La guerre de 14 étape décisive vers les fascismes.

Les lectures du SauteRhin sur la Première guerre mondiale posent quelques jalons d’une réflexion sur ce conflit qui inaugure le siècle et s’y maintient. Il y a eu Le vacarme de la bataille et le silence des archives par Helmut Lethen, La guerre continuée d’Antonin Artaud, La société de guerre vue par Wolfgang Sofsky, Marc Crépon (avec Romain Rolland) : 14-18 et le consentement meurtrier,  Actuelles sur la guerre et la mort de Sigmund Freud.
Aujourd’hui, nous verrons avec Enzo Traverso comment la Première guerre mondiale a constitué une antichambre du national-socialisme
arton28« Tournant historique majeur qui marque l’avènement du XXème siècle, la Grande Guerre a été à la fois un moment de condensation des métamorphoses de la violence du siècle précédent et une ouverture cataclysmique de 1’« âge des extrêmes », avec ses nouvelles pratiques exterminatrices. L’armée tayloriste intégrait les principes d’autorité, de hiérarchie, de discipline et de rationalité instrumentale de la société industrielle moderne et donnait un avant-goût des formes de domination fondées sur la mobilisation des masses, qui trouveront leur apogée sous les fascismes. Les camps pour les prisonniers de guerre furent un maillon indispensable dans la transition du modèle panoptique de la prison disciplinaire vers l’univers concentrationnaire des régimes totalitaires. Avec la guerre industrialisée, la déshumanisation de l’ennemi et sa destruction planifiée connurent un bond en avant décisif sans lequel les pratiques d’extermination du national-socialisme seraient difficilement imaginables. La guerre totale tendait à effacer toute distinction entre militaires et civils – la déportation et l’internement des populations dans les territoires occupés ou des ressortissants des pays ennemis en furent la manifestation la plus évidente – révélant ainsi le lien profond entre guerre et génocides qui deviendra un trait typique du xx- siècle : le génocide des Arméniens fut, en ce sens, aussi bien un produit des contradictions déchirantes d’un État archaïque qu’un résultat de la guerre totale. Cette dernière fut le laboratoire de nouvelles formes de propagande – dont les fascismes ne manqueront pas de tirer la leçon – visant non seulement à la déshumanisation mais aussi, souvent, à la racialisation de l’ennemi. La focalisation de la propagande autour de certains stéréotypes raciaux comme celui de la barbarie innée des « boches» ou encore, plus significatif, celui du « cannibalisme» des troupes noires mobilisées au sein des armées anglo-françaises, est également révélatrice. D’une part, elle souligne le lien entre l’univers mental du colonialisme et celui de la guerre totale; d’autre part, elle donne un petit aperçu de la place centrale qu’occupera le racisme, vingt ans plus tard, dans la conception et dans les pratiques de la guerre nazie pour la conquête du Lebensraum. La condensation de tous ces aspects dans l’expérience de la Grande Guerre en fait un moment de rupture dans l’histoire de l’Europe et une antichambre du national-socialisme. »
Enzo Traverso : La violence nazie / Une généalogie européenne
La Fabrique Editions 2002. Page 111-112
Enzo Traverso qui renoue avec le temps long de l’histoire montre comment le nazisme, loin d’être un phénomène allemand isolé, plonge ses racines dans le XIXe siècle, dans le darwinisme social, dans les massacres des conquêtes coloniales, dans le fordisme et dans les champs de bataille de la guerre de 1914. La généalogie de la violence nazie n’est pas la recherche d’une mythique origine mais celles de prémisses techniques idéologiques et culturelles qui ont connu dans l’histoire des moments de condensations de différents agencements entre des tendances lourdes qui existaient séparément. Celles-ci ne sont donc pas exclusivement allemandes mais sûrement européennes. La Première guerre mondiale est l’un des ces moments qualifié par Traverso de « véritable laboratoire du XXème siècle ».
Heiner Müller voyait dans la bataille de matériel de la Première Guerre mondiale qui fait du soldat au front  « une infime particule de la gigantesque machine de guerre »(Freud) « l’esquisse d’Auschwitz ».
Le prolétaire est alors pour paraphraser Freud « une infime particule de la gigantesque machine… » de production. La discipline des corps et la prolétarisation forment un point commun entre l’ouvrier et le soldat. Sans oublier le prisonnier. Pour Marx, les usines sont des casernes où les ouvriers sont sous les ordres d’officiers et des sous-officiers. On comprend d’ailleurs mieux à partir de là la haine des officiers dans l’armée allemande qui débouchera sur la révolution de 1918. Max Weber, cité aussi par Enzo Traverso voyait dans la discipline militaire « le modèle idéal de l’entreprise capitaliste moderne ». On est passé du taylorisme dans les entreprises à « l’armée fordiste ». La rationalisation des abattoirs incarne l’esprit de ce capitalisme et préfigure les camps d’extermination. Dans Jungle, Upton Sinclair décrit les abattoirs de Chicago comme « l’incarnation d’un monstre à mille museaux piétinant sur un millier de sabots, un Grand Boucher – l’esprit du capitalisme en chair et en os ». Le texte de Sinclair date de 1908. Alfred Döblin dans un roman célèbre paru lui entre les deux guerres, en 1929, Berlin Alexanderplatz, décrit les Abattoirs de Berlin dans leur rationalité géométrique dans une terrible prémonition des camps d’extermination qu’il met d’ailleurs en lien avec les morts de 14-18 :
« Bâtisses d’administration de couleur jaune, un monument aux morts de la Grande Guerre. A droite et à gauche, de longues galeries avec des toitures en verre, ce sont les parcs à bestiaux , les salles d’attente.(…) Des portes se trouvent le long des couloirs, noires ouvertures destinées au passage des bestiaux.Des numéros sur chacune d’elle:26, 27, 28. La salle des bœufs, la salle des porcs, les abattoirs : autant de tribunaux de la mort pour les bêtes. Les coutelas levés ont l’air de dire : tu ne t’en iras pas vivant d’ici ».
Le chapitre s’intitule : « Car il en va de homme comme de la bête / Comme elle meurt il meurt aussi » Et l’adverbe désigne la façon de faire. On peut rappeler que le terme de boucherie faisait partie du langage des combattants et que le roman de Jean Giono s’intitule le Grand troupeau.
Le fordisme , les chemins de fer qui vont de pair avec la nouvelle organisation des territoires, le développement des sciences et des technologies, les conquêtes et l’exploitation des colonies mais aussi
« la formation de nouvelles élites urbaines de type bourgeois et petit-bourgeois qui limitaient les prérogatives encore solides des anciennes couches aristocratiques et devenaient le vecteur des idéologies nationalistes; la contamination du racisme, de l’antisémitisme et des formes traditionnelles d’exclusion par les nouveaux paradigmes scientifique (avant tout darwinisme social) qui réalisaient une synthèse auparavant inconnue entre l’idéologie et la science : toutes ces mutations forment l’arrière-plan de la Grande Guerre, sous-tendent le saut qualitatif tant dans le déploiement que dans la perception de la violence. Elles se mettent en place avant 1914 et constituent les bases matérielles et culturelles des bouleversements que l’Europe connaîtra au cours de la première moitié du xx- siècle ».
Un exemple de combinaison qui deviendra une composante de la «  violence nazie » est empruntée par Traverso à l’analyse de l’impérialisme par Annah Arendt dans les Origines du totalitarisme et concerne la synthèse entre massacre et administration opérée dans les colonies. Annah Arendt développe la notion de « massacres administratifs ordonnés par les bureaucrates coloniaux.
L’absence de parole, l’incapacité de faire le récit de cette guerre ont été relevées par Walter Benjamin. Je reviendrai sur ce silence, cette incommunicabilité de l’expérience. Elle n’est pas seulement due à la difficulté de trouver les mots adéquats mais au fait qu’il n’ y avait pas non plus à qui parler.
«Blessée à son tour par l’ampleur du désastre, la communauté n’a pas été capable d’accueillir ses hommes et de se constituer comme interlocuteur étayant, à même de réintroduire du symbolique là où le registre du réel avait saccagé l’existence des combattants. » Elise Pestre : Préface à l’édition de Walter Benjamin Expérience et pauvreté Petite Bibliothèque Payot.
Aucun espace pour accueillir et être à l’écoute de la souffrance. C’est doublement vrai en Alsace puisque l’on refusait de reconnaître aux combattants qu’ils avaient été soldats allemands et donc vaincus et non français. Les morts même changeaient de nationalité.
La Première guerre mondiale a été un moment de synthèse d’un certain nombre d’agencements qui deviendront des composantes de la « Solution finale ». Il a fallu la défaite et les mensonges sur ses causes pour passer à Hitler et à la violence nazie. La fin de la Première guerre mondiale a produit en Allemagne ce que Hans Magnus Enzensberger appelle un perdant radical. J’aime bien cette notion aussi pour son actualité et son universalité. Dans son livre sur la question, Le perdant radical/ Essai sur les hommes de la terreur, il s’interroge sur ce qu’il se passe quand le perdant radical surmonte son isolement et s’allie à ses semblables :
« À la fin de la République de Weimar, de larges parties de la population se considéraient comme des perdants. Les données objectives sont suffisamment éloquentes; mais la crise économique et le chômage n’auraient probablement pas suffi à propulser Hitler au pouvoir. Il fallait pour cela une propagande qui recourait à un facteur beaucoup plus subjectif : la blessure narcissique infligée par la défaite de 1918 et par le traité de Versailles en 1919. Ce fut aux autres que la plupart des Allemands cherchèrent à attribuer la faute. Ce furent les vainqueurs d’alors, le «complot bolcheviko-capitaliste mondial» et bien sûr les Juifs, éternels boucs émissaires, qui servirent de cibles. Le sentiment intolérable d’apparaître comme un perdant ne pouvait être compensé que par une fuite en avant dans la mégalomanie. […] On est conduit à penser que ce que voulaient profondément Hitler et ses fidèles, c’était moins la victoire que la radicalisation et la perpétuation de leur statut de perdants. Certes, la rage accumulée s’est déchaînée dans une guerre d’extermination sans précédent contre tous ceux qu’ils tenaient pour responsables de leurs propres défaites – il s’agissait d’abord d’anéantir les Juifs et le camp qui avait imposé sa loi en 1919 -, mais ils ne songeaient pas un seul instant à épargner les Allemands. Leur véritable but n’était pas la victoire, mais l’extermination, l’effondrement, le suicide collectif, la fin dans l’effroi ».
Hans Magnus Enzensberger Le perdant radical Essai sur les hommes et la terreur Gallimard
pages 25-26 ;
La question de la continuité d’une guerre à l’autre, ou de l’unicité de cette « guerre civile européenne » pose aussi celle de ce qu’il s’est passé après l’arrêt des combats. Peut-être faudrait-il reprendre ici ce que Peter Sloterdijk avait esquissé dans sa Théorie des après-guerres où il explique les fascismes aussi bien en Allemagne qu’en Italie par « la falsification du résultat réel de la guerre ». Ou, autre esquisse, celle de Robert Musil : « Si la guerre prend fin sans que se réalise aucune idée nouvelle, un poids insupportable continuera à peser sur l’Europe » (Robert Musil Essais Seuil page 343). Une remarque très actuelle.
Comment s’est aggloméré, cristallisé, de manière singulière en Allemagne, ce qui existait ailleurs en Europe ? Le crime accompli, on peut même dire les coupables connus, Enzo Traverso s’emploie à en déconstruire la généalogie. Or :
« On ne peut pas expliquer l’événement singulier d’Auschwitz sans reconstituer ses prémisses historiques, qui sont multiples et tiennent à une dynamique complexe ; l’événement, cependant, n’est pas inclus dans ses conditions. En d’autres termes, l’aboutissement génocidaire du nazisme révèle ses prémisses, mais il n’y est pas réductible. Quelles sont ces prémisses ? Sur le plan culturel et idéologique, l’antisémitisme, le racisme et l’eugénisme ; sur le plan politique, le colonialisme et la contre-révolution ; sur le plan matériel, la prison, la sérialisation des pratiques de mise à mort depuis l’invention de la guillotine, la rationalité administrative, technique et industrielle qui sera mise en oeuvre dans les camps d’extermination ; sur le plan anthropologique, l’accoutumance au massacre durant la Première Guerre mondiale… Or c’est la synthèse entre ces éléments qui crée quelque chose de qualitativement nouveau, qui fait la singularité de l’événement. Il y a bien une généalogie de l’événement, mais ce dernier n’en reste pas moins une rupture ».
Enzo Traverso La mémoire des vaincus
L’auteur prolonge sa réflexion dans un autre livre que je recommande : A feu et à sang / De la guerre civile européenne 1914/1945 (Stock)
La guerre civile qui commence en 1914 n’est pas la première du genre sur le continent. Sommes-nous sûrs d’en avoir fini ?
Enzo Traverso est né en Italie en 1957, il a enseigné les sciences politiques à l’Université de Picardie Jules Verne. Il est professeur de sciences humaines à Cornell University (New York). , iI est l’auteur de plusieurs ouvrages, traduits en une douzaine de langues. Parmi ses derniers travaux, Le Totalitarisme (Seuil, 2001), La violence nazie (La Fabrique, 2002), À feu et à sang. La guerre civile européenne 1914-1945 (Stock, 2007 ; Hachette-Pluriel, 2009). À La Découverte, il a publié Les Juifs et l’Allemagne (1992) et Siegfried Kracauer. Itinéraire d’un intellectuel nomade (1994, rééd. 2006).
Son dernier ouvrage : L’histoire comme champ de bataille / Interpréter les violences du XXe siècle
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S.Freud : Actuelles sur la guerre et sur la mort (1915)

Au déclenchement de la Première guerre mondiale, Sigmund Freud avait offert sa libido à l’Autriche-Hongrie. Fin août 1914 déjà, sa « libido tourne à la rage ». Dans un texte de 1915, il parle de la désillusion et de la modification du rapport à la mort produites par les premiers mois du conflit.
Enseigne du Musée Freud, Berggasse à Vienne

Enseigne du Musée Freud, Berggasse à Vienne

A supposer que l’on veuille tenter comme nous le faisons ici de comprendre quelque chose à la Première guerre mondiale, l’erreur à ne pas commettre serait de se fier exclusivement aux historiens. La plupart d’entre eux ont une curieuse propension à faire fi de l’histoire de la pensée tout comme de l’histoire des arts et de la littérature.
Il y a des choses à penser sur cette guerre. Cela a été fait. Pourquoi l’ignorer ?
C’est pour cela que je continue dans le cadre de ces lectures de la Première guerre mondiale à poser quelques jalons d’une réflexion. Il y a eu Le vacarme de la bataille et le silence des archives par Helmut Lethen, La guerre continuée d’Antonin Artaud, La société de guerre vue par Wolfgang Sofsky, Marc Crépon (avec Romain Rolland) : 14-18 et le consentement meurtrier
Aujourd’hui Sigmund Freud.
Les Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort écrites par Freud datent de 1915, plus précisément de mars et avril 1915. La guerre durait depuis 8 mois. La désillusion qui fera l’objet de sa réflexion a été rapide. Elle est celle de Freud lui-même et de ses contemporains. Au déclenchement de la guerre, Freud avait, dit-il, offert sa libido à l’Autriche-Hongrie.  Et deux de ses fils. Le troisième sera incorporé après la rédaction de l’essai dont il sera question plus loin.
Fin août 1914 déjà, sa « libido tourne à la rage ». Il écrit au psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi :
« Le processus intérieur a été le suivant : la montée d’enthousiasme, en Autriche, m’a d’abord emporté moi aussi. […] J’espérais qu’une patrie viable me serait donnée, d’où la tempête de la guerre aurait balayé les pires miasmes, et où les enfants pourraient vivre en confiance. J’ai mobilisé tout d’un coup […] de la libido pour l’Autriche-Hongrie […] Peu à peu un malaise s’est installé [avec] la sévérité de la censure et le gonflement des plus petits succès[…]. Je vois ma libido tourner en rage, dont on ne peut rien faire »
Cité par Peter Loewenberg : L‘agressivité pendant la Pemière guerre mondiale : l’auto-analyse approfondie de Sigmund Freud Revue germanique internationale
Le titre de l’essai, en allemand Zeitgemässes über Krieg und Tod, choses de saison sur la guerre et la mort souligne que Freud intervient pour ainsi dire à chaud sur un événement qui n’est pas achevé, qui dure encore. Comme une chronique d’actualité. Il y en avait assez pour faire le constat de la désillusion et de la mort de masse. L’essai se décompose en ces deux parties :1) La désillusion causée par la guerre ; 2) notre relation à la mort
Le titre de l’essai, en allemand Zeitgemässes über Krieg und Tod, choses de saison sur la guerre et la mort souligne que Freud intervient pour ainsi dire à chaud sur un événement qui n’est pas achevé, qui dure encore. Comme une chronique d’actualité. Il y en avait assez pour réfléchir à la désillusion et à la mort de masse. L’essai se décompose en ces deux parties :1) La désillusion causée par la guerre ; 2) notre relation à la mort
La désillusion causée par la guerre commence par le constat affligeant et troublant des destructions « de biens précieux communs à l’humanité », on peut pense par exemple à la cathédrale de Reims, et de l’égarement de l’intelligence :
« Pris dans le tourbillon de ces années de guerre, informé unilatéralement, sans recul par rapport aux grands changements qui se sont déjà accomplis ou sont en voie de s’accomplir, sans avoir vent de l’avenir qui prend forme, nous-mêmes ne savons plus quel sens donner aux impressions qui nous assaillent et quelle valeur accorder aux jugements que nous formons. Nous serions tenté de croire que jamais encore un événement n’avait détruit tant de biens précieux communs à l’humanité, égaré tant d’intelligences parmi les plus lucides, si radicalement abaissé ce qui était élevé. Même la science a perdu son impassible impartialité; ses serviteurs profondément ulcérés tentent de lui ravir des armes, pour apporter leur contribution au combat contre l’ennemi. L’anthropologiste se doit de déclarer l’adversaire inférieur et dégénéré, le psychiatre de diagnostiquer chez lui un trouble mental ou psychique. Mais, sans doute, ressentons-nous le mal de ce temps avec une force excessive et n’avons-nous pas le droit de le comparer au mal d’autres temps que nous n’avons pas vécus. »
Dans un texte intitulé Ruines qui lui est attribué et qui est paru en septembre 1914 dans la Correspondance social-démocrate n°112, Rosa Luxemburg souligne avec beaucoup de force l’énorme paradoxe du capitalisme tout à la fois capable de créer des œuvres les plus sublimes pour les détruire ensuite à une vitesse vertigineuse. Et recommencer.
“ Le capitalisme moderne, écrit-elle, fait triompher son chant satanique dans l’actuel ouragan mondial. Il n’y a que lui pour accumuler en quelques décennies autant de richesses scintillantes et les œuvres culturelles les plus brillantes pour les transformer en quelques mois en champs de ruines avec les moyens les plus raffinés. Il n’y a que le capitalisme pour réussir à faire de l’homme le prince des terres, des mers et des airs, un demi-dieu joyeux, maître des éléments pour ensuite le laisser crever dans la misère, dans les débris de sa propre splendeur dans des souffrances qu’il a lui-même produites”.
Freud ne parle pas de la guerre du soldat au front dont il dit qu’il est «  une infime particule de la gigantesque machine de guerre ». Son propos concerne la « misère psychique de ceux de l’arrière ».
Il pose d’abord un droit à condamner les guerres et aspirer à la paix :
« Quand je parle de désillusion, chacun sait aussitôt ce que j’entends par là. Sans avoir besoin d’être un fanatique de la pitié, tout en reconnaissant la nécessité biologique et psychologique de la souffrance pour l’économie de la vie humaine, on n’en a pas moins le droit de condamner la guerre dans ses moyens et ses buts et d’aspirer à la cessation des guerres. »
Comme le note Marc Crépon1, « il n’y a de désillusion que sur le fond d’une illusion qui la précède » Faut-il en parler au singulier ? Je préférerais décomposer cette illusion en différents éléments. Ce n’est pas « La grande illusion » de Renoir. On se souvient qu’à la fin du film les évadés Maréchal (Jean Gabin) et Rosenthal (Marcel Dalio) se séparent sur ces mots : « faut bien qu’on la finisse cette putain de guerre en espérant que c’est la dernière », dit Maréchal. La voilà « la grande illusion » réplique Rosenthal. Les illusions dont parle Freud portent sur les mécanismes de déclenchement des guerres entre nations civilisées, le basculement de la libido des hommes civilisés de l’enthousiasme à la rage. On pensait, dit le fondateur de la psychanalyse, que les guerres provenaient d’écarts entre les conditions d’existence, d’états de sous-développement et de divergences d’appréciation sur la valeur de la vie. Des grandes nations civilisées, on n’attendait pas la guerre mais autre chose :
« Des grandes nations de race blanche régnant sur le monde, auxquelles incombe la direction du genre humain, que l’on savait employées à défendre certains intérêts communs au monde entier, et dont l’œuvre comprend aussi bien les progrès techniques dans la domination de la nature que les valeurs artistiques et scientifiques de civilisation – de ces peuples-là, on avait attendu qu’ils fussent capables de résoudre par d’autres voies les dissensions et les conflits d’intérêts »
Non seulement cela mais – deuxième illusion – on pouvait s’attendre à ce que les États qui « avaient établi pour l’individu des normes morales élevées » « les respecterait lui-même et qu’il n’avait pas l’intention de rien entreprendre contre elles, ce par quoi il eût nié les fondements de sa propre existence »
Enfin, – troisième illusion – « on pouvait penser que les grands peuples, quant à eux, auraient acquis une conscience suffisante de leur communauté et assez de tolérance à l’égard de leur disparité, pour qu’il ne fût plus possible de fondre en une seule acception, comme c’était encore le cas dans l’antiquité classique, « étranger » et « hostile » ».
L’illusion est tellement forte que « confiants en cette union des peuples civilisés, un nombre incalculable d’hommes ont changé leur résidence dans la patrie contre un lieu de séjour à l’étranger et lié leur existence aux relations entretenues entre eux par les peuples amis ».
On se croyait dans une communauté de peuples civilisés. L’illusion était de ne pas croire que la guerre pouvait éclater entre peuples d’un degré à peu près équivalent de culture. Et cette guerre n’en est que plus terrible.
« Et voilà que la guerre, à laquelle nous ne voulions pas croire, éclata et apporta la … désillusion. Elle n’est pas seulement, en raison du puissant perfectionnement des armes offensives et défensives, plus sanglante et plus meurtrière qu’aucune des guerres antérieures, mais elle est pour le moins aussi cruelle, acharnée, impitoyable, que toutes celles qui l’ont précédée. Elle rejette toutes les limitations auxquelles on se soumet en temps de paix et qu’on avait appelées droit des gens, elle ne reconnaît pas les prérogatives du blessé et du médecin, ne fait pas de distinction entre la partie non belligérante et la partie combattante de la population et nie les droits de la propriété privée. En proie à une rage aveugle,’ elle renverse tout ce qui lui barre la route, comme si après elle il ne devait y avoir pour les hommes ni avenir ni paix. Elle rompt tous les liens faisant des peuples qui se combattent actuellement une communauté et menace de laisser derrière elle une animosité qui pendant longtemps ne permettra pas de les renouer. »
S’ajoute à cela que l’État qui fait la guerre se permet tout, à l’extérieur comme à l’intérieur, en nous sommant d’y adhérer au nom du patriotisme
« L’État qui fait la guerre se permet toutes les injustices, toutes les violences, ce qui déshonorerait l’individu. Il se sert contre l’ennemi non seulement de la ruse autorisée, mais aussi du mensonge conscient et de la tromperie délibérée, et le fait, certes, dans des proportions qui semblent dépasser tous les usages des guerres antérieures. L’État exige de ses citoyens le maximum d’obéissance et de sacrifices, tout en faisant d’eux des sujets mineurs par un secret excessif et une censure des communications et expressions d’opinions, qui met ceux qu’on a ainsi intellectuellement opprimés hors d’état de faire face à toute situation défavorable et à toute rumeur alarmante. Il s’affranchit des garanties et des traités par lesquels il s’était lié envers d’autres États, il ne craint pas de confesser sa rapacité et sa soif de puissance, que l’individu doit alors approuver par patriotisme ».
Tout cela explique que le citoyen du monde civilisé « peut se trouver désemparé dans un monde qui lui est devenu étranger – sa grande patrie en ruine, les biens communs dévastés, les concitoyens divisés et avilis! » :
« Le remaniement des pulsions « mauvaises » est l’œuvre de deux facteurs agissant dans le même sens, l’un interne et l’autre externe. L’influence exercée sur les pulsions mauvaises – disons égoïstes – par l’érotisme, besoin d’amour de l’homme pris dans son sens le plus large, constitue le facteur interne. Du fait de l’adjonction des composantes érotiques, les pulsions égoïstes se changent en pulsions sociales. On apprend à voir dans le fait d’être aimé un avantage qui permet de renoncer à tous les autres. Le facteur externe est la contrainte imposée par l’éducation qui représente les exigences de la civilisation ambiante et qui est relayée par l’intervention directe d’un milieu civilisé. La civilisation a été acquise par le renoncement à la satisfaction pulsionnelle et elle réclame de chaque nouveau venu qu’il accomplisse le même renoncement pulsionnel. Au cours de la vie d’un individu s’opère une constante transposition de la contrainte externe en contrainte interne. Des influences de la civilisation il résulte qu’une part toujours plus grande des tendances égoïstes se transforme, grâce aux apports érotiques, en tendances altruistes et sociales. On peut finalement admettre que toute contrainte interne, qui se fait sentir dans le développement de l’homme, n’était à l’origine, c’est-à-dire au cours de l’histoire de l’humanité, qu’une contrainte externe. Les hommes qui naissent aujourd’hui apportent avec eux – organisation héritée – une partie de la tendance (disposition) à transformer les pulsions égoïstes en pulsions sociales, tendance qui mène à bien cette transformation, en réponse à de légères incitations. Une autre partie de cette transformation pulsionnelle doit nécessairement s’accomplir au cours de la vie elle-même. C’est ainsi que l’individu, non seulement se trouve soumis à l’action de son milieu civilisé actuel, mais subit également l’influence de l’histoire de la civilisation ancestrale.
En donnant à la capacité impartie à un homme de remanier ces pulsions égoïstes sous l’influence de l’érotisme le nom d’aptitude à la civilisation, nous pouvons dire que celle-ci se compose de deux parties – l’une étant innée et l’autre acquise au cours de la vie – et que le rapport que les deux ont entre elles et avec la partie restée inchangée de la vie pulsionnelle est très variable ».
Le problème est que l’aptitude à la civilisation a été surestimée. Il régnait l’illusion que les peuples étaient plus civilisés qu’on ne le croyait. Le verdict de Freud est terrible :
« notre affliction et notre douloureuse désillusion provoquées par le comportement non civilisé de nos concitoyens du monde durant cette guerre étaient injustifiées. Elles reposaient sur une illusion à laquelle nous nous étions laissé prendre. En réalité ils ne sont pas tombés aussi bas que nous le redoutions, parce qu’ils ne s’étaient absolument pas élevés aussi haut que nous l’avions pensé d’eux ».
Freud conclut cette partie ainsi :
« Pourquoi, à vrai dire, les individus-peuples se méprisent-ils, se haïssent-ils, s’abhorrent-ils les uns les autres, même en temps de paix, et pourquoi chaque nation traite-t-elle ainsi les autres?, cela certes est une énigme. Je ne sais pas répondre à cette question. Dans ce cas, tout se passe comme si, dès lors qu’on réunit une multitude, voire même des millions d’hommes, toutes les acquisitions morales des individus s’effaçaient et qu’il ne restât plus que les attitudes psychiques les plus primitives, les plus anciennes et les plus grossières. Seuls des développements ultérieurs pourront peut-être apporter quelques modifications à ce regrettable état de choses. Mais un peu plus de sincérité et de franchise de tous côtés dans les relations des hommes entre eux et dans les rapports entre les hommes et ceux qui les gouvernent, pourrait également aplanir les chemins de cette transformation ».
Il y a comme des résonances d’actualité dans ce passage.

La relation à la mort

Le second facteur de trouble, lié à la désillusion, concerne la relation à la mort que nous avons pour nous-même tendance à mettre de côté, en faisant comme si elle ne faisait pas partie de la vie. La guerre – la mort de masse – balaie la manière conventionnelle de traiter la mort. Nous avions l’habitude de nier la mort. Mais :
« La mort ne se laisse plus dénier; on est forcé de croire en elle. Les hommes meurent réellement et non plus isolément mais en nombre, souvent par dizaines de mille en un seul jour. Et il ne s’agit plus de hasard. Il apparaît certes encore que c’est par hasard que cette balle atteint l’un et pas l’autre, mais cet autre, une seconde balle peut aisément l’atteindre; l’accumulation met fin à l’impression de hasard. »
 Pour comprendre cette perturbation Freud fait appel à « l’homme des premiers âges » qui a eu à l’égard de la mort une attitude contradictoire :
« D’une part, il a pris la mort au sérieux, l’a reconnue comme abolition de la vie et s’est servi d’elle en ce sens, mais d’autre part il a également nié la mort, l’a réduite à rien. Cette contradiction a été rendue possible par le fait qu’il avait sur la mort de l’autre, de l’étranger, de l’ennemi, une position radicalement différente de celle qu’il avait sur sa propre mort. Il s’accommodait fort bien de la mort de l’autre, elle signifiait pour lui l’anéantissement de ce qu’il haïssait et l’homme des origines n’avait aucun scrupule à la provoquer. »
L’histoire est pleine de meurtres et ce depuis les origines.La faute originelle, présente dans maintes religions, est « vraisemblablement lexpression dun crime de sang, dont s’est chargée l’humanité originaire ». Si l’homme des origines ne pouvait pas plus que les contemporains de Freud se représenter et tenir pour réelle sa propre mort, la mort d’un proche changeait la donne. Freud note d’ailleurs que « l’amour ne peut guère être moins ancien que le plaisir de tuer ». Contrairement au soldat de la Première guerre mondiale, l’homme des origines n’est pas un meurtrier impénitent, il doit expier ses meurtres.
« Auprès du cadavre de la personne aimée prirent naissance non seulement la doctrine de l’âme, la croyance en l’immortalité, et l’une des puissantes racines de la conscience de culpabilité chez l’homme, mais aussi les premiers commandements moraux. Le premier et le plus significatif des interdits venus de la conscience morale naissante fut: Tu ne tueras point. Il s’était imposé comme réaction contre la satisfaction de la haine en présence du mort bien-aimé, satisfaction cachée derrière le deuil, et il s’étendit progressivement à l’étranger non aimé et finalement aussi à l’ennemi.
En dernier lieu, cet interdit n’est plus ressenti par l’homme civilisé. Lorsqu’une décision aura mis fin au sauvage affrontement de cette guerre, chacun des combattants victorieux retournera joyeux dans son foyer, retrouvera sa femme et ses enfants, sans être occupé ni troublé par la pensée des ennemis qu’il aura tués dans le corps à corps ou par une arme à longue portée. Il est remarquable que les peuples primitifs, qui vivent encore sur terre et sont certainement plus proches que nous de l’homme des origines, ont sur ce point un comportement différent, ou l’ont eu tant qu’ils n’avaient pas subi linfluence de notre civilisation. Le sauvage – Australien, Boschiman, Fuégien – n’est nullement un meurtrier impénitent; lorsqu’il revient vainqueur du sentier de la guerre, il n’a pas le droit de pénétrer dans son village ni de toucher sa femme avant d’avoir expié ses meurtres guerriers par des pénitences souvent longues et pénibles. On est actuellement amené à expliquer cela par sa superstition; le sauvage craint encore la vengeance des esprits de ses victimes. Mais les esprits des ennemis abattus ne sont rien d‘autre que l‘expression de sa mauvaise conscience relative à son crime de sang; derrière cette superstition se cache une part de licatesse morale qui s’est perdue chez nous hommes civilisés ».
Les hommes ont perdu cette éthique originaire née de la mort des proches. Mais cet homme des origines est resté en nous. La guerre le fait réapparaître avec la différence qui vient d’être évoquée, la perte de croyance dans les  fantômes des morts
« Elle [la guerre] nous dépouille des couches récentes posées par la civilisation et fait apparaître en nous l’homme des origines. Elle nous contraint de nouveau à être des héros qui ne peuvent croire à leur propre mort; elle nous désigne les étrangers comme des ennemis dont on doit provoquer ou souhaiter la mort; elle nous conseille de ne pas nous arrêter à la mort des personnes aimées. La guerre, elle, ne se laisse pas éliminer; aussi longtemps que les peuples auront des conditions dexistence si différentes et que leur répulsion mutuelle sera si violente, il y aura nécessairement des guerres. Dès lors la question se pose: ne devonsnous pas être ceux qui dent et s‘adaptent à la guerre? Ne devons-nous pas convenir qu’avec notre attitude de civilisé à l‘égard de la mort nous avons, une fois encore, vécu psychologiquement au-dessus de nos moyens et ne devonsnous pas faire demi-tour et confesser la vérité? Ne vaudraitil pas mieux faire à la mort, dans la réalité et dans nos pensées, la place qui lui revient et laisser un peu plus se manifester notre attitude inconsciente à l’égard de la mort, que nous avons jusqu’à présent si soigneusement réprimée. Cela ne semble pas être un progrès, plutôt sous maints rapports un recul, une gression, mais cela présente l’avantage de mieux tenir compte de la vraisemblance et de nous rendre la vie de nouveau plus supportable. Supporter la vie reste bien le premier devoir de tous les vivants. L’illusion perd toute valeur quand elle nous en empêche.
Rappelons-nous le vieil adage: Si vis pacem, para bellum. Si tu veux maintenir la paix, arme-toi pour la guerre. Il serait dactualité de le modifier: Si vis vitam, para mortem. Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort ».
Organise-toi pour la mort. Qu’est-ce à dire ?  Je crois que les choses sont plus claires si l’on fait appel à une autre traduction, celle du Dr. S. Jankélévitch que l’on trouve en ligne (voir plus bas)  :
« Il serait temps de modifier cet adage et de dire : si vis vitam, para mortem. Si tu veux pouvoir supporter la vie, soit prêt à accepter la mort ».
Quel rapport entre apprendre à supporter la vie en ne refoulant plus la mort et la paix ? Avant de chercher une réponse à cette question, je souhaiterais lever une ambiguïté de ce dernier passage et répondre à ceux qui utilisent un langage pseudo freudien pour justifier qu’il y aura toujours des guerres. Je vais utiliser pour cela un autre texte de Freud. On a vu qu’il pose comme légitime de refuser la guerre. C’est même à partir de là qu’il construit son raisonnement. Il précise ce point dans une lettre à Einstein qui lui demandait : « Pourquoi la guerre ? »
« Pourquoi nous élevons-nous avec tant de force contre la guerre, vous et moi et tant d’autres avec nous, pourquoi n’en prenons-nous pas notre parti comme de l’une des innombrables vicissitudes de la vie  ? Elle semble pourtant conforme à la nature, biologiquement très fondée, et, pratiquement, presque inévitable. Ne vous scandalisez pas de la question que je pose ici. Pour les besoins d’une enquête, il est peut-être permis de prendre le masque d’une impassibilité qu’on ne possède guère dans la réalité. Et voici quelle sera la réponse : parce que tout homme a un droit sur sa propre vie, parce que la guerre détruit des vies humaines chargées de promesses, place l’individu dans des situations qui le déshonorent, le force à tuer son prochain contre sa propre volonté, anéantit de précieuses valeurs matérielles, produits de l’activité humaine, etc. On ajoutera en outre que la guerre, sous sa forme actuelle, ne donne plus aucune occasion de manifester l’antique idéal d’héroïsme et que la guerre de demain, par suite du perfectionnement des engins de destruction, équivaudrait à l’extermination de l’un des adversaires, ou peut-être même des deux ».
Pourquoi la guerre ?” (1933). Correspondance entre Albert Einstein et Sigmund Freud. Il s’agit de la version éditée à l’initiative de l’Institut International de Coopération Intellectuelle – Société des nations, en 1933. On la trouve ici
C’est écrit en 1933
Marc Crépon place les Considération actuelles sur la guerre et sur la mort en point de départ de sa réflexion dans Vivre avec la pensée de la mort et la mémoire des guerres. Il écrit :
« De la guerre, Freud, précise, de façon prémonitoire, que si elle perdure dans le monde, c’est parce que celui-ci se donne comme partagé en une pluralité de peuples étrangers les uns aux autres. Tout au long de ses Actuelles sur la guerre et sur la mort, la figure de l’étranger, celle de l’ennemi et la question du rapport à la mort sont de fait indissociables. La perception et la compréhension que nous avons de l’état divisé du monde et notre attitude face à la mort (celle de l’autre – comme étranger et/ou comme ennemi) ne se laissent pas penser séparément. Comment comprendre ce qui les lie ? Cela signifie-t-il que dans un temps qui semble voué au mal, ce sont communément et conjointement le partage du sens du monde et le partage du sens de la mort qui font défaut ? Mais alors en quoi devrait consister ce sens commun? Et comment pourrait-il se laisser partager? »
Marc Crépon : Vivre avec la pensée de la mort et la mémoire des guerres HERRMANN EDITEURS page 16
Cette réflexion, il la prolonge dans un autre livre : Le consentement meurtrier. Il s’en explique ainsi :
Dans Vivre avec la pensée de la mort et la mémoire des guerres, j’arrivais à la conclusion qu’il faudrait penser conjointement l’appartenance au monde comme monde commun et le partage de la mortalité. Mortalité et vulnérabilité sont ce que nous avons le plus en commun, qui dépasse toutes les distinctions de culture, de religion, de langues, etc., bien que cette vulnérabilité soit très inégalement répartie dans le monde. Et c’est parce qu’il n’y a rien que nous ayons davantage en partage avec tout homme, toute femme quelques soient les différences de cultures que ce sentiment de la vulnérabilité et de la mortalité que j’en suis venu à poser le principe éthique de la responsabilité du soin de l’attention et du secours qu’elles exigent de partout et pour tous.
Entretien avec Marc Crépon Autour du Consentement meurtrieractu philosophia
Nous sommes là dans une cosmopolitique.
Le texte de Freud existe en ligne dans une traduction du  Dr. S. Jankélévitch en 1920, revue par l’auteur publié dans l’ouvrage Essais de Psychanalyse Payot. Collection : Petite bibliothèque Payot
J’ai opté ici pour la nouvelle traduction chez le même éditeur où déception devient désillusion.Traducteurs : Pierre Cotet, André Bourguignon et Alice Cherki.
1 Vivre avec la pensée de la mort et la mémoire des guerres HERRMANN EDITEURS

 

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Courtes et brèves de l’été

Sommaire
1. Les big datas et la catégorisation des humains par Wolfgang Streek
2. Maternalisme libertaire
3. Elections dans le Land de Saxe : entrée au parlement de l’Alternative pour l’Allemagne
4. Lu chez Paul Jorion : Keynes indigné du traitement de l’Allemagne après la Première guerre mondiale
5. L’Allemagne réclame l’argent de la RDA planqué en Suisse
6. Goodbye Lenine (et restes-y)
7. Le mangeur de rêves en timbres
8. Archives Horkheimer en ligne
9. Mémorial pour les victimes civiles de la guerre des drones
10. Réédition en Allemagne de la Révolution urbaine d’Henri Lefebvre
11. Décès de Wolfgang Leonhard, un enfant du Komintern
12. Décès de Gottfried John, une gueule du cinéma de Fassbinder
12. Kristin Schulz publie un « Choix de contes par défauts»

1. Les big datas et la catégorisation des humains
par Wolfgang Streek

La démocratie va mal, très mal, les marché contrôlent et disciplinent les Etats et non l’inverse. Tous ânonnent le postulat de Margaret Thatcher : « il n’y a pas d’alternative ». Où que l’on se tourne et aussi loin que l’on regarde, « l’horizon est postdémocratique ».
Ce constat pessimiste est celui du sociologue Wolfgang Streek, directeur de l’Institut Max Planck de recherches sociales à Cologne. Dans un article de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, il s’interroge : quels dommages supplémentaires pourraient encore causer à la démocratie la NSA et les services secrets complices avec leur pratiques de surveillance généralisée ? Rien de plus. Le démontage de la démocratie s’est fait sans eux. La politique s’en est bien chargée elle-même.
Mais alors, à quoi donc sert ce contrôle total de toute vie humaine ?
Pour Wolfgang Steek, on en a besoin « pour maîtriser de nouveaux problèmes de pilotage de la vie économique et politique par le passage des formes collectives de contrôle social aux formes individuelles de contrôle social ». Une même logique de collecte généralisée d’informations rapproche les services secrets et le marketing, celle du passage du collectif à l’individuel.
« Dans les énormes centres de données du capitalisme numérique, l’individu est appréhendé dans ses potentialités manipulables comme consommateur ou comme terroriste. Les traces de ses relations sociales numériques laissée sur le réseau planétaire forment le matériau brut d’un contrôle de type nouveau, ex ante, de l’activité humaine : le terroriste doit être détecté avant de le devenir ; on veut savoir sur le consommateur ce qu’il veut consommer avant même que lui-même ne le sache. Ainsi les deux, chacun à sa façon est expulsé de la sphère de ceux qui ont leur mot à dire. »
Quelque chose me gêne cependant dans le texte de W. Streek (ici en allemand), c’est la façon dont il rejette dans la catégorie des vaines utopies les tentatives de faire  un usage démocratique des datas. Même s’il a raison de dire que la démocratie participative ne sert à rien si les pouvoirs de décision sont ailleurs, l’échec du Parti pirate n’est pas le dernier mot en cette affaire.

2. Maternalisme libertaire

Le cabinet d’Angela Merkel recrute des comportementalistes (économistes, anthropologues, psychologues). L’offre d’emploi précise que les candidats feront partie d’un nouveau groupe de projet intitulé « gouverner efficacement » et auront à travailler sur de nouveaux « designs comportementaux ». En clair, il paraît que l’irrationalité des comportements individuels empêchent de bien gouverner en rond. Va falloir corriger cela et guider la main invisible du marché. M’est avis que les candidats auront intérêt à potasser Nudge, le livre des nouveaux gourous de la politique (Cameron et Obama s’y sont mis) et leur « méthode douce pour inspirer la bonne décision » Comme, par exemple, « votre voisin a voté Merkel, vous aimerez aussi » ?
Est-ce la fin de l‘homo oeconomicus que Foucault définissait comme « entrepreneur de soi »?

