Kza Han : Sous quel astre ?
avec des images d’Ekkehart Rautenstrauch

Sous quel astre ?

Échappant
à la congestion du temps
un transmigrant
en perpétuel transit
se transmue
en machaon, morio, vulcain ;
en évent étincelant
battant des ailes
sur ses fines écailles
capte le rayon vert
en perpétuel transit
un transmigrant.

Kza Han

Angles de site

De toute sa force
résistant à l’air vicié,
gingko, arbre du ciel
vêtu d’or.
De son noyau
lâchant une amande,
feuille en éventail
séparée de soi-même,
en quête de son double,
gingko, arbre du ciel
vêtu d’or.
Dans la foule
frappant le gong, faisant la quête,
un moine errant
en position de zazen
sur sa natte
illuminée par
le soleil couchant.
Forçant la divination
par la terre
par la poussière
par les cailloux,
à l’encontre du vent
à l’encontre de l’eau,
cette incommensurable église
face au Mont Vert.
Autour du 38e parallèle,
dans les chars abandonnés
depuis un demi-siècle,
fôlatrent des animaux rares
parmi des plantes rares
en l’absence des hommes.
Or une Coréenne d’Amérique
de retour au pays natal
sur le dos de la Grue Bleue
se met en tête
par le ciel
de déjouer le 38e parallèle,
au son âpre du komùngo
éraflant de ses six cordes
les frontières invisibles.

 Kza Han

En écho à ce que j’avais fait sur la Heimatla poétesse Kza Han dont j’avais déjà publié un texte m’a envoyé le poème  Sous quel astre ? Qu’elle a augmenté d’un autre texte en relation avec la situation du pays où elle est née, la Corée. Je l’en remercie.
 Ekkehart Rautenstrauch est né en 1941, à Zwickau. Il fait ses études à la Kunsthochschule de Stuttgart. Il s’installe en France en 1968. Professeur à l’école des Beaux-Arts de Nantes entre 1972 et 1982, il enseigna jusqu’en 2006 à l’école d’Architecture de Nantes. En 1974, il explora LE TEMPS D’UNE JOURNÉE les possibilités du Landart. En 1976, il réalisa au Musée des Beaux-Arts de Nantes FOTOBAND, bande visuelle de 77 m de long, traduite en musique acoustique par Jean Schwarz… En janvier 2005, il fait voir « BALLADE à MELENCOLIA » à Rennes. Durant l’été 2007 fut présentée au 3D Center of Art and Photography de Portland la série cyclique d’images KUNSTFABRIK. En avril 2010, à la galerie nantaise Le Rayon Vert, Pixel/Pinsel, avec Jean-Luc Giraud, exalte la geste picturale des 3D, avec In lieblicher Bläue / En bleu suave et Chiron de Friedrich Hölderlin, et Six comètes, poèmes de Kza Han qu’il représente par anaglyphes. La dernière exposition qu’il mit en œuvre dans son pays natal, à la galerie Albstadt d’Ebingen, de novembre 2011 à février 2012, célébra sur papier « ZeichenRaumKlang », « Signe Espace Son », avec une salle consacrée aux Variations Goldberg de J.S. Bach, 32 peintures du thème avec ses variations. Ekkehart Rautenstrauch est décédé en janvier 2012.
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Beethoven en colère pour un sou perdu en fait un caprice

David Kadouch, révélation soliste instrumental aux victoires de la musique en 2010, joue, à Radio France, le Rondo Capriccio op.129 composé par Ludwig van Beethoven vers 1795 et complété par Anton Diabelli en 1828 pour une édition posthume.
En sus du plaisir musical dû à ce cher Ludwig van, comme on dit dans Orange mécanique de Stanley Kubrick, et à son talentueux interprète, ce qui m’a intrigué est le titre complet du rondo de Beethoven :  « Wuth über den verlornen Groschen ausgetobt in einer Kaprize » (Colère à cause du sou perdu déchargée dans un Caprice). C’est ainsi que l’œuvre a été popularisée et on peut imaginer que cela soit tiré de quelque vécu. Un sou est un sou surtout quand on est sans,  ce qui fut un temps le cas du célèbre compositeur. Le titre n’est pas de Beethoven. Peu importe. On peut se raconter une histoire. Celle que j’imagine conduit à ce qui manque à notre époque propice aux colères, à savoir le déchargement de la pulsion de colère dans un Caprice. Léger est-il précisé,  Autrement dit sa transformation en un acte créatif, dans une forme – celle du capriccio – libre et enjouée, quasiment son contraire. Le Rondo Capriccio passe pour une expression de l’humour de Beethoven voire du rire en musique.
Transformer une énergie pulsionnelle en énergie créatrice n’est évidemment pas simple. On peut en voir une preuve dans le fait que Beethoven ait laissé son œuvre inachevée. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas tenter de le faire. Je m’y essaye.
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#Marx200 Le Fragment sur les machines

Karl Marx dans ma bibliothèque. En rentrant de Rda où j’avais eu ou acheté ce petit buste, j’ai mis un peu de peinture rouge sur son nez pour ne pas oublier que Marx avait en horreur l’idée qu’il pût y avoir des marxistes

In dem Maße aber, wie die große Industrie sich entwickelt, wird die Schöpfung des wirklichen Reichtums abhängig weniger von der Arbeitszeit und dem Quantum angewandter Arbeit als von der Macht der Agentien, die während der Arbeitszeit in Bewegung gesetzt werden und die selbst wieder − deren powerful effectiveness [mächtige Wirksamkeit] selbst wieder in keinem Verhältnis steht zur unmittelbaren Arbeitszeit, die ihre Produktion kostet, sondern vielmehr abhängt vom allgemeinen Stand der Wissenschaft und dem Fortschritt der Technologie, oder der Anwendung dieser Wissenschaft auf die Produktion. […]
Der wirkliche Reichtum manifestiert sich vielmehr − und dies enthüllt die große Industrie − im ungeheuren Mißverhältnis zwischen der angewandten Arbeitszeit und ihrem Produkt wie ebenso im qualitativen Mißverhältnis zwischen der auf eine reine Abstraktion reduzierten Arbeit und der Gewalt des Produktionsprozesses, den sie bewacht. Die Arbeit erscheint nicht mehr so sehr als in den Produktionsprozeß eingeschlossen, als sich der Mensch vielmehr als Wächter und Regulator zum Produktionsprozeß selbst verhält. […]
Der Diebstahl an fremder Arbeitszeit, worauf der jetzige Reichtum beruht, erscheint miserable Grundlage gegen diese neuentwickelte, durch die große Industrie selbst geschaffne. Sobald die Arbeit in unmittelbarer Form aufgehört hat, die große Quelle des Reichtums zu sein, hört und muß aufhören, die Arbeitszeit sein Maß zu sein und daher der Tauschwert [das Maß] des Gebrauchswerts. Die Surplusarbeit der Masse hat aufgehört, Bedingung für die Entwicklung des allgemeinen Reichtums zu sein, ebenso wie die Nichtarbeit der wenigen für die Entwicklung der allgemeinen Mächte des menschlichen Kopfes. Damit bricht die auf dem Tauschwert ruhnde Produktion zusammen, und der unmittelbare materielle Produktionsprozeß erhält selbst die Form der Notdürftigkeit und Gegensätzlichkeit abgestreift. Die freie Entwicklung der Individualitäten und daher nicht das Reduzieren der notwendigen Arbeitszeit, um Surplusarbeit zu setzen, sondern überhaupt die Reduktion der notwendigen Arbeit der Gesellschaft zu einem Minimum, der dann die künstlerische, wissenschaftliche etc. Ausbildung der Individuen durch die für sie alle freigewordne Zeit und geschaffnen Mittel entspricht.
Das Kapital ist selbst der prozessierende Widerspruch [dadurch], daß es die Arbeitszeit auf ein Minimum zu reduzieren strebt, während es andrerseits die Arbeitszeit als einziges Maß und Quelle des Reichtums setzt. Es vermindert die Arbeitszeit daher in der Form der notwendigen, um sie zu vermehren in der Form der überflüssigen; setzt daher die überflüssige in wachsendem Maß als Bedingung − question de vie et de mort [Frage auf Leben und Tod] − für die notwendige. Nach der einen Seite hin ruft es also alle Mächte der Wissenschaft und der Natur wie der gesellschaftlichen Kombination und des gesellschaftlichen Verkehrs ins Leben, um die Schöpfung des Reichtums unabhängig (relativ) zu machen von der auf sie angewandtenArbeitszeit. Nach der andren Seite will es diese so geschaffnen riesigen Gesellschaftskräfte messen an der Arbeitszeit und sie einbannen in die Grenzen, die erheischt sind, um den schon geschaffnen Wert als Wert zu erhalten. Die Produktivkräfte und gesellschaftlichen Beziehungen − beides verschiedne Seiten der Entwicklung des gesellschaftlichen Individuums − erscheinen dem Kapital nur als Mittel und sind für es nur Mittel, um von seiner bornierten Grundlage aus zu produzieren. In fact aber sind sie die materiellen Bedingungen, um sie in die Luft zu sprengen. […]
Die Natur baut keine Maschinen, keine Lokomotiven, Eisenbahnen, electric telegraphs [elektrischen Telegraphen], selfacting mules [20: selfactor = von Richard Roberts 1825 erfundene automatische Spinnmaschine] etc. Sie sind Produkte der menschlichen Industrie; natürliches Material, verwandelt in Organe des menschlichen Willens über die Natur oder seiner Betätigumg in der Natur. Sie sind von der menschlichen Hand geschaffne Organe des menschlichen Hirns; vergegenständlichte Wissenskraft. Die Entwicklung des capital fixe zeigt an, bis zu welchem Grade das allgemeine gesellschaftliche Wissen, knowledge [Kenntnisse], zur unmittelbaren Produktivkraft geworden ist und daher die Bedingungen des gesellschaftlichen Lebensprozesses selbst unter die Kontrolle des general intellect [allgemeinen Verstandes] gekommen und ihm gemäß umgeschaffen sind. Bis zu welchem Grade die gesellschaftlichen Produktivkräfte produziert sind, nicht nur in der Form des Wissens, sondern als unmittelbare Organe der gesellschaftlichen Praxis; des realen Lebensprozesses ».
Karl Marx : Grundrisse der Kritik der Politischen Ökonomie (Oktober 1857 bis Mai 1858)
Das sogenannte »Maschinenfragment«Das Kapitel vom Kapital − Heft VI, [MEW 42 Seite 590] [Fixes Kapital und Entwicklung der Produktivkräfte der Gesellschaft
Lien vers fragment en entier en allemand.
Cependant, à mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse effective dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour – leur puissance efficace – n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt de l’état général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production. […] La richesse effective se manifeste plutôt – et c’est ce que dévoile la grande industrie – dans l’extraordinaire disproportion entre le temps de travail employé et son produit, tout comme dans la discordance qualitative entre un travail réduit à une pure abstraction et le pouvoir du processus de production qu’il contrôle. Ce n’est plus tant le travail qui apparaît comme inclus dans le processus de production, mais l’homme plutôt qui se comporte en surveillant et en régulateur du processus de production.[…]
Le vol du temps de travail d’autrui, sur lequel repose la richesse actuelle, apparaît comme une base fondamentale misérable comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même. Dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse et doit nécessairement cesser d’être sa mesure et, par suite, la valeur d’échange d’être la mesure de la valeur d’usage. Le surtravail de la masse a cessé d’être la condition du développement de la richesse générale, de même que le non-travail de quelques-uns a cessé d’être la condition du développement des puissances universelles du cerveau humain. Cela signifie l’écroulement de la production reposant sur la valeur d’échange, et le processus de production matériel immédiat perd lui-même la forme de la pénurie et de la contradiction. C’est le libre développement des individualités, où l’on ne réduit donc pas le temps de travail nécessaire pour poser du surtravail, mais où l’on réduit le travail nécessaire de la société jusqu’à un minimum, à quoi correspond la formation artistique, scientifique, etc., des individus grâce au temps libéré et aux moyens créés pour eux tous. Le capital est lui-même la contradiction en tant que processus, en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis que d’un autre côté il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse. C’est pourquoi il diminue le temps de travail sous la forme du travail nécessaire pour l’augmenter sous la forme du travail superflu ; et pose donc dans une mesure croissante le travail superflu comme condition – question de vie ou de mort – pour le travail nécessaire. D’un côté donc, il donne vie à toutes les puissances de la science et de la nature comme à celles de la combinaison sociale et du commerce social pour rendre la création de richesse indépendante (relativement) du temps de travail qui y est employé. De l’autre côté, il veut mesurer au temps de travail ces gigantesques forces sociales ainsi créées, et les emprisonner dans les limites qui sont requises pour conserver comme valeur la valeur déjà créée. Les forces productives et les relations sociales – les unes et les autres étant deux côtés différents du développement de l’individu social – n’apparaissent au capital que comme les moyens, et ne sont pour lui que des moyens de produire à partir de la base fondamentale bornée qui est la sienne. Mais en fait elles sont les conditions matérielles pour faire sauter cette base. […]
La nature ne construit ni machines, ni locomotives, ni chemins de fer, ni télégraphes électriques, ni métiers à filer automatiques, etc. Ce sont là des produits de l’industrie humaine : du matériau naturel, transformé en organes de la volonté humaine sur la nature ou de son activation dans la nature. Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l’homme : de la force de savoir objectivée. Le développement du capital fixe indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle de l’intellect général, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie. »
Karl Marx,  Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse ») Les Éditions sociales, Paris, 2011, p. 660-662. Traduction de Jean-Pierre Lefebvre (modifiée)

