G. Büchner en France (1845-1947)

Le livre de Thomas Lange dont le titre se traduit par Georg Büchner en France / Du Hamlet français à l’instrument d’une «collaboration réussie» nous propose une petite histoire des débuts de la réception de Georg Büchner en France. Il ne traite pas de la présence physique du poète allemand sur le territoire français (à Strasbourg et dans les Vosges) mais de la manière dont on y prend connaissance de son œuvre entre 1845 et 1947. Il le fait en mettant l’accent sur le nouveau média de l’époque : la radio. J’ai déjà évoqué les travaux de Thomas Lange, qui fut en charge du service éducatif aux Archives Départementales de Darmstadt,  à propos de ses recherches sur Alexander Büchner le petit frère de Georg Büchner naturalisé français en 1870.
Couv Livre Lange Büchner in Frankreich L’image de la couverture du livre est celle de la statue de Danton à Paris qui ne fut érigée qu’en 1891. Deux ans auparavant, paraissait la traduction en français de la Mort de Danton de Georg Büchner. Il y a quelque relation entre la découverte de Büchner qui, au début sera d’abord le frère du philosophe de Force et matière, Ludwig Büchner, et la reconnaissance tardive de Danton dans la société française où il finit par être placé dans les discours d’alors à l’égal de Cromwell, Louis XI ou Richelieu.
Depuis le père médecin dans les armées de Napoléon, la mère dont la famille provient des environs de Strasbourg jusqu’à la Révolution française comme objet de réflexion (Büchner en réclamant la continuation sociale) et matériau de théâtre en passant par la terre d’amour et d’exil, lieu de formation universitaire et politique, Georg Büchner est impensable sans la France. Il fut aussi traducteur de Victor Hugo. Mort très jeune on le sait, en 1837, son œuvre connaîtra d’abord un destin discret en Allemagne-même où il faudra attendre les premières mises en scène de Woyzeck en 1913 pour qu’on y prenne la mesure de son importance. En France, la première évocation de cet «auteur éloquent d’un beau drame sur la mort de Danton» a été décelée par Thomas Lange dans la Revue des deux mondes, en 1845. En 1868, l’auteur, journaliste,critique et futur administrateur général de la Comédie française, Jules Clarétie, voulant dans un essai s’inquiétant de l’avancée prise par l’Allemagne dans les domaines intellectuels prévenir le ministre de l’Education d’une menace d’un «Sadowa de l’ignorance», fait dire à un allemand fictif : «Qui de vous connaît La Mort de Danton de Georges Büchner jouée chez nous [i.e. en Allemagne] avec grand succès ». Le «drame en trois actes et en prose» suivi de Woyzeck, Lenz, le Messager hessois, Lettres…traduit de l’allemand par Auguste Dietrich, préface de Jules Clarétie de l’Académie française paraît aux éditions Louis Westhauser en 1889.
Paul Ginisty, qui deviendra directeur de l’Odéon en 1896, parle du «travestissement poétique» de la Révolution et interprète le personnage de Danton comme une sorte de Hamlet. Pourtant la mise en scène de la pièce, annoncée à l’Odéon pour la saison 1896/1897, puis à nouveau pour la saison suivante dans le cadre des «matinées conférence du jeudi», n’aura pas lieu. Peur d’un échec ? Peur de la censure ? Thomas Lange ne tranche pas dans ce qui ne serait que spéculation. Il signale simplement que c’est l’époque où Shakespeare en France portait atteinte aux conventions morales et que, en 1890, La grève de Louise Michel, Germinal de Zola, Thermidor de Victorien Sardou avaient été interdits.
Il faudra attendre 1948 et Jean Vilar pour voir la Mort de Danton sur une scène française. Ce sera dans la Cour d’honneur du Palais des papes en Avignon et cela fera grincer des dents.
«En 1900, écrit Thomas Lange, Georg Büchner était un nom que les personnes instruites en France connaissaient. L’intérêt dans les décennies suivantes s’est déplacé vers Woyzeck et Leonce et Lena»
Notons au passage que Büchner est catalogué dans les Romantiques allemands notamment dans le numéro des Cahiers du Sud qui leur est consacré en 1937.
Une traduction de Woyzeck paraît en 1931 dans la revue «Commerce». Jean Paulhan attire là-dessus l’attention d’Antonin Artaud : «Lisez Woyzeck. Je pense que, réinventé par vous, ce serait une chose sublime ». Artaud demande à Louis Jouvet de pouvoir mettre en scène la pièce parlant à son propos de «coups de pioches dans le silex de l’inconscient». Encore une fois rien ne se fera. Là encore, il faudra attendre 1946 pour voir Woyzeck sur une scène française.
Un nouveau media monte en puissance dans le champ culturel. Il n’a pas la pudeur des théâtres. La première trace de Büchner à la radio en français, on la trouve à Radio Strasbourg, à l’époque une radio bilingue. Elle diffusera, le 31 octobre 1938 Le soldat François d’après Woyzeck. L’année suivante, ce sera au tour de Radio Tour Eiffel avec une autre adaptation intitulée cette fois Le soldat François Woyzeck, «prononcer woitchék» précise le manuscrit reproduit dans le livre. En 1939 toujours, sous le titre La mort est un rêve / Comédie romantique, la radio diffuse également une adaptation de Léonce et Lena. On lui donnera, écrit T. Lange, un côté opérette d’Offenbach. Le dimanche 20 août 1939, à deux semaines du déclenchement par Hitler de la Seconde guerre mondiale, Radio Paris diffuse La mort de Danton dans une version réduite à 45 minutes. L’adaptation est de Richard Thieberger, un exilé autrichien spécialiste des pièces radiophoniques et radiophonées. On remarque dans la page reproduite du manuscrit les indications de «mise en espace» radiophonique : «La conversation entre Danton et Julie tout près du micro, les autres voix un peu plus loin».
Sous le Troisième Reich, il n’y a guère de place pour Büchner à l’exception notable de Radio Paris aux mains des occupants nazis. La radio est au cœur du dispositif de propagande sous l’occupation, il s’agissait de démontrer la suprématie allemande «non seulement dans la musique et les sciences mais également dans la poésie, la littérature, les arts ».
Le dimanche 23 février 1941, était diffusée Léonce et Lena, comédie en dix tableaux de Georges Büchner avec François Périer dans le rôle de Léonce. «Le principe d’un art de divertissement et d’un divertissement d’art» avait été posé et l’on s’était mis à diffuser une série des plus belles comédies du monde dans laquelle Büchner succédait à Molière, Shakespeare, Gogol, Lessing. Le personnage d’un annonceur avait été introduit dans la pièce. Ses interventions, souligne T. Lange, déplacent l’accent vers le romantisme au détriment du satirique. Le 4 mai 1941, Radio Paris diffuse après La damnation de Faust de Berlioz, Mort de Danton. L’auteur n’en a pas retrouvé le manuscrit mais des indications données dans le registre musical.
Les éléments réunis montrent clairement l’instrumentalisation dont l’œuvre de Büchner a fait l’objet au service d’une propagande de collaboration. Les autorités allemandes voulaient faire croire que le nazisme est une révolution de destruction du capitalisme comme l’affirmait le Dr Friedrich pseudonyme du commentateur attitré de la radio. Mais cela n’allait pas durer. Goebbels, le grand ordonnateur de la propagande nazie allait bientôt mettre fin à cette «invention littéraire que le peuple n’approuve pas», c’est ainsi qu’il qualifiait les pièces radiophoniques.
Et puis on finit pas savoir que Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand. Une autre radio prépare son heure de gloire : Radio Londres.
L’histoire de Büchner à la radio s’achève avec une dernière indication : la diffusion le 28 décembre 1944 par Radio Toulouse, de La mort de Danton, dans un autre contexte, celui de la Libération.
L’après-guerre verra la revanche du théâtre grâce à Jean Vilar présentant La mort de Danton dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes en Avignon en 1948, ce qui en choquera plus d’un. On peut lire cela dans un article de Libération cité par l’auteur et que l’on peut trouver en ligne)
«Dans une sorte de retournement ironique des voies de réception, la force française d’occupation a ré-importé Büchner en Allemagne» aussi bien dans l’enseignement qu’à la radio qu’elle contrôlait, conclut Thomas Lange dont j’ai résumé à grands traits un travail qui se caractérise par une grande minutie et une grande attention apportée aux détails tout en précisant à chaque fois pour le lecteur allemand les caractéristiques du contexte français dans les différentes époques considérées.
Thomas Lange :
Georg Büchner in Frankreich
Vom « französischen Hamlet » zum Instrument «gelungener Collaboration»
Wahrnehmung und Wirkung 1845-1947
Jonas Verlag Marburg 2015
118 pages

 

 

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Aux débuts d’un « trafic » de livres

Un pasteur germanophone invente une méthode d’apprentissage du français pour des paroissiens parlant un patois welche, et conçoit la première bibliothèque publique de prêt. Cela se passe au Ban de la Roche, un territoire isolé en Alsace, au milieu du 18ème siècle. Le pasteur se nomme Jean Georges Stuber.

Armoire Bibliothèque Waldersbach

L’ armoire bibliothèque photographiée ci-dessus au Musée Oberlin se trouvait dans le presbytère du pasteur Jean Frédéic Oberlin (1740- 1823) à Waldersbach dans le département du Bas-Rhin. Pour éviter toute confusion, l’ayant moi-même frôlée, je précise d’emblée qu’elle ne correspond pas tout à fait à l’histoire que je souhaite raconter et qui est celle l’invention de la (ou de l’une des) première(s) bibliothèque(s) publique(s) de prêt en France et en Europe, au monde. Mais elle symbolise une innovation à la fois pastorale, pédagogique et culturelle. Cette invention est due au prédécesseur du pasteur Oberlin, un autre pasteur du nom de Jean Georges Stuber (1722-1797). Oberlin a reçu cela en héritage et a poursuivi son œuvre. Ce dernier, nous le connaissons déjà parce qu’il fut celui qui accueillit, à Waldersbach en 1777, l’auteur dramatique allemand Jakob Michael Reinhold Lenz, séjour dont l’échec servit de matériau à Georg Büchner pour composer sa nouvelle Lenz.

Jean George Stuber

Commençons par la fin en signalant d’emblée la réussite de son travail avant de voir comment il est parvenu à faire qu’«une contrée qui ne lisait pas, il y a cinquante ans [soit] aujourd’hui en état de lire les décrets de la Convention que le citoyen ministre s’applique à leur expliquer». Le ministre en question est bien sûr celui du culte. Le philologue Jérémie Jacques Oberlin (1735-1806) écrit en 1793, dans une lettre à son ami l’abbé Henri Grégoire (1750-1831), alors député à la Convention Nationale :
«Le digne Cit. Stouber, que tu connais, avait commencé à humaniser cette paroisse […]. Les maisons d’école bâties, les places de régents [instituteurs] rendues stables […] ont produit une nouvelle génération instruite, sachant bien lire, bien écrire et chiffrer, ayant quelques connaissances en herbes utiles et salutaires du sol qu’elle habite. Une petite bibliothèque formée dans la maison ci-devant curiale de livres instructifs et amusants occupe depuis le loisir de ces montagnards dans les jours consacrés au repos, et a beaucoup contribué à épurer les mœurs dans ces villages»
(Cité par Loïc Chalmel dans sa biographie Loïc Chalmel : Jean Georges Stuber (1722-1797) Pédagogie pastorale Éditions Peter Lang page 118)
Rien n’était évident au départ. Nous sommes au Ban de la Roche, un territoire assez singulier en Alsace, situé à 50 km au Sud-Ouest de Strasbourg, dans la direction de Saint-Dié dans les Vosges. Il a d’abord fait partie du Saint Empire romain germanique avant d’être annexé par Louis XV. On y parlait le welche, c’est à dire un patois roman, une forme de langue d’oïl dans un environnement germanophone. Le territoire était peuplé de paroissiens de confession réformée, parce que leur seigneur l’était, dans l’ensemble très pauvres et relativement isolés du monde. On y faisait venir des pasteurs luthériens francophones de Montbéliard qui appartenait au Würtemberg. Mais une ordonnance de Louis XIV, après l’annexion de l’Alsace (rattachée à la France par le Traité de Westphalie en 1648), avait interdit cette pratique. Il fallut donc trouver à Strasbourg des volontaires parmi les pasteurs bilingues. Jean Georges Stuber né à Strasbourg en 1722, germanophone donc, mais qui avait appris le français à Montbéliard, en fut. Il effectuera un premier séjour au Ban de la Roche de 1750 à 1754 puis un second de 1760 à 1767. Le traité de Westphalie avait préservé en Alsace une certaine liberté confessionnelle. Juridiquement la Révocation de l’Édit de Nantes était antérieure au Traité de Westphalie. Le Ban de la Roche était ainsi aussi une terre de refuge et d’immigration.
La tradition luthérienne place la lecture de la Bible en langage vernaculaire au centre de la liturgie. C’est par la lecture de la Bible, la discussion des sermons dominicaux que se développe une vie spirituelle. Mais encore faut-il savoir lire c’est à dire déchiffrer les signes écrits d’une langue, les lettres et leur assemblage et savoir comment est organisé un livre. Non seulement les habitants du Ban de la Roche ne le savent pas mais à l’oral ils parlent un patois qui n’est ni du français ni de l’allemand. Stuber choisit de leur apprendre à lire et parler le français. Dernière précision enfin : notre pasteur n’est pas de tradition luthérienne orthodoxe, il s’inscrit dans le courant morave piétiste de la première génération, celle des pia desideria, des «pieux désirs» de Philippe Jacob Spener dont je retiendrai surtout ici, étant incompétent dans les subtilités théologiques, la sensibilité sociale et l’engagement militant. J’aime bien aussi l’idée de Spener que si la perfection n’est pas de ce monde, nous sommes tout de même tenu d’en atteindre un certain degré.
Il lui faudra tout inventer, créer les outils dont il aura besoin. Bien sûr, il commence d’abord par faire construire une église avant même son propre logement puis se soucie de mettre comme il le dira lui-même « les écoles sur un meilleur pied » en s’efforçant de trouver aux maîtres d’écoles une situation plus stable et des bâtiments. Cela passe par une contractualisation. Il développe la pratique du chant choral qui a pour fonction d’ouvrir l’esprit au message évangélique et à ce propos, il s’emploie à simplifier le solfège et élabore un recueil de cantiques.

