Johann Peter Hebel (1760-1826). Un bicentenaire

1. Bâle, Peterskirchplatz, 26 août 2026. Hebel spricht/ Hebel parle

Installation sonore, devant la statue de Johann Peter Hebel, à Bâle où il naquit, à l’occasion du bicentenaire de sa mort, le 22 septembre 2026. Elle permet d’entendre non pas sa voix, ce n’est pas lui qui parle, mais des textes de l’écrivain badois sur différentes thématiques dont cette célèbre histoire de l’almanach : Kanitverstan (Comprends pas). Une forme de kolportage.

Après Histoires d’almanach (trad. René Radrizzani, José Corti, 1991) et L’Ami des bords du Rhin (trad. Bernard Gillmann, Circé, 2022), un nouveau choix de chroniques de l’écrivain de langue allemande Johann Peter Hebel vient de paraître en français.  Il est publié sous le nom d’Historiettes traduites par Frédéric Metz, aux éditions Pontcerq. Ces dernières avaient déjà rendu public, depuis 2016, sous forme de tracts, affichages sauvages, radio-diffusion, blogs, lectures ambulantes, contrebande libraire, etc., appelés Hebel-kolportages, un certain nombre de textes aujourd’hui rassemblés dans un volume. Frédéric Metz est écrivain, critique et traducteur. Il est également l’auteur, entre autres, d’une « biographie générale » de Georg Büchner (2012)
Avant de passer aux histoires d’almanach de « l’ami de la maison du pays rhénan » (Der Rheinländische Hausfreund), je voudrais d’abord évoquer l’autre partie plus méconnue encore de l’œuvre de l’écrivain du Pays de Bade : ses poésies alémaniques.

2. Le poète alémanique

Das Gewitter/ L’orage (extrait)

Johann Peter Hebel : Das Gewitter/ L’orage in Alemanische Gedichte für Freunde Ländlicher Natur und Sitten / Poésies alémaniques pour les amis de la nature et des mœurs rurales. Traduit par Raymond Matzen. Edition bilingue. Moorstadt Verlag. 2010.

Les lectrices et lecteurs intéressé.e.s trouveront l’intégralité de ce poème en suivant ce lien.

Le premier à avoir traduit les poésies alémaniques en français est Max Buchon qui en a publié 50 en … 1864. Depuis et jusqu’à aujourd’hui, rien de la part d’un éditeur français. Comme vous l’aurez noté, il existe, en Allemagne, une édition bilingue relativement récente (2010).
Ci-dessous un extrait de la traduction du poème L’orage par Max Buchon :

Ne sachant plus où fuir, l’oiseau tout tremblant rase
Le sol, tandis qu’au front d’un ciel qui vous écrase,
Reste, comme une mer, l’orage suspendu…
Quels bruits par la montagne ! Avez-vous entendu ?
La paille et les copeaux pris d’égales démences,
S’envolent par les airs, en tourbillons immenses.
Vois ce nuage noir qui s’entrouvre en grondant…
Ainsi ma laine fait quand je la vais cardant.
Que Dieu veille sur nous… Comme tout descend rouge…
Comme tout crie et craque aussitôt que l’on bouge…
La fenêtre frémit au fond du corridor ;
Tiens, vois donc le petit, dans sa couchette, il dort !
[…]

(Extrait de Max Buchon : Poésies alémaniques de J.P. Hebel. Salins et Besançon 1864. Gallica)

Jean-Paul Sorg : petite leçon d’alémanique

Dans un texte intitulé « leçon d’alsacien », que l’on peut trouver sur le site du Cercle Emile Storck qu’il animait, le regretté Jean-Paul Sorg avait commenté ce poème, sous l’angle de sa richesse idiomatique. A partir de la rencontre à Paris entre Lucien Herr et Rainer Maria Rilke dont Carl Jacob Burckhardt, présent également,  écrivit Une matinée chez le libraire.

« Dans une librairie parisienne, une matinée d’hiver 1924, trois intellectuels européens conversent. Un Allemand (Rainer Maria Rilke), un Suisse (Carl J. Burckhardt, historien et futur diplomate, né à Bâle) et un Français (Lucien Herr, né à Altkirch en 1864, bibliothécaire à l’École Normale). On parle de littérature, on compare des incomparables, la poésie allemande et la poésie française. Rilke considère La Fontaine comme le plus pur, le plus « limpide » (il avait dit dans un beau germanisme « limpider »), des poètes français. Intraduisible en allemand, bien sûr. Herr répond qu’il connait pourtant un poète allemand qui est comme un jeune frère de La Fontaine. Les deux autres et le libraire, Augustin, écarquillent les yeux et dressent l’oreille. Il récite :

