-cuit », l’« insipide rôti « . Il veut que l’on annonce ses « désirs à cor et à cri », réclame de « l’expérimentation » pas de « routines à col dur » ni de recettes toutes faites mais du « semi-fini à vie » dans un « État de débutants » :
„Für uns sind die Rezepte nicht ausgeschrieben, mein Herr.
Das Leben ist kein Bilderbuch mehr, Mister, und keine peinliche Partitur, Fräulein
Nix zum Herunterdudeln! Hier wird ab sofort Denken verlangt.
Raus aus den Sesseln, Jungs! Feldbett — meinetwegen.
Nicht so feierlich, Genossen, das Denken will heitere Stirnen !
Wer sehnt sich hier nach wilhelminischem Schulterputz ?
Unsere Schultern tragen einen Himmel voll Sternen. „
« Les recettes ce n’est pas pour nous, monsieur
La vie n’est plus un livre d’images, mister, ni une partition tatillonne, mademoiselle
Au clou les rengaines ! Ici la pensée est réclamée d’urgence
Ouste ! Sortez des fauteuils, les gars ! Un lit de camp — si ça vous chante.
Une mine moins solennelle, camarades, les pensées veulent des fronts sereins !
Qui donc ici regrette les épaulettes prussiennes ?
Nos épaules portent un ciel tout rempli d’étoiles. »
(Volker Braun : Provocations pour moi et d’autres. Traduction Alain Lance. PJ Oswald. 1970. p. 12-15)
Wolf Biermann raconte :
« Dans un mélange de jalousie et d’admiration, j’entendis pour la première fois les vers de Volker Braun. Ils collaient parfaitement avec cette nouvelle ère que nous appelions sans doute tous de nos vœux, car la libéralisation survenue en Union soviétique devait être une renaissance, une résurrection du communisme. […] En lisant les poèmes de Volker Braun, Hermlin prouvait que nous avions désormais nous aussi en RDA un Vladimir Maïakovski démocratique allemand ». (Autobiographie citée. p. 76)
Hermlin lit trois textes de Biermann, puis plein d’autres dont un sonnet de Rainer Kirsch : Meinen Freunden, den alten Genossen (A mes amis, les vieux camarades). Il s’adresse aux vieux camarades qui se plaignent de l’impatience de la jeunesse considérant qu’elle vit dans des lits tout faits, dans des maisons qu’ils ont bâties pour eux. Ils n’auraient donc plus qu’à vivre des jours heureux.
Rainer Kirsch Vieux camarades
Dans la seconde partie de la soirée, un certain nombre d’auteurs interviennent directement eux mêmes. Après avoir entendu Rainer Kirsch, Biermann sort un texte de la poche de sa veste. Il s’adresse lui aussi « aux vieux camarades ». Il lit : An die alten Genossen / Aux vieux camarades :
Bierm._Vieux camarades_bilingue-2 col
Pour Biermann cette soirée sera sa première et pas loin de devenir la dernière de ses apparitions publiques en RDA.
Ensuite, la discussion s’enflamme autour des pages culturelles du quotidien Neues Deutschland, organe central du SED. Hermlin s’était plaint que, depuis dix ans, on n’y lisait plus aucun de ses poèmes. Et, qu’en lieu et place, on trouve des textes de propagande. Et Biermann renchérit. Ils sont soutenus par le sculpteur Fritz Cremer et par le maître du photomontage, John Heartfield. Du haut de la salle tombe un: « C’est un cercle Petöfi qui se crée ici ». Référence est faite aux forums créés lors de la révolte hongroise de 1956. Dans le même ordre d’idée, le responsable des pages culturelles de Neues Deutschland accuse le débat d’être « manipulé » visant à créer une « plateforme » contre son journal. Comme mu par un ressort, Stephan Hermlin se lève et, pointant le doigt vers le haut de la salle, il dit : « je vous mets en garde. Ce n’est pas un débat manipulé qui a lieu ici ! je vous mets en garde ! Je n’accepterai pas une seconde fois un tel argument. Ce qui se déroule ici est une prise de parole tout à fait objective, tranquille, vivante et de prise de parti ».
