Karl #Marx200 :
Supposons que nous produisions comme des êtres humains

Sophie Rois lit avec un plaisir manifeste un texte de Karl Marx. Pour les germanistes qui souhaiterait l’écouter, cliquez sur weiter gucken pour accéder à l’émission d’Alexander Kluge qui diffusait un extrait des Nachrichten aus der ideologischen Antike Marx  Eisenstein das Kapital (Editions Suhrkamp). Je n’ai pas réussi à l’isoler. Profitez-en pour découvrir d’autres aspects. Ci-dessous le texte allemand et sa traduction.
„Gesetzt, wir hätten als Menschen produziert: Jeder von uns hätte in seiner Produktion sich selbst und den andren doppelt bejaht. Ich hätte 1. in meiner Produktion meine Individualität, ihre Eigentümlichkeit vergegenständlicht und daher sowohl während der Tätigkeit eine individuelle Lebensäußerung genossen, als im Anschauen des Gegenstandes die [über]individuelle Freude, meine Persönlichkeit als gegenständliche, sinnlich anschaubare und darum über alle Zweifel erhabene Macht zu wissen. 2. In deinem Genuß oder deinem Gebrauch meines Produkts hätte ich unmittelbar den Genuß, sowohl des Bewußtseins, in meiner Arbeit ein menschliches Bedürfnis befriedigt, also das menschliche Wesen vergegenständlicht und daher dem Bedürfnis eines andren menschlichen Wesens seinen entsprechenden Gegenstand verschafft zu haben, 3. für dich der Mittler zwischen dir und der Gattung gewesen zu sein, also von dir selbst als eine Ergänzung deines eignen Wesens und als ein notwendiger Teil deiner selbst gewußt und empfunden zu werden, also sowohl in deinem Denken wie in deiner Liebe mich bestätigt zu wissen, 4. in meiner individuellen Lebensäußerung unmittelbar deine Lebensäußerung geschaffen zu haben, also in meiner individuellen Tätigkeit unmittelbar mein wahres Wesen, mein menschliches, mein Gemeinwesen bestätigt und verwirklicht zu haben. Unsere Produktionen wären ebenso viele Spiegel, woraus unser Wesen sich entgegenleuchtete.“
(Karl Marx: Auszüge aus James Mills Buch ‘Elémens d’économie politique’, in: Institut für Geschichte der Arbeiterbewegung (Hg.): Marx – Engels – Werke, Berlin 1990, Band 40, S. 462f.)
« Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, à l’égard de soi-même et de l’autre. 1. Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité ; j’éprouverais en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute. 2. Dans ta jouissance ou ton emploi de mon produit, j’aurais la joie spirituelle de satisfaire par mon travail un besoin humain de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d’un autre l’objet de sa nécessité. 3. J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même, d’être accepté dans ton esprit comme dans ton amour. 4. J’aurais dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de ta vie, c’est-à-dire de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, ma sociabilité humaine. Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre »
(Karl MARX, « Notes de lecture », in Economie et philosophie, Oeuvres, économie, Gallimard, Coll. La Pléiade, tome II, 1979, p 22.  Traduction par J. Malaquais et C. Orsoni)
 Je souligne bien sûr ce supposons par lequel Marx pose, comme dans un dialogue, cette hypothèse d’un travail qui ferait oeuvre, qui pourrait être proprement humain et libéré de la condition du salariat, qu’il décrit en négatif. Il imagine un système de production qui permettait au producteur de se reconnaître dans son produit et de s’individuer en s’inscrivant dans une relation à l’autre. Par là, il nous dit par antiphrase et en procédant à un renversement précisément que le système de production existant ne permet pas cela. Ses conséquences s’expriment dans les burn out. On mesure ainsi l’écart qui n’a depuis cessé de se creuser entre travail et emploi salarié. Marx ne nous dit pas ici pourquoi. Il abordera ailleurs la question du développement machinique qui fera l’objet de la prochaine chronique.

 


 

Publié dans (Re)Lectures de MarxEngels | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire

Josef Beuys : Tout travail doit tendre à l’art. #Marx200

Extrait de l’émission d’Arte Le passé est futur – l’Allemagne vue par ses artistes Réalisation : Maria Anna Tappeiner (2014)
Tout travail humain doit fondamentalement tendre à l’œuvre d’art, nous dit en substance le plasticien allemand Joseph Beuys. Et la politique consisterait à s’occuper de cette question sous cet angle-là. Avec le développement du machinisme, le travail a perdu son sens de mise en œuvre d’un savoir faire qui est aussi celui de l’artiste. Libérer le travail consiste à lui rendre une capacité à œuvrer.

 

Publié dans (Re)Lectures de MarxEngels | Marqué avec , , , , | Laisser un commentaire

#Marx200 : Un poème de Volker Braun

Place Marx-Engels à Berlin et ses touristes

Volker Braun :

Karl Marx

1
Was hat er uns abgenommen
An Mühe, der schwammige Herkules,
Diese zwölf mal zwölf
Übermenschlichen Arbeiten : die Wühlerei
In der ökonomischen Scheiße,
Das Tappen im Dunkeln der Systeme,
Mit beständigem Zeitungsschmieren,
Und der Abstieg in den Hades
Of Soho Square, mit dem kleinsten
Dreck gequält
, und vom Kopf auf die Füße

Das Denken gestellt, und diese Nächte
Für ein Ereignis von Konsequenzen !
2
Was hat er uns abgenommen
An Härte, der staatenlose
Diktator seiner Redaktionen und Töchter,
Diese wahre Ironiewut auf die biederen
Geistigen Stinktiere hier in Preußen,
Die Kurzleibigen Freundlichkeiten,
Den lebenslangen Hochverrat,
Und das Drücken auf den Beutel von Frederic,
Höchst ekelhaft, und die Grausamkeit
Gegen seinen schwindsüchtigen Leib,
Um die Sache an der Wurzel zu fassen,
Die der Mensch ist !
3
Aber was hat er uns überlassen !
Welchen Mangel an Illusionen.
Welchen weltweiten Verlust
An sicheren Werten. Welche verbreitete
Unfähigkeit, sich zu unterwerfen
Und wie ausgeschlossen, unter uns,
Nicht an allem zu zweifeln. Seither
All unsre Erfolge : nur Abschlagszahlung
Der Geschichte. Dahin die Zeit,
Sich nicht hinzugeben an die Sache
Und wie unmöglich, nicht ans Ende zu gehn :
Und es nicht für den Anfang zu halten !
1
Tous ces efforts dont il nous a débarrassés,
Cet Hercule spongieux,
Ces douze fois douze
Travaux surhumains : fouiner
Dans la merde de l’économie,
Tâtonner dans l’obscurité des systèmes,
Avec cette barbouille sans fin pour le journal,
Et la descente aux enfers
De Soho Square, tourmenté
Par la moindre saloperie, et remettant sur ses pieds
La pensée qui marchait sur la tête, et ces nuits
Pour un événement lourd de conséquences !
2
Toute cette dureté dont il nous a débarrassés,
Ce dictateur apatride
De ses rédactions et de ses filles,
Cette véritable ironie rageuse contre nos braves
Putois menteurs de Prusse,
Les gentillesses à la vie brève,
La haute trahison à vie,
Et la pression sur la bourse de Frédéric,
Absolument répugnant, et la cruauté
À l’égard de son corps phtisique
Pour saisir à la racine cette affaire
Qu’est l’être humain !
3
Mais tout ce qu’il nous a encore laissé !
Un tel manque d’illusions.
Une telle perte universelle
De valeurs sûres. Une telle incapacité
Généralisée à se soumettre !
Et comme il est exclu, entre nous,
De ne pas douter de tout. Depuis lors
Tous nos succès ne sont que des acomptes
Sur l’Histoire. Fini le temps
De ne pas se vouer à la cause,
Et impossible d’aller jusqu’à la fin
Sans la prendre pour le commencement !
Traduction Alain Lance
Ce poème de Volker Braun fut publié en 1974 dans son recueil Gegen die symmetrische Welt (Contre le monde symétrique) au Mitteldeutscher Verlag (RDA). Les passages en italique sont des citations de Marx lui-même, de sa fille Laura et de Friedrich Engels.
Mes remerciements à Alain Lance
Publié dans (Re)Lectures de MarxEngels | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

#Marx200 « Le veau d’or est toujours debout…. »

Pour débuter une petite série d’hommage à Karl Marx, tout au long du mois d’avril, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, le 5 mai 1818, à Trêves, un extrait de l’opéra Faust de Charles Gounod, né la même année que Marx, le 17 juin 1818. Je vous propose, avant d’écouter Paul Gay dans une représentation de l’Opéra Bastille, le 7 octobre 2011, de lire la ronde du veau d’or, extrait de l’acte II scène 3 :

Ronde du veau d’or

MÉPHISTOPHÉLÈS
Le veau d’or est toujours debout!
On encense
Sa puissance,
D’un bout du monde à l’autre bout!
Pour fêter l’infâme idole
Roi et peuples confondus,
Au bruit sombre des écus,
Dansent une ronde folle
Autour de son piédestal!…
Et Satan conduit le bal!
CHŒUR
Et Satan conduit le bal!
MÉPHISTOPHÉLÈS
Le veau d’or est vainqueur des dieux!
Dans sa gloire
Dérisoire
Le monstre abjecte insulte aux cieux
Il contemple, ô rage étrange!
A ses pieds le genre humain
Se ruant, le fer en main,
Dans le sang et dans la fange
Où brille l’ardent métal!
Et Satan conduit le bal!
CHŒUR
Et Satan conduit le bal!
Charles Gounod : FAUST Opéra en cinq actes, créé en 1859, année où Marx publiait sa Critique de l’économie politique ébauche du Capital.
Livret : Jules Barbier et Michel Carré d’après la pièce Faust et Marguerite de Carré, elle-même tirée du Premier Faust de Goethe

Pour retrouver les anciennes chroniques du SauteRhin consacrées ou évoquant Karl Marx, je vous invite à cliquer dans la colonne de droite sur l’étiquette Karl Marx.
Publié dans (Re)Lectures de MarxEngels, Arts | Marqué avec , , , , , | Laisser un commentaire

La pièce « Annele Balthasar » de Nathan Katz (1924)

Il y a cette photographie retrouvée dans mes archives, une parmi une dizaine, prises au même moment, au même endroit. Et je suppose que c’est moi qui les ai prises et même développées, ce que je faisais à l’époque. Je n’en ai pas un souvenir très précis. Mais je sais où cela s’est passé et qui figure sur cette photographie. Il s’agit de Nathan Katz déjà âgé mais manifestement heureux d’être là. Le soir de la première de la reprise de sa pièce Annele Balthasar dans la grange de Bendorf (village du Sundgau alsacien), le 13 août 1977, la seule fois donc où j’ai croisé le poète vivant.
Dans son livre, Victor Hell qui y était également et dont j’ai fait la connaissance à ce moment là raconte :
« Pour sa première représentation, en 1975, dans la grange communale de Bendorf, le groupe théâtral a fait preuve de perspicacité en mettant en scène, sous le titre D’r Schollesepp une adaptation de la pièce de l’auteur danois Holberg (1684-1754), Jeppe paa Bierget, dont l’action et les péripéties correspondent parfaitement aux problèmes d’une région multilingue à l’époque pré-révolutionnaire ; les nobles parlaient français, élégamment, le peuple s’exprimait en dialecte, la justice était rendue en latin (depuis lors, la justice, c’est-à-dire l’institution qui se réclame de cette notion, même si elle a abandonné le latin, a gardé un langage étranger à la masse des citoyens). [J’étais l’un des adaptateurs de ce texte avec François Dangel qui en fit la mise en scène]. En 1976, on joua à Bendorf D’r brav’ soldat Schweik. Lorsque Nathan Katz apprit au début de 1977 que son Annele Balthasar de 1924 serait représentée cette année même, à Bendorf, il était encore très affaibli par la maladie qui avait failli lui être fatale ; la nouvelle le transforma littéralement ; le vieux poète, qui venait de côtoyer la mort, retrouva, comme par miracle, sa jeunesse d’esprit et sa vigueur. Tout illuminé intérieurement, la figure émaciée par les souffrances, le vieux poète me confia : Je vais revoir la chère Annele Balthasar. Je comprends que le personnage qu’il porte en lui depuis plus de cinquante ans, qui n’a jamais été une de ces «schwankende Gestalten» dont parle Goethe au début de son Faust, que cette frêle jeune fille, encore adolescente, est présente maintenant dans cette chambre d’hôpital toute blanche tout comme l’a été, il y a quelque temps, dans le clair-obscur du petit salon-bibliothèque à Mulhouse, la vieille mère, partie à la recherche de son fils. Désormais, Annele Balthasar ne quittera plus le poète. Il n’y a, dans la joie qui irradie Nathan Katz, aucune infatuation d’auteur ; le poète se réjouit de retrouver son Sundgau natal, les paysages familiers, le monde de son enfance. Malgré ses infirmités et les dangers que son audace peut lui faire courir, il est décidé à assister au moins à une des représentations de Bendorf. L’accueil que le public, où se mêleront jeunes et vieux, fera au poète sera un des grands moments dans la vie de Nathan Katz ».
(Victor Hell Nathan Katz itinéraire spirituel d’un poète alsacien, Editions Alsatia 1978 page 57
Nathan Katz viendra deux fois à Bendorf.
Si j’évoque ces anecdotes, c’est en raison de la réédition prochaine en version bilingue du texte aux éditions Arfuyen.
Et nous commencerons comme d’habitude par un extrait en alémanique puis en français :
Annele Balthazar quoique acquittée de l’accusation de sorcellerie est morte. Nous sommes 70 ans, après l’échec de la Guerre des paysans, au temps des procès de sorcellerie. Doni son amoureux accuse dans la scène finale :
« Doni
In da nass chalt Bode wai si di ineläge, maidle ? !… As säll denn jetz ein dr müet derzüe ha, fir züe dr z’chu,… wu de so rein doligsch !
(Zu den Anwesenden) dir hait mer’s jo umbroch ! dir ! i chlag ech a, alli, vor äiserm liebe härget !… alli !… Kä mitlide isch in äierem harz !… dir hait beesi sache erdankt : haxeräi !… Vom beese Geischt bsasse si !… Alli sind dr bsasse, alli, vom e beese, beese Geischt,… ass si d’sunne verfäischtere mächt !… dr hait beesi Werter gfunge : racht ! Grachtigkeit vor Gott !… dur alli Chilchheef geht e schrei vo äierer Grachtigkeit !… dir tient täusig un wider täusig gschäidi sache üsdanke, un wisset doch nit racht, was dr wait, un sehnt in allem Find äierem Gläube, Find vo Gott !… un dr wisset nit, ass dr Gott verlore hait ! Wie meh ass dr en gsüecht hait, wie meh ass dr en üf dr zunge gha hait deschto meh hait dr en üs em harz verlore !… isch’s denn nit Gott gsi, wu gred het in mr, ass i’s so garn gha ha, so iber alles garn !… isch’s denn nit Gott gsi, wu in im gsi isch, ass es so an mir ghonke ich, ass es si so gfrait het an jedem maie üf ’m Faischterbratt, an jedere stung, wu d’sunne gschine het !… Gott, wu schwär in allem labt, wu um is isch, ass alles wie-n-e gross Gheimniss isch : in jedem hurscht, wu tribt, in jeder Wolke, wu zieht, in jedem Wing, wu iber d’Acker geht !… ich’s denn nit Gott, das wu in is rieft züe allem, wu gross isch un scheen isch ? !… — o wenn me so dr luft heert z’nacht dur d’Baim geh, hinger de schäpf in de Grasgarte… Wenn dr sturmwing brielt im Wall ass wie ne wild tier,… Wenn d’Blitz iber d’Barge käie… isch das nit scheen ? !… isch das nit ebbis wu eim güed macht ? !… — dir aber hait en verlore : Gott !… dr fiehret äier Pflüeg iber’s Fall, un heeret d’stimm nit, wu um ech red, un in ech red, un hanket so an richtum un an allem wu chlitzeret, Chinge ! un marteret ein dr anger un ploget en !… un Gott red doch üs allem, wu scheen isch, so gross in äiser harz ine !… i ha als dankt : e Gläube !… Fir alli mensche : Güed si gäge-n-enanger !… enanger halfe !… das isch’s, was i allewil dankt ha !… das isch’s, wu mi harz dra ghonke isch ! Wie han i glachznet derno, ass emol e zit chäm, wu mr doch mensche wäre, mensche ! !… o, si so alli vor ebbis niederwarfe, wu gross isch un scheen isch, un besser warde, un mitlidiger !… Wie hani gläubt gha !… un was hani gfunge : eland !… d’ganzi Walt versinkt im eland ! in e määr vo rachsucht un Verbäuscht un hass bis in alli ewigkeit ine !… un kei hoffnig isch, ass es angerscht chäm !
(Nach einer Weile versunkenseins, beruhigt, visionär:) Dü bisch jo doch mi jetze, maidle !… Jetz het nieme kä racht meh iber di ! nieme ! Kei papierig eland Gsetz vo de mensche ! iber aller niedertracht vo dr Walt bisch mi !
(Er steht einige Augenblicke versunken.) De plangsch jo üf mi, arem harz !… Wil i di bi !… Ganz di !… Wil i di gsi bi, allewil, vo alle zite noh… Wil i di bi in alli ewigkeit ine… — — so ganz hai mr zammeghert allewil, ass eis fir’s angere het miesse üf die Arde chu ! Fir ass mr alles lide un alli Fraid enanger hatte chänne trage halfe. Fir ass nit eis allei hatt miesse in dare chalte Walt in steh un ohne liecht un ohne liebi verchimmere… so ganz tien mr enanger aaghere ! — — un jetz sättsch so-n-allei si… standig riefsch jo noh mr !… täusigfach heer i di stimm… dur alli müre dure… dur alli Wall dure… so riefsch mr züe dr… harz… in e lebandigsi iber allem eland… in dr tod… das isch’s, was i ertraimt ha allewil : zammesi mit dr !… do si bi dr in dam grosse labe, wu in alle Walte in tribt,… wu an alle spitz vo de Grashalme zittere tüet… do si… mit dir… in alli ewigkeit ine… — Wu eim kei mensch üsenangerrisse cha un kei Gsetz un nit !… un fräi si !… so… in alli ewigkeit !
(Er öffnet das Fenster. — Blitze fallen.) Wie d’Blitz käie !… Wie färchterlig scheen ass das isch !…(visionär, beruhigt, den Blick in das Flammen der Blitze gerichtet) Aeiser haimet !… Ching, das isch äiser haimet ! — — »
———————-
« Et c’est dans cette terre humide et froide qu’ils veulent te coucher, ma chérie !… Que l’un d’eux ait maintenant le courage de s’approcher de toi… couchée là, si chaste !
(Aux personnes présentes.) Vous l’avez tuée ! Vous ! Je vous accuse tous devant notre seigneur !… tous autant que vous êtes !… il n’y a aucune pitié dans vos cœurs !… Vous avez imaginé des horreurs : sorcellerie… possession par l’esprit malin. C’est vous qui êtes tous possédés, tous, par un esprit mauvais… à tel point que le soleil voudrait s’éteindre !… Vous avez trouvé des mots atroces : droit !… justice divine !… de tous les cimetières s’élève un cri contre votre justice ! Vous élaborez dans vos têtes des milliers et des milliers de choses savantes, et malgré cela, vous ne savez pas au juste ce que vous voulez et dans tout ennemi de vos croyances, vous voyez un ennemi de Dieu… et vous ne savez même pas que Dieu, vous l’avez perdu ! Plus vous le cherchiez, plus vous aviez son nom à la bouche, plus vous le perdiez dans vos cœurs. N’était-ce pas Dieu qui parlait en moi quand je l’aimais tant, plus que tout ? n’était-ce pas Dieu qui vivait en elle, lorsqu’elle tenait tant à moi, lorsqu’elle prenait plaisir à chaque fleur sur le rebord de la fenêtre, à chaque heure où brillait le soleil ?… Ce Dieu qui vit intensément dans tout ce qui nous entoure et qui transforme tout en un grand mystère : dans chaque buisson qui bourgeonne, dans chaque nuage qui passe, dans chaque souffle de vent qui parcourt les champs ! n’est-ce pas Dieu, ce qui en nous aspire à tout ce qui est grand et beau ?… Ah ! quand on entend un souffle d’air dans les arbres la nuit, derrière les hangars dans les vergers… Quand un vent tempétueux hurle dans la forêt comme une bête sauvage… Quand la foudre tombe sur les montagnes… n’est-ce pas beau ? n’est-ce pas quelque chose qui vous fait du bien ?… mais vous, Dieu, vous l’avez perdu !… Vous poussez votre charrue dans le champ sans entendre la voix qui vous parle, qui parle à l’intérieur de vous-mêmes et autour de vous, vous tenez tant à la richesse et à tout ce qui brille, enfants que vous êtes ! et vous vous martyrisez et vous vous tourmentez les uns les autres. Et pourtant, la voix de Dieu jaillit de tout ce qui est beau et interpelle nos cœurs !… Il m’est arrivé d’imaginer : une croyance commune… pour tous les hommes : être bon les uns envers les autres !… s’entraider !… Voilà ce à quoi j’ai toujours pensé !…Voilà ce à quoi mon cœur aspirait ! Avec quelle ardeur ai-je désiré que vienne un temps où nous serions des humains. Des humains ! Oh, les voir tous se prosterner devant quelque chose de grand et de beau et devenir meilleurs et plus compatissants !… Comme j’y ai cru !… Mais qu’ai-je trouvé ? De la misère ! La terre entière sombre dans la misère. dans un océan de vengeance, de malveillance, de haine pour l’éternité !… et nul espoir que cela change jamais !…
(Après un temps de réflexion, apaisé, visionnaire.) Finalement, à présent, tu es quand même à moi, ma chérie !… À présent, plus personne n’a de droit sur toi ! Personne ! Aucune misérable loi humaine sur du papier ! Au-delà de toute la bassesse du monde, tu m’appartiens.
(Il reste plongé dans ses pensées pendant quelques instants.) Tu m’attends avec impatience, pauvre cœur !… Parce que je t’appartiens… tout à toi !… Parce que je t’ai appartenu, de tout temps… Parce que je t’appartiens pour l’éternité !… Nous nous sommes toujours appartenu, si bien que l’un a dû venir sur terre pour l’autre. Nous aurions pu nous aider à porter toutes les peines et toutes les joies… Pour qu’aucun de nous deux n’ait à dépérir sur cette terre froide, sans lumière et sans amour, où il se serait retrouvé seul. Nous sommes tellement faits l’un pour l’autre !… et maintenant il faudrait que tu restes seule ! sans cesse, tu m’appelles !… mille fois, j’entends ta voix … elle traverse tous les murs… elle traverse toutes les forêts… sans cesse tu m’appelles à te rejoindre… mon cœur… dans une vie au-delà de toute misère… dans la mort… C’est ce dont j’ai toujours rêvé : être ensemble… Être là auprès de toi dans cette grande vie qui palpite en tous les mondes, qui frémit à la pointe de tous les brins d’herbe. Être là… avec toi… pour toute l’éternité… là-bas, aucun humain ne peut nous séparer, aucune loi, ni rien d’autre !… Être libres !… Ainsi… pour l’éternité…
(Il ouvre la fenêtre. Des éclairs éclatent.)Tous ces éclairs !…
Comme tout cela est terriblement beau !…
(visionnaire, apaisé, plongeant son regard dans les éclairs.) Ici, c’est chez nous !… ma chérie, c’est chez nous, c’est la petite parcelle du monde [Haimet] où nous sommes chez nous ! »
Nathan Katz : Annele Balthasar Editions Arfuyen Traduction Jean-Louis Spieser
Nous avons dans l’extrait ci-dessus un concentré des thématiques de la pièce et plus généralement de l’œuvre de l’auteur. Je commencerai par cette « petite parcelle du monde où nous sommes chez nous » selon l’expression choisie par le traducteur, Jean-Louis Spieser, pour rendre l’alémanique Haimet (Heimat en allemand). Nous ne sommes pas du tout dans un home sweet home. Ce n’est pas cela la Haimet dont rêve Doni. Annele Balthasar est bien morte. Nathan Katz n’a jamais nié la réalité de la mort. L’auteur suggère-t-il qu’il la rejoindra dans la tombe – « Sans cesse tu m’appelles à te rejoindre… mon cœur… dans une vie au-delà de toute misère… dans la mort… » – ou développe-t-il ici une conception mystique de la Haimet ? Pour la religion, les chrétiens ne sont que de passage sur terre. Et leur Heimat est d’essence divine. Pour Maître Eckhart, par exemple, elle se situe dans le mystère divin. On peut par ailleurs observer que la mystique n’est pas absente de la poésie expressionniste de son époque. Et encore moins dans le roman Novembre 1918 d’Alfred Döblin.
Mais je pense plutôt que Nathan Katz propose une conception de la Haimet dans laquelle morts et vivants cohabitent. C’est du moins ainsi que je veux le lire. Nathan Katz qui était d’origine juive n’était en fait d’aucune religion particulière.
Avant d’aller un peu plus loin dans notre lecture du texte, il faut revenir sur quelques aspects biographiques de l’auteur. Katz est incorporé, pour son service actif sous l’uniforme allemand à partir de septembre 1913 et, dès la déclaration de guerre, mobilisé le 2 août 1914. Il a 21 ans. Dès le début, il témoigne du combat qu’il va mener avec lui-même. C’est un combat pour la joie de vivre (Kampf um die Lebensfreude) pour reprendre l’expression qui sous-titre le recueil Das Galgenstüblein publié en allemand en 1920. Parti soldat allemand, Nathan Katz revient soldat français au pays d’Annele Balthasar. Fait prisonnier de guerre allemand par les Russes qui le considèrent comme français, il est renvoyé en France où il produit des armes comme les soldats allemands dont il fut. On serait perturbé à moins. Combattre dans ce contexte non seulement pour la survie mais plus encore pour la joie de vivre relève d’un défi immense que nous avons sans doute du mal à appréhender. Il fait paraître encore un recueil en allemand en 1930 : Die Stunde des Wunders. Mais entre temps, Nathan Katz a approfondi sa connaissance du poète alémanique d’outre Rhin, Johann Peter Hebel et il a fait le choix de la langue qu’il partagera avec ce dernier. Annele Balthasar sera l’expression de ce choix radical et c’est comme poète alémanique qu’il s’exprimera à partir de là. Je parlerai plus longuement de ce passage de la Heimat à la Haimet, dans la conférence que je ferai avec Daniel Muringer, le 6 avril 2018.
Nathan Katz associe au pays sa langue vernaculaire qu’il juge par ailleurs – et à juste titre – antérieure à l’allemand écrit et qui est transfrontalière. En même temps, il développe une conception à la fois tragique et utopique de la Haimet qui est aussi toujours collective et dans un partage de culpabilité et de responsabilité.Le plus souvent, il utilise l’expression Aïser Haimet (notre pays).
Utopique,
« il doit bien y avoir une vie plus élevée ! Il doit y avoir quelque chose : une vie, loin derrière tout ce que nous pouvons seulement imaginer… Quelque chose qui tiendrait du dernier éclat de la floraison dans nos vergers… Quelque chose comme un son qui, la nuit, traverserait le bois en vibrant… loin derrière tout ce que nous pouvons concevoir…et pourtant, c’est de vie qu’il s’agit : être uni à quelque chose qui n’est qu’âme… dans un grand amour. »
Mais aussi une vision tragique : Haimet ! Maimet ! Que de sang innocent coule en toi ! s’exclame t-il dans une Danse macabre. Cette vision tragique est d’abord celle de l’humanité entière. Dans le recueil en allemand Galgenstüblein, il écrivait
« J’ai feuilleté aujourd’hui un livre sur l’histoire du Monde !…
L’histoire du Monde !…
Meurtre ! Meurtre ! Haine ! Ténèbres !…la voilà l’histoire de l’humanité, de cette partie de l’humanité qui se nomme civilisée.
Combien de fois, quand cette bande humaine passe devant mon âme, je le vois se tenir debout, là-bas à Nazareth, cet homme pur et élevé !
Très Haut, c’est ainsi que le monde T’a compris !
C’est de cette façon qu’il s’est emparé de Ton idée d’amour.
Si Tu avais, un millénaire et demi plus tard [soit vers 1500, l’époque des procès de sorcellerie dans laquelle il situe Annele Balthasar (B.U.)], observé la terre, Tu aurais pleuré si Tu avais vu ces hommes !
Tu aurais pleuré si Tu avais vu ces bûchers en flammes !
Était-ce cela mon idée du monde ?!…
Suis-je mort pour cela ?!
Très Haut ! Je le sais : Tu te serais retrouvé dans des forêts sombres, solitaires…là-bas une lumière !… puis une autre…. Beaucoup, toute une ville dans une mer de lumière !…
Les enfants, aimez-vous, je vous en supplie !…Aimez-vous !
Et eux : Ils t’auraient accusés de magie et brûlé !…
La crucifixion était passée de mode à cette époque.
Plus de quatre cents ans se sont écoulés depuis à grande vitesse vers l’infini. Et aujourd’hui : ce sont toujours les mêmes vieux hommes.
Ils continuent de s’entre-tuer pour une grande cause ; ils se martyrisent, se font souffrir ; ils construisent des potences et se pendent les uns les autres !
C’est à mourir de rire avec cette espèce humaine fanatique !…
Ils rêvent de paradis et pour cela ils transforment leur présence sur terre en souffrance et se torturent !… »
(Nathan Katz : Das Galgenstüblein Traduction Bernard Umbrecht)

Nathan Katz fait évoquer à Doni dans Annele Balthasar un rêve de Sauveur Suprême : <

« … un jour quelqu’un viendra : quelqu’un de grand ! il faut qu’il vienne !… impossible que le monde reste dans une telle désespérance !… déjà je le vois, assis la nuit dans sa chambre plongée dans le silence, souffrir le martyr et passer toute la nuit à réfléchir. Tout en compassion pour les hommes qui sombrent dans la misère. Tout le désespoir de leurs vies va lui étreindre le cœur. Les hommes l’entendent parler, ils crachent rien qu’à entendre son nom ! Mais lui n’entend même pas leurs méchants discours, tant l’amour des hommes est ancré en lui… tout ce qu’il dit est si grand, tout ce qu’il dit est si bon. Cela finit par vaincre leurs cœurs ! les cœurs de millions d’hommes !… Plus aucun bûcher ne brûlera ! Plus personne n’agonisera entre les murs humides d’une chambre de torture !
(Enflammé.) Ce sera comme une lumière éclatante qui viendra recouvrir le monde ! »
J’établis ce parallèle entre deux textes séparés de quatre années, pour montrer que quelque chose qui passera dans l’écriture dialectale de Annele Balthasar était déjà présent au moment de la transformation en mémoire littéraire de l’expérience du camp de prisonnier en Russie, dans le Galgenstüblein en allemand. Et, s’il est, somme toute, logique que l’auteur, ayant opté pour la langue de son pays, s’empare également de son histoire, je pense malgré tout que, contrairement à l’impression qu’on peut en avoir à première vue, on peut, on doit sans doute, replacer ce long poème dramatique, cri du cœur et cri de douleur, dans le contexte de son écriture et de l’expérience de la Première guerre mondiale de son auteur.
De par sa structure, la pièce tient plus du long poème dramatique que de la tragédie classique, plus de l’Odyssée d’Homère que d’une tragédie de Sophocle. Au début, on a l’impression de s’installer dans une atmosphère idyllique au coin du feu de cette Haimet retrouvée. Un village, il y a quelques centaines d’années. Dans la froidure de l’hiver, l’ écho des nuits douces, comme Nathan Katz qualifiait sa pièce, nous fait voir une jeune fille morte, une nuit d’été. Voilà qui démarre fort tout de même. C’est comme si tu voyais…est-il écrit dans le prologue. Annele Balthasar, est-ce un drame historique ? Le drame historique pourrait-on dire en paraphrasant Alfred Döblin est premièrement une fiction, et deuxièmement n’est pas de l’histoire [« Le roman historique est premièrement un roman et deuxièmement n’est pas de l’histoire » A. Döblin : le roman historique et nous in L’art n’est pas libre, il agit Editions Agone page 163.] J’évoque Döblin ici pour une autre raison encore. Médecin militaire en Alsace, le grand romancier allemand a écrit pendant la première guerre mondiale un roman … chinois, non parce qu’il s’intéressait particulièrement à la Chine mais pour installer une distance avec son vécu permettant l’écriture. De même entreprendra-t-il, en pleine guerre de 14, l’écriture d’un roman sur …la Guerre de Trente Ans.
Je soupçonne que, pour des raisons proches, Nathan Katz nous transporte dans une ambiance de chasse aux sorcières à la fin du 16ème siècle.
Le spectacle des bûchers attire les foules. Leur curiosité malsaine, leur envie d’assister à une exécution va de pair avec leur absence de compassion avec la victime. En même temps Nathan Katz pose la question de la responsabilité des institutions juridiques et plus loin politiques et intellectuelles dans la manipulation de l’irrationnel et celle de l’impuissance des sentiments et des intuitions personnels vis à vis de la politique et de la justice. On ne croirait pas aux sorcières si les instances religieuse et juridiques, les messieurs de (de l’université de) Strasbourg, ne confirmaient pas leur existence.
Parenthèse pour un petit rappel : En 1496 ou 97, paraît le marteau des sorcières, le Malleus Maleficarum, écrit par un dominicain originaire de Sélestat en Alsace où il n’y eut pas que des humanistes. Cette scolastique antiféministe affirme que les femmes, à cause de leur faiblesse et de l’infériorité de leur intelligence, seraient par nature prédisposées à céder aux tentations du Diable. On y invente littéralement une étymologie du mot femina (femme) qui dériverait de fides + minus (foi mineure). J’en ai parlé ici.
Annele Balthasar et Doni vivent un amour réciproque, il est fils de notable, du maire de la ville, revient d’un périple de compagnonnage ; elle est orpheline de père et vit avec sa mère. Une configuration plutôt classique, une histoire d’amour dans deux milieux sociaux différents. Annele Balthasar est soudain arrêtée puis accusée de sorcellerie. Sans que l’on comprenne bien pourquoi, elle est acquittée mais meurt. Cela permet à Nathan Katz d’attribuer son décès au climat morbide de son époque, à la mécréance de ses concitoyens et de faire dire à Doni tout le mal qu’il pense de la société, de ce monde immonde et désespérant. Doni accuse ses contemporains d’être possédés par le mauvais esprit au point d’en assombrir le soleil. Il les accuse d’être mécréants malgré les apparences et d’avoir perdu toute idée de transcendance qu’il appelle Dieu. Un Dieu que Nathan Katz définit comme la vie secrète des choses (Gott, das heilige Làbe vo àllem). Doni a parfois des accents de Thomas Müntzer. Dans le vieux débat, faut-il changer les structures ou les hommes, Nathan Katz tranche nettement en faveur de la seconde option. Personnellement je ne crois pas que les deux soit séparables, la transformations des un(e)s est la condition de la transformation des autres.
Il n’y a pas de Haimet en dehors des personnes avec qui on la partage. Et elle est ici projection utopique, objet du Principe Espérance.  Toute la force de Nathan Katz est d’avoir été capable d’associer à une vision idyllique, utopique de la Haimet, lieu d’un bonheur possible, l’intervention en provenance de cette même Haimet des gendarmes venus arrêter Annele accusée de sorcellerie. On a toujours chez Katz le double mouvement du clair et de l’obscur, du bien et du mal. Les deux coexistent dans la Haimet.
Annele Balthasar personnifie en quelque sorte l’utopie de l’amour chrétien tel que le définit Nathan Katz, c’est à dire celui qui est capable de transformer l’être humain en quelque chose de plus grand que lui. C’est cela qui est assassiné par la mesquinerie de la population et son matérialisme vulgaire. Il doit bien y avoir quelque chose de plus élevé que la simple aspiration à la richesse matérielle. Doni l’exprime clairement :
« Doni
N’étais-je pas moi aussi, avant de la connaître, un petit bonhomme mesquin, comme ils le sont tous ? Ce n’est que par elle que j’ai senti à l’intérieur de moi-même ce qu’était en fait la vie ! C’est par elle que j’ai saisi comment ils vivent, ces millions d’humains qui peuplent la terre ! Comment ils s’échinent à porter au cou une pierre plus belle et plus brillante que celle de leur voisin, une chaîne plus grande et plus dorée… exactement comme des chiens qui se battent pour un os rongé !… et aucun ne sait plus combien ils pourraient tous être heureux s’ils cessaient de vouloir s’avilir les uns les autres, et tout cela pour un objet qui n’est qu’un pitoyable bout de métal, une pierre sans valeur qui brille !… »
Le conflit entre le père, maire de Willer où se situe une partie de la pièce et le fils est l’occasion d’un débat sur la justice et sur le rôle de la violence dans l’histoire :
« Je la vois devant moi, votre justice ! Par là en bas, à Lupstein, [lieu au nord de l’Alsace d’un massacre de la « Guerre des Paysans »] des milliers de nos aïeux sont étendus, assassinés. À Dannemarie, le cimetière en est plein ; à Oberlarg… À tous ces endroits-là, ils sont étendus et ils pourrissent au nom du droit.
(Narquois.) Ils ont bien tous péri au nom du droit, n’est-ce pas ? on a le coeur serré lorsqu’on passe à proximité d’un cimetière. Que de malheurs sont arrivés dans le monde sous le couvert de ce que vous appelez la justice ! Que de crimes n’avez – vous perpétrés au nom de votre justice ! »
Faut-il alors se révolter comme nos anciens, autrefois, lui demande son père ? Tout en regrettant que personne n’ « ose saisir la faux lorsqu’il s’agit d’arracher une enfant innocente des griffes de ceux qui la martyrisent ? », ce qui est une étrange accusation alors que lui-même n’entreprend rien…le fils explique que la révolte ne changera rien si les hommes ne changent pas :
« Toutes les révoltes ne seront d’aucune utilité si vous ne devenez pas des humains ! même si toute la misère pouvait être chassée du monde ! même si vos docteurs pouvaient guérir toutes vos maladies et s’il n’y avait plus que des gens en bonne santé, même si vous n’aviez plus à peiner pour le pain quotidien, vous continueriez à fantasmer sur mille choses qui n’ont pas de réalité, qui ne sont rien d’autre que des rêves et pour lesquelles vous vous tourmenteriez de nouveau et vous vous pousseriez les uns les autres dans les tombes… Il y a soixante-dix ans, nos pères ont décroché leurs faux des murs ! Ils ont voulu être libres ! et qu’est-il arrivé ? Du sang, du feu et du malheur dans tout le pays ! Que n’ont-ils commencé par se libérer intérieurement dans leur âme, à être d’abord des hommes bons, conscients de ce qu’ils recherchaient !… faute d’avoir fait cela, ils ne pouvaient pas réussir !… »
En fait, il rêve d’une autre révolte :
«… déjà je la vois devant moi : une ère… une autre révolte. En des millions de cœurs, elle se manifeste. L’amour prend vie dans des millions d’hommes. Ils sentent que l’homme redevient humain. Il flotte comme une lumière par-dessus le monde. Le paysan pousse sa charrue dans le champ pour faire pousser du pain pour tous. Le tisserand fabrique les habits … ils vivent les uns pour les autres, en frères ! »
Nathan Katz pose le devenir humain de la femme et de l’homme comme préalable à toute transformation.
Mais n’est-ce pas en même temps aussi son but ?
Ce sont quelques-unes des questions qui peuvent se lire dans cette pièce. Il s’agit bien sûr de ma lecture. Il peut y en avoir d’autres. Si j’ai exclusivement cité le personnage masculin, c’est parce que c’est surtout lui qui exprime ce cri de douleur et de colère, c’est par lui que passent les questionnements évoqués. Ces interrogations me semblent avoir encore quelque valeur aujourd’hui. Elles sont plus intéressantes que l’histoire elle-même. J’ignore si la pièce est aujourd’hui représentable. Mais elle se lit encore  bien et la traduction me paraît plutôt réussie, ce qui n’était pas évident.
Je reviens à la représentation de Bendorf de 1977 évoquée au début. Je n’ai pas de photographie présentant l’ensemble du groupe mais j’en ai une avec les deux principaux protagonistes :

Nathan Katz à Bendorf saluant Sabine Walliser (Annele Balthasar) et à droite Philippe Juen qui tenait le rôle de Doni

J’ai remarqué que dans les livres qui évoquent cette représentation ne figure nulle part la distribution de cette œuvre collective. Il suffisait de la demander aux intéressés. Je suis ravi de réparer cet « oubli » :
Annele Balthasar : Sabine Walliser
Doni : Philippe Juen
Mueder Vreni : Joséphine Spenlehauer
Finnele : Esther Spenlehauer
Em Finnele sini Mueder : Yolande Kaufmann
Der Bettler : Pierre Spenlehauer
Landsknecht : Raymond Hengy
Maïerin : Carole Juen
Maïer : Jean-Pierre Juen
Bauerin : Christiane Meyer
Das Mädchen : Anne Hengy
Luewisle : Raymonde Koch
Gerichts’s Vorsitzender : Bernard Faffa
Ankläger : Laurent Koch
Verteidiger : Pierre Spenlehauer
Richter : Marie-Anne Brugger
Colette Frandaz
Mise en scène : François Dangel et André Leroy, conseiller d’art dramatique
Décor, costumes, affiche : Annie Dangel, Jean-Pierre Anger
Régie : Jean-Pierre Anger et Michel Baltrès
Figure allégorique de la mort: Marc Frandaz
Musique : le quatuor de Burn et Philippe Berne
Les chorales de Bendorf et de Winkel sous la direction de Fernand Juen
Danse : Armand Laurent, animateur du groupe folklorique les « Waschbafolk » de Dolleren.
Figurants, décors, plateau : les habitants de Bendorf
Publié dans Littérature, Théâtre | Marqué avec , , , , , , , , , , , | Un commentaire

Nathan Katz : Noh de Büreschlachte anno 1525
Après la bataille des paysans en l’an 1525

Käthe Kollwitz : « Die Pflüger » (Les laboureurs) eau forte, pointe sèche, aquatinte. Extrait de la série « Guerre des paysans » 1907

Noh de Büreschlachte anno 1525

Scho dräi Tag un dräi Nàcht
Isch er im Wall gloffe
Wie n e arem abghetzt Tier,
Dr Bàrnhard vo Altepfirt;
Ein vo de Wenige
Wu dervo chu isch
Bi dr grosse Büremarderai.
Si Hoor isch wiss worde
ln de dräi letschte laihje Nàcht.
Si Hüs hai si verbrännt;
Fräu un Ching hai flichte miesse;
Ar isch dräi Tag un dräi Nàcht
ln Verzwiflig im Wall ummegloffe.
Jetz steht er üf em Geissbàrg obe n un lacht.
Üs em volle Hals lacht er
Ass es eim dur Mark un Bei geht, lacht er:
« D’heiteri Sunne schint jo no.-
Wie cha si denn no schine?
Alles isch jo färig jetz:
D’ grossi gràchti Sach vo de Büre ! –
D’Chnàchte vo de Firschte,
Wie d’ wildi Tierer sin si gsi! –
Het des hohl teent üf de Châpf ,
 ——- Haha!
Blüet züe Mül un Nase n üs! –
Barmhàrzigkeit! Barmhàrzigkeit doch! – –
Die Äuge im Stàrbe –
So glasig! – –
Si gehn eim noh!
Si risse n eim’s Hàrz züem Lib üs!
Ho! do sin si wider ! »
Un er lacht;
Ass es eim dur Mark un Bei geht,
Lacht er.
Dräi Stung drüf hai si en gfunge,
D’ Chnàchte vom Pfirter Graf,
Üfghànkt an ere Fiechte.

Après la bataille des paysans en l’an 1525

Trois jours et trois nuits déjà
Il a couru dans la forêt
Comme un pauvre animal aux abois,
Bernard d’Altenpfirt;
L’un des rares
Rescapés
De la grande tuerie des paysans.
Ses cheveux ont blanchi
Durant les trois dernières nuits clémentes.
Ils ont brûlé sa maison,
Chassé sa femme et ses enfants;
Durant trois jours et trois nuits
Il a couru dans la forêt, désespéré.
Le voici là-haut sur le Geissbarg, et il rit.
Il rit à gorge déployée,
A vous percer jusqu’aux moelles :
« Mais le gai soleil brille encore ! …
Comment peut-il encore briller?
C’en est fait maintenant,
De la grande et juste cause des paysans ! …
Les valets des princes
Ont été comme des bêtes sauvages ! –
Comme les têtes ont sonné creux!
———–Haha
Du sang par la bouche et le nez ! –
Pitié! Mais pitié !
Les yeux quand vient la mort
Si vitreux!
Ils vous courent après,
Ils vous arrachent le cœur du corps !
Oh, les voici encore! »
Et il rit,
Il rit
A vous percer jusqu’aux moelles. –
Trois heures plus tard ils l’ont trouvé,
Les valets du comte de Pfirt ,
Pendu à un pin.
(Traduction Herbert Holl et Kza Han. Les trois derniers vers ont été modifiés par mes soins)
Peu nombreux sont les artistes qui ont consacré une œuvre à ce que l’on appelle la Guerre des paysans au 16ème siècle dans les pays germaniques et sa répression, le plus lourd « crime de masse » d’avant l’époque moderne. Nathan Katz l’a fait. Son poème figurera pour cette raison mais pas seulement, aussi pour sa forme, dans mon anthologie de la littérature allemande et alémanique.
J’avais d’abord pensé associer au texte ci-dessus, Albrecht Dürer, dont le projet de monument aux paysans évoque aussi un après les massacres avant de me souvenir de Käthe Kollwitz. Le dessin ci-dessus, qui ouvre son cycle Bauernkrieg, figure plutôt un avant la révolte. L’eau forte avait fait partie de l’exposition 1914 la mort des poètes à la Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg qui s’était tenue de novembre 2014 à février 2015 en illustration du chapitre consacré au pays (heimat). Un père et son fils sont attelés comme des bêtes de trait à la charrue. Le texte du catalogue précise :
« Käthe Kollwitz y déploie un langage visuel concis où les strates du format horizontal et les griffures graphiques expriment l’écrasement des corps et le poids de la misère. La terre n’est plus mère nourricière, mais lieu de sépulture. »
La terre gorgée du sang des guerres au lieu d’être terre nourricière et/ ou en même temps que de l’être est un thème lancinant chez Nathan Katz. La mise en relation se justifie donc pleinement. Le lien entre la Guerre des paysans et celle de 14-18, peut-être aussi.
Venons-en au poème proprement dit, à sa liberté de ton et à celle de sa traduction. Nathan Katz singularise l’un des épisodes de la Guerre des paysans, élément fondateur de l’identité de l’Alsace que paradoxalement elle ne veut pas reconnaître comme tel. Le poème situe l’histoire dans le Sundgau, en Haute Alsace alors province de l’Autriche antérieure, habsbourgeoise et porte la date de l’événement : 1525. Cela la distingue d’autres soulèvements paysans, qui ont eu lieu plus tard, contre les Suédois, par exemple, au moment de la Guerre de Trente Ans. Peut-être même peut-on considérer que cette bataille est la mère de toutes les batailles. Car bien entendu d’autres violences ont succédé à cette première. Nathan Katz a participé comme soldat allemand à la guerre de 14. Toute écriture, qu’elle porte ou non sur un sujet historique, est contemporaine. L’historien suisse, spécialiste de la question, Peter Blickle, qualifie la Guerre des paysans de Révolution de l’homme du commun. Il définit ce dernier, qu’il distingue de la notion de peuple, comme principalement anti-autoritaire, La répression contre la bande du Sundgau a été féroce. La chronique de Guebwiller parle de sanglant abattoir. L’historien Georges Bischoff écrit que des raids sont dirigés contre les villages sundgoviens en août-septembre 1525 et qu’ ils visent sans discernement l’ensemble des villageois, hommes femmes et enfants. Nathan Katz décrit la traque de l’un d’entre eux. Mais il n’en reste pas à un simple récit. Katz ne serait pas Katz s’il n’y avait même au pire moment un rayon de soleil. Mais que fait-il encore là ? Comment peut-il encore briller ? Il y a surtout la question de ce rire qui donne au poème une dimension que j’ai envie de qualifier de dadaïste. Dada est né, rappelons-le, en pays alémanique, à Zürich, en plein milieu de la 1ère guerre mondiale. Ce Haha !, né du monologue intérieur, constitue une belle audace. Plus qu’un rire nerveux qui vient de la moelle ou une suggestion de folie, il m’apparaît de la part d’un homme traqué comme une catharsis, tentative de sauver l’humain par delà l’inaudible et vain appel à la pitié.
A partir d’une erreur de traduction, j’avais attribué à ce rire une fonction plus cathartique qu’il n’avait. En fait, il relève sans doute plus  du court-circuit, d’une dis-jonction, Les interprétations restent ouvertes. Le poème est d’une noirceur plus grande encore que je ne l’imaginais. J’ai conservé malgré cela  la traduction qui me paraît plus nerveuse, plus « électrique » en quelques sorte mais aussi parce que les traducteurs ont conservé de la langue d’origine des consonances alémaniques, les consonnes affriquées du mot Pfirt (prononcez pfért) au lieu de Ferrette qui donnent au poème un autre relief. En réponse à ma question Herbert Holl et Kza Han m’avaient répondu :
« Nous avions conservé le nom alémanique/allemand à l’époque, parce que plus que « Vieux-Ferrette » il donnait corps avec ses occlusives, son coup de glotte, son affriquée, à la violence, à la cruauté, à la pitié qui transperce et imprègne à la fois le poème ».
Publié dans Anthologie de la littérature allemande, Littérature | Marqué avec , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

La heimat comme utopie transformatrice (notes)

Foto: Kreuzschnabel/Wikimedia Commons, Lizenz: artlibre

« Un voyageur :
Oui ce sont bien les sombres tilleuls
Là-bas, dans la force et leur âge.
Il m’est donné de les retrouver,
Après un aussi long voyage !
N’est-ce pas l’endroit de jadis,
Cette hutte qui m’abrita
Quand la vague excitée par la tempête
Me jeta sur ces dunes ?
Je voudrais bénir mes hôtes
Secourables, un brave couple
[…] Salut à vous
Si, toujours hospitaliers, aujourd’hui encore
Vous jouissez du bonheur de faire le bien ! »
(Goethe Faust II Acte V v 11043-11058 Trad. Jean Lacoste et Jacques Le Rider aux éditions Bartillat
Goethe renverse le récit d’Ovide chez qui les Dieux ont préservé la demeure de Baucis et Philémon précisément pour les remercier de leur hospitalité. Le poète latin présente, dans les Métamorphoses (livre VIII), le foyer (= le lieu où l’on prend soin du feu) du couple ainsi : «  ne va ici chercher maîtres et serviteurs ; / toute la maison c’est eux, à la fois ils obéissent et commandent. » (traduction Marie Cosnay)
L’entrepreneur capitaliste et global-player Faust ne supporte pas que ce symbole de l’hospitalité dérange la vue sur l’étendue de son territoire. Il ne supporte pas non plus les cloches d’une religion ancienne – on passe au temps de l’horloge et au temps argent Time is money – et ordonne l’expropriation du couple âgé. Une triplette d’agents sans scrupule y mettra le feu. Baucis, Philémon et le voyageur périront dans les flammes de leur maison : « Tout ce qui avait solidité s’en va en fumée» écriront Marx et Engels dans le Manifeste communiste.
L’univers de Philémon et Baucis est posé chez Ovide comme chez Goethe comme foyer hospitalier en lien avec le voyage, en lieu protecteur permettant d’échapper aux fureurs de la nature. C’est une première acception possible de l’allemand heimat. Sa traduction par foyer n’est cependant guère satisfaisante parce trop restrictive et trop exclusivement individualisée.
Etymologiquement, la heimat est d’abord le lieu où l’on s’arrête avant de désigner, le plus souvent en termes nostalgiques, celui où l’on retourne. Les mots du vieil haut allemand heimuoti et heimōti ainsi que du moyen haut allemand heimout(e) dérivent de la racine indo-européenne kei au sens de être couché (liegen), lieu où l’on se (re)pose, Ort, an dem man sich niederlässt. Elle est le terme de l’odyssée d’Ulysse.
« Oh ! non, rien n’est plus doux que patrie [en allemand Heimat ] et parents ; dans l’exil, à quoi bon la plus riche demeure, parmi des étrangers et loin de ses parents ? » (Homère Odyssée Chant IX)
On pourra noter que chez Homère, la heimat est une notion séparée de celle du milieu des parents. Elle s’articule avec celle de l’exil. Dans Dialektik der Aufklärung ( Dialectique de la Raison), Theodor W Adorno et Max Horkheimer commentent le retour d’Ulysse en notant que « le mal du pays (Heimweh) est ce qui met fin à l’aventure par laquelle la subjectivité, dont l’Odyssée forme l’histoire première, sort de l’époque primitive ». Ils ajoutent que la sédentarité opposée au nomadisme, est « la condition de toute heimat ». L’installation dans un lieu n’est pas sans lien avec la possibilité de consolider la propriété et c’est vers cet ensemble (sédentarité et propriété) qui forme la heimat que s’oriente le mal du pays et l’attente. La heimat est une échappatoire, un refuge.
Ce n’est pas un hasard si Adorno, mais aussi Brecht ou Ernst Bloch se sont intéressés à la question de la heimat. Les exilés obligés de fuir leur pays sous dictature hitlérienne avaient à se la poser avec plus d’acuité que d’autres et devaient dégager le pays où ils voulaient retourner l’Allemagne de sa perversion par l’idéologie nazie et mener la bataille pour les mots et leur sens.
« J’’ai toujours trouvé faux le nom qu’on nous donnait : émigrants.
Le mot veut dire expatriés ; mais nous
ne sommes pas partis de notre gré
Pour librement choisir une autre terre ;
Nous n’avons pas quitté notre pays pour vivre ailleurs,
toujours s’il se pouvait.
Au contraire nous avons fui. Nous sommes expulsés, nous
sommes des proscrits
Et le pays qui nous reçut ne sera pas un foyer [heim]
mais l’exil ».
(Bertolt Brecht, « Sur le sens du mot émigrant » (extrait), 1937, traduction Gilbert Badia et Claude Duchet).
Dans son poème Paysage de l’exil, Brecht qualifie de messager du malheur les réfugiés et les exilés. Ils ne sont pas seulement les messagers de leur propre malheur et celui de leur pays. Hannah Arendt l’a décrit très clairement :
« Il n’y a pas un brin de sentimentalité dans la belle définition brechtienne du réfugié, si admirablement précise : Ein Bote des Unglücks (Un messager du malheur). Bien entendu un message ne s’adresse pas à son messager lui-même. Ce n’était pas seulement leur propre malheur que les réfugiés emportaient avec eux de pays en pays, de continent en continent – changeant de pays plus vite que de souliers – mais le grand malheur du monde entier »
(Hannah Arendt : Bertolt Brecht in Vies politiques Gallimard Tel page 215)
Les réfugiés portent en eux et avec eux le grand malheur du monde.
Je passe rapidement sur la dimension religieuse et/ou mystique. Pour la religion stricto sensu , si tant est que cela existe, les chrétiens ne sont que de passage sur terre. Leur heimat est d’essence divine. Pour Maître Eckhart, par exemple, la heimat se situe dans le mystère divin.
Heimat désigne un rapport à un espace, un paysage, ici paysage est pris au sens équivalent de landscape et Landschaft, les trois termes apparaissant au même moment, le dernier avant les autres, dès 1480. Le paysage est, étymologiquement, l’agencement des traits, des caractères, des formes d’un espace limité, d’un « pays », précise wikipedia. Ce paysage est anthropisé et non strictement naturel car il porte la trace de l’activité humaine. Parfois, heimat est présenté comme le lieu de la première expérience de socialisation. Il est alors devenu familier, appartenant à la sphère de la maison, de la famille (heim) s’opposant à un extérieur qui peut être – ou devenir – unheimlich, d’une inquiétante étrangeté pour reprendre la traduction que fit Marie Bonaparte du texte qu’y a consacré Freud en 1919. Il y a dans heimat un rapport à l’étrangéité
Dans le dictionnaire des frères Grimm, le mot heimat est mis en relation avec patria, domicilium. Éliminons d’emblée la dernière acceptation. Il n’y a pas besoin du mot heimat pour désigner l’endroit où l’on habite, une adresse suffit. Plus difficile est la question du mot patria à la fois pays ou sol natal et patrie. Le principal défaut de cette dernière interprétation, qui, par ailleurs, a un équivalent précis en allemand, Vaterland, est sa militarisation et manipulation par les généraux qui ont fait qu’elle implique une mobilisation, c’est à dire un dépaysement, un détachement de la heimat au nom d’un supposé intérêt supérieur à cette dernière. En ce sens, il y a donc une forte contradiction entre heimat et patrie. Le lien avec l’éloignement militaire s’exprime aussi dans l’invention du mot nostalgie (Heimweh). En 1688, un médecin de Mulhouse, Johannes Hofer, décrivit pour la première fois dans une dissertation bâloise un mal longtemps connu comme mal helvétique parce qu’il frappait beaucoup les soldats suisses en service mercenaire. Ce mal du pays pouvait devenir si fort qu’il poussait les lansquenets à la désertion. Hofer désigna ce mal d’un mot dérivé de l’allemand Heimweh en passant par les mots grecs νόστος (nóstos)  : le retour, et ἄλγος (álgos) : douleur, souffrance. Ce mal du retour prendra le nom de nostalgie.
L’utopie du no man’s land
Dans Ohne Leitbild (Sans paradigme) figure un texte qui n’a pas été repris dans l’édition française et porte le nom d’une petite ville qu’Adorno désigne comme l’archétype de la petite ville tout en reconnaissant qu’à l’instar de l’Amérique, en Europe aussi, toutes les villes et villages finissent par se ressembler. Il raconte :
« Entre Ottorfszell et Ernsttal passait la frontière entre la Bavière et le Pays de Bade. Elle était marquée le long de la route par des poteaux qui portaient les panneaux des États et leur spirales de couleurs, blanc et bleu pour l’un et l’autre si je ne me trompe pas rouge et jaune. Il y avait suffisamment d’espace entre les deux. C’est là que je me tenais de préférence sous le prétexte auquel je ne croyais nullement que cet espace n’appartenait à aucun des deux États et que je pouvais comme je le voulais y installer ma propre domination. Je ne prenais pas cette dernière au sérieux mais mon plaisir n’en étais pas moindre. En vérité cela concernait plutôt les couleurs des États et la possibilité de pouvoir m’abstraire des limites qu’elles fixaient. Je ressentais un sentiment analogue dans les expositions comme l’ « Ila » [salon aéronautique] en voyant les innombrables fanions qui flottaient, de plein accord entre eux, l’un à côté de l’autre. Le sentiment de l’Internationale m’était proche de part ma famille ainsi que par le cercle d’amis de mes parents avec des noms comme Firino et Sydney Clifton Hall. Cette internationale n’était pas un État unifié. Sa paix s’exprimait par l’ensemble festif du divers, colorié comme les fanions et les poteaux frontières innocents, qui, comme je le découvris avec étonnement, ne signalaient pas du tout un changement de paysage. Cependant, le pays qu’ils délimitaient et que jouant avec moi-même j’occupais était le pays de personne [Niemandsland]. Plus tard, dans la guerre, le mot no man’s land est apparu pour désigner l’espace dévasté situé devant chaque front. C’est pourtant la fidèle traduction du grec – celui d’Aristophane – qu’à l’époque je comprenais d’autant mieux que je ne le connaissais moins, utopie. » (Adorno: Amorbach in Ohne Leitbild)
Adorno fait allusion à la ville aérienne de Coucouville-les-nuées dans Les oiseaux d’Aristophane. On notera la découverte que le paysage n’est pas découpé par la frontière.
Nous avons vu avec Goethe la destruction d’un lieu d’hospitalité au nom des intérêts entrepreneuriaux du Dr Faust. Mais, depuis, une autre industrie tout en faisant croire le contraire n’est pas en reste dans la destruction de la convivialité, c’est l’industrie culturelle, celle des médias de masse. Lisons encore Adorno :
« Mais aujourd’hui, la défense astucieuse de l’industrie culturelle glorifie comme un facteur d’ordre l’esprit de l’industrie culturelle que l’on peut sans crainte appeler idéologie. Ses représentants prétendent que cette industrie fournit aux hommes, dans un monde prétendument chaotique, quelque chose comme des repères pour leur orientation, et que de ce fait elle serait déjà acceptable.
Ceux qui tiennent ce langage sont généralement des conservateurs. Mais ce qu’ils supposent sauvegarder par l’industrie culturelle est en même temps démoli par elle. Le film couleur démolit bien plus la vieille auberge conviviale que les bombes ne le feraient : elle en élimine même l’image. Aucune heimat ne survit à leur traitement dans les films qui les fêtent et nivellent à s’y méprendre les singularités dont elles vivent » (Adorno : Résumé über Kulturindustrie)
Adorno ne met pas en cause le film couleur en tant que tel mais son procédé industriel de fabrication et de nivellement par les clichés, une industrie pour laquelle précise-t-il, le client n’est pas roi ni même sujet mais objet. Et c’est écrit avant l’avènement des industries digitales qu’on laisse aménager les territoires en en perdant la maîtrise et qui rabotent encore un peu plus les différences et diversités alors même qu’elles pourraient servir à leur contraire. L’Alsace, par exemple, ne disparaît pas seulement par la réforme institutionnelle des régions mais au moins autant voire d’avantage par sa transformation en image de marque.
Un autre exilé et philosophe de l’utopie concrète, Ernst Bloch, s’est intéressé à la question de la heimat. Il estime qu’il ne faudrait surtout pas interpréter ce mot comme souvent dans la littérature d’émigration comme un simple désir de retourner chez soi. La heimat, il la situe non à l’origine mais dans l’à-venir, dans une perspective de transformation. On sait qu’elle existe sans parvenir à la définir. Il y revient à plusieurs reprises dans le Principe Espérance. Une première fois en commentant les thèses de Karl Marx sur Feuerbach dont la plus célèbre, la onzième, est la suivante :
« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, mais il s’agit de le transformer ».
Pour Ernst Bloch, l’ensemble des onze thèses de Marx proclament que
« L’humanité socialisée liée à une nature mise en accord avec elle transforme le monde en heimat (Die vergesellschaftete Menschheit im Bund mit einer ihr vermittelten Natur ist der Umbau der Welt zur Heimat) », c’est à dire, ajoute l’édition française à la demande de l’auteur, en fait « le lieu de l’identité avec soi-même et avec les choses » (Ernst Bloch Le principe Espérance I Gallimard page 345 Traduction, ici modifiée par mes soins, de Françoise Wuilmart)
La traductrice a remplacé Heimat par Foyer avec f majuscule, tout en y associant entre parenthèses le mot allemand. En extrapolant peut-être un peu et en utilisant des mots qui ne seraient pas les siens, ne pourrait-on dire de la vision d’Ernst Bloch qu’elle serait celle d’un milieu où cesse la dissociation entre l’individu, les autres, les techniques et leurs productions au profit de la formation d’ un milieu associé ? Ce que semble confirmer l’extrait suivant qui forme la conclusion des mille six cents pages du Principe Espérance et dont le tout dernier mot est : heimat , là où personne n’a jamais été.
« Der Mensch lebt noch überall in der Vorgeschichte, ja alles und jedes steht noch vor Erschaffung der Welt, als einer rechten. Die wirkliche Genesis ist nicht am Anfang, sondern am Ende, und sie beginnt erst anzufangen, wenn Gesellschaft und Dasein radikal werden, das heißt sich an der Wurzel fassen. Die Wurzel der Geschichte aber ist der arbeitende, schaffende, die Gegebenheiten umbildende und überholende Mensch. Hat er sich erfaßt und das Seine ohne Entäußerung und Entfremdung in realer Demokratie begründet, so entsteht in der Welt etwas, das allen in die Kindheit scheint und worin noch niemand war: Heimat. » (Ernst Bloch Prinzip Hoffnung s.1628) »
« L’être humain vit encore partout dans la préhistoire, chaque chose se trouve encore avant la création du monde, du véritable monde [ = du monde non immonde]. La véritable Genèse ne se situe pas au début mais à la fin et elle ne fera que commencer quand la société et l’être au monde se prendront par la racine. La racine de l’histoire cependant se trouve dans l’être humain œuvrant [et non pas l’homme prolétarisé] et transformant pour les dépasser les états de fait. Lorsqu’il s’est pris lui-même en main et a fondé dans une démocratie réelle la réalité qui est la sienne, sans dépossession de soi [déprolétarisé], alors naît au monde quelque chose qui pour tous apparaît à l’enfance et où personne n’a encore été : une heimat » (Ernst Bloch Le principe Espérance III Gallimard page 600)
Heimat est une notion ouverte, complexe. Il faut en préserver la plasticité si tant est qu’il faille conserver le mot. Certains pensent qu’il vaudrait mieux s’en débarrasser. Cela ne réglerait cependant pas la question du sentiment de sa perte. Mais que peut-elle encore signifier dans un territoire où les habitants n’ont plus rien à dire, dépossédés qu’ils sont de toute participation à son aménagement ? Que la notion reste réceptive à l’imaginaire et puisse contenir un potentiel de transformation fut-il « utopique » est sans doute le meilleur moyen d’éviter qu’elle ne dérive vers le conservatisme le plus obscur, le plus frileux, pour tout dire pleinement réactionnaire. La heimat est un écosystème qui se partage. Elle est constituée par la multitudes des expériences individuelles. On peut y cohabiter avec de méchantes gens. Y sont nées des pratiques culturelles, des mentalités fonction des reliefs, des climats et des vicissitudes de l’histoire. Chaque génération modifie la conception qu’on peut en avoir. Naître avant 1914 ne saurait impliquer le même rapport au monde que naître au 21ème siècle. Sans même parler des enfants qui naissent sur la route de l’exil et pour qui la heimat serait un camp de réfugiés ou un foyer d’accueil. La meilleure traduction de heimat serait sans doute pays au sens où le chante Claude Nougaro : ô mon païs, ô Toulouse, le mon n’étant pas un possessif au sens de « ma » maison, mais signifie qu’on peut le porter en soi.
Je n’ai fait ici qu’esquisser la complexité du sujet et je n’ai encore rien dit de l’important volet des langues, des dialectes et de leurs idiomes qui en font pleinement partie. Mais c’est un autre chapitre. A venir
L’impulsion première de ce texte est venue du blog Aisthesis qui m’a permis de repérer les textes d’Adorno et de Bloch. J’en ai ajouté d’autres et commenté le tout différemment en m’efforçant en rédigeant de laisser les questions ouvertes d’où le qualificatif de notes.
Publié dans Commentaire d'actualité, Langue allemande | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire

Petite leçon d’histoire de l’Alsace

Petite leçon d’histoire de l’Alsace dédiée à Mme Michèle Lutz, Maire de Mulhouse pour que l’on cesse enfin de déguiser les grands-mères alsaciennes en veuves de poilus.

Mànkmol wenn de z’nacht dusse tüesch geh,
De weisch nit, was das isch,
Wu der’s Hàrz im Lib so zàmmechrampft :
Wie wenn ebber z’Hilf rieft, isch’s iberem Fàll. –
Das sin d’Toti wu kä Rüehj hai unger em Bode.
Alli, wu si verdulbe hai im lange Chrieg,
Un wu jetz vergàsse lige
Enaime n im Weisefàll. –
Nathan Katz : D’Unrüehj in de Nàcht
Parfois quand tu sors, la nuit,
Tu ne sais pas pourquoi
Ton cœur se serre ainsi :
On dirait que dans les champs quelqu’un appelle au secours. –
Ce sont les morts qui n’ont pas de repos dans la terre.
Tous ces morts enterrés pendant la longue guerre
Et qui sont maintenant couchés là, oubliés,
Quelque part dans le champ de blé. –
Nathan Katz : Inquiétude dans la nuit
Traduction Guillevic
J’ai la petite manie de mettre un calendrier sous le clavier de mon ordinateur. Celui-ci, trouvé sur un présentoir à la bibliothèque, s’y prêtait bien. Las, j’ai dû en changer pour ne plus avoir sous les yeux cet éditorial de l’Almanach 2018 dans lequel Madame Michèle Lutz, maire de Mulhouse, écrit à propos de la célébration de la fin de la Grande Guerre (sic) :
« En effet, après des combats sanglants qui ont touchés (sic) Mulhouse dès 1914, les troupes françaises sont entrées au sein de la Cité du Bollwerk, le 17 novembre 1918, mettant fin à 47 ans d’occupation allemande. Comme Maire, je suis particulièrement attentif (sic) à la conservation et à la transmission de l’héritage et du devoir de mémoire. Ces moments de recueillement permettent de se souvenir des millions de soldats morts afin que nous puissions vivre libres »
Je sais que l’on va me dire que cette publication est anecdotique et que personne ne la lira. Sans doute. Et j’oublie la question de l’absence de vigilance sur un sujet sensible – encore faudrait-il qu’il soit considéré comme tel. Je prends cela comme un symptôme. Symptôme du fait que cent ans après ce que l’on considère comme la fin de la Première guerre mondiale – elle n’était pas terminée pour tout le monde en novembre 1918 – on n’ait toujours à offrir aux soldats alsaciens morts sous l’uniforme allemand que le linceul du mensonge. Ou de les déguiser en poilus dans leur tombe. Et nos grands-mères en veuves de soldats français. Et que l’on en soit encore à lire la Première guerre mondiale – il n’y a pas de raison d’appeler Grande cette boucherie industrielleà travers les œillères de la seconde. Bref, un point élémentaire de l’histoire de l’Alsace n’est toujours pas suffisamment partagé pour qu’un texte de ce genre ne soit plus possible, car il est faux.
Non, mes grands-pères  n’étaient pas des poilus mais des soldats du kézère. Tout comme le poète alsacien Nathan Katz cité plus haut et beaucoup, beaucoup d’autres.
En 1914, l’Alsace était non pas occupée mais annexée à l’Allemagne. Les Alsaciens et les Lorrains étaient juridiquement allemands en vertu du Traité de Francfort de 1871, traité reconnu par la France comme par toutes les autres puissances. Ces quarante années d’annexions se sont muées pour les Alsaciens en « accommodement plus tacite que forcé » (Annette Becker). Et ils ne souhaitaient certainement pas devenir l’enjeu d’une guerre mondiale. Ils ne l’étaient pas d’ailleurs. La récupération de l’Alsace-Lorraine n’a pas été à l’origine de la guerre. Elle n’est devenue un prétexte et un but de guerre qu’après son déclenchement. Ainsi, les 13 et 30 mars 1914 se sont déroulés à Mulhouse de grands meetings pacifistes, où sont intervenus ensemble des représentants des différents partis politiques (Centre, démocrates et socialistes) devant des foules estimées à plusieurs milliers de personnes. De même, plusieurs personnalités alsaciennes-lorraines avaient participé au congrès parlementaire franco-allemand de Berne en mai 1913. Le refus d’une nouvelle guerre, l’espoir d’un rapprochement franco-allemand et d’une Alsace-Lorraine pensée comme un pont entre les deux pays sont les grands thèmes abordés lors de ces rassemblements. S’il y avait quelque chose à commémorer, il y aurait là une source d’inspiration. Mais on se fiche de tout cela comme de l’attirance pour la révolution allemande de novembre 1918.
On ne peut certes pas reprocher au Maire de Mulhouse de ne pas avoir écouté à l’école puisque celle-ci ignore toutes ces questions. J’espère qu’au moins ce court rappel historique permettra à Mme Lutz d’éviter une bavure plus grande lors des commémorations de cette année. Et d’éviter à nos grands-parents de se retourner dans leurs tombes. Ils ont bien mérité d’y reposer en paix, non ?
J’en profite pour faire de même à l’attention du général évêque de l’archevêque de Strasbourg. Je ne lui demande pas de rappeler que le drapeau rouge a flotté sur la cathédrale de Strasbourg, le 13 novembre 1918. Je l’invite à une attitude plus digne de sa fonction que son prédécesseur. Le 1er août 2014, ce dernier avait, totalement à contre sens de l’histoire, fait sonner le tocsin – qu’il ait été en sol dièse mineur n’y change rien – pour commémorer l’appel à la mobilisation générale des Français. Un appel et un tocsin pas très chrétiens et tout à fait indécents à double titre. Sur le plan général et sur le plan local déjà évoqué de l’Alsace-Moselle alors allemande qui y a été associée. Le début d’une guerre n’a rien de glorieux. Et commencer par ce tocsin revenait à dédouaner la France de toute responsabilité. Qu’a-t-elle fait pour en empêcher le déclenchement ? Les lecteurs du quotidien l’Alsace avaient eu, inséré dans l’édition du 1er août (2014) de leur journal, un fac-similé de l’affiche de mobilisation générale. Ils pouvaient en vérifier sa date d’impression : 1904. Elle était prête depuis 10 ans. Pourquoi sommes-nous, en France, privés du débat sur les origines de cette guerre ?
On parle beaucoup en ce moment de l’avenir de l’Alsace qui devrait, dit-on, se construire sur des bases claires. Peut-on prétendre le faire sans que soit partagé un minimum de clarté sur son histoire ? Il est plus que temps de dire les choses et de nous libérer de ce fatras idéologique qui nous empoisonne la tête.
J’avais d’abord pensé rédiger une lettre ouverte à Madame le Maire, fraîche remplaçante de celui qui est devenu président du « Grand Est ». Puis je me suis dit que, comme les équipes n’ont pas changé, – l’ancien maire est même resté premier adjoint du nouveau -, on ne voit pas ce qui aurait pu être différent. Les prédécesseurs de l’actuelle magistrate nous ont appris que ce n’était pas la peine de leur écrire et nous ont habitués à ne pas nous répondre. Et à esquiver par des postures convenues le moindre débat. Il faut croire qu’ils en ont peur. Cela ne les empêche pas d’avoir pourtant constamment plein la bouche de l’expression démocratie participative. Plus cette expression est creuse, plus ils s’en gargarisent.
Concluons donc que le mieux serait que nous organisions plutôt nous-mêmes nos propres commémorations. J’ai déjà ma petite idée pour le SauteRhin. Si vous en avez d’autres …
Pour approfondir, on peut lire, outre le SauteRhin qui y a consacré déjà de nombreuses chroniques :
Jean -Noël et Francis Grandhomme : Les Alsaciens-Lorrains dans la Grande guerre Editions La Nuée bleue
Les Saisons d’Alsace n°58. Numéro spécial La grand guerre en Alsace
Dominique Richert Cahiers d’un survivant Editions La Nuée bleue présenté. Le livre a été présenté ici
Je rappelle ici l’ensemble collaboratif que le SauteRhin a publié sous le titre Lectures franco-allemandes sur 14-18  suivi d’autres lectures sur 14-18 :
Ernst Friedrich : Guerre à la guerre !
La guerre de 14 étape décisive vers les fascismes.
S.Freud : Actuelles sur la guerre et sur la mort (1915)
La société de guerre vue par Wolfgang Sofsky
La guerre continuée d’Antonin Artaud
Quand des somnambules s’en vont déclarer la guerre …
La place de l’Allemagne avant la guerre (de 14-18) vue par Keynes
Publié dans Commentaire d'actualité, Histoire | Marqué avec , , , , , , , , | 5 commentaires

Sebastian Münster (1488-1552) : De la noble région d’ Alsace

De la noble region d’Alsace, à laquelle
nulle autre region du Rhein n’est digne d’estre
comparée, à cause de la grande fertilite d’icelle.

Ce nom d’Alsace, lequel les Allemās appellent Elsass, n’est pas un nom ancien, veu que les habitantz de ce pays estoyent anciennement appellez Tribochiens & Tribotes. Car aulcuns ont ceste opinion, que la principale ville d’Alsace c’estoit iadiz la ville de Strasbourg, & qu’elle a esté bastie par ceux de Treues, lesquelz (comme on dict) sont yssus du prince Trebeta. Et cōme puis apres ceulx de Treues eussent amené un nouueau peuple pour habiter au mesme lieu ou est aujourdhuy la ville de Strasbourg, ces nouueaux habitantz furent appelez Tribotes de ceulx de Treues. 0r quant à ce nom Alsass que nous disons Alsace, on pense qu’ il a este long tëps depuis prins de la riuiere d’Ill & que ceste lettre A a esté changée en I, & pourtant aulcuns afferment que ceste region a esté appellée Illesass,& non point Alsass : comme aussi il y en a d’aultres qui debattent que ceste rivière a esté appellée Alsass. Au liure des jeux militaires ou de ioustes & tournoys, ce pays est appelle Edelsass, quasi noble assiette. Or ceste region est divisée en deux, l’une est le hault pays d’Alsace, l’aultre est le bas. Le hault qui touche à la region de Sunggow, cōprend plusieurs seigneuries, car assez près de la ville de Than est la iurisdiction de l’abbe de Murbach, en laquelle sont ces villes, Gebwyler, Vuatwyler & quelques aultres : apres cela on trouve Mundat & là est contenu Sultz, Rufach & plusieurs aultres bourgades & villes subiectes à l’euesque de Strasbourg.

[Le Landgrauiat
du hault pays d’Alsace]

Le Langrauiat du hault pays d’Alsace est ioigant ceste seigneurie, asçauoir la ville d’Ensisheim auec plusieurs villages. Ce Lantgrauiat paruint à la iuridiction d’Albert comte de Habspourg pere de l’empereur Raoul enuiron l’an de salut 1200. Le pays d’Alsace finit du coste d’orient vers le Rhein, & est borné du cste d’occident du mont Vesague lequel sépare la Germanie de la Lorraine, & s’estend depuis Sunggow iusques à la ville de Vuyssembourg. La largeur depuis la riuiere du Rhein iusques aux montaignes, dure bien trois lieues de Germanie, combien qu’on trouue une plaine plus large vers Hagenaw, selon que les montaignes se recullent de plus en plus du Rhein.

[Les riuieres
qui sortēt hors
du mont Vosague]

De ce mont Vosague sortent plusieurs riuieres, lesquelles entrent dedans le Rhein passantz par le milieu de ceste terre. Car la rivuiere de Tholder sort de la vallée de Masmüster, Louch du destroict de Murbach & de Gebwiler, Fecht du dedans de la ville de Turckheim, Brusche de la vallée de Schirmeck, laquelle passe au pied des murailles de la ville de Molssheim, & de là au trauers de la ville de Strasbourg. Sorn prend son cours de Zabern, Mater de Neuwyler tirant vers Hagenow, & Sur passe par la forest, de laquelle un ancien monastère nomme Surbourg a prins son nom, lequel toutesfois est auiourdhuy un college de prestres seculiers, comme aussi la ville de Lauterbourg a prins son nom de la riviere de Lauter, laquelle prend son origine des montaignes de Vuasgow [Wasgau en fr. Vasgovie], loing derriere Vuissembourg, qui est une ville imperiale. On peult veoir ces riuieres & aultres semblables en la table du Rhein qui est icy mise en la figure du pays d’Alsace.

[La riuiere
d’Ill]

Or la principale riuiere de tout ce pays c’est Ill, laquelle faict son cours presque par tout le pays. Elle a son origine en Sunggow au dessus [hinder = derrière] de la ville d’Altkirch, et passe par ces villes subsequentes, àsçavoir Mulhusen, Einsheim, Colmar, Selestad, & Benfelden, en sans destours elle s’en va à Strasbourg,ou elle entre dedans le Rhein, ayant toutefois au parauant receu dedans soy toutz les ruisseaux qui sortent du mont Vosague. Or quant à la fertilite de ceste region, on pourra facilement cognoistre combien elle est grande par ce qu’en ceste contrée si estroicte il y croist toutz les ans une si grande abondance de vins & de bledz, que non seulement les habitantz qui sont en grand nombre, en ont assez pour leurs prouisions, mais aussi il en reste si grāde quantite, que mesme aussi toutz les voysins en ont leur part abondamment. Car le bon vin qui croist en ce pays d’Alsace, est porté par voicture continuelle & quelques fois aussi par eauë en Suysse, Souabe, Bavière, Lorraine et basse Allemaigne, & quelques fois en Angleterre. Au pays de Sunggow croist grande abondance de bledz, et mesme ceste abondance se trouuera par toute la pleine d’Alsace iusques à Strasbourg, & de là se fournissēt les montaignatz de Lorraine, ceux de Frāche cōte, & la plus grāde partie des Suysses. Les montaignes & costaux produisent du bon vin, et les planines abondāce de bledz & de fruitz.

[forestz de
chasteigniers]

Il y a aussi es mōtaignes d’Alsace des forestz de chasteigniers, il y aussi des mōtaignes pleines de mines d’argēt, de cuyure et de plomb, et principalement en la vallée de Leberthal [Val de Lièpvre]. Il y a aussi de beaux & excellentz pascages es montaignes & vallées, de quoi les fromages gras qui se font en Munsterthal, en rendent bon temoignage. Et pour dire en un mot, il n’y a point encore une aultre region en toute la Germanie, qui puisse ou doibue estre cōparée au pays d’Alsace en tout ce qui est necessaire pour la vie de l’hōme. Vray est qu’il a des cōtrées en Germanie qui produysent aussi bon vin que l’Alsace, mais cecy leur default, qu’il n’y a point si grāde abondāce de bledz ne d’arbres fructiers. Car pres des montaignes d’Alsace il n’y a pas un seul lieu inutile ne vuyde, qui ne soit habité, ou labouré. Il y a des maretz ioignāt le Rhein, & aupres d’iceulx des pasturages gras pour le bestail. Ceste petite region est tellement cōmode pour les hōmes, qu’on trouuve en icelle 46 villes tant grādes que petites, toutes closes de murailles : cinqāte chasteau es mōtaignes et vallée, & un nombre infiny de villages et mestairies.

[Les laboureurs
du pays d’Alsace]

Le cōmun populaire & les laboureurs y sont poures ; car ils mangēt tout ce qu’ilz peuuēt amasser, et ne resruēt rien pour l’aduenir, & par ce moyen quād quelque guerre suruient, ou quand les biens de la terre sont gastez ou perduz par quelque gelée ou aultre froidure, ilz endurēt grande necessite. Toutefois on subuient aux poures des greniers publicques. Il n’y a gueres de gētz natifz du pays qui y habitēt, mais la plus grand parties sont estrangiers, àsçavoir Souabes, Bauariēs, Sauoisiens, Bourguignōs & lorrains : lesquelz quand ilz ont une fois gouste que c’est du pays, ilz n’en veulent iamais sortir, & sur toutz aultres les Souabes ayment bien y faire leurs nidz. Quiconque y vouldra venir, il sera receu, de quelque part qu’il soit, & principalement ceulx qui s’applicquent à cultiuer la terre. A l’entour de Keisersperg qui est à dire mont Cesar [« Caesaris Mons » camp romain], la terre est grandement fertile, & pour ceste cause ont dict que c’est là le milieu d’Alsace, & là se trouuent trois villes fermées de murailles, si prochaines l’une de l’aultre, que d’un coup de canon on peult tirer de l’une sur l’aultre. Ces villes se nomment Keisersperg, Ammerswyer & Koensheim. On faict là cuyre du vin dedans de grandz vaisseaux, avec des charbōs allumes, ou bien on met du moust dedans les vaisseaux, et les enterre on dedās le marc des raisins qu’on oste du presoir, iusques à ce que la force du vin soit amortie, par ainsi il garde sa doulceur tout le long de l’hyuer, et on mene ce vin en plusieurs lieux, et est grandement prise. Les aultres emplissēt des petitz tonneaulx auec des raisins entiers & mettēt par dessus du moust, qui est un peu cuyt sus le feu , lequel tire à soi le goust desdictz raisins & garde aussi sa dulceur tout le loing de l’hyuer. Or cela se faict principalemēt de muscadeaux [muscat].

[Les relicques
des sainctz au
pays d’Alsace]

On trouue aussi au pays d’Alsace plusieurs relicques de sainctz, auxquelles on a faict plusieurs voyages iusques à nostre tēps. Le patron de la ville de Than c’est S. Thibault, a Rubeac ou Rufacch on inuoque sainct Valētin, à Hohemnorg ilz ont S. Odile, à laquelle ont leur recours ceulx qui sont chassieux. Et à Andlaw ont monstre à ceulx qui apportēt argent les os de S. Lazare, lequel a este resuscite par Iesus Christ. On lit de l’empereur Charles 4. de ce nom & roy de Boheme, qu’une fois il s’en vint à Hasle[Haslach], & print un loppin des os de S. Florent, qui est là aussi enterre : & de là s’en vint à Andlow ou il ouuvrit la tombe de sainctLazare, laquelle est au monastère des dames,& contempla les ossementz d’icelluy : & passant plus oultre s’en vint à Einsheim, là où il découvrit le sepulchre de sainct Urbain. Aultemps en feit il à Hohembourg. Car apres auoir faict ouurir la chasse de saincte Ottile, il print un lopin du bras droict d’icelle. Et ainsi ayant amasse beaucoup de relicques il les feit emporter en Boheme,& les feit enchasser en or et argent.
Münster, Sebastian: La cosmographie universelle : contenant la situation de toutes les parties du monde, avec leurs proprietez & appartenances … [Basel] : [Heinrich Petri], [1552]. Universitätsbibliothek Basel, EU I 84, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-9029 / Public Domain Mark
NB. J’ai retranscris l’original tel quel sauf à remplacer systématiquement le s long ſ par un s court et ſ+s par ss.
Imitant Sebastian Münster dans son adresse au lecteur, je précise moi aussi d’emblée mes intentions : elles ne sont pas de chercher à savoir si ce qui est écrit correspond ou non à ce que nous savons nous de cette époque, mon projet est de consigner les inspirations que la découverte des représentations d’hier peut produire aujourd’hui.
J’évoquerai un peu plus loin la question des différentes éditions et translations et ferai la présentation plus générale de la Cosmographie comme tentative d’un wikipedia du 16ème siècle. Priorité au texte lui-même et aux images de l’Alsace à l’époque de Sebastian Münster dont on verra qu’elles font partie d’un écheveau complexe qui pourrait nous aider à sortir de l’impasse des simplismes actuels.
C’est la présentation de la page reproduite ci-dessus qui m’a fourni la première impulsion de curiosité : il ne s’agit pas du tout d’un emboitement, façon poupée russe, du plus petit au plus grand. A une ville succède un village, puis ce que l’on appelait à l’époque un paysage, équivalent de landscape et Landschaft, les trois termes apparaissant à ce moment là, le dernier avant les autres, dès 1480. J’éviterai d’utiliser le terme de région, bien que son usage soit ici attesté par la version française éditée par le beau-fils de l’auteur, mais il n’a pas du tout le sens qu’on lui donne aujourd’hui où il ne désigne plus guère qu’une unité administrative au service d’une économie qui la dépasse. Il n’y avait pas cela à l’époque et pas non plus de gouvernance unifiée. La version allemande utilise le mot Land = le paysage qui, étymologiquement, est « l’agencement des traits, des caractères, des formes d’un espace limité, d’un pays, précise wikipedia, sachant que la question des limites est elle-même compliquée.

Virgula divina, la verge devinatoire et quelques métiers de la mine

La page qui précède celle transcrite ci-dessus s’achève sur la présentation de La (sic) comté de Montbéliard. Et ce qui m’a encore plus intrigué est le fait que le texte sur l’Alsace se prolonge par un long développement sur les techniques minières qui partent de la région mais en l’insérant dans un ensemble qui la dépasse. En voici à titre d’exemple les têtes de chapitre :
– Des mines tant d’argent que d’aultres metaulx, lesquelles on trouve par cy par la par la Germanie & principalement au pays d’Alsace
– Icy par la verge devinatoire on cherche le métal caché & et le tire on des puitz profondz, qui est le premier labeur de ceux qui besognent les mines.
– De la mine d’argent de Leberthal
[connu aujourd’hui sous le nom de Val d’Argent]
Icy les faiseurs des metaulx séparent & brisent les metaulx en lingots & billons, & lavent premièrement dedans de petites fossettes
Suivent ensuite trois pages entières de dessins schématisant les différentes étapes et procédés de traitement du minerai, ainsi que les différents métiers que cela implique. A noter que des femmes participent à la dernière étape de la séparation du métal et au dernier lavage. Avant le chapitre suivant dans lequel le métal est fondu, il est question d’un partage entre ceux qui peuvent prétendre à une part. Enfin :
Louvroir pour cuire, liquéfier, forger & séparer les metaulx [l’allemand est nettement plus concis : schmelzhütte] ou la roue pulsée par l’eaue tourne sans cesse & lève les soufflets qui allument le feu. Le fondeur reçoit continuellement le metal qui estre soulz & séparé des pierres metallicques& le jette dedans les seaux.
Après l’épisode minier très détaillé dans ses techniques pas seulement à partir du Val d’Argent dans les Vosges mais aussi de la Forêt noire et de la Saxe, la Cosmographie revient vers l’Alsace non sans avoir noté au passage l’existence de quelque lac et d’en avoir dessiné un poisson, ou évoqué ces « montaignes d’Alsace [qui] séparent le langage germanicque et le français » : Du pais d’Alsace & de la seigneurerie d’iceluy. Dans ce chapitre plus historique, il rappelle que ce pays a fait partie de l’Austrasie d’où il résulte, selon certaines histoires, écrit-il qu’on l’appelle La petite France.
Je reviens sur la question de la délimitation de l’Alsace.
La Cosmographie distingue le pays de Sunggow [Sundgau] et le comté de Ferrette de l’Alsace :
Après avoir longuement décrit le pays des Helvètes, est-il écrit, il est temps de poursuivre et voir d’autres paysages de la nation allemande. Le pays du Sundgau est dans la partie septentrionale « contigu du pays d’Alsace» dit le texte dont le titre affirme lui qu’il est « au hault pays d’Alsace » (« an dem obern Elsass ligen »). Das Sunggow stosst gegen sonnen auffgang an den Rhein, gegen nidergang an das welschland aber hinab an das ober Elsass.
Le Sundgau qui s’adosse au Jura est ouvert à l’est sur le pays de Bade et la Suisse avec lesquels il partage la langue alémanique, de même qu’au nord avec …l’Alsace, tandis qu’à l’ouest il est voisin de la Franche Comté, pays welsche. Le mot welsche désigne les langues latines. A l’époque dans le giron des Habsbourg, elle en maintiendra la religion et restera insensible à la Réforme de Luther ou celle de Calvin.
Ce qui me semble important ici, c’est précisément l’hésitation de Sebastian Münster. Il sent bien qu’il y a quelque chose de différent et du coup l’hésitation est plus proche de la réalité que son absence qui se conclurait sur une unité factice.
Et la ville de Mulhausen [Mulhouse] dont il est question dans notre document introductif est située dans le Sundgau. La version française fait une erreur sur le prénom du comte de Habsbourg, erreur qui n’existe pas dans la version allemande. Il s’agit bien de Rodolphe de Habsbourg auquel les bourgeois de Mulhouse ouvrirent les portes pour qu’il en chasse l’évêque de Strasbourg, du moins son représentant.
Venons-en maintenant à la noble Alsace. Le qualificatif n’existe que dans la version française. La version allemande titre plus sobrement : De l’Alsace et de sa grande fertilité qui n’a pas d’équivalent au bord du Rhin. L’article s’ouvre comme caractéristique première de l’Alsace par ce qui est appelé une Table du Rhin (tafel des Rheins), en fait une planche représentant le bassin hydrographique de la plaine d’Alsace. Le Rhin bien entendu entre et sort du cadre. L’illustration montre que les villes se sont installées aux confluents des cours d’eau. Le tableau au fil des éditions qui n’ont cessé d’être augmentées n’est pas resté en tête de chapitre et a glissé plus loin dans le corps du texte. On peut imaginer que c’est pour des raisons de pagination. Toujours est-il que le premier réseau dans la représentation est hydrographique bien qu’il existait déjà une cartographie des voies romaines comme la célèbre table de Peutinger. Il n’est pas inutile de se le rappeler car nous en avons perdu la conscience. C’est flagrant pour ce qui concerne l’Ill. De temps en temps, les rivières se rappellent à nous comme ce fut le cas récemment et cela dans leurs deux dimensions.
Celle des inondations…

Ebermünster entouré d’eau. Photo du journal L’Alsace

…ou celle de la sécheresse

Photo du journal L’Alsace. L’ONF justifie l’abattage des pins sylvestres malades dans la forêt de la Hardt en expliquant que la sécheresse de ces trois dernières années a favorisé le développement du champignon qui les fait périr.

Le réseau hydraulique « naturel » a été transformé et complété de main d’hommes par un réseau de canaux qui pour certains sortent et entrent, dépassent le territoire.

Une densité de cours d’eau bien plus élevée qu’on ne l’imagine                                                                     Données : BD CARTHAGE – IGN BD OCS 2011-2012 – CIGAL En gras les canaux

L’ensemble du territoire s’est anthropisé et artificialisé, cela dès avant la publication de la Cosmographie. Parfois, l’archéologie nous le ramène à la surface et il émerge encore ici ou là d’anciennes voies romaines. Les choses n’ont fait depuis que s’accélérer. Au réseau hydrographique s’est joint à travers champs un réseau routier, et superposé un réseau ferré, puis aérien, un réseau énergétique de gaz et électricité, d’abord hydraulique puis nucléarisé et récemment digitalisé, un réseau hertzien actuellement essentiellement numérique, un réseau téléphonique d’abord analogique puis numérique, passant aussi désormais par des satellites, bref toute une techno-sphère de plus en plus complexe en partie même imperceptible, il y a même des routes que l’on appelle des orbites. Et je ne parle pas du brouillard électromagnétique. Le numérique a en outre tout transformé. Désormais tout est numérique, on n’y échappe plus. Quand bien même on voudrait se terrer dans le plus petit des hameaux, le coup de fil à son voisin est digitalisé et passe par un satellite. La vitesse de transport de toutes ces techniques aidant, on finit par perdre la perception des réseaux à commencer par celui naturel : l’eau. C’est sans doute ce qui explique que les agriculteurs et les vignerons polluent allégrement de leurs pesticides la ressource qui, le changement climatique l’accentuant, tend à se raréfier et qui assure la fertilité de la terre. Allons encore un peu plus loin. Si la techno-sphère a un effet déterritorialisant, ce n’est pas imputable aux technologies en elles-mêmes mais à leur dépolitisation. La classe politique locale n’a eu de cesse d’organiser son propre dessaisissement de toutes les questions techniques jusqu’à vouloir renoncer à la propriété des compteurs d’électricité qui appartenaient aux communes. Après l’avoir livré sans discussion aux réseaux numériques pour rendre les villes soi-disant intelligentes, en se croyant entrée dans une ère post-industrielle en fait hyperindustrielle, elle s’effraye aujourd’hui de voir le territoire lui échapper. Elle ne sait littéralement plus où atterrir, pour reprendre le titre du dernier livre de Bruno Latour qui malheureusement oublie ces dimensions du problème. Les tentatives actuelles pour renouer le contact pêchent par défaut d’objectifs à hauteur des enjeux de l’anthropocène, car espérer retrouver le territoire pour continuer à le disrupter est contradictoire et illusoire. Les politiciens locaux  veulent la renaissance d’une Alsace institutionnelle pour « libérer l’économie », comme l’écrivent la et le prédident.e.s. des conseils départementaux dans une lettre aux alsaciens. Libérer l’économie. Et de quoi, je vous prie ?
La question n’est pas du tout ici celle de je ne sais quel conservatisme mais celle d’une pensée nouvelle. Sebastian Münster était lui dans un changement d’époque, c’est à dire dans une transformation à la fois technique et conceptuelle,  en gros celle de la Renaissance et des Réformes. Nous n’en sommes malheureusement pas là. Pour parler avec Bernard Stiegler, nous vivons une grande transformation technologique dans une absence d’époque. Il nous manque le volet adéquat de nouveaux savoirs conceptuels mais aussi de nouveaux savoir-faire et -vivre.
J’en reviens à la perception de l’Alsace au milieu du 16ème siècle telle qu’elle s’exprime dans la Cosmographie. Le paysage est double, y est distingué un haut et un bas, le haut au Sud, le bas au nord. Münster ne dit rien de l’origine de cette division dont on ne sait pas très bien où elle passe. Il se contente de constater le fait. A son époque, l’Alsace était divisée en deux diocèses, celui de Bâle et de Strasbourg, ce qui n’empêchait pas l’un d’avoir des possessions chez l’autre. On a pu repérer plusieurs lignes de partage dans l’histoire mais elles ne se superposent pas. On peut se demander pourquoi la division perdure mais qu’elle le fasse est un fait. Et on ne parle pas tout à fait la même langue du nord au sud de l’Alsace.
Sur le thème des cours d’eau, Sebastian Münster construit une autre constellation et consacre un chapitre de sa Cosmologie aux fleuves et rivières d’Allemagne soulignant qu’aucun pays n’est aussi bien arrosé. Dans les fleuves, il cite en premier le Danube et ensuite seulement le Rhin, puis le Neckar, le Main, l’Embs et l’Elbe ce qui donne une image de l’Europe dont l’artère principale est constituée par la Donau qui prend sa source en Forêt noire et débouche vers… l’Asie. Le Rhin est second par rapport au Danube. Je m’arrête un peu là-dessus parce que j’ai entendu récemment un des doyens de la politique alsacienne en être encore à l’Europe rhénane, une Europe reposant sur les repères de la guerre froide, du temps où la capitale de l’Allemagne fédérale était sûr le Rhin, à Bonn. On parle beaucoup en se moment de refonder l’Europe. On peut évidemment se demander si cela est possible en perpétuant le déni sur les raisons très idéologiques de sa fondation.
Voici la vision que le cartographe avait de l’Europe
Vu comme cela, on se rapproche de la route de la soie qui serait plutôt la route des robots. Mais si la Chine investit aujourd’hui dans un projet de canal Danube-Elbe-Oder, ce n’est sûrement pas parce qu’ils auraient encore là-bas d’anciennes cartes.
« Le pays d’Alsace finit du coste d’orient vers le Rhein, & est borné du coste d’occident du mont Vesague lequel sépare la Germanie de la Lorraine, & s’estend depuis Sunggow iusques à la ville de Vuyssembourg. La largeur depuis la riuiere du Rhein iusques aux montaignes, dure bien trois lieues de Germanie, combien qu’on trouue une plaine plus large vers Hagenaw, selon que les montaignes se recullent de plus en plus du Rhein. »
Le pays est relativement bien délimité à l’ouest et à l’est, c’est moins net au sud puisqu’il en sépare le Sundgau et au nord où la limite n’est pas claire. Le Rhin est une limite et non un fleuve central pour l ‘Alsace dont la principale rivière est l’Ill.

Terre d’abondance

Ce qui frappe notre auteur, au point de le signaler dès le titre d’ailleurs, est que l’Alsace est une terre d’abondance qu’il définit comme la capacité de produire plus que ses besoins et donc d’exporter ses produits. Ce sont surtout le raisin et le vin, le blé. L’Alsace était aussi une région où poussent les châtaigniers, les fruits et où l’on produit dans les alpages des fromages. On notera à propos du vin que Sebastian Münster, qui connaissait ce pays et qui était vigneron lui-même, décrit une technique de vin cuit. Mais la richesse n’est pas qu’agricole, elle est aussi minière, une activité décrite plus précisément ailleurs et aujourd’hui disparue. Côté commerce, s’ajoute celui des reliques.
Cette abondance ne profite pas à tout le monde
« Le cōmun populaire & les laboureurs y sont poures ; car ils mangēt tout ce qu’ilz peuuēt amasser, et ne resruēt rien pour l’aduenir, & par ce moyen quād quelque guerre suruient, ou quand les biens de la terre sont gastez ou perduz par quelque gelée ou aultre froidure, ilz endurēt grande necessite. Toutefois on subuient aux poures des greniers publicques ».
La généralisation sur le paysan pauvre est abusive. Il en est de relativement aisés voire qu’il était « parfaitement possible à un serf d’être riche » (G. Bischoff : La guerre des paysans p. 276) mais on notera le côté cigale et l’existence de greniers publics pour venir en aide aux plus démunis dans les épisodes de mauvaises récoltes
La population est en grande partie composée d’habitants venus d’ailleurs.
« Il n’y a gueres de gētz natifz du pays qui y habitēt, mais la plus grand parties sont estrangiers, àsçavoir Souabes, Bauariēs, Sauoisiens, Bourguignōs & lorrains : lesquelz quand ilz ont une fois gouste que c’est du pays, ilz n’en veulent iamais sortir, & sur toutz aultres les Souabes ayment bien y faire leurs nidz. Quiconque y vouldra venir, il sera receu, de quelque part qu’il soit, principalement ceulx qui s’applicquent à cultiuer la terre.
& sur toutz aultres les Souabes ayment bien y faire leurs nidz. Sebastian Münster était souabe lui-même et écrivait cela depuis Bâle. Ce qui est curieux, c’est l’affirmation selon laquelle les laboureurs y sont particulièrement bienvenus. Non que cela n’ait pu exister mais il fait silence sur un éventuel besoin en main-d’œuvre des industries minières et de celle de … l’imprimerie voire du clergé.