Der Vogel schwankt so tief und still,
Und weiß nit, woner ane will.
Es chunnt so schwarz, und chunnt so schwer,
Und in de Lüfte hangt e Meer
Voll Dunst und Wetter. Loos, wie s schallt
Am Blauen, und wie s widerhallt;

C’est du Hebel, Alemannische Gedichte. « Das Gewitter » (L’orage). « Quelqu’un a-t-il jamais su visualiser l’orage, ce puissant et total phénomène de la nature, avec autant de force ? », demande Herr.
Le libraire : « On croirait entendre du chinois, mais le rythme est de toute beauté, comme dans Homère. »
Rilke, avec tristesse et comme accablé : « Moi aussi j’ai du mal à comprendre, c’est de l’alémanique. »
«C’est franc comme l’osier», fit le bibliothécaire en riant. «Franc et plein de fraîcheur. Ainsi parlaient nos paysans. » Il répète les deux premiers vers, qui sont, souligne-t-il, ce qu’il connaît de plus beau en poésie.

Der Vogel schwankt so tief und still,
Und weiß nit, woner ane will.

Je ne comprends pas « ane », soupire Rilke. Agacé, Herr lui traduit (transpose) en allemand dit standard.

Der Vogel fliegt so tief und still,
Und weiß nicht, wo er hin will.

Voilà, tous les germanophones comprennent, on n’a changé qu’un mot, mais tout le charme poétique s’est évaporé. « C’est du ane que tout dépend », conclut brusquement Herr en prenant congé. Assez de justifications !

Il faut avoir l’oreille très fine, exercée par la musique des dialectes, pour percevoir une différence de ton entre « wo er hin will » et « woner ane will ». Le hin est dur, carré, il y a en lui, on se demande pourquoi, quelque chose d’impérieux. Wo will er hin, der Kerl ? Ton inquisitorial. Le hin est chargé de connotations de commandement, militaire ou scolaire. Tandis que ane paraît tendre, familier. Exercice de gymnastique mentale pour les non-dialectophones natifs : lisez ici le « a » de ane comme « an » en français et le terminal comme un a. L’harmonie musicale se produit sur le contraste entre an et a. Subtil effet d’écho aussi du premier au deuxième vers. Le son « an » dans schwankt rebondit dans « ane ». Bizarrement, par négligence peut-être, en traduisant, Herr n’a pas retenu l’allemand « schwankt » (chancelle), seule la prononciation de la voyelle change, et l’a remplacé par le banal « fliegt » (vole).
En prononçant ane, accentuez bien la première syllabe et atténuez la dernière jusqu’à la rapprocher d’un e (é), raison pour laquelle il est préférable de la noter par e que par a. Et vous prononcerez aussi stéll et wéll (soit dit en référence à l’usage orthographique français). Vous ferez ainsi entendre et vous entendrez en alémanique le même message, avec les mêmes mots, mais dans une autre tonalité qui fait une autre musique. Comme si au piano vous transposiez l’air du Hans im Schockloch (par exemple) de do en ré.
Les variétés dialectales, dans leur aire linguistique commune, sont autant de variantes ou variations sonores (musicales) d’une même langue. Ces variations s’obtiennent par un jeu de contrastes et d’assonances sur les voyelles essentiellement. La structure des mots est fixée par les consonnes. Entre les consonnes, les variations vocaliques possibles sont comme infinies, certaines sont réalisées, produites par les locuteurs, d’autres non, mais celles qui sont entrées dans un usage commun, sur un territoire donné plus ou moins étendu (une région entière, ayant une identité historique, ou juste quelques villages contigus, voire un seul village ou en ville certains quartiers), obéissent à des règles musicales d’accord et d’unité systémique qu’il est difficile d’analyser en tant que phénomènes acoustiques. N’importe quel son ne va pas, ne sonne pas avec n’importe quel autre. […]».

Avant de passer à l’œuvre en prose, restons encore un instant sur le poème L’orage. On y entend que les humains, adultes et enfant, mais aussi les animaux, ici l’oiseau, qui le perçoit en premier, la végétation, l’arbre frappé par la foudre, les champs par la grêle, sont confrontés à un même phénomène naturel, à un danger commun : l’orage. Ils ne le perçoivent cependant pas de la même façon. Alors que l’oiseau ne sait où aller et que l’enfant dort et se retourne paisiblement « sur son autre oreille », l’ouïe des adultes est perturbée par le tocsin qui « n’arrête pas pour autant le tonnerre » mais leur « rabat les oreilles ». Hebel n’a bien entendu pas connu les pyrocumulonimbus (orages de feu), ni le réchauffement climatique qui en est le contexte. Mais plusieurs de ses textes traitent de grands embrasements (Feuersbrunst). Et nous passons à l’autre partie de l’œuvre de Hebel : les chroniques. En voici un exemple :

