L’artificialisation du Rhin I La rectification (2)
I.2 Comment le sauvageon fut corrigé

« L’objet de l’industrie est l’exploitation du globe, c’est-à-dire l’appropriation de ses produits aux besoins de l’homme, et comme, en accomplissant cette tâche, elle modifie le globe, le transforme, change graduellement les conditions de son existence, il en résulte que par elle, l’homme participe, en dehors de lui-même en quelque sorte, aux manifestations successives de la divinité, et continue ainsi l’œuvre de la création. De ce point de vue l’industrie devient le culte ». (Saint Simon 1820)

Il y a toute une histoire préalable conceptuelle et technique de la maîtrise – c’est un euphémisme – de l’eau, de la conquête de la terre sur l’eau. Assèchement, endiguement, rectification, canalisation, barrages etc. Nous en avons examiné quelques aspects. Nous entrons maintenant dans le vif du sujet de la correction du sauvageon nommé Rhin.

Cette vue aérienne d’aujourd’hui donne une idée de ce qu’était la correction du Rhin. On y aperçoit encore les traces des anciennes méandres.

La légende des cloches de Potz

Les eaux du Rhin tourbillonnent bruyamment autour de l’endroit, non loin de Leimerscheim au sud, où se trouvait autrefois au bord du large fleuve un village de pêcheurs. Les flots verts et boueux du géant vorace l’ont peu à peu englouti. Seuls trois, quatre fermes situées sur les hauteurs furent épargnées par les flots, elles témoignent de l’année de la grande inondation. Depuis longtemps, un nouveau village avait grandi. Dans des bateaux plats, les hommes sortent courageusement pêcher le poisson. Ils ont oublié que sous l’eau se trouvaient autrefois les pauvres chaumières de leurs aïeux.
Puis, de loin, le son d’une cloche. Ses accords s’enchaînaient solennels. Le carillon provenait des profondeurs de l’eau calme. Hansadam qui était le plus courageux se pencha par-dessus le bateau. Son regard craