Le poète Nathan Katz dans la guerre de 1914-1918

On pourra lire ci-dessous, la première partie de la conférence que nous avons tenue Daniel Muringer pour la partie musicale et moi sous l’égide de l’association Schick’ Süd-Elsàss Culture et Bilinguisme, le 6 avril 2018. Nous l’avions appelé D’r Nathan Katz un d’àndra en référence aux textes poétiques du poète sundgovien lui-même, d’auteurs que Nathan Katz a traduits en alémanique ou qui l’ont traduit en francais : E.A.Poe, Guillevic, Jean-Paul de Dadelsen, Shakespeare, Robert Burns, Alfred Tennyson, Rudyard Kipling, JP. Hebel. Ils ont été mis en musique par Daniel Muringer et ont ponctué la conférence. Nous avons également eu un invité surprise, Philippe Juen venu lire en alémanique un extrait de Annele Balthazar. Vous le verrez dans la seconde partie en video. Daniel Muringer est un compositeur, musicien, interprète professionnel parfois victime de piratage de ses compositions et adaptations musicales. C‘est la raison pour laquelle il est absent de cette première partie. Il apparaitra toutefois furtivement dans la seconde partie dans laquelle il nous gratifiera d‘une chanson. La conférence a été bilingue sans traduction des textes allemands et alémanique. Je les ai rajoutées. Elle a eu lieu à la l‘école A.B.C.M. Zweisprachigkeit de Mulhouse.

Première partie: Nathan Katz dans la guerre de 1914-1918

Nathan Katz entre en guerre
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Georg Simmel à Strasbourg (1914-1918) par Jean-Paul Sorg

Une contribution invitée. Le philosophe Jean-Paul Sorg dont j‘ai déjà parlé à propos de son livre sur Albert Schweitzer – il en est un spécialiste – évoque pour le SauteRhin – et je l’en remercie – le grand sociologue allemand Georg Simmel et ses années strasbourgeoises entre 1914 et 1918 ainsi que l‘espoir que sa présence avait suscité dans la jeune génération d‘alors, comme en témoigne ce bout de lettre du poète Ernst Stadler à René Schickele rapporté par ce dernier.

Simmel, Georg (1858 – 1918), Philosoph und Soziologe; Fotograf unbekannt, um 1914

Ernst Stadler à René Schickele
mi-juillet 1914

« In Straβburg bereitet sich allerhand vor. In Simmel haben wir einen wertvollen Bundesgenossen unsrer Sache bekommen. Er ist voller Aktionseifer, sucht eine stärkere Auswirkung der Universität auf die Stadt, ist politisch höchst vernünftig und dem Elsässischen gegenüber verständnisvoll. Ich habe mich neulich eine Stunde mit ihm über die elsässische Frage unterhalten. Eine gewisse Bedenklichkeit besteht darin, dass Bucher ihn schon stark an sich zu ziehen sucht, was bei seiner wahrhaft genialen Geschicklichkeit wohl auch gelingen wird. Einstweilen macht er Ausflüge mit ihm, führt ihn in die ästhetischen Cercles des in solchen Fällen immer einspringenden Fräulein Koeberlé ein und dergleichen. Immerhin ist das tausendmal besser, als wenn ihn die Gegenseite besäβe.
Bucher selbst steckt wieder einmal voller Pläne, über die ich dir ein andermal ausführlicher berichte: neue Zeitschrift, deren Redaktion ich nach meiner eventuellen Rückkunft – mit Dollinger zusammen! – übernehmen soll, freie Universität neben der staatlichen, und so weiter, kurz: Straβburg als kulturelles Zentrum unter Heranziehung französischer und deutscher Kapazitäten, Bergson, Simmel et caetera. Das ist alles etwas phantastisch und vag, aber es scheint mir wirklich, als wäre der Augenblick nahe, wo hier etwas zu machen ist. »

La lettre intégrale a été égarée par son destinataire. On aura remarqué l’absence des salutations ordinaires. Mais Schickele, au moment où il rédigeait, en 1927, son essai Das Ewige Elsass(« L’éternelle Alsace »), en recopia le passage qu’on a pu lire et le cita en exemple des projets et des espoirs que l’on pouvait alors en toute ingénuité nourrir pour l’Alsace. Das ewige Elsass de René Schickele figure dans le volume Überwindung der Grenze édité par Adrien Finck chez Morsadt Verlag, 1987.

« À Strasbourg toutes sortes de choses se préparent. En Simmel nous trouvons un valeureux camarade acquis à notre cause. Il est plein d’ardeur pour agir et voudrait que l’université exerce une influence plus forte sur la ville. Avec cela il se montre tout ce qu’il y a de plus raisonnable sur le plan politique et il comprend la situation alsacienne. Je me suis entretenu avec lui récemment pendant une bonne heure sur la question de l’Alsace. S’il reste circonspect, c’est que Bucher a déjà cherché à l’attirer de son côté et il risque bien d’y parvenir, tant il est génialement habile et brillant. Pour le moment il sort avec lui, l’entraîne dans les cercles artistiques de Mademoiselle Koeberlé, toujours prête à intervenir pour ce genre d’affaires, ainsi qu’en d’autres lieux semblables. Mais en tout cas, il vaut mille fois mieux qu’il penche de ce côté que du côté opposé.
Comme d’habitude, Bucher a plein de projets, je t’en parlerai plus en détail une autre fois : une nouvelle revue, dont après mon éventuel retour je serais le rédacteur en chef – main dans la main avec Dollinger ! – ; création d’une université libre, à côté de l’université d’Etat, et ainsi de suite, bref : Strasbourg comme un centre culturel qui attirerait à lui des sommités françaises et allemandes, Bergson, Simmel, etc. Tout cela est quelque peu fantasque et vague, mais il me semble que le moment est proche où il y aura vraiment quelque chose à faire ici. »

Le bout de lettre de Stadler que Schickele cite a été traduit par Charles Fichter dans son introduction à Ernst Stadler, Le Départ (Der Aufbruch), éd. Arfuyen, 2014, Prix Nathan Katz du Patrimoine, 2013.

