Pierre Fluck, archéologue de l’Anthropocène (entretien)

Pierre Fluck est titulaire d’un doctorat en géologie de la profondeur à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg. Attaché puis chargé de recherches au CNRS, il soutient en 1980 dans la même université un doctorat d’État sous le titre « Métamorphisme et magmatisme dans les Vosges moyennes d’Alsace. Contribution à l’histoire de la chaîne varisque ».
Ses recherches s’orientent parallèlement dans le domaine de la métallogénie (il est membre dès 1977 de l’International Association for the Genesis of Ore Deposits). Paléographe germaniste, il poursuit des recherches autour du thème de l’exploitation des ressources minérales. Détaché deux années auprès du Centre de Recherches Historiques de l’EHESS, il participe ensuite, en 1990, aux côtés de Philippe Fluzin, au démarrage de l’UPR « Paléométallurgie et Cultures » de l’Université de Technologie de Belfort-Montbéliard. Il est nommé en 1992 professeur à l’Université de Haute-Alsace où il enseigne jusqu’en 2017 l’histoire et la philosophie des sciences et des techniques, l’archéologie et le patrimoine des mondes industriels, les relations entre culture, sciences et patrimoine. En 2010, il est nommé membre de l’Institut Universitaire de France (membre d’honneur à partir de 2015). Professeur émérite d’archéologie industrielle, Pierre Fluck est toujours actif au Centre de recherches sur les économies, les sociétés, les arts et les techniques (CRESAT) qu’il a contribué à refonder. Il est situé au campus de la Fonderie de l’Université de Haute-Alsace. C’est là qu’il m’a reçu pour cet entretien, ce dont je le remercie. Pierre Fluck est l’auteur de nombreux livres. Je ne citerai que celui dont je me suis servi pour l’interroger : son Manuel d’archéologie industrielle.

Un exemple de métapaysage : l’ancienne mine d’argent de Guanajuato au Mexique ( Image tirée de Pierre Fluck : Du paléopaysage au métapaysage à travers l’Anthropocène)

Peut-on vous qualifier d’archéologue de l’Anthropocène. L’association des deux mots peut paraître paradoxale dans la mesure où, sinon la réalité, du moins sa dénomination est récente (2002). Quand on parle de vous, on évoque surtout l’archéologie industrielle, expression à laquelle vous préférez celle d’archéologie des mondes ou des faits industriels. Est-ce que le fait d’appeler notre ère géologique anthropocène apporte quelque chose à votre approche ?

Pierre Fluck : C’est à partir de l’archéologie industrielle, appelons-la ainsi entre nous, que j’ai été sensibilisé à l’Anthropocène. Le concept est ancien. Josef Crutzen qui l’a popularisé en 1995 a eu des précurseurs dont l’un des principaux est Vladimir Ivanovitch Vernadsky (1863-1945), un très grand savant russe, de l’Académie des sciences de l’Union soviétique. Nous pouvons citer aussi les travaux de Pierre Teilhard de Chardin. La transformation radicale de la surface de la terre a été accélérée au moment de la révolution industrielle bien qu’il y ait eu des formes d’industries avant celle-ci. Beaucoup de gens se demandent quand marquer le début l’Anthropocène. Les uns le situent au moment de la grande accélération en 1950, d’autres à celui de la révolution industrielle, d’autres le font remonter au Néolithique. C’est un faux problème. L’Anthropocène s’est développé très progressivement avec l’impact des activités humaines sur la planète. Les défrichages au Néolithique ont transformé de très grandes aires forestières en surfaces de culture. Il y a eu, à ce moment-là déjà, un changement radical de la physionomie de la planète. Je suis d’avis que l’on peut remonter à l’époque où l’on brûle des forêts pour installer des villages et l’agriculture. Ensuite cela s’accroît progressivement dans une courbe exponentielle avec une grande accélération au cours de la révolution industrielle puis avec l’impact avéré sur le changement climatique au 20ème siècle. La plupart des archéologues s’inscrivent donc dans l’Anthropocène. C’est beaucoup moins vrai pour les époques où l’homme ne vivait que de cueillette et de chasse.

Vous faites précéder l’archéologie des mondes industriels par l’archéologie minière et métallurgique. Pourquoi y accordez-vous tant d’importance ? C’est un domaine peu connu.

Pierre Fluck : Peu connu, c’est vrai sauf par les initiés. Ce sont les Anglais qui ont inventé l’archéologie industrielle. Le coup d’envoi date de 1955 avec Michael Rix. Quand on se documente, on constate qu’il y avait eu, avant, de splendides fouilles sur un haut fourneau du 17ème siècle dans le Massachusetts, près de Boston. Cette fouille s’est faite entre 1948 et 1953. Les Anglais n’ont donc pas forcément la primeur de l’archéologie industrielle. Et si l’on considère que l’activité minière est une activité industrielle, et elle l’est en grande partie, l’extraction des métaux précieux en Europe centrale, dans les Vosges ou en Forêt Noire, à l’époque de la Renaissance, a toutes les caractéristiques d’une industrie, de même que beaucoup de facettes de l’extraction des métaux dans l’Antiquité. Ce caractère industriel est très affirmé, pas systématiquement mais dans beaucoup de formes d’activités minières. L’archéologie minière et métallurgique a débuté véritablement avec Theodor Haupt qui a publié un véritable manuel d’archéologie minière. Il a beaucoup travaillé sur les mines anciennes et médiévales d’Italie et du bassin méditerranéen. Il parle des lieux souterrain mais aussi de ce qu’il y a en surface et que je qualifie, moi, d’entité stratigraphique de l’Anthropocène. Ce sont les tas de déblais à l’extérieur des mines que l’on appelle des haldes ou des terrils. Haupt affirme qu’étudier les haldes de haut en bas c’est étudier toute l’histoire de la mine, comprendre ce qu’il s’est passé à l’intérieur. Il fournit l’essentiel de la méthode d’une bonne archéologie minière. Cela date de 1865. Les vraies racines de l’archéologie minière se situent dans le 19ème siècle.

Quand vous parlez d’archéologie minière, la question n’est pas seulement celle de l’extraction. Il y a eu à l’extérieur et à proximité toute une activité de transformation.

Pierre Fluck : Vous ne trouverez aucun archéologue qui ne s’intéresse pas à ce que devient le minerai. Cela fait partie intégrante de l’investigation. La minéralurgie et la métallurgie sont les prolongements de l’extraction en mine. Beaucoup de chercheurs s’intéressent aussi au devenir des métaux produits par la fonderie en essayant par exemple de savoir s’il y a des éléments en traces, si l’on trouve de l’indium dans les monnaies en argent frappées avec de l’argent extrait en Amérique du Sud au dernier tiers du 16ème siècle, ou en dosant les isotopes du plomb dans les monnaies athéniennes, ce qui permet de suivre la diffusion des métaux. L’archéologie des mines et des métaux va jusqu’à la transformation et la consommation.

Vous qualifiez l’énergie d’épine dorsale de l’archéologie industrielle ? L’hydraulique a quelque chose d’un peu étrange, on l’enterre mais il revient. Il est à nouveau d’actualité aujourd’hui. Il est là depuis toujours.

Pierre Fluck : L’illustration la plus brillante que l’on ait de l’utilisation « en grand » de l’hydraulique, ce sont l’aqueduc et les moulins de Barbegal près d’Arles, 8 couples de deux roues en parallèle et en escalier qui constituent une véritable utilisation industrielle de l’énergie hydraulique. Pour la fabrication de la farine afin de pourvoir aux besoins de la ville qui comptait entre 15 et 20 000 habitants. Cela  se situe aux 2ème et 3ème siècles. Dans les mines d’Espagne et du Portugal, le cas est différent, les roues étaient actionnées par des esclaves. Nous pouvons citer aussi les techniques de la ruina montium pour l’exploitation des alluvions aurifères dans le nord de l’Espagne : dans les montagnes de la province du Leon, les Romains ont aménagé des barrages hydrauliques en position de haut plateau permettant de déverser de grosses quantités d’eau pour affouiller et désagréger les montagnes de conglomérats. En utilisant l’énergie potentielle, ils ont détruit la montagne pour en extraire l’or dans les laveries en contrebas. C’est une forme d’utilisation de l’énergie hydraulique. La roue, elle, va continuer son bonhomme de chemin à travers le Haut Moyen-âge pour lequel nous avons peu de documents. Nous en avons plus pour l’Angleterre, à partir du 11ème siècle où les roues étaient innombrables – plus d’un millier. Les cours d’eau ont fréquemment été équipés de canaux parallèles. Parfois ces cours d’eau ont été doublés ou triplés pour actionner les moulins. L’impact de l’homme sur les cours d’eau est une autre signature de l’Anthropocène. Depuis un temps immémorial.


Machine à vapeur de Newcomen, schéma extrait du Meyers Konversationslexikon 1890 . (Source)

A un moment donné, on passe de l’hydraulique à la vapeur. Peut-on situer cela dans le temps ?

Pierre Fluck : Les véritables inventeurs d’une machine opérationnelle l’ont fait pour les besoins du pompage de l’eau dans les mines. Il s’agissait de Thomas Newcomen et John Calley. Nous n’avons pas de carnets de laboratoires. C’étaient des hommes de terrain. Le premier était forgeron, le second plombier. Ensemble, ils associent une série de dispositifs techniques déjà connus comme le système bielle – manivelle qui existait dans les machines de pompage des eaux dans les mines du Harz. L’action du piston dans un cylindre était connue également. Ils ont eu l’idée de coupler l’ensemble et de le raccorder à une chaudière au-dessus d’un foyer. Dans les mines d’Angleterre, les dispositifs existants n’étaient pas assez puissants pour pomper l’eau. Ce besoin a suscité une sorte de stimulation intellectuelle en vue de créer une nouvelle machine. Ce démarrage a été tranquille, il n’a pas fait beaucoup de bruit. Nous sommes en 1712. En 1722, Isaac Potter a construit une machine de Newcomen – assez gigantesque d’ailleurs – pour les mines d’argent de Basse-Hongrie (actuelle Slovaquie). Ce sont des cas isolés. Les premières décennies de la machine à vapeur ont été relativement discrètes dans le paysage de la production économique européenne. Ce n’est qu’après les modifications introduites par Watt dans les années 1770 que l’énergie thermique vient répondre au besoin des filatures. Nous sommes là en pleine révolution industrielle du textile.

La caractéristique de la vapeur est qu’elle repose sur une énergie d’origine fossile. La machine de Newcomen, j’ai appris cela dans votre livre, s’appelait machine atmosphérique. Cela nous évoque l’effet de serre et la thermodynamique. Vous écrivez que la thermodynamique est née de la pratique industrielle.

Pierre Fluck : Elle a certainement des racines plus anciennes. Nous pouvons citer les travaux de James Prescott Joule. Joule ignorait totalement les travaux que Gustave-Adolphe Hirn conduisait dans l’usine de son père à Colmar. Hirn s’était pris de passion pour les machines à vapeur, une en particulier, une « Woolf », fabriquée chez Stehelin & Huber à Bitschwiller-lès-Thann. Il a amélioré son rendement de 70 %. C’est à partir d’elle, dans les années 1840, qu’il s’est efforcé de comprendre comment ça marche. On lui doit beaucoup des fondements de la théorie. Il est l’auteur d’un Traité sur la théorie mécanique de la chaleur (1862). Ce qui est remarquable, c’est que le moteur des travaux de Hirn dans le domaine de la thermodynamique est à rechercher dans la pratique industrielle.

C’était une forme de transition énergétique. La thermodynamique parle de dissipation de l’énergie. Ce qui m’a intrigué dans votre livre c’est que vous parlez des friches industrielles comme des formes de rétention de l’énergie, vous parlez d’énergie contenue, d’énergie grise.

Pierre Fluck : Bien sûr, elle n’est pas réutilisable sous forme d’énergie. L’énergie a été utilisée pour fabriquer les bâtiments, pour cuire les briques, pour mettre en forme les parties métalliques, les tuiles, le ciment, le béton. Tout cela a nécessité beaucoup d’énergie. Mettre tout cela à la décharge, c’est comme si toute cette énergie avait été dépensée pour rien. Les architectes allemands et suisses commencent à raisonner en termes d’« énergie grise ». Cela ne concernent pas seulement des bâtiments en bon état ou entiers, on peut réutiliser toute sorte de matériaux.

Y a-t-il, selon vous, un mieux dans la frénésie de démolition.

Pierre Fluck : C’est Dr Jekyll et Mister Hyde. Il y a de bons exemples un peu partout. En même temps, on voit sous nos fenêtres des bâtiments de qualité promis à la démolition. J’ai encore appris hier, qu’à Mulhouse, une des manufactures les plus intéressantes qui se trouve en plein centre-ville, et qui recèle même encore le jardin de l’entreprise, a fait l’objet d’un permis de démolir. Il y a toujours côte à côte les deux attitudes. L’action des démolisseurs ne désamorce pas et continue à faire des dégâts. Les reconversions ne constituent qu’un petit pourcentage du potentiel patrimonial.

J’ai lu dans votre Manuel d’archéologie industrielle, avec un certain étonnement que la notion de développement durable, Nachhaltigkeit en allemand était ancienne. Elle remonte à 1713. Avez-vous une idée de ce qui a pu amener son inventeur à une telle idée ?

Pierre Fluck : Hans Carl von Carlowitz occupait en quelque sorte ce que l’on appellerait aujourd’hui un poste d’inspecteur des eaux et forêts en Saxe, plus particulièrement dans l’Erzgebirge. Il disait qu’il ne fallait pas exploiter la forêt de façon anarchique mais qu’il fallait reboiser de façon à ce que dans l’avenir il y ait à nouveau de la forêt. C’est lui qui l’a formulé en termes de développement durable dans son ouvrage Sylvicultura oeconomica. La pratique est plus ancienne chez tous ceux pour qui les milieux naturels étaient des ressources.

Qu’est-ce que l’archéologie de l’Anthropocène peut nous apprendre sur la transition énergétique.

Pierre Fluck : Pour bien analyser la transition que nous nous sommes en train d’amorcer, il serait pertinent d’avoir une vue rétrospective. Savoir comment en est-on arrivé là pour mieux savoir comment continuer. L’histoire de l’énergie n’est pas une copie conforme d’un pays à l’autre. Chaque pays a son histoire énergétique propre. Beaucoup d’analyses sur les énergies sont faites par les entreprises concernées. Elles ne sont pas forcément neutres. La problématique est à la fois locale, régionale, nationale et mondiale. Il convient de s’appuyer sur des données scientifiques solides.

A propos du local, justement, je voulais vous demander si l’on peut établir une relation entre innovation technique et localité.

Pierre Fluck : Certainement. Je prends l’exemple de Pont-sur-l’Ognon, en Haute-Saône. Benoît Fourneyron vient s’y installer, je ne sais pas s’il avait une affinité particulière avec ce lieu. Il avait été élève de Claude Burdin (à qui l’on doit le mot turbine) à l’école des mines de Saint-Étienne, qui lui a mis la puce à l’oreille : opter pour l’énergie hydraulique, mais en enfermant la roue dans une bâche. Fourneyron est allé à Pont sur l’Ognon sans doute attiré par le besoin d’une petite scierie et d’une petite métallurgie. Il a donc installé en ce lieu sa première turbine en 1823. De même que pour la machine de Newcomen en Angleterre, nous avons donc là une sorte de fusion entre un lieu géographique et une innovation. Il y a ainsi de petits territoires qui sont des creusets d’innovation. Et puisque nous parlons de la Haute Saône à propos de la turbine, on peut aussi évoquer la métallurgie, la sidérurgie. Avant la turbine, nous sommes encore au 18ème siècle, on y avait inventé le procédé comtois d’affinage de la fonte. Avant cela, on utilisait le procédé wallon qui a été initié en Belgique. Le procédé comtois permet de se passer de plusieurs opérations pour transformer la fonte en acier, dans un bâtiment de forge que l’on appelle une renardière. Un procédé d’affinage alors considéré comme révolutionnaire. Autre innovation, vers le milieu du 19ème siècle : les hauts-fourneaux sont gros consommateurs d’énergie, les gaz brûlants se dissipent dans l’atmosphère. L’idée est née de les récupérer, de les épurer un peu, et de les réinjecter. Cela constituait une grande économie d’énergie. Pays industrieux, la Haute Saône a été le quatrième producteur de fer au 19ème siècle alors qu’on le considère d’une ruralité profonde. Il y a des territoires qui marquent l’innovation.

Est-ce que cette techno-géographie sous-tend ce que vous appeler des métapaysages ?

Pierre Fluck : Les métapaysages désignent plus généralement toute la transformation des paysages au fil de l’Histoire. Il y a d’abord le paysage originel, la forêt, quelques clairières. Prenons l’exemple d’une vallée des Vosges. L’homme installe de petites entités agro-pastorales, des petits villages, modifie un peu la forêt mais le paysage reste traditionnel. Arrive l’industrie, elle défriche, elle dompte l’hydraulique, construit une cité ouvrière à côté du village traditionnel, etc. Cette métamorphose conduit à ce que j’appelle un paléopaysage industriel au temps de l’apogée de l’industrie. L’usine ferme, une friche apparaît, le paysage se réorganise, le vieux canal existe toujours mais ne sert plus, la cité ouvrière continue d’être occupée parce qu’elle héberge des logements. A l’emplacement de la friche, on installe un supermarché, les tas de déchets, la pollution sont en revanche toujours intégrés dans le paysage. On est très embarrassé de cet héritage. On ne sait pas quoi en faire. L’ensemble se réorganise. C’est cette transformation du paléopaysage, l’action du temps et de la réorganisation de la société, tout cet héritage, que j’appelle métapaysage. La nature reprend ses droits. On observe dans certaines régions des friches minières, des terrils ou haldes, sur lesquels la forêt, la végétation repoussent, créant en ces lieux de véritables antres de la biodiversité.

Peut-on parler d’une sorte d’osmose entre nature et technique ?

Pierre Fluck : Oui, nous observons à la surface du globe des entités stratigraphiques de l’Anthropocène dont la nature s’est emparée. Ces entités elles-mêmes sont faites à partir d’éléments naturels.

En même temps quand on installe un objet technique dans la nature, on dirait qu’il se « naturalise »…

Pierre Fluck : Oui. Prenons l’exemple des métaux qui sont des objets techniques. Un objet en métal du Moyen-Âge abandonné dans un site lambda subit des modifications, le plomb par exemple se transforme en carbonate de plomb. On assiste à un retour de l’objet technique dans la nature. De tels processus s’inscrivent dans une minéralogie de l’Anthropocène. Des minéraux se créent à partir des restes qu’a laissé l’homme.

On s’interroge souvent sur le fait que les Mulhousiens n’aiment pas leurs friches industrielles. J’y vois au moins une raison. Ils n’y étaient pas heureux. On oublie que ces lieux n’étaient pas ceux d’un vrai travail épanouissant mais ceux de leur prolétarisation au sens où en parle Marx dans le Manifeste du Parti communiste, la prolétarisation étant le transfert à la machine du savoir-faire des ouvriers. Ma grand-mère n’avait aucune envie de parler de filature. Mon grand-père, c’est différent, il maniait encore ses propres outils. Ne faudrait-il pas inclure ces questions dans l’archéologie de l’anthropocène ?

Pierre Fluck : C’est une question d’avantage philosophique ou sociologique qu’archéologique mais je suis de ceux qui plaident pour le décloisonnement des disciplines. Je souscris à ce positionnement sachant que je me suis beaucoup posé la question du pourquoi de ce désamour pour l’héritage de l’industrie. Je pensais apporter une réponse à travers le traumatisme de la désindustrialisation. Mais votre approche ne m’est pas étrangère. C’était en effet aussi un lieu d’aliénation. Par ailleurs, sans l’industrie, la misère aurait été encore plus grande dans l’histoire de nos régions.

Je vous remercie.

Propos recueillis par Bernard Umbrecht, le 3 avril 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

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La conscience du droit local d’Alsace-Moselle par Jean-Marie Woehrling

Jean-Marie Woehrling,
Président de l’institut du droit local d’Alsace-Moselle :

« Le plus grand intérêt du droit local, est l’idée même de droit local plus que son contenu actuel, car il témoigne concrètement du fait que sur des sujets importants, on peut déroger à la règle du traitement uniforme sans que pour autant la République ne s’écroule »

Le droit local alsacien-mosellan présente différentes facettes : c’est d’abord du « droit objectif », c’est à dire un ensemble de règles juridiques concrètes qui régissent divers aspects de la vie régionale ; c’est aussi un sujet de discussion sociale et politique générale à propos duquel se confrontent des opinions sur ce qui serait souhaitable ou regrettable dans l ‘évolution de ce droit. C’est également un élément de connaissance et d’étude pour la compréhension de l’histoire de cette région. Enfin, c’est objet de représentations mentales pour les habitants des trois départements concernés : la notion de droit local recouvre des idées, des attentes, des mythes ou des visions ; elle est révélatrice de la perception que les Alsaciens ont (ou n’ont pas) de leur identité.

C’est ce dernier aspect du droit local qui sera analysé ici, celui de la conscience collective que les Alsaciens ont de ce droit local et de la problématique que celui-ci révèle du point de vue de l’identité et du statut de leur région. On peut actuellement constater que plus le droit local régresse comme corps de règles objectives plus cette dimension subjective de valeur symbolique se renforce : moins il y a du droit local, plus on en parle.

Mais pour tenter de comprendre ce phénomène, il faut d’abord savoir de quoi il est question et donc présenter rapidement le droit local réel avant d’entrer dans l’analyse de sa dimension symbolique.

I. Retour sur le droit local tel qu’il est.

Pendant longtemps, le droit local est resté dans l’ombre : la position de principe a été de dire que ce droit local n’existe pas : seul existe un aménagement provisoire destiné à disparaître au plus vite. Les lois successives qui ont traité de la matière du droit local n’ont fait l’objet d’aucun débat au Parlement. Le droit local a été maintenu en quelque sorte « en catimini », comme une affaire sans portée et dans une grande discrétion. Ce n’est que dans les années 1980 qu’on a reconnu celui-ci comme une dimension permanente de la législation française. Cela a été en grande partie le travail de l’Institut du Droit Local que d’étudier le contenu de ce droit et de définir son régime juridique.

1) Origine du droit local

Le droit local est né avec le rattachement de l’Alsace et de territoires lorrains à l’Allemagne en 1870. A ce moment, les autorités allemandes ont maintenu dans ces territoires incorporés au nouveau Reich l’essentiel de la législation française qui y était en vigueur. Progressivement cependant, le nouveau droit allemand constitué après la création du Reich a été développé et introduit dans le Land Elsass-Lothringen comme dans les autres Länder allemands. Par ailleurs, l’Allemagne étant un pays fédéral, le Land Elsass-Lothringen disposait d’un pouvoir législatif propre lequel a permis de développer une législation « provinciale », c’est-à-dire des règles spécifiques à ce Land. C’est ainsi qu’en 1918, trois catégories de règles étaient applicables en Alsace-Lorraine : des lois françaises maintenues en vigueur (par exemple les lois sur les cultes, ces lois ayant parfois cessé d’être en vigueur en France), des lois allemandes fédérales (code civil, code de commerce, lois sur la sécurité sociale, etc..) et des lois provinciales alsaciennes-lorraines (telles que la loi sur les communes et la loi sur la chasse). A leur tour, les autorités françaises ont décidé de maintenir en vigueur, après le retour de l’Alsace-Lorraine à la France, les lois qui y étaient en vigueur antérieurement en prévoyant une introduction progressive du droit français. Le droit français a effectivement été introduit au coup par coup et notamment par deux grandes lois d’introduction de la législation civile et commerciale du 1er juin 1924. Mais d’autres introductions se sont heurtées à la résistance des populations des trois départements, telles que les lois sur la séparation de l’Église et de l’État et sur l’abrogation de l’enseignement religieux. Supprimé par le régime nazi, le droit local a été remis en vigueur dans le cadre du « rétablissement de la légalité républicaine » en 1944. A plusieurs reprises, le Parlement français a accepté d’adopter des lois spéciales à l’Alsace et à la Lorraine pour adapter et moderniser le droit local. Tel est par exemple le cas de la loi sur l’informatisation du livre foncier alsacien-mosellan. En fin de compte, si aujourd’hui l’essentiel de la législation française est en vigueur en Alsace-Moselle, une partie du droit local a survécu et semble destinée à une certaine pérennité.

2) Le contenu actuel du droit local.

Les principales matières où subsiste du droit local sont les suivantes :

• Le régime des cultes : celui-ci est caractérisé par l’existence de statuts particuliers pour certains cultes dits reconnus. Ces statuts prévoient notamment la rétribution des ministres du culte en contrepartie de garanties données aux autorités publiques. En outre, un enseignement religieux est organisé dans tous les établissements scolaires.

• Le régime de l’artisanat, caractérisé par une conception plus large et plus dynamique de l’artisanat, par l’existence de corporations, des traditions spécifiques en matière d’apprentissage et un statut particulier pour les chambres des métiers.

• La législation sociale, qui se caractérise désormais par une sorte de régime complémentaire obligatoire de sécurité sociale et par des règles particulières en matière d’accident agricole. Il subsiste aussi quelques cas particuliers d’assurance vieillesse.

