Kulturkampf numérique

Note préalable

Wikipedia : Le Kulturkampf, ou « combat pour la Civilisation », est un conflit qui opposa le Chancelier Bismarck à l’Eglise catholique et au Zentrum, le parti des catholiques allemands, entre 1871 et 1880 . Un combat dit de « civilisation » contre « l’esprit rétrograde » de l’Eglise catholique (Bismarck était protestant)  qui avait décrété au concile de Vatican 1 en 1971, l’infaillibilité du pape.

Le mot a été détourné pour désigner les appels de ceux qui avec les projets de prise de contrôle d’Internet veulent mener un conflit de civilisation voire ce que Paul Jorion appelle une « guerre civile numérique ». Depuis le début de l’année, nous en sommes à la troisième séquence de ce conflit si l’on prend comme point de départ l’offensive d’un député de la droite allemande annonçant la lutte finale.

Première séquence

« Chers internautes, vous perdrez la bataille ! » Tel était le titre d’un point de vue d’Ansgar Heveling, député chrétien démocrate, membre de la commission Internet et société numérique au Bundestag, le Parlement allemand. Le texte avait été publié dans le quotidien Handelsblatt, le 30 janvier 2012.

« Vous perdrez la bataille », c’est donc qu’il y a bataille. Quelle bataille ?

En voici la description par le parlementaire  :

« Les discussions actuelles sur les projets SOPA  (Stop Online Piracy Act) et PIPA (PROTECT IP Act ) pour la régularisation d’Internet contiennent tous les éléments pour enfin provoquer le si attendu clash of civilization (in english dans le texte. C’est le combat entre le beau et nouveau monde numérique et la vie réelle. Pendant que les digital natives déclarent que les gens réels sont des dinosaures en oubliant qu’ils forment la majorité. Mais les majorités n’ont jamais vraiment préoccupé les révolutions. Le dispositif médiatique deces derniers jours donne l’impression que nous sommes arrivés dans la troisième partie du Seigneur des anneaux avant la bataille finale pour la terre du milieu. C’est le moment d’anticiper sur la nécrologie des héros de bits et bytes ».

Le reste est à l’avenant. Il est question de « totalitarisme numérique » de « maoïsme numérique ». Cela pour défendre la liberté la démocratie et la … propriété mais surtout  pour fabriquer une opposition factice entre défenseurs du droit de propriété issu de la Révolution française et partageux totalitaires.

La réplique viendra de Frank Rieger, porte parole du Chaos Computer Club (CCC), l’association des hackers allemands. « Vous voulez le Kulturkampf ? Vous pouvez l’avoir ». Il interprète les propos d’Ansgar Heveling comme posant les « principes revanchards » de la politique chrétienne démocrate dans le domaine de l’Internet.

« Ansgar Heveling parle du réseau comme s’il s’agissait d’une mode passagère qui n’existerait que pour accélérer la faillite spirituelle et morale de l’occident. Depuis [1990]le réseau numérique est devenu pour les générations entières un organe des sens supplémentaire, un lieu de vie et de travail. Entre temps, 30 millions de ménages Allemagne dispose d’un accès rapide à Internet. Pratiquement personne ne vit plus sans connexion au réseau ».

Il se demande dès lors d’où vient cette hallucination qui voudrait que « la majorité des gens réels «  soient hostiles à Internet. Frank Rieger dessine ensuite ce qui selon lui est l’enjeu réel :

« Nous nous trouvons sans conteste en tant que société devant la question de ce que sera dans l’avenir la rétribution des auteurs, compositeurs, cinéastes. Les modèles économiques du siècle passé fonctionnent de moins en moins. Les intermédiaires que ce soient les labels, les maisons d’édition,  les sociétés d’exploitation devraient être là pour ôter aux créatifs les soucis de mise sur le marché et pou défendre leurs intérêts. Au lieu de cela, ils ont bouché l’horizon de leur branche d’activité. Les innovations permettant de faire de l’argent avec des contenus viennent de marginaux qui du coup monopolisent des segments entiers. Que les maisons d’édition soient totalement incapables de construire une alternative à Amazon et Kindle est à mettre au compte de leur incompétence, de leur entêtement, de leur politique à courte vue.

Les succès industriels reposent sur un constat simple : les utilisateurs sont prêts à payer pour des contenus  pour peu que ce ne soit pas cher, d’un fonctionnement facile et sans accroc. L’industrie des médias se comporte comme le lapin devant le serpent technologique et lance des appels à une coercition de plus en plus forte des utilisateurs ».

Le Chaos Computer Club a d’ailleurs développé des modèles de micro paiement avec une monnaie virtuelle.

« L’industrie des médias répond par un silence obstiné à toutes les idées et propositions mises en discussion. (…) Compte tenu des propositions de loi internationales ouvertement achetées par l’industrie comme SOPA, PIPA , ACTA, on en arrivera à ce Kulturkampf si  l’on n’en revient pas à la raison et si l’on ne saisit pas les propositions de dialogue en faveur de modèles technologiques de rémunération. Il y a une chose que M. Haveling ne devrait pas oublier : payer pour des contenus reste une activité librement consentie. Chaque centime récolté par l’industrie sort de la poche du consommateur. Quand il en aura assez des restrictions, castrations, mises sous tutelle, sa disposition à payer pourra rapidement changer. Un boycott absolu des productions médiatiques payantes est tout à fait faisable  et le « réseau »  a montré sa capacité à mobiliser rapidement. L’un des podcasters allemands le plus connu qui vit en grande partie des contributions volontaires de ces auditeurs a diffusé sur twitter le texte suivant : «  Kulturkampf ? Vous pouvez l’avoir » ».

Deuxième séquence

L’épisode  précédent a produit des vagues. La seconde séquence a été déclenchée par un musicien et auteur Sven Regener suivi par un groupe de scénaristes de télévisions dont on se demande en quoi ils sont touchés,  puis une armada de créatifs qui disent que « ma tête m’appartient » et  qui appelle à l’assaut contre les Pirates.

Les scénaristes de séries policières ont adressé une lettre ouverte aux verts, aux Pirates, à Die Linke qui sur ce point a des positions proches et aux Internautes à qui ils reprochent de dramatiser l’opposition entre la convention internationale de protection de la propriété intellectuelle et le libre accès à la culture, dénonce « l’équation démagogique » qui ferait de la liberté d’accès l’équivalent de la gratuité

« Les responsables Internet de tous les partis ne devraient pas toucher à la question de la durée des droits et en pas assimiler tout contrôle  chez les fournisseurs et les utilisateurs la fin du monde occidental. Quand on voyage sans billet ou qu’on ne paye pas ses impôts, on doit bien accepter des restrictions des ses droits ».

Je rappelle que la durée des droits  est de 70 ans après le décès de l’auteur.

Là encore, c’est le CCC qui répond  en rappelant qu’ils sont eux aussi des auteurs, concepteurs, développeurs, programmateurs bref des créatifs et qu’il ne saurait y avoir de « compromis historique » avec des « ignorants prénumériques » et de rappeler aux scénaristes que ce dont ils auraient besoin d’abord, ce serait de « bons syndicats dignes de ce nom »

Troisième séquence

[Note préalable : Urheber signifie en allemand auteur, créateur. Le mot vient de urhap, le début la cause,  l’origine. Le mot est entré dans le vocabulaire juridique pour désigner celui qui est à l’origine du délit que l’on distingue ainsi d’un éventuel complice. Ceux à qui l’auteur confie la gestion de ses droits, les ayants-droit sont appelés Rechteinhaber]

La troisième séquence a été ouverte par un appel intitulé « Nous sommes les auteurs » auquel a répliqué la pétition «  Nous sommes les citoyens ». Un groupe se revendiquant d’Anonymous  mais en est-il vraiment ? a rendu public sous le tire «  fuck you copyright blah blah blah » les données personnelles des auteurs signataires -  en fait, ils avaient collationné les données publiques _ ce qui a aussitôt permis aux éditeurs de jouer – voire même surjouer – les protecteurs.

Voici les deux textes en question :

1)      « Nous sommes les auteurs »

«  Avec incompréhension et inquiétude, nous suivons en tant qu’auteurs et artistes les attaques publiques contre le droit d’auteur. Le droit d’auteur est une conquête historique des libertés bourgeoises contre la dépendance féodale, il garantit la base matérielle de la création intellectuelle individuelle.
Dans ce contexte, prétendre qu’il existe un conflit d’intérêt entre les auteurs et les « exploitants » c’est donner une image déformée de la réalité de notre travail.
Dans une société de la division du travail, les artistes  confient la mise sur le marché de leurs œuvres à des maisons d’édition, des galeries, des producteurs et des sociétés d’exploitation quand ces derniers défendent au mieux leurs intérêts. Les nouvelles réalités de la numérisation et de l’Internet ne justifient pas le vol profane de la propriété spirituelle  voire d’en demander la légalisation. Au contraire, il convient de renforcer la protection des droits d’auteur  et de les adapter aux conditions actuelles de l’accès rapide et massif aux productions intellectuelles.
Le droit d’auteur permet aux artistes et auteurs de vivre de leur travail et nous protège tous  y compris des agissements globaux des multinationales de l’Internet dont le modèle économique accepte que les artistes et auteurs soient dépossédés de leurs droits.
La présence et l’usage quotidien de l’Internet dans notre vie ne peut justifier le vol et ne peut excuser l’avarice et la cupidité.

http://www.wir-sind-die-urheber.de/

Il y a de grands noms de la littérature parmi les signataires mais force est de constater qu’heureusement pour eux on les connaît en général mieux inspirés. Le texte qu’ils cosignent est en effet d’une rare platitude. On ne trouve quasiment rien de leurs textes en format numérique sur Internet. Et c’est dommage pour eux comme pour nous.

En tout état de cause, ils ont provoqué l’élaboration d’un contre appel.