Sebastian Münster

Portrait de Sebastian Münster tel qu’il figure dans l’édition française de 1552. La gravure sur bois est de Rudolf Manuel

 Sebastian Münster est né probablement le 20 janvier 1488 à Ingelheim aujourd’hui en Rhénanie Palatinat. Son cursus de formation passe par les écoles de l’ordre des Franciscains dans lequel il entre en 1507. Le frère mineur conventuel étudiera notamment au couvent de l’ordre, à Rouffach – aujourd’hui en Alsace (Haut-Rhin) – auprès de Konrad Pellikan, qui était avec Johannes Reuchlin, l’un des précurseurs des études judaïques en Europe. Pellikan forma son élève au grec et à l’hébreu tout en lui enseignant les mathématiques et la cosmographie. Münster accompagna son professeur lorsque ce dernier partit comme supérieur du couvent de Pfortzheim. L’élève finit par enseigner lui-même et reçut l’ordination en 1512. En 1514 on le retrouve comme lecteur à l’Université de Tübingen où il fait la connaissance de Philipp Melanchthon et Johannes Reuchlin. Il complète sa formation en mathématiques et en astronomie chez Johannes Stöffler qui l’initie à la mesure cartographique et à la fabrication d’horloges solaires, globes et astrolabes.
Les premières publications de Münster portent sur l’hébreu. Son dictionarium hebraicum notamment a connu de nombreuses éditions. En 1524, il fut nommé enseignant d’hébreu, de mathématiques et de géographie à l’Université de Heidelberg. Cette dernière est trop conservatrice à son goût et il se rend de plus en plus fréquemment à Bâle où il réussit à être nommé en 1529 à la chaire d’hébreu comme successeur de Konrad Pellikan mais dans une université en mauvais état. Il quittera l’ordre des franciscains en acquiesçant aux thèses de Luther. Avec le réformateur Oekolampade, S. Münster fera de l’université de Bâle un centre reconnu des études hébraïques. En 1547, celui qui n’aura jamais de titre universitaire, sera nommé recteur de l’Université de Bâle, une fonction qui l’ennuiera plus qu’autre chose et qu’il n’exercera pas longtemps.
Entre temps, en 1530, il avait épousé la veuve de l’imprimeur bâlois Adam Petri. C’est avec son beau-fils Heinrich Petri qu’il éditera et le cas échéant rééditera ses livres parmi eux le plus célèbre, celui dont il est question ici, la Cosmographie universelle dont la première version en allemand date de 1544 et qui sera une sorte de Wikipedia du 16ème siècle. Sebastian Münster meurt à Bâle le 26 mai 1552, de la peste.

La Cosmographie et Wikipedia

La Cosmographie comme Wikipedia se veulent un partage des connaissances d’une époque. Leur vocation à tous deux est d’être universelle et modifiable. L’œuvre de Münster a été sans cesse modifiée, augmentée. Comme Wikipedia, la Cosmographie n’est pas une source primaire, sur bien des points, elle fait appel aux connaissances et compétences existantes. Les deux entreprises sont multilingues et contributives, beaucoup moins bien sûr à l’époque qu’elles ne peuvent l’être et le sont aujourd’hui. Sebastian Münster a fait appel à des contributeurs de son temps, on en a dénombré jusqu’à 120, en leur fournissant les techniques de triangulation leur permettant eux-mêmes d’établir des distances. A titre de comparaison le nombre de personnes qui collaborent à Wikipedia se situe entre 500.000 et 1 million. On compte 21 éditions allemandes de la Cosmographie, 5 éditions latines, 7 françaises, autant en anglais mais ces dernières ne sont pas des ouvrages complets, se contentant de reprendre ce qui y est dit sur le nouveau monde. Il existe enfin une édition en tchèque, et trois en italiens. C’est, après la Bible, la plus grand entreprise éditoriale du 16ème siècle, les éditions allemandes arriveront à un total de 50.000 exemplaires. C’est aussi un work in progress, un travail sans cesse remis sur le métier, dans un contexte de concurrence entre imprimeurs. L’éditeur bâlois Heinrich Petri et son beau père sont passé d’une première édition de 818 pages en 1545 à 1752, soit le double, lors de la dernière édition de 1628, après la mort de l’auteur. Le nombre de pages est ici indiqué hors index et table des matières. Dès la deuxième édition on comptera un registre de 1008 entrées.
La cosmographie est décomposée en 6 livres. Le livre I contient « une description générale du circuit de la terre selon Ptolémée », le livre II explore les premières provinces de l’Europe, les Îles britanniques, l’Espagne, la Gaule, l’Italie. La Germanie dont l’Alsace, la Suisse et les Pays-Bas, occupe tout le livre III. Il explique qu’il s’y attarde car ceux qui ont écrit dessus n’y avaient jamais mis les pieds. Le suivant, IV, traite du Danemark, de la Norvège, de l’Islande, du Groenland, des monstres marins, de la Hongrie et d’Attila, Pologne Lituanie, Russie, Constantinople et l’histoire de l’Empire Ottoman. L’Asie se trouve dans le n°5 avec la Mésopotamie, la Perse, les Tatares, l’Inde et un peu de Chine, mais aussi les nouvelles îles, comment et par qui elles ont été trouvées. Il y est question de Christophe Colomb, de Magellan, d’Amerigo Vespucci. Et pour finir, la partie VI traite de l’Affricque, l’Egype, l’Ethiopie.
La langue choisie pour la première édition est bel et bien la langue vernaculaire de Sebastian Münster, l’allemand, témoignage d’une volonté de trouver un nouveau public plus large que celui constitué par les lettrés latinisants.
Il était conscient des limites de son entreprise. Ainsi écrit-il dans son adresse au lecteur :
« Il n’est possible qu’un homme seul puisse traverser et voir tous les lieux du monde et ne s’étend pas aujourd’hui l’âge de l’homme jusques à mille ans, comme jadis, pour pouvoir écrire les mœurs et faits tant des anciens que des modernes. Et pourtant nous aidons-nous des livres des anciens, et aussi de ceux qui en nostre temps ont couru divers pays et ont appris par expérience ce que moi et plusieurs autres n’aurons pas vu »
Plus loin, il définit un principe qui est aussi celui de wikipedia
« Quiconque pourra montrer que son opinion est meilleure que la nôtre, tant s’en faudra que lui contradictions, que même nous le remercierons s’il nous peut enseigner mieux car nous aimons mieux la vérité, qu’opiniâtreté. Des lieux lointains et à nous inconnus, nous en avons dit ce que nous avons trouvé es écrivains dignes de foi, sachant que c’est chose peneuse [? ] de transporter la plume en pais estrange ainsi en est l’enquête quelque fois trompeuse et incertaine puisque nul ne peut tout voir. Et pourtant doit on pardonner à un écrivain encore qu’il soit savant. Davantage ceux-là sont exécrables lesquels s’ils trouvent quelque mot mal propre, ils en sont si joyeux que vous diriez qu’ils ont pris Babylone. Item si on se désaccorde en quelque mot ils combattent comme s’il était question de perdre la vie. Mais je laisse ces propos et revient à toi ami lecteur quiconque tu sois qui prend plaisir en la Cosmographie qui est une étude laquelle a toujours été très plaisante aux gens honnêtes et l’est encore aujourd’hui principalement quand il y a peinture de régions, images de villes, portraitures de bêtes et de plantes rares et d’excellence et d’antiquités et vraies effigies d’illustre personnages quand on les peut recouvrer toutes lesquelles choses moi et mes compagnons avons taché de mettre en ce livre tant qu’il a été possible sans y épargner les dépenses, et avons si nous sommes servis du jugement et aide de plusieurs gens savants et avons demandé l’avis des gens de cour des princes et évêques, et l’aide des villes impériales et avons aucunement profité en ce faisant, combien qu’à vrai dire, tous n’ont pas tant fait que nous eussions bien désiré ».
En clair, tout le monde n’a pas répondu à ses attentes, à ses demandes, à ses courriers et singulièrement, précisera-t-il du côté des princes. Il ne dit pas avoir tout fait par lui-même. Au contraire. Il assume s’être servi de choses existantes qu’il a agglomérées. Si S. Münster a fait appel à des informateurs extérieurs, il reste le seul signataire de l’œuvre. Et l’on ne sait rien sur d’éventuels traducteurs.
Sebastian Münster se situe au cœur d’un changement d’époque marqué par l’imprimerie, les découvertes, les réformes et la guerre des paysans qu’il verra de près. Il en témoigne et nous voici dans une autre constellation,  un autre type de récit qui part d’une région et la dépasse – je traduis à partir du chapitre sur Sélestat de la version allemande :
« L’année 1525, dans cette ville et aux alentours, en l’espace de trois heures, plusieurs milliers de paysans insurgés furent tués par le duc de Lorraine. Tout de suite après, en trois ou quatre jours, le même duc en tua encore plusieurs milliers près de Scherwiller situé à un demi mille de Sélestat.
Cette année là quasiment toute l’Allemagne fut secouée par le soulèvement des pauvres paysans. Ils s ‘élevaient contre leurs seigneurs [oberkeit] et se mirent à faire sous couvert de l’évangile beaucoup de choses ineptes, ils voulaient être exemptés de cens, dîme, gabelles et autres charges et détruisirent et brûlèrent des monastères et des châteaux qui appartenaient aux nobles et au clergé. Ils prirent le contrôle de mainte ville. Le premier soulèvement eut lieu en Forêt Noire. Il s’étendit dans le Brisgau, l’Alsace, le Margraferland, le Palatinat, le Pays souabe, le Wurtemberg, la Franconie, la Bavière, etc. Princes, nobles, prêtres, moines, nonnes, personne n’étaient en sécurité jusqu’à ce que à la fin, la ligue [de souabe], d’autres princes et évêques s’unirent et se renforcèrent pour marcher sus aux paysans et en firent périr en maints endroits plusieurs milliers. On estime à plusieurs milliers le nombre total de morts. Même s’il n’y en avait que la moitié, ce serait tout de même un chiffre élevé ».
L’édition française, que j’ai ici utilisée, si elle reprend grosso modo à la page 508 le contenu précité mais dans un chapitre différent traitant non pas de Sélestat mais de Saverne, y ajoute ceci  :
« Il y avait un prêcheur à Mulnhausen [Mülhausen], ville de Thuringe qu’on appelait Thomas Monetarius ou monayeur [Thomas Müntzer], qui affirmait publiquement que le glaive de Gédéon lui était baillé pour abolir la tyrannie des méchants. Il éleva des bandes du menu peuple et fit piller les maisons des gentilshommes et les monastères. Mais ce pendant que le populaire était attentif au pillage sans tenir ordre, les princes de Saxe et Landgrave de Hesse les défirent. Thomas Monetarius et plusieurs de ses compagnons furent pris et eurent la tête tranchée, portant la peine de leur méchante entreprise. Ce Monetarius ou Monoyeur ci fut le premier auteur de l’erreur fantastique des Anabaptistes qui ont ému de grands troubles ça et là en Germanie. De moi qui écris ces choses, je en vis jamais de telles furies, car je fus par trois fois en danger de ma vie, étant contraint de passer au milieu des troupes de ces hommes enragés venant de Heidelberg jusqu’à Bâle »
Sebastian Münster ne témoigne guère d’une empathie envers les insurgés alors qu’il a le plus souvent par ailleurs honoré le travail des paysans. Il n’en a pas vraiment non plus, me semble-t-il à l’égard des princes dont il écrit qu’ils tuaient les paysans « comme [s’il s’agissait de] pauvres bêtes ».

Cosmographie, géographie, chorographie

Dès le début du livre dans l’adresse au lecteur apparaissent côte à côte les mots cosmographie et géographie. « L’art que l’on désigne du mot grec Cosmographiam [cosmos + graphia] est description de l’univers ou Geographiam description [dessin]de la terre ». Le mot utilisé est Ertrich qui désigne ce qui est différent de la mer, la terre dans laquelle on sème. Les mots géographie et cosmographie sont en fait assez proche. Les deux sont comparée à un travail de peintre. Mais d’emblée est introduite la question du temps de l’histoire. Sebastian Münster utilise parfois le terme de chorographie qu’il écrit corographie (du grec χώρα, chora, territoire d’une cité, et graphía, écriture). C’est une description du monde région par région en montrant la diversité de la Terre et en mettant l’accent sur sa dimension productive et nourricière. S’il s’agit avec la Cosmographie de donner un « visage au monde », son  auteur ne s’est pas contenté de la surface. On sait qu’au Val d’Argent en Alsace, il a pénétré sous la terre. Parmi les cartographes et géographes du 16ème siècle, il fait partie des tenants de l’école dite lorraine qui cultivait plus fortement le lien avec l’histoire que celle dite de Nuremberg de tradition plus mathématique et astronomique.
S’il arrive à Sebastian Münster de faire preuve parfois de condescendance envers certains peuples et d’afficher une prétendue supériorité européenne par rapport à l’Asie et l’Afrique, on peut aussi retenir dans sa conclusion, un hymne à la diversité qu’il fait découler d’une volonté divine :
« Ce n’est point de merveilles que les hommes aient entre eux non seulement diverse fortune, mais aussi diverse nature, diverses mœurs et façon de vivre, puis que nous voyons que les régions et les lieux ont cette même diversité et qu’une nation engendre des gens blancs comme lait et l’autre tirant sur le blanc l’autre bruns, l’autre du tout brûlé. Dieu l’a ainsi ordonné, afin que aussi les hommes fussent produits de diverse nature, divers courage et diverse industrie, comme les autres choses. Et cependant que chacun se contentait de sa condition , pour ne faire à autrui nul reproche de la sienne ».

Sources :

Fort heureusement plusieurs bibliothèques et universités suisses et allemandes ont mis en ligne des exemplaires de la Cosmographia. Il en existe aussi dans les bibliothèques d’Alsace mais ces dernières ne sont pas encore arrivées au 21ème siècle. Pour elles, ces trésors sont destinés à être exposés en vitrine et servent à confectionner des livres d’images occultant les contenus.
J’ai utilisé plusieurs éditions en ligne. Les deux principales viennent de la bibliothèque universitaire de Bâle. Je me suis servi de celle en allemand de 1544 :
Münster, Sebastian: Cosmographia. Beschreibung aller Lender durch Sebastianum Münsterum: in welcher begriffen aller Voelker, Herrschaften, Stetten, und namhafftiger Flecken, […]. Getruckt zu Basel : durch Henrichum Petri, 1544. ETH-Bibliothek Zürich, Rar 5716, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-8833 / Public Domain Mark
J’ajoute pour les versions allemandes digitalisées, une mention particulière pour la mise en ligne de l’Université de Cologne qui a l’immense avantage d’être indexée – une forme contemporaine d’hommage aux premiers efforts d’indexation – et permet d’accéder plus vite aux différentes parties : http://www.digitalis.uni-koeln.de/Muenster/muenster_index.html
Pour la version française, j’ai utilisé celle de 1552 imprimée à Bâle :
Münster, Sebastian: La cosmographie universelle : contenant la situation de toutes les parties du monde, avec leurs proprietez & appartenances … [Basel] : [Heinrich Petri], [1552]. Universitätsbibliothek Basel, EU I 84, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-9029 / Public Domain Mark
La version mise en ligne par la BNF est largement adaptée par Belleforest. Il est ainsi précisé que l’ « auteur [est] en partie Munster, mais [que l’oeuvre est] beaucoup plus augmentée, ornée & enrichie par François de Belle-Forest, Comingeois, tant de ses recerches [sic], comme de l’aide de plusieurs memoires envoyez de diverses villes de France, par hommes amateurs de l’histoire & de leur patrie » http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54510n.r
Je me suis servi aussi des travaux de la Société d’histoire de Ingelheim, la ville natale de Sebastian Münster et du catalogue de l’exposition consacrée, en 2002, à Ingelheim à Sebastion Münster (1488-1552), Universalgelehrter une Weinfachmann aus Ingelheim (Sebastian Münster esprit universel et expert en vin) édité par la société d’histoire d’Ingelheim.
Publié dans Commentaire d'actualité, Histoire | Marqué avec , , , , , , , , , , , | 2 commentaires