• Le droit du travail : des règles locales concernent le repos dominical et les jours fériés, le maintien du salaire en cas d’absence non fautive, le délai de préavis et la clause de non-concurrence. Il existe également diverses dispositions particulières de contrôle administratif de certaines professions telles que les entreprises du bâtiment, les débits de boissons, etc.

• Le régime local de la chasse et de l’indemnisation de dégâts du gibier.1

• Le droit local des associations qui confère aux associations inscrites de droit local une capacité juridique très étendue.

• La publicité foncière assurée par le Livre Foncier désormais informatisé.

•Le droit communal local 2.

• Certaines particularités dans l’organisation judiciaire.

Il existe une foule d’autres dispositions plus spécifiques qui ont subsisté dans les domaines les plus divers, (comme la navigation sur le Rhin et la Moselle), mais le processus d’unification du droit est néanmoins constant. Ce processus qui affecte au plan européen, même les droits nationaux, est bien sûr également sensible pour le droit local.

3) Les caractéristiques du droit local

Le droit local représentait autrefois une part très importante de la législation applicable dans les trois départements : entre les deux guerres, la sécurité sociale, le droit du travail, la fiscalité, l’organisation judiciaire, le droit économique, etc. Aujourd’hui, il ne représente plus qu’un phénomène marginal et l’érosion continue de façon constante, du fait de l évolution du droit général ou en raison de l’inapplication croissante de dispositions locales.

Le droit local qui subsiste correspond à des dispositions que les Alsaciens et Mosellans ont voulu conserver malgré la pression constante qui va dans le sens de l’uniformisation. Par conséquent, toutes les dispositions de droit local sont jugées comme positives pour les trois départements. Mais, selon les convictions, certains trouveront rétrograde ce que d’autres percevront comme un privilège : par exemple, l’existence d’un enseignement religieux, la meilleure protection du repos dominical, l’existence de corporations, un surplus de prélèvements obligatoire pour garantir un surcroît de protection sociale, etc.

A l’origine, aucune des dispositions qui constituent actuellement le droit local n’a été l’expression d’une volonté propre de la population alsacienne-lorraine. Même le droit provincial élaboré pour le Land d’Alsace-Lorraine a été conçu par les élites allemandes qui géraient alors ce Land plutôt que par les représentants de la population, même si à cette époque a existé un Parlement régional. De même, les dispositions concernant les cultes n’ont pas été conçues spécifiquement pour l’Alsace et la Moselle. Par ailleurs, le droit local ne porte que très marginalement sur des matières caractérisant un particularisme régional d’ordre culturel ou linguistique. Il n’existe pratiquement pas de droit local relatif à l’usage des langues. Ce droit local ne constitue en effet d’aucune manière un ensemble unitaire de prescriptions juridiques destinées à sanctionner selon une conception délibérée les spécificités de la société alsacienne-lorraine. Dans son état actuel, il ne s’agit que d’un ensemble essentiellement disparate de dispositions d’origines très diverses et d’importance très variable.

Il faut enfin souligner que le droit local n’est pas un droit régional, en ce sens que les autorités régionales et locales ne sont pas en mesure de le gérer directement. C’est un droit national d’application géographique. Son maintien ou sa modification relève de la décision du Parlement et du Gouvernement. Ce n’est pas un statut législatif régional comme il en existe au Tyrol du Sud, en Ecosse et Catalogne. Ce n’est pas non plus l’amorce d’un système fédéral comme celui applicable en Suisse ou en Allemagne. Le droit local n’a pas non plus un fondement constitutionnel comme le droit des Territoires d’Outre-mer.

II. Une philosophie ou une symbolique du droit local ?

Quelle inspiration commune saurait-on trouver entre le régime local des cultes, statut d’origine française et remontant au début du XIXème siècle, l’organisation du livre foncier, prescription de droit allemand de la fin du XIXème siècle et la réglementation locale de l’indemnisation des dégâts du gibier modifiée par une loi récente ? Si l’on y regarde de plus près, le sujet n’est pas sans intérêt. Le droit local correspond en réalité à une sélection de dispositions françaises ou allemandes que les populations locales ont voulu conserver parce qu’elles « expriment » quelque chose d’important.

Ce qui est ainsi exprimé traduit quelque chose de la conscience collective régionale. On peut parler d’une philosophie sous-jacente du droit local, mais aussi d’une fonction symbolique et finalement d’un rôle d’ersatz d’une organisation autonome perdue ou jamais acquise.

1) Une philosophe du droit local

Au-delà des motivations pragmatiques et malgré le caractère fondamentalement hétérogène de ce droit, il est possible de distinguer quelques grandes sources d’inspiration à la plupart des règles qui composent le droit local.

La première idée directrice que l’on peut discerner dans ce droit est constituée par l’importance des corps intermédiaires dans l’organisation sociale qu’il sous-tend. Des organismes de nature diverse assurent cette fonction d’intermédiaire entre la population et l’État, notamment dans le domaine économique et professionnel, avec le rôle reconnu aux organisations artisanales (corporations, chambres de métiers), mais on peut évoquer le rôle particulier accordé dans les trois départements à certaines professions (par exemple le notariat). Il faut aussi mentionner l’organisation communale qui a traditionnellement bénéficié d’une autonomie plus grande que dans les autres départements, et s’est exprimée, avant qu’elle ne soit érodée par le mouvement d’assimilation, par une activité remarquable des collectivités locales dans les domaines du logement, de l’économie et de l’action sociale. On doit bien sûr aussi signaler le rôle des institutions cultuelles (paroisses et consistoires), les organismes de protection sociale en matière d’assurance maladie et accident (Caisses départementales d’assurance accidents agricoles), les associations syndicales, les assemblées de propriétaires (en matière de chasse, ces assemblées sont chargées de déterminer l’utilisation du produit de la chasse), le régime spécifique existant dans le domaine associatif et coopératif. Tous ces exemples correspondent à la même inspiration, celle d’une certaine auto-organisation de la société locale destinée à lui assurer une relative autonomie par rapport à l’appareil d’État.

Un autre caractère dominant du droit local peut être trouvé dans la recherche constante de clarté et de sécurité juridique -. les divers livres et registres tenus auprès du tribunal d’instance (livre foncier, registre des associations, registre matrimonial, etc.) ou auprès d’autres organismes (registre des métiers) sont destinés à apporter au public une information juridique précise sur les personnes, les biens ou les organismes concernés. Un contrôle administratif spécifique est exercé sur de nombreuses professions (Code local des professions) en vue d’assurer la fiabilité des personnes qui les exercent et afin de garantir la sécurité des relations d’affaires. Le régime foncier dans son ensemble est marqué par le même souci de clarté des situations patrimoniales et de sécurité dans les transactions immobilières. C’est à une préoccupation analogue que correspond la définition des responsabilités des dirigeants d’association. Le droit des cultes lui-même prend en compte ce souci puisqu’il privilégie les cultes reconnus, c’est-à-dire les grands cultes qui offrent des garanties particulières d’honorabilité et de discipline.

Cette recherche de la sécurité ne s’exprime pas que sur le plan juridique et au moyen de règle de « police ». Elle prend aussi un caractère social à travers la notion de sécurité matérielle concrétisée par les régimes d’assurance et de prévoyance locaux ou l’organisation locale de l’aide sociale. Ces mécanismes de prévoyance et d’aide sont non seulement plus anciens que le régime légal du reste de la France, ils sont aussi plus complets et offrent à l’heure actuelle encore des garanties plus grandes. Ce souci de réglementation, de sécurité juridique et de garanties correspond à une mentalité locale de sérieux et de discipline.

On perçoit enfin dans le droit local une dimension morale ou religieuse. Bien sûr, ce sont surtout les dispositions relatives aux cultes qui sont censées exprimer ce contenu éthique du droit local. Ces dispositions ont eu un effet particulièrement prégnant sur l’ensemble du droit local. C’est à leur sujet que se sont déroulées les batailles principales entre adversaires et défenseurs du « statut » local, ce dernier étant souvent identifié purement et simplement au régime issu du concordat et des lois organiques. La question du maintien du concordat n’a pas été vécue par les populations concernées comme une simple question religieuse mais comme touchant à leur identité, à leur « être » même, comme l’a souligné Emile Baas3. D’autres dispositions de droit local ont un certain contenu éthique. Tel est le cas de l’organisation locale de certaines professions marquées par le souci de la compétence, de la discipline et de la confiance, ou la réglementation de la fermeture des magasins les jours fériés et les dimanches. Dans la perception d’une partie de la population, le droit local est ressenti également comme une expression d’un esprit spécifique caractérisé par le sens de consensus et l’aptitude à dépasser les antagonismes sociaux ou politiques. C’est cette idée qui s’est trouvée pour une bonne part sous-jacente aux débats engagés par la suppression de la législation locale des prud’hommes. De même, le régime local de sécurité sociale est présenté comme la démonstration de la justesse et de l’efficacité d’une orientation gestionnaire et dépolitisée des choses publiques. Enfin, on impute à l’enseignement confessionnel la relative paix scolaire constatée en Alsace, ce statut local étant interprété comme une incitation à la tolérance réciproque voire à l’œcuménisme.

Ainsi, c’est toute une philosophie de la société qui transparaît à travers les différentes représentations que l’on se fait du droit local. Presque toujours ces représentations collectives trouvent quelques points d’appui dans le droit local réel ; mais pour l’essentiel elles correspondent plutôt à un droit mythique, à des inspirations insatisfaites, à des constructions imaginaires.

2) Le droit local et l’identité régionale

Mêmes si les dispositions locales trouvent fréquemment leur origine dans le droit national élaboré à Paris ou à Berlin, la population des trois départements s’en est avec le temps appropriée le contenu au prix d’une réinterprétation. Le droit local a ainsi progressivement bénéficié d’une représentation collective faisant de lui l’expression d’un certain particularisme alsacien et mosellan. Il est perçu comme une sorte de témoignage vivant de l’histoire de la région et a acquis une dimension emblématique.

Les enquêtes d’opinions et sondages montrent que la population des trois départements y est très attachée. Plus de 90 % des personnes interrogées connaissent l’existence du droit local, en ont une opinion positive et souhaitent son maintien. Ceci vaut même pour des matières dont on pourrait penser qu’elles sont controversées, telles que le maintien du Concordat ou l’application du droit local de la chasse.

Sans doute est-ce parce que le droit local constitue un reflet particulièrement significatif de l’histoire troublée et douloureuse de l’Alsace et de la Lorraine, une sorte de témoignage exemplaire des vicissitudes passées de la province, qu’on lui reconnaît une véritable dimension culturelle régionale. On n’hésite pas à utiliser à son sujet un possessif fier et affectueux : « notre » droit local. Il est ainsi perçu comme une propriété de l’Alsace et de la Moselle, l’expression de leur personnalité, la caution de leur intégrité.

Le droit local est ainsi devenu un élément du paysage alsacien, un marqueur de l’identité de la région, un aspect de l’épopée alsacienne dans laquelle se retrouvent tous les alsaciens de cœur. On veut garder le concordat ou les corporations parce que c’est à nous et qu’on ne supporte pas que Paris nous dise que ce n’est pas bien. Et pour justifier l’existence de ce droit, on y projette des valeurs et des qualités dont on voudrait qu’elles soient celles de la région, cette « philosophie du droit local » mentionnée précédemment : ordre, responsabilité, concorde, prévoyance, « humanisme rhénan », autonomie, efficacité. Le droit local devient ainsi un moment de revanche à l’égard de l’intérieur : grâce à lui, nous sommes meilleurs que les (autres) Français. Mais ce besoin de valorisation ne cache-t-il pas une faiblesse. N’est-il pas en creux l’expression d’un manque ?

3) Le droit local un ersatz de statut local

Le Reichsland Elsass Lothringen disposait, surtout à partir de la Constitution de 1911, d’un statut de large autonomie, même si ce statut restait à bien des égards insatisfaisant voire frustrant. En 1918, ces territoires retournaient au système centralisé français. Les demandes d’attributions d’un statut d’autonomie ont été repoussées comme illégitimes par le pouvoir national. Seul le droit local a pu être conservé de la période antérieure pour exprimer les spécificités et les traditions de la région.

En fait, peu d’éléments du droit local justifient intrinsèquement une telle valorisation. Si le droit local est, à juste titre, ressenti comme une expression culturelle de l’identité régionale, il ne constitue à certains égards qu’un ersatz d’une autonomie d’une autre épaisseur que l’on n’a pas réussi à conserver ou que l’on n’a jamais su acquérir. Il n’est cependant pas tout à fait inexact de voir dans ce droit régional une source de pouvoir local, même si les instances de décision relatives à ce droit se situent au niveau central. En effet, grâce à l’épais halo de mystère qui entoure beaucoup de dispositions locales, seuls les experts locaux de ce droit savent vraiment le manier ; même pour les matières locales qui sont suffisamment transparentes, les nécessités de la spécialisation font que la gestion de ce droit ne peut pratiquement se faire sans une participation active des représentants de ses usagers locaux. Sauf pour rayer d’un trait de plume certains de ses éléments, les instances « parisiennes ». qui préparent le travail législatif et gouvernemental sont, qu’elles le veuillent ou non, plus ou moins livrées aux explications et aux expertises des spécialistes locaux des différentes branches du droit local. Cette constatation explique pourquoi les efforts « d’harmonisation » ne constituent pas un objectif très attirant pour de nombreux tenants du droit local, même lorsque cette harmonisation se traduit, non par l’extension du droit général français aux trois départements mais, inversement par l’extension des solutions du droit local à l’ensemble du territoire national, ce qui ne constitue d’ailleurs nullement une hypothèse théorique, beaucoup de règles locales ayant effectivement inspiré des réformes du droit général. L’harmonisation, même par extension du droit local, se traduit en fin de compte par un transfert de pouvoir d’influence de la province à Paris.

Comment pourrait-on faire sortir le droit local de cette fonction d’ersatz pour lui donner une portée plus réelle ? Le plus grand intérêt du droit local c’est « l’idée même » de droit local plus que son contenu actuel, c’est qu’il témoigne concrètement du fait que sur des sujets importants, on peut déroger à la règle du traitement uniforme sans que pour autant la République ne s’écroule ; au contraire il peut être plus satisfaisant et plus efficace que les règles s’adaptent à la réalité régionale. Le droit local, c’est en quelque sorte une invitation à penser autrement, à découvrir que la diversité n’est pas l’ennemi de l’unité et qu’elle peut même renforcer la fraternité. Une législation locale est possible ! Alors pourquoi ne pas la faire évoluer ?

Il faudrait que le droit local devienne un véritable droit régional susceptible de se réformer et se redéployer en fonction des initiatives locales. On peut esquisser ce que pourraient être les termes d’une telle redéfinition du droit local dans le sens d’un statut moderne. Pour transformer le droit local en véritable statut territorial, deux modifications seraient principalement à opérer ; on peut les résumer en deux concepts : « rapatriement » et « redéploiement » :

– Pour moderniser le droit local, il s’agirait de transférer vers les trois départements une part des pouvoirs normatifs actuellement concentrés à Paris. On a vu que le droit local alsacien-mosellan est un droit national d’application géographique limité. Pour régionaliser cette législation locale, il faudrait donner une compétence normative directe ou indirecte à des organes régionaux ou locaux. Dans le cadre constitutionnel actuel, la décentralisation d’une compétence normative à des instances décentralisées en matière de droit local n’est pas aisée à opérer mais plusieurs mécanismes permettent cependant d’aller dans ce sens d’une manière plus ou moins prononcée.

– On a vu que certaines règles de droit local ne survivent qu’en raison de leur fonction d’ersatz d’un véritable statut d’autonomie territoriale. A défaut de pouvoir s’exprimer dans les domaines qui les intéressent, les populations locales se raccrochent à des dispositions sans intérêt réel, mais qui leur permettent d’exprimer de manière « emblématique » quoique inadéquate leur volonté de sauvegarder leur identité régionale. Il faudrait pouvoir exprimer cette identité dans les domaines qui ont un intérêt réel et où existent des spécificités véritables à prendre en compte Il s’agirait donc de recentrer le droit local sur les domaines où il aurait une signification régionale culturelle, sociale ou institutionnelle véritable : l’organisation territoriale dans le sens initié par la création de la collectivité unique ; la promotion de la langue régionale ;  la communication audio-visuelle ; la formation professionnelle ; la coopération transfrontalière ; la mise en valeur du patrimoine et des spécificités culturelles de la région ; la protection de l’environnement.

Quelques éléments de conclusion

Le doit local pour demain cela pourrait être ainsi un droit pour la langue régionale, un droit pour la coopération dans le Rhin supérieur, un droit pour garantir un encadrement religieux de qualité, un droit à l’adaptation des structures administratives de la région, un droit à une fiscalité régionale, un droit de promotion de l’identité régionale, etc…Tout un débat à mener !

Mais existe-t-il dans la région une véritable demande en ce sens ? Le plus souvent, on préfère critiquer le pouvoir central plutôt que d’assumer les responsabilités à sa place. Nos responsables politiques, économiques et sociaux sont attachés à la défense du droit local tel qu’il existe alors qu’il faut concevoir et développer le droit local futur. A défaut de mettre en œuvre cette capacité d’invention, le droit local est condamné à s’étioler.

Jean-Marie Woehrling,

Une première version de ce texte est paru dans la revue Transverse 1er semestre 2014

1 Le droit de chasse appartient au propriétaire foncier. En Alsace, les propriétaires doivent pour ce faire disposer d’au moins 25 hectares. Dans le cas de contraire, il appartient à la commune de gérer ce droit. L’indemnisation des dégâts du gibier est en Alsace collective.

2 Le droit communal local a été largement vidé de sa substance. L’Allemagne avait comme philosophie d’accorder de larges pouvoirs aux communes mais l’État nommait les maires. En France, les maires sont élus mais ils sont sous la tutelle des préfets. En 1918, les Alsaciens voulaient combiner les deux, élection démocratique et compétences élargies. De facto, le système jacobin s’est imposé. Jusqu’en 1981, les communes contrôlaient elles-mêmes leur personnel communal. Avec la décentralisation, les communes ont perdu la gestion du personnel dont les règles sont nationales et indépendantes des cultures locales.

3 Émile Baas (1906-1984), natif de Guebwiller, agrégé de philosophie, professeur au Lycée Kléber de Strasbourg, Membre du bureau du Groupement des Intellectuels chrétiens sociaux, auteur de Réflexions sur le régionalisme (1945) et de Situation d’Alsace (1946) .

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Pistes pour une (re)découverte de René Schickele (vidéo)

Le 9 novembre 2018, nous faisions Jean-Paul Sorg et moi-même une conférence sur René Schickele dans le cadre du groupe Schick-Süd-Elsass. J’y assurais la seconde partie sur le 9 novembre (1918), jour de la proclamation de la République allemande, jour où Schickele se trouvait à Berlin. Elle sera publiée plus tard, peut-être. Nous nous étions partagé le travail. Jean-Paul Sorg a ouvert la conférence par une série de réflexions sur le thème Qui aujourd’hui connaît encore Schickele ?, avant d’offrir quelques pistes vers son œuvre montrant un garçon de 19 ans qui invente un geistiges Elsässertum (« Une alsacianité de l‘esprit » 1902), et ce que sera, 20 ans plus tard, sa perception d’une unité rhénane, comment il oscille entre politique (journalisme, histoire) et poésie. Cette partie, on la trouvera plus loin en vidéo. La qualité du début étant moindre, voici quelques extraits écrits :

Qui aujourd’hui connaît encore Schickele ?

« Aujourd’hui, en 2018, au XXIe siècle, en Alsace ? A notre époque de régression des humanités, où on n’a plus le temps et le goût de lire des livres qui ne sont pas signalés par les médias, portés par la mode ? L’ignorance où l’on est des écrits et de la vie de René Schickele signe la misère de la conscience alsacienne. Qui ne connaît rien de Schickele ne connaît pas l’histoire de l’Alsace dans ses contradictions et la profondeur de ses drames. […]
Il est pourtant le plus « emblématique » de nos écrivains et intellectuels alsaciens. C’est lui que des Alsaciens conscients de leur histoire et de leur culture originale évoqueraient. Parce qu’il est…grand, qu’il a produit une œuvre littéraire considérable et qu’il a exprimé toute la complexité et le déchirement de l’âme alsacienne, quelque chose comme le malheur répété de l’Alsace, quelque chose comme une malédiction qui chaque fois à nouveau (immer wieder noch) est venu briser son élan, sa renaissance, le cours de son développement. Un côté tragique, osons-le dire, quitte à passer pour des « victimaires ». Un côté tragico-comique plutôt, si vous voulez, tant la reproduction des mêmes infortunes prête malgré soi à rire – ou qu’avec sagesse il vaut mieux en rire qu’en pleurer, secouer ses larmes d’un grand rire qui relativise tout et libère. […]

Difficile modernité

Qui en Alsace connaît encore Schickele aujourd’hui ? Qui connaît encore l’intellectuel engagé, de format européen, et l’écrivain entier qu’il a été ? Quelle misère révoltante que les Alsaciens en particulier ne le connaissent pas, que même son nom ne dise rien à la plupart, qu’ils soient coupés sans le savoir du meilleur de leur patrimoine culturel, intellectuel et moral ! Une telle privation de la connaissance de soi s’appelle « aliénation ». C’est comme si un Allemand sorti du Gymnasium n’avait pas lu une ligne de Goethe, de Heine ou de Thomas Mann, n’en avait même jamais entendu parler. C’est comme si un lycéen de France n’avait rien appris de Hugo, de Zola ou de Sartre ! Selon les dernières informations, ce serait assez fréquent, même une chose courante ? Alors, pauvre de nous tous !
Mesurons que René Schickele a été (est) pour l’Alsace ce que Jean-Paul Sartre représente pour la France. Le type de l’intellectuel universel par excellence. Toutes proportions gardées ? Non, toutes différences gardées, avec deux bons points à Schickele qui n’a pas sacralisé la révolution et sanctifié le marxisme bolchevique, mais ouvert la voie à la non-violence d’un pacifisme réfléchi, mûri par l’expérience des catastrophes de l’histoire. Ich schwöre ab : jegliche Gewalt. J’abjure : toute violence / toute contrainte / et même la contrainte / d’être bon… Car l’histoire montre si souvent que « la corruption du meilleur engendre le pire ».
[…]
Ne pas connaître Schickele aujourd’hui, c’est laisser une victoire définitive au procureur général Fachot qui lors du procès des autonomistes de Colmar, en 1928, traita de loin Schickele d’  « écrivain badois » et le désigna, alors qu’il n’était pas incriminé en fait, d’« ennemi notoire de la France ». Diffamez, diffamez, il en restera toujours quelques empreintes qu’aucune rectification, qu’aucune réhabilitation ultérieure n’effacera tout à fait. Le procureur « Fachot » a-t-il choisi son nom ? Il incarne le jacobinisme dans sa génialité française la plus rugueuse.
[…]
L’Alsace n’existant pas (F. Hollande n’est pas le premier à l’avoir dit, c’est une évidence pour tous les gouvernements français depuis un siècle), un enseignement de l’histoire et de la littérature de l’Alsace ne saurait exister dans l’éducation nationale, c’est tout simplement inconcevable. Il n’est donc pas étonnant, il est normal que pour ainsi dire personne ne connaisse plus Schickele, que personne n’ait aujourd’hui l’envie et les moyens de le lire et de s’en instruire. Sur quel rayon ses livres dans les librairies ? Quelle place l’étude de ses œuvres dans les programmes de nos universités – et dans ceux des classes Abi-Bac au lycée ?
Il ne suffit pas que quelques intellectuels rescapés, quelques honorables germanistes produisent – encore – des articles sur lui et donnent des conférences devant vingt seniors ; rien de durable ne sera obtenu si un enseignement général de l’histoire et de la littérature alsacienne n’est pas organisé et institué dans toute la région. Une option LCR (Langue et Culture Régionales) a été obtenue en 1986 et offerte dans les classes de collège et de lycée. Mais c’est un enseignement sporadique, sur des strapontins, et non suivi, non contrôlé. Aujourd’hui où nous sommes enfoncés si bas, niés dans notre existence régionale même, il nous faut comprendre que seule une Alsace ayant la main, possédant des pouvoirs et des institutions propres, jouissant d’une autonomie adéquate dans des domaines circonscrits, pourra construire un enseignement durable, solide et équilibré, de ses langues et de sa culture, de ses humanités naturellement ouvertes par l’histoire sur la France, l’Allemagne et l’Europe.
Parce que Schickele dans sa dualité, sa double identité, comme deutscher Dichter et citoyen français, symbolise la destinée de l’Alsace, une connaissance même élémentaire de sa vie et de ses œuvres est la pierre de touche d’une conscience alsacienne de soi, sans laquelle pas d’imagination et pas de volonté politique claire. Au-delà de la problématique alsacienne, l’échec relatif de ses combats intellectuels et artistiques pour une modernité prometteuse de liberté témoigne du tragique d’une civilisation européenne qui, cassée en 1914 par la guerre, ne s’en est pas remise, ne s’est pas remise profondément en question. Le communisme n’était pas la bonne alternative, mais une sombre variante de sa croissance. Schickele s’en est rendu compte à temps, dès 1918, et s’est éloigné.
Actualité toujours de Schickele : chez lui on apprend l’antifascisme, l’anti-jacobinisme, l’anti-populisme, on prend des leçons de courage, de liberté et de lucidité politique. N’est-ce pas pour cette raison aussi qu’on fait le sourd, qu’on fait silence, qu’on se garde de le faire exister, de le faire connaître vraiment, qu’on en vient à douter de son intérêt, qu’on se demande s’il peut encore intéresser quelqu’un ? Aujourd’hui, en 2018, au XXIe siècle ! »

Jean-Paul Sorg

Pistes pour une (re)découverte de René Schickele

Au cours de sa conférence, Jean-Paul Sorg avait annoncé la parution de la version française du recueil de récit de René Schickele paru sous le titre Wir wollen nicht sterben. Entre temps, c’est chose faite sous le titre : Nous ne voulons pas mourir dans une traduction de Charles Fichter.

