Que se tiennent encore des grands messes pour célébrer le culte de l’automobile témoigne certes de la persistance de cette religion dans la culture mais masque mal en même temps qu’il en va de cette religion comme des autres, elles sont en déclin. C’est toute l’ambigüité de l’exposition Fetisch Auto. Ich fahre also bin ich (Auto fétiche /je conduis donc je suis) qui se tient actuellement au Musée Tinguely de Bâle. Un journaliste suisse a présenté l’exposition comme ceci : Ou quand l’idée de la voiture est soudain à mille lieues de la futilité égocentrique et polluante à laquelle d’aucuns la confinent. (Bernard Léchot, swissinfo.ch Bâle). Peu importe cependant que ce soit là le but de l’expo, tout indique en effet que c’est le cas, l’intéressant est que l’on peut la voir autrement.
Objet technique et de désir, la voiture n’est plus ni l’un ni l’autre. A part la mort qui l’accompagne depuis ses débuts, elle n’a tenu aucune de ses promesses.
En qualifiant l’automobile de cathédrale démocratisée de notre époque (il a fait baptiser une Citroën déesse), Roland Barthes n’a pas réussi l’une des meilleures comparaisons. Mais elle a fait école. L’espace d’exposition au Musée Tinguely est organisé comme un lieu de culte circulaire (la voiture ne sert plus qu’à tourner en rond) autour de l’œuvre de l’artiste mexicain Damian Ortega intitulée Cosmic Thing (objet co(s)mique), pièces détachées suspendues d’une Coccinelle, voiture qui avait été créée à la demande d’Hitler par Volkswagen et que l’on connaît désormais sans doute plus au Mexique qu’en Europe. Cela ressemble à ces jouets, modèles réduits à construire qu’on offre aux enfants pour leur catéchisme automobile (Je ne m’exclus pas, je l’ai fait moi-aussi).

Autour du Chœur, les chapelles absidiales dédiées à la vitesse, à l’accident, à divers courants artistiques (pop art, nouveau réalisme, futurisme) et aux différents fétichismes (marchand, religieux, sexuel). Au sous-sol, dans la crypte, les sépultures, mausolées, danses macabres, œuvres de Jean Tinguely lui-même, grand amateur de courses automobiles. Elles sont de mon point de vue ce qui reste de plus impressionnant.
Avant de poursuivre, un petit aparté pour une comparaison avec la cathédrale comme bâtiment.
La Manufacture de verre des usines Volkswagen à Dresde est une cathédrale de verre à la gloire du Dieu automobile. On y célèbre la voiture comme un objet d’idolâtrie. Chaque client d’une Phaeton (nous sommes là dans la mythologie grecque) peut assister en direct au montage et à la finition de sa propre voiture. Dans le film de présentation, Volkswagen affiche l’ambition d’égaler les constructions baroques de Dresde et célèbre la voiture comme une œuvre de Richard Wagner ! Le lieu se veut lui-même espace culturel, d’exposition de peinture, de défilés de mode, de présentation d’opéra. Derrière les vitres défilent les chaines de montage. C’est comme le suggèrent les projecteurs une véritable mie en scène du travail de fabrication d’une voiture.
Retour à Bâle. Comme nous venons de le voir dans l’exemple précédent, autour de l’automobile se cristallise le lien étroit entre Art et Capital. Il s’opère entre les deux – et pas seulement à travers la peinture et la sculpture- des transferts d’images, comme le souligne dans le catalogue de l’exposition Tinguely, Hartmut Böhme. Pour cet auteur, professeur d’esthétique et d’histoire des mentalités à l’Université Humboldt de Berlin, l’automobile, objet de culte central de la modernité est “un artefact dans lequel se synthétise de la manière la plus évidente l’esprit du capitalisme et les énergies de notre culture”. La difficulté de cette thèse réside principalement dans sa temporalité : le présent de cette affirmation ne fonctionne plus. C’est encore plus vrai pour le futur. Aussi bien l’esprit du capitalisme que les énergies de notre culture sont en crise. C’est précisément une époque où la voiture symbolisait les années glorieuses du capitalisme consumériste qui s’achève alors qu’elle est ici considérée comme pérenne.