3.Élections dans le Land de Saxe : entrée au parlement de l’Alternative pour l’Allemagne

Résultats du vote (31 août 2014) : CDU : 39,4% (moins 0,8) ; son habituel partenaire de coalition FDP une nouvelle fois laminé : 3,8 % (moins 6,2) ; Die Linke : 18,9 % (moins 1,7) – son socle électoral est-allemand commence à s’effriter ; SPD : 12,4 % (plus 2). Le nouvel arrivant l’Alternative pour l’Allemagne, AfD : 9,7 %. Les Verts tellement établis qu’on finit par oublier qu’ils existent : 5,7 % (moins 0,7) ; les néonazis du NPD avec 4,95 % (moins 0,7) sont dans leur bastion victime du succès de l’AFD et perdent de peu leur présence au Landtag. Répartition des sièges : CDU 59, Linke 27, SPD 18, AfD 14 und Grüne 8.
Participation électorale 49,2 %. Ce faible score a été délibérément recherché par les dirigeants chrétiens démocrates du Land : La campagne électorale s’est en effet déroulée en pleine période de vacances scolaires
National libéralisme
Sur cette p hoto on voit derrière la dirigeante de l'AFD de Saxe, Frauke Petry que l'Europe est dans l'Allemagne et non pas l'Allemagne dans l'Europe

Sur cette photo, on voit derrière la dirigeante de l’AFD de Saxe, Frauke Petry que l’Europe est dans l’Allemagne et non pas l’Allemagne dans l’Europe

Outre la confirmation de l’élimination quasi définitive du parti libéral (FDP), cette élection est marquée par l’entrée dans un parlement allemand de l’Alternative pour l’Allemagne après son récent succès aux européennes. Ce résultat permet de mieux situer l’Afd à droite de l’échiquier politique entre les chrétiens démocrates et les néonazis. Je les avais qualifié de Tea party des professeurs. Ils ont été étiquetés un peu trop facilement par la presse comme « eurosceptiques ». Dans cette élection, ce thème n’a pas joué un aussi grand rôle que lors des européennes. « Parti protestataire national-conservateur » pour Zeit-online qui estime qu’il se passe à droite la même chose qu’à gauche il y a trente ans avec la naissance des Verts. Sauf qu’il ne s’agit pas de la même crise. Ses thèmes sont l’immigration, l’étranger, la politique sécuritaire et familiale – la dirigeante de l’AFD, à qui la justice reproche d’avoir mis son entreprise en liquidation au mépris de la loi, est une sorte de Christine Boutin en plus jeune. Selon Der Spiegel, 76 % de l’électorat a voté en connaissance de cause pour ces contenus-là. Un « résultat inquiétant » titre la FAZ qui dit de l’AFD qu’elle satisfait une clientèle de droite libérale, conservatrice et nationale. Il ne faut bien sûr pas oublier que nous sommes en Saxe dans l’ancienne Allemagne de l’Est. Selon Andeas Kemper, beaucoup de membres de l’AFD se vivent comme des bons pères de famille porteurs de valeurs morales et se considèrent comme une majorité trop longtemps restée silencieuse qui doit maintenant commencer à montrer leurs limites aux pauvres, aux étrangers, aux homosexuels etc..
Alors que tout va si bien en Allemagne la politique sociale-démocrate – la sociale-démocratie n’a plus rien de social – d’Angela Merkel libère de l’espace – beaucoup d’espace, 15 % – sur sa droite. Pour Angela Merkel, il y a une grosse part de protestation dans le score de l’AFD. Ah bon, il y a matière à protester en Allemagne  ? Sur quoi donc Mme la chancelière ?
Il faut cependant se rappeler aussi qu’il y a peu la Parti pirate avait lui aussi connu quelques succès électoraux avant de disparaître. Déjà des voix se font entendre pour une ouverture de la CDU sur sa droite.
Prochains test dans le Brandebourg et en Thuringe, le 14 septembre.

4. Lu chez Paul Jorion : Keynes indigné du traitement de l’Allemagne après la Première guerre mondiale

Le premier livre que Keynes publia et qui fut un grand succès de libraire en 1919, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe, The Economic Consequences of the Peace, était un brûlot, un cri de colère jeté à la face du monde. Nous nous conduisons de manière indigne vis-à-vis de l’Allemagne, expliquait-il, et si nous ne revenons pas sur les conditions exorbitantes que nous imposons à cette nation vaincue en termes de réparations de guerre, nous serons forcés de nous en repentir. Il écrit dans The Economic Consequences of the Peace :
« La politique consistant à réduire à la servitude l’Allemagne pour une génération, à condamner à des conditions dégradantes la vie de millions d’êtres humains, et à priver de bonheur une nation tout entière, est odieuse et méprisable – odieuse et méprisable, même si elle est réalisable sur un plan pratique, même si elle devait nous enrichir, même si elle ne portait pas en germe la décomposition de la civilisation européenne tout entière. Certains prêchent cette politique au nom de la justice. Dans les grands événements de l’histoire humaine, dans le dénouement du destin des nations, la justice n’a jamais été une question qui se posait dans des termes aussi simples. Et même si elle l’avait été, les nations ne sont pas autorisées, ni par la religion ni par la morale naturelle, à punir les enfants de leurs ennemis pour les erreurs commises par leurs parents ou leurs dirigeants » (Keynes [1919] 1972 : 13)
Et plus loin dans le même livre :
« Si ce que nous visons intentionnellement, c’est l’appauvrissement de l’Europe centrale, la vengeance, j’ose l’affirmer, sera terrible. Rien ne pourra alors retarder très longtemps l’ultime guerre civile entre les forces de la réaction et les convulsions désespérées de la révolution, en comparaison desquelles les horreurs de la dernière guerre allemande seront peu de choses, et qui détruira le vainqueur quel qu’il soit, la civilisation elle-même et le progrès de toute notre génération » (ibid. 20).
Source

5.L’Allemagne réclame l’argent de la RDA planqué en Suisse

La Rda avait planqué de l’argent en Suisse par l’intermédiaire d’une fondée de pouvoir du Parti communiste autrichien décédée en octobre 2012 en emportant son secret bancaire. Le gouvernement allemand réclame cet argent depuis 20 ans. Il vient d’intenter un procès en dommages contre la banque Julius Bär pour récupérer 91 millions d’euros disparus. Plus les intérêts, bien sûr. Ce n’est pas une première. Une filiale suisse d’une banque autrichienne avait déjà été condamnée à verser à l’Allemagne 250 millions d’euros.
Plutôt drôle de voir l’Allemagne équilibrer son budget grâce au magot de la RDA réputée insolvable.
Source 

6. Goodbye Lénine (et restes-y)

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La grosse tête à Lénine (en granit rouge d’Ukraine) restera enfouie dans le forêt de Köpenick près du Muggelsee. Le Sénat de Berlin a refusé qu’on aille l’y déterrer pour en faire l’un des clous d’une exposition sur les monuments politiques du 18ème au 20ème siècle effacés des rues de Berlin. L’expostion « Enthüllt. Berlin und seine Denkmäler » (Dévoilés, Berlin et ses monuments), est prévue pour 2015 à la Citadelle de Spandau. Le monument de 19 mètres de haut avait été commandé par Walter Ulbricht pour le centenaire de Lénine, conçu par Nikolaï Tomsbi, président de l’académie des beaux Arts de l’URSS et mis en place en 1970, sur la place Lénine nouvellement construite à Friedrichshain. On y voit Lénine debout devant un drapeau rouge censé flotter selon un art tout soviétique de prétendre inscrire le mouvement dans le marbre ce qui a toujours beaucoup fait rire Heiner Müller. Dans le cadre de la campagne d’épuration après la Chute du Mur de Berlin, la place a été débaptisée et appelée Place des Nations Unies et la statue démontée en 130 morceaux enfouis dans une carrière de sable de la forêt de Köpenick. Ils y sont toujours. Et doivent y rester.
Rappelons tout de même en ce centenaire de la Première guerre mondiale que c’est grâce à l’Empereur Guillaume 2 que Lénine a pu traverser l’Allemagne en train depuis Zürich pour organiser la révolution en Russie en 1917.

7. Le mangeur de rêves en timbres
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Chaque année est éditée en Allemagne une série de timbres pour l’enfance. Ils coûtent un peu plus chers et la différence est destinée aux associations qui s’occupent de l’enfance. Les motifs de cette année ont été empruntés à une œuvre de Michael Ende, illustrée par Annegret Fuchshuber Der Traumfresserchen, le petit dévoreur de mauvais rêves, petit bouffeur de cauchemars. Cela avait été traduit en français sous le titre Croc-épic le mangeur de rêves (Casterman)
Viens, petit croqueur de rêves/ Avec ton petit couteau en corne/ Avec ta petite fourchette en verre
Ouvre grand ton petit bec/ Et déguste vite/ Les rêves qui effraient l’enfant/ Mais les beaux rêves sont à moi/ Laisse les moi/ Viens petit croqueur de rêves, petit croqueur de rêves, je t’invite

8. Archives Horkheimer en ligne

Genèes de la BêtiseUne partie des archives de Max Horckheimer, avec Adorno fondateur de la Théorie critique et de l’Ecole de Francfort, a été rendue accessible en ligne sous licence Creative Commons par l’Université Goethe qui en gère le fonds. Ci-contre,  une copie du tapuscrit sur la Genèse de la bêtise dans la Dialectique de la Raison de Theodor Adorno et Max Horkheimer, question reprise par Bernard Stiegler dans son livre Etats de choc 

 

 

9. Mémorial pour les victimes civiles de la guerre des drones

Les drones font plus souvent qu’on ne l’imagine des victimes innocentes, s’embarrassant peu d’une identification précise de leur « cible ». Emran Feroz, un journaliste free-lance et blogueur vivant en Allemagne dédie un mémorial aux victimes de ces « anges de la mort »

10. Réédition en Allemagne de La révolution urbaine d’Henri Lefebvre

La maison d’édition Europäische Verlaganstalt vient de rééditer la Révolution urbaine du philosophe marxiste français Henri Lefebvre. C’est la quatrième réédition. L’édition française date de 1972. Henri Lefebvre était connu en Allemagne surtout pour ses positions antidogmatiques et sa lecture des premiers écrits de Marx. Longtemps, l’Allemagne a été peu attentive, pour des raisons historiques, aux questions de l’espace. Cela change avec la mode anglo-saxonne du « spatial turn », le tournant spatial, une nouvelle attention accordée à l’espace.
Dans la revue Faustkultur, Klaus Ronneberger fait un historique de la réception de Henri Lefebvre en Allemagne

11. Décès de Wolfgang Leonhard, un enfant du Komintern

W Leonhard0001Wolfgang Leonhard était un de ces personnages que seul le Komintern avait pu créer. Né le16 avril 1921 à Vienne, il fut d’abord prénommé Vladimir en hommage à Lénine. Sa mère, une amie de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg travaillait au service de presse du Kominten (troisième internationale). Son père, Mieczysław Broński, un ami de Lénine, était ambassadeur soviétique en Autriche. Il sera fusillé par Staline en 1938. Wolfgang Leonhard a longtemps cru qu’il était le fils du poète et auteur dramatique expressionniste Rudolf Leonhard. Après avoir grandi un temps à Berlin, il s’exile avec sa mère à Moscou en 1935.  Il est formé dans les écoles de cadre du Parti communiste soviétique alors même que sa mère, soudain devenue ennemie du peuple, se retrouve 10 ans au goulag.
En 1945, il fait partie du groupe Ulbricht que les Soviétiques débarquent dans leur zone d’occupation avant même la fin des combats pour y créer ce qui sera la RDA. « Nous devons tout contrôler mais il faut que cela ait l’air démocratique », sera le mot d’ordre d’Ulbricht. Wolfgang Leonhard dirigera l’école de cadres du Parti communiste est-allemand. Il retrouvera sa mère.Wilhelm Pieck obtiendra sa libération auprès de Staline. En 1949, il découvre la Yougoslavie de Tito avant de partir s’installer en Allemagne fédérale en 1950 où il tentera brièvement de créer un parti de gauche d’inspiration « titiste ». Plus tard, il enseignera à Oxford et Yale en tant qu’expert de l’Union soviétique et des pays de l’Est. Le livre qui l’a rendu célèbre a été publié en 1955. Il s’intitule Die Revolution entlässt ihre Kinder (La révolution lâche ses enfants). Il semblerait que cela ait été traduit en français sous le titre « Un enfant perdu de la révolution » par les éditions France Empire en 1983. Parmi ses autres publications, je signalerais encore Meine Geschichte der DDR ( Mon histoire de la RDA) parue chez Rowohlt en 2007.
Wolfgang Leonhard est décédé le 14 août 2014 à l’âge de 93 ans

12. Décès de Gottfried John, une gueule du cinéma de Fassbinder

Gottfied John
Ici dans Berlin AlexanderPlatz d’Alfred Döblin adapté pour la télévision par Fassbinder. Laissant percer de la tendresse sous la férocité, il symbolisait la dangerosité même

13. Kristin Schulz publie un « Choix de contes par défauts»

Kristin Schulz est une amie du Sauterhin. Elle y a apporté plusieurs contributions (ici et ) et ce n’est pas fini. Elle ne se contente pas de s’occuper des poésies de Heiner Müller ou de Thomas Brasch, de traduire Jean Genet, Claudine Galea, Christophe Huysman ou Philippe Malone, elle écrit aussi elle-même.
gesammelte_fehlmaerchen_web_01Elle vient de publier un recueil de poèmes : „Gesammelten Fehlmärchen“.
Le titre est une authentique création verbale et nous propose en même temps un véritable casse-tête. Comment allons nous traduire, c’est à dire comprendre cela ?
Fehlmärchen. Märchen ça va, les contes, mais ce préfixe ?
Qu’ont-ils ces contes ou que leur arrive-il de fehl ? Sont-ils déplacés ou ont-ils subi un déplacement ? On a l’expression fehl am platz. Y a-t-il une erreur sur la forme ? On y dit je, toi et moi et non pas il était une fois. Il n’y a pas besoin que cela se termine bien, au contraire. « Viens allons nourrir nos peurs »
Recueil de contes par erreur ?
Ont-ils un défaut ou sont-ils constitués par« le défaut qu’il faut » ? Le défaut qu’il faut, c’est ce « quelque chose qui me plonge dans le défaut, je vais en faire ce qu’il faut, ce avec quoi je me construis, ce qui devient une nécessité. » dit Bernard Stiegler. C’est quand le miroir n’est qu’une flaque d’eau ou, plus éclaté encore, “Jede Pfütze ein Spiegel”, « chaque flaque d’eau un miroir ».
Voilà qui pourrait convenir : Contes des défauts qu’il faut
Pour Kristin Schulz, le conte se caractérise par ce qui lui manque, par la faille dans le système, par ce qui pousse à la recherche d’une issue. De même, elle cherche l’endroit où les chemins se croisent obligeant à choisir une direction sans avoir où celle-ci mène.
« Les poèmes de Kristin Schulz, dit la présentation de l’éditeur conduisent le lecteur aux fins après la fin – quand la mort se retarde, oublie le conte et qu’il reste du temps pour regarder autour de soi et risquer un regard en arrière même si cela devait en coûter Eurydice ou la vie ».
Au final, on pourrait opter pour un Choix de contes par défauts.
Kristin Schulz: Gesammelte Fehlmärchen. Gedichte
Mit einem Gespräch zwischen Annett Gröschner und Kristin Schulz über Märchen, ihren Kreuzungen und den Bildern darauf sowie fotografischen Arbeiten von Sabina Simons
80 seiten, br., 18,6 x 13,0 cm, dt., Euro 14,00
Gutleut verlag 2014 | reihe staben (band 01)
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Pause

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Je reviens de l’atelier de réparation de la coiffe des rotateurs – plutôt joli comme expression pour de l’anatomie.
A cette occasion, j’ai constaté mon manque de veine.
Mes veines, roulantes, se dérobent à la pointe des aiguilles, refusent de se faire piquer, au grand désespoir des infirmières.
Après cela, cinq à six semaines d’immobilisation coude au corps du bras gauche. Cicatrisation. Rééducation. La conséquence en est pour le SauteRhin sinon une interruption peut-être complète du moins un fort ralentissement de l’activité.
Nous nous retrouverons à la rentrée de septembre.
D’ici là, un autre centenaire…
Le 2 août 1914, Kafka écrit dans son journal :
« L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Après-midi piscine. »
Quelques jours plus tard, il se met à écrire son roman Le Procès.
Vous pouvez suivre en feuilleton ce processus d’écriture sur Œuvres ouvertes de Laurent Margantin qui écrit :
« Je me propose donc de relire Le Procès dans l’édition critique la plus récente (et également à partir d’une édition des fac-similés des liasses) en plongeant ces fragments dans le processus d’écriture général qui est celui de Kafka (c’est aussi cela, der Prozess), chantier qui se déploiera au fil des mois, pourquoi pas jusqu’en janvier 2015… »
Je vous (nous) souhaite un bel été. J’espère juste qu’il ne sera pas trop chaud.
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Heiner Müller à Verdun (1994)

(Le chœur:)
Vous vous souvenez :
dans la deuxième décennie de ce siècle
il y eut une guerre de tous les peuples
où tous les peuples se terrèrent.
coulant
d’une mer à l’autre
leurs navires insubmersibles
logés quatre années durant sous le sol
dans des trous de ciment,
soumis au déluge de tonnes de bronze,
mangeant de l’herbe et la chair de leurs chevaux.
Volant à travers le ciel les uns contre les autres
à bord d’engins de tôle nouvellement inventés,
roulant aussi dans des carrioles d’acier
les uns contre les autres. Cette guerre dura quatre ans et
de notre vivant même
fut reconnue comme un crime.
Elle vomit une engeance
pleine de lèpre
qui dura peu et dans son naufrage
emporta le vieux monde.
Brecht Fatzer fragment, montage de Heiner Müller
Traduction François Rey
Le plus important texte inachevé de Brecht, Fatzer, porte sur la Première guerre mondiale. Heiner Müller en a  opéré un choix et construit un montage à partir de centaines de feuillets épars. Müller considérait ce texte comme un texte du siècle.
Heiner Müller ( à droite) avec Mark Lammert au centre et Hans Joachim Schlieker devant l'Ossuaire de Douaumont.

Heiner Müller ( à droite) avec Mark Lammert au centre et Hans Joachim Schlieker devant l’Ossuaire de Douaumont.

Le 29 septembre 1995, au lendemain de l’essai scénographique pour la mise en scène de Germania 3 dont il venait d’ »achever » l’écriture à Los Angeles, et qui était prévue pour le début de 1996, au Berliner Ensemble dont il assumait la direction, Heiner Müller se met en route pour Verdun. Il est accompagné des scénographes et décorateurs Hans Joachim Schlieker et Mark Lammert, peintre et graphiste. Il y était venu à l’invitation de Michel Simonot qui avait intégré quelques uns de ses textes dans un projet de spectacle et Laurent Brunner. Il voulait avant tout voir ces lieux. Il était question de l’éventualité de présenter l’année suivante, celle de commémoration du 80 ème anniversaire de la Bataille de Verdun, en 1996, une scène de Germania 3 Les spectres du Mort-Homme, sa dernière pièce. Mais ce n’était peut-être qu’un prétexte.  Malgré son état de santé dont il savait l’issue fatale, il multipliait les projets à long terme.

Goethe aussi avait été à Verdun

Pratiquement à 200 ans d’écart, en 1792, Müller avait eu un illustre prédécesseur : Goethe
« En sortant de table, nous montâmes la colline qui cachait à nos tentes la vue de Verdun, et, comme ville, nous la trouvâmes très agréablement située. Elle est entourée de prairies et de jardins, dans une plaine riante que traverse la Meuse, divisée en plusieurs bras, entre des collines rapprochées et lointaines ; mais, comme place forte, elle est exposée de tous côtés au bombardement. L’après-midi se passa à dresser les batteries, la ville ayant refusé de se rendre. (…)
Le bombardement commença à minuit, soit de la batterie établie sur notre rive droite soit de celle de la gauche, qui, étant plus proche et lançant des fusée incendiaires, produisit les plus grands effets. Il fallait voir ces météores ignés, chevelus, passer doucement dans l’air, et, bientôt après, s’embraser un quartier de la ville. Nos lunettes, dirigées sur ce point, nous permirent encore d’observer en détail ce désastre ; nous pouvions distinguer les hommes qui, montés sur les murs, faisaient les plus grands efforts pour arrêter l’incendie ; nous pouvions observer et distinguer les chevrons dégarnis et croulants. Tout cela se passait au milieu d’un groupe de personnes connues et inconnues, et provoquait des réflexions étranges, souvent contradictoires, et l’expression des sentiments les plus divers. J’étais entré dans une batterie en pleine activité, mais les détonations effroyables des obusiers faisaient souffrir mes oreilles pacifiques, et je dus bientôt m’éloigner. Je rencontrai le prince de Reuss XIII, qui m’avait toujours témoigné de la bienveillance. Nous nous promenâmes derrière les murs de vignes, qui nous protégeaient contre les boulets que les assiégés nous envoyaient assez diligemment. Après diverses considérations politiques, qui nous égarèrent dans un labyrinthe de soucis et d’espérances, le prince me demanda de quoi je m’occupais alors, et il fut très surpris de ce qu’au lieu de lui parler de romans et de tragédies, animé par le phénomène de réfraction qui m’avait frappé ce jour-là, je commençai à l’entretenir avec une grande vivacité de la théorie des couleurs ».
Goethe La campagne de France 30 août 1792
Traduction Jacques Porchat
Hachette 1889 (accessible en ligne par la Bibliothèque nationale)
Goethe ou l’art de détourner les yeux du spectacle de la guerre. Il avait le matin même observé un phénomène de réfraction et était resté tout occupé par sa théorie des couleurs. Goethe avait été entraîné par le duc de Weimar à suivre l’armée du roi de Prusse commandée par le duc de Brunswick. La citation permet de situer Verdun dans la longue durée du contexte franco-allemand.

