Thomas Mann : « Der Tod in Venedig »/ « La Mort à Venise »

Billet invité. Je remercie son auteur, Laurent Tissot, de m‘avoir donné son accord pour la reprise de son texte. Laurent Tissot est professeur émérite en histoire contemporaine à l’Université de Neuchâtel, spécialisé en histoire économique et en histoire du tourisme, des loisirs et des transports. L’essai est paru en premier sur le site suisse Viral. J’ai rajouté deux extraits en allemand pour rester dans l’esprit du SauteRhin et traduit les passages en anglais. Il m’a semblé intéressant de voir la question de l’épidémie sous l’angle du tourisme, puisque :

« Ce n’est pas le virus, c’est l’homme qui fait l’épidémie. Le virus est sédentaire : il n’a aucun moyen de locomotion. Pour se déplacer, il lui faut passer de corps en corps. C’est ce qu’exprime l’étymologie du mot épidémie : le terme est emprunté au latin médical “epidemia”, lui-même issu de la racine grecque “epidemos” – “epi”, qui circule, “demos”, dans le peuple. » (Norbert Gualde, immunologue, cité dans Le Monde 21/05/2020)

Histoire, tourisme et épidémie,
l’exemple de La Mort à Venise de Thomas Mann

Dirk Bogarde interprétant Gustav von Aschenbach dans l’adaptation au cinéma de La mort à Venise par Luchino Visconti (1971)

Par Laurent Tissot

Les récents événements nous ont appris la fragilité du secteur touristique. L’épidémie du Covid-19 a rappelé ce fait connu depuis très longtemps dans une perspective historique : les moindres perturbations conjoncturelles – qu’elles soient d’ordre géopolitique, militaire, économique ou … sanitaire – impactent immédiatement et profondément toute la chaîne de fonctionnement de l’activité touristique : voyagistes, transporteurs, hôteliers, restaurateurs, animateurs de loisirs, etc. La déflagration entraîne un effet de dominos qu’il est difficile de stopper et la remise en route est rude. La violence inouïe du Covid-19 a mis à l’arrêt – pour combien de temps ? – un secteur économique dont on dit qu’il est le plus gros employeur au monde. Il a aussi mis en exergue le désemparement de milliers de touristes surpris dans leurs lieux de séjours par les restrictions mises en place et immobilisés pour un temps plus ou moins long dans l’attente, parfois très angoissante, de moyens leur permettant de rentrer à la maison. La chambre d’hôtel ou la cabine du bateau de croisière se transforme soudainement en prison dont on se serait bien passé.  S’il est facile après coup de dénoncer l’insouciance de ces milliers de personnes ou l’immoralité des promoteurs touristiques de « penser » le tourisme comme ils l’ont fait, il n’est pas inutile de redire que les expériences historiques sont nombreuses pour nous rappeler cette fragilité.

Beaucoup de blogs, d’articles de journaux, d’émissions de télévision et de radio nous redisent l’ancienneté des épidémies et leurs impacts sur les sociétés pour nous faire bien comprendre qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et que notre croyance dans l’indestructibilité de nos sociétés n’était qu’illusion [1]. Peu de recherches portent cependant spécifiquement sur les liens entre épidémies et tourisme. En 1974, le grand spécialiste de la malaria L.J. Bruce Chwatt, publiait un article sur les liens entre le trafic aérien qui prenait un important essor dû à la croissance du tourisme et les épidémies en soulignant que « la croissance de l‘industrie du tourisme a considérablement augmenté le risque de transmission et rendu les actions préventives beaucoup plus difficiles[2]. Cet article amenait un scientifique français, spécialiste des migrations et directeur de recherches à l’Institut national d’études démographiques, Jacques Houdaille, à prolonger la réflexion de Chwatt. Houdaille faisait notamment remarquer que « Les règlements internationaux prévus depuis 1951 pour empêcher la transmission de certaines maladies épidémiques ont été assez bien observés pendant une quinzaine d’années. Toutefois, au cours des années 60, le développement rapide du tourisme a incité les autorités d’immigration à relâcher leur vigilance. Les progrès de l’aviation de commerce y ont fortement contribué »[3].  Chacun à leur manière et se servant de leur connaissance, ces deux scientifiques mettaient le doigt sur un phénomène qu’on ne voulait ou ne pouvait pas voir : l’impact des épidémies. Pour preuve, dans l’introduction à un numéro spécial d’une revue consacrée en 2007 à l’histoire du tourisme, nous finissions par nous poser la question de savoir si le tourisme a un futur : « Des visiteurs fatigués, des sites épuisés, des destinations déconseillées, des tour-opérateurs frauduleux, des aéroports surchargés, des autoroutes bloquées, tout indique que, sauf miracle, le tourisme fonce dans un mur où le bonheur ne sera certainement pas au rendez-vous »[4]. Aucun miracle ne s’est, il est vrai, produit, mais aucune mention n’était faite non plus des dangers d’une épidémie comme s’il était indécent d’invoquer son éventualité. Le Covid-19 nous donne l’occasion d’être plus attentif à l’essence même du tourisme qui, comme le dieu Janus, a deux faces, une heureuse, la plus souvent mise à avant – et pour cause – et l’autre, la face sombre.  Au début du 20e siècle, un célèbre écrivain a écrit un texte d’une actualité stupéfiante en ces jours de confinement. Dans sa nouvelle La mort à Venise, Thomas Mann a en effet merveilleusement (si l’on peut employer ce mot…) décrit le processus qui amène des … touristes à être pris dans les mailles d’un filet dont ils ne peuvent quasiment pas s’extirper[5]. Au-delà de sa magistrale maîtrise littéraire et de son intrigue qui voit un écrivain, Gustav Aschenbach se prendre d’une passion folle pour un adolescent, il fait œuvre d’observateur très avisé en montrant la diffusion sournoise à Venise de ce qu’il appelle « le choléra asiatique ».

Le texte de Mann aide à voir comment l’épidémie s’est propagée en Europe et particulièrement à Venise et comment elle affecte la ville et ses habitants, notamment les touristes. Dans sa « démonstration », Thomas Mann décrit un processus qui se divise en plusieurs étapes :

1. Origine asiatique de l’épidémie -> 2. Arrivée de l’épidémie en Europe -> 3. Identification du « patient zéro » -> 4. Transmission de l’épidémie -> 5. Manifestations -> 6. Mesures prises par les autorités -> 7. Réactions du public -> 8. Implications (départ ou confinement)[6].

Passons en revue ces différentes étapes et voyons comment Mann les retranscrit.

Dans le premier temps, Thomas Mann situe l’origine de l’épidémie en Asie.

« Engendrée par la chaleur dans le delta marécageux du Gange, avec les miasmes qu’exhale un monde d’îles encore tout près de la création, une jungle luxuriante et inhabitable, peuplée seulement de tigres tapis dans les fourrés de bambous, l’épidémie avait gagné tout l’Hindoustan où elle ne cessait de sévir avec une virulence inaccoutumée ; puis elle s’est étendue à l’est, vers la Chine, à l’ouest, vers l’Afghanistan, la Perse, et suivant la grande piste des caravanes avait porté ses ravages jusqu’à Astrakan et même Moscou. »

Dans un deuxième temps, c’est l’arrivée de l’épidémie en Europe. Thomas Mann identifie précisément les responsables :

« c’est avec les marchants syriens venus d’au-delà les mers qu’il [le mal] avait pénétré, faisant son apparition simultanément dans plusieurs ports de la Méditerranée, sa présence s’était révélée à Toulon, à Malaga ; on l’avait plusieurs fois devinée à Palerme et il semblait que la Calabre et l’Apulie fussent définitivement affectées. Seul le Nord de la péninsule avait été préservé. Cependant cette année-là – on était à la mi-mai – en un seul jour les terribles vibrions furent découverts dans les cadavres vidés et noircis d’un batelier et d’une marchande des quatre-saisons. »

La troisième étape du mécanisme est l’identification du « patient zéro » puis les infections qui peu à peu enserrent toute la ville malgré les dénégations des autorités de la ville :

« Un habitant des provinces autrichiennes venu, pour quelques jours à Venise en partie de plaisir, mourut en rentrant dans sa petite ville d’une mort sur laquelle il n’y avait pas se tromper et c’est ainsi que les premiers bruits de l’épidémie qui avait éclaté dans la cité des lagunes parvinrent aux journaux allemands. L’édilité de Venise fit répondre que les conditions sanitaires de la ville n’avaient jamais été meilleures et prit les mesures de première nécessité pour lutter contre l’épidémie. »

L’expansion s’opère ensuite par l’infection des produits alimentaires et leur transmission aux êtres humains:

« Mais sans doute, les vivres, légumes, viande, lait étaient-ils contaminés, car quoique l’on démentît ou que l’on arrangeât les nouvelles, le mal gagnait du terrain ; on mourait dans les étroites ruelles, et une chaleur précoce qui attiédissait l’eau des canaux favorisait la contagion. Il semblait que l’on assistât à une recrudescence du fléau et que les miasmes redoublassent de ténacité et de virulence. »

Thomas Mann expose dans un cinquième temps les manifestations sur les patients infectés.

 « Les cas de guérison étaient rares, quatre-vingt pour cent de ceux qui étaient touchés mouraient d’une mort horrible, car le mal se montrait d’une violence extrême, et nombreuses étaient les apparitions de sa forme la plus dangereuse, que l’on nomme la forme sèche. Dans ce cas, le corps  était impuissant à évacuer les sérosités que les vaisseaux sanguins faisaient filtrer en masse. En quelques heures le malade se desséchait et son sang devenu poisseux l’étouffait. Il agonisait dans les convulsions et les râles. »

Le sixième temps se voit dans les mesures prises par les autorités ou plutôt les dénégations de peur d’alarmer les touristes et de les voir s’enfuir de La Sérénissime.

„Aber die Furcht vor allgemeiner Schädigung, die Rücksicht auf die kürzlich eröffnete Gemäldeausstellung in den öffentlichen Gärten, auf die gewaltigen Ausfälle, von denen im Falle der Panik und des Verrufes die Hotels, die Geschäfte, das ganze vielfältige Fremdengewerbe bedroht waren, zeigten sich mächtiger in der Stadt als Wahrheitsliebe und Achtung vor internationalen Abmachungen ; sie vermochte die Behörde, ihre Politik des Verschweigens und des Ableugnens hartnäckig aufrechtzuerhalten. Der oberste Medizinalbeamte Venedigs, ein verdienter Mann, war entrüstet von seinem Posten zurückgetreten und unter der Hand durch eine gefügigere Persönlichkeit ersetzt worden“ .

(Thomas Mann : Der Tod in Venedig. Chap 6. Le texte allemand est dans le domaine public et accessible en ligne)

« Mais la crainte d’un dommage à la communauté, la considération que l’on venait d’ouvrir une exposition de peinture au jardin public et que les hôtels, les maisons de commerce, toute l’industrie complexe du tourisme risquaient de subir de grosses pertes au cas où, la ville décriée, une panique éclaterait, tout cela l’emportait sur l’amour de la vérité et le respect des conventions internationales, et décidait les autorités à persévérer obstinément dans leur politique de silence et de démentis. Le directeur du service de santé de Venise, un homme de mérite, avait démissionné avec indignation, et en sous-main on l’avait remplacé par quelqu’un de plus souple. »

Thomas Mann : La mort à Venise. Trad. Félix Bertaux et Charles Sigwal. Livre de Poche

Dans le septième point, Thomas Mann s’attache à décrire les réactions du public.

„Das Volk wußte das; und die Korruption der Oberen zusammen mit der herrschenden Unsicherheït, dem Ausnahmezustand, in welchen der umgehende Tod die Stadt versetzte, brachte eine gewisse Entsittlichung der unteren Schichten hervor, eine Ermutigung lichtscheuer und antisozialer Triebe, die sich in Unmäfigkeit, Schamlosigkeit und wachsender Kriminalität bekundete. Gegen die Regel bemerkte man äbends viele Betrunkene ; bösartiges Gesindel machte, so hieß es, nachts die Straßen unsicher ; räuberische Anfälle und selbst Mordtaten wiederholten sich, denn schon zweimal hatte sich erwiesen, daß angeblich der Seuche zum Opfer gefallene Personen vielmehr von ihren eigenen Anverwandten mit Gift aus dem Leben geräumt worden waren; und die gewerbsmäß ige Liederlichkeit naahm aufdringliche und ausschweifende Formen an, wie sie sonst hier nicht bekannt und nur im Süden des Landes und im Orient zu Hause gewesen waren“

Thomas Mann : ibidem

« Cela le public le savait, et la corruption des notables de la ville, ajoutée à l’incertitude qui régnait, à l’état d’exception dans lequel la mort rôdant plongeait la ville, provoquait une démoralisation des basses classes, une poussée de passions honteuses, illicites, et une recrudescence de criminalité où on les voyait faire explosion, s’afficher cyniquement. Fait anormal : on remarquait le soir beaucoup d’ivrognes ; la nuit, des rôdeurs rendaient, disait-on, les rues peu sûres ; les agressions, les meurtres se répétaient, et deux fois déjà il s’était avéré que des personnes soi-disant victimes du fléau avaient été empoisonnées par des parents qui voulaient se débarrasser d’elles ; le vice professionnel atteignait un degré d’insistance et de dépravation qu’autrement l’on ne connaissait guère dans cette région, et dont on n’a l’habitude que dans le Sud du pays et en Orient. »

Le huitième temps est celui de la décision. Un employé anglais d’une agence de voyage avoue à Aschenbach que la situation est très sérieuse et que la seule conclusion à tirer est de quitter sans délai Venise, avant l’installation de la quarantaine pour tous ses habitants, ce à quoi – au contraire de tous les autres touristes qui « partaient, fuyaient, la table d’hôte se dégarnissait de plus en plus, et il était rare de voir encore un étranger dans la ville » – il ne peut s’y atteler, envoûté qu’il est par la passion vouée à Tadzio, l’ange de la mort.

On ne saurait faire de la nouvelle de Thomas Mann l’exacte réplique de ce qui se passe avec le Covid-19. Ce serait sans intérêt et même idiot. Sur les huit étapes mentionnées, la plupart ne colle pas factuellement avec la présente situation même si les effets de la globalisation (les marchands syriens accostant en Europe) ou les réactions du public ou encore les manifestations de la maladie se retrouvent à bien des égards dans les deux cas. Il ne s’agit pas de prendre pour argent comptant les écrits d’un écrivain dont l’immense pouvoir d’imagination et de suggestion ne sont plus à démontrer ni d’en faire un historien. Nous le savons : les relations entre littérature et histoire prennent des chemins très complexes et parfois dangereux[7].

Une étude très fouillée des sources qui ont servi à Thomas Mann à décrire l’épidémie de « choléra asiatique » a été menée par un chercheur allemand. Il montre que Mann avait réuni une très importante documentation (journaux de l’époque, rapports officiels, témoignages, etc.) pour contextualiser sa nouvelle sans compter qu’avec son épouse Katia il fait un voyage à Venise au même moment où il place le séjour d’Aschenbach, soit au moment même où Venise connaît en 1911 une épidémie de choléra. Son témoignage personnel lui aussi très précieux :

«Revu avec le recul et du point de vue de l’histoire médicale, le récit de Thomas Mann sur le choléra à Venise se caractérise par une perspicacité rare et presque surnaturelle dans une affaire par ailleurs trouble qui a été marquée par des rumeurs, des spéculations et des démentis. La ville (et ses autorités) est diagnostiquée par l’écrivain avec une précision sans faille. Le déroulement de l’épidémie et les réponses apportées sont décrits avec une précision historiographique. Ces caractéristiques font presque de la nouvelle la source d’information contemporaine publiée la plus fiable et la plus précise concernant l’épidémie de choléra qui a touché Venise en 1911 »[8].

Il n’en reste pas moins qu’on ne peut en rester à une relation aussi simple. Thomas Mann n’est pas Gustav Aschenbach pas plus que la Venise de l’un n‘est celle de l’autre même si certaines similitudes – la présence de l’écrivain et de son héros au même endroit, celle du choléra – peuvent le laisser croire. Si histoire et littérature peuvent se croiser, on peut émettre un doute sur une totale adéquation des genres.

La description de Mann ne nous épargne pas non plus les stéréotypes ni sur les populations (les gens du Sud et de l’Orient) ni sur les aires géographiques (l’Asie). Ce qui fait dire à une chercheuse que, dans une perspective postcoloniale, le texte de Mann renfermait son lot de mépris de l’autre, d’impérialisme et de colonialisme. En stigmatisant l’origine indienne du choléra, il crée un imaginaire qui identifie les épidémies avec le monde tropical, associé au mal:

«Au mieux, le texte de Mann exprime la peur impériale très ancienne du colonisé et du colonisateur entrant en contact, et au pire, il présente une angoisse profondément ancrée de la contamination – une horreur de la diversité » qu’Aschenbach note en premier quand il parle de l’espace imaginaire qui relie l’Inde et la maladie » [9]

Si l’hypothèse est séduisante, elle n’en pas moins risquée en décontextualisant totalement les circonstances de rédaction et les intentions de Mann.

