Comment César fit construire, puis détruire le premier pont sur le Rhin

Nous avons, la dernière fois, à propos du voyage de Montaigne aux bords du Rhin, évoqué le pont que César fit construire sur le Rhin. Nous sommes allés y voir de plus près. Extraits de la « Guerre des Gaules » avec d’abord un court passage de description du Rhin.  A partir de la Meuse.
« La Meuse prend sa source dans les Vosges, qui sont sur le territoire des Lingons [et, après avoir reçu un bras du Rhin, qu’on appelle le Wahal, et formé avec lui l’île des Bataves, elle se jette dans l’Océan et à quatre-vingt mille pas environ de l’Océan, elle se jette dans le Rhin. Quant à ce fleuve, il prend sa source chez les Lépontes, habitant des Alpes, parcourt d’une allure rapide un long espace à travers les pays des Nantuates, des Helvètes, des Séquanes, des Médiomatrices, des Triboques, des Trévires ; à l’approche de l’Océan, il se divise en plusieurs bras en formant des îles nombreuses et immenses, dont la plupart sont habitées par des nations farouches et barbares, au nombre desquelles sont ces hommes qu’on dit se nourrir de poissons et d’œufs d’oiseaux ; il se jette dans l’Océan par plusieurs embouchures.
[…]
La guerre germanique achevée, César, pour maintes raisons, décida de franchir le Rhin ; la meilleure était que, voyant avec quelle facilité les Germains se déterminaient à venir en Gaule, il voulut qu’eux aussi eussent à craindre pour leurs biens, quand ils comprendraient qu’une armée romaine pouvait et osait traverser le Rhin. Un autre motif était que ceux des cavaliers Usipètes et Tencthères dont j’ai dit plus haut qu’ils avaient passé la Meuse pour faire du butin et prendre du blé, et qu’ils n’avaient pas participé au combat, s’étaient, après la défaite des leurs, réfugiés au-delà du Rhin chez les Sugambres, et avaient fait alliance avec eux. César ayant fait demander aux Sugambres de lui livrer ces hommes qui avaient porté les armes contre lui et contre les Gaulois, ils répondirent que « la souveraineté du peuple Romain expirait au Rhin ; s’il ne trouvait pas juste que les Germains passassent en Gaule malgré lui, pourquoi prétendrait-il à quelque souveraineté ou autorité au-delà du Rhin ? » D’autre part, les Ubiens, qui seuls parmi les Transrhénans avaient envoyé des députés à César, avaient lié amitié avec lui, lui avaient donné des otages, le priaient très instamment de leur porter secours, parce que les Suèves menaçaient leur existence. « Si les affaires de la république le retenaient, qu’il fît seulement passer le Rhin à son armée ; cela suffirait pour écarter le danger de l’heure présente et pour garantir leur sécurité future le renom et la réputation de cette armée étaient tels, depuis la défaite d’Arioviste et après ce dernier combat, même chez les plus lointaines peuplades de la Germanie, que si on les savait amis de Rome, on les respecterait. » Ils promettaient une grande quantité d’embarcations pour le transport de l’armée.
César, pour les raisons que j’ai dites, avait décidé de franchir le Rhin ; mais les bateaux lui semblaient un moyen trop peu sûr, et qui convenait mal à sa dignité et à celle du peuple romain. Aussi, en dépit de l’extrême difficulté que présentait la construction d’un pont, à cause de la largeur, de la rapidité et de la profondeur du fleuve, il estimait qu’il devait tenter l’entreprise ou renoncer à faire passer ses troupes autrement. Voici le nouveau procédé de construction qu’il employa. Il accouplait, à deux pieds l’une de l’autre, deux poutres d’un pied et demi d’épaisseur, légèrement taillées en pointe par le bas et dont la longueur était proportionnée à la profondeur du fleuve. Il les descendait dans le fleuve au moyen de machines et les enfonçait à coups de mouton, non point verticalement, comme des pilotis ordinaires, mais obliquement, inclinées dans la direction du courant ; en face de ces poutres, il en plaçait deux autres, jointes de même façon, à une distance de quarante pieds en aval et penchées en sens inverse du courant. Sur ces deux paires on posait des poutres larges de deux pieds, qui s’enclavaient exactement entre les pieux accouplés, et on plaçait de part et d’autre deux crampons qui empêchaient les couples de se rapprocher par le haut ; ceux-ci étant ainsi écartés et retenus chacun en sens contraire, l’ouvrage avait tant de solidité, et cela en vertu des lois de la physique, que plus la violence du courant était grande, plus le système était fortement lié. On posait sur les traverses des poutrelles longitudinales et, par dessus, des lattes et des claies. En outre, on enfonçait en aval des pieux obliques qui, faisant contrefort, appuyant l’ensemble de l’ouvrage, résistaient au courant ; d’autres étaient plantés à une petite distance en avant du pont c’était une défense qui devait, au cas où les Barbares lanceraient des troncs d’arbres ou des navires destinés à le jeter bas, atténuer la violence du choc et préserver l’ouvrage.
Dix jours après qu’on avait commencé à apporter les matériaux, toute la construction est achevée et l’armée passe le fleuve. César laisse aux deux têtes du pont une forte garde et se dirige vers le pays des Sugambres. Sur ces entrefaites, il reçoit des députations d’un grand nombre de cités ; à leur demande de paix et d’amitié, il répond avec bienveillance et ordonne qu’on lui amène des otages. Mais les Sugambres, qui avaient, dès l’instant où l’on commença de construire le pont, préparé leur retraite, sur le conseil des Tencthères et des Usipètes qui étaient auprès d’eux, avaient quitté leur pays en emportant tous leurs biens et étaient allés se cacher dans des contrées inhabitées et couvertes de forêts.
César, après être resté quelques jours sur leur territoire, incendia tous les villages et tous les bâtiments, coupa le blé, et se retira chez les Ubiens ; il leur promit de les secourir si les Suèves les attaquaient, et reçut d’eux les informations suivantes : les Suèves, ayant appris par leurs éclaireurs qu’on jetait un pont sur le Rhin, avaient, à la suite d’un conseil tenu selon leur usage, envoyé de tous côtés l’avis qu’on abandonnât les villes, qu’on déposât dans les forêts enfants, femmes et tout ce qu’on possédait, et que tous les hommes capables de porter les armes se concentrassent sur un même point. Le lieu choisi était à peu près au centre de la contrée habitée par les Suèves c’est là qu’ils avaient décidé d’attendre l’arrivée des Romains et là qu’ils devaient leur livrer la bataille décisive. Quand César connut ce plan, comme il avait atteint tous les objectifs qu’il s’était proposés en franchissant le Rhin – faire peur aux Germains, punir les Sugambres, délivrer les Ubiens de la pression qu’ils subissaient -, après dix-huit jours complets passés au-delà du Rhin, estimant avoir atteint un résultat suffisamment glorieux et suffisamment utile, il revint en Gaule et coupa le pont derrière lui. »
Jules César : Commentaires de la Guerre des Gaules. Texte en ligne
La guerre terminée, César franchit le Rhin, non en bateau comme cela se faisait d’habitude mais en faisant construite un pont probablement quelque part au nord de Coblence mais on ne le sait pas avec certitude. On ne le saura sans doute jamais vraiment, le Rhin était mouvant. Nous sommes en l’an 55 avant notre ère. Cette innovation et traversée avaient pour objectif une impressionnante démonstration de pouvoir. On ne sait trop ce qu’il fit ces dix-huit jours complets passé de l’autre côté mais gageons que s’il y avait remporté des victoires cela se saurait. La démonstration de pouvoir se fait par l’affirmation de la supériorité technique de Rome. Il faudra aux Romains dix jours pour construire un pont ce qui était très rapide, il avait 400 mètres de long et la profondeur du Rhin était de 6 mètres.
Il le fit construire pour impressionner, intimider l’adversaire. Jugeant l’opération réussie, il le détruit. Il ne précise pas pourquoi.
César confère au Rhin une fonction de limite de l’Empire romain. Le fleuve avant lui était une artère commerciale et devait le rester. Que l’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas d’une frontière entre Gaulois et Germains. Il y avait des germains dans le gaulois et des gaulois dans le germain. « Les germains sont une invention de César » affirme Mischa Meier, professeur d’histoire ancienne à l’Université de Tübingen dans un entretien au magazine der Spiegel . Il n’y a pas de consensus sur l’origine du mot germain lui-même. On ne connaît aucun peuple qui ce soit ainsi désigné de son propre chef. Cette construction de l’autre arrangeait César. En homogénéisant et et rendant la figure de l’ennemi la plus effrayante possible, il se grandissait lui-même au service de son ambition première qui était le pouvoir à Rome.
Quant à l’action romaine sur le Rhin, c’est une autre question que nous verrons un peu plus tard avec Lucien Febvre.
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Le Rhin de Montaigne et son imaginaire technique

Vue « aérienne » de Bâle par Matthäus Merian en 1615

Vue « aérienne » de Bâle par Matthäus Merian en 1615

BASLE, trois lieues. Belle ville de la grandeur de Blois ou environ de deux pieces ; car le Rein traverse par le milieu sous un grand & très-large pont de bois. La seigneurie fit cest honneur à MM.d’Estissac & de Montaigne que de leur envoyer par l’un de leurs officiers de leur vin, avec une longue harangue qu’on leur fit estant à table, à laquelle M. de Montaigne respondit fort longtemps, estans descouvers les uns & les autres, en presence de plusieurs Allemans & François qui estoint au poisle [salle à manger] avecques eus. […]
Basilee s’appelle non du mot grec, mais parceque base signifie passage en Allemant. Nous y vismes force de gens de sçavoir, […]
M.de Montaigne jugea qu’ils estoint mal d’accord de leur religion, pour les responses qu’il en receut : les uns se disant Zuingliens, les autres Calvinistes, & les autres Martinistes ; & si fut averty que plusieurs couvoint encore la religion romene dans leur coeur. […]
Nous y vismes une très-belle librerie publicque sur la riviere & en très-belle assiette. Nous y fumes tout le lendemein, & le jour après y disnames &: prinsmes le chemin le long du Rhin deux lieues ou environ ; & puis le laissames sur la main gauche suivant un païs bien fertile & assés plein. Ils ont une infinie abondance de fonteines en toute cette contrée ; il n’est village ny carrefour où il n’y en aye de très belles. Ils disent qu’il y en a plus de trois cens à Basle de conte faict. […]
Après disner,nous passames la riviere d’Arat [Aar] à Broug [Brugge], belle petite ville de MM. de Berne, & delà vinsmes voir une abbaïe que la reine Catherine de Honguerie donna aus seigneurs de Berne l’an 1524, où sont enterrés Leopold, archiduc d’Austriche, & grand nombre de gentilshomes qui furent deffaits avec lui par les Souisses l’an 1386. Leurs armes & noms y sont encore escris, & leurs despouilles maintenues curieusemant. M. de Montaigne parla là à un seigneur de Berne qui y commande, & leur fit tout monstrer. En cette abbaïe il y a des miches de pain toutes prettes & de la souppe pour les passans qui en demandent, & jamais n’en y a nul refusé de l’institution de l’abbaïe. Delà nous passames à un bac qui se conduit avec une polie de fer attachée à une corde haute qui traverse la riviere de Reix [Reuss] qui vient du lac de Lucerne, & nous randismes à
BADE, quatre lieues, petite ville & un bourg à part où sont les beings. C’est une ville catholicque sous la protection des huict cantons de Souisse, en laquelle il s’est faict plusieurs grandes assemblées de princes. Nous ne logeames pas en la ville, mais audit bourg qui est tout au bas de la montaigne le long d’une riviere, ou un torrent plustot, nommé Limaq [Limatt], qui vient du lac de Zuric. Il y a deux ou trois beings publicques decouvers, de quoi il n’y a que les pauvres gens qui se servent. Les autres en fort grand nombre sont enclos dans les maisons, & les divise t’on & départ en plusieurs petites cellules particulieres, closes & ouvertes qu’on loue avec les chambres : lesdites cellules les plus délicates & mieux accommodées qu’il est possible, y attirant des veines d’eau chaude pour chacun being. […].
Nous vinsmes passer le Rhin à la ville de Keyserstoul [Kaiserstuhl]qui est des alliées des Souisses, & catholique, & delà suivimes ladite riviere par un trèsbeau plat païs, jusques à ce que nous rencontrâmes des saults, où elle se rompt contre des rochiers, qu’ils appellent les catharactes, comme celles du Nil. C’est que audessoubs de Schaffouse le Rhin rencontre un fond plein de gros rochiers, où il se rompt, & audessoubs, dans ces mesmes rochiers, il rencontre une pante d’environ deux piques de haut, où il faict un grand sault, escumant & bruiant estrangement. Cela arreste le cours des basteaus & interrompt la navigation de la ditte riviere. Nous vinsmes soupper d’une trete à
SCHAFFOUSE, quatre lieues. Ville capitale de l’un des cantons des Souisses de la religion que j’ay susdict, de ceux de Zurich. Partant de Bade, nous laissames Zurich à main droite où M. de Montaigne estoit deliberé d’aller, n’en estant qu’à deux lieues ; mais on lui rapporta que la peste y estoit. A Schaffouse nous ne vismes rien de rare. Ils y font faire une citadelle qui sera assés belle. Il y a une bute à tirer de l’arbalestre, & une place pour ce service, la plus belle, grande & accommodée d’ombrage, de sieges, de galeries & de logis, qu’il est possible ; & y en a une pareille à l’hacquebute. Il y a des moulins d’eau à sier bois, comme nous en avions veu plusieurs ailleurs, & à broyer du lin & à piller du mil.
Nous passames le long du Rhin, que nous avions à notre mein droite ; jusques à Stain [Stein] petite Ville alliée des cantons, de mesme religion que Schaffouse. Si est ce qu’en chemin, il y avoit force croix de pierre, où nous repassames le Rhin sur un autre pont de bois, & coutoyant la rive, l’aïant à notre main gauche, passames le long d’un autre petite ville, aussi des alliées des cantons catholicques. Le Rhin s’espand là en une merveilleuse largeur, come est notre Garonne davant Blaye, & puis se resserre jusques à
CONSTANCE, quatre lieues, où nous arrivames sur les quatre heures. […]. Nous montasmes au clochier qui est fort haut, & y trouvames un homme attaché pour santinelle, qui n’en part jamais quelque occasion qu’il y ait, & y est enfermé. Ils dressent sur le bord du Rhin, un grand batimant couvert, de cinquante pas de long & quarante de large ou environ ; ils mettront-là douze ou quinze grandes roues, par le moyen desqueles ils esleveront sans cesse grande quantité d’eau, sur un planchié qui sera un estage au dessus, & autres roues de fer en pareil nombre, car les basses sont de bois, & releveront de mesme de ce planchier à un autre audessus. Cett’eau, qui estant montée a cette hauteur, qui est environ de cinquante piés, se degorgera par un grand & large canal artificiel, se conduira dans leur ville, pour y faire moudre plusieurs moulins. L’artisan qui conduisoit cette maison, seulemement pour sa main, avoit cinq mille sept cens florins, & fourni outre cela de vin. Tout au fons de l’eau, ils font un planchier ferme tout au tour, pour rompre, disent-ils, le cours de l’eau, & affin que dans cet estuy elle s’endorme, affin qu’elle s’y puisse puiser plus ayséemant. Ils dressent aussi des engeins, par le moyen desquels on puisse hausser & baisser tout ce rouage, selon que l’eau vient à estre haute ou basse. Le Rhin n’a pas là ce nom : car à la teste de la ville, il s’estand en forme de lac, qui a bien quatre lieues d’Allemaigne de large, & cinq ou six de long. Ils ont une belle terrasse, qui regarde ce grand lac en pouinte, où ils recueillent les marchandises ; & à cinquante pas de ce lac, une belle maisonnette où ils tiennent continuellemant une santinelle ; & y ont attaché une cheine par laquelle ils ferment le pas de l’antrée du pont [port], ayant rangé force pals qui enferment des deux costés cete espace de lac, dans lequel espace se logent les bateaus & se chargent. En l’Eglise Nostre Dame, il y a un conduit, qui, au dessus du Rhin, se va rendre au faux-bourg de la ville. Nous reconnumes que nous perdions le païs de Souisse, à ce que un peu avant que d’arriver à la ville, nous vismes plusieurs maisons de gentil’homes ; car il ne s’en voit guieres en Souisse. […]
Nous passames une ville nommée Sonchem [aujourd’hui Friedrichshafen], qui est Impériale Catholicque, sur la rive du lac de Constance ; en laquelle ville toutes les marchandises d’Oulme [Ulm] de Nuremberg & d’ailleurs se rendent en charrois, & prennent delà la route du Rhin par le lac. Nous arrivasmes sur les trois heures après midy à
LINDE [LINDAU] , trois lieues, petite ville assise à cent pas avant dans le lac, lesquels cent pas on passe sur un pont de pierre: il n’y a que cette entrée, tout le reste de la ville estant entourné de ce lac. Il a bien une lieue de large, & au delà du lac naissent les montaignes des Grisons. Ce lac & toutes les rivieres de là autour sont basses en hiver, & grosses en été, à cause des neges fondues. En tout ce pays les fames [femmes] couvrent leur teste de chappeaus ou bonnets de fourrure, come nos calotes ; le dessus, de quelque fourrure plus honeste, come de gris [fourrure d’écureuil], & ne coute un tel bonnet que trois testons, & le dedans d’eigneaus [agneaux]. La fenêtre qui est au devant de nos calotes, elles la portent en derrière, par où paroît tout leur poil tressé. Elles sont aussi volantiers chaufféees de botines ou rouges ou blanches, qui ne leur siesent pas mal. Il y a exercice de deux Religions. […]
Montaigne : Journal du voyage en Italie par la Suisse & l’Allemagne en 1580 & 1581
Pour Michel de Montaigne, le Rhin n’était pas une frontière et pour cause. Avant de le rencontrer pour la première fois à Bâle, il passe de France en Allemagne au Col de Bussang avant d’arriver à Mulhouse qui était pour lui une ville « souisse » , ce qui n’était pas exact mais constituait néanmoins un avenir possible. Melhouse, comme Montaigne en transcrit le nom phonétiquement, relevait du Saint Empire germanique mais avait, en 1515, l’année de Marignan, signé un pacte d’alliance avec les treize cantons suisses. Par le col, où il note la présence de la source de la Moselle, il passe de Bussang – « petit meschant village, le dernier du langage françois… » – à Thann  -« premiere ville d’Allemagne, sujette à l’Empereur, très belle. ». Le passage est  celui d’un univers linguistique à l’autre.
Montaigne côtoie le Rhin du 29 septembre 1580, jour de son arrivée à Bâle jusqu’au 10 octobre (il quittera Lindau au bord du lac de Constance, le 11), soit une douzaine de jours sur un voyage qui prendra en tout 17 mois et le mènera de Bordeaux à Paris, puis vers l’Est de la France et en traversant la Suisse alémanique, vers l’Italie avant le retour à Bordeaux où il a, entre temps, été élu maire. La Suisse existait déjà pour lui comme entité alors que l’agrégation de cantons qui allaient la constituer n’était pas encore achevé. Il passe ainsi de ville en ville en Allemagne, en Suisse et en Autriche changeant de religion à mainte reprise. La Suisse était pour lui comme une sorte de pays de cocagne. Opposé à la rudesse allemande
On s’aperçoit qu’à l’époque il fallait peu de choses pour faire apparaître un monde autre à l’exemple de ce Nil qui surgit au milieu du Rhin. Mais il ne voyageait pas vraiment en terra incognita, restant en la Chrestienté dont il observe à loisir les différentes nuances parpaillotes. Et Dieu sait s’il y en a !
Monsieur de Montaigne prend les eaux 
Une station thermale de l'espace rhénan extrait de Gregor Reisch : "Margarita Philosophica (= encyclopédie) 1504

Une station thermale de l’espace rhénan. Image extraite de Gregor Reisch : Margarita Philosophica (= encyclopédie) 1504. D’après Les saisons d’Alsace (DNA) n°67 La vie quotidienne au Moyen-âge

Le voyage de celui qui était déjà l’auteur des Essais a fait l’objet d’un journal en partie tenu par son secrétaire en partie rédigé par Montaigne lui-même permettant une sorte de dédoublement auteur et personnage. Olivier Pot a relevé «  la prépondérance du motif de l’eau dans la première partie du Journal » :
« le voyageur se déplace en suivant la pente de l’eau, non seulement bien sûr parce qu’il recherche les villes de cure thermale comme Plombières, Baden et la Villa près de Pise, mais aussi, au moins jusqu’à Venise, ville elle-même bâtie sur l’eau, le parcours est censé épouser les méandres des vallées fluviales, celle de la Moselle d’abord, celles du Rhin, de l’Isar et de l’Inn ensuite, enfin la haute vallée de l’Adige. »
[Olivier Pot : Au fil de l’eau/ L’itinéraire de Montaigne en Suisse in Journal de Voyage en Alsace et en Suisse (1580-1581). Actes du colloque de Mulhouse Bâle 12 juin 1995 Editions Honoré Champion].
S’y ajoutent l’eau des bains publics ou privéset ses effets, la réglementation des comportements, l’eau en neige, en cascade, en retenue (pisciculture). L’eau est aussi le milieu dans lequel vit le poisson dont la consommation n’est pas sans lien avec la religion. Il ne nomme pas le poisson qui à son époque était saumon (il est entrain de revenir après avoir disparu). Sans oublier l’eau à boire dont il suit les effets métaboliques, les fontaines etc. Forte présence de cet élément liquide dont on souligne l’importance sur la santé. « La nature n’étoit point encore inventée ». La citation n’est pas de Montaigne  mais de Théobald Walsch  dans son Voyage en Suisse, en Lombardie et en Piémont (1825) tel que cité par Serge Moussa dans Une rhétorique de l’altérité (in Journal de Voyage en Alsace et en Suisse (1580-1581).  Editions Honoré Champion). Il est frappant en effet que tout à son projet anthropologique, Montaigne ne semble rien voir du paysage. Ce qui compte est sa dimension économique et donc les techniques qui la lui confèrent. Dans ces techniques, rapportées à l’eau, il y a les ponts.
Le premier pont se rencontre à Bâle (dont l’horloge est toujours en avance d’une heure). La ville est un lieu du passage du Rhin. Elle en tirerait même son nom. Peu importe que cela soit exacte ou non :
« Basilee s’appelle non du mot grec, mais parce que base signifie passage en Allemant »
En allemand passage se dit Pass. L’existence de ce pont a contribué à faire de Bâle un lieu de Concile. Montaigne a par ailleurs fait l’éloge de celui qui construisit le premier pont sur le Rhin, quelque part au nord de Coblence  : Jules César. Il le célèbre en tant qu’ingénieur constructeur de ponts. Il écrit ainsi dans les Essais :
« Là où il [César] parle de son passage de la riviere du Rhin vers l’Allemaigne, il dit qu’estimant indigne de l’honneur du peuple Romain qu’il passast son armée à navires, il fit dresser un pont afin qu’il passat à pied ferme. Ce fut là qu’il batist ce pont admirable dequoy il dechifre particulierement la fabrique : car il ne s’arreste si volontiers en nul endroit de ses faits, qu’à nous representer la subtilité de ses inventions en telle sorte d’ouvrages de main. ».
Pour Montaigne, l’ambassadeur, qu’il voulait être, est aussi un constructeur de ponts. Il y a peut-être même une autre symbolique à Bâle puisque c’est la ville dans laquelle il note l’éclatement des conceptions et pratiques religieuses dont on évite de « remuer la corde » des différences. Montaigne effectue un voyage d’anthropologue. Il s’intéresse aux « gens de sçavoirs » et aux savoirs des gens. Savoir faire, savoirs vivre et savoirs tout court. Les techniques qui l’intéressent outre les ponts : l’invention du vivier, la construction des maisons, les toitures, le confort des lits, les tourne-broches, les poêles en faïence ainsi que les techniques d’utilisation de la force hydraulique.
A propos de la machine hydraulique décrite, ce que le narrateur détaille c’est un projet de machine, la machine elle même n’existe pas. Ou pas encore. L’essentiel du texte est au futur, un futur ancré dans le présent. C’est un imaginaire technique reposant sur la force motrice de l’eau, projet qui ne sera abandonné :
« Ce luxe de détails qui nous fait concevoir, et, en fin de compte, voir l’objet, ne laisse pas d’étonner. Car, enfin, cette machine n’existe pas. Il n’ y a, au demeurant, nulle tentative pour la situer dans la topographie de la ville. L’issue du discours en désigne la fonction : il s’agit de dire le triomphe de l’ingenium qui maîtrise la nature , en opposant cette rupture artificielle qui « endort » le cours de l’eau à la merveille « naturelle » des chutes de Schaffouse contemplées la veille. C’est d’abord le jeu de l’antithèse qui justifie ce développement : les chutes du Rhin rompent, elles aussi, le cours de l’eau, mais en faisant obstacle à l’industrie humaine puisqu’elles entravent la navigation ».
(Gilles Polizzi : Le discours descriptif dans la partie suisse du Journal de voyage in Journal de Voyage en Alsace et en Suisse (1580-1581). Actes du colloque de Mulhouse Bâle 12 juin 1995 Editions Honoré Champion).
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Folies dansantes de Strasbourg (1518)

Le 14 juillet 1518, Frau Troffea sortit dans les rues de Strasbourg et dansa des jours durant, sans s’arrêter, entraînant avec elle plusieurs centaines de personnes. Insensibles à la fatigue et à la douleur, les pieds ensanglantés, les danseurs moururent par dizaines. John Waller avait consacré un livre à cet événement en 2008. Il vient d’être traduit en français par Laurent Perez aux Editions de La nuée bleue/Tchou sous le titre LES DANSEURS FOUS DE STRASBOURG / Une épidémie de transe collective en 1518. L’originalité du livre se trouve dans la manière de traiter ces troubles de conversion en les mettant en relation avec les questions sociales d’un entre deux mondes

De la Danse macabre à la Danse des fous

Avant de l’aborder, une transition pour passer de la Danse macabre à la Danse des fous
Fou et la mort
Dans la Nef des fous de Sebastian Brant paru à Bâle en 1494, durant le Carnaval, une gravure, œuvre anonyme, montre un squelette retenant le grelot d’un fou. Elle se trouve dans l’exposition sur les danses macabres évoquées précédemment et semble dire que seul le fou peut-être surpris par la mort. Tu restes, dit l’inscription (= tu ne m’échapperas pas). Elle nous permet de passer d’une danse à l’autre.
Dans son Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault pose la substitution de la folie à la lèpre, de la Nef des fous à la Danse macabre mais en la ^présentant comme une torsion à l’intérieur de la même inquiétude.
« La substitution du thème de la folie à celui de la mort ne marque pas une rupture, mais plutôt une torsion à l’intérieur de la même inquiétude. C’est toujours du néant de l’existence qu’il est question, mais ce néant n’est plus reconnu comme terme extérieur et final, à la fois menace et conclusion; il est éprouvé de l’intérieur, comme la forme continue et constante de l’existence. Et tandis qu’autrefois la folie des hommes était de ne point voir que le terme de la mort approchait, tandis qu’il fallait les rappeler. à la sagesse par le spectacle de la mort, maintenant la sagesse consistera à dénoncer partout la folie, à apprendre aux hommes qu’ils ne sont déjà rien de plus que des morts, et que si le terme est proche, c’est dans la mesure où la folie devenue universelle ne fera plus qu’une seule et même chose avec la mort elle-même. […]
Les éléments sont maintenant inversés. Ce n’est plus la fin des temps et du monde qui montrera rétrospectivement que.les hommes étaient fous de ne point s’en préoccuper; c’est la montée de la folie, sa sourde invasion qui indique que le monde est proche de sa dernière catastrophe; c’est la démence des hommes qui l’appelle et la rend nécessaire.
Ce lien de la folie et du néant est noué d’une façon si serrée au XVème siècle qu’il subsistera longtemps, et qu’on le retrouvera encore au centre de l’expérience classique de la folie. »
(Michel Foucault : Histoire de la folie à l’âge classique, Tel Gallimard (1972) page 27)

Les danseurs fous de Strasbourg (1518)

murn193aDans le grand pamphlet anti-luthérien de Thomas Murner, théologien franciscain originaire d’Obernai en Alsace et présent à Strasbourg dans la période qui nous intéresse, intitulé le Grand fou luthérien, on observe sur la gravure ci-dessus qui illustre l’ouvrage qu’il est sur ses deux pieds avec d’un côté, dans la botte, le moine Martin Luther et, de l’autre, à importance égale, au lieu de la botte le soulier à lacets, le Bundschuh, symbole des révoltes paysannes.
La chronique, dont le manuscrit est conservé à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, nous dit :
« Une étrange épidémie a eu lieu dernièrement
Et s’est répandue dans le peuple,
De telle sorte que, dans leur folie,
Beaucoup se mirent à danser
Et ne cessèrent jour et nuit,
Sans interruption,
Jusqu’à tomber inconscients
Beaucoup en sont morts
Epidémie, danse, folie, mort, tout y est. Une épidémie de danse donc qui entraîne la mort.
Nous sommes à Strasbourg, partie du Saint Empire romain germanique. Le 14 juillet 1518, Frau Troffea, on ne connaît pas son prénom, sortit de chez elle et se mit à danser. On n’entendait pas de musique mais elle dansait, dansait à n’en plus finir. Parfois, d’épuisement, elle s’arrêtait pour dormir un peu puis elle se remettait à danser jusqu’au troisième jour, les pieds ensanglantés. Une foule nombreuses et toutes classes confondues assistait au « spectacle ». Elle allait entraîner dans une épidémie des centaines de personnes, une épidémie de transe collective pour reprendre le sous-titre du livre de John Waller qui raconte cette histoire.
Dans Les danseurs fous de Strasbourg / une épidémie de transe collective en 1518 (éditions La nuée bleue/Tchou) John Waller raconte et décrypte cet étrange phénomène de transe spontanée que Paracelse avait observé en son temps et que Bosch, Dürer et Bruegel fixèrent dans des visions cauchemardesques. Terrassés par la misère, les danseurs fous de Strasbourg exprimaient un désespoir qui connut, quelques années plus tard, une forme politique avec les grandes révoltes paysannes de 1525, aussi bien que religieuse avec la Réforme comme le montre l’image des deux pieds.
Un peu moins d’un an plus tôt, le 31 octobre 1517, Martin Luther avait placardé sur la porte de l’Eglise de la Toussaint à Wittenberg, ses 95 thèses s’en prenant notamment de manière virulente au commerce des indulgences par la papauté. Les signes précurseurs de ce qui allait culminer en 1525 dans la Guerre des paysans étaient déjà là notamment en Alsace. Cette histoire est celle du Bundschuh (le soulier à lacer des paysans qui servira d’emblème), ses prémisses remontent à 1493.
L’auteur, John Waller est un historien de la médecine, professeur associé d’histoire de la médecine à l’université du Michigan (États-Unis).
Il nous présente cette histoire comme celle d’un peuple qui perdit espoir. C’est toute l’originalité de sa démarche : montrer que l’on peut danser de désespoir. Avec ses deux pieds, l’un social, l’autre religieux.
Les événements de Strasbourg ne sont pas les seuls épisodes de manie dansée mais ils présentent l’avantage pour l’historien d’être la crise la mieux documentée. Ce qui frappe évidemment d’emblée c’est cette réaction purement corporelle à la crise de changement d’époque dans laquelle elle survient. Il régnait un sentiment de fin du monde. Comment le malheur peut-il venir du ciel comme ce météorite qui s’est abattu dans la région en 1492, année de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb ? Dieu en voulait-il aux hommes ? Et pourquoi ? Pourquoi avait-il permis la victoire des Turcs à Constantinople ? Et l’arrivée de la syphillis ? N’est-ce pas la faute à la folie des pécheurs ? Pour couronner le tout, naissent à Strasbourg des siamois. Dieu est-il devenu fou ? Impossible. Alors c’est qu’il réagit à la folie des hommes vautrés dans le péché. Sébastian Brant qui éditera en 1494 sa Nef des fous et qui sera témoin des événements interprète cette actualité de l’époque comme autant de présages. Ces folies ce sont les vices des hommes. Les moines et les religieuses assassinent et enterrent les bâtards nés de leur fornication. Nous sommes dans ce que Michelet, dans son livre, La sorcière, appelle « l’entr’acte des deux mondes, l’ancien mourant, l’autre ayant peine à commencer », un moment où les innovations technologiques vont plus vite que la capacité de les comprendre. Une mondialisation est à l’œuvre. La vision du cosmos se transforme. Alors que les récoltes sont difficiles, le blé de la spéculation est entassé dans les monastères.« La foi est tombée dans le caniveau », écrit Sebastian Brant. Toute une période de flux et de reflux se conclut selon John Waller ainsi :
« La cité, au bord de la crise de nerf était prête à craquer ».
Et quand ça craque, ça craque dans l’air du temps, qui est religieux.