2)      « Nous sommes les citoyennes et citoyens »

« Avec grande inquiétude, les citoyennes et citoyens suivent la discussion sur les droits d’auteur et leur devenir sur Internet. Nous ne voulons pas la suppression des droits d’auteurs. Au contraire, nous voudrions que les droits d’auteurs conservent  un avenir mais cela signifie qu’ils doivent être rapprochés des réalités de la société.
Nous nous prononçons pour que ceux qui souhaitent vivre de leur art et de leur activité créatrice puissent disposer du cadre nécessaire.
Les questions de sociétés d’exploitation, de la durée des droits et des modèles de paiement en font partie.
Chaque auteur(e) doit pouvoir déterminer lui-même ce qu’il admet qu’on fasse de son œuvre. L’Internet modifie profondément les conditions de la création culturelle.

Brusquement se posent pour tous y compris pour les amateurs des questions de droits d’auteurs :

- Combien de texte a-t-on le droit de citer sans porter atteinte aux droits d’auteur ?
- A-t-on le droit de chanter et de danser sa chanson préférée et mettre la vidéo sur Internet ?
- A-t-on le droit de plagier ou de parodier une scène célèbre du cinéma ?
- Est-ce qu’un droit d’usage est acquitté avec l’achat d’un CD, d’un livre, de données ?

Nous, citoyennes, citoyens, sommes dépassés par les règles dès lors que nous voulons être créatifs sur Internet. Dans le même temps, les professionnels de la création culturelle sont indignés par le fait que l’on utilise leurs œuvres sans contrepartie financière.
Nous devons construire le cadre légal de telle sorte que les intérêts des auteurs restent préservés mais qu’en même temps le plus grand nombre accepte ces règles comme justes et s’y conforment. Ce n’est qu’ainsi que l’acceptation pour la valeur des contenus protégés pourra être accrue.
Nous ne voudrions pas que l’application des droits d’auteur conduise à une distorsion des moyens de coercition.

Cela inclut

- le bannissement de l’Internet pour avoir téléchargé illégalement de la musique plusieurs fois ;
- la surveillance et la conservation des données pratiquées sans raison sous prétexte de traquer le non-respect des droits d’auteur ;
- les amendes d’un montant exorbitant pour obtenir un effet dissuasif (plusieurs milliers ou dizaines de milliers d’euros) .

Nous voulons un droit d’auteur. C’est pourquoi nous tendons la main à tous les créateurs et à leurs partenaires économiques. Cherchons ensemble des solutions qui garantissent les doits des auteurs à disposer de leurs oeuvres comme le droit de tous à vivre sans répression et sans surveillance ».

http://wir-sind-die-buerger.de/

On ne fait pas plus gentil. Plus de 7000 signataires à ce jour.

Il y a eu des réactions plus radicales comme celle des partageurs de fichiers.

« Nous sommes les partageurs de fichiers»

Nous crackons
Nous rippons
Nous encodons
Nous écrivons des fichiers .NFO
Nous releasons (libérons)
Nous téléchargeons
Nous utilisons FXP
Nous sommes des seeders
Nous sommes des leechers
Nous échangeons.
Nous copions

Nous sommes les partageurs de fichiers

Merde à vos droits d’auteur
Merde à vos lois
Merde à votre propriété intellectuelle
Merde à vos avocats
Merde à vos copyrights

Nous sommes les partageurs de fichiers

(…)

Nous sommes les partageurs de fichiers
Nous sommes beaucoup
Et de plus en plus nombreux
Nous ne partirons plus

Nous sommes les partageurs de fichiers
Nous nous battons pour un copyfight
Et nous gagnons »

Et tout cela conduit les uns et les autres à affiner leurs positions.

Nous nous intéressons à celle du Parti Pirate qui les a formulés en dix points, l’objectif étant de « saisir les chances qu’offre Internet pour renforcer les droits des créateurs et des utilisateurs afin que soit favorisé pour la société le libre accès à la formation et à la culture». Ce positionnement est assez souvent caricaturé comme fondamentalement contradictoire.

« 1. Raccourcissement de la durée de protection des droits ramenés à 10 ans après le décès de l’auteur. La durée actuelle de 70 ans profite en premier lieu aux ayants-droit. Le problème de l’inaccessibilité de nombreuses œuvres n’est pas sans lien finalement avec la durée excessive de protection des droits car nombreuses sont les œuvres non rééditées qui malgré cela ne tombent pas dans le domaine public.

2. Nous voulons renforcer le droit des auteurs face aux ayants-droit. En cas de non usage de ces droits, ceux-ci doivent revenir plus rapidement aux auteurs et l’exclusivité des droits doit être limité à 25 ans maximum. Après ce délai, les droits reviennent aux auteurs.

3. Dans le contexte des établissements publics d’enseignement, les utilisations médiatiques des œuvres sont libres de droit une fois réglés les droits d’acquisition. En outre, il convient d’encourager les modèles économiques basés sur des licences libres.

4.L’archivage moderne d’œuvre dans les bibliothèques doit être possible ainsi que son libre accès.

5. Le droit à la copie privée doit être formulé et codifié et la réalisation de « remix » et de «mashups» facilitée. Nous voulons la suppression des DRM (Gestion de droits numériques» et des dispositifs anti-copie.

6. Nous voulons plus de droits d’intervention des auteurs vis-à-vis des gestionnaires comme par exemple un droit à un double emploi ou une limitation des contrats « buy out» (Refonte du droit des contrats)

7. Il faut décriminaliser le partage – de fichier direct, privé, non commercial et l’échange d’œuvres, les partageurs sont les meilleurs clients [une note renvoie à une étude selon laquelle la pratique du téléchargement accroît la vente d'albums] et le besoin de try before buy (essayer avant d’acheter) est légitime.

8. Nouveaux modèles économiques : à tous ceux qui ont fonctionné jusqu’ici il faut adjoindre de nouvelles possibilités comme le micro-paiement, la production communautaire ou l’investissement participatif ainsi que l’option de paiement des droits directement à l’auteur. Ces modèles doivent intégrer nos options en matière de protection des données et de la sphère privée. Nous voulons assurer une rémunération correcte et adaptée des auteurs. La confiance réciproque en ce domaine est au moins aussi importante que les nouveaux moyens fonctionnels de distribution.

9. Il faut mettre un terme aux moyens de dissuasion pour atteinte aux droits d’auteur par des personnes privées.

10. Le droit d’auteur doit correspondre aux demandes de l’utilisateur compétent d’aujourd’hui et ne doit pas limiter sa créativité ».

 

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Pour prolonger avec Ernst Bloch

 

Cette citation du philosophe allemand extraite de Héritage de ce temps évoqué dans le précédent article et écrit dans les années 1930 :

« Il arrive encore souvent que les petites gens se lèvent de table rassasiés. Ils y arrivent parfois, tout au plus, et difficilement. Mais celui qui touche un maigre salaire n’échappe jamais au calcul et il fait rarement des bonds. Or il est remarquable qu’il trouve la vie limitée non seulement convenable mais juste, qu’il n’accorde pas à la classe qui est au-dessous de lui le beurre sur la tartine; et les supérieurs sont doublement reconnus lorsqu’ils épargnent. Le mendiant n’a pas le droit d’aller au-delà des pfennigs; la mesure de menue monnaie qui lui convient est chiche et surtout elle n’est que pour le pain. Le généreux donateur souffre lorsque des enfants pauvres s’achètent pour un sou de bonbons, malheur donc au mendiant qui boit une obole qui ne peut soulager aucune misère. Car l’aumône exige que celui qui la reçoit soit encore plus modeste qu’elle-même. »

Ernst Bloch : Héritage de ce temps. Payot Paris 1978 page 18

 

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« Piétiner et être piétiné » par Thomasz Konicz

Article invité publié avec l’aimable autorisation de son auteur.

En Allemagne, le fascisme n’est pas tombé d’un ciel serein. Des opinions autoritaires et réactionnaires qui souvent avaient l’air de « ne pas être politiques » mais qui, vues de plus prêt, indiquaient la perspective du précipice dans lequel le pays allait sombrer, de telles opinions, attisées par le crise mondiale des années 1930,  se sont répandues au moment de la République de Weimar bien avant la prise de pouvoir par les nazis. Ernst Bloch a consacré à l’étude du pré-fascisme allemand une analyse pénétrante et toujours encore impressionnante. Le texte, rédigé en 1932, a été publié à Zurich en 1935 sous le titre « Héritage de ce temps »[1]. Ernst Bloch y touche à un tabou du débat sur le fascisme mené par la gauche. Il ne désigne pas seulement les financiers et les soutiens du NSDAP, le parti nazi, dans les milieux du Capital, de l’Armée et de l’Appareil d’Etat, il met à nu les prédispositions autoritaires dans une grande partie de la population idéalisée par la gauche sous l’appellation simplifiée de « peuple ».

A la suite de Siegfried Kracauer[2], Bloch a été parmi les premiers à identifier à l’époque une « sorte de nouveau milieu » qui a commencé à donner des coups autour de lui «  en particulier vers le bas, là où il menaçait de couler ». A côté de la petite bourgeoisie classique, âmes mesquines ballottées dans la confusion de la crise, et les petits fonctionnaires, Bloch a inclus dans ce « milieu » avant tout l’armée des employés dont le nombre augmentait rapidement – leur nombre  a été multiplié par cinq « alors que le nombre d’ouvriers ne l’était que par deux ». Malgré leur déclassement de fait dû à la crise, ces employés se considéraient comme « faisant encore partie de la classe moyenne ». C’est pour caractériser ces couches moyennes, tremblantes de peur, entrain de se constituer dans la crise par des appels à la haine, que Bloch a utilisé l’allégorie des veaux « qui choisissent leur propre boucher s’il n’était  que l’odeur de beaucoup de veaux était celle des bouchers ».