Ce bout de lettre atteste de la renommée et de l’espoir de renouveau que le grand sociologue Georg Simmel suscitait à Strasbourg en 1914. Il y meurt le 28 septembre 1918 dans son appartement au 17 rue de l’Observatoire (Sternwartstr. 17). Il s’était installé à Strasbourg au printemps 1914, avec quelque appréhension, le sentiment d’avoir risqué un saut dans le noir (ein Sprung ins Dunkle), mais aussi avec des espérances et de l’ardeur. Pathétiques (douloureuses) ont été ces dernières années.
Il avait quitté Berlin, pour lui la grande ville moderne, il y était né en 1858 ; son père qui dirigeait une usine de chocolat avait baptisé ses sept enfants dans la religion protestante. Nommé privatdozent, Georg enseigna à l’université pendant près de trente ans, ses cours attiraient étudiants et étudiantes, sa production scientifique était originale et abondante, son œuvre maîtresse une Philosophie de l’argent, mais en partie à cause de son originalité même, son audace intellectuelle, peut-être davantage à cause de son ascendance juive, il ne lui fut pas accordé d’y dépasser le grade de professeur extraordinaire. Seule dans l’empire, l’université de Strasbourg, où enseignait déjà, depuis 1890, l’histoiren médiéviste Harry Bresslau (qui sera le beau-père d’un certain Albert Schweitzer…), titularisait volontiers des professeurs juifs. Il s’interrogeait toutefois sur l’accueil qui lui serait réservé, regrettant de quitter une université prestigieuse, dans une ville capitale de quatre millions d’habitants, pour une université de bonne réputation, mais périphérique, provinciale. Peut-être était-ce à ce déclassement qu’il pensait, quand il parla à son cher ami le comte Hermann von Keyserling de Sprung ins Dunkle. Mais il allait rapidement se plaire à Strasbourg. Lui et son épouse, Gertrud, apprécièrent l’atmosphère de la ville et ses alentours, la campagne, pleine de charme.
Ils habitaient dans une de ces belles demeures de la Neustadt, destinées aux docteurs et professeurs d’université et dotées de tout le confort moderne : ascenseur, chauffage central, gaz et électricité, salle de bains. L’appartement comprenait en façade, comme pièces de parade, un salon, une salle à manger et un bureau où le professeur pouvait recevoir des étudiants ; à l’arrière trois chambres intimes, une cuisine, une salle de bains et WC. Chambre de bonne sous les combles. Des fenêtres au 17 rue de l’Observatoire on jouissait d’une vue sur le jardin de l’université et la flèche de la cathédrale.
Une réputation socratique de corrupteur de la jeunesse  précédait Georg Simmel. (Er galt als zersetzend , écrivit de lui un de ses anciens étudiants, né en Alsace, Ernst-Robert Curtius, qui s’illustrera dans les études de littérature romane.) Aussi était-il attendu et fut-il accueilli à bras ouverts par la partie la plus frondeuse de l’intelligentsia strasbourgeoise. Avec Georg Simmel, c’était la modernité qui arrivait, une sociologie et une philosophie, une Kulturphilosophie, inspirées, décapantes, attentives au phénomène anthropologique des grandes villes et à la condition féminine, auteur d’essais sur Eros, sur la mode (Philosophie der Mode), sur l’hospitalité et l’étranger (Der Fremde), sur l’art du comédien (Zur Philosophie des Schauspielers), sur l’esthétique comme sur l’éthique, réflexions sur la poésie de Stefan George, le vitalisme de Goethe, les portraits de Rembrandt, etc.
René Schickele, après avoir copié la lettre ci-dessus avait ajouté que Ernst Stadler lui confia encore, je traduis :

« Je voudrais m’organiser pour être à Strasbourg dans les premiers jours d’août afin que nous puissions en discuter sur place. »