Une population à court de boucs émissaires

« La crise qui devait culminer dans un nouveau Bundschuh et, peu après, causer l’épidémie de danse de saint Guy débuta par le terrible hiver de 1514, où les pousses gelèrent dans le sol. L’été suivant, la pluie tomba interminablement, semaine après semaine, et le fourrage pourrit dans les granges de la plaine. Incapables de nourrir leur précieux bétail, les familles sacrifièrent cochons, vaches et moutons. Dans plusieurs bourgs et villages d’Alsace, les paysans affamés tournèrent leur colère contre les juifs. À Mittelbergheim, leurs maisons furent mises à sac et incendiées. Des juifs furent emprisonnés, faussement accusés de profaner l’hostie. À Strasbourg, ordre fut donné d’arrêter les tsiganes et de contrôler strictement leurs déplacements. La population, désespérée, était à court de boucs émissaires.
L’attente de la prometteuse moisson de 1516 remonta le moral des paysans. Mais, lorsque l’été arriva, le soleil s’abattit sans merci sur les récoltes florissantes. Il ne tomba pas une goutte de pluie pendant des semaines. Le froment, l’orge et le seigle séchèrent sur pied. Toute la récolte de chou et de navet creva et commença à pourrir dans les champs. Dans les collines autour d’Obernai, le soleil brûla les vignes chargées de grappes. Le vin de l’année fut d’une qualité extraordinaire, mais la récolte désastreusement faible. Les autorités de Strasbourg commencèrent à s’inquiéter. Décision fut prise de soumettre tous les imprimés à la censure préalable des autorités et d’un théologien. Les idées séditieuses devaient disparaître ».
(John Waller : Les danseurs fous de Strasbourg page 63)
Le nouveau Bundschuh dont il est question est le troisième soulèvement paysan, celui de Rosheim et Haguenau. Il a eu lieu en 1517. Il avait été précédé par celui de 1513 en Brisgau, en Forêt noire. Le premier soulèvement, celui de Sélestat date de 1493.
Les fantômes des guerres récentes hantent la région. Alors que la famine règne, la spéculation sur les grains et le vin bat son plein dans les couvents et les monastères. A cette époque, les endettés risquaient l’excommunication. De quoi aiguiser la haine des paysans. On a bien essayé de faire intervenir Satan mais la population ne croyait pas qu’il pût à ce point rivaliser avec Dieu.
Examinant les rapports de Satan avec la Jacquerie, Michelet note, (c’est moi qui insère ce passage comme le précédent qui n’est pas dans le livre de John Waller)  :
« Sur le Rhin, la chose est plus claire. Là les princes étant évêques, haïs à double titre, virent dans Satan un adversaire personnel. Malgré leur répugnance pour subir le joug de l’Inquisition romaine, ils l’acceptèrent dans l’imminent danger de la grande éruption de sorcellerie qui éclata à la fin du quinzième siècle. Au seizième, le mouvement change de forme et devient la Guerre des paysans ».
(Jules Michelet La sorcière GF Flammarion, note 5 page 298)h5>
Si l’on se convainc que l’accumulation de catastrophes, arrivée de la syphilis, découverte de la suette anglaise , retour de la lèpre, variole et peste, tempête, sécheresse, fantômes et naissances étranges sont le signe de la colère de Dieu l’affaire se complique quand elle s’accompagne en même temps d’une crise de confiance énorme dans les intercesseurs que sont sensés former le clergé.
Revenons à Frau Troffea. Elle dansa plusieurs jours d’affilée apparemment insensible aux meurtrissures de ses pieds. Les femmes passaient pour particulièrement sujettes à avoir le diable au corps. Mais, ce qui dominait dans les interprétations, affirme J. Waller n’était cependant pas la possession par le Diable mais l’avertissement de Dieu par le châtiment de l’un de ses saints : Saint Guy. « La foule s’accorda bientôt à considérer que le mal venait du Ciel plutôt que de l’Enfer ». C’est pourquoi, après six jours de marathon dansé, sur décision des autorités de la Ville de Strasbourg, on conduisit Frau Troffea à une chapelle dédiée à Saint Guy située à proximité de Saverne, dans les Vosges à l’ouest de Strasbourg. Rien y fit. On ne sait ce qu’il advint d’elle. On n’en entendit plus parler
«  Près d’un demi-millénaire après les événements, rien ne permet de dire avec certitude ce qui poussa Frau Troffea à danser, sauter, virevolter avec une telle frénésie. Il est probable, toutefois que son comportement démentiel est à mettre en relation avec la condition pitoyable de la population de Strasbourg après trois ans de famine, des épidémies à répétition et des décennies de délaissement spirituel ».
Restent les hypothèses. La première envisagée est celle d’une révolte contre la tyrannie conjugale, qui est la conviction de Paracelse qui sera à Strasbourg quelques années après les événements. John Waller la qualifie de misogyne. Elle renvoie à une réalité qui est celle de la condition faite aux femmes. Le divorce n’était possible que dans la mort. Elles pouvaient en effet demander à être inhumées séparément de leurs maris.
« Une femme du nom de Troffea manifesta la première les symptômes et l’humeur étrange de cette maladie. Comme son mari lui avait commandé quelque chose qui ne lui plaisait pas, pâle de colère, elle fit comme si elle était malade et elle imagina une maladie utile en l’occasion : elle se mit à danser et elle affirma qu’elle ne pouvait s’arrêter. Car rien n’irrite plus un homme qu’une femme qui danse. Et pour que l’affaire parût suffisamment sérieuse et pour confirmer l’apparence de la maladie, elle se mit à sauter, à faire des bonds, chantant, fredonnant, s’effondrant par terre, la danse finie, tremblant un moment puis s’endormant: ce qui déplut au mari et l’inquiéta fortement. Sans rien dire et prétextant cette maladie, elle berna son mari. Or d’autres femmes se comportèrent de la même manière, l’une instruisit l’autre, et tout le monde finit par considérer que la maladie était un châtiment du Ciel. A partir des symptômes du mal on se mit à chercher une cause à la maladie afin de s’en débarrasser. On crut d’abord que c’était Magor, un esprit païen, qui était la cause de cette maladie. Peu de temps après, saint Guy pris sa place et on en fit une idole. Et c’est ainsi que la maladie reçut le nom de la danse de saint Guy. Par la suite cette croyance se propagea et la maladie finit par recevoir droit de cité… ».
(Paracelse, cité par Claire Biquard (E.H.E.S.S.) : Le mal de Saint Vit (ou Saint Guy) Bulletin du Centre d’Etude et d’Histoire de la médecine de Toulouse.)
Félix Platter rapporte des cas survenu à Bâle quelques années plus tard. Il y avait parmi eux celui d’un prêtre.
Le cheminement des questions fait partie de l’intérêt du livre de John Waller. Comment expliquer la capacité à supporter pendant des jours de telles souffrances ? Aucune drogue connue ne le permettait. « A cette question, il n’est qu’une réponse plausible : les danseurs se trouvaient dans un état de transe profonde ». Cela correspond à ce que l’on sait d’autres épisodes de manie dansante.
« Nous savons maintenant que Frau Troffa, en état de choc agit sous l’effet d’un état de conscience altéré. Reste à expliquer pourquoi cette fuite hystérique hors de la réalité prit la forme d’un danse ».
La raison selon Waller est à chercher «  les pratiques et croyances des populations du Rhin supérieur à la fin du Moyen-Âge ». Tous les prétextes à danser étaient bon à prendre et pas seulement dans les périodes de Carnaval au grand dam du Clergé. Le Carnaval était précisément un renversement des interdits. Par ailleurs « au XIVème siècle, la danse fut la réaction spontanée à l’arrivée de la Peste noire »
« Il se pourrait que Frau Troffea, quand le délire eut vaincu des inhibitions ai cherché à retrouver dans la danse l’insouciance de l’extase ».
Une tentative d’échapper au désespoir, donc. Mais il n’y avait pas de plaisir dans la danse car elle était accompagnée de visions démoniaques, de souffrance.
Dans la région et à l’époque on ne croyait pas seulement au châtiment divin, on croyait également à celui des saints, ce qui fera bondir Paracelse. Deux saints sont évoqué lors des manies dansées : saint Jean et saint Guy. Bruegel titre l’un de ses tableaux : les Danseurs de la Saint Jean à Moelenbeek.
Saint_John’s_Dancers_in_Molenbeeck’_(1592)_by_Pieter_Brueghel_II
A Strasbourg, on a immédiatement invoqué Saint Guy dont on pratiquait le culte dans le région. En atteste la présence de la chapelle qui lui est dédiée près de Saverne. Saint Guy fait partie des saints invoqués en cas de maladie. Un seul épisode de sa vie peut être rapproché de la danse. Il est intéressant de noter qu’aujourd’hui encore cet épisode est occulté.
Je m’éloigne donc un peu du livre pour un passage par la Légende dorée de Voragine, ce bréviaire des atrocités.
Saint Guy ou Saint Vit. Il s’agit de Saint Vitus «  ainsi nommé de vie. […] Ou bien Vitus vient de Vertu », écrit Voragine.  Il nous vient de Sicile. Vitus est un enfant battu par son père parce qu’il méprisait les idoles et ne voulait pas les adorer. Pour le guérir de cela, voici ce qu’il fit :
« Alors le père ramena son enfant chez soi, et s’efforça de changer son cœur par la musique, par des jeux avec des jeunes filles et par toutes sortes de plaisir. Or, comme il l’avait enfermé dans une chambre, il en sortit un parfum d’une odeur admirable qui embauma son père et toute sa famille. Alors le père, regardant par la porte, vit sept anges debout autour de l’enfant : Les dieux, dit-il, sont venus dans ma maison », aussitôt il fut frappé de cécité ».
Légende dorée vol I GF page 395).
Les offrandes à Jupiter ne servent à rien pour guérir de l’aveuglement par le trou de la serrure. C’est la foi de son fils qui lui aurait permis de recouvrer la vue. Vitus poursuit une vie de martyr et de guérisons.
Retour au livre. L’épisode n’est pas évoqué dans le livre de John Waller pour qui le mystère du rapport de Saint Guy à la danse reste entier. Tout au plus évoque-t-il une épidémie de danse à Erfurt ayant atteint des enfants et s’étant déroulé précisément le jour de la Saint Guy.
Frau Trofffea avait déclenché une épidémie reflétant « le degré de désespoir qui règnait dans la ville en 1518 » alors même que : « L’édifice mental bâti par l’angoisse religieuse durant les années précédentes venait d’exploser, dévoilant un monstrueux spectacle ».
« C’est en grande partie parce que ses concitoyens se sentaient livrés sans recours à la colère divine que la danse de Frau Troffea tourna à l’épidémie. Ceux vers qui les masses désespérées auraient dû se tourner étaient justement, à cause de leurs péchés, la cause principale de la haine du saint. La colère de saint Guy ne se laisserait pas facilement apaiser.
Ainsi l’épidémie s’étendit-elle parce que la population s’y attendait. Chaque nouvelle victime augmentait sa puissance de suggestion. À chaque fois que, dans une rue ou sur une place, quelqu’un se mettait à danser, les spectateurs se persuadaient davantage que saint Guy rôdait parmi eux à la recherche des pécheurs. Qui aurait pu prétendre que son âme était exempte de toute faute? On aurait dit que saint Guy ne serait pas apaisé tant que toute la ville n’aurait pas succombé à la manie dansante. Les autorités s’avisèrent finalement que le simple fait de voir une autre personne danser était susceptible de précipiter le spectateur dans la folie. Un témoin rapporta comment «le mal s’en prenait à ceux qui n’avaient rien fait d’autre que de regarder» un danseur «trop et trop souvent ». Quand bien même ces observateurs rationalisaient le phénomène en termes religieux, ils reconnaissaient le caractère puissamment contagieux de l’épidémie. Ils avaient raison. La contamination par la manie dansante n’était pas causée par les humeurs fétides, ni par la vermine, ni par les eaux sales, mais par les forces non moins puissantes de la vue et de la suggestion. »
(John Waller O.c. page 103)
Voilà un désordre qui n’arrangeait pas les affaires des riches marchands qui dominaient la ville de Strasbourg qui avaient besoin de calme et d’ordre. Et c’est une autre dimension fort intéressante que développe le livre : le contexte est en effet à la distance de l’autorité de la ville d’avec l’évêque alors que s’installe le pouvoir médical. Ceux-ci traitent la danse de manière pharmacologique : « ils virent dans la danse, indissociablement, la maladie et son traitement » comme en témoigne par ailleurs Ambroise Paré :
« Or comme les Méridionaux sont exempts d’une infinité de maladies pléthoriques qui viennent d’abondance de sang, ausquelles sont sujets les Septentrionaux comme fièvres, fluxions, tumeurs, folie avec risée qui les incite à dancer et sauter durant l’accez, qu’ils appellent mal S. Vitus, et le guarissent par musique.
Ambroise Paré, Oeuvres complètes, éd. Malgaigne, I, p.52.
(Cité par Claire Biquard (E.H.E.S.S.) : Le mal de Saint Vit (ou de Saint Guy)
Excluant le clergé de sa décision, le Conseil de Strasbourg et les médecins allaient prendre le risque d’une thérapie par la danse pour guérir de la manie de la danse en prévoyant un lieu à cet effet et allant jusqu’à embaucher des dizaines de musiciens professionnels, d’assurer des rafraîchissements et de quoi se sustenter aux danseurs qui dix jours après la première danse de Frau Troffea étaient déjà une cinquantaine. De robustes danseurs furent engagés pour soutenir leurs efforts.
Mais ces mesures eurent un effet contraire et ne firent que renforcer l’épidémie. La mort des danseurs signait l’échec de cette thérapie qui n’avait fait qu’aggraver la maladie. La danse appelait la danse. Le conseil fait volte face. Place au pèlerinage. Direction Saverne puis la Grotte de grès et la Chapelle Saint Vit (Sankt Veit à l’époque) dans la forêt du Griffon.
Grotte Saint Vit en juin 2016

Grotte Saint Vit en juin 2016

Arrivés devant la chapelle on remettait à chacun des envoûtés des chaussures rouges, bénies bien sûr. On se perd en conjectures sur le pourquoi de ces souliers et le pourquoi de ce rouge par ailleurs très cher à obtenir.
Et on pense ici au conte d’Andersen, Les souliers rouges qui font danser jusqu’à la mort même après que le bourreau eut coupé les pieds qui les portaient. John Waller rappelle aussi que dans une version non expurgée de Blanche neige  la vilaine reine est condamnée à danser avec des souliers chauffés à blanc jusqu’à ce que mort s’ensuive
Beaucoup furent guéris, probablement, explique l’auteur parce se sentant abandonnés depuis longtemps on avait enfin  nouveau prit soin d’eux. Il s’agirait donc dans un langage du corps, d’un appel de détresse, un appel du corps pour un soin de l’âme.
« La disparition de la danse de Saint Guy est facile à comprendre. Les maladies qui dépendent du pouvoir de la suggestion ne peuvent pas survivre aux croyances qui les sous-tendent. Privée de l’atmosphère de surnaturel sur laquelle elle faisait fond, la chorémanie ne pouvait que s’étioler. Il ne saurait cependant question de comprendre comment elle a disparu sans nous pencher d’abord sur les raisons du déclin de la riche théologie de Moyen Âge et du début de la Renaissance ».
Ce seront les mouvements de la Réforme et de la Contre-réforme.
Pour finir l’auteur consacre un dernier chapitre plus général aux phénomènes de transes et aux troubles de conversion c’est à dire la transformation de l’anxiété en troubles physiques, transformation fortement conditionnée par les croyances, la culture de chaque époque.