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Non, Thomas Müntzer n’a pas dirigé la guerre des paysans

Gravure de Thomas Murner, théologien franciscain originaire d’ Obernheim/Obernai en Alsace intitulée le Grand fou luthérien. Il est sur ses deux pieds avec d’un côté, dans la botte, le moine Martin Luther et, de l’autre, une main, dont on peut se demander si elle est coupée comme cela se faisait à l’époque, sortant d’une chaussure et portant le soulier à lacets, le Bundschuh, symbole et étendard des révoltes paysannes dites du Bundschuh. Paru en 1522, le livre a aussitôt été mis au pilon par les autorités strasbourgeoises. Aussi bien Luther que la révolte paysanne chaussent le fou.

Lu, de Gérard Mordillat, ceci :

« Il faut être sensible aux signes que le quotidien nous adresse. Éric Vuillard vient de publier  » La guerre des pauvres  » ; guerre, qui au XVIe siècle, opposa les paysans sous la direction d’un pasteur Thomas Müntzer soutenant leur cause tandis que Martin Luther soutenait celui des princes. Guerre de classe qu’analysèrent en leur temps Friedrich Engels et le philosophe et historien allemand Ernst Bloch et qui apparaîtra aussi dans le prochain roman de Laurent Binet. Müntzer qui sort de l’oubli où il était tombé, déclara dans l’un de ses sermons :  » omnia sunt communia « , toutes choses sont communes, fondement même de l’idée communiste ». ( Source)

J’aurais refermé ce texte avec un haussement d’épaule – plutôt un clic- si je n’avais précédemment lu quelque chose d’approchant sous la plume de Frédéric Lordon qui parlait de « la révolte paysanne emmenée par Thomas Müntzer dans l’Allemagne du XVIe siècle ». C’est donc que ça circule.

Je ne sais trop quel signe (?) le quotidien (?) nous adresserait à partir d’une œuvre de fiction tirée de l’histoire allemande. Ne serait-ce pas plutôt qu’à travers fictions littéraires et cinématographiques, les phantasmes de notre temps parleraient aux phantasmes de notre temps ? Nous ne sommes en tous les cas pas dans la réalité historique. On devrait plutôt s’interroger sur ce besoin à gauche d’un dirigeant unique qui entraînerait les « masses ». Il est cependant amusant de constater, que les « retrouvailles populaires » s’appuient sur des mouvements populaires germaniques, qui couvrent aussi l’Alsace, jusqu’ici largement ignorés. Non sans être cependant passées à la moulinette centralisatrice. Et sur un mode binaire.

Il n’y a pas eu de parti müntzerien. Thomas Müntzer, ce n’est pas l’amoindrir que de le dire, ne peut être considéré comme le dirigeant de la Guerre des paysans.. Elle a eut des leaders choisis démocratiquement mais dans les différentes localités où elle s’est déroulée sur un très vaste territoire allant de la Thuringe à la Lorraine, descendant en Suisse jusqu’au Tyrol du Sud et en Autriche. La guerre des paysans couvre une longue période historique qui débute alors que Thomas Müntzer venait à peine de naître (en 1488). Mais il l’a peut-être, urbi et orbi, dirigée de son berceau, qui sait ? En Alsace – car oui Mesdames et messieurs, elle a aussi eu lieu en Alsace, ce coin sombre de votre intérêt – on peut la situer comme le fait l’historien Georges Bischoff, entre 1493 (Müntzer avait cinq ans) et – 1525, son point culminant qui se conclura par un épouvantable massacre, véritable crime de masse. Il n’a pas dirigé un mouvement qui le dépassait largement même s’il a, à la toute fin, croyant à un signe de Dieu, pris une part importante à l’une des batailles, avec une troupe de 300 hommes (sur des milliers) à partir de Mülhausen en Thuringe et non de Mulhouse en Alsace comme l’a traduit Eric Vuillard. Mulhouse, à l’époque alliée des cantons suisse, s’appelait d’ailleurs aussi alors Mülhausen.

Donc à ma droite, Luther, à ma gauche Müntzer ? C’est un peu simplet. Certes, ce fut un combat de frères… en théologie, mais Müntzer n’a pas dirigé les armées des paysans pas plus que Luther de l’a fait de celles des princes. La Réforme que Martin Luther a largement contribué à initier (mais il a lui aussi eu des précurseurs) a été un catalyseur du mouvement populaire qui a existé avant le geste de protestation des 95 thèses sur les indulgences. Il est vrai que le moine de Wittenberg porte la tache indélébile d’avoir appelé au massacre des paysans. Thomas Müntzer est à la fois, dans le camp de la Réforme, l’adversaire principal de Luther, traité de « docteur menteur », mais il est aussi son spectre : « J’ai donc tué Müntzer ; j’ai sa mort sur le dos. Mais je l’ai fait parce qu’il voulait tuer mon Christ », dit Luther dans un propos de table de 1533 (cité par Heinz Schilling : Martin Luther Biographie Ed Salvator p. 339).

Ils font tous deux, ainsi que l’ensemble de la population, princes et pape compris, face à des questions énormes. Nous sommes, à cette époque, dans un moment de crise de la foi et de la confiance qui se conjugue avec une mondialisation, l’invention de l’imprimerie et de la grammatisation des langues vernaculaires. La crise de la foi devant la pression fiscale de l’Église de Rome débouchera sur la foi dans la fiduciarisation comptable (fiducia =confiance), sur le In god we trust, figurant sur le biller de dollar américain. J’ai parlé de cela dans l’ubris des indulgences ainsi que dans l’histoire mondiale de l’année 1517. Si l’on veut faire des comparaisons, à supposer qu’il le faille, il faut y intégrer ce contexte avec tout ce qui le différencie de notre époque.

Mais je ne veux pas aller plus loin dans la polémique qui deviendrait stérile. Et puisqu’il est question de Thomas Müntzer, allons-y, le plus précisément possible. J’en profite pour reprendre ici quelques extraits d’un texte que j’avais déjà publié dans lequel j’ai esquissé un portrait de Thomas Müntzer et précisé son rôle dans Thomas Müntzer : Bibel, Babil Babel. On pourra s’y reporter.

J’étais parti, pour mon anthologie de la littérature allemande, de l’une des dernières lettres, datant du 26 ou 27 avril 1525 dans laquelle il notait : « Das ganze deutsche, französisch und welsch Land ist bewegt ». Ce qui est traduit par Tout le pays allemand, français et italien est en mouvement. Müntzer raisonne en fonction des parlers, des langues. L’Alsace, en mouvement elle aussi, fait partie du pays allemand. Le pays français est ici sans doute le Pays de Montbéliard où des révoltes sont connues.  Il y eut également des soulèvements en Lorraine francophone du côté de Saint Dié, Blâmont, Dieuze mais elles ont eu lieu le 17 avril 1525, ce qui supposerait que l’information ait circulé très, très rapidement. Je n’ai pas connaissance de soulèvements paysans à cette date dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’Italie. Il y en eu cependant au Tyrol du Sud qui n’en faisait pas encore partie. Müntzer parle de welschland , ce qui peut désigner une région où l’on parle l’italien mais aussi bien la Romandie.

Dans ces soulèvements, Müntzer voyait autant de signes que Le Maître va commencer la partie. J’imagine qu’il croyait en l’imminence de la lutte finale contre l’Antéchrist ou, plutôt, qu’était arrivé le moment du Jugement (traduction de krisis) tel qu’il est décrit dans l’évangile de Mathieu (25) où Jésus, qui y est aussi appelé maître, séparera le bon grain de l’ivraie promettant aux uns le châtiment éternel et aux autres la vie éternelle. N’oublions pas que cela se situe dans une incroyable atmosphère de croyances astrologiques qui l’annonçaient (faisaient signe) également.

La lettre de Thomas Müntzer a été qualifiée par le philosophe Ernst Bloch dans ces termes :

« …cet appel, cette déclaration de guerre aux maisons de Baal et de Nimrod – le puissant tyran qui le premier, imposa aux hommes la distinction du mien et du tien – brûle et rayonne comme le plus passionné, comme le plus furieux manifeste révolutionnaire de tous les temps ». (Ernst Bloch : Thomas Müntzer / Théologien de la révolution. Trad. Maurice de Gandillac. Julliard 10/18 p 96)

Malgré la pression de la conjoncture qui appelle des urgences organisationnelles, l’héritage mystique et apocalyptique de Münzer reste présent. La théologie d’abord. Et c’est bien cet alliage original qui fait la caractéristique de celui que son biographe allemand, Hans-Jürgen Goetz, appelle le révolutionnaire à la fin des temps.

La figure de Nimrod permet de situer ce qui oppose Müntzer et Luther. Ce dernier, en effet, l’utilise aussi mais pour fustiger la papauté . Müntzer lance aux insurgés cet appel : Jetez à bas leurs tours ! Parfois, il est traduit de s’en prendre aux donjons, ce qui n’est sans doute pas faux mais ôte la référence à la tour de Babel, puisque c’est de cela dont il est question. Surtout on voit comment, par rapport à une même référence biblique, Müntzer modifie la perspective et l’élargit. Si les théologiens protestants partagent le même anticléricalisme, pour Müntzer l’antéchrist est aussi présent chez les princes. Il ne réussira cependant pas pas à convaincre les paysans de s’en prendre aux châteaux plutôt qu’aux couvents.

Luther publiera son appel Contre les bandes pillardes et assassines des paysans, le 10 mai 1525. Il y qualifie Müntzer d’ »archidiable de Mülhausen » et appelle sans retenue au massacre des paysans oubliant jusqu’à sa propre théologie, comme le note Lucien Febvre, et en violant le principe qu’il a lui-même édicté de séparation du spirituel et du temporel. Luther avait cependant déjà pris position contre les revendications des insurgés réunies dans les célèbres douze articles de doléances (eux aussi à déclinaison régionale) qu’il condamne non pas parce qu’ils ne seraient pas justes mais parce qu’ils ne se soumettaient pas dans leur démarche globale au devoir d’obéissance et de soumission aux autorités civiles. Certaines doléances, Luther les avait lui-même formulées, telle la possibilité pour les communautés de choisir elles-mêmes leurs prêtres comme gage contre leur corruption. Ce que Luther condamnait, écrit Matthieu Arnold, c’était « l’argument qui les sous-tendait : le fait de fonder les rapports sociaux sur l’évangile » (Matthieu Arnold : Luther Fayard p 335).

Or le pur évangile devait dans l’esprit des paysans apporter quelque chose d’une justice divine sur terre, hic et nunc. Müntzer tente de répondre à une question que Luther ne veut pas poser et qui serait celle-ci : à quoi servirait une réforme qui n’aurait aucune incidence sur la vie des gens, sur la société ? A quoi bon la liberté chrétienne si c’est pour mieux supporter l’absolutisme princier ?

Pour Müntzer, Dieu parle au cœur des hommes et il contestera pour cette raison le biblicisme de Luther c’est à dire son obsession de l’écriture comme si l’obsession, chez ce dernier, de la lettre en faisait perdre l’esprit. Müntzer voulait détacher ses contemporains de la crainte des hommes et donc des seigneurs et autres pouvoirs séculaires pour lui substituer la seule crainte de Dieu. Müntzer conteste toute volonté d’externaliser la relation de l’homme avec le divin que ce soit par la sola scriptum, c’est à dire l’Écriture seule de Luther comme unique source de la révélation divine ou par le clergé à qui il reprochait d’ « externaliser la foi » (H-J Goertz : oc p 278) et de perturber la relation directe avec Dieu. Si on l’exprime en termes contemporains, il voit le clergé comme une sorte de société de service employant des coaches plus ou moins automatisés et/ou automatisables. De tels automates existent d’ailleurs aujourd’hui.

Müntzer est né entre 1488 et 1489, ce n’est pas très bien établi, à Stollberg, petite ville minière (cuivre) dans le sud du Harz. Il est de cinq ans le cadet de Luther. Il y a toujours beaucoup d’incertitudes dans sa biographie. Après l’école latine, il est inscrit à l’université de Leipzig et celle de Francfort sur Oder. Il n’y a pas trace de ses diplômes mais il en avait forcément pour avoir été ordonné prêtre en 1514. Il vivra de différentes activités ecclésiastiques et de cours privés. Il sera, par exemple confesseur, d’un couvent de nonnes. En juin/juillet 1517, il est appelé à se prononcer sur les indulgences par le recteur de l’école Saint Michel à Braunschweig avant même que Luther ne publie ses thèses. La même année, et par intermittence jusqu’en 1519, on le voit à Wittenberg. Il assiste à la dispute de Leipzig entre Luther et le représentant du pape. Le réformateur le recommandera comme prêtre à Zwickau où il exerce de 1520 à 1521. On lui reproche de créer des troubles et il est obligé de quitter la ville, fait un séjour en Bohème, en partie à Prague même. Il disparaît puis réapparaît à Halle. Disparaît à nouveau. On le retrouve en 1523 officiant à Allstedt jusqu’en 1524. A Allstedt, il se marie, aura un enfant, mettra en pratique la réforme de la messe entièrement en allemand, ce qui a fait sensation. Les gens accouraient pour l’écouter, ce qui n’était pas du goût du comte de Mansfeld qui interdit à ces sujets de s’y rendre. Müntzer entre très vite en conflit ouvert avec lui. Ses idées théologiques commencent à prendre une dimension politique et sociale. C’est ainsi, l’atmosphère anticléricale ambiante aidant, que la subvention destiné aux moines de l’ordre des mendiants sert à alimenter la caisse des pauvres. Se créée une Alliance des bourgeois de la ville favorables à ses idées et menant des actions anticléricales dont celle consistant à mettre le feu à une chapelle appartenant à l’Abbaye de Nauendorf. Les autorités princières n’en demandaient pas tant mais la ville fait corps. La situation ne se calmera pas, au contraire. Un chevalier catholique se met à attaquer ses sujets qui se rendent à l’église réformée. La pression catholique s’accentue. A Allstedt affluent des réfugiés protestants. Les nobles demandent le retour de leurs serfs. La ville se met en armes et s’installent des structures théocratiques. Müntzer est convoqué à la Cour de Weimar. Ses sermons sont soumis à la censure et son imprimeur licencié, l’alliance dissoute. Abandonné par les bourgeois de la ville et craignant une arrestation, il prend la décision de fuir. Dans la nuit du 7 au 8 Août 1524. Le 15, il arrive à Mülhausen où officiait un ancien moine réformateur, Heinrich Pfeiffer. Ils en furent d’abord expulsés pour y revenir séparément mais en position consolidée après un passage à Nuremberg et, pour Müntzer, à Bâle et en Forêt Noire, très précisément plusieurs semaines à Griessen dans le Klettgau. Les habitants de Mülhausen déposent le conseil municipal et élise un conseil perpétuel. « Ce conseil n’était pas le résultat d’une ivresse apocalyptique comme on l’a souvent cru mais la conséquence politique logique des conflits sociaux qui se sont mélangées avec la problématique de la Réforme ». (Hans-Jürgen Goertz : Thomas Müntzer Revolutionär am Ende der Zeiten. CH Beck München 2005 p 194). On est bien loin de l’analogie que certains ont voulu faire avec la Commune de Paris. Il n’y avait d’ailleurs plus de temps pour cela. On entrait dans la phase finale de la Guerre des paysans mais non dans une bataille centrale. En Thüringe face aux armées de Philippe de Hesse, en Alsace face à celles  du duc de Lorraine.

« Le soulèvement de Thüringe n’avait certainement pas été l’œuvre d’un homme seul. Müntzer n’était pas le grand organisateur du soulèvement, comme certains le pensaient. Il n’y a pas eu non plus de Parti müntzerien, qui aurait planifié son accession à la direction du mouvement. Dans la phase finale cependant, Müntzer se mit à la tête du grand regroupement près de Frankenhausen et tenta avec de multiples écrits d’obtenir du soutien de la part des ville environnantes proches et lointaines : Schmalkalde, Sonderhausen, Eisenach, Erfurt ; à l’inverse d’autres communes s’adressaient à lui pour obtenir aide et conseil. Il ne peut y avoir de doute sur le fait que Müntzer précisément dans les derniers jours à Frankenhausen a pris un part importante à la décision. Il était prédicateur et stratège. » (Hans-Jürgen Goertz : o.c. p209)

Le 11 mai 1525, Müntzer se rend à Frankenhausen avec une armée de 300 hommes, habitants de Mülhausen. Le lendemain, aura lieu la bataille finale en Thüringe. Elle fera entre 5 et 6000 morts auxquels viendront s’ajouter, cinq jours plus tard, à Zabern / Saverne, en Alsace, entre 15 et 18000 morts. Georges Bischoff dans son livre La Guerre des Paysans parle de crime de masse…l’un des plus lourds de l’histoire de l’Europe avant l’époque contemporaine. Il a touché entre 10 et 15% de la population alsacienne, et cela dans l’indifférence quasi générale des générations qui ont suivi jusqu’à aujourd’hui. Comme cette partie de l’histoire de l’Alsace ne fait pas, paraît-il, partie l’histoire de France, on s’interdit d’en parler à l’école.

Interrogé après avoir été fait prisonnier, et non dans un de ses sermons, Thomas Müntzer résumera l’essence du projet collectif d’une formule latine :

Omnia sunt communia
(Tout est commun à tous ou tout appartient à tous).

Thomas Müntzer aura la tête tranchée à l’épée, le 27 mai 1525. Elle sera exposée avec celle de Heinrich Pfeiffer sur une pique en guise d’avertissement.

Pour répondre pleinement, il faudrait bien entendu décrire plus précisément la guerre des paysans elle-même, mais je ne vais pas le faire ici. Deux indications bibliographiques : le livre sur lequel s’appuie Friedrich Engels pour son interprétation : der Grosse deutsche Bauernkrieg de Wilhelm Zimmermann, non traduit en français et, pour l’Alsace, de Georges Bischoff : La Guerre des Paysans / L’Alsace et la révolution du Bundschuh 1493-1525 (Ed La Nuée Bleue)

Je reviens pour conclure au texte cité :

« Des retrouvailles populaires, écrit encore Gérard Mordillat, qui du XVIe siècle à nos jours, dans l’histoire, la littérature, le cinéma, des révoltes aux révolutions sont au cœur même de ce que nous sommes. Toutes choses sont communes, il faut le dire et le répéter ; en faire l’horizon de nos luttes ».

Retrouvailles qui font abstraction de ce qui différencie les époques ? Il est cependant amusant de constater qu’une histoire à laquelle on s’était en France peu intéressé, cela vaut peu ou prou aussi pour la révolution de novembre 1918, ferait « signe » aujourd’hui. Des retrouvailles populaires avec les pays germaniques avec lesquels nous avons des choses communes  ? Comme il est question ici de la Guerre des paysans en Allemagne et donc en Alsace germanique et en Suisse, que l’historien suisse Peter Blickle a appelé la révolution de l’homme du commun, est-ce à dire que ce commun peut être transfrontalier ? Chiche ! Mais ça risque de faire grincer des dents. Le tout pacifiquement, bien entendu ! Il faut peut-être le rappeler aussi.

Confraternellement au Fil des communs

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Christa Wolf : Réflexions sur Christa T.

A l’occasion de la réédition en France du roman de Christa Wolf sous le titre Christa T. et en hommage à son auteure qui aurait eu 90 ans, ce 18 mars 2019.

„Am nächsten Morgen, als ich vor der Bücherwand, im großen Wohnraum stand und die Bücher herausnahm, die ich Christa T. ins Krankenhaus geschickt hatte, glaubte ich ein Kühlerwerden der Luft zu empfinden und meinte, ein Schatten müsse mir über die Schulter gefallen sein. Ich mußte mich zwingen, mich nicht blitzschnell umzudrehen, um sie ertappen zu können, wie sie da in ihrem Stuhl saß, von mit abgewandt, denn sie drehte sich in der letzten Zeit immer weg und ließ sich auch nicht mehr fotografieren — wie sie da saß in ihrer dicken grünen Strickjacke, obwohl Sommer war. Sie fror so leicht.
Ich machte mich steif und drehte mich nicht um, nicht gleich jedenfalls, und als ich es dann doch tat, saf sie nicht da, es war auch kein Schatten gefallen, und es gibt kein Foto von ihr aus der letzten Zeit.
Die Kinder, ihre und meine, riefen von draufen. Ein Kaninchen hatte sich in der Hausböschung seinen Bau gegraben, es sollte gefangen und woanders ausgesetzt werden.
Ich trat in die Tür, die nach draußen führte.
Der Platz für die Terrasse mußte noch zementiert werden, wohin man sah, war Arbeit liegengeblieben. Ich ging hinaus. Auf einmal durchfuhr es mich, da ich bis zu diesem Augenblick nicht begriffen hatte, warum sie hier leben wollte und wozu sie sich dieses Haus gebaut hatte. Ich war darüber mehr verwundert als betroffen, denn nun lag es doch klar auf der Hand und war staunenswert, da dieses kleine Haus nichts weiter war als eine Art Instrument, das sie benutzen wollte, um sich inniger mit dem Leben zu verbinden, ein Ort, der ihr von Grund auf vertraut wat, weil sie ihn selbst hervorgebracht hatte, und von dessen Boden aus sie sich allem Fremden stellen konnte.
Sicherheit, ja, auch das“.

Christa Wolf : Nachdenken über Christa T. Aufbau Verlag 1975 pp 168-169

ooooo

« Le lendemain, devant la bibliothèque du grand living, sortant les volumes que j’avais envoyés à Christa T. à l’hôpital, je crus percevoir un rafraîchissement de l’air et j’eus l’impression qu’une ombre m’était tombée sur les épaules. Je dus me forcer à ne pas me retourner brusquement pour la prendre sur le fait, assise là sur sa chaise, le visage détourné, car les derniers temps elle se détournait toujours et ne se laissait plus photographier, assise là dans sa grosse veste tricotée verte, bien que ce fût l’été. Elle avait si vite froid. Je me raidis et ne me retournai pas, du moins pas tout de suite, et quand je m’y décidai pourtant, elle n’était pas là, nulle ombre ne s’était projetée sur le sol, et il n’y a pas de photo d’elle des derniers temps. Les enfants, les siens et les miens, appelèrent de l’extérieur. Un lapin avait creusé son trou dans le talus entourant la maison, il fallait l’attraper et le porter ailleurs. Je sortis sur le pas de la porte qui menait dehors. L’emplacement de la terrasse n’était pas encore cimenté, où que l’on jetât les yeux, les travaux étaient restés en plan. Je sortis. Et j’eus l’intuition soudaine que je n’avais pas compris jusqu’à présent pourquoi elle voulait vivre ici et dans quel but elle s’était bâti cette maison. J’en fus plus étonnée qu’interdite, car tout d’un coup c’était clair comme le jour et il était surprenant que toute cette maison ne fût autre chose qu’une sorte d’instrument qu’elle avait voulu utiliser pour être en contact plus étroit avec la vie, un lieu qui lui fût de fond en comble familier parce que créé par elle, et sur les fondements duquel elle pût s’exposer à tout ce qui était étranger.Sécurité, oui, cela aussi »

Christa Wolf : Christa T. Stock La cosmopolite. Traduit de l’allemand par Marie-Simone Rollin Traduction révisée par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein préface d’Alain Lance. pp 246-247

J’ai choisi cet extrait parce qu’il pose la question du besoin d’habiter une localité non pour s’y fermer mais s’y ouvrir « à tout ce qui était étranger » et celle de ce mouvement de présence/absence de Christa T. qui est un aspect de la démarche de Christa Wolf mais qui ne la résume pas. Le titre allemand est : Nachdencken über Christa T., réflexion / méditation sur Christa T. Cette méditation est aussi, comme l’indique l’incipit du roman que l’on trouve sur la couverture de l’édition est-allemande de 1975, ein Nach-denken. Le tiret met l’accent sur l’après, une réflexion posthume sur une amie morte précocement de leucémie. Cette mort avant l’heure est l’élément déclencheur de cette réflexion. Elle devient une méditation sur sa tentative d’être soi-même. Nachdenken / Nach-denken, l’association des deux formes pointe sur un rapport entre synchronie et diachronie. La réflexion repose sur la construction d’un puzzle fait de divers niveaux de rétentions, celle du présent, celle de la remémoration parfois vivace parfois non, et trompeuse. S’y ajoutent les traces laissée par Christa T. documents, extraits de journaux, témoignages. Compléter les vides du puzzle, reconstruire une biographie, nécessitent cependant aussi l’intervention de la fiction, celle de l’expérience propre de la narratrice, et l’écriture « car on ne sait jamais réellement ce que les mots n’ont pas encore dit ». Et finalement « rien ne s’est passé comme on peut le raconter. » Alors autant l’écrire !

La première rencontre entre la narratrice et Christa T se fait en « uniforme de fidélité » envers le Führer, en 1944 peu après la tentative d’attentat contre ce dernier. Elles fréquentaient le même lycée. Elles avaient alors 17 ans. Puis tout se délite quand , c’est la narratrice qui parle :

« ma ville, qui, pour rester pour moi ce qu’elle était, devait demeurer inébranlable et intangible, se voyait déjà soulevée comme un bateau par le flot des réfugiés et des uniformes en débandade, et s’en allait à la dérive. Tout cela je le voyais défiler sans savoir ce que je voyais »

Allemagne année zéro. Comment dès lors se (re)construire. Tenter d’être soi-même suppose de le faire à partir d’un lieu, en l’occurrence détruit, mais cela ne suffit pas. Surtout quand les modèles proposés, notamment littéraires, sont inopérants. Gorki ? Makarenko ? Christa T. lit Dostoïevski et elle n’est pas Mme Bovary. Dans son deuxième roman, de ce point de vue avant-gardiste, Christa Wolf rompait avec cette tradition.

Comment être de son époque dans une absence d’époque ? Quand « l’avenir, c’est ce qui est fondamentalement autre ».

« Très tôt, Christa T, si l’on y réfléchit aujourd’hui. se demanda ce que veut dire ce mot : changement. Les paroles nouvelles ? La nouvelle maison ? Des machines? Des champs plus vastes ? L’homme nouveau, entendait-elle dire, et elle se mit à scruter au fond d’elle-même »

L’avenir ne se construit pas avec des slogans. Nous suivons dans la réflexion de Christa T., sa quête d’individuation. Celle-ci passe par sa tentative d’écrire. Parmi ces traces d’écritures de Christa T, la narratrice tombe sur la question de « la difficulté à dire je ».

« Après cette phrase étrange sur la difficulté de dire je, il y avait écrit là : des faits ! S’en tenir aux faits ! Et en dessous, entre parenthèse : Mais c’est quoi des faits ?
Les traces que laissent les évènements au fond de nous même. »

Un événement est explicitement cité : l’insurrection de Budapeste en 1956.

Préférer le mouvement au but. Le lecteur suit les déplacements de Christa T. entre Le Mecklembourg, Leipzig et Berlin, ses changements de vie, d’orientation voire de dépression qualifiée par la médecine officielle d’incapacité à s’adapter aux réalités avec toujours la question de la localisation :

« Mais les lieux où nous vivons comptent plus qu’on ne croit. Ils ne sont pas le simple cadre où nous nous produisons, ils y participent, ils modifient la scène, et il n’est pas rare qu’en parlant de conditions de vie nous voulions dire tout simplement un endroit quelconque totalement indifférent à notre présence »

Cette très pauvre conception des conditions de vie nous interpelle encore aujourd’hui.

Le récit-enquête de Christa Wolf oscille en permanence entre le dit, le vu et le lu, entre anamnèse – mais quelle est la fiabilité de ces ressouvenirs – et hypomnèse – mais comment interpréter les traces écrites laissées par Christa T. ? Et s’interroge sur la relation entre les deux : « Et je comparais chaque phrase avec mon souvenir ».

Nous avons dans ce roman deux personnages, l’un décalé par rapport à l’autre, la narratrice et Christa T. dans une relation de proximité et de distance. Avec une auteure qui n’hésite pas à dire à son lecteur ce qu’elle est entrain d’écrire et comment elle s’y prend. Si l’on a pu dire que la maladie de Christa T. était celle de la RDA, le moins que l’on devrait ajouter est que la RDA aujourd’hui disparue, la maladie s’est répandue. Il n’est absolument pas nécessaire de connaître l’Allemagne de l’Est pour apprécier et s’enrichir de ce roman. Il parle aussi de nous et reste d’une belle actualité.

Christa Wolf : Christa T. Stock La cosmopolite
Traduit de l’allemand par Marie-Simone Rollin Traduction révisée par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein préface d’Alain Lance.

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Depuis 1815, la Commission pour la navigation du Rhin
par Jean-Marie Woehrling

Jean-Marie WOEHRLING a été Président du tribunal administratif de Strasbourg puis Secrétaire Général  de la Commission Centrale pour la Navigation du Rhin, de 1998-2012. Il est actuellement le Président de l’Institut du droit local d’Alsace – Moselle. Je le remercie d’avoir confié ce texte au SauteRhin.

L’acte de Mannheim 1868 Par Er nun wiederTravail personnel, CC BY-SA 3.0, Lien

La commission Centrale pour la Navigation du Rhin

200 ans d’histoire

par Jean-Marie WOEHRLING, ancien secrétaire général de la CCNR

La Commission Centrale pour la Navigation du Rhin est la plus vieille organisation interétatique des temps modernes. Traditionnellement, on considère que sa date de naissance remonte au Congrès de Vienne car c’est dans les annexes à l’Acte final de ce Congrès du 9 juin 1815 que se trouvent les dispositions qui ont institué l’actuelle CCNR.

Toutefois, le Congrès de Vienne n’a fait lui-même que reprendre une institution existante en lui donnant une nouvelle mission et un nouveau nom, à savoir l’Administration Générale de l’Octroi du Rhin créée par une Convention conclue entre la France et le Reich allemand le 15 août 1804.

C’est donc à cette date que l’on peut faire remonter l’histoire remarquable de cette institution qui a aujourd’hui son siège à Strasbourg. Après avoir esquissé cette longue histoire, il faudra décrire son rôle actuel et ses perspectives d’avenir.

I. Les sources du succès du régime rhénan

Expliquer l’histoire, c’est toujours la reconstruire à partir de la situation contemporaine. Le regard que nous jetons aujourd’hui sur l’histoire de la CCNR est nécessairement conditionné par nos préoccupations actuelles. Sans vouloir nier cette dimension subjective, cette histoire permet de dégager les facteurs de succès de cette institution.

Le Congrès de Vienne a érigé la CCNR en une institution non pas chargée d’appliquer des règles statiques mais de développer un régime juridique en devenir, le régime rhénan, à l’origine encore bien incertain, mais qui a démontré une grande force de développement grâce aux principes sur lesquels il est fondé et grâce à la création d’une organisation dédiée à leur mise en œuvre.

A. Le régime rhénan a tiré sa force de quelques principes fondamentaux

1. La liberté de navigation

Le premier d’entre eux, c’est celui de la liberté : la dynamique fondamentale du droit rhénan réside dans cette idée audacieuse mais profondément juste de la liberté de navigation. Sans doute, cette idée ne s’est-elle pas imposée d’un seul coup ni sans difficulté. Elle ne s’est concrétisée que progressivement et connaît encore aujourd’hui certaines restrictions. Elle était cependant présente dès l’origine dans le nouveau paysage rhénan issu de la tourmente révolutionnaire. Elle sera affirmée par le Congrès de Vienne précisée par une Convention ultérieure dite de Mayence de 1831 puis consacrée par Acte de Mannheim de 18681 .

Pour que la liberté de navigations sur le Rhin puisse être vraiment établie, il fallait agir sur trois catégories d’obstacles :

a) les obstacles physiques à la navigation

En 1815, le Rhin était un fleuve encore sauvage à bien des égards, avec de nombreux bras, des îles qui se formaient au hasard des crues, des méandres, des boues de sable, une profondeur inadéquate pour une navigation par de gros bateaux. Une navigation libre exigeait que ce fleuve soit aménagé, « régularisé », en fonction des besoins de la navigation.

Une des premières missions de la Commission Centrale a donc été de veiller aux travaux nécessaires pour rendre le fleuve navigable par des bateaux modernes. Ce travail a commencé dès avant 1815 par l’aménagement du chemin de halage. Le financement et la réalisation des travaux incombaient aux États, mais la Commission Centrale veillait à la réalisation, coordonnant les travaux, adressait des remontrances aux États retardataires, donnait son aval pour la construction des ponts, etc…

Le Rhin d’aujourd’hui est en grande partie un cours d’eau fabriqué par des ingénieurs des États membres sous le contrôle de la Commission Centrale. C’est un fleuve qui offre désormais de très bonnes conditions pour la navigation et qui fait constamment l’objet demesures permanentes d’améliorations.

Désormais, le Rhin a une largeur variant entre 80 et 150 m, une profondeur entre 1,90 m et 4,80 m. La flotte rhénane comporte près de 9.000 bateaux avec une contenance de 10 M tonnes, dont certains dépassent 130 m de long et 4.000 tonnes de port en lourd. Le tonnage transporté sur le Rhin est de l’ordre de 300 MT, soit 45 Millions de TKM.

Tout ouvrage réalisé sur le Rhin est susceptible de porter atteinte à la navigation reste soumis à l’autorisation de la Commission Centrale. Celle-ci a, par exemple, soumis à certaines conditions la construction de la passerelle Mimram entre Strasbourg et Kehl.

b) les obstacles fiscaux

Encore au début du 19ème siècle, la navigation intérieure était soumise à de nombreux péages, octrois, taxes, etc… qui constituaient une gène considérable à son développement. Une des premières missions de la Commission Centrale a été d’unifier et de simplifier ce système d’octrois, puis de réduire progressivement les péages jusqu’à ce qu’ils disparaissent complètement. Aujourd’hui, l’article 3 de l’Acte de Mannheim de 1868 interdit aux États riverains de prélever tout droit basé uniquement sur le fait de la navigation. De ce principe, on a déduit aussi la non taxation du carburant utilisé par la navigation intérieure. L’absence de péages a été un important facteur de développement de la navigation rhénane.

c) Une troisième catégorie d’obstacles est d’ordre juridique.

Une navigation internationale du Rhin jusqu’à la mer ne peut se développer librement si elle est soumise à des règles différentes à chaque passage de frontière. Par ailleurs, il n’y a pas de vraie liberté de navigation si les bateaux de différents pavillons ne sont pas en situation d’égalité de traitement du point de vue des règles applicables. La libre navigation implique donc l’unité du régime juridique applicable aux bateaux. Pour que cette unité de régime puisse être réalisée, il fallait que la Commission Centrale élabore et fasse adopter par tous les Etats membres des règles communes en matière de conditions d’exercice de la navigation, de sécurité, de sanction, etc…

Cette harmonisation des règles a concrétisé avant l’heure l’idée d’un « grand marché » unifié de la navigation rhénane, une prémonition du marché commun actuel.

Au fil des ans, elle a ainsi développé tout un corps de règles communes constituant le droit de la navigation rhénane : prescriptions techniques pour les bateaux, condition d’exercice de la profession de batelier, règles relatives aux marchandises dangereuses, etc…

A partir de 1868, elle s’est vu reconnaître un pouvoir autonome de réglementation s’imposant aux États membres dès lors qu’ils ont accepté les résolutions correspondantes.

Le concept de liberté de navigation a donc été la source d’un système commun de régulation.

2. Une navigation sûre et organisée

La liberté n’est pas synonyme d’absence de règles. Nos sociétés complexes le savent : pour que la liberté soit stable et réelle, elle doit être organisée. Telle est la deuxième grande idée force de l’Acte de Mannheim : la conscience que la liberté de navigation doit être insérée dans un système de régulation, d’où le développement d’un cadre réglementaire qui définit de manière rigoureuse les conditions de circulation, d’équipement des bateaux2, et de sécurité. Aujourd’hui cette réglementation est complétée par des mesures tendant à éviter la pollution susceptible d’être générée par la navigation fluviale. Cette réglementation extrêmement précise et exigeante assure au transport sur le Rhin le plus haut niveau de sécurité dans le monde malgré une intensité particulièrement forte de la circulation.

Le système rhénan est donc une illustration exemplaire de l’« Ordoliberalismus » ou du « capitalisme rhénan » caractérisés par la conjugaison d’un marché libre dans un cadre réglementaire garantissant une régulation suffisante.

Une telle combinaison de liberté et de réglementation n’a pas su se mettre en place de manière efficace que grâce à l’existence d’une profession responsable et organisée et à une collaboration étroite et confiante entre cette profession et les autorités, notamment dans le cadre des travaux de la Commission Centrale.

B. A côté de ces principes fondamentaux, le “système de Mannheim” a posé une règle d’organisation

Cette règle réside dans la constitution d’un centre de décision. On connaît la lourdeur et la lenteur du processus diplomatique. Pour établir un système de gestion efficace sur le Rhin, il fallait constituer un lieu de décision autonome. Cette idée ne figurait pas encore clairement dans l’acte final du Congrès de Vienne ni même le traité de Mayence de 1834. Elle ne s’est imposée que progressivement pour être consacrée par l’Acte de Mannheim de 1868 et par le Traité de Versailles de 1919.

Sur ce fondement, la CCNR, qui à l’origine était perçue surtout comme une sorte de conférence diplomatique permanente, a su s’affirmer comme une véritable organisation internationale avec des pouvoirs propres, un processus de décision spécifique et une administration autonome.

Aujourd’hui, la Commission Centrale est composée de 5 États membres3. Ces Etats désignent des représentants, appelés commissaires4 pour siéger dans les organes de la Commission.

1. Les organes et les compétences de la CCNR

L’instance de décision est constituée par la « réunion plénière » qui siège deux fois par an. Dans cet organe, chaque État dispose d’une voix. Les décisions se prennent à l’unanimité. Les résolutions ainsi adoptées deviennent obligatoires pour les États membres s’ils n’ont pas fait connaître d’objection dans un délai d’un mois.

Ces résolutions peuvent porter sur toutes questions relatives à la navigation du Rhin. Pour respecter les principes de liberté de navigation et d’unité du régime, les États s’abstiennent de prendre isolément des mesures qui pourraient porter atteinte à la liberté et à l’égalité. En conséquence, la Commission Centrale a une compétence en quelque sorte exclusive5 sur les questions qui touchent aux questions de sécurité de la navigation.

La CCNR est également compétente pour examiner toute mesure en vue de la promotion de la navigation rhénane. Dans ce domaine, elle n’a cependant pas de compétence exclusive.

Dans le cadre de ses compétences, la Commission a montré une grande préoccupation pour les questions d’environnement et les questions de personnel.

En plus de son activité réglementaire, la CCNR a aussi une compétence juridictionnelle. Elle possède une chambre des appels, chargée de statuer en deuxième instance sur les jugements rendus par les tribunaux pour la navigation du Rhin6. A coté de cette procédure juridictionnelle, existe une procédure de plainte pour méconnaissance des règles rhénanes qui est ouverte à tout usager de la voie d’eau à l’encontre des autorités publiques.

Enfin, la Commission Centrale dispose de pouvoir d’initier la révision de son propre statut : elle adopte les protocoles additionnels tendant à modifier la Convention révisée sur la navigation du Rhin. Ceux-ci doivent cependant être ratifiés par les États membres.

La règle de la décision à l’unanimité peut a priori apparaître comme lourde et contraignante. En pratique, elle n’est pas une source de paralysie car la volonté de coopérer des États membres est très forte et le plus souvent leurs intérêts sont convergents.

2. L’organisation du travail

De plus, l’adoption à l’unanimité n’est pas difficile si l’élaboration des décisions est elle-même intervenue en commun. Tel est le cas au sein de la CCNR grâce à des organes de travail qui permettent aux experts nationaux de travailler étroitement ensemble. Les décisions des réunions plénières sont préparées par une dizaine de comités spécialisés eux-mêmes soutenus par un grand nombre de groupes de travail. Près d’une centaine de journées de réunions ont lieu par an. Cette structure permet réellement l’analyse en commun des problèmes et la recherche collective des solutions. Dans ce processus, la qualité de l’expertise est plus importante que l’origine nationale des experts. Les projets mis au point ensemble sont donc perçus comme des solutions communes et sont par suite adoptés de concert, le plus souvent sans difficulté.

Le travail des délégations nationales trouve un double appui essentiel :

a) le secrétariat

Le secrétariat permanent de la CCNR s’est développé en véritable administration spécialisée pour la navigation intérieure européenne7. Il était autrefois seulement chargé de la préparation des réunions des experts nationaux. Il constitue aujourd’hui un centre de ressources et de compétences capable de développer diverses actions de manière autonome.

En coopération avec la Commission européenne, il développe par exemple des activités de collecte statistique et d’observation économique du marché de la navigation intérieure.

b) la profession

– La CCNR peut s’appuyer sur un lien étroit avec les professions de la navigation intérieure. Le secteur de la navigation intérieure apprécie le travail de la CCNR et celle-ci s’appuie très largement sur les avis du secteur. Une bonne partie de l’action de la CCNR exprime une certaine forme de « co-administration » entre les experts nationaux et les experts du secteur professionnel concerné.

En collaboration avec les milieux concernés, la CCNR organise de nombreuses rencontres pour discuter des questions de la navigation intérieure (congrès, tables rondes,conférences diplomatiques8, etc…). Elle est un forum très important pour tous les débats relatifs à la navigation intérieure.

Grâce à sa dimension d’organisation internationale disposant d’une impulsion propre, la CCNR a disposé de la souplesse et du pragmatisme qui lui a permis une adaptation permanente. Elle n’a de loin pas toujours assumé les mêmes missions au cours de ses 200 années d’histoire. Comme administration de l’octroi du Rhin, elle a d’abord été constituée comme une commission ‘fiscale’ chargée d’organiser de manière “centrale” la collecte de cet “octroi de navigation’ (destiné pour une part à indemniser les princes allemands de la rive gauche et pour le reste à l’entretien des chemins de halage). Ces droits ayant été progressivement réduits, puis leur abandon consacré en I 868, cette mission a disparu. Mais, entre temps, la Commission s’était engagée dans un rôle d’impulsion et de coordination des travaux d’aménagement de la voie d’eau : redressement, approfondissement, surveillance, etc. Après la réalisation des principaux travaux, cette fonction a aujourd’hui perdu de son acuité, tandis que le développement du trafic a appelé le renforcement, à partir du milieu du XIXème siècle, de son rôle d’autorité de réglementation. Dans une période plus récente, importance des questions économiques a conduit la Commission Centrale à participer à la définition de mesures d’assainissement structurel et à l’effort de promotion de la navigation intérieure.

Ces changements de finalité de la CCNR ont pu se faire grâce à une définition suffisamment large par l’Acte de Mannheim de son rôle et en raison du refus de toute rigidité dogmatique dans la gestion du régime rhénan.

Aujourd’hui, à nouveau se pose la question de la redéfinition des missions de la CCNR et de son rôle dans l’avenir.

II. La mission actuelle de la CCNR et l’avenir du système rhénan

Tout comme en 1868 ou en 1918, nous sommes aujourd’hui confrontés à de grands changements dans le paysage de la navigation fluviale. Pour les analyser correctement et en tirer les justes conséquences quant aux adaptations souhaitables pour la CCNR, il faut d’abord préciser les changements actuels, puis montrer les perspectives d’avenir.

A. La CCNR, partie prenante d’un processus d’intégration

Le rôle de la CCNR est reconnu et l’efficacité de l’institution est appréciée de manière générale. Mais celle-ci doit prendre en compte un double processus d’intégration :

– Il s’agit d’abord d’une intégration géographique, avec les progrès de l’unification européenne et l’ouverture vers l’Est ; si le Rhin reste la colonne vertébrale du réseau navigable européen, il se trouve aujourd’hui en interrelation grandissante avec d’autres voies navigables.

– Mais il faut aussi relever une intégration fonctionnelle, avec le développement du transport multimodal, qui ne permet plus de définir une politique de la voie d’eau isolée de son contexte.

Quelles conséquences en tirer ? On conçoit que ces transformations appellent une harmonisation au plan européen. Les voies navigables européennes sont en passe de constituer un vaste réseau unifié.

1. Le processus d’intégration au plan de la navigation intérieure

Avant 1990, le Rhin était le seul fleuve européen à disposer d’un véritable régime de liberté de navigation et d’un marché international. Les autres voies navigables étaient enfermées dans des règles nationales restreignant l’accès et comportant des marchés réglementés (« tour de rôle », frets fixés par voie administrative), voire même une gestion étatique des moyens de transport, tels que sur le Danube.

A partir des années 1990, cette situation s’est transformée rapidement. D’une part, avec le changement des régimes politiques en Europe centrale et orientale, le transport fluvial a été privatisé et libéralisé, notamment sur le Danube. D’autre part, plusieurs règlements communautaires ont, à l’instar du régime déjà appliqué sur le Rhin, ouvert les marchés nationaux de transport fluvial, supprimé les systèmes de réglementation administrative des frets et jeté les bases d’un cadre réglementaire commun. Avec l’élargissement de l’Union européenne, ces règlements sont désormais applicables, à la plupart des pays fluviaux d’Europe, (exceptés en particulier la Russie et l’Ukraine, qui reste dans une situation distincte à la fois sur les plans géographique, économique et politique). L’évolution vers un réseau européen intégré des voies fluviales est ainsi aujourd’hui devenue un aspect très important du système européen de transport des marchandises.

Cette intégration s’est en grande partie réalisée de la façon suivante : en pratique, les principes et les règles de la CCNR ont été imités dans toute l’Europe occidentale et centrale. Une façon d’analyser cette évolution pourrait donc consister à dire qu’il y a eu généralisation à toute l’Europe du régime du Rhin : c’est-à-dire d’un système de voies navigables libres d’accès, soumises à un régime de marché unifié et comportant des règles techniques communes ou harmonisées.

L’intégration s’exprime aussi par l’adoption de règles communes de droit privé du transport fluvial. Là encore, c’est une Convention développée sous les auspices de la CCNR qui réalisé la base commune : la Convention de Budapest sur le contrat de transport en navigation intérieure de 2000 (CMNI).

A côté de l’intégration géographique, on constate aussi des progrès dans l’intégration fonctionnelle : la navigation intérieure étant un élément de la chaîne de transport, il faut veiller à ce que les normes applicables dans le domaine de la navigation intérieure soient en harmonie avec celles applicables pour d’autres modes de transport. C’est ainsi que la structure du règlement pour le transport de marchandises dangereuses sur le Rhin (ADNR) a été alignée sur celui valable pour la route (ADR) et celui applicable pour le fer (RID). Ce règlement rhénan a été repris dans une Convention paneuropéenne (ADN) et est désormais géré par la CEE-ONU. Dans le domaine de l’information électronique, on a veillé à ce que les standards développés (les SIF : services d’information fluviale) soient compatibles avec ceux utilisés dans d’autres maillons de la chaîne de transport.

Tous les éléments de ce programme d’intégration ne sont pas encore totalement réalisés9,mais il n’y a guère de contestation sur ces objectifs. Ils sont acceptés par la profession et par les États. En particulier, du côté de la CCNR, il n’y a aucune réticence à participer à cette intégration.

2. Les effets de l’intégration sur la CCNR

Cette intégration change profondément la situation du Rhin : celui-ci passe d’un statut particulier géré de manière autonome par la CCNR, à un élément d’un système global européen. Certes, le Rhin reste la colonne vertébrale de ce système européen, il en constitue la part la plus active et la plus moderne : plus de 70 % du transport par voie de navigation intérieure européen se déroule sur le Rhin, plus de 90 % de la navigation citerne européenne est localisée sur le Rhin. Le Rhin reste le cœur de la navigation intérieure européenne, mais il y est pleinement incorporé.

Ce changement de situation entraîne des questions nombreuses et compliquées en ce qui concerne la gestion de la navigation intérieure. Au plan du cadre légal, le Rhin reste régi par l’Acte de Mannheim de 1868 en ce qui concerne la navigation. En effet, cet Acte de Mannheim est une convention internationale plus ancienne que les traités communautaires. Un État non membre de l’Union Européenne est adhérent à cet Acte de Mannheim, à savoir la Suisse. La position particulière de ces conventions plus anciennes est reconnue par les Traités européens.

D’un autre côté, les États de la CCNR membres de l’Union Européenne doivent respecter leurs obligations à l’égard du droit de l’Union. Ils ont d’ailleurs le souci de développer la politique communautaire du transport.

Sans entrer dans le détail de l’analyse juridique, la solution suivante s’est dégagée : au plan européen, les standards techniques de la CCNR ont été repris et la CCNR a dès lors reconnu comme valables sur le Rhin les documents délivrés par l’Union Européenne. A titre d’exemple, la nouvelle directive 2006/87 sur les prescriptions techniques des bateaux reprend les exigences du règlement de visite des bateaux du Rhin et la CCNR a reconnu la validité sur le Rhin des certificats communautaires délivrés en vertu de cette directive. De la sorte, l’unification a pu être réalisée sans que « l’acquis rhénan » soit perdu.

La CCNR peut ainsi continuer d’agir comme une instance de gestion pour la navigation européenne dans son ensemble. Mais ne risque-t-elle pas de perdre une part de son influence et de sa légitimité qui résultent de ce qu’elle ne regroupe que cinq pays rhénans habitués à travailler étroitement ensemble et fortement solidaire ?

Elle a répondu à cette question en créant un statut d’observateur pour les États fluviaux européens non membres et pour les organisations internationales intéressées.

Elle a aussi renforcé sa coopération avec la Commission européenne.

B. Les perspectives d’avenir

Depuis de nombreuses années se pose la question des rapports entre la CCNR et l’UE. Ce ne sont pas les principes qui créent un hiatus entre ces deux institutions : les principes de liberté de la navigation, d’unité du régime, d’égalité du traitement leurs sont communs. Ce n’est pas non plus le fait que la Suisse, membre éminent de la CCNR n’appartienne pas (encore) à l’Union : sur beaucoup de points déjà, la Suisse coopère étroitement et positivement avec cette dernière. Le problème est de trouver le cadre technique adéquat pour traiter des questions de la navigation intérieure.

Il est reconnu qu’il est nécessaire pour la navigation intérieure européenne de disposer d’une instance opérationnelle, c’est-à-dire un lieu d’expertise et de gestion, regroupant les États liés par un même intérêt pour la voie d’eau.

La Commission européenne ne disposant pas des ressources humaines et de l’expertise appropriée, a envisagé durant un temps de créer une agence européenne pour la navigation intérieure. Celle-ci aurait, en cas de succès, pu se substituer au rôle assuré par la CCNR et ne laisser à celle-ci que les fonctions limitées de police de la voie rhénane.

Mais les États n’ont pas voulu de cette solution qui avait de grandes chances d’être coûteuse avec pour effet de remplacer une structure connue efficace et rodée par une structure nouvelle aux potentialités incertaines. On a donc estimé qu’il était plus sage de maintenir les institutions existantes mais de les faire évoluer pour les adapter au nouveau contexte.

Une évolution des structures et de l’action de la Commission Centrale pour mieux prendre en compte la dimension communautaire a effectivement eu lieu : un accord administratif a été conclu le 22 mai 2013 entre la CCNR et la Commission Européenne. Un groupe de travail commun (JWG) a été constitué avec un cofinancement de l’Union européenne. En accord avec la commission européenne, un « Comité Européen pour l’Élaboration des Standards dans la Navigation Intérieure » (CESNI) a été créé par une résolution du 3 juin 2015. Ce Comité est destiné à réunir les experts des Etats membres de l’Union européenne et de la CCNR, ainsi que les représentants des organisations internationales concernées par la navigation intérieure. Une place importante est aussi réservée aux représentants des différents acteurs et professions de la navigation en Europe. En créant ce Comité, la Commission européenne et la CCNR ont entendu ouvrir et simplifier les procédures décisionnelles dans le domaine de la réglementation de la navigation intérieure, de sorte que l’ensemble des partenaires institutionnels et des acteurs impliqués puissent bénéficier de l’expérience de la CCNR.

Au stade actuel, les orientations suivantes peuvent être retenues :

– une coopération plus étroite s’est instaurée entre la CCNR et la Commission européenne pour que la première puisse effectuer un certain nombre de travaux pour le compte de la seconde. Ainsi, la CCNR renonce de facto à faire usage de manière autonome à une part de son pouvoir réglementaire, mais bénéficierait en échange d’une influence renforcée au plan européen au titre de l’expertise technique et du savoir-faire.

– il faut mettre au point de nouvelles modalités d’action pour tenir compte des besoins actuels de la navigation intérieure. On peut considérer qu’aujourd’hui, pour l’essentiel, la question de l’unification réglementaire de la navigation intérieure européenne est réglée (ou en passe d’être réglée). D’autres questions doivent désormais retenir l’attention :

. Comment rendre plus attractifs les métiers de la navigation intérieure ? 2/3 des capitaines en activité ont plus de 55 ans. Le personnel compétent est difficile à trouver. Les conditions d’exercice de la profession évoluent en profondeur. Il faut modifier les formations et le déroulement des carrières.

. Comment éviter que l’élargissement européen, la libéralisation et la globalisation n’entraînent des désordres ou des situations difficilement contrôlables dans la navigation intérieure ? Le « pavillon » de chaque bateau qui permettait autrefois de déterminer le droit applicable a perdu une bonne part de sa signification. Il faut éviter des situations de dérégulation dont on a vu les conséquences négatives sur d’autres marchés.

. Comment renforcer l’image « écologique » de la navigation intérieure, car cette dimension peut jouer un rôle important dans son attractivité et pour l’acceptation des infrastructures dont elle a besoin. En même temps, comment éviter que la navigation intérieure ne devienne une des victimes du changement climatique ?

. Comment renforcer l’efficacité économique de la navigation intérieure ? Car, malgré tous ses avantages et ses nouvelles possibilités, la navigation intérieure progresse assez lentement. Du fait des coûts de transbordement, elle reste assez chère. De plus, elle constitue un mode de transport plus complexe que la route. Il faut donc poursuivre les innovations qui peuvent lui permettre de mieux surmonter ces handicaps.

Toutes ces questions se posent à la navigation intérieure européenne dans son ensemble et non à la seule navigation rhénane. La Commission européenne s’y est attelée avec un programme de promotion de la navigation intérieure appelé NAIADES. Mais la navigation rhénane est la part la plus importante et la plus évoluée de la navigation intérieure. La CCNR a donc un rôle à jouer dans la recherche de solutions à ces questions.

A cette fin, il lui faut, une fois de plus, se réinventer et se transformer pour poursuivre sa mission bicentenaire.

Jean-Marie WOEHRLING

 

1 Après le congrès de Vienne, la Commission Centrale a été chargée d’élaborer une convention précisant les modalités de mise en oeuvre des principes fixés par ce dernier. C’est ainsi qu’a été élaboré l’Acte de Navigation de Mayence du 31 mars 1831, nommé selon la ville dans laquelle la Commission Centrale a siégé de 1816 à 1861 et, avant elle, l’Administration Générale de l’Octroi du Rhin. A compter de cette date et jusqu’en 1920, la Commission a eu son siège à Mannheim. Compte tenu de l’évolution rapide des conditions de la navigation, il a fallu réviser cette convention de 1831. C’est ainsi que fut adopté l’Acte de Mannheim du 17 octobre 1868. Cette Convention est toujours en vigueur aujourd’hui, mais avec diverses modifications résultant notamment du Traité de Versailles du 26 juin 1919, qui a décidé le transfert de la Commission à Strasbourg, et d’une révision résultant d’un accord du 20 novembre 1963 (Convention de Strasbourg), Depuis 1963, la Convention a fait l’objet de 7 protocoles additionnels.

2 Le régime rhénan comprend aujourd’hui une série de règlements qui s’imposent directement aux États : le règlement de police pour la Navigation du Rhin (RPNR), le règlement de visite des bateaux du Rhin (RVBR), le règlement pour le transport des matières dangereuses sur le Rhin (ADNR), le règlement relatif à la délivrance des patentes du Rhin, etc.

3 Mais elle a connu dans le passé d’autres membres : le Royaume-Uni (jusqu’en 1993) et même les Etats-Unis et l’Italie. L’Autriche a failli adhérer en 1997.

4 4 commissaires titulaires et 2 commissaires-suppléants par Etats membres, complétés le cas échéant d’experts.

5 Cela n’est pas formulé tel quel dans la Convention Révisée pour la Navigation du Rhin, mais cela correspond à la pratique constante.

6 Chaque Etat doit, en application de la Convention révisée pour la navigation du Rhin, désigner certains tribunaux pour connaître des litiges mettant en cause l’application de la législation rhénane. En appel, les parties peuvent s’adresser à la Chambre des appels, qui constitue une juridiction internationale.

7 Il est composé d’une vingtaine de personnes.

8 La Commission Centrale est à l’origine de plusieurs conventions internationales importantes par exemple dans le domaine social (Accord sur la sécurité sociale des bateliers rhénans), le droit privé (accord sur le contrat de transport en navigation intérieure CMNI et accord sur la limitation de responsabilité CLNI), l’environnement (Convention sur l’élimination des déchets issus de la Batellerie).

9 Des progrès restent encore à réaliser au niveau de l’harmonisation et de la reconnaissance réciproque des titres de formation et des modes d’accès aux professions de la navigation intérieure.

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Sur deux lettres de Marx sur Mulhouse
et une fausse note des Éditions sociales

Pour Marie-Claire Vitoux

« Vue générale des Cités ouvrières de Mulhouse ». Dessin de Barclay d’après une photographie in Charles Grad : L’Alsace, le pays et ses habitants (1889) p.389

1. Marx an Engels

in Manchester
[London] 16. März 1868

„Dear Fred,

Sonderbar, was sich der Dolfus (Elsaß) ein falsches Renomme erobert! Dieser Humbug, der tief unter solchen Engländern wie Briggs etc. steht, hat seine Kontrakte mit seinen Arbeitern, Kontrakte, wie nur verkommnes Gesindel sie eingehn konnte, so gestellt, daß sie in der Tat seine Leibeignenkolonie bilden, die er in der Tat „als Leibeigne » gut behandelt und dabei so säuberlich exploitiert wie irgend jemand. Das Vieh hat deswegen auch neulich im Corps legislatif den öklichen § des Preßgesetzes wegen der „vie privee qui doit etre muree » eingebracht. Es sind nämlich hier und da seine Philanthropiegaukeleien beleuchtet worden. […]

Salut.
Dein
K.M « 

Karl Marx / Friedrich Engels Werke Band 32 seite 45 en ligne

« Singulière, la façon dont le Dolfus [sic i.e Dollfus] (Alsace) se conquiert une fausse renommée ! Cet escroc qui est très en dessous des Anglais tels que Briggs, etc, a rédigé ses contrats avec ses ouvriers, contrats que seul une crapule déchue a pu imaginer, de telle sorte qu’ils forment sa propre colonie de serfs, qui il est vrai comme esclaves sont bien traités et ainsi aussi proprement exploités que le serait n’importe qui d’autre. C’est pour cette raison que cet animal a récemment fait adopter au Corps législatif, visant à faire en sorte que « la vie privée doit être murée ». Car ici et là son charlatanisme philanthropique a été mis en lumière.[…]

Salut.
Ton
K.M.»

(Traduction : Bernard Umbrecht)

2. Lettre à Ludwig Kugelmann

Londres 17 mars 1868

„M[eyer]s’ Brief hat mich sehr gefreut. Er hat indes meine Entwicklung zum Teil mißverstanden. Sonst hätte er gesehen, daß ich die große Industrie nicht nur als Mutter des Antagonismus, sondern auch als Erzeugerin der materiellen und geistigen Bedingungen zur Lösung dieser Antagonismen darstelle, die allerdings nicht auf gemütlichem Wege vorgehen kann.
Was das Fabrikgesetz betrifft – als erste Bedingung, damit die Arbeiterklasse ellbowroom zur Entwicklung und Bewegung erhält – so fordere ich es von Staats wegen, als Zwangsgesetz, nicht nur gegen Fabrikanten, sondern auch gegen die Arbeiter selbst. (Seite 542, Note 52 deute ich den Widerstand der weiblichen Arbeiter gegen die Zeitbeschränkung an.) Wenn Herr M[eyer] übrigens dieselbe Energie entwickelt wie Owen, so kann er diesen Widerstand brechen. Daß der einzelne Fabrikant (außer soweit er auf die Gesetzgebung zu wirken sucht) nicht viel in der Sache tun kann, sage ich ditto p.243: „Im großen und ganzen hängt dies aber auch nicht vom guten oder bösen Willen des einzelnen Kapitalisten ab etc. » und ib. Note 114. Daß trotz alledem der einzelne werktätig sein kann, haben solche Fabrikanten wie Fielden, Owen etc. reichlich bewiesen. Ihre Hauptwirksamkeit muß natürlich öffentlicher Natur sein. Was die Dollfus im Elsaß angeht, so sind es Humbugs8, die ein gemütliches und ihnen zugleich sehrprofitliches Leibeigenenverhältnis zu ihren Arbeitern durch ihre Kontraktbedingungen herzustellen wissen. Sie sind in Pariser Blättern gehörig bloßgestellt worden, und eben deswegen hat einer dieser Dollfus vor kurzem im Corps legislatif einen der infamsten §§ zum Preßgesetz vorgeschlagen und carried, nämlich, daß die „vie privee doit etre muree ».

Mit herzlichstem Gruß an Ihre liebe Frau

Ihr K.M. »

Karl Marx Friedrich Engels Werke Band 32 seite 540. En ligne

«La lettre de M[eyer [1]] m’a fait grand plaisir ; cependant il a en partie mal compris mon développement. Sinon il aurait vu que je représente la grande industrie non seulement comme la mère de l’antagonisme, mais aussi comme la créatrice des conditions matérielles et spirituelles nécessaires à la solution de cet antagonisme, solution qui évidemment ne pourra pas se faire en douceur.
Quant à la loi sur les fabriques ‑ première condition permettant à la classe ouvrière d’avoir de l’allowroom [les coudées franches] pour se développer et se mouvoir ‑ j’exige qu’elle émane de l’État, et la veux coercitive, non seulement à l’égard des fabricants, mais aussi des ouvriers mêmes. (Voir p. 542, note 52 [2] où je fais allusion à la résistance des ouvrières contre la limitation de la journée de travail.) D’ailleurs, si M. M[eyer] fait preuve de la même énergie qu’Owen, il peut briser cette résistance. Que le fabricant, individuellement, ne puisse pas faire grand‑chose en l’occurrence (sauf dans la mesure où il essaie d’agir sur la législation), je le dis moi aussi, p. 243 : »Il est vrai qu’à prendre les choses dans leur ensemble, cela ne dépend pas non plus de la bonne ou mauvaise volonté du capitaliste individuel, etc. »
(Voir aussi note 114) [3]. Que, malgré tout, l’individu puisse exercer une certaine action, des fabricants comme Fielden [4], Owen, etc., l’ont amplement prouvé. Leur activité essentielle doit, cela va sans dire, être de nature publique. Pour ce qui est des Dollfus en Alsace, ce sont des humbugs [escrocs], qui s’entendent par les clauses de leurs contrats à établir entre leurs ouvriers et eux un rapport de servage paternaliste, qui leur est en même temps très profitable. Ils ont été congrûment démasqués dans certains journaux parisiens, et c’est précisément pour cela que l’un de ces Dollfus a dernièrement proposé et carried [fait adopter] au Corps législatif,un des paragraphes les plus infâmes de la loi sur la Presse [5], à savoir que « la vie privée doit être murée ».

Avec mon salut le plus cordial à votre chère femme­
Salut à Françoise,

Votre K. M.»

[1] Gustav Meyer : fabricant de Bielefeld.
[2] Page 542, note 52 de la I° édition allemande (t. II, p. 225, note 3 de l’édition française.)
[3] Page 243 de la I° édition allemande et ibid. note 114 (t. I, pp. 264 et suiv. et ibid., note I de l’édition française).
[4] John Fielden (1784‑1849) : fabricant anglais philanthrope.
[5] Allusion à l’article 11 de la loi sur la Presse proposé le 11 février au Corps législatif par plusieurs députés dont Jean Dollfus et adopté le 6 mars 1868. L’article prévoit une amende de 500 F. pour tout article de presse concernant la vie privée d’un individu.

Ludwig Kugelmann (1828-1902), participe à la révolution de 1848 à Düsseldorf, après des études de médecine, il s’installe comme gynécologue à Hanovre où il accueillera plusieurs fois Engels et Marx dont il sera le correspondant. Il a beaucoup fait pour la diffusion du Capital en Allemagne.

Traduction et notes Gilbert Badia in Karl Marx, Jenny Marx,F. Engels / Lettres à Kugelmann
Editions Sociales 1971 pp 93-94

La note [5] des Editions sociales qui ont publié la lettre de Marx pose un problème que l’on retrouve dans la MEGA, la grande édition des œuvres complètes. Il  concerne la référence à Dollfus. Il est dit qu‘il est fait allusion à l’article 11 de la loi sur la Presse proposé le 11 février au Corps législatif par plusieurs députés dont Jean Dollfus et adopté le 6 mars 1868. Ce plusieurs députés dont Jean Dollfus ne colle d’évidence pas dans la mesure où Jean Dollfus n‘a jamais été député. Cela je m’en étais rendu compte en préparant une émission de radio sur Marx et Mulhouse mais je n’en avais pas encore trouvé d’explication plausible. J’ai pu le faire grâce aux indications de Marie-Claire Vitoux, historienne, spécialiste de l’histoire de Mulhouse qui m’a signalé la piste de l’homonymie.

Précisons peut-être d‘abord que ces deux lettres de Karl Marx ne sont pas des écrits publics mais de la correspondance privée. Il n‘est pas sûr qu‘il eut apprécié qu‘on les publiât ainsi. Sa référence à un certain Dolfuss, par ailleurs la première fois mal orthographié, avec la précision Elsass, laisse peu de doute sur le fait que Marx pense ici à l‘un des promoteurs de l‘industrialisation de Mulhouse, surnommée la Manchester française, et à l‘industriel mulhousien (DMC= Dollfus-Mieg et Cie), Jean Dollfus. Nous savons par ailleurs que Marx et Engels s‘intéressaient à ce qu‘il s‘y passait.

Marx fait cependant une confusion homonymique entre ce dernier et probablement Camille Dollfus appartenant à la même famille, député du Lot et Garonne alors que Jean Dollfus, n‘était pas, lui, député mais maire de Mulhouse.

Cf Dictionnaire des parlementaires français… : depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889… / publ. sous la dir. de MM. Adolphe Robert, Edgar Bourloton et Gaston Cougny. Source : Gallica

Le Journal des débats atteste, par ailleurs, de la participation de Camille Dollfus, député bonapartiste, aux débats parlementaires concernant  la loi sur la presse de 1868 faisant en sorte que soit punie toute allégation malveillante relative à la vie privée.
Camille Dollfus est le fils de Matthieu Dollfus, un manufacturier, associé de la maison Dollfus- Mieg & Cie, le petit-fils de Nicolas Koechlin, industriel aussi et pionnier du Chemin de fer en Alsace, et le gendre du baron Haussmann. Les liens familiaux recoupe les liens entre industrie et politique.
Il y a donc bien chez Marx une confusion entre deux Dollfus de la même famille et nous avons à faire à une fausse note des Editions sociales.

Reste que l‘essentiel des propos de Marx semble bien s‘appliquer aux industriels mulhousiens. Dans la lettre à Engels, il qualifie de charlatanisme le paternalisme et le philanthropisme des industriels mulhousiens non sans avoir évoqué au préalable le statut de l‘ouvrier chez ces derniers. Il est celui d’esclave. Il n‘y a pas eu, à proprement parler, de « contrat de travail ». Il était le plus souvent conclu oralement et à durée imprécise. Quand bien même il serait relativement bien traité, l’ouvrier est aussi bien surveillé. Il est face à un patron de droit divin. En témoignent les règlement d‘ateliers qui « exigent l’obéissance absolue aux chefs, aux contremaîtres qui abusent souvent de leur autorité » (Cf. Raymond Oberlé : Mulhouse des origines à nos jours Éditions des dernières nouvelles d’Alsace. 1977. p. 217).

Cette expression « la vie privée doit être murée », que Marx cite en français, on la doit à Talleyrand. Elle est pour la première fois mentionnée dans la loi sur la presse de 1868. Elle aura une existence éphémère. Ce que Marx suggère, ce n‘est pas la protection d‘éventuelles fredaines de patronales, il m’étonnerait qu’il n’y en ait point eu, mais bien entendu la transparence de leurs activités industrielles et la liberté de critique de leur philanthropisme.

La philanthropie est une affaire de riches. Il suffit pour s’en convaincre de consulter dans l’article qui y est consacré sur Wikipedia, la liste des philanthropes. Mais c’est aussi autre chose.

 
Expulsion / fixation

La philanthropie mulhousienne tant glorifiée jusqu’à aujourd’hui est largement surfaite mais pas sans réalité. Tout est dans le sens des mots. C’est un paravent idéologique derrière lequel se cache la nécessité de fixer une partie de la main d’œuvre, en fonction donc de l‘intérêt bien compris du patronat et de critères idéologiques, tout en expulsant l‘autre partie

Le patronat mulhousien utilise les deux leviers. Achille Penot, un publiciste de l’époque, membre de la société industrielle dont il deviendra vice-président explique dans un discours, en 1843 :

« Lorsque arrive une crise commerciale, et que le travail vient à manquer sur notre place, le maire prend un arrêté par lequel il annule toutes les cartes de sûreté délivrées jusque-là, et ordonne que chaque ouvrier étranger à la ville sera tenu de se pourvoir d’un nouveau titre, dans la huitaine. Cette politique permet de renvoyer dans leurs pays respectifs et dans la proportion de la réduction du travail, toute la partie accidentellement exubérante de la population, de manière que le travail soit conservé d’abord aux ouvriers fixés à Mulhouse, puis à ceux du département, aux Français en général, et enfin aux étrangers, qu’on renvoie toujours les premiers ! ».

(PENOT Achille, «Recherches statistiques sur Mulhouse: discours lus à la Société industrielle de cette ville», Bulletin de la Société Industrielle de Mulhouse, 1843. Cité par Marie-Claire Vitoux dans Pauvretés et philanthropie à Mulhouse au XIXè siècle : un bilan critique. Annuaire historique de Mulhouse 29/2018)

Les ouvriers sont fixés « comme des moules sur un rocher », mettant fin à leur itinérance, comme le dira une militante socialiste suisse. Ils le sont en fonction d’un certain nombre de critères :

„Les critères du choix de la SOMCO [société de gestion des cités ouvrières, qui existe toujours] étaient certes égalitaires sur le plan socio-professionnel, mais ils se fondaient sur le concept philanthropique-idéologique de l’ouvrier rangé : l’ouvrier économe, faisant l’épargne, évitant le cabaret et rentrant dans sa famille après son travail.“

(Stéphane Jonas : Les villages ouvriers et Mulhouse 1830-1930)

La philanthropie est sélective. Le découpage en catégories avait deux priorités, résume l’historienne Marie-Claire Vitoux :

« Deux priorités ont conduit à la catégorisation libérale. La première est d’attacher les ouvriers très qualifiés, donc rares, à Mulhouse en leur assurant une assistance financière en période de crise économique. Corrélativement, l’Alsace, et Mulhouse en particulier, étant une zone de bas salaires dans l’industrie textile par rapport au reste de la France (les salaires y sont en moyenne de 20 % inférieurs à ceux des autres régions textiles ), il est important de ne pas expulser toute la main d’œuvre même non qualifiée lors des crises économiques. Ceci permet d’éviter d’avoir à proposer des augmentations trop fortes pour la faire revenir à Mulhouse lors de la reprise : il est de fait moins onéreux pour les employeurs de les assister quand ils sont au chômage ».

(Marie-Claire Vitoux : Pauvretés et philanthropie à Mulhouse au XIXè siècle : un bilan critique. Annuaire historique de Mulhouse 29/2018 p.127)

Sans nier la composante « morale » d’un patronat calviniste, la philanthropie était une sorte de sur-salaire sur des salaires inférieurs et un moyen de garder à disposition la main d’œuvre. Pas de quoi se vanter !

Par ailleurs, à la fonction de la fixation s’ajoute celle d’un revenu financier pour les promoteurs de l’opération. Avec l’aide de l’État. Cette question a été examinée par l’ami de Marx, Friedrich Engels, dans La question du logement qui regroupe un ensemble de 3 articles que Friedrich Engels a consacré à polémiquer avec les partisans de Proudhon. La question de savoir ce qu’il en est de la cité ouvrière de Mulhouse y joue un rôle.

« Mais la cité ouvrière de Mulhouse en Alsace, n’est-ce point là un succès ?
Cette cité ouvrière de Mulhouse est le grand cheval de parade de la bourgeoisie du continent, tout comme les colonies naguère florissantes d’Ashton, Ashworth, Greg et consorts l’étaient pour les bourgeois anglais. Malheureusement, elle n’est pas le produit de l’association  » latente « , mais de celle, ouverte, entre le Second Empire français et les capitalistes alsaciens. Elle faisait partie des expériences socialistes de Louis Bonaparte, et l’État avança 1/3 du capital. En quatorze ans (jusqu’en 1867), on a construit 800 petites maisons suivant un système défectueux qui serait impossible en Angleterre où l’on comprend mieux ces choses; après avoir versé mensuellement pendant treize à quinze ans un loyer surélevé, les travailleurs en sont les propriétaires. Ce mode d’acquisition, introduit depuis longtemps dans les coopératives de construction anglaises, ainsi que nous le verrons plus loin, n’a donc pas eu à être inventé par les bonapartistes alsaciens. Les suppléments au loyer pour l’acquisition des maisons sont assez forts, comparés à ceux pratiqués en Angleterre; par exemple, après avoir payé 4 500 francs en quinze ans, le travailleur acquiert une maison qui, quinze ans auparavant, valait 3 300 francs. Si l’ouvrier veut déménager ou s’il est en retard, serait-ce même d’un seul versement mensuel (dans ce cas, il peut être expulsé), on lui compte 6 2/3 de la valeur primitive de la maison comme loyer annuel (soit 17 francs mensuellement pour une maison valant 3 000 francs) et on lui rembourse le reste, mais sans un sou d’intérêt. On comprend que la société, sans parler du  » secours de l’État « , puisse s’enrichir avec cette méthode; on comprend également que les logements livrés dans ces conditions et qui, étant situés hors de la ville, sont à moitié rustiques, se trouvent être bien supérieurs aux vieilles casernes dans la ville même ».