«Solfège linguistique»

L’intuition géniale du Pasteur Stuber est d’appliquer le principe du solfège à l’apprentissage de la langue fabricant une sorte de «solfège linguistique» qu’il appellera «l’alphabet méthodique». Grâce à cela, il résout la difficulté provenant de l’écart entre la prononciation et l’orthographe dans la langue française. Écoutons ce qu’en dit un spécialiste des sciences de l’éducation qui a beaucoup fait pour faire connaître aussi bien le pasteur Stuber que le pasteur Oberlin, les pédagogues révolutionnaires., Loïc Calmel :
«À l’image de l’apprenti musicien explorateur de l’univers inconnu des notes, système arbitraire qui ne renvoie dans un premier temps à aucun son particulier, l’enfant dialectophone est placé au contact d’un code graphique qui ne représente rien pour lui. L’association de ces graphèmes à des phonèmes, qui eux-mêmes viennent se combiner les uns aux autres pour former une gamme, constitue la première étape de la démarche «musicale» d’apprentissage de la langue. Le terme de déchiffrage, dans son acception usuelle rapportée au lexique musical, paraît plus approprié que celui d’alphabétisation, pour définir le processus alors engagé. La combinaison des phonèmes (notes élémentaires) permet ensuite à l’enfant une initiation progressive à l’influence des altérations, des nuances, du rythme, etc. sur la locution. Il s’agit là d’un travail technique de second niveau qui contribue grandement à la construction d’un référentiel, véritable dictionnaire «graphie-phonique», nécessaire au développement simultané de l’acuité visuelle, de la sensibilité auditive, et de la conscience phonique associées à l’expression en français. Les modalités d’acquisition de ces règles morpho-syntaxiques élémentaires mises au point par le pasteur permettent aux élèves de «chanter» une langue inconnue. Elles revêtent un caractère ludique qui renforce leur motivation ; la nouvelle définition de la place du maître suggère l’émergence d’élèves acteurs de leur apprentissage. L’activité de l’élève durant cette période de propédeutique à la lecture courante ne se situe ni dans une logique réellement déductive, le but n’étant pas de construire du sens à partir d’éléments élémentaires, ni dans une logique inductive, car les progrès réalisés ne sont pas conditionnés par les acquis antérieurs aux apprentissages premiers. On ne construit pas sa pensée sans référentiel solide et Stuber refuse l’aventure sur des terres inconnues sans construction préalable de repères sûrs permettant de goûter pleinement à la découverte, à l’aventure».
Loïc Chalmel  : J.G. Stuber (1722-1797) : Pédagogie pastorale in Penser l’éducation – n°5 Septembre 1998 accessible en ligne.
Le solfège permet d’accéder à la musique et l’alphabet à la langue. Une leçon à retenir pour aujourd’hui. On ne se rend sans doute pas compte de ce que l’on perd avec la disparition de l’enseignement musical en capacité à accéder à une langue. Savoir déchiffrer une langue n’est qu’un point de départ. Il faut acquérir encore d’autres compétences techniques pour pouvoir se repérer dans un livre et passer à l’étape suivante ; la lecture de la Bible
«Ils achetèrent beaucoup de Bibles de poche que je me procurais et on les leur donna, il va sans dire, au-dessous du prix [ … ] Auparavant, tout ce qu’ils savaient de la Bible c’est que c’était un gros livre dans lequel devait se trouver la parole de Dieu. (Ils mirent un certain temps à admettre que les Bibles de poche étaient aussi de vraies Bibles … ) Ils n’avaient en outre qu’une vague idée de ce qu’étaient l’Ancien et le Nouveau Testament, un livre, un chapitre, un verset (pendant de nombreuses années, ils ne surent pas quels textes je commentais dans mes sermons). Si l’on montrait à l’un d’entre eux le haut d’un chapitre en lui demandant de trouver la fin du précédent, il ne fallait pas s’étonner qu’il en soit incapable, car jusqu’à présent on ne leur avait pas enseigné à l’école ce qu’était une feuille, une page, des lignes, des syllabes ainsi de suite. Ils appelaient indifféremment toutes les lettres «les mots», «die Wörter» etc. [ … ] Au bout de vingt années de bons et loyaux services, le meilleur et le plus ancien parmi mes maîtres d’école n’a jamais possédé lui-même de Bible (Stuber, cité par Loïc Chalmel O.c. page 112)

«Trafic»

On voit comment à chaque fois et son biographe le souligne bien, c’est pas une immersion dans le vécu de ses paroissiens qu’il repère les difficultés et trouve des solutions. L’autre aspect mis en évidence est la capacité du pasteur à théoriser sa pratique et de faire retour de l’une sur l’autre et réciproquement. Il ne s’arrête pas à la bible, son ambition est plus large, il y ajoutera une dimension d’éducation populaire. Il faut préciser ici que ce qui fonctionne pour les enfants rejaillit sur les adultes entraînés dans le mouvement. Il s’agit en effet aussi de désenclaver culturellement et socialement un territoire. On y inventera aussi d’autres choses comme la préfiguration des jardins d ‘enfants et des écoles maternelles. Comment développer la lecture ?
«A cet effet, je procurai à leur usage un certain nombre de livres, de façon à ce qu’il y ait dans chaque village autant d’exemplaires que d’apprentis [ … ] A présent je possède les mêmes livres aussi bien pour les écoles que pour les cours d’adultes, différents cependant pour chaque village; ils les échangent lorsqu’ils en ont complètement achevé la lecture [ … ]» (Stuber, 1762, cité par Loïc Chalmel O.c. page 115)
Passer ainsi «du Livre aux livres» selon l’expression de Chalmel, n’était pas évident, car, précise ce dernier : «le seul fait d’apprendre à lire dans un autre ouvrage que la bible de Luther constitue une infraction notable à une règle séculaire». D’où l’intérêt parfois d’être loin des centres de pouvoir hiérarchiques. Cela n’a pu se faire que grâce au soutien d’un réseau de philanthropes strasbourgeois. Le premier système mis en place permet de faire tourner des livres d’un village à l’autre du Ban de la Roche. Chaque village reçoit un stock de livres qu’il transmet au village suivant en recevant à son tour un nouveau stock. Cet échange, Stuber l’appellera «trafic». L’usage du mot peut paraître assez curieux. Il est utilisé chez Calvin pour désigner le commerce immoral des indulgences. Il n’est pas à prendre dans ce sens mais plutôt, bien sûr, dans celui de Verkehr, circulation que la langue allemande élargit à la fréquentation. La circulation et la fréquentation des livres. Ce n’est pas encore un système de prêt individuel, mais on y arrive.
«Comme certains apprirent à lire remarquablement bien, je me procurais une réserve de livres utiles que je leur prêtais un à un pour les lire à la maison. J’en acquis environ une centaine; ils furent assez demandés, particulièrement en hiver. Mon successeur a depuis ce temps considérablement augmenté le nombre d’ouvrages de cette bibliothèque. Hormis l’édification, l’exercice dans la langue française et en général une certaine ouverture d’esprit furent les principaux avantages retirés de cette lecture publique». (Stuber, 1762 cité par Loïc Chalmel O.c. page 117)
Et c’est ainsi que naquit dans un coin perdu l’idée de bibliothèque qui s’ouvre petit à petit à d’autres ouvrages que ceux d’inspiration religieuse. On y trouvera aussi «quelques romans (Robinson, Fénelon…), des ouvrages traitant d’environnement (Spectacle de la nature) ou d’agriculture (Culture du sainfoin), des fables (La Fontaine, Esope…) des écrits historiques (Histoire biblique de Lyon), des traités de pédagogie (Télémaque, Civilité moderne…), des recueils de chants et de musique et des abonnements spécialisés (magazine des enfants et des adolescents)»
Le prêt se complétera parfois aussi d’acquisitions. Là encore notre pasteur se faisant libraire fera preuve d’ingéniosité, séparant par exemple les gros livres en tomes, les reliant lui-même ou en les faisant relier pour permettre un achat en plusieurs fois. Je ne m’attarde pas sur d’autres questions à résoudre comme par exemple le fait que pour lire il faut de la lumière.
Jean Georges Stuber quitte le Ban de la Roche en 1767, ayant posé un peu plus de vingt années avant la révolution française, les bases matérielles et spirituelles de tout un système pédagogique sur lesquelles s’appuiera son successeur, Jean Frédéric Oberlin. Mais ceci est un autre chapitre.
Est-ce LA ou une des première(s) bibliothèque(s) publique(s) de prêt ? A la limite peu importe. Loïc Chalmel cite le Conservateur en chef de la bibliothèque de l’université du Maine
«Les premières bibliothèques eurent un caractère confessionnel et furent liées à la création des petites écoles… La plus anciennement connue est l’œuvre de deux pasteurs strasbourgeois, J.-G. Stuber (1722-1797) et J.-F. Oberlin (1740-1826)»
On peut lire sous la plume de Noë Richter une Histoire de la lecture publique en France qui répertorie 43 bibliothèques municipales, celle dont nous venons de parler est paroissiale, antérieures à la Révolution française.
«Bien peu d’entre elles, 4 seulement, doivent leur création à l’initiative municipale. Cette initiative n’apparaît qu’à une date tardive, à la fin du siècle des lumières : les bibliothèques de Montbéliard, Niort, Langres et Lavaur, qui seraient des créations municipales, ont été ouvertes de 1765 à 1773. La plupart des autres bibliothèques publiques tirent leur origine de la libéralité – don ou legs – d’un mécène, un ecclésiastique le plus souvent. Cette libéralité faite à la commune (15 cas recensés), à une communauté religieuse (10 cas) ou à une académie (Bordeaux en 1736) était assortie d’une condition : accès du public aux collections. L’expulsion des Jésuites qui laissèrent parfois les bibliothèques de leurs collèges, en 1764, ou la suppression d’abbayes furent quelquefois aussi à l’origine de collections publiques. Mais ces créations restent exceptionnelles et les bibliothèques publiques de l’ancien régime, municipales ou non, sont des collections savantes et des collections de bibliophiles ouvertes en fait à une élite intellectuelle et sociale limitée».
Ce n’était pas du tout là la démarche du Pasteur Stuber. La création de sa bibliothèque se situe vers 1762.
Registre Bibliothèque Waldersbach

Musée Oberlin de Waldersbach : Registre de prêt.

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Une anthologie poétique d’Ingeborg Bachmann

Pour la dissémination d’octobre de la web-association des auteurs, j’ai demandé à Florence Trocmé de m’autoriser à publier le texte qu’elle a consacré à une parution importante, celle d’une anthologie poétique d’Ingeborg Bachmann publiée en bilingue sous le titre Toute personne qui tombe a des ailes. Un livre dont elle dit qu’il «n’a pas d’équivalent, même en Allemagne». Le texte que l’on découvrira ci-dessous – et j’en remercie son auteur – est extrait d’un texte plus long édité sous le titre Frontières sur le blog personnel de Florence Trocmé, Le flotoir  Flotoir avec un seul t, le mot ayant été forgé sur le début de son prénom et l’initiale de son nom de famille, d’après la manière dont son professeur de piano notait leurs rendez-vous dans son carnet Flot’, prononcé Flote, un peu comme la flûte en allemand, dit-elle. Florence Trocmé édite également Poezibao (et ses succursales) connu par toutes celles et ceux qui s’intéressent à la poésie, indispensable à celles et ceux qui veulent en suivre l’actualité.

Frontières par Florence Trocmé

Ingeborg Bachmann
Une belle surprise éditoriale que ce très fort volume anthologique Ingeborg Bachmann, paru dans la collection Poésie Gallimard (il aura fallu quand même 499 précédents volumes pour y arriver enfin !).
C’est de plus un ouvrage singulier et inédit à maints égards. Il faut absolument lire la préface de Françoise Rétif, maître d’œuvre de cet ensemble de premier plan, qui a largement puisé dans les manuscrits du fonds posthume de la Bibliothèque nationale autrichienne.
Car Bachmann a publié peu de poésie en recueil (deux livres seulement de son vivant, Le Temps en sursis en 1953 et Invocation de la Grande Ourse en 1956, alors qu’elle n’a cessé d’écrire de la poésie. Et surtout on a retrouvé énormément de documents, de poèmes, d’ébauches de poèmes dans ses papiers après sa mort accidentelle à Rome le 17 octobre 1973, à l’âge de 47 ans. Je pensais ce matin que souvent les plus fous, les plus grands «flambent et disparaissent», je ne pensais pas spécialement à elle, alors que dans son cas la métaphore se double de la réalité, puisqu’elle est morte dans un incendie.
La première traduction [1989, Actes Sud, par François-René Daillie] est épuisée. Et surtout la recherche a bien progressé depuis cette époque. Et le livre conçu par Françoise Rétif n’a pas d’équivalent, même en Allemagne. Il s’attache à présenter la poésie lyrique d’Ingeborg Bachmann depuis ses premières poèmes d’adolescente jusqu’aux esquisses tardives.
Ce que j’aime dans cette préface, c’est que Françoise Rétif adopte un ton assez personnel, n’hésite pas à recadrer certaines vérités (notamment en ce qui concerne l’influence de Paul Celan sur Ingeborg Bachmann) et présente l’œuvre et la femme de manière totalement dépendantes l’une de l’autre, imbriquées, c’est une présentation engagée.
Une quête incessante (Ingeborg Bachmann)
Françoise Rétif montre bien la quête de Bachmann, toujours à la recherche d’une nouvelle «logique», de nouvelles formes de pensée et d’être, en ses deux versants contrastés mais unis, d’un côté l’ombre, l’obscur, l’abîme, l’angoisse, l’expérience précoce des ténèbres, mais de l’autre l’appétit de vie, la soif de lumière et la confiance en l’amour. Et surtout la recherche «du sens ultime, de la raison, du fond et du fondement – ce mot Grund, intraduisible en français.» (p. 10)
Elle montre aussi la conscience politique d’I. Bachmann, déjà si forte à l’âge de 18 ans (et alors que son père était engagé aux côtés des nazis). Elle donne un passage étonnant où la toute jeune fille, restée seule à Klagenfurt, pendant de violents bombardements alliés refuse d’aller dans le bunker et écrit : «J’ai pris la ferme décision de continuer à lire quand les bombes tombent.» (p. 13) Elle n’aura de cesse alors d’écrire contre la guerre et contre la violence.
De la frontière (Ingeborg Bachmann)
Et donc elle montre comment les influences furent réciproques entre les deux amis-amants, Ingeborg Bachmann et Paul Celan : «le dialogue fut amoureux, mais aussi poétique et poétologique, et il fut bilatéral : les deux poètes apprirent l’un de l’autre. » (p. 19). Et tous deux, ajoute un peu plus loin Françoise Rétif «définiront l’œuvre, le poème, comme mouvement vers l’autre, comme rencontre de l’autre » (p. 22)
Elle écrit aussi cela, très éclairant, à propos de Bachmann : elle esquisse « un nouvel espace littéraire, philosophique et social autour d’un mot intraduisible en français, le verbe grenzen qui signifie littéralement en allemand « avoir une frontière commune », « être tendu vers », « confiner à ». La frontière est alors autant ce qui sépare que ce qui relie, elle est fluide, poreuse, perméable – le lieu de la rencontre de l’un et de l’autre, ni identiques, ni différents, ni totalement séparés, ni totalement réunis, un lieu du partage, à la fois ligne de démarcation et de participation. » (p. 24)
→ Comment ne pas trouver ces lignes d’une brûlante actualité ?
→ je songe aussi à ce que j’ai parfois appelé la chimère, visualisant une sorte de corps intermédiaire entre soi et l’auteur du livre, entre soi et le livre, entre soi et l’autre, en général. Un espace libre où tout se joue.
Une autre logique, celle du passage (I. Bachmann)
Car c’est bien comme à la recherche d’une autre logique que se définit la poète, «confrontée à l’intérieur comme à l’extérieur aux catégories figées, aux contraires agressifs qui s’entrechoquent, à un monde dissocié, schizophrène, qui ne sait accéder au savoir qu’en simplifiant, en opposant, en mutilant la réalité et les êtres », alors que «le texte bachmannien plaide pour une logique du passage, qui à la fois reflète et esquisse une réalité fluide et chatoyante, indécidable.» (p. 25)
De la notion d’individu
Selon Françoise Rétif, avec Bachmann, la «notion d’individu telle qu’elle s’affirme au XVIIIe siècle est dépassée» et «dans le monde de Bachmann, le moi ne se définit plus par sa singularité, mais par le retrait de sa singularité» et ajoute-t-elle, «même son genre sexuel souvent n’est plus marqué, ce que permet plus facilement la grammaire allemande que la grammaire française.» (p. 25)
La Lorelei et les nazis
J’apprends ou plutôt redécouvre, car il me semble que je le connaissais, ce fait terrible : « »poète inconnu » est ce que les nazis firent inscrire en-dessous du célèbre poème « Die Lorelei », emblématique de l’Allemagne, dont la paternité revient au poète d’origine juive Heinrich Heine.» (p. 35)
De la langue (I. Bachmann)
C’est que Bachmann n’a cessé de «critiquer et renouveler la langue qui est la sienne. « Moi avec la langue allemande / cette nuée autour de moi / que je tiens pour maison / dérive à travers toutes les langues » (« Exil »). Sa poésie constitue au plus haut point une réflexion sur le langage. Les frontières traversent aussi les mots, c’est là une prise de conscience essentielle qui structure tout l’usage qu’elle fait de la langue allemande.» (p. 35). Elle qui écrira dans la nouvelle «La Trentième année » : « Pas de monde nouveau sans langage nouveau ». (On peut lire des œuvres de Bachmann sur le site de Laurent Margantin). Il s’agit de combattre ce qu’elle appelle Die Gaunersprache, le langage des escrocs (i.e. langage des publicité, mass media, consommation), qui «fige le monde dans des représentations réductrices, mais surtout véhicule, sans le dire et sans qu’on s’en rende compte, des idéologies fatales.»
«Ecrire des poèmes me semble être ce qu’il y a de plus difficile, parce que les problèmes de forme, de contenu et de vocabulaire doivent être résolus tous à la fois, parce qu’ils obéissent au rythme du temps et doivent cependant ordonner la multitude des choses anciennes et nouvelles selon notre cœur, dans lequel sont décidés passé, présent et avenir. » (I. Bachmann, Éléments de biographie, traduction de François Rétif, sur le site de Laurent Margantin). (…)
Florence Trocmé
Texte publié sur Le flotoir
Ingeborg Bachmann
Toute personne qui tombe a des ailes
Poèmes 1942-1967
Édition et traduction de l’allemand (Autriche) par Françoise Rétif
Édition bilingue
Collection Poésie/Gallimard, Gallimard 2015
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Sainte Angela, priez pour nous

J’ai tenu une sorte de journal de l’actualité politique centrée sur la question de l’accueil des réfugiés au cours d’un périple de deux semaines, du 6 au 19 octobre 2015, à travers un coin de l’Allemagne qui m’a mené du Mecklembourg en Saxe sur les traces de l’enfance et l’adolescence  de Heiner Müller qui seront évoquées en décembre.