Repris depuis La Revue du projet, n° 40, octobre 2014
Le texte ci-dessus de Karl Marx est extrait d’un autre plus conséquent connu sous le nom de Fragment sur les machines, lui même tiré des Grundrisse. Je le commenterai à partir des travaux de Bernard Stiegler qui s’efforce de repartir des questions posées par Marx et oubliée, y compris par Marx lui-même, pour une nouvelle intelligence des réalités d’aujourd’hui. Je partirai pour l’essentiel du livre de Bernard Stiegler États de choc / Bêtise et savoir au XXIème siècle Essai Mille et une nuits (2012). Stiegler y appelle à relire les Grundrisse dont ce texte est extrait contre le diktat des « althussériens » affirmant qu’avant la rédaction du Capital, Marx ne serait pas « scientifique ». Il cite encore largement le fragment sur les machines dans un autre livre : La société automatique 1 L’avenir du travail (Fayard 2015) puisque ce sont ces questions que Marx anticipe et qui nous secouent aujourd’hui.
Et commençons par poser la question même de la critique et de la relecture.
« Critiquer, cela signifie relire et relire en détail » (Bernard Stiegler)
« Oh çui-là avec sa critique ! ». Il règne une grande confusion sur le mot critique le plus souvent interprété comme inamical, témoignage d’une attitude négative. On en est au point où critiquer est dégradé au rang d’un crêpage de chignon, où critiquer signifie chercher querelle.
C’est juste le contraire. Critiquer signifie exercer une capacité de jugement. Y renoncer revient à servir les pouvoirs de leaders qu’ils soient de droite ou de gauche ravalant les adhérents de leurs organisations à des fan-clubs. La critique ne se réduit pas à une posture oppositionnelle ou encore de simple résistance. Une bonne critique débouche sur une alternative même quand cette dernière n’est pas ou pas encore formulable. En ce sens, il faut réarmer la critique c’est à dire poser de nouvelles limites de droit aux faits créés par la performativité techno-logique, ce que l’on appelle la gouvernance algorithmique, ce à quoi renonce la politique. Le droit relève de la délibération s’est à dire de la confrontation des points de vue.
Critiquer un texte ancien c’est, en le lisant avec attention et en le relisant le cas échéant dans le détail, en retirer ce qui nous intéresse encore, c’est à dire peut servir de point de départ à une réflexion contemporaine, se l’approprier au point de devenir l’auteur de sa lecture. Concernant Marx lui-même, critiquer est la seule façon de l’honorer. Et c’est aussi critiquer les lecteurs de Marx. Marx disait : « moi, au moins, je ne suis pas marxiste ». Critiquer un texte consiste aussi à la placer sur une ligne de temps. C’est dans le cas des dialogues avec les disparus, en l’occurrence ici et singulièrement avec Marx, la quête de ce que le passé contient de futur.
« Le dialogue avec les morts ne doit pas se rompre tant qu’ils n’ont pas rendu la part d’avenir qui est enterrée avec eux » (Heiner Müller)
Les Fondements pour une critique de l’économie politique familièrement appelé les Grundrisse de Marx bénéficient par leur actualité d’un regain d’intérêt aujourd’hui. Et pour cause :
« Il est question dans les Grundrisse, comme nulle part ailleurs de la technique, de l’automatisation, du savoir concrétisé sous forme de machine devenant capital fixe : tout ce qui se produit à présent sous nos yeux » (Bernard Stiegler).https://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2017-1-page-119.htm
D’abord, reprenons le texte au plus prêt avant de l’extrapoler et de le mettre en relation avec d’autres. Il est extrait des réflexions sur le Capital fixe et le développement des forces productives de la société (Fixes Kapital und Entwicklung der Produktivkräfte der Gesellschaft). Il s’appuie sur une citation d’Andrew Ure, auteur de La philosophie des manufactures. Ce dernier imagine dans l’avenir un automate géant composé de multiples mécanismes combinés à des organes dotés de raison qui agissent ensemble et sans interruption et sont soumis à une force qui les met d’elle même en mouvement. L’imaginaire de l’automatisation est ancien.
Un mot sur ce que l’on trouve avant l’extrait cité  : Marx traite de la transformation de l’outil de travail en machines. Plus précisément en machinerie – « die Verwandlung des Arbeitsmittels in Maschinerie »-, terme qu’il utilise pour désigner le fait qu’elles forment un système et que cela concerne la grande industrie. Cette transformation conduit à ce que la création de la véritable richesse cesse de dépendre du temps et de la quantité de travail mis en mouvement et repose d’avantage sur l’utilisation de la technoscience. Et nous en arrivons au début de notre extrait :
 « Cependant, à mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse effective dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour – leur puissance efficace – n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt de l’état général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production »
Je souligne en les reprenant quelques autres passages :
« La richesse effective se manifeste plutôt – et c’est ce que dévoile la grande industrie – dans l’extraordinaire disproportion entre le temps de travail employé et son produit, tout comme dans la discordance qualitative entre un travail réduit à une pure abstraction et le pouvoir du processus de production qu’il contrôle »
Le temps de travail salarié cesse d’être la mesure de la création de richesses :
« Dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse et doit nécessairement cesser d’être sa mesure »
Mais il se produit une « extraordinaire disproportion » entre le temps de travail et ce qu’il est capable de produire. Cela conduit à une énorme contradiction dans le capitalisme :
« en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis que d’un autre côté il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse ».
On voit l’énorme problème qui se pose en termes de redistribution des gains de productivité. Au terme de ce processus il n’y a plus rien de produit dont le travailleur puisse dire que c’est son œuvre. C’est cela la prolétarisation. Le prolétaire n’est pas le pauvre, c’est celui qui a vu son outil et ce qu’il a appris à en faire englouti dans la machine. La métamorphose de l’outil de travail en machinerie est pour Marx une tendance du Capital qui conduit dans un même temps d’une part à un formidable accroissement de la puissance du production et à une négation du travail. L’ensemble du processus de production n’est plus à rapporter à l’application du savoir faire de l’ouvrier mais à la mise en œuvre technologique des sciences. Le travail est dégradé en un simple moment de ce processus.
« La machine n’a plus rien de commun avec l’instrument du travailleur individuel. Elle se distingue tout à fait de l’outil qui transmet l’activité du travailleur à l’objet, […], l’ouvrier surveillant l’action transmise par la machine aux matières premières et la protégeant contre les dérèglements. Avec l’outil, c’était tout le contraire : le travailleur l’animait de son art et de son habileté propre, car le maniement de l’instrument dépendait de sa virtuosité. La machine qui possède habileté et force à la place de l’ouvrier est, elle-même, désormais le virtuose, car les lois de la mécanique agissant en elle l’ont dotée d’une âme »
Marx Fondements de la critique de l’économie politique Cité par Bernard Stiegler in États de choc / Bêtise et savoir au XXIème siècle Essai Mille et une nuits page 215
Marx ne parle pas seulement des machines en tant que système (machinerie), il parle également de leur automatisation.
« Die Wissenschaft, die die unbelebten Glieder der Maschinerie zwingt, durch ihre Konstruktion zweckgemäß als Automat zu wirken, existiert nicht im Bewußtsein des Arbeiters, sondern wirkt durch die Maschine als fremde Macht auf ihn, als Macht der Maschine selbst ».
La science qui contraint les éléments de la machinerie par leur construction fonctionnelle à agir comme automate n’existe pas dans la conscience de l’ouvrier, mais agit à travers la machine comme puissance qui lui est étrangère, comme puissance de la machine elle-même.
La machine devient un concurrent pour l’homme.
« Le travail intellectuel est mis au service de la réduction de la part de travail manuel dans le procès de production « , commente Bernard Stiegler ; il est aussi mis au service du Capital qui le transforme en capital fixe. Avec l’automatisation, dit Marx «  le travail vivant se trouve subordonné au travail matérialisé qui agit de manière autonome. Dès lors l’ouvrier est superflu ». La matérialisation des savoirs manuels et intellectuels dans la machine est le non pensé de ceux qui se réclament du marxisme. L’Union soviétique a sans discernement importé le taylorisme oubliant l’objectif d’émancipation c’est à dire de déprolétarisation faisant de la dictature du prolétariat une dictature de la bêtise. La philosophe Simone Weil avait perçu cela :
« Si demain on chasse les patrons, si on collective les usines, cela ne changera en rien ce problème fondamental qui fait que ce qui est nécessaire pour sortir le plus grand nombre de produits possible, ce n’est pas nécessairement ce qui peut satisfaire les hommes qui travaillent dans l’usine » (Simone Weil : La condition ouvière)
Main d’oeuvre / cerveau d’oeuvre
Dans la machinerie décrite par Marx la main d’œuvre tend à être remplacée par ce que Michel Volle appelle le cerveau d’œuvre pour désigner l’utilisation par la machine d’une partie de l’activité cérébrale conduisant à une extension et une généralisation de la prolétarisation.
« Le mot « œuvre », dans la locution main d’œuvre, est en vérité et précisément trompeur quand au couplage homme machine, dès lors que cette machine contribue à la prolétarisation […] Dans la relation entre la main et la machine, c’est cette dernière qui « œuvre » – aveuglément-, c’est à dire automatiquement, en sorte qu’il est difficile de parler d’ouvrage et d’œuvre cependant, s’il est vrai que ce mot indique toujours une ouverture : cette forme de la production, dite « de série », signifie au contraire que le système est fermé. On parle de productions de série dans la mesure où les produits ne sont pas des ouvrages, mais des ready-made commodities. (de la matière manufacturée) »
Bernard Stiegler : La société automatique 1. L’avenir du travail Fayard page 302)
On peut par analogie dire la même chose aujourd’hui pour le cerveau d’oeuvre Arrêtons-nous maintenant un instant sur ce terme de prolétarisation qui nous renvoie à une grande œuvre – à lire et relire – de Marx (cette fois avec Engels) à savoir le Manifeste du Parti Communiste :
Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail de l’ouvrier tout caractère d’autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. Le producteur devient un simple accessoire de la machine, on n’exige de lui que l’opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. (…) »
Karl Marx et Friedrich Engels : Manifeste du Parti communiste (1848) Traduction de Laura Lafargue
A la place des ouvriers œuvrant car disposant d’un savoir faire, il n’y a plus que des instruments de travail. Le savoir faire et le savoir tout court ont été extériorisés dans la machine. En perdant le savoir, la force de travail devient exclusivement marchandise. Cette définition permet de ne pas confondre les prolétaires avec classe ouvrière ni d’ailleurs emploi et travail.
Bernard Stiegler rappelle que pour Marx, la prolétarisation est, dans le capitalisme, le destin de tous les producteurs.
«De porteur d’outils et praticien d’instruments, l’ouvrier est devenu lui-même un outil et un instrument au service d’une machine porteuse d’outils. Or, précisent ici Marx et Engels, ce destin est celui de tous les producteurs – et non seulement des ouvriers»
(Bernard Stiegler : Pour une nouvelle critique de l’économie politique  Galilée 2009 pages 54 et 55)
Marx et Engels :
Les anciennes petites classes moyennes, petits industriels, petits commerçants, petits rentiers, artisans et paysans, toutes ces classes tombent dans le prolétariat. [ … ] Aussi le prolétariat se recrute-t-il dans toutes les couches de la population. Karl Marx et Friedrich Engels : Manifeste du Parti communiste (1848) Traduction de Laura Lafargue
Pour Bernard Stiegler :
« Marx commet une erreur radicale en supposant que c’est par la prise de conscience de sa situation prolétarisée que le prolétariat peut échapper à sa condition et non par l’élaboration d’un nouveau type de savoir qui n’est pas la « science » marxienne que recherche Althusser, mais l’invention d’un nouveau processus d’individuation psychique, collective et technique constituant une nouveau rapport à la technique »
Stiegler États de choc / Bêtise et savoir au XXIème siècle Essai Mille et une nuits page 224
Si la question de la propriété ne règle rien, seule une prise en compte du caractère pharmacologique de la technique, c’est à dire la capacité pour cette dernière de pouvoir être utilisée soit pour dissocier c’est à dire jouer contre l’individuation soit pour à l’inverse associer c’est à dire favoriser l’individuation, permet d’envisager de l’utiliser positivement. Après-tout ce sont encore les hommes qui construisent les automates comme le rappelle le philosophe de RDA Wolfgang Heise cité plus loin.
L’industrialisation ne s’est pas arrêtée à ce qu’elle était du temps de Marx. Mais ce dernier a décrit les prémisses de ce qui n’a cessé de se développer :
« Le Fragment sur les machines décrit ce qui nous arrive maintenant : nous sommes en train de vivre cet accomplissement du capitalisme où le travail salarié, ce que l’on appelle aujourd’hui l’emploi, tend à régresser massivement. Marx ne dit pas qu’il faut casser les machines et s’opposer à la machine, mais qu’il faut inventer un nouveau rapport entre l’homme et la machine. Là est le cœur du sujet. […]
Les êtres connectés que deviennent la plupart d’entre nous sont calculés par des algorithmes qui les précèdent toujours, et qui font d’eux des auxiliaires du système, tout comme Marx montre dans le Fragment que les prolétaires deviennent des auxiliaires du « vaste automate » qu’est d evenue l’unité de production telle que la décrivait déjà Andrew Ure. Le problème est qu’ainsi calculés, les êtres connectés sont dé-singularisés, « moyennés », comme le montrait Gilles Châtelet, et qu’ils perdent l’hétéronomie qu’ils apportaient au système (hétéronomie du point de vue du système qui, en revanche, constituait, de leur point de vue, leur autonomie). C’est ainsi que ce système devient de ce fait tendanciellement et irrésistiblement entropique parce que structurellement autoréférentiel.La question est alors de réinjecter de la néguentropie dans le système . […]
Marx dans le Fragment sur les machines fait l’hypothèse que tout ce qui est salarié deviendra automatisable. Et, à partir de là, l’avenir n’est pas dans le salariat et l’emploi. L’avenir est au travail, et il faut faire de la mort de l’emploi une bonne nouvelle – et l’entendre comme dépassement de cette économie entropique qu’est l’économie du marketing et du pouvoir d’achat qu’elle capte en organisant la prolétarisation généralisée ».
« Entretien avec BERNARD STIEGLER », Rue Descartes, 2017/1 (N° 91), p. 119-140. DOI : 10.3917/rdes.091.0119. URL : https://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2017-1-page-119.htm
A la prolétarisation des savoirs et des savoirs faire, s’ajoute celle des savoir-vivre :
«Ce ne sont pas seulement les savoir-faire qui sont détruits par la grammatisation industrielle -au service de laquelle les savoirs théoriques sont soumis. Les savoir-vivre sont eux-aussi liquidés par des processus de captation de l’attention qui reconfigurent en les standardisant les patterns comportementaux.
C’est alors le consommateur qui est privé de tout rôle inventif, et il ne transmet plus aucun savoir-vivre à ses descendants pas plus qu’il ne reçoit ceux de ses ascendants puisqu’il est au contraire contraint de les abandonner pour s’adapter à ceux que le marketing conçoit avec l’aide des sciences sociales et cognitives – le neuromarketing étant le stade le plus avancé de cette dimension de la prolétarisation »
Bernard Stiegler Etats de choc Bêtise et savoir au XXIème siècle pages 221-222
Le véritable slogan de ce bicentenaire de la naissance de Karl Marx devrait donc être : Prolétaires de tous les pays désautomatisez-vous.
Post-scriptum :
Je viens de découvrir que ces questions avaient aussi été pressenties par Heiner Müller et son ami, le philosophe et spécialiste de Hölderlin, Wolfgang Heise dans un dialogue de 1986 dans lequel à la fin il est question de la volonté du Capital de s’émanciper de la classe ouvrière dont les camps de concentration seraient un des modèles. Peu importe ici l’imprécision des termes et le manque de clarté – la conversation était préparatoire et sans doute pas prévue d’être publiée sous cette forme – ce qui compte me semble-t-il est de constater que la question pouvait être posée même si ce n’est qu’en esquisse, dès ce moment-là, avec la difficulté d’en dire plus par absence de tentative théorique marxiste. L’entretien date de 1988 :
Heiner Müller : il y a une métamorphose de la classe ouvrière et les camps de concentration en sont sûrement un modèle.
Wolfgang Heise : Eux d’un côté – ou bien l’usine automatisée.
Heiner Müller : Qui est la forme humaine de destruction et d’exploitation des forces de travail.
Wolfgang Heise : Mais l’usine automatisée doit aussi être fabriquée, produite. C’est la difficulté et la chance. Jusqu’à présent il n’y a pas de tentatives théoriquement utilisables. Ou bien le devenir-superflu des ouvriers…On le voit en Angleterre. Ce qui en reste peut se défouler dans le secteur tertiaire, donc dans diverses prestations de services. Mais qui sont par nature limitées ou le deviendront avec le temps. Donc cette évolution mène à la militarisation, qu’on le veuille ou non.
Heiner Müller : C’est évident. »
Wolfgang Heise / Heiner Müller : Dialogue à propos de Brecht Traduction Jean-Pierre Morel dans la Revue Europe n°1068 Avril 2018..
Et la militarisation est aujourd’hui elle-même robotisée.
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Karl #Marx200 :
Supposons que nous produisions comme des êtres humains