Les premiers jours d’août, poussée par un engrenage infernal, l’Allemagne déclara la guerre successivement à la Russie et à la France. Le lieutenant de réserve Ernst Stadler fut mobilisé, combattit dans les Vosges et en Champagne, avant de tomber le 30 octobre devant Ypres, touché par un obus anglais, lui le grand connaisseur de Shakespeare. A quelques jours près il serait parti – tranquillement – pour l’université de Toronto où il devait commencer ses cours en septembre. Il y fait allusion dans sa lettre, mais nous apprenons qu’il comptait bien revenir à Strasbourg et contribuer à faire de la capitale alsacienne un centre culturel, biculturel, qui associerait au sein d’une université libre la science allemande et la science française, conjuguerait les humanités allemandes et les humanités françaises, donnerait une chaire à Bergson en face de Simmel. Dans la perspective d’une Europe pacifiée !
C’est à pleurer. Le tragique de l’histoire. La catastrophe européenne, dont un siècle après nous ne sommes toujours pas entièrement remis, malgré l’union. Eternelle Alsace vraiment !  Son éternelle malchance, ses éternels problèmes de reconnaissance de sa singularité, comme Schickele essayait de s’en amuser encore avec distance (pour ne pas pleurer !). En lisant ce bout de lettre, dont on ne comprend pas sans recherche toutes les allusions – les deux côtés antagonistes, les intrigues de Pierre Bucher, la personnalité d’Elsa Koeberlé -, on a le sentiment aujourd’hui, en 2018, de vivre une situation similaire, sauf qu’elle se présente à fronts renversés. Il s’agissait alors pour Stadler, en jouant la carte du francophile Bucher à la tête des Cahiers français, de contrer le camp des conservateurs, représentés littérairement par le germanophile Friedrich Lienhard, qui dirigeait Erwinia, et de réussir un dépassement de ces contradictions paralysantes, une ouverture à la modernité. La Constitution accordant un nouveau statut à l’Alsace-Lorraine, le 31 mai 1911, n’avait pas apaisé les esprits. Tout de suite après, le 1er juillet, peut-être pas sans rapport, partit le coup d’Agadir. Nouvelles tensions autour de la question coloniale du Maroc. En novembre 1913, l’affaire de Saverne : des recrues alsaciennes traitées de Wackes ; l’officier prussien, un von Forstner, protégé. Sentiment d’humiliation et d’absence de justice. Les « francillons » se rebiffent contre les « germanisateurs », qui s’inquiètent d’un surcroît d’autonomie.
Pour des esprits progressistes comme Stadler et Schickele, il faut empêcher que l’Alsace-Lorraine ne devienne un Land comme les autres, il faut qu’elle garde sa composante française et bénéficie d’un statut particulier au sein de l’empire. De nos jours, automne 2018, l’enjeu est que l’Alsace devienne institutionnellement une Collectivité à Statut Particulier (une CSP !) au sein de la République française et qu’à ce titre elle dispose des moyens et des pouvoirs nécessaires pour préserver et développer sa composante… rhénane de région frontière. Etc. Le problème alsacien reste sempiternellement sans solution politique.
Et un Georg Simmel dans tout ça, au milieu des batailles de grenouilles dans le Schnakenloch ? Stadler et ses amis attendaient de lui qu’il vînt bousculer le camp des assimilateurs qui dominaient à l’université. Où il y avait des conflits il était à son affaire. Sa philosophie était ouvertement une philosophie des conflits, une théorie du conflit de la culture moderne. Son agilité dialectique allait produire des surprises. Il était l’esprit qui toujours… dépasse. Il n’avait pas son pareil (dans tout l’empire) pour percevoir l’unité dans la dualité et la dualité dans l’unité. Voilà qui convenait bien pour saisir « le problème alsacien ». Ses premiers cours, durant le semestre d’été 1914, séduisirent immédiatement les étudiants strasbourgeois. Les auditeurs ressentaient une ambiance spirituelle électrique (« eine geistige Elektrizität »), s’émerveillaient de sa géniale acrobatie conceptuelle (seine abnorme Begriffsakrobatik) et de voir, d’entendre comment sur le champ sa pensée se déployait en phrases et les phrases en œuvres d’art (wie ein Gedanke zum Satz und der Satz gleichzeitig zum vollendeten Kunstwerk sich entfaltete).
Mais il n’eut guère le temps d’étendre son influence. Le tragique de l’histoire allait le rattraper, le dépasser, et le terrasser. Il n’avait pas vu venir la guerre en juillet, l’air de l’Europe sentait la poudre, mais jusqu’au jour fatal des déclarations et de la mobilisation personne n’avait cru vraiment à l’imminence et, surtout, n’a pu imaginer l’ampleur mondiale que cela allait prendre et la sauvagerie. Ingénuité en juillet, débats spirituels sur l’avenir de la culture. Barbarie en août, effondrement des acquis de la civilisation. Il n’avait pas vu venir la guerre et il n’en verra pas la fin, au bout de plus de quatre ans. Il meurt quelques semaines avant d’un cancer du foie. Malgré des doses de morphine, il a souffert atrocement sur son lit des mois durant. S’ajoutaient ses inquiétudes pour son fils Hans, engagé comme médecin militaire en Ukraine, et sa peine d’apprendre la disparition de nombre de ses anciens étudiants dans les affres du conflit mondial.
Du fond de ses souffrances et de son isolement à Strasbourg, devenue une ville forteresse fermée au monde, il parvient cependant à composer quatre « méditations métaphysiques » qui seront son testament philosophique sous le titre Lebensanschauung, qui est un défi, qui veut dire Lebensbejahung, un oui réfléchi et résolu à la vie par-delà ou à travers les malheurs, les folies, les tueries, les négations de toutes sortes.
Nous sommes toujours, en tous les moments, notre vie entière, et la vie en nous et en-dehors de nous s’écoule dans une continuité absolue, elle est en son essence un flux ininterrompu qui transcende les formes passagères qu’elle ne cesse pas de créer.
Avant de mourir il aurait aimé revoir Albert Schweitzer, dont il avait appris le retour d’Afrique à Strasbourg à la mi-juillet. Cet ancien étudiant alsacien, qui avait suivi ses cours à Berlin durant le semestre d’été de 1899, garda avec lui un contact chaleureux. Il lui avait adressé de Lambaréné des félicitations, lorsqu’il apprit, sans doute par Harry Bresslau, sa nomination à Strasbourg. Très affaibli, sentant sa fin proche, Simmel avait fait savoir qu’il ne voulait plus recevoir de visite chez lui hormis celle de Schweitzer. Mais celui-ci en fut informé trop tard ou n’eut pas le temps, car malade lui-même début septembre et opéré d’une tumeur à l’intestin, séquelle d’une dysenterie contractée dans le camp de transit à Bordeaux.
Des retrouvailles manquées donc, dans la désolation générale de ces temps. Que n’auraient-ils pu se dire, quels échanges philosophiques ils auraient pu avoir ! Schweitzer ramenait dans ses valises les éléments d’une Lebensphilosophie, fruit de son expérience africaine de la colonisation et de la guerre. Lui aussi avait jeté, contre la décomposition de la civilisation, le défi d’un oui à la vie, modulé dans un respect pour toute vie. Les deux philosophes avaient abouti, par des cheminements différents, à faire converger d’une manière neuve la Kulturphilosophie et une Lebensphilosophie. Cette convergence originale chez l’un et l’autre penseur n’a pas encore attiré l’attention des historiens de la philosophie. Un thème pour un futur colloque ?
Si Georg Simmel avait survécu quelque temps à sa maladie, que lui serait-il arrivé ? Comme son collègue Harry Bresslau, il aurait peut-être été sommé dès le dimanche 1er décembre 1918 de quitter l’Alsace dans les vingt-quatre heures. Lui et son épouse auraient le lendemain traversé le Rhin au pont de Kehl, avec 40 kg de bagages, sous les huées de la foule, et leur appartement aurait été vidé et réquisitionné aussitôt pour des fonctionnaires français accourus de Paris.

Jean-Paul Sorg

Indications bibliographiques

Les œuvres complètes de Georg Simmel ont paru dans la collection suhrkamp taschenbuch wissenschaft. 14 volumes. Un premier volume à part, introductif,Das individuelle Gesetz(1987), contient les lettres adressées au Graf Hermann Keyserling, entre 1906 et 1918. Elles sont la principale source d’informations sur la vie et les sentiments de Georg Simmel pendant sa période strasbourgeoise.
Sur l’immeuble 17 rue de l’Observatoire, lire l’étude de Marie-Noëlle Denis, « Le cadre de vie universitaire des sociologues strasbourgeois au temps de l’université allemande (1872-1918) », in Revue des Sciences sociales n° 40, 2008, « Strasbourg, carrefour des sociologies ».
Le texte testament philosophique de Georg Simmel, Lebensanschauung a été traduit en français par Frédéric Joly sous le titre Intuition de la vie et publié en 2017, éd. Payot & Rivages
Albert Schweitzer parle de Georg Simmel dans son autobiographie Ma vie et ma pensée et il a publié Erinnerungen an Georg Simmel en 1958, à l’occasion du 100ème anniversaire de la naissance. Traduction française, « Georg Simmel dans mes souvenirs » in Cahiers Albert Schweitzer n° 175 (novembre 2018).
Ernst Stadler a été évoqué sur le SauteRhin dans L’alsacianité de l’esprit selon René Schickele et Ernst Stadler
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Andreas Gryphius (1616-1664)
Threnen des Vatterlandes/ Anno 1636 (Les pleurs de la patrie)

