Disruption et bien-pensance

Les mots, sont importants, certains saoulent, d’autres pense[nt]à ta place, les uns sont toxiques, les autres apportent quelques lumières, les uns permettent de penser, les autres empêchent de penser. Parfois un même mot se conçoit différemment selon son emploi et qui l’emploie. Il y a les mots aimables et les mots insultes. Des mots poisons, des mots remèdes. Les mots se manipulent. Tout comme les images. Ils s’agencent parfois de manière étrange. Un exemple tout récent relevé dans un quotidien local : «L’homme abattu jeudi alors qu’il attaquait un poste de police à Paris, dont l’identité est toujours incertaine, était dûment enregistré comme demandeur d’asile outre-Rhin» (L’Alsace du 11/01/2015). Voilà qui situe la question de l’identité dûment …postmortem.
Venons-en à notre mot mouton. Où se situe ce nouveau venu, disruption, désigné comme mot «économique» de l’année par la Frankfurter Allgemeine Zeitung ?
Disruption
*Les traductions allemandes proposées : 1) Casse 2) Rupture 3) Déchirure, Division 4) Scission, 5) Fissure 6) Interruption 7) Dislocation, désorganisation 8) Dynamitage, dispersion.
On notera que beaucoup d’équivalents allemands proposés pour traduire le mot anglais disruption sont construits sur la particule verbale zer indiquant la plupart du temps une séparation, une destruction. Les points 7 et 8 sont particulièrement intéressants pour la suite :
Zerrütten = désorganiser, ébranler, bouleverser, disloquer, ruiner s’agissant de l’Etat ou des Finances ; = désunir s’agissant d’un couple ; = ruiner altérer délabrer en parlant de la santé ; = détraquer, déranger à propos de l’esprit.
Sprengen = détruire par explosif, dynamiter mais aussi disperser en parlant d’une manifestation.
Dans le domaine de la physique nucléaire, on appelle disruption l’apparition brutale d’instabilités
Pourquoi ce mot fait-il sniffer les managers ?
Exit la globalisation, on en a assez parlé, et puis elle est devenue une réalité, les sermons sur le développement durable, ça va un temps, rien de neuf, coco ? Disruption, baby, disruption ! Disruption, à prononcer comme il se doit pour tout mot important en wallstreet english. Le quotidien publie un graphique qui permet de suivre son occurrence dans la presse écrite. Les premières datent de 1994-96, le mot est évoqué dans le domaine du marketing et de la microbiologie, on parle en effet de la disruption d’un gêne. Après un petit bond en 1997, le mot est relativement en sommeil jusqu’en 2007 où il commence à se répandre dans un contexte technologique avant d’exploser. L’épithète qui l’accompagne alors le plus fréquemment est digital : disruption digitale.
Parmi les hommes d’affaire en Allemagne, c’est, en 2015, le mot à la mode affirme le quotidien :«Disruption est présent toujours et partout, on l’utilise à tout-va même pour l’épicerie du coin qui se bricole une application et se croit puissamment dans le vent du progrès. Disruptive en somme.»
La Mecque de la disruption se trouve dans la Silicon Valley. On en revient transformé, très rock’n’roll comme le suggère le titre de l’article, avec l’esprit start-up, on transforme son bureau en laboratoire, du moins en appellation, on se débarrasse de sa cravate, et on crée dans son entreprise un poste de «Chief Disruption Officer». Qui ne disrupte pas est disrupté est le nouveau mot d’ordre. Le Dieu de la disruption se nomme Steve Job. Auteur de The innovator’s dilemma, l’Américain Clayton Christensen, professeur à Harvard, est son pape. Tous héritent de la célèbre formule de Schumpeter : la destruction créatrice qui se décline en obsolescence systémique et infidélité massive que l’on cherche à compenser par une inflation de cartes dites de … fidélité.
«Il manque une traduction précise, écrit la Frankfurter Allgemeine Zeitung, mais au moins ils sont tous incroyablement disruptifs : pas de réunion dans les banques, le commerce ou l’industrie, sans disruption » Les champions en sont connus. Ce sont des plate-formes qui se nomment Uber, Airbnb, Alibaba.
Comme à son habitude, la politique singe le vocabulaire de la technique, de l’économie et des marchés. Le quotidien de Francfort attribue à Jens Spahn, Secrétaire d’Etat aux Finances d’avoir été le premier à introduire le mot disruption dans le vocabulaire politique en Allemagne . Et dans un livre sur … la crise des réfugiés. «Nous vivons, écrit-t-il, à ce propos une disruption de notre Etat » Et «hoppla», commente sur le mode ironique le quotidien, voilà l’Etat allemand qui s’est effondré en une nuit. Qui en a acquis la souveraineté ? Google ?
Sans utiliser le mot, j’avais déjà évoqué la question de l’ instrumentalisation ultralibérale des réfugiés pour gagner en agilité comme on dit au Medef. Je citais les propos de David Folkerts-Landau : «les société multiculturelles sont plus vivantes, plus flexibles, plus innovantes, plus adaptatives, plus aptes aux changements». Il y a tout à craindre disait en résumé le chef économiste de la Deutsche Bank. d’une population vieillissante qui a peur du changement. Son poids politique grandissant figera le pays. Dans le cas contraire, grâce à ce que fait bouger l’immigration, l’Allemagne retrouvera aussi à côté de son pouvoir économique sa place centrale en Europe dans le domaine de la science et de la culture.
La disruption veut bousculer les marchés, mettre les salariés en insécurité, transformer les habitudes culturelles, c’est plus que du simple jargon managérial. Le phénomène n’a pas échappé au philosophe Bernard Stiegler qui répondant à la question sur ce qu’il entendait par disruption déclarait : «La disruption est un phénomène d’accélération de l’innovation qui est à la base de la stratégie développée dans la Silicon Valley : il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante. C’est une stratégie de tétanisation de l’adversaire ».

Bien-pensance

Hasard de l’entretemps : au moment de la rédaction de cet article tombait le choix sur le mot impropre de l’année. Depuis une vingtaine d’années, une association citoyenne et participative jette un regard critique sur des usages impropres du vocabulaire et veille à préserver la sensibilité à l’importance du choix des mots. C’est l’action «Unwort des Jahres» littéralement «non-mot de l’année», c’est à dire mot à éviter, bannir de son vocabulaire. Elle vient de rendre public son choix pour 2015. Il s’est porté sur les mots «Gutmensch, Gutmenschtum». Wikipedia donne comme équivalent français le «bien-pensant» la «bien-pensance», au sens de Bernanos pour qui les «bien-pensants» désignaient les démocrates libéraux coupables selon lui de vouloir intégrer des citoyens d’origine juive et de diluer l’identité française. C’est en fait une déformation péjorative de l’homme bon en benêt, bonne poire à la générosité naïve. Pour le jury qui a fait ce choix, ce n’est pas le mot lui-même mais son usage qui pose problème. Le mot est de plus en plus utilisé comme une insulte envers les bénévoles qui se sont engagés dans l’aide aux réfugiés et s’opposent aux attaques contre les foyers qui les hébergent. Le mot qui a d’abord figuré dans le vocabulaire de combat de l’extrême droite commence à déborder ce cadre pour se diffuser dans la presse et dans la société. Cela n’empêche pas, bien sûr, que l’enfer puisse être pavé de bonnes intentions.
Y a-t-il un lien entre les deux mots évoqués ? Sans doute, dans la mesure où l’on imagine aisément que dans ce contexte d’affairisme ultra-concurrentiel que caractérise le mot disruption, l’attention à autrui n’ait pas bonne presse.
GutmenschSi le mot Gutmensch est à bannir dans son acception péjorative envers les actes de solidarité, on peut aussi le revendiquer et le porter fièrement. On vient  d’apprendre que le mot avait été déposé, il y a un ans déjà, par le groupe punk rock Tote Hosen. Ayant constaté que le mot servait à discréditer l’engagement social, ils ont eu l’idée de le déposer pour, disent-ils, récupérer du pouvoir d’interprétation. Pour fêter le choix du mot, ils ont décidé qu’une part du prix de vente  du T-shirt cidessus, estampillés Gutmensch, dix euros sur les vingt,  ira une association d’aide aux victimes de la violence raciste d’extrême droite en Saxe.
Pour découvrir le groupe, un de ses titres : Les Toten Hosen se noient

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Heiner Müller : Transitraum (1)

Extérieur/Intérieur de l'entrée de la Bibliothèque de Heiner Müller à l'Université Humbold de Berlin

Extérieur/Intérieur de l’entrée de la Bibliothèque de Heiner Müller à l’Université Humboldt de Berlin. Bibliothèque, écriture et mise en scène