Berlin mardi 6 octobre 2015

« La question n’est pas les néonazis mais les …». Elle ne trouve pas le bon sigle mais après quelques questions il s’avère qu’il s ‘agit de l’IS, en allemand islamischer Staat, Etat islamique. Elle a crié cela comme une évidence, l’air de dire : «t’as rien compris !». Vrai ! Je suis pour le moins sceptique. J’essaye l’humour, genre : « tu crois vraiment que les terroristes traversent la Méditerranée à la nage ?» Peine perdue, ça ne marche pas. J’apprendrais plus tard que le poison a été instillé par les gros titres de la presse prêtant dans un raccourci un tel propos au Ministre de l’intérieur alors qu’il ne l’a pas dit ainsi. Source en allemand
Réveillé dans la nuit plus tôt que prévu avec quelque peine à me rendormir, je feuillette le journal des programmes de télévision. Deux pages entières sont consacrées au «terroriste» qui serait en nous, que l’on ingère, que l’on incorpore, que l’on fait entrer dans son corps sous forme de … mauvaise graisse. On y apprend la recette du «parfait attentat à la bombe», celle des donuts ,muffins burgers etc… LTI. Ce «terroriste» menace sans pitié chacun d’entre nous.

Le terroriste dans mon corps

Mercredi 7 octobre

Mon selfie avec Adolf

Ce matin à la « une » des journaux : « il » est de retour. Lui, l’Adolf, dont en Allemagne, on ne cesse de réclamer la présence, est à nouveau là, non par hasard mais parce que l’industrie culturelle ne peut se passer de lui. Il est une source de business tout comme le sera bientôt son Mein Kampf. Pas seulement en Allemagne, en France aussi. Lui n’est plus un terroriste mais un comique. Il réapparaît dans le film, dit le journal, comme un SDF pourquoi pas un réfugié tant qu’on y est à l’endroit même où il avait disparu, Wilhelmstrasse à Berlin. Victime de quoi ? Se demandent quelques jeunes idiots qui passaient par là.
Mon selfie avec Adolf.
Mon selfie avec Adolf

La page culturelle de la Berliner Zeitung du 7 octobre 2015

Angela Merkel qui vient de rétrograder son ministre de l’intérieur sur la question des réfugiés sous les applaudissements de die Linke cause au Parlement européen en compagnie de François Hollande jouant la crise des réfugiés comme une réédition de l’unification allemande. Absurde comparaison.

Sainte Angela, priez pour nous !

Je suis à Waren (Müritz) dans le Mecklemburg. Le hasard – sinon quoi d’autre ? – fait que l’hôtel que j’avais réservé se trouve à quelques maisons de celle où habitait Heiner Müller et sa famille lors de leur «exil» dans le Mecklembourg entre 1938 et 1947 ! Waren est situé au bord d’un grand lac. Il y a de l’eau et quand il y a de l’eau, il y a des bateaux. Sur l’eau. Cela plaît aux touristes. Nostalgie maritime. Il pleut et il fait froid. La température baisse.
Angela Merkel à la télévision mercredi soir: je n’ai pas créé cette situation, elle est là, je m’efforce de la maîtriser, d’y mettre de l’ordre en Allemagne comme en Europe. Il y a du désordre aux frontières de l’Europe.Il me faut pour cela du consensus à l’intérieur comme en Europe. Et les réfugiés n’iront pas là où ils veulent. Financer la Turquie. Aider la Turquie. Pays de l’OTAN. Elle place la Turquie au centre de son dispositif extérieur en rappelant au passage qu’en Allemagne aussi le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) est interdit. Elle n’arrête pas de répéter que sa responsabilité est de mettre de l’ordre dans le bazar. Et que pour les réfugiés dits «économiques» c’est non. Trois fois non. La sélection des réfugiés est la règle. Elle n’a pas compris ou pas voulu comprendre la question : «à quoi ressemblera l’Allemagne demain» ? qu’il a fallu lui répéter : was ist das für ein Deutschland, das wir jetzt werden ? La question, quel devenir pour l’Allemagne ?, était évidente, la réponse fuyante et centrée dans un premier temps sur une nouvelle politique extérieure allemande plus soucieuse d’intervenir en amont dans les foyers de tension. L’idéologie du pragmato-pragmatique comme réponse à une crise du symbolique.

Jeudi 8

Petit déjeuner à l’allemande : œuf à la coque plus très à la coque et plutôt dur, il y a des valeurs qui se perdent, charcuterie, fromage, tomate, concombre et du sucré beurre, confiture, j’ai toujours beaucoup aimé les petits déjeuners allemands. Celui-ci est moyen-moyen. Je le prends en compagnie d’un conducteur de locomotive – il s’agit d’un train de marchandise – qui se trouve là par hasard, il n’y avait plus de place pour sa loco dans la gare de destination. On a trouvé à Waren où il a passé la nuit, une voie de garage. Aujourd’hui, il rentre chez lui et quelqu’un d’autre viendra ici ramener la locomotive à destination. Mystères des logiques ferroviaires.
Mystères aussi des connexions wi-fi très mauvaises dans les hôtels de province.
L’inhabituelle prestation télévisée de la veille fait partie d’une vaste offensive de communication. Anne Will qui passe pour une bonne intervieweuse avait transformé l’assurant on y arrivera en une question : y arrivera-t-on ? Quelle audace ! L’entretien télévisé produit dans un quotidien – die Welt – un élan de mysticisme :
«les Allemands n’ont jamais vu leur chancelière dans une telle pureté ».
Sainte Angela priez pour nous !
Que vient faire la pureté dans cette affaire ? Doivent confondre avec la bière. Bon, je force un peu pour Sainte Angela, les protestants ne connaissent pas de saints. Mais je me remémore la «une» choquante d’un hebdomadaire qui avait déguisé Mutti en Mère Thérésa ce qu j’avais trouvé insultant pour Mère Thérésa car les pauvres ne sont pas le problème d’Angela Merkel, bien au contraire, les pauvres n’ont qu’à s’en pendre à eux-mêmes. Ce qui moi m’a frappé, ce serait plutôt l’affirmation d’un pouvoir personnel, très présidentiel – ça doit être la fréquentation de Hollande – et le retour de la géopolitique. Si l’on avait un tant soit peu écouté, on avait entendu que l’accueil des réfugiés s’accompagnait d’un durcissement de l’exclusion sociale, que l’on renverrait plus vite chez eux les réfugiés économiques et que l’on exigera de ceux qui auront vocation à rester c’est à dire pas tous – qu’ils se plient aux règles et aux valeurs de la société allemande. Lesquelles sont-elles ?
Les chômeurs allemands et les pauvres des Balkans ne sont pas concernés par la soudaine générosité de la chancelière qui, il y a à peine trois mois, avait présenté un cœur de pierre à un jeune palestinienne qui lui demandait pourquoi elle devait être expulsée et ne pouvait pas rester en Allemagne et à laquelle elle avait répondu sèchement que l’Allemagne ne pouvait accueillir tous les réfugiés. C’est peut être cela une sainte : un cœur de pierre dont une partie se réchauffe sous la pression des événements.
Plus prosaïquement, les instituts de conjoncture économique considèrent que les dépenses consacrées à l’accueil des réfugiés sont comme un plan de relance conjoncturel. Le Spd en est réduit à demande une piqûre keynésienne encore plus importante. Wolfgang Schäuble avait annoncé que grâce à la rigueur, l’Allemagne est en excédent budgétaire et peut financer l’accueil. Les milieux d’affaire disent  attendre de l’afflux d’immigrés une augmentation du PIB de 0,3 à 0,4% !
La position allemande a été si l’on peut dire résumée par Pierre Gattaz dans Le Monde, les patronats français et allemands ayant des positions proches sur cette question :
« c’est une opportunité pour notre pays. Cessons toute condescendance envers ces migrants :  ils ont souvent un fort niveau d’éducation, sont la plupart du temps jeunes, formés et n’ont qu’une envie, vivre en paix et pouvoir élever une famille ».
Et travailler plus !
On se souvient que Jürgen Habermas avait déploré à propos de la Grèce que l’Allemagne ait dilapidé en une nuit à Bruxelles tout son crédit. On est frappé par la promptitude avec laquelle elle l’a recouvré, et par  la vitesse avec laquelle la Chancelière a fait de nécessité vertu comme si elle avait appliqué l’adage : si la situation vous dépasse, feignez d’en être à l’origine. La décision de la Chancelière a été aussi radicale que la décision de sortie du nucléaire après Fukushima.

Vendredi

« La vérité de l’Europe se trouve en Centre-Afrique, en Ukraine, en Syrie »

Vendredi matin dans le train pour Wittenberg je lis Theater der Zeit, mensuel théâtral qui m’a aguiché avec une une sur la mission. J’y découvre que Hans Jürgen Syberberg est toujours actif à Nossendorf . Il faudra que j’en parle un jour. Je lis sous la plume de l’auteur et metteur en scène suisse né en 1977 à Berne Milo Rau :
«L’Union européenne poursuit avec ses partenaires corrompus en Afrique, au Proche Orient, en Chine, dans l’ancienne Union soviétique, une stratégie économique complètement inhumaine, et fait des millions de victimes. Chaque seconde meurt un enfant sur cette planète en conséquence directe de la politique économique globale. La déstabilisation de régions entières, les millions de réfugiés sont les conditions de notre richesse et non un effet collatéral. Je ne cesse de le répéter : la vérité de l’Europe se trouve en Centre-Afrique, en Ukraine, en Syrie. Cela me met en colère, me rend triste et me désespère quand je vois que l’horizon extérieur de la conscience européenne est à Calais, Lampedusa et Kos. Et il faudrait s’en réjouir ! Je suis lassé de ces discours européens sur la faisabilité, la tolérance, la réciprocité à l’intérieur de l’Europe, la camaraderie. Cette ivresse de générosité et de compassion est de la rhétorique de maîtres. C’est cette rhétorique humaniste qui m’a poussé vers la terreur. C’est la raison pour laquelle je travaille en Centre Afrique : là-bas je vois cette généreuse Europe dans sa maligne nudité. […]
Comme activiste et sociologue, je trouve intéressante la manière dont l’Europe réagit à l’irruption soudaine du réel qu’elle a si longtemps nié. Car peu importe où tu vas en dehors de ce continent, depuis quelques courtes décennies si heureux : tu trouveras partout de gigantesques camps de réfugiés. En dehors de la zone de confort européenne, le quotidien est fait de migration, guerre civile, déportation, meurtre de masse. J’ai vu au cours de mes voyages tant de misère, mort, folie ces vingt dernières années que je trouve inquiétante cette frayeur allemande des derniers mois. D’où s’imaginent-ils viennent les matières premières et les marchandises bon marché ? Où pensaient-ils que mènerait à la fin la politique menée par les États-Unis avec le soutien de l’Europe au Proche Orient et en Afrique ? »
Buchenwald, Bukavu, Bochum, was ist globaler Realismus. Milo Rau im Gespräch mit Rolf Bossart. Theater der Zeit Oktober 2015
Il soulève aussi la question de l’indigence de la pensée et de l’art qui ne sont pas selon lui à la hauteur des enjeux.

 Luther et Melanchthon

Wittenberg
Je m’étais dit que l’exposition Cranach (Le jeune) valait un détour par Wittenberg et j’ai surtout retenu la présence ici de Luther, Melanchthon, Hamlet et Faust. On y croise en effet une maison appelée Maison Hamlet, qui rappelle que Shakespeare dans sa célèbre pièce y a fait étudier Hamlet. Quelques maisons plus loin, une plaque signale que le Dr Faust y aurait résidé également. Mais ce qui frappe surtout – je n’en avais pas conscience – c’est que Martin Luther et Philippe Melanchthon sont quasi représentés sur un pied d’égalité, Luther ayant pour lui une stature plus imposante. La ville se prépare pour 2017, cinq centenaire du début de la Réforme si on le date du moment où Luther a placardé ses 95 thèses contre le pape sur la porte de l’Église du Château. Philippe Melanchthon, le rédacteur de la Confession d’Augsbourg, est qualifié de précepteur de l’Allemagne. On comprend mieux ici la Réforme et ses ambiguïtés, que la Réforme n’est pas seulement affaire de religion, elle ne se conçoit pas sans un nouveau regard sur le monde, sur l’histoire, sans une réforme des savoirs. Les princes avaient confié à l’église le soin d’instruire. La Réforme transformera profondément l’école qui ne cessera en Allemagne d’être religieuse qu’avec la République de Weimar. Au passage, je note qu’à l’époque de Luther déjà il était question de la Turquie. L’Empire ottoman était aux portes de Vienne. Luther a écrit et publié deux sermons contre les Turcs les assimilant à des agents du diable.

Samedi/Dimanche

Sinn
La surprise du week-end vient d’Etienne Balibar qui dispose d’une page grand format entière dans l’hebdomadaire die Zeit (édition du 8 octobre) sous le titre Heure de vérité. Le philosophe français y témoigne de son respect pour la chancelière allemande. Le fait en lui-même est déjà étonnant laissant accroire qu’Angela Merkel serait au monde la seule femme politique qui aurait un pouvoir politique sur les événements alors que l’on dénie cela à l’ensemble des classes politiques européennes. Je n’ai jamais compris le pouvoir qu’on lui attribuait ni surtout pourquoi elle serait la seule à en avoir. Mais tout le monde semble vouloir apporter sa contribution à cette construction idéologique. Pour Balibar, nous assistons à un élargissement démographique de l’Europe. Ce ne sont plus les états qui demandent à entrer dans l’union mais des hommes et des femmes contraints à l’exil. Cet élargissement oblige l’Europe à se distancier d’elle même et à se repenser. Balibar sait gré à Angela Merkel d’avoir reconnu la situation comme un fait politique. Comme un fait, cela me semble évident, difficile de faire autrement mais comme un fait politique, je demande à voir et je me demande pourquoi elle ne l’a pas assumé lors de son intervention télévisée. Merkel a certes réussi un grand coup mais un coup politicien et non politique au sens d’une vision à long terme. A preuve, elle n’a quasiment plus d’opposition sur sa gauche. A droite, elle n’en est que plus virulente. Pour le philosophe français, la décision d’Angela Merkel pose de facto la question de la constitution européenne. Je ne savais pas Balibar habermassien. Il y a pourtant me semble-t-il peu de chance – au vu en plus de l’état de la gauche européenne actuelle – que cela ne débouche sur autre chose qu’une oligarchie européenne. L’Europe s’élargit sans doute démographiquement mais pas socialement. En contrepoint et commentaire, j’aimerais placer, extraits du même journal, les propos parfaitement cyniques de l’économiste très en vue, Hans Werner Sinn, président de l’institut économique allemand, selon lequel « les femmes de ménage nous coûteront moins cher à l’avenir ». J’adore ce nous. Tout le monde sait que chaque famille allemande dispose d’une bonne. Ce nous est celui de la classe dominante allemande qui étale sa suffisance. Et qui profite de la circonstance pour réclamer que l’on suspende les dispositions concernant le salaire minimum pourtant récemment mis en place. Sinn est partisan d’une baisse généralisée du salaire minimum alors que d’autres ne réclament sa suppression que pour les réfugiés. L’ubérisation de l’économie est en marche. Il n’en reste pas là. Il en profite pour réclamer de retarder encore l’âge de départ à la retraite «afin de nourrir les réfugiés» (sic). Nausée. L’Europe se fera contre ces gens-là ou ne se fera pas.
Une bombe explose à Ankara faisant 95 morts
Dimanche, en famille en Basse Lusace, nous allons aux champignons.  La vedette du jour : die fette Henne (Krause Glucke) . En voici un bon début :