L’heure des poètes avait sonné. Certes, on y avait cassé un peu de bois dans la bonne humeur . Mais, au lieu de reconnaître cela comme une bonne nouvelle, celle d’avoir une nouvelle génération de poètes, les dinosaures du Politburo sortiront avec vulgarité leurs gros sabots crottés de bêtise. L’idéologue en chef, Kurt Hager, déclarera au congrès du SED de mars 1963 :
« La soirée poétique de l’Académie, qui s’est tenue à l’initiative et sous la responsabilité du camarade Stephan Hermlin a servi de prétexte à des remarques insultantes envers l’organe central du parti et à la diffusion de poèmes imprégnés de pessimisme, d’ergotages ignorants et d’hostilités envers le Parti »
Il a aussi reproché à cette soirée une « exagération du problème des générations ». Or, il était devenu bien réel. Maxim Leo exprime cela très bien, me semble-t-il, lorsqu’il écrit :
« Nouvelle foi contre ancienne souffrance : tel était le pacte fondateur de la RDA.
Ainsi s’explique aussi la fidélité enthousiaste avec laquelle Gerhard et Werner, [les deux grands-pères du narrateur] sont restés liés à ce pays jusqu’à sa triste fin. Ils n’ont jamais pu voir le grand mensonge qu’était ce grand rêve – parce que leurs propres mensonges existentiels auraient été révélés
Et leurs enfants ? Projetés dans l’univers onirique de leurs pères, ils ont dû partager leurs rêves, qu’ils l’aient voulu ou non. Ils ne connaissaient pas le pacte originel. Et comme ils n’avaient rien à surmonter ni à dissimuler, la foi leur pesait lourd. Ils voyaient la pauvreté, les mensonges,, la mesquinerie, la méfiance. Ils entendaient les phrases creuses des pères qui chantaient les louanges du futur. Une grande partie de l’euphorie et de l’énergie s’est déjà dissipée à ce moment là. »
(Maxim Leo : Histoire d’un Allemand de l’Est. Trad. Olivier Mannoni. Acte Sud. 2010. p.201)
Par ailleurs, le primat du collectif sur l’individu nécessitait une révision. Il était devenu temps de pouvoir dire je. L’initiateur de la soirée poétique, Stephan Hermlin, sera contraint à l’autocritique, d’abandonner sa fonction de secrétaire de la section poésie et culture de la langue au sein de l’Académie ainsi que celle de vice-président de l’Union des écrivains.
Quelques textes de Biermann paraîtront tout de même dans des anthologies. Il fera aussi quelques apparitions, à l’Est, notamment dans le cadre d’un concert de jazz où il interprétera quelques chansons au contenu sévèrement contrôlé. Il sera même autorisé à se rendre en Allemagne fédérale pour participer à des spectacles dans le cadre des marches pascales pour la paix. Il y avait déjà, du côté du pouvoir, le secret espoir qu’il y resterait ou du moins y commettrait un faux-pais permettant de lui interdire le retour. A partir de la fin de l’année 1965, ce sera le black-out total, ce qui n’empêchera pas ses textes et chansons enregistrées de circuler sous le manteau. En septembre 1965, paraît, à l’Ouest, chez Klaus Wagenbach sous le titre Die Drahtharfe (La harpe des barbelés), un premier recueil de poèmes, ballades et chansons, suivi, en 1968, de Mit Marx-und Engelszungen (Avec les langues de Marx et Engels) et, en 1970, Der Dra-Dra. Ainsi que des disques notamment, en 1968, Chausseestraße 131, enregistré dans son appartement. Le bureau politique du SED y voit la preuve que Biermann s’est jeté dans les bras de « l’ennemi de classe ». L’étau se resserre. Il ira jusqu’à la suppression de la diffusion d’un concert de Joan Baez qui avait dédié sa chanson Freedom, freedom à Wolf Biermann. L’assaut final aura lieu en décembre 1965 au 11ème plenum du Comité central du SED.