Cela se situe au quatrième étage de la Faculté philosophique de l’Université Humboldt de Berlin qui héberge l’Institut de littérature allemande. En sortant de l’ascenseur à droite se trouve l’accès à un espace qui porte le nom de Heiner Müller Archiv / Transitraum, que j’appellerai tout simplement par la suite Transitraum littéralement lieu, espace, zone de transit. Si la lourde porte est ouverte, et à fortiori si vous avez rendez-vous, vous y rencontrerez une jeune femme élancée, maîtresse du lieu, Kristin Schulz, poétesse et professeure de littérature allemande, coéditrice des œuvres complètes de Heiner Müller. L’espace dans lequel on pénètre est lui-même décomposé en deux parties. La porte de droite donne accès à deux pièces contenant ce qui fut la bibliothèque de Heiner Müller. Une pièce annexe à gauche tient plus de l’espace de travail pour professeurs et étudiants.
Au mur de cette dernière, une immense photographie de Brigitte Maria Mayer avec Heiner Müller dans la Villa Aurora à Santa Monica (Los-Angeles) où se sont croisés de nombreux écrivains et compositeurs exilés ayant fui l’Allemagne nazie et où Müller avait séjourné de janvier à mars 1995 pour mettre la dernière main à sa dernière pièce Germania 3 – Les Spectres du Mort-homme, Sont présents sur la photographie dans le living-room de la villa «tapissé» dans la partie basse d’étagères de livres, au fond, à gauche près de la sortie de secours, adossé à une bibliothèque basse, l’écrivain vêtu de noir, un cigare à la main, dans la scène tout en l’observant ; au centre, en pantalon et veste de jeans, la tête tournée vers l’objectif, regardant celui qui regarde, et semblant jouer au peintre évaluant les proportions du portrait posé devant lui, le metteur en scène Peter Sellars ; à droite, assise dans un fauteuil en robe longue violette, la mécène Betty Freeman, avec, debout à ses côtés sur le tapis recouvrant le sol dallé, une enfant en marinière, Anna Müller alors que l’on aperçoit dans un miroir posé à terre le reflet de la photographe en pull blanc. Le portrait posé sur l’étagère du fond est celui de Hitler, personnage de Germania 3. Le tout évoque et détourne Les Ménines de Velasquez. Au-dessus de la porte donnant sur l’extérieur à côté de laquelle se trouve Heiner Müller l’inscription EXIT fait de ce lieu un espace de transit, Transitraum. Checkpoint Santa Monica.
(Il faut toujours se ménager une porte de sortie, une possibilité de sortir y compris de soi-même. Je ne serais peut-être pas – sans doute pas – parvenu à ces conclusions si j’avais reproduit l’image plutôt que de la décrire.)
Divers autres objets, photographies et buste de l’auteur sont visibles dans cette pièce ainsi qu’un exemplaire dédicacé d’une œuvre de Rebecca Horn, Les Funérailles des instruments, un poème tapuscrit surmonté d’un dessin aux encres de Chine noire et rouge : un grillon prend le relais d’instruments agonisants, s’y épuise lui-même, une «petite machine» se met alors à imiter le grillon. C’est presque une métaphore du travail dans la bibliothèque. On y prend le relais des livres anciens pour qu’une nouvelle machine s’en fasse l’écho.
Dans la bibliothèque proprement dite qui contient un peu plus de huit mille documents pour l’essentiel des livres classés selon un «ordre secret» pas ou peu alphabétique se trouve aussi le pupitre sur lequel Heiner Müller écrivait pour le théâtre car les dialogues ne peuvent, disait-il, que s’écrire debout, ils impliquent la participation du corps entier, ainsi que sa machine à écrire, une traveller de luxe.
Jean-Luc Godard, dans son Introduction à une véritable histoire du cinéma, raconte son désir d’un atelier de création dans lequel il pourrait «travailler un peu, comme un romancier» :
«Mais un romancier qui a besoin à la fois d’avoir une bibliothèque pour savoir ce qui s’est fait, pour pouvoir accueillir d’autres livres de gens, pour pouvoir ne pas lire que ses propres livres; et en même temps, une bibliothèque qui serait une imprimerie aussi, pour pouvoir savoir ce que c’est qu’imprimer; et pour moi, un atelier, un studio de cinéma est quelque chose qui est en même temps une bibliothèque et une imprimerie pour un romancier. »
(Jean Luc Godard Introduction à une véritable histoire du cinéma Tome 1 Editions Albatros page 35)
En ce sens, le Transitraum constitue aussi la trace de l’espace organologique de l’écrivain, dirait Bernard Stiegler qui cite le passage de Godard dans son dernier livre La société automatique.
Organologie = du grec «organon» : outil, appareil. Dans le vocabulaire d’Ars industrialis, le mot désigne l’ensemble des techniques que nous utilisons, ici pour écrire, exercer son métier d’écrivain. J’essayerai de montrer aussi au cours de ce travail que Müller était conscient de l’impact de la technique d’écriture sur la manière d’écrire. On n’écrit pas de la même façon selon qu’on le fasse à la main, ou, pour son époque, avec une machine à écrire, serait-ce que par les limites qu’imposent les caractères de la dite machine ou des possibilités de corrections. Les lettres et les mots ne s’effacent pas comme dans l’écriture numérique. Il fallait être plus attentif d’une part, et porter les corrections à la main.
Heiner Müller était un auteur dramatique. Il faut inclure dans son dispositif organologique la possibilité d’expérimenter avec d’autres ses textes dans un studio de répétition même si pendant toute une période, pour des raisons politiques, il a été tenu éloigné des scènes. Le point commun avec le cinéaste qu’il appréciait et qu’il avait rencontré est de produire une œuvre directement en prise et en interaction avec un public, la société, la politique. L’autre particularité de l’auteur dramatique est d’écrire des mots qui sont destinés à être prononcés. (Pour moi cela reste toujours d’abord une écriture littéraire même si elle implique son oralité). Dernier point commun que Godard n’évoque pas : se trouvent là un humidificateur de cigare et un cendrier. J’ignore si cela participe ou non et comment de l’organologie car c’est indispensable au travail, bien entendu.
(Aujourd’hui la question de Godard se pose différemment, son romancier et même le cinéaste pouvant être son propre éditeur. Cela reste différent pour le spectacle vivant qui implique la présence physique des corps). Il manque une référence. Si mes souvenirs sont bon,  il y avait aussi un poste de télévision dans la bibliothèque de l’écrivain.
La bibliothèque, archives des lectures de Heiner Müller a été séparée des archives de l’écriture qui se trouvent à l’Académie des arts de Berlin alors que bien entendu lire et écrire ne se séparent pas. Il y a nécessité pour l’explorateur de se mettre en transit entre l’une et l’autre. Il fallait trouver à ces archives de lecture un nom autre, qui les distingue, d’où le nom de Transitraum. Il a été inspiré du lieu où la bibliothèque se trouvait d’abord dans la Zimmerstrasse, pas loin de Checkpoint Charlie, lieu de passage dans le mur entre Berlin-Est et Berlin-Ouest entre 1961 et 1989. Ce n’était certes pas le point de passage qu’empruntait Heiner Müller, il passait Friedrichstrasse, mais l’idée de franchissement de frontières, d’homme en transit provient de là. Au delà de sa dimension topographique, le mot évoque aussi le fait que «toute lecture ouvre vers un espace de transit» à ne pas confondre avec l’évasion.
Arrêtons-nous un instant sur ce terme de transit. Une plongée dans ce bon vieux Gaffiot autour des dérivés du verbe latin transeo nous ouvre sur transitio, transitus et différentes formes de passage : le passage à l’ennemi, la trahison, le changement d’ordre social, le conduit auditif permettant le passage des sons, (je passe le transit intestinal), la fin de l’orage, passage à l’accalmie, la contagion, passage d’un corps à un autre, une belle polysémie qui colle bien à notre auteur. La trahison est un de ses thèmes, la guerre des virus un de ses textes alors que l’écoute de soi et des autres traverse son œuvre poétique.
Il y a aussi la question du Raum, de l’espace. Le paragraphe qui suit a été rédigé à partir d’un échange avec l’artiste Laurent Sauerwein, artiste es déplacements, installé à Berlin pour qui le nom de Transitraum est évocateur et sonne comme une «invitation à l’instabilité». C’est d’abord un espace physique à trois dimensions, un sol, un plafond et des murs dont une bibliothèque a besoin pour s’y adosser. C’est aussi un espace virtuel ou le devient dès lors qu’on y pénètre pour y mettre du dérangement. Lieu où l’on croise les ombres de poètes disparus, l’ange de l’histoire, cette bibliothèque-ci évoque aussi un pays disparu. Elle a appartenu à un poète disparu. Elle entretient un rapport avec la mort, thème cher à Heiner Müller. Je le rependrai plus tard. La notion de transit ne rend cependant pas compte d’une dimension essentielle de ce lieu, à savoir la dimension créative comme nous l’avons vu avec Godard. Il n’y a pas comme chez Christa Wolf, qui avait décrit son transit à Santa Monica dans La ville des anges ou The overcoat of Dr Freud, de pardessus fétiche qui crée des espaces transitionnels dans lesquels se développe la créativité.
A moins que…. Le cigare peut-être ? Entre une question et une réponse, il y avait toujours chez Müller le temps d’une bouffée de cigare, comme si l’improvisation venait de là et qu’elle symbolisait l’alchimie de l’inspiration. L’espace de transit de la bibliothèque devient dès lors un espace transitionnel, c’est à dire de créativité, de création. Car la question de la lecture implique chez Müller celle du devenir artiste, de l’être artiste et du coup aussi celle du devenir du non-artiste, de l’être non créatif. Il ne suffit pas de lire. (On y revient).
Mais qu’en est-il du visiteur de passage, en transit dans le Transitraum ? Qu’est-il venu y faire d’abord ? Au départ y flâner, une promenade, le nez au vent, pour voir. Il avait bien quelques vagues idées derrière la tête. Il s’est vite aperçu que le rangement sur une étagère ne resserrait pas la problématique de l’investigation, bien au contraire. Il savait qu’aucune étude systématique n’avait été faite mais s’est très rapidement rendu compte que seul il n’y arriverait pas, cela nécessite un vaste travail collaboratif. Je me suis donc concentré sur l’idée d’un reportage dans les livres d’auteurs français. Il m’a fallu pour cela pas moins de deux semaines, travail que j’ai réalisé en deux périodes. D’Althusser, Aragon, à Stendhal, Valéry, Virilio en passant par Deleuze, Guattari, Montaigne ou Pascal, il n’en manque pas. Il s’agira de voir où nous mènent ces pages cornées, passages cochés, marque pages de tous ordres contenus dans les livres. Par exemple, que signifie cette dédicace de Jean Baudrillard à Heiner Müller :
Pour Heiner Müller,
L’illusion de la fin [titre du livre]
Pour une grève illimitée de
la fin et du commencement !
( Par devers-moi, cette question : qu’avons-nous fait de nos lectures?)
Cela me permettra de reprendre une vieille idée qui avait eu un commencement de réalisation en 1992, lors d’un colloque international organisé par Christian Klein au département d’Études germaniques de l’Université Stendhal de Grenoble intitulé Heiner Müller, La France et l’Europe. J’y avais planché, moi qui n’ai jamais songé à l’avoir, devant des candidats à l’agrégation d’allemand. Après que François Mitterrand l’eut rencontré à Berlin, Heiner Müller fut décoré de l’ordre des arts et lettres et mis à l’agrégation d’allemand. Mon exposé qui avait pour titre Le tapis blanc de Michel Foucault esquissait une première approche des relations que Heiner Müller entretenait avec la littérature et la pensée françaises. Il n’avait pas été bien reçu, j’avais oublié que les candidats à l’agrégation étaient venus chercher de quoi passer leur examen et rien d’autre. (En fait, ce n’était pas mon problème).
J’avais évoqué Artaud, Lautréamont, Julien Gracq, Michel Foucault et beaucoup Althusser, question qui me préoccupait à l’époque et qui est aujourd’hui de l’histoire. Il en manquait beaucoup. Je reprendrai tout cela auteur par auteur après avoir d’abord, dans les prochains épisodes, dit quelques mots sur l’origine d’un certain nombre de livres, évoqué les relations de la bibliothèque avec la pharmacie de Platon, le rapport de Heiner Müller aux livres et à la lecture qui sera le fil conducteur de ce chantier. Il existe en Allemagne des blogs qui rendent compte régulièrement de l’état d’avancement de certains chantiers. Les chantiers continuent de fasciner. Il en sera de même de celui-ci qui sera mené en parallèle avec celui entamé sur la biographie.
À suivre
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En guise de voeux :
« Fatzer, viens! »/ « Fatzer komm! » (Brecht)