3. Hebel, le chroniqueur

Große Feuersbrunst (1809)
Aus Italien wird berichtet: Am 5. April 1808 zündet ein Bauer aus dem Dorfe Bevra, nahe bei dem Dorf an einer Berghalde, das Gesträuch an, damit hernach das Vieh besser weiden könne. Solches ist da und dort schon oft geschehen, und hat gut getan. Aber diesmal wehete ein starker Wind; das Feuer griff schnell und unwiderstehlich um sich. Immer höher prasselte die Flamme, immer heftiger wehete der Wind; und in wenig Stunden brannten in der ganzen Landschaft, in einer Strecke von mehrern Stunden, alle Gesträuche, alle Wälder, alle fruchtbare Obstbäume, alle Ställe, alle Wohnungen. Das Flammenspiel an allen Enden und Orten, die entsetzlichen Rauchwolken, das Not- und Jammergeschrei der unglücklichen Menschen war entsetzlich; und so weit man laufen und hören könnte, läuteten die Sturmglocken. Zwar eilten die Einwohner aus der ganzen Nachbarschaft und aus weiten Gegenden her, zur Hülfe. Aber der immer heftigere Wind, und der große Umfang der Feuersbrunst machten alle Mühe und Anstrengung lange zunichte. Erst am 10. vermochte man das Feuer zu löschen. Da sah erst alles recht jammervoll aus. Die ganze Gegend war eine schauerliche Verwüstung. Wo vorher fröhliche Herden weideten, sah man jetzt halbverbrannte Leichname. Wo noch vor wenig Tagen muntere Hirten sangen, und der emsige Landmann mit Hoffnung seine Arbeit verrichtete, standen jetzt die Unglücklichen trostlos und händeringend auf der Brandstätte ihrer Wohnungen und ihres Eigentums.
Wie muß es da dem unverständigen Mann zumute gewesen sein, der durch seine Unvorsicht solches Unglück über sich selbst, seine Mitbürger und Landsleute gebracht hat!

(Les textes en langue allemande proviennent de l’édition en ligne des originaux de l’almanach de l’ami de la maison du pays rhénan

Grand incendie
D‘Italie nous parvient ce récit : le 5 avril 1808, un paysan du village de Bevra met le feu à un hallier, non loin du village, sur une pente de la montagne, afin que le bétail puisse y trouver par la suite meilleure pâture. Pareille chose s’est déjà faite souventefois ici et là et a été bénéfique. Mais cette fois un fort vent soufflait ; le feu prit rapidement et irrésistiblement alentour. La flamme crépitait, montant toujours plus haut, le vent soufflait toujours plus fort; et en quelques heures furent détruits par le feu dans toute la contrée, à plusieurs heures à la ronde, tous les halliers, toutes les forêts, tous les fructueux vergers, toutes les étables, tous les logis. Le jeu des flammes en tous lieux et places, les effroyables nuages de fumée, les cris d’alarme et de détresse des malheureux, tout était effroyable; et aussi loin que l’on pouvait courir et prêter l’oreille, partout on entendait sonner les tocsins. Certes, les habitants de tout le voisinage, comme aussi de contrées lointaines, accoururent à la rescousse. Mais le vent, toujours plus violent, et l’ampleur de l’incendie, pendant un long temps rendirent vains tous les efforts. Ce n’est que le 10 qu’on parvint à éteindre le feu. Et tout se trouvait alors dans un état véritablement pitoyable. Toute la contrée n’était plus qu’effrayante désolation. Là où auparavant paissaient de joyeux troupeaux, l’on voyait maintenant des cadavres à demi-calcinés. Là où quelques jours plus tôt de gais bergers chantaient encore leur chanson; là où le cultivateur diligent, plein d’espérance, accomplissait sa besogne, les malheureux, désespérés, se tordant les mains, se tenaient maintenant sur les restes de leur logis et de leur propriété emportés par les flammes.
Quel a pu être le sentiment de cet homme peu raisonnable (unverständig) qui, par son imprudence, sur lui-même, sur ses voisins et ses compatriotes, a fait s‘abattre un pareil malheur !
(in Historiettes. Editions Pontcerq. 2026. p. 145. Traduction de Frédéric Metz.)

On trouve encore des embrasements (Feuersbrunst), dans d’autres récits tels que « Malheur de la ville de Leyde » (qui figure dans Historiettes) ou Das Bombardement von Kopenhagen (non traduit en français). Dans le premier, Unglück der Stadt Leiden, Hebel suggère une explication au nom de la ville de Leide, : Leid en allemand signifie souffrance, comme le note le traducteur. Dans bien des récits, Hebel est très précis sur la localisation et la date des événements qu’il relate, en cela on peut les appeler des chroniques. Celle dont il est question eut lieu alors que tout paraissait paisible, « le 12 janvier de l’année 1807 » quand un navire

« avec ses soixante-dix tonneaux de poudre, prit feu, explosa dans les airs, et en un instant (vous ne pouvez le lire aussi vite que cela arriva), en un instant ce sont des rues entières pleines de maisons […] qui furent fracassées et changées en un tas de gravats ou endommagées de terrible façon. Des centaines de personnes furent enterrées mortes ou vives sous ces décombres, ou furent gravement blessées. Trois écoles s’effondrèrent, avec tous les enfants qui s’y trouvaient, des gens et des animaux qui étaient dans la rue à proximité du lieu de la catastrophe furent catapultés dans les airs par la puissance de la poudre, et ils ne retouchèrent terre que dans un état pitoyable ».

Pour comble de malheur un incendie embrasa la ville

«  un incendie (eine Feuersbrunst) se déclara par là-dessus, qui fit bientôt rage en tous lieux et dont on ne pouvait venir à bout, car de nombreux dépôts où l’on stockait les graisses et les huiles furent rattrapés à leur tour par les flammes ».

Or il se trouvait que l’Angleterre et la Hollande étaient en guerre. Néanmoins des aides, en denrées et argent, sont arrivées de Londres. Et ceci est beau, conclut Hebel,

« car la guerre ne doit jamais entrer dans le cœur des hommes »

Das Bombardement von Kopenhagen

Après des considérations géopolitiques qui poussèrent l’Angleterre à vouloir mettre la main sur la flotte danoise, Hebel décrit l’invention par Congrève, nommément cité, d’une « nouvelle arme de destruction » : une fusée incendiaire. Elle fut perfectionnée par Sir William Congreve qualifié par Hebel de « Satan ». Quelques nuits de bombardements détruiront la capitale danoise. Plusieurs tableaux ont fixé l’effroi de ces bombardements incendiaires dont celui-ci :

Christian August Lorentzen : La nuit la plus effroyable : la place Kongens Nytorv sous les bombardements, dans la nuit du 4 au 5 septembre 1807. Statens Museum for Kunst, Copenhague

Les Kalendergeschichten, histoires d’almanach

Hebel était un homme d’église. Il a rempli de nombreuses fonctions ecclésiastiques jusqu’à l’équivalent d’un évêque de l’église protestante. C’est d’ailleurs son consistoire qui éditait l’Almanach qui portait au départ un titre imbuvable : Almanach de la campagne édité par le haut privilège du prince électeur de Bade, destiné au margraviat de Bade de confession protestante. Ce qui, soit dit en passant, ne devait pas encourager les lecteurs de confession catholique à l’acheter. Hebel qui s’était déjà rendu célèbre par l’édition de ses Poèmes alémaniques y contribuait déjà. Il s’engage plus avant et finit par obtenir non seulement le changement de titre mais d’autres réformes importantes. Cela s’appellera donc der Rheinländlischen Hausfreund / L’ami de la maison du pays rhénan.
L’expression insiste sur la familiarité, la convivialité. Elle désigne un « colporteur de paroles » qu’il convient de ne pas confondre avec l’amant attitré de la maîtresse de maison que l’on appelle également Hausfreund. Parmi les autres réformes obtenues, on peut noter la décision d’une responsabilité éditoriale unique afin d’éviter que chaque membre du consistoire y mette son grain de sel, ce qui, on le sait, rend la soupe indigeste, l’introduction de gravures, d’une couleur en l’occurrence le rouge, et la fin de l’obligation d’acheter l’Almanach, édictée par les autorités du pays. A la place, Hebel plaide pour que la publication soit soumise à la loi de l’offre et de la demande. Entre 1803, date où il prend les commandes de l’almanach, jusqu’en 1819, l’écrivain fournira quelque 300 chroniques. En 1811, l’éditeur Cotta, sis à Tübingen, propose au badois d’en publier une première série. Elle sera suivie de deux autres qui atteindront le nombre de 164 sous le titre Schatzkästlein des rheinischen Hausfreundes, L’écrin de l’ami de la maison du pays rhénan

On peut parler de chroniques au sens où les définit Walter Benjamin à propos de Hebel :

« L’historien s’en tient à l’histoire universelle, le chroniqueur parle du train du monde. L’un a affaire au tissu des événements, causes et effets qui se nouent à l’infini, et tout ce qu’il a étudié ou appris n’est qu’un minuscule point nodal de ce tissu ; l’autre a affaire aux petits événements, étroitement circonscrits, de sa ville ou de sa région, mais ce n’est pas là, à ses yeux une fraction ou un élément de l’universel, c’est plus et autre chose. Car le vrai chroniqueur écrit, en même temps que sa chronique, la parabole du train du monde. Ce que reflètent l’histoire de la ville et le train du monde, c’est le vieux rapport entre microcosme et macrocosme ».
(Walter Benjamin : Johann Peter Hebel.Trad. Rainer Rochlitz dans Œuvres II Folio Essais pages 162-169)

Les éditions Pontcerq ont opté pour un florilège de 72 « historiettes » que l’on aurait tort de prendre pour des récits sans grande importance. Walter Benjamin en a souligné la subtile construction :

« Elles ont toutes un double fond. En haut le meurtre, le vol et les jurons ; en bas, la patience, la sagesse et l’humanité.
La morale, élément étranger chez le narrateur médiocre, est ainsi chez Hebel la continuation de l’épopée par d’autres moyens. Et comme il réduit l’ethos à une question de tact, le concret accède ici à sa plus grande force. […] Morale – telle serait la définition de Hebel – est l’action dont la maxime est invisible. Non pas dissimulée ou cachée comme le butin d’un voleur, mais invisible comme l’or enfoui dans la terre. Sa morale est donc liée à des situations dans lesquelles les gens finissent par la découvrir. »
(Walter Benjamin : ibid. )

L’adepte de la philosophie des Lumières que fut l’auteur badois, s’abstient de didactisme pesant laissant au lecteur le soin de faire sa propre démarche vers les sciences et la raison. Et la tolérance.
Bien que les historiettes ne soient jamais très longues, j’ai sélectionné parmi les plus courtes pour mieux pouvoir vous en présenter une petite variété. Voici un judicieux mendiant :

Der sinnreiche Bettler     (1819)
Sonst bemessen die Bettler ihre dankbaren Wünsche nach dem Wert der Gabe, die ihnen gereicht wird. Derjenige, von welchem hier die Rede ist, sagt, das sei grundfalsch. Wer ihm viel gibt, dem wünscht er eine hundertfältige Vergeltung von Gott. Wer ihm aber wenig gibt dem wünscht er eine tausendfältige, oder wenn es noch weniger ist, eine hundert tausendfältige Vergeltung. Denn er sagt: „Ich muß einen gleich guten Willen bei allen voraussetzen. Wer wenig reicht, wird wenig haben. Ich muß ihm also mehr wünschen. Soll ich das Meinige auch noch dazu beitragen, daß zuletzt die Reichen alles bekommen? »

Le mendiant judicieux
Habituellement, les mendiants mesurent les mots de remerciement qu’ils adressent à la valeur du don qui leur est fait. Celui dont il est ici question dit que cela est absolument infondé. À qui lui donne beaucoup, il souhaite que Dieu le récompense au centuple. Mais à qui lui donne peu, il souhaite une récompense multipliée par mille ou bien, si c’est moins encore, par cent mille.
C’est que, dit-il : « Je dois supposer chez tous une équivalente bonne volonté. Qui donne peu a sans doute peu. Il me faut donc lui souhaiter davantage. Car faudrait-il que je contribue moi aussi à cela qu’à la fin les riches obtiennent tout ? »

(in Historiettes. Editions Pontcerq. 2026.p. 55.Traduction de Frédéric Metz)

Une autre

Ein Kriegsschiff (1809)
Man kann sich nicht vorstellen, was zu einem großen Kriegsschiff gehört. Zu einem englischen Schiff, das 100 Kanonen führt, gehören 1000 starke Eichen, also, daß man sagen kann, ein ganzer Wald; ferner 200 000 Pfund Eisen. Zu den Segeln sind erforderlich 6500 Ellen Tuch; das Tauwerk oder die Seile haben ein Gewicht von 164 000 Pfund, und wenn sie mit Teer überzogen sind, wie es sein muß, so wägen sie 200 000 Pfund. Das ganze Schiff hat ein Gewicht von 5 Millionen Pfund oder 50 000 Zentnern, ohne die Mannschaft und Lebensmittel, ohne das Pulver und Blei; und schwimmt doch so leicht und sicher auf dem Wasser dahin, und geht, wohin der Mensch es haben will.
Wenn ein einziger Mensch ein solch Kriegsschiff bauen müßte, und verstünde alle Handwerker, die dazu gehören, so hätte er daran zu arbeiten 480 Jahre. Wenn er angefangen hätte im Jahr 1333, als noch keine Türken in Europa waren, und man fast noch 200 Jahre lang nichts vom Doktor Luther wußte, und hätte seit dem Tag für Tag daran gearbeitet, und lebte noch, so wäre er noch nicht fertig. Wenn also 480 Menschen daran arbeiten, so werden sie fertig in einem Jahr. Daraus kann man sehen, was es für ein entsetzlicher Verlust sein muß, wenn in einer Seeschlacht 8, ja 12 solcher Schiffe in die Gewalt des Feindes kommen oder untergehn, wenn sie auch etwas kleiner sind. Wenn aber auch solch einem Schiff kein weiteres Unglück begegnet, so dauert es höchstens doch nur 50 Jahre.