Sophie Rois lit avec un plaisir manifeste un texte de Karl Marx. Pour les germanistes qui souhaiterait l’écouter, cliquez sur weiter gucken pour accéder à l’émission d’Alexander Kluge qui diffusait un extrait des Nachrichten aus der ideologischen Antike Marx  Eisenstein das Kapital (Editions Suhrkamp). Je n’ai pas réussi à l’isoler. Profitez-en pour découvrir d’autres aspects. Ci-dessous le texte allemand et sa traduction.
„Gesetzt, wir hätten als Menschen produziert: Jeder von uns hätte in seiner Produktion sich selbst und den andren doppelt bejaht. Ich hätte 1. in meiner Produktion meine Individualität, ihre Eigentümlichkeit vergegenständlicht und daher sowohl während der Tätigkeit eine individuelle Lebensäußerung genossen, als im Anschauen des Gegenstandes die [über]individuelle Freude, meine Persönlichkeit als gegenständliche, sinnlich anschaubare und darum über alle Zweifel erhabene Macht zu wissen. 2. In deinem Genuß oder deinem Gebrauch meines Produkts hätte ich unmittelbar den Genuß, sowohl des Bewußtseins, in meiner Arbeit ein menschliches Bedürfnis befriedigt, also das menschliche Wesen vergegenständlicht und daher dem Bedürfnis eines andren menschlichen Wesens seinen entsprechenden Gegenstand verschafft zu haben, 3. für dich der Mittler zwischen dir und der Gattung gewesen zu sein, also von dir selbst als eine Ergänzung deines eignen Wesens und als ein notwendiger Teil deiner selbst gewußt und empfunden zu werden, also sowohl in deinem Denken wie in deiner Liebe mich bestätigt zu wissen, 4. in meiner individuellen Lebensäußerung unmittelbar deine Lebensäußerung geschaffen zu haben, also in meiner individuellen Tätigkeit unmittelbar mein wahres Wesen, mein menschliches, mein Gemeinwesen bestätigt und verwirklicht zu haben. Unsere Produktionen wären ebenso viele Spiegel, woraus unser Wesen sich entgegenleuchtete.“
(Karl Marx: Auszüge aus James Mills Buch ‘Elémens d’économie politique’, in: Institut für Geschichte der Arbeiterbewegung (Hg.): Marx – Engels – Werke, Berlin 1990, Band 40, S. 462f.)
« Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, à l’égard de soi-même et de l’autre. 1. Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité ; j’éprouverais en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute. 2. Dans ta jouissance ou ton emploi de mon produit, j’aurais la joie spirituelle de satisfaire par mon travail un besoin humain de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d’un autre l’objet de sa nécessité. 3. J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même, d’être accepté dans ton esprit comme dans ton amour. 4. J’aurais dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de ta vie, c’est-à-dire de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, ma sociabilité humaine. Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre »
(Karl MARX, « Notes de lecture », in Economie et philosophie, Oeuvres, économie, Gallimard, Coll. La Pléiade, tome II, 1979, p 22.  Traduction par J. Malaquais et C. Orsoni)
 Je souligne bien sûr ce supposons par lequel Marx pose, comme dans un dialogue, cette hypothèse d’un travail qui ferait oeuvre, qui pourrait être proprement humain et libéré de la condition du salariat, qu’il décrit en négatif. Il imagine un système de production qui permettait au producteur de se reconnaître dans son produit et de s’individuer en s’inscrivant dans une relation à l’autre. Par là, il nous dit par antiphrase et en procédant à un renversement précisément que le système de production existant ne permet pas cela. Ses conséquences s’expriment dans les burn out. On mesure ainsi l’écart qui n’a depuis cessé de se creuser entre travail et emploi salarié. Marx ne nous dit pas ici pourquoi. Il abordera ailleurs la question du développement machinique qui fera l’objet de la prochaine chronique.

 


 

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Josef Beuys : Tout travail doit tendre à l’art. #Marx200

Extrait de l’émission d’Arte Le passé est futur – l’Allemagne vue par ses artistes Réalisation : Maria Anna Tappeiner (2014)
Tout travail humain doit fondamentalement tendre à l’œuvre d’art, nous dit en substance le plasticien allemand Joseph Beuys. Et la politique consisterait à s’occuper de cette question sous cet angle-là. Avec le développement du machinisme, le travail a perdu son sens de mise en œuvre d’un savoir faire qui est aussi celui de l’artiste. Libérer le travail consiste à lui rendre une capacité à œuvrer.

 

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#Marx200 : Un poème de Volker Braun

Place Marx-Engels à Berlin et ses touristes

Volker Braun :

Karl Marx

1
Was hat er uns abgenommen
An Mühe, der schwammige Herkules,
Diese zwölf mal zwölf
Übermenschlichen Arbeiten : die Wühlerei
In der ökonomischen Scheiße,
Das Tappen im Dunkeln der Systeme,
Mit beständigem Zeitungsschmieren,
Und der Abstieg in den Hades
Of Soho Square, mit dem kleinsten
Dreck gequält
, und vom Kopf auf die Füße

Das Denken gestellt, und diese Nächte
Für ein Ereignis von Konsequenzen !
2
Was hat er uns abgenommen
An Härte, der staatenlose
Diktator seiner Redaktionen und Töchter,
Diese wahre Ironiewut auf die biederen
Geistigen Stinktiere hier in Preußen,
Die Kurzleibigen Freundlichkeiten,
Den lebenslangen Hochverrat,
Und das Drücken auf den Beutel von Frederic,
Höchst ekelhaft, und die Grausamkeit
Gegen seinen schwindsüchtigen Leib,
Um die Sache an der Wurzel zu fassen,
Die der Mensch ist !
3
Aber was hat er uns überlassen !
Welchen Mangel an Illusionen.
Welchen weltweiten Verlust
An sicheren Werten. Welche verbreitete
Unfähigkeit, sich zu unterwerfen
Und wie ausgeschlossen, unter uns,
Nicht an allem zu zweifeln. Seither
All unsre Erfolge : nur Abschlagszahlung
Der Geschichte. Dahin die Zeit,
Sich nicht hinzugeben an die Sache
Und wie unmöglich, nicht ans Ende zu gehn :
Und es nicht für den Anfang zu halten !
1
Tous ces efforts dont il nous a débarrassés,
Cet Hercule spongieux,
Ces douze fois douze
Travaux surhumains : fouiner
Dans la merde de l’économie,
Tâtonner dans l’obscurité des systèmes,
Avec cette barbouille sans fin pour le journal,
Et la descente aux enfers
De Soho Square, tourmenté
Par la moindre saloperie, et remettant sur ses pieds
La pensée qui marchait sur la tête, et ces nuits
Pour un événement lourd de conséquences !
2
Toute cette dureté dont il nous a débarrassés,
Ce dictateur apatride
De ses rédactions et de ses filles,
Cette véritable ironie rageuse contre nos braves
Putois menteurs de Prusse,
Les gentillesses à la vie brève,
La haute trahison à vie,
Et la pression sur la bourse de Frédéric,
Absolument répugnant, et la cruauté
À l’égard de son corps phtisique
Pour saisir à la racine cette affaire
Qu’est l’être humain !
3
Mais tout ce qu’il nous a encore laissé !
Un tel manque d’illusions.
Une telle perte universelle
De valeurs sûres. Une telle incapacité
Généralisée à se soumettre !
Et comme il est exclu, entre nous,
De ne pas douter de tout. Depuis lors
Tous nos succès ne sont que des acomptes
Sur l’Histoire. Fini le temps
De ne pas se vouer à la cause,
Et impossible d’aller jusqu’à la fin
Sans la prendre pour le commencement !
Traduction Alain Lance
Ce poème de Volker Braun fut publié en 1974 dans son recueil Gegen die symmetrische Welt (Contre le monde symétrique) au Mitteldeutscher Verlag (RDA). Les passages en italique sont des citations de Marx lui-même, de sa fille Laura et de Friedrich Engels.
Mes remerciements à Alain Lance
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#Marx200 « Le veau d’or est toujours debout…. »

Pour débuter une petite série d’hommage à Karl Marx, tout au long du mois d’avril, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, le 5 mai 1818, à Trêves, un extrait de l’opéra Faust de Charles Gounod, né la même année que Marx, le 17 juin 1818. Je vous propose, avant d’écouter Paul Gay dans une représentation de l’Opéra Bastille, le 7 octobre 2011, de lire la ronde du veau d’or, extrait de l’acte II scène 3 :

Ronde du veau d’or

MÉPHISTOPHÉLÈS
Le veau d’or est toujours debout!
On encense
Sa puissance,
D’un bout du monde à l’autre bout!
Pour fêter l’infâme idole
Roi et peuples confondus,
Au bruit sombre des écus,
Dansent une ronde folle
Autour de son piédestal!…
Et Satan conduit le bal!
CHŒUR
Et Satan conduit le bal!
MÉPHISTOPHÉLÈS
Le veau d’or est vainqueur des dieux!
Dans sa gloire
Dérisoire
Le monstre abjecte insulte aux cieux
Il contemple, ô rage étrange!
A ses pieds le genre humain
Se ruant, le fer en main,
Dans le sang et dans la fange
Où brille l’ardent métal!
Et Satan conduit le bal!
CHŒUR
Et Satan conduit le bal!
Charles Gounod : FAUST Opéra en cinq actes, créé en 1859, année où Marx publiait sa Critique de l’économie politique ébauche du Capital.
Livret : Jules Barbier et Michel Carré d’après la pièce Faust et Marguerite de Carré, elle-même tirée du Premier Faust de Goethe

Pour retrouver les anciennes chroniques du SauteRhin consacrées ou évoquant Karl Marx, je vous invite à cliquer dans la colonne de droite sur l’étiquette Karl Marx.
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La pièce « Annele Balthasar » de Nathan Katz (1924)