Heiner Müller lit Fatzer, komm ! de Bertolt Brecht au cours d’une soirée de lectures consacrée à Kafka, le 14 janvier1993 au Berliner Ensemble. La succession d’injonctions rassemblée sous le titre Fatzer komm ! (Fatzer, viens !) forme le chœur final du montage réalisé par Heiner Müller à partir des fragments laissés par Brecht.  Extrait de Müller MP3 Heiner Müller Tondokumente. Alexander Verlag
[table id=5 /]Les fragments Fatzer sont constitués de centaines de feuillets épars écrits par Brecht entre 1926 et 1931. On ne sait trop pourquoi – Brecht a-t-il été effrayé par sa propre radicalité ? – ce matériau de véritables mises en abîme n’a jamais mené à l’écriture d’une pièce. Heiner Müller s’en est emparé pour en faire un montage et lui redonner toute sa place. Fatzer évoque l’histoire de quatre déserteurs pendant la première guerre mondiale qui dans leur cachette attendent la révolution en se trahissant les uns les autres.
Il existe aux Éditions de l’Arche une version française sous le titre Fatzer fragment, montage d’Heiner Müller dans une traduction de François Rey. Je l’ai sensiblement modifiée.
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#Antidote

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Hitler choisit le mal et il y fut
le plus grand, grâce à nous …

Hans Jürgen Syberberg : Hitler, un film d’Allemagne (1978)
(Change / Seghers/ Laffont) L’image est extraite du film. On en reparle l’année prochaine

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Heiner Müller/Essai biographique (1) : Naissance

 J’ai choisi d’honorer le 20ème anniversaire de la mort de Heiner Müller, le 30 décembre 1995, par l’évocation de sa naissance, le 9 janvier 1929. Les institutions théâtrales et notamment celle qu’il a dirigée ont dédaigné cet anniversaire, dédaigné de montrer que son œuvre était vivante. Honte au Berliner Ensemble ! Mais nous n’avons pas besoin d’elles. Heiner Müller nous avait dit que c’est dans les microstructures que se construit l’avenir du moins dans un premier temps.
Maison natale de Heiner Müller à Eppendorf en Saxe. Les parents et grands parents occupaient le premier étage.

Sur le côté droit de la rue, Freiberger Straße, une plaque signale la maison natale de Heiner Müller à Eppendorf en Saxe. Les parents et grands parents occupaient le rez-de-chaussée.

«Et Heiner ne voulait pas venir »

«Ich war eine schwere Geburt. Sie hat lange gedauert, von früh bis neun Uhr abends. 9 Januar 1929»
Je fus une naissance laborieuse. Elle a duré longtemps, du matin tôt à neuf heures du soir. 9 janvier 1929
Heiner Müller : Krieg ohne Schlacht. Eine Leben in zwei Diktaturen Suhrkamp Verlag
Laborieux. Il ne voulait carrément pas naître, dit sa maman dont nous avons le témoignage :
 … 1929, en janvier. A vrai dire le plus terrible hiver qu’il n’y a jamais eu. Il neigeait dru. Kurt et moi, nous vivions encore chez nos parents. Nous y avions une pièce à vivre et une chambre à coucher.
Ma mère a fait du feu. Elle a chauffé très tôt, toute la journée, la nuit. Un froid terrible. Et Heiner ne voulait pas venir. Cela a commencé tôt le matin à huit heures jusqu’au soir à neuf heures. Toujours pas. Il ne voulait pas venir au monde. Moi, j’ai gémi, gémi, ah, il ne voulait pas et moi je voulais mourir. La sage-femme m’a engueulée, que je devais avoir honte et être contente d’avoir un enfant. J’ai eu honte ensuite, mais il ne voulait pas et les douleurs et tout. Puis le soir à dix heures, neuf livres et demie. Mon dieu. J’étais pourtant petite et frêle !
Il était blond, un enfant blond, tout tendre tout mou devant toute chose. Il l’a toujours été, toute son enfance.
Qu’est-ce que j’en ai raconté des contes et des contes et encore des contes, il n’était jamais rassasié. Et puis il y a ce conte avec l’enfant du roi. Mais l’enfant du roi ne devait pas mourir. Et quand on racontait à nouveau le conte, il fallait faire comme si.. . Non, il ne devait pas mourir.
Ella Müller. Erinnerung der Mutter (Souvenir de la mère) recueilli par Thomas Heise in Explosion of a memory. Heiner Müller DDR Ein Arbeitsbuch Edité par Wolfgang Storch Edition Entrich Berlin 1988 page 247
Je reviens sur l’incipit de l’autobiographie de Heiner Müller : Ich war eine schwere Geburt que j’ai essayé de traduire ; je fus une naissance laborieuse plutôt que j’ai eu une naissance difficile. Qu’elle qu’ait été l’intention de l’auteur, je pars de mon ressenti de lecteur, on verra bien où cela nous mènera. Et si la phrase avait une dimension plus métaphorique que banale ? Testons l’hypothèse. Et voilà que j’apprends que jusqu’à Hannah Arendt la question de la naissance a peu intéressé les philosophes. On affirme rarement sa singularité dans la natalité qui est généralement donnée au passé et au passif. Je suis né, venu au monde. Ma naissance fut difficile. Beckett dit que ce n’est pas lui qui est né mais un autre que lui. On naît sans savoir qui est celui qui naît. Arriver dans un monde qui est déjà là est la condition d’une vita activa. Le nouveau né est appelé parce que nouveau à transformer ce qui existe, même les contes, à œuvrer, agir. C’est ce que Hannah Arendt oppose à la métaphysique de la mort et qu’elle appelle politique. Heiner Müller y ajoute le travail de la naissance elle même : je fus une naissance difficile, laborieuse. Comme si ce n’était pas seulement le travail de sa mère mais aussi le sien. La maman lui confère d’ailleurs dans son récit une part des réticences à naître. Au début était l’action. On vient au monde. La vie est travail.
Lieu de naissance : Eppendorf en Saxe. Déclaré à l’État civil sous le nom de Reimund Heiner Müller. Il y a dans ce prénom de Heiner quelque chose qui dit ce monde dans lequel il arrive. Son biographe, Jan-Christoph Hauschild, nous apprend que le prénom provient d’une des chansons préférées de son père, Heinerle, Heinerle, hab kein geld (Petit Heiner, petit Heiner, n’ai point d’argent). Cet air extrait d’une opérette de Leo Fall, der fidele Bauer, (Le joyeux paysan) met en scène – on imagine une fête foraine – le dialogue d’un enfant qui demande à sa mère de lui acheter quelque chose, une sucrerie ou un accès à une attraction et sa mère qui a chaque requête répond : Heinerle, Heinerle, hab kein geld (Petit Heiner, petit Heiner, n’ai point d’argent). L’air varie le thème. A un moment elle dit : Quand j’aurais de l’argent rien ne sera trop beau pour mon petit. / Mais quand auras-tu de l’argent ? / Je ne le sais pas.
Nous verrons dans un prochain épisode le rôle, assez proche de la chanson, que cette question de l’argent a joué dans l’enfance de Heiner Müller. Avec le texte ci-dessus débute en effet sur le Sauterhin, le feuilleton de cet essai biographique qui nous occupera tout le long de l’année prochaine et peut-être même au-delà. Feuilleton, car cela m’apparaît de plus en plus comme la forme adéquate au web permettant de resserrer en éléments courts, concentrés et ouverts, un plus long récit. La brièveté est une condition pour espérer être lu.
Au commencement était l’action, au commencement était le mot. Le monde dans lequel on vient est aussi un monde dans lequel existent déjà des livres. Ils occupent une place importante chez les Müller. L’appartement dans lequel Heiner est né, dans la maison photographiée ci-dessus en 2015, «était constitué de deux pièces et demie, au rez-de-chaussée, une cuisine, une chambre à coucher et une petite pièce principalement occupée par les livres de Kurt Müller. Les deux autres pièces sont occupées par les grands parents Ruhland (1)», les grands parents maternels. «Chez le père de Heiner, la chose principale était toujours, des livres, des livres, des livres» s’est souvenu une voisine citée par Jan-Christoph Hauschild (1). Ces livres que les nazis jetèrent à terre lors de son arrestation sous le regard de l’enfant de quatre ans.
Et voici annoncé le second feuilleton consacré à Heiner Müller l’année prochaine,son rapport aux livres et à la lecture. Qu’est-ce que lire ?
À suivre
(1) Jan-Christoph Hauschild : Heiner Müller oder das Prinzip Zweifel Eine Biographie Aufbau Verlag
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Alain Lance en diariste intermittent