Verdun un mythe franco-allemand

« Rappelons très synthétiquement comment, par le traité de Verdun en 843, la ville passa à la Lotharingie, puis, avec toute la Lorraine, à l’Empire germanique en 879 ; et comment, proclamée ville impériale au XIIème siècle, elle fut occupée en 1552 par Henri II de France (mais ne devint française que près d’un siècle plus tard, en 1648, à la signature du Traité de Westphalie). Attaquée encore une fois par les Prussiens en septembre 1792, elle fut reprise par les Français un mois plus tard, pour retomber dans les mains des Prussiens un peu moins de cent ans après, en 1870. En somme, considérée dans la perspective des guerres de conquête et de reconquête dont depuis des siècles cette ville avait été le théâtre, l’attaque allemande de 1916 constituait, aux yeux de la propagande nationaliste française, une énième insupportable tentative d’arracher à la France ce qu’elle n’avait cessé de reconquérir, et aux yeux de la propagande belliciste allemande, une opération.justifiée pour la même raison, mais dans une perspective inverse. À cause de son histoire, les événements qui allaient se dérouler en 1916 sur le sol de Verdun étaient en somme destinés à rouvrir des blessures pluriséculaires ».
Anna Maria Laserra : Le nom de Verdun entre réalité, mythe et fiction in Mémoire et Antimémoires au XXème siècle. La Première guerre mondiale. Premier volume. Colloque de Cerisy-la-Salle 2005. Archives et musée de la Littérature Bruxelles
Verdun fut aussi, rappelle Alexander Kluge, dans les années 782 à 804, une plaque tournante du commerce des esclaves.
« La bataille de Verdun ne fut donc pas seulement perçue comme une simple bataille, mais, ainsi que l’écrivit Paul Valéry longtemps après, cherchant des termes plus aptes à la définir: « elle fut bien plutôt une guerre tout entière insérée dans la grande guerre » et même «autre chose encore », «Verdun », précisa-t-il, enrichissait cette bataille de la touche mythique qui seule manquait encore à l’explication de la place qu’elle avait prise dans les esprits aussitôt après le bombardement, « ce fut aussi une manière de duel devant l’univers, une lutte singulière, et presque symbolique, en champ clos. Un combat, en somme, que le monde entier contemple »
Anna Maria Laserra ibidem

Heiner Müller à Verdun

Michel Simonot, auteur, metteur en scène :
« La Direction Régionale des Affaires Culturelles de Lorraine et Laurent Brunner, directeur du Théâtre missionné de Verdun m’avaient demandé d’écrire et créer un spectacle à l’occasion du 80e anniversaire de la bataille de Verdun. D’une part, je savais, par Jean Jourdheuil, que Müller souhaitait venir à Verdun mais remettait sans cesse ce voyage. D’autre part il terminait Germania III, dont le sous-titre est « Les spectres du Mort-Homme ». Or, le Mort-Homme est la dénomination précise d’un lieu de bataille de Verdun. Müller voulait voir ce lieu par rapport à la pièce et sa mise en scène. En ce qui me concerne, me refusant à faire un spectacle de « commémoration », je voulais réaliser un travail théâtral sur la mémoire de la guerre, une mémoire critique, à partir et au delà de Verdun, vers Auschwitz, Hiroshima, le Cambodge, etc. Je voulais donc faire appel à plusieurs écritures, dont, bien entendu, un Allemand. Le seul Allemand possible était, à mes yeux, Heiner Müller.
Nous avons donc passé trois journées à visiter, dans la discrétion, tous les sites des champs de bataille. Je me souviens du choc qu’a vécu Müller en découvrant des monuments qui, aussitôt, ne purent pas ne pas lui évoquer une esthétique de l’architecture monumentale des pays socialistes ».
Michel Simonot Postface à Rouge Nocturne Verdun / Chronique des jours redoutables Les Cahiers de l’Egaré 1999
Quand Müller arrive à Verdun, sa mort avait commencé.
Brigitte Maria Mayer, femme de Heiner Müller :
«  La mort commence en 1994 au cours d’un voyage en Italie. Une opération à la vie à la mort apporte une année de répit. Entre les hospitalisations à Munich (…) la famille passe plusieurs mois à Los Angeles.
Dans la Villa Aurora, lieu d’exil de Lion Feuchtwanger, est élaboré « Germania 3 Les spectres du Mort-Homme », un voyage dans le temps, que l’auteur mortellement malade transfère de l’intérieur à l’extérieur. De retour à Kreuzberg, notre étage de fabrique souffre du siège permanent de gens de théâtre et de medias. Heiner Müller accepte cela avec un mélange de gentillesse et de soif d’applaudissements. Il écrit, boit, met en scène sans pause contre ces ennuis et ce cancer en phase terminale »
Brigitte Maria Mayer / Heiner Müller Der Tod ist ein Irrtum ( La mort est une erreur)
Suhrkamp 2005
Deux mois après sa venue à Verdun, le 30 décembre 1995, Heiner Müller meurt. Il tenait à venir à Verdun. Il y a fait scandale. A l’origine du scandale, cet article :
Est Républicain du 2 octobre 1995

Est Républicain du 2 octobre 1995

Nadine Bobenrieth-Del, journaliste  (L’Est républicain Verdun 2 octobre 1995)
 A-t-il ressenti une émotion sur les champs de bataille où périrent 400 000 morts des deux camps ? « Non, la mise en scène des lieux tue l’émotion »
Au Mort-Homme qui l’a beaucoup marqué, il relève « le kitsch des monuments glorifiant les pays ». Ils sont selon lui autant de « mensonges qui cachent la réalité » de l’âpreté des combats. « On a le sentiment que les gens les ont élevé pour s’excuser d’avoir envoyé à la mort ces soldats et donner un sens à une guerre qui n’en avait pas »
« Ils sont un ersatz, et en ce sens, le kitsch est un symptôme de la mauvaise conscience. Ces monuments sont des expressions d’un art pour les morts, un art gigantesque mais c’est de la m…. Le grand art, l’art véritable, c’est l’art qui est fait pour les vivants »
Et Vauquois ? « Là on se rend bien compte de ce qu’ont pu endurer les hommes ». Les trous béants, les galeries dans la colline « donnent un idée du travail intellectuel incroyable fourni » dans le seul but de tuer et de détruire, de « toute la force déployée pour quelque chose qui n’avait pas de sens »
« Si au lieu de cela Français et Allemands avaient uni leurs énergies et leurs intelligences pour construire un village, il aurait été magnifique », indique Heiner Müller avant de confier : « je comprends maintenant pourquoi mon grand père qui avait combattu en Argonne durant la Première guerre s’est mis à boire lorsque la seconde a été déclarée. Il n’en avait jamais parlé »
Morts pour une illusion
Pense-t-il que le pacifisme est une naïveté ? « Oui, pourtant on se dit que ce fut absurde que de chaque côté ils n’aient pensé qu’à se battre, à s’enterrer, plutôt qu’à rentrer chez eux. Ils n’avaient pas de raison personnelle pour le faire. A Fleury (visité peu avant) ils sont tombés pour la France ou pour l’Allemagne. En fait pour une illusion. Celle de l’unité nationale. Or il n’y avait pas une seule France, pas une seule Allemagne. Il y en avait deux, celle des riches et des pauvres, des puissants et des autres…La seconde s’est donnée pour la première …
En parallèle, il se souvient de cette émission captée à la radio par son « père qui bien que ce soit interdit écoutait Londres ou radio Moscou ». On y racontait l’histoire d’un poète allemand sur le front russe qui assistait à son enterrement. Il entendit que l’on disait de lui qu’il était mort pour la patrie, pour l’Allemagne… Et lui simplement : « Je reviens de Stalingrad ». Comment pense-t-il que l’on peut encore parler de 14-18 ? « Comme nous maintenant »
Si la démarche de création aboutit pour le 80ème anniversaire, nul doute qu’elle sera à mille lieu de commémorations magnifiantes et des traditionnelles cérémonies officielles : Heiner Müller, lui, ne crée pas pour les morts. Il crée pour les vivants et il proposera sans nul doute une lecture critique  qui donnera du sens au présent et servira le futur…
A bientôt donc Monsieur Müller…
Ce ne sera pas à bientôt mais adieu
Nous sommes à la veille du 80ème anniversaire de la bataille de Verdun (1916).  Le premier à réagir à l’article est le Colonel Rodier qui se livre à un chantage : c’est lui ou moi. Comme si lui seul pouvait parler au nom des morts.
Le Colonel L. Rodier, Président de l’Association nationale du Souvenir de la Bataille de Verdun et de la Sauvegarde des Hauts Lieux
Monsieur le Sous-préfet
La lecture de l’article de l’E.R. [Est Républicain] du 2 octobre en rubrique Meuse actualités résumant la pensée de Heiner Müller venu à Verdun faire provision d’images m’inspire les réflexions suivantes quant à la préparation du 80ème anniversaire de la bataille de Verdun l’an prochain.
En effet, si les monuments commémoratifs érigés sur le champ de bataille devant Verdun et dans toutes les communes de France c’est de la m…, je me demande pourquoi nous préparons ces manifestations particulièrement devant l’ossuaire et sur cet immense cimetière de part et d’autre de la Meuse où reposent les restes des 150.000 disparus français et allemands de cette bataille de 10 mois.
A ceci s’ajoute le rejet systématique par le personnage du souvenir et du bien fondé des associations d’anciens combattants, du Souvenir français et du VDK [Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge], son homologue d’outre Rhin.
En conséquence, si Heiner Müller « une insolente fraîcheur de l’Histoire », légende de sa photo [La légende est en fait : « une insolente fraîcheur de lecture de l’Histoire »] est retenu pour écrire un texte ou animer une manifestation, je me retire de ce comité au titre de citoyen, fils, neveu et gendre de combattants de Verdun, d’ancien combattant contre le nazisme symbole du mépris sans borne de l’ »homme » vivant ou mort, de la direction du mémoriel de 1971 à 1995, d’administrateur fondateur puis Président de l’Association nationale du Souvenir de la Bataille de Verdun et de la Sauvegarde des Hauts Lieux et en mémoire de mes camarades de combat »
Aussitôt accordé. Le maire de Verdun accède à la demande.
Arsène Lux, officier parachutiste, député de la Meuse, Maire de Verdun  à Laurent Brunner, directeur de l’association  » Le Quai »
« L’Est Républicain du 02 octobre dernier a relaté les prises de position de Monsieur Heiner MULLER, dramaturge allemand, commentant sa visite sur les Champs de Bataille.
Cette prise de position apparaît tout à fait inacceptable et à travers ces déclarations scandaleuses, Monsieur Heiner MULLER s’ est totalement discrédité au regard des verdunois et en particulier au sein du monde des Anciens Combattants. Il est dès lors totalement exclu qu’ il puisse participer à la commémoration du 80ème anniversaire de la Victoire de Verdun.
Je vous saurais gré par conséquent de prendre toutes dispositions utiles pour mettre fin immédiatement, sous quelle que forme que ce soit, à la collaboration de Monsieur Heiner MULLER, aux manifestations du 80ème anniversaire comme à toute manifestation ultérieure impliquant la Ville de Verdun ».
« Sous quelque forme que ce soit ». Y compris donc par la présence d’un texte de Müller dans le spectacle préparé par Michel Simonot qui avait choisi Medeaspiel et Fragment pour Luigi Nono.
Michel Simonot :
« Du coup, pour moi, c’est tout mon spectacle qui se trouvait interdit. En outre, le maire en profita pour annoncer la fermeture du théâtre de sa ville et, donc, le licenciement de son directeur, Laurent Brunner. Il annonça aussi la fermeture de l’école de musique et, peu après, appliqua la censure à la bibliothèque municipale. (…) Müller es rentré en Allemagne. Malade et aussitôt hospitalisé, il est, à ma connaissance, resté silencieux là-dessus jusqu’à sa mort.
Après sa disparition, certains, y compris au Ministère de la culture m’ont suggéré de supprimer les textes de Müller du spectacle afin de la maintenir dans le cadre des commémorations officielles . Nous avons choisi, bien entendu de réaliser le spectacle dans son intégrité, avec les textes de Müller. Nous nous sommes exilés hors de Verdun, à 8 kilomètres. Nos subventions ont alors été amputées . Nous l’avons cependant créé et joué deux semaines à Dugny-sur-Meuse, dans un fort privé. Le dernier jour du spectacle, le théâtre de Verdun , Le Quai, rendait les clés. »
Michel Simonot Postface à Rouge Nocturne Verdun / Chronique des jours redoutables Les Cahiers de l’Egaré 1999
Jacques Chirac venait de remporter les élections présidentielles. Le Pen avait déjà dépassé le Parti communiste et faisait un score de 15 %. A cette époque, l’arrogance de la droite provinciale en matière culturelle n’est pas spécifique à Verdun. L’affaire Heiner Müller dépasse ce cadre là. Je me suis rappelé en écrivant ces lignes d’un article du Figaro dans lequel on pouvait lire « A peine nous sommes nous débarrassés de Brecht qu’ils nous ramènent Heiner Müller ». Cette droite provinciale a des préférences littéraires et culturelles très éloignées de Heiner Müller , j’essayerai de le montrer un peu plus loin.
Ces questions abordées sous cet angle permettent de comprendre l’absence de volonté de dialogue, – l’interdiction sera maintenue même après le décès de Müller – et de dépasser celles des conditions dans lesquelles les propos de Müller ont été tenus et obtenus. Au bistrot dans une conversation entre amis, en anglais en présence d’une journaliste qui ne parlait pas anglais, qui n’a pas affiché ses intentions mais dont la présence insistante sur une demi journée ne devait pas laisser de doute. Mark Lammert qui était présent se souvient d’une conversation plaisante, l’atmosphère était blagueuse. Michel Simonot en garde le sentiment d’une parole dérobée.
Michel Simonot dit que Müller est resté silencieux là-dessus. Il y a eu une tentative de sa femme d’atténuer quelque peu les propos et Mark Lammert me dit qu’il existe dans les archives de Heiner Müller une esquisse de réponse à un article de l’hebdomadaire die Zeit qui traite le sujet. Je n’ai pas eu l’occasion d’aller la consulter à Berlin. J’y songerais à l’occasion.
Je souhaiterais maintenant partir sur les traces de Heiner Müller à Verdun. J’ai fait une visite des lieux au mois d’avril 2014. Une visite éprouvante au terme de laquelle on se dit que Müller n’a pas exagéré. Même que l’on aurait pu être plus sévère  encore. Je n’avais jamais été à Verdun. Habitué depuis mon enfance aux champs de bataille de ma région, j’ai trouvé là un espace aseptisé. Nos grands pères, ceux de Müller et les miens étaient dans la même armée. Ils auraient même pu être ensemble à Verdun. PC Ettighofer qui écrivit Spectres au Mort Homme était alsacien et y était.

Et Créon de répondre, le dur :
« Si ta nature est d’aimer, va chez les morts et aime-les ».
C’est ce qu’on a fait ici

Montherland Chant funèbre pour les morts de Verdun
Les Créons envoient les Antigones aimer les morts à l’issue de cette guerre où les morts submergent les vivants. La guerre industrielle se caractérise en effet par une surprodution de cadavres. Lisons encore ce qu’en écrit Montherland qui fut Secrétaire de l’Oeuvre de l’Ossuaire
« Chacun sentait le besoin que se dressât un reposoir à mi-côte de Douaumont, comme s’il était impossible d’arriver au faîte sans être tombé à genoux. Il fallait aussi donner une sépulture aux ossements non identifiables de Verdun, qu’on rencontrait jusqu’à un mètre cinquante de profondeur. Quelqu’un pouvait dire cette parole saisissante et qui demeure vraie : « Si tous les hommes qui sont morts ici se levaient, ils n’auraient pas la place de tenir, parce qu’ils sont tombés par couches successives.»
Montherland Chant funèbre pour les morts de Verdun
La levée en masse des morts, n’avait-elle pas de quoi leur faire peur ?
L’ héroïsation du sacrifice dans le discours commémoratif visait à accorder un très haut prix à la mort alors même que la vie n’en avait pas.

La symbolique de l’épée

L'Ossuaire de Douaumont

L’Ossuaire de Douaumont

Les guides touristiques nous apprennent que ce monument représente une épée enfoncée jusqu’à la garde dans le sol. Comme symbole antimilitariste, laïque, civil, ça se pose là. Rappelons que la commission qui fit le choix de la forme du monument était présidée par Pétain auquel on n’échappe pas en visitant Verdun et pour cause, il en est le vainqueur militaire et politique. L’Ossuaire a été voulu comme une sorte d’Arc de triomphe. Il fallait quelque chose de « sobre, viril, guerrier » (Montherland).
Cette symbolique de l’épée se retrouve non seulement sur le portail de l’Ossuaire dont je n’ai malheureusement pas la photographie mais également sur d’autres monuments.
Par exemple :
Portail du monument de la Tranchée des baïonnettes

Portail du monument de la Tranchée des baïonnettes

Tranchée des baïonnettes2

Les visiteurs sortent de là, j’en ai été témoin, totalement stupéfaits, décontenancés. Le monument le plus absurde qu’il m’a été donné de voir. Et qui repose sur un mensonge avéré. « La légende de la tranchée des baïonnettes est un pieu mensonge mais un mensonge ». « Pieu mensonge « écrit Antoine Prost qui essaye par ailleurs de nous convaincre que les monuments aux morts sont  civils et laïques ! (Antoine Prost : Verdun in Lieux de mémoire 2 sous la direction de Pierre Nora)
Enfin dominant Verdun, le Monument à la victoire et aux soldats de Verdun
Monument à la victoire et aux soldats de Verdun

Monument à la victoire et aux soldats de Verdun

 Référence au Saint Empire Germanique auquel a appartenu la Lorraine ?
La rhétorique de l’épée fichée dans le sol n’a pas échappé à Jean-Christophe Bailly cherchant à définir le sentiment de malaise que l’on ressent en visitant ces lieux.
« Discrétion, ou beauté, ou dignité, ou pudeur – ce ne sont certes pas là les mots qui pourraient convenir s’il fallait caractériser Douaumont. Dès lors qu’on rôde autour de Verdun, l’ossuaire a pourtant quelque chose d’inévitable, on s’en voudrait de ne l’avoir pas vu. Douaumont c’est d’abord une ouverture, une étendue, une immense esplanade en surplomb – et peut- être ne serait-ce qu’un cimetière militaire parmi tant d’autres, un peu plus grand et plus solennel, avec ses pelouses rases et ses ifs bien taillés si ne s’élevait pas là cet effrayant monument inauguré en 1927 dont la forme si particulière, je me suis rendu compte que peu de gens le savaient, provient de l’idée directrice qui était de lui faire figurer une épée enfoncée jusqu’à la garde dans le sol de France: je n’ai pas été chercher la biographie des architectes de l’ossuaire (ils s’appelaient Léon Azéma, Max Edrei et Jacques Hardy) mais il se trouve en tout cas que l’idée séduisit, que la chose fut construite et qu’il y a donc cela, une poignée d’épée qui est une tour de 46 mètres de haut et une garde qui est un cénotaphe de 137 mètres de long où 46 tombeaux valent allégoriquement pour les corps de 130 000 soldats inconnus. Or cette idée, il faut le dire, relève d’une esthétique intégralement fasciste et c’est cela, d’abord, dont on éprouve le poids, sans trop savoir identifier au début le malaise que l’on ressent en pénétrant dans ce qui fonctionne avant tout comme un champ d’ondes mortifères. Et « fasciste », je tiens à le souligner, n’est pas ici un mot lâché à la légère, comme c’est parfois le cas lorsqu’il sert d’insulte – non, il y a dans la rhétorique médiévale de l’épée et dans la référence au sol une authentique préfiguration du national-esthétisme à la française, style que Vichy, faute de moyens, n’aura pas l’occasion de faire fructifier, mais dont il serait passionnant de relever les traces ou les signes avant- coureurs; un périple qui pourrait commencer, à deux pas de Douaumont, par la ville de Verdun elle-même où la Victoire est figurée par un terrible chevalier géant qui fend littéralement en deux la rive droite de la Meuse. »
Jean Christophe Bailly Le dépaysement Voyages en France Le Point Seuil 2011page 154. Le chapitre 14 All gone into the world oflight est consacrée à Verdun
Nulle part dans cet espace recouvert d’herbe et de forêts – les champs de bataille avaient été déclarés non cultivables et confiées à l’Office national des forêts – on ne ressent d’émotion, nulle part on n’éprouve le sentiment que des hommes ont vécu ici l’enfer. Un réseau de monuments aux morts pour l’essentiel dédiés à des régiments, la mémoire n’est pas civile mais militaire. On y tire encore.