Non que l’automobile disparaisse de notre quotidien mais son statut d’objet de désir est pour le moins émoussé. La question de l’automobile n’est pas seulement celle du pétrole et des gaz à effet de serre. Si l’avenir n’appartient pas à la voiture individuelle fut-elle électrique mais au partage sous ses formes diverses, c’est aussi parce que l’auto-mobile est de plus en plus inutilement une auto-immobile. La voiture passe 90 % de son temps à l’arrêt, le reste dans les embouteillages ou à tourner en rond à la recherche d’un parking. Ces réalités ne semblent pas encore perçues outre-Rhin. Ceci explique sans doute cela, tous les auteurs du catalogue sont issus de pays de langue allemande où l’on est écologiste à 100% mais … en voiture.
Qu’en est-il des promesses de mobilité, d’ivresse et de liberté de l’accouplement homme-voiture ? Je ne ferai pas un compte-rendu exhaustif de toutes les salles. Je m’arrêterai sur trois d’entre elles dont on peu regretter qu’elles soient séparées ; celles consacrées au futurisme, à la vitesse et à l’accident. L’accident n’est pas le contraire de la vitesse, il est l’accident de la vitesse.
Giacomo Balla Velocità d’automobile, 1913.
Les Futuristes ont sacralisé la “vitesse divine”(Marinetti) et partant la mort qui l’accompagne et la guerre qui est son essence. Le Futurisme ne relève que d’un seul art, celui de la guerre et de son essence, la vitesse, écrit Paul Virilio (Vitesse et politique Editions Galilée 1977)
Avec l’accident, le théâtre est dans la rue (titre d’une œuvre du sculpteur allemand, Wolf Vostell), ce que la littérature aura également observé. L’écrivain autrichien Robert Musil est l’un des premiers sinon le premier à avoir décrit dans un roman un accident automobile, du début à la fin, dès les premières lignes de son roman inachevé L’homme sans qualité. Un texte plein d’ironie. Nous sommes en Août 1913, à Vienne :
Les deux personnes dont je parle s’arrêtèrent tout à coup à la vue d’un attroupement. Un instant auparavant, déjà, quelque chose avait dévié, en mouvement oblique; quelque chose avait tourné, dérapé: c’était un gros camion, freiné brutalement, ainsi qu’on pouvait le voir maintenant qu’il était échoué là, une roue sur le trottoir. Aussitôt, comme les abeilles autour de l’entrée de la ruche, des gens s’étaient agglomérés autour d’un petit rond demeuré libre. On y voyait le chauffeur descendu de la machine, gris comme du papier d’emballage, expliquer l’accident avec des gestes maladroits. Les gens qui s’étaient approchés fixaient leurs regards sur lui, puis les plongeaient prudemment dans la profondeur du trou où un homme, qui semblait mort, avait été étendu au bord du trottoir. L’accident était dû, de l’avis presque général, à son inattention. L’un après l’autre, des gens s’agenouillaient à côté de lui, voulant faire quelque chose; on ouvrait son veston, on le refermait, on essayait d’asseoir le blessé, puis de le coucher de nouveau; on ne cherchait, en fait, qu’à occuper le temps en attendant que Police-secours apportât son aide autorisée et compétente.
Le schéma est depuis classique dans sa chronologie : le dérapage, l’accident, l’attroupement des curieux, l’arrivée des secours. Mais l’accident met mal à l’aise. On est en demande d’une explication “rationnelle”.
La dame et son compagnon s’étaient approchés eux aussi et, par-dessus les têtes et les dos courbés, avaient considéré l’homme étendu. Alors, embarrassés, ils firent un pas en arrière. La dame ressentit au creux de l’estomac un malaise qu’elle était en droit de prendre pour de la pitié; c’était un sentiment d’irrésolution paralysant. Après être resté un instant sans parler, le monsieur lui dit:
« Les poids-lourds dont on se sert chez nous ont un chemin de freinage trop long. »
La dame se sentit soulagée par cette phrase, et remercia d’un regard attentif. Sans doute avait-elle entendu le terme une ou deux fois, mais elle ne savait pas ce qu’était un chemin de freinage et d’ailleurs ne tenait pas à le savoir; il lui suffisait que l’affreux incident pût être intégré ainsi dans un ordre quelconque, et devenir un problème technique qui ne la concernait plus directement.