« La transformation par l’État de Biermann en non-être public s’officialise le 23 février 1966 lorsque le secrétariat du SED discute de l’écrasement politique et idéologique des opinions de Havemann, Heym, Biermann et Bieler et de leur isolement politique et prononce un interdit de publication et de représentation publique. »
(Marcus Heumann : Der öffentliche Biermann 1962 bis 1965. Catalogue de l’exposition Wolf Biermann. Deutsches Historisches Museum. 2023-24. Ch. Links Verlag. p. 59)
Un mot sur les personnes associées ici dans une même réprobation :
Robert Havemann,(1910-1982), communiste et résistant, était depuis 1950 directeur de l’Institut physico-chimique de l’Université Humbold à Berlin-Est après un interdit professionnel à l’Ouest en raison de son engagement contre la bombe thermonucléaire (Bombe H). Il était également titulaire de la chaire de physico-chimie. En 1951, il adhère au SED et déclare à cette occasion être membre du KPD (Parti communiste d’Allemagne) depuis 1932. Il sera député et membre du mouvement de la paix est-allemand. A ce titre, il se rendra en 1961 à Lambaréné pour y rencontrer le prix Nobel de la paix, Albert Schweitzer. Il salue la construction du Mur dans l’illusion que les bouches allaient pouvoir s’ouvrir, vire sa cuti stalinienne et engage une lutte contre le dogmatisme et la liberté de pensée. Seule la discussion ouverte fait progresser les sciences, affirme-t-il. En 1963-64, il prononce une série de conférences sur le thème : problèmes philosophiques de certains aspects des sciences naturelles. Elles seront reproduites et circuleront dans le pays. Elles seront également publiées en Allemagne de l’Ouest sous le titre Dialectique sans dogme ? Il accorde aussi quelques entretiens à la presse ouest-allemande, ce qui est un crime de lèse-dictature du prolétariat. En mars 1963, il est exclu du SED et frappé d’interdit professionnel comme « traître à la cause du pouvoir ouvrier et paysan ». Il est dès lors assigné à résidence jusqu’à la fin de sa vie. Il avait exposé que :
« Freiheit ist nur erstrebenswert, ist nur moralisch, die nicht die Freiheit einzelner ist, sondern die Freiheit aller […]. Freiheit ist nicht in dem Sinne Einsicht in die Notwendigkeit, daß man jeweils nur eine einzige notwendige Sache tun kann. Sondern wahre Freiheit haben wir erst, wenn es für unser Tun und Lassen eine breite Skala von Möglichkeiten gibt. Je mehr man nicht tun darf, um so weniger Freiheit. »
« Seule était digne d’effort, et morale, la liberté qui n’est pas seulement celle de quelques-uns mais celle de tous […]. En ce sens la liberté n’est pas compréhension de la nécessité qui ne permettrait de faire qu’une seule chose. Nous n’aurons de liberté véritable que si elle offre un large éventail de possibilités pour faire ou ne pas faire. Plus nous n »avons pas le droit de faire, moins nous avons de liberté » (Source)
L’écrivain allemand Stefan Heym (1913-2001). Il avait obtenu la nationalité américaine en 1943 et accompagné, en Europe, les troupes US dans une « compagnie mobile de radiodiffusion ». A la fin de la guerre, il participe comme journaliste à l’entreprise de rééducation des Allemands. Il s’installe en RDA en 1953. L’ire du SED portera sur son roman très documenté Le jour X , plus tard intitulé 5 jours en juin, sur le soulèvement ouvrier de juin 1953. Il se verra quelque temps interdit de publication. Il fait partie de ceux – dont Werner Bräunig et Heiner Müller – qui seront vivement attaqués par Erich Honecker au 11ème plenum du SED, en décembre 1965. Voir ici.
E. Honecker dira à propos de Biermann :
« Les soi-disant poèmes de Biermann caractérisent son comportement petit-bourgeois et anarchiste, son arrogance, son scepticisme et cynisme. Biemann trahit aujourd’hui avec ses chansons et poèmes les positions socialistes fondamentales. Ce faisant, il bénéficie du soutien et de la promotion de quelques écrivains, artistes et autres intellectuels . Il est temps de contrer la diffusion de thèses étrangères et nuisibles et de sous-produits non artistiques qui montrent en même temps des traits fortement pornographiques » (Catalogue cité de l’exposition Wolf Biermann. p. 56)
Chansons et poèmes que bien entendu personne n’était censé connaître.
Manfred Bieler (1934-2002) est un écrivain, auteur notamment du roman et du scénario du film Das Kaninchen bin ich (Le lapin c’est moi, ou C’est moi le lapin ) produit par les studios de la DEFA, mis en scène par Kurt Maetzig. Il sera et restera interdit jusqu’à la fin de la RDA pour son contenu critique envers le système judiciaire est-allemand. Il dénonce le comportement carriériste d’un juge. On trouvera ici une description du film.