A côté de la dimension purement littéraire et interprétative, le texte de Mann pose donc de multiples questions épistémologiques et politiques. Pour notre part, nous aimerions insister sur sa capacité à séquencer théoriquement le processus d’infection dans son enchaînement tragique : de l’arrivée de l’épidémie aux implications sous la forme d’un départ ou de la mise en quarantaine. Ce déroulement aboutit à une inéluctable mise en berne des activités touristiques… Avec Thomas Mann, leur mise à mort, personnifiée par le héros, est l’unique aboutissement. Il faut espérer qu’après le Covid-19, une renaissance s’opérera.


[1] Cf. notamment le très intéressant blog de l’Economic History Society : The Long View on Epidemics, Disease and Public Health: Research from Economic History Part A and Part B : (consulté le 3 avril 2020. Cf. aussi Nicolas Weill, « Face à la maladie, les limites du pouvoir » in Le Monde, 3 avril 2020.

[2] L.J. Bruce Chwatt, “Air Transport and disease”, Journal of Biosocial Science, avril 1974, 6, p. 241-258.

[3] Jacques Houdaille. Le tourisme international et la maladie. In: Population, 30ᵉ année, n°1, 1975. pp. 140-142. L’auteur se demande d’ailleurs pourquoi la propagation de la fièvre jaune ne s’est jamais produite.

[4] «Le tourisme: de l’utopie réalisée au cauchemar généralisé ?» In: Entreprises et histoire. -Paris. -No 47(2007), p. 5-10.

[5] Dans son blog du 23 février 2020, GeoSophie – Paysages géopolitiques, la géographe Sophie Clairet reprend sans plus les extraits de la nouvelle de Thomas Mann dans le contexte du Covid-19 (consulté le 5 avril 2020).

[6] Nous nous sommes servis de la traduction française de Félix Bertaux et Charles Sigwalt parue chez Fayard en 1971 dans l’édition du Livre de Poche de 1984.

[7] Une très bonne mise au point peut être trouvée dans : Haddad Élie, Meyzie Vincent, « La littérature est-elle l’avenir de l’histoire ? Histoire, méthode, écriture. À propos de : Ivan Jablonka L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Seuil, 2014, 333 p., ISBN 978-2-02-1137190 4 », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2015/4 (n° 62-4), p. 132-154. DOI : 10.3917/rhmc.624.0132. URL : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2015-4-page-132.htm

[8] Thomas Rütten, « Cholera in Thomas Mann’s Death in Venice”. In Gesnerus, 2009, p.282

[9] Amrita Ghosh, « The Horror of Contact: Understanding Cholera in Mann’s Death in Venice », Transtext(e)s Transcultures [Online], 12 | 2017, Online since 24 October 2018, connection on 02 May 2019. URL : http://journals.openedition.org/transtexts/779 ; DOI : 10.4000/transtexts.779

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Heiner Müller : « Hundert Schritt / Cent pas »

J’ai lu et commenté un texte de théâtre de Heiner Müller : Guerre des virus. Je présente cette fois un poème du même auteur inspiré du Journal de l‘année de la peste de l’auteur de Robinson Crusoé, Daniel Defoe.

Une famille quitte Londres en s’embarquant sur la Tamise.

HUNDERT SCHRITT
(nach Defoe)

Im Jahrhundert der Pest
Wohnte ein Mann in Bow, nördlich London
Bootsführer, mittellos, ohne Ansehen, aber
Treu den Seinen. Umsichtig auch
In der Treue
Aus den Städten unten
Wo die Pest war
Schleppte er das Essen aufwärts
Zu den Wohlhabenden Ängstlichen
Auf ihren Schiffen
In der Mitte des Stroms.
So nährte ihn die Seuche.
Aber in der Hütte
Bei der Frau mit dem Vierjährigen
War die Pest auch.
Und jeden Abend schleppte er einen Sack Lebensmittel
Frucht eines Tages, vom Fluss herauf an einen Stein, hundert Schritt
von der Hütte
Dann, sich entfernend, rief er die Frau. Beobachtend
Wie sie den Sack aufhob, jede ihrer Bewegungen aufnerksam verfolgend
Stand er noch eine Zeit
In der sicheren Entfernung
Und erwiderte ihren Gruß.

(Heiner Müller : Hundert Schritt in Heiner Müller : Warten auf der Gegnschräge / Gesammelte Gedichte. Edité par Kritin Schulz. Suhrkamp p. 22)

Écoutons le poète au cours d’une lecture publique de son texte

(Extrait de Müller MP3. Heiner Müller Tondokumente 1972-1995. Enregistré le 6.1.1989 à l’Académie des Arts de Berlin)

CENT PAS
(d‘après Defoe)

Au siècle de la peste
Un homme habitait Bow, au nord de Londres,
Batelier, sans moyens ni considération, mais
Fidèle aux siens. Circonspect même
Dans sa fidélité.
Des villes en contrebas
Où était la peste
Il remontait les vivres en amont
Pour les nantis anxieux
Sur leurs bateaux
Au milieu du fleuve.
Ainsi l’épidémie le nourrissait,
Mais la peste était aussi
Avec sa femme et son enfant de quatre ans
Dans sa cabane.
Et du fleuve tous les soirs il remontait, fruit de sa journée,
Un sac de nourriture qu’il posait sur une pierre à cent pas de sa cabane,
Puis, s’éloignant, il appelait sa femme, L’observait
Quand elle soulevait le sac, suivait avec attention chacun de ses mouvements
Restait encore un instant
À bonne et sûre distance
Et répondait à son salut.

(Heiner Müller : Cent pas Trad. J-L. Besson, J. Jourdheuil in Heiner Müller/Poèmes 1949-1995. Christian Bourgois Éditeur p. 24)

« CENT PAS (d‘après Defoe) » est un texte qui fait partie de l’œuvre poétique de Heiner Müller. Il a été écrit au début des années 1950 et publié pour la première fois en 1977 dans le cycle ABC accompagnant l‘édition de Germania Mort à Berlin (Rotbuch Verlag).

Heiner Müller s‘est appuyé sur le récit de Daniel Defoe, A Journal of the Plague Year /Journal de l‘année de la peste. En 1665, pour la quatrième fois dans le siècle, la peste ravage Londres où elle fait en un an 70 000 morts. Müller retient de Defoe plusieurs éléments contenus dans un épisode particulier du roman. Le narrateur du Journal se rend à Bow dans le nord-est de Londres intéressé de savoir comment cela se passe sur la Tamise et sur les bateaux. Ces derniers constituent-ils un refuge contre l’épidémie ? Il rencontre un homme qui lui décrit la situation catastrophique sur les rives du fleuve. Elle n’a pas épargné les siens. Il est passeur et son bateau lui sert d’instrument de travail le jour, et d’habitat la nuit, effaçant la distinction entre les deux lieux. Dans sa maison habite sa famille contaminée par la peste. La voix, les oreilles et la vue servaient à l’époque de télé-communication. Le narrateur et le batelier se tiennent eux-même à distance l’un de l’autre. Nous apprenons que l’homme gagne sa vie en livrant les vivres, qu’il cherche dans des zones non contaminées, et le courrier aux gens aisés réfugiés sur leurs bateaux en les déposant sur le canot sur le flanc du bateau. Cette activité d’auto-entrepreneur – sans plate-forme – lui permet en retour de subvenir aux besoins de sa famille, sa femme et ses deux enfants. Il dépose pour eux nourriture et argent sur une pierre plate à distance de sa maison.

Müller réduit l’histoire pleine de larmes chez Defoe à sa plus simple expression et en renforce du coup les éléments essentiels. Avec beaucoup de concision, il en retient la localisation et l’inégale répartition géographique et sociale de l’épidémie, la distance et la borne frontière. Il décrit la relation induite par l’épidémie entre un père et sa famille, une relation faite d’attention et de prudence. Et de séparation. « Le nom de la peste, c’est la séparation », écrivait récemment Denis Guénoun à l’occasion de sa relecture du roman d’Albert Camus. Heiner Müller y ajoutera, mais pas dans ce texte, la sélection.

Le dramaturge allemand introduit une mesure de distance dont il souligne la place qu’il lui accorde en la plaçant dans le titre même du poème. Celle-ci n’est pas présente chez Defoe, à savoir : cent pas. Hundert Schritt est une expression du langage courant que l’on trouve en français dans l’expression : faire les cent pas qui ne sont pas forcément cent. Chez Friedrich Schiller, dans son Guillaume Tell, les cent pas mesurent la distance que le tyran Gessler impose entre Guillaume Tell et son fils sur la tête duquel se trouve la pomme que le père doit atteindre avec une flèche de son arbalète.

Une autre différence est introduite par le poète. Chez Defoe, l’homme a deux enfants dont l’âge n’est pas précisé. Chez Müller, c’est un … fils … de quatre ans. Difficile de ne pas y avoir la trace d’un élément autobiographique, dans une inversion cependant et une autre forme de distanciation, brechtienne, celle de l’Entfrendung, l’effet de distanciation, d’étrangéisation. Heiner Müller avait quatre ans lorsqu’il fut séparé de son père interné dans un camp de concentration et qu’il a pu le voir et lui montrer ses dessins à distance, en compagnie de sa mère, à travers une porte grillagée. Au temps d’une autre peste, brune, celle-là. Cette mémoire d’enfant fait partie des scènes fondatrices de son théâtre. C’est bien sûr une hypothèse, une spéculation. Au demeurant quatre (ou cinq) ans était aussi l’âge de Daniel Defoe quand débuta, à Londres, la peste qu’il décrit. Le roman sera publié en 1722.

Peut-être dirons-nous à l’avenir, comme on dit aujourd’hui cent pas, 1m 50 quand nous aurons intériorisé la longueur d’une barre de distance physique qui n’est jamais seulement physique ainsi que le suggère cette actualisation du rapport père enfant au temps du Covid19 :

Foto: Pitzi Seifert Barre de distance. Center for Optimism (Clara Meister und Sam Chermayeff) « Walking Stick », 2020. Effrayant. (Source).

La petite fille ne semble pas trop apprécier ce « câlin de loin », dont j’apprends qu’il fait partie des apprentissages du moment, cette « étreinte virtuelle » que lance un opérateur de réseau qu’on dit « social ».

Le cornemuseux et la peste

Il existe dans les archives de Heiner Müller des tentatives non publiées dans lesquelles le poète dramaturge s’empare d’un autre court épisode du récit de Defoe : « L’histoire du cornemuseux et de la grande peste ». Il y a notamment un texte intitulé La peste à Londres (d’après Defoe). C’est un poème de 23 strophes à rimes croisées. L’histoire est celle d’un joueur de cornemuse qui s’était profondément endormi sous un porche après avoir pu manger plus que d’habitude. Il avait été emporté dans la charrette qui ramassait les corps des pestiférés et s’est réveillé peu avant d’être jeté dans la fosse commune retrouvant sa cornemuse. (Cf Heiner Müller : Warten auf der Gegenschräge / Gesammelte Gedichte. Edité par Kritin Schulz. Suhrkamp p. 483-87)

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Kraftwerk : Les robots

Pour les amateurs de Kraftwerk qui ont appris le décès de l’un des fondateurs, Florian Schneider-Esleben, je reprends ici un texte que j’avais mis en ligne le 12/02/2017  sur l’une de leurs oeuvres : We are the robots

Wir laden unsere Batterie
Jetzt sind wir voller Energie
Wir sind die Roboter
Wir funktionieren automatik
Jetzt wollen wir tanzen mechanik
Wir sind die Roboter
Ja tvoi sluga
Ja tvoi Rabotnik robotnik
Wir sind auf Alles programmiert
Und was du willst wird ausgeführt
Wir sind die Roboter
Wir funktionieren automatik
Jetzt wollen wir tanzen mechanik
Wir sind die Roboter
Ja tvoi sluga
Ja tvoi robotnik
Wir sind die Roboter
Nous chargeons notre batterie
Nous voici pleins d’énergie
Nous sommes les robots
Nous fonctionnons comme des automates
Nous voulons danser mécaniques
Nous sommes les robots
Ja tvoi sluga (= je suis ton esclave)
Ja tvoi robotnik (= je suis ton exécutant)
Nous sommes programmés pour tout
Ce que tu voudras sera exécuté
Nous sommes les robots
Nous fonctionnons comme des automates
Nous voulons danser mécaniques
Nous sommes les robots
Ja tvoi sluga (= je suis ton esclave)
Ja tvoi robotnik (= je suis ton exécutant)
Nous sommes les robots

On aura reconnu le célèbre groupe allemand Kraftwerk (littéralement Centrale électrique) de musique électronique fondé à Düsseldorf en 1970. Die Roboter, Les robots sont un morceau extrait de l’album die Mensch-maschine, la machine-homme, l’homme-machine, sorti il y a presque 40 ans, en 1978. Inspiré par le film Métropolis de Fritz Lang et l’œuvre du constructiviste russe El Lissitzky, ce fut un énorme succès.

Il me semble qu’on peut dire que Krafwerk ne fait pas dans la fabrication d’illusion pour fête foraine. Le texte dit assez clairement ce que sont les robots et que rappelle Michel Volle:

« Le robot est fait pour exécuter un programme, c’est-à-dire accomplir des actions qui ont été prévues par un programmeur. Il fait cela de façon répétitive, mieux, et plus vite que ne le ferait un être humain : c’est la raison pour laquelle on a cru qu’un robot pourrait être intelligent.

Cependant seul l’être humain est capable d’interpréter une situation nouvelle, de répondre à un événement imprévisible, d’avoir l’intuition qui permet de trouver la réponse à une situation complexe, d’user de discernement face à des cas particuliers surprenants».

Il existe une variante scénique à celle que l’on vient de voir, les robots humanoïdes s’y animent en projection, visibles en 3D, derrière les musiciens du groupe. Cette version pose en outre la question de l’obsession humanoïde.

A propos des humanoïdes :

« Je me demande si le rêve d’un robot d’apparence humaine n’exprime pas le désir de voir les êtres humains se comporter comme des robots : c’est déjà le cas des tueurs à gage ou tueurs en série qui occupent tant de place dans les films, ou celui des terroristes robotisés par un lavage de cerveau.

Les régimes totalitaires d’autrefois ont ambitionné de créer un « homme nouveau » qui aurait l’efficacité et l’insensibilité d’une machine mécanique.

La même ambition perverse renaît aujourd’hui, la mécanique étant remplacée par l’informatique. »

Michel Volle : Les robots et nous

Il faudrait ne pas oublier de préciser évidemment qu’il y a aussi une part d’automatisme en l’homme.

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Une lettre ouverte de la « génération » de jeunes scientifiques aux gouvernements allemands sur la gestion de la crise sanitaire.

Devant la porte fermée d’un jardin d’enfants : « Vous nous manquez »

Un groupe de plusieurs centaines de jeunes scientifiques allemands de multiples disciplines ont signé une lettre ouverte aux gouvernements fédéral et des Länder pour réclamer voix au chapitre dans la gestion de la crise pandémique et dans les discussions sur son issue. Elles et ils s’en sentent exclu.e.s et réclament que leurs points de vue en tant que génération soient pris en compte. Pour rappel : les gestions sanitaire et scolaire sont en Allemagne largement du ressort des Länder.

Si j’ai décidé de traduire ce texte et de le mettre en ligne, ce n’est pas tant pour la question de savoir s’il faut ouvrir ou non les crèches et les écoles maternelles. Le débat est mouvant et controversé. Les décisions politiques ont été reportées et peuvent changer d’un jour à l’autre. Ce que j’en retiens est que les données et études scientifiques sont pour l’instant trop minces pour permettre une décision fondée. Ce qui m’a motivé ce sont deux autres aspects. D’une part, la composition des signataires, en grande majorité titulaires d’un titre de docteur voir plus : Prof.Dr. ou Dr-Ing., donc des chercheurs, professeurs d’université. D’autre part, le texte pose de manière, me semble-t-il, inédite la question générationnelle. Ils forment une catégorie sociale et générationnelle, celle des 25-50 ans diplômés.

La recommandation des scientifiques, à dominante masculine et d’un certain âge, de la Leopoldina, l’Académie des sciences allemande, de maintenir fermées les kitas (structures d’accueil journalier de la petite enfance) jusqu’à l’été, a été la goutte qui a fait déborder le vase.