Un navire de guerre
On ne saurait s’imaginer tout ce qui est requis à la construction d’un grand navire de guerre. Pour un navire anglais portant ses cent canons il faut 1000 robustes chênes, de sorte que l’on peut dire aussi bien : toute une forêt. En outre, 200 000 livres de fer. Pour les voiles, c’est 6500 coudées de toile requises ; le gréement ou cordage a un poids de 164 000 livres et si les cordes sont enduites au goudron, comme il se doit, alors elles pèsent leurs 200 000 livres. L’ensemble du navire a un poids de 5 millions de livres, soit 50 000 quintaux, sans l’équipage ni les vivres, sans la poudre ni le plomb ; et il vogue pourtant sans peine ni crainte aucune au travers des vagues – et va, là où l’homme le veut mener.
Si un homme avait à bâtir seul pareil navire de guerre et qu’il connût tous les métiers qu’il y faut savoir, alors c’est 480 ans qu’il aurait à y travailler. S’il avait commencé en l’an 1333, en ce temps où en Europe ne se trouvait encore aucun Turc, et où pendant presque 200 ans encore on n’entendrait rien dire rapport au docteur Luther ; et si depuis cette date il y avait travaillé jour après jour, et qu’il vécût encore aujourd’hui, eh bien il n’en aurait pas fini pour autant ! Et si donc ce sont 480 personnes qui se mettent à l’ouvrage, alors elles n’auront fini qu’au bout d’un an. À cela l’on peut juger quelle perte terrible ce doit être quand dans une bataille navale huit, sinon même douze de ces navires tombent au pouvoir de l’ennemi, ou sombrent – et même s’ils sont un peu plus petits que celui-ci.
D’ailleurs quand même il ne lui arrive aucun malheur, pareil navire n’atteint jamais que cinquante ans tout au plus.

(in Historiettes. Editions Pontcerq. 2026. p. 99. Traduction de Frédéric Metz)

Le programme des histoires d’almanach consiste à faire sortir le lecteur/ la lectrice de son chez soi, de son quant-à-soi, le/la tirer hors de son petit monde, élargir son cosmos, ouvrir son esprit à l’autre, l’étranger. Même si souvent ce n’est guère plus qu’un décor, nombre de ses histoires se situent dans un ailleurs permettant de créer de la distanciation. On fait ainsi un petit tour d’Europe jusqu’à Londres, Moscou, les confins du Proche Orient. Hebel semble négocier avec prudence les virages dans les changements d’optique qu’il propose à ses lecteurs. On peut s’en rendre compte aussi, par exemple, quand il parle de Mahomet : «  il serait faux de dire qu’il n’y a rien d’édifiant dans ce qu’a dit ou fait Mahomet ». Également, autre exemple, quand il démonte, en partisan de l’Aufklärung, des Lumières, les peurs et les superstitions, par exemple la croyance que les comètes sont annonciatrices de catastrophes et de guerres. Ces dernières sont – ô combien- plus nombreuses que les apparitions de l’astre chevelu. «  Non la comète ne sait rien de nous. Elle vient à l’heure qui lui incombe à elle ». (Cette histoire ne figure pas chez Poncerq mais dans l’édition Circé). Les catastrophes chez Hebel n’ont pas d’origine surnaturelle ou divine, elles sont le fait des humains.