Biermann lui-même évoquera ce plénum ainsi :
« Outre le cinéaste, Robert Havemann, Stefan Heym et Wolf Biermann eurent droit aux honneurs princiers d’Erich Honecker dans un discours féodal qui fut publié. Pour ce qui me concernait, c’est à-dire mes poèmes et mes chansons, le dauphin d’Ulbricht ne diagnostiquait pas seulement des maladies relevant de l’hostilité à l’État et au Parti, mais aussi cette syphilis esthétique à laquelle on donnait le nom de pornographie. La machine de la propagande tournait à plein régime. Sur des pages entières de Neues Deutschland et dans tous les journaux d’arrondissement de Schwerin à Leipzig et à Dresde, c’étaient les mêmes tirades haineuses. Et en garniture, préparée en petites bouchées vénéneuses, l’âme du peuple en ébullition, c’est-à-dire des citations de militants indignés au sein des entreprises du peuple et des coopératives de production agricole. Les témoignages de loyauté servile des artistes fidèles à l’État et des collègues écrivains dévoués au Parti. […] Ce qui se produisait à présent n’avait plus rien à voir avec les petites interdictions occasionnelles précédentes. Mais la condamnation totale avait aussi quelque chose de libérateur car, lorsqu’on est pris dans ce type de catastrophe existentielle, on ne peut pas rester tel qu’on était. Ou bien l’on est assez opportuniste pour courber l’échine, ou bien on se radicalise au point de devenir plus féroce qu’on ne l’est réellement. Cela aussi m’apparut alors avec la clarté d’une image d’Épinal ».
(Wolf Biermann : Ma vie de l’autre côté du Mur. Autobiographie. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. Calmann Levy. 2019. p. 121)
Accentuer la critique tout en ne cèdant pas à la paranoïa. Ce sera la Ballade de la Stasi (1967), une ballade satirique qui décrit son rapport à la surveillance de la police secrète.
biermann-stasi-ballade
Ballade de la Stasi
On pourrait penser que dans une telle situation, il faudrait se durcir, se blinder. Mais tel ne semble pas être le point de vue du poète si l’on en croit cette chanson intitulée Ermutigung, encouragement, écrite en 1967. Ce texte, dédié à Peter Huchel, a été publié pour la première fois en 1968 dans le recueil paru aux éditions Klaus Wagenbach intitulé Mit Marx- und Engelszungen. (avec les langues de Marx et Engels). Peter Huchel était un poète de RDA. Il fut directeur de la radio de Berlin en 1945, puis rédacteur en chef de la revue littéraire Sinn und Form en 1948. Il sera contraint à en démissionner, en 1962. Une première tentative de le démettre avait échoué grâce à l’intervention de Bertolt Brecht. Il est assigné à résidence. On a fait courir le bruit qu’il ne voulait voir personne. En 1966, Biermann, qui avait cru cela, finit par lui rendre visite et, écrit-t-il, « alors que j’avais tant besoin d’encouragement, je retournai l’arme contre ceux qui la tenaient. La main légère, je lui écrivit une nouvelle chanson comme si elle avait toujours été là ».(oc.p.132)
Ermutigung (Pour Peter Huchel)
Encouragement (Pour Peter Huchel)
« Dis, ne te laisse pas endurcir par ces temps si durs. Ceux qui sont trop durs se cassent, ceux qui sont trop pointus piquent. Et se brisent juste après. Et se brisent juste après.
Dis, ne deviens pas amer par ces temps d’amertume. Les dominants tremblent — une fois que tu es derrière les barreaux — Mais pas face à ta souffrance. Mais pas face à ta souffrance.
Dis, ne te laisse pas effrayer par ces temps d’effroi. C’est bien ce qu’ils recherchent, que nous baissions les armes avant même la grande bataille. Avant même la grande bataille.
Dis, ne te laisse pas user, fais usage de ton temps. Tu ne peux pas disparaître, tu as besoin de nous. Et nous de ta sérénité. Et nous de ta sérénité.
Nous n’allons pas nous taire en ces temps de mutisme. La verdure sort des rameaux, Montrons-le donc a tous pour qu’ils soient au courant. Pour qu’ils soient au courant ».