La catégorie sociale et générationnelle des signataires se pose en opposition avec la précédente. Sur le plan social, elle vit moins bien et a appris depuis la crise financière de 2008 qu’elle n’est pas épargnée quand il s’agit de payer la facture du quoi qu’il en coûte. Elle considère en outre que les décisions actuelles sont à courte vue et ne prennent pas en compte la question des générations futures. Parmi les signataires se trouve un grand nombre de femmes dans une phase sensible de leur carrière universitaire et qui se sentent à nouveau rétrogradées au statut ancien de femme au foyer.

Il y a sans doute des points à discuter. Si la question de la gestion et d’une sortie de crise sanitaire dans l’optique d’un développement durable est évoquée, elle aurait sans doute méritée d’être un peu développée et mise en relation avec les préoccupations de la génération Thunberg. L’une des initiatrices de la lettre signale en particulier, pour le déplorer, la recrudescence de la plastification dans la consommation. Sur le plan économique, les signataires en restent un peu à un schéma classique, social démocrate, de redistribution.

Exceptionnellement, je mets le texte allemand, avec la liste des 500 premiers signataires, en pdf . Les mise à jours signalées et les caractères gras sont dans le texte original.

Lettre ouverte aux gouvernements fédéral et des Länder

Mesdames, messieurs,

La crise du Corona et en particulier les recommandations de nombreux expert.e.s scientifiques qui influence de manière significative la prise de décision politique, nous ont incités à rédiger cette lettre. La lettre est donc adressée à tous celles et ceux qui décident les politiques actuelles et futures, et donc engagent l’avenir de notre société !

Qui sommes-nous? – Nous sommes un groupe de scientifiques issus de différents domaines scientifiques, avec et sans enfants, dont l’âge se situe entre 25 et 50 ans. Nous formons donc une partie du grand groupe de population qui sont le moteur scientifique, social et économique de la société, élèvent la génération future et finance les retraites de la génération plus âgée.

Que voulons-nous ? – Participer à la construction d’une voie démocratique pour sortir de la crise sanitaire actuelle et équilibrer la discussion en y intégrant la perspective de la génération entre 25 et 50 ans ainsi que celle de la durabilité

De nombreux avis et évaluations scientifiques importantes sont actuellement disponibles. La plupart d’entre eux ont été conçus et mis en œuvre par des personnes de la génération plus âgée. Cependant, le groupe d’âge que nous représentons a un tout autre point de vue économique et social entre plans de carrière, situation familiale et perspective d’avenir. Elle doit faire face à des défis sociaux et personnels différents de ceux de la génération d’avant. Parmi ceux-ci, les changements démographiques, y compris les dispositions pour les retraites et la division sociale croissante entre riches et pauvres, l’égalité des droits et l’égalité des chances, la perte de biodiversité et changement climatique, et bien plus encore. S’il y a une génération, sur les épaules de laquelle reposeront les conséquences à long terme de la crise actuelle, alors c’est cette génération.

Les commissions d’expert.e.s ne représentent qu’une petite partie de la diversité des perspectives de notre société et de ses scientifiques. C’est ainsi par exemple que le groupe de travail de l’ Académie nationale des Sciences Leopoldina se compose de 24 scientifiques hommes et de seulement deux femmes avec une moyenne d‘âge de 63 ans ( le plus jeune membre est âgé de 50 ans).

Qu’offrons-nous ? Nous offrons nos savoirs, notre temps et nos motivations pour agir positivement sur l‘avenir de notre société. Ensemble avec les autres générations, nous pouvons endosser une fonction délibérative pour les preneur.euse.s de décisions politiques. Nous pouvons ainsi contribuer à ce que les décisions à prendre dans le présent et le futur le soient collectivement. Et qu’elles soient avant tout fondées scientifiquement, examinées de multiples façons à fond, largement discutées et prises au profit de l’ensemble de la société présente ainsi que de celle à venir.

Quels sont les thèmes très actuels que nous voulons discuter

1) Le soin aux enfants

Les mesures actuelles de restrictions de sortie et de contacts touchent particulièrement les parents avec une dureté maximale. Le soin à porter aux enfants de moins de cinq ans est de fait une tâche à temps plein. Dans le cas où les enfants sont plus âgés, elles restreignent encore fortement les capacités de travail même quand le job peut être réalisé entièrement en télé-travail. Cela signifie que pendant la durée du « confinement », un adulte par famille ne peut faire son travail que de manière temporaire. Cela touche la tranche d’âge des 25-45 ans dans une phase particulièrement sensible tant financièrement que pour le déroulement des carrières. La plupart des jeunes familles ont besoin de plus que d’un salaire et sont réduites dans la situation actuelle à un seul revenu le plus souvent encore diminué. Pour les personnes qui élèvent seules leurs enfants, la situation est encore plus précaire. Les conséquences pour le développement des carrières en particulier pour les femmes s’annoncent catastrophiques [mise à jour du 23.04.2020 : en particulier pour les femmes scientifiques, les premières indications signales que le nombre de leurs publications est en baisse]. Selon de récentes collectes de données, les femmes avant tout sont, dans la période d’isolement, ramenées à leur rôle traditionnel et font passer les tâches domestiques devant leurs carrières.

Du point de vue des enfants aussi, les mesures d’isolement social sur plusieurs mois sont hautement problématiques et pèsent psychiquement lourdement. La totale interdiction de contacts avec les enfants du même âge sur un temps long conduit à la perte brutale et inattendue d’importants liens. Plus particulièrement les enfants en âge d’aller en crèche ou jardins d’enfants [en Allemagne, l’équivalent de nos maternelles de 3 à 6 ans], sont à peine en mesure de comprendre cette situation qui les insécurise. Du point de vue de la psychologie du développement, s’ajoutent d’autres inquiétudes : les faibles possibilités d’apprentissages sociaux dues à l’isolement. […] Dans le cas de situations familiales non idéales, l’isolement prolongé peut même conduire à des conséquences graves pour le bien-être physique et psychiques des enfants concernés.

Nous réclamons en conséquence d’accorder plus de priorité à la réouverture en petits groupes des Kitas [ Kindertagesstätte = Structures d’accueil journalier pour la petite enfance NdT] et des Jardin d’enfants. Un premier pas pour préparer la réouverture et en évaluer les conséquences pourrait-être la levée de l’interdiction constante de contacts pour les groupes de plus de 6 enfants. Ni les enfants, ni leurs parents ne comptent dans la plupart des cas parmi les groupes à risque. Les enfants selon de récentes études ne contribuent que marginalement à la propagation du virus. [mise à jour du 22.04.2020 : d’autres études ne révèlent pas de différence. Le très mince nombre d’études devrait donc conduite à une recherche intensifiée sur le rôle des enfants dans la propagation et aussi sur l’efficacité de mesures globales d’isolement des enfants]. Si les chiffres d’infection et le nombre de cas sévères incluant les décès devaient ne pas se développer négativement et anormalement, l’activité des Kitas pourrait reprendre prudemment pour tous. Il y aurait là aussi des possibilités de développer des modèles d’accueils partiels dans les écoles et les Kitas avec de petits groupes, des horaires réduits comme par exemple cela se fait à Hambourg [qui envisage d’ouvrir les structures aux enfants de familles monoparentales. NdT] ; plus de personnel dans les Kitas pour de meilleurs rapports personnel / nombre d’enfants ; partage de la charge de travail et compensations pour le temps de travail perdu pour s’occuper des enfants ; et continuer la distance avec les groupes à risques, etc.

2. L’économie

La situation économique des 25-45 ans s’est massivement modifiée ces 25 dernières années. Notre génération a beaucoup moins de biens et moins de ressources financières. Elle est dans une situation bien plus précaire que la même cohorte d’âge d’il y a 20, 30, 40 ou 50 ans. Si l’on divise la production économique allemande en revenus du travail et en revenus du capital, il devient clair que la crise actuelle – comme la plupart des crises – affecte particulièrement les personnes dépendantes d’un revenu du travail direct. Ce revenu du travail a été soit réduit dans bien des cas ou a été aboli par la nécessité forcée de s’occuper des enfants en raison des mesures de protections contre l’épidémie. En revanche, les revenus du capital – les pertes en bourse mises à part – ont à peine été affectés.

Les restrictions demandées aux citoyen.ne.s sont extrêmement inégalement réparties en ce moment. Cette inégalité est extrêmement préjudiciable à la solidarité sur laquelle nous comptons pour faire face à la crise.

Nous appelons donc à des façons mieux réfléchies d’être dans la crise et de s’organiser pour en sortir. Les charges mais aussi les bénéfices de la crise devraient être répartis équitablement et un déséquilibre encore plus important de revenus (comme cela s’est produit après la crise financière de 2008) doit être évité. Il serait possible de dégraisser et de redistribuer les bénéfices de la crise. Les aides d’État devraient également être soumises à conditions (par exemple, pas de dividendes ou paiements de bonus, investissements dans des stratégies durables) et être remboursées dès que le profit est à nouveau généré. La situation peut et doit aussi être utilisée pour ajuster notre modèle économique de manière prospective. Il y a sur ce sujet d’autres appels et suggestions.

Conclusion – Notre société doit pouvoir évaluer et distribuer équitablement les charges et les conséquences sociales et économiques de la crise. Dans les recommandations d’experts, nous ne voyons pas, jusqu’à présent, cela suffisamment pris en compte. Nous appelons donc les experts des recommandations précédentes et les politiciens à ouvrir de futures recommandations à la discussion avec les représentants de la jeune génération et à intégrer notre perspective dans le processus de prise de décision démocratique.

Publié le 24 avril 2020

(Trad Bernard Umbrecht)

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1er Mai 2020

« Que les circonstances ne nous empêchent pas de célébrer le travail et ceux qui l’accomplissent, et parmi eux les oeuvriers du spectacle et de la culture ».(Daniel Muringer)

Interprétation et réalisation Daniel Muringer

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Heiner Müller :  » Krieg der Viren / Guerre des virus »

« Galloudec : C’est toujours un seul qui meurt.
Mais on ne compte que les morts.

Debuisson : La mort est le masque de la révolution.
Tous ou personne »

Heiner Müller : La mission

Le vidéaste Luis August Krawen imagine le théâtre de Zürich réinvesti par la nature. Dystopique. On peut retrouver l’ensemble des vidéos ici

Petite précision pour éviter d’entrée toute méprise : je n’ai pas changé d’avis sur le fait qu’un phénomène biologique qui relève de la vie ne peut-être assimilé à ce que seuls les humains sont capables de faire : la guerre. Même si un certains nombre d’entre eux sont gravement pathogènes, nous avons parmi les virus plus d’amis que d’ennemis, selon l ‘expression de Karin Mölling. Leur fonction première n’est pas de rendre malades, mais ils sont opportunistes et se saisissent des occasions que leur offrent les modes de vie des humains. Dans la nature, il n’y a ni Bien ni Mal, ni bons ni méchants, pas plus que de « monstres, » il y est question seulement de survie et de reproduction. S’il s’agissait d’une vraie guerre, il y a fort à parier que nous serions moins démunis en armements que nous ne le sommes face à la pandémie :

« Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre. Ils font même du terme un usage littéral et non métaphorique. Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les Etats-Unis y eût été préparé ? Si, au lieu de masques et de gants, leurs soldats avaient eu besoin de bombes surpuissantes, de sous-marins, d’avions de chasse et de têtes nucléaires, aurait-on assisté à une pénurie ? »
(Arundhati Roy : La Pandémie, portail vers un monde nouveau Tracts Gallimard 08 avril 2020)

On voit ainsi les champions des ventes d’armes – la France est très bien placée dans ce domaine – ne pas être capables par manque de matériel de faire face à une pandémie annoncée autrement que par une déclaration de guerre à un virus alors que des bombes atomiques, ils en ont plus qu’il n’en faut et que ces dépenses-là sont jugées utiles. La ministre allemande de la défense trouve que c’est le bon moment pour confirmer l’achat de 45 avions de combats F-18 à l’américain Boeing, dont 30 « Super Hornet » destinés à la participation allemande vassale à la dissuasion nucléaire américaine. Au demeurant, les vraies guerres continuent malgré certaines réponses positives à l’appel au cessez le feu général de l’ONU. Autre chose sont les phantasmes de guerre, le besoin de héros, la recherche de substituts à la perte de la dichotomie ami/ennemi chère à Carl Schmitt, le tout plus ou moins instrumentalisé au profit d’une stratégie du choc telle que définie par Naomie Klein. Tout cela, comme nous le verrons, ne date pas d’aujourd’hui, cela dit sans déni de la nouveauté actuelle. S’il y a des textes littéraires qui parlent d’épidémies, Sophocle (Oedipe-Roi), Daniel Defoe, Albert Camus, Edgar Poe, Jean Giono, Gabriel Garcia Márquez, Goethe (Faust, on oublie que le célèbre docteur a d’abord guéri les habitants de la peste), je n’en connais pas qui parlent de virus proprement dit. Nous nous intéresserons donc à un texte de théâtre, le tout dernier avant sa mort, de Heiner Müller intitulé Guerre des virus.

« Il y a un quart de siècle, j‘ai travaillé avec Heiner Müller à la préparation de sa dernière pièce Germania 3. Quelques jours après sa mort, le 30 décembre 1995, j‘ai reçu le retour de notre publication de travail commune. Il contenait un acte dont on peut admettre qu‘il faisait partie de la pièce. On peut admettre également qu‘il s‘agissait du dernier texte de Heiner Müller pour le théâtre. Son titre : Guerre des virus ».
(Mark Lammert, peintre et scénographe dans la Berliner Zeitung du 14 avril 2020)

L’existence de la scène a donc été connue après la mort de son auteur. Le dossier contient d’autres textes et documents sur lesquels je reviendrai plus loin. De mon point de vue, le tableau dont on trouvera ci-dessous la version allemande puis française doit se lire avec Antonin Artaud dans l’optique d’un théâtre de la cruauté, d’une utopie noire.

X. KRIEG DER VIREN
Leeres Theater. Autor und Regisseur, betrunken.

AUTOR
Der Krieg der Viren. Wie beschreibt man das.

REGISSEUR
Das ist dein Job. Dafür wirst du bezahlt.

AUTOR
Tretet vor Unbekannte verdeckten Gesichts
Ihr Kämpfer an der unsichtbaren Front
Oder so
Die grossen Kriege der Menschheit Tropfen Tropfen
Auf den heissen Stein Die Schrecken des Wachstums
Das Verbrechen der Liebe das uns zu Paaren treibt
Und den Planeten zur Wüste macht durch Bevölkerung.

REGISSEUR
Und wie soll ich das auf meine Bühne bringen.

AUTOR
Was weiss ich. Was bedeutet mir deine Bühne.

REGISSEUR
Gott und die Welt.

AUTOR
Gott ist vielleicht ein Virus
Der uns bewohnt.

REGISSEUR
Was willst du. Soll ich dir
Zweitausend Greise auf die Bühne stelln
Mit weissen Bärten, Nummer eins zwei drei
Und weiter bis zweitausend. Geh ins Kino.
Die Viren zählen nach Milliarden und
Unser Theater ist ein Armenhaus.

AUTOR
Ich habe vor zwanzig Jahren in Brooklyn ein Mann auf der Strasse
nach einer Strasse gefragt und er sagte zu mir : Thats your problem

REGISSEUR
Der Mann hat recht. Ich kann ihm nur beipflichten.

AUTOR
Ich habe ein Gedicht geschrieben.

REGISSEUR
(hält sich stohnend die Ohren zu)
Sags auf

AUTOR
Tödlich der Menschheit ihre zu rasche Vermehrung
Jede Geburt ein Tod zu wenig Mord ein Geschenk
(Erdbeben Hoffnung der Welt)
Jeder Taifun eine Hoffnung Lob den Vulkanen
Nicht Jesus Herodes kannte die Wege der Welt
Die Massaker sind Investitionen in die Zukunft
Gott ist kein Mann keine Frau ist ein Virus
Du hörst mir nicht zu.

REGISSEUR
Stimmt. Warum sollte ich. Wir sind im Theater.

(Aus Heiner Müllers Szenenentwurf  Krieg der Viren. Paru dans Drucksache 20 Berliner Ensemble)

X. GUERRE DES VIRUS

Théâtre vide. Auteur et metteur en scène, ivres.

AUTEUR
La guerre des virus. Comment la décrire.

METTEUR EN SCÈNE
C’est ton job. Tu es payé pour cela.

AUTEUR
Avancez, inconnus au visage masqué
Combattants de l’invisible front
Ou bien
Les grandes guerres de l’humanité des gouttes des gouttes
Sur la pierre brûlante Les terreurs de la croissance
Le crime de l’amour qui nous fait vivre en couples
Et de la planète fait un désert en la peuplant

METTEUR EN SCÈNE
Et comment vais-je montrer ça sur ma scène.

AUTEUR
Pas la moindre idée. Que représente ta scène pour moi.

METTEUR EN SCÈNE
Dieu et le monde.

AUTEUR
Dieu est peut-être un virus
Qui nous habite.

METTEUR EN SCÈNE
Que veux-tu. Que je te
Mette deux mille vieillards sur la scène
Avec barbe blanche, numéro un deux trois
Et ainsi de suite jusqu’à deux mille. Va au cinéma.
Les virus se comptent par milliards et
Notre théâtre est un hospice.

AUTEUR
Il y a vingt ans à Brooklin à un homme dans la rue
J’ai demandé une rue et il m’a dit : Thats your problem.

METTEUR EN SCÈNE
Cet homme a raison, je ne peux que l’approuver.

AUTEUR
J’ai écrit un poème.

METTEUR EN SCÈNE
(se bouche les oreilles en gémissant)
Récite-le.

AUTEUR
Mortelle à l’humanité sa rapide multiplication
Chaque naissance une mort de moins Le meurtre un cadeau
(Tremblement de terre espérance du monde)
Chaque typhon une espérance Loués soient les volcans
Hérode et non Jésus connaissait les voies du monde
Les massacres sont investissement dans le futur
Dieu n’est ni homme ni femme c’est un virus
Tu ne m’écoutes pas.

METTEUR EN SCÈNE
Exact. Et pourquoi le ferais-je. Nous sommes au théâtre.

(Traduction : Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil. Paru dans Théâtre public n° 160-161 Heiner Müller / Généalogie d’une œuvre à venir. 2001).

Le texte Guerre des virus a été publié avec un titre précédé d’un X en chiffre romain dans le programme du Berliner Ensemble consacré à la mise en scène de Germania 3. Les textes qui composent Germania 3 Les spectres du Mort-Homme étaient numérotés de I à IX. Ceci laisse à penser qu’il s’agissait d’une suite.

La dernière pièce de Heiner Müller est une revue historique, non pas revue dans le sens d’une légèreté de spectacle de cabaret, encore que…, mais dans celle d’un collage de revisitations d’une histoire qui, comme le titre l’indique, est à la fois une fresque historique, un passage en revue, une remise en mémoire du passé et de ses fantômes depuis Verdun et ses spectres– Mort-Homme – jusqu’à la chute de ce mur que cette histoire à produite. Ce n’est pourtant pas la fin de l’histoire mais d’une histoire telle qu’elle s’est inscrite dans une géopolitique est-ouest particulière durant le « court 20ème siècle ». Avant le chapitre X, il y a le IX, Le géant rose, déjà une autre histoire. Le géant rose est le nom donné par la presse, celle qui aime ce genre de ce qu’elle appelle fait divers, à un tueur en série qui peu après le tournant de la Chute du Mur avait entrepris une série de meurtres féminicides, neuf en tout dont un bébé, jusqu’à son arrestation en 1991. Il doit son surnom à sa grande taille et au fait qu’il commettait ses crimes vêtu de sous-vêtements féminins. Il fut condamné à l’internement psychiatrique au cours duquel il obtint l’autorisation de changer de sexe. Müller inscrit cette histoire dans la réminiscence de contes cruels et dans le temps long en faisant du personnage la progéniture d’une femme violée par l’Armée rouge.

Le tableau se termine par cette phrase en contrepoint alors que le meurtrier traîne les cadavres dans les buissons :

« [NOIR CAMARADES EST LE COSMOS, TRÈS NOIR] »

C’est donc sur ce noir qu’enchaînerait le texte Guerre des virus. Noir est un terme de théâtre qui indique l’extinction des projecteurs pour un changement de scène. Je ne voudrais pas en fermer l’interprétation, ni en réduire la potentialité imaginaire, mais on sait cependant que la phrase noir est le cosmos a été prononcée par le premier cosmonaute, soviétique, Youri Gagarine ouvrant la voie à la conquête d’une techno-sphère, volonté de domination humaine sur la biosphère. Une techno-sphère qui obscurcit le monde alors que la terre se désertifie en se peuplant comme le dit le texte. Ce noir est déjà évoqué par Antonin Artaud dans le Théâtre et la peste (1933) comme celui du tragique.

« La terrorisante apparition du Mal qui dans les Mystères d’Eleusis était donnée dans sa forme pure, et était vraiment révélée, répond au temps noir de certaines tragédies antiques que tout vrai théâtre doit retrouver.
Si le théâtre essentiel est comme la peste, ce n’est pas parce qu’il est contagieux, mais parce que comme la peste il est la révélation, la mise en avant, la poussée vers l’extérieur d’un fond de cruauté latente par lequel se localisent sur un individu ou sur un peuple toutes les possibilités perverses de l’esprit.
Comme la peste il est le temps du mal, le triomphe des forces noires, qu’une force encore plus profonde alimente jusqu à l’extinction ».

(Antonin Artaud Le théâtre et son double in Œuvres complètes IV NRF Gallimard p 29)

Je ne veux pas dire que Müller ferait complètement  siens ces propos mais souligner les affinités dans ce que devrait être la fonction du théâtre : extérioriser la cruauté. Le temps noir est chez Heiner Müller l’utopie noire de l’enfer, le moment d’effroi, par lequel, selon Nietzsche, la philosophie doit commencer. Encore faut-il que le théâtre puisse avoir lieu. Au-delà de son interruption pour cause de pandémie.

« Les moments exceptionnels ou de crise peuvent aider à porter un regard critique sur ce que chacun considère comme « normal ». J’ai proposé ailleurs qu’on se regarde dans le « miroir de la terreur » pour mieux comprendre la société du capitalisme tardif qui avait engendré les formes nouvelles de terrorisme. De façon analogue, je crois pertinent de réfléchir aux temps présents à partir de l’image en train de se former sur le miroir obscur de la pandémie».

(Gabriel Zacharias : Dans le miroir obscur de la pandémie )

Guerre des virus

Le dossier de Heiner Müller sur Germania 3, dont parle Mark Lammert, contient cet article de l’hebdomadaire Der Spiegel (n°49 (1995) 6, p. 176-177.) Je n’en montre ici que la première des deux pages. Elle permet de voir d’où vient le titre du fragment müllérien. Et que le virus dont il est question est le HIV apparu à la fin des années 1970, provoquant dans les années 1980 une pandémie quelque peu oubliée mais qui sévit toujours et qui a fait plus de 32 millions de morts. C’est moi qui surligne.

Sans être exhaustif, je relève, pour les non-germanistes, quelques éléments du champ lexical. Materialschlacht = dans le corps de la personne infectée se déroule si l’on traduit littéralement une bataille de matériel. Materialschlacht est une référence explicite à Verdun, au déluge d’abattage matériel dans la guerre de tranchées de la Première guerre mondiale. Il est fascinant de relever dans cet article les emprunts au vocabulaire de la guerre 14-18. Il contient d’ailleurs l’expression Stellungskrieg = guerre de position. Il est question de « guerre de titans », d’ « armées de milliards de cellules immunitaires », d’ « escadrons de la mort », etc…, plus fantasmé, tu meurs. Spectres du Mort-Homme est le sous titre de la pièce de Germania 3. C’est comme si le virus était un substitut d’ennemi apparu dès la rupture des équilibres géopolitiques de l’ancien monde. Bien avant que le néo-terrorisme ne le remplace. Cet article date d’il y a 25 ans et nous permet de mesurer ce qu’il en est du nouveau monde guerrier que le recul de 25 années n’a pas fondamentalement modifié.

J’ai évoqué le virus HIV mais ce n’est pas le seul que Müller avait à l’esprit. Dans une note contenue dans les archives, il évoque un autre sujet traité la même année par l’hebdomadaire der Spiegel, ce que Müller appelle « la caverne de Kinshasa » (sans doute die Kitum-Höhle, la taverne de Kitum) qu’il met en relation avec la « caverne de Platon ». L’hebdomadaire allemand avait à l’époque des titres tels que Le déluge arrive, Le démon de la brousse, les virus tueurs bondissent de leur niche, quittant leur « paradis » Dans ce dernier article, l’hebdomadaire cite le micro-biologiste Joshua Lederberg pour qui les virus « sont nos seuls vrais concurrents dans la lutte pour la domination de la planète »

Black Mirror

La jaquette de la première édition en livre de la pièce qui valut à son éditeur un procès de la part des héritiers de Brecht présentait un poème de Müller intitulé Vampire qui ouvre une autre optique de lecture. Le premier vers est le suivant :

« Les masques sont usés fin de Partie »

Et les deux derniers

« A la place des murs des miroirs tout autour de moi
Mon regard cherche mon visage Le verre reste vide »

Indépendamment de la note d’humour sur le verre vide, cela peut désigner aussi le vide de l’écran du smartphone. Müller a par ailleurs écrit un texte intitulé Black Mirror, miroir noir, dédié au peintre Gottfried Helnwein dans lequel il rapporte un rêve et un passage à l’acte nazis d’un adolescent aux Etats-Unis. (J’en ai parlé ici).

Capture d’écran d’une vidéo du Berliner Ensemble dont Heiner Müller fut directeur, fermé en avril 2020 pour cause de pandémie. La saison est définitivement interrompue.

Théâtre vide. Auteur et metteur en scène, ivres.

Deux personnages : l’un nommé auteur, l’autre metteur en scène. En dialogue, si l’on peut dire. Plutôt, lu dans le contexte actuel, dans une forme de distanciation sociale. Moi auteur, toi metteur en scène dans une relation dont le moins que l’on puisse en dire est qu’elle n’est pas très collaborative : That’s your problem. A chacun son job. Sont-ils ivres parce que le théâtre est vide et qu’ils sont des-oeuvrés ? Ou cela doit-il suggérer que ce sont plutôt deux clowns, finalement ? Un côté Fin de partie, peut-être. Et l’auteur dont on imagine qu’il est de théâtre se met à écrire … un poème. Et pourquoi le metteur en scène l’écouterait-il puisque nous sommes au théâtre qui n’est pas fait pour cela ? Voilà qui n’est pas sans nous rappeler la situation qu’a connue William Shakespeare privé de théâtre pendant la peste de Londres.

« Lors d’une terrible épidémie de peste en juin 1592, lorsque les théâtres furent fermés pendant près de six mois, Shakespeare se tourna vers la poésie : ses longs poèmes narratifs Vénus et Adonis et Le viol de Lucrèce furent tous deux composés pendant cette période, peut-être parce que leur jeune auteur était désespérément à la recherche d’une source de revenu plus fiable. Si les maisons de théâtre étaient restées fermées et que sa carrière de poète forcée par une pandémie avait décollé, il n’y aurait peut-être pas eu Lear – ou Roméo et Juliette, Hamlet, Macbeth, Antoine et Cléopâtre, ou l’une des meilleures œuvres de Shakespeare » écrit Andrew Dickson.

Le Dieu-virus

«AUTEUR
Dieu est peut-être un virus
Qui nous habite.»

 Il y a bien sûr une ironie dans le renversement. On peut prendre cela comme un simple enchaînement de boutades, ne sont-ils pas ivres ? L’ironie enchaîne sur l’expression Gott und die Welt / Dieu et le monde. Gott und die Welt est en allemand une expression qui signifie Tout et rien, La pluie et le beau temps. Ici, elle désigne le monde de la scène de théâtre. Les épidémies ont longtemps été des fléaux de Dieu punissant les hommes. Aujourd’hui les virus le remplacent et menacent les hommes qui se prenaient pour des dieux. Yuval Noah Harari affirme en ouverture de son blog que « L’Histoire commença quand les humains inventèrent les dieux et se terminera quand les humains deviendront des dieux ». J’imagine Heiner Müller prenant la parole et lui demandant ironiquement : Et si Dieu était un virus ?
Je vois poindre beaucoup de métaphores virales. Je m’en méfie un peu en ce qu’elles ont tendance à nier la réalité biologique, ce que Müller, j’en suis convaincu, ne fait pas. Je pense en particulier à la manière dont le philosophe slovène Slavoj Žižek a réintroduit la « théorie » de la littérature virale de Tolstoï, celle-là même au nom de laquelle Tolstoï a condamné Zola et Beethoven comme non viraux et non artistiques.

Essayons de jouer avec la métaphore müllérienne.

On peut souligner le peut-être qui place la question sur le terrain de l‘hypothèse. Cette hypothèse est levée plus loin sans le rapport à la femme et l’homme. Supposons que le nom de Dieu soit l’incalculable, je suis frappé par le fait que le virus qui nous soucie actuellement semble déjouer les calculs, troubler notre rapport aux chiffres, bousculer la science elle-même. Comme on l’aura observé les statistiques et les modélisations sont discutables manquant souvent des données essentielles non prises en compte. Elles font l’objet de nombreuses critiques. « L’actuelle accumulation de chiffres est à ce point imprécise et porte tellement la marque du sensationnalisme médiatique que c’est vraiment la dernière chose dont nous avons besoin dans cette situation. », écrit le médecin Paul Robert Vogt qui dirige une fondation médicale suisse qui travaille en Asie. Les choses se compliquent encore davantage dans la proximité d’un espace de trois frontières où chacun fait ses propres calculs rendant les comparaisons impossibles.

Et il y a les chiffres du nombre de décès égrené chaque soir auxquels nous sommes incapables de donner un sens véritable. Ce qui rejoint la phrase de Heiner Müller mise en exergue qui veut dire que la mort continue en fait d’être enfouie, tabouisée dans les statistiques des morts. C’est toujours une personne singulière qui meurt mais les singularités sont absorbées dans une totalité indifférenciée statistique et/ou probabiliste, « tous ou personne ». Dichotomie jacobine. Cela vaut aussi pour les vivants et les singularités locales. C’est dans le Haut-Rhin qu’il y a dans l’Est la plus forte surmortalité due à l’épidémie Covid19. Aucune raison sinon idéologique de l’enfouir dans les statistiques d’une entité brumeuse nommée Grand Est.

On peut répéter à cet endroit que les virus sont présents dès l’origine de la vie sur terre, qu’ils constituent 50 % de notre patrimoine génétique, qu’ils sont innovants et moteurs de l’évolution. Ils nous habitent.

Un virus qui nous habite.

Nous sommes en quelque sorte une hostellerie à virus :

« D’un autre côté, rien ne prouve que l’être humain soit la forme de vie dominante sur terre. Peut-être les virus le sont-ils et que nous ne sommes qu’une sorte de troquet pour virus. L’homme-bistrot – cela aussi n’est au fond qu’une question d’optique »

(Heiner Müller : Da trinke ich lieber Benzin zum Frühstück (1989) / Je préfère encore boire de l’essence au petit-déjeuner. Entretien avec Frank M. Raddatz. Gespräche 2 pp 438-4398)

Les virus n’habitent pas que les humains mais toutes les espèce vivantes.

Parler de virus au théâtre est une difficulté réelle, c’est l’autre aspect de la question du poème. Se pose aussi celle du nombre. De figurants, par exemple et celui des budgets.

METTEUR EN SCÈNE
Que veux-tu. Que je te
Mette deux mille vieillards sur la scène
Avec barbe blanche, numéro un deux trois
Et ainsi de suite jusqu’à deux mille. Va au cinéma.
Les virus se comptent par milliards et
Notre théâtre est un hospice.

Les deux dernier vers, Die Viren zählen nach Milliarden und / Unser Theater ist ein Armenhaus, peuvent se lire aussi : les virus comptent en milliards et / Notre théâtre est une Maison-Dieu, une aumônerie, la maison des gueux. Ils se comptent aussi par milliards, 10 puissance 33 pour être précis.

Va au cinéma. Voir quoi ? Pourquoi pas Oedipe-Roi de Pasolini ? Le film ne manque pas de figurants. Allons-y.


Dans son film, Pasolini interprète lui même le rôle du prêtre à la tête d’une délégation de Thébains. Il s’adresse à Œdipe, roi de Thèbes, pour demander son intercession auprès des dieux afin d’endiguer le fléau et de sauver la ville de la peste. Il dit ceci chez Sophocle repris par Pasolini :

« LE PRÊTRE. – Eh bien ! Je parlerai. O souverain de mon pays, Oedipe, tu vois l’âge de tous ces suppliants à genoux devant tes autels. Les uns n’ont pas encore la force de voler bien loin, les autres sont accablés par la vieillesse ; je suis, moi, prêtre de Zeus ; ils forment, eux, un choix de jeunes gens. Tout le reste du peuple, pieusement paré, est à genoux ou sur notre place ou devant les deux temples consacrés à Pallas ou encore près de la cendre prophétique d’lsménos. Tu le vois comme nous, Thèbes, prise dans la houle, n’est plus en état de tenir la tête au-dessus du flot meurtrier. La mort la frappe dans les germes où se forment les fruits de son sol, la mort la frappe dans ses troupeaux de bœufs, dans ses femmes, qui n’enfantent plus la vie. Une déesse porte-torche, déesse affreuse entre toutes, la Peste, s’est abattue sur nous, fouaillant notre ville et vidant peu à peu la maison de Cadmos, cependant que le noir Enfer va s’enrichissant de nos plaintes, de nos sanglots ».

(Sophocle Oedipe Roi. Traduction reprise ici)

Donc notre auteur de théâtre écrit pour un metteur en scène qui se bouche les oreilles, un poème issu du noir enfer :

 « Mortelle à l’humanité sa rapide multiplication
Chaque naissance une mort de moins Le meurtre un cadeau
(Tremblement de terre espérance du monde)
Chaque typhon une espérance Loués soient les volcans
Hérode et non Jésus connaissait les voies du monde
Les massacres sont investissement dans le futur
Dieu n’est ni homme ni femme c’est un virus
Tu ne m’écoutes pas ».

 Se boucher les oreilles pour pas entendre cette « poussée vers l’extérieur de la cruauté latente » (Artaud), du rêve des catastrophes pour régler les questions de l’humanité et à la faveur desquelles pourront s’appliquer des stratégies de choc à la Milton Friedman. En accusant les dieux, l’ennemi invisible ou les monstres. Hérode est la figure de l’hybris, de la « démesure du Prince » « s’abandonnant à sa folie furieuse, tel un volcan en éruption, et entraînant toute sa cour dans sa propre destruction ». Il est le symbole d’une « création devenue folle » (Walter Benjamin : Origine du drame baroque allemand).

Le Géant rose comme féminicide et la Guerre des virus après l‘effondrement de la structure ami/ennemi, ce n’est pas la fin de l’histoire. Mais celle-ci se ramène à la façon d’échapper à la grande catastrophe. Cette dernière a un double visage pour Heiner Müller. Dans un entretien, en 1991, avec Michael Opitz et Erdmut Wizisla sur les aspects infernaux chez Walter Benjamin, et l’importance pour aujourd’hui des chocs (= les collisions du passé et du futur), il déclare :

« Peut-être qu’en fin de compte la seule question qui reste est de savoir qui l’emportera sur qui, la nature sur les humains ou les humains sur la nature. Dans les deux cas, c’est une catastrophe pour l’humanité »

(Heiner Müller : Jetzt sind eher die infernalischen Aspekte bei Benjamin wichtig [Maintenant, ce sont plutôt les aspects infernaux chez Benjamin qui sont importants] in Heiner Müller Gespräche 3 p.124)

C’est d‘une nouvelle façon de co-habiter dont nous aurions besoin. Avec, pour intégrer la phrase de Gagarine, une relation au cosmos que ne résume pas l‘expression «conquête de l‘espace », une relation qui échappe à cette volonté de nous faire croire que la techno-sphère peut se passer de la biosphère, ce qu’Augustin Berque appelle une cosmicité.

A partir de là, reste la question du tragique et du cosmos noir. A l’écoute de Bernard Stiegler et à la lecture de son dernier livre, Qu’appelle-t-on panser 2, je dois introduire ici la question de savoir si nous sommes encore, à l’ère cybernétique, dans le tragique tel que l’évoquait Antonin Artaud. Pour les Grecs, si le destin des humains était tragique, le ciel, lui restait immortel, stable. Est-ce encore le cas pour nous ? Le philosophe nous propose l’expression « plus que tragique » qui inclut la possible mort thermique de l’univers.

Au moment où je terminais la rédaction de ce texte, je recevais la lettre d’information des Éditions Pontcerq avec notamment cette citation de Charles Péguy, écrite en 1912, qui résonne fortement avec mon sujet et notre actualité :

« Depuis quarante et des années pas une guerre ; pas une guerre civile ; pas une émeute même ; pas une révolution ; pas un coup d’État. Pas une articulation de relief. À peine un gonflement, à peine un léger pli. Dont d’ailleurs, et pour combler le manque, nous avons voulu faire des montagnes. Mais nous savons très bien que ce n’étaient pas des montagnes. Et nous savions très bien que par contre de véritables bouleversements s’accomplissaient en dessous. »

(Charles Péguy, Clio, p. 332)

N’est-ce pas parce que le virus tombe dans le désert nihiliste dans lequel nous sommes, dans une catastrophe déjà là (Walter Benjamin), qu’il pose de tels problèmes alors qu’en sous-main se préparent de grandes transformations ?

Noir. Rideau.

Brigitte Maria Mayer, la veuve du dramaturge et sa fille Anna, ont expérimenté en vidéo la scène. Vous pourrez en juger pas vous-même ici.

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Friedrich Hölderlin né à Lauffen sur le Neckar, il y a 250 ans

Hypérion ou l’ermite de Grèce

«Hölderlin, lorsque parut, pour les Pâques de 1797, le premier volume de son « roman grec », Hypérion, était presque totalement inconnu. Né en 1770 à Lauffen, sur le Neckar, et destiné à une carrière théologique, « mille essais poétiques » l’avaient occupé dès l’adolescence. Les cinq années qu’il passa au « Stift » de Tübingen, où il fut l’ami de Hegel et de Schelling, entre 1788 et 1793, furent celles des enthousiasmes décisifs : pour la Révolution française, pour la philosophie de Kant, pour la poésie et la personne de Schiller alors en pleine gloire, mais plus profondément encore pour la Grèce antique, celle d’Homère, de Pindare, de Sophocle et de Platon. […] Hypérion est le seul livre de Hölderlin qui ait paru avant 1806, c’est-à-dire avant que le poète ne sombre dans la folie.»

Extrait de la préface de Philippe Jacottet à qui l’on doit aussi les traductions ci-dessous tirées du livre  Hölderlin : Hypérion ou L’Ermite de Grèce précédé de Fragment Thalia. Trad. de l’allemand et préfacé par Philippe Jaccottet Collection Poésie/Gallimard (n° 86), Gallimard

(Textes lus par Jens Harzer. Thalia Theater Hamburg)

(Vous pouvez pour les deux premiers, dans les paramètres sous-titres, activer la génération du texte allemand sur la vidéo)

Hypérion à Bellarmin

« Il est une éclipse de toute existence, un silence de notre être où il nous semble avoir tout trouvé.
Il est une éclipse, un silence de toute existence où il nous semble avoir tout perdu, une nuit de l‘âme où nul reflet d‘étoile, même pas un bois pourri ne nous éclaire.
J‘avais retrouvé le calme. Plus rien ne me faisait errer à la mi-nuit. Je n’étais plus dévoré par ma propre flamme.
Tranquille et solitaire, je gardais les yeux fixés sur le vide au lieu de les porter vers le passé ou l‘avenir. Les choses, lointaines ou proches, n‘assiégeaient plus mon esprit ; quand les hommes ne me contraignaient pas à les voir, je ne les voyais pas.
Naguère, ce siècle m‘était apparu souvent comme le tonneau des Danaïdes, et mon âme avait gaspillé tout son amour à le remplir ; maintenant, je n’en voyais plus le vide, et l’ennui de la vie avait cessé de peser sur moi.
Plus jamais je ne disais aux fleurs : vous êtes mes sœurs ! Ou aux sources : nous sommes de la même race ! Je donnais à chaque chose son nom, fidèlement, comme un écho.
Ainsi qu’un fleuve aux rives arides où nulle feuille de saule ne se reflète dans l’eau, le monde passait devant moi sans ornements. »

Film & Konzept Marina Galic
Musik Robert Galic

Hypérion à Bellarmin

« Je fus heureux une fois, Bellarmin ! Ne le suis-je pas encore ? Ne le serais-je pas, même si le moment sacré où je la vis pour la première fois avait été le dernier.
Je l’aurais vue une fois, l’unique chose que cherchait mon âme, et la perfection que nous situons au-delà des astres, que nous repoussons à la fin du temps, je l’ai sentie présente. Le bien suprême était là, dans le cercle des choses et de la nature humaine.
Je ne demande plus où il est : il fut dans le monde, il peut y revenir, il n’y est maintenant qu’un peu plus caché. Je ne demande plus ce qu’il est : je l’ai vu et je l’ai reconnu.
Ô vous qui recherchez le meilleur et le plus haut, dans la profondeur du savoir, dans le tumulte de l’action, dans l’obscurité du passé ou le labyrinthe de l’avenir, dans les tombeaux ou au dessus des astres, savez-vous son nom ? Le nom de ce qui constitue l’Un et le Tout ?
Son nom est Beauté.
Saviez vous ce que vous vouliez ? Je ne le connais pas encore, mais je le pressens, le règne de la nouvelle divinité, je cours à lui, entraînant les autres avec moi, comme le fleuve entraîne ses frères à l’Océan.
C’est toi qui m’as montré la voie. C’est avec toi que j’ai commencé. Les jours où je ne connaissais pas encore ne valent pas d’être dits.
Ô Diotima, Diotima, fille du ciel ! »

Hypérion à Bellarmin

« Je n’ai plus rien que je puisse dire à moi.
Mes bien-aimés sont au loin et morts, et il n’est pas une voix qui me parle d’eux.
Mon commerce en ce monde est fini. Je me suis mis à l’ouvrage avec zèle , j’ai saigné sur ma tâche et n’ai pas enrichi d’un liard l’univers.
Je rentre sans nulle gloire et seul dans ma patrie, condamné à y errer comme dans un immense cimetière où ne m’attend plus peut-être que le couteau du chasseur pour qui nous autres Grecs sommes une proie aussi tentante que le gibier des forêts.
Pourtant tu brilles encore, soleil du ciel ! Terre sacrée, tu ne cesses point de verdir ! Les fleuves courent encore à la mer, et les arbres qui donnent l’ombre murmurent toujours à midi. La cantilène du printemps berce mes mortelles pensées, et la plénitude du monde vivant revient enivrer ma détresse.
Bienheureuse Nature ! Ce que je ressens quand je lève les yeux sur ta beauté, je ne saurais le dire, mais tout le bonheur du ciel habite les larmes que je pleure devant toi, la mieux aimée,
Tout mon être se tait pour écouter les tendres vagues de l’air jouer autour de mon corps. Perdu dans le bleu immense, souvent je lève les yeux vers l’Éther ou je les abaisse sur la mer sacrée, et il me semble qu’un esprit fraternel m’ouvre les bras, que la souffrance de la solitude se dissout dans la vie divine.
Mais qu’est-ce que la vie divine, le ciel de l’homme, sinon de ne faire qu’un avec toutes choses?
Ne faire qu’un avec toutes choses vivantes, retourner, par un radieux oubli de soi, dans le Tout de la Nature, tel est le plus haut degré de la pensée et de la joie, la cime sacrée, le lieu du calme éternel où midi perd sa touffeur, le tonnerre sa voix, où le bouillonnement de la mer se confond avec la houle des blés.
Ne faire qu’un avec toutes choses vivantes ! A ces mots, la vertu rejette sa sévère armure, l’esprit de l’homme son sceptre ; toutes pensées fondent devant l’image du monde éternellement un comme les règles de l’artiste acharné devant son Uranie ; la dure Fatalité abdique, la mort quitte le cercle des créatures, et le monde, guéri de la séparation et du vieillissement, rayonne d’une beauté accrue.
Si je foule souvent ces hauteurs, Bellarmin, il suffit d’un instant de réflexion pour m’en précipiter. Je médite, et je me retrouve seul comme avant, au milieu des tourments de la condition mortelle ; l’asile de mon cœur, le monde éternellement un, se dérobe ; la Nature me refuse ses bras et je suis en face d’elle comme un étranger, incapable de la comprendre.
Que n’ai-je pu éviter le seuil de vos écoles ! La science que j’ai suivie au fond de ses labyrinthes, dont j’attendais, dans l’aveuglement de la jeunesse, la confirmation de mes plus pures joies, la science m’a tout corrompu.
Oui, je suis devenu bien raisonnable auprès de vous; j’ai parfaitement appris à me distinguer de ce qui m’entoure : et me voilà isolé dans la beauté du monde, exilé du jardin où je fleurissais, dépérissant au soleil de midi.
L’homme qui songe est un dieu, celui qui pense au mendiant ; et celui qui a perdu la ferveur ressemble à l’enfant prodigue qui contemple au creux de sa main orpheline les quelques sous dont la pitié l’a gratifié sur son chemin. »

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Tocotronic : Hoffnung / Espoir

Étonnant : cette chanson du groupe allemand Tocotronic, a été écrite il y a un an et devait figurer dans son prochain album dont la sortie était prévue en 2021. Au vu des circonstances, le groupe a décidé d’en faire cadeau et de la mettre en ligne mercredi 8 avril sur des images de villes, d’aéroports, de stations de ski déserts. Des images de « dehors désaffectés » (Frédéric Neyrat) en contrepoint d’une chanson écrite avant la pandémie et qui traitait déjà de l’isolement et se demandait comment sortir du trou.

 HOFFNUNG

„ Hier ist ein Lied / Das uns verbindet / Und verkündet : / Bleibt nicht stumm
Ein kleines Stück / Lyrics and Music / Gegen die Vereinzelung
In jedem Ton / Liegt eine Hoffnung / Eine Aktion / In jedem Klang
In jedem Ton / Liegt eine Hoffnung / Auf einen neuen / Zusammenhang
Hier ist ein Lied / Das uns verbindet / Und es fliegt / Durchs Treppenhaus
Ich hab den Boden / Schwarz gestrichen / Wie komm ich aus / Der Ecke raus?
Aus jedem Ton / Spricht eine Hoffnung / Transformation / Aus jedem Klang
Aus jedem Ton / Spricht eine Hoffnung / Auf einen Neuanfang
Und wenn ich dann / Schweigen müsste / Bei der Gefahr / Die mich umgibt
Und wenn ich dann / Schweigen müsste / Dann hätte ich / Umsonst gelebt

Und wenn ich dann / Schweigen müsste / Bei all der Angst / Die mich umgibt
Und wenn ich dann / Schweigen müsste / Hätte ich / Umsonst gelebt
Wenn ich dich nicht / Bei mir wüsste / Hätte ich / Umsonst gelebt (bis)“

ESPOIR

« Voici une chanson / Qui nous relie / Et nous dit : Ne reste pas muet
Un petit texte / Un peu de musique / Contre l‘isolement
Dans chaque son / un espoir / Une action / Dans chaque sonorité
Dans chaque ton / Un espoir / D‘une nouvelle configuration
Voici une chanson / Qui nous relie / Et s‘envole / Par la cage d‘escalier
J‘ai peint le sol/ En noir / Comment vais-je sortir / De mon coin ?
Dans chaque ton / Un espoir / Transformation Dans chaque son
Dans chaque ton / Un espoir / Un recommencement
Et si je devais / Me taire / Devant le danger / Qui m‘entoure
Et si je devais / Me taire/ J‘aurais / Vécu en vain

Et si je devais / Me taire / Avec toute cette peur / Qui m‘entoure
Et si je devais / Me taire/ J‘aurais / Vécu en vain
Et si je ne te savais pas / A mes côtés / J‘aurais / Vécu en vain
Si je ne te savais pas / A mes côtés / J‘aurais / Vécu en vain»

(Trad Bernard Umbrecht)
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Au commencement était le virus

„Sagt es niemand, nur den Weisen,
Weil die Menge gleich verhöhnet:
Das Lebend’ge will ich preisen“

« Ne le dis à personne qu’aux sages,
Sinon le vulgaire se moquerait :
C’est le vivant que je veux célébrer »

Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) : Le Divan d’Orient et d’Occident
(Traduit  et présenté par Auxeméry dans le cadre de ses poèmes du confinement)

 

« Penser les maladies sur le modèle de la guerre, ce qui est courant, c’est se méprendre sur l’essence du vivant. »

Claire Marin, philosophe

Karin Mölling au cours d’un entretien avec Alexander Kluge. Copie d’écran.

Saloperie de virus. Combien de fois ne l’avons nous pas entendu, et même pire, surtout en ce moment. Attention danger ! Et si cela n’était pas aussi simple ? Notre situation d’assignés à résidence est une occasion de réfléchir à certaines questions non comme des infantilisés mais comme des citoyens qui se voudraient éclairés. Elles pourraient se résumer en ceci : qu’est-ce que la vie ? Pour ce qui concerne les virus, le terme de guerre est particulièrement inapproprié. Un virus n’est pas en guerre contre les hôtes dont il a besoin. Il est opportuniste et saisit les occasions qui se présentent à lui quand il vient à manquer de ses hôtes naturels. Dans la nature, il n’y a ni Bien ni Mal, ni bons ni méchants, il y est question seulement de survie et de reproduction, explique Karin Möling, virologue et cancérologue. Karin Mölling, née en 1943 a été 20 ans chercheuse à l’Institut Max Planck de génétique moléculaire à Berlin avant de devenir professeure et directrice de l’Institut de médecine virologique à l’Hôpital universitaire de Zürich. Au centre de ses travaux : le virus HIV et le développement de nouvelles thérapies contre le sida et le cancer. Elle a publié en 2015, en allemand, un livre étonnant : La suprématie de la vie / Voyage dans l’étonnant monde des virus. En anglais, le titre choisi est particulièrement évocateur de sa thèse : Viruses: More Friends Than Foes (Virus: plus d’amis que d’ennemis). Les virus sont pour le moins présents dès l’origine de la vie. Ils lui sont indispensables. Une infime minorité devient pathogène pour l’essentiel pour des raisons environnementales. J’ai été scotché par une telle démarche quand j’ai pour la première fois entendu Karin Mölling s’exprimer là dessus dans un long entretien public au Centre culturel de Lucerne, en Suisse, et chez Alexander Kluge. D’autres entretiens à la radio dans lesquels elle faisait un important effort de vulgarisation m’ont permis de comprendre son livre par ailleurs, par endroits, assez ardu en raison de la complexité des cas particuliers traités et du langage de la spécialité. Mais il contient aussi suffisamment de passages dans lesquels elle résume son propos de manière accessible. Son livre décrit un moment de l’évolution des connaissances sur les virus tout en précisant à chaque fois tout ce qu’on ne sait pas, ou pas encore. Elle fait aussi état des difficultés rencontrées par certains virologues dont des découvertes pourtant devenues primordiales ont été jugées, en leur temps, trop insolites. Cela évoque l’état de la recherche dont je dirai un mot à la fin de ce texte. Elle raconte également ce qu’elle a elle-même laissé passer ou raté. Tout cela donne du crédit à ses propos.

Nota Bene

Le mot latin « virus », dans le Dictionnaire latin français, de Félix Gaffiot

Contrairement à ce que certains allemands eux-mêmes croient, on dit das Virus et non pas der Virus, quand bien même le masculin serait toléré dans le langage courant. Le virus est, en allemand, un nom très expressivement neutre. Mais cet aspect grammatical n’est pas le seul à considérer. Les questions de vocabulaire sont importantes. On se retrouve rapidement en terrain glissant. Exemple : quand on dit comme Carl Zimmer (Planète de virus. Belin) que l’océan est contaminé par les virus, on induit en erreur. C’est même tout à fait faux si l’on se souvient que contaminer signifie étymologiquement souiller par un contact impur. L’océan n’est pas contaminé, il contient comme le corps de chacun d’entre nous un nombre incroyable de virus qui ne sont ni purs ni impurs. Boire la tasse dans une mer pleine de virus ne rend pas malade.

Il ne sera pas ici question du coronavirus Covid 19. L’auteure ne l’évoque pas dans son livre, et pour cause. Il a été publié en 2015. Elle a cependant travaillé sur – et évoque – le SRAS, le premier Coronavirus de 2002 et le MERS, coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient. On trouvera pour l’actuel les informations qu’il faut. Je recommande en particulier le site de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Où l’on peut d’ailleurs constater que d’autres épidémies sévissent au même moment dans le monde sans qu’on en parle. On peut par exemple y lire ceci :

« Le 12 février 2020, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) a signalé une augmentation du nombre de cas de dengue en Guyane française, en Guadeloupe, en Martinique et à Saint-Martin. En janvier 2020, les autorités sanitaires de la région ont déclaré une épidémie de dengue en Guadeloupe et à Saint-Martin, et ont indiqué qu’il existait aussi un risque d’épidémie à la Martinique. »

Ou l’exposition virtuelle sur le Convid 19 au Palais de la Découverte, la Conférence du professeur Philippe Sansonetti au Collège de France : Covid-19 ou la chronique d’une émergence annoncée dont est extraite la diapositive ci-dessous qui évoque le lien entre virus et anthropocène, etc.


Ce qui m’a intéressé au départ, c’est l’idée générale que l’on ne peut pas faire l’équation virus = maladie, voire mort. Or, c’est bien cette idée fausse qui se transmet. Et en termes guerriers.  J’ai entendu, une « psychanalyste » sur France Info, Claude Halmos, dire sans nuance qu’aux enfants petits, « on peut expliquer que les virus sont des petites bêtes invisibles, et très malines mais que l’on peut être plus malins qu’elles, leur faire la guerre, et la gagner ». Il parait que c’est une façon ludique d’enseigner… Or, « penser les maladies sur le modèle de la guerre, ce qui est courant, c’est se méprendre sur l’essence du vivant » . Entre temps, mais, comme on le voit l’idée était déjà là, l’État nous a déclaré en guerre. Ce qui nous place en situation infantile. Et j’ai vu passer l’expression pédagogie de guerre. Pauvres enfants.

Je fais à travers ce livre et les entretiens que j’ai pu dénicher une sorte de reportage d’étonnements tel un candide que je suis. Commençons par un tutti sur les virus, tiré du livre de Karin Mölling qui devint biologiste mais aurait pu être organiste. Avec comme d’habitude un extrait en allemand plus court que la traduction française qui suit.

Hier kommt eine Schlussapotheose auf die Viren. Orgelspielern ist vertraut, dass bei Johann Sebastian Bach nach dem Präludium die Fuge folgt, die mit einer «Engführung» und Tutti endet. Hier ein Tuti auf die Viren: Die Viren waren von Anfang an dabei, die Viren haben alles ausprobiert, und wir brauchen nur die heute vorhandenen Viren aufzulisten, um daran die Stufen der Evolution nachzuvollziehen. Diesen Ansatz habe ich in diesem Buch verfolgt. Die Enwicklungsstufen des Lebens sind an der heutigen Viruswelt ablesbar. Das ist erstaunlich, wo doch 99 Prozent aller Arten zwischendurch zugrunde gegangen sind. Die Viren verfügen über viel mehr Information als alle Zellen zusammen. Die Genome von Viren weisen alle erdenklichen Formen auf, sie bestehen aus komplexen Genomstrukturen, RNA oder DNA, einzel oder doppelsträngig oder beides. Oder beides nur partiell, zirkulär, fragmentiert, strukturiert, Kodierend oder auch nicht. Gegen solch eine Vielfalt erscheint unsere zelluläre DNA-Doppelhelix als Erbgut langweilig, Doch sie ist vielleicht das Endprodukt nach vielen Bewährungsproben, den erwähnten Schlampereien, vielleicht mit den Viren als kreativen Ausprobierern! Viren besitzen die größte Vielfalt in ihren Strategien zur Replikation sowie in ihren Regulationen. Sie sind extrem erfinderisch. Die minimalistischen viralen Strategien finden sich im unseren Stoffwechselvorgängen zwar extrem viel komplizierter, aber nicht grundsätlich anders wieder; so leistet ein Viroïd als Ribozym so viel wie hundert Proteine im unseren menschlichen Zellen, beispielsweise beim Spleißen. Die Viren decken zudem ein Größenspektrum von vier Zehnerpotenzen ab, Nanopartikel bis 0,5 Mikrometer, mit einer Anzahl von Genen von null bis 2500. Null Gene bezieht sich auf die ncRNA der Viroide, die für keine Proteine kodieren und ganz ohne genetischen Code auskommen. Das andere Extrem sind die 2500 Gene des Pandoravirus, P dulcis, fünfmal mehr als bei vielen Bakterien. Auf ein paar besonders kuriose chimäre Viren wurde hingewiesen, als Überbleibsel von Übergangsformen und als Zeitzeugen von Entwicklungsstufen. Dazu zählen die doppeldeutigen seltenen Retrophagen und Retroviro- ide. Viren sind die Entwicklungshelfer der Zellen, die Erbauer unserer Genome.
Man kann also argumenteren, die Viren haben nicht die Zellen bestohlen, sondern haben sie beliefert. Beide haben außerdem voneinander gelernt, Zellen von den Viren, aber auch umgekehrt, durch Koevolution. Besonders geeignet waren dazu wohl die als DNA integrierten Retroviren mit der Reversen Transkriptase. Diese waren nach der Integration sofort als «Zellgene» zur Stelle, mit etwa 10 Mutationen pro viraler Replikation (wegen der Fehlerrate der RT). Die Fehler wurden von den DNA-Proviren den Zellen gleich mitgeliefert. Damit leisteten die Retroviren phantastische Innovationsschube und führten so zu Immunsystemen, antiviraler Abwehr, den Introns, vielleicht den Zellkernen, denn all das sind modifizerte virale Elemente, die die Zellen bereirchert haben, Allein schon durch ihr Tempo sind die Viren bei der Vermehrung allen anderen Erneuerern millionenfach überlegen. Leben Viren also? Beinahe, eher ja als nein!

Karin Mölling :Supermacht des Lebens / Reisen in die erstaunliche Welt der Viren. C.H. Beck. Seite 282-83

Virus : plus d’amis que d’ennemis : titre de l’édition en anglais

Un tutti sur les virus

« Voici l’apothéose finale sur les virus. Les amateurs d’orgue savent bien que, chez Jean Sébastien Bach, la fugue suit le prélude et qu’elle se termine par une strette et un tutti. Voici donc le tutti sur les virus. Les virus étaient présents dès le début, les virus ont tout essayé et il nous suffit aujourd’hui de lister les virus existants disponibles pour y retrouver les étapes de l’évolution. C’est cette démarche que j’ai adoptée dans ce livre. Les étapes de l’évolution de la vie peuvent être lues dans le monde viral d’aujourd’hui. C’est étonnant dans la mesure où 99 % de toutes les espèces ont été anéanties. Les virus disposent de bien plus d’informations que toutes les cellules réunies. Les génomes de virus présentent toutes les formes imaginables, ils sont constitués de structures génomiques complexes, ARN ou ADN, à brin simple ou double ou les deux. Ou les deux seulement partiellement, circulaires, fragmentés, structurés, codants ou non. Comparé à une telle diversité, notre patrimoine génétique d’ADN cellulaire à double hélice paraît ennuyeux. Mais il est peut-être le produit final d’une traversée d’épreuves nombreuses depuis le chaos primordial, avec peut-être les virus comme expérimentateurs inventifs. Les virus disposent de la plus grande diversité de stratégies de réplication tout comme de régulation. Ils sont extrêmement inventifs. Les stratégies virales minimalistes, on les retrouve dans nos processus métaboliques certes de manière bien plus complexes mais pas fondamentalement différentes. Un viroïde comme ribozyme réalise autant que cent protéines dans nos cellules, par exemple pour l’épissage. Les virus couvrent un spectre de grandeur 104,, des nanoparticules jusqu’à 0,5 micromètres, avec un nombre de gênes de zéro à 2500. Le zéro se rapporte à l’ARN non codant du viroïde, qui ne code pas de protéine et concerne les virus dépourvus de code génétique. L’autre extrême est représenté pas les 2500 gênes du pandoravirus, P.dulcis, 5 fois plus que nombre de bactéries. J’ai évoqué un certain nombre de curieuses chimères [recombinaison de virus différents] virales, vestiges de formes de transition et témoins d’étapes de développement. Parmi ces derniers, on compte les rares et ambigus rétro-phages et retro-viroïdes. Les virus sont les vecteurs de développement des cellules, les constructeurs de nos génomes.

On peut donc argumenter : les virus n’ont pas été piller les cellules, ils les ont fournies. En outre les uns et les autres ont appris les unes des autres, les cellules ont appris des virus et inversement par coévolution. Particulièrement aptes à cela sont les rétrovirus intégrés sous forme d’ADN avec la transcriptase inverse. Ces derniers étaient après leur intégration immédiatement à disposition sous forme de « gêne cellulaire » avec environ 10 mutations par réplication virale (en raison du taux d’erreur de la transcriptase inverse). Les erreurs ont été livrées en même temps aux cellules par le provirus à ADN. De cette manière les rétrovirus ont réalisé de formidables poussées d’innovation et ont conduit aux systèmes immunitaires, aux défenses anti-virales, les introns, peut-être aux noyaux des cellules, car tout cela, ce sont des éléments viraux modifiés qui ont enrichi les cellules. Ne serait-ce que par leurs rythmes, les virus sont pour leur reproduction des millions de fois supérieurs à tous les autres innovateurs. Les virus sont-ils vivants ? Plutôt oui que non !

[…]

Dans la nature, il n’y a pas de Bien et de Mal. Il y est toujours question de survie et de reproduction. Quand les virus rendent malade, c’est le plus souvent la faute des humains eux-mêmes qui ont rompu des équilibres. Les virus sont des opportunistes, des extrémistes, des minimalistes, pluralistes, égoïstes, mutualistes ! Il a été question de manteaux partagés, de maternage de couvées étrangères, de la protection et de l’aide à la survie des hôtes. Les virus peuvent tricher, ils savent profiter d’eux-mêmes et des autres, ils entrent en symbiose, réparent des gênes défectueux, s’adaptent à leur milieu et se multiplient – comme toute vie. Ils coopèrent et entrent en compétition. Il semble que ces propriétés humaines premières soient déjà présentes chez les virus, elles font partie de la vie.

[…]

J’ai souligné que les micro-organismes ne rendent pas malades dans un environnement, un écosystème équilibrés. Mais un tel système n’existe pas sinon nous ne serions jamais malades. Et des milieux pondérés, il y en aura de moins en moins compte tenu tant de la surpopulation que du changement climatique et les catastrophes naturelles qui en découlent.Le manque de place et la proximité tant des humains que des animaux porteurs de virus infectieux sont de moins en moins évitables. Le stress et le manque peuvent activer les virus. Les maladies infectieuses restent alors une importante cause de mortalité dans le monde.

Les micro-organismes et les virus existeront bien plus longtemps que les mammifères et les eucaryotes, ils étaient déjà là avant nous depuis 2 milliards d’années. Nous sommes arrivés bien plus tard, ils n’ont pas besoin de nous mais nous nous avons besoin d’eux. Nous en sommes dépendants.

Pour autant que nous sachions, les micro-organismes se jettent sur d’autres hôtes quand les hôtes primaires viennent à manquer. Lorsque, au Nouveau-Mexique, le hanta-virus en vint à manquer des souris, il prit les humains pour hôte. Cela dure aussi longtemps qu’il existe des hôtes alternatifs. Nos mobilités rendent les nouveaux hôtes rapidement atteignables, comme nous l’avons vu pour le SRAS ; sa diffusion de Hong-Kong à Vancouver n’a duré que quelques heures. Mais que se passe-t-il quand les micro-organismes ne trouvent plus du tout d’hôtes ? Ils changent de stratégie : ils ne tuent pas plus longtemps leurs hôtes quand il n’y en a plus de nouveaux, mais s’arrangent, s’adaptent dans une coexistence. Il y a longtemps que c’est ainsi ; des exemples comme les singes et les koalas résistants au VIH ont été évoqués, ils s’arrangent avec les virus par leur endogénéisation. Ainsi le micro-organisme ne sera plus un danger mortel pour l’humanité.

[…]

Les virus sont des éléments génétiques mobiles et inventifs, qui contribuent au maintien de la vie et à l’accroissement de la biodiversité. Rien que dans la mer s’échangent quotidiennement, entre virus et hôtes, 1027 gênes. Chez les humains, c’est moins mais ils nous aident pour survivre et nous adapter. Car les virus ont développé jusqu’à présent tout ce qui est nécessaire pour la vie et la survie de toutes les espèces sur cette terre. Sans virus, il n’y aurait pas de diversité, pas de progrès. Sans eux nous ne serions pas. Merci aux virus  »

Karin Mölling :Supermacht des Lebens / Reisen in die erstaunliche Welt der Viren. C.H. Beck La suprématie de la vie / Voyages dans l’étonnant monde des virus. Extraits des pages 282 à 296.

Traduction de l’allemand : Bernard Umbrecht

Les virus « architectes » de paysages. Les mégavirus des algues marines Emiliania huxleyi, les Coccolitho-virus (du grec κοκκος «pépin», λίθος «pierre») transforment le calcium des algues en carbonate de calcium et forment ces falaises de craie que l’on peut voir sur l’île allemande de Rügen. Et ailleurs. L’éditeur anglais dont le siège se trouve à Singapour ayant, contrairement à l’éditeur allemand, opté pour des images couleurs, je vous en fais profiter. Karin Mölling explique à ce propos qu’elle a refusé de cautionner un projet visant à un enrichissement en fer des océans pour que les algues captent plus de CO2 de l’atmosphère. Elle trouvait cela trop dangereux.