Fette Henne

Sparassis crépu, clavaire crépue, crête de coq, chou-fleur, morille des pins, les noms ordinaires ne manquent pas. Il paraît que c’est un signe de qualité comestible. En tous cas, notre récolte sera bonne et le repas qui en résultera aussi.
Des souvenirs remontent à la surface, on se rappelle le temps où l’on était soi-même sur la route pour échapper aux bombardements. Celles et ceux qui peuvent encore raconter cela étaient enfants à l’époque. Mais fuir la guerre et fuir la misère restent deux choses. Pourtant la fabrique de la misère n’est-elle pas une forme de guerre ?
On évoque la création de zones de transit en Europe pour faciliter le tri. Merkel est sur la défensive. Elle dément la création d’une contribution de solidarité ou un effort supplémentaire demandé au contribuable. Elle parle des réfugiés pas de Volkswagen  ni du sauvetage avant privatisation de la banque publique HSH Nordbank qui coûtera quelques milliards aux finances publiques de Hambourg et Brême. Le chiffre de 20 milliards est évoqué.
Vienne (Autriche) : avancée de l’extrême droite mais le Parti social-démocrate en alliance avec les Verts conserve la mairie. Il semblerait qu’il s’en soit sorti en se souvenant que les électeurs attendent d’un parti qu’il ait des positions un tant soit peu fermes et cohérentes.
Tatort (Le lieu du crime) : le policier du dimanche soir raconte l’histoire d’un demandeur d’asile noir pris par erreur pour un passeur qui se retrouve tabassé au commissariat où un policier avec la complicité de ses collègues le brûle dans la cellule dans laquelle on l’avait ligoté . Son «crime» aux yeux de ce klu-klux clan policier qui joue les Niebelungen : être noir et amoureux de la fille du médecin légiste. Le téléfilm repose sur un fait divers réel survenu à Dessau en 2005. Mais les circonstances de la mort réelle de Oury Jalloh, originaire de Sierra Leone ne sont toujours pas éclaircies, 10 ans après les événements en Basse Saxe

Lundi 12 octobre

Il y a encore eu ce week-end en Saxe des attaques d’extrême droite contre des réfugiés à Chemnitz. A Dresde, 30 à 40 fêlés ont perturbé une fête de bienvenue organisée par les bénévoles. Idem à Cottbus. A Schneeberg, une manifestation à laquelle avait appelé notamment le parti néonazi NPD a rassemblé plus d’un millier de personnes. Le nombre d’actes de violence contre les réfugiés, parfois ils se battent aussi en eux, augmente ainsi que les menaces contre les maires.
Billet de commentaire dans la Lausitzer Runschau de ce matin 12 octobre 2015 :
« Hourra, hourra, la fiancée de fer est là !
L’Allemagne vit maintenant depuis quelques décennies un temps de paix incroyablement stable. Il en résulte l’oubli que sur la rive non européenne de la Méditerranée – dans l’avant cour orientale d’une Europe de l’ouest repue – sévissent des guerres auxquelles participe l’Allemagne – à la remorque des États Unis. Il ne faut dès lors pas s’étonner que les conséquences de la guerre finissent par rejaillir dans la partie préservée du monde pour qui le pétrole du désert est bienvenu mais pas toujours les gens.
Et ce sont les effets de l’anarchie de guerre : escalade de la violence, brutalisation des mœurs, folie sectaire, terrorisme, faim, désespoir, analphabétisme, expulsions. L’horrible attaque à la bombe en Turquie le souligne une nouvelle fois : les retombées se rapprochent. Le déploiement d’instincts nationalistes et la pulsion de participation à la spirale de la violence font partie de la logique de guerre. Les minables attaques contre les réfugiés à Cottbus, Chemnitz et Dresden en témoignent.
Hourra, hourra, la fiancée de fer ! Nos ancêtres chantaient la gloire de l’épée lorsqu’ils sont entrés en jubilant dans la Première guerre mondiale. Quand ils en sont revenus, ils chantaient une autre chanson. La guerre est à coup sûr douloureuse, souvent mortelle. Il serait temps de s’en souvenir». (Johannes M. Fischer Lausitzer Runschau 12 octobre 2015).
Je lis que parmi les arguments de soutien à Angela Merkel, Winfried Kretschmann, le Ministre-président vert du Bade-Württemberg utilise le suivant : Steve Job, le fondateur de Apple a lui-aussi des racines syriennes et peut-être se trouvera-t-il un jour dans un garage au fond d’une vallée de la Forêt noire un Steve Job local pour fonder une entreprise mondiale. Les Verts allemands ont de curieux rêves. Et surtout celui de former une future coalition gouvernementale avec le parti de la chancelière.
Le vainqueur du prix du livre allemand décerné à l’occasion de la grand messe du livre à Francfort sur le Main est Frank Witzel pour un roman qui porte un titre à rallonge proportionnel sans doute au nombre de pages : «Die Erfindung der Roten Armee Fraktion durch einen manisch depressiven Teenager im Sommer 1969» (L’invention de la Fraction armée rouge par un adolescent maniaco-dépressif en été 1969). 829 pages.

Mardi / Mercredi

A Eppendorf, dans la ville natale de Heiner Müller puis Frankenberg où son père fut maire après la guerre. L’impression d’être encore un peu au temps de la RDA. Eppendorf est un ancien centre industriel dont il ne reste rien qu’une certaine nostalgie. Nostalgie aussi d’un passé minier. De cette histoire ne restent que quelques vieilles cartes postales décorant le salon de chasse kitsch de l’hôtel Prinz Albert. Autour apparaissent des paysages qui font penser à la Suisse. Nous sommes en Saxe dans les monts métallifères.
La radio annonce que le groupe parlementaire de Die Linke change de tête. L’héritier de la RDA , Gregor Gisy, qui reste député passe la main à un couple – une décision de congrès avait imposé la parité -, Sarah Wagenknecht, femme d’Oscar Lafontaine et Dietmar Bartsch quasi inconnu. Elle dit qu’il ne faut pas opposer les réfugiés et les pauvres d’Allemagne. Certes, il ne faudrait pas. La question est cependant plus large. L’ensemble des salariés va être sous pression d’un coté d’une main d’œuvre que l’on accueille à bras ouverts dans l’espoir qu’elle sera moins chère et plus souple surtout si le gouvernement cède aux pressions pour l’assouplissement du salaire minimum et de l’autre sous la pression de l’automatisation que l’on fait semblant de ne pas voir arriver. Significativement le directeur de l’agence pour l’emploi est devenu aussi celui de l’agence pour l’immigration. On ne saurait être plus clair.
A la même radio, une autre nouvelle fait état de 1,6 millions d’enfants pauvres dans la riche Allemagne.

Où l’on reparle de PEGIDA .

Le procureur de la République de Dresde a ouvert une enquête contre X pour trouble à l’ordre public en raison de la présence dans la manifestation, lundi soir parmi les quelque 9000 personnes de deux potences destinées l’une à la chancelière Angela Merkel, l’autre au vice-chancelier Sigmar Gabriel (SPD). Elles sont présentées comme le témoignage d’un durcissement du mouvement PEGIDA (= patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident). Comme le souligne le quotidien local, Freie Presse, il s’agit du plus grand mouvement de protestation depuis les grandes manifestations contre les lois Harz en 2005.
Référence intéressante. La Saxe nous rappelle en effet que c’est le pays où est née – et morte lors des grandes manifestations à Leipzig contre les lois Hartz – la sociale démocratie allemande. Elle survit encore dans le cœur des nombreux bénévoles qui s’efforcent de bien accueillir les réfugiés. Pour le reste, le SPD au niveau de sa direction court après A. Merkel alors que les élus locaux ne sont pas loin de penser comme Horst Seehoofer, le dirigeant de la CSU baravoise, principal opposant à la chancelière qui réclame la fixation d’une limite supérieure pour le nombre de réfugiés et le retour d’un contrôle aux frontières. Il a obtenu la mise en place de zones de transit à l’image de ce qui se passe dans les aéroports.
Mais ceci ne suffit pas à expliquer cela.
Le durcissement évoqué se traduit par les attaques personnelles insultantes et va jusqu’à demander la sécession de l’État de Saxe. Le mouvement PEGIDA que l’on croyait en reflux a retrouvé une certaine vigueur avec l’arrivée massive de réfugiés sur l’air de : on vous l’avait bien dit. A Plauen, ils étaient 5000 sur un mode plus policé mais au contenu identitaire proche mettant plus en évidence les préoccupations de couches moyennes n’hésitant pas à s’en prendre aux multinationales.
Pour le directeur de la Centrale de Saxe pour la formation politique, Frank Richter, les manifestations sont l’expression d’une crise de confiance dans le système politico-médiatique. Mais cela vaut pour l’ensemble de l’Allemagne.
En Saxe, le nombre de retraités pauvres augmente. C’est en partie dû aux difficultés rencontrées pour trouver du travail après la chute du mur et la réunification allemande.
Les responsables de PEGIDA entendent en quelque sorte «fêter» le premier anniversaire des premières grandes manifestations de leur mouvement. Les médias les y aideront. Il se passe en Allemagne, sur ce plan, des choses que nous connaissons en France. Les «talk shows» invitent des gens dans l’espoir qu’ils tiendront des propos qui feront scandale pour ensuite prolonger l’audience en commentant le scandale qu’ils ont eux-mêmes organisé.

Jeudi

Première neige. Il fait un temps à ne pas mettre un touriste dehors. Je ne suis pas touriste. Augmentation des cotisations sociales pour l’assurance maladie. Cela concerne les salariés uniquement, la part patronale reste inchangée. C’est une recommandation des experts faisant passer à 15,7 % (+0,2) du salaire brut le taux de cotisation. Reste que chaque caisse pourra en décider.
Merkel perd son crédit dans les sondages.
Gare de Leipzig

La gare de Leipzig

Les gares se transforment de plus en plus en d’immenses centres commerciaux. Ici, à Leipzig, trois étages de galeries marchandes. Elles offrent une demi-heure de connexion wi-fi gratuite sans inscription.

Vendredi

Les mesures gouvernementales adoptées au Parlement confirment le durcissement des conditions d’accueil des immigrés, la fermeture de l’Allemagne en direction des Balkans – l’Albanie, le Kosowo et le Montenegro sont décrétés pays sûrs et donc ne pouvant justifier d’une demande d’asile -, la décision d’expulser plus vite ceux qui «n’ont pas vocation à rester», en cas de refus de départ volontaire, la date de l’expulsion ne sera plus communiquée aux personnes concernées, le maintien plus long dans les centres de rétention qui passe de 3 à 6 mois, moins d’argent et plus de prestations en nature pour les nouveaux arrivants. Le gouvernement débloque quelque 10 milliards d’euros.

Cottbus

Je me rends à Cottbus. Manifestations et contre-manifestations sont annoncées pour le milieu de l’après midi. La semaine dernière une flash-mob organisée par le parti neo-nazi NPD, parti légal en Allemagne avait rassemblé 400 personnes à proximité d’un foyer d’accueil de réfugiés. La police était arrivée juste à temps pour les bloquer. Le NPD avait à nouveau appelé à manifester, réussissant à rassembler cette fois plus largement encore et à surpasser le nombre de personnes qui se sont déplacées en faveur d’une empathie envers les réfugiés. Quand j’arrive à la gare de Cottbus, je ne trouve pas encore de manifestants mais déjà de nombreux policiers. Bon, il reste une ½ heure avant le début du défilé. A l’heure où il devrait démarrer arrive la logistique. Elle est assurée par die Linke.
Manif Cottbus1
Parallèlement, débute dans un quartier de la ville, Saxendorf, un ensemble d’immeubles plutôt bas et rénovés autour d’un supermarché discount, une fête de solidarité. Devançant le cortège encore en chemin, j’y arrive au moment où le ministre de l’économie (SPD) du Land de Brandebourg s’apprête à prendre la parole.

Cottbus Fête 1

Cottbus Fête 2

Je comprends alors qu’il y a solidarité et solidarité. Celle des partis au pouvoir ne se conçoit pas tout à fait de la même façon. Dans le cortège, il y a des jeunes et des anciens. Entre les deux ça manque un peu. Il y a énormément d’indifférence aussi.

Manif Cottbus2

Aucun être humain n’est illégal dit la banderole.
Dans la rue, un homme ironise sur le fait que les réfugiés, il faille désormais les appeler les nouveaux allemands.
Le dévouement des bénévoles est émouvant. Dans les reportages, peu d’entre eux ne s’expriment au delà de leur engagement humanitaire. En voici une cependant, bénévole sur le pont depuis des semaines à Moabit qui ose dire qu’ «il n’y a pas d’humanité dans la politique du gouvernement».

Samedi

Il est 9 heures du matin. Sur le marché de Cologne. Un homme poignarde la candidate aux élections municipales qui ont lieu le lendemain. Henriette Reker était responsable de l’accueil et de l’intégration des réfugiés à la mairie. Elle était candidate sans parti soutenue par la CDU , les Verts et le FDP (Parti libéral) pour la magistrature contre le maire sortant social-démocrate. Frank S. son agresseur est un chômeur de longue durée de 44 ans, bénéficiaire, si l’on peut dire, des lois Hartz IV qui légalisent la pauvreté au travail. On lui prête un passé avec des accointances  nazies.  Il dit avoir agi pour sauver la communauté de l’afflux de réfugiés.

Wir schaffen das / Yes we can / Podemos

Angela Merkel a encore accordé un interview. Au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung cette fois, à la veille de son voyage en Turquie. Elle y révèle pleinement ce que l’on pourrait appeler son léninisme. Selon Lénine, en effet, «la substance même, l’âme vivante du marxisme» est «l’analyse concrète d’une situation concrète». C’est ce qu’elle pratique. Elle a tout de même fait ses études supérieures en RDA. Il en reste quelque chose. J’en retiens surtout la réponse tardive à une question qu’elle semblait ne pas avoir comprise lors de son entretien télévisé et qui portait sur le devenir de l’Allemagne.
«Comme chancelière, il est de mon devoir de me confronter avec tous les soucis et toutes les questions. Je plaide cependant pour que nous nous attelions avec courage et assurance aux tâches à résoudre. Notre République fédérale a un solide fondement : la Loi fondamentale (la constitution), l’économie sociale de marché, notre appartenance à l’Union européenne, à l’Otan, la sécurité d’Israël. Ces piliers nous porteront toujours et chacun de ceux qui viennent chez nous et y jouit de la liberté d’exercer sa religion et d’exprimer son opinion doit accepter ces fondamentaux. Nous l’imposeront à tous ceux qui seront nouveaux chez nous ».
Autrement dit, ils peuvent venir, ils ne changeront pas l’Allemagne. Elle est immuable. Voire. On peut même espérer le contraire. L’Allemagne accueillera 800 000 réfugiés. Si la question de l’immigration n’est pas nouvelle, ce qui l’est c’est son ampleur soudaine. Angela Merkel a immédiatement reconnu le fait comme imparable, il faut le dire. Admettant qu’elle ne pouvait retenir le flux, elle a fait de l’accueil un impératif moral. Elle y a fait face avec le slogan wir schaffen das (nous pouvons le faire) variante allemande du yes we can de Barak Obama ou du podemos espagnol. Si on peut le faire, la logique veut que la question du comment ne se pose pas. Puisqu’on le peut. Beaucoup de gens ne comprennent cependant pas cela ni que ce qui était impossible socialement devienne soudain possible sur le plan  humanitaire. Ce différentiel pose un problème politique auquel elle ne répond pas. Pas plus qu’elle ne répond à la crise du symbolique. Elle libère un espace sur sa droite occupé par l’aile bavaroise de la démocratie chrétienne et par l’AfD, l’Alternative pour l’Allemagne que les sondages créditent à nouveau de 7 % des voix malgré les excès des manifestations PEGIDA dont elle apparaît de plus en plus comme le bras politique. Une partie de la gauche est absorbée par le travail humanitaire et indisponible pour du travail politique. La politique qui consiste à dire qu’il n’y a pas d’alternative qu’Angela Merker partage avec quelques nuances avec le parti social-démocrate organise la fin du politique au sens où elle interdit tout débat possible sur des choix qui ne sont plus que techniques et en apparence neutres. Elle permet à l’extrême droite d’occuper dangereusement le terrain de l’alternatif.