Phrase admirable : Les poids-lourds dont on se sert chez nous ont un chemin de freinage trop long. On n’y comprend rien mais l’apparente technicité du propos fait figure d’explication rationnelle qui soulage. Ainsi les choses sont à nouveau en ordre.
Du reste, on entendait déjà l’avertisseur strident d’une ambulance, et la rapidité de son intervention emplit d’aise tous ceux qui l’attendaient. Ces institutions sociales sont admirables. On souleva l’accidenté pour l’étendre sur une civière et le pousser avec la civière dans la voiture. Des hommes, vêtus d’une espèce d’uniforme, s’occupèrent de lui, et l’intérieur de la machine, qu’on entr’aperçut, avait l’air aussi propre et bien ordonné qu’une salle d’hôpital. On s’en alla, et c’était tout juste si l’on n’avait pas l’impression, justifiée, que venait de se produire un événement légal et réglementaire.
L’explication technique est complétée par les données statistiques, statistiques dont les spécialistes de Musil ont montré qu’elles sont totalement fausses, ce qui renforce le propos. Car peu importe que les statistiques soient fausses pourvu qu’il y en ait.
D’après les statistiques américaines, remarqua le monsieur, il y aurait là-bas annuellement 90000 personnes tuées et 450 000 blessées dans des accidents de circulation.
Maintenant que nous sommes rassurés, il est peut-être temps de s’interroger sur la victime.
– Croyez-vous qu’il soit mort? demanda sa compagne qui persistait dans le sentiment injustifié d’avoir vécu un événement exceptionnel.
– J’espère qu’il vit encore, répliqua le monsieur. Quand on l’a porté dans la voiture, ça en avait tout l’air. »Robert Musil : L’homme sans qualité T1 (Editions du Seuil Points pages 11-14)
Le philosophe Ernst Bloch notait qu’après les frayeurs de leur première apparition, les révolutions techniques perdaient leur “caractère démoniaque” et que l’accident en était le rappel.
En fait, la vitesse visible de la substance – celle des moyens de transport, de calcul, ou d’information – n’est jamais que la partie émergée de l’iceberg de la vitesse invisible, celle-là, de l’ACCIDENT, et ceci aussi bien dans le domaine de la circulation routière que dans celui de la circulation des valeurs.Paul Virilio : L’accident originel (Editions Galilée 2005)
Passons dans la crypte, à l’étage en dessous, entièrement dédiée aux danses macabres de Jean Tinguely, grand amoureux de courses automobiles et ami des pilotes de course.
Les œuvres présentes mettent en scène le rapport entre l’automobile et la mort : la faucheuse dans le Safari de la mort moscovite (un gros plan ci-dessous), la Charrette de la terreur, La Lotus (de Jim Clark) associée aux 5 veuves d’Eva Aeppli, installation que Tinguely avait placé dans sa chambre à coucher après la mort du plote de Formule 1 Jo Siffert, Lola T 180 – Mémorial pour Joachim B.
Le sous titre de l’exposition, Je conduis, donc je suis, amusante dans les embouteillages devient ici : je conduis et je cesse d’être.
Plus d’infos sur l’exposition
Panique à droite, la gauche aurait raison
Quand on lit dans le quotidien de la finance de Frankfort, Frankfurter Allgemeine Zeitung sous la plume d’un des patrons du journal,
en titre,
Je commence à croire que la gauche a raison
en surtitre,
valeurs bourgeoises [= de la droite]
en chapô,
dans le camp de la droite, on s’inquiète de plus en plus de savoir si l’on a eu raison toute sa vie. Alors qu’il se démontre en temps réel que les présuppositions des plus grands adversaires [de la bourgeoisie] paraissent exactes
on se frotte les yeux d’abord, on se dit ensuite que la bourse a encore dû chuter ou que des émeutes ont éclaté.
Que signifie cet Embrassons-nous camarades [qui-aviez-tellement-raison] ? pour reprendre le titre du commentaire de Michael Angele dans l’hebdomadaire Der Freitag.