Le refus d’un vocabulaire guerrier

L’être humain est un super-organisme. Il forme un écosystème complexe. En bonne santé, il est composé en tout d’environ 1012 cellules et peuplés par 10 14 bactéries et encore de 100 fois plus de virus qui forment une sorte de second et troisième voire quatrième génome si l’on ajoute les mycètes (champignons). Ils forment notre microbiome. « Dans cet écosystème, ne règne pas de guerre permanente, pas de course aux armements, mais un équilibre, une coévolution qui a conduit à l’adaptation ». Gare cependant à la rupture de cet équilibre par des influences extérieures ! « La plupart du temps, ce sont les humains eux-mêmes qui en sont la cause – alors apparaissent les maladies ». Les virus et les bactéries sont les profiteurs « opportunistes » de situations inhabituelles, de « la faiblesse de leur hôte ». Ce sont-là les seules formulations que l’auteure admet, refusant le « vocabulaire guerrier ». Et pour cause. Sans les virus, nous n’aurions pas de système immunitaire. On dit qu’il y a plus de virus sur terre que d’étoiles dans le ciel. Et plus de virus que d’humains. 1024 étoiles, 1033 virus, 1010 humains. On peut même dire que ce sont les humains qui ont pénétré le monde des virus et non l’inverse. D’ailleurs ils nous ont préexisté. Une certaine histoire de la médecine nous induit dans l’idée partielle que virus = maladie alors que les virus peuvent aussi guérir. Ils sont plus des amis que des ennemis.

La question de savoir si les virus sont des êtres vivants ou pas est controversée dans la communauté scientifique. On aura noté que Karin Mölling penche pour le vivant.

« Selon de nombreuses définitions du vivant (entité matérielle réalisant les fonctions de relation, nutrition, reproduction), les virus ne sont pas des êtres vivants. Cependant en élargissant la définition du vivant à une entité qui diminue le niveau d’entropie et se reproduit en commettant des erreurs, les virus pourraient être considérés comme vivant ». (Wikipedia)

Selon Erwin Schroedinger, le vivant est ce qui produit de l’entropie tout en étant capable d’en soustraire, ce que l’on appelle aujourd’hui de la néguentropie.

« Quel est le trait caractéristique de la vie ? Quand dit-on qu’une portion de matière est vivante ? Quand elle ne cesse de « faire quelque chose », de se mouvoir, d’échanger des matériaux avec le milieu environnant et ainsi de suite… »

(Erwin Schroedinger : Qu’est-ce que la vie. Points Sciences. P 126.)

Karin Mölling faisant référence au livre de Schroedinger écrit :

« La vie suit les lois de la thermodynamique et de la conservation de l’énergie. Les cellules vivantes se caractérisent par l’entropie négative, elles se basent sur des structures ordonnées pour lesquelles l’entropie est une mesure du désordre. Un exemple : d’elle-même, ma table de travail devient toujours plus désordonnée. Quand cependant je mobilise de l’énergie pour la ranger, l’ordre revient. Il en va ainsi de la vie et de la deuxième loi de la thermodynamique : nourriture et donc énergie permettent une vie ordonnée. Schrödinger s’interrogeait sur les lois de la vie, pas sur son origine »

Elle confirme que le livre de Schrödinger a constitué une étape importante pour la biologie moléculaire. Elle-même a commencé par étudier la physique. C’est à la fin des années 1960 à Berkeley, en plein « 68 », qu’elle a fait le saut de la physique à la biologie moléculaire. Sur recommandation de l’un des pionniers de la discipline, Gunther S. Stent, elle fait sa thèse à l‘Institut Max Planck de Tübingen. Son sujet : la réplication des rétrovirus.

Les virus sont-ils des êtres vivants ? Plutôt oui que non. Ils forment les premières biomolécules capables de duplication et d‘évolution. Ils ont besoin d‘énergie extérieure mais cette dernière ne doit pas forcément être délivrée par les cellules, elle peut être électrique ou chimique. Peut-être que les fumeurs noirs ont fourni l‘énergie primordiale. Les mégavirus sont très proches des bactéries, ils disposent même d‘un bout de machine de synthèse protéinique. Pour l‘auteure, les virus se situent dans le cadre des débuts de la vie sur terre, cadre dont elle a une conception élargie. L‘acide ribonucléique (ARN) est la première molécule qui peut tout sauf coder. Elle les nomme viroïdes primordiaux : Ur-Virus. Ils sont analphabètes mais peuvent tout. Ils ont une fonction régulatrice et sont sensibles aux environnements. Ils hantent nos cellules. La palette des virus s’étend pour Karin Mölling, du viroïde, dépourvu de gêne, au virus XXL, les mégavirus qui font passer les bactéries pour des nains. Dans l‘extrait ci-dessus, elle cite le pandoravirus, virus géant ainsi appelé, par ses découvreurs du CNRS d‘Aix Marseille, d‘une part parce qu‘ils n‘ont pas la forme d‘un icosaèdre mais d‘une amphore et‚ d‘autre part, parce que sa découverte ouvre vers plein de surprises comme quand on soulève le couvercle de la boîte de pandore. On n‘arrête pas de découvrir des mégavirus.

Nous vivons dans un océan de virus que nous sommes loin de connaître tous. L‘enfant naît avec une sorte de seconde peau virale qui le protège. Les virus constituent notre système immunitaire tout en pouvant induire une immunodéficience, qui si elle est nécessaire à l’embryon, est catastrophique dans le cas du sida qui a fait 32 millions de morts et en fait encore. On comptait environ 37,9 millions de personnes vivant avec le VIH à la fin de 2018. (Source OMS). Karin Mölling a inventé une technique thérapeutique qui pousse le pathogène au suicide.

Grâce aux rétrovirus, les humains n’ont plus à pondre d’œufs

« Sans doute que le résultat le plus conséquent d’un virus bienfaisant se trouve-t-il dans la constitution du placenta chez les humains. Grâce aux rétrovirus, nous n’avons plus à pondre d’œufs et à les couver. Car les rétrovirus ont la capacité d’induire une immunodéficience. La même qui a conduit à la plus grande catastrophe virale, la maladie du sida par le VIH. Mais c’est aussi cette même capacité, fort crainte, d’étouffer le système immunitaire, qui empêche le rejet immunologique de l‘embryon par la mère. Une tolérance immunologique due à un rétrovirus fait en sorte que l’embryon puisse se développer dans son corps. L’enveloppe protéinique Env d’un rétrovirus endogène défectueux HERV-W, très précisément le syncytiotrophoblaste à multiples noyaux, s’est inséré dans le placenta humain et induit une immunodéficience locale. Grâce à cela, à l’endroit où il naît, l’embryon ne subit pas de réaction de rejet immunitaire. De sorte que chez les humains, il n’y avait plus besoin de coquille d’œuf comme chez la poule ou d’une poche comme chez le kangourou qui permet à l’embryon de grandir hors du corps, séparé et protégé de la réaction de rejet immunologique du corps maternel. Il s’agit là d’un avantage de l’évolution d’un type particulier. Nous avons grâce à un rétrovirus passer l’étape de la ponte d’œufs. »

Le polydnavirus

Karin Mölling a son virus préféré : le polydnavirus, un trublion qui ne se laisse pas facilement cataloguer. Il bouscule la définition scolaire du virus. Il révèle une relation coopérative entre le virus et son hôte. Surtout, il détient une capacité étonnante qui montre que la nature est capable d’essais de thérapie génique. Il faut pour cela s’intéresser aux guêpes. Le polydnavirus tire toute son ADN de l’hôte, il n’infecte aucune cellule pour se multiplier car le travail pour la production de générations futures, l’hôte le réalise seul.

« On pourrait appeler cela outsourcing [externalisation]. L’ADN viral est intégré dans le génome de l’hôte, une guêpe, et veille à la production de nouvelles particules virales dans ses ovaires. Quand arrive l’heure de la naissance des bébés guêpes, les œufs sont expulsés et les virus avec. La guêpe pose des œufs pour l’éclosion sur des chenilles. Les oeufs sont accompagnés par les virus qui, cette fois, font quelque chose. Ils transmettent aux 30 plasmides [molécules d’ADN non chromosomique] de l’information sur les gênes de la toxine qui tuera la chenille dont les restes serviront de nourriture prédigérée pour bébés. C’est un parfait échange de rôles : des virus avec des gênes d’hôtes, des hôtes avec des gênes de virus. […] La multiplication ne se fait donc pas horizontalement mais verticalement, de génération en génération comme pour un virus endogène tout en en étant pas un, car il est en même temps un virus exogène qui est actif même en dehors de l’hôte. Pourquoi tout cela est-il si compliqué ? Pourquoi les œufs de guêpes ont-elles besoin des virus comme force mobile d’intervention ? Il y a encore une autre façon de jouer pour les virus : au lieu de transmettre des gênes de toxine, ils peuvent aussi apporter des gênes pour bloquer le système immunitaire de la chenille »

Celle ci a un comportement « maternel » particulièrement curieux. Elle protège ceux qui vont la tuer.

Thérapie génique topique naturelle

Karin Mölling souligne à cet endroit surtout « un principe victorieux de la nature » qui mériterait d’être imité à savoir le fait que les virus sont des véhicules de transferts de gênes.

VVVVVVVVVVVVVVVVV                                                                                                                  V « Le polydnavirus est pour ainsi dire une expérience de thérapie génique de la nature, une thérapie d’un type particulier car il s’agit d’une action locale des virus sur les chenilles. […] Il s’agit là d’un thérapie ex-vivo à effet topique (local). Cela existait déjà dans la nature avant que les thérapeutes géniques n’y pensent. Et ces derniers n’ont de loin pas autant de succès que le polydnavirus. »             VVVVVVVVVVVVVVVVVVV                                                             VVVV

Nécromasse virale

« Notre patrimoine génétique est un cimetière de rétrovirus fossiles », cimetière d’anciennes infections virales. Depuis des millions d’années, des virus sommeillent dans notre génome : on les appelle rétrovirus endogènes humains, les HERV. Karin Mölling fait ici notamment référence aux travaux du virologue français Thierry Heidmann qui avait réussi à en faire renaître un de ses cendres d’où son nom : Phoenix. Ce sont des virus qui ont infecté nos ancêtres, pour certains il y a des millions d’années, et dont le génome a été intégré au nôtre. Avant le Projet génome humain dont les résultats bruts ont été publiés en 2001, « personne ne pouvait s’imaginer de quoi était constitué notre patrimoine génétique. De virus !! De virus plus ou moins complets, d’anciens virus, d’éléments proches des virus ». Tout cela forme 50 % de notre patrimoine génétique. C’est l’une des raisons, écrit-elle, pour laquelle elle a publié ce livre.

« Une infection virale est pour notre patrimoine génétique une grande poussée innovatrice. D’un coup un jeu de gênes se rajoute au patrimoine génétique existant. Cela apporte du nouveau puisque les virus sont les plus grands inventeurs. Ils sont le moteur de l’évolution. On remarque déjà où ça va : les virus, les micro-organismes nous ont fait ! Cela nous donne une toute autre vision du monde ».

Par analogie, je pourrais dire que ce travail sur les virus m’a fait faire un saut de carpe hors de l’étang de mon ignorance. Une formation accélérée qui me rappelle mes courts débuts rapidement abandonnés d’études de médecine, en 1968, à Strasbourg.

Pour qu’il n’y ait pas la moindre confusion, je rappelle que, bien entendu, il y a des virus pathogènes tout comme il y a des virus thérapeutiques. Mais ils sont rarement sinon pas du tout les seuls facteurs, par exemple de cancers. Sur ce point mais aussi plus généralement pour les pandémies, l’auteure nous avertit de ne pas raisonner en de stricts termes de mono-causalité. Dans quelles circonstances les virus deviennent-ils infectieux ? Prenons l’exemple des carpes Koï au Japon où ils sont l’équivalent des vaches sacrées en Inde. En 2005, Tokyo a connu une hécatombe de carpes Koï due aux modifications de leur milieu de vie qui ont activé le virus de l’herpès. Karin Mölling considère qu’il s’agit là d’un bon exemple du développement d’un virus due à l’activité humaine dont les interventions dans la nature provoque les maladies infectieuses.

« D’abord, les rives du lac ont été rectifiées, les roseaux ont manqué, le frai rendu plus difficile et il manquait les canaux pour remonter le courant. Il y a donc eu de nouvelles conditions environnementales, du stress pour les koïs qui a pesé sur leur système immunitaire et conduit à l’activation du virus de l’herpès ».

J’ajoute qu’une hécatombe de carpes non pas koï mais ordinaires a eu lieu en Irak, l’an dernier, en 2019. Le continent européen n’est pas épargné. Les virus peuvent aussi contaminer ce qui nous sert de nourriture. L’herpès s’est propagé.

« Comment expliquer la propagation d’une maladie de poisson d’eau douce à une aussi large échelle en quelques années ? Ceci est le résultat de l’intense commerce international de carpes ornementales. Partie émergée de cet iceberg commercial, les compétitions internationales de carpes japonaises («showkoï») ont participé à leur mesure à cette vaste dissémination selon un principe simple : des poissons originaires de régions très diverses sont mis en contact quelques heures dans un même bassin pour le plaisir d’amateurs ou l’intérêt de professionnels, puis repartent dans leur région d’origine ou sont transférés chez un acquéreur à la fin de la compétition. Si un poisson est porteur du virus, la transmission aux individus en contact est quasi assurée étant donné le fort potentiel contagieux de ce virus. »

(Laurent Bigarré, Joëlle Cabon, Marine Baud et Jeannette Castric : Un herpesvirus émergent chez la carpe. Bulletin épidémiologique de l’ ANSES. Décembre, 2009)

Dans le stress provoqué par les interventions humaines dans les milieux naturels, s’inscrit la relation entre épidémies pouvant évoluer en pandémies et la question de l’anthropocène. Les trop fortes densités de populations animales ou humaines, l’intense circulation des uns et des autres en sont des vecteurs. Les écosystèmes artificiels (élevages et plantation intensifs) et la désorganisation des écosystèmes naturels par la destruction des espèces, des milieux, etc., engendrent de nouvelles situations favorisant les transferts de virus d’un hôte à l’autre. Et donc produisant des conditions où les équilibres subtils entre virus et hôtes sont chamboulés.

Il faudrait rappeler que les zoonoses sont à double sens, non seulement transmission de l’animal à l’homme mais aussi de l’homme à l’animal. Le virus de la grippe porcine est un descendant de la souche influenza de grippe espagnole qui a tué plus de 50  (voire 100) millions d’hommes… jeunes sacrifiés sur l’autel des patries en 1918. Difficile de se laver les mains au savon dans la boue des tranchées. Cela nous rappelle que guerre veut dire secret militaire.

Les virus procèdent à l’intérieur de la cellule par couper / coller grâce aux ciseaux moléculaires. Pour écrire cela, je viens de faire un couper/coller numérique. Dans ce processus, ils font des essais / erreurs . « Toute la biologie vit d’erreurs ». sachant que l’absence d’erreur signifie la mort, et que trop d’erreurs conduit à la catastrophe. La vie est dans un équilibre entre le trop et le pas assez. Les virus s’appauvrissent dans l’abondance. La nécessité les rend inventifs. Nous avons des choses à en apprendre.

« Je suis, comme découvreuse de la Ribonucléase H (RNaseH) dans les rétrovirus, étonnée par ce qui m’a échappé au cours de mon activité de recherche : l’enzyme qui m’a occupée pendant des décennies, la RNaseH des rétrovirus, participe à la réplication de l’ADN dans le patrimoine génétique des bactéries et jusqu’aux humains. Il participe à la constitution du système immunitaire des humains, tant de l’interféron que de l’immunoglobuline, il participe au tressage de l’ARN des bactéries jusqu’à celui des humains. Il contribue à la défense anti-virale chez les bactéries, les plantes, les hommes. Les RnaseHs semblent participer à tous les systèmes biologiques possibles, virus, bactéries, mitochondries, même au développement de l’embryon humain et aux maladies génétiques héréditaires. On les remarque aussi particulièrement dans les spermatozoïdes où on les appelle piwi, c’est la RNaseH de la protéine argonaute RNAsi.
Les ciseaux RNaseH sont le plus important domaine de toute la biologie, selon les résultats du bio-informaticien Gustavo-Caetano-Annolés de l’Illinois [spécialiste de la génomique comparative]. Même moi j’en ai été surprise. La RNaseH est le plus ancien ciseau du monde. Elle porte presque une douzaine de noms, pour des raisons historiques. Elle succède à l’activité du ribozyme. De l’ARN ciseaux on est passé à la nucléase coupante. Pour réfléchir à cela, il a fallu que je sois à la retraite. C’est un constat triste et joyeux à la fois. C’est le résultat de la spécialisation et de la domination du quotidien, et – sous forme d’excuses – du fait que tout cela est nouveau. Néanmoins, comment tout cela a-t-il pu m’échapper ? »

N’était la complexité technique, avec son vocabulaire spécialisé, d’un grand nombre de façon de procéder des virus, c’est un conte d’émerveillement qu’elle nous conte. Elle procède d’ailleurs par l’extraction d’étonnements. Je n’en ai repris que quelques-uns. Je vais m’arrêter dans la lecture du livre. Je pourrais encore parler par exemple du rétrovirus hydra ou de la paragénétique, qui, contrairement à l’épigénétique dont la descendance subit un effacement dans la durée, se transmet elle durablement. J’évoquerai un peu plus loin encore une question en débat sur la relation virus-hôte.