Tirs en cours

Le Mort Homme

« Le monument de la crête du Mort-Homme, près de Verdun, fait exception [à la représentation du soldat rarement seul]. Le nom de ce lieu-dit, totalement déchiqueté par les attaques, appelait un jeu de mots en ronde-bosse. Le sculpteur [Jacques Froment-Meurice] renoue avec la tradition médiévale et moderne de la représentation de la mort. Un très grand squelette, enveloppé d’un linceul, qui n’est autre que le drapeau, se dresse sur un sol rocailleux. Le  drapeau a remplacé la faux ou le sablier, instruments traditionnels de la mort. La sculpture est en  pierre très blanche. L’artiste a recherché le contraste entre l’aspect lisse du squelette et le sol d’où  émergent des morceaux de casques, des grenades. Une inscription, pleine de fierté: ce «ils n’ont pas  passé ». Mais à quel prix. Le squelette triomphant n’en est pas moins squelette. La mort seule  pouvait ici représenter la victoire, victoire qui n’était pas sur la mort.
Annette Becker : Les monuments aux morts / Mémoire de la Grande Guerre
Editions Errance pages 41- 42
Mort HommeLe chauffeur de taxi ( il n’y a pas de transport public pour venir jusqu’ici) m’a dit quelque chose d’essentiel à cet endroit avec des mots simples et forts :
« Quand ça brille de trop, c’est pas ça » !
Mark Lammert
« J’étais assis avec Müller au Mort-Homme près de Verdun, en 1995, en automne, il parlait de ses deux grands-pères, s’identifiait comme avant-poste et se voyait tête de pont ; pendant un moment il était sa propre ombre. Il savait que la phrase «  j’ai peur de ma propre ombre » qu’il attribuait constamment à Staline était de Dashiell Hammett »
Mark Lammert : HEROISCHE STÖRUNG
Heiner Müller und Corneliu Baba – Kunst als Gegengift des Schreckens
in Lettre international n°99 2012

Spectres du Mort Homme

Le dernière pièce de Heiner Müller Germania 3 porte en sous-titre Les spectres du Mort-Homme. Titre mystérieux à la Godard ? Ce dernier dit qu’ « un titre précédant toute idée de film, c’est un peu comme un la en musique »  Peut-être en effet une façon de donner le la. Sans entrer dans les détails de la succession des Germania, il y a Germania Mort à Berlin, un Germania 2 qui est juste le titre d’un spectacle fait d’un montage de textes, Germania 3 couvre une géographie plus large que les précédents, Les spectres du Mort Homme le signale et donne à la pièce une profondeur historique et géographique : cela va de Verdun à Stalingrad et retour.
Spectres au Mort Homme est le titre d’un roman de Paul Coelestin Ettighoffer. Simple captation et détournement ? Heiner Müller savait faire cela. Tout en sachant par Kristin Schulz qui en a la garde que Gespenster am Toten Mann ne figure pas dans sa bibliothèque ce que ne veut pas dire qu’il ne connaissait pas le roman, j’ai essayé de fouiller un peu cette piste qui m’a conduit à une étrange découverte.
PC Ettighoffer né le 14.4.1896 à Colmar en Alsace est issu d’une vieille famille paysanne alsacienne. Il fait partie de quelque 8000 volontaires alsaciens qui sont sont engagés dans l’armée impériale allemande en 1914. Il avait 18 ans. Après avoir combattu en Champagne, il fut comme la plupart des alsaciens, en raison des nombreuses désertions, en 1916 déplacé sur le front de l’Est. Début 1917, il se retrouve à Verdun, comme chef de section où se déroula cette « guerre dans la guerre » (Paul Valéry) de plusieurs mois. En été 1918, il fut fait prisonnier et libéré en 1920. Spectres au Mort-Homme constitue la première partie d’une trilogie autobiographique.
C’est à Erich Maria Remarque, que Ettighifer doit un tournant dans sa carrière. Le succès de A l’ouest rien de nouveau fut tel (1929) qu’il fit réagir la droite nationaliste allemande qui lui opposa Gespenster am Toten Mann  qui est donc un livre anti Remarque. La simplicité de la structure du roman autobiographique écrit par un survivant permettait en outre la production en série pour le plus grand bonheur des éditions Bertelsmann qui se lança dans l’édition de livres de guerre à partir de 1934. La date ne doit rien au hasard. Le succès vint avec « l’instrumentalisation du souvenir de la guerre par le nouveau régime ». Hitler était arrivé au pouvoir en 1933.  Ettighoffer fut même salarié directement par Bertelsmann et devint fabricant de bestseller. Guerre de masse, production littéraire de masse. « Avec la préparation du système national socialiste à une nouvelle guerre, les livres d’Ettighoffer se sont « radicalisés en militance, racisme, pensée colonialiste et soumission à l’autorité ». Capitaine dans la Wehrmacht, il sera fait prisonnier par les anglais en 1945.
Le lexique des écrivains nazis parle pour les écrits d’Ettighofer de littérature de colportage caractérisé par une agressivité chauvine et cite :
«  Ils ne sont pas morts, les hommes des cent batailles, ils revivent dans l’armée allemande de 1938. Une grande et forte Wehrmacht a connu une renaissance par le sang qui a bu la terre de France »
Ses livres ont été mis à l’index par les autorités soviétique puis en RDA. Il y est qualifié d’écrivain nazi.
En 1980, la municipalité social-démocrate d’Euskirchen avait refusé de donner à une rue le nom de PC Ettighoffer comme le réclamait les chrétiens démocrates. Et ne voilà-t-il pas – intéressante découverte – qu’apparaît dans cette affaire le Comité national du Souvenir de Verdun venu soutenir Ettighoffer qualifié d’ « apôtre »  de la réconciliation franco-allemande ! Les livres d’Ettighofer qui avait été invité à Verdun en 1975 en présence de Maurice Genevoix sont vendus au Mémorial de Verdun.
Si l’on comprend bien donc ceux qui ont invité Ettighofer à Verdun et soutenu à Euskirchen sont les mêmes que ceux qui en ont débarqué Heiner Müller. Voilà qui donne une épaisseur à l’affaire Müller qui va au-delà d’un mot peut-être malheureux.
Le roman Spectres au Mort Homme contient un chapitre lui-même intitulé Spectres au Mort Homme. J’en ai traduit l’extrait suivant
A cet instant, le « charron », l’adjudant (Officierstellvertreter) Segmüller devint fou —
Il rampe vers nous tremblant de tout son corps. Ses mains flottent. Ses yeux sont fixes et grands ouverts. De la bave couvrait ses lèvres et coulait sur sa barbe naissante.
« Les gars vous les avez vu ? »
Il nous tire, nous secoue et gémit :
« Je vous demande si vous les avez vu ? »
« Nous n’avons rien vu, nous ne savons rien »
Le fou se rapproche de nous et raconte :
« Cela fait un an que vous en êtes et vous devriez savoir que les âmes des soldats flottent dans l’air encore longtemps après la bataille et se combattent comme ce fut le cas autrefois dans les champs catalauniques. Vous l’avez sûrement appris à l’école. Et je viens de voir ceux qui sont tombés ici. Ils se sont combattus avec des grenades, des fusils et des bêches , là-bas, dans l’air au-dessus du Mort-Homme. J’y étais aussi, moi — Maintenant je sais que ma fin est arrivée, je dois mourir camarades. Il y aura une hécatombe de morts dans notre régiment, parmi les combattants j’ai vu des gens connus — tu y étais Liesenseld – Tu ne vois pas que le signe de la mort est déjà sur ton front – Et Huba en était, et Quint , et Kenzierski et Kienz, et beaucoup, beaucoup de personnes connues. La section presque au complet y était dans cette bataille des âmes, dans le combat des non-enterrés – oui, il y aura une hécatombe ; là, là — vous ne voyez pas , les voilà à nouveau. Maintenant ce sont les français — Qui nous tombent dessus — Alerte – Alêrte ! Spectres ! Spêctres au Mort Homme ! Alerte ! Alêrte !
La bataille longtemps attendue s’engage.
Au Mort-Homme, les spectres annoncent à ceux qui partent au combat qu’ils vont mourir. Ce sont aussi pour Ettighoffer ceux qui ayant connu la terre de Verdun forgeront la Wehrmacht. Heiner Müller me semble-t-il s’empare de cette question-là. Et ce n’est sûrement pas pour pour s’y complaire mais pour la retourner contre les idéologies mortifaires.
Cette façon de se voir déjà mort avant de l’être m’a rappelé les esprits surgis de l’avenir du Fatzer de Brecht. Müller en parlait avec Alexandre Kluge

Les esprits surgissent de l’avenir

Müller : Il y a dans Fatzer un texte formidable, Fatzer dit à un moment : « tels qu’autrefois des esprits surgissaient du passé, ils surgissent tout autant à présent de l’avenir ».
Kluge : les esprits viennent de l’avenir ?
Müller : Oui, les esprits sortis de l’avenir. Une idée formidable. Et les esprits du futur pénètrent effectivement à nouveau à Verdun et produisent en 1939 Auschwitz. Un autre aspect est naturellement que le plan Schlieffen reposait sur un mouvement ininterrompu. Moltke a apporté une correction à ce plan. Pour Schlieffen, il était clair que le milieu du front devait rester mobile y compris en laissant les Français entrer en Allemagne pour conserver le mouvement. Molkte par patriotisme a figé le milieu et provoqué la guerre de position et donné du poids à la supériorité matérielle de l’adversaire
Kluge : et déclenché les armes mécaniques de l’adversaire. On a d’abord éliminé les chevaux puis les hommes jusqu’à ce que à la fin il ne reste plus que les machines (…)
Müller : Dans ce texte de Fatzer  tout est décrit de ce qui se passe maintenant, de ce qui s’est passé dans la seconde guerre mondiale. (…) Dans le materiau « Fatzer » il y a au début – bon ce n’est pas daté chez Brecht, mais …une scène dans la Première guerre mondiale. Elle décrit l’expérience de la bataille de matériel , c’est une réaction de désespoir devant la bataille de matériel et Koch (….) crie dans la bataille, partout est l’ennemi ; on tire de partout etc puis vient cette fin énorme où il dit « Où fuir ? Partout l’homme est là ! » Alors Büsching dit : « L’homme est l’ennemi et doit disparaître »
Kluge : Qu’entends-tu par bataille de matériel
Müller : Ecoute…Verdun, ou ce que tu veux, la Somme, simplement cette expérience d’être cloué au sol ou dans la tranchée, d’être livré à la machine
Kluge : Les hommes sont rivés par ordre, et la bataille de matériel c’est au fond du travail mort contre du travail mort.
Müller : Oui, oui, c’est la raison de cette conclusion, l’homme est l’ennemi et doit disparaître. L’homme qui s’est à ce point matérialisé dans cette machine. C’est un aspect énorme de ce texte et tu as là aussi ce dont tu parlais tout à l’heure dans le fond l’esquisse d’Auschwitz dans la bataille de matériel »
Alexander Kluge/Heiner Müller :« Ich bin ein Landvermesser » Gespräche mit Heiner Müller. Anti Oper, Materialschlachten von 1914, Flug ûber Sibirien (Robtbuchverlag1996 )
Dans Germania 3 une phrase fournit un élément d’une trame souterraine. Le personnage de Hitler dit à un moment : « je retourne vers les morts qui m’ont fait ». Ce sont peut-être ceux de Verdun car, dit A. Kluge dans son éloge funèbre pour Heiner Müller, parmi les choses importantes que l’on peut apprendre de Verdun, c’est que probablement quelque chose d’Hitler s’est blindé là, chez les morts et les non-morts de Verdun et le recouvrir de marbre dans un style comme on peut le voir aussi à Bucarest – celle de Ceaușescu – est faux et revient à inscrire le mensonge dans la pierre.

Pour conclure (provisoirement) deux textes :

« Maintenant, sur une immense terrasse d’Elsinore, qui va de Bâle à Cologne, qui touche aux sables de Nieuport, aux marais de la Somme, aux craies de Champagne, aux granits d’Alsace – l’Hamlet européen regarde des millions de spectres » Paul Valéry La crise de l’esprit.
Et un des tout derniers poèmes de Heiner Müller
DRAMA
die toten warten auf der gegenschraege
manchmal halten sie eine hand ins licht
als lebten sie eh sie sich ganz zurueckziehn
in ihr gewohntes dunkel das uns blendet
DRAME
les morts attendent sur le plan incliné opposé
parfois ils tiennent une main dans la lumière
comme s’ils vivaient jusqu’à ce qu’ils se retirent complètement
dans leur obscurité habituelle qui nous aveugle.
Remerciements à Jean Jourdheuil, Mark Lammert, Kristin Schulz, Michel Simonot.
Germania 3 / Les spectres du Mort-Homme 
Traduit de l’allemand par J.-Louis Besson et J. Jourdheuil
L’Arche
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Marc Crépon (avec Romain Rolland) : 14-18 et le consentement meurtrier

« Si quelqu’un veut savoir pourquoi nous sommes morts,
Dites-leur : parce que nos pères ont menti. »

Cette phrase écrite en 1918 est de Rudyard Kipling. Son fils unique John, 18 ans, avait été porté disparu en septembre 1915. Le prix Nobel de littérature, fervent patriote, l’avait poussé à s’engager comme les autres alors que l’armée avait plusieurs fois refusé de le reconnaitre apte pour myopie extrême. « Tu seras un homme, mon fils », lui avait-il écrit.
Je poursuis mes lectures sur la guerre de 14-18. Après Helmut Lehten, Le vacarme de la bataille et le silence des archives, La guerre continuée d’Antonin Artaud, lecture du livre de Florence de Mèredieu, un extrait de celui de Wolfgang Sofsky sur la société de guerre, j’aborde aujourd’hui la question du consentement meurtrier développé par Marc Crépon
Sans tomber de l’idéal dans l’idole, il y a parmi les belles figures courageuses qui s’opposèrent à la guerre et qui méritent que nous honorions leur mémoire celle de Romain Rolland. Marc Crépon lui rend hommage tout en abordant le thème qui fait l’objet et le titre de l’un de ses livres : le consentement meurtrier. Le « consentement meurtrier » désigne ici le consentement à mourir et faire mourir « pour la patrie », attitude largement partagée au début de la Grande Guerre. Encouragé par la propagande et la publicité, ce patriotisme a pourtant rencontré une certaine opposition, illustrée par de grandes voix, comme celles de Romain Rolland ou Jean Jaurès.
Marc Crépon, philosophe, traducteur et directeur de recherches au CNRS est intervenu dans le cadre du cycle « lire le monde » 1914-1924 : Guerres et Révolutions, organisé par la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou.
Voici découpée en trois séquences son intervention 

1. Le sacrifice pour la patrie

Quel sens donner à la patrie, au patriotisme ? Cette question ne fait pas du tout l’unanimité à la veille de la Première guerre mondiale. Peut-on réduire la patrie aux intérêts particuliers de ceux qui parlent en son nom ? Roman Rolland reproche à tous ceux qui s’unissent autour de l’idée du mourir pour la patrie précisément de n’avoir rien d’autre à offrir à une génération que l’idéalisation d’un sacrifice qui ne dit pas ce qu’il est, le masque de la mort..

2. Le consentement meurtrier

Le sacrifice est une religion, l’objet d’une manipulation.  » Il est illusoire et mensonger de définir la patrie comme une grande famille ». La patrie en temps de guerre, c’est l’idole qui retourne la protection des pères contre la mort en exposition des fils à la mort. Le consentement meurtrier n’est pas seulement une rupture des relations père-fils mais plus généralement une rupture des relations de soin, de l’attention et du secours à la vulnérabilité d’autrui.

3. » J’avais un fils, je l’aimais, je l’ai tué »

La guerre fait des pères les meurtriers de leurs fils. Marc Crépon, pour finir, lit un extrait de Clérambault de Romain Rolland
Voici, un deuxième éclairage au propos de Marc Crépon, en écho au texte de Rudyard Kipling, sur le même thème, cette citation d’Aragon :
« C’était une guerre des vieux, pour des raisons qui avaient exalté les vieux ,
qui ne touchaient pas les jeunes, et c’étaient les jeunes qui la faisaient à leur place ».
Aragon, Pour expliquer ce que j’étais (manuscrit de 1942), édition posthume Gallimard, 1989
Pour en savoir plus sur le consentement meurtrier, on peut lire l’entretien de Salima Naït Ahmed avec Marc Crépon

 

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A mes grands-pères, soldats du « kézère »

 