L’odeur de boucher des « veaux » était particulièrement intense là où l’industrie culturelle naissante faisait de la colère accumulée de masses désespérées leur fond de commerce. Dans le chapitre intitulé «  Rage et hilarité »[3], Bloch décrit un marathon de danse  qui a eu lieu en 1929 au cours duquel des couples s’épuisent à danser  les uns contre les autres selon le principe du ko, de l’élimination[4]. Le couple vainqueur après des semaines de torture se voyait attribuer une somme de 6000 Reichsmarks. Les règles de ce marathon de danse reposaient sur une lente et douloureuse fatigue des participants. Le spectacle n’avait pas « d’autre but que l’effondrement différé le plus longtemps possible ». Chaque heure, les couples de danseurs disposaient d’un repos intentionnellement insuffisant de 15 minutes qui leur permettait après 300 heures de retourner sur la piste de danse « avec les pieds sanglants, les yeux au supplice et un corps de plomb » et « la main de l’un des partenaires sur la chair sanglante de l’autre ».

Mais Bloch a aussi observé le public rassemblé là  qui de ses hurlements et sifflets poussaient les participants épuisés au collapsus. Étaient rassemblés là par milliers non seulement des petits bourgeois mais aussi des « prolétaires » et des  chômeurs  qui à l’époque déjà étaient encouragés à soutenir leur « favori » et à participer à ce spectacle sadique. 1000 Reichsmarks étaient offerts à celui qui pouvait démontrer que les couples avaient dépassé leur temps de repos de 15 minutes. Un tiers des électeurs donnent aujourd’hui leur voix aux nazis, écrit Bloch, « ici dans la salle il se pourrait que plus de la moitié de nazis donnât le ton » «  Ce que l’âme populaire fait bouillir ici, on le servira sous peu sans parcimonie ».

Il n’est pas difficile  de voir dans ce spectacle la forme primitive des shows de sélection  et d’humiliation qui scotchent des millions de téléspectateurs devant leurs écrans. Le principe de base de ce spectacle produit par l’industrie culturelle  qui après des décennies d’oubli revit ces dernières années existe depuis les années 1930 dans l’organisation d’une brutale « course de rats » (Rat Race[5]) qui vit d’une concurrence sans cesse exacerbée, d’une sélection sans pitié et le collapsus des vaincus. En cela, les marathons de danse du début des années 1920 ne se distinguent pas fondamentalement des actes d’humiliation dans Je suis une célébrité, sortez-moi de là !, les éliminations dans Germany’s Next Topmodel [diffusé en France sous l’appellation Top model USA], le spectacle de combats The Ultimate Fighter ou Bigbrother. Les successeurs actuels dans la brutalité des concours de danse semblent au moins garantir l’intégrité corporelle des participants de sorte, qu’à première vue, on a cru constater l’existence d’un processus de civilisation. Même dans le « camp de la jungle » personne n’a encore trouvé la mort, ce qui a été le cas pour les concours de danse dans la crise économique. Mais ce minimum là s’accompagne d’une charge psychique accrue qui pèse sur les participants qui, par une perfidie acérée, sont poussés à exposer leur intimité à des millions de téléspectateurs. Et gare aux desperados qui refuseraient ce strip-tease de l’âme, ils seront vite éliminés par les votes car le vote de masse pseudo-démocratique sur le destin des participants fait partie intégrante de presque tous ces spectacles. Chaque spectateur participe aux shows d’humiliation. Chacun est ainsi placé dans la situation de pouvoir appuyer sur le bouton qui décide du destin d’un autre. En fin de compte, les reality-shows d’aujourd’hui bénéficient d’un riche fond d’expérience de l’industrie culturelle en matière de manipulation et d’abrutissement. Cela a conduit à une plus forte différenciation de ces spectacles  nécessaire ne serait-ce qu’en raison de l’effet d’usure de plus en plus rapide auprès du public d’habitué.

Mais qu’est-ce que « l’âme populaire fait bouillir » au cours de ces concours de danse.Est-ce que ce qui mijotait là est comparable aux sentiments des « couches moyennes » actuelles. C’était « une colère brute, rieuse aussi » qui s’emparait du public  lors de ces marathon de danse. Il « renvoyait vers le bas les coups de pieds reçus d’en haut».

Le caractère autoritaire correspond à une mentalité de soumission qui en temps de crise ne peut maintenir sa servilité envers le système dominant que si elle se procure des possibilités d’assouvissement pulsionnels [Triebabfuhr]. La soumission aux impératifs du système  s’accompagne pendant la crise d’un renoncement toujours plus grand aux pulsions [Triebverzicht] alors que les gratifications sont absentes. Comme le caractère autoritaire se croit dans l’impossibilité de se soulever  contre une situation qui le pousse à la folie, la colère ainsi accumulée se fraye la voie pour se porter contre les plus faibles. Les gens ainsi dégradés en objets se réjouissent d’en voir d’autres subir le même sort. La pression accumulée doit être doit être évacuée sur d’autres, c’est pourquoi le public aimait « houspiller de pauvres chiens de la même façon que les riches le font avec lui-même (Bloch).

C’est cet apparent renversement du statut d’objet impuissant des salariés dans le processus hétéronome de valorisation du capital  qui a conduit à l’introduction déjà évoquée d’éléments pseudo-démocratiques dans les nouveaux reality shows. Si toute la nation télévisuelle vote pseudo-démocratiquement  pour le renvoi, l’élimination d’un candidat, chacun a le droit de se sentir brièvement sujet tout puissant, jouer au chef ou commander le destin. Devant des millions de téléspectateurs, les reality-shows poussent à l’extrême l’assujettissement qui fonctionne selon les règles les plus absurdes qui ne le cèdent en rien à la folie quotidienne de la crise du capitalisme. Si possible elles font appel à la participation des téléspectateurs.

Plus la crise sévit, plus brutal est le spectacle. C’est ainsi qu’un diagnostic de la théorie critique trouve sa pleine acception dans les reality-shows actuels : « l’amusement est le prolongement du travail dans la société capitaliste avancée. Il est recherché par celui qui veut se distraire du processus de travail mécanisé pour qu’il puisse à nouveau s’y atteler [6] ».

«  S’éclater » devient dans la crise un « bain ferrugineux »(Adorno) à mesure que s’accroît le harcèlement et le stress au travail.

Après l’assouvissement des pulsions, le week-end,  par les participants au spectacle dégradés en objets, ils supportent plus facilement les coups qu’on leur porte pendant la semaine de travail. La configuration de base du reality-show renvoie aux spectateurs l’image de leur journée de travail quotidienne. L’employé qui regarde Germany’s Next Topmodel voit de fait la même « course de rats brutale » qu’il subit au travail.

Entre-temps, le principe du casting show, la recherche de talents, a été transposé dans le monde du travail. De plus en plus d’entreprises organisent des entretiens pour les candidats à des postes de travail selon le principe de l’élimination par ko au cours desquels le nombre d’épreuves augmente d’étape en étape et les questions deviennent de plus en plus intimes. Il est devenu habituel d’intégrer dans la candidature à un emploi de plus possible d’auto optimisation. Le travail devient le prolongement de l’amusement dans le capitalisme avancé.

La grande différence entre le potentiel autoritaire qui s’exprimait dans les concours de danse des années 1930 et la colère aveugle que fait le succès des spectacles d’aujourd’hui a été interprété  par Bloch avec le concept  de « non contemporanéité[7] »(Ungleichzeitigkeit). Il entendait pas là la persistance malgré la technique moderne, l’industrie et la rationalité de « restes d’être et de conscience d’économies anciennes » plus forte en Allemagne en raison de l’absence de révolution. Cette « non contemporanéité » a favorisé le fascisme.
Il ne saurait être question de cela dans l’Allemagne d’aujourd’hui après des décennies de processus de globalisation. La colère allemande ne s’accompagne pas d’une esthétisation fasciste explicite  qui apparaît  totalement absurde et qui était à l’époque à mettre en relation avec la « non contemporanéité ».

Le fasciste d’aujourd’hui se désigne le plus souvent comme un démocrate qui ose dire des vérités dérangeantes. Ce sont de pures considérations de coûts qui le font agir contre les « facteurs de coûts » qu’au bistrot on appelle « fainéants » ou « parasites ».

Thomasz Konicz

Thomasz Konicz est un journaliste freelance. Son texte est sur son blog et dans le quotidien Neues Deutschland. Je remercie l’auteur d’en avoir autorisé la traduction et la publication.
Traduction Bernard Umbrecht

Notes du traducteur

[1] Ernst Bloch : Héritage de ce temps. Traduction Jean Lacoste. Payot Paris 1978

[2] Sociologue, auteur d’un livre commenté dans celui de Bloch : Les employés

[3] Que je traduirais plus volontiers par Colère et envie de rire

[4] Episode connu par le film : « on achève bien des chevaux » de Sydney Pollack d’après le roman d’Horace McCoy qui situe l’action en Californie. Chez Bloch, le spectacle se passe dans la salle des fêtes de Francfort et est produit par la Ross Amusement Co

[5] La poursuite absurde d’un but autodestructeur

[6] « Dans le capitalisme avancé, l’amusement est le prolongement du travail. Il est recherché par celui qui veut échapper au processus du travail automatisé pour être de nouveau en mesure de l’affronter. Mais l’automatisation a pris un tel pouvoir sur l’homme durant son temps libre, elle détermine si profondément la fabrication des produits servant au divertissement que cet homme ne peut plus appréhender autre chose que la copie, la reproduction du processus du travail lui-même » . In  Horkheimer et Adorno La production industrielle de biens culturels »

[7] « Tous ne sont pas présents dans le même temps présent. Ils n’y sont qu’extérieurement, parce qu’on peut les voir aujourd’hui. Mais ce n’est pas pour cela qu’ils vivent en même temps que les autres. Ils portent au contraire avec eux un passé qui s’immisce. L’époque d’un homme dépend de l’endroit où il se trouve en chair et en os et surtout de la classe à laquelle il appartient. Des temps plus anciens que ceux d’aujourd’hui continuent à vivre dans des couches plus anciennes. On retourne facilement, on rêve qu’on retourne, dans l’ancien temps » In Ernst Bloch Héritage de ce temps p 95

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Les Pirates, une classe révolutionnaire capitaliste en formation ?