Parmi les chroniques que j’aime bien, il y a celles qui figurent déjà sur le SauteRhin dans d’autres traductions comme Retrouvailles inespérées, ou Faits, gestes et propos mémorables de Levantins, et encore Malentendu. (Plusieurs textes de Hebel traitent de malentendus dus à l’absence de compétences linguistiques, de connaissances de la langue de l’autre. Ainsi Kannitvertan, en hollandais J’comprends pas). Je citerais encore parmi mes préférées, celle du général Souvorov. (Historiettes p.121 ou dans l’édition Circé de Bernard Gillmann p.113). Comme tout général, il donne des ordres mais il a la particularité de se les appliquer aussi à lui-même, ce qui produit des situations cocasses. Si tous ceux qui passent leur temps à édicter des règles pour les autres, commençaient à les respecter eux-mêmes…

En feuilletant les historiettes, vous serez peut-être attiré.e par ce titre D’un carnage à Neuchâtel sur le Rhin, pensez alors qu’il s’agit de Neuenburg am Rhein. Il n’y a strictement aucune raison de traduire le nom de cette ville sauf à remplacer également Karlsruhe, d’ailleurs orthographié à l’ancienne Carlsruhe, par le repos de Charles.

De chez Corti, j’ajouterai celle-ci :

Dankbarkeit(1814)
In der Seeschlacht von Trafalgar, während die Kugeln sausten und die Mastbäume krachten, fand ein Matrose noch Zeit, zu kratzen, wo es ihn biß, nämlich auf dem Kopf. Auf einmal streifte er mit zusammengelegtem Daumen und Zeigefinger bedächtig an einem Haare herab, und ließ ein armes Tierlein, das er zum Gefangenen gemacht hatte, auf den Boden fallen. Aber indem er sich niederbückte, um ihm den Garaus zu machen, flog eine feindliche Kanonenkugel ihm über den Rücken weg, paff, in das benachbarte Schiff. Da ergriff den Matrosen ein dankbares Gefühl, und überzeugt, daß er von dieser Kugel wäre zerschmettert worden, wenn er sich nicht nach dem Tierlein gebücket hätte, hob er es schonend von dem Boden auf, und setzte es wieder auf den Kopf. „Weil du mir das Leben gerettet hast », – sagte er, – „aber laß dich nicht zum zweitenmal attrapieren, denn ich kenne dich nimmer. »

Gratitude

Pendant la bataille navale de Trafalgar, alors que les balles sifflaient et les mâts craquaient, un matelot trouva encore le temps de se gratter où ça le démangeait, c’est-à-dire à la tête. Soudain, joignant le pouce et l’index, il glissa l’index et le pouce réunis le long d’un cheveu et fit tomber au sol une pauvre petite bête qu’il avait faite prisonnière. Mais comme il se baissait pour lui donner le coup de grâce, un boulet de canon ennemi lui frôla le dos, – paf ! – dans le navire d’à côté. Alors le matelot fut saisi d’un sentiment de gratitude et, convaincu qu’il aurait été écrasé par ce boulet s’il ne s’était pas penché vers la petite bête, il la ramassa délicatement du sol et la replaça sur sa tête. « Parce que tu m’as sauvé la vie », dit-il, »mais ne te laisse pas attraper une seconde fois, car je ne te connaîtrais plus ».

(Traduit par René Radrizzani dans Histoires d’Almanach. José Corti 1991)

4. Filiation par-dessus le Rhin

Pour finir, j’aimerais évoquer la question de la filiation rhénane de Hebel avec un autre texte de Jean-Paul Sorg consacré à l’auteur badois :