Nausée 2

La seconde nausée provient comme la première du même hebdomadaire die Zeit (édition du 15 octobre 2015) mais elle a une source française : Hillel Rapoport, professeur du Centre d’économie de la Sorbonne, propose un mécanisme de répartition des réfugiés reposant sur trois étapes. D’abord selon le principe adopté par la Commission européenne des quotas par pays. Ensuite il devrait être possible estime-t-il, d’échanger ces quotas contre de l’argent selon le modèle de l’achat/vente d’émissions de CO2. Les réfugiés n’acceptant pas n’importe quel pays ils seraient tirés au sort dans une liste de préférences. Les pays aussi pourraient établir des préférences. Ne serait-il pas plus simple de rétablir un marché aux esclaves ?
PS Entre temps le  personnage a expliqué cela dans le journal Le Monde

Comment sauver la social-démocratie ?

Quelques pontes de la sociale-démocratie – 5 en tout, auxquels se sont joints le deuxième jour des dirigeants syndicaux- se sont rencontrés à Vienne en Autriche rapporte die Zeit. Il y avait là le chancelier autrichien, le premier ministre suédois, Sigmar Gabriel du SPD allemand, Martin Schulz, président du Parlement européen et Manuel Valls. Ils ont chaud aux fesses. Les responsables de la situation se nomment Tsipras, Iglesias et Corbyn qui eux ont repris le flambeau des fondateurs de la sociale-démocratie alors que la vieille sociale-démocratie va d’échec en échec. Je résume l’article. La bande des cinq veut changer cela à défaut d’avoir entrepris quoi que ce soit jusqu’à présent. Ils n’osent même plus ne serait-ce que se poser quelques grandes questions sans même parler d’y répondre. Francois Hollande n’est nulle part ailleurs que là où était son prédécesseur : aux côtés d’Angela Merkel. Quant à Sigmar Gabriel, l’hebdomadaire écrit : malgré l’absence de suspicion de fricoter avec les staliniens qui existait du temps de la guerre froide, la vieille sociale démocratie n’arrête pas de se tirer dans le pied .
«Et personne d’autre ne fait cela mieux que l’initiateur de la rencontre des cinq, Sigmar Gabriel. A peine le chef du SPD s’est-il positionné comme européen modèle qu’il se lance dans le populisme : que les Allemands veuillent le grexit et Gabriel y pousse les Grecs. Les Allemands ont-ils peur de trop de réfugiés et Gabriel réclame qu’on en limite le nombre. Ils veulent que l’on coopère avec les Russes et Gabriel réclame la fin des sanctions – et conforte ainsi les positions de sa gauche. Le combat entre gauches pragmatiques et gauches nostalgiques pour l’âme de la sociale démocratie durera autant que Gabriel et ses camarades laisseront absent ce que les électeurs apprécient : une attitude conséquente. Autre chose qui du voodoo (incantations d’envoûtement)».

Les réfugiés, une chance pour l’Allemagne ?

L’ouverture des frontières est une chance pour l’Allemagne et conforte son rôle d’avant garde économique en Europe, estime-t-on du côté de la Deutsche Bank qui répond cette semaine à l’économiste Hans Werner Sinn qui réclamait une limitation du flux des réfugiés. Pour des néo-libéraux, il est clair que tout ce qui trouble le confort d’une population est une bonne chose.
«Les coûts de l’intégration sont un judicieux investissement dans l’avenir .(…) Les société multiculturelles sont plus vivantes, plus flexibles, plus innovantes, plus adaptatives, plus aptes aux changements ».
Il y a tout à craindre d’une population vieillissante qui a peur du changement. Son poids politique grandissant figera le pays. Dans le cas contraire, grâce à ce que fait bouger l’immigration, l’Allemagne retrouvera aussi à côté de son pouvoir économique sa place centrale en Europe dans le domaine de la science et de la culture. Dit en résumé David Folkerts-Landau chef économiste de la Deutsche Bank. Un argumentaire parfaitement idéologique quoiqu’il s’en défendrait. Pour ces gens-là, les idéologues ce sont toujours les autres. La perte de repères se fait pour bien d’autres raisons, dues notamment à l’incurie des pouvoirs publics face aux bouleversements technologiques, que l’arrivée de réfugiés ayant eux aussi perdu les leurs. Sous-entendre en plus que les gens ne veulent pas bouger est insultant au moins pour cette partie de la population qui a vécu l’effondrement de la RDA et subit la privatisation quasi mafieuse du pays.

Dimanche

Dans le train de retour, soudain cette annonce : «L’arrivée de notre train en gare centrale de Berlin est retardée car tous les rails sont occupés». Mystères de la logique ferroviaire 2
Dîner d’un hamburger à la choucroute. Si si. Ils l’ont appelé King Elvis. Malgré cela c’était plutôt bon. Je recommande l’endroit un peu insolite.
Élections fédérales en Suisse. Sous la poussée de la droite nationaliste, la Suisse est encore plus à droite qu’elle ne l’était déjà. Cela va encore compliquer les relations avec l’Union européenne. J’en avais déjà un peu parlé ici.

Lundi 19 octobre 2015

Henriette Reker est sauve. Elle a survécu à son agression et a été élue maire de Cologne avec 52,66 % des voix contre 32 % au SPD. Le Parti, une formation satirique atteint 7,22% des voix. Mais la vraie donnée de ces élections est que malgré l’attentat, seuls 40 % des électeurs se sont rendus aux urnes. Il n’y a pas plus claire expression de la défiance envers la politique.
Pendant tout ce temps, l’affaire de la tricherie de Volkswagen révèle toute son étendue. C’est tout un système qui est corrompu. Mais en Allemagne cela ne concerne pas la politique. Enfin jusqu’au jour où… A propos de Volkswagen (VW), que l’on me permette de me citer :
 Pourtant Volkswagen  dont l’émirat du Qatar vient de prendre une part de 17 %, tout comme Porsche, Opel, Mercedes font partie de ces « utopies » occidentales particulièrement allemandes qui s’effondrent. Wolfgang Engler nous le confirme :
« L’ancienne Allemagne fédérale a toujours étroitement lié  démocratie et progrès économique autour de grandes entreprises. On pensait que ce serait éternellement indissociable. L’épreuve consistant à maintenir les vertus démocratiques dans les conditions d’un défi économique manifeste et de la disparition de quelques phares de la conscience collective est devant nous ».
C’était  dans le Monde Diplomatique en ….. 2009, 20 ans après la Chute du mur.
Ce qui frappe aujourd’hui, 25 ans après la réunification allemande, c’est la manière hautement symptomatique pour notre époque dont le tant vanté savoir-faire allemand est annihilé par un logiciel conçu pour truquer les externalités négatives produite par l’industrie automobile et transférées à la société chargée d’en supporter les conséquences.  La puissance publique ayant renoncé à ses fonctions de contrôle. Un récent commentaire de la  Frankfurter Allgemeine Zeitung signalait à quel point VW était devenu une entreprise où régnait le mensonge. Cela n’empêche pas les salariés de faire corps avec ses dirigeants même quand ceux-ci partent avec une substantielle retraite. Il est vrai que VW est l’entreprise allemande dans laquelle le syndicat IG Metall est le plus impliqué.
Autre idole de la conscience collective en Allemagne, le football est secoué par la question : Le conte de fée de la Coupe du monde de 2006 en Allemagne a-t-il été acheté ? Pour contrer la candidature de l’Afrique du Sud.
Au cours d’une promenade nocturne dans les rues de Berlin, je découvre cette enseigne sur la façade du KW Institute for Contemporary Art dans l’Auguststraße qui permet de conclure avant le retour au pays en ouvrant sur une question peut-être pleine d’avenir : Ton pays n’existe pas. Peut-être en effet n’existe-t-il pas autrement que comme un devenir.
Libia Castro & Ólafur Ólafsson, DEIN LAND EXISTIERT NICHT, 2013 (aus der laufenden Kampagne YOUR COUNTRY DOESN’T EXIST, seit 2003), Leuchtreklame, 190 x 700 cm, Installationsansicht, Courtesy Libia Castro & Ólafur Ólafsson

Libia Castro & Ólafur Ólafsson, DEIN LAND EXISTIERT NICHT, 2013 (aus der laufenden Kampagne YOUR COUNTRY DOESN’T EXIST, seit 2003), Leuchtreklame, 190 x 700 cm, Installationsansicht, Courtesy Libia Castro & Ólafur Ólafsson

PS
Ils étaient 20 000 à Dresde à la manifestation PEGIDA à se prétendre être le peuple et à crier leur hostilité à Angela Merkel en réclamant des expulsions. 14-15000 étaient venus souhaiter la bienvenue aux réfugiés. Pour l’occasion les institutions culturelles de la ville avaient éteint leurs lumières. Parmi elles la Manufacture de verre de Volkswagen. Au nom du respect de l’État de droit.
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Plaidoyer pour Luc Grün et son atelier par Cédric Aria

Luc Grün, originaire de Sarreguemines, ancien enseignant de physique, érudit et polyglotte, est, comme on le lit, une figure “haute en couleur” de Riquewihr, en Alsace, où depuis des décennies il se consacre à la peinture. Visité des Français comme des étrangers qui passent par la ville pittoresque, l’artiste en serait presque réduit à une attraction de plus, paragraphe de guide touristique entre la Tour des voleurs et la cave dégustative de la maison Hugel. Oui mais voilà. Depuis des années, Grün cause un malaise dans les milieux bien-pensants des environs avec ses idées profanes mais surtout avec son atelier littéralement hors normes, sorte de vieille caravelle échouée sur un grand récif corallien antillais. Ses peintures semblent comme émerger de strates de tubes, de journaux, de boîtes, de postes de radio bousillés – tout un bazar qui ne fait pas dire amen au pompier, ou tout au moins est-ce le prétexte que ses détracteurs ont trouvé pour le presser de partir. Les choses se sont précipitées récemment avec une inspection des locaux de Grün conduite sous l’autorité du préfet et la production d’un procès-verbal instruisant, en clair, de le vider. Ce serait évidemment détruire la chair et la psyché du ressui de Luc Grün, ainsi qu’un symbole du vieux Riquewihr, mais est-ce là ce qu’il faut défendre d’abord ? À travers l’atteinte à la liberté du créateur, à l’espace de création lui-même, en vérité nous sommes tous atteints – sous couvert de sécurité, c’est la normalisation et l’intolérance à l’art (et l’artisanat) de tout un chacun qui nous guettent. Luc Grün n’est pas un arlequin, un personnage, c’est un homme, et c’est de lui dont il est question dans cette courte prose et ces quelques vers.

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Plaidoyer pour Luc Grün et son atelier
par Cédric Aria

C’est une lueur. Une lueur dans la nuit blanche et translucide que sont désormais les allées touristiques de Riquewihr – comme des modèles de sécurité et de performance, ceux-là mêmes qui gentrifient la planète tout entière comme un cancer écrasant spontanéité, créativité et histoire… Cet atelier de Luc Grün, c’est une lueur soudaine, une pinède au coeur de Marbella, un château d’artiste qui à son dam n’est plus pour les badauds qu’une attraction parmi d’autres – une vitrine et son acteur pour animer la ville-musée.
Comment voudrait-on que l’atelier d’un artiste qui crée ou que le bureau d’un chercheur qui cherche soient en ordre ? La vie elle-même, parole de biologiste, c’est une lutte incessante contre l’entropie. Toute l’énergie de la cellule participe de sa survie contre les forces qui la désagrègent, à faire entrer en elle ce qui est voué à se disperser. Ainsi en est-il de la créativité. Non seulement ne s’encombre-t-elle pas de balayer sa propre écume, mais elle est intrinsèquement une pulsion qui désassemble la vision consensuelle et rigide du monde pour lui opposer une alternative, parfois une correction. Qu’y a-t-il d’étrange à ce que cet effort de déconstruction se matérialise chez celui qui le cultive ?
Vouloir débarrasser l’atelier de Grün, c’est échanger la liberté de l’esprit créatif contre la perfection dystopique de la société de l’ignorance et du mensonge, cette idéologie vendue comme une commodité par les maîtres à penser du marché unique et de la monoculture des masses serviles. C’est donner un peu plus d’avance au cauchemar anglo-saxon dont malheureusement je connais toute l’étendue d’euphorie, de misère et de vanité.
Quel est le vrai danger de santé publique ? Le feu hypothétique qui prendrait dans l’atelier du peintre, ou bien la pollution des eaux et de l’air, la surexploitation des terres et le traitement chimique des aliments ? Ces derniers phénomènes sont causés par les mêmes princes du profit qui en aval imposent l’illusion d’un monde des plus propres et des plus sûrs.
Laissez Luc Grün faire ses années d’être humain en paix. Vous savez en observant les tendances que personne à Riquewihr ne vous empêchera de le remplacer par un autre magasin avec une autre bonne âme bien rangée et dont l’unique talent sera de compter les billets.
Laissez la dignité colorée de Luc Grün vous déborder encore un peu dessus.
Des grains de poussière comme des étoiles
constellent le sang qui les anime –
les épouvantails de mon grand champ,
où je fais pousser des arcs-en-ciel sauvages.
Ils dorment ensemble, entre les arbres, entre les dunes,
ils causent, les géants mangent les petites dames,
les mômes se perdent, souvent, et les démons,
dans l’agitation de la ville toujours adolescente,
allument, parfois, une étincelle…
C’est vrai que dans le pavillon sans colombages,
blotties sous des coussins de nylon
parfumés d’ersatz de menthe et de vanille,
deux colombes roucoulent le réquisitoire de Prométhée…
Mais qu’importe ! Que le feu vienne !
Qu’il emporte tout, et je vois déjà la toile cendrée
planer en mille plumes chromatiques,
la suie comme une gouache ébène
retravailler le buntsandstein fade en clair-obscur
et faire de la Cène du winstub un Caravage…
Ah ! Qu’elle vienne la flamme rousse !
Hollandaise comme une Gogh,
lécher mes nénuphars et mes cadavres,
mes chapeaux, mes impers, mes paratonnerres,
mes trucs, tout mon Escher de brique-à-Braque !
Qu’elle vienne, l’aube…je l’attends depuis
mon premier dessin, une fleur-oiseau sur le sein de ma mère –
depuis mon premier amour, une pomme à grosses joues
qui virevoltait dans le ciel pascal…
Je l’attends sagement, l’aube fumante,
elle sentira le muscat et le chef-d’œuvre,
un peu le munster et l’échalote, aussi,
un peu la soupe au kirsch de la Großmü’ta
qui s’essuyait les pieds sur mes canevas.
Et je serai là, sur mes guiboles trémulantes,
offert tout crasseux à la lumière pâle
caressant les fesses vosgiennes,
et je me ferai un pinceau de quelques poils de barbe
pour tracer à l’huile de ruine
un dernier bourgeon.
Cédric Aria
Cédric Aria paléontologue à Toronto et poète partout est né à Mulhouse en 1987. De lui est annoncé pour le mois  de novembre, aux édition Hybris, un recueil de poèmes Des viscères sur l’autel du bonheur. Chez le même éditeur est paru  auparavant une nouvelle, La terreur. Lien diffuseur
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(Re)Lectures de MarxEngels (2) : Marx à l’envers Marx à l’endroit

La plus ancienne édition de ma bibliothèque date de 1935. Il y en a eu d'autres avant