 

Quatrième succès consécutif pour le Parti pirate aux élections de Rhénanie-Westphalie Nord. Comme à  chaque fois, autour de 8% des voix et des élus qui entrent dans les parlements. Dans le même temps, pour la deuxième fois consécutive, die Linke –l’équivalent du Front de gauche – en est évincé.
Un autre petit évènement mérité d’être signalé concernant les Pirates : l’adhésion de Anke Domscheit-Berg, une experte d’Internet du parti Vert, et de son mari, Daniel Domscheit-Berg, cofondateur et porte parole de Wikileaks avant de se fâcher avec Julian Assange. Cela promet quelques tensions chez les hacktivistes.

Les pirates sont-ils le fer de lance d’une nouvelle bourgeoisie, l’avant-garde d’une nouvelle classe capitaliste ?

Je présente ici à titre d’hypothèse cette analyse critique de Hans-Martin Lohmann parue dans la Frankfurter Rundschau du 9 mai 2012.
La plupart des critiques du Parti pirate sont traditionnelles même quand elles prennent en compte le rejet par l’électorat du « professionnalisme » des partis traditionnels  opposé à l’ « amateurisme » pirate, même quand elles admettent l’existence d’une crise de la représentation.
Le Parti pirate n’est pas ce que traditionnellement on appelle un parti protestataire.
L’un des malentendus porte sur la technique elle-même. Les hommes politiques croient résoudre le problème de leur retard technologique en abusant du twitter. Mais les Pirates sont ailleurs. D’où l’intérêt me semble-t-il du texte de Hans-Martin Lohmann. Il n’est pas le seul à évoquer en ces termes la mutation anthropologique en cours. D’autres, comme Katjia Kullmann, parlent aussi d’une creative class en formation. Pour elle, les Pirates sont d’abord « un parti économique » qui prépare l’avènement d’une nouvelle classe sociale révolutionnaire comme le fut en son temps la bourgeoisie.

Hans-Martin Lohmann est essayiste, ancien rédacteur en chef de la revue de psychanalyse Psyche. Il se réclame du marxisme et est un des spécialistes de l’œuvre de Freud.

Extraits :

« Il se présente un jeune parti qui a le vent en poupe et qui ne s’appelle « parti » que parce qu’il utilise les voies et les moyens des partis politiques traditionnels pour capter l’attention publique. En vérité, les Pirates ne sont pas un parti politique qui entre en concurrence avec les partis établis –CDU/CSU, SPD, FDP, Les Verts, Die Linke – mais un phénomène générationnel qu’on ne peut expliquer qu’à partir d’une transformation profonde de la société. La révolution numérique, qui ne fait que s’accélérer depuis quinze, vingt ans et qui bouleverse les modes de vie habituels,  a produit un nouveau phénotype social, on peut même dire un nouvel hominidé qui sous la forme de pirate réclame ses droits dans la « société de l’information ».
Chez ces ouvriers [= qui œuvrent] technophiles qui ont grandi avec les machines intelligentes et leurs juvéniles créateurs, nous rencontrons une espèce d’homme qui, certes, parle de démocratie à la base, de participation politique élargie mais qui, dans les faits, pense à tout à fait autre chose, à la reconnaissance de la place centrale  que doivent selon eux occuper les praticiens, les utilisateurs et les usagers de l’encore jeune force productive Internet. En termes marxistes, les Pirates se prononcent pour une transformation des rapports de production au profit de la force productive qui se montre apte à en rompre les limites.
C’est pourquoi on peut qualifier les Pirates de fer de lance nouvelle bourgeoisie révolutionnaire qui fait ce qu’il est devenu temps de faire. Historiquement, et ce n’est décrit nulle part plus emphatiquement que dans le Manifeste communiste, la bourgeoisie dans ses meilleures époques a toujours été précurseur aussi bien de l’invention technique que de l’accumulation renforcée du capital. C’est précisément cette double fonction que remplissent les Pirates. Leur membres et sympathisants plutôt jeunes pour la plupart sont, si l’apparence n’est pas trompeuse, en règle générale bien formés, dotés d’un capital de savoir conséquent, ouverts à tout ce qui est techniquement nouveau et faisable et situés aux intersections sociales du capital et de la numérisation là où se décide l’avenir de la société sur le plan économique, sociale et moral. Dans cette mesure, les Pirates sont une avant-garde capitaliste.(…)
Ils ne se présentent pas comme des figures de katecon, de la retenue, pour parler comme l’Apôtre Paul et son lointain disciple Carl Schmitt, mais comme celles, radicales, de l’accélération de ce qui de toute façon est en cours. Dans leur amour sans ambigüité pour le projet technique universel qui ne connaît ni honte ni autre limite, ils développent un imaginaire de faisabilité technologique qui a peu à voir avec la participation démocratique et la transparence mais beaucoup avec l’idée d’une grosse machine capitalistique guidée Quelles que soit leur phraséologie politique électorale, le noyau rationnel de leurs aspirations réside dans l’accélération en soi. En tant qu’avant-garde de mobilisation déterminée qui a reconnu les signes de l’ère numérique et qui pour cette raison s’oppose à l’inertie et aux lourdeurs sociales qui ont toujours été une épine dans le pied de la partie la plus progressiste du capital, ils placent en porte à faux tous ceux qui croient encore que tout peut continuer pour le mieux dans le meilleur des mondes analogiques. (…)»

Le texte original en allemand se trouve ici.

 

 

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Wolfgang Engler : Le calme apparent en Allemagne rappelle les dernières années de la RDA

Parmi les intellectuels allemands singuliers que je lis toujours avec grand intérêt se trouve le sociologue Wolfgang Engler.  Il est peu connu en France. Parmi ses particularités, il a celles d’être un connaisseur pertinent de l’ancienne Allemagne de l’Est et d’être le recteur de la célèbre École d’art dramatique Ernst Busch de Berlin. A ce titre il se bat actuellement pour que le Sénat de Berlin tienne ses engagements sur le financement du réaménagement de l’école. Il est l’auteur notamment de Les Allemands de l’Est comme avant-garde, de Citoyens, sans travail, de Mensonge comme principe, la sincérité dans le capitalisme.

J’ai traduit ci-dessous quelques extraits d’un récent entretien mis en ligne par la revue Theater der Zeit.

Sur le contrôle des affects et le salaire de la peur

« De l’Afrique du Nord à l’Amérique du Nord mais aussi au Sud de l’Europe, des processus sont à l’œuvre qui signalent un notable assouplissement de l’autodiscipline. Cela est certainement à mettre en relation avec le fait que les primes délivrées par le système pour un large contrôle des affects sont distribuées de manière de plus en plus parcimonieuse quand elles le sont. Les jeunes gens précisément semblent avoir rompu avec la forme dominante actuelle du capitalisme et ne plus être disposés à accepter les règles du jeu établies. Quand on vit dans des États où le chômage des jeunes atteint jusqu’à 40% et que malgré tous les efforts, on ne trouve pas de place dans la société, pourquoi devrait-on rester calme ? En Allemagne sur ce plan là la situation est meilleure mais les zones d’irritation qui invitent expressément à l’affaiblissement de la soumission intérieure il en existe suffisamment chez nous. En attendant, des gouvernements sont démis ou installés par ce que l’on appelle les marchés et les nouveaux venus aux affaires s’empressent de décréter des réductions drastiques dans les dépenses publiques. Plus blessante encore que ces mesures est la façon dont le politique rampe et cela n’est pas sans conséquence, y compris en Allemagne. Le calme civil ici me rappelle les dernières années de la RDA, cette grotesque simulation d’une île des bienheureux au milieu d’une mer démontée. Nous savons ce qu’il en advint. On ne peut cependant pas prévoir la suite dans les pays où les protestations sont massives. Ce que nous voyons ce sont des gens prêts à aller jusqu’au bout pour obtenir la liberté telle qu’ils la conçoivent. . L’action collective imprègne les corps et les tend, nous voyons des scènes pathétiques des gestes héroïques et nous sentons que l’ironie qui nous fait en plaisanter n’est solide qu’en apparence et intérieurement creuse »

L’engloutissement, après la lente érosion de ses fondements, de l’ « île des bienheureux » dont parle Wolfgang Engler est le thème du grand roman  d’Uwe Tellkamp, La tour dont j’ai fait une présentation dans le Monde diplomatique de ce mois. Le succès du livre pourrait bien tenir précisément au fait que les lecteurs pressentent qu’il  parle de leur situation à eux autant que de celle révolue de la RDA. Ce n’est pas un roman historique.

Revenons à Wolfgang Engler. Pour le sociologue allemand on peut observer une certaine civilité des forces dites de l’ordre qui tranche avec l’incivilité du capitalisme.

Sur l’absurde mise en scène théâtrale des sommets censés faire croire que les politiques domptent la finance

Wolfgang Engler : « Nous observons un retrait du politique, une délégation des décisions importantes à des instances sans légitimation démocratique  qui répondent exclusivement aux votes des « marchés ». Pour masquer ce déficit, les gouvernants organisent un absurde théâtre de la tromperie sur la capacité et la compétence d’agir. Ce cirque ambulant met en scène de l’activisme et masque en même temps le point décisif : l’obstination avec laquelle les gouvernants refusent de  s’attaquer aux diktats de l’économie. Nous vivons au milieu d’une domination à peine encore masquée d’une minorité sur la majorité et bien des choses indiquent que cette forme de dictature seule une majorité peut y mettre fin selon la devise de Büchner : où règne la violence, seule la violence peut aider. Aussi peu souhaitable que puisse être pour moi cette issue, je n’y vois pas d’alternative ».