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Train Parsifal entre Liège et Düsseldorf
Par la fenêtre du wagon-restaurant, il scrute le ciel sombre. La seule lumière semble monter des champs enneigés. Trois uniformes ouest-allemands s’attardent à contrôler les papiers, le billet, les devises d’un voyageur pakistanais. Au bout d’un certain temps, le monsieur, qui parle anglais avec son accent favori, leur demande poliment la raison de toutes ces vérifications. «Because it is not normal to make a journey without luggage», lui répond le plus jeune des trois. Eh bien , voilà justement ce dont-il rêve toujours : voyager sans bagages et les mains dans les poches. Au fur et à mesure qu’on pénètre à l’intérieur de l’Allemagne, la couche de neige sur les branches est de plus en plus épaisse. On imagine un train roulant vers l’est, s’enfonçant toujours d’avantage dans une neige formant de chaque côté de la voie deux murailles qui s’élèvent régulièrement , puis le convoi finirait par se dissoudre totalement dans le blanc. Le Pakistanais l’observe en train d’écrire. A chacun son suspect .(p24-25)
Les coupures de temps commencent en 1983 et durent jusqu’en 1987 Elles se terminent sur la période où leur auteur dirigeait l’Institut français de Francfort, après avoir été refusé par l’ambassadeur au Centre culturel français Berlin-Est. Il avait lui-même décliné l’offre de Tübingen. Période d’intenses échanges littéraires entre la France et l’Allemagne, de l’Est en particulier dans ce cas précis, dont Alain Lance est un des pivots. Période aussi où s’amorce le déclin de la gauche et du PCF. Il avait commencé avant déjà. Ayant adhéré au PCF en 1963, il le quitte en 1983 après avoir dans une réunion cité un poème de Brecht auquel ses interlocuteurs ne comprendront rien. Dans cette période, je cherchais de mon côté plutôt du côté de Kafka pour me situer par rapport à ce parti. Période enfin où commence ce qui explose aujourd’hui. Je pense aux élections municipales de Dreux, premier grand choc avec l’entrée de l’extrême droite dans un Conseil municipal. C’était il y a plus de trente ans. Depuis nous allons de choc en choc tous les lundis matins d’élections. Le Pen commence à percer et les «intellectuels» à démissionner dans la critique de l’idéologie alors que l’on voyait poindre le fait que «la barbarie libérale avancée était prête à s’acoquiner avec l’extrême droite».
On voit aussi virevolter les membres de sa famille bien sûr, sa femme Renate et sa fille Amélia, les amis, toute la galaxie des poètes français que je connais peu et surtout celle des poètes allemands de l’Est – mais pas que – comme Volker Braun, Stephan Hermlin, Christa Wolf que je connais mieux. S’ils ont été en RDA face à des difficultés d’édition de leurs œuvres et face à des dirigeants incapables de comprendre la littérature produite par leur pays, ils ne sont pas les «dissidents» que souhaitent publier les éditeurs français qui raisonnaient en termes binaires. Ils n’étaient pas les seuls. C’est aussi ce que Heiner Müller reprochera à Michel Foucault. Il y a donc dans ces notes des bribes d’histoire d’un pays disparu, dissous par ses propres dirigeants – ici c’est moi qui extrapole. D’autres dissolutions suivront y compris chez nous aujourd’hui. Sont évoqués là des moments auxquels j’ai participé, d’autres où j’aurais sans doute du être, peut-être l’étais-je d’ailleurs sans m’en souvenir. J’ai croisé dans le texte d’Alain Lance toute une série de personnes que je retrouve certaines avec plus d’émotion que d’autres, je pense à Fritz Rudolf Fries, le plus espagnol des écrivains allemands chez qui j’ai passé un 31 décembre mémorable ou sur un autre plan Claude Prévost, germaniste et chroniqueur littéraire à l’Humanité du temps où j’y travaillais et plus tard encore. On ne dira jamais assez combien il a fait lire et aimer la littérature. Alain Lance lui rend d’ailleurs hommage dans un précédent livre, Longtemps, l’Allemagne dans lequel il raconte comment il en est venu à l’Allemagne, aux Allemagnes.
Les coupures de temps sont aussi un journal au sens plus traditionnel quoique son auteur ne soit pas un diariste assidu. A côté des jeux de mots d’Amélia, des bouts de rêves et de récits, les doutes d’un auteur, des anecdotes.
En voici une amusante qui raconte l’arrivée en Hongrie et sortant de RDA :
Aux toilettes : un papier de bonne qualité, qui ne vous râpe pas les fesses comme celui de la RDA, que Volker [Braun] considère comme inhumain.
Les poètes ont le derrière délicat.
Une autre :
Retour à Paris. Pour la seconde fois, Zazie dans le métro dégringole d’une étagère à livres et entraîne L’enfant miroir dans sa chute. Quelle sale gosse.
Ces fragments de temps tournent autour de la littérature, lire, écrire, traduire, publier, éditer, en plus de son activité d’enseignement, sans être agrégé ni fonctionnaire. Il est question de l’édition de son propre recueil : Ouvert pour inventaire. Il est presque logique qu’on le retrouve finalement en poste de directeur du Centre culturel français de Francfort, ville des banques et du livre où il fera venir nombre d’auteurs français. Je n’entre pas dans les détails, c’est ce mouvement d’échange dans les deux sens qui caractérise Alain Lance.
Le tout est émaillé de poèmes comment en serait-ce autrement : Brecht déjà évoqué, Andreas Gryphius, Henri Michaux, d’autres. Et bien sûr l’auteur lui-même. Il est normal que ce soit par lui que je termine. Et puisque nous approchons de la date, va pour le 27 décembre :
27 décembre
Bribes squames esquilles
Ce que le jour en biseau
Ourdit
Dans le vaguement noir
Les pas crissent en rond
Alain Lance
Coupures de temps
Tarabuste Editeur
220 pages
15 euros
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Victor Klemperer (LTI) : fanatique, fanatisme

Un mot fait actuellement flores dans les commentaires et analyses, celui de fanatique. Mais quel est le sens de ce mot ? C’est l’occasion de mettre en ligne le troisième et dernier volet consacré à la  LTI, la langue du IIIème Reich de Victor Klemperer consacré précisément aux mots fanatique, fanatisme. Ils ont connu des renversements de valeur décrits par le philologue allemand. Connotés négativement par les Lumières avec la nuance de taille due à Jean-Jacques Rousseau, ils ont pénétré tardivement dans la langue allemande où, même dans le discours nazi, ils restent parfois connotés négativement mais dans un contexte dans lequel globalement son emploi est marqué positivement. Il finira par perdre de sa vigueur. Il a donné l’anglicisme fan = admirateur. Traiter quelqu’un de fanatique n’est pas à ses yeux une insulte. Et dire que l’on lutte contre le fanatisme risque de signifier si l’on n’y prend garde donner des coups d’épée dans l’eau. Pour un peu on rajouterait au mot fanatisme l’épithète radical. “La” radicalisation désigne le mal. Radicalisation de qui, de quoi ? On ne le saura pas. Radicalisation, point. Le Larousse définit le mot radicaliser de la façon suivante : «Rendre un groupe, son action, plus intransigeants, plus durs, en particulier en matière politique ou sociale » et donne comme exemple : En déclenchant la grève, le syndicat radicalise ses revendications. Contre quelle radicalisation veut-on se battre ? Une pensée radicale c’est à dire qui prend les choses à leur racine, est-ce là l’ennemi ? J’ai vu apparaître dans un journal le décompte d’un nombre de radicalisés. Nous avons maintenant «le» radicalisé = le méchant formaté voire bientôt pré-formaté. Le mot ne veut rien dire, c’est un néologisme douteux. Sa généralisation a pour fonction d’empêcher de penser. Il fait partie du lexique, de la langue de létat d’urgence.

Victor Klemperer (LTI) : Fanatique

(…) Fanatique* et fanatisme * sont des mots qui sont toujours employés dans un sens extrêmement réprobateur par les philosophes des Lumières, et ce, pour une double raison. À l’origine, la racine est dans fanum, le sanctuaire, le temple -, un fanatique est un homme qui se trouve dans le ravissement religieux, dans des états convulsifs et extatiques. Or, les philosophes des Lumières luttent contre tout ce qui conduit au trouble ou à l’élimination de la pensée. Ennemis de l’Église, ils combattent le délire religieux avec un acharnement particulier, le fanatique signifie pour leur rationalisme l’adversaire par excellence. Le type du fanatique* à leurs yeux, c’est Ravaillac qui, par fanatisme religieux, assassine le bon roi Henri IV. Si les adversaires des Lumières retournent l’accusation de fanatisme contre les philosophes, ceux-ci s’en défendent au nom du zèle de la raison menant avec ses armes propres le combat contre les ennemis de la raison. Où que pénètrent les idées des Lumières, un sentiment d’aversion est attaché au concept de fanatique.
Comme tous les autres penseurs des Lumières qui, en tant que philosophes et encyclopédistes, étaient ses «camarades de parti» avant qu’il fit cavalier seul et commençât à les haïr, Rousseau emploie lui aussi «fanatique» dans un sens péjoratif. Dans la Profession de foi du vicaire savoyard, il est dit de l’apparition de Jésus parmi les zélateurs juifs: «Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre (1). » Mais peu après, quand le vicaire, en porte-parole de Jean-Jacques, s’en prend presque plus violemment à l’intolérance des encyclopédistes qu’à celle de l’Église, on peut lire dans une longue note :
«Bayle a très bien prouvé que le fanatisme est plus pernicieux que l’athéisme, et cela est incontestable; mais ce qu’il n’a eu garde de dire, et qui n’est pas moins vrai, c’est que le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui élève le cœur de l’homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu’il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus: au lieu que l’irréligion, et en général l’esprit raisonneur et philosophique, attaché à la vie, efféminé, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l’intérêt particulier, dans l’abjection du moi humain, et sape ainsi à petit bruit les vrais fondements de toute société (2).»
Ici, le renversement de valeur qui fait du fanatisme une vertu est déjà un fait acquis. Mais, en dépit de la renommée universelle de Rousseau, il est resté sans effet, isolé dans cette note. Dans le romantisme, la glorification non pas du fanatisme mais de la passion sous toutes ses formes et pour toutes les causes relevait de Rousseau. À Paris, près du Louvre, se trouve un ravissant petit monument qui représente un tout jeune tambour qui s’élance. Il bat la générale, il réveille la ferveur avec les roulements de son tambour, il est représentatif de l’enthousiasme de la Révolution française et du siècle qui l’a suivie. Ce n’est qu’en 1932 que la figure caricaturale de ce frère de l’enthousiasme qu’est le fanatisme passa la porte de Brandebourg pour la première fois. Jusque-là, le fanatisme était demeuré, malgré cet éloge discret, une qualité réprouvée, quelque chose qui tenait le milieu entre la maladie et le crime.
En allemand, il n’existe pas de substitut pleinement valable pour ce mot, même quand on le dégage de son emploi cultuel originel. «Faire preuve de zèle» [Eifern] est une expression plus anodine, on se représente un zélateur plutôt comme un prédicateur passionné que comme quelqu’un sur le point de commettre un acte de violence. La «possession» [Besessenheit] désigne davantage un état morbide, et par là excusable ou digne de pitié, qu’une action mettant la collectivité en danger. «Exalté» [Schwärmer] est d’un ton infiniment plus clair. Bien sûr, aux yeux de Lessing qui se bat pour la clarté, l’exaltation est déjà suspecte. « Ne le livre pas en proie, écrit-il dans Nathan, aux exaltés de ton peuple. Mais qu’on se pose une fois la question de savoir si, dans les combinaisons éculées telles que «sombre fanatique» et «aimable exalté», les épithètes sont permutables, si on peut vraiment parler d’un sombre exalté et d’un aimable fanatique. Le sentiment linguistique s’y refuse. Un exalté ne s’entête pas, au contraire, il se détache de la terre ferme, n’en voit pas les conditions réelles et son imagination s’exalte jusqu’à quelque hauteur céleste. Pour le roi Philippe qui est ému, Posa (3) est un «étrange exalté».
Voilà donc le mot «fanatique» en allemand: intraduisible et irremplaçable, et il est toujours, en tant qu’expression d’une valeur, pourvu d’une forte charge négative, il désigne un attribut menaçant et répulsif; même quand, occasionnellement, il nous arrive de lire dans la nécrologie d’un chercheur ou d’un artiste cette formule toute faite selon laquelle il s’agissait d’un fanatique de la science ou de l’art, dans cet éloge cependant résonne toujours l’idée d’un quant à soi hérissé de piquants, d’une inaccessibilité fâcheuse. Jamais, avant le Troisième Reich, il ne serait venu à l’esprit de personne d’employer «fanatique» avec une valeur positive. Et le sens négatif est si indissolublement attache à ce mot que la LTI elle-même l’emploie parfois négativement. Hitler parle avec dédain, dans Mein Kampf, des «fanatiques de l’objectivité»,
Dans un ouvrage qui est paru à l’époque de gloire du Troisième Reich et dont le style n’est qu’une suite ininterrompue de clichés linguistiques nazis, je veux parler de la monographie hymnique de Erich Gritzbach (4) : Hermann Göring, l’Œuvre et l’Homme, il est dit, au sujet du communisme haï, qu’il s’est avéré que cette hérésie pouvait, grâce à l’éducation, changer les hommes en fanatiques. Mais voilà déjà un écart de langage presque comique, une rechute tout à fait impossible dans l’usage d’une époque révolue, comme, il est vrai, cela arrive, dans des cas isolés, même au maître de la LTI ; car c’est bien chez Goebbels qu’il est encore question en décembre 1944 (sans doute sur le modèle du passage de Hitler cité plus haut) du «fanatisme échevelé de quelques Allemands incorrigibles ».
J’appelle cela une rechute comique; car, le national-socialisme étant fondé sur le fanatisme et pratiquant par tous les moyens l’éducation au fanatisme, «fanatique» a été durant toute l’ère du Troisième Reich un adjectif marquant, au superlatif, une reconnaissance officielle, Il signifie une surenchère par rapport aux concepts de témérité, de dévouement et d’opiniâtreté, ou, plus exactement, une énonciation globale qui amalgame glorieusement toutes ces vertus. Toute connotation péjorative, même la plus discrète, a disparu dans l’usage courant que la LTI fait de ce mot. Les jours de cérémonie, lors de l’anniversaire de Hitler par exemple ou le jour anniversaire de la prise du pouvoir, il n’y avait pas un article de journal, pas un message de félicitations, pas un appel à quelque partie de la troupe ou quelque organisation, qui ne comprît un «éloge fanatique» ou une «profession de foi fanatique » et qui ne témoignât d’une «foi fanatique» en la pérennité [ewige Dauer] du Troisième Reich. Et pendant la guerre plus que jamais, et qui plus est quand les défaites furent impossibles à maquiller! Plus la situation s’assombrissait, plus la «foi fanatique dans la victoire finale», dans le Führer, ou la confiance dans le fanatisme du peuple comme dans une vertu fondamentale des Allemands étaient exprimées souvent. Dans la presse quotidienne,le mot fut employé sans plus de limites à la suite de l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler: on rencontre ce mot dans pratiquement chacun des innombrables serments de fidélité envers le Führer.
Cette fréquence du mot dans le champ politique allait de pair avec son emploi dans d’autres domaines, chez des nouvellistes et dans la conversation quotidienne. Là où, autrefois, on aurait dit ou écrit par exemple «passionnément», on trouvait à présent «fanatiquement». Ainsi apparut nécessairement un certain relâchement, une espèce d’avilissement du concept. Dans ladite monographie consacrée à Göring, le maréchal du Reich est célébré, entre autres choses, comme un «ami fanatique des animaux», (Toute connotation critique de l’expression est ici totalement annulée, puisque Göring est toujours dépeint comme l’homme le plus avenant et le plus sociable qui soit.)
Reste à savoir si, en perdant de sa vigueur, le mot a aussi perdu de son poison. On pourrait répondre affirmativement en alléguant que le vocable «fanatique» s’est désormais chargé inconsidérément d’un sens nouveau, qu’il est mis à désigner un heureux mélange de bravoure et de dévouement passionné. Mais il n’en est rien. «Langue qui poétise et pense à ta place… » Poison que tu bois sans le savoir et qui fait son effet – on ne le signalera jamais assez.
Mais pour celui qui était, en matière de langue, à la tête du Troisième Reich, et dont le premier souci était l’effet optimal du poison galvanisant, l’usure de ce mot dut apparaître comme un affaiblissement interne. Et, ainsi, Goebbels fut poussé à cette absurdité qui consistait à tenter de renchérir sur ce qui ne pouvait plus faire l’objet d’aucune surenchère. Dans le Reich du 13 novembre 1944, il écrivit que la situation ne pouvait être sauvée que «par un fanatisme sauvage». Comme si la sauvagerie n’était pas l’état nécessaire du fanatique, comme s’il pouvait y avoir un fanatique apprivoisé.
Ce passage marque le déclin du mot.
Quatre mois auparavant, il avait fêté son suprême triomphe d’une certaine façon il avait eu sa part du suprême honneur que le Troisième Reich pouvait accorder, à savoir l’honneur militaire.
C’est une tâche très particulière que de suivre comment la traditionnelle objectivité et presque coquette sobriété de la langue militaire officielle, surtout des bulletins de guerre quotidien , fut progressivement balayée par l’emphase du style de la propagande goebbelsienne. Le 26 juillet 1944, et pour la première fois dan. un communiqué de l’armée, l’adjectif «fanatique» fut employé dans un sens laudatif à propos de régiments allemands : nos «troupes qui combattent fanatiquement» en Normandie. Nulle part la distance infinie qui sépare le point de vue militaire de la Première Guerre mondiale de celui de la Seconde n’est aussi terriblement évidente qu’ici.
Un an après l’effondrement du Troisième Reich, déjà, on peut apporter une preuve particulièrement solide de ce que l’emploi excessif de «fanatique», ce mot clé du nazisme, ne lui a jamais réellement fait perdre de sa nocivité. Car, tandis que des bribes de LTI prennent partout leurs aises dans la langue actuelle, «fanatique» a disparu. De cela on peut conclure avec certitude que, dans la conscience ou dans le subconscient populaire, la vérité – à savoir que l’on a fait passer un état mental trouble pour une vérité suprême -, cette vérité est restée bel et bien vivante pendant ces douze années.
Victor Klemperer LTI , La langue du IIIème Reich Albin Michel
Traduit et annoté par Elisabeth Guillot. Présenté par Sonia Combe et Alain Brossat
Pocket pages 89-94
*en français dans le texte
(1) Emile ou de l’éducation Garnier Flammarion 1966 p 402-403
(2) ibidem p 408-409
(3) Le marquis Rodrigue de Posa, personnage du drame de Schiller Don Carlos (1787) incarnant les 1 valeurs de désintéressement et d’humanité, et dont le roi Philippe Il cherche en vain à gagner la confiance.
(4) Erich Gritzbach, conseiller de Göring.