Cela mérite que l’on aille y voir de plus prêt. D’autant que des sondages bidons nous annoncent que les Français aimeraient bien un gouvernement à la Angela Merkel. Sans doute avec tout ce qui va avec comme la retraite à 65 bientôt 67 ans ?
Frank Schirrmacher – co-éditeur de la Frankfurter Allgemeine Zeitung – est connu pour ses talents à flairer l’air du temps. Dans l’édition du week-end dernier, il construit toute une dramaturgie de la crise des valeurs chrétiennes-démocrates
Un siècle d’économie financière de marché sans frein se révèle être le plus grand succès du plus grand programme de resocialisation de la gauche. Aussi usée qu’elle soit, la critique sociale de gauche est non seulement de retour mais est devenue nécessaire. La crise de la politique de droite qui a kidnappé le terme bourgeois comme l’avait fait le communisme avec celui de prolétaire devient une crise de conscience du conservatisme politique.
La politique réaliste et pragmatique masque le vide béant et l’excuse que les autres aussi ont fait des erreurs n’est que le refus de regarder les choses en face.
La question n’est plus de savoir si l’action politique est bonne ou mauvaise. La question est que les conséquences pratiques de cette politique sont comme une expérimentation en temps réel qui ne démontre pas seulement que l’actuelle politique de la droite est fausse mais que les hypothèses de leur plus grand adversaire sont vraies.
Le trait est grossi, dramatisé mais il n’est pas isolé comme on peut le constater ailleurs :
Via Paul Jorion. Voir aussi ici.
L’une des sources d’inspiration de notre éditorialiste est son très conservateur collègue britannique du Daily Telegraph, Charles Moore, biographe de Margaret Thatcher qui est amplement cité et dont une phrase sert de titre à l’article :
La force de la gauche [il précise à un autre moment qu’il ne parle par du Parti travailliste mais des idées de gauche], tient en ce qu’elle a compris comment les puissants se sont servis du discours libéral conservateur comme d’un paravent pour s’assurer des avantages. Globalisation, par exemple, devait à l’origine ne désigner que le commerce libre à l’échelle du monde. Cela signifie maintenant que les banques tirent à elles les profits de leurs succès internationaux et distribuent leurs pertes aux contribuables de chaque nation. Les banques ne rentrent “à la maison” que quand elles n’ont plus d’argent. Et nos gouvernements les renflouent.
Le système politique ne sert que les riches, cette affirmation qui devait être fausse est devenue vraie, reprend F. Schirrmacher. Sa seconde source d’inspiration se trouve dans la prise de parole retentissante du “catholique libéral” Erwin Teufel, qui écrivit « le premier acte » du “drame de la désillusion” qui secoue la démocratie chrétienne européenne. Erwin Teufel, président démissionnaire du Land de Bade Württemberg [c’était en 2005, avant l’élection d’un Vert] a dans un discours intitulé je ne me tairais pas plus longtemps, s’est inquiété du déclin de la démocratie chrétienne allemande qui perd sa substance tant chrétienne que sociale.
Dans les faits, la pauvreté et plus particulièrement chez les retraités augmente en Allemagne.
Comment défendre le libéralisme contre le désastre de ses pratiques ?
On peut se gausser du constat qu’une partie de la bourgeoisie allemande cherche refuge dans les valeurs écologiques. Plus intéressant est d’observer que le système de valeur de la démocratie chrétienne aussi idéologique qu’il puisse nous paraître est ébranlé et ne tient pas le choc de la crise. Nous l’avions annoncé en 2009 dans Les inquiétudes de Monseigneur Marx
Depuis, la crise morale s’amplifie. Sur cette question comme sur bien d’autres, la chancelière fait l’autruche. C’est ce que l’on commence de plus en plus fortement à lui reprocher dans son propre camp.
L’article de Frank Schirrmacher tire la sonnette d’alarme sur la nécessité d’un changement de paradigme. On sait d’ores et déjà qu’elle (la sonnette) a été entendue. Il en faudra sûrement encore d’autres et surtout de plus approfondie car on cherche en vain du concret dans la description des mécanismes de la crise dont l’analyse est très en deçà des nécessités du moment. Ce qui ne fait de ce texte qu’un symptôme. Il est temps de passer au diagnostic.