Il y a cette photographie retrouvée dans mes archives, une parmi une dizaine, prises au même moment, au même endroit. Et je suppose que c’est moi qui les ai prises et même développées, ce que je faisais à l’époque. Je n’en ai pas un souvenir très précis. Mais je sais où cela s’est passé et qui figure sur cette photographie. Il s’agit de Nathan Katz déjà âgé mais manifestement heureux d’être là. Le soir de la première de la reprise de sa pièce Annele Balthasar dans la grange de Bendorf (village du Sundgau alsacien), le 13 août 1977, la seule fois donc où j’ai croisé le poète vivant.
Dans son livre, Victor Hell qui y était également et dont j’ai fait la connaissance à ce moment là raconte :
« Pour sa première représentation, en 1975, dans la grange communale de Bendorf, le groupe théâtral a fait preuve de perspicacité en mettant en scène, sous le titre D’r Schollesepp une adaptation de la pièce de l’auteur danois Holberg (1684-1754), Jeppe paa Bierget, dont l’action et les péripéties correspondent parfaitement aux problèmes d’une région multilingue à l’époque pré-révolutionnaire ; les nobles parlaient français, élégamment, le peuple s’exprimait en dialecte, la justice était rendue en latin (depuis lors, la justice, c’est-à-dire l’institution qui se réclame de cette notion, même si elle a abandonné le latin, a gardé un langage étranger à la masse des citoyens). [J’étais l’un des adaptateurs de ce texte avec François Dangel qui en fit la mise en scène]. En 1976, on joua à Bendorf D’r brav’ soldat Schweik. Lorsque Nathan Katz apprit au début de 1977 que son Annele Balthasar de 1924 serait représentée cette année même, à Bendorf, il était encore très affaibli par la maladie qui avait failli lui être fatale ; la nouvelle le transforma littéralement ; le vieux poète, qui venait de côtoyer la mort, retrouva, comme par miracle, sa jeunesse d’esprit et sa vigueur. Tout illuminé intérieurement, la figure émaciée par les souffrances, le vieux poète me confia : Je vais revoir la chère Annele Balthasar. Je comprends que le personnage qu’il porte en lui depuis plus de cinquante ans, qui n’a jamais été une de ces «schwankende Gestalten» dont parle Goethe au début de son Faust, que cette frêle jeune fille, encore adolescente, est présente maintenant dans cette chambre d’hôpital toute blanche tout comme l’a été, il y a quelque temps, dans le clair-obscur du petit salon-bibliothèque à Mulhouse, la vieille mère, partie à la recherche de son fils. Désormais, Annele Balthasar ne quittera plus le poète. Il n’y a, dans la joie qui irradie Nathan Katz, aucune infatuation d’auteur ; le poète se réjouit de retrouver son Sundgau natal, les paysages familiers, le monde de son enfance. Malgré ses infirmités et les dangers que son audace peut lui faire courir, il est décidé à assister au moins à une des représentations de Bendorf. L’accueil que le public, où se mêleront jeunes et vieux, fera au poète sera un des grands moments dans la vie de Nathan Katz ».
(Victor Hell Nathan Katz itinéraire spirituel d’un poète alsacien, Editions Alsatia 1978 page 57
Nathan Katz viendra deux fois à Bendorf.
Si j’évoque ces anecdotes, c’est en raison de la réédition prochaine en version bilingue du texte aux éditions Arfuyen.
Et nous commencerons comme d’habitude par un extrait en alémanique puis en français :
Annele Balthazar quoique acquittée de l’accusation de sorcellerie est morte. Nous sommes 70 ans, après l’échec de la Guerre des paysans, au temps des procès de sorcellerie. Doni son amoureux accuse dans la scène finale :
« Doni
In da nass chalt Bode wai si di ineläge, maidle ? !… As säll denn jetz ein dr müet derzüe ha, fir züe dr z’chu,… wu de so rein doligsch !
(Zu den Anwesenden) dir hait mer’s jo umbroch ! dir ! i chlag ech a, alli, vor äiserm liebe härget !… alli !… Kä mitlide isch in äierem harz !… dir hait beesi sache erdankt : haxeräi !… Vom beese Geischt bsasse si !… Alli sind dr bsasse, alli, vom e beese, beese Geischt,… ass si d’sunne verfäischtere mächt !… dr hait beesi Werter gfunge : racht ! Grachtigkeit vor Gott !… dur alli Chilchheef geht e schrei vo äierer Grachtigkeit !… dir tient täusig un wider täusig gschäidi sache üsdanke, un wisset doch nit racht, was dr wait, un sehnt in allem Find äierem Gläube, Find vo Gott !… un dr wisset nit, ass dr Gott verlore hait ! Wie meh ass dr en gsüecht hait, wie meh ass dr en üf dr zunge gha hait deschto meh hait dr en üs em harz verlore !… isch’s denn nit Gott gsi, wu gred het in mr, ass i’s so garn gha ha, so iber alles garn !… isch’s denn nit Gott gsi, wu in im gsi isch, ass es so an mir ghonke ich, ass es si so gfrait het an jedem maie üf ’m Faischterbratt, an jedere stung, wu d’sunne gschine het !… Gott, wu schwär in allem labt, wu um is isch, ass alles wie-n-e gross Gheimniss isch : in jedem hurscht, wu tribt, in jeder Wolke, wu zieht, in jedem Wing, wu iber d’Acker geht !… ich’s denn nit Gott, das wu in is rieft züe allem, wu gross isch un scheen isch ? !… — o wenn me so dr luft heert z’nacht dur d’Baim geh, hinger de schäpf in de Grasgarte… Wenn dr sturmwing brielt im Wall ass wie ne wild tier,… Wenn d’Blitz iber d’Barge käie… isch das nit scheen ? !… isch das nit ebbis wu eim güed macht ? !… — dir aber hait en verlore : Gott !… dr fiehret äier Pflüeg iber’s Fall, un heeret d’stimm nit, wu um ech red, un in ech red, un hanket so an richtum un an allem wu chlitzeret, Chinge ! un marteret ein dr anger un ploget en !… un Gott red doch üs allem, wu scheen isch, so gross in äiser harz ine !… i ha als dankt : e Gläube !… Fir alli mensche : Güed si gäge-n-enanger !… enanger halfe !… das isch’s, was i allewil dankt ha !… das isch’s, wu mi harz dra ghonke isch ! Wie han i glachznet derno, ass emol e zit chäm, wu mr doch mensche wäre, mensche ! !… o, si so alli vor ebbis niederwarfe, wu gross isch un scheen isch, un besser warde, un mitlidiger !… Wie hani gläubt gha !… un was hani gfunge : eland !… d’ganzi Walt versinkt im eland ! in e määr vo rachsucht un Verbäuscht un hass bis in alli ewigkeit ine !… un kei hoffnig isch, ass es angerscht chäm !
(Nach einer Weile versunkenseins, beruhigt, visionär:) Dü bisch jo doch mi jetze, maidle !… Jetz het nieme kä racht meh iber di ! nieme ! Kei papierig eland Gsetz vo de mensche ! iber aller niedertracht vo dr Walt bisch mi !
(Er steht einige Augenblicke versunken.) De plangsch jo üf mi, arem harz !… Wil i di bi !… Ganz di !… Wil i di gsi bi, allewil, vo alle zite noh… Wil i di bi in alli ewigkeit ine… — — so ganz hai mr zammeghert allewil, ass eis fir’s angere het miesse üf die Arde chu ! Fir ass mr alles lide un alli Fraid enanger hatte chänne trage halfe. Fir ass nit eis allei hatt miesse in dare chalte Walt in steh un ohne liecht un ohne liebi verchimmere… so ganz tien mr enanger aaghere ! — — un jetz sättsch so-n-allei si… standig riefsch jo noh mr !… täusigfach heer i di stimm… dur alli müre dure… dur alli Wall dure… so riefsch mr züe dr… harz… in e lebandigsi iber allem eland… in dr tod… das isch’s, was i ertraimt ha allewil : zammesi mit dr !… do si bi dr in dam grosse labe, wu in alle Walte in tribt,… wu an alle spitz vo de Grashalme zittere tüet… do si… mit dir… in alli ewigkeit ine… — Wu eim kei mensch üsenangerrisse cha un kei Gsetz un nit !… un fräi si !… so… in alli ewigkeit !
(Er öffnet das Fenster. — Blitze fallen.) Wie d’Blitz käie !… Wie färchterlig scheen ass das isch !…(visionär, beruhigt, den Blick in das Flammen der Blitze gerichtet) Aeiser haimet !… Ching, das isch äiser haimet ! — — »
———————-
« Et c’est dans cette terre humide et froide qu’ils veulent te coucher, ma chérie !… Que l’un d’eux ait maintenant le courage de s’approcher de toi… couchée là, si chaste !
(Aux personnes présentes.) Vous l’avez tuée ! Vous ! Je vous accuse tous devant notre seigneur !… tous autant que vous êtes !… il n’y a aucune pitié dans vos cœurs !… Vous avez imaginé des horreurs : sorcellerie… possession par l’esprit malin. C’est vous qui êtes tous possédés, tous, par un esprit mauvais… à tel point que le soleil voudrait s’éteindre !… Vous avez trouvé des mots atroces : droit !… justice divine !… de tous les cimetières s’élève un cri contre votre justice ! Vous élaborez dans vos têtes des milliers et des milliers de choses savantes, et malgré cela, vous ne savez pas au juste ce que vous voulez et dans tout ennemi de vos croyances, vous voyez un ennemi de Dieu… et vous ne savez même pas que Dieu, vous l’avez perdu ! Plus vous le cherchiez, plus vous aviez son nom à la bouche, plus vous le perdiez dans vos cœurs. N’était-ce pas Dieu qui parlait en moi quand je l’aimais tant, plus que tout ? n’était-ce pas Dieu qui vivait en elle, lorsqu’elle tenait tant à moi, lorsqu’elle prenait plaisir à chaque fleur sur le rebord de la fenêtre, à chaque heure où brillait le soleil ?… Ce Dieu qui vit intensément dans tout ce qui nous entoure et qui transforme tout en un grand mystère : dans chaque buisson qui bourgeonne, dans chaque nuage qui passe, dans chaque souffle de vent qui parcourt les champs ! n’est-ce pas Dieu, ce qui en nous aspire à tout ce qui est grand et beau ?… Ah ! quand on entend un souffle d’air dans les arbres la nuit, derrière les hangars dans les vergers… Quand un vent tempétueux hurle dans la forêt comme une bête sauvage… Quand la foudre tombe sur les montagnes… n’est-ce pas beau ? n’est-ce pas quelque chose qui vous fait du bien ?… mais vous, Dieu, vous l’avez perdu !… Vous poussez votre charrue dans le champ sans entendre la voix qui vous parle, qui parle à l’intérieur de vous-mêmes et autour de vous, vous tenez tant à la richesse et à tout ce qui brille, enfants que vous êtes ! et vous vous martyrisez et vous vous tourmentez les uns les autres. Et pourtant, la voix de Dieu jaillit de tout ce qui est beau et interpelle nos cœurs !… Il m’est arrivé d’imaginer : une croyance commune… pour tous les hommes : être bon les uns envers les autres !… s’entraider !… Voilà ce à quoi j’ai toujours pensé !…Voilà ce à quoi mon cœur aspirait ! Avec quelle ardeur ai-je désiré que vienne un temps où nous serions des humains. Des humains ! Oh, les voir tous se prosterner devant quelque chose de grand et de beau et devenir meilleurs et plus compatissants !… Comme j’y ai cru !… Mais qu’ai-je trouvé ? De la misère ! La terre entière sombre dans la misère. dans un océan de vengeance, de malveillance, de haine pour l’éternité !… et nul espoir que cela change jamais !…
(Après un temps de réflexion, apaisé, visionnaire.) Finalement, à présent, tu es quand même à moi, ma chérie !… À présent, plus personne n’a de droit sur toi ! Personne ! Aucune misérable loi humaine sur du papier ! Au-delà de toute la bassesse du monde, tu m’appartiens.
(Il reste plongé dans ses pensées pendant quelques instants.) Tu m’attends avec impatience, pauvre cœur !… Parce que je t’appartiens… tout à toi !… Parce que je t’ai appartenu, de tout temps… Parce que je t’appartiens pour l’éternité !… Nous nous sommes toujours appartenu, si bien que l’un a dû venir sur terre pour l’autre. Nous aurions pu nous aider à porter toutes les peines et toutes les joies… Pour qu’aucun de nous deux n’ait à dépérir sur cette terre froide, sans lumière et sans amour, où il se serait retrouvé seul. Nous sommes tellement faits l’un pour l’autre !… et maintenant il faudrait que tu restes seule ! sans cesse, tu m’appelles !… mille fois, j’entends ta voix … elle traverse tous les murs… elle traverse toutes les forêts… sans cesse tu m’appelles à te rejoindre… mon cœur… dans une vie au-delà de toute misère… dans la mort… C’est ce dont j’ai toujours rêvé : être ensemble… Être là auprès de toi dans cette grande vie qui palpite en tous les mondes, qui frémit à la pointe de tous les brins d’herbe. Être là… avec toi… pour toute l’éternité… là-bas, aucun humain ne peut nous séparer, aucune loi, ni rien d’autre !… Être libres !… Ainsi… pour l’éternité…
(Il ouvre la fenêtre. Des éclairs éclatent.)Tous ces éclairs !…
Comme tout cela est terriblement beau !…
(visionnaire, apaisé, plongeant son regard dans les éclairs.) Ici, c’est chez nous !… ma chérie, c’est chez nous, c’est la petite parcelle du monde [Haimet] où nous sommes chez nous ! »
Nathan Katz : Annele Balthasar Editions Arfuyen Traduction Jean-Louis Spieser
Nous avons dans l’extrait ci-dessus un concentré des thématiques de la pièce et plus généralement de l’œuvre de l’auteur. Je commencerai par cette « petite parcelle du monde où nous sommes chez nous » selon l’expression choisie par le traducteur, Jean-Louis Spieser, pour rendre l’alémanique Haimet (Heimat en allemand). Nous ne sommes pas du tout dans un home sweet home. Ce n’est pas cela la Haimet dont rêve Doni. Annele Balthasar est bien morte. Nathan Katz n’a jamais nié la réalité de la mort. L’auteur suggère-t-il qu’il la rejoindra dans la tombe – « Sans cesse tu m’appelles à te rejoindre… mon cœur… dans une vie au-delà de toute misère… dans la mort… » – ou développe-t-il ici une conception mystique de la Haimet ? Pour la religion, les chrétiens ne sont que de passage sur terre. Et leur Heimat est d’essence divine. Pour Maître Eckhart, par exemple, elle se situe dans le mystère divin. On peut par ailleurs observer que la mystique n’est pas absente de la poésie expressionniste de son époque. Et encore moins dans le roman Novembre 1918 d’Alfred Döblin.
Mais je pense plutôt que Nathan Katz propose une conception de la Haimet dans laquelle morts et vivants cohabitent. C’est du moins ainsi que je veux le lire. Nathan Katz qui était d’origine juive n’était en fait d’aucune religion particulière.
Avant d’aller un peu plus loin dans notre lecture du texte, il faut revenir sur quelques aspects biographiques de l’auteur. Katz est incorporé, pour son service actif sous l’uniforme allemand à partir de septembre 1913 et, dès la déclaration de guerre, mobilisé le 2 août 1914. Il a 21 ans. Dès le début, il témoigne du combat qu’il va mener avec lui-même. C’est un combat pour la joie de vivre (Kampf um die Lebensfreude) pour reprendre l’expression qui sous-titre le recueil Das Galgenstüblein publié en allemand en 1920. Parti soldat allemand, Nathan Katz revient soldat français au pays d’Annele Balthasar. Fait prisonnier de guerre allemand par les Russes qui le considèrent comme français, il est renvoyé en France où il produit des armes comme les soldats allemands dont il fut. On serait perturbé à moins. Combattre dans ce contexte non seulement pour la survie mais plus encore pour la joie de vivre relève d’un défi immense que nous avons sans doute du mal à appréhender. Il fait paraître encore un recueil en allemand en 1930 : Die Stunde des Wunders. Mais entre temps, Nathan Katz a approfondi sa connaissance du poète alémanique d’outre Rhin, Johann Peter Hebel et il a fait le choix de la langue qu’il partagera avec ce dernier. Annele Balthasar sera l’expression de ce choix radical et c’est comme poète alémanique qu’il s’exprimera à partir de là. Je parlerai plus longuement de ce passage de la Heimat à la Haimet, dans la conférence que je ferai avec Daniel Muringer, le 6 avril 2018.
Nathan Katz associe au pays sa langue vernaculaire qu’il juge par ailleurs – et à juste titre – antérieure à l’allemand écrit et qui est transfrontalière. En même temps, il développe une conception à la fois tragique et utopique de la Haimet qui est aussi toujours collective et dans un partage de culpabilité et de responsabilité.Le plus souvent, il utilise l’expression Aïser Haimet (notre pays).
Utopique,
« il doit bien y avoir une vie plus élevée ! Il doit y avoir quelque chose : une vie, loin derrière tout ce que nous pouvons seulement imaginer… Quelque chose qui tiendrait du dernier éclat de la floraison dans nos vergers… Quelque chose comme un son qui, la nuit, traverserait le bois en vibrant… loin derrière tout ce que nous pouvons concevoir…et pourtant, c’est de vie qu’il s’agit : être uni à quelque chose qui n’est qu’âme… dans un grand amour. »
Mais aussi une vision tragique : Haimet ! Maimet ! Que de sang innocent coule en toi ! s’exclame t-il dans une Danse macabre. Cette vision tragique est d’abord celle de l’humanité entière. Dans le recueil en allemand Galgenstüblein, il écrivait
« J’ai feuilleté aujourd’hui un livre sur l’histoire du Monde !…
L’histoire du Monde !…
Meurtre ! Meurtre ! Haine ! Ténèbres !…la voilà l’histoire de l’humanité, de cette partie de l’humanité qui se nomme civilisée.
Combien de fois, quand cette bande humaine passe devant mon âme, je le vois se tenir debout, là-bas à Nazareth, cet homme pur et élevé !
Très Haut, c’est ainsi que le monde T’a compris !
C’est de cette façon qu’il s’est emparé de Ton idée d’amour.
Si Tu avais, un millénaire et demi plus tard [soit vers 1500, l’époque des procès de sorcellerie dans laquelle il situe Annele Balthasar (B.U.)], observé la terre, Tu aurais pleuré si Tu avais vu ces hommes !
Tu aurais pleuré si Tu avais vu ces bûchers en flammes !
Était-ce cela mon idée du monde ?!…
Suis-je mort pour cela ?!
Très Haut ! Je le sais : Tu te serais retrouvé dans des forêts sombres, solitaires…là-bas une lumière !… puis une autre…. Beaucoup, toute une ville dans une mer de lumière !…
Les enfants, aimez-vous, je vous en supplie !…Aimez-vous !
Et eux : Ils t’auraient accusés de magie et brûlé !…
La crucifixion était passée de mode à cette époque.
Plus de quatre cents ans se sont écoulés depuis à grande vitesse vers l’infini. Et aujourd’hui : ce sont toujours les mêmes vieux hommes.
Ils continuent de s’entre-tuer pour une grande cause ; ils se martyrisent, se font souffrir ; ils construisent des potences et se pendent les uns les autres !
C’est à mourir de rire avec cette espèce humaine fanatique !…
Ils rêvent de paradis et pour cela ils transforment leur présence sur terre en souffrance et se torturent !… »
(Nathan Katz : Das Galgenstüblein Traduction Bernard Umbrecht)

Nathan Katz fait évoquer à Doni dans Annele Balthasar un rêve de Sauveur Suprême : <