Friedrich Engels : La question du logement 2. Comment la bourgeoisie résout la question du logement. Éditions sociales. En ligne

Revenons aux lettres de Marx et plus précisément à la deuxième adressée à Ludwig Kugelmann. Elle permet à Marx de préciser sa pensée. Ainsi avait-il écrit, dans le Capital (I.3.10) : « La libre concurrence impose aux capitalistes les lois immanentes de la production capitaliste comme lois coercitives externes ». Il assouplit une certaine raideur dans sa conception des contraintes systémiques dans l’extrait ci-dessus. Si les industriels sont contraints par le système tel qu’il fonctionne, les fabricants peuvent néanmoins exercer une certaine action en utilisant la législation. Marx défend l’idée que cette activité doit dès lors être publique, raison pour laquelle il s’en prend à la volonté de museler la presse. Son équivalent contemporain se trouve sous une autre dénomination dans la loi sur le secret des affaires. A l’opposé, la loi sur les fabriques que Marx veut coercitive y compris envers les ouvriers eux-mêmes leur donne à eux-aussi des marges d’action. Pourquoi coercitive envers les ouvriers ? Marx fait allusion ici à ceux qui sont payés aux pièces et « trouvent leur profit à travailler plus que le temps légal » , ce qui conduit, en outre, à la « dégénérescence » de leurs savoir-faire.

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Nouvelles de l’anthropocène (1)

Les niveaux Kaub du Rhin de 2003 à 2018 (Source)

Selon les information des ports suisses du Rhin, le tonnage de fret transbordé dans les ports suisses du Rhin affiche, pour l’année 2018, un recul de 19 %, toutes catégories confondues, par rapport à l’année précédente. Cela vaut pour tous les ports du Rhin supérieurs. La cause de ce fort recul réside dans le fait que le Rhin a atteint des niveaux historiquement bas. Ils ne sont pas seulement imputable à la sécheresse de l’été. La situation s’est aggravée dès le mois de juin et a perduré pratiquement jusqu’à la fin de l’année. Les deux derniers mois ont été particulièrement difficiles. Il y a eu, en 2018, autant de journées de basses eaux que pour les années 2010 à 2018 réunies. Le graphique ci-dessus couvre les années 2003 à 2018 et montre l’état des niveaux d’eau. On utilise pour cela un étalon appelé niveau Kaub. C’est à Kaub am Rhein en Rhénanie-Palatinat, à une heure de route de la Lorelei, que le Rhin mesure son niveau le plus bas par rapport à ceux du Rhin supérieur et du Rhin moyen (ce dernier va de Bingen à Bonn en passant par Koblenz). Ce niveau ne mesure pas la hauteur du Rhin depuis le lit mais une hauteur de mouillage mise en relation avec les tirants d’eau des bateaux. Il sert à déterminer la charge que peut transporter le bateau. (Source) La colonne rouge indique le niveau de moins de 80 cm, l’orange se situe sous 1 mètre 50, et le vert ce qui se situe au-dessus. Le vert a tendance à baisser et le rouge à augmenter. Il signifie donc des tonnages moindre. Il n’existe aucune interdiction de navigation administrative pour les basses eaux. A chacun de savoir ce qu’il peut transporter. (Source : Port of Switzerland). Les niveaux d’eau ont aussi des effets sur le nombre de bateaux pouvant circuler. Ce dont il est question ici concerne l’activité d’import – export des ports suisses par ailleurs en progression en volume

Toutes les difficultés économiques sur les bords du Rhin ne sont pas attribuables au niveau de l’eau du fleuve. Pour le port de Mulhouse-Rhin, par exemple, les problèmes de navigation se conjuguent avec l’embargo états-uniens envers l’Iran. De même pour la chimie allemande à propos de laquelle le journal Le monde écrit : « Le bas niveau du Rhin a touché directement la production du groupe [BASF] l’été dernier. Pour la même raison, les fortes perturbations du transport fluvial ont plombé ses livraisons, de même que celles de son principal client, l’automobile allemande (18 % de son chiffre d’affaires), par ailleurs empêtrée dans les nouvelles procédures d’homologation antipollution WLTP des véhicules ».

Bien d’autres facteurs ont joué un rôle dans les problèmes du secteur de la chimie. Le Rhin n’est pour rien dans la concurrence chinoise. Et quelle idée aussi pour Bayer d’avoir voulu racheter Monsanto ! Mais c’est un autre sujet.

Surtout depuis la construction du Canal d’Alsace ( issu du Traité de Versailles) qui le double, au départ essentiellement pour la production hydroélectrique en voie de privatisation, le Rhin est navigable de Bâle à Rotterdam constituant l’équivalent d’un grosse autoroute bien dense, à la différence que la tonne transportée y revient moins cher. On peut ici se poser la question de savoir si le toujours plus grand, toujours plus gros et toujours plus vite est aussi beautiful qu’on veut nous le faire croire.

Le Rhin n’est pas seulement un milieu « naturel », en cours de « renaturation », c’est un milieu anthropisé, façonné par les activités humaines qui l’on rectifié et canalisé, d’abord contre ses crues. S’il en a toujours connu, ainsi que des périodes de basses eaux, les difficultés amplifiées actuelles que connaît son cours sont un effet du réchauffement climatique avec le recul des glaciers alpins. Et la faible pluviométrie. Je rappelle que le Rhin est aussi un « bras de mer ». A l’autre bout, se pose le défi de l’élévation du niveau de la mer aux Pays-Bas.

Je veux me contenter, ici dans un premier temps, de poser un effet économique – boule de neige – concret de l’anthropocène. Encore faut-il le reconnaître comme tel pour le panser (Bernard Stiegler) et pour ne pas envisager des solutions qui aggraveraient le mal. L’une d’entre elles est en cours. Elle consiste dans le creusement du lit du fleuve. Le premier qui avait voulu court-circuiter les méandres du Rhin l’ avait rendu impraticable.

Bâle : grève pour le climat. Photo © GEORGIOS KEFALAS

La ville de Bâle en urgence climatique

Le 2 février dernier, entre 8 et 10.000 élèves ont manifesté dans les rues de Bâle ainsi que dans de nombreuses autres villes suisses (4000 à Genève) pour réclamer du parlement et du gouvernement des mesures effectives et conséquentes de lutte contre le réchauffement climatique. Le 20 février, le Grand Conseil de Bâle-Ville a approuvé une résolution proclamant «l’urgence climatique». Le texte de la déclaration utilise l’expression en anglais de Climate Emergency en en soulignant le caractère symbolique, c’est à dire non opposable. On peut y lire ceci :

« […] Le changement climatique n’est pas seulement un problème de climat. C’est une question économique, de sécurité, de protection des espèces et de paix.
On ne peut ni ne doit compter sur le fait que la réponse à ce problème soit de résolution seulement individuelle. Il y faut maintenant au niveau communal, cantonal, national et international des mesures pratiques pour contrer la catastrophe qui menace. Les mesures et plans actuels ne sont pas suffisants pour limiter d’ici 2050 le réchauffement à 1,5°. C’est pourquoi, il est plus important que jamais d’agir.

Le Grand Conseil de Bâle se déclare en Climate Emergency et reconnaît ainsi l’endiguement du changement climatique et de ses lourdes conséquences comme une tâche de la plus haute priorité.
Le Grand Conseil de Bâle tiendra compte des effets sur le climat comme de la durabilité écologique, sociale et économique pour toutes les affaires concernées et tant que faire se peut traitera prioritairement de celles qui atténueront le changement climatique et ses conséquences […] »

(Source en allemand)

Angela Merkel : nous vivons dans l’anthropocène

A l’ouverture de son discours à la 55ème conférence pour la sécurité à Munich, le 16 février dernier, Angela Merkel a évoqué l’anthropocène, qu’elle a défini non par ses causes mais par ses effets, après avoir évoqué Alexander von Humboldt qui a vécu au seuil de l’industrialisation et dont elle retient le tout est interaction („Alles ist Wechselwirkung“- je précise que, pour von Humboldt, cela vaut pour les hommes, les animaux, les continents voire le cosmos) :

„[…] wir haben das Anthropozän. 2016 wurde diese Definition dann auch von der internationalen geologischen Gesellschaft übernommen. Das heißt, wir leben in einem Zeitalter, in dem die Spuren des Menschen so tief in die Erde eindringen, dass es auch nachfolgende Generationen als ein ganzes Zeitalter, das vom Menschen geschaffen wurde, ansehen werden. Das sind Spuren von Kernwaffentests, des Bevölkerungswachstums, der Klimaveränderung, der Rohstoffausbeutung, des Mikroplastiks in den Ozeanen. Und das sind nur einige wenige Stichworte von dem, was wir heutzutage tun“.

Rede von Bundeskanzlerin Merkel zur 55. Münchner Sicherheitskonferenz am 16. Februar 2019 in München

Traduction

« Nous sommes dans l’anthropocène. En 2016, la société internationale de géologie en a adopté la définition. Cela veut dire que nous vivons à une époque dans laquelle les marques de l’homme pénètrent si profondément la terre que les générations futures l’appréhenderont comme une ère entièrement façonnée par l’homme. Ce sont les empreintes (ou les traces) des essais nucléaires, de la croissance démographique, du changement climatique, de l’exploitation des ressources naturelles, des microplastiques dans les océans pour ne citer que quelques exemples de nos actes d’aujourd’hui »

Dire cela devant ce que le journal Le Monde appelle « le gotha de la défense et de la sécurité du monde entier » n’est pas, me semble-t-il, négligeable, même si le propos revêt, là aussi, un caractère symbolique. Le journal cependant n’en dit mot. Le constat, qu’il faut cependant faire, ne suffit pas. L’on n’en saura pas plus sur le pourquoi du comment.

Certes, pour les deux derniers exemples, on peut dire : des mots tout cela. Encore faut-il les prononcer. Le Grand conseil de Bâle précise, dans une note jointe à sa déclaration prise en réaction aux manifestations de la jeunesse, que la notion d’urgence climatique est à prendre « symboliquement », c’est à dire qu’elle ne saurait « constituer une base juridique » pour en déduire des « mesures d’urgences ». C’est pourtant ce qu’elles impliquent. Mais, à force de dire, il faudra bien finir par faire. C’est pourquoi j’ai trouvé intéressant de les associer à un cas concret, celui de la navigation sur le Rhin, qui demande des mesures concrètes. Cela confère à ce qui ne pourrait n’apparaître que comme des mots un autre poids. Et il ne s’agit pas ici d’une quelconque opposition entre citoyens écolos et industriels. Ces derniers y sont confrontés aussi. Ils vont en chercher leurs solutions. Il y a fort à parier qu’elles seront à court terme. Le débat devrait porter tout de suite sur le comment qui suppose, pour en constituer le remède, d’en approfondir le diagnostic.

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Bernard Stiegler :  » Qu’est ce qui accable Zarathoustra ? »

On pourra lire ci-dessous, avec son aimable autorisation ce dont je le remercie,  un paragraphe du dernier livre de Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ?  Il porte sur le Zarathoustra de Friedrich Nietzsche.

 

L’ exposition « Open code II / Die Welt als Datenfeld » (Le monde comme base de données) au ZKM de Karlsruhe retrace entre autre la généalogie de la digitalisation en liant l’histoire des mathématiques et celle des machines dont ici celle du télégraphe de Morse qui, comme on le voit, fait appel aux doigts. Il date de 1844, année de naissance de Friedrich Nietzsche qui en  entendra le martèlement.

Qu’est-ce qui accable Zarathoustra ?

 

Wohlan! Wohlauf! Ihr höheren Menschen! Nun erst kreisst der Berg der Menschen-Zukunft. Gott starb: nun wollen wir, – dass der Übermensch lebe.

Allons ! En route ! Hommes supérieurs ! C’est maintenant seulement que la montagne de l’avenir humain accouche. Dieu mourut : maintenant nous voulons, nous, – que le surhumain vive.

(F. Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra Poche p.336 dans laquelle manque l’incise Homme supérieurs)

Qu’est-ce qui accable Zarathoustra ? C’est la question que pose Bernard Stiegler dans son dernier livre Qu’appelle-t-on panser ? Une première réponse se trouve dans le sous-titre même de l’ouvrage. Ce qui accable – le terme est fort – Zarathoustra, c’est : l‘immense régression à laquelle lui et nous sommes confrontés et qui consiste dans la venue massive du dernier homme. Grand ou petit. Il le dit dès le prologue. Zarathoustra descend de sa montagne pour tenter de parler à la fierté – ou ce qu’il en reste – des hommes : « Je veux donc leur parler de ce qu’il y a de plus méprisable : or, c’est le dernier homme. Car un jour, poursuit-il, – bientôt, si l’on en croit le GIEC – le sol sur lequel il vit sera tellement appauvri qu’il ne « pourra plus y pousser de grand arbre ». Nietzsche utilise pour qualifier le devenir du sol non seulement le qualificatif de arm (pauvre) mais aussi celui de zahm, c’est à dire le contraire de sauvage (wild), c’est à dire, qui a perdu tout son humus naturel, entièrement industrialisé, qui ne laisse plus rien au hasard. Pour Zarathoustra, il n’est pas encore trop tard. « Son sol est encore assez riche » pour «  planter le germe de son espoir le plus haut ». « Le désert avance », est-il écrit aussi dans Zarathoustra. Die Wüste wächst: weh Dem, der Wüsten birgt ! Le désert croît (s’étend) : malheur à celui qui porte [renferme] des déserts. Pour Zarathoustra, il n’y a pas de séparation entre la sécheresse intérieure et extérieure. C’est encore aussi le cas, aujourd’hui, pour les communautés aborigènes d’Australie : « La rivière est comme nous. Si notre sang cesse de circuler, nous sommes malades. Si l’eau dans la rivière cesse de couler, nous sommes malades », comme le rapporte Claude Henry.

« Ce qui accable Zarathoustra, écrit Bernard Stiegler c’est le nivellement, la destruction de la diversité, de la différence, de tout ce qui fait du monde un jardin… ». Mais il y a autre chose encore que nous ne comprenons pas, dit Nietzsche à ses contemporains, et que B. Stiegler associe à la mort thermique de l’univers, ce sont les prémisses de l’époque des machines :

« Nous entendons bien le martèlement du télégraphe, mais nous ne le comprenons pas » (Nietzsche : Fragment posthume 1877 22[76])

« La presse, la machine, le chemin de fer, le télégraphe sont des prémisses, dont personne n’a encore osé tirer la conclusion pour les mille ans qui viennent »
(Nietzsche : le Voyageur et son ombre § 278)

« Le moyennage surgit devant Nietzsche à la fois comme cette combinaison et comme la loi de l’entropie » (B. Stiegler). Nietzsche utilise les expressions de Durchschnitts-Mensch = l’individu lambda ou Monsieur et Madame Tout-le-monde, ou, ailleurs, il parle de Ausgleichung und Vermittelmäßigung des Menschen = le nivellement et le rapetissement, le rabaissement de l’homme, c’est à dire l’homme dés-individué, prolétarisé… Celui-ci est moyenné, c’est à dire réduit à une moyenne par le calcul. « Comment pourrions-nous, […] nous satisfaire encore de l’homme du présent ? » écrit Nietzsche dans La grande santé.


Pour le recensement aux Etats-Unis en 1890, Herman Hollerith construit une machine à cartes perforées. Image elle aussi extraite de la Généalogie de la digitalisation au ZKM de Karlsruhe

La presse, la machine, le chemin de fer, le télégraphe sont ce que Bernard Stiegler appelle des exosomatisations, du latin exo- (« en dehors »), et sauma (« corps »). L’exosomatisation est « un processus par lequel l’organique se dote d’externalités inorganiques ».
B. Stiegler introduit d’emblée une différence entre ce que Zarathoustra et Nietzsche décrivent mais sans pouvoir le penser et panser comme tel. Je reviendrai plus bas sur cette différance (Derrida).

« Au moment où Nietzsche décrit les effets de l’exosomatisation, sans thématiser celle-ci comme telle, mais en observant et en analysant son accélération, le recensement des États-Unis d’Amérique a lieu avec des moyens nouveaux qui tirent les conséquences du machinisme industriel promu par Jacquard et des travaux de Charles Babbage [qui a imaginé en 1834 sans pouvoir la construire la machine analytique, une machine à calculer programmable] (auxquels Marx se sera intéressé) et Ada Lovelace [fille de Lord Byron, première « programmeuse »] : l’information, que le télégraphe transporte sur des réseaux électriques depuis trente-cinq ans lorsque Nietzsche écrit Le voyageur et son ombre, devient alors et déjà une réalité fondamentalement computationnelle, c’est à dire un signal analysable et traitable par ce qui est en train de devenir la mécanographie.»
(Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ? Éditions Les Liens qui Libèrent pp. 222-223)

L’entropie, c’est craignos

Issue de la thermodynamique, l’entropie désigne en physique un processus irréversible (principe de Carnot 1824) de dissipation de l’énergie, facteur de désordre et d’épuisement de ses capacités de renouvellement. L’entropie, fille de la machine à vapeur, mesure la perte de cette disponibilité. Le physicien et philosophe autrichien Ludwig Boltzmann (1844-1906), un contemporain de Friedrich Nietzsche en a formulé la loi statistique (1873). La mort thermique de l’univers est une des possibilités de son devenir …

La thermodynamique, les débuts de la digitalisation sont des phénomènes contemporains de Nietzsche dont il dit qu’il ne les comprend pas mais que pourtant, selon Bernard Stiegler, il décrit. Ce n’est pas un hasard – le hasard joue aussi un grand rôle dans Zarathoustra – si Nietzsche opte pour une forme nouvelle, une nouvelle lyre pour les décrire. Nietzsche est un très, très grand styliste de la langue allemande. Le hasard est l’apparition d’une anomalie, d’un handicap que précisément l’homme doit « surmonter » en étant le « rédempteur du hasard ». C’est ce que le philosophe allemand appelle la « grande santé ». Le hasard est ce qui échappe au calcul.

Bien sûr que ça craint, affirme B. Stiegler, critiquant Gilles Deleuze, toutes ces technologies disruptives qui nous assaillent encore plus aujourd’hui qu’hier. Ce n’est pas courage, fuyons…Il faut avoir de l’Einverständis (Brecht), c’est à dire dans un premier temps de la compréhension pour cette crainte, seule façon d’éviter qu’elle ne se dégrade en peur qui débouche sur la recherche de boucs-émissaires.

Le lecteur de Nietzsche introduit à cet endroit un autre thème important de Ainsi parlait Zarathoustra : le courage.

« Le courage est ce qui craint un danger sans en avoir peur, c’est à dire : sans chercher à lui échapper, mais en le combattant comme tel. »
(B.S : Qu’appelle-t-on panser ? p.14)

Le courage pour Zarathoustra est celui du combat, il parle du « courage qui attaque ». Muth ist der beste Todtschläger, une arme létale en même temps qu’un… casse-tête.

« Mais il y a quelque chose en moi que je nomme courage : jusque-là il a réussi à abattre tout ce qui pouvait en moi être déplaisir. Ce courage enfin me fit m’immobiliser et dire : « Nain, c’est toi ou c’est moi ! » ( Ainsi parlait Zarathoustra / de la vision et de l’énigme. Poche p 189)

A l’opposé, la lâcheté est la dénégation du danger.

Stiegler cite, en exemple, comme crainte celle exprimée par Félix Guattari, dans son livre Les trois écologies :

« L’implosion barbare n’est nullement exclue… »
(Félix Guattari : Les trois écologies p.23)

F. Guattari ajoutait que « faute d’une ré-articulation des trois registres fondamentaux de l’écologie [environnemental + rapports sociaux + subjectivité humaine], on peut malheureusement présager la montée de tous les périls : ceux du racisme, du fanatisme religieux, des schismes nationalitaires basculant dans des refermetures réactionnaires, ceux de l’exploitation des enfants, de l’oppression des femmes » (Félix Guattari : Les trois écologies p.23).

C’est écrit en…1989. Et nous sommes en plein dedans.

Soit dit en passant, j’ouvre une parenthèse, il y a trente ans déjà Guattari nous prévenait aussi de l’arrivée d’un certain … Donald Trump :

« De même que des algues mutantes et monstrueuses envahissent la lagune de Venise, de même les écrans de télévision sont saturés d’une population d’images et d’énoncés dégénérés. Une autre espèce d’algue relevant, cette fois, de l’éco­logie sociale consiste en cette liberté de proliféra­tion qui est laissée à des hommes comme Donald Trump qui s’empare de quartiers entiers de NewYork, d’Atlantic-City, etc., pour les « rénover », en augmenter les loyers et refouler, par la même occa­sion, des dizaines de milliers de familles pauvres, dont la plupart sont condamnées à devenir home­less, l’équivalent ici des poissons morts de l’éco­logie environnementale ».

(Félix Guattari : Les trois écologies p.34)

Il y avait et il y a bien lieu de craindre.

Dans la présentation de son Ainsi parlait Zarathoustra, le philosophe allemand explique que le point de départ de son récit se trouve dans « l’idée de retour éternel » définie comme « la forme la plus haute d’acquiescement » (« die höchste Formel der Bejahung ». Il est important de dire oui – Ja – à ce qui est. I-ah ! ( Oui-han !) comme braie l’âne quand il parle allemand en se chargeant de tous ses fardeaux. Devenir ce que l’on est suppose de revenir sans cesse à sa bêtise. Eternel retour ! Perpétuelle renaissance. Continuelle alternance maladie-santé.

Bernard Stiegler pose, lui, la question de l’éternel retour en l’articulant au couple entropie / néguentropie se nourrissant l’une l’autre dans un processus constant et à partir d’une extension du concept d’entropie qui est passé de la physique à la biologie avec Erwin Schrödinger puis à la théorie de l’information avec Claude Shannon, puis par Norbert Wiener. On verra plus loin qu’il pousse encore plus loin en transformant entropie en anthropie. Ne sommes-nous pas à l’ère de l’anthropocène ?

Erwin Schrödinger, dans Qu’est-ce que la vie ?, écrit que la loi fondamentale de l’entropie « exprime simplement la tendance naturelle des choses à se rapprocher du chaos à moins que nous n’y mettions obstacle ».

Plus loin, il ajoute :

« Comment pourrions-nous exprimer en fonction de la théorie statistique la merveilleuse faculté que possède un organisme vivant de ralentir sa chute vers l’équilibre thermodynamique, la mort ? Nous l’avons déjà dit : il se nourrit d’entropie négative comme s’il attirait vers lui un courant d’entropie négative pour compenser l’accroissement d’entropie qu’il produit en vivant et se maintenir ainsi à un niveau d’entropie stationnaire et suffisamment bas ».

(Erwin Schrödinger : Qu’est-ce que la vie ? Points Poche p.131)

Schrödinger discute lui-même et trouve « peu commode » cette notion d’entropie négative. On parle de néguentropie. Quoi qu’il en soit, il affirme avec force que la vie est ce qui lutte contre l’entropie tout en en produisant.

La notion d’entropie a ensuite été introduite dans la théorie de l’information notamment par Claude Shannon, puis par Norbert Wiener. Pour Shannon, l’entropie désigne le degré d’incertitude sur la source émettant un message. C’est une question très compliquée sur laquelle je ne m’étends pas ici. D’autant que Bernard Stiegler élabore une forte critique de la notion même d’information à l’ère de la data-économie et des fake-news, qu’il considère comme largement impensée et qu’il faudrait rapporter à la notion de capital fixe telle que l’a décrite Marx dans les Grundrisse.

« La nature ne construit ni machines, ni locomotives, ni chemins de fer, ni télégraphes électriques, ni métiers à filer automatiques, etc. Ce sont là des produits de l’industrie humaine : du matériau naturel, transformé en organes de la volonté humaine sur la nature ou de son activation dans la nature. Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l’homme : de la force de savoir objectivée. Le développement du capital fixe indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle de l’intellect général, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie. »

(Karl Marx,  Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse » Les Éditions sociales, Paris, 2011, p. 660-662 Traduction de Jean-Pierre Lefebvre)

De même que l’entropie est destructrice de complexité en biologie, elle l’est dans le domaine de la pensée (noétique). L’entropie noétique sera, pour le dire le plus simplement, ce qui nous empêche de penser par nous-même, de développer une pensée singulière.

Cela me permet de revenir à la lecture de Nietzsche par Bernard Stiegler.
Avec notamment ceci :

« La presse écrite transforme l’information télé-graphiquement recueillie et transmise par les agences de presse apparues en 1835 en produit de consommation courante et quotidienne pour une opinion publique qui s’en trouve elle-même reconfigurée de fond en comble, ce flux quotidien d’informations, de marchandises et de personnes, devenant déjà à l’époque de Nietzsche et chaque jour plus soutenu – et sera bientôt constitué de personnes, marchandises et informations radio-diffusées, puis télé-visées, puis « postées », « selfiées : systémiquement tertiarisées de mille manières.
Ce devenir-flux affecte les savoirs sous toutes leurs formes, comme Nietzsche le souligne, dès 1872, dans Sur l’avenir de nos établissements de formation en articulant la division industrielle du travail intellectuel, devenu fonction de production, avec le commerce quotidien de l’information:

Un savant exclusivement spécialisé ressemble à l’ouvrier d’usine qui toute sa vie ne fait rien d’autre que fabriquer certaine vis ou certaine poignée pour un outil ou une machine déterminés, tâche dans laquelle il atteint, il faut le dire, à une incroyable virtuosité.
Nous atteignons maintenant le point où dans toutes les questions générales de nature sérieuse et surtout dans les problèmes philosophiques les plus élevés l’homme de science en tant que tel n’a plus du tout la parole. » (Nietzsche : Sur l’avenir de nos établissements de formation)

(Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on que panser ? Éditions Les Liens qui Libèrent pp. 222_223)

En somme : la prolétarisation est généralisée.