Liens vers les deux précédents :

Victor Klemperer(LTI) : la toxicité des mots
Victor Klemperer(LTI) : Le premier mot nazi

 

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Vers des années de plomb ?

Lorsque, relayée par Laurent Margantin, m’est parvenue la proposition de Robin Huntzinger d’une dissémination exceptionnelle sur l’état d’urgence pour la webassociation des auteurs, je me suis comme d’habitude demandé comment je pourrais y contribuer – car cela allait de soi – tout en restant dans la ligne éditoriale de mon blog consacrée à la culture des pays de langue allemande. Très rapidement s’est imposée la question des années de plomb. Fouinant dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé une anthologie de textes consacrée aux écrivains allemands et leur État. Y figurait un texte de Hans Magnus Enzensberger intitulé Notstand, Etat d’urgence précisément. Il m’a semblé qu’au-delà des différences de situation géographique et historique, il y avait quelque actualité dans cette idée de l’état d’urgence comme conséquence de l’état de panique de la classe politique.
Extrait :
«Qui là roule encore des mécaniques est tout mou dans les genoux. C’est que ça a peur !
Et parce qu’ils ont peur enfermés dans leur bunker, parce qu’ils sont eux-même en état d’urgence à propos duquel ils divaguent, ils trafiquent des paragraphes pour pérenniser l’état d’urgence. «En situation de guerre, dit ce Monsieur Hasselmann, ne pourra fonctionner que ce qui fonctionne déjà en temps de paix». Mais comme cela ne veut pas fonctionner en temps de paix, il sera plus simple de supprimer complètement la paix.
Ce travail est déjà en partie accompli. Quatre lois anticonstitutionnelles ont déjà été promulguées depuis plus d’un an. Mais parce qu’ils ont peur, et peur de leur propre peur, le reste doit rester caché dans les tiroirs.
Nous n’avons plus rien à leur dire. Mais nous réclamons le retour de la raison. Nous demandons à ce que la loi sorte du bunker. Nous réclamons que le Parlement en pleine lumière mette fin à ces apparitions fantomatiques. La république que nous avons, nous est encore nécessaire. Qu’on nous demande notre avis et, à fortiori, quand on ne nous le demande pas : nous ne laisserons pas faire que ce pays soit transformé en république bananière.»
En 1966, un rassemblement de syndicalistes, écrivains, d’hommes d’église et d’universitaires allemands avaient à Frankfort, lieu de refondation de la démocratie allemande, proclamé l’«état d’urgence de la démocratie» pour protester dans un baroud d’honneur contre les projets gouvernementaux de législation d’exception. Ils seront accompagnés de dizaines de milliers de manifestants. L’Allemagne fédérale était alors gouvernée par une grande coalition (celle des Tina there is no alternative que l’on nous prépare en France). La loi sur l’état d’urgence sera proclamée en mai 1968. Le mois précédent un attentat avait été perpétré contre le leader de l’opposition extra-parlementaire Rudi Dutschke déclaré ennemi public n°1 par cet infâme torchon qu’est la Bild Zeitung.
A côté notamment du philosophe Ernst Bloch, parla l’écrivain Hans Magnus Enzensberger. Il m’a semblé qu’il pourrait être intéressant aujourd’hui de rappeler cette idée qu’il avait développée : «Ceux qui se sont enfermés dans leur bunker flageolent des guibolles». J’ai choisi l’extrait du texte tel qu’il est paru dans une anthologie établie par les Éditions Klaus Wagenbach en 1979 : Vaterland, Mutersprache/ Deustche Schrifsteller und ihr Staat von 1945 bis heute (Patrie, langue maternelle / Les écrivains allemands et leur état de 1945 à aujourd’hui.
Je venais de rédiger ces lignes, lundi dernier, quand un retweet de Philippe Aigrain m’a mené vers le texte de Nicolas Kayser-Bril : La logique de l’autoritarisme. Il contient le passage suivant :
«La crise la plus similaire à l’hystérie française de 2015 est l‘Automne Allemand de 1977. A cette époque, un groupe contrôlé depuis l’étranger, aux revendications politiques extrémistes, a mené plusieurs opérations terroristes visant à la fois des cibles symboliques et des cibles “civiles”. Malgré une volonté martiale, les autorités de la RFA n’ont à aucun moment décrété l’état d’urgence» (Source)
C’est vrai formellement mais il faudrait préciser qu’on en était pas loin. C’était même tout comme, C’est en ce sens qu’il faut comprendre la notion d’état d’urgence non déclaré (par Helmut Schmidt) c’est à dire état d’urgence de fait utilisée par Wolfgang Kraushaar [en allemand]
Dans les deux cas toutefois, en Allemagne en 1977 comme en France de 2015, a été mise à l’écart la question de la constitutionnalité des mesures prises. La raison d’état prime sur la Constitution.
Samedi dernier, les militants écologistes d’Alsace ont délocalisé leur manifestation en… Allemagne. Quelques jours plus tard, on apprenait qu’une frégate de la marine allemande vient «protéger» le Charles de Gaulle. Un tournant majeur. L’histoire fait de ces contorsions ! Et le plus étonnant est que cela n’étonne même plus.
Allons nous vers des années de plomb ?
Le point d’interrogation n’est-il pas déjà superflu ?