« … un jour quelqu’un viendra : quelqu’un de grand ! il faut qu’il vienne !… impossible que le monde reste dans une telle désespérance !… déjà je le vois, assis la nuit dans sa chambre plongée dans le silence, souffrir le martyr et passer toute la nuit à réfléchir. Tout en compassion pour les hommes qui sombrent dans la misère. Tout le désespoir de leurs vies va lui étreindre le cœur. Les hommes l’entendent parler, ils crachent rien qu’à entendre son nom ! Mais lui n’entend même pas leurs méchants discours, tant l’amour des hommes est ancré en lui… tout ce qu’il dit est si grand, tout ce qu’il dit est si bon. Cela finit par vaincre leurs cœurs ! les cœurs de millions d’hommes !… Plus aucun bûcher ne brûlera ! Plus personne n’agonisera entre les murs humides d’une chambre de torture !
(Enflammé.) Ce sera comme une lumière éclatante qui viendra recouvrir le monde ! »
J’établis ce parallèle entre deux textes séparés de quatre années, pour montrer que quelque chose qui passera dans l’écriture dialectale de Annele Balthasar était déjà présent au moment de la transformation en mémoire littéraire de l’expérience du camp de prisonnier en Russie, dans le Galgenstüblein en allemand. Et, s’il est, somme toute, logique que l’auteur, ayant opté pour la langue de son pays, s’empare également de son histoire, je pense malgré tout que, contrairement à l’impression qu’on peut en avoir à première vue, on peut, on doit sans doute, replacer ce long poème dramatique, cri du cœur et cri de douleur, dans le contexte de son écriture et de l’expérience de la Première guerre mondiale de son auteur.
De par sa structure, la pièce tient plus du long poème dramatique que de la tragédie classique, plus de l’Odyssée d’Homère que d’une tragédie de Sophocle. Au début, on a l’impression de s’installer dans une atmosphère idyllique au coin du feu de cette Haimet retrouvée. Un village, il y a quelques centaines d’années. Dans la froidure de l’hiver, l’ écho des nuits douces, comme Nathan Katz qualifiait sa pièce, nous fait voir une jeune fille morte, une nuit d’été. Voilà qui démarre fort tout de même. C’est comme si tu voyais…est-il écrit dans le prologue. Annele Balthasar, est-ce un drame historique ? Le drame historique pourrait-on dire en paraphrasant Alfred Döblin est premièrement une fiction, et deuxièmement n’est pas de l’histoire [« Le roman historique est premièrement un roman et deuxièmement n’est pas de l’histoire » A. Döblin : le roman historique et nous in L’art n’est pas libre, il agit Editions Agone page 163.] J’évoque Döblin ici pour une autre raison encore. Médecin militaire en Alsace, le grand romancier allemand a écrit pendant la première guerre mondiale un roman … chinois, non parce qu’il s’intéressait particulièrement à la Chine mais pour installer une distance avec son vécu permettant l’écriture. De même entreprendra-t-il, en pleine guerre de 14, l’écriture d’un roman sur …la Guerre de Trente Ans.
Je soupçonne que, pour des raisons proches, Nathan Katz nous transporte dans une ambiance de chasse aux sorcières à la fin du 16ème siècle.
Le spectacle des bûchers attire les foules. Leur curiosité malsaine, leur envie d’assister à une exécution va de pair avec leur absence de compassion avec la victime. En même temps Nathan Katz pose la question de la responsabilité des institutions juridiques et plus loin politiques et intellectuelles dans la manipulation de l’irrationnel et celle de l’impuissance des sentiments et des intuitions personnels vis à vis de la politique et de la justice. On ne croirait pas aux sorcières si les instances religieuse et juridiques, les messieurs de (de l’université de) Strasbourg, ne confirmaient pas leur existence.
Parenthèse pour un petit rappel : En 1496 ou 97, paraît le marteau des sorcières, le Malleus Maleficarum, écrit par un dominicain originaire de Sélestat en Alsace où il n’y eut pas que des humanistes. Cette scolastique antiféministe affirme que les femmes, à cause de leur faiblesse et de l’infériorité de leur intelligence, seraient par nature prédisposées à céder aux tentations du Diable. On y invente littéralement une étymologie du mot femina (femme) qui dériverait de fides + minus (foi mineure). J’en ai parlé ici.
Annele Balthasar et Doni vivent un amour réciproque, il est fils de notable, du maire de la ville, revient d’un périple de compagnonnage ; elle est orpheline de père et vit avec sa mère. Une configuration plutôt classique, une histoire d’amour dans deux milieux sociaux différents. Annele Balthasar est soudain arrêtée puis accusée de sorcellerie. Sans que l’on comprenne bien pourquoi, elle est acquittée mais meurt. Cela permet à Nathan Katz d’attribuer son décès au climat morbide de son époque, à la mécréance de ses concitoyens et de faire dire à Doni tout le mal qu’il pense de la société, de ce monde immonde et désespérant. Doni accuse ses contemporains d’être possédés par le mauvais esprit au point d’en assombrir le soleil. Il les accuse d’être mécréants malgré les apparences et d’avoir perdu toute idée de transcendance qu’il appelle Dieu. Un Dieu que Nathan Katz définit comme la vie secrète des choses (Gott, das heilige Làbe vo àllem). Doni a parfois des accents de Thomas Müntzer. Dans le vieux débat, faut-il changer les structures ou les hommes, Nathan Katz tranche nettement en faveur de la seconde option. Personnellement je ne crois pas que les deux soit séparables, la transformations des un(e)s est la condition de la transformation des autres.
Il n’y a pas de Haimet en dehors des personnes avec qui on la partage. Et elle est ici projection utopique, objet du Principe Espérance.  Toute la force de Nathan Katz est d’avoir été capable d’associer à une vision idyllique, utopique de la Haimet, lieu d’un bonheur possible, l’intervention en provenance de cette même Haimet des gendarmes venus arrêter Annele accusée de sorcellerie. On a toujours chez Katz le double mouvement du clair et de l’obscur, du bien et du mal. Les deux coexistent dans la Haimet.
Annele Balthasar personnifie en quelque sorte l’utopie de l’amour chrétien tel que le définit Nathan Katz, c’est à dire celui qui est capable de transformer l’être humain en quelque chose de plus grand que lui. C’est cela qui est assassiné par la mesquinerie de la population et son matérialisme vulgaire. Il doit bien y avoir quelque chose de plus élevé que la simple aspiration à la richesse matérielle. Doni l’exprime clairement :
« Doni
N’étais-je pas moi aussi, avant de la connaître, un petit bonhomme mesquin, comme ils le sont tous ? Ce n’est que par elle que j’ai senti à l’intérieur de moi-même ce qu’était en fait la vie ! C’est par elle que j’ai saisi comment ils vivent, ces millions d’humains qui peuplent la terre ! Comment ils s’échinent à porter au cou une pierre plus belle et plus brillante que celle de leur voisin, une chaîne plus grande et plus dorée… exactement comme des chiens qui se battent pour un os rongé !… et aucun ne sait plus combien ils pourraient tous être heureux s’ils cessaient de vouloir s’avilir les uns les autres, et tout cela pour un objet qui n’est qu’un pitoyable bout de métal, une pierre sans valeur qui brille !… »
Le conflit entre le père, maire de Willer où se situe une partie de la pièce et le fils est l’occasion d’un débat sur la justice et sur le rôle de la violence dans l’histoire :
« Je la vois devant moi, votre justice ! Par là en bas, à Lupstein, [lieu au nord de l’Alsace d’un massacre de la « Guerre des Paysans »] des milliers de nos aïeux sont étendus, assassinés. À Dannemarie, le cimetière en est plein ; à Oberlarg… À tous ces endroits-là, ils sont étendus et ils pourrissent au nom du droit.
(Narquois.) Ils ont bien tous péri au nom du droit, n’est-ce pas ? on a le coeur serré lorsqu’on passe à proximité d’un cimetière. Que de malheurs sont arrivés dans le monde sous le couvert de ce que vous appelez la justice ! Que de crimes n’avez – vous perpétrés au nom de votre justice ! »
Faut-il alors se révolter comme nos anciens, autrefois, lui demande son père ? Tout en regrettant que personne n’ « ose saisir la faux lorsqu’il s’agit d’arracher une enfant innocente des griffes de ceux qui la martyrisent ? », ce qui est une étrange accusation alors que lui-même n’entreprend rien…le fils explique que la révolte ne changera rien si les hommes ne changent pas :
« Toutes les révoltes ne seront d’aucune utilité si vous ne devenez pas des humains ! même si toute la misère pouvait être chassée du monde ! même si vos docteurs pouvaient guérir toutes vos maladies et s’il n’y avait plus que des gens en bonne santé, même si vous n’aviez plus à peiner pour le pain quotidien, vous continueriez à fantasmer sur mille choses qui n’ont pas de réalité, qui ne sont rien d’autre que des rêves et pour lesquelles vous vous tourmenteriez de nouveau et vous vous pousseriez les uns les autres dans les tombes… Il y a soixante-dix ans, nos pères ont décroché leurs faux des murs ! Ils ont voulu être libres ! et qu’est-il arrivé ? Du sang, du feu et du malheur dans tout le pays ! Que n’ont-ils commencé par se libérer intérieurement dans leur âme, à être d’abord des hommes bons, conscients de ce qu’ils recherchaient !… faute d’avoir fait cela, ils ne pouvaient pas réussir !… »
En fait, il rêve d’une autre révolte :
«… déjà je la vois devant moi : une ère… une autre révolte. En des millions de cœurs, elle se manifeste. L’amour prend vie dans des millions d’hommes. Ils sentent que l’homme redevient humain. Il flotte comme une lumière par-dessus le monde. Le paysan pousse sa charrue dans le champ pour faire pousser du pain pour tous. Le tisserand fabrique les habits … ils vivent les uns pour les autres, en frères ! »
Nathan Katz pose le devenir humain de la femme et de l’homme comme préalable à toute transformation.
Mais n’est-ce pas en même temps aussi son but ?
Ce sont quelques-unes des questions qui peuvent se lire dans cette pièce. Il s’agit bien sûr de ma lecture. Il peut y en avoir d’autres. Si j’ai exclusivement cité le personnage masculin, c’est parce que c’est surtout lui qui exprime ce cri de douleur et de colère, c’est par lui que passent les questionnements évoqués. Ces interrogations me semblent avoir encore quelque valeur aujourd’hui. Elles sont plus intéressantes que l’histoire elle-même. J’ignore si la pièce est aujourd’hui représentable. Mais elle se lit encore  bien et la traduction me paraît plutôt réussie, ce qui n’était pas évident.
Je reviens à la représentation de Bendorf de 1977 évoquée au début. Je n’ai pas de photographie présentant l’ensemble du groupe mais j’en ai une avec les deux principaux protagonistes :

Nathan Katz à Bendorf saluant Sabine Walliser (Annele Balthasar) et à droite Philippe Juen qui tenait le rôle de Doni

J’ai remarqué que dans les livres qui évoquent cette représentation ne figure nulle part la distribution de cette œuvre collective. Il suffisait de la demander aux intéressés. Je suis ravi de réparer cet « oubli » :
Annele Balthasar : Sabine Walliser
Doni : Philippe Juen
Mueder Vreni : Joséphine Spenlehauer
Finnele : Esther Spenlehauer
Em Finnele sini Mueder : Yolande Kaufmann
Der Bettler : Pierre Spenlehauer
Landsknecht : Raymond Hengy
Maïerin : Carole Juen
Maïer : Jean-Pierre Juen
Bauerin : Christiane Meyer
Das Mädchen : Anne Hengy
Luewisle : Raymonde Koch
Gerichts’s Vorsitzender : Bernard Faffa
Ankläger : Laurent Koch
Verteidiger : Pierre Spenlehauer
Richter : Marie-Anne Brugger
Colette Frandaz
Mise en scène : François Dangel et André Leroy, conseiller d’art dramatique
Décor, costumes, affiche : Annie Dangel, Jean-Pierre Anger
Régie : Jean-Pierre Anger et Michel Baltrès
Figure allégorique de la mort: Marc Frandaz
Musique : le quatuor de Burn et Philippe Berne
Les chorales de Bendorf et de Winkel sous la direction de Fernand Juen
Danse : Armand Laurent, animateur du groupe folklorique les « Waschbafolk » de Dolleren.
Figurants, décors, plateau : les habitants de Bendorf
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Nathan Katz : Noh de Büreschlachte anno 1525
Après la bataille des paysans en l’an 1525

Käthe Kollwitz : « Die Pflüger » (Les laboureurs) eau forte, pointe sèche, aquatinte. Extrait de la série « Guerre des paysans » 1907

Noh de Büreschlachte anno 1525

Scho dräi Tag un dräi Nàcht
Isch er im Wall gloffe
Wie n e arem abghetzt Tier,
Dr Bàrnhard vo Altepfirt;
Ein vo de Wenige
Wu dervo chu isch
Bi dr grosse Büremarderai.
Si Hoor isch wiss worde
ln de dräi letschte laihje Nàcht.
Si Hüs hai si verbrännt;
Fräu un Ching hai flichte miesse;
Ar isch dräi Tag un dräi Nàcht
ln Verzwiflig im Wall ummegloffe.
Jetz steht er üf em Geissbàrg obe n un lacht.
Üs em volle Hals lacht er
Ass es eim dur Mark un Bei geht, lacht er:
« D’heiteri Sunne schint jo no.-
Wie cha si denn no schine?
Alles isch jo färig jetz:
D’ grossi gràchti Sach vo de Büre ! –
D’Chnàchte vo de Firschte,
Wie d’ wildi Tierer sin si gsi! –
Het des hohl teent üf de Châpf ,
 ——- Haha!
Blüet züe Mül un Nase n üs! –
Barmhàrzigkeit! Barmhàrzigkeit doch! – –
Die Äuge im Stàrbe –
So glasig! – –
Si gehn eim noh!
Si risse n eim’s Hàrz züem Lib üs!
Ho! do sin si wider ! »
Un er lacht;
Ass es eim dur Mark un Bei geht,
Lacht er.
Dräi Stung drüf hai si en gfunge,
D’ Chnàchte vom Pfirter Graf,
Üfghànkt an ere Fiechte.