Ce genre de texte est un exemple pour Fritz J. Raddatz du travail poétique de Biermann allant au-delà d’une littérature de protestation. Il réussit le mieux, écrit-il, quand « il retient la protestation à grands cris et la ramène en mode mineur, en complainte, donc ». Encouragement est pour lui remarquable en ce qu’elle a « la tendresse d’un poème d’amour et qu’elle ne fanfaronne pas d’un poing hurlant l’amère expérience mais l’exprime doucement, de manière caressante presque avec sagesse ». (Fritz J. Raddatz : Traditionen und tendenzen. Materialien zur Litteratur der DDR. Suhrkamp 1972. p. 193)
Parlons musique
La musique, chez Biermann, est pour beaucoup, mais pas seulement, dans un rapport entre voix et guitare. Dans la chanson de Hölderlin, par exemple, il fait appel à l’harmonium ou, ailleurs, il utilise aussi les techniques disponibles en studio. Il ne s’agit pas de transformer le texte en musique mais de travailler sur leur combinaison. « La musique attire l’attention sur les textes tout en déployant leur potentiel rythmique et expressif », écrit Sabine Sanio. J’ai déjà évoqué l’importance des chansons de B. Brecht et Hans Eisler.
« La rencontre avec Hanns Eisler, en 1960, a été décisive. En effet, Eisler critique les premières chansons de Biermann et l’encourage à dissocier la musique et le texte, à introduire le conflit qui est l’objet du texte à l’intérieur même de la forme musicale. Il lui enseigne «que la musique ne doit pas être seulement un moyen de transport» pour les paroles, un « carrosse dans lequel on véhicule un texte ». Elle est elle même un moyen d’expression, et non une illustration redondante ou enjôleuse, et doit traduire, par son opposition au texte, la tension qui motive le chanteur. »
(Christian Klein : Guerre et paix dans les chansons de Wolf Biermann de 1960 à 1972. En ligne)
Toujours dans le catalogue de l’exposition Biermann, la musicologue Sabine Sanio conclut :
« Biermann évite le beau son et élargit dans ses chansons le spectre des sonorités avec des bruits, des balbutiements, des soupirs, des piaillements joyeux, des rires et des cris. Qu’elle soit chant de protestation ou d’amour, sa musique rit, pousse des cris de joie, elle secoue, dérange, renonce à l’harmonie, au groove. La guitare devient caisse de résonance et instrument de percussion sur lequel Biermann frappe tantôt légèrement tantôt fortement. La voix aussi est instrumentale ».(Cat.cité p.95-107)
« Et quand nous fûmes à la rive ».
L’une de mes chansons préférées est la suivante, de 1976 :
Ufer bilingue
L’immobilisation du canot et de ses occupants contraste avec le mouvement des poissons et de l’avion. Leur reflet dans l’eau donne l’impression que les premiers volent et que le second flotte. Partir, rester ? Partir implique la perte de celles et ceux que l’on laisse derrière soi. Pour nous se poserait, en outre, la question : partir, oui, mais pour aller où ? Selon l’indication de l’auteur, la chanson est inspirée par un sonnet de Shakespeare, le sonnet 66. Le voici dans la traduction de Victor Hugo :
«Lassé de tout, j’invoque le repos de la mort : lassé de voir le mérite né mendiant, et la pénurie besoigneuse affublée en drôlerie, et la foi la plus pure douloureusement violée,
Et l’honneur d’or honteusement déplacé, et la vertu vierge brutalement prostituée, et le juste mérite à tort disgracié, et la force paralysée par un pouvoir boiteux,
Et l’art bâillonné par l’autorité, et la folie, vêtue en docteur, contrôlant le talent, et la simple loyauté traitée de simplicité, et le Bien captif serviteur du capitaine Mal…
Lassé de tout cela, je voudrais m’y soustraire, si pour mourir je ne devais laisser seul mon amour. »
Pour l’écouter. Extrait de Wolf Biermann Re:Imagined – Lieder Für Jetzt! Un CD récent (2024) avec de jeunes interprètes à côté de l’auteur-compositeur :
Je ne retiens ici que les chansons de 1976 et d’avant cette année-là, où il créera encore La ballade de l’icare prussien, que j’aime bien aussi. Elle avait été inspirée par une promenade en compagnie du poète américain, Allen Ginsberg, sur le pont de la Friedrichstrasse où, au milieu de la rambarde en fonte, se trouve un aigle prussien de même alliage. Il se fait alors photographier devant, de telle sorte que les lourdes ailes semblent sortir de ses épaules. Ce texte, dira plus tard Biermann, allait devenir une prophétie autoréalisatrice.
icare bilingue
Le concert de Cologne, 13 novembre 1976

Wolf Biermann pendant le concert de Cologne.(Source)