Pour notre anthologie de la littérature allemande et à l’occasion du quatre-centenaire du début de la Guerre de Trente ans, ce sommet de la poésie baroque allemande.
La Guerre de Trente ans a commencé par la défenestration de Prague en mai 1618. Même si elle y a duré moins longtemps, elle a dévasté l’Alsace, décimé sa population et ruiné son économie. On l’appelle Schwedenkrieg, la guerre des Suédois. Avec la complicité du Roi de France qui saisira l’occasion pour mettre la main sur l’Alsace, ils ont notamment occupé le sud de la région y provoquant des soulèvements paysans qui ont laissé des traces dans les mémoires (L’expression Gare aux suédois était encore utilisée par nos parents en guise de menace répressive, me signale Daniel Muringer) et dans la poésie dialectale (Nathan Katz, Emil Storck).
Pour Dominique Vidal-Sephiha

Jacques Callot :
Les misères et les malheurs de la guerre / La revanche des paysans :

Tränen des Vaterlandes
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La bibliothèque humaniste de Sélestat, quatre ans plus tard…

La bibliothèque humaniste de Sélestat a ré-ouvert ses portes après un peu plus de trois années de fermeture pour rénovation / réaménagement. Avec son nouveau nom : Bibliothèque humaniste / Trésor de la Renaissance. Je m’y était rendu peu avant qu’elle ne ferme, en janvier 2014. On en trouvera ici le récit. J’y suis retourné peu après sa réouverture, fin juin 2018.
Pour Michel Muller
Deux images donnent  à voir la différence :
En 2014 :


Photo © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Cela ressemble encore à l’idée que l’on se fait d’une bibliothèque même si les nouvelles bibliothèques universitaires d’aujourd’hui ne montrent plus beaucoup de livres. Si elles gagnent en efficacité, elles perdent en sérendipité qui désigne la possibilité en parcourant les rayonnages de trouver ce qu’on ne cherche pas.
En 2018 :
La comparaison entre les deux images permet de constater d’emblée que ce que l’on gagne en luminosité et en spaciosité (si, si, c’est rare mais cela peut se dire), on le perd en idée générale de bibliothèque, du moins en idée commune que l’on s’en fait. De ce point de vue, la rénovation opère un mouvement de bascule de la bibliothèque vers le musée avec une réduction des livres exposés à ses trésors. Une véritable idéologie des trésors, conception marchande du patrimoine, sévit en Alsace. L’objectif est touristique.
Certes, la relation musée/bibliothèque est ancienne, comme on peut le constater dans la dénomination de Stadtbibliothek-Museum (Musée-Bibliothèque municipale) qu’on lui a donné sous administration allemande, lors de son installation à cet endroit. Étonnante volonté de la ville de Sélestat de cacher l’origine allemande du transfert de la Bibliothèque de l’école latine et de celle du grand humaniste Beatus Rhenanus qui l’avait léguée à la ville peu avant sa mort en 1547, dans l’ancienne Halle au blé où elle fut inaugurée en 1889.
L’extension et la nouvelle entrée, qui se situe de l’autre côté depuis juillet 2018 est l’œuvre de l’architecte Rudy Ricciotti :
L’accès direct aux livres reste possible pour les chercheurs. Pour les touristes, ont été sélectionnés quelques-uns de ces trésors mis sous verre. Ils sont accompagnés d’un dispositif technologique qui permet de s’approcher d’un aspect de leur contenu, en général une sélection de doubles pages d’un livre ouvert. En voici un exemple :
II s’agit d’un incunable, le Catholicon de Giovanni Balbi, ici appelé Balbus (Jean de Gênes), écrit en 1286 Le catholicon, contrairement à ce que son nom pourrait suggérer, est un dictionnaire latin. « Il contient, nous informe Wikipedia, cette encyclopédie humaniste de notre époque, certaines informations encyclopédiques et une grammaire latine ». « Il est utilisé durant le Moyen Âge dans l’interprétation de la Bible, sous forme de manuscrit ». C’est aussi un des premiers livres à être imprimé, à Strasbourg par Johannes Gutenberg en 1460. L’édition ci-dessus date probablement de 1470 et est l’œuvre d’ Adolphe Rusch.
Il contient ce drôle de symbole typographique qui nous rappelle très vaguement quelque chose :

Un repère tactile nous promet de plus amples informations. Il renvoie vers ceci :

C’est pour le moins un peu court et, pour tout dire, dans son imprécision peu pédagogique.
Quittons l’exposition un instant pour quelques explications. Pourquoi une telle densité de texte et pourquoi ne pas marquer le paragraphe en allant à la ligne ? Peut-être pour des raisons d’économie, le papier était cher. Mais peut-être surtout parce que la mise en page restait à inventer. On oublie toujours que l’invention de l’imprimerie n’est pas suffisante sans l’invention des dispositifs qui l’accompagnent.
Le signe typographique sur l’incunable est le C de Capitulum (chapitre) allongé et barré dont la partie concave a été coloriée. L’évolution de la lettre C vers le pied de mouche se représente de la façon suivante :

Source : Wikipedia

Dans un logiciel de traitement de texte, on retrouve pied de mouche en bouton dans la barre des outils, il sert à activer les marques de formatage.

Ici, dans LibreOffice Writer sous Ubuntu

Si la fonction de marquage des paragraphes, alinéas et sauts de page ou de paragraphes restent les mêmes, les marques sont invisibles. Mais le texte écrit se présente mis en forme.
Il existe à la Bibliothèque de Sélestat d’autres symboles de repérage. J’étais lors de ma précédente visite parti à la recherche d’une manicule. Un membre du personnel de l’établissement dont je n’ai pas relevé la fonction m’en avait imprimé deux beaux exemples ( je reprends ci-dessous ce que j’avais alors déjà écrit là-dessus) :
Nous avons ci-dessus une belle image de lecture d’un texte sous ligné, annoté et repéré.
Voilà deux index qui nous ouvrent à la question de l’indexation. La manicule semble dire c’est là qu’il y a quelque chose qui mérite d’être retenu. L’index a l’air de dire : lis ceci, c’est pour toi. C’est la variante aimable. Mais il peut aussi évoquer une injonction.
Voyons nos manicules d’un peu plus prêt :
La manicule (petite main) est l’ancêtre du pointeur, un symbole, souvent en forme de flèche, pilotée par un dispositif de pointage, comme une souris. Sur les écrans tactiles, cela s’obtient même avec le doigt. Digitalisation.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/20/Cursor-design1-hand.svg/63px-Cursor-design1-hand.svg.png?uselang=frCursor-design1-arrow.svg

On échangeait à l’époque ses lectures. On prenait des notes pas seulement pour soi mais également pour les autres, pour échanger ses lectures avec les autres. Les érudits de l’humanisme rhénan rendaient visibles et lisibles à d’autres leurs lectures. La lecture n’était pas seulement une relation individuelle du lecteur à son texte. Elle est partage. Aujourd’hui, le traitement de texte contient des possibilités de sur et sous-lignage, d’adjoindre des commentaires et des notes en marge.
On peut se demander pourquoi prendre des notes. Bernard Stiegler dirait d’abord que c’est parce que nous avons la mémoire qui flanche, c’est une façon de retrouver le passage qui nous avait marqué mais c’est aussi une manière d’intensifier sa capacité d’attention. Souligner un passage c’est le retenir plus que d’autres. Dans son séminaire sur la « catégorisation contributive » dans le cadre des digital studies de l’IRI (Institut de recherche et d’innovation), il avait évoqué la question de la prise de note :
« Plus généralement on prend des notes pour concentrer son attention ou bien sa lecture. Quand je souligne quelque chose dans un livre, cela s’inscrit dans mon cerveau. Je prends des notes pour écrire dans mon cerveau, il ne s’agit pas là d’une métaphore. La question de la prise de notes est une question de sensori-motricité. Mon cerveau est une surface d’écriture. Lorsque je lis un livre, je lis aussi mon propre texte que sont mes rétentions secondaires [mes souvenirs] » (On peut retrouver cela ici à la douzième minute. On notera par la même occasion le dispositif d’annotation des vidéos développé par l’IRI)
Les notes, les repères de lecture sont des jalons sur le chemin de la compréhension.
Retour à l’exposition permanente de la Bibliothèque humaniste de Sélestat
Une partie de l’exposition est consacrée à l’invention de l’imprimerie. Mais comme nous l’avons vu cela ne suffit pas à régler la question de l’édition et de la lecture des textes. Il a fallu inventer d’autres dispositifs pour mettre en forme un texte et le rendre lisible. Bien entendu les pattes de mouche ont disparu devant le formatage des paragraphes. Elles ont été masqués mais existent toujours dans le texte numérisé.

On passe devant Dame Grammaire accueillant un enfant devant un bâtiment figurant les différents étages de sa formation. Elle tient à la main un écriteau avec les lettres de l’alphabet. C’est l’occasion de nous rappeler ce qu’est la grammatisation :
« La grammaire n’est donc pas une simple description du langage naturel. Il faut la concevoir aussi comme un outil linguistique : de même qu’un marteau prolonge le geste de la main et le transforme, une grammaire prolonge la parole naturelle, et donne accès à un corps de règles et de formes qui ne figurent souvent pas ensemble dans la compétence d’un même locuteur. […] Avec la grammatisation – donc l’écriture, puis l’imprimerie – et, en grande partie, grâce à elle, sont constitués des espace/temps de communication dont les dimensions et l’homogénéité sont sans commune mesure avec ce qui peut exister dans une société orale, c’est-à-dire sans grammaire. » (Sylvain Auroux : La révolution technologique de la grammatisation Editions Margada Philosophie et langage Liège 1995).
Dans le langage d’Ars Industrialis, la grammatisation est aussi une discrétisation, c’est à dire pour faire simple un découpage en unités reproductibles.
Poursuivons notre parcours. Au détour d’une rangée, voici la griffe du célèbre imprimeur vénitien Alde Manuce chez qui Erasme s’est initié aux techniques d’imprimerie.
Un dauphin symbole de vitesse est enroulé autour d’une ancre qui immobilise, fixe. L’image est accompagnée de l’adage Festina lente (« Hâte-toi lentement »). On retrouve l’ancre, elle aussi, en traitement de texte pour fixer un objet, une image ou un cadre à une page, un paragraphe, comme caractère…
La légende précise que l’adage signifie qu’il faut agir vite mais pas sans réflexion. On peut y voir aussi la nécessité dans le déluge de flux qui nous submerge de trouver et construire des points d’ancrage. Je ne sais pas si j’y arrive mais il me plaît de penser que c’est aussi l’une des fonctions que je souhaite donner au SauteRhin.
Venons-en à ce qui a le plus retenu mon atention : le cahier d’écolier de Beatus Rhenanus :
En 1498-99, Beatus Rhenanus a fréquenté l’école latine de Sélestat. Il était alors âgé d’environ treize ans. Son cahier d’écolier a été conservé. Il fournit de précieuses indications sur la méthode pédagogique appliquée par son professeur, Crato Hofmann. Le cahier est ouvert sur l’étude d’un texte d’Ovide commenté par un savant italien de la fin du 15è siècle. Le titre de la page indique qu’il s’agit du livre 5 des Fastes d’Ovide.
A l’époque, les cahiers n’étaient pas préformatés comme ceux que nous avons connu à l’école avec une marge, des lignes horizontales, des carreaux petits ou grands. Il fallait d’abord structurer la page en traçant soi-même les lignes. On appelait ce quadrillage la réglure. On choisissait ainsi l’interlignage et la largeur des marges. En traitement de texte d’aujourd’hui, les pages sont préformatées également et la grandeur des marges et des interlignes peuvent être modifiées.
Le texte étudié était écrit, sous la dictée, dans le cadre. Les marges et les interlignes servaient à prendre note des explications de texte données par le professeur. Elles sont portées sur la page en écriture plus fine. On notera l’ampleur de l’interlignage. Dans les cahiers de notre enfance, les marges servaient au commentaire rageur du professeur à l’encre rouge. Rouge est la couleur de la faute. Outre la question de la mise en page et des gloses qui font partie des techniques pédagogiques et d’apprentissage – Beatus Rhenanus a également numéroté les pages de son cahier – il en est une autre remarquable. Elle concerne l’usage pour la compréhension du latin de la langue vernaculaire, qui était alors à Sélestat une langue germanique qui commençait à être écrite. Vertütschet, c’est à dire traduit en allemand, disait-on à l’époque. Concernant les notes interlinéaires en allemand, Isabel Suzeau-Gagnaire écrit à propos d’un autre cahier :
« L’introduction de la langue allemande pourrait aussi être comprise en tant que moyen de transmission du savoir. Ne pourrions-nous pas y voir en ce XVème siècle finissant les prémisses du grand mouvement de traduction des œuvres latines en langue allemande ? »
(Cf Isabel Suzeau-Gagnaire : Le cahier d’écolier de Beatus Rhenanus / L’étude de Virgile in Beatus Rhenanus , Lecteur et éditeurs des textes anciens. Brepols Publishchers)
L’écolier utilise sa langue maternelle pour préciser le sens de certains mots. Il en faut parfois plusieurs accolés où une phrase pour rendre la concision d’un mot ou d’une expression latines.
Beatus Rhenanus, après ses études, a eu une activité philologique, éditoriale et d’écriture. Il est notamment l’auteur d’une histoire de la Germanie. Il est à noter cependant que ceux que l’on appelle les humanistes rhénans, Erasme ou Beatus Rhenanus ne sont jamais passé à l’écriture en langue allemande. D’autres l’ont fait notamment Martin Luther.
On peut logiquement affirmer que Beatus Rhenanus se serait intéressé au World Wide Web (www), le système hypertexte de l’Internet. Ou alors ce serait ne pas comprendre la place qu’il a occupé dans son époque dans laquelle il a activement contribué au renouvellement intellectuel, en relation directe avec les imprimeurs.
Comme il ne faut pas trop béatifier Beatus ni idéaliser cette époque, j’insère une autre image qui tendrait à montrer que l’élève pouvait peut-être aussi s’ennuyer et se livrer à quelque distraction :