Après la bataille des paysans en l’an 1525

Trois jours et trois nuits déjà
Il a couru dans la forêt
Comme un pauvre animal aux abois,
Bernard d’Altenpfirt;
L’un des rares
Rescapés
De la grande tuerie des paysans.
Ses cheveux ont blanchi
Durant les trois dernières nuits clémentes.
Ils ont brûlé sa maison,
Chassé sa femme et ses enfants;
Durant trois jours et trois nuits
Il a couru dans la forêt, désespéré.
Le voici là-haut sur le Geissbarg, et il rit.
Il rit à gorge déployée,
A vous percer jusqu’aux moelles :
« Mais le gai soleil brille encore ! …
Comment peut-il encore briller?
C’en est fait maintenant,
De la grande et juste cause des paysans ! …
Les valets des princes
Ont été comme des bêtes sauvages ! –
Comme les têtes ont sonné creux!
———–Haha
Du sang par la bouche et le nez ! –
Pitié! Mais pitié !
Les yeux quand vient la mort
Si vitreux!
Ils vous courent après,
Ils vous arrachent le cœur du corps !
Oh, les voici encore! »
Et il rit,
Il rit
A vous percer jusqu’aux moelles. –
Trois heures plus tard ils l’ont trouvé,
Les valets du comte de Pfirt ,
Pendu à un pin.
(Traduction Herbert Holl et Kza Han. Les trois derniers vers ont été modifiés par mes soins)
Peu nombreux sont les artistes qui ont consacré une œuvre à ce que l’on appelle la Guerre des paysans au 16ème siècle dans les pays germaniques et sa répression, le plus lourd « crime de masse » d’avant l’époque moderne. Nathan Katz l’a fait. Son poème figurera pour cette raison mais pas seulement, aussi pour sa forme, dans mon anthologie de la littérature allemande et alémanique.
J’avais d’abord pensé associer au texte ci-dessus, Albrecht Dürer, dont le projet de monument aux paysans évoque aussi un après les massacres avant de me souvenir de Käthe Kollwitz. Le dessin ci-dessus, qui ouvre son cycle Bauernkrieg, figure plutôt un avant la révolte. L’eau forte avait fait partie de l’exposition 1914 la mort des poètes à la Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg qui s’était tenue de novembre 2014 à février 2015 en illustration du chapitre consacré au pays (heimat). Un père et son fils sont attelés comme des bêtes de trait à la charrue. Le texte du catalogue précise :
« Käthe Kollwitz y déploie un langage visuel concis où les strates du format horizontal et les griffures graphiques expriment l’écrasement des corps et le poids de la misère. La terre n’est plus mère nourricière, mais lieu de sépulture. »
La terre gorgée du sang des guerres au lieu d’être terre nourricière et/ ou en même temps que de l’être est un thème lancinant chez Nathan Katz. La mise en relation se justifie donc pleinement. Le lien entre la Guerre des paysans et celle de 14-18, peut-être aussi.
Venons-en au poème proprement dit, à sa liberté de ton et à celle de sa traduction. Nathan Katz singularise l’un des épisodes de la Guerre des paysans, élément fondateur de l’identité de l’Alsace que paradoxalement elle ne veut pas reconnaître comme tel. Le poème situe l’histoire dans le Sundgau, en Haute Alsace alors province de l’Autriche antérieure, habsbourgeoise et porte la date de l’événement : 1525. Cela la distingue d’autres soulèvements paysans, qui ont eu lieu plus tard, contre les Suédois, par exemple, au moment de la Guerre de Trente Ans. Peut-être même peut-on considérer que cette bataille est la mère de toutes les batailles. Car bien entendu d’autres violences ont succédé à cette première. Nathan Katz a participé comme soldat allemand à la guerre de 14. Toute écriture, qu’elle porte ou non sur un sujet historique, est contemporaine. L’historien suisse, spécialiste de la question, Peter Blickle, qualifie la Guerre des paysans de Révolution de l’homme du commun. Il définit ce dernier, qu’il distingue de la notion de peuple, comme principalement anti-autoritaire, La répression contre la bande du Sundgau a été féroce. La chronique de Guebwiller parle de sanglant abattoir. L’historien Georges Bischoff écrit que des raids sont dirigés contre les villages sundgoviens en août-septembre 1525 et qu’ ils visent sans discernement l’ensemble des villageois, hommes femmes et enfants. Nathan Katz décrit la traque de l’un d’entre eux. Mais il n’en reste pas à un simple récit. Katz ne serait pas Katz s’il n’y avait même au pire moment un rayon de soleil. Mais que fait-il encore là ? Comment peut-il encore briller ? Il y a surtout la question de ce rire qui donne au poème une dimension que j’ai envie de qualifier de dadaïste. Dada est né, rappelons-le, en pays alémanique, à Zürich, en plein milieu de la 1ère guerre mondiale. Ce Haha !, né du monologue intérieur, constitue une belle audace. Plus qu’un rire nerveux qui vient de la moelle ou une suggestion de folie, il m’apparaît de la part d’un homme traqué comme une catharsis, tentative de sauver l’humain par delà l’inaudible et vain appel à la pitié.
A partir d’une erreur de traduction, j’avais attribué à ce rire une fonction plus cathartique qu’il n’avait. En fait, il relève sans doute plus  du court-circuit, d’une dis-jonction, Les interprétations restent ouvertes. Le poème est d’une noirceur plus grande encore que je ne l’imaginais. J’ai conservé malgré cela  la traduction qui me paraît plus nerveuse, plus « électrique » en quelques sorte mais aussi parce que les traducteurs ont conservé de la langue d’origine des consonances alémaniques, les consonnes affriquées du mot Pfirt (prononcez pfért) au lieu de Ferrette qui donnent au poème un autre relief. En réponse à ma question Herbert Holl et Kza Han m’avaient répondu :
« Nous avions conservé le nom alémanique/allemand à l’époque, parce que plus que « Vieux-Ferrette » il donnait corps avec ses occlusives, son coup de glotte, son affriquée, à la violence, à la cruauté, à la pitié qui transperce et imprègne à la fois le poème ».
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La heimat comme utopie transformatrice (notes)