« De Karlsruhe à Strasbourg via Kehl, ein Katzensprung [Littéralement saut de chat = la porte à côté]. A partir de 1805, la frontière inexistante et un laps de paix s’écoulant dans les deux pays rhénans, Hebel se rendit souvent à Strasbourg, hôte apprécié des familles Haufe et Schneegans. Il sera le parrain de leurs nouveaux-nés. ,,Oh, was hab ich in Straßburg für gute Menschen gefunden! » ; cultivera un amour tout platonique pour Sophie Haufe, lui enverra des lettres exubérantes, circonvolutantes, jean-paulesques — ou lestes. Les Allemands disent dass er jeanpaulisierte. (D’aprés le fameux style verbeux de son contemporain Jean-Paul Richter (1763-1825), dit Jean Paul). Son abondante et diserte correspondance avec des camarades d’enfance de Lörrach, des collègues de Bâle, son éditeur Cotta de Francfort, ses nouveaux amis de Strasbourg, couvre l’aire rhénane et présente un autre aspect de son talent littéraire et de sa sociabilité sans cérémonie, à tu et à toi.
Nous avons vu qu’il avait participé en 1806 à la rédaction du premier Alsatische Taschenbuch. [Almanach publié à Strasbourg par Daniel Ehrenfried Stoeber] A-t-il fait partie longtemps et fidèlement du cercle des «littérateurs» du Deutschfranzosentum, autour d’Ehrenfried Stoeber ? Sans lui, sans son exemple, le professeur Georges Daniel Arnold aurait-il écrit l’un ou l’autre Fraubasengespräch [Commérages de femmes] pendant le siège de Strasbourg (entre le 6 janvier et le 16 avril 1814) et composé, une fois la stabilité revenue, Der Pfingstmontag, Lustspiel in Stra8burger Mundart [Le lundi de Pentecôte, comédie en dialecte strasbourgeois] ? Une comédie en cinq actes d’alexandrins, publiée anonymement en 1816 dans un but humanitaire, au bénéfice des villages sinistrés de Souffelweyersheim et de Mundolsheim, incendiés lors d’un deuxième siège en 1815, ainsi que de l’orphelinat des pauvres de Strasbourg. Goethe en prit connaissance, il avait déjà rencontré l’auteur, et l’adouba aussi d’une longue recension. Il la qualifia de «lebendiges idiotikon» et souhaita que «les personnes qui possèdent une large culture dans la vaste et magnifique vallée du Rhin ressortiront de ce petit livre comme d’un pays connu ». Hebel, ajouta-t-il, leur aura « heureusement ouvert la voie ».
Une filiation par-dessus le Rhin est ainsi bien indiquée. Elle était une évidence pour les contemporains ! Au dernier acte du Pfingstmontag débarque opportunément le pasteur Christlieb qui vient de l’Ortenau. Il participe à la fête des fiançailles et, maître chanteur, entonne de bon gré un chant qui célèbre la nature et la musique. Wo die hohen Wasser rauschen / Blieb ich, dem Gesang zu lauschen… Comment ne pas être tenté de reconnaître en lui un double du pasteur Hebel ? Et dans l’étudiant Reinhold, soi-disant de Brême, qui enlève la petite Lissel Starkhans, on n’hésite pas à distinguer la silhouette de l’étudiant Goethe ! D’une rive à l’autre résonnent des réminiscences. »

(Extrait de Jean-Paul Sorg : L’époque et l’exemple de Johann Peter Hebel in Land und Sproch/ Les cahiers du bilinguisme n° 219. Octobre 2021)

Daniel Muringer dans sa conférence musicale sur « les sources de la musique traditionnelle alsacienne » rapporte que dans les collectages de chansons alsaciennes figurent au moins deux poèmes alémaniques de Hebel mis en musique.. Il s’agit d’une part de Hans und Verene, Jean et Véronique, d’autre part, de Der Morgenstern, l’étoile du matin.

Je vous fait écouter Hans und Verene, sur une musique de Johann Benjamin Gross (1809 – 1848), interprété par Uli Führe accompagné au piano par Timea Djerdj

Et que dire du grand poète du Sundgau, Nathan Katz, qui témoigna de l’importance qu’a eue Hebel pour lui :

« C’est après la guerre de 1914-1918, lorsque l’entreprise Emmanuel Lang m’a envoyé dans le sud du pays de Bade pour y vendre des produits textiles, que j’ai vraiment découvert le poète HebeI. Je le connaissais un peu auparavant; mais c’est après 1920 que j’ai compris, grâce à lui, l’importance d’une langue dialectale telle que l’alémanique et que j’ai eu le sentiment que c’est dans cette langue que je devais écrire ma poésie.
Et j’ai parcouru les paysages qui l’ont inspiré, le Markgräflerland ; j’ai suivi le cours paresseux de la Wiese qui se jette dans le Rhin tout près de Bâle. Vers les années 30, lorsque survint la crise du textile, j’ai perdu mon emploi. Au bout de quelques mois j’ai eu la chance d’être engagé par la maison Ancel de Strasbourg qui m’envoya en Afrique du Nord comme représentant en produits alimentaires. Mais je n’ai jamais cessé de dialoguer avec le cher Hebel »

(Propos recueilli par Victor Hell : Nathan Katz l’universalité d’un poète dialectal Editions du Rhin page 41)

Malgré les efforts méritoires des publications citées, nous sommes encore loin d’une connaissance de l’œuvre de Johann Peter Hebel. Non seulement toutes les histoires d’almanach n’ont pas été traduites. Sur les trois cents, 72 ont été publiés chez Pontcerq, 90 chez Circé, l’édition chez Corti est épuisée, mais l’écrivain badois a également édité 123 histoires de la bible pour les jeunes, des sermons, des devinettes et charades sans parler de sa correspondance. Il y a donc encore de quoi faire. Dommage d’ailleurs qu’il n’y ait pas d’édition bilingue en France.

Devinette : Qui suis-je ?

„Ich helfe Kisten laden,
Doch mach ich auch Scharaden“.

[Lösung]

« J’aide à charger des caisses
Cependant j’écris aussi des charades

[Réponse]

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