RHENANUS (Beatus), Cahier d’écolier de Beatus Rhenanus à l’École latine de Sélestat.
Bibliothèque humaniste de Sélestat (MS 50)

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Heiner Müller : trois citations

Zukunft ergibt sich nicht aus Sandkastenspielen

L’avenir ne sort pas de jeux d’enfants au bac à sable

Wenn ich dich richtig verstehe : der Teufel steckt nicht mehr im Detail, sondern im Ganzen

Si je te comprends bien :
le diable ne se cache plus dans le détail, mais dans le tout (1)

Ohne die Maschine ist die Freiheit nicht mehr zu haben

Sans la machine, on ne peut plus avoir la liberté(2)

Heiner Müller in Ein Gespräch zwischen Wolfgang Heise und Heiner Müller Werke 10 Gespräche 1 Suhrkamp dans l’ordre p 515 et 516
Conversation entre Wolfgang Heise et Heiner Müller Traduction Jean-Pierre Morel in Fautes d’impression L’Arche respectivement p.61, 62 et 63
(1) Et nous perdons de vue la globalité ( Commentaire B.U.)
(2) A propos d’un texte d’Aragon définissant le théâtre de Robert Wilson comme une machine de liberté
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Krafklub : « Je viens de Karl Marx Stadt » (Chemnitz)

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Un anniversaire dans les airs

Descente en parapente depuis le Le Treh / Trehkopf – Markstein (altitude 1206 m) jusqu’à Fellering, le 23 août 2018. Vue sur un paysage morainique dans la vallée de la Thur, restes d’une époque où un glacier s’étendait jusque là. En bas, le village d’Oderen, à droite, le barrage de Kruth-Wildenstein, à gauche tout au fond Wesserling. Le sommet au dessus d’Oderen est le Drumont. La vallée perpendiculaire à celle de la Thur, qui part vers l’ouest, celle d’Urbès, mène au col de Bussang où se situe la source de la Moselle.

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Pause estivale

La Bibliothèque universitaire de Freiburg im Breisgau, en Forêt Noire, ouverte 24 heures sur 24,

est celle de tous les reflets, jusqu’à la rendre insaisissable.

Un lieu idéal pour se ressourcer, dans une ville agréable. Et vélocipédique

On se retrouve à la rentrée

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Quand Bertolt Brecht arrose son jardin

Pour Catherine et Daniel Muringer

Vom Sprengen des Gartens

O Sprengen des Gartens, das Grün zu ermutigen!
Wässern der durstigen Bäume! Gib mehr als genug. Und
Vergiss nicht das Strauchwerk, auch
Das beerenlose nicht, das ermattete
Geizige! Und übersieh mir nicht
Zwischen den Blumen das Unkraut, das auch
Durst hat. Noch giesse nur
Den frischen Rasen oder den versengten nur:
Auch den nackten Boden erfrische du.
Bertolt Brecht Vom Sprengen des Gartens Große Berliner Ausgabe 15, 89)

L’arrosage du jardin

Arroser le jardin, redonner vie à la verdure !
Apporter l’eau aux arbres assoiffés ! Donne plus qu’il n’en faut.
N’oublie pas les buissons, même ceux qui ne portent
Aucune baie, ceux qui n’ont plus de force
Et gardent tout pour eux ! Ne passe pas sans voir,
Entre les fleurs, la mauvaise herbe, qui elle aussi
A soif. N’arrose pas seulement
Le gazon, frais ou roussi :
Rafraîchis aussi le sol nu.
(Texte français de Maurice Regnaut in Bertolt Brecht Poèmes 6 L’Arche page 10)
Écrit en 1943 à Santa Monica où il vivait en exil, ce poème a été mis en musique et intégré dans le Hollywooder Liederbuch par Hanns Eisler. J’ai choisi de vous faire entendre une version jazzy de cette composition enregistrée par Michael Schiefel and the Wood & Stelel Trio, le  2 novembre 2016 pendant la Fête du Jazz dans la salle Boris Vian, à l’Institut français de Berlin.