Foto: Kreuzschnabel/Wikimedia Commons, Lizenz: artlibre

« Un voyageur :
Oui ce sont bien les sombres tilleuls
Là-bas, dans la force et leur âge.
Il m’est donné de les retrouver,
Après un aussi long voyage !
N’est-ce pas l’endroit de jadis,
Cette hutte qui m’abrita
Quand la vague excitée par la tempête
Me jeta sur ces dunes ?
Je voudrais bénir mes hôtes
Secourables, un brave couple
[…] Salut à vous
Si, toujours hospitaliers, aujourd’hui encore
Vous jouissez du bonheur de faire le bien ! »
(Goethe Faust II Acte V v 11043-11058 Trad. Jean Lacoste et Jacques Le Rider aux éditions Bartillat
Goethe renverse le récit d’Ovide chez qui les Dieux ont préservé la demeure de Baucis et Philémon précisément pour les remercier de leur hospitalité. Le poète latin présente, dans les Métamorphoses (livre VIII), le foyer (= le lieu où l’on prend soin du feu) du couple ainsi : «  ne va ici chercher maîtres et serviteurs ; / toute la maison c’est eux, à la fois ils obéissent et commandent. » (traduction Marie Cosnay)
L’entrepreneur capitaliste et global-player Faust ne supporte pas que ce symbole de l’hospitalité dérange la vue sur l’étendue de son territoire. Il ne supporte pas non plus les cloches d’une religion ancienne – on passe au temps de l’horloge et au temps argent Time is money – et ordonne l’expropriation du couple âgé. Une triplette d’agents sans scrupule y mettra le feu. Baucis, Philémon et le voyageur périront dans les flammes de leur maison : « Tout ce qui avait solidité s’en va en fumée» écriront Marx et Engels dans le Manifeste communiste.
L’univers de Philémon et Baucis est posé chez Ovide comme chez Goethe comme foyer hospitalier en lien avec le voyage, en lieu protecteur permettant d’échapper aux fureurs de la nature. C’est une première acception possible de l’allemand heimat. Sa traduction par foyer n’est cependant guère satisfaisante parce trop restrictive et trop exclusivement individualisée.
Etymologiquement, la heimat est d’abord le lieu où l’on s’arrête avant de désigner, le plus souvent en termes nostalgiques, celui où l’on retourne. Les mots du vieil haut allemand heimuoti et heimōti ainsi que du moyen haut allemand heimout(e) dérivent de la racine indo-européenne kei au sens de être couché (liegen), lieu où l’on se (re)pose, Ort, an dem man sich niederlässt. Elle est le terme de l’odyssée d’Ulysse.
« Oh ! non, rien n’est plus doux que patrie [en allemand Heimat ] et parents ; dans l’exil, à quoi bon la plus riche demeure, parmi des étrangers et loin de ses parents ? » (Homère Odyssée Chant IX)
On pourra noter que chez Homère, la heimat est une notion séparée de celle du milieu des parents. Elle s’articule avec celle de l’exil. Dans Dialektik der Aufklärung ( Dialectique de la Raison), Theodor W Adorno et Max Horkheimer commentent le retour d’Ulysse en notant que « le mal du pays (Heimweh) est ce qui met fin à l’aventure par laquelle la subjectivité, dont l’Odyssée forme l’histoire première, sort de l’époque primitive ». Ils ajoutent que la sédentarité opposée au nomadisme, est « la condition de toute heimat ». L’installation dans un lieu n’est pas sans lien avec la possibilité de consolider la propriété et c’est vers cet ensemble (sédentarité et propriété) qui forme la heimat que s’oriente le mal du pays et l’attente. La heimat est une échappatoire, un refuge.
Ce n’est pas un hasard si Adorno, mais aussi Brecht ou Ernst Bloch se sont intéressés à la question de la heimat. Les exilés obligés de fuir leur pays sous dictature hitlérienne avaient à se la poser avec plus d’acuité que d’autres et devaient dégager le pays où ils voulaient retourner l’Allemagne de sa perversion par l’idéologie nazie et mener la bataille pour les mots et leur sens.
« J’’ai toujours trouvé faux le nom qu’on nous donnait : émigrants.
Le mot veut dire expatriés ; mais nous
ne sommes pas partis de notre gré
Pour librement choisir une autre terre ;
Nous n’avons pas quitté notre pays pour vivre ailleurs,
toujours s’il se pouvait.
Au contraire nous avons fui. Nous sommes expulsés, nous
sommes des proscrits
Et le pays qui nous reçut ne sera pas un foyer [heim]
mais l’exil ».
(Bertolt Brecht, « Sur le sens du mot émigrant » (extrait), 1937, traduction Gilbert Badia et Claude Duchet).
Dans son poème Paysage de l’exil, Brecht qualifie de messager du malheur les réfugiés et les exilés. Ils ne sont pas seulement les messagers de leur propre malheur et celui de leur pays. Hannah Arendt l’a décrit très clairement :
« Il n’y a pas un brin de sentimentalité dans la belle définition brechtienne du réfugié, si admirablement précise : Ein Bote des Unglücks (Un messager du malheur). Bien entendu un message ne s’adresse pas à son messager lui-même. Ce n’était pas seulement leur propre malheur que les réfugiés emportaient avec eux de pays en pays, de continent en continent – changeant de pays plus vite que de souliers – mais le grand malheur du monde entier »
(Hannah Arendt : Bertolt Brecht in Vies politiques Gallimard Tel page 215)
Les réfugiés portent en eux et avec eux le grand malheur du monde.
Je passe rapidement sur la dimension religieuse et/ou mystique. Pour la religion stricto sensu , si tant est que cela existe, les chrétiens ne sont que de passage sur terre. Leur heimat est d’essence divine. Pour Maître Eckhart, par exemple, la heimat se situe dans le mystère divin.
Heimat désigne un rapport à un espace, un paysage, ici paysage est pris au sens équivalent de landscape et Landschaft, les trois termes apparaissant au même moment, le dernier avant les autres, dès 1480. Le paysage est, étymologiquement, l’agencement des traits, des caractères, des formes d’un espace limité, d’un « pays », précise wikipedia. Ce paysage est anthropisé et non strictement naturel car il porte la trace de l’activité humaine. Parfois, heimat est présenté comme le lieu de la première expérience de socialisation. Il est alors devenu familier, appartenant à la sphère de la maison, de la famille (heim) s’opposant à un extérieur qui peut être – ou devenir – unheimlich, d’une inquiétante étrangeté pour reprendre la traduction que fit Marie Bonaparte du texte qu’y a consacré Freud en 1919. Il y a dans heimat un rapport à l’étrangéité
Dans le dictionnaire des frères Grimm, le mot heimat est mis en relation avec patria, domicilium. Éliminons d’emblée la dernière acceptation. Il n’y a pas besoin du mot heimat pour désigner l’endroit où l’on habite, une adresse suffit. Plus difficile est la question du mot patria à la fois pays ou sol natal et patrie. Le principal défaut de cette dernière interprétation, qui, par ailleurs, a un équivalent précis en allemand, Vaterland, est sa militarisation et manipulation par les généraux qui ont fait qu’elle implique une mobilisation, c’est à dire un dépaysement, un détachement de la heimat au nom d’un supposé intérêt supérieur à cette dernière. En ce sens, il y a donc une forte contradiction entre heimat et patrie. Le lien avec l’éloignement militaire s’exprime aussi dans l’invention du mot nostalgie (Heimweh). En 1688, un médecin de Mulhouse, Johannes Hofer, décrivit pour la première fois dans une dissertation bâloise un mal longtemps connu comme mal helvétique parce qu’il frappait beaucoup les soldats suisses en service mercenaire. Ce mal du pays pouvait devenir si fort qu’il poussait les lansquenets à la désertion. Hofer désigna ce mal d’un mot dérivé de l’allemand Heimweh en passant par les mots grecs νόστος (nóstos)  : le retour, et ἄλγος (álgos) : douleur, souffrance. Ce mal du retour prendra le nom de nostalgie.
L’utopie du no man’s land
Dans Ohne Leitbild (Sans paradigme) figure un texte qui n’a pas été repris dans l’édition française et porte le nom d’une petite ville qu’Adorno désigne comme l’archétype de la petite ville tout en reconnaissant qu’à l’instar de l’Amérique, en Europe aussi, toutes les villes et villages finissent par se ressembler. Il raconte :
« Entre Ottorfszell et Ernsttal passait la frontière entre la Bavière et le Pays de Bade. Elle était marquée le long de la route par des poteaux qui portaient les panneaux des États et leur spirales de couleurs, blanc et bleu pour l’un et l’autre si je ne me trompe pas rouge et jaune. Il y avait suffisamment d’espace entre les deux. C’est là que je me tenais de préférence sous le prétexte auquel je ne croyais nullement que cet espace n’appartenait à aucun des deux États et que je pouvais comme je le voulais y installer ma propre domination. Je ne prenais pas cette dernière au sérieux mais mon plaisir n’en étais pas moindre. En vérité cela concernait plutôt les couleurs des États et la possibilité de pouvoir m’abstraire des limites qu’elles fixaient. Je ressentais un sentiment analogue dans les expositions comme l’ « Ila » [salon aéronautique] en voyant les innombrables fanions qui flottaient, de plein accord entre eux, l’un à côté de l’autre. Le sentiment de l’Internationale m’était proche de part ma famille ainsi que par le cercle d’amis de mes parents avec des noms comme Firino et Sydney Clifton Hall. Cette internationale n’était pas un État unifié. Sa paix s’exprimait par l’ensemble festif du divers, colorié comme les fanions et les poteaux frontières innocents, qui, comme je le découvris avec étonnement, ne signalaient pas du tout un changement de paysage. Cependant, le pays qu’ils délimitaient et que jouant avec moi-même j’occupais était le pays de personne [Niemandsland]. Plus tard, dans la guerre, le mot no man’s land est apparu pour désigner l’espace dévasté situé devant chaque front. C’est pourtant la fidèle traduction du grec – celui d’Aristophane – qu’à l’époque je comprenais d’autant mieux que je ne le connaissais moins, utopie. » (Adorno: Amorbach in Ohne Leitbild)
Adorno fait allusion à la ville aérienne de Coucouville-les-nuées dans Les oiseaux d’Aristophane. On notera la découverte que le paysage n’est pas découpé par la frontière.
Nous avons vu avec Goethe la destruction d’un lieu d’hospitalité au nom des intérêts entrepreneuriaux du Dr Faust. Mais, depuis, une autre industrie tout en faisant croire le contraire n’est pas en reste dans la destruction de la convivialité, c’est l’industrie culturelle, celle des médias de masse. Lisons encore Adorno :
« Mais aujourd’hui, la défense astucieuse de l’industrie culturelle glorifie comme un facteur d’ordre l’esprit de l’industrie culturelle que l’on peut sans crainte appeler idéologie. Ses représentants prétendent que cette industrie fournit aux hommes, dans un monde prétendument chaotique, quelque chose comme des repères pour leur orientation, et que de ce fait elle serait déjà acceptable.
Ceux qui tiennent ce langage sont généralement des conservateurs. Mais ce qu’ils supposent sauvegarder par l’industrie culturelle est en même temps démoli par elle. Le film couleur démolit bien plus la vieille auberge conviviale que les bombes ne le feraient : elle en élimine même l’image. Aucune heimat ne survit à leur traitement dans les films qui les fêtent et nivellent à s’y méprendre les singularités dont elles vivent » (Adorno : Résumé über Kulturindustrie)
Adorno ne met pas en cause le film couleur en tant que tel mais son procédé industriel de fabrication et de nivellement par les clichés, une industrie pour laquelle précise-t-il, le client n’est pas roi ni même sujet mais objet. Et c’est écrit avant l’avènement des industries digitales qu’on laisse aménager les territoires en en perdant la maîtrise et qui rabotent encore un peu plus les différences et diversités alors même qu’elles pourraient servir à leur contraire. L’Alsace, par exemple, ne disparaît pas seulement par la réforme institutionnelle des régions mais au moins autant voire d’avantage par sa transformation en image de marque.
Un autre exilé et philosophe de l’utopie concrète, Ernst Bloch, s’est intéressé à la question de la heimat. Il estime qu’il ne faudrait surtout pas interpréter ce mot comme souvent dans la littérature d’émigration comme un simple désir de retourner chez soi. La heimat, il la situe non à l’origine mais dans l’à-venir, dans une perspective de transformation. On sait qu’elle existe sans parvenir à la définir. Il y revient à plusieurs reprises dans le Principe Espérance. Une première fois en commentant les thèses de Karl Marx sur Feuerbach dont la plus célèbre, la onzième, est la suivante :
« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, mais il s’agit de le transformer ».
Pour Ernst Bloch, l’ensemble des onze thèses de Marx proclament que
« L’humanité socialisée liée à une nature mise en accord avec elle transforme le monde en heimat (Die vergesellschaftete Menschheit im Bund mit einer ihr vermittelten Natur ist der Umbau der Welt zur Heimat) », c’est à dire, ajoute l’édition française à la demande de l’auteur, en fait « le lieu de l’identité avec soi-même et avec les choses » (Ernst Bloch Le principe Espérance I Gallimard page 345 Traduction, ici modifiée par mes soins, de Françoise Wuilmart)
La traductrice a remplacé Heimat par Foyer avec f majuscule, tout en y associant entre parenthèses le mot allemand. En extrapolant peut-être un peu et en utilisant des mots qui ne seraient pas les siens, ne pourrait-on dire de la vision d’Ernst Bloch qu’elle serait celle d’un milieu où cesse la dissociation entre l’individu, les autres, les techniques et leurs productions au profit de la formation d’ un milieu associé ? Ce que semble confirmer l’extrait suivant qui forme la conclusion des mille six cents pages du Principe Espérance et dont le tout dernier mot est : heimat , là où personne n’a jamais été.
« Der Mensch lebt noch überall in der Vorgeschichte, ja alles und jedes steht noch vor Erschaffung der Welt, als einer rechten. Die wirkliche Genesis ist nicht am Anfang, sondern am Ende, und sie beginnt erst anzufangen, wenn Gesellschaft und Dasein radikal werden, das heißt sich an der Wurzel fassen. Die Wurzel der Geschichte aber ist der arbeitende, schaffende, die Gegebenheiten umbildende und überholende Mensch. Hat er sich erfaßt und das Seine ohne Entäußerung und Entfremdung in realer Demokratie begründet, so entsteht in der Welt etwas, das allen in die Kindheit scheint und worin noch niemand war: Heimat. » (Ernst Bloch Prinzip Hoffnung s.1628) »
« L’être humain vit encore partout dans la préhistoire, chaque chose se trouve encore avant la création du monde, du véritable monde [ = du monde non immonde]. La véritable Genèse ne se situe pas au début mais à la fin et elle ne fera que commencer quand la société et l’être au monde se prendront par la racine. La racine de l’histoire cependant se trouve dans l’être humain œuvrant [et non pas l’homme prolétarisé] et transformant pour les dépasser les états de fait. Lorsqu’il s’est pris lui-même en main et a fondé dans une démocratie réelle la réalité qui est la sienne, sans dépossession de soi [déprolétarisé], alors naît au monde quelque chose qui pour tous apparaît à l’enfance et où personne n’a encore été : une heimat » (Ernst Bloch Le principe Espérance III Gallimard page 600)
Heimat est une notion ouverte, complexe. Il faut en préserver la plasticité si tant est qu’il faille conserver le mot. Certains pensent qu’il vaudrait mieux s’en débarrasser. Cela ne réglerait cependant pas la question du sentiment de sa perte. Mais que peut-elle encore signifier dans un territoire où les habitants n’ont plus rien à dire, dépossédés qu’ils sont de toute participation à son aménagement ? Que la notion reste réceptive à l’imaginaire et puisse contenir un potentiel de transformation fut-il « utopique » est sans doute le meilleur moyen d’éviter qu’elle ne dérive vers le conservatisme le plus obscur, le plus frileux, pour tout dire pleinement réactionnaire. La heimat est un écosystème qui se partage. Elle est constituée par la multitudes des expériences individuelles. On peut y cohabiter avec de méchantes gens. Y sont nées des pratiques culturelles, des mentalités fonction des reliefs, des climats et des vicissitudes de l’histoire. Chaque génération modifie la conception qu’on peut en avoir. Naître avant 1914 ne saurait impliquer le même rapport au monde que naître au 21ème siècle. Sans même parler des enfants qui naissent sur la route de l’exil et pour qui la heimat serait un camp de réfugiés ou un foyer d’accueil. La meilleure traduction de heimat serait sans doute pays au sens où le chante Claude Nougaro : ô mon païs, ô Toulouse, le mon n’étant pas un possessif au sens de « ma » maison, mais signifie qu’on peut le porter en soi.
Je n’ai fait ici qu’esquisser la complexité du sujet et je n’ai encore rien dit de l’important volet des langues, des dialectes et de leurs idiomes qui en font pleinement partie. Mais c’est un autre chapitre. A venir
L’impulsion première de ce texte est venue du blog Aisthesis qui m’a permis de repérer les textes d’Adorno et de Bloch. J’en ai ajouté d’autres et commenté le tout différemment en m’efforçant en rédigeant de laisser les questions ouvertes d’où le qualificatif de notes.
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