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«Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme» (Castellion)

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«Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme»

Sébastien Castellion (1515-1563)

Le commentaire de Stefan Zweig

«Par ces mots à l’emporte-pièce, Castellion a prononcé à jamais la condamnation de toute persécution de la pensée. Qu’elle soit morale, politique ou religieuse, la raison invoquée pour justifier la suppression d’un homme ne dégage pas la responsabilité de celui qui a commis ou ordonné cet acte. Dans un homicide, il y a toujours un coupable, et aucune idée ne saurait faire excuser un crime. On répand des vérités, on ne les impose pas. Une doctrine n’est pas plus vraie, une vérité plus exacte parce qu’elle se démène avec violence ; ce n’est pas une propagande de brutalité qui la fera se développer au-delà de ses limites naturelles. Au contraire, une opinion, une doctrine acquiert moins de crédit en persécutant les hommes dont elle heurte le sentiment. Les convictions sont le résultat de l’expérience personnelle, et ne dépendent que de l’individu auquel elles appartiennent ; on ne les réglemente ni les commande. Qu’une vérité se réclame de Dieu et se prétende sacrée autant qu’elle le voudra : rien n’autorise la destruction en son nom d’une vie humaine»
Stefan Zweig, Conscience contre violence, ou Castellion contre Calvin traduit par Alzir Hella, préface de Hervé Le Tellier, postface de Silvain Reiner, Paris, Le Castor Astral, 1997 et 2004. Page 157. Dans cette édition le titre original est inversé. Le titre allemand figure dans cet ordre :  Castellion contre Calvin ou Conscience contre violence
La citation commence à être connue, son auteur et le contexte dans lequel elle a été écrite moins. Il fallait oser l’écrire seul contre tous, au milieu du 16ème siècle. C’est d’ailleurs ce courage, la capacité de penser et d’agir qui fera l’admiration de Zweig. Ajoutons les quelques phrases de Castellion qui suivent pour mieux comprendre le contexte :
«Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme.  Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine ; ils tuaient un être humain ; on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme, mais en se faisant brûler pour elle. »

L’affaire Servet

Genève, Servet. Nous sommes à Genève. La ville est sous la férule du réformateur protestant Jean Calvin qui y avait appelé Sébastien Castellion, né dans l’Ain en 1515. Ils s’étaient connus à Strasbourg. Castellion sera à Genève «régent et maistre d’escolle» et se passionnera pour la pédagogie. Michel Servet, un médecin, astrologue, géographie dans un livre met en cause, en 1531, le dogme de la trinité. Scandale. Catholiques et protestants y voient une menace sur les fondements du christianisme. Servet récidive en 1553. Il est arrêté et jugé par l’Inquisition à Vienne (Isère), parvient à fuir, tente de se réfugier en Italie en passant pas Genève où il est arrêté. A l’issue d’un procès dans lequel Calvin intervient fortement, Servet est condamné à mort et brûlé , le 26 octobre 1553 aux portes de Genève. L’année suivante, Calvin justifie l’exécution et Castellion publie sous pseudonyme Le traité des hérétiques :
«après avoir avoir souvent cherché ce qu’est un hérétique, je n’en trouve autre chose, sinon que nous estimons hérétiques tous ceux qui ne s’accordent pas avec nous dans notre opinion».
Il rédige une riposte à Calvin qui ne paraîtra aux Pays-Bas qu’après sa mort dans le dénuement en 1613. C’est dans cet écrit que se trouve la fameuse citation. Pour Castellion, il n’ y a pas de crime de pensée, je rappelle que nous sommes au 16ème siècle, et chacun doit suivre sa conscience personnelle :
«apprenez de votre conscience à ne pas forcer celle des autres »
Sous sa plume, on trouve pour la première fois en langue française la notion de «forcement[viol] de conscience» A Theodore de Bèze chargé par Calvin de justifier le rôle du magistrat dans la persécution des hérétiques, Castellion plaide pour la séparation de l’église et du magistrat, premier pas vers la laïcité :
« Nul ne peut ou ne doit être contraint à la foi (…) Les armures de notre guerre sont spirituelles. Une guerre spirituelle doit être menée par des armes spirituelles».
Rares sont ceux qui apprenant sa mort lui rendront hommage. ¨Mais parmi ceux-ci, il y aura Michel de Montaigne.
Les informations ci-dessus sont issues d’une conférence prononcée par Vincent Schmidt au Temple Saint Étienne de Mulhouse dans le cadre de l’exposition consacrée à Castellion. Philosophe de formation, V. Schmidt fait partie de l’équipe pastorale de la Cathédrale de Genève.
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13/11 : La dimension franco-allemande des attentats

Dans les terribles attentats qui ont endeuillé Paris, la France et l’Europe, une chose m’avait d’emblée sauté aux yeux : c’est la possible présence d’une dimension franco-allemande. N’ayant trouvé aucune analyse abordant le sujet sous cet angle – mais je n’ai pas tout lu – je me suis attelé à vérifier cette intuition. Cela force à réfléchir un peu plus intensément par soi-même, attitude précieuse et qui le sera de plus en plus par ces «sombres temps». Même si le résultat de ces réflexions n’est pas forcément très demandé. Ajoutons que je n’aime guère avoir le sentiment que c’est précisément cela dont on voudrait nous priver. On aura remarqué que parmi les premières mesures post-attentats figure l’évacuation de ce que l’on appelle peut-être faussement la «société civile» évincée aussi de la COP 21 au profit de sa militarisation.
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Télévision : Guerre ! État d’exception !! Boucler les frontières !!
Daech : Parfait ! C’est exactement ce que nous voulions !!
Caricature de Klaus Stuttmann :