L’interviewer Holger Teschke introduit à cet endroit une citation de Brecht extraire de son Journal de travail

Les dictatures masquent toujours le caractère économique de la violence et les démocraties masquent toujours le caractère violent de l’économie. Bert Brecht

Wolfgang Engler : «  Exact. Mais entre temps, il s’est répandu l’idée que l’action individuelle d’un État n’est d’aucun secours. La concurrence à laquelle se livrent les États pour s’attirer les faveurs des capitaux à la recherche de placements est l’une des principales raisons de la soumission du politique à de soi-disantes contraintes inéluctables. Une politique coordonnée est indispensable mais elle ne modifiera en rien le statu quo aussi longtemps que la pensée unique néolibérale sévira chez les gouvernants. Des contrepropositions existent depuis longtemps, certaines modérées comme la taxe sur les transactions financières, d’autres plus énergiques en visant la suppression des produits  financiers particulièrement indécents,  enfin celles plus radicales en ce sens qu’elles ont pour but la fermeture immédiate de la grande salle de jeu. L’idée d’un revenu de base sans condition pour tous entre dans ce cadre car son introduction verrouillerait le processus de marchandisation de la vie. (…) »

Sur le discours de la confiance des marchés, le sommet de la bêtise, Brecht encore

Wolfgang Engler : «(…) Le discours sur les marchés et leur jugement en apparence sans appel concernant les décisions politiques n’est que de l’idéologie la plus pénétrante. Elle suppose l’existence d’une loyauté, d’une transparence et d’une égalité des chances [entre les acteurs du marché. BU], c’est-à-dire exactement de contraire de ce qui caractérise le capital financier global. Ses acteurs se méfient les uns des autres et de leur voracité de rapaces  premièrement parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, deuxièmement parce qu’ils se transfèrent les uns aux autres les risques de ce non-savoir dans l’espoir de s’en sortir jusqu’au prochain krach. Cela n’a plus rien à voir avec l’idée tranquille jamais pleinement réalisée de marchés libres. Le sommet de l’obscurcissement et de la bêtise est atteint par ces politiques qui font de la dette publique la raison principale de la crise et qui réclament en conséquence une action énergique c’est-à-dire la rigueur pour retrouver la confiance des marchés. La chancelière allemande est passée championne dans le maniement de cette logique. On ne peut que penser à la réaction railleuse de Brecht à l’appel du secrétaire de l’Union des écrivains  qui, après le 17 juin 1953 [soulèvement ouvrier à Berlin Est] qui avait réclamé des ouvriers qu’ils regagnent la confiance perdue du gouvernement en redoublant d’efforts dans le travail. On devrait répondre avec Brecht : ne vaudrait-il pas mieux que les marchés dissolvent les États et leurs populations et s’en élisent de nouvelles ».

Sur les capacités du  nouveau Parti des pirates qui pour la troisième fois consécutive fait son entrée dans un parlement régional.

Wolfgang Engler : « Je pense que cette forme de politique [participation et démocratie directe par Internet] modifiera et modifie déjà la discussion. Le public intéressé par la politique se détourne des interprétations de l’élite médiatique au profit des forums d’échange qu’ils trouvent sur le Net. Si on observe de plus prêt ces forums de discussion, on est frappé par une étonnante capacité à argumenter et par une remarquable connaissance des faits. Ces discours horizontaux renforcent la capacité de jugement de la société et la capacité critique contre les porte-paroles traditionnels de la politique et des médias »

Extraits d’une interview dont l’intégralité a été rendue publique sur le site Internet de la revue Theater der Zeit. Elle fait partie d’un livre d’entretiens et d’écrits sur le théâtre et la société paru chez le même éditeur en avril 2012

 

 

 

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Volontariat pour chacun et Allianz pour tous : l’ironie européenne d’Ulrich Beck et Daniel Cohn-Bendit

Ulrich Beck et Daniel Cohn Bendit ont lancé un appel  dont le but est de

« démocratiser les démocraties nationales afin de reconstruire l’Europe sur la base de ce cri de ralliement : « Ne demandez pas ce que l’Europe peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour l’Europe – Faites l’Europe! ». »

« Démocratiser les démocraties nationales » en les contournant par l’Europe. Est-ce que j’ai bien compris ?

« Nous demandons donc à la Commission Européenne et aux gouvernements nationaux, au Parlement Européen, ainsi qu’aux Parlements nationaux de créer une Europe « de citoyens activement employés », mais aussi de mettre à disposition les conditions financières et juridiques pour l’établissement d’une « Année Européenne de volontariat pour chacun », en tant que contremodèle à l’approche « top-down » qui prévaut actuellement en Europe, une Europe des élites et des technocrates ».

L’appel se termine par ces mots :

« L’Europe, c’est également l’ironie, c’est être capable de rire de soi-même. Il n’y a pas de meilleur moyen de parvenir à une Europe pleine de vie et de joie qu’à travers le rassemblement de citoyens européens ordinaires agissant de leur propre chef. »

Le texte du manifeste est ici

Alors ironie pour ironie : Un volontariat pour chacun et Allianz pour tous ?

La signature occultée dans l’information parue en France alors qu’elle est largement présente dans le presse allemande est celle de la Fondation pour la culture de la compagnie d’assurances Allianz, la société d’assurances qui a acquit 100% d’AGF en 2007, propriétaire de la Dresdner Bank qu’elle a cédé en 2008 quand ça  commencé à sentir le roussi. Cette « ONG »  sert en effet de soutien logistique à l’opération lancée par nos deux compères.

Alors ironie pour ironie : voici celle de la Frankfurter Allgemeine Zeitung

« Le manifeste aurait fait preuve de plus de sens des réalités si au lieu d’un appel quelque peu balourd à la participation et  au retroussage de manche en misant sur l’argent de l’économie en général elle avait parmi les terrains d’activité énuméré un certain nombre de banques qui n’attendent que l’occasion d’employer pendant un an ces volontaires ».
FAZ du 3 mai 2012

Alors ironie pour ironie : Peut-on imaginer refonder l’Europe sous l’égide des institutions financières qui en ruinent la démocratie ?

 

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La nuit de Walpurgis, le 30 avril

Image extraite du livre de Johannes Praetorius, une publication de 1668, qui a popularisé la légende de la Nuit de sabbat sur le Brocken dans les montagnes du Harz en Thuringe.


Kommt mit Zacken und mit Gabeln , wie der Teufel den Sie fabeln ! / Venez avec fourches et piques comme le diable, objet de leur fabulation.

Extrait de la Première nuit de Walpurgis Opus 60 pour solistes chœur et orchestre de Félix Mendelssohn Bartholdy. Texte de Goethe. Gewandhausorchester de Leipzig sous la direction de Kurt Masur. Pour le texte, voir à la fin.

En maints endroits encore en Allemagne se fête, le 30 avril, la Nuit de Walpurgis, non sans, bien entendu, qu’elle soit drapée de l’air du temps. Elle existe donc aussi bien dans sa variante commerciale que revendicative. A Berlin, les habitants du quartier de Wedding sont invités la veille du Premier Mai  à une « Nuit de Walpurgis anticapitaliste ».

La Nuit de Walpurgis a été rendue célèbre par le Faust de Goethe qui en contient deux. Mais cet aspect ne sera pas traité ici au profit d’un retour à la légende d’origine sans abandonner Goethe pour autant dont une ballade a inspiré Felix Mendelssohn. Elle est connue sous le nom de Première nuit de Walpurgis traduite par Gérard de Nerval par Première nuit du Sabbat

La nuit de Walpurgis est à l’origine une des ces fêtes traditionnelles qui célèbrent la fin de l’hiver. On entend rire le mois de mai, la forêt est libérée de la neige et des glaces. Cela date de l’époque où l’année commençait le premier mai et où l’on célébrait Wotan, le dieu des Germains. Les masques, le feu, le bruit servaient à chasser les mauvais esprits.

C’est la christianisation qui a introduit Sainte Walpurge ou Walburge, du nom d’une abbesse et missionnaire anglaise qui vécut entre 710 et 779 et qui fut canonisée par le pape Hadrien II au cours du IXème siècle. Sa fête a ainsi été fixée au Premier mai devenu depuis sur le calendrier Fête du travail

Dans une ballade, Goethe dramatise la tension entre les rites païens et chrétiens. Les rites du nouvel an des druides sont persécutés par les chrétiens conquérants qui veulent imposer ceux de la nouvelle religion. (Ils massacrent nos pères nos enfants). Mais c’est aussi une mascarade. Les adeptes de l’ancienne religion inventent un stratagème pour faire peur à ces idiots de curés chrétiens en retournant contre eux leur propre croyance. Puisqu’ils croient au diable, on va leur en donner. Le plus drôle est que ça marche. Les chrétiens voient passer au dessus de leur tête les hommes-loups et les femmes dragons.

Cette ballade a fortement inspiré Mendelssohn qui a rencontré Goethe plusieurs fois. Le poète en décrit la symbolique dans une lettre au compositeur :

« Elle  porte sur un phénomène qui se répète constamment dans l’histoire universelle, lorsqu’une pensée ancienne, fondée, et qui a fait les preuves de ses effets bienfaisants, est mise à l’écart, repoussée, et si ce n’est effacée, du moins reléguée dans de minuscules réduits par des nouveautés. L’époque intermédiaire, durant laquelle la haine peut encore s’opposer à l’oppression est ici représentée de la manière la plus prégnante, et alors un enthousiasme indestructible et joyeux s’embrase dans toute sa splendeur et sa vérité ».
Cité d’après le musicologue Georges Starbinski : un lumineux nocturne

Hector Berlioz qui assista à la première à Leipzig en 1843 écrira à propos de la musique :

« Il faut entendre la musique de Mendelssohn pour avoir une idée des ressources variées que ce poème offrait à un habile compositeur. Il en a tiré un parti admirable. Sa partition est d’une clarté parfaite, malgré sa complexité ; les effets de voix et d’instruments s’y croisent dans tous les sens, se contrarient, se heurtent, avec un désordre apparent qui est le comble de l’art ». Source

Extrait de la ballade de Goethe :

Chor der Wächter
Verteilt euch, wackre Männer, hier
Durch dieses ganze Waldrevier,
Und wachet hier im stillen,
Wenn sie die Pflicht erfüllen.

Ein Wächter
Diese dumpfen Pfaffenchristen,
Laßt uns keck sie überlisten!
Mit dem Teufel, den sie fabeln,
Wollen wir sie selbst erschrecken.
Kommt! Mit Zacken und mit Gabeln
Und mit Glut und Klapperstöcken
Lärmen wir bei nächt’ger Weile
Durch die engen Felsenstrecken.
Kauz und Eule
Heul in unser Rundgeheule!