Même si le poème semble parodier les conseils que pourrait contenir un manuel du parfait jardinier, il ne faut pas imaginer Brecht l’arrosoir à la main, le chapeau de paille sur la tête et le cigare à la bouche. Le mot allemand du titre, Sprengen, invite à sortir du cadre d’une première lecture. Ses multiples acceptions suggérées ne sont pas rendues par la traduction française qui se contente de l’une d’entre elle : arroser. Sprengen signifie aussi faire éclater ou faire sauter, le point commun à tous ces sens étant la notion de dispersion. Même pour l’arrosage, il est question d’un dispositif de dispersion de l’eau que ce soit par pommeau ou par jet. Le mot sprengen invite à disperser la lecture à d’autres réalités, sociales notamment. C’est aussi ce que suggère une notation de Brecht dans son Journal de travail qui évoque l’« étrange » rôle de la conscience politique :
« ce que je fais avec plaisir, c’est l’arrosage du jardin. étrange comme la conscience politique influe sur toutes ces opérations quotidiennes. d’où vient autrement la crainte qu’un morceau de gazon puisse être oublié, que la petite plante là-bas puisse ne rien recevoir ou recevoir moins, que le vieil arbre là-bas puisse être négligé tant il a l’air robuste. et mauvaise herbe ou pas, ce qui est verdure a besoin d’eau, et on découvre tant de verdure en terre à partir du moment où on se met à arroser »
(B. Brecht Journal de travail 20.10.42 L’Arche p.325)
Dans sa dimension sociale, ne rien négliger consiste à n’oublier ni les robustes plantes  ni les jeunes pousses. Et il faut tout autant prendre soin de la « mauvaise graine » voire du sol aride qui n’a encore rien produit.
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Johann Peter Hebel :
Unverhofftes Wiedersehen / Retrouvailles inespérées (1811)

Johann Peter Hebel (1760-1826)

Unverhofftes Wiedersehen


In Falun in Schweden küsste vor guten fünfzig Jahren und mehr ein junger Bergmann seine junge hübsche Braut und sagte zu ihr: »Auf Sankt Luciä wird unsere Liebe von des Priesters Hand gesegnet. Dann sind wir Mann und Weib und bauen uns ein eigenes Nestlein.« – »Und Friede und Liebe soll darin wohnen«, sagte die schöne Braut mit holdem Lächeln, »denn du bist mein Einziges und Alles, und ohne dich möchte ich lieber im Grab sein als an einem andern Ort.« Als sie aber vor St. Luciä der Pfarrer zum zweiten Male in der Kirche ausgerufen hatte: »So nun jemand Hindernis wusste anzuzeigen, warum diese Personen nicht möchten ehelich zusammen-kommen«, da meldete sich der Tod. Denn als der Jüngling den andern Morgen in seiner schwarzen Bergmannskleidung an ihrem Haus vorbei ging, der Bergmann hat sein Totenkleid immer an, da klopfte er zwar noch einmal an ihrem Fenster und sagte ihr guten Morgen, aber keinen guten Abend mehr. Er kam nimmer aus dem Bergwerk zurück, und sie saumte vergeblich selbigen Morgen ein schwarzes Halstuch mit rotem Rand für ihn zum Hochzeittag, sondern als er nimmer kam, legte sie es weg und weinte um ihn und vergaß ihn nie. Unterdessen wurde die Stadt Lissabon in Portugal durch ein Erdbeben zerstört, und der Siebenjährige Krieg ging vorüber, und Kaiser Franz der Erste starb, und der Jesuitenorden wurde aufgehoben und Polen geteilt, und die Kaiserin Maria Theresia starb, und der Struensee wurde hingerichtet, Amerika wurde frei, und die vereinigte französische und spanische Macht konnte Gibraltar nicht erobern. Die Türken schlossen den General Stein in der Veteraner Höhle in Ungarn ein, und der Kaiser Joseph starb auch. Der König Gustav von Schweden eroberte russisch Finnland, und die französische Revolution und der lange Krieg fing an, und der Kaiser Leopold der Zweite ging auch ins Grab. Napoleon eroberte Preußen, und die Engländer bombardierten Kopenhagen, und die Ackerleute säeten und schnitten. Der Müller mahlte, und die Schmiede hämmerten, und die Bergleute gruben nach den Metalladern in ihrer unterirdischen Werkstatt. Als aber die Bergleute in Falun im Jahr 1809 etwas vor oder nach Johannis zwischen zwei Schachten eine Öffnung durchgraben wollten, gute dreihundert Ellen tief unter dem Boden, gruben sie aus dem Schutt und Vitriolwasser den Leichnam eines Jünglings heraus, der ganz mit Eisenvitriol durchdrungen, sonst aber unverwest und unverändert war, also dass man seine Gesichtszüge und sein Alter noch völlig erkennen konnte, als wenn er erst vor einer Stunde gestorben oder ein wenig eingeschlafen wäre an der Arbeit. Als man ihn aber zu Tag ausgefördert hatte, Vater und Mutter, Gefreundte und Bekannte waren schon lange tot, kein Mensch wollte den schlafenden Jüngling kennen oder etwas von seinem Unglück wissen, bis die ehemalige Verlobte des Bergmanns kam, der eines Tages auf die Schicht gegangen war und nimmer zurückkehrte. Grau und zusammengeschrumpft kam sie an einer Krücke an den Platz und erkannte ihren Bräutigam; und mehr mit freudigem Entzücken als mit Schmerz sank sie auf die geliebte Leiche nieder, und erst als sie sich von einer langen heftigen Bewegung des Gemüts erholt hatte, »es ist mein Verlobter«, sagte sie endlich, »um den ich fünfzig Jahre lang getrauert hatte und den mich Gott noch einmal sehen lässt vor meinem Ende. Acht Tage vor der Hochzeit ist er auf die Grube gegangen und nimmer gekommen.« Da wurden die Gemüter aller Umstehenden von Wehmut und Tränen ergriffen, als sie sahen die ehemalige Braut jetzt in der Gestalt des hingewelkten kraftlosen Alters und den Bräutigam noch in seiner jugendlichen Schöne, und wie in ihrer Brust nach fünfzig Jahren die Flamme der jugendlichen Liebe noch einmal erwachte; aber er öffnete den Mund nimmer zum Lächeln oder die Augen zum Wiedererkennen; und wie sie ihn endlich von den Bergleuten in ihr Stüblein tragen ließ, als die einzige, die ihm angehöre und ein Recht an ihn habe, bis sein Grab gerüstet sei auf dem Kirchhof. Den andern Tag, als das Grab gerüstet war auf dem Kirchhof und ihn die Bergleute holten, schloss sie ein Kästlein auf, legte sie ihm das schwarzseidene Halstuch mit roten Streifen um und begleitete ihn in ihrem Sonntagsgewand, als wenn es ihr Hochzeittag und nicht der Tag seiner Beerdigung wäre. Denn als man ihn auf dem Kirchhof ins Grab legte, sagte sie: »Schlafe nun wohl, noch einen Tag oder zehn im kühlen Hochzeitbett, und lass dir die Zeit nicht lang werden. Ich habe nur noch wenig zu tun und komme bald, und bald wird’s wieder Tag. Was die Erde einmal wiedergegeben hat, wird sie zum zweiten Male auch nicht behalten«, sagte sie, als sie fortging und noch einmal umschaute.