Une observation préalable. Il ne faut jamais prendre ses adversaires pour des imbéciles comme j’ai pu le lire ici ou là même quand ils le sont et à fortiori quand ils ne le sont pas. Pour cela, il faut sans doute faire une distinction entre ceux qui sur le terrain se font exploser – et tenter d’en comprendre la mécanique – et ceux qui au lointain tirent les ficelles. Comprendre pourquoi ces derniers disposent d’un vivier cosmopolite de jeunes désespérés et suicidaires aussi considérable dans le monde. J’avais gardé sous le coude un article de la Frankfurter Allgemeine Zeitung que m’avait transmis un ami au printemps dernier. Il s’intitulait «une guerre de l’intelligence», il faut entendre intelligence au sens d’Intelligence service. L’article faisait état d’une série de livres parus en Allemagne sur le phénomène Daesch. Était notamment évoqué celui de Christoph Reuter, Die schwarze Macht (Le pouvoir noir), dans lequel le reporter cherche à montrer que sous le vernis noir du djihadisme se trouve «un noyau politique dur et froid». L’auteur appelle d’ailleurs Daech, le stasi-califat. En clair, ce groupe de froids calculateurs est constitué d’anciens officiers, planificateurs des services secrets de Saddam Hussein. Pour Christoph Reuter qui s’est exprimé dans un entretien à la radio après les tragiques événements, l’attentat de Paris était un acte dosé, calculé et non un furieux point d’orgue. Mais, que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Il ne s’agit pas de tomber dans l’excès inverse et penser que tout a fonctionné de la manière dont cela aurait été minutieusement planifié. Daesch est un objet complexe que ne se laisse pas mettre dans une boite bien carrée. C’est aussi une entreprise colonialiste qui opère par une stratégie du chaos. Sans compter que ce que nous en savons dépend pour une large part des services de renseignements et de ce qu’ils veulent bien en dire. Ce qui fait écrire à Frank Rieger dans un article où il explique qu’Anonymus est «aussi flou» que Daech :
«la confusion est devenu un concept, un moyen de la politique. L’absence de certitude, la fin des consistances narratives sont la nouvelle normalité»
(Source : Anonymus contre Daesch un combat de masques dans l’ombre [allemand])
Daech se veut un Etat mais ne l’est pas. Le meilleur moyen de l’aider à le devenir et de conforter son assise est de lui déclarer la guerre. Cette déclaration, François Hollande l’a en outre faite dans un discours coulé dans le moule de celui de George W Busch dont la guerre a conduit à la situation que nous subissons aujourd’hui.
Revenons en au fil des événements pour voir s’il n’y a pas tout de même des messages dans les attentats quand bien même on les qualifierait d’aveugles.
La monstrueuse séquence a commencé – que l’on me pardonne cette audace – hors de Paris devant le Stade de France à Saint Denis où se disputait un match amical entre la France et l’Allemagne en présence de quelque 80.000 spectateurs, du Chef de l’État et du Ministre allemand des Affaires étrangères. Le match a été joué jusqu’au coup de sifflet final mais on en a oublié le score (2-0 pour la France) parce qu’à l’extérieur commençait pendant ce temps un carnage. Le match avait débuté à 21 heures, une première explosion a eu lieu à 21h20, une seconde à 21h 30, une troisième à 21h 53. Des «kamikazes» se sont fait exploser aux abords quasi déserts du stade entraînant la mort d’un passant. Avaient-ils l’intention d’y pénétrer sans le pouvoir ? Il semble -hypothèse- que le temps, la coordination horaire ait été privilégiée par rapport au positionnement des acteurs.
Voici le témoignage des journalistes sportifs de la Frankfurter Allgemeine Zeitung :
«Il y a eu ce bruit. Cette détonation vibrante et sourde qui réveille des prémonitions et des souvenirs. Il y a 11 ans, au lendemain d’un match entre le Real de Madrid et le Bayern de Munich, j’avais été en contact avec un attentat. Dans la gare Atocha de Madrid des terroristes avaient fait sauter un train et causé la mort de près de 200 personnes. Et ce bruit y fait penser. Cela ne se peut. Beaucoup de spectateurs regardent dans la direction d’où vient l’explosion. Oliver Bierhoff, le manager de l’équipe nationale allemande évoquera plus tard ce que beaucoup avaient soupçonné sans vouloir l’admettre : ce n’était pas un pétard.
Pour un moment, tout est silencieux dans le Stade de France. Rien ne se produit, le match continue, tout se passe comme d’habitude. Probablement tout de même un pétard. Lorsque le bruit d’un second coup moins fort que le premier pénètre dans le stade, il fait plutôt un effet tranquillisant. Deux explosions, cela ne peut être que des pétards, quoi d’autre ? Une troisième détonation dans la seconde mi-temps n’est plus perçue que par une partie des spectateurs. Mais la réalité pénètre peu à peu dans le stade. Au-dessus de l’arène croisent des hélicoptères, sur les téléphones portables se diffusent des informations des médias français sur les attentats, les premiers morts. Les entrées du stade sont fermées. Personne ne peut sortir. Seule entre la peur.
Intérieur et extérieur.
Dans le stade, c’est du moins le sentiment que nous avons, tous sont en sécurité. Il en va tout autrement au Bataclan où l’intérieur n’offre plus d’issue vers l’extérieur pour près d’une centaine de personnes ».
(Source en allemand)
Les téléspectateurs allemands devant leurs écrans ont aussi ressenti quelque chose de semblable qui ne sera sans doute pas sans effet sur la perception qu’ils auront de l’annulation quelques jours plus tard du match Allemagne/Pays-Bas qui devait avoir lieu à Hanovre. Il donnera l’impression d’un «sombre écho de Paris» comme le note dans le Spiegel Sascha Lobo qui parle d’une sorte d’attentat psychologique qui fait que l’on se sent touché sans qu’il ne se soit rien passé. L’impression a été accentuée par le refus du gouvernement de fournir des précisions sur les motifs de l’annulation. La déclaration du Ministre de l’Intérieur, pleine de sous-entendus – si je disais ce que je sais cela nuirait à la sécurité du pays – n’a fait qu’attiser les peurs. A l’évidence, il aurait mieux fait de se taire. Les informations sur un risque potentiel seraient venues des services de renseignements français. Rien n’a été trouvé. Aucune arrestation n’a eu lieu.
Dans une étrange envolée lyrique qui se conclut par un appel au renforcement de la coopération militaire entre la France et l’Allemagne, le correspondant à Paris de l’hebdomadaire die Zeit écrit :
«(…). Cela commence à la 16ème minute de jeu. Le latéral Patrice Evra a la balle au pied. Il lève un moment la tête, entend une forte explosion. Pour un instant son attention est détournée, puis il passe en arrière, le jeu continue. C’est ce moment que des millions d’allemands et de français retiendront. Car l’attaque terroriste que cette explosion signale s’adresse à tous dans le stade, Hollande comme Steinmeier, Evra comme Schweinsteiger, allemands et français. Soudain, le football a perdu son importance. Aucun media français ne donnera cette nuit-là le sore du match. Parce que cette nuit-là, la France et l’Allemagne ont perdu ensemble».
(Source : Deutsche und Franzosen müssen Europa gemeinsam verteidigen [Allemands et Français doivent défendre l’Europe ensemble])
Dans le communiqué de revendication de la tuerie, Daech affirme avoir choisi «minutieusement» ses cibles à l’avance et cite le Stade de France où se déroulait le match «des deux pays croisés, la France et l’Allemagne».
Le porte-parole des questions militaires au Bundestag a déclaré :
«Il ne suffit pas de s’enrouler dans un drapeau tricolore. L’attaque contre le match de foot entre la France et l’Allemagne nous visait aussi. Ce n’est pas un hasard».
Mais encore ?
Avant de voir ce qu’il en est de la participation directe comparée de la France et de l’Allemagne à ce conflit, il nous faut nous arrêter sur un dernier indice, le coup du faux-passeport syrien qui pointe vers les voies de transit des réfugiés qui au grand dam de Daech fuient leur pays pas seulement à cause de Daech mais bien plus encore de Bachar el-Assad. Il s’agit ici d’enfoncer un coin entre l’Europe et les réfugiés. Sur cette question, l’Allemagne est en première ligne alors que la France de son côté l’est sur le terrain militaire.
Même s’il reste encore de la retenue dans les interventions militaires de l’Allemagne, elles ne sont plus non plus absentes. C’est le cas en Afghanistan et au Mali où il est question qu’elle renforce sa présence. L’Allemagne a fourni 1800 tonnes d’armement et d’équipement aux Peshmergas. Cela n’a pas empêché Mme Merkel d’être allée apporter son soutien à la réélection d’Erdogan et d’interdire le PKK.
François Hollande a invoqué l’article 42-7 du Traité de l’Union européenne. Il est ainsi libellé :
«Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l’article 51 de la charte des Nations unies. Cela n’affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres.
Les engagements et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, qui reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre.»
S’il avait fait appel directement à la clause de solidarité de l’Otan, le Chef de l’Etat n’aurait pas pu opérer son virage sur la Russie ni aller en direction d’une militarisation de l’Europe. La Frankfurter Rundschau rappelle que Jean-Claude Junker avait au printemps dernier déjà réclamé de franchir un pas supplémentaire vers une Europe de la défense. Les choses étaient-elles déjà dans les tiroirs attendant leur heure ?
Mais en Allemagne la question de la guerre reste encore compliquée à évoquer. Angela Merkel a soigneusement évité le mot jusqu’à présent. Mais les appels à de la virilité ne manquent pas après la rébellion qu’elle vient de connaître sur la question des réfugiés. Le président de la République,  Joachim Gauck, toujours aux avant-postes quand il s’agit de jouer les matamores au nom de la bonne conscience de l’ancien dissident qu’il n’a jamais été a qualifié les attentats de «nouvelle forme de guerre». Je ne sais pas s’il a lu les contorsions rhétoriques de Pascal Ory affirmant que «le terrorisme est la guerre de notre temps» répétant ce que l’on pouvait en dire il y a trente ans pour finir par affirmer que «le but du terrorisme n’est pas de tuer»(sic).
Qu’est-ce d’autre la guerre si ce n’est pas le «consentement meurtrier» ?
«Ça veut dire quoi quand on dit maintenant qu’on sera impitoyable ? se demande Georg Diez, dans le Spiegel reprenant l’expression de François Hollande. Qu’a fait la France, qu’ont fait les États Unis, qu’a fait l’Allemagne jusqu’à aujourd’hui en Syrie et en Irak ? Et qu’ont-ils l’intention de faire demain ? Des troupes au sol ? Casus Foederis ? (Clause d’alliance ?) Quand on parle de guerre, il faut dire ce que l’on veut.» (Source en allemand)
Dire où et comment on veut la mener. A Saint Denis contre l’ennemi intérieur ?
Les premières réactions à la demande française sont restées prudentes. Selon les informations du Spiegel, le gouvernement allemand n’exclut pas une intervention de la Bundeswehr en Syrie à la condition d’une résolution de l’ONU. Cette intervention pourrait consister dans le contrôle d’un cessez le feu. Mais pour la Tageszeitung, l’objectif – qui était déjà en gestation avant les attentats de Paris- est d’abord de franchir un pas dans la coopération militaire européenne :
« Il s’agit dans un premier temps pour Paris de créer un précédent pour une future politique européenne de la défense ». (Source en allemand )
Difficile de croire que cela ait été fait sans concertation avec Mme Merkel. Nous ne savons pas encore ce que pense M. Schäuble de l’affirmation du primat de la sécurité sur le pacte de stabilité.
Daech a réussi à semer le poison de la guerre dans les sociétés européennes. La réaction du gouvernement, ouverture à l’extrême droite, état d’urgence permanent, fermeture des frontières, suspension des libertés contribue à franchir un pas de plus vers l’orbanisation (de Orban,Viktor) de l’Europe.
J’ai glané sur Twitter cette affirmation d’un cofondateur du centre d’information contre le salafisme de Hesse
Crise d'identitéIl affirme :
«Ce sont des jeunes gens qui sont pour un moment dans une crise d’identité et la mouvance essaye de l’exploiter».
Il n’existe pas d’identité donnée – d’où, par qui ?- à la jeunesse qui serait soudain entrée, momentanément, – par quoi ? – en crise, la crise qu’elle vit est celle de l’absence d’avenir, celle d’un no future. Comme le dit Bernard Stiegler dans un entretien au journal Le Monde :
«Ce n’est qu’en projetant un véritable avenir qu’on pourra combattre Daech »
L’hiver arrive. Et le temps des Restos du cœur. Quelqu’un dit : c’est notre mode de vie qui est attaqué et qu’il faut défendre…

 

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