Chor der Wächter
Kommt mit Zacken und mit Gabeln
Wie der Teufel, den sie fabeln,
Und mit wilden Klapperstöcken
Durch die leeren Felsenstrecken!
Kauz und Eule
Heul in unser Rundgeheule!

Choeur des gardes
Dispersez-vous alentour, vaillants hommes,
à travers toute la forêt, et veillez ici en silence,
pendant qu’ils accomplissent les rites.

Un garde
Ces idiots de curetons chrétiens,
hardi, trompons-les !
Avec le diable objet de leur fabulation,
nous les effrayerons.
Venez ! Venez avec fourches et piques,
et avec le feu et nos crécelles déchaînées
faisons un tintamarre dans la nuit
à travers les étroites falaises.
Chouette et hibou, mêlez vos hululements à nos hurlements
Venez, venez, venez !

Choeur des gardes
Venez avec fourches
et piques,
comme le diable
qu’ils ont inventé,
et avec des crécelles
déchaînées
à travers les étroites falaises !
Chouette et hibou, mêlez vos hululements à nos hurlements
Venez ! Venez ! Venez !

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En relisant Max Weber : ce n’est pas la soif de l’or qui fait la différence

Couverture de l'édition originale de “L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme” 1904-1905

Au début de son célèbre ouvrage L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber explique que contrairement à ce que pensent « de modernes romantiques pleins d’illusions » ce n’est pas l’auri sacra fames ["L'abominable faim de l'or" (Virgile)] qui fait la différence entre le pré-capitalisme et le capitalisme dont il essaye d’étudier la naissance mais ce qu’il appelle la création d’un « esprit du capitalisme », c’est-à-dire une transformation mentale, culturelle, spirituelle dans laquelle la Réforme protestante, plus calviniste que luthérienne d’ailleurs, a pris une part déterminante. Il montre que le capitalisme qui avait besoin de la mise en place d’une nouvelle rationalité sociale  ne peut se servir d’homme d’affaires sans scrupule. Il a besoin d’une bourgeoisie. Cette dernière en ce sens n’existe plus.
Face à la crise du capitalisme d’aujourd’hui, celui du capitalisme consumériste qui a succédé au capitalisme industriel, c’est bien la question d’une transformation des esprits qui est à l’ordre du jour.

« Le manque absolu de scrupules, l’égoïsme intéressé, la cupidité et l’âpreté au gain ont été précisément les traits marquants des pays dont le développement capitaliste bourgeois – mesuré à l’échelle occidentale – était resté en retard. (…). Le capitalisme ne peut pas utiliser le travail de ceux qui pratiquent la doctrine du liberum arbitrium indiscipliné, pas plus qu’il ne peut employer – Franklin [i.e. Benjamin Franklin] nous l’a montré – un homme d’affaires absolument sans scrupules. La différence n’est donc pas une question de degré dans la soif du gain pécuniaire. L’auri sacra fames est aussi vieille que l’histoire de l’homme. Mais nous verrons que ceux qui s’y soumettent sans retenue – tel le capitaine hollandais qui « irait en Enfer pour gagner de l’argent, dût-il y roussir ses voiles » – ne pourraient à aucun titre passer pour des témoins de l’« esprit » spécifiquement moderne du capitalisme considéré comme phénomène de masse; et cela seul importe. À toutes les époques de l’histoire, cette fièvre d’acquisition sans merci, sans rapport avec aucune norme morale, s’est donné libre cours chaque fois qu’elle l’a pu. Semblable en cela à la guerre et à la piraterie, le commerce libre s’est souvent révélé dépourvu de frein moral dans ses rapports avec les étrangers ou avec ceux qui n’appartenaient pas au même groupe. Cette « morale pour l’extérieur » [Aussenmoral] permettait en ce cas ce qui était interdit avec des frères. En tant qu’« aventure », l’acquisition capitaliste a été un phénomène familier dans toutes les économies monétaires, pour ceux qui faisaient fructifier l’argent, que ce soit par les commenda, la ferme des impôts, les avances de l’État, le financement des guerres, les cours princières ou les fonctionnaires. L’état d’esprit de l’aventurier qui se rit de toute limitation éthique a donc été universel. La brutalité consciente et absolue de l’acquisition s’est souvent trouvée dans un rapport extrêmement étroit avec le conformisme le plus strict et le respect de la tradition. Toutefois, avec l’effritement de celle-ci et l’insertion plus ou moins complète de la libre entreprise dans la société, cette nouveauté n’a été ni justifiée moralement ni encouragée, mais seulement tolérée comme un fait. Fait tenu pour éthiquement indifférent, voire répréhensible, mais malheureusement inévitable. Ce fut là non seulement l’attitude normale de tout enseignement éthique, mais aussi – chose importante – le comportement pratique de l’homme moyen à l’époque « précapitaliste », en ce sens que l’utilisation rationnelle du capital dans une entreprise permanente et l’organisation rationnelle capitaliste du travail n’étaient pas encore devenues la force dominante qui détermine l’activité économique. Cette attitude fut justement l’un des obstacles majeurs auxquels s’est partout heurtée l’adaptation des hommes aux conditions d’une économie selon l’ordre capitaliste bourgeois ».

On peut trouver le texte en ligne.

 

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L’imprimerie, la Réforme, Luther et les autres …

Pauvre Job et mauvais riche. Gravure sur bois publiée à Strasbourg en 1512, extraite de la « Narrenbeschwörung », l’exorcisme des fous  de Thomas Murner. Publié dans La guerre des paysansL’Alsace et la révolution du Bundschuh 1493-1525 de Georges Bischoff . Editions de la Nuée Bleue. Strasbourg 2010 page 75

Dans le cadre de sa contribution hebdomadaire sur InternetActu, Xavier de la Porte, producteur de Place de la Toile sur France Culture avait au début de l’année proposé la lecture d’un article paru dans The Economist : Comment Luther est devenu viral, article que je cherche ici à commenter en le croisant avec d’autre lectures. L’article de The Economist tente d’établir un parallèle entre le mouvement de la Réforme protestante personnalisé exclusivement par Martin Luther avec les opposants aux régimes autoritaires des pays arabes ce qui peut surprendre quand on connaît les rapports très ambigus qu’entretenait Luther avec les pouvoirs politiques établis de son époque et ses appels à la répression des paysans en révolte.

The Economist : Comment Luther est devenu viral (extrait 1)
« C’est un récit qui nous est familier : après des décennies de grogne, une nouvelle forme de média donne aux opposants à un régime autoritaire le moyen de s’exprimer, de déclarer leur solidarité et coordonner leurs actions. Le message protestataire se répand de manière virale dans les réseaux sociaux et il devient impossible de passer sous silence le poids du soutien public à la révolution. La combinaison d’une technologie de publication améliorée et des réseaux sociaux est un catalyseur pour le changement social, là où les efforts précédents avaient échoué. C’est ce qui s’est produit pendant le printemps arabe. C’est aussi ce qui s’est passé pendant la Réforme, il y a près de 500 ans, quand Martin Luther et ses alliés se sont emparés des nouveaux médias de leur temps – les pamphlets, les balades, et les gravures sur bois – et les ont fait circuler dans les réseaux sociaux pour promouvoir le message de la réforme religieuse.
Les chercheurs ont longtemps débattu de l’efficacité relative des médias imprimés, de la transmission orale et des images dans le soutien populaire à la Réforme. Certains ont mis en avant le rôle central de l’imprimerie, une technologie relativement neuve à l’époque. D’autres ont relevé l’importance des prêches et des autres formes de transmission orale. Plus récemment, les historiens ont mis en valeur le rôle des médias comme moyens de signaler et de coordonner l’opinion publique pendant la Réforme.Aujourd’hui, l’internet offre une nouvelle perspective dans ce débat au long cours, en soulignant que le facteur primordial n’était pas l’imprimerie elle-même (dans le paysage depuis 1450), mais plus largement le système des médias se partageant le long des réseaux sociaux – ce qu’on appelle aujourd’hui les “médias sociaux”. Luther, comme les révolutionnaires arabes, a compris très vite les dynamiques du nouvel environnement médiatique et a vu comment il pourrait y faire circuler son message. (…) »

La Réforme sert de comparaison à beaucoup d’évènement. Elle fut ainsi évoquée pour l’effondrement des pays de l’Est. Aujourd’hui elle l’est pour le Printemps arabe. Pourquoi pas pour Occupy Wall Street ? Les techniques médiatiques actuelles ne savent pas rendre compte d’un mouvement autrement qu’en le personnalisant. Ici Luther. Pourquoi pas Calvin ? Evidemment, Thomas Münzer… connaît pas. La Guerre des paysans non plus. Mais commençons par la question de la technique.
« le facteur primordial n’était pas l’imprimerie elle-même », est-il noté. Certes l’imprimerie a existé avant Luther mais sans l’imprimerie pas de Luther. Pourquoi effacer la question de la technique ce qui revient d’ailleurs à effacer Internet et les technologies contemporaines pour les mouvements d’aujourd’hui ?

« L’avènement de l’imprimerie a été une condition préalable importante de la Réforme protestante dans son ensemble ; car, sans l’imprimerie, le protestantisme n’aurait pu rendre effectif un « sacerdoce de tous les croyants ». Mais en même temps, la nouvelle technique a également joué un rôle cristallisateur. Elle a été cet « enchantement » par lequel un obscur théologien de Wittenberg a réussi à ébranler le trône de Saint Pierre »
Elizabeth L . Eisenstein : In La Révolution de l’imprimé. A l’aube de l’Europe moderne. La Découverte 1991 pp 187-188

L’imprimerie n’a d’ailleurs pas seulement servi la cause de Luther, mais aussi bien celle de ses adversaires, Calvin ou Thomas Müntzer, le plus radical d’entre eux. Elle a revigoré le catholicisme aussi. Le livre a servi Ignace de Loyola, tant la Réforme que la Contre Réforme, celle de Cromwell sans compter tout le domaine du savoir. Cette technique a fait autant pour Galilée que pour Luther. De même qu’aujourd’hui les réseaux sociaux servent aussi bien Occupy Wall Street que le Tea Party, la diffusion des connaissances et celle de l’obscurantisme.
Paradoxalement, l’Eglise catholique a compris d’emblée l’intérêt de l’imprimerie. L’un des premiers usages d’imprimé quelle fit fut de mobiliser pour la croisade contre les Turcs. L’Eglise catholique a légitimé cette technique et lui a fourni son premier marché.
Le début de la Réforme est en général daté du jour où Luther a cloué ses “95 thèses sur la puissance des Indulgences” sur la porte de l’église de Wittenberg, le 31 octobre 1517. Au début une classique disputation théologique pour laquelle il n’était pas inhabituelle de clouer ses prises de positions sur la porte d’une église dont les fidèles pour la plupart ne savaient pas lire. Mais il s’est passé quelque chose d’inattendu dont Luther fut le premier surpris.

The Economist : Comment Luther est devenu viral (extrait 2) :
Bien qu’écrite en latin, ces “95 thèses” causèrent un émoi immédiat, d’abord dans les cercles académiques de Wittenberg, puis plus loin. En décembre 1517, des éditions imprimées de ces thèses, sous la forme de pamphlets et de feuilles volantes, apparurent simultanément à Leipzig, à Nuremberg, à Bâle, aux frais d’amis de Luther à qui il avait envoyé des copies. Des traductions en allemand, qui pouvaient être lues plus facilement par un public plus large, suivirent rapidement et se répandirent dans les territoires de langue allemande.(…)
La diffusion rapide, mais non intentionnelle des “95 thèses” alerta Luther sur la manière dont les médias passant d’une personne à l’autre pouvaient atteindre une vaste audience. (…) L’environnement médiatique que Luther s’est montré particulièrement habile à maîtriser avait beaucoup en commun avec l’écosystème numérique d’aujourd’hui, ses blogs, ses réseaux sociaux et ses discussions. C’était un système décentralisé dans lequel les participants s’occupaient de la distribution, décidaient collectivement des messages à diffuser en priorité grâce au partage et à la recommandation. Les théoriciens des médias modernes parleraient d’un public connecté, qui ne fait pas que consommer l’information. Luther a donné le texte de son nouveau pamphlet à un ami éditeur (sans aucun échange d’argent), puis a attendu qu’il se répande dans le réseau des lieux où on l’imprimait en Allemagne. (…)
Comme avec les like de Facebook et les retweet de Tweeter, le nombre de réimpressions sert d’indicateur de popularité d’un sujet. Les pamphlets de Luther étaient les plus recherchés ; un contemporain a noté qu’ils “n’étaient pas tant vendus qu’arrachés”. Son premier pamphlet en allemand, le “Sermon sur les indulgences et la Grâce” a été réimprimé 14 fois dans la seule année 1518, à 1 000 exemplaires à chaque fois. En tout, entre 6 000 et 7 000 pamphlets furent imprimés pendant la première décennie de la Réforme, plus d’un quart étaient les textes de Luther. Même s’il était l’auteur le plus prolifique et le plus populaire, il y en avait beaucoup d’autres, dans les deux camps ».

Luther stratège de marketing viral ? Sans le réseau des imprimeurs cela n’aurait pas été possible mais on n’en est tout de même pas à pouvoir cliquer sur un bouton retweet d’autant qu’il fallait un marché permettant aux imprimeurs de vivre. Quel était plus généralement le contexte et comment les choses se sont-elles cristallisées ? A ne se concentrer que sur les questions religieuses, sur une opposition entre Luther et Rome, on se prive de compréhension, me semble-t-il, surtout pour une époque de grande transformation où s’imbriquent les questions sociales, religieuses et politiques, bref celle d’une crise.. Dans l’Allemagne de Luther n’existe pas de pouvoir autoritaire centralisé. Et le contexte est insurrectionnel. Le climat est à la folie. Peut-être même est-ce plutôt cela qui rapproche cette époque de la nôtre.

La question du seuil technologique

L’historien Georges Bischoff consacre un chapitre de son récent livre la Guerre des Paysans l’Alsace et la révolution du Bundschuh (1493 -1525) à la question du seuil technologique et du précapitalisme :

« L’arrivée de produits nouveaux fabriqués en série et destinés à un large marché invite à poser la question du seuil technologique : peut-on parler de prérévolution industrielle ou de révolution préindustrielle, en installant ce concept dans une chronologie plus courte que ce que suggère le préfixe « pré » ? Donc en se fixant sur une phase d’éclosion sans s’arrêter aux préliminaires. (…) 1470-1525 : irruption du papier, du verre, de l’argent, donc du livre, de la réflexion individuelle (la lecture, le miroir) et de la valeur libératoire. Les premiers thalers, qui sont des dollars virtuels, sont frappés /imprimés à Hall, au Tyrol en 1477 ; dans les années qui suivent, la plupart des monnaies sont réajustées (…) La fièvre minière s’empare de la Forêt Noire et des Vosges vers 1460, 1480, après une longue éclipse (…) sur un fond de rivalités politiques et économiques, qui s’expriment dans les autres domaines d’innovation. (…) La mobilisation des capitaux nécessaires aux investissements, achat de presses, gravure de matrices, fonderie des caractères, illustrations, papier, naturellement, donne lieu à des associations complexes où s’illustre les grands financiers du temps. »
La guerre des paysans – L’Alsace et la révolution du Bundschuh 1493-1525 de Georges Bischoff . Editions de la Nuée Bleue. Strasbourg 2010. Pages 76-77.

Tout ce qui paraissait immuable est ébranlé. Dans ce contexte apparaîtront des révoltes paysannes qui serviront elles-mêmes de contexte au choc de la réforme selon l’expression de Georges Bischoff.

« L’infarctus qui se déclenche à l’arrivée de Martin Luther procède d’une accumulation de causes très diverses. L’attente était d’autant plus forte que les investissements spirituels étaient toujours plus lourds, et, probablement, plus vains. Investissements ? Le mot ressortit du vocabulaire de l’économie, mais correspond bien à la réalité des choses. Les indulgences, dénoncées comme une escroquerie théologique, reposent sur un abus de confiance dont l’Eglise s’est rendue coupable, en rejetant la doctrine de la grâce offerte par le sacrifice du Christ – le sang couleur de rose -, et en imposant une logique comptable dont elle tire les bénéfices matériels. Paradoxe suprême : cette prise de conscience est rendue possible par la surabondance du sacré, par l’arrivée en force des Ecritures dans le domaine public et par la conquête de la parole par le peuple de Dieu. En complotant pour l’avènement d’un ordre nouveau plus conforme à l’économie du Salut, les Bundshuher ont préparé la voie à cette libération des âmes »
La guerre des paysans – L’Alsace et la révolution du Bundschuh 1493-1525 de Georges Bischoff.  Page 246

On relèvera dans les termes employés pour décrire cette époque lointaine des mots qui nous sont familiers dans la crise d’aujourd’hui : investissement, crise de confiance, logique comptable.

«La libération de la parole inaugurée à Wittenberg en 1517 vient catalyser des revendications qui s’exprimaient plus ou moins ouvertement depuis une bonne génération. L’insurrection des campagnes n’en modifie pas la teneur mais les confirme»
La guerre des paysans – L’Alsace et la révolution du Bundschuh 1493-1525 de Georges Bischoff .  Page 248

The Economist : Comment Luther est devenu viral (extrait 3) :
« Les mots ne furent pas les seuls à voyager dans les réseaux sociaux pendant l’époque de la Réforme, la musique et les images aussi. Les balades de circonstance, comme le pamphlet, étaient une forme relativement récente de médium. (…) Les réformés autant que les catholiques firent usage de cette nouvelle manière de diffuser l’information pour attaquer l’adversaire.
Les gravures sur bois furent une autre forme de propagande. La combinaison de dessins osés et courts textes, imprimés comme sur une feuille, pouvaient porter des messages aux analphabètes et servaient de supports visuels aux prêcheurs. Luther nota que “sans images on ne peut ni penser ni comprendre quoi que ce soit”.
Sous l’afflux de ces pamphlets, de ces balades et de ces gravures, l’opinion publique vira en faveur des thèses de Luther. Et ce, malgré les efforts de la censure et les tentatives des catholiques pour les noyer sous la diffusion de leurs propres thèses. Pour user d’une expression contemporaine, le message de Luther est devenu viral »

« Le fait que les lettres, les chiffres et les dessins étaient tous pareillement reproductibles à la fin du XVème siècle doit d’avantage être mis en relief. Que le livre imprimé ait rendu possible de nouvelles formes de rapports réciproques entre les éléments divers, voilà qui est plus important que le changement subi séparément par l’image, le chiffre et la lettre ».
Elizabeth L . Eisenstein : In La Révolution de l’imprimé. A l’aube de l’Europe moderne. La Découverte 1991 page 40

Il en va de même aujourd’hui où la révolution numérique modifie les rapports entre l’écrit (chiffres et lettres) l’image (animée ou non) et le son.

De quoi Luther est-il le nom ?

Luther unifie, polarise une effervescence préexistante. Son intervention d’abord involontaire intervient en outre dans un contexte de répression

« A l’époque même où la quatrième conspiration du Bundschuh, était réprimée dans la Forêt-Noire, Luther lança à Wittenberg le signal du mouvement qui devait entraîner dans son tourbillon tous les ordres et ébranler tout l’Empire. Les thèses de l’augustin de Thuringe firent l’effet de la foudre dans un baril de poudre. Elles donnèrent dès l’abord aux aspirations multiples et contradictoires des chevaliers comme des bourgeois, des paysans comme des plébéiens, des princes avides d’indépendance comme du bas clergé, des sectes mystiques clandestines comme de l’opposition littéraire des érudits et des satiristes burlesques, une expression générale commune, autour de laquelle ils se groupèrent avec une rapidité surprenante. Cette alliance soudaine de tous les éléments d’opposition, si courte que fut sa durée, révéla brusquement la force immense du mouvement et le fit progresser d’autant plus rapidement ».
Friedrich Engels : La guerre des paysans en Allemagne. Editions sociales Paris 1974 page 107

Le paradoxe de l’homme luthérien

Le paradoxe de l’homme luthérien a été saisi par le philosophe Ernst Bloch dans un livre qu’il consacre à l’adversaire radical de Luther, Thomas Münzer.

L’écrasement de l’Eglise par Luther ne signifie aucune révolution venue de la base, mais bien un royaume étatique fondé d’en haut, une explosion de despotisme divin qui réduit à néant toute participation de l’humanité à l’exercice du pouvoir, toute synergie.
Dès lors on a quelque raison de s’étonner en constatant l’itinéraire spirituel qui sera, par la suite, celui de l’homme luthérien. Car le monde bourgeois ne va pas libérer seulement l’entrepreneur, mais justement aussi l’idiosyncrasie personnelle; il verra surgir en foule les aventuriers et les excentriques. [C’est moi qui souligne, BU]  En Allemagne surtout, ces personnages agités, coupés de toute influence efficace, conserveront une sensibilité d’autant plus vive dans la formation de leur individualité spirituelle. Or le refus luthérien de toute singularité, le mépris que professe la simple et pure foi à l’égard de la folle raison vont dans un sens exactement inverse. Rappelons-nous que l’auteur protestant du premier ouvrage consacré au docteur Faust le présente comme un orgueilleux scolastique catholique, qui fait fâcheusement contraste avec l’autre Wittenbergeois, le pieux Luther, l’homme de Dieu, celui qui ne s’amuse point à prendre des ailes d’aigle pour explorer le ciel et la terre. Toute la distance entre ce premier Faust et le héros qui deviendra ensuite le symbole même d’une spontanéité spécifiquement protestante indique, en même temps, le processus anti-luthérien qui aboutira à remettre en honneur, sous une forme nouvelle, l’ancienne tradition de l’étincelle et de la singularité, le « Sauve mon âme» (Salva meam animam) de la mystique chré­tienne ».Ernst Bloch : Thomas Münzer Théologien de la révolution Julliard 10/18 Paris 1975 page 213-21

The Economist : Comment Luther est devenu viral (extrait 4) :
Durant les premières années de la Réforme, exprimer son soutien à Luther par le prêche, par la recommandation d’un pamphlet ou le chant d’une balade hostile au Pape était dangereux. En réprimant rapidement les cas isolés d’opposition, les régimes autocratiques découragent leurs opposants à s’exprimer et se mettre en rapport les uns avec les autres. Il y a obstacle à l’action collective quand les gens sont insatisfaits, mais pas certains que leur insatisfaction soit suffisamment partagée, c’est ce qu’a remarqué Zeynep Tufekci , une sociologue de l’université de Caroline du Nord, à propos du printemps arabe. Les dictatures égyptiennes et tunisiennes, explique-t-elle, ont survécu si longtemps parce que malgré la haine de beaucoup pour ces régimes, ils ne pouvaient être certains que cette haine était partagée. Cependant, avec les troubles du début 2011, les sites des médias sociaux ont permis aux gens de signaler leur préférence à leurs pairs, en masse et rapidement, dans une “cascade informationnelle” qui a rendu possible l’action.
Il se passa la même chose avec la Réforme. La popularité des pamphlets en 1523-1524, très majoritairement en faveur de Luther, a joué le rôle d’un mécanisme collectif de signalement.

Il est difficile de comparer, comme le fait l’hebdomadaire britannique dans une illustration, Moubarak et le pape Léon X. Je ne sache pas qu’il est question pour l’instant de réforme religieuse dans ces pays. Il n’est cependant pas exclu que cela s’annonce. Ici, on compare l’histoire européenne à celle du monde arabe. Qu’est-ce que cela donnerait si l’on restait dans le contexte de l’histoire européenne. Quelque chose comme Occupy ou les Pirates ? Voici en tout cas ce qu’écrit sur l’imprimerie et Internet une jeune pirate d’aujourd’hui, Julia Schramm, qui a été une des premières à définir son engagement pirate après avoir été tentée par le parti libéral (FDP). Même si elle règle un peu vite cinq siècles d’histoire qui ont été aussi des progrès, elle réagit ci-dessous au contexte de Kulturkampf numérique qui sévit en Allemagne et qui fera l’objet d’un prochain article.

« (…) Jusqu’à l’invention de l’imprimerie, les puissants du clergé et de la noblesse avaient la haute main sur le discours public. Avec l’industrialisation du livre et la démocratisation de l’alphabétisme aux 18ème et 19ème siècles, se sont constituées, comme nous disons aujourd’hui, des sociétés d’exploitation pour gérer cette industrialisation. Ces oligopoles, outre leurs profits, ont produits aussi une caste plus ou moins intellectuelle qui a jusqu’à maintenant largement contrôlé le discours politique dans l’occident moderne. Cette caste se trouve aujourd’hui être la tête des éditions et des journaux, des fondations culturelles et des universités. Cette caste n’a pas seulement mené et contrôlé le discours politique des dernières décennies, avec la conscience d’être au fond un contre-pouvoir démocratique face à la politique et à l’économie, deux instances considérées comme  dépourvues de culture. Aussi bien les politiques que les dirigeants économiques essayent de se légitimer auprès des représentants de la caste pétrie de culture, c’est ce que montre avec exemplarité la sublimation de la culture. La culture (et avant tout l’esthétique) est une religion séculaire dans l’occident moderne. Et les grands prêtres craignent pour leur pouvoir.

Internet s’attaque à cette souveraineté du profit, de l’opinion et de la signification. Chaque homme est aujourd’hui potentiellement un leader d’opinion, peut créer de l’art,  influencer le discours, l’enrichir ou le modifier. Les changements sont très rapides, les renommées vont et viennent, le temps de gloire ne sont plus tant de 15 minutes que 15 secondes. Chaque homme ou femme peut devenir un éditorialiste, un auteur, un musicien, bref, un artiste. Chacun peut enfouir, dans les profondeurs d’Internet et les têtes des autres,  son art, qu’il peut faire comme passe-temps, sans financement, simplement pour le faire. Ainsi chacun devient tout d’un coup un éditeur. Internet dévalorise la caste des oligarques de la culture. Leur réaction ne peut être que la panique, parce qu’au fond ce n’est pas que d’argent qu’il s’agit (même si c’est aussi ce dont nous débattons) mais avant tout de la légitimité de leur travail. Finalement, ce qui ronge cette caste intellectuelle, c’est la mentalité de « gardien », c’est-à-dire qu’ils s’imaginent devoir aider les hommes à regarder le monde. Ce dont il  s’agit ici c’est de démocratie ! Et je pense qu’il est clair que se cache derrière cette mentalité une image méprisante de l’humanité. (…)».
Via où l’on peut retrouver l’intégrale. J’ai quelque peu modifié la traduction.

A suivre

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Mystérieux pirates

Après la première victoire à Berlin, 8,9 % des suffrages, 15 sièges sur 152, un score qui a surpris tout le monde, à commencer par les principaux intéressés, on avait voulu se rassurer en mettant cela sur le compte de l’esprit libertaire des Berlinois. Après leur abordage dans le Land de Sarre, 7,40 % et 4 élus, il faut se rendre à l’évidence : quand un parti nouveau prend la place d’un autre (le parti libéral, FDP) qui plus est un parti de la coalition gouvernementale, dont un membre est vice-chancelier, ça fait des vagues, il se passe quelque chose de sérieux. La rapidité du succès des Pirates, ils ont été créés en 2006, installe une nouvelle donne. Depuis, tout ce que l’Allemagne compte de commentateurs et d’experts en politologie se mobilise pour localiser le vaisseau pirate dans la galaxie des partis.
Exercice difficile car ils sont quelque part ailleurs que sur l’échiquier traditionnelle.
L’essai de localisation que vous voyez ci-dessus provient d’une tentative pirate elle-même. La carte est extraite d’un wiki pirate. En jaune, le parti libéral, FDP, en voie de disparition, en noir et bleu les Chrétiens démocrates, les Verts en vert, la Sociale-démocratie et die Linke en rouge. Dans la portion bordée par les vecteurs progressisme et libertarisme, on trouve, tout seul, le parti pirate. Le diagramme est construit sur une triple opposition : individualisme / collectivisme, conservateurs/ progressistes, restrictif / libertaire. Mais, en fait, les pirates sont un peu tout cela à la fois, et cette classification ne fonctionne pas vraiment.
Ils sont le parti du numérique et des réseaux, le « parti de la société de l’information », un mouvement en devenir, là où les autres sont des partis établis issus du capitalisme industriel et consumériste. Pour Marina Weisband, encore un peu secrétaire générale du Parti Pirate – elle quitte bientôt sa fonction pour pouvoir finir ses études – les pirates sont « l’antithèse du système Merkel », au sens où la chancelière a tendance à gouverner par-dessus le Parlement, pas du tout dans l’esprit d’une démocratie participative. Marina Weisband définit son parti plutôt comme un mouvement et comme le seul « libéral et social » : « nous avons des partis sociaux comme le Verts et le SPD qui sont classiquement sociaux mais non libéraux car ils prétendent qu’il y a une bonne et une mauvaise façon de vivre. Il y a ensuite le FDP, parti libéral sur le plan économique qui dit : liberté pour tous, que le plus fort gagne. Notre attitude est nouvelle : nous réclamons la liberté mais nous admettons que nous devons rendre cette liberté possible à tous ». Il faut prendre acte de la fin d’un système d’information unidirectionnel. : « ma génération a grandi avec la capacité de renvoyer de l’information. Nous pouvons commenter chaque article de journal, nous pouvons rédiger des blogs, nous pouvons générer des contenus. Et on se demande évidemment pourquoi ce ne serait pas possible aussi dans le domaine politique ».
En effet, on ne voit pas pourquoi. D’autant que les instruments existent désormais.
Prochaines échéances : au Schleswig-Holstein, le 6. Mai et en Rhénanie-Du-Nord-Westphalie, le 13. Mai.

 

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