Petit Jean le joueur de fifre de Niklashausen

Puisqu’il était question de signes précurseurs de la Guerre des paysans, un autre exemple vient à l’esprit qui concerne également la danse. Nous quittons le livre de John Waller.
Hans Böheim dit petit Jean, le joueur de fifre de Nicklashausen

Hans Böheim dit petit Jean, le joueur de fifre de Niklashausen

Dans le tout premier chapitre de son Histoire de la Grande  guerre des paysans, jamais traduit en France, Wilhelm Zimmermann raconte comme signe avant-coureur l’histoire de Hans Böheim, un pâtre de Niklashausen en Franconie survenue en 1476.
« C’était un jeune garçon, Hans Böheim, communément appelé Petit Jean le joueur de tambourin ou petit Jean le joueur de fifre parce qu’il se rendait de temps en temps dans la vallée de la Tauber dans des kermesses ou à des mariages pour accompagner les danses de son petit tambourin et de son fifre. Peu d’années auparavant, dans ces régions, un moine pieds nus, Capistran, venu de l’étranger, avait tenu des sermons de pénitence enflammés et avait tenté de réformer les mœurs, brûlant les jeux de cartes ou de tabliers. Une même ardeur à prêcher la pénitence s’empara du jeune pâtre. Ce qu’il avait fait et vécu jusque là lui parut à lui aussi coupable, il sombra dans des rêveries dans lesquelles lui apparaissait la Vierge Marie. Cela le prit à la mi-carême, devant de nombreuses personnes, il se mit à brûler son tambourin et son fifre, il se mit sur le champ à prêcher et et à annoncer un nouveau royaume de Dieu. Il disait que la Vierge Marie lui était apparue et lui avait ordonné de brûler son instrument de musique et de servir le peuple par ses prêches de la même manière qu’il l’avait servi pour la danse et les plaisirs coupables. Chacun devait s’abstenir de pécher, c’était ce que voulait la Vierge Marie, et renoncer aux bijoux, colliers, rubans d’argent et de soie, aux souliers pointus et toutes les parures de mode frivoles et se rendre en pèlerinage à Niklashausen. Il sera pardonné à toux ceux qui s’y rendraient pour y honorer la Sainte Vierge ».
Wilhelm Zimmermann : Der grosse deutsche Bauernkrieg (Traduction B.U.)
Après avoir brûlé ses instruments de musique, il se mit à prêcher rassemblant de plus en plus de monde à qui il dit que le pape et l’empereur étaient des vauriens, que les hommes étaient égaux, il annonçait la venue du royaume de Dieu sur terre, il réclamait l’abolition de tout cens, redevance, corvée et le libre usage des eaux, des forêts et des prés. Un jour il a demandé aux milliers de pèlerins venus l’écouter de venir le samedi suivant, cette fois sans femme et enfants et munis d’armes. Mais les espions de l’évêque de Würzburg avaient fait leur travail, il sera arrêté, condamné puis brûlé.
Si j’ai utilisé le récit de Zimmermann, c’est parce qu’il décrit une dimension qui sera occultée dans les récits contemporains où l’on ne garde que les surnoms musicaux, les pèlerinages et les revendications en effaçant la conversion décrite dans le passage de la danse à l’ascèse juste après ou pendant la mi-carême (Carnaval ?). Friedrich Engels s’y arrête en reprenant le récit de Zimmermann pour l’interpréter comme utopie égalitaire d’ascèse. L’abstinence comme étape de transition vers la la mise en mouvement d’une énergie révolutionnaire ? Cela ne me convainc guère sans nier cependant que cette question ait pu jouer un rôle. Martin Luther n’a-t-il pas été accusé par Thomas Münzer de « chair sans esprit menant douce vie à Wittenberg » ? Engels a cependant raison de considérer que la religion n’était pas seulement l’opium du peuple mais aussi le moyen de s’en libérer. Dieu n’était pas encore mort.
On peut se demander si Frau Troffea et notre Petit Jean joueur de fifre ne représentent pas les deux faces d’une même alerte absorbée par le déclenchement de la Guerre des paysans.
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Joseph Kaspar Sattler et les danses macabres

Le dessinateur et graveur allemand Joseph Kaspar Sattler « artiste sans tableau » est doublement à l’honneur d’abord par la réédition commentée littérairement de sa « Danse macabre moderne » accompagnée d’une étude sur la démarche créatrice de l’auteur et, d’autre part par sa présence dans l’exposition « Dernière danse / L’imaginaire macabre dans les arts graphiques », à la Galerie Heitz du Palais Rohan à Strasbourg pour laquelle un dessin de Sattler sert d’affiche. Une visite de l’exposition permet de mieux situer l’oeuvre de Sattler parmi les maîtres de l’histoire de la gravure dans laquelle l’espace rhénan a joué un rôle particulier lié à l’histoire de l’imprimerie. On y trouve Hans Holbein, Albrecht Dürer, Heinrich Aldegrever, Hans Sebald Beham jusqu’aux grands noms associés aux arts graphiques des XIXe et XXe siècles : Alfred Rethel, Alfred Kubin, George Grosz, Otto Dix, et, plus près de nous, Tomi Ungerer  qui cite Sattler parmi ses maîtres et dont on peut voir les dessins de Rigor Mortis au Musée Tomi Ungerer. J’ajouterai à la liste de nom non exhaustive, parce que j’aime beaucoup et qu’on oublie toujours de la citer,  Käthe Kollwitz que j’évoquerai plus bas.
Sattler Deux fois
Parlons d’abord du livre qui reprend les seize dessins de la Danse macabre moderne, créés à Strasbourg et édités à Berlin en 1912. Un exemplaire de cette édition d’héliogravures en couleurs a été numérisée par l’Université de Düsseldorf. En voici la page de couverture :

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C’est cette édition de 16 planches sans texte avec uniquement le titre de chaque image en allemand et en français que Vincent Wackenheim reprend  dans son livre Joseph Kaspar Sattler ou la tentation de l’os / 16 pièces faciles pour illustrer une « Danse macabre moderne » suivi de Un esprit agité. Il commente littérairement dans la première partie du livre, chacun des 16 dessins. Un extrait pour la première planche : Piqûre de vers, image que nous connaissons déjà
«(…) Joseph Kaspar Sattler prend soin d’ouvrir cette Danse macabre moderne par cette première planche, un portrait en creux de l’artiste, attaqué au cœur. Dérision : voici que l’artiste se moque de son propre travail, comme un écrivain d’entrée de jeu ridiculiserait ses personnages. Planche emblématique, porte-étendard, la seule qui présente un squelette complet, dont il ne manque pas une rotule, ni le moindre métacarpe. Un squelette en pleine santé, l’œil clair et la truffe humide, qui fait plaisir à voir. Un beau spécimen.
La lettrine forme un A majuscule, comme un compas ouvert. Sattler, artiste du livre, ne cache pas ses amours, celles des alphabets, des polices de caractères, des lettres ornées.
Sigillographie est le mot que l’on recherchait. Du latin sigillum, diminutif de signum, qui veut dire signe. On se souvient des deux frères, l’un myope et fumeur, l’autre pas. On se souvient des moutons, l’un les voyait, l’autre pas ».
William Blades, typographe britannique, a permis en 1893 une traduction en français de son ouvrage intitulé Les livres et leurs ennemis, parmi eux le feu, l’eau, le gaz et la chaleur, la poussière et la négligence, l’ignorance, le ver des livres (nous y voilà), la vermine, (la Blatte noire, le « Croton Bug »), enfin, pour faire bon poids, les relieurs et les collectionneurs. Il n’avait pas songé à l’os, qui appose sa signature authentique, sa marque, le trou de ver irréversible, comme trace d’une petite vérole qui défigure, et qu’on aura beau vouloir cacher de quelque fard, sans succès.»
Vincent Wackenheim
Ce squelette qui arpente sur ses échasses un chemin de livres ouverts stimule l’imagination et évoque le rapport du livre avec la mort, aussi bien par le fait que le livre comme tout objet contient du travail mort qu’en étant aussi ce qui permet le dialogue avec les morts, celle des auteurs notamment mais pas seulement. Ces taches d’encre sont peut-être aussi celle de l’imprimerie qui a fait disparaître le livre ancien et aussi les gravures et lettrines chères à Sattler, les deux béquilles encreuses ne sont-elles pas précisément enfoncées dans deux lettrines ? Pouvons-nous aller jusqu’à l’ évocation de perforations qui rappellent les cartes perforées ancêtres de l’informatique ?
Je ne détaillerai pas les 16 pièces de cette Danse macabre moderne éditée en porte-folio. Le qualificatif de moderne dit lui-même que ce travail s’appuie en la transformant sur une tradition. Non issue de la tradition cependant celle qui traite de la face cachée de la technique en temps de paix, l’accident. On relève aussi une thématique absente, celle de la jeune fille/femme et la mort.
On s’arrête sur cet étrange Pont dangereux, en allemand simplement appelé Eisenbahnbrücke = Pont de chemin de fer comme s’il allait de soi qu’un pont de chemin de fer est dangereux. C’est comme si la cage thoracique d’un squelette couché figurait la fragilité du pont à moins que comme le poème d’Ersnt Stadler le Passage de nuit sur le pont du Rhin à Cologne,qui est postérieur, il ne préfigure le voyage vers la mort dans les tranchées. (Voir ici). Dans cette veine, un autre dessin de Sattler qui ne figure pas dans la « Danse macabre moderne » mais que l’on trouve dans l’exposition Dernière Danse évoque l’accident de la vitesse et peut être mis en relation avec des gravures d’autres dessinateurs mettant en rapport la mort et le chemin de fer soit dans ses formes suicidaires ou dans les trains de la mort déjà présents dès la Première guerre mondiale.
Eisenbahnbrücke
Les danses macabres, chez Sattler on en trouve jusque dans les lettrines qu’il créée. Baudelaire qui souhaitait que Sattler illustre un de ses livres évoquait « Le branle universel de la danse macabre ».
La deuxième partie du livre est consacré à cet « esprit agité » qu’était Joseph Sattler. En résumé car on y trouve moults détails, voici ce qui pourrait figurer comme une notice biographique :
« Pour qui aime les situations simples, le cas Sattler, né en 1867, dessinateur, illustrateur de livres, créateur d’ex-libris et de menus, graveur à la fin de sa vie, pourra ébranler quelques idées reçues. Une fois sa formation achevée à Munich, il s’installe à Strasbourg en 1891[l’Alsace était alors allemande], part à Berlin en 1895, entretient des liens féconds des deux côtés des Vosges, revient en Alsace en 1904, participe au premier conflit mondial sur le front de l’Ouest, pour retrouver Munich en 1918, et y mourir en 1931. Destin pris par les mouvements du temps, Sattler, un allemand en Alsace, vit l’aventure européenne telle que nous pouvons la rêver dans cette fin de siècle, loin des clivages nationalistes, avant que ne s’embrasent les relations entre la France et L’Allemagne, jusqu’à l’état de guerre. »
Vincent Wackenheim : Joseph Kaspar Sattler ou la tentation de l’os / 16 pièces faciles pour illustrer une « Danse macabre moderne »
Je ne sais trop de quel rêve d’Europe il peut être question en Alsace entre l’annexion après la guerre de 1870/71 et les années d’épuration / dé-germanisation en 1918/19 qui a fait que Sattler est retourné à Munich. Il appartient à un groupe d’artistes, le « cercle de Saint-Léonard » à la position délicate, suspecte aux Allemands et en France où s’étaient réfugiés bon nombre d’artistes alsaciens. Ce groupe n’est pas dépourvu d’ambiguïtés, il contient des admirateurs y compris allemands de Maurice Barrès. Sattler est un artiste du« >Jugendstil. Parmi les oeuvres remarquables qui figurent en bonne place dans l’exposition Dernière Danse citons cette évocation de La Frontière, lieu spectral, qui date de 1915 :

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Avant la Danse macabre moderne, Sattler a publié d’autres séries de planches par exemple les Images du temps de la guerre des paysans qui ont un côté bande dessinée et qui retiendront l’attention d’Alfred Jarry et les Anabaptistes, ainsi que des illustration pour l’Histoire de la civilisation des villes rhénanes ou pour La chanson des Niebelungs.

L’exposition Dernière danse

L’exposition Dernière danse permet de situer Joseph Sattler dans la tradition et la contemporanéité des danses macabres, chaque époque en ayant fournit sa vision.
Les premières danses macabres d’origine des 15ème et 16ème siècle se caractérisent par la présence conjointe, dans la danse, de la mort et du vif. Dans danse macabre, il y a danse, qui suppose musique, le squelette étant souvent le musicien qu’il joue du fifre avec un tibia ou du tambour avec des fémurs. Là la mort côtoie les vivants, elle est au milieu d’eux. Parfois les squelettes se retrouvent seuls dans la danse. Cette dimension disparaît. Plus tard, la mort sera comme extérieure, embusquée,  attendant les vivants au tournant. N’est plus que figurée par des squelettes la présence de la mort comme futur des vivants. Et  bien sûr sur les champs de bataille, dans les guerres. A cet égard, le 20ème siècle a été particulièrement mortifère. Ce dont témoigneront George Grosz, Otto Dix, Masereel, John Heartfield et les spectres du fascisme.
A l’origine les danses macabres étaient des memento mori, (souviens-toi que tu vas mourir.) Elles rappelaient aux vivants leur condition de mortels ou tentaient de conjurer les peurs. Mais la vie et la mort sont-ils aussi extérieurs l’un à l’autre qu’on pourrait le supposer ? Non bien sûr. Albrecht Dürer associe le Diable au Chevalier et à la mort. Celle-ci figure présente sur le chemin parmi d’autres choses et comme devenir. A ce propos, Frank Müller écrit dans le catalogue de l’exposition :
« La Mort comme le diable ont l’air de s’adresser au cavalier qui, imperturbable, poursuit son chemin vers la lumière, mais aussi vers la tête de mort. Allégorie du chevalier chrétien, comme cela a été souvent proposé ou du créateur cheminant vers l’inconnu, vers la connaissance et rejoignant par conséquent la Melencolia ?»
Frank Muller Le macabre dans les arts graphiques du domaine germanique (XVè siècle-XVIIè siècle. Catalogue Dernière danse.Editions des musées de Strasbourg.
La conscience de notre devenir mortel permet de prendre soin de la vie et de repousser l’inévitable en se ménageant ainsi un avenir.
A côté de la mort fléau, parfois la mort est amie, bienvenue.
Et puis il y a Eros et Thanatos.  LA jeune fille/ femme et LE mort, devrait-on dire. La dimension érotique comme le Cunnilingus macabre de Steinlen est inspirée par le fait qu’en allemand le mot est masculin : DER Tod.
Et je voudrais terminer par un dessin de Käthe Kollwitz de 1910 qui évoque notre macabre et barbare actualité,  Femme et mort (sans article) avec l’enfant qui s’agrippe aux seins de ce que l’on imagine être sa mère. Femme qui peut aussi bien être un homme.