Anthropie et néganthropie


Présente dans l’exposition au ZKM de Karlsruhe, cette photographie évocatrice de l’artiste finlandais Pasi Orrensalo intitulée : « number 9 (power supplies / computers ». Elle date de 2017. Un nuage de déchets d’ordinateurs semble monter vers le ciel pour tenir compagnie aux nuages comme le ferait la fumée sortant d’une cheminée d’usine

La combinaison des trois entropies est ce que Bernard Stiegler nomme anthropie, terme qui a en outre l’avantage d’être centré sur l’anthropos, disons l’humain, et de faire le lien avec l’Anthropocène, ère géologique caractérisée par le fait que désormais les principales modifications de l’éco-système terrestre, sans annuler les autres, sont dues aux activité humaines. Le GIEC parle de forçage anthropique (gaz à effet de serre, aérosols, etc.) pour le distinguer des forçages naturels ayant des effets sur le climat.

Trois dimensions de l’entropie, de la dissipation irréversible de l’énergie ? Ou quatre ? Bernard Stiegler y ajoute une dimension cosmologique.

Dans l’extrait ci-dessus de son livre Qu’appelle-t-on panser, B. Stiegler s’appuie tout particulièrement et alternativement sur deux chapitres de Ainsi parlait Zarathoustra : celui intitulé Le convalescent et celui titré Le devin. Avant d’y venir, quelques mots peut-être sur les animaux, compagnons de Zarathoustra. Il y en a deux : l’aigle et le serpent. Le premier, le plus aérien et le plus voisin du soleil, est celui qui voit l’abîme et qui peut le saisir avec ses serres d’aigle. Le second est le plus terre à terre, et en même temps le plus fier et le plus rusé. A eux deux, ils forment l’alliance du courage.

Dégoût

Ekel, Ekel, Ekel – – – wehe mir! / Dégoût, dégoût, dégoût, malheur à moi.

Après ces paroles, dans le chapitre Le convalescent, Zarathoustra s’effondre semblable à un mort et ne parvient plus à se lever pendant sept jours. Il faut bien sept jours pour recréer le monde. Comme on le remarque ici, Nietzsche ne manque pas d’humour

« Enfin, après sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche, prit une pomme d’api dans sa main, la sentit et en trouva son odeur agréable. Alors ses animaux crurent que le moment était venu de lui parler.
Ô Zarathoustra, dirent-ils, te voilà étendu ainsi depuis sept jours déjà, les yeux lourds : ne veux-tu pas enfin te remettre sur tes pieds ?
Sors de ta caverne : le monde t’attend comme un jardin. Le vent joue avec de lourds parfums qui veulent aller vers toi ; et tous les ruisseaux aimeraient te suivre
Toutes les choses se languissent de toi, depuis sept jours que tu es resté seul, – sors de ta caverne ! Toutes les choses veulent être tes médecins ! »
(Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra / Le convalesent. Trad. Georges-Arthur Goldschmidt. Le livre de poche pp 260-261)

Dur parfois de se lever le matin.

Et voici la plainte du devin

« Tout est vide, tout est pareil, tout a été !
Et de toutes les collines, l’écho répétait : Tout est vide, tout est pareil, tout a été !
Certes, nous avons récolté : mais pourquoi tous nos fruits ont-ils pourri et pourquoi sont-ils devenus bruns ? Qu’est-il tombé la nuit dernière de la lune maléfique
Tout travail a été vain, notre vin est devenu poison, le mauvais œil a consumé et jauni nos champs et nos cœurs.
Nous nous sommes tous desséchés ; et si le feu tombe sur nous, nos cendres s’en iront en poussière : – Oui, nous avons même lassé le feu.
Tous les puits se sont desséchés pour nous et la mer s’est retirée elle aussi. On dirait que le sol va se dérober mais les profondeurs n’engloutissent rien !
Ah ! Où y a-t-il encore une mer où l’on puisse se noyer ? – voilà notre plainte – cette plainte qui passe sur les plats marécages.
En vérité, nous nous sommes déjà trop fatigués pour mourir, nous veillons encore et continuons à vivre dans des sépultures !
Ainsi Zarathoustra entendit parler un devin ; et sa prédiction lui alla droit au cœur et elle le transforma. »

Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra / Le devin .Le livre de poche pp 162-163)

Voilà décrit un processus entropique. Il n’est pas extérieur. « Pour moi, – comment y aurait-il un dehors de moi ? ». dit Zarathoustra. Mais cela, nous l’oublions. C’est dans ce chapitre qu’il s’affirme médiateur de la vie. Il est en quête de ce qui fait qu’elle vaut d’être vécue (B. Stiegler). La vie est ce qui s’organise pour différer les processus entropiques. En remettant de l’ordre, elle retarde la dissipation de l’énergie. Tout appauvrissement de la vie, toute réduction de sa (bio)diversité, toute perte de singularité est, au contraire, entropique et anthropique que ce soit dans le domaine physique, biologique ou noétique.

Exosomatisation et localisation

Bernard Stiegler confronte les descriptions de Nietzsche dans Zarathoustra et ailleurs avec les savoirs et les développements techniques de son époque, mais aussi avec les savoirs ultérieurs et d’avantage encore avec ceux qu’il contribue à constituer aujourd’hui. C’est ainsi que la description de la vie comme processus néguentropique par Erwin Schrödinger date de 1944. Le biologiste et philosophe allemand Jakob von Uexküll publie en 1934 son livre Streifzüge durch die Umwelten von Tieren und Menschen. Il a été publié en français sous le titre Milieu animal et milieu humain (Payot-Rivages). Il y théorise la question de l’Umwelt. Tout être vivant – aussi bien la tique que l’humain – perçoit et agit à l’intérieur de ce qui devient son milieu. Pour lui , il n’existe pas d’espace universel commun partagé par tous les êtres vivants. Chacun d’entre eux spécialise une partie de son corps pour interagir avec son milieu. Les Umwelräume sont des milieux en tant que lieux (titre en français de l’un des chapitres de livre).

« Avec le nombre de performances d’un animal s’accroît aussi la quantité d’objets qui peuplent son milieu. Elle s’accroît au cours de la vie individuelle de tout animal capable d’acquérir de l’expérience. En effet chaque nouvelle expérience détermine de nouvelles attitudes face à de nouvelles impressions. De nouvelles images-perceptions (Merkbilder) sont ainsi créées au moyen de nouvelles tonalités actancielles. (Wirktönen) »

Un cercle fonctionnel relie les différents signaux perceptifs et actanciels. Le funktionale Kreis dont parle von Uuexküll peut aussi bien être une boucle ou ce qui permet une circulation fonctionnels. Bernard Stiegler, dans la postface de la réédition de La technique et le temps (Fayard pp. 873 et 874) paru en même temps que celui dont il est question ici, opte pour un circuit formant lien entre les organes récepteurs et les organes effecteurs, circuit à l’intérieur duquel la tique poursuit son destin. Le biologiste allemand montre aussi que « sans conditions ordinatrices (Ordnungsbedingungen), il n’y aurait aucune nature coordonnée mais juste un chaos ». Ce désordre, c’est l’entropie.

Si la tique à partir de laquelle Von Uexküll construit son raisonnement est un organisme des plus simple qui n’a besoin de rien d’autre que lui-même et qui sait jeûner longtemps pour attendre une proie, l’être humain, lui, pour s’en défendre a inventé le tire-tique, sorte de pied de biche miniature, instrument indispensable au randonneur vosgien – et d’ailleurs – lui permettant de bien la retirer et d’éviter que la tête ne reste sous la peau. L’homme a aussi produit pour s’en prémunir un répulsif chimique en vaporisateur. On sait peu de choses semble-t-il de potentiels effets toxiques de ce dernier. Voilà qui nous ramène à la question de l’exosomatisation. Elle différencie l’homme de l’animal. En 1945, Alfred Lotka, développe l’idée d’exosomatisation. Cela nécessite quelques explications. L’être humain naît incomplet. On appelle cela néoténie. Pour vivre et se développer, il se crée des instruments dont il ne dispose pas à la naissance et qui sont « à l’extérieur du corps » et qui ne lui appartiennent pas génétiquement tel notre tire-tique. L’homme produit des exorganismes qui eux-mêmes vont des plus simples au plus complexes, des piscines pour nager comme le poisson, les avions pour voler comme l’oiseau. Cela au terme d’une longue évolution au cours de laquelle il a d’abord appris à tailler le silex. Le milieu humain est technique. L’appareil psychique est lui aussi exosomatisé.

Bernard Stiegler procède à une extension du concept d’entropie en liant les trois entropies déjà évoquées et en posant que l’homme massifié est lui aussi entropique. Les consommateurs, les téléspectateurs, les fesses-bouqués ont tendance à devenir des masses indifférenciés contraints par la domination du calculable. C’est cela le nihilisme dont voulait nous prévenir Nietzsche.

«L’anthropocène est [..] ce qu’il convient de caractériser comme une liquidation des localités et une augmentation générale et planétaire de l’entropie thermodynamique comme augmentation de la dissipation de l’énergie, de l’entropie biologique comme destruction de la biodiversité, et de l’entropie informationnelle comme destruction de la noodiversité.»

(B. S.: Qu’appelle-t-on panser ? page 77).

Stiegler dans Qu’appelle-t-on panser ? nous prévient des dérives d’une lecture transhumaniste de Nietzsche. J’ai choisi de mettre en évidence le paragraphe cité, d’abord parce qu’il parle de Zarathoustra mais aussi parce qu’il concentre une série de thèses plus amplement développées ailleurs dans le(s) livre(s) de Bernard Stiegler. Il ne résume pas, bien entendu, l’ensemble de l’ouvrage. Je n’en ai développé qu’un aspect. Son Qu’appelle-t-on panser ? est une référence directe et très critique envers le Qu’est-ce que penser ? de Martin Heidegger. Il fait aussi longuement appel à Robert Musil, lecteur lui aussi assidu de Nietzsche qui a décrit l’Homme sans qualité, le dernier homme de Nietzsche, comme celui qui se réduit à l’homme quantifiable et quantifié. Bernard Stiegler procède par effraction et extraction comme on le dirait pour un minerai.

Il interprète Zarathoustra comme un personnage-concept. La question de l’éternel retour devient alors celle du va-et-vient permanent entre la vie et la mort, l’abîme et l’élévation, l’entropie et la néguentropie, en lutte permanente de l’une vers l’autre. L’image de la roue qu’utilise Nietzsche ne me convainc cependant pas. J’ai le sentiment que le même vers lequel il est constamment fait retour n’est jamais tout à fait le même. C’est un même transformé. A moins que l’on puisse parler d’hélicoïde. Être, selon les traductions, l’intercesseur, le défenseur ou le porte-parole (Fürsprecher) de la vie dans un contexte entropique ne va pas de soi car, comme l’écrivait Léon Brillouin : Comment est-il possible de comprendre la vie quand le monde entier est dirigé par une loi de fer telle que « le second principe » de la thermodynamique, qui pointe vers la mort et l’annihilation ? Bernard Stiegler répond que nous ne pouvons le faire – comprendre – que « via une instrumentalité et depuis la localité d’une situation ».

Vaincre cet accablement demande un effort surhumain. Effort que Stiegler nomme néganthropologique. Cela passe par ce nouveau concept de panser avec a, parfois aussi écrit pænser pour bien articuler les deux. Penser c’est panser, c’est à dire prendre soin. Mais ce n’est pas placer un cautère sur une jambe de bois. Pour panser, il faut d’abord établir un diagnostic précis avant de pouvoir rédiger une ordonnance de soins. Panser avec a, c’est créer de la différance avec a, c’est à dire produire de la singularité, de l’écart avec la norme, de l’incalculable.
Je voudrais pour finir et en revenant à l’extrait ci-dessus encore mettre en évidence la question de la raison.

« Emmanuel Kant, dans la Critique de la raison pure, a montré à la fin du XVIIIe siècle que la pensée est constituée par des facultés qui sont l’intuition, l’entendement, l’imagination et la raison. L’entendement est la faculté analytique. Elle peut être automatisée. C’est ce que font les big data. Mais l’entendement tout seul, selon Kant, n’est pas capable de prendre la moindre décision, si ce n’est de répéter et de renforcer ce qui est déjà là. Il est incapable de créativité. C’est une condition de l’intelligence, mais elle ne suffit pas. L’intelligence est analytique et synthétique. Une synthèse est une décision dans une situation réelle où il faut trancher au-delà du réel. Une telle décision suppose ce que Kant appelle les idées de la raison. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle, le big data, le deep learning sont purement analytiques et computationnels. Or la pensée ne peut pas être computationnelle, c’est justement ce qui va au-delà du calcul, et qui permet des bifurcations qui constituent l’émergence dans le devenir entropique d’une réalité néguentropique, comme disait Schrödinger pour analyser ce en quoi consiste la vie ».
(Bernard Stiegler : Toute technologie est porteuse du pire autant que du meilleur).

Pour tirer le meilleur et panser le pire, il faut parvenir à construire des bifurcations non pas à l’extérieur mais à l’intérieur même des technologies qui sont des pharmaka. La pansée est une pensée pharmacologique. Elle permet l’élaboration d’un point de vue. Ce qui implique de partir d’un lieu.

En lien avec notre sujet et en hommage à Tomi Ungerer qui vient de décéder, ce dessin fait par l’artiste alsacien en soutien au programme du SPD, en 1961, programme dans lequel Willy Brandt réclamait le retour du ciel bleu sur la Ruhr (Source). Il fait le pendant avec l’image précédente.

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« Un s’Liadla esch fini » ? par Daniel Muringer

Daniel Muringer est musicien, compositeur et interprète. Avec son groupe Geranium, il milite depuis longtemps  pour faire vivre la musique et la chanson traditionnelle alsaciennes et pas seulement puisqu’il l’étend à la chanson populaire de tous les pays. Je le remercie d’avoir adapté et confié sa conférence au SauteRhin.

LES SOURCES DE LA MUSIQUE TRADITIONNELLE ALSACIENNE

Conférence musicale

Ce texte est une adaptation des notes rédigées pour la conférence en question.

Vous avez dit : « traditionnel  »    ?

Le titre de cette conférence pose en soi quelques questions : d’abord, le terme musique, alors qu’il s’agira principalement de chants, et un peu de musiques de danses.

Si j’avais parlé de musique alsacienne tout court, on aurait pu penser qu’il s’agit de « Blosmusik », musique « légère »de cuivres, qui n’a que rarement à voir avec notre matériau, ou encore, à l’opposé, de musique savante : en effet, si je dis « musique française, ou allemande, ou italienne », on pense, pour la première, à Couperin, Berlioz, Debussy, Messian, pour l’allemande, Bach, Beethoven, Brahms, Stockhausen, et pour l’italienne à Vivaldi, Rossini, Verdi, Berio, et l’on complètera à souhait.

Il a donc fallu distinguer la musique savante de cette autre qui ne le serait pas et que l’on qualifie généralement de populaire. JB Weckerlin, un des collecteurs qui seront évoqués, intitule sa publication : « Chansons populaires de l’Alsace ». À noter que, lorsqu’en 1984 Georges Klein et Richard Schneider réédite la collection Weckerlin, le titre change et devient « Chansons populaires d’Alsace », avec une petite nuance, donc.

Joseph Lefftz choisit comme titre : « das Volkslied im Elsass ». Mais comment traduit-on « Volkslied » ? Chanson du peuple, ou chanson populaire ? Ce n’est pas la même chose. Quand Weckerlin publie son ouvrage, elles le sont indubitablement, populaires, mais d’évidence aujourd’hui elles ne le sont plus.

Il y a cependant toujours une chanson populaire, mais passive, de consommation, véhiculée par la radio, télévision, et les nouveaux médias numériques, qui dictent leur loi, une nouveauté chassant les précédentes. Le chant a par ailleurs cessé d’être une pratique culturelle spontanée et généralisée. Quant à l’école, c’est simple, on n’y chante plus, sauf exceptions liées aux compétences personnelles de l’enseignant-e en la matière. Et c’est ainsi que, non seulement le patrimoine chansonnier alsacien, mais également le français, ou l’allemand, sont récemment passés à la trappe : quand avez-vous entendu pour la dernière fois des chansons comme : « ne pleure pas, Jeannette » « j’suis descendu dans mon jardin » « nous n’irons plus au bois » ou « Fuchs, Du hast die Gans gestohlen » ?

J’ai donc ajouté « traditionnel » pour délimiter mon objet. Le terme implique une transmission orale, de génération à génération, dans le cadre familial, souvent par les mères, mais également au travail (on pense ici aux carnets de chants des compagnonnages), dans le groupe social, ou pendant le service militaire.

Une tradition/transmission/Ìwerleferung qui s’est toutefois interrompue, et récemment, au lendemain de la 2è guerre mondiale, c’est-à-dire au moment ou radio et télévision deviennent des vecteurs culturels de masse. Au moment où François Wilhelm recueille in extremis, au fond de la vallée de St-Amarin, une ballade qui remonte aux Croisades.

« Traditionnel » suggère également une création collective, ou encore anonyme. Mais toute chanson a forcément un auteur à l’origine, même si, au fil des transmissions, texte ainsi que mélodie vont subir des transformations plus ou moins importantes, dictées par les goûts personnels ou les faiblesses de la mémoire, avec introduction d’emprunts à d’autres chansons jusqu’à s’éloigner entièrement de l’original. Et ce, pour une raison bien simple : l’absence de notation, de fixation ou de codification.

Toute chanson a un auteur, anonyme ou inconnu, parce qu‘on en a perdu la trace. Ainsi « dàs Elsass unses Landel » est souvent indiqué comme traditionnel, comme une Volksweise, alors qu‘elle est de Ehrenfried Stöber (né en 1779 et mort en 1835 ). Weckerlin et Lefftz donnent chacun une chanson qui sont des poèmes de Johann-Peter Hebel, le poète alémanique du Wiesental, contemporain de Goethe dont il a suscité l‘admiration.

Volkslied, une chanson que le peuple s‘est appropriée et qu‘il a entrepris de transmettre. Cette transmission est-elle un choix collectif, ou individuel ? Ainsi, quand un collecteur note une chanson chez un informateur, est-elle significativement partagée par d‘autres ?

Langues et territoires

Peu importait au peuple l’origine de la chanson : il suffisait qu’elle lui plaise et qu’il l’adopte. On dit que les charretiers de la ville sifflaient les airs de « La flûte enchantée » au lendemain de son succès à Vienne. Et concernant Mozart, Richard Schneider affirmait que la partie valsée de la danse « Rutsch hi rutsch har »  était un emprunt à ce dernier.

réf 1

Peu importait aussi la langue utilisée : lors des retours des dimanches passés dans les Vosges, ma mère chantait dans la voiture indifféremment en allemand, alsacien ou en français. Nous avions appris ainsi – et repris avec Géranium – « ‘s bucklig Mannla » qu’elle tenait de ses cousins bâlois, chanson que je n’ai jamais trouvé dans les collectages régionaux, (dans un recueil allemand, oui, avec une autre mélodie) mais qui, parce qu’elle figurait sur un de nos disques, est devenu désormais « alsacienne » puisque jouée depuis par d’autres chanteurs et groupes régionaux qui n’ont pas la moindre idée de son origine helvétique.

« Alsacien » signifie-t-il « originaire d’Alsace, spécifique à l’Alsace » ou « présent, ayant cours en Alsace » ? Ne rêvons pas, ce que nous avons conservé de ce patrimoine, nous est commun, en très grande part, aux Allemands et aux Suisses, voire bien au-delà.

Et parce que l’Alsace, à l’instar la Lorraine thioise, le Banat, les communautés allemandes sur la Volga, était un isolat de culture allemande, elle a constitué le paradis des ethno-musicologues d’outre-Rhin, car ces régions coupées de la métropole n’ont pas subi les modes et nouveautés qui ont fait ombrage au fonds chansonnier ancien et ont conservé des airs et paroles disparus en Allemagne même. Un certain Theodor von Creizenach écrit en 1845 : « aujourd’hui encore, l’Alsace est une vraie mine pour le chant populaire allemand (Volksgesang).

Car il est un fait et une réalité : la grande majorité des chansons qui figurent dans les collectages que nous allons éplucher sont en hochdeutsch, en allemand standard. Pourquoi ? Joseph Lefftz fournit une explication : « La conviction est profondément enracinée dans la conscience du peuple que son chant signifie davantage que le quotidien et qu’il va au-delà d’une simple imitation de la banalité du réel, en l’occurrence quelque chose de distingué et de solennel. Aussi l’on met de côté l’habit linguistique de la semaine et l’on revêt celui du dimanche, qui est la langue littéraire. Ce faisant, on cherche à s’élever du quotidien, en chantant et en écoutant ». Et Lefftz précise, et les exemples abondent, que vont néanmoins se glisser dans ce hochdeutsch une foule d’alsacianismes.
Weckerlin, lui, prétend que cet allemand est tellement mauvais que les chanteurs feraient mieux de s’en tenir au dialecte : on est cependant en 1881, la guerre franco-prussienne et l’annexion de l’Alsace sont passées par là, l’idéologie revancharde s’en mêle et il faut inventer une Alsace distincte de l’Allemagne.

De ces chansons, il nous reste aujourd’hui, à défaut de les entendre ou de les chanter, au moins les collectages, même s’ils consignent le répertoire de manière uniquement livresque, muséographique et ceux qui, depuis la fin du XVIIIè siècle, ont entrepris de noter ces petits trésors parce qu’ils pressentaient qu’ils étaient en danger méritent toute notre reconnaissance. À nous de faire revivre les pépites qu’ils ont consignées.

Goethe en Alsace

Le premier de ces collecteurs n’est autre que Wolfgang Goethe qui, lorsqu’il était étudiant à Strasbourg, avait noté, à l’instigation du poète et philosophe Herder, douze chansons.
La période n‘est pas anodine sur un plan politique : c‘est un moment où la bourgeoisie prend conscience de son importance face à l‘aristocratie, et cet intérêt pour la littérature orale du peuple participe de la valorisation d‘une classe sociale qui mêle, pour le moment, de manière indifférenciée bourgeoisie, paysannerie et monde ouvrier naissant.

Goethe avait chanté les airs des douze chants à sa soeur Cornelia qui les nota mais les partitions furent égarés. Le musicologue Joseph Müller-Blattau parvint à retrouver les mélodies les plus vraisemblables et Louis Pinck donnera 60 variantes de ces chants glanées en Moselle.

Plusieurs de ces douze chants sont de longs récits comprenant parfois 30 strophes et on ne peut pas s’empêcher de faire un lien avec la chanson de gestes ou les épopées chantées du Moyen-Âge. On se demande aussi pourquoi ces chansons, qui ont traversé les siècles, ont-elles pu nourrir l’imaginaire de nos aïeuls jusque dans les années 30 et 40, avec certes perte partielle de texte, pour brutalement disparaître du répertoire chansonnier depuis.

Il n’est pas sans intérêt de les présenter brièvement :

1) « Das Lied des Pfalzgrafen » (la chanson du comte palatin) : le comte apprend que sa sœur est enceinte. Il l’éreinte jusqu’à épuisement. Avant de mourir, elle lui apprend que le père n’est autre que le roi d’Angleterre qui viendra tuer le comte et emporter l’enfant.

2) « Das Lied vom eifersüchtigen Knaben » (la chanson du garçon jaloux) : un jeune homme tue sa fiancée infidèle.

3) « Das Lied vom Grafen Friderich » (la chanson du comte Friedrich) : le comte blesse accidentellement sa fiancée au cours d’une chevauchée. La chanson raconte l’agonie de la jeune femme pendant le repas de noces. Après sa mort, le père de la jeune femme tue le comte qui rejoint sa femme dans la tombe (30 strophes).

4) « Das Lied vom Herrn von Falkenstein » (la chanson du seigneur de Falkenstein) : qui croise une jeune femme sur son chemin et lui propose de passer la nuit ensemble. Elle réclame la libération de son amoureux prisonnier du seigneur. Elle veut l’affronter en duel, il cède et libère le prisonnier, mais exige que les deux quittent le pays. Elle refuse. Chanson féministe avant l’heure.

5) « Das Lied vom verkleideten Grafen » (la chanson du comte déguisé) : une jeune comte se déguise en femme pour tromper le père de sa royale amoureuse avec qui il passe la nuit avant que le roi ne découvre le stratagème.

6) « Das Lied vom Zimmergesellen » (la chanson du charpentier) : un charpentier cède aux avances d’une marquise : une servante les dénonce au marquis qui fait condamner le jeune homme à la pendaison. Mais le maire de la ville le fait libérer.

7) « Das Lied vom Lindenschmidt » (la chanson du Lindenschmidt)  : chanson sur un seigneur-brigand. L’épisode remonte à 1490.

8) « Das Lied vom Herrn und der Magd » (la chanson du seigneur et de sa servante): un seigneur prend sa servante comme maîtresse. Lorsqu’elle est enceinte, il lui propose d’épouser un valet. Elle refuse, se réfugie chez sa mère et meurt après la naissance de l’enfant. Le seigneur, mis au courant, accourt trop tard, et se donne la mort à son tour.

9) « Vom Braun Annel » (Anne la brune) : accueille son amoureux durant la nuit et surprise par le petit jour le fait descendre précipitamment par une corde dans un puits où il passe trois jours entiers.