 A la fin du chapitre 2 du Manifeste du Parti communiste, MarxEngels se demandent : Que se passera-t-il, dans la société future, «les antagonismes des classes une fois disparus dans le cours du développement, et toute la production concentrée dans les mains des individus associés » ?
Et répondent :
« À la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous ».
Karl Marx et Friedrich Engels : Manifeste du Parti communiste (1848) Traduction de Laura Lafargue. Dernières lignes du chapitre II : Prolétaires et communistes
La phrase a un air d’évidence même si l’on peut s’étonner de l’absence de dialectique entre le
chacun et le tous, et pourtant…. Même ceux qui pouvaient lire MarxEngels dans leur langue d’origine, l’allemand ont pu s’y tromper. Je fais appel ici au témoignage du poète est-allemand Stephan Hermlin qui, dans son essai poétique et autobiographique Crépuscule, montre comment on peut projeter dans un texte l’inverse de ce qui y figure, au point de produire un stupéfiant contresens sur le rapport de l’individu et du collectif. Après avoir évoqué ses lectures d’enfance, notamment les Mille et une nuits auxquelles il attribuait une tendance à « placer la dimension contextuelle au dessus de ce qui était réellement rapporté » et donc « à lire dans un texte un autre texte », il écrit :
 «A treize ans, j’ai lu par hasard le Manifeste communiste. Cette lecture a eu plus tard des conséquences. Ce qui me séduisit fut d’abord le grand style poétique, ensuite, le ton résolu de ce qui est dit. Le fait de l’avoir lu plusieurs fois au fil des ans, deux douzaines de fois certainement, fait partie des conséquences. Dans trois pays, j’ai entendu des cours sur le Manifeste par mon professeur Hermann Dunker. Dunker, qui était capable de réciter l’œuvre par cœur du premier au dernier mot, faisait partie de ces gens qui n’existent plus et qui parlaient encore de la théorie marxiste avec des larmes d’émotion dans les yeux. L’œuvre célèbre me conduisit à des écrits plus difficiles, plus volumineux de la littérature marxiste, mais je revenais toujours à celle-là. Depuis longtemps déjà, je croyais la connaître exactement, lorsque, aux environs de ma cinquantième année, j’ai fait une étrange découverte. Parmi les phrases qui m’étaient devenues évidentes depuis longtemps, il s’en trouvait une qui disait : La vieille société bourgeoise avec ses classes et ses oppositions de classes est remplacée par une association, où le libre développement de tous est la condition du libre développement de chacun. Je ne sais pas quand j’ai commencé à lire cette phrase de cette façon. Je la lisais ainsi et elle signifiait ça pour moi, parce qu’elle correspondait alors à ma conception du monde. Quel ne fut pas mon étonnement, voire mon épouvante, lorsque, bien des années plus tard, je m’aperçus qu’en réalité la phrase voulait dire exactement le contraire : …où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous.
Il était clair pour moi que, là aussi, j’avais pour ainsi dire lu dans un texte un autre texte, que j’y avais lu mes propres représentations, ma propre immaturité; mais ce qui là-bas pouvait être permis, ce qui pouvait même être offert, parce que le mot faisait allusion à d’autres mots, à l’inexprimé, était ici absurde parce qu’il y avait dans ma tête une connaissance, une prophétie. Un soulagement se mêlait cependant à mon épouvante. Soudain était apparu à mes yeux un écrit que j’avais longtemps attendu, que j’avais souhaité».
Stephan Hermlin : Crépuscule (Abendlicht) (Editions Les Presses d’aujourd’hui – Galllimard Trad. Eugène Guillevic et Colette Zennadi-Albertini  pages 27/28)
Il resterait à déterminer dans quelle modalité s’inscrit le renversement c’est à dire dans quelle conception préexistante s’opère le renversement. Il n’est d’ailleurs pas le seul aspect. Il reste une dimension que Stephan Hermlin n’évoque pas. En restant sur la même citation se pose aussi la question des conditions de l’individuation, c’est à dire ce qui me permet de devenir ce que je suis, et, en association avec d’autres, de construire un nous. MarxEngels parlent d‘association, d’individus associés.
Sur cette question, je fais appel à Bernard Stiegler :
«L’échec historique du communisme aura été son incapacité à penser l’association, c’est à dire son renoncement à lutter contre la prolétarisation comme perte de savoir et sur les courts-circuits dans la transindividuation qui sont évidemment caractéristiques du totalitarisme bureaucratique stalinien, tout comme ils le sont de la totalisation des conduites par le marketing : ce n’est que sur la manière de dissocier que le capitalisme et le communisme se seront distingués – ce que les marxistes situés hors du stalinisme et contre lui n’auront jamais su critiquer au fond, parce qu’ils auront toujours confondu prolétarisation et paupérisation.
Dans le monde communiste, cette dissociation a conduit de manière intrinsèque et structurelle à la négation totalitaire des structures d’existence, ce qui pendant longtemps n’a pas été le cas du capitalisme, en particulier lorsqu’il a su combiner fordisme et keynésianisme. Le capitalisme a longtemps favorisé la constitution de dispositifs de motivation fondés sur ces structures d’existence au contraire du communisme, structures qu’il a cependant captées, exploitées et finalement détruites, mais par rapport auxquelles il a été efficace, et a même constitué une nouvelle économie libidinale et de nouvelles perspectives de sublimation, à l’inverse de la dissociation communiste ».
Bernard Stiegler : Pour une nouvelle critique de l’Economie politique (Galilée 2009 pages 84 et 85)
Je reviendrai dans une autre (re)lecture de MarxEngels sur le concept central chez Stiegler de prolétarisation comme perte par transfert à la machine de savoir faire, savoir vivre et savoir tout court (savoir conceptualiser, théoriser), perte étendue à l’ensemble de la société ainsi que sur les notions liées d’association/dissociation qui reposent sur le fait que les hommes sont des individus techniques. Je me contenterais ici d’insister encore sur la manière dont l’URSS a foncé tête baissée – c’est le cas de le dire – dans le taylorisme et le fordisme. Le hasard des lectures fait que je viens de lire un livre de témoignage sur Brecht, Der Dichter und die Ratio. Erinnerungen an Bertholt Brecht (Suhrkamp), qui évoque et documente les relations d’amitiés et d’échanges intellectuels entre Fritz Sternberg, un théoricien marxiste et l’homme de théâtre et poète allemand. Dans un entretien radiophonique qui a eu lieu à Cologne en 1929, Brecht fait cette stupéfiante déclaration :
«La fabrique fordiste est d’un point de vue technique, une organisation bolchévique, elle ne convient pas à l’individu bourgeois mais colle bien mieux à la société bolchévique».
Taylor héros du travail soviétique. Le fordisme et le taylorisme ont servi d’idéologie «progressiste» à l’est comme à l’ouest. Faut-il dès lors s’étonner que l’on lise Marx à l’envers ?
Heiner Müller, dans l’intervention à la télévision que j’ai récemment évoquée, disait que la fin de la RDA n’était pas l’échec de Marx mais l’échec d’une tentative de contredire Marx.
Précédente (Re)Lecture de MarxEngels : Le(s) spectre(s)

 

 

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Heiner Müller : J’aurais préféré que l’on réunisse la Thuringe à l’Italie, la Saxe à la France…..

Il y a 25 ans, s’est opérée l’unification des deux Allemagnes issues de la Seconde guerre mondiale. Le Mitteldeustcher Rundfunk a récemment diffusé à cette occasion un documentaire fait d’un collage de différentes émissions de débats qui ont eu lieu à la télévision entre la Chute du Mur en 1989 et la réunification qui aura lieu à marche forcée et sera effective moins d’un an plus tard, le 3 octobre 1990. Les émissions, nouveauté à l’époque, réunissaient à chaque fois des Allemands de l’Est et de l’Ouest. En la voyant, j’ai eu le plaisir de retrouver un Heiner Müller en pleine forme, prenant comme  à son habitude  le contre-pied radical du courant dominant sans toutefois casser l’ambiance et en mettant les rieurs de son côté. J’ai choisi trois extraits d’une émission qui avait été diffusée par le Hessischer Rundfunk, le 18. Mai 1990.
Heiner Müller :
J’aurais préféré que l’on réunisse la Thuringe avec l’Italie, la Saxe et la France, le Mecklembourg avec l’Angleterre, cela aurait été une bonne chose et aurait bien plus amusé les gens à long terme. Actuellement c’est terrible, nous avons d’abord à faire à une colonisation. Je ne peux qu’espérer qu’Hitler avait raison quand il affirmait que le peuple de l’est s’est avéré le plus fort mais je ne sais pas comment cela peut fonctionner.

 

Heiner Müller :
La seule chose qui a échoué c’est une tentative de contredire Marx. Elle a commencé en 1917 et s’achève aujourd’hui. On pourra à nouveau relire Marx, on ne le fera pas dans l’immédiat mais cela redeviendra intéressant.

 

Heiner Müller
L’ensemble de l’Europe de l’Est fonctionnait selon la loi du ralentissement. C’est d’ailleurs peut-être une erreur de croire que les révolutions dans l’histoire sont des facteurs d’accélération, elles étaient peut-être au contraire toujours des tentatives d’arrêter le temps. En 1871, lors de la Commune de Paris, on a commencé par tirer sur des montres. Tout ce mécanisme de ralentissement a été stoppé et entraîné dans une formidable accélération de sorte que des pans nous sautent au visage. Tout va trop vite. Le tournant (Wende) est arrivé trop tard comme tout arrive toujours trop tard en Allemagne, l’ouverture de la frontière arrive trop tôt. Personne n’y était préparé. Cela crée un vide. On ne sait pas ce qui peut en sortir. Peut-être des choses que l’on croyait oubliées depuis longtemps.
Extraits de Vorher reden wir aber noch! (Teil 2) Deutsch-deutsche Talkshows im Einheitsjahr 1989/90 qu’on peut retrouver ici
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Heinrich Heine : le Rhin est à moi

Dans la suite de la présentation de Heinrich Heine par Laurent Margantin, l’Allemagne en exil, on pourra lire ci-dessous un extrait de la préface au poème Allemagne un conte d’hiver que le poète écrivit en 1843-44 après un voyage de retour en Allemagne. Il répond aux accusations de trahison qui lui ont été faites – on lui a reproché de salir le nid (das Nest beschmutzen), de trahir les siens. Il affirme que tout en restant allemand de langue et de culture, « son » patriotisme est celui de la démocratie qu’il plaçait avec la liberté  au-dessus de la nation,  aspiration dont il créditait l’Alsace et la Lorraine. On  ne peut évidemment plus poser les questions ainsi aujourd’hui mais il est peut-être intéressant de se rappeler qu’on avait pu le faire en appelant à la démocratie universelle. Quand un philosophe comme Jürgen Habermas plaide aujourdhui pour un patriotisme constitutionnel, il ancre probablement, entre autre, là sa réflexion. On se rappellera que l’auteur de La Lorelei était rhénan, natif de Düsseldorf. On peut noter aussi, qu’aux yeux de Heine, l’Alsace et la Lorraine existaient, ce que d’aucuns nient aujourd’hui.
« (…) Je les entends déjà crier de leur grosse voix : Tu blasphèmes les couleurs de notre drapeau national, contempteur de la patrie, ami des Français à qui tu veux livrer le Rhin libre. Calmez-vous; j’estimerai, j’honorerai votre drapeau, lorsqu’il le méritera, et qu’il ne sera plus le jouet des fous ou des fourbes. Plantez vos couleurs au sommet de la pensée allemande, faites-en l’étendard de la libre humanité, et je verserai pour elles la dernière goutte de mon sang. Soyez tranquilles, j’aime la patrie, tout autant que vous. C’est à cause de cet amour que j’ai vécu tant de longues années dans l’exil ; c’est à cause de cet amour que j’y passerai peut-être le reste de mes jours, sans pleurnicher, sans faire les grimaces d’un martyr. J’aime les Français, comme j’aime tous les hommes, quand ils sont bons et raisonnables, et parce que je ne suis pas assez sot et assez méchant moi-même pour désirer que les Allemands et les Français, ces deux peuples élus de la civilisation, se cassent la tête pour le plus grand bien de l’Angleterre et de la Russie, et pour la plus grande joie de tous les gentillâtres et les mauvais prêtres de ce globe. Soyez tranquilles, jamais je ne livrerai le Rhin aux Français, par cette simple raison que le Rhin est à moi. Oui, il est à moi par un imprescriptible droit de naissance, je suis de ce Rhin libre le fils encore plus libre et indépendant. C’est sur ses bords qu’est mon berceau, et je ne vois pas pourquoi le Rhin appartiendrait à d’autres qu’aux enfants du pays. Il faut avant tout le tirer des griffes des Prussiens ; après avoir fait cette besogne nous choisirons par le suffrage universel quelque honnête garçon qui a les loisirs nécessaires pour gouverner un peuple honnête et laborieux. Quant à l’Alsace et à la Lorraine, je ne puis pas les incorporer aussi facilement que vous le faites à l’empire allemand. Les gens de ce pays tiennent fortement à la France, à cause des droits civiques qu’ils ont gagnés à la Révolution française, à cause de ces lois d’égalité et de ces institutions libres qui flattent l’esprit de la bourgeoisie, bien qu’ils laissent encore beaucoup à désirer pour l’estomac des grandes masses. Les Lorrains et les Alsaciens se rattacheront à l’Allemagne quand nous finirons ce que les Français ont commencé, le grand œuvre de la Révolution : la Démocratie universelle ! Quand nous aurons poursuivi la pensée de la Révolution dans toutes ses conséquences, quand nous aurons détruit le servilisme jusque dans son dernier refuge – le ciel ! – quand nous aurons chassé la misère de la surface de la terre, quand nous aurons rendu sa dignité au peuple déshérité, au génie raillé, à la beauté profanée, comme nos grands maîtres, les penseurs et les poètes, l’on dit et l’ont chanté, et comme nous, leurs disciples, le voulons – alors ce n’est pas seulement l’Alsace et la Lorraine, mais la France tout entière, mais l’Europe et le monde sauvé tout entier, qui seront à nous ! Oui, le monde entier sera allemand ! J’ai souvent pensé à cette mission, à cette domination universelle de l’Allemagne, lorsque je me promenais avec mes rêves sous les sapins éternellement verts. Voilà mon patriotisme.[..]
Ce 7 décembre 1844 »
Heinrich Heine
On pourra télécharger sur Oeuvres ouvertes une version du poème de Heine avec la préface dont est extrait le texte ci-dessus
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#Dissémination #webassociation des auteurs
Heinrich Heine, l’Allemagne en exil par Laurent Margantin