Kaethe_Kollwitz_Tod_und_Frau

Le livre :
Vincent Wakenheim : Joseph Kaspar Sattler ou la tentation de l’os / 16 pièces faciles pour illustrer une Danse macabre moderne suivi de Un esprit agité
L’Atelier contemporain / François-Marie Deyrolle éditeur ( 2016). 208 pages. Prix : 30 €
On peut en lire des extraits sur le site de l’éditeur :
Les expositions
DERNIÈRE DANSE / L’imaginaire macabre dans les arts graphiques
Galerie HEITZ – Palais ROHAN à Strasbourg – 21 MAI / 29 AOÛT 2016
En Contrepoint« Rigor Mortis et autres danses macabres » au Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’Illustration à Strasbourg. Jusqu’à octobre 2016
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#(Re)Lecture de MarxEngels (5) : Arbeitgeber (donneur de travail) / Arbeitnehmer (receveur de travail)

« Es konnte mir nicht in den Sinn kommen, in das « Kapital » den landläufigen Jargon einzuführen, in welchem deutsche Ökonomen sich auszudrücken pflegen, jenes Kauderwelsch, worin z.B. derjenige, der sich für bare Zahlung von andern ihre Arbeit geben läßt, der Arbeitgeber heißt, und Arbeitnehmer derjenige, dessen Arbeit ihm für Lohn abgenommen wird. Auch im Französischen wird travail im gewöhnlichen Leben im Sinn von « Beschäftigung » gebraucht. Mit Recht aber würden die Franzosen den Ökonomen für verrückt halten, der den Kapitalisten donneur de travail, und den Arbeiter receveur de travail nennen wollte. »
Friedrich Engels : Vorwort zur dritten Ausgabe des Kapitals von Karl Marx
« L’idée ne pouvait même pas me venir à l’esprit d’introduire dans Le Capital le jargon courant dans lequel des économistes allemands ont coutume de s’exprimer, ce baragouin [charabia] dans lequel, pour en donner un exemple, celui qui se fait donner le travail des autres pour de l’argent comptant est appelé: Arbeitgeber (donneur de travail), et celui dont le travail est reçu en échange d’un salaire: Arbeitnehmer (receveur de travail). En français aussi, le mot travail a, dans la vie de tous les jours, le sens d’ « occupation », mais c’est avec raison que les Français pourraient traiter de fou, l’économiste qui appellerait le capitaliste, donneur de travail, et l’ouvrier, receveur de travail. »
Friedrich Engels. Londres, le 7 novembre 1883   : Préface à la troisième édition du « Capital » de Marx. (Éditions sociales).
« …c’est avec raison que les Français pourraient traiter de fou, l’économiste qui appellerait le capitaliste, donneur de travail, et l’ouvrier, receveur de travail », écrivait Friedrich Engels en 1883 en préfaçant Le Capital, après la mort de Marx.  130 ans après, faut croire que les fous ont essaimé en France. Le complice et mécène de Marx était sans doute loin d’imaginer que des responsables « socialistes » voudront faire avaler aux Français, déguisée en modernité, cette variante du « donneur de travail » qu’est la phrase répétée partout : «  ce sont les entreprises qui créent des emplois ». Et qu’il faut donc les aimer comme d’autres aiment le music-hall. Ah bon ? Les entreprises créent des emplois ! Étrangement, quand les emplois sont détruits, pourquoi ne dit-on pas que les entreprises détruisent des emplois ? Dans ce dernier cas, on invoque la conjoncture ou le progrès technique. Curieuse logique. Issue en fait du renversement déjà repéré par Engels et qui a poussé Denis Guenoun à réagir en rappelant qu’il n’y a pas de création de possibilité de travail sans désir social. Il écrit :
« Dans le groupe humain constitué par ce qu’on appelle entreprise, il me paraît faux que ce soit le capital qui soit créatif. La créativité sociale appartient, à mes yeux, foncièrement, aux inventeurs et aux travailleurs – et je répète qu’il n’est pas exclu qu’un capitaliste soit aussi créatif, mais ce n’est pas en tant que propriétaire du capital –, de même que le désir social est logé dans les profondeurs de la vie collective, de la vie des vivants et de leur histoire. Il se trouve que, dans le moment historique que nous traversons, le « rapport de forces » (politique, idéologique) entre possesseurs et inventeurs (ou travailleurs) est très défavorable à ces derniers. C’est pourquoi l’idéologie la plus courante peut affirmer, sans être le plus souvent démentie, que ce sont les « entreprises » – et donc, par sous-entendu, les entrepreneurs, et donc le plus souvent les détenteurs de la propriété du capital – qui seraient les créateurs d’emplois. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, il me paraît nécessaire de faire apparaître ce renversement de la pratique (concrète, effective) et de la vie des vivants ». (A lire en entier sur le blog de Denis Guenoun)
Engels fait dans le même texte cité une distinction entre travail et emploi, Beschäftigung traduit par Joseph Roy en occupation. Certes, il peut y avoir Beschäftigung pendant le temps de loisir ce qui peut se traduire par occupation mais, en droit social allemand, le  mot Beschäftigun désigne un travail non autonome soumis à la volonté d’autrui, un emploi donc.
Le travail lui est un processus créateur, ce par quoi l’homme s’individue, le contraire de ce qui aliène. Il existé avant son appropriation par le capitalisme. On peut même dire que le capitalisme est la forme sociale d’organisation qui ne cesse de détruire le travail, en le parcellisant, en le prolétarisant comme nous l’avons déjà vu. Son découpage en formes abstraites permet son automatisation, qui se  généralise et touche toutes les formes de travail qu’on le dise « manuel » ou « intellectuel » (il est en fait toujours les deux).  Si au départ, l’ouvrier avait la maîtrise de ses outils, le capitalisme « appauvrit l’ouvrier jusqu’à en faire une machine » avant de le remplacer directement par un robot.
« L’emploi qui s’est développé depuis deux siècles à travers le salariat a progressivement mais irrésistiblement détruit le travail. Le travail n’est pas du tout l’emploi. L’emploi est ce qui est sanctionné par un salaire tel que, depuis Ford, Roosevelt et Keynes notamment, il permet de redistribuer du pouvoir d’achat. Le travail c’est ce par quoi on cultive un savoir, quel qu’il soit, en accomplissant quelque chose. Picasso fait de la peinture, par exemple. Moi, mon jardin. Cela m’apporte quelque chose. Je ne fais pas mon jardin simplement pour avoir des carottes – je cultive par là un savoir du vivant végétal, que je peux partager avec des jardiniers comme avec des botanistes, etc. Si j’écris des livres, si je participe au site Wikipedia, ou si je développe un logiciel libre, ce n’est pas d’abord pour obtenir un salaire : c’est pour m’enrichir en un sens beaucoup plus riche que le célèbre « Enrichissez-vous », et peut être aussi pour gagner ou économiser un peu d’argent à cette occasion mais surtout me construire et m’épanouir dans la vie, et comme être vivant, et plus précisément comme cette forme technique de vie dont Georges Canguilhem montre qu’elle ne peut pas vivre sans savoirs, que je ne peux développer qu’en accord avec mes désirs et mes convictions…. . »
Bernard Stiegler (entretien avec Ariel Kyriou) : L’emploi est mort, vive le travail. Editions Mille.et.une.Nuits
NB A propos du travail vivant et du travail mort chez Marx, je rappelle l’échange entre Oskar Negrt et Alexander Kluge dans notre dernier post
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#(Re)Lecture de MarxEngels (4) : « Nouvelles de l’Antiquité idéologique » (Alexander Kluge)

Un petit livre fort élégant paru en 2014 aux Éditions Théâtre Typographique  propose sous le titre Idéologies : des nouvelles de l’Antiquité, 128 pages d’entretiens, d’images, d’histoires et de «cartons», comme dans le cinéma muet, extraits du film de l’écrivain-réalisateur Alexander Kluge Nachrichten aus der ideologischen Antike (littéralement : Nouvelles de l’Antiquité idéologique, 570 minutes, paru en 2008 chez Suhrkamp). Il est édité et traduit par Bénédicte Vilgrain.
Extrait du début du film d’Alexander Kluge avec les notes d’Eisenstein pour un film sur Le Capital de Karl Marx:
Petit rappel : la crise des subprimes s’est déclenchée au deuxième semestre 2006 avec le krach des prêts immobiliers à risque aux États-Unis, les subprimes. Révélée en février 2007, elle s’est transformée en crise ouverte en juillet 2007.(Cf Wikipedia)
En 2008, nous ne sommes pas loin de l’anniversaire de la crise de 1929, paraît chez Suhrkamp, d’Alexander Kluge, un coffret de trois DVD, intitulé Nouvelles de l’Antiquité idéologique/ Marx – Eisenstein – Le capital. Le livre de Bénédicte Vilgrain en donne un résumé détaillé accompagné de récits de Kluge, d’ écrits de Marx, ainsi que des contes, des extraits d’interviews avec Peter Sloterdijk, Dietmar Dath, Oskar Negt, d’images tirées du film, la traduction du livret d’accompagnement, le tout permettant de se faire une idée de ces neuf heures de cinéma complétées par des fichiers de textes à lire. Je ne rendrai compte ici que de ce qui est accessible en français. Les images, elles sont extraites du film original.
Le film s’ouvre d’emblée un peu sur une sorte de recherche de type archéologique au sens où des fouilles dans les archives ont permis de dénicher le projet d’Eisenstein de filmer Le Capital d’après le scénario écrit par Karl Marx. D’autre part, tout se passe comme si la distance entre ce projet et le début du 21ème siècle permettait de traiter les notes d’Eisenstein comme des traces d’un passé suffisamment lointain et les textes de Marx de la même manière que nous traitons les textes antiques. En ce sens, ils représentent des Nouvelles de l’Antiquité idéologique. Marx aussi utilisait fréquemment la référence à l’Antiquité dans la même optique de créer une extériorité, une distanciation. Comme le dit le romancier Dietmar Dath :
Dietmar Dath : « […] Et je crois que chez Marx la référence à l’Antiquité sert surtout, si l’on veut, à empêcher la pétrification en idéologie du Hegel qu’il estime, disons son hégélianisme de gauche. Pour le dire autrement, Marx cultive l’Antiquité pour se soustraire à la formation d’un dépôt.
Alexander Kluge : …prendre appui au-dehors de l’événement immédiat ?
Dietmar Dath : Exactement ! Depuis un point qu’il nomme passé, ou l’Antiquité mais bien entendu c’est de l’avenir qu’il s’agit.
Marx Engels Lénine Ovide

Image extraite du film  : Marx Engels Lénine Ovide

Nous sommes invités à lire Marx comme Homère. Ou encore comme le suggère un autre entretien, avec le philosophe Peter Sloterdijk cette fois, à la lumière ou en parallèle avec les Métamorphoses d’Ovide. Brouiller Marx pour en retirer de nouvelles combinaisons. Il ne s’agit pas seulement des métamorphoses de la théorie mais de celles du capitalisme lui-même. A cet égard, il manque une attention au capitalisme consumériste dont nous vivons les limites en capacités « désirantes » pour reprendre le terme utilisé par Kluge dans son entretien avec Oskar Negt (voir plus bas).

Le projet d’Eisenstein

Le 12 octobre 1927, le cinéaste russe Sergueï Eisenstein qui venait d’achever le tournage de son célèbre Octobre note:
« ma décision est prise, filmer Le Capital d’après le scénario de Karl Marx ».
Plus vite dit que fait, le scénario n’étant autre que le pavé de Marx lui-même, car comment cinéfier [kinofizieren = faire cinéma, des images avec] l’argent, la marchandise, le profit, le capital car il s’agit d’abstractions de choses, d’hommes et de relations. Impossible de savoir comment il aurait fait. Son projet n’a pas été réalisé. On sait cependant qu’il s’est fixé des interdits, par exemple celui de photographier la Bourse. Eisenstein note :
« Pour Le Capital, il ne faut pas que la Bourse soit figurée par une Bourse ([comme dans] Mabuse [ou] le Saint-Pétersbourg de Poudovkine), mais par des milliers de petits détails. Faire du genre. Cf Zola (L’Argent). Curé – un camelot à la tête de tout un rayon. La concierge détentrice de titres. Pression exercée par ces concierges sur la question de la reconnaissance des dettes de l’Union soviétique.[…] »
Filmer la Bourse serait filmer l’idéologie du Capital, idéologie ici au sens de fausse conscience, non celle de sa réalité. Filmer la Bourse serait filmer l’apparence d’une belle administration bien ordonnée auquel le Capital lui-même aimerait croire et non les ravages mondiaux de ses effets, misère, esclavage, drogue …
La question du comment filmer introduit une autre dimension de l’Antiquité. Car Eisenstein veut innover et marquer une rupture dans l’histoire du cinéma entre son antiquité et le film à venir. En passant d’une dramaturgie linéaire à une « dramaturgie sphérique », faite de constellations.
« Le film antique tournait une action à partir de différents points de vue. Le nouveau film réalise le montage d’un seul point de vue à partir de multiples actions ».
A. Kluge admet que le point de vue serait celui du capital et que les actions en constellations, en relations et contradictions les unes par rapport aux autres devaient refléter le caractère abstrait du capital situé au centre. Alexander Kluge :
« Ses propositions [celles d’Eisenstein] de constellations visuelles, cette manière qu’il a de poursuivre le montage au-delà de ce qu’il atteint dans ses films, y intégrant réflexions et écrits, le recours aux séries et l’usage des demi-tons, des harmoniques, bref, la modernité d’Eisenstein est pertinente à notre époque et pas seulement pour porter à l’écran le Capital »
L’idée d’Eisenstein est de s’inspirer de l’Ulysse de James Joyce qu’il rencontra à Paris le 30 novembre 1929. Joyce, aveugle, lui fait écouter un enregistrement d’une de ses lectures d’Ulysse. Eisenstein avait finit le montage de son film Octobre aveugle (d’épuisement?). Ont-ils parlé d’un troisième aveugle : Homère ?
L’Antiquité n’est elle pas aussi notre enfance ? Un texte de Marx évoque cette dialectique de la présence et de la distance de l’Antiquité :
« D’autre part, Achille est-il compatible avec la poudre et le plomb ? Ou, somme toute, l’Iliade avec la presse ou encore mieux la machine à imprimer ? Est-ce que le chant, le poème épique, la Muse ne disparaissent pas nécessairement devant la barre du typographe, est-ce que ne s’évanouissent pas les conditions nécessaires de la poésie épique ?
Mais la difficulté n’est pas de comprendre que l’art grec et l’épopée sont liés à certaines formes du développement social. La difficulté réside dans le fait qu’ils nous procurent encore une jouissance esthétique et qu’ils ont encore pour nous, à certains égards, la valeur de normes et de modèles inaccessibles.
Un homme ne peut redevenir enfant, sous peine de tomber dans la puérilité. Mais ne prend-il pas plaisir à la naïveté de l’enfant et, ayant accédé à un niveau supérieur, ne doit-il pas aspirer lui-même à reproduire sa vérité ? Dans la nature enfantine, chaque époque ne voit-elle pas revivre son propre caractère dans sa vérité naturelle ? Pourquoi l’enfance historique de l’humanité, là où elle a atteint son plus bel épanouissement, pourquoi ce stade de développement révolu à jamais n’exercerait-il pas un charme éternel ? Il est des enfants mal élevés et des enfants qui prennent des airs de grandes personnes. Nombre de peuples de l’antiquité appartiennent à cette catégorie. Les Grecs étaient des enfants normaux. Le charme qu’exerce sur nous leur art n’est pas en contradiction avec le caractère primitif de la société où il a grandi. Il en est bien plutôt le produit et il est au contraire indissolublement lié au fait que les conditions sociales insuffisamment mûres où cet art est né, et où seulement il pouvait naître, ne pourront jamais revenir. » (Karl Marx Introduction à la critique de l’économie politique)
Alexander Kluge opère avec la même dialectique qui est celle de Marx dans l’extrait ci-dessus qu’il cite. Son film est une sorte d’archéologie imaginaire qui est en même temps une réflexion sur l’art et sur l’image et «la relative pauvreté rareté du Capital en images»
Si l’on peut dégager différentes constellations, définitions et utilisations, du mot antiquité la plus importante étant sans doute la mise à distance, la recherche d’un point d’appui extérieur, il n’en va pas de même de la notion d’idéologie.
Au titre allemand Nouvelles de l’Antiquité idéologique a été préféré pour la présentation française le suivant : Idéologies : des nouvelles de l’Antiquité. L’explication en est que la traduction littérale tuerait « le balancement phonétique et métrique de l’allemand ». Sans doute, mais la traduction littérale est du point de vue du sens plus exacte bien que l’on puisse déplorer le fait qu’Alexander Kluge ne donne pas de précision sur les différentes acception du mot idéologie surtout appliqué à Marx qui s’est efforcé de dégager la pensée de sa gangue idéologique de fausse conscience, d’inversion de causalités dans laquelle elle patauge. Différentes constellations de la notion d’idéologie sont à l’œuvre, mais pas ou peu explicites.