10) « Das Lied vom jungen Grafen » (la chanson du jeune comte) : une jeune fille refuse de boire la coupe que lui propose le jeune comte et lui annonce son intention de se rendre dans un couvent. Celui-ci l’envoie au diable, puis, pris de remords, arrive trop tard au couvent où elle a prononcé ses vœux et son cœur en est brisé.

Une étude du Deutsches Volkliederarchiv a dénombré 2000 variantes de ce chant dans tout le domaine germanophone, néerlandais, hongrois, polonais, balte, sorbe, encore chantées jusque dans les années 50. Il en existe une version notée par François Wilhelm à Oderen en 1937 qui illustre non seulement le curieux abandon du mode mineur, mais également la perte qualitative en général.

11) « Das Lied vom plauderhaften Knaben » (la chanson du garçon bavard) : un jeune homme se vante auprès de ses comparses des avances que lui fait une jeune fille : celle-ci surprend la conversation et refuse de le laisser entrer, le laissant à ses regrets d’avoir trop parlé.

12) « Zugabe » (supplément, ou bis : c’est Goethe qui l’intitule ainsi)  : « moi et mon petit homme bossu, menons une bonne vie joyeuse, de la table au lit ! »

À noter que le bossu est encore ici un personnage bénéfique, au courant du 19è, il devient source de malheurs (cf. « Aïe, aïe, aïe »).

La totalité des chansons est en allemand standard, hormis de légères formes dialectales dans la dernière. On y relève une forte tonalité anti-aristocratique pour des textes populaires d’ancien régime, fustigeant l’orgueil et la suffisance des seigneurs ainsi que leur mépris pour les petites gens. On note également la dimension majoritairement tragique de ces chansons. Plus de la moitié des thèmes sont en mineur. Dans les collectages alsaciens ultérieurs, ce mode disparaît en grande partie, sauf dans celui de Pinck, lorrain.

Se pose ici la question des raisons de la disparition du mode mineur en Alsace au cours du XIXè siècle alors qu’il se maintient en Moselle : nous y reviendrons plus loin.

Chansons, mais sans musique

Après Goethe, on trouvera deux chansons « de Strasbourg » dans le « Knaben Wunderhorn » de Achim von Arnim et Clemens Brentano.

Dans les années 1830, Georg Büchner se passionne pour les chansons de sa fiancée strasbourgeoise, Mina (Wilhelmine) Jägle, mais n’en laisse aucune trace dans ses écrits.

Auguste et Adolphe Stöber publient des chansons dans leur Elsässisches Volksbüchlein de 1842, mais sans notes de musique.

En 1852, un décret impérial (de Napoléon III) incite au collectage des littératures populaires : un certain August Jäger, pasteur de Hohwiller, effectue des collectes, mais réclame le droit d’éditer lui-même le fruit de ses recherches, ce qui lui est refusé. Aucune trace ne subsiste de son travail.

En 1862, Carl Braun fait un appel à collecte dans le Journal de Guebwiller qui reste sans suite. La même année, Jean-Baptiste Weckerlin se met à l’œuvre, également par voie de presse, et cette initiative débouche sur le premier collectage avec notes de musique, et l’un des trois plus importants.

Jean-Baptiste Weckerlin

Jean-Baptiste Weckerlin est né en 1821 à Guebwiller et y meurt en 1910. Il est issu de la bourgeoisie locale aisée. Compositeur, il sera bibliothécaire du Conservatoire de Paris. Ses « chansons populaires de l’Alsace » paraissent en 1883 et comprennent 123 chansons.

Il divise son ouvrage en chapitres, précédé d’un précieux inventaire des Minnesänger (troubadours) alsaciens, ainsi :

1) Noëls et cantiques : y figure, à côté de nombreux extraits des Cantiques de Strasbourg de 1697, « es kommt ein Schiff geladen »  un chant de Noël du mystique dominicain Johann Tauler, né à Strasbourg vers 1300 et mort en 1361, que l’on peut considérer comme le plus ancien chant « populaire » d’Alsace.

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2) Chants légendaires, historiques, éloge de l’Alsace : on trouve dans cette rubrique, entre autres, « Christ ist erstanden »,

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une parodie datée de 1474 d’un cantique du XIIè siècle sur l’exécution de Peter von Hagenbach à Breisach, « Woluf mit richem Schalle »,

réf 5

un chant évoquant la victoire des alliés helvétiques de Mulhouse lors de la guerre des « Six deniers » („Sechs Plappertkrieg“) de 1466, un chant se rattachant à la „Guerre des paysans“ (Bauernkrieg) de 1525. Enfin, « Das Maisle pfifft »  (la mésange siffle) évoque le mécontentement des imprimeurs sur étoffe mulhousiens contraints à des travaux de terrassement en 1848 en raison du chômage : seule présence de la question ouvrière dans l‘ensemble des collectages connus.

réf 6

3) Berceuses, chansons et rondes enfantines : on s’attardera ici sur la signification profonde des comptines en apparence naïves ou dénuées de sens. Richard Schneider y détectera les échos mythologiques païens  : ainsi, les trois femmes dans un château à Bâle ne sont nul autres que les trois Parques qui tissent les fils de la vie (« Ritte, ritte, Ressala »).

réf 7

4) Mœurs, usages et coutumes : à noter une exception à l’anonymat : « ‘s Messti Lied » (chanson de la kilbe) indiquée comme étant d’Auguste Stöber.

5) Chansons d’amour, chansons poétiques : figurent dans la rubrique «« es trug das schwarzbraun Mädelein » datant du 17è siècle, une des rares mélodies en mineur,

réf 8

ainsi que trois chants en patois welche, dont : « ça les boubes de Tchièvremont » (à noter l’emprunt au germanique « Bube », garçon).

réf 9

6) Chansons de conscrits, de soldats, de compagnons.

7) Chansons à boire, chansons satiriques, bouffonnes :  on relève un exemple de mélange incessant de formes dialectales et d’allemand standard dans « nur luschtig ihr Briader »,

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une étonnante chanson surréaliste de 1860 – et dans le mode mineur ! – « ‘s ìsch wohr »,

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et trois chansons aux relents quelque peu antisémites qui nous rappelle la forte présence juive en Alsace, notamment dans le monde rural, « was isch das magerste ? » (qui y a-t-il de plus maigre ?)

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Après Weckerlin

En 1884, Curt. Mündel édite « Elsässische Volkslieder » 256 chansons sans mélodies.

Une première édition du LIEDERKRANZ paraît en 1902 (imprimé par Sutter à Rixheim) : sur 180 chansons moins de 2 douzaines sont réellement alsaciennes, affirme Joseph Lefftz. On y trouve effectivement « Lustig ist das Zigeunerleben » qualifiée de « Mülhhauser Volksweise ». Le fait d’être en dialecte ne suffit pas en effet : « O dü liewer Augustin » est viennois d’origine, et « Zu Làuterbàch » hessois, comme le précise Weckerlin.

Valentin Beyer édite en 1926 à Frankfurt  64 chansons qui son l’aboutissement du travail d’une branche du Club Vosgien crée en 1903, mais qui ne commencera vraiment qu’en 1911. Sous l’impulsion déterminante du docteur Kassel de Hochfelden avec enfin quelques subventions et le soutien de John Meier, fondateur du Volksliederarchiv à Fribourg-en-Brisgau, commence une grande collecte interrompue par la guerre. On parviendra tout de même à collecter 2400 textes et 1200 mélodies.

Louis Pinck

Avant de parler de Louis Pinck, faisons un retour sur la question de la perte de qualité mélodique et du mode mineur qui s’est produite en Alsace au cours du 19è, alors qu’elle s’est maintenue en Lorraine . Est-ce dû à l’industrialisation plus forte en Alsace ? Au fait que le mode mineur soit perçu comme appartenant à l’Ancien Régime dans une région attachée à la république ? En tout cas, le collectage de Pinck en Lorraine thioise, en raison de la forte parenté des chansons, nous donne une image de ce à quoi ont pu ressembler les mélodies originelles.

Louis Pinck est né en 1873 à Lemberg et mort en 1940 à Sarrebrück. Il est prêtre, folkloriste et donc collecteur de chants traditionnels. La zone où il enquête comprend le nord de la Moselle, le pays de Bitche et une partie de l’Alsace bossue.
Cinq volumes paraissent à partir de1926 à Kassel, avec à chaque fois une centaine de chansons, sans parler des variantes. Les deux derniers volumes sont édités en 1962 par sa sœur Angelika en collaboration avec Müller-Blattau, ethnomusicologue allemand (né à Colmar).
À noter que Pinck a utilisé à l’occasion pour son enquête des enregistrements sur rouleau.

« C’est lorrain, pas alsacien ! », diront certains. Il est pourtant légitime de l’englober dans notre inventaire : beaucoup de chansons sont communes même si les mélodies différent. Richard Schneider a largement puisé dans Pinck pour son répertoire de danses.
On y trouve beaucoup de chansons religieuses : l’anecdote veut que, lorsque les informateurs voyaient arriver le prêtre, ils lui chantaient d’abord ces dernières, et le folkloriste devait les rassurer et leur dire qu’ils pouvaient leur chanter ce qu’ils voulaient, y compris des « Lumpaliader » (chansons vulgaires ou salaces).
Le collectage Pinck est le plus intéressant d’un point de vue musical, et notamment en raison de la forte présence du mode mineur. Qu’a-t-il bien pu se passer en Alsace pour que celui-ci en ait été évincé ? Richard Schneider s’en étonne sans pouvoir fournir d’explication.

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La chanson du « Graf Backewil » est éloquente à ce propos : celle que donne Joseph Lefftz n’est autre que la version de François Wilhelm notée à Oderen en 1937. Pour Wilhelm, la chanson remonterait aux Croisades – le comte revient après des années de captivité dans les geoles turques -, pour ma part, les guerres austro-turques du 16è ou fin 17è sont peut-être plus vraisemblables. Quoiqu’il en soit, et précisément parce qu’il s’agit de chansons anciennes, il est surprenant de constater que, bien que les mélodies ont un dessin similaire, la version alsacienne soit en majeur et la lorraine en mineur.
On retrouve le phénomène en comparant la version de Pinck de « Gib mir die Blume » avec celle de Lefftz.

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Richard Schneider dénichera dans le collectage de Pinck nombre de spécimens de valses impaires, à cinq temps, dites « ungràda Walzer ».

François Wilhelm

Passons à François Wilhelm et ses « Vieilles chansons alsaciennes » parues en 1947 chez Alsatia. François Wilhelm, instituteur, a collecté essentiellement dans la vallée de St-Amarin et un peu à Masevaux. dans les années 30.  Je sais qu’il a été en poste en Algérie, mais je ne pourrais pas dire si c’était pendant la guerre, ce qui est néanmoins probable : en tout cas, voici la dédicace de son ouvrage : « A Juliette, ma femme pour le joyeux courage qu’elle eut de quitter avec moi nos chères vallées que profanait l’envahisseur ». Tout le paradoxe, le déchirement d’une génération est là : défendre un patrimoine en langue allemande alors qu’elle est celle de l’envahisseur dont on a souffert, et sans le recul nécessaire, au lendemain du traumatisme, pour faire la part des choses, la part d’un régime barbare et du peuple allemand qui en a aussi été victime, sinon la première. On mettra au compte de cette « schizophrénie » le fait que François Wilhelm entreprend de donner des traductions en français de certaines des chansons car c’est, je le cite : « une chose souhaitable en un moment où tous nos efforts doivent tendre à donner à notre jeunesse alsacienne une manière de penser toute française ». Et quand il dit plus loin que « la langue littéraire accessible au peuple n’a été que l’allemand, du fait de la persistance du tenace et rude dialecte alémanique qui est le nôtre », c’est encore le même déchirement qui est à l’oeuvre. Il a lui aussi relevé le  « glissement irrésistible de tous les tons mineurs vers une tonalité franchement majeure », mais l’explication qui suit relève davantage d’un esprit cocardier, de mise dans l’immédiate après-guerre, que d’un argument scientifique : «  « N’est-ce pas là une réplique et peut-être un effet remarquable de cet optimisme foncier qui est le caractère principal de nos compatriotes, dont le rire, plus fin qu’on a coutume de le penser, cache en somme une belle variété du célèbre esprit gaulois ? »
Un argument absolument sans fondement, puisque le mode mineur abonde dans les folklores des régions de France. Quant au monolinguisme, il sévit toujours en Alsace, sauf qu’une langue a supplanté l’autre.

François Wilhelm a noté quatre versions différentes du « Graf vum Backewil » déjà évoqué, également des variantes de l’une ou l’autre chanson notée par Goethe, dont une version du « junger Graf und die Nonne ». Wilhelm nous donne également deux chansons d’émigration en Amérique (rappelant que l’importante expatriation allemande du XIXè outre-Atlantique a aussi concerné l’Alsace) . Figurent dans l’ouvrage également le sympathique « Bellacker-lied » consacré au marcaire d’alors de la ferme-auberge bien connue

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et un « Bettellied » (chant de mendiants)  de Oderen également noté par Joseph Lefftz à Sundhouse en 1913 et aussi connu dans la vallée de Munster.

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Joseph Lefftz

Joseph Lefftz est né en 1888 à Obernai et mort à Strasbourg en 1977. C’est un universitaire, spécialiste du folklore et des traditions alsaciens. Il est bibliothécaire et conservateur à la Bibliothèque de l’Université de Strasbourg
Il reprend la suite du travail du Docteur Kassel, son beau-père. Un premier volume est prêt à paraître en 1940, mais arrivent les nazis, qui, parce que l’ouvrage contient quelques chants en français ainsi que des chansons républicaines bien qu’en allemand, dont une Marseillaise, en interdisent la publication. À la Libération, les choses ne vont cependant pas mieux, puisque Lefftz sera inquiété pendant dix ans par la commission d’épuration française parce que les chants sont essentiellement en allemand, et son travail ne sera publié qu’en 1966, en trois volumes, le deuxième en 67 et le dernier en 1969 chez Alsatia, soit plus d’un demi-siècle avec la collecte des documents.
Manqueront probablement à tout jamais deux autres volumes prévus (chansons spirituelles et chansons de danses). On ne sait pas où sont passés les documents concernés, la famille de Lefftz refusant de communiquer quoi que ce soit, traumatisée par les soupçons de pro-nazisme dont Joseph Lefftz avait fait l’objet.

Il convient de préciser que les mélodies et les textes ont souvent des indications de lieux de collectage différents et ne coïncident pas nécessairement.

Les trois tomes sont thématiquement répartis en :
1)  Ältere und jüngere Erzähllieder et Geschichtliche Lieder : s‘y trouve un « Es steht ein Lind in jenem Tal » qui remonte à 1450 qui figure dans le cahier de chants manuscrit d‘une certaine Ottilia Fenchlerin, Strassburg, 1592. On y trouve également des versions des chansons notées par Goethe, ainsi qu‘un « elsässisches Freiheitslied » (réf 23) de 1848 qui n‘est autre qu‘une Marseillaise en allemand.

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2) Le deuxième volume est consacré aux „Soldaten – und Conscritslieder“, aux „Lieder vom schaffenden und fahrenden Volk“ ainsi qu‘aux „Heimat und Wanderlieder“: on y trouve une chanson de cantinière, « die Marketenderin », évoquant les victoires allemandes de la guerre de 1870, la belle mélodie d‘un retour du guerrier, qui prouve qu‘on peut chanter la patrie France en allemand,

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« Krieger Heimkehr », un éloge de la vie paysanne, qui pourrait être de la plume d‘Auguste Stöber, „mer litt uff em Land“, la chanson avec laquelle nous faisions „schunkler“ notre public il y a plus de 40 ans, „Bürebiawla“, et ce chant – cri de rues du vendeur de cuillers : „Leffelmann“.

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3) Le troisième volume est consacré au chants „Der Liebe, Glück und Freuden“ „Der Liebe, Leid und Weh“ et „Vom Ledigsein, hochzeitmachen und Eheleben“ y figure ce rare chant en mode mineur : « d’r Maien » remontant au 16è siècle…

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… et un poème de JP Hebel « Selli gfallt m‘r gwìss »  mis en musique par KL Müller.

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Collectages ultérieurs

Richard Schneider, décédé il y a peu, était conseiller technique et pédagogique en Arts et traditions populaires pour Jeunesse et sports (un ministère bien rabougri aujourd’hui) dans les années 50 à 80. Il a constitué, à ce titre, le répertoire des groupes folkloriques, tant en terme de musique que de chorégraphie. Pour ce faire, il n’avait d’autre choix que d’interroger les collectages de chansons, en plus de collectages personnels.
Il est regrettable qu’il n’ait pas publié davantage : il ne s’est guère exprimé ailleurs que dans la réédition de Weckerlin, dans deux articles de l’ « Encyclopédie d’Alsace » consacrée respectivement à la chanson et à la danse, et dans un volume de « Folklore et Tradition en Alsace » paru en 1973. Restent les nombreuses fiches de danses, avec notes et chorégraphies, qu’il a laissés aux soins des différents groupes folkloriques avec lesquels il a travaillé. Quand je l’ai rencontré à deux reprises ces dernières années dans son appartement de Neudorf, plein à craquer de notes et documents, pour le persuader de mettre en forme son inventaire pour le site de l’OLCA, « Sàmmle », il rêvait encore que le Conseil Régional d’Alsace lui permettrait d’éditer un livre, somme de ses travaux.
Outre la mise à jour des danses, dont les fameux « ungràda Wàlzer » à cinq temps et autres rythmes irréguliers, les mazurkas, comme  l’air de « un a àltes Pààr Ochse », ou scottisches tel « Dü besch min » collecté à Altkirch en 1860,

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il a noté également des chansons, tels « Pfeischtmor »,

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ou encore « Uff d’r griene Wiese » (réf 17), qu’il annote comme une critique clandestine de Hitler.
Richard Schneider, parce que incorporé de force en Russie, a lui aussi aussi souffert d’une allergie profonde à ce qui était allemand, et dès qu’il le pouvait, il donnait des titres français aux danses, et traduisait les paroles en français. De ce fait, il n’est pas toujours facile de retrouver ses sources : ainsi nomme-t-il une danse « les cloutiers », alors qu’elle s’appelle « Nagelschmied » dans la collection Pinck.

On trouvera des chansons alsaciennes dans quelques ouvrages français, dont le volume consacré à l’Alsace de l’ « anthologie des chants populaires français » de Joseph Canteloube, en 1951, qui ne contient rien qui ne figurent déjà dans les collectages précédents, mais qui a au moins le mérite de donner le texte en langue régionale et pas que sous forme de traductions comme d’autres font sans état d’âme. On y apprend par contre, dans une longue introduction historique et non sans surprise, qu’en 1648 l’Alsace a été « rendue » à la France …

On assiste, avec les années 70 à la faveur de ce qu’on a appelé le « folk revival », à une reprise des collectages : c’est en effet la dernière ligne droite avant l’extinction des feux.
Citons celui de Richard WEISS et ses STUDENTE. Les chansons antiques en sont absentes, disparues en l’espace d’une génération : ce qui est recueilli est un répertoire plutôt début de siècle, pas inintéressant en soi, mais la rupture avec le vieux fonds chansonnier est consommée.
Ainsi, la chanson « a Tàg z’Milhüsa » écrite sur rien moins que le Radetzy-Marsch et qui connut une indéniable notoriété. Cette première moitié de siècle voit se développer la pratique qui consiste à écrire des textes en dialecte sur des musiques connues ou à la mode : ainsi, Tony Troxler « So ne Gleesla Wi » ou Germain Muller.

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Gérard LESER et Eugène MAEGEY, qui avait formé le duo des «Lustiga Malker » recueillent 20 chansons dans la vallée de Munster publiées dans l’annuaire de la société d’histoire, dont le « Menschtertaler Martala »

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Pour GERANIUM, l’informatrice principale est Maman Muringer : on a déjà évoqué « Altes Paar Ochse », « ‘s bucklig Mannla » ajoutons encore « ‘s Dundi hat gsait » que sa tante d’Obermorschwihr chantait, un peu éméchée (elle était vigneronne) avec une cuillère en bois sous la jupe qui remontait quand elle se balançait.

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Joseph SCHEUBEL et Jean-Marie EHRET procèdent à la mise en forme du probablement dernier collectage dans tous les sens du terme. Ils ont travaillé en fonds de vallée de la Doller dans les années 70 et 80, dans un contexte de déperdition avancée, mais, comme le remarquait Wilhelm, ces fonds de vallées ont constitué des conservatoires.
On y trouve une version très proche de celle donnée par Joseph Lefftz datant de 1878 de  « Fahrt ins Heu », l’histoire du paysan qui se cache dans la grange pour surprendre sa femme dans les bras d’un beau cavalier.
Le matériau est désormais musicalement appauvri mais il faut saluer l’approche scientifique des deux auteurs.
60 heures d’enregistrements sur cassettes effectuées alors par Jean-Marie EHRET attendent d’être éventuellement sauvées.

François Wilhelm pensait que l’avenir de ces chansons passait par une harmonisation pour chorale, ce dans quoi s’est lancé l’association Weckerlin de Martin Allheilig et Jean-Paul Gunsett dans les années 60. Vous avez entendu récemment des chorales chanter en alsacien ? Dans les 6 cahiers de chants magistralement harmonisées par Carl Reysz, Jean-Paul Baumgartner et André Roos, figure un chant que Nathan Katz a complété et qui se trouve dans sa pièce « Annele Balthasar ». « Uff Reesla rot ». Il y a bien un chant, chez Lefftz ou Pinck, je ne sais plus, dont le texte est proche, mais la mélodie bien différente : ce qui montre qu’on est passé à côté d’une foule de choses définitivement perdues.
Dans le même ordre d’esprit, cette remarque : les fiches de Joseph Lefftz donnent un lieu et une année de collectage : or, ce sont toujours un peu les mêmes noms de villages qui reviennent, en l’occurrence ceux où un correspondant de la collecte faisait le travail (Puberg et Limersheim, par exemple), et on ne peut s’empêcher de penser que si la recherche avait été menée plus systématiquement, la récolte aurait été bien plus fructueuse.

On trouvera encore des chansons d’Alsace dans des collectages allemands, dont la bien connue « O Strassburg, O Strassburg », chanson dont on oublie souvent son caractère anti-militariste, ainsi que dans le « Deutscher Liederhort » de Erk et Fr. Böhme de 1893-94.

Un mot encore sur un travail qui reste à faire, à savoir l’étude comparative des textes des chants, avec leurs motifs récurrents : ainsi, les chants sur les chasseurs, classés parfois dans les chants de métiers, alors qu’ils chassent volontiers souvent, non le gibier, mais les bergères. Le thème de “la blanche biche” recueillie par Davenson n’est pas loin. Il y a aussi des motifs qui reviennent, tels celui-ci : “Was zog er aus seiner Tasche ? Ein Messer war scharf und spitz » qui figure dans une chanson notée par Goethe. On la retrouve souvent avec une effet de suspense : que sort le jeune homme de sa poche ? Sera-ce un couteau assassin ou … ein Goldringelein (anneau d’or) en proposition de mariage ?
Quand on indique la couleur des cheveux d’une jeune fille, c’est toujours « schwarzbraun » : les cheveux bruns semblent être le parangon de la beauté féminine.
Une étude des symbolismes serait à mener : ainsi, le chant de cette « Schwarzbraun Mädelein » indiquée plus haut : elle porte un gobelet de vin rouge à Strasbourg quand elle croise un jeune homme : elle en perd sa pantoufle, symboles de perte de virginité, évidemment. Il en est de même pour la jeune fille qui, dans « Gib mir die Blume » cité plus haut,  est invitée à céder sa fleur.
Je mentionne encore la fréquence, surtout dans les ballades anciennes, d’une forme dialoguée, qui alternent les personnages d’une strophe à l’autre.

Reste à traiter des nombreux feuillets et partitions diverses : peut-on accepter dans ce patrimoine autre chose que le seul relevé de tradition orale ? Les collecteurs ont pris en compte les chansons consignés par écrit, dont les « fliegende Blätter », feuilles volantes, ainsi cette Marseillaise en allemand trouvée à Mulhouse en 1800.

Il m‘est ainsi parvenu, je ne sais plus ni quand, ni comment, une page manuscrite sur le « Güeter Mond » (réf 33), en fait une parodie d‘un chant allemand dont le texte est de Karl W. Ferdinand Enslin, 1848, et dont l‘auteur de la musique est inconnu, celle-ci néanmoins précisément datée de 1795, ce qui est pour le moins bizarre.

ref 33

Quel avenir pour la chanson traditionnelle alsacienne ? On s’en doute, il n’est guère brillant. Non seulement elle subit le sort du patrimoine populaire immatériel en général en butte à la culture commerciale, mais également le sort qui a été fait à la langue elle-même. A qui la faute ? A nous-mêmes, en bonne part. Nous avons courbé le dos et fait nôtre le slogan : il est chic de parler français que dénonçait Germain Muller. 50 langues disparaissent dans le monde chaque année et la nôtre suit ce chemin, dans ses deux formes, dialectale et standard, emportant avec elle le trésor chansonnier de nos aïeux.

En 1951, Richard Schneider notait à Munster ces quelques vers chantés aux résonances prémonitoires : « Un s’Liadla esch fini » : « et la chanson est finie et chacun prend la sienne, et celui qui n’a pas la sienne va au lit avec le chat ».

Daniel Muringer

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