La webassociation des auteurs invite chaque mois à une dissémination collective, libre deux fois par trimestre, sur thème plus ciblé le dernier mois. J’ai déjà plusieurs fois participé à des thématiques. Ce mois est sans thème. Je publie avec son accord ce dont je le remercie un texte de Laurent Margantin publié sur son site Oeuvres ouvertes que j’invite une nouvelle fois les lecteurs du SauteRhin à découvrir. L’essai  a été écrit en préface au dossier Heine de la revue Europe consacrée à Heinrich Heine et Nelly Sachs (Août-septembre 2015). Son titre  L’Allemagne en exil montre une sorte de grand écart que fait  le poète entre l’Allemagne et l’Allemagne séparées par la France
Isidor Popper : Heine à l'époque de son voyage en Allemagne (1843/44) L'original se trouve à l'Institut Heinrich Heine de Düsseldorf
Isidor Popper : Heine à l’époque de son voyage en Allemagne (1843/44)
L’original se trouve à l’Institut Heinrich Heine de Düsseldorf
Il est devenu courant de célébrer l’identité complexe de Heinrich Heine : enfant de l’Aufklärung et dernier poète romantique, esprit à la fois ironique et mélancolique, écrivain juif de langue allemande exilé en France, impossible de « fixer » Heine, de le ramener à une seule identité, même sur le plan littéraire, car il fut à la fois poète, prosateur, journaliste, essayiste, auteur de ballet. Né à Düsseldorf d’un père négociant en textile et d’une mère issue d’une famille de banquiers, il défendit pourtant, dans de nombreux écrits, les idéaux révolutionnaires de son temps et se préoccupa du sort du peuple, au point de devoir quitter l’Allemagne pour des raisons politiques. Les nombreuses facettes de sa personnalité, ses multiples talents, cette « identité complexe » qu’on ne cesse de brandir pour en souligner la modernité ont souvent été exploités par ses adversaires pour le présenter comme un esprit léger, versatile, sans profondeur, dont il faudrait se méfier. Pourtant, il nous semble qu’en situant Heinrich Heine au milieu des tensions propres à son époque, on peut au contraire être frappé par la constance de ses idées et par sa rigueur morale, supérieures à celles de nombre de ses contemporains [1].
Quand Goethe meurt en 1832, Heinrich Heine a déjà publié les Tableaux de voyage et surtout les poèmes du Livre des chants qui deviendra un « livre culte » pour le public allemand, un peu à la manière des Souffrances du jeune Werther dans les années 1770. En deux publications, Heine accède à la célébrité, et peut passer pour le digne successeur du maître de Weimar. Mais en 1832, il vit déjà à Paris, en exil. Dans les Reisebilder, il a réglé ses comptes avec la noblesse allemande, composée de « despotes en miniature ». Le ton de ses écrits, autant en vers qu’en prose, est radicalement nouveau, révolutionnaire, dans une Allemagne recroquevillée sur elle-même. S’il a rencontré Goethe quelques années plus tôt lors de son voyage dans le Harz, il le critique autant pour son légitimisme que pour la tyrannie qu’il exerce dans le champ littéraire au nom d’un principe qu’il est temps de renverser, « l’idée d’art » fondée sur une objectivité à laquelle il faut désormais opposer « l’empire de la subjectivité la plus sauvage ». Aux yeux de Heine, Goethe symbolise la situation politique de l’écrivain allemand : au service du duc Carl August à Weimar depuis des décennies, il vit à l’écart des luttes de son temps, et conçoit l’art comme un domaine à part, coupé des réalités sociales. Il est temps que le poète s’engage pleinement dans son époque, en son nom propre.
Ses attaques ne visent pas que Goethe, dont il respecte malgré tout le rejet du nationalisme et le panthéisme de nature spinoziste (et surtout, c’est un grand poète qu’il sait défendre dans sa recension du livre de Menzel sur la littérature allemande). Dès ses premiers écrits, Heine a déclaré la guerre à cette Allemagne aristocratique, réactionnaire de la période du Vormärz (de 1815 à 1848), opposée à toute forme de changement social et politique, Allemagne défendue et même représentée par la plupart des écrivains de son temps. « Romantique défroqué », Heine est conscient du rôle qu’il peut jouer dans l’avènement d’une littérature allemande libérée du romantisme qui, sur le plan politique, n’avait d’autre projet que de réactiver les valeurs de l’Allemagne médiévale. Heine ignore la sympathie éprouvée par les premiers romantiques (Novalis, mais surtout Friedrich Schlegel) pour les idéaux républicains, et s’attaque à la vision idyllique, idéalisée de ce courant littéraire exposée par madame de Staël dans son De l’Allemagne paru en 1814. Le ralliement des romantiques à la Sainte-Alliance et leur silence à propos des décrets de Karlsbad de 1819 instaurant la censure de la presse et de l’édition font d’eux les ennemis du mouvement libéral favorable à une constitution républicaine. Dans son Ecole romantique, Heine lance une violente charge contre eux, convertis à la religion catholique, « soutien du despotisme ». Qu’il s’agisse de Görres, répandant la « haine des Allemands contre les Français », comparé à une « hyène tonsurée », ou bien de Schelling, devenu professeur de philosophie à Munich, accusé d’avoir renoncé à toute forme de pensée critique et de servir la « propagande catholique », c’est une Allemagne où les écrivains et les philosophes sont entièrement au service du pouvoir en place que dénonce Heine. Dans leurs œuvres, écrit-il, « aucun esprit libre ne souffle, n’y gémit que l’obéissance tremblante aux puissances supérieures de l’ordre », ordre à la fois religieux et politique. La violence de la critique s’appuie sur une analyse extrêmement profonde de la situation historique de son pays. « A cette époque, en Allemagne, écrit-il dans son introduction à l’édition française des Reisebilder, l’oppression politique avait établi un mutisme universel ; les esprits étaient tombés dans une léthargie de désespoir, et l’homme qui, alors, osa parler encore, dut se prononcer avec d’autant plus de passion qu’il désespérait de la victoire de la liberté, et que le parti de la prêtrise et de l’aristocratie se déchaînait davantage contre lui » [2]. Cet écrasement des esprits épris des idéaux de la Révolution française était le résultat d’un long processus dont Heine avait une conscience aigüe. Dans son Histoire de l’Allemagne, Heinrich August Winkler note que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, proclamée par l’Assemblée nationale française le 26 août 1789, avait recueilli une adhésion enthousiaste en Allemagne. Mais, dans un second temps, un écrivain influent comme Christoph Martin Wieland qui avait soutenu la Révolution, estima dès octobre 1789 que l’Assemblée nationale « allait beaucoup trop loin dans ses usurpations, qu’elle se comportait de manière injuste et tyrannique, qu’elle remplaçait par un despotisme démocratique le despotisme aristocratique et monarchique » [3]. En janvier 1793, lorsque la Convention condamna Louis XVI à mort, voici ce qu’écrivit Wieland : « Ce qui s’est passé en France ne peut et ne doit pas nous servir de modèle, mais doit servir de mise en garde aux princes » . Alors qu’elle avait enthousiasmé les esprits allemands au début, la Révolution française était devenue le symbole d’une insurrection populaire pouvant mener tout un pays à un déchaînement de violence et au chaos. Les libéraux allemands défendirent alors un autre modèle : celui de la « réformation ». En 1799, le ministre prussien Karl Gustav von Struensee faisait remarquer à un Français : « La révolution que vous avez faite de bas en haut se fera en Prusse lentement, de haut en bas. (…) Dans quelques années, il n’y aura plus de classes privilégiées en Prusse ».
Quarante ans après la Révolution française, Heine constatait pourtant que rien ne s’était passé, que la presse avait été même bâillonnée, que régnait chez les partisans de la liberté une « léthargie de désespoir ». Le discours sur la réformation politique d’une Allemagne qui avait été déjà réformée sur le plan religieux par Luther avait davantage « endormi » les esprits libéraux qu’elle ne les avait portés vers l’action. Puisque le changement devait venir d’en haut, des autorités politiques elles-mêmes, il suffisait d’attendre. Un historien comme Rudolf Stadelmann a en effet défendu la thèse que cet « idéal de la Révolution d’en haut avait donné à l’Allemand le sentiment qu’il n’avait besoin d’aucun produit d’importation pour maintenir l’ordre chez lui » . Finalement, les libéraux faisaient le jeu des souverains qu’ils prétendaient vouloir renverser en refusant l’idée que la Révolution française puisse constituer un modèle.
Heine était parfaitement conscient de l’impasse dans laquelle l’opposition politique s’était elle-même mise, et il analysait avec une acuité proprement saisissante ce qui empêchait justement le passage de l’Allemagne à la démocratie. Il y avait selon lui plusieurs facteurs, dont l’un était quasiment anthropologique, et qui conduisit les Allemands au désastre un siècle plus tard : une certaine culture de l’obéissance si enracinée en chaque individu qu’elle rendait impossible toute révolution. Nul mieux que Georges-Arthur Goldschmidt n’a analysé l’assujettissement politique de ceux-là même qui attaquaient et traquaient Heine prônant au contraire la complète autonomie de parole et de pensée du citoyen. Il nous invite notamment à lire ces lignes de son essai De la France où sont distingués royalisme allemand et républicanisme français, tous deux irréconciliables (malgré le désir qu’avait Novalis de les unir dans ses Aphorismes politiques) : « Le royalisme d’un peuple consiste par essence en ceci : qu’il respecte les autorités, qu’il croit aux personnes qui représentent ces autorités, et que dans cette confiance il est attaché à la personne elle-même. Le républicanisme d’un peuple consiste par essence en ceci que le républicain ne croit à aucune autorité, qu’il ne respecte au plus haut point que les lois seules, qu’il exige constamment de ses représentants qu’ils rendent compte, et les considère avec méfiance et les contrôle ». Heine se rangeait ainsi du côté de la France et ne pouvait être que considéré comme un traître par ses compatriotes, de plus en plus nombreux à sombrer dans la haine des juifs et des « démagogues français ». Entre la majorité des Allemands de son temps dressés depuis l’enfance à être des sujets soumis à une autorité (Obrigkeit) autant spirituelle que politique, et Heine, rêvant d’une Allemagne où vivraient des citoyens libres grâce à une constitution qui leur garantirait les mêmes droits, la tension était devenue tellement vive que le poète pouvait à juste titre se sentir physiquement menacé, au point de devoir quitter à jamais son pays natal.
Dans l’Introduction aux Lettres de Kahldorf sur la noblesse qui avait précipité son départ pour Paris car il y exprimait son soutien inconditionnel à la révolution de juillet 1830 en France (« Voilà que le coq gaulois a chanté pour la seconde fois, et le jour se lève pour l’Allemagne »), il développait une thèse intéressante, selon laquelle « la philosophie allemande n’est rien d’autre que le rêve de la Révolution française ». Pendant leur long sommeil, les philosophes allemands avaient rêvé 1789, les Français avaient donc accompli le rêve allemand : « La rupture avec l’ordre établi et la tradition s’est ainsi effectuée pour nous dans le royaume de la pensée, tandis que les Français la réalisaient dans le domaine de la société (…), Kant fut notre Robespierre » [4]. C’était désormais au tour des Allemands de passer à l’action et de rompre avec l’ordre féodal. Fallait-il pour cela recourir à la violence, le désordre et le chaos étaient-ils inéluctables, comme nombre de défenseurs de l’ordre établi le prétendaient en Allemagne, afin de décourager les velléités de changement ? Heine essayait d’envisager une révolution pacifique, portée par un peuple formé aux idées nouvelles par une presse libre, la seule cause de la violence révolutionnaire en France ayant été à ses yeux la censure et l’absence d’instruction imposées par la monarchie à ses sujets. En Allemagne cependant, comme dans d’autres pays, une chasse était organisée contre les idées libérales, et la meute était lancée contre les partisans de l’émancipation, meute dont Heine fut la principale victime. Mais l’attaquait-on seulement pour ses idées politiques ?
Dans un discours retentissant prononcé à la Paulskirche de Francfort sur le Main le 9 novembre 1992 [5], le philosophe Manfred Frank déclara qu’en Allemagne « la réaction avait été toujours plus forte que la démocratie », et que le nazisme avait été rendu possible par l’incapacité du peuple allemand à faire sa propre révolution. Celle-ci aurait pu permettre l’apparition d’une véritable citoyenneté, au-delà du nationalisme au nom duquel les Allemands avaient, plusieurs fois dans leur histoire, stigmatisé les « étrangers » n’appartenant pas à leur communauté conçue comme la préservation d’une existence entre soi d’individus unis par une même race. Il réagissait ainsi aux attaques contre les foyers de demandeurs d’asile qui venaient de se produire dans plusieurs villes d’Allemagne, trois ans après que la réunification du pays avait eu lieu, suite aux manifestations dont le slogan avait été : « Nous sommes le peuple », slogan exprimant une conception archaïque de la nation qui n’était pas nouvelle. Au même moment, Jürgen Habermas défendait, lui, un « patriotisme constitutionnel » qui prenait ainsi tout son sens en raison du passé : il s’agissait pour lui d’inventer une Allemagne où aucun citoyen ne pourrait être exclu du jour au lendemain au nom d’une « différence » liée à sa couleur de peau, son origine ou sa religion.
Heine ne fut pas seulement censuré et attaqué en raison de ses idées politiques, mais dans son être même, parce qu’il était juif. En 1819, plusieurs villes d’Allemagne comme Würzburg, Francfort-sur-le-Main, Hambourg et Heidelberg, mais aussi certains villages furent le lieu d’explosions antijuives, les Hep-Hep-Krawallen : le petit peuple des artisans et des commerçants s’attaquaient à leurs concurrents juifs, tandis que les adversaires conservateurs du libéralisme se servaient de cette judéophobie pour s’opposer à l’émancipation des juifs en les associant systématiquement à l’opposition politique en Allemagne. Heine fut à plusieurs reprises la cible de violentes attaques antisémites, révélatrices de la nature fondamentalement criminelle des discours antilibéraux qui s’étaient développés, et annonciatrices d’autres discours et d’autres crimes du vingtième siècle. Le critique Wolfgang Menzel s’illustra notamment en dénonçant la « tendance française, résolument antinationale » de la Jeune Allemagne [6]. Il fournit à l’appareil d’Etat « les slogans et les mots d’ordre qui allaient être réemployés dans les décrets d’interdiction » de décembre 1835. Heine ne se priva pas de contre-attaquer en faisant de Menzel le « dénonciateur » un des meilleurs représentants de cette Allemagne qui, derrière une façade libérale, cachaient en vérité une haine des juifs, des Français et de tous les progressistes, un nationalisme agressif et dangereux.
Dans son livre consacré à Heine, Ludwig Marcuse évoque la violence propre à plusieurs de ses écrits où « sont conservés les scalps de ses ennemis personnels ». « Heine ne critiquait pas, écrit encore Marcuse, il frappait avec la parole et voulait du sang » [7] . Cette violence littéraire que ses ennemis et parfois même ses amis lui reprochèrent n’était pas gratuite : il savait exactement ce qu’il faisait, et qui il avait en face de lui, des hommes de pouvoir (même Metternich le lisait), des hommes dangereux qui le menaçaient de représailles. Il faut donc saluer le courage de Heine et d’autres auteurs de la Jeune Allemagne dont quelques-uns furent emprisonnés, et comprendre ce que l’écriture du poète avait de particulier et de surprenant pour l’époque, en raison de l’engagement politique qui la soutenait. Désireux de rompre avec le style objectif et froid du Goethe de la période classique, Heine écrit dans un allemand vif, alerte, moqueur, et il veut que l’auteur soit sans cesse en prise avec le présent et les événements autant personnels que collectifs. Il n’y a pas d’un côté la littérature, se caractérisant par sa noblesse, et de l’autre l’histoire en cours et la politique, indignes d’être évoqués dans un écrit littéraire, mais une écriture moderne qui s’alimente directement à ce qui agite l’époque, au ton parfois journalistique tout en restant lyrique, ce qui lui donne cette énergie stupéfiante pour les contemporains habitués à la poésie intemporelle, marmoréenne de Goethe. Heine le note lui-même : « Le crime qu’on me reprochait n’était pas ma pensée, mais mon écriture, mon style. Mon ami Heinrich Laube a un jour qualifié ce mien style de poudre explosive littéraire » [8].
Dès ses premiers textes publiés en 1822, les Lettres de Berlin, il n’évoque pas les lieux et le quotidien à distance, mais il est plongé dans la foule, constamment en mouvement, et s’adresse à quelqu’un à qui il fait découvrir la ville, dans un dialogue permanent. « N’attendez de moi aucun système », écrit-il, en ajoutant : « Je parlerai aujourd’hui des bals masqués et des églises, demain de Savigny et des histrions qui vont à travers la ville en de curieux cortèges, après-demain de la galerie Gustiniani, et puis à nouveau de Savigny et des histrions. L’association des idées doit toujours régner » . Le monde de Heine, c’est cette Allemagne vivante, diverse, composée de différentes classes, aux origines mêlées, ce n’est jamais une idée, une identité, et c’est ce pays qu’on ne peut arrêter à une nation purement fantasmée qu’il faut faire vivre dans une littérature nouvelle, radicalement différente parce qu’elle n’est plus fondée sur des normes esthétiques immuables, mais sur la seule subjectivité de l’auteur, dont les réflexions et les émotions sont en continuelle variation. Cette Allemagne du mélange et du mouvement évoquée par un esprit lui-même pris dans le flux des observations et des événements rapproche en fait Heine de la première génération romantique, celle de Friedrich Schlegel et de Novalis, qui concevaient l’esprit comme un principe aérien, instable, ironique, en allemand witzig  [9]. Dans les Grains de pollen, on peut lire par exemple : « Le Witz, en tant que principe des affinités est en même temps la menstruum universale. Des mélanges witzig sont par exemple juif et cosmopolite, enfance et sagesse, brigandage et générosité, vertu et hétairie, excès et manque de jugement dans la naïveté, et ainsi de suite infiniment » . Il semble en effet que l’écriture de Heine, si sévère avec les romantiques de son temps, doive beaucoup à l’esprit cosmopolite et ouvert au mélange de leurs aînés. C’est à cette Allemagne-là que les réactionnaires et nationalistes contemporains de Heine tournèrent hélas le dos.
Plusieurs écrivains allemands venus après lui ont parfaitement saisi le rôle décisif qu’a joué Heine dans la fondation d’une Allemagne politique et littéraire en rupture totale avec celle qui l’avait précédée. Et ceux-ci ont une expérience en commun : celle de l’exil. Qu’il s’agisse de Hannah Arendt, de Theodor W. Adorno, de Ludwig Marcuse, de Thomas Mann, de Georges-Arthur Goldschmidt, tous ont dû un jour quitter l’Allemagne parce qu’ils en avaient été exclus en raison de leurs opinions ou tout simplement parce qu’ils étaient juifs et risquaient d’être à leur tour pourchassés, comme d’autres Juifs à l’époque de Heine. Comme lui, ils ont affirmé et défendu la seule Allemagne qui méritait d’exister à leurs yeux : républicaine, cosmopolite, ouverte à la liberté de pensée hors de tous les cadres imposés par l’Etat et la religion.
Jacques Le Rider ouvre son livre L’Allemagne au temps du réalisme sur les années 1848/49 et sur la désillusion de Heine qui « n’admettait pas que les libéraux allemands eussent sacrifié leurs anciennes revendications sociales et démocratiques à leurs aspirations à l’unité nationale et pactisé avec la réaction » [10]. Dans des pages prophétiques de Sur l’histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne, il avait donné sa vision de ce qu’il pourrait advenir d’une Allemagne portée par son ivresse nationale : « On verra apparaître des kantiens qui même dans le monde phénoménal ne voudront entendre parler d’aucune piété et dévasteront impitoyablement par la hache et par le glaive le sol même de notre existence européenne, pour en extirper les dernières racines du passé » [11]. Sans doute Thomas Mann songea-t-il souvent à ces pages lors de son exil américain, tandis qu’il écrivait le Docteur Faustus en associant l’effondrement mental de son personnage principal, le musicien Leverkühn, à la chute de l’Allemagne nazie que Heine avait présentée comme son pire cauchemar.
Pourtant, l’auteur des Esprits élémentaires connaissait parfaitement les mythes et légendes germaniques. Dans son avant-propos à De l’Allemagne, il écrivait avoir « cherché à dévoiler dans ce livre ce que le peuple allemand possède de plus intime et de plus national, et en quoi s’exprime pour ainsi dire toute son âme rêveuse et forte à la fois » [12]. Il aimait passionnément son pays natal et, même en exil, il continua à y vivre en écrivant dans sa langue maternelle. Avec lui, de nombreux immigrés apprirent à exister dans cette Allemagne rêvée, qui naîtrait peut-être un jour, cette Allemagne de l’exil que Christa Wolf découvre dans l’un de ses derniers livres, Ville des anges, ce « New Weimar sous les palmiers » que des émigrés allemands comme Thomas Mann, Bertold Brecht ou Adorno, parmi tant d’autres, avaient fait surgir à Los Angeles pendant la Seconde guerre mondiale. « Un dense réseau de culture allemande s’était installé dans cette ville au cours des années 30 », écrit-elle, à la recherche de livres publiés par certains auteurs allemands oubliés. Et c’est là, dans une librairie d’occasion, qu’elle se souvient de « cette phrase, composée en caractères gothiques dans un cadre noir accroché au mur » : « J’avais jadis une belle patrie ». « Je sais aujourd’hui, continue Christa Wolf, que c’est de Heinrich Heine. Comment un poème de Heine était-il arrivé chez ma grand-mère ? J’avais jadis une belle patrie. / Le chêne / Y poussait si haut, les violettes s’inclinaient doucement. / C’était un rêve. – Le nom du poète figurait-il sous le texte ? Sans doute pas. Un émigré, lui aussi. Qui avait lui aussi le mal du pays ».
Pendant deux siècles, Heine a été associé à ce Heimweh ressenti par toutes celles et tous ceux qui, pour diverses raisons, ont dû fuir l’Allemagne. Encore aujourd’hui, on ne peut lire son œuvre sans y retrouver ce mouvement profond qui devait mener les Allemands épris de liberté à leur pays, celui où ils pourraient enfin vivre en paix.
Laurent Margantin,
préface au numéro Henri Heine-Nelly Sachs
de la revue Europe, août-septembre 2015
Voir le texte sur son blog
[1Voici ce qu’écrit Georges-Arthur Goldschmidt : “Au vrai, et il suffit de le lire, on remarque rapidement à quel point sa pensée va en ligne droite, à quel point tout est déterminé et mené par la même cohérence et la même continuité intérieures.
[2Vorreden zur französischen Ausgabe der Reisebilder, Frankfurt am Main, Heinrich Heine Werke, zweiter Band, herausgegeben von Wolfgang Preisendanz, Insel Verlag, 1968, p.501.
[3Cité par Heinrich August Winkler, Histoire de l’Allemagne, le long chemin vers l’Occident, Paris, Fayard, 2005, p.45. Le 10 octobre, suite à des violences populaires à Versailles, l’Assemblée signe un décret désignant Louis XVI non plus Roi de France, mais Roi des français.
[4Heinrich Heine Werke, vierter Band, herausgegeben von Wolfgang Preisendanz, Insel Verlag, 1968, p. 20.
[5« Parallelen zum 9. November 1938 sind nicht zu übersehen. Der Phi¬lo¬soph Man¬fred Frank warnte in der Frankfurter Paulskirche vor einer An¬pas¬sung des Grund¬ge¬setzes an die vox populi », in : Frankfurter Rundschau vom 12. Novem¬ber 1992, S. 17/8.
[6« Les écrivains rassemblés dans la Jeune Allemagne étaient ceux qui, au sein d’un Etat obéissant à l’idéologie de la Restauration, réclamaient une liberté et un droit à l’autodétermination dans les questions politiques, religieuses et morales. Dans leurs écrits, ils traitaient des grandes questions de l’époque afin de pouvoir ainsi dynamiser le débat sur l’Etat, l’Eglise et la société. Ils se comprenaient comme les héritiers de la tradition progressiste de l’histoire culturelle allemande, d’une ligne qui partait du réformateur religieux, Luther, conduisait ensuite au philosophe éclairé, Kant, et au promoteur d’une littérature nationale, Lessing, pour aboutir finalement à l’analyste critique de l’époque contemporaine, Börne. Leur déclaration de guerre s’adressait aux hommes politiques du système de la Restauration et à leurs auxiliaires » (Michael Werner & Jan-Christoph Hauschild, Heinrich Heine, une biographie, Paris, Seuil, 2001, p.281)
[7Ludwig Marcuse, Heinrich Heine, Melancholiker, Streiter in Marx, Epikureer, Diogenes Taschnebuch, 1977 (1969).
[8Cité in : Michael Werner & Jan-Christoph Hauschild, Heinrich Heine, une biographie, Paris, Seuil, 2001, p.285.
[9« Il n’y a pas de Witz dans les âmes sereines. Le Witz est l’expression d’une perte d’équilibre : il est à la fois la conséquence de cette perte et en même temps le moyen du rétablissement. La passion a le Witz le plus fort. L’état de dissolution de tous les rapports, le désespoir ou la mort spirituelle sont le plus terriblement witzig ». (Notre traduction)
[10Jacques Le Rider, L’Allemagne au temps du réalisme, Paris, Albin Michel, 2008, p.24.
[11Traduction de Jean-Pierre Lefebvre, Paris, éditions de l’Imprimerie nationale, 1993, p.205.
[12De l’Allemagne, avant-propos écrit pour l’édition de 1855.
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(Re)Lectures de MarxEngels : 1. Le(s) spectre(s)