« LE CAPITALISME EN NOUS »

Il est beaucoup question du caractère spectral de toute chose (nous avons déjà évoqué  les Spectres de Marx), de subjectivité, de ce capitalisme en nous et autour de nous, de ce quelque chose d’une énergie de gauche qui marche vers la droite selon la théorie de Karl Korsch sur laquelle je reviendrai.
Image extraite du film. A gauche : Oskar Negt. A droite : Alexander Kluge

Image extraite du film
A gauche : Oskar Negt. A droite : Alexander Kluge

Je terminerai cette présentation de présentation par un extrait de l’entretien entre Alexander Kluge et son vieux complice de toujours, le philosophe et sociologue Oskar Negt. Ce dernier est interrogé sur la question de savoir par quoi il commencerait la lecture du Capital. Sa réponse rejoint une idée qu’Eisenstein avait envisagé de reprendre de Joyce, celle du récit d’une journée :
Oskar Negt :
… une journée de vie. Mais surtout, le rapport entre temps de travail et durée de vie, ce qui, dans ce chapitre sur la journée de travail, est traité par Marx de manière très détaillée: tout ce qui s’annonce déjà, le projet de loi sur les dix heures et aussi les acquis des mouvements ouvriers, une réduction du temps de travail. Disons qu’avec la répartition de la journée de travail, nous devrions pouvoir nous forger une image des formes phénoménales du capitalisme, de ses problèmes – des souffrances qu’il génère. Et, de là remonter aux autres chapitres de Marx d’un genre plus systématique pour, alors seulement, être à même de mieux les comprendre.
Alexander Kluge :
[ … ] Il y a en fait deux produits de la révolution industrielle, premièrement les usines, le monde de la marchandise, collectionner les marchandises, la richesse que le capital s’approprie, deuxièmement la coopération.
O.N.:
La coopération du travail vivant. Le premier c’est … ce que tu as commencé par décrire, le travail mort accumulé, ce qu’il appelle le travail éteint (« passé, devenu chose »). Et le second, là où le travail vivant est effectif, il y a encore une logique propre dans …
A.K.:
un travail dont on ne peut que se gagner le concours, on ne peut l’entreposer, on ne peut justement pas l’acheter.
O.N. :
Non. Et il se rebelle. Je crois que Marx lie cet élément de rébellion à l’histoire des forces productives. Le travail vivant porte un élément de rébellion contre l’accumulation sur lui du travail mort. [ … ] Oui, c’est pourquoi il parle de la marchandise aussi comme d’un travail éteint.
A.K.:
Et supposons que Marx emprunte un peu de son langage à Holderlin, ne dirait-il pas des marchandises qu’elles suscitent un appétit tel que, à force, on meurt d’avoir été affamé, une faim de marchandises pour laquelle on renverse des gouvernements, fait exploser les royaumes ? La raison en est que ce travail éteint et le travail vivant, et la capacité désirante d’acheteurs vivants se sont mutuellement reconnus .
ON :
Naturellement, ce sont des miroirs.
A.K.:
Des miroirs
O.N. :
Des miroirs, d’où ses concepts d’aliénation et d’auto-aliénation; dès lors que je ne suis plus reflété dans ce que je produis, que ce que je produis m’est enlevé, que je me tiens en face d’objets qui sont en réalité mes objets – la valeur que j’ai créée – que je me tiens en face d’eux comme en face d’étrangers, alors ce monde objectal devenu étranger je dois le reprendre, le réintégrer à un contexte vivant, voilà ce qu’est le socialisme sérieusement : jusqu’à un certain point, c’est redonner vie à de la mort. »
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Usines volantes au-dessus de Halberstadt

Sur le livre d’Alexander Kluge :
Le raid aérien sur Halberstadt, le 8 avril 1945

Raid aérien

Schéma industriel du raid aérien, double page extraite du livre d’Alexander Kluge

Halberstadt, à 20 km dans le nord du Harz, au centre de l’Allemagne, aujourd’hui dans le land de Saxe-Anhalt est la ville natale d’Alexander Kluge. Que s’est-il passé ce jour-là ?
Wikipêdia nous apprend ;
« Le 8 avril 1945, 218 bombardiers américains de type B-17 (forteresse volante) appartenant à la 1ère Division de la Huitième Air Force a largué lors d’un bombardement en nappe 595 tonnes de bombes conventionnelles et incendiaires, détruisant le centre-ville à 82 %. Cette division était escortée de 239 chasseurs. L’attaque tua plus de 2500 personnes et laissa 1 500 000 m3 de ruines. L’armée américaine s’emparait de la ville seulement trois jours plus tard, le 11 avril. Le 18 mai, ils abandonnaient la ville aux forces britanniques qui la remirent fin juin 1945 à l’Armée Rouge, est c’est ainsi qu’Halberstadt devint en 1949 une ville de la RDA.».
Il y aura en tout dix bombardements, 1400 tonnes de bombes larguées, 2200 à 3000 morts. Mais avouons que le factuel ne dit pas grand-chose. Nous appréhendons cela comme une donnée. Il en va autrement quand Alexander Kluge, à cette époque âgé de treize ans, nous raconte son traumatisme d’enfance. Ce qui revient à dire qu’il y a derrière le concentré historique que constitue le chapitre d’une encyclopédie des histoires à écrire et à transmettre. « Der Luftangriff ist erst wirklich, erst wahrnehmbar, wenn er erzählt wird. » [Le raid aérien ne devient réel et perceptible que quand il est raconté]. Une bombe aérienne a explosé à quelques mètres de lui et a constitué, dit-il un accroc à la confiance en sa bonne étoile :
« Depuis je ne crois plus forcément en ma chance. Jusque là, je croyais être protégé, être né sous une bonne étoile. Ce sentiment en a pris un coup. Mais pas tout de suite. Sur le moment j’avais peur et aussi envie de raconter cela à mes camarades de classe. J’ai été déçu qu’il n’y ait pas eu école le jour suivant. La contingence signifie le cas échéant que ce n’est que par hasard que la balle qui atteint l’autre ne m’ait pas atteint moi. Nous ne sommes absolument pas aptes à servir d’instruments de mesure objective pour les situations de catastrophe. Dans de telles situations, nous nous mettons tout de suite à raconter ou si vous voulez à délirer. Et, en même temps, nous sommes profondément choqués et influencés. Les histoires que nous nous racontons sont le cocon que nous nous filons. Ce sont des illusions vitales. Nous sommes de très comiques instruments en ce qui concerne l’expérience de la réalité et la recherche de la vérité. Mais nous n’avons rien d’autre que nos sentiments compliqués. Au final ils sont fiables. […]
Les sentiments croient toujours à une issue heureuse. Je prends ces désirs autant au sérieux que les réalités quotidiennes. C’est pourquoi, je ne suis ni pessimiste ni optimiste mais un observateur aussi précis que possible et en même temps quelqu’un qui désire intensément ». (Source en allemand)
Le raid aérien sur Halberstadt, le 8 avril 1945 est un petit opuscule d’un peu plus de 100 pages fait d’une succession de séquences narratives accompagnées de documents photographiques et de schémas. Les textes sont parus une première fois en 1977, avant d’être intégré dans la version allemande d’un ensemble plus vaste la Chronique des sentiments en 2000, puis de faire à nouveau l’objet d’une parutions autonome en 2008, édition suivie par la traduction dont il est question ici. L’œuvre de Kluge est un chantier permanent. L’auteur né en 1932 avait 13 ans, les bombardements forment un vécu fondateur dans l’œuvre de l’écrivain-cinéaste.  L’écart est grand entre le moment où les événements se sont déroulés et la publication du récit, décalage nécessaire pour en construire la mémoire, qui est littérature.
Le livre s’ouvre sur une séquence au cinéma Capitole. Il est dix heures du matin, ce 8 avril 1945 à Halbestadt. La projection du film Retour au pays est interrompue par un bombardement. La gérante de la salle ne pense qu’à une chose, comment assurer la séance de l’après-midi quand s’approchent les 4ème et 5ème vagues d’assaut. Le cinéma est situé dans la Spiegel-Strasse (rue du miroir). Puis cette phrase :
« Lorsqu’elle put à nouveau se servir tant bien que mal de ses yeux, elle vit à travers la fenêtre aux vitres brisées du cagibi une suite de machines argentées qui s’éloignait en direction de l’école des malentendants ».
Les corps des spectateurs, une compagnie de soldat sont en bouillie ou démembrés. On suit Mme Schrader jusqu’à son refuge.
Changement de plan
Intervention anti-catastrophe d’une compagnie de soldat à la Plantation. Dans cet endroit, se conservent des plaques de gazon centenaires, elles « ressemblaient à des cercueils » mais l’herbe n’était pas totalement morte, elle était destinée à faire revivre le gazon après guerre. Dans « les cercueils » se conservent des restes de vie.
A nouveau changement de plan
Une patrouille arrête un photographe. Peut-être un espion. La patrouille l’a-t-elle laissé partir devant la perte de sens de son action ou a-t-il réussi à s’échapper ?
Les séquences se suivent, le jardinier du cimetière continue son travail, les guetteuses guettent jusqu’à ce que la tour de guet soit elle-aussi touchée, un noce se tient à l’auberge du Cheval, elle réunit des classes sociales hétérogènes, des femmes et des hommes vont d’un abri à l’autre comme des « taupes » à la recherche d’une sortie, on passe à la crèmerie puis à la rédaction et au magasin de figurines de plomb.
[A la rédaction] :
« A présent la catastrophe suit son cours depuis 11h32, c’est-à-dire depuis près d’une heure et demie, mais le temps chronométrique qui s’égrène sans à coups comme avant l’assaut et l’élaboration sensorielle du temps divergent. Avec leur cervelle du lendemain, ils seraient à même d’imaginer au cours de ces quarts d’heure des mesures d’urgence qui soient applicables ». (page 34)
[Dans le magasin] :
Les premiers bombardements avaient renversé dans les vitrines une sélection de soldats de plomb. Le reste des 12400 figurines, le « le 3ème corps d’armée de Ney en train d’avancer avec l’énergie du désespoir dans l’hiver russe en direction des retardataires orientaux de la Grande armée » sera fondue en lingot par les flammes ».La guerre a une histoire ou plutôt les batailles en ont une car l’issue des batailles n’est qu’en apparence la fin de la guerre.
Comme l’écrit Hans Magnus Enzensberger : « Kluge a en quelque sorte tourné un film en mots et en photographie. Pour cela, il change constamment de perspective et de réglage de sorte que l’on ne peut pas parler de montage. Ce qu’il se passe est plutôt démonté ». (Hans Magnus Enzensberger : Ein Herzloser Schrifsteller [Un écrivain sans cœur] Spiegel Nr1/1978)
Par nécessité les histoires se succèdent. On les lit les unes après les autres. L’idéal serait cependant peut-être de pouvoir les lire en même temps mais il est impossible de pouvoir « voir » les différentes scènes simultanément telles qu’elles ont eu lieu.
La seconde partie du livre est une quête de sens. Quel sens a bien pu avoir un tel bombardement à ce moment là de la guerre qui est quasiment terminée ? Y-a-il stratégie en bas, y en a-t-il en haut ?

Y-a-il stratégie en bas, y en a-t-il en haut ?

[En bas]
l’institutrice réquisitionnée comme ouvrière d’armement se met en quête d’une stratégie de survie pour elle et ses trois enfants en rassemblant toutes ses sensations et bribes de savoir disponibles. « Tout est organisation » avait-elle appris d’un monsieur de l’organisation Todt (organisation d’ingénieurs et architectes du génie civil nazi) mais là rien n’est organisation. Gerda se jure de compenser cette absence à l’avenir.
[Y a-t-il une stratégie en haut ?]
La « meute » de bombardiers est décrite comme un regroupement « en fabrique », chaque quadriréacteur à long rayon d’action formant un « atelier ». Selon une procédure d’où sont exclus « comme irrationnels » « des facteurs ayant joué un rôle dans la phase initiale tels que la confiance en Dieu, l’univers militaire des formes, la stratégie, la propagande interne à destination des équipages pour stimuler leur pugnacité, les indications sur les particularités de l’objectif, le sens de l’assaut, etc ».
A cet endroit, A. Kluge insère le compte rendu d’une discussion qui a eut lieu en marge d’une cession de l’OCDE sur le thème : «  situation évolutionnaire  des méthodes d’attaque dans la phase estivale de l’année 1944 » d’où il ressort que ce n’est plus le citoyen en armes de Valmy mais le fonctionnaire spécialisé qui mène les assauts de sorte que les équipages vivent cela comme « l’histoire journalière de leur entreprise » sans nécessité de lui donner du sens. Nous sommes dans un système de rationalité industrielle.
Il existe cependant un « reste stratégique»
Voici comment Kluge décrit la manière dont les choses s’engendrent dans le temps long de l’histoire :
« A l’époque, les critères étaient fournis par des démarches de pensée qui remontent à Trenchard [fondateur des forces aériennes anglaises pendant la première guerre mondiale] qui, de son côté, a fait l’expérience de Verdun. Il est lui-même issu de la cavalerie, qui remonte à Hannibal, lequel reprend à son tour ce qui dans l’histoire de l’espèce a incité des grimpeurs arboricoles primordiaux à dénicher les œufs amniotiques nutritifs de sauriens surdimensionnés, à l’ouvrir d’un coup de dents par le bas ou par le côté, soit pour y transférer leur portée soit pour les sucer eux-mêmes ».
Mais il n’y a pas d’œuf à sucer dans le bombardement d’une ville si ce n’est la force de travail de ceux qui ont fabriqué les engins de mort.. Comme en plus ils ne défendent rien, « la matière première qui sert à la fabrication de la stratégie fait complètement défaut entre-temps » (p 53)
« Foutaises, dit le colonel, vous devez voir cela comme une période de travail diurne normale dans une entreprise industrielle. 200 moyennes entreprises industrielles en vol d’approche sur la ville ».
A quoi rimait pareil bombardement massif ? Il n’y a semble-t-il personne pour répondre à cette question.
Kluge revient à la ville par une nouvelle série de séquences qui éclatent les approches. Parmi celles-ci un épisode autobiographique évoque le « rapport des événements à la leçon de piano » :
« La professeure de piano, qu’il avait pourtant rencontré l’après-midi même du raid dans la Wernigeröder-Strasse parmi les habitants courant de ci de là, refusa argüant de la destruction de la ville, d’assurer la leçon du lundi ».
Il finit par trouver un piano à queue sur lequel il peut répéter le morceau étudié jusqu’à la lassitude des propriétaires.
On perçoit là le décalage considérable entre la préoccupation de l’adolescent de 14 ans et ce qu’il se passe autour de lui. Le choc de la catastrophe ne permet pas de saisir le réel qui est l’objet d’une construction a posteriori. Rupture aussi entre le corps de l’individu et l’organisation qui lui fait face. Elle est dans l’impuissance des mains face aux usines volantes . C’est l’histoire du chauffeur mécanicien de locomotive qui se retrouve revenant du travail dans les caves de l’institut pour sourds-muets :
« Mais avec un tournevis et un marteau, au moins avait-il quelque chose en main, il ne pouvait rien contre les machines volantes là-haut qui s’approchaient de nouveau, tout comme il ne pouvait ouvrir les oreilles et les bouches des sourds-muets qui gesticulaient. Il y avait là une terrifiante limite imposée à la puissance de travail. […] Sa peur provenait du fait qu’ « il n’y avait pas d’angle d’attaque pour le travail ».
Kluge part de l’idée qu’il est impossible d’avoir seul une vue d’ensemble. Et l’accumulation d’informations ne permet pas de se faire une image. « Je pouvais imaginer ce flot de bombardiers. Mais je ne ne pouvais pas le voir », explique le brigadier général Anderson de la la 8ème flotte aérienne américaine. Il y a un désajustement de la représentation.
Le livre s’achève sur un visiteur venu d’un autre astre chargé d’une étude de psychologie des villes bombardées :
« Il lui semblait que malgré son goût manifestement inné pour le récit, la population avait perdu la faculté psychique de se souvenir jusqu’aux contours exacts des étendues dévastées.
Réponse qualitative d’une questionnée : parvenu à un certain degré d’atrocités, peu importe qui les a commises : quelles cessent c’est tout ! »
FIN comme on l’écrit au cinéma.
Chez Alexander Kluge, la description de la catastrophe contient toujours aussi la description de ce qui sauve. Personne ne l’a mieux dit que W.G. Sebald :
« la description détaillée par Kluge de l’organisation sociale du malheur contient la conjecture qu’une vraie compréhension des catastrophes que nous mettons en scène en permanence représente la première condition pour l’organisation sociale du bonheur ». (Postface de l’édition allemande. Suhrkamp)
Alexander Kluge : Le raid aérien sur Halberstadt le 8 avril 1945
Traduit de l’allemand par Kza Han et Herbert Holl
120 pages, broché
€ 12,00
Editions Diaphanes

 

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Fritz Bauer chez Alexander Kluge

A l’occasion de l’actuelle diffusion sur les écrans français du film de Lars Kraume, Fritz Bauer, un héros allemand [en allemand, le titre du film est plus clairement le suivant : L’Etat contre Fritz Bauer], je rappelle, ce que personne ne semble avoir fait, que Fritz Bauer est présent dans l’histoire du cinéma depuis longtemps et notamment depuis sa participation dans le premier film d’Alexander Kluge, connu sous le titre Abschied von gestern Adieu à hier appelé aussi Anita G. dont il raconte l’histoire. Le film primé au Festival de Venise ( Lion d’argent), la même année date de 1966
Fritz Bauer, procureur général de Hesse, a été après son retour d’exil en 1949 l’initiateur du premier procès Auschwitz à Francfort. Il était persuadé, contre l’inertie de l’oubli, qu’il fallait absolument juger les criminels nazis en Allemagne, pays qu’il avait fui en 1936 après avoir été interné comme opposant au régime dès 1933. Il était juif et homosexuel. (Voir ici pour les détails de l’histoire). Le film de Lars Kraume raconte sa traque d’Adolf Eichmann que le chancelier Adenauer qui finira par laisser juger en Israël (contre des ventes d’armes).
Dans les deux moments d’Anita G., ci-dessous, dans lesquels Fritz Bauer joue son propre personnage, A. Kluge donne la mesure de l’humanisme de reconstructeur de ce dernier. Dans le premier extrait, la question posée est la suivante : est-il juste que les juges soient assis et les pauvres accusés debout ?
Dans le second extrait, Fritz Bauer se fait présenter par l’architecte, la nouvelle salle d’audience du tribunal. Dans un espace de lignes droites et de carrés, où l’essentiel est que le président soit bien éclairé, il met les pieds dans le plat avec une idée de justice utopique, celle d’un espace judiciaire formé par une table ronde, curieusement appelée round table comme si cela ne pouvait faire partie du vocabulaire allemand, qui verrait se mettre autour d’elle accusés, défenseurs et tribunal.