Quelle: Johann Peter Hebel: Werke. Zwei Bände; hrsg. v. Otto Behagel, Stuttgart 1883 – 1884 (= Kürschners Deutsche National-Literatur Bd. 142/1 und 142/2) Bd.2: Schatzkästlein des rheinischen Hausfreundes, 1884

 

Retrouvailles inespérées

«
A Falun, en Suède, il y a bien cinquante ans et davantage, un jeune mineur embrassa sa jeune et belle fiancée en lui disant: «À la Sainte-Lucie notre amour sera béni par la main du prêtre. Alors, nous serons mari et femme et bâtirons notre propre petit nid.» – «Et la paix et l’amour y habiteront,» dit la jolie fiancée avec un merveilleux sourire, «car, pour moi, tu es tout, et mon bien unique, et sans toi, j’aimerais mieux être dans la tombe qu’en un autre endroit». Mais lorsqu’avant Sainte-Lucie le pasteur eut, à l’église, annoncé leurs fiançailles pour la deuxième fois: «Or si quelqu’un avait connaissance d’un obstacle, comme quoi ces personnes ne pourraient se marier, ce fut la mort qui s’annonça. Car lorsque le lendemain matin le jeune homme passa devant la maison de sa promise dans son costume noir de mineur – le mineur porte toujours sur lui son vêtement funéraire – il frappa certes encore une fois à sa fenêtre et lui souhaita un bon matin, mais ne lui dit plus jamais bonsoir. Il ne revint jamais de la mine, et c’est en vain que ce matin, pour lui, comme cadeau de mariage, elle entourait un foulard noir d’un ourlet rouge, mais comme il ne revint jamais, elle le mit de côté, le pleura, et ne l’oublia jamais. Entre temps la ville de Lisbonne au Portugal fut détruite par un tremblement de terre, et il y eut la guerre de sept ans, et l’empereur François 1er mourut, et l’ordre des Jésuites fut aboli et la Pologne partagée, et l’impératrice Marie-Thérèse mourut, et Struensee fut exécuté, l’Amérique devint libre, et les puissances réunies de la France et de l’Espagne ne purent s’emparer de Gibraltar. Les Turcs enfermèrent le général Stein dans la grotte des Vétérans en Hongrie et l’empereur Joseph mourut aussi. Le roi Gustave de Suède conquit la Finlande russe, et la révolution française et la longue guerre commencèrent, et l’empereur Léopold entra lui aussi dans sa tombe. Napoléon conquit la Prusse et les Anglais bombardèrent Copenhague, et les agriculteurs semaient et fauchaient. Le meunier moulait et les forgerons forgeaient, et les mineurs cherchaient des filons de métal dans leur atelier souterrain. Mais lorsqu’en 1809 les mineurs à Falun, un peu avant ou après la Saint-Jean, voulurent creuser une galerie entre deux puits, à trois cents bonnes aunes au-dessous du sol, ils tirèrent de la boue et de l’eau vitriolée le cadavre d’un jeune homme, entièrement imbibé de vitriol de fer, mais à part cela parfaitement conservé et inaltéré; de sorte que l’on pouvait encore tout à fait reconnaître ses traits et son âge, comme s’il venait de mourir il y a une heure ou s’était un peu endormi à son travail. Mais lorsqu’on l’eut sorti au jour, son père, sa mère, ses amis et connaissances étaient morts depuis longtemps, personne ne voulait connaître le jeune homme endormi ou savoir quelque chose de son malheur, jusqu’à ce que vînt la fiancée d’autrefois du mineur qui un jour était parti à la mine et n’était jamais revenu. Toute blanchie et ratatinée elle vint à cet endroit avec ses béquilles et reconnut son promis; et c’est plutôt avec un ravissement de joie qu’avec douleur qu’elle s’effondra sur le cadavre aimé, et ce n’est qu’après s’être remis d’un long et violent mouvement de l’âme : «C’est mon fiancé», dit- elle enfin, «que j’ai pleuré pendant cinquante ans et que Dieu me fait voir encore une fois avant ma fin. Huit jours avant la noce, il est descendu dans la terre et n’est jamais remonté.» Alors les cœurs de tous les témoins furent saisis de nostalgie et de larmes, lorsqu’ils virent la fiancée d’autrefois, à présent sous l’apparence de la vieillesse fanée et sans force, et le fiancé encore dans sa beauté juvénile, et comment dans son âme, après cinquante ans, la flamme de l’amour juvénile se rallumait encore une fois; mais lui n’ouvrit plus jamais ses lèvres pour sourire ou les yeux pour reconnaître; et comme enfin, étant la seule qui lui appartenait et qui avait un droit sur lui jusqu’à ce que sa tombe soit préparée au cimetière, elle le fit porter par les mineurs dans sa chambre. Le lendemain, lorsque la tombe fut prête et que les mineurs vinrent le chercher, elle ouvrit un coffret, lui mit le foulard de soie noir bordé de rouge autour du cou, et puis l’accompagna dans sa robe du dimanche, comme si c’était le jour de son mariage et non de son enterrement. Car lorsque au cimetière on le déposa dans sa tombe, elle dit: «À présent dors bien, encore un jour ou une dizaine, dans ce frais lit matrimonial, et que le temps ne te paraisse pas long. Je n’ai plus que peu de choses à faire et je viendrai bientôt, et bientôt il fera à nouveau jour. Ce que la terre a rendu une fois, elle ne le gardera pas non plus une seconde fois», dit-elle en partant et en se retournant encore une fois.
»
Johann Peter Hebel Histoires d’almanach : Suivi de leurs sources et du poème Précarité. Traduit par René Radrizzani. José Corti Collection romantique N°31.
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