Brouillon du Manifeste du Parti communiste

Brouillon du Manifeste du Parti communiste

Puisqu’il faut tout reprendre depuis le début, je commence ici une nouvelle série consacrée aux grands penseurs allemands que furent Friedrich Engels et Karl Marx. Je l’ai tagué (Re)Lectures de MarxEngels. Il y aura les deux, des lectures et des relectures – relectures aussi au sens de réinterprétation – en faisant appel à différents lecteurs et relecteurs notamment Jacques Derrida, Stephan Hermlin, Heiner Müller et Bernard Stiegler. Et je commence, je dirais presque comme il se doit, par le Manifeste du Parti communiste et son célèbre incipit.
 «Ein Gespenst geht um in Europa – das Gespenst des Kommunismus. Alle Mächte des alten Europa haben sich zu einer heiligen Hetzjagd gegen dies Gespenst verbündet, der Papst und der Tsar, Metternich und Guizot, französiche Radikale und deutsche Politzisten»
«Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont groupées en une sainte alliance pour traquer ce spectre, le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux français et les policiers allemands»

Lever de rideau

Que vient faire cette histoire de fantômes dans un manifeste ?
Jacques Derrida dans Spectres de Marx s’arrête à cette entrée en matière qu’il qualifie de «lever de rideau»
« j’ai relu le Manifeste du parti communiste. Je l’avoue dans la honte : je ne l’avais pas fait depuis des décennies – et cela doit bien trahir quelque chose. Je savais bien qu’un fantôme y attendait, et dès l’ouverture, dès le lever du rideau ».
Trahir. Cela doit bien trahir quelque chose. On peut interpréter cela de deux manières, d’une part comme une façon de dire cela (me) révèle quelque chose (la peur du fantôme?) et d’autre part comme l’expression d’un sentiment de trahison (un oubli de Marx ?).
Il m’est arrivé de le rejeter un moment confondant Marx et les marxistes. Or, la hantise de Marx était qu’il put y avoir des marxistes.«Tout ce que je sais a-t-il écrit, c’est que je ne suis pas marxiste». Mais j’y suis revenu. A moins que ce soient MarxEngels les revenants.
Derrida :
«Exorde ou incipit : ce premier nom [spectre] ouvre donc la première scène du premier acte Ein Gespenst geht um in Europa – das Gespenst des Kommunismus. Comme dans Hamlet, le prince d’un Etat pourri, tout commence par l’apparition du spectre. Plus précisément par l’attente de cette apparition »
L’attente ? Qui attend quoi ?
MarxEngels n’ont pas écrit que les puissants d’Europe ont une peur obsessionnelle d’une force en devenir appelée communisme au point d’organiser des battues, des lâchers de chiens dans leur chasse à courre –Hetzjagd – pour conjurer leur obsession, non, ils nous parlent d’une histoire de fantôme. Ils ont écrit «un spectre hante l’Europe», au présent comme si c’était toujours encore le cas aujourd’hui et de manière intemporelle, non datée. Sont temporelles et datées les puissances. Elles passent, on peut en rallonger la liste y compris y associer les pays du socialisme dit réel, le spectre semble hanter toujours. Cette hantise est-elle constitutive de l’Europe se demande Derrida ? Le Gespenst, le fantôme, geht herum. Il hante. L’expression allemande pour dire la hantise tend à suggérer en même temps que ce spectre se promène, geht herum, tourne autour voire fait des détours. Le fantôme circule. Dans Hamlet de Shakespeare, il apparaît en différents endroits, il se promène, il entre et sort. Il est même un moment sous terre. Il ne se contente pas d’apparaître, il bouge l’animal, il entraîne.
Shakespeare :
Another part of the platform.
Enter GHOST and HAMLET
Dans un autre coin de la terrasse,
entrent le Spectre et Hamlet
Enter GHOST and HAMLET devient dans la traduction de A.W. Schlegel ; Der Geist und Hamlet kommen. On pourrait comprendre qu’ils entrent ensemble mais Yves Bonnefoy traduit : Entre le spectre suivi de Hamlet. C’est justifié par la première réplique de la scène dans laquelle Hamlet dit : Où me conduis-tu ? Parle, je n’irai pas plus loin. Il faut les rappeler à l’ordre de temps en temps ces fantômes même quand c’est, comme pour Hamlet, celui du père et ne pas se faire balader.
Gespenst est classiquement traduit pas fantôme. Le spectre est «apparition fantastique, généralement effrayante, d’un mort, d’un esprit  dit le dictionnaire. Le fantôme est aussi une apparition fantastique, un être surnaturel ? Les deux peuvent être des revenants : esprit d’un(e) défunt(e) censé revenir de l’autre monde pour se manifester aux vivants sous une apparence humaine. La langue allemande utilise alors plutôt le terme Wiedergänger. En examinant les différentes traductions allemande et française de Ghost dans l’oeuvre de Shakespeare, on s’aperçoit que spectre, esprit Geist, fantôme sont interchangeables. Yves Bonnefoy utilise aussi le mot  ombre. Il ne viendrait cependant à l’idée de personne de traduire : «un fantôme hante l’Europe, le fantôme du communisme».

Que le spectre se manifeste !

Cela veut-il dire que l’image du communisme qu’ont les puissants est fantasmée ? Ils s’en sont fait un conte, ein Märchen, précise le Manifeste quelques phrases plus loin. Le fantasme est constitutif de leur volonté hégémonique. «La hantise appartient à la structure de toute hégémonie» écrit Derrida. A l’époque du Manifeste, rappelle-t-il, le spectre  «était redouté comme communisme à venir». C’est une promesse de futur mais «déjà reconnue comme une puissance»(MarxEngels) qui alimente la peur de la sainte alliance européenne des nantis. Et depuis ce qu’il est convenu d’appeler l’échec du communisme bien qu’il n’ait jamais existé ? Les pouvoirs donnent l’impression de continuer à croire au retour possible du spectre et de vouloir le conjurer comme si eux savaient qu’il est toujours potentiel. Et les autres européens ? En attente ?
La transformation qu’opère MarxEngels par rapport à Shakespeare est de passer du fantôme d’un personnage et pas n’importe lequel celui du père, au spectre d’une idée, ou d’un ensemble d’idée, le communisme.. Comment passe-t-on du spectre esprit au spectre de l’esprit ? En s’incarnant ? Marx n’a-t-il pas dit que les idées deviennent force matérielle en s’emparant des masses ? Le Manifeste a précisément été écrit pour que le spectre sorte du fantasme et se ….manifeste.
Rendre visible les fantômes, pourrait-être une idée à retenir. Et des fantômes ce n’est pas ce qui manque.
Et l’esprit du manifeste lui-même ? Il a, peut-être comme tout livre, quelque chose de fantômal tantôt absent, tantôt présent dans son esprit, ou présent c’est à dire lisible, actuel dans certains de ses passages, effacé dans d’autres. On y trouve aussi l’ombre de son auteur. L’idée maîtresse du Manifeste, Friedrich Engels l’attribue exclusivement à Marx.
Elle consiste en ceci  :
«la production économique et la structure sociale qui en résulte nécessairement forment à chaque époque historique la base de l’histoire politique et intellectuelle de cette époque ; que par suite (depuis la dissolution de la primitive propriété commune du sol), toute l’histoire a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre classes exploitées et classes exploitantes, entre classes dominées et classes dominantes aux différentes étapes de leur développement social ». (F. Engels Préface de 1883)
Les nombreuses éditions du Manifeste du Parti communiste ont donné lieu à de nombreuses préfaces de MarxEngels eux-mêmes. Dans celle de 1872, par exemple, au bout d’une énumération de ce qu’il faudrait réécrire, ils semblent regretter de ne plus pouvoir le faire : «Cependant le Manifeste est un document historique que nous n’avons plus le droit de modifier ».
Derrida :
«À la relecture du Manifeste et de quelques autres grands ouvrages de Marx, je me suis dit que je connaissais peu de textes, dans la tradition philosophique, peut-être nul autre, dont la leçon parût plus urgente aujourd’hui, pourvu qu’on tienne compte de ce que Marx et Engels disent eux-mêmes (par exemple dans la Préface de Engels à la réédition de 1888) de leur propre «vieillissement» possible et de leur historicité intrinsèquement irréductible. Quel autre penseur a-t-il jamais mis en garde à ce sujet de façon aussi explicite ? Qui a jamais appelé à la transformation à venir de ses propres thèses ? Non pas seulement pour quelque enrichissement progressif de la connaissance qui ne changerait rien à l’ordre d’un système mais afin d’y prendre en compte, un compte autre, les effets de rupture ou de restructuration ? Et d’accueillir d’avance, au-delà de toute programmation possible, l’imprévisibilité de nouveaux savoirs, de nouvelles techniques, de nouvelles donnes politiques ? Aucun texte de la tradition ne parait aussi lucide sur la mondialisation en cours du politique, sur l’irréductibilité du technique et du médiatique dans le cours de la pensée la plus pensante – et au-delà du chemin de fer et des journaux d’alors dont les pouvoirs furent analysés de façon incomparable par le Manifeste. Et peu de textes furent aussi lumineux sur le droit, le droit international et le nationalisme.
Ce sera toujours une faute de ne pas lire et relire et discuter Marx».
Pour le Manifeste du Parti Communiste, on trouvera aisément des éditions en livre de poche et/ou gratuitement en ligne. Spectres de Marx de Derrida est paru en 1993 aux éditions Galilée. Derrida a également publié une réponse aux critiques de Spectres de Marx dans Marx & Sons(PUF)
La page brouillon manuscrite du Manifest der Kommunistischen Partei provient de l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam. Elle est inscrite au registre de la mémoire du monde (Unesco)
(à suivre)

 

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