Suis-je bête !
L’autre jour, comme cela m’arrive régulièrement, je faisais mon petit tour en ville comme on dit quand on habite sur les bords. Je passe toujours dans ces cas-là par une librairie et à la bibliothèque qu’il y ait ou non besoin d’un livre, histoire de voir ce qui s’y affiche. A la librairie, l’espace des livres 14-18 avait disparu : « ça devenait lassant ». Et puis, il y a le foot, puis le Tour de France…
A la bibliothèque, je tombe sur un livre exposé d’Annette Becker, Les cicatrices rouges /14-18 / France et Belgique occupées paru en 2010 chez Fayard. Je le prends. La quatrième de couverture évoque « ces millions de gens [qui] ont vécu à l’heure allemande en 1914-1918 ».
Je le feuillette.
Suis-je bête !
Je m’étais dit qu’il y aurait peut-être un chapitre sur l’Alsace. Mais l’Alsace à cette époque ne faisait pas partie de l’histoire de France, n’était donc pas occupée.
Quoique ! Est-ce si clair ?
Continuant de feuilleter, je tombe sur la page 300. Apparemment, je n’étais pas le seul à m’y être arrêté.
occupation_annexionLe lecteur correcteur a raison. En 1914, l’Alsace était annexée à l’Allemagne. Les Alsaciens et les Lorrains sont juridiquement allemands en vertu du Traité de Francfort de 1871, traité reconnu par toutes les puissances. Quarante années d’occupation annexion, écrit encore A. Becker se sont muées en « accommodement plus tacite que forcé ».
Nous voici introduits dans la complexité du sujet qui fait même trébucher des professionnels de la profession.
Non loin de Mulhouse, à Zillisheim :
Auberge au canon
Canon 14-18.
Oui mais…un canon allemand
qui se trouvait à quelques centaines de mètres de là. Il n’en reste que l’emplacement.
Emplacement canonLa fosse bétonnée pour un canon de marine allemand de 380mm en place de septembre 1915 à octobre 1916. Il tirait entre autre sur Belfort.
Il y a des périodes où l’Alsace ne fait pas partie de l’histoire de France. L’acceptation de cette discontinuité par les historiens m’a toujours étonnée. Je n’ai jamais compris ce qui justifiait qu’ils mettaient ces périodes entre parenthèses. Qu’en sera-t-il lors de la commémoration du Centenaire du déclenchement de la guerre ?
Comment évoquera-t-on l’histoire de mes grands-pères ? François Hollande fera-t-il l’impasse sur la question ? Laissera-t-il le président allemand s’en occuper ?
Mes grands-pères. Pourquoi parler de mes grands pères ? Parce que cent ans après il est peut-être enfin temps.
Mes grands-pères avaient été soldats du Kaiser. Kaiser avec un a et un i et non, comme je l’entends encore souvent prononcé, la bouche pointue, « kézère ». Mais je ne sais que très peu de choses de cette partie de leur vie. J’ai souvent fréquenté l’un des deux, tous les jeudis du temps où les mercredis étaient des jeudis, l’autre beaucoup moins, le temps a manqué. Ils sont restés bien muets après-guerre, surtout après l’autre-guerre qui a vu leurs fils partir à leur tour pour la seconde partie.
Comment en parler quand on ne dispose d’aucun de ces objets par lesquels les romanciers commencent leurs récits ? Pas de pipe, pas de blague à tabac, pas de lettre, pas de carte postale, pas de carnet, pas d’objet bricolé à partir d’un débris de munition, rien, même plus de grenier où tout cela aurait-été oublié. Rien. Un seul témoignage : lors d’un colloque de l’Institut d’histoire sociale, mon père avait raconté que mon grand père paternel qui était chaudronnier s’était retrouvé sur le front de Russie et parmi les comités de soldats qui ont destitué les officiers lors de la révolution de novembre 1918. (Centre régional Alsace de l’Institut d’histoire sociale : Le rôle et la place de la classe ouvrière en Alsace. Colloque de Strasbourg 16 mars 1984)
Ouah. J’ai un grand père qu’a participé à une révolution !
Bon, une de ces révolutions dont on ne parle jamais car elles ne correspondent pas aux canons des révolutions. Il est vrai qu’elle fut bien éphémère mais elle a tout de même provoqué un changement de régime, le passage du Reich à la république.
Dans les commémorations des morts de la guerres de 14, on faisait passer jusqu’à présent mes grands-pères pour des poilus. A ce propos, j’ai fait une découverte récente. Dans l’un de ses récits, Gaston PETER,viticulteur à Hunawihr, qui a publié à compte d’auteur poèmes et récits sur 14-18, évoque la mascarade du dépaysement des soldats alsaciens sous uniforme allemand. Elle a consisté à faire défiler à Colmar en uniforme de « poilus » les prisonniers alsaciens avant de les laisser rentrer chez eux.(Daniel Muringer le signale dans son concert avec Marc Dietrich :-KRIAGSSCHRÌFTE Écritures alsaciennes 14-18 )
Non qu’il n’y ait eu des poilus alsaciens ou d’origine alsacienne, il y a eu ceux qui avaient opté pour la France en 1871, parmi eux un certain capitaine Dreyfus mais pour l’essentiel les Alsaciens-Lorrains ont été appelés sous les drapeaux allemands : 220 000 en août 1914. Il y aura 8000 volontaires tandis que 3000 mobilisables franchiront la frontière pour éviter l’uniforme allemand. Qu’en sera-t-il de ceux qui y laisseront leur vie ?
Mais revenons d’abord à la situation de l’Alsace
L’Alsace comme sismographe
J’emprunte à René Schickelé la description sur la situation de l’Alsace à cette époque. Dans un article en allemand, dans un numéro des Cahiers d’Alsace n°13 de mars 1914, il écrit :
« Depuis quarante années, un colosse roux armé jusqu’aux dents habite ce pays, assis au bord des Vosges, les jambes grossièrement bottées posées dans la plaine, dans les vignobles défilent les saisons. Il pousse sur ce petit pays comme on pousserait sur le milieu d’une balançoire géante, oui et c’est le célèbre équilibre européen comme on l’appelle. Peu de chose adviennent dans le monde, du moins rien d’important, sans que là où se trouvent les bottes du colosse on ne sente un mouvement de balance qu’il soit léger ou lourd. Un sismographe politique qui enregistrerait le moindre tremblement de la situation mondiale. Ici où les talons pressent son corps bat le cœur de l’Europe, selon le cas le plus tranquillement ou … le plus douloureusement ».
C’est écrit au moment de l’Affaire de Saverne qui témoignait de la poussée militariste dans la société allemande sous son faux nez parlementaire. En retour, les tensions en Alsace auront un écho international.
« Après l’octroi par Berlin d’une constitution (au rabais toutefois) et d’un parlement (Landtag) au Reichsland en 1912, de nombreux Alsaciens-Lorrains se montrent satisfaits de vivre dans une monarchie qui respecte leur langue, leur foi et qui les a dotés d’une législation sociale avant-gardiste, ce qui contraste fortement avec la République française où règne un laïcisme militant (séparation des Églises et de l’État en 1905), propagé par des instituteurs – les « hussards noirs » – qui font également preuve d’un jacobinisme linguistique intransigeant, et où grèves et émeutes ouvrières (et même encore paysanne) sont fréquentes. »
Jean-Noël Grandhomme : L’Alsace Lorraine dans la première guerre in Les Saisons d’Alsace n°58. Numéro spécial La grand guerre en Alsace page 13.
Cela dit comme s’il n’y avait pas eu à la même époque de grèves dans le Reich allemand y compris en Alsace. Et que dire du conservatisme oppressant du régime militarisé de Guillaume 2. Le rapport à la France et l’Allemagne est sans doute aussi à nuancer selon les catégories sociales, les confessions, les milieux urbains ou paysans. J’ignore si « les nombreux alsaciens » dont il est question formaient une majorité, j’admets volontiers cependant que l’Alsace, allemande depuis 44 ans en 1914, c’est-à dire depuis deux générations, s’était plus ou moins fait une raison et surtout qu’elle ne voulait pas devenir l’enjeu d’une guerre mondiale. Elle ne l’était pas d’ailleurs. La récupération de l’Alsace-Lorraine n’a pas été à l’origine de la guerre. Elle n’est devenue un prétexte et un but de guerre qu’après son déclenchement.
Petite précision utile en ces temps fusionnels : la Lorraine annexée en 1871 correspond à l’actuelle Moselle et non à la Moselle de 1870, il est donc justifié de parler pour l’époque qui nous occupe d’Alsace-Lorraine mais ce n’est pas la géographie d’aujourd’hui.
Alors qu’un René Schickelé comme Hans Jean Arp, bilingues et pacifistes opteront pour la Suisse, le poète expressionniste, traducteur de Péguy, Ernst Stadler, enseignant à Bruxelles, qui venait d’être invité comme professeur à l’Université de Toronto et qui aurait pu échapper à la guerre, rejoint son régiment après s’être acheté un revolver. Il était lieutenant de réserve. Un autre natif de Colmar, le futur romancier de droite Ettighofer est lui engagé volontaire. Le poète de langue allemande Stadler est mort près d’Ypres dans les premiers mois du conflit, le 30 octobre 1914. Il est enterré au cimetière de la Robertsau à Strasbourg.
Mais dans quelle langue ?
Les éditions Arfuyen qui viennent de publier une nouvelle traduction de l’intégralité du recueil Der Aufbruch (Le départ) font figurer en tête du volume un poème d’Adrien Fink qui pose la question. Il se termine par ces vers :
«Et alors si seul parmi les tombes. Stèle en granit. Inscription
sans un vocable en allemand
Y a-t-il ici encore langue ? »
« Y a-t-il ici encore langue ? » peut évidemment se comprendre dans les deux sens. D’une part, le poète en mourant est devenu muet. Mais la référence à l’absence de « vocable allemand » signifie aussi qu’il a perdu sa langue post-mortem.
Morts allemands enterrés français : un changement de nationalité post-mortem.
Les soldats alsaciens morts sous l’uniforme allemand, un premier temps enterrés dans des cimetières allemands, à partir de 1919, à la demande des familles, trouvent une sépulture dans une nécropole française. Le changement de nationalité se fait aussi dans la mort mais selon des règles bien peu claires sans loi spécifique.
« Aussi serait-il judicieux, près de 100 ans après la disparition de ces hommes, de leur donner un véritable statut. De déterminer en outre si leurs prénoms doivent être francisés ou germanisés et éventuellement d’apposer à leur plaque mortuaire la mention « Soldat alsacien-lorrain mort sous l’uniforme allemand » afin que la mémoire de ces hommes, qui changèrent en quelque sorte de nationalité post-mortem, ne tombe aux oubliettes de l’histoire ».(Philippe Tomasetti : « Boches » ou « morts pour la France » ? in Les saisons d’Alsace n° spécial pages 112-116)
Il s’est fait un long silence sur tout cela pendant près d’un siècle. Cela change un peu. En même temps se répand l’inconscience historique. Elle  fait basculer dans l’extrême inverse. Elle atteint des sommets dans le délirant hommage à Guillaume 2, le principal responsable du déclenchement de la Première guerre mondiale, au château du Haut Königsbourg. Ils ont poussé l’indécence jusqu’à présenter cela le jour anniversaire de l’attentat de Sarajevo sans que cela n’offusque personne. Ils jouent à guichet fermé.
Haut Königsbourg
On se frotte les yeux.On fait en Alsace ce que l’on n’oserait pas faire en Allemagne.
Opposons à cela la dignité de Dominique Richert qui dans les Cahiers d’un survivant, livre présenté sur le SauterRhin par Daniel Muringer , écrit :
« Une fois je fus affecté à la garde d’honneur d’un prince de Hohenzollern qui habitait dans un château. Pour ces oiseaux-là, la guerre était agréable ! Ils se placardaient des tas de décorations sur la poitrine sans jamais entendre siffler la moindre balle, ils mangeaient, buvaient à profusion et couraient les filles. En plus ils touchaient un salaire élevé, alors que le simple soldat menait une vie de chien pour cinquante pfennigs de solde ».
L’Alsace ne voulait pas devenir l’enjeu d’une guerre. Cela transparaît dans les manifestations pacifistes qui eurent lieu en 1913 comme l’expliquait Gérald Sawicki dans un colloque international consacré aux défenseurs de la paix. On peut retrouver en podcast son intervention intitulée, Appels et manifestations en faveur de la paix: la contribution des Alsaciens-Lorrains en 1913 .
Au printemps 1913, se multiplient en Alsace-Lorraine appels, manifestations et adresses aux diverses autorités politiques et à l’opinion publique des deux pays. Ainsi les 13 et 30 mars se déroulent à Mulhouse de grands meetings pacifistes, où interviennent ensemble des représentants des différents partis politiques (Centre, démocrates et socialistes) devant des foules estimées à plusieurs milliers de personnes. De même, plusieurs personnalités alsaciennes-lorraines participent au congrès parlementaire franco-allemand de Berne en mai 1913. Le refus d’une nouvelle guerre, l’espoir d’un rapprochement franco-allemand et d’une Alsace-Lorraine pensée comme un pont entre les deux pays sont les grands thèmes abordés lors de ces rassemblements.
Cela ne les empêchera pas d’être emportés par la guerre :
« En Alsace-Lorraine, comme ailleurs en Europe, la grande majorité de la population est donc emportée par la lame de fond de la mobilisation, sinon avec enthousiasme, du moins sans mouvement d’humeur, par loyalisme ou fatalisme. Les nationalistes français qui espéraient un soulèvement général des Alsaciens et des Lorrains contre l’Allemagne en sont pour leurs frais. Pourtant, la crainte de l’« ennemi de l’intérieur» continue de hanter les autorités allemandes »(Jean -Noël et Francis Grandhomme Les Alsaciens-Lorrains dans la Grande Editions de la Nuée bleue. Page 252
Contrairement à ce que l’on pourrait penser les Alsaciens et les Lorrains n’ont pas été systématiquement envoyés sur le front de l’Est comme si les autorités militaires allemandes ne craignaient pas trop les défections. Au début du conflit, on les trouve sur tous les théâtres d’opérations, y compris en Alsace et en Lorraine mêmes, en août 1914, ainsi aussi dans les Balkans, ou en Palestine, et Mésopotamie. En Afrique également. L’itinéraire décrit par Dominique Richert l’illustre : parti de son village natal de Saint Ulrich dans le Sundgau, sud de l’Alsace, il participe à la bataille de Mulhouse puis de Sarrebourg en Lorraine avant de partir vers le nord de la France en passant par la Belgique. Il se  retrouve ensuite dans les Balkans puis en Pologne pour arriver sur le front russe, à Riga avant de retourner en Lorraine où il peut enfin déserter. Tout cela sans jamais pouvoir rentrer chez lui en permission, son village étant « occupé » par les troupes françaises.
Un nombre non négligeable d’Alsaciens-Lorrains feront carrière dans l’armée. Ils fourniront même un général à l’armée allemande. Tout en devenant adjudant, Dominique Richert fait preuve d’une solide détestation à l’égard des officiers :
« L’amour de la patrie ou des choses semblables,de toute façon il n’y en avait pas de trace chez nous Alsaciens. Souvent j’étais pris d’une terrible fureur quand j’imaginais la vie agréable que menaient les vrais auteurs de cette guerre. D’ailleurs je nourrissais une rage secrète contre les officiers, à partir du grade de lieutenant, qui étaient mieux nourris, mieux logés que nous et qui en plus recevaient une paye rondelette, tandis que le pauvre soldat devait supporter les misères de la guerre « pour la patrie pas pour l’argent, hourra, hourra, hourra ! » comme dit une chanson militaire. A part cela, on n’avait pas à avoir d’opinion personnelle face aux officiers. De toute façon, on n’avait rien à dire ; il n’y avait qu’à obéir aveuglément
La détestation des officiers sera un élément structurant de la révolution de novembre 1918.
L’un des aspects les plus saisissants du récit de Dominique Richert consiste dans la description du système de « contrainte terrible » qui enchaînait les soldats à la machine de guerre, à cette gigantesque bataille de matériel, en en faisant des « instruments sans volonté du militarisme allemand », du militarisme européen en général.
« Si on refusait d’obéir, on était tout simplement fusillé. Si on obéissait, on risquait aussi d’être tué, mais avec une chance de s’en sortir. Alors il fallait obéir à contrecœur »
Rester en vie était la seule chose qui vaille. L’obéissance permettait de laisser le plus d’options ouvertes pour rester vivant. Elle se trouvait en balance avec la tentation de se faire prendre comme prisonnier et la désertion. Mais cela posait un double problème : il ne suffisait pas de trouver le ressort nécessaire et bien sûr l’opportunité pour franchir le pas, ils ont existé, encore fallait-il avoir confiance dans le pays d’accueil. Et dans les Russes, il n’avait pas trop confiance. Aussi attendra-t-il d’être à nouveau en France pour déserter. Mais dans son esprit déserter n’est pas trahir.
L’Alsace est aussi un champ de bataille pas seulement sur ses marges. Les combats la traverseront depuis l’offensive, qu’il voulait à forte portée symbolique, décidée par le général Joffre dès le début de la guerre de pénétrer par le sud depuis Belfort en direction de Mulhouse, pour apporter à l’Alsace « le baiser de la France ». La guerre de mouvement tournera rapidement à la guerre de tranchée. Les crêtes des Vosges connaîtront une guerre de positions en altitude qui à elle seule témoigne de l’absurdité de la guerre.
Voici une photographie prise au Hartmannswillerkopf, montagne surnommé « la mangeuse d’hommes » :
LignesCela n’a pas l’air d’un champ de bataille. Je trouve néanmoins l’image éloquente car ces deux arbres comme l’indique les panneaux qui y sont apposés figurent les lignes de front : à droite, la première ligne allemande ; à gauche, la première ligne française. Nez à nez.
On peut observer quelque chose de semblable au « Tombeau des Chasseurs » qu’est le Linge :
Linge Premières lignes
A droite, la première ligne allemande fortifiée, à gauche comme l’indique le panneau sur l’arbre, la première ligne française. Monter à l’assaut ici signifiait aller à une mort quasi certaine.
Bien des morts au Linge y restent inconnus.
Soldat allemand Linge
Il n’y a plus de fouille sur ce champ de bataille que l’on se contente d’entretenir comme un cimetière. La découverte des restes de ce soldat allemand a été faite après le passage de pillards. Ils viennent ici avec leurs détecteurs de métaux, repartent avec leur butin en laissant les os. Non, ce ne sont pas « des jeunes ». Les derniers appréhendés étaient quinquagénaires fétichistes et/ou trafiquants de plaques commémoratives via Internet.
En novembre 1918, la guerre en Allemagne bascule dans une révolution. En Alsace aussi. Je raconterai cela plus tard.
Au lendemain de la guerre, Clemenceau peu enclin au respect des particularismes pratiquera une politique de « dépaysement » des Alsaciens-Lorrains. Mais cela aussi mérite un chapitre à part.
Mes grands-parents ne parlaient pas le français. Tout en étant de la génération «  il est chic de parler français », d’une époque où l’on punissait l’usage du dialecte dans la cour de récréation, je comprenais et parlais avec eux l’alsacien. J’ai depuis perdu cette langue que toutefois je comprends encore.
Une chanson écrite et composée par Jean-Jacques Goldman et que chante Patricia Kass évoque les bouleversements de la guerre en Lorraine et les traces laissées dans les femmes et les hommes d’aujourd’hui. Je peux la faire mienne.
«(…) Je suis d´un pays d´un horizon d´une frontière
Qui sonne guerre, qui sonne éternel hiver
(…)
Et toutes ces croix, ces tranchées
Ici l´on sait le prix du sang
L´absurdité des combats quand
On est tombé des deux côtés
Je suis d´une région d´une langue d´une histoire
Qui sonne loin qui sonne batailles et mémoire
(Jean Jacques Goldman : Une fille de l’Est )
Enfants, nous jouions à la guerre. TE SOUVIENS-TU DE NOS JEUX. Je déclare la guerre à … Tiens au hasard … l’URSS. Non, ce n’était pas cette guerre-ci. Après la der des der, il y en eut une autre issue de la première. Il fallait courir le plus loin possible. Avant que « l’adversaire » n’ait réagi en criant stop. La distance parcourue déterminait la portion de territoire que l’on allait pouvoir découper dans le fromage de craie sur le macadam.
Enfants des plaines de l’est que savions nous de la guerre.
Qu’en savons-nous encore aujourd’hui ?
Bibliographie :
Jean -Noël et Francis Grandhomme : Les Alsaciens-Lorrains dans la Grande guerre Editions La Nuée bleue
Les Saisons d’Alsace n°58. Numéro spécial La grand guerre en Alsace
Dominique Richert Cahiers d’un survivant Editions La Nuée bleue
Ernst Stadler : Le départ Editions Arfuyen
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La société de guerre vue par Wolfgang Sofsky

« Car moi, homme vivant, je suis une ville assiégée par l’armée des morts, intercepté par leurs charniers, coupé de tous objets externes, quand je suis l’externe d’un mort »
Antonin Artaud (Suppôts et Supplications, 1947, Quarto -1378. Cité par Florence de Mèredieu : Antonin Artaud dans la guerre)
WW1_truceC’est en commentant cette photographie montrant des soldats britanniques et allemands qui posent pour un cliché instantané, parue dans le Daily Mirror du 5 janvier 1915, que le sociologue allemand Wolfgang Sofsky ouvre le chapitre consacré à la guerre dans son livre L’ère de l’épouvante qui traite du siècle des guerres, de la terreur et de la folie meurtrière. Après avoir rappelé différents épisodes de fraternisation, l’auteur écrit :
« La fraternité est à la guerre, par nature, l’état d’exception. La guerre est en premier lieu une manière collective de tuer et d’être tué ».
Les fraternisations n’empêchent pas que peu de temps après l’on se remette à s’étriper
«[Les] épisodes de cessez-le-feu et de joutes oratoires pacifiques n’ont jamais empêché les soldats de se battre à nouveau quelques heures ou quelques jours plus tard. Les périodes intermédiaires d’échanges sociaux ne suppriment pas l’état d’inimitié qui régit la guerre »
Il en vient à examiner la notion de « sociétés de guerre » et, en posant que le but de la guerre étant la mort et que, par conséquent, il ne saurait être politique, il conteste implicitement l’interprétation clausewitzienne selon laquelle la guerre serait la continuation de la politique par d’autres moyens. Voilà qui nous renvoie à l’article précédent.
Je propose à la réflexion – et à la discussion –  l’extrait suivant :
« Les pertes enregistrées jusqu’à la trêve de Noël 1914 étaient déjà immenses. Dans les cinq premiers mois de la guerre, les Allemands dénombrèrent plus de 800 000 soldats manquants, dont 240 000 morts, les Français avaient environ 300 000 tués et 600 000 blessés ou disparus, et presque tous les 160 000 soldats de métier du corps expéditionnaire britannique étaient morts. L’Autriche-Hongrie avait perdu à la nouvelle année 1,2 million de soldats, et l’armée russe, qui comptait lors de la mobilisation de juillet 3,5 millions d’hommes, était réduite à 2 millions. La « catastrophe fondamentale » du XXème siècle prenait déjà forme bien que les « bains de sang » de Verdun, d’Arras ou de Passchendaele fussent encore à venir. On a judicieusement appelé le siècle dernier le « siècle des camps ». On pourrait à tout aussi juste titre l’appeler «le siècle des guerres ». La mort en masse provoquée par la violence de la guerre marque tout autant l’époque de son sceau que les millions de morts dus à la terreur de la persécution. La guerre mondiale de trente ans, au cours de la première moitié du siècle, a coûté la vie à environ 55 millions d’hommes. Dans la seconde moitié, on peut estimer à environ 40 autres millions le nombre d’hommes tués par la guerre.
Étant donné cette mort en masse, il peut sembler absurde de parler de «sociétés de guerre ». Une fois advenu le désenchantement du monde, le concept de social est strictement réservé aux vivants. Mais n’y a-t-il pas des sociétés imaginaires, celles qui existent uniquement dans la représentation et dictent cependant le comportement des hommes ? Les nations, les communautés ou les institutions sont des structures imaginaires sans substance matérielle, mais elles ont, dans leurs conséquences, une réalité palpable. La société de guerre n’est-ce pas la masse des morts, des mutilés, des disparus qui n’ont laissé aucune trace ? La moitié des morts de la Première Guerre mondiale n’ont pas eu de sépulture. Leurs corps n’ont jamais été retrouvés ou ne pouvaient plus être identifiés. Les obus les avaient déchiquetés, ils étaient ensevelis dans des abris effondrés ou se décomposaient dans la terre labourée par les éclats d’obus. Les monuments aux soldats inconnus furent les derniers signes que les vivants purent ériger pour la société muette des morts. Le but de la guerre n’est-il pas d’agrandir sans arrêt cette invisible société des morts ? Le monceau de cadavres croît avec chaque jour de guerre. Tant que la guerre dure, les vivants n’ont de cesse d’augmenter le nombre d’ennemis morts. Quel que soit le but invoqué par la guerre, la raison foncière de l’hostilité réside dans l’antagonisme entre les morts et les vivants. Le principe de l’anéantissement n’est pas une invention moderne. C’est le principe de la guerre par essence. Chacun voudrait faire partie des survivants et par conséquent tuer le plus d’ennemis possible.
Pourtant, la destruction des hommes et des choses est un processus social. La guerre produit des formes du social, de la socialisation et de la désocialisation, qui lui appartiennent en propre. Ces sociétés de guerre sont marquées par la souffrance, la misère et la mort. Il ne faut pas les confondre avec ces sociétés militarisées qui se préparent pour la prochaine passe d’armes et reconnaissent à leurs guerriers le statut le plus élevé. Et elles n’ont rien en commun non plus avec une société nationale bourgeoise qui vient d’envoyer ses troupes en campagne. Les sociétés de guerre sont bien plutôt ces formes sociales qui constituent la guerre elle-même. Ce sont des collectifs doubles et antagonistes. Les parties sont mutuellement des ennemis: les combattants sur le champ de bataille, les assiégeants et les assiégés, les poursuivants et les fugitifs, les occupants et les occupés. Dans la guerre, ce ne sont pas des adversaires qui se font face. Cette manière de s’exprimer est un pur euphémisme. C’est une opposition directe entre ennemis qui commande pendant la guerre toutes les autres formes sociales: les rapports de force aussi bien que les structures de la parenté, du travail ou de la communauté. C’est pourquoi les sociétés de guerre sont vouées à leur propre effondrement. L’ennemi veut rayer l’autre de la surface de la terre.
La mort n’est pas un moyen visant un but politique ou économique. Elle est en elle-même le but de la guerre. Les souhaits et les représentations imaginaires les plus intenses sont dirigés vers l’anéantissement de l’ennemi. Penser la guerre ne signifie par conséquent rien d’autre que penser la société à partir de sa destruction potentielle, de son point zéro, de la mort du social ».
Wolfgang SOFSKY : L’ére de l’épouvante / Folie meurtrière, terreur, guerre
Traduction : Robert Simon
NRF Essais Gallimard 2002 pages 125-128
La société de guerre n’est-elle pas cette armée de morts par laquelle Artaud se sent assiégé ?