H.C.Binswanger : Faust et la chimisterie monétaire

L’économiste suisse atypique Hans Christoph Binswanger est décédé le 18 janvier 2018 à Saint-Gall en Suisse, à l’âge de 88 ans. Il a, pour moi, fait partie de ces personnes qui vous ouvrent à des horizons nouveaux sans même qu’il soit nécessaire de les côtoyer longuement. Cela s’était passé dans le train ICE qui me ramenait de Leipzig à Francfort. En première classe, dont j’avais profité par un de ces mystères de la tarification ferroviaire qui fait qu’un billet en 1ère est parfois moins cher qu’en seconde, la Frankfurter Allgemeine Zeitung était à disposition des voyageurs. A la question posée dans l’édition du 30 juin de cette année-là – Que pouvons-nous apprendre de Goethe (dans la crise actuelle) ?-, Hans Christoph Binswanger avait répondu :
  «  Je m’apprête à publier un livre avec pour titre : En avant vers la tempérance). Nous devons nous atteler à la Sorge (au soin) – soin pour la préservation de la nature, soin de son pays et souci de la mesure ».
J’ignorais jusqu’à ce jour que l’on pouvait lire tout cela dans le Faust de Goethe, le Faust II plus précisément, très peu lu  il est vrai, dont l’un des personnages allégoriques est Sorge qui signifie à la fois souci et soin et finit par rendre l’activiste entrepreneurial et « global player » (entrepreneur de la globalisation) Faust, devenu riche, définitivement aveugle. Aveugle au risque entropique du capitalisme en ce qu’il est anthropique ce dont Hans Christoph Binswanger n’a eu de cesse de prévenir ses contemporains. Même s’il n’utilise pas le mot, il interprète Faust, comme on le verra plus loin, comme le  témoin de la naissance de  l’anthropocène.
La lecture du Faust de Goethe par un H C Binswanger fut une véritable découverte. J’ai eu l’occasion d’assister, en 2010 à l’une de ses conférences, au Théâtre de Karlsruhe et surtout de lire son livre Geld und Magie / Eine ökonomische Deutung von Goethes Faust (Argent et Magie, une lecture économique du Faust de Goethe) paru au MurmannVerlag 2009, non traduit.
Ce professeur d’économie ET d’écologie s’est employé à dénoncer la dimension théologique de l’économie – dont la Rome est à Davos où elle tient ses conciles – et la transformation religieuse de sa corporation en Congrégation des économistes, titre d’un autre de ses livres. Il réfléchissait aux limites, celles de la croissance devenue mécroissance (Bernard Stiegler), mais aussi aux limites de l’économiste lui-même. Il pensait dans son dernier livre Die Wirklichkeit als Herausforderung (La réalité comme défi) que l’économie devait s’ouvrir à ce qui n’était pas elle, à ce qui n’était pas comptable, mesurable. Pour lui, la connaissance et le savoir ne pouvaient faire l’économie des arts, de la poésie. Pas seulement celle de Goethe mais aussi de Ronsard, par exemple, dont il citait Contre les bucherons de la forest de Gastine.
Né le 19 juin 1929 à Zürich, il portait un nom déjà célèbre étant le neveu du psychiatre et psychanalyste Ludwig Binswanger qui avait dirigé le Sanatorium Bellevue à Kreuzlingen où avait séjourné comme patient notamment Abi Warburg. Les thèses de l’économiste écologiste ont connu un regain d’intérêt à la faveur de la crise financière de 2008. Il était alors souvent présenté dans les medias comme le directeur de thèse de Josef Ackermann qui était à ce moment-là pdg de la Deutsche Bank, celui là-même qui s’était fait remonter les bretelles par l’Eglise protestante pour avoir exigé des taux de rentabilité de 25%.  On peut penser que le professeur n’en pouvait mais. Quand on le regardait, et sur certaines photos en particulier, on se disait qu’on le verrait bien dans le rôle de Méphisto. Ou même de Faust. Sans doute aurait-il préféré Goethe lui-même dont il disait qu’à la différence de nos ministres actuels dont la fonction est le déni, il avait utilisé son talent pour nous transmettre quelque chose de son savoir du réel, ayant été lui-même ministre… de l’économie.
L’ intrusion d’un économiste dans le monde bien gardé de l’exégèse goethéenne a suscité un immense intérêt et donné envie de revisiter une œuvre majeure de la culture allemande, elle-même écrite dans une période de bouleversements importants de l’histoire de l’Europe, celle des révolutions industrielles et politiques de la fin du 18ème siècle et du début du 19ème.
Dr Jekill et mister Hide
Binswanger a montré que toute la seconde partie de la tragédie faustienne avait pour thème le processus de croissance économique et la mise en évidence de son contenu alchimique dans sa dimension pharmacologique. Faust, on le sait, signe un pacte avec Mephisophéles. A eux deux, ils forment un couple façon Jekill et Hyde. A la différence de la légende sur laquelle s’appuie Goethe, ce pacte avec le diable n’est pas un contrat de service, limité à 24 ans, mais un pari dont la seule limite est celle de l’objectif atteint dans toute sa plénitude, c’est à dire quand Faust sera capable de dire Arrête-toi, tu es si beau. En alchimie, aussi, il est question de surmonter le temps. Sur le plan symbolique, elle consistait à transformer un vil métal, le plomb symbole du transitoire, en métal noble, l’or, symbole de l’éternité. Il s’agit de triompher du temps dans ses deux dimensions, celle de l’aurum potabile, l’élixir de l’éternelle jeunesse dont il est question dans le Faust I et l’or au sens d’argent qui, passant de main en main, ne se détériore pas et qui fait l’objet du Faust II
On dit qu’avec les développements des sciences modernes, la fabrication de l’or est devenue une illusion. Ce n’est pas du tout la thèse de Binswanger. Pour lui, les tentatives de fabriquer de l’or n’ont pas été abandonnées parce que les techniques mises en œuvre ne valaient rien mais parce qu’on y a substitué des méthodes bien plus efficaces. La question n’est pas tant de transmuter du plomb en or que de transformer une substance sans valeur en valeur, ce que l’on fait en changeant par exemple du papier en argent. Notre économiste voit une preuve de cela dans le fait qu’en France, le Duc d’Orléans, après avoir embauché le banquier Law, licenciera ses… astrologues. Dans le mythe originel, Faust est un alchimiste. La thèse est la suivante : Goethe montre que l’économie moderne dans laquelle la création monétaire joue un rôle central est la continuation de l’alchimie par d’autres moyens,. La création monétaire a de toute façon un caractère magique. Pour comprendre cela, reportons-nous à l’acte I du Faust II. Les caisses de l’empire sont vides :
L’EMPEREUR
L’argent manque, eh bien! procures-en donc!
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je vous procurerai ce que vous voulez et plus encore !
Les traducteurs ont opté pour le verbe procurer. En fait, le mot allemand schaffen signifie bel et bien créer. L’argent manque, eh bien créez-en, donc ! Et c’est bien ce qu’ils vont faire : créer du papier monnaie.
Ce plan fonctionne, au sens où chacun est prêt à accepter les billets pour de l’argent. L’acte de création monétaire – une chimisterie – a lieu dans la scène de la mascarade. C’est là que l’empereur déguisé en Plutus, Dieu des profondeurs et des mines, signe, à la lueur des flammes, l’original du billet de banque. En Europe, contrairement à la Chine qui l’avait précédée et où l’Empereur avait créé un Office pour l’argent facile (sic), ce n’est pas l’État qui a eu le privilège de la création monétaire mais d’emblée une banque privée avec des privilèges d’État. Elles n’ont cessé depuis de se renforcer en État dans l’État. Le modèle pour Goethe est la création, en 1692, de la Banque d’Angleterre par des hommes d’affaires de la City de Londres. Elle fut dotée par le Roi du privilège d’émettre du papier monnaie sans que la valeur émise soit entièrement couverte par sa valeur en or. C’est le point de départ de notre système monétaire actuel qui n’en est évidemment pas resté à ce que pouvait décrire Goethe. Plus tard, les États-Unis supprimeront l’étalon-or et la monnaie se digitalisera. H C Binswanger admet que Faust et Méphistophélès ont fondé une banque qui fait crédit – autre invention fausto-méphistophélique – à l’Empereur. Celui-ci peut dès lors payer ses dettes et Faust financer son grand œuvre, la création d’un nouveau territoire de l’économie.
LE CHANCELIER
Le présent billet vaut mille Couronnes.
Il est garanti par la caution assurée
D’innombrables biens enfouis dans le sol de l’empire.
Il est présentement fait diligence pour que ces riches trésors,
Aussitôt déterrés, servent à l’acquitter.
L’EMPEREUR
Je pressens un forfait, une monstrueuse duperie!
Qui a falsifié ici la signature de l’empereur?
Un tel crime est-il resté impuni?
LE TRÉSORIER
Souviens-toi! Tu l’as signé toi-même;
(v 6058 à 6067)
(A l’époque déjà, les politiques ne comprenaient rien à l’innovation technique.)
« Chimisterie »
Plus besoin donc de chercher à transformer le plomb en or, puisque l’on a réussi à transformer le papier en argent et que cet argent « force chimique de la société » (Karl Marx) peut circuler. On retrouve d’ailleurs le thème de la transmutation chez les observateurs de la révolution industrielle : « de cet égoût immonde, l’or pur s’écoule », écrit par exemple A.Toqueville à propos de Manchester. Cette création monétaire est toutefois à double tranchant, à la fois remède et poison. D’un côté, elle permet la mise en circulation de l’argent, les investissements, des actions créatrices produisant un élan économique, de l’autre, dans l’œuvre de Goethe, interviennent trois ruffians tout droit issus du 7ème cercle de l’Enfer de Dante, Fauchevite, Hatepilleuse et Grippedur, symbolisations de la violence brutale, de la cupidité et de l’avarice.
Le deuxième étage du processus alchimique sera celui de la création de valeur réelle. Goethe a clairement vu que la garantie or de la monnaie ne suffit pas. L’argent doit devenir capital c’est à dire être investi. Et qu’il faut prendre soin de ses investissements. Et à l’argent ajouter la propriété.
FAUST
C’est du pouvoir que je veux conquérir, de la propriété
L’action est tout, la gloire n’est rien
(v 10186-7)
Il ne s’agit pas ici, souligne l’économiste de Saint-Gall, de propriété foncière au sens du patrimonium mais du dominium, la propriété de droit romain réintroduit en Europe par le Code napoléon et qui est à la base de la propriété industrielle.
Argent, propriété, énergie et machines, nous sommes dans la révolution industrielle et dans la nouvelle religion du capitalisme. « La transcendance que l’homme autrefois cherchait dans la religion a été transférée à l’économie » dit H.C. Binswanger. Je rappelle que Walter Benjamin avait noté de son côté: « Le capitalisme sert essentiellement à l’apaisement des mêmes soucis, supplices et inquiétudes auxquelles les religions apportaient anciennement une réponse ».
Disruption
Faust meurt riche entrepreneur dans l’illusion d’avoir atteint son objectif et gagné son pari. Arrivé au seuil de la dernière et « suprême conquête », il prononce cette phrase absolument monstrueuse qu’il considère comme le « dernier mot de la sagesse » :
FAUST : Celui-là seul mérite la liberté autant que la vie,
Qui chaque jour doit les conquérir. C’est ainsi qu’environnés par le danger,
L’enfant, l’adulte et le vieillard passeront ici leurs actives années.
Je voudrai voir ce fourmillement-là,
Me tenir sur une terre libre, avec un peuple libre.
A l’adresse de cet instant, je pourrais dire :
Arrête –toi donc tu es si beau !
(vers 11574 et suivants)
Faust cède la place à la main invisible qui n’est plus celle de Dieu mais des marchés. Dans ce capitalisme 24h/24, son idéal de disruption, la mise en mouvement de tous et de tout, s’est généralisé à l’ensemble de la société constamment au travail, sans repos ni interruption. Une société qui n’existe d’ailleurs plus en tant que telle puisque placée en insécurité permanente. Rapportée à notre actualité, cela donne qu’il n’est évidemment pas question de retraite, ni d’éducation (l’enfant, l’adulte, le vieillard, chacun doit lutter pour sa vie « environné de dangers », sans protection sociale), on travaille bien sûr la nuit et le dimanche.
Le contenu du pari fausto-méphistophélique était de ne jamais prendre de répit et de repos, ne jamais s’étendre sur un lit de paresse
FAUST à Méphisto :
Si jamais je m’étends sur un lit de paresse,
Que ce soit fait de moi à l’instant
(…)
Je t’offre le pari
MEPHISTO:
Tope !
FAUST
Et masse !
Si je dis à l’instant :
Arrête-toi ! Tu es si beau !
Alors tu peux me mettre des fers
Alors je consens à m’anéantir
Alors le glas peut sonner (…)

Le jour où je mets en ligne cette chronique, la Neue Zürcher Zeitung annonçait un article en ces termes : nous n’aurons bientôt plus d’emploi stable, de salaire garanti, d’horaires fixes, de congés payés. Tout cela sera bientôt terminé. Le rêve de Faust. Source : https://nzzas.nzz.ch/hintergrund/wir-werden-bald-keine-festen-jobs-mehr-haben-ld.1351822?reduced=true

Pour Faust, il n’y a de repos qu’éternel, dans la mort. Bien sûr, son état d’intranquillité permanente n’est pas supportable sans la « fiole solitaire » et quelques excursions dans les cuisines des sorcières qui lui concocte les drogues dont il a besoin.
MEPHISTO :
Avale donc ! Vas-y sans crainte !
(la sorcière défait le cercle. Faust en sort)
Sortons vite, il ne faut pas que tu te reposes (v 2583).
Faust était devenu un être pulsionnel qui voyait « dans chaque femme une Hélène » à consommer sur le champ. Nuits de Walpurgis au FMI de DSK ! Dans le fond, Faust est la tragédie de l’épuisement du désir. Tout se passe comme si Goethe avait tenté de penser jusqu’à bout la Fable des abeilles de Mandeville et fait de sa pièce un laboratoire des conséquences culturelles et sociales de sa logique. Méphistophélès fait écho à la célèbre maxime qui sert de fondement au libéralisme et selon laquelle « les vices privés font le bien public » quand il déclare être « une partie de cette force qui veut toujours le mal et toujours fait le bien » (v 1335). Si Goethe permet aujourd’hui de penser la question des limites à ce déferlement, c’est qu’il les avait déjà placées dans son œuvre.
Vitesse et médiocrité
Pour Hans Christoph Binswanger, Faust a échoué parce qu’il s’est laissé emporter par la démesure, c’est la tragédie de la démesure : « aveuglé par sa vision d’un progrès perpétuel, il [Faust] ne voit pas que s’il ne garde pas la mesure, il détruira lui-même les fondements de son projet économique, il épuisera le monde ». A défaut d’en prendre soin. Binswanger a tiré de ce thème l’objet d’un livre qui est un plaidoyer pour une croissance mesurée. C’est par la démesure que Faust se livre « sans condition ». Rien ne doit luis résister. Il ne supporte pas que la demeure de Philémon et Baucis, zadistes avant l’heure, symbole de l’hospitalité, dérange la vue sur l’étendue de son territoire, il ne supporte pas non plus les cloches d’une religion ancienne (on passe du temps de l’horloge au temps argent du time is money) et ordonne leur expropriation.
Avec le « progrès », voici venir les actifs toxiques.
FAUST :
Un marais s’étend le long de la montagne
Empestant tout ce qui a déjà été conquis ;
Assécher aussi ce bourbier putride
Serait la dernière et suprême conquête
Pour Binswanger, Faust est ici victime d’une illusion. L’assèchement des marécages n’est pas l’achèvement de son grand œuvre (au sens alchimique) mais la correction des externalités négatives produites par ses travaux de canalisation, question à laquelle les contemporains de Goethe étaient confrontés. Goethe suivait avec attention les projets du Canal de Suez, Panama, Rhin et Danube. Faust, à ce moment là, a déjà été rendu aveugle par Sorge. Il entend les Lémures manier pelle et pioche, croit qu’ils engagent les travaux d’assèchement et ne voit pas qu’ils creusent sa propre tombe. Les Lémures sont les seuls êtres qui restent à la fin. Il n’a plus d’humains, pas de rituel d’obsèques, la société a été détruite, ce dont rêvaient Margaret Thatcher et tous les ultralibéraux à sa suite.
Goethe mourut le 22 mars 1832, peu après avoir terminé la seconde partie de Faust qu’il avait mis sous scellé. À cette date, l’Europe était lancée dans une dynamique d’industrialisation galopante. Nous savons aujourd’hui que c’était le début de ce qui s’appelle maintenant l’Anthropocène, l’époque où les désordres entropiques sont caractérisés comme produits essentiellement par les activités humaines. Goethe avait prévu cette évolution. Il écrivait ainsi au compositeur et chef d’orchestre Carl Friedrich Zelter en 1825 :
« La richesse et la vitesse, voilà ce que le monde admire et ce que chacun désire. Les chemins de fer, les courriers rapides, les bateaux à vapeur et toutes les facilités de communication possibles, voilà ce que recherche le monde cultivé pour se sur-cultiver et, ainsi, demeurer dans la médiocrité. »
(Cité d’après Walter Benjamin Œuvres II Goethe Folio Essais page 104)
Il faut bien sûr du temps pour poser un acte créateur mais la question n’est pas tant la vitesse que les instruments qui la permettent et qui ne sont pas configurés pour produire de l’intelligence mais de la bêtise.
Au commencement était l’action dit Faust après avoir rayé le Verbe, la Parole et la Force. La boulimie d’action dans le domaine économique est une recherche frénétique d’immortalité dans l’ici-bas. La chasse aux temps morts pour tuer le temps de la mort. Faust échoue à dominer le temps. Il voulait en conquérir la maîtrise mais quand Méphistophélès annonce que le temps devient le maître, l’expérience alchimique a échoué. C’est le pari perdu du Docteur Faust.
Voilà un peu ce que j’ai pu apprendre avec Hans Christoph Binswanger. Qu’il en soit remercié.
La traduction utilisée pour les citations de Goethe est celle de la remarquable édition de Urfaust, Faust I, Faust II, traduite et commentée par Jean Lacoste et Jacques Le Rider aux éditions Bartillat (2009)

 

Publié dans Littérature | Marqué avec , , , , , , , , , | Laisser un commentaire