Avant cela, une excursion hors du livre mais en restant avec la même auteure sur le rôle d’un virus dans la Tulipomanie de 1639, aux Pays Bas. Cela permet aussi de rappeler que, à l’époque comme aujourd’hui, dans les crises, les spéculateurs spéculent. La tulipomanie est considérée comme la première bulle et crise financières de l’histoire. Quel rôle y ont joué les virus ? Karin Mölling s’y est penchée. Les anglophones pourront trouver son étude dans la revue roumaine de chimie sur son site web.

Anonyme, La vente des oignons de tulipe, XVIIe siècle. Huile sur bois.                                                           Musée des Beaux-Arts de Rennes. (Source),

Je la résume à l’aide d’un entretien qu’elle avait accordée, en 2017, à la revue Spektrum. Le virus de la panachure de la tulipe conférait aux plantes des formes et des couleurs inédites, notamment à la Semper Augustus des stries rouges et blanches particulièrement recherchées. Le problème est que les modèles produits par l’interaction du virus avec les gênes de couleur étaient certes beaux mais imprévisibles et surtout éphémères car non reproductibles. On ne pouvait donc pas les cultiver en reproduisant des formes standard de tulipes rouges et blanches. La demande a dépassé l’offre, elle-même soumise au hasard. Les prix ont flambé. Les bulbes importés de Constantinople aux Pays Bas sont devenus des produits de luxe. Le marché a produit du vent, Windhandel, comme disent les Néerlandais, littéralement « commerce du vent », parce que les transactions ne portaient pas sur des bulbes réels mais sur des bulbes à venir. À partir de 1634, les spéculateurs entrent en compte. C’est à ce moment que les prix commencent à s’envoler. La spéculation aurait été amenée suite à une demande subite et élevée en France.

« Le pic des prix est atteint début février 1637. Pour un bulbe de Semper Augustus, il fallait compter 5.500 florins [dans les 60 000 euros]. Par la suite, les prix s’effondrèrent pour une raison floue. Le 24 février 1637, les fleuristes se réunissent à Amsterdam et stipulent qu’uniquement les contrats précédant le 30 novembre 1636 seront respectés. Pour ceux à partir du 1er décembre, l’acheteur se voit dans le droit de ne payer que 10% de la somme. Cette mesure va être refusée. Trois jours plus tard, l’État intervient et décide de suspendre tous les contrats. Les vendeurs peuvent vendre au prix actuel du marché, qui venait de s’effondrer » (Source : Musée de la Banque nationale de Belgique)

Revenons-en au virus de la tulipe.

Semper Augustus

« Les virus dans les tulipes sont si difficiles à analyser car les tulipes ont l’un des plus grands génomes du monde. Il est dix fois plus grand que celui des humains. Les humains ont trois milliards de paires de bases dans le double brin de leur ADN, qui porte toutes les informations génétiques. Une tulipe en a 30 milliards. Et la composition génétique consiste en des répétitions, huit à dix fois. Cependant, ceux-ci ne sont pas identiques, mais se sont développés au fil du temps – et il est très difficile de les différencier même avec les méthodes d’aujourd’hui. Les producteurs de tulipes y ont probablement contribué. Le poil d’un bison suffit à décrypter son ADN. Une expérience comparable a jusqu’à présent échoué avec la tulipe. […]

L’épigénétique est une expression temporaire, non héritable, altérée, des gènes qui est déclenchée par l’environnement. Par conséquent, il n’était pas possible pour les producteurs de tulipes du 17ème siècle de créer les couleurs et les motifs spéciaux des fleurs de tulipes dans la prochaine génération de tulipes. Il en va différemment avec les «vraies» mutations qui modifient la séquence d’ADN: les caractéristiques modifiées restent stables dans les êtres vivants au cours de toutes les générations suivantes, qui peuvent être utilisées spécifiquement pour de nouvelles variétés dans les plantes aujourd’hui.»

La paléovirologie nous confirme cette conclusion importante : les virus sont, sinon l’origine même de la vie, je laisse cette question ouverte, du moins sont-ils présents dès l’origine de la vie. Sans virus pas de vie. Au commencement n’étaient pas Adam et Eve, écrit Karin Mölling mais le virus, plus précisément un viroïde, un quasi virus. Am Anfang war das Wort, lit-on dans la Bible, littéralement : au début était le mot ce que l’on rend d’habitude par au commencement était le verbe. L’expression allemande est plus proche de la biologie si l’on admet que les premières biomolécules d’il y a 3,9 milliards d’années les ARNs sont composés de nucléotides dont les bases sont figurées par quatre lettres A-T-C-G (en allemand AUGC)

« Les virus sont partout, ils sont le plus ancien élément biologique sur notre planète. Et de loin les plus nombreux. La plupart des virus et bactéries ne nous rendent pas malades mais se sont développés avec nous dans les millions d’années passées. Les virus et les humains sont entrés pour l’essentiel dans une coexistence pacifique. Les maladies surviennent quand un équilibre est rompu, lors de modification de l’environnement par des barrages, défrichages, manque d’hygiène, voyages, villes surpeuplées, etc. Les maladies, les humains eux-mêmes en sont le plus souvent la cause ; ce sont en quelque sorte des accidents ».

Attribuer aux virus une volonté de guerre est un non-sens. Le virus est toujours déjà là sans qu’on ne le connaisse forcément. L’expression populaire, j’ai attrapé ou pris froid, résume selon Karin Mölling toute la virologie en une phrase. Les situations de ce qu’elle nomme le stress, c’est-à-dire les modifications de l’environnement, le changement de nourriture, de température, le manque d’espace, d’oxygène, activent le virus.

« Un refroidissement provient d’un courant d’air, comme on le dit fort justement en langage populaire. Et c’est une des influences externes les plus inoffensives, ce n’est même pas un changement environnemental, mais cela suffit pour activer la multiplication des virus. Nous sommes avec notre environnement dans un équilibre subtil, dont la rupture peut conduire à des maladies ».

Les virus, il y en a 1033. Seuls entre 150 et 250 d’entre eux sont pathogènes pour l’homme. Il y en a une telle variété qu’on utilise l’expression de quasi espèce. Il n’y a pas non plus une volonté de tuer. Ce serait attribuer aux virus des comportements humains. Karin Mölling procède à l’inverse. Elle part des virus pour aller vers l’homme. Une démarche bottom-up.

Une problématique en discussion

Il nous reste un sujet de discussions. Maël Montévil, chercheur en biologie théorique à l’Institut de Recherches et d’innovation, a bien voulu accepter de relire le texte que j’avais rédigé. Il m’a signalé un point qui lui paraissait problématique. Il concerne la phrase suivante :

„Soviel wir wissen, weichen die Mikroorganismen auf andere Wirte aus, wenn die ursprünglichen knapp werden „.

Ce que j’ai traduit par :

« Pour autant que nous sachions, les micro-organismes se jettent sur d’autres hôtes quand les hôtes primaires viennent à manquer [se raréfient]. »

Pour Maël Montévil ,

«  ils se jettent sur d’autres hôtes quand ils en ont l’occasion. Il y a une différence entre l’ours ou le sanglier dont on détruit l’habitat et qui du coup va en trouver un autre, potentiellement près de l’homme et le virus qui n’a pas, à ma connaissance, de réponse organisée à la disparition de ses hôtes à ce niveau là [le fait de ne pas tuer ses hôtes est une réponse organisée, mais à un autre niveau] ».

Ce n’est pas que l’affirmation de Karin Mölling soit fausse, ni que les virus ne soient pas opportunistes. L’exemple qu’elle donne de l’ hanta-virus est à cet égard éloquent. La question était de savoir s’il s’agissait d’un principe généralisable. Pour pouvoir dire cela, il faudrait montrer que les virus répondent spécifiquement à un manque d’hôte.

Le mieux était de poser la question directement à Karin Mölling.
Elle m’a répondu dans un échange de courriels et je l’en remercie  :

« Le hanta-virus est un exemple impressionnant.
Il s’agit cependant d’un processus stochastique [aléatoire], les virus sont un mélange de différents mutants, ce que l’on nomme une quasi-espèce. Si un mutant arrive sur un hôte chez lequel la multiplication n’est pas bonne, la reproduction s’interrompt et nous ne le remarquons pas. Si le virus trouve un hôte chez lequel la reproduction est bonne, il se développe. Si ensuite, il y a encore beaucoup d’hôtes de même sorte, cela peut devenir explosif.

C’est toujours l’inquiétante question de savoir si un virus spécialisé sur les animaux passe chez l’homme et ensuite d’homme à homme. S’il y a beaucoup d’humains, il s’opère une sélection pour une transmission entre humains. La plupart des virus atteignant l’homme proviennent des animaux, voir le VIH etc. Ce processus chez les virus est un processus d’évolution en accéléré, une sélection de ceux qui sont en meilleure forme dans les conditions données »

Maël Montévil commente cette réponse ainsi :

« Oui, il s’agit de variations aveugles, couplées avec la rencontre aléatoire (mais changée dans l’Anthropocène) avec des hôtes potentiels (et il y a de nombreuses nouvelles rencontres dans l’Anthropocène – en plus de l’effet bouillon de culture des élevages et plantations intensives). C’est bien différent par contre du cas des sangliers, des tigres ou des chauves-souris qui changent de territoire lorsque le leur est détruit … et apportent leurs virus avec eux (les virus font un peu cela mais au sens où ils doivent toujours trouver de nouveaux hôtes individuels, mais pas à ma connaissance en changeant d’espèce hôte) ».

Il ne nous semble toutefois que cela ne réponde pas complètement à nos questions qui restent ouvertes. En tout état de cause, la destruction massive de la biodiversité à laquelle nous assistons facilite l’extension du phénomène, l’accélère même.

Pour la recherche fondamentale

Le livre de Karin Mölling est aussi un plaidoyer pour la recherche fondamentale. Je voudrais à ce propos, et pour finir, citer le témoignage de Bruno Canard, chercheur du CNRS spécialiste des Coronavirus, lu au moment du départ de la manifestation #facsetlabosenlutte.

« Je suis Bruno Canard, directeur de recherche CNRS à Aix-Marseille. Mon équipe travaille sur les virus à ARN (acide ribonucléique), dont font partie les coronavirus. En 2002, notre jeune équipe travaillait sur la dengue, ce qui m’a valu d’être invité à une conférence internationale où il a été question des coronavirus, une grande famille de virus que je ne connaissais pas. C’est à ce moment-là, en 2003, qu’a émergé l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) et que l’Union européenne a lancé des grands programmes de recherche pour essayer de ne pas être pris au dépourvu en cas d’émergence. La démarche est très simple : comment anticiper le comportement d’un virus que l’on ne connaît pas ? Eh bien, simplement en étudiant l’ensemble des virus connus pour disposer de connaissances transposables aux nouveaux virus, notamment sur leur mode de réplication. Cette recherche est incertaine, les résultats non planifiables, et elle prend beaucoup de temps, d’énergie, de patience.
C’est une recherche fondamentale patiemment validée, sur des programmes de long terme, qui peuvent éventuellement avoir des débouchés thérapeutiques. Elle est aussi indépendante : c’est le meilleur vaccin contre un scandale Mediator-bis.
Dans mon équipe, nous avons participé à des réseaux collaboratifs européens, ce qui nous a conduits à trouver des résultats dès 2004. Mais, en recherche virale, en Europe comme en France, la tendance est plutôt à mettre le paquet en cas d’épidémie et, ensuite, on oublie. Dès 2006, l’intérêt des politiques pour le SARS-CoV avait disparu ; on ignorait s’il allait revenir. L’Europe s’est désengagée de ces grands projets d’anticipation au nom de la satisfaction du contribuable. Désormais, quand un virus émerge, on demande aux chercheur·ses de se mobiliser en urgence et de trouver une solution pour le lendemain.
Avec des collègues belges et hollandais·es, nous avions envoyé il y a cinq ans deux lettres d’intention à la Commission européenne pour dire qu’il fallait anticiper. Entre ces deux courriers, Zika est apparu…
La science ne marche pas dans l’urgence et la réponse immédiate.
Avec mon équipe, nous avons continué à travailler sur les coronavirus, mais avec des financements maigres et dans des conditions de travail que l’on a vu peu à peu se dégrader. Quand il m’arrivait de me plaindre, on m’a souvent rétorqué : Oui, mais vous, les chercheur·ses, ce que vous faites est utile pour la société… Et vous êtes passionnés » […]

On peut lire ici l’intégralité du texte

Remerciements

Mes remerciements à Maël Montévil, pour ses importantes remarques et suggestions et sa collaboration et à Bernard Stiegler, philosophe,  pour ses encouragements et pour m’avoir mis en relation avec Maël Montévil.

Merci à Karin Mölling pour ses réponses à nos questions. Et pour son livre.

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Nathan Katz : Jetz fangt das scheene Friehjohr a
Voici que commence le beau printemps

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Jetz fangt das scheene Friehjohr a

Jetz fangt das scheene Friehjohr a,
un alles fangt jetz z’bliehje a,

Es bliehjt e Maiele üf em Fald
un d’Chranket isch scho in dr Walt

Un d’Chranket isch e härti Büess,
un i weiss scho ass i starbe müess,

Stirb i hit, so bin i morn scho tot,
Derno läge si mi üf Resla rot.

Üf Resle rot im griene Chlee,
jetz sehn i mi liebe Schatz nimmi meh

Es chämme vier Männer un trage mi üsse;
Se trage mi üf dr Chilchhof üsse.

Es bliehje dräi Resla üf mim Grab,
Schatz, o Schatz, chumm brich dr si ab.

‘s erschte isch wiss, ’s zweite isch rot,
’s dritte bedittet dr bitter tod.

(Nathan Katz)

C’est le texte d’une chanson. Je vous invite à l’écouter. Elle est interprétée par Daniel Muringer au cours d’une conférence que nous avions faite ensemble sur Nathan Katz

 

Voici que commence le beau printemps

Voici que commence le beau printemps
Et tout se remet à fleurir,
Une fleur s’ouvre dans le champ
Et la maladie va déjà par le monde.

Et la maladie est une lourde pénitence,
Et je sais déjà que je dois mourir.
Si je meurs aujourd’hui, demain je ne serai plus là,
Alors on me couchera sur la rose rouge.

Sur la rose rouge dans le trèfle vert,
Je ne reverrai plus mon cher amour.
Arrivent quatre hommes qui me portent au-dehors,
Ils me portent au cimetière.

Trois roses poussent sur ma tombe,
O, ma bien-aimée, viens les cueillir.
La première est blanche, la deuxième est rouge,
La troisième représente la mort amère.

(Traduction Daniel Muringer)

Chanson de la peste

C’est sous le titre chanson de la peste que j’avais ce poème en mémoire. Or, il n’en est pas question dans le texte. Nathan Katz l’a inséré dans sa première pièce de théâtre en alémanique intitulée Annele Balthazar. Parue en 1924, il y évoque une situation moyenâgeuse, un climat de chasse aux sorcières, cette autre peste.  J’ai raconté cela déjà. Certaines indications vont cependant dans le sens de la peste. La chanson  parle à coup sûr d’une pandémie, une maladie, « lourde pénitence »,  qui court le monde.

On trouve

“dans le chant des jeunes filles rieuses de l’acte II, une vieille chanson populaire d’Alsace de l’époque de la peste. C’est que le drame se passe au moyen Âge où la mort fauchait à grands andains, ”

écrit Jean-Louis Spieser en postface de sa traduction de la pièce dans l’édition bilingue parue chez Arfuyen

Il y a eu plusieurs épisodes de peste en Alsace et dans le Sundgau, la haimet de Nathan Katz, la terrible peste noire de 1349 et celles de la guerre de Trente ans. Nathan Katz lui même, soldat en 14-18, a sans doute eu écho sinon vécu la pandémie d’influenza plus connue sous le nom de grippe espagnole, qui a fait 50 à 60, sinon plus, on parle même de 100 millions de morts en 1918. Après tout,  Annele Balthazar n’est pas une pièce historique.

Cette façon de lier la mort à la renaissance de la vie, au thème du printemps est une constante de l’œuvre de Nathan Katz,

 

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