 

 

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La guerre continuée d’Antonin Artaud

Nous avons vu récemment dans le texte d’Helmut Lethen, comment la psychiatrie allemande avait décrété la fin des effets de la guerre sur le psychisme et rejeté l’idée d’un ancrage durable du traumatisme dans la psyché. Florence de Mèredieu dans son livre Antonin Artaud dans la guerre, montre que tout au contraire, à l’exemple révélateur du poète, la guerre n’a jamais cessé. Il en ira de même pour André Masson et pour Louis Ferdinand Céline, par exemple.
Avec la Première guerre mondiale, « une bascule a eu lieu, qui a engendré un monde d’où nous ne sommes pas encore sorti. Bien au contraire, puisque la société qui est la nôtre n’a fait qu’amplifier – en les systématisant – les effets de ce bouleversement »(page 12)
« moi le simple Antonin Artaud (…)
à demi-bachelier
simple soldat à Digne au 2ème régiment d’infanterie en septembre 1916,
puis réformé temporaire
puis réformé définitif comme débilisé, imbécillisé »
Il s’agissait en fait du 3ème régiment d’infanterie. Le livre présente tous les documents l’attestant. On le sait peu où l’on n’en tient habituellement pas compte, ce qui est tout de même étonnant, mais Antonin Artaud a été incorporé en Août 1916, à 20 ans. La guerre fait rage depuis 2 ans. C’est la période de la bataille de Verdun. Certes, il ne connut le front que peu de temps mais Florence de Mèredieu prend au sérieux le « rôle déterminant », « fondateur » qu’eut la guerre dans la vie et l’œuvre d’Antonin Artaud.
« Si, comme l’indique sa feuille de registre militaire, Artaud a bien participé à la campagne d’Allemagne : du 9 août 1916 au 21 janvier 1917 (date à laquelle il est temporairement réformé), il a alors suivi – un temps du moins – ses camarades de combat dans les Flandres ».
On n’a cependant pas la certitude qu’il ait connu le baptême du feu. La guerre, ce n’est pas seulement le front. La boucherie marque de son empreinte l’ensemble de la société. A cela s’ajoute qu’être confronté à la psychiatrie de guerre, c’est aussi être confronté à la guerre. Florence de Mèredieu rappelle en outre que la mère d’Antonin Artaud était originaire de Smyrne. Le génocide arménien a eu lieu en 1915-1916. Un autre rapport à la guerre est celui vécu par Artaud à travers le cinéma : Les croix de bois de Raymond Bernard, Verdun Visions d’histoire de Léon Poirier.
Dans une intervention organisée par la Bpi sur le thème la création artistique et la guerre, Florence de Mèredieu commence par distinguer la création artistique après la guerre de celle fait à partir de la guerre pour en arriver à ceux qui comme Artaud, Céline, Masson ont créé dans la guerre, une guerre qui est à l’intérieur d’eux-même. L’impact de la guerre refoulé chez Antonin Artaud a été réveillé par des électrochocs. Pendant la guerre 39-45, Artaud revivra celle de 14-18.
Artaud passera cinq années errant de « maison de santé » en « maison de santé ». Le matricule psychiatrique remplacera le matricule militaire.
Certes, Artaud et Céline n’ont passé « que » quelques mois au front avant d’être réformés mais c’est comme si leur montée au front n’avait jamais cessé.
« Quelques mois seulement de contact avec le front et les combats … , c’est là ce que partagent les deux hommes. Mais l’«imagination de la mort» dont parle Céline, cette puissance fantasmatique qu’il partage avec Artaud vont faire que cette montée au front sera désormais sans fin. L’un comme l’autre ne cesseront de la revivre. De toutes les manières possibles. À la façon d’un trauma inépuisable, et pour lequel il n’est aucune abréaction possible »
Les « crisards »
Ils vivront des crises à répétition : « crises d’écriture, crises de folie, colères pamphlétaires de Céline, colères graphiques, théâtrales et gestuelles d’Artaud » qui ne font qu' »entretenir et nourrir la blessure initiale ». Les médecins des centres psychiatriques militaires parleront, à leur propos de « crisards » considérant bien entendu que la normalité, c’est la guerre. Comme si le monde entier, lui, n’était pas en crise
En parallèle, Florence de Mèredieu évoque les troubles psychiques d’André Masson et la manière dont le dessin automatique permet au trauma de se dévider. La médecine avait pour fonction de remettre les blessés, les traumatisés, les mutilés au travail ou à la guerre au prix pour les blessés psychique de véritables tortures.
Antonin Artaud s’inscrit dans le renversement de la proposition clausewitzienne : ce n’est plus la guerre qui est la continuation de la politique par d’autres moyens mais c’est  la politique qui est la continuation de la guerre. D’où cette notion de « guerre continuée », d’absence de césure entre la guerre et la paix, « guerre continuée » pour eux et dans la société avec la « brutalisation de masse »
 Je n’ai pas de difficulté avec le renversement de la proposition de Clausewitz, au contraire. Il faut cependant rappeler que la Première guerre mondiale n’a rien de « clausewitzien ». C’est la guerre du 20ème siècle et non celle du 19ème. Une guerre industrielle. Aucun stratège n’était en mesure de penser la mise en mouvement de telles masses d’hommes, de matériel et d’énergie.
Retour au livre.
Mon compte rendu centré sur un seul aspect, celui de la guerre continuée d’Antonin Artaud, ne couvre pas toute la richesse du livre sous-titré « de Verdun à Hitler » et « Hygiène mentale ». On y côtoie d’autres écrivains comme par exemple André Breton. Artaud connaîtra une phase surréaliste. Florence de Mèredieu évoque par exemple son passage à Berlin dans les années 1930 et l’ « entrée d’Hitler dans le jeu de la folie » (Dans une « lettre à Hitler », il affirmera l’avoir rencontré au Romanisches Café ). L’ouvrage est riche d’informations aussi sur la médecine et la psychiatrie de guerre avec l’affirmation d’une nouvelle catégorie d’experts, les experts en psychisme et l’installation de leur pouvoir.
La singularité d’une sensibilité particulière n’est pas isolée du monde. Les deux basculements sont liés. Le livre fait constamment, et c’est sa force, le lien entre l’individuel et le collectif, le dehors et le dedans. Artaud est la plaque sensible d’une société qui a les nerfs à vif. Le talent de l’écrivain pour le décrire en plus, bien sûr.
L’individu, le collectif, le moi, le monde dans la guerre et la littérature :
« Antoine Artaud observe, pressent, ressent. Il est comme une plaque sensible ou un insecte aux antennes à l’affût. Ce qu’il emmagasine va bien au-delà des événements réellement vécus. Il suffit que ces événements soient possibles, ou seulement envisagés, pour que – tout aussitôt – la machinerie mentale et nerveuse se mette en branle. L’analyse du contexte dans lequel lui, ses amis et les siens, se meuvent, est ainsi nécessaire pour comprendre les ressorts de son œuvre et le cheminement de sa vie. Ce contexte, c’est celui de la guerre de 14-18. La société a les nerfs à vif. Les soldats (Allemands et Français), partis au front avec enthousiasme, se retrouvent piégés au sein d’un conflit d’une ampleur qu’aucun d’eux n’aurait pu imaginer. C’est une guerre et un Théâtre des nerfs qui se met en place. Chacun y tient son rôle et le tout grince. On comprend que, quelque temps plus tard, Artaud ait pu écrire ce texte au titre éloquent: le Pèse-nerfs (1925).
L’Ombilic des limbes (1925) nous confronte encore à la « description d’un état physique» qui n’est pas sans évoquer ce que furent les blessures et amputations de guerre :
une sensation de brûlure acide dans les membres, des muscles tordus et comme à vif, le sentiment d’être en verre et brisable, une peur, une rétractation devant le mouvement et le bruit. ( … ) comme la suppression radicale d’un membre, et ne présentant plus au cerveau que des images de membres filiformes et cotonneux, des images de membres lointains et pas à leur place. Une espèce de rupture intérieure de la correspondance de tous les nerfs.
Sur le champ des opérations, dans les tranchées, tout un monde s’agite. Une mécanique se déploie, qui broie les hommes et transmue le paysage. La peur et la tension sont à leur maximum. La machinerie corporelle se brise. La machinerie mentale aussi ».(pages 87-88)
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Le vacarme de la bataille et le silence des archives par Helmut Lethen

Onze années après la fin de la la Première guerre mondiale, les psychiatres allemands ont rendu un grand service aux finances publiques de l’État en rompant le lien entre la guerre et ses effets sur le psychisme. On pouvait cesser d’imputer les névroses à l’expérience du front. C’est à ce moment-là, affirme Helmut Lethen, que commence la vague de littérature de guerre que les psychiatres considèrent comme nuisible à la thérapie.
Mais que peut la langue en particulier pour décrire l’une des expériences les plus marquantes pour le soldat, le vacarme. Que peut la littérature face aux mnémotechnologies du bruit ? Peu mais plus qu’on ne le croit. Mais ne cherchons nous pas autre chose ? L’illusion de voir « comme si on y était», de préférence en 3D, tendance très actuelle ?
«La question se pose de savoir si nous devons, dans cette année de commémoration 2014, nous livrer à la mer de millions de photographies comme à un krach métaphysique ou si nous nous plongeons dans le silence des documents écrits en nous rappelant que nous avons besoin de la technique symbolique du langage pour distancier les phénomènes et pour, dans cette distance, les rapprocher de la réflexion de sorte que nous puissions les ressentir avec conscience ».
Le texte que l’on lira ci-après et que j’ai traduit avec l’aimable autorisation de son auteur, et des Archives littéraires allemandes de Marbach – je les remercie – est le discours prononcé par Helmut Lethen lors de l’inauguration de l’exposition Août 1914 Littérature et guerre, un projet commun entre les Archives littéraires allemandes de Marbach, la Bodleian Library, bibliothèque de l’Université d’Oxford et la BNU de Strasbourg qui présentera à l’automne 1914 La mort des poètes. On ira.
Helmut Lethen est Professeur émérite de littérature allemande à l’Université de Rostock où il a enseigné à partir de 1996. Il est actuellement directeur de l’IFK (Internationales Forschungszentrum Kulturwissenschaften) à Vienne (Autriche). Un spécialiste de ce que l’on appelle les Cultural Studies, il n’y a, semble-t-il, pas de mot français pour cela.
«L’oreille aussi vachement baisée…Un bourdon dedans», écrit Céline. C’est de ce traumatisme qui fait effraction par l’oreille et de son traitement par la littérature et le langage que parle le texte d’Helmut Lethen. Pendant que je le traduisais, j’ai relevé le texte suivant de Blaise Cendrars que je propose en contrepoint :
«Nous sommes sous la voûte des obus. On entend les gros pépère entrer en gare. Il y a des locomotives dans l’air, des trains invisibles, des télescopages, des tamponnements. On compte le coup double des rimailhos. L’ahanement du 240. La grosse caisse du 120 long. La toupie ronflante du 155. Le miaulement fou du 75. Une arche s’ouvre sur nos têtes. Les sons en sortent par couple, mâle et femelle. Grincements, chuintements. Ululements. Hennissement. Cela tousse, crache, barrit, hurle, crie et se lamente. Chimères d’acier et mastodontes en rut. Bouche apocalyptique, poche ouverte, d’où plongent des mots inarticulés, énormes comme des baleines soûles.»
Blaise Cendrars : J’ai tué 1918
Le texte allemand d’H. Lethen se trouve à l’adresse suivante : Lethen__Schallraum_der_Schlacht.pdf
Le texte ci-dessous forme dans mon esprit un binôme avec celui à venir la semaine prochaine, un compte rendu du livre de Florence de Mèredieu : Antonin Artaud dans la guerre.

 

Le vacarme de la bataille et le silence des archives

par Helmut Lethen

 

Expo "Août 1914 Littérature et guerre" DLA Marbach

Exposition « Août 1914 Littérature et guerre » DLA Marbach
16.10.2013-21.4.2014

1. Les psychiatres comme adversaires de la littérature de guerre

En 1929, le Ministère du travail du Reich réunit un groupe d’experts pour répondre à la question de savoir si les névroses sont encore imputables à la guerre1. Dix ans après la Première guerre mondiale, les experts concluaient que la probabilité d’une corrélation entre névroses et dommages de guerre était quasi nulle. Des relevés statistiques ont montré que les névroses d’épouvante dues aux explosions d’obus n’étaient plus signifiantes. Des représentants des régies de transports publics ont témoigné «ne plus observer d’images désespérantes de névrosés tremblants et agités se tenant à grande distance de tout travail2». La direction de la Poste a confirmé que l’on ne rencontre pratiquement plus de «névroses d’épouvante». Quelles étaient les préoccupations du Ministère du travail ? Obtenir des directeurs de cliniques neurologiques, des experts psychiatriques et des juristes de savoir si, après dix années, la guerre pouvait encore justifier un droit à dédommagement. C’était cela son principal souci. Les experts ont rassuré le ministère. A la quasi unanimité, ils ont déclaré que les traumatismes de guerre ne peuvent pas s’enkyster dans la psyché.
Certains psychiatres concèdent cependant «qu’une fois le mécanisme hystérique mis à flot» par la guerre, il se poursuit automatiquement sans cependant rester lié à son origine, l’expérience de guerre3.
Onze années après la guerre règne donc un large consensus parmi les experts pour dire que la névrose qui avait peut-être à l’origine été causée par l’expérience «de se trouver désarmé, écrasé face à un danger vital4» ne peut plus se prévaloir d’avoir été causée par la guerre. La terreur originelle a, ainsi est-il écrit, littéralement «pâli». Elle n’a laissé ni dans les corps ni dans la psyché de trace durable. Qu’est ce qui pouvait alors encore être un médiateur de mémoire ?
Que ni le corps ni la psyché ne gardent la mémoire de la terreur est pour les médecins une bonne nouvelle. C’est pourquoi ils pointent du doigt l’infâme capacité des artefacts comme la littérature et la photographie capables de conserver la mémoire de l’horreur. De cette manière, la littérature et la photographie pérennisait la formation de symptômes chez les traumatisés de guerre et retardait le processus de guérison. Une telle littérature serait nuisible à la thérapie. Alors que l’organisme aurait déjà depuis longtemps surmonté les blessures, la littérature et d’autres médias nourriraient des images de souvenir qui, comme l’expliquait l’expert juridique, Oberregierungsrat Dr Knoll, «replacent dans des situations identiques sous le regard mental du sujet le moment terrible de l’accident et paralysent son action5»Cela pourrait, constate le Dr Jossmann, l’assistant de Bonhoeffer à la clinique neurologique de La Charité, avoir des conséquences absurdes :
«Il faudrait reconnaître un droit à pension à des personnes dont la ‘participation’ à l’accident n’a consisté qu’à le vivre en simple observateur ou par la lecture de journaux. La justification d’une telle demande de pension pourrait alors être que la personne concernée a, par la vision d’horreur ou sa description expressive, subit un choc si fort, un tel trauma psychique qu’elle ne peut plus prendre le train et ainsi exercer sa profession6».

2.L’oreille comme point d’entrée du traumatisme.

Il y avait accord entre les soldats, rapporte Eric Leed dans son livre No Man’s Land, Combat and Identity in Wold War I7, pour admettre que les conditions de la névrose n’étaient pas dues à la vue de l’explosion de produits chimiques mais par le bruit assourdissant et les vibrations du feu roulant que devaient endurer les combattants pendant des heures et des jours. L’assourdissement des oreilles aurait provoqué une sorte d’état hypnotique qui n’a pas pu être transposé en langage. Robert Graves confirme l’impossibilité de transposer l’évènement acoustique. Étranges et terribles étaient les permissions du front car on était entouré de gens qui n’ont pas du tout compris de quoi il s’agissait. On n’aurait pas pu le raconter non plus, «cela n’allait pas : on ne peut communiquer le vacarme et le vacarme ne cessait pas, jamais […]8». En novembre 1914, Philipp Gibbs écrivait : « le vacarme était encore plus oppressant que la perspective de la mort prochaine. Les effets du bruit étaient épouvantables[…]. Un bruit assourdissant venait des canons ennemis «régulier, s’approchant comme le tonnerre, interrompu par des secousses soudaines qui se prolongeaient par le crâne et qui sont ressentis dans tout le corps comme un affreux processus de dissolution 9». Un important psychiatre militaire confirme cette expérience. Dès les premiers mois de la guerre, les médecins dans les hôpitaux eurent à faire avec la surdité hystérique10» .
Quelque chose de réel sans forme pénètre par l’oreille dans le corps et la psyché contre quoi le soldat ne peut pas se blinder. L’oreille devient la voie d’effraction de l’expérience traumatique.
Si l’appareil auditif était la voie privilégiée des ébranlements causant des « névroses de guerre», la réaction d’une partie de la psychiatrie militaire est évidente. Ils tentent à travers l’entonnoir externe de l’oreille de pénétrer jusque aux «pierres commémoratives enfouies dans les profondeurs» comme le disait le psychiatre hongrois Ferenczi11. La fraction dure des médecins tente de remettre sur de «bons rails» par un nouveau choc psychique «l’innervation sortie des rails» par un premier choc. Avec de telles thérapies, l’oreille est littéralement assiégée. Les psychiatres travaillent avec des chocs électriques sur le lobe de l’oreille et l’injection de sel dans les conduits auditifs pour, à l’aide de véhéments «mots suggestifs sur le ton du commandement» accéder aux centres psychiques et ajourner le «désajustement psycho-pathologique».
De telles «méthodes palliatives» visaient à empêcher que des soldats «montrant des troubles de comportement hystériques, ceux que l’on appelait «les trembleurs de guerre» et les «névrosés agités» ne retournent chez eux. Ils ne devaient pas apparaître dans les rues de leurs régions comme des images psychiques de démoralisation des troupes.

 

3.La reconnaissance des bruits comme technique de survie

Si l’oreille est la voie principale d’effraction pour les blessures psychiques, il convient pour le soldat de développer une forme protectrice de l’écoute comme technique de survie :

«Petit à petit, il apprend à discerner dans la multitude des bruits celui qui est dangereux pour lui, il devine, dès les premiers frémissements d’un tir, sa trajectoire. Il apprend à connaître les heures et les lieux menaçants pour devenir enfin un connaisseur de la guerre qui se faufile imperceptiblement tel un serpent à travers le terrain crevassé [..]12

Mais même Jünger ne dispose pas spontanément de l’art de reconnaître les bruits. Le 25 avril 1915, il note encore « krach, Bautz ! Ssst ! Ssst ! Ssst-bum ». Un enchaînement de lettres pointues (Stephan Schlak) doit donner l’impression de se retrouver sous des tirs. Les lambeaux de mots et les peintures de bruit touchent à des zones au-delà de l’ordre, se rapprochent du point zéro de la transmission par le langage, débouchent sur une poésie d’onomatopées comme « Bautz ! Hulululu » ou « Udja-Udja-Udja-Klack ».
Huit mois plus tard, un schéma d’ordonnancement se place devant l’horizon du vacarme. Le 10 janvier 1916, Ernst Jünger élabore une importante typologie des perceptions du bruit. Ci-après quelques exemples :

– Un tir d’arme à feu à longue distance ressemble à «une douleur aiguë du tympan»
– «Si l’on se trouve par sa propre inertie là où la trajectoire de la balle s’arrête, on entend peu de temps avant l’approche du projectile puis un claquement qui n’a rien d’énervant en soi si ce n’est qu’il me soutire un sourire involontaire».
– «Les obus, on les reconnaît à un sifflement plus bourdonnant produit par sa rotation autour de l’axe horizontal».
– «La grenade lourde est un «hôte terrible». «Si l’on se trouve loin du point d’impact, on entend un raffut dans l’air qui rappelle un pétaradement. C’est pourquoi nos gens les appelle corbillards, trains rapides, valise et… Au bout de la course un fracas terrible, déchirant, ou rien si elle n’éclate pas ».
– «Les mines dispersables provoquent soudainement un fracas dans la tranchée qui se prolonge en vrombissement. Cela suffit pour donner pendant les heures qui suivent un sentiment de nervosité pénible»

L’ouïe teste le bruit selon les régularités, identifie les différentes sortes de munitions et leur calibre en fonction du bruit du vol et de l’explosion. Le décodage précoce des signaux acoustiques permet de très rapides réactions corporelles. Les soldats ayant une formation musicale sont parvenus, rapporte Eric Leed, à une sorte de virtuosité dans la distinction des perceptions concernant les différentes sortes d’obus13
Dans l’abri, l’état d’alerte chronique n’est pas seulement déclenché par l’ouïe mais aussi par le tremblement de la terre et la différence de pression atmosphérique. Les hautes fréquences ne passent pas par l’oreille14.
Dans cette situation, le soldat est aux prises avec deux certitudes aussi inquiétantes que contradictoires : la présence acoustique de l’ennemi invisible qui le paralyse et la nécessité de réagir à la vitesse de l’éclair quand le bruit reflue et qu’il aperçoit pour la première fois le corps de l’ennemi. Cela peut être mis en évidence par une situation caractéristique du début de la bataille de la Somme : l’ennemi anglais invisible est certes acoustiquement dans l’espace de son camp mais comme corps invisible il se trouve à une distance impossible à apprécier avec précision. Celui qui écoute sait qu’après atténuation du feu roulant et l’apparition soudaine du silence l’ennemi surgira en chair et en os devant la tranchée15
La paralysie motrice du soldat dans la phase de bombardement doit en un éclair basculer en un présent mental «de compétition pour le parapet (le talus)» (John Keegan). Il faut, dès que le silence se fait, grimper de la profondeur de l’abri aux étages supérieurs de l’entrée et combattre à la mitrailleuse.
Prêter l’oreille à quelque chose d’étranger qui veut pénétrer sur ce qui est considéré comme son propre territoire provoque la peur quand la fuite est impossible. Lorsque les options de fuite ou d’esquive restent ouvertes, nous pouvons difficilement faire face à des auteurs inconnus d’un bruit avec des menaces acoustiques ou une attente panique. Le film d’épouvante forme un media d’entraînement à la formation de cette capacité. «Les meilleures histoires d’épouvante, remarque Ernst Jünger dans Lob der Vokale (Eloge des voyelles), se caractérisent par le fait que l’approche du danger n’est pas visible mais audible16». Avec les bruits de la guerre, on apprend à se comporter. Par contre avec le bruit traumatisant de l’explosion d’un obus, on ne le sait pas. Les photographies et les films peuvent certes montrer la fumée, les fontaines de boue et les corps déchiquetés. Le soldat envahi de vacarme ne dispose d’aucun media lui permettant de traiter l’évènement.