« Qui tente un mot de réconfort est un traître »

Alexander Kluge a publié en 2013, un livre intitulé « Qui tente un mot de réconfort est un traître »/ 48 histoires pour Fritz Bauer, un ensemble de textes que l’on peut retrouver en français dans la somme narrative qui vient de paraître aux éditions P.O.L. sous le titre Chronique des sentiments I
La citation intégrale est la suivante : « La mort doit être abolie, cette saloperie doit cesser. Qui tente un mot de réconfort est un traître ». La phrase provient du théoricien d’art Bazon Brok et n’a, au départ, rien à voir avec le procureur. Appliquée à lui, elle prend un tout autre sens.
Au début du livre, Kluge raconte les funérailles de Fritz Bauer, une cérémonie sans discours pour laquelle Theodor W Adorno avait, seul, choisi la musique. Il écrit :
« Je revois le défunt faire ouvrir toutes les cellules de la prison de Butzbach, appeler camarades les prisonniers. L’administration judiciaire tenait cette manière de s’exprimer pour celle d’un fou. Elle a tenté de contenir cet homme en l’entourant de procureurs généraux conservateurs qui lui subtilisaient peu à peu ses domaines de compétence. Mais l’image du fou était un camouflage nécessaire. Bauer gardait toujours des dossiers sous le coude des dossiers grâce auxquels il tenait en respect les criminalistes de l’ancien régime réaffectés à Francfort et à l’Office fédéral de la police criminelle de Wiesbaden. A chaque manquement (retour à l’ancien esprit de corps), il livrait à la procédure habituelle l’un de ces dossiers à charge ».
Dans la dédicace à Fritz Bauer de ces 48 histoires, Alexander Kluge fait sienne la philosophie du procureur.:
« Les crimes monstrueux, disait Fritz Bauer, ont cette propriété de mener à leur répétition dès lors qu’ils font irruption sur la scène du monde. Il est crucial, estimait-il, de ne pas fléchir dans leur observation et dans l’exercice de la mémoire. Car il existe « des effets à distance spectraux » et des relations non causales » entre le passé et le présent, entre attracteurs du Mal et nous. Leur action ne doit pas devenir plus puissante que notre expérience ».
Tout le programme de Kluge se trouve ainsi présenté. Les propos rapportés servent en quelque sorte de fil conducteur aux 48 histoires racontées par Kluge. Et comme l’indique la citation qui sert le titre à l’ensemble dédié au procureur décédé, il ne s’agit nullement de mots de réconfort bien au contraire. Les histoires sont racontées sans fard avec la précision d’une instruction à charge contre tout un système. Elles déconstruisent la réalité du nazisme dans toutes ces facettes monstrueuses qui sont l’œuvre d’humains. Certaines narrations remontent à plus loin. Kluge a une conception de l’histoire de la longue durée. Ces concentrés de mémoire ne s’adressent pas à Fritz Bauer, absent des récits, mais, dans l’esprit de ce dernier, aux générations futures.
Alexander Kluge : Chronique des sentiments, livre I. Histoires de base (Chronik der Gefühle), édition et traduction de l’allemand dirigées par Vincent Pauval, POL, 1 034 p., 30 €.
Je reviendrai ultérieurement plus en détail sur cette somme narrative.
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Le séisme de Bâle (1356)
et l’écho de Fukushima sur les bords du #Rhin

Magnitude

Il est plus clair qu’un jour de mars
Que la terre tectonique, la vieille réfractaire
Se rétracte et vomit notre cuisine nucléaire
Michel Deguy : Écologiques (Editions Hermann)

Editions Hermann

« Elle [la ville de Bâle] ne présentait plus au regard et à l’esprit de l’observateur que des montagnes de pierres, le silence et l’horreur » (Pétrarque)

L’écroulement de Bâle. Gravure sur bois extraite de la « Cosmographia » (1544) du savant humaniste Sebastian Münster, mort à Bâle en 1552. Une “manga” de l’époque en quelque sorte

Que s’est-il passé à Bâle qui explique les propos du poète italien, père de l’humanisme ? Je reviendrai plus loin sur les caractéristiques de cette « vision » et sur ce « au regard et à l’esprit » de Pétrarque. Mais d’abord les faits.
Le 18 octobre 1356, un tremblement de terre a fortement marqué les esprits par son amplitude et son contexte. Un site officiel de la Ville de Bâle  (en allemand) le situe entre 6,2 et 6,7 sur l’échelle de Richter. De 10 à 12 sur l’échelle de Marcalli. Du sérieux jusqu’à 100 kilomètres à la ronde. Au musée de sismologie et de géophysique de Strasbourg, on considère comme établi « de façon formelle qu’il n’y a pas eu une seule secousse mais que la région a vécu une véritable crise sismique qui durera jusqu’au début de l’année 1357. Des sismologues ont montré qu’il n’y avait eu pas moins de douze secousses en l’espace de 48 heures le 18 et le 19 octobre 1356 ».
L’évaluation des dégâts causés à l’époque par ce séisme est basée sur une série de témoignages, en particuliers deux livres, Le Livre Rouge de Bâle (Das Rothe Buch von Basel) et l’Alphabetum Narrationum de K. von Waltenkofen qui sont tous deux écrits en 1356 ou 1357, donc peu de temps après le séisme et probablement l’œuvre de témoins directs.
L’Alphabetum Narrationum décrit les événements ainsi:
En l’an de grâce 1356, le jour de la Saint-Luc, avant vêpres, il y eut à Bâle et dans ses environs jusqu’à une distance de deux milles un tremblement de terre qui provoqua la chute de nombreux bâtiments, églises et châteaux et la mort de nombreuses personnes. Les secousses se poursuivent dans la même journée et la nuit suivante avec une violence telle que les habitants fuirent la ville, s’installèrent dans les champs, dans les cabanes et les fermes pour de nombreux jours. Même les sœurs cloîtrées se rendirent dans un jardin appelé Vögelisgarten et restèrent là de nombreux jours, sous des cabanes avec de nombreuses autres personnes des deux sexes et, une fois retournées chez elles, vécurent encore longtemps dans la grange avant de réintégrer leur cloître. Au cours de cette même nuit, vers une heure, se déclara un incendie qui dura plusieurs jours et consuma presque toute la ville à l’intérieur des remparts. Les faubourgs furent épargnés. Le feu, propagé jusqu’à la cathédrale, fit s’embraser le clocher dans lequel se trouvait la grosse cloche et la détruisit, ainsi que les précieuses orgues de cette maison de Dieu. Les tremblements de terre avaient été si violents que pas un seul bâtiment, notamment ceux construits en pierre, n’échappa à une destruction partielle ou totale. Là-dessus survint une troisième calamité : le lit de la Birs [la Birse, un affluent du Rhin] fut obstrué par les bâtiments détruits et l’eau s’infiltra dans les caves où la population avait stocké ses provisions et les gâta. Parmi les premières secousses, certaines avaient été si fortes que les cloches avaient sonné. Ainsi entendit-on sonner trois fois la cloche du cloître des frères prêcheurs sans que quiconque la remue ni ne la tire. Pendant une année, presque chaque mois, la terre trembla. On peut voir qu’est arrivé ce que le Seigneur disait dans l’évangile de Saint-Luc [21-11]: un peuple supplantera un autre peuple, un royaume un autre royaume et il y aura çà et là de grands tremblements de terre
On utilise aussi la chronique latine du dominicain Félix Faber écrite en 1488 :
« L’an 1356, le jour de Saint-Luc Évangéliste, il y eut un tremblement de terre dans toute l’Allemagne et la terre fut secouée non pas une fois mais plusieurs fois pendant trois mois. Ce jour là [le 18 Octobre], avant le soir, il y eut trois secousses et une quatrième plus importante avant la tombée de la nuit. La nuit suivante, de l’heure du coucher jusqu’à minuit, la terre trembla six fois, et la première fois si violemment que beaucoup de bâtiments s’écroulèrent. Le jour suivant [le 19 Octobre], il y eut deux secousses et d’autres ensuite… »
Sur les dégâts causés, il poursuit :
« Dans un premier temps, les premiers tremblements de terre firent s’écrouler une partie de la ville. Une partie de l’église-cathédrale tomba sur les écoles, une autre dans le Rhin. Beaucoup de gens furent ensevelis; les autres fuirent à la campagne. »
Peu après, un incendie se déclara au Monastère de Saint-Alban alors que la plupart des habitants avaient déjà fuit la ville. Puis survint le second choc destructeur :
« A la nuit tombée, il y eut une énorme commotion [praegrandis terraemotus] et plusieurs personnes furent écrasées comme lors de la première secousse. Elle jeta à bas les maisons et les tours qui restaient, toutes les églises s’écroulèrent et leurs voutes tombèrent à l’exception des églises Saint-Jean et des Frères Prêcheurs qui, cependant, montrèrent de nombreuses lézardes…»
Ce séisme est, avec celui de Lisbonne en 1755, celui qui a frappé le plus les imaginations, en Europe, surtout à cause de son contexte. En effet, un séisme assez destructeur s’était déjà produit dans les environs de Bâle en 1348 et a été violemment ressenti dans la ville. Mais surtout la peste dite “peste noire” frappe le pays depuis 1348 et a emporté un quart de la population bâloise. Les Juifs désignés comme boucs émissaires seront victimes de pogroms. Et c’est alors que se produit le fameux séisme “de la Saint-Luc”. Selon les auteurs, le nombre de victimes (100, 300 1000, 2000), de châteaux détruits (entre 60 et 80) varie. Les effets ont été ressentis très loin de Bâle, à Berne, Zurich, Lucerne et jusqu’à Constance en Allemagne. En France, l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne furent plus ou moins touchées.
Les témoignages précédents et suivants proviennent de l’EOST (Ecole et Observatoire des Sciences de la terre) de Strasbourg. Le séisme a eu des effets lointains jusqu’à Strasbourg, Metz et Besançon.
Pour  Strasbourg, le chroniqueur Fritsche Closener (1362) écrit :
« En 1356, le jour de la Saint-Luc, il arriva sur le soir un tremblement de terre assez sensible suivi de quelques autres avant la nuit qui le furent moins. Vers dix heures du soir, survint une commotion très violente: elle jeta à bas des maisons de nombreuses mitres des cheminées ainsi que des faîtières, et à la cathédrale, elle renversa les ciboires et les ornements. »
A Metz, Philippe de Vigneulles rapporte :
« le jour de la Saint-Luc en hyveir, fut le tremblement en Mets, tel et si grant que tout crolloit en plusieurs lieux par la cité et sembloit que les maisons deussent cheoir, et heurtoient les tuppins [les vases, les pots] des maisons et cuisines où ilz estoient pendans l’ung près de l’autre ensemble, dont plusieurs gens avoient peur; et n’estoit mie de merveille car ilz n’avoient jamais eu tel temps, et crolla [trembla] la terre plusieurs fois. » 
A Besançon, un témoin anonyme écrit :
« L’an mil trois cens cinquante six, il fit groz tremblement de terre à Basle…Aussi fist-il en Bourgogne de fasson que la plus grosse tour du chastel de Montron [Montrond-le-Chateau] cheut bas. Et fust ce le jour de la Sainct-Luc environ l’heure du disner. Aussi sembloit-il proprement que les aysemens des rateliers [ustensiles sur les étagères] se batissent l’ung l’autre; enfin toutesfois cela s’appaisa, mais sur l’heure de coucher il recommença pis que devant de manière que le pauvre peuple comme tout esperdu s’en fuyoit hors des maisons. La tour de Vaitte de Besançon en plusieurs endroictz en fut toute rompue et tempestée» 
Sans ces chroniques, il ne resterait aucune trace de la catastrophe. L’archéologie notamment n’en a trouvé aucune.
Je fais un retour à Pétrarque. Dans un texte, dont est extraite la phrase en exergue, intitulé De otio religioso – la seconde version de 1359 – [Le repos religieux qui contrairement à ce que suggère le titre parle de loisir actif], il évoque un « inhabituel tremblement de la terre » :
« secouée fut la capitale du monde, la ville de Rome, des tours renversées, des églises détruites ; une grand partie de l’Italie, oui même les Alpes et les contrées avoisinantes de Germanie ont tremblé. Le Rhin l’a ressenti et cette ville noble, à moitié latine, que l’on nomme Bâle. Elle était située à gauche de ce fleuve et donnait l’impression d’être inatteignable par des coups si soudains du destin. C’est ainsi que je l’ai vue l’année précédente, elle avait au milieu de ces villes barbares [barbaricas urbes] quelque chose d’italien de sorte que je ne sais quoi, la proximité géographique ou une cordialité implantée dans la population, m’a rendu mon séjour d’un mois pendant lequel j’attendais l’empereur des romains pour lequel j’étais venu [Charles IV était attendu à Bâle] non seulement supportable mais agréable. Finalement alors que mon attente fut vaine et qu’un voyage de vingt jours au terme desquels je rencontrai le Prince [à Prague], au retour la ville offrit l’image d’une ville détruite de manière impitoyable et incompréhensible. […]Elle ne présentait plus que des montagnes de pierres, le silence et l’horreur au regard et à l’esprit de l’observateur et cela par une transformation si soudaine que personne ne pensait avoir vu autre chose que l’illusion d’un rêve ou un mirage. »
(Les textes de Petrarque ont été traduits par mes soins de l’allemand à partir de l’étude de Berthe Widmer : Francesco Petrarca über seinen Aufenthalt in Basel 1356)
Le caractère soudain de l’événement est contenu dans la définition de la catastrophe.
Pétrarque qui était venu à Bâle rencontrer l’empereur comme « ambassadeur » de Galéas II Visconti, seigneur de Milan, insiste sur l’impression de solidité que lui avait fait la ville située au coude du Rhin, solidité qui paraissait la rendre inatteignable par les coups du destin. Il avait quitté la ville peu avant le tremblement de terre et au contraire de ce que le texte laisse entendre, il n’y était plus revenu. En rapprochant les termes utilisés par le poète au regard et à l’esprit, on peut suggérer  que d‘avoir pu admirer de visu sa solidité lui permet par les yeux de l’esprit de ressentir ce qu’il s’est passé. Dans deux autres textes, il revient sur la fragilité de ce qui paraît solide. Il parle ainsi du fait que « les Alpes qui montent jusqu’au ciel et que Virgile qualifiait d’immobiles se sont mises à bouger » suivies par toute la vallée du Rhin «jetant à terre sur ses rives la ville de Bâle ». Dans un troisième texte, il évoque encore le séisme qui avait secoué « la basse Germanie et la vallée du Rhin, au cours duquel Bâle fut détruite , une ville non seulement grande et belle mais à l’apparence si solide ».
Il ajoute à cet endroit :
« sed contra naturae impetum nihil est stabile » (Mais contre la violence de la nature rien n’est solide).
Le père des humanistes est loin, lui, de l’idée d’une punition divine ou de l’idée que Dieu s’exprimerait par la nature. Pas plus qu’il ne songe à s’en prendre à elle comme l’avait par exemple fait le roi perse Xerxes qui fit fouetter avec des chaînes en fer la mer qui avait empêcher la traversée vers la Grèce comme le rappelle Alexander Kluge dans un entretien sur Fukushima intitulé Nous jouons avec un monstre. (Source en allemand)
Aujourd’hui, à portée de séisme, on dénombre pas moins de 4 centrales nucléaires, 3 suisses et celle de Fessenheim. Elles ont bien entendu toutes des fondations solides, tous les syndicats vous le diront. « Sed contra naturae impetum nihil est stabile » (Mais contre la violence de la nature rien n’est solide). Et Michel Deguy d’ajouter que peut chaut à la terre nos tambouilles alchimiques quand elle a décidé de les vomir.
Dans l’introduction à une pièce radiophonique consacrée à la catastrophe japonaise, A. Kluge évoque la vibration de son timbre jusque dans les Alpes suisses :
« Le séisme qui déplaça de 4 mètres vers l’est la ville la plus au nord du Japon se mesura au timbre de sa vibration jusque dans les montagnes suisses. Peu avant, un groupe de chercheurs de l’Université de Sendai située dans la même préfecture que Fukushima avait constaté que 1000 ans auparavant, en l’an 869 après Jésus-Christ, un grave séisme d’ampleur équivalente suivi d’un tsunami avait eu lieu [Séisme de Jogan] et que -d’après leurs calculs- tous les mille ans un tel malheur se reproduisait ; plus de 1000 ans s’étaient écoulés et ils se devaient d’alerter devant la possibilité d’un grand tremblement de terre. Peu de semaines plus tard les événements du Japon secouaient le monde.Nous les humains ne sommes pas préparés à cette longue respiration de la nature et à la soudaineté d’une telle violence. Il y a cependant des hommes et des communautés qui veillent à ces griffes de la nature et sont capables d’y apporter des réponses. C’est ainsi que les Hollandais ont réussi à se protéger par des digues d’une Mer du nord meurtrière (comme ils se sont protégés du meurtrier comte Alba). De la sorte nous sommes en mesure de lire les signes de Fukushima et aussi de Tchernobyl au moins postérieurement »
Alexander Kluge introduction à la pièce radiophonique Die Pranke der Natur (und wir Menschen) / Das Erdbeben in Japan, das die Welt bewegte, und das Zeichen von Tschernobyl [La griffe de la nature (et nous les humains) / Le tremblement de terre au japon qui ému le monde et le signe de Tchernobyl] (Source en allemand)
1356 + 1000 = 2356. Peut-être nous reste-t-il encore un peu de temps pour entendre l’écho de Fukushima sur les bords du Rhin contre tous ceux qui pensent que les catastrophes, c’est bon pour le PIB.
Avec ce post, j’inaugure une série nouvelle qui nous mènera de temps en temps sur les bords du fleuve Rhin. A vrai dire déjà commencée :
Pourquoi un Rhin nous sépare-t-il ?
Heinrich Heine : Le rhin est à moi
Le Rhin, ce grand pressoir de l’Europe

 

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Heiner Müller/Essai biographique (3) : Une petite enfance sous la terreur nazie

« Je suis restée à la maison pendant quatre années. Je n’ai pas travaillé. Mon mari était fonctionnaire et avait un emploi à la municipalité d’Eppendorf. Il était social-démocrate, les autres agents municipaux étaient tous de tendance nationale conservatrice [Deutschnational]. Et j’étais la seule parmi leurs femmes à avoir été à l’usine. Mon mari a dit qu’il ne voulait plus que j’aille à l’usine et que maintenant que j’avais Heiner je devais rester à la maison. Quatre années pendant lesquelles Heiner a eu la belle vie ».
Je reprends le témoignage de la mère de Heiner Müller là où nous l’avions laissé après le récit de la naissance. Les quatre premières années de « belle vie » seront aussi celle de la montée en puissance du nazisme.
Ella Müller :
« (…) 1933, en janvier. Il y avait là quatre hommes et mon mari, ils ont été invité chez un communiste et ils ont discutés. Les femmes n’ont pas été admises. D’une manière ou d’une autre, ils s’étaient procurés des armes, secrètement, chacun avait une arme. D’abord, ils ne nous ont rien raconté. Plus tard, ils nous ont dit : nous sommes une troupe secrète. Ils voulaient comment dire… se défendre, résister. Mais tout est allé trop vite après. Car nous avions l’école de Hammer à Hammerleubsdorf et il y avait la SS qui était là depuis un moment déjà. Ils ne pensaient pas qu’il y aurait une telle issue. Ils se disaient : bon les partis se disputent, on verra qui l’emportera et ça allait continuer ainsi. A partir du jour où la SS a traversé martialement Eppendorf, nous avions compris … »
Le père de Heiner Müller avait été un temps membre du SPD, parti social-démocrate, ainsi que de l’organisation paramilitaire la Reichsbanner Schwarz-Rot-Gold qui avait été créée en 1924 pour défendre la République de Weimar. En 1931, il quitte le SPD pour la SAP, Sozialistische Arbeiter Partei, le Parti socialiste ouvrier ou Parti socialiste des travailleurs auquel adhérera à l’âge de 17 ans, la même année, un certain Herbert Frahm, plus connu plus tard sous le nom de Willy Brandt. La SAP rejetait la compromission social-démocrate tout autant que la dictature du prolétariat. Elle réussira à exister un peu en Saxe sans vraiment parvenir à s’implanter. Ils seront parmi les premiers à se faire arrêter après « la prise de pouvoir » – légale – par les nazis le 30 janvier 1933. Kurt Müller en sera l’un des responsables pour Eppendorf. Dès le 31 janvier, la mairie de la ville avait été occupée par la SA, les « chemises brunes », sections d’assaut, troupe paramilitaire créée par Hitler. Des élections – les dernières – allaient avoir lieu le 5 mars.
La Saxe était le territoire (« Gau ») le plus densément peuplé de l’Allemagne du IIIème Reich avec 347 ha au km2 pour une moyenne allemande de 140. On y dénombrait 1 nazi pour 22 habitants. Après Berlin, la Saxe comptait aussi le plus grand nombre de femmes engagées sous la croix gammée. Cela témoigne d’une forte osmose entre la NSDAP, le parti nazi, et la population. Dès avant 1933, s’étaient mis en place en Saxe de forts groupes hitlériens. Ils se sont développés après la prise de pouvoir en janvier 1933 qui a conduit à l’élimination des velléités d’opposition et la construction de nombreux camps de concentration. Le sinistre tribunal du Reich était installé à Leipzig, le tribunal militaire à Torgau. La capitale de la Saxe, Dresde était un concentré de tout cela. Pendant la seconde guerre mondiale, la Saxe est devenue le centre de production militaire du IIIème Reich, Leipzig produisait des fusées, Chemnitz des mitrailleuses et Plauen des chars. Le « gau » sera très tôt un bastion de formation des cadres de l’hitlérisme. C’est à cela que fait référence Ella Müller en parlant de « l’école de Hammer ». L’ école de cadres dirigeants de la SA sera inaugurée en présence du chef de la SA Ernst Röhm, en février 1932, à Hammerleubsdorf. Elle devait en particulier « endurcir » les partisans de l’armée de guerre civile nationale-socialiste sur le plan physique et idéologique et « former des chefs employables ». 80 et au maximum 120 personnes pouvaient assister aux premiers cycles de cours d’une durée de trois semaines. Des institutions mises en place immédiatement après « la prise de pouvoir » par les nazis offraient des capacités analogues : en mai 1933, un centre se créée à Sachsenburg, près de Chemnitz et, à Frankenberg, une école de cadres féminins. Plus tard, à Augustusburg, s’installera le centre de formation de la NSDAP de Saxe. (Source : Mike Schmeitzner Totale Herrschaft durch Kader? – Parteischulung und Kaderpolitik von NSDAP und KPD / SED. En français : Domination totale par les cadres ? Ecoles de formation des partis et politique de cadres de la NSDAP et du Parti communiste allemand / SED . Accessible en ligne en allemand)
On fait largement silence. là-dessus aujourd’hui encore dans la région, on s’étonne alors de voir la peste brune repointer son nez.
Dans un « feu roulant de rassemblements et de parades militaires», l’expression est de Kurt Müller, le mouvement nazi arrive à Eppendorf. Les appels et efforts pour s’y opposer restent vains.
Le 9 mars 1933, 15 militants du SPD et du SAP, dont Kurt Müller, sont arrêtés et placés en Schutzhaft (« internement administratif préventif »)
Ella Müller :
« Dans la nuit, à trois heures du matin. Ils ont d’abord éclairé les fenêtres de la chambre à coucher avec une lampe torche, puis ont ouvert la porte du jardin et se sont mis à frapper. Pas aux fenêtres, elles pouvaient casser. Ils ont frappé avec leurs crosses contre la porte de la maison, puis ils sont entrés. Je n’avais pas d’autre choix que de leur ouvrir.
Mon mari devait les accompagner. Moi, je voulais lui faire encore un petit déjeuner, quelque chose à boire et à manger. Rien, il n’a besoin de rien. Dehors.
Puis mon mari a encore voulu entrer dans la chambre de Heiner, il ouvre la porte et se prend un coup sur le côté. Ils sont partis. Dans la nuit, ils ont passé tout le village au peigne fin.
… Heiner a compris ce qui arrivait. Il a entendu ce qu’il se passait. C’est pourquoi il refusait de m’accompagner dans le moindre magasin. C’était terrible. Il criait : je ne rentre pas là avec toi. Il me tirait en arrière et pleurait : maman n’y va pas, ils viendront me chercher aussi. C’était étrange, il voyait des nazis partout.
Alors que mon mari était déjà en camp, j’ai fait une demande de visite. Je n’ai eu l’autorisation qu’au bout de plusieurs mois. Nous avons pris le tramway jusqu’à Plaue-Bernsdorf où était le camp. Il n’y avait pas encore de bus. Il y avait le tramway à Eppendorf. Nous avons fait un bout de chemin en tramway puis à pied. Loin à pied, je m’en souviens. Le camp était une ancienne usine. Ou une salle de sport ? Un bâtiment en longueur. Nous étions debout dehors, il y avait une grande place. Peut-être avait-ce été un pré ou quelque chose comme cela. Il y avait beaucoup de monde et j’étais venue avec mon Heiner. Ils étaient tous debout sur la place mais à côté de chacun d’entre eux il y avait encore un homme de la SA, on ne pouvait pas parler. Je ne savais pas…Seul Heiner a parlé avec son père…»
D’abord rassemblés dans la salle du conseil de la mairie d’Eppendorf, les prisonniers avaient été transférés sans ménagement, le 17 mars à Plaue, où une salle de gymnastique avait été transformée en salle de torture. Le lieu sera fermé fin mai, début juin et ses occupants internés au premier grand camp de concentration en Saxe, à Sachesenburg, une ancienne filature, au pied du château.
En haut à gauche la relève de la garde au camp de concentration de Sachsenburg en 1934. Vue du même endroit en octobre 2015.

En haut à gauche, la relève de la garde au camp de concentration de Sachsenburg en 1934. Vue du même endroit en octobre 2015.

Nous sommes au tout début de la mise en place du système concentrationnaire nazi. Au lendemain de l’incendie du Reichstag, le 27 février 1933, Hindenburg promulgue le décret-loi sur « la protection du peuple et de l’état » qui renforce la procédure d’ « internement administratif préventif » facilitée par l’instauration d’un « état de siège civil » supprimant toute garantie de libertés individuelles. « La procédure devient très vite l’arme suprême de l’internement, le justificatif légal de la terreur contre les adversaires du nouveau régime.[…] Aucune justification de l’internement n’est plus à donner et aucune perspective de jugement n’existe plus. La procédure et la durée de l’internement restent aux mains de la seule police des laenders. » Cela ne durera pas. Le camp plus ou moins improvisé de Sachsenburg sera dissous au profit de Sachsenhausen et Buchenwald. L’organisation des camps sera centralisée par la suppression de l’autonomie des laenders alors que la Gestapo prendra progressivement le contrôle de la procédure d’internement. « Conséquence de la Nuit des longs couteaux, les camps passent sous le contrôle de la SS qui, du même coup, capte à son unique profit l’usage de la Schutzhaft ».(Robert Steegmann : le camp de Natzweiler-Struthof. Seuil)
Ella Müller :
… On dit toujours qu’Eppendorf avait été un bastion de la gauche. Grâce à la vie des associations, les ouvriers, etc. Qu’un village ait à ce point sombré…Il n’y avait plus que des nazis. Et parfois je me suis dit, mon Dieu, à quoi cela t’avance-t-il ? J’ai dit parfois à mon mari. Tu t’es engagé pour tous, pour les ouvriers, etc. Cela n’aurait pas été nécessaire, tu avais un métier comme fonctionnaire et tout, tu as dû tout subir. Et les autres ? J’ai souvent dit cela. Et c’est de nouveau comme ça aujourd’hui, malheureusement dois-je dire. Tu dois participer et rester tranquille, sinon tu es foutu…
…1935, Heiner avait 6 ans, nous sommes allés à Bräunsdorf, cela se trouve près de Limbach-Oberfrohna. Parce que j’avais été prévenue que la famille devait quitter Eppendorf et que mon mari ne devait plus remettre les pieds au village. Je suis donc allée à Bräunsdorf et j’ai demandé à pouvoir m’y installer. Les parents de mon mari y avait leur propre maison et ils ont été d’accord. Mais pas volontiers. Trois frères de mon mari était des membres disciplinés du parti nazi et deux sœurs étaient des jeunes filles nazies strictes. Il n’y avait qu’un frère sourd-muet qui était encore à la maison et encore une sœur âgée de vingt-six ans, elle était neutre et non membre du parti. La mère de mon mari était dans la ligue des femmes nationales-socialistes et avait reçu la croix d’honneur de la mère allemande. Et c’est auprès de ces gens-là que j’ai mendié un accueil. Je n’y ai rien vécu de bon car j’étais toujours, dans la famille, la rouge. Il n’y a que le petit Heiner qui me faisait pitié. Il voulait toujours aller chez son papa.
…Nous étions donc à Bräunsdorf, mon mari était toujours au camp et je ne trouvais pas de travail. J’ai accompagné un paysan voisin aux champs et je recevais de temps à autre, du lait, des œufs et un peu de beurre. C’était très peu. J’ai à cette époque souvent fait de la soupe d’ortie avec des œufs. Après plusieurs mois, j’ai reçu un soutien, 250 marks. Mon mari avait été fonctionnaire et membre de leur fédération et c’est de là que venait l’argent. Mais secrètement. Il y a même eu une fois une enveloppe contenant 500 marks. Sans expéditeur. Je me suis beaucoup occupée de Heiner. Il était tout ce qui me restait. Et lui ne cessait pas d’attendre son papa…
…Plus tard le camp où était mon mari a été dissous, il a été libéré. Mais il n’est pas rentré tout de suite. Il devait encore accomplir un travail disciplinaire dans la construction de l’autoroute. Cela a duré encore puis il fut de retour.
Nous avons pu avoir un logement à Bräunsdorf chez un camarade de classe de mon mari. C’était un tailleur et un fils de policier. Il avait construit une petite maison.
Il y avait là encore d’autres camarades de classe de mon mari qui tous ont été solidaires avec lui, rien à dire. Il n’y a dans le fond pas eu de difficultés. Peut-être était-ce dû au fait que les parents de mon mari, mes beaux-parents donc étaient membres du parti Tout comme le père du camarade de classe, le policier. Il habitait en face. [….] »
Ella Müller. Erinnerung der Mutter (Souvenir de la mère) recueilli par Thomas Heise in Explosion of a memory. Heiner Müller DDR Ein Arbeitsbuch Edité par Wolfgang Storch Edition Entrich Berlin 1988 pages 247-249 (Traduction : Bernard Umbrecht)
J’ai choisi de privilégier le récit de la mère de Heiner Müller, peu connu ou du moins peu utilisé en Allemagne et quasi inconnu en France. On la sent à la triple peine, seule avec son fils, dépourvue de ressources, dans un contexte de peste brune. Je reprendrai cependant cet épisode du point de vue du fils. Le moment de terreur vécu lors de l’arrestation du père est une scène fondatrice de son théâtre.
Mes remerciements à Patrick Müller de l’association culturelle de Frankenberg qui m’a accompagné à Sachsenburg et Freiberg.
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