4. Comment la littérature de guerre, comment le langage traitent-ils de l’évènement sonore ?


Qu’écrit-on en août 1914 dans les journaux intimes et dans les lettres qui, comme le fait observer Heike Gfereis [ndT Directrice du musée des Archives littéraires allemandes de Marbach et curatrice des expositions] «font partie d’une gigantesque machine à écrire que la guerre met en branle». Les archives témoignent comme elle dit d’une «énorme énergie d’écrire» avec laquelle le soldat dans son abandon s’assure sur de petits bouts de papier d’un reste d’action autonome. Mais peut-on entendre le bruit de la bataille dans les archives écrites ? Le silence des archives n’est-il pas sourd au vacarme pour concentrer son attention sur le matériau de vestiges muets dessinés par la main, portés par le corps, transportés par le courrier de l’armée ? Ne verrons-nous dans l’exposition que des mémoires temporelles silencieuses

L’écriture silencieuse peut plus. Car elle est une image de notre langage onomatopéique.

En 1925, paraît une collection de matériaux sur le bruit des projectiles et de l’artillerie pendant la guerre mondiale. S’y trouvent rassemblés les désignations de sons dans les récits et la littérature français et allemands. De longues listes de descriptions de sons y sont collectées. Comme il n’y avait pas encore de phonographes qui auraient pu fixer de manière plus ou moins approchante l’évènement acoustique, on a cherché dans les années 1920 à représenter la dimension acoustique de l’expérience en faisant appel aux potentialités de la langue.
C’est possible avant tout parce que le vacarme ne survient pas comme un phénomène acoustique isolé mais qu’en règle générale il secoue tout le corps. Comme le montrent les exemples réunis en 1925, la langue par ses capacités synesthétiques est capable de transférer l’énergie des stimuli acoustiques vers d’autres réseaux neuronaux17 :

«S-sim, ça passe comme coup de couteau»
(Frankfurter Zeitung 1915, Nr. 28, II.M)
«Le fou claquement de dents des mitrailleuses»
(Ganghofer 1915)
«Arrive alors reniflant et pleurant, de très loin, la première grenade lourde»
(Kieler Neueste Nachrichten 1915)
«… comme si un rapide sortait à grande vitesse d’un tunnel»
(Der Völkerkrieg, 1915)
«Comme l’entrechoquement monotone d’assiettes et de tasses dans un jardin d’été géant rempli de clients bruyants»
(Frankfurter Zeitung 1916)
Dans les bruits de guerre, de nombreux sens, la vue, l’ouïe comme le toucher sont stimulés de manière croisée et transformés en images synesthétiques rapportées à des sensations connues du temps de paix comme le montre le dernier exemple.
Ernst Jünger a tenté dix ans après la guerre dans ses esquisses surréalistes Das abenteuerliche Herz (Le Cœur aventureux) de construire une image de «l’horreur» remémorée d’une explosion d’un obus. Il fusionne le bruit grandissant qui détruit le sens de l’équilibre avec les vibrations du corps à glacer le sang et la sensation de tomber dans un abîme sans fond :
« Il existe une sorte de tôle très fine de grande surface avec laquelle, dans les petits théâtres, on tente de simuler le tonnerre. Beaucoup de ces tôles, encore plus fines et plus sonores, je les imagine superposées comme si l’on feuilletait un livre mais les feuillets ne seraient pas serrés mais maintenus espacés par un dispositif quelconque. Je te soulève sur la feuille supérieure de cette énorme pile, dès que le poids de ton corps le touche, elle se déchire avec fracas. Tu chutes et tu chutes sur la deuxième feuille qui vole également en éclat avec un détonation plus grande. La chute atteint la troisième, la quatrième, la cinquième et ainsi de suite et l’accélération de la vitesse de chute fait se succéder les détonations à une vitesse telle qu’elle suggère un roulement de tambour de plus en plus violent. Chute et roulement deviennent de plus en plus vertigineux se transformant en un tonnerre puissant jusqu’à ce qu’enfin un unique et terrible vacarme explose les frontières de la conscience18»
L’image surréelle du langage de Jünger est proche de l’expérience. Elle puise son évidence des désignations sonores courantes. La collection franco-allemande de matériau permet dès 1915 les découvertes suivantes :
« L’écho résonne comme quand on jette avec violence des plaques de métal par terre »
(Frankfurter Zeitung 1915)
«Tonnnerre, jaillissements d’éclairs, grondements, comme si la terre était une épaisse tôle sur laquelle se fracassent des coups à faire des bosses»(Frankfurter Zeitung 1915)
«C’était comme si un géant déchirait une monstrueuse toile»
(Der Völkerkrieg, 1915)
«Des portes de fer sont cadenassées, des portes en fer hautes comme des tours»
(Höcker 1914)
L’image que Jünger donne de l’effroi tire son évidence des archives textuelles des noms de bruits dans lesquelles les expériences du front sont stockées. Celles-ci à leur tour s’appuient sur des modèles de littérature d’épouvante (E.A. Poe et ETA Hofmann) qui s’étaient imposés comme formes d’expression de l’effroi au 19ème siècle.

5. Mnémotechnologies de la détonation

Les supports de mémoire ont failli en raison de l’état de développement de la technique phonographique. Lors de la Première guerre mondiale, Siemens & Halske s’étaient concentrés sur des techniques de communication et moins sur des techniques d’enregistrement. Un appareil technique aurait pu, espère-t-on, enregistrer et reproduire le vacarme. Pourquoi ? Parce qu’il peut moins qu’un cerveau qui doit se confronter au bruit, lui soustraire des données d’orientation et des moyens de réaction alors que l’appareil est, lui, supérieur sur le plan purement acoustique d’enregistrement de l’évènement. «La transmission exclusivement technique par l’appareil de bruits véritables ne produit la plupart du temps que du vacarme dans l’appareil mais pas d’illusion. Par exemple, un tir ne résonne pas comme un vrai tir mais comme un coup frappé sur le microphone19». Aussi les ingénieurs du son se mirent-ils à élaborer des environnements sonores en laboratoire pour obtenir des effets plus «authentiques».
Ce n’est que bien plus tard que le cinéma parlant américain parviendra à construire des environnements sonores qui éveillent l’illusion de la déflagration traumatisante. Joris Ivens raconte comment son équipe dut élaborer dans les ateliers de CBS en 1937, par la synthèse de différentes pistes sonores, un bruitage authentique pour son documentaire Terre d’Espagne parce que les bandes-sons rapportées d’Espagne manquaient de relief et étaient inutilisables.

«Tous les bruits de guerre reposaient sur ce que ma mémoire et celle d’Hemingway réussissaient à reproduire. Nous disions à Irving [Ingénieur du son en chef. HL] par exemple qu’une attaque aérienne s’entendaient comme des aboiements de chiens dans la nuit. […] Des explosions d’obus qui en réalités ne duraient qu’un cinquième de seconde nous les avons fait durer cinq fois plus longtemps. Le seul son déjà utilisé que nous avons repris dans le film a été extrait du vacarme de tremblement de terre du film San Francisco [NdT de W.S Van Dyke] que nous avons monté à l’envers pour obtenir l’effet de bombardement que nous souhaitions »

Ivens fit écouter la bande son artificiellement élaborée en laboratoire à des combattants. L’effet du bruitage « authentique » les frappa tous. La transposition réussie des « aboiements de chiens » en sons évoquant les bombardements peut s’appuyer sur la mémoire du langage. En 1915, on pouvait lire dans la Frankfurter Zeitung à propos des mitrailleuses :

« C’était comme si tous les chiens de la ville s’étaient mis à aboyer tous ensemble21
« Combien de fois avons nous levé les yeux et pensé que nous allions voir passer en trombe les chiens de fer volants tellement leurs aboiements et leurs hurlements paraissaient proches »
(Der Krieg 1914/15)

Le bruit de tremblement de terre intégré dans la bande son devait encore au cinéma de l’année 1937 rester un événement sonore. Ce n’est qu’avec l’introduction des installations en dolby stéréo que l’on réussissait bien plus tard par un renforcement extrême des très basses fréquences une « immersion » (« engulfment » Tomas Elsaesser) du spectateur par la fusion de l’ouie et des vibrations du corps. De nouveaux appareils de sonorisation sont capables d’activer la résonance propre au mobilier de la salle de cinéma de sorte que les stimuli visuels et auditifs deviennent tactiles22. La séquence du débarquement dans le Soldat Ryan de Steven Spielberg est la tentative extrême de reproduire une situation traumatisante par le moyen de l’engulfment
La langue peut-elle cela ?
Il faut se rappeler que tous les écrits de guerre ont tout d’un coup été en concurrence avec la photographie, un nouveau media qui à sa manière a rassemblé un inventaire silencieux des champs de bataille. Nous attendons aujourd’hui un accroissement gigantesque de millions de photographies numérisées de la Première guerre mondiale. La photographie et non la littérature est actuellement la voie royale vers la réalité de la Première guerre mondiale. Elle paraît nous rapprocher plus directement des objets de la guerre parce que comme le faisait remarquer Roland Barthes, elle dispose d’un pouvoir magique :

« D’un corps réel, qui était là, sont parties des radiations qui viennent me toucher, moi qui suis ici ; peu importe la durée de la transmission ; la photo de l’être disparu vient me toucher comme les rayons différés d’une étoile23»
Et les constructions linguistiques de la mémoire de la Première guerre mondiale ? Leurs formes ne nous touchent-elles pas comme la lumière d’une lointaine étoile ?

6. Les potentialités de la langue

Vers la fin de la République de Weimar au cours de laquelle le traitement des expériences de guerre fut un échec fatal, le linguiste Karl Bühler parlait du «désir de renoncer à l’indirect qui lie le langage aux autres sphères culturelles24». Il entend par là l’aspiration des hommes à transpercer l’économie et les réseaux de l’environnement écrit. La soif d’illustration et le désir de contact direct avec les objets sensibles est une attitude compréhensible de l’être parlant. L’homme qui a appris à lire et à signifier le monde phonétiquement se sentait écarté par l’appareil intermédiaire langage, avec ses lois propres, de la somme directe de ce que l’oeil peut boire, l’oreille entendre, la main saisir et cherchait à revenir en arrière, à retrouver le plein épanouissement du monde concret, en préservant la phonétisation autant que faire se peut25».
Bühler trouve comique le fait que des écrivains tentent avec des éléments onomatopéiques d’approcher de leur but, la réalité. Les onomatopées ne peuvent former que des «petites taches sporadiques» dans le champ de représentation de la langue.
En réalité, on trouve, dans les documents de guerre, peu d’onomatopées directs dans l’expression des sons comme par exemple :
«Pft-pft-pft, comme le halètement d’un moteur que l’on fait démarrer »
(Queri,19)
«S sss ittt, klatsch, j’entendais la balle pénétrer mon voisin»
(K 1915, Nr 143)

On pourrait, suppose Bühler, avec de tels phonèmes organiser «un défilement de petites images sonores» dans la langue pour satisfaire le désir de «choses à écouter26». Mais cela ne correspond pas aux capacités de la langue. Car sa capacité réelle consiste à éloigner les choses pour les rapprocher par sa forme indirecte de la sphère de communication qui relève de lois propres au système de signes.
Autant Bühler est sceptique sur les possibilités de la langue de «rendre fidèlement» les phénomènes acoustiques par des phonèmes isolés, autant il estime sa capacité à rendre des stimuli sensoriels croisés.

«Au milieu de tout cela, perce le tir isolé d’un tireur d’élite clair et tranchant comme un coup de couteau sur le bord de la table» (Frankfurter Zeitung 1916)
«Les explosions des tirs résonnent étouffées comme une bouche fermée que le souffle fait soudain éclater violemment»(Frankfurter Zeitung 1915)
«Etiré en longueur et sans pause comme un être qui n’a pas besoin de reprendre son souffle ainsi roule et bouillonne le feu des armes»(Frankfurter Zeitung 1916)

Bühler accorde un espace d’expression à la dimension synesthétique de la langue. Mais il est sceptique sur le point d’accorder à des phonèmes isolés comme «ratsch»,«ssit»,«peng», «rumms» la possibilité de trouer l’environnement symbolique et permettre un accès à un inconscient acoustique. Bühler était hostile à une tendance qu’observait Robert Musil quand il disait que l’intelligence d’avant-guerre désirait probablement un «krach métaphysique». Possible. Lorsque le «krach» fut là, ils perdirent la vue et l’ouïe (= furent abasourdis) et l’envie de lui donner un rang métaphysique, au traumatisme.


7. Le silence des archives

La question se pose de savoir si nous devons, dans cette année de commémoration 2014, nous livrer à la mer de millions de photographies comme à un krach métaphysique ou si nous nous plongeons dans le silence des documents écrits en nous rappelant que nous avons besoin de la technique symbolique du langage pour distancier les phénomènes et pour dans cette distance les rapprocher de la réflexion de sorte que nous puissions les ressentir avec conscience.
Dans ce sens, le silence de cette exposition ne signifie pas «un retard sans vie» de l’écrit ni le crassier silencieux de l’«appareil intermédiaire» que constitue la langue. Les archives sont réellement silencieuses. «La lisibilité des signes est aussi fragile que leur matérialité», remarque Heike Gfrereis dans son commentaire sur l’exposition. «Plus on approche de l’écrit réel, plus il peut s’avérer inaccessible : on peut le toucher mais il peut arriver que l’on ne puisse pas le lire ou le comprendre».

Nous voyons de dérouler d’extraordinaires processus de transformation au cours d’un mois, le mois d’août 1914. Des documents d’artistes qui en un tournemain se laissent entraîner par la «dynamique de l’enthousiasme populaire», admirent le «mouvement d’horloge» de la guerre dans lequel, comme Armin T Wegener l’écrit, le 9 août, «les différents rouages s’emboîtent artistiquement» et, déjà neuf jours plus tard, au front de Pologne, voient une scène grotesque «lorsque les soldats ont emballé les cadavres comme des harengs, ils disent encore un peu de moutarde là-dessus et chient dans la fosse», pour enfin, le 22 août, en tirer un bilan anthropologique qui prélude à la vision pionnière de Freud sur la barbarie. Cette transformation est peut-être silencieuse mais seule l’écriture littéraire peut la représenter. Dans cette dimension, elle est supérieure au phonogramme et à la photographie. Cependant vous rencontrerez dans le silence des archives un autre agrégat que l’écriture. C’est un autre vestige de la vie d’un jeune écrivain. Nous pouvons lire les lettres d’amour écrites entre août 1914 et décembre 1916 de Gustave Sack, un opposant à la guerre qui se voit imposer la guerre jusqu’à ce que nous arrivions au 26 décembre. D’abord nous lisons :

«Par recommandé, Paula Sack reçoit, le second jour des Fêtes de Noël, un petit paquet contenant les objets que son mari portait sur lui à sa mort sur le front roumain : une pipe avec des restes de tabac, un porte monnaie et une petite boîte surmonté d’un Cupidon qui contient deux médaillons avec des photos de Gustav et Paula ainsi que l’anneau d’une association d’étudiants ».

Nous lisons cela avec une fâcheuse impassibilité. Pas de doute : l’écriture avait réalisé la médiation, les lettres d’amour frayaient le chemin vers ce qui se trouve devant nous dans la vitrine. Et là horreur, l’objet est vraiment là, comble de la forme écrite. Comme une relique avec la magie de la présence d’une vie effacée pour toujours, le paquet de la poste des armées.

 

Le paquet de la Poste reçu par paula Sack contenant les objets que portait son mari sur lui à sa mort sur le front roumain

Le paquet de la Poste reçu par Paula Sack contenant les objets que portait son mari sur lui à sa mort sur le front roumain

On comprendra mes réticences à ranger dans la catégorie des «reliques» le casque d’acier troué que Jünger a pris à l’officier anglais qu’il avait tué et ramené comme un trophée. Mais qui tient au dogme de la présence des objets doit composer avec l’amoralité du contexte.


8.Épilogue


Dans les états-majors de l’armée autrichienne on cherchait à approfondir à l’aide de séquences de cinéma muet les effets de l’impact des obus qui conduisent à des traumatismes. Karl Kraus a rendu-compte du grotesque de la tentative de comprendre le vécu traumatisant du soldat du front au niveau de l’état major :

« Quartier général. Cinéma. Au premier rang est assis le commandant en chef des armées, l’archiduc Friedrich. A ses côtés son hôte le roi Ferdinand de Bulgarie.On présente une production de Sascha-Film, qui, dans toutes les images montre des effets de tirs de mortiers. On voit monter de la fumée et tomber des soldats. Cela se reproduit quatorze fois pendant une heure et demi. Le public militaire regarde avec une attention compétente. Pas un bruit. Seulement à chaque image, à l’instant où le mortier produit son effet, on entend au premier rang le mot :
«Bumsti !!27»

[NdT je garde le vocable autrichien plus sautillant que l’on peut traduire par badaboum]
 
Quelle que soit l’origine de cette interjection dans le cinéma du commandement suprême des armées de Karl Kraus, nous sommes plus moraux sur le plan de l’événement traumatisant. Mais possédons-nous mieux la langue que l’archiduc Friedrich ou l’un de ses généraux ?

Helmut Lethen
Marbach 12 octobre 2013.

Traduction Bernard Umbrecht

J’ai conservé les notes allemandes. Je ne les ai traduites que lorsque existait, à ma connaissance, une référence française.
1 „Die Unfall- (Kriegs-) Neurose“. Vorträge und Erörterungen gelegentlich eines Lehrgangs für
Arbeit und Gesundheit. Schriftenreihe zum Versorgungsärzte im Reichsarbeitsministeriums vom 6.-8. März 1929“. Reichsarbeitsblatt 13 (1929).
2Ibid. page 48
3Ibid. page 109
4Ibid. page 17
5Ibid. page 93
6Ibid. page 96
7Leed, Eric No Man’s Land, Combat and Identity in Wold War I Cambridge 1979 page 126
8Ibid
9Gibbs, Phillip. „Im Granatfeuer“.Frankfurter Zeitung und Handelsblatt . 27.11.1914, Nr. 329, Erstes Morgenblatt. Zit. n. Encke, Julia. . Augenblicke der Gefahr Der Krieg und die Sinne 1914-1934 . München, 2002, S. 175. Unveröffentlichte Dissertation. Diese Arbeit enthält das bisher interessanteste Archiv über den Krieg als „Schule des Horchens“.
10 Gaupp, Robert .Schreckneurosen und Neurasthenie Zit. n. Komo, Günter.Für Volk und Vaterland“. Die Militärpsychiatrie in den Weltkriegen. Münster/Hamburg, 1992, S. 71.
11Zit. n. Roth, Karl Heinz.Die Modernisierung der Folter in den beiden Weltkriegen. Der Konflikt der Psychotherapeuten und Schulpsychiater um die deutschen „Kriegsneurotiker“ 1915-1945. 1987. S. 18
12 Jünger, Ernst. „Das Wäldchen 125“. Sämtliche Werke S. 331f. (Le boqueteau 125)
13Leed, page 124
14Dazu sehr materialreich Encke, a.a.O.
15Keegan, John. Das Antlitz des Krieges Frankfurt/New York, 1991, S. 269-280.
16Jünger, Ernst. . Lob der Vokale (Eloge de la voyelle), S. 19
17Die folgenden Beispiele stammen aus dem Buch von Behrens, Dietrich u. Karstien, Magdalene. Geschürtz-und Geschosslaute im Weltkrieg Eine Materialsammlung aus deutschen und französischen Kriegsberichten. Giessen, 1925.
18 Jünger, Ernst. Das Abenteuerliche Herz. Aufzeichnungen bei Tag und Nacht. Erste Fassung (1929) . Stuttgart, 1987,S. 15ff. (Le cœur aventureux)
19Kesser, Hermann. „Bemerkungen zum Hör-Drama“. Die Sendung 29 (1931). Zit. n. Schneider, S. 189.
20Ivens, Joris. Die Kamera und ich. Autobiographie eines Filmers . Reinbeck, 1974, S. 99 ( Joris Ivens : La caméra et moi
21 Du front de l’Insonzo on rapporte de semblables verbalisations. Selon la nature des projectiles, on parlait de chats, de chiens . Les projectiles de l’infanterie étaient le plus souvent décrit par gazouillement, chuintement, cliquetis lors du choc. Information transmise par Lutz Musner
22 Flückiger, Barbara.Sound Design. Die virtuelle Klangwelt des Films. Marburg, 2001, S. 208ff.
23Barthes La Chambre claire: Note sur la photographie pp. 126-127
24Bühler, Karl.Sprachtheorie Die Darstellungsfunktion der Sprache Jena, 1934, S. 195.
25Ibid. p 195
26Ibid. p 203
27Kraus, Karl, Les derniers jours de l’humanité page 80 dans l’édition française
28Transmis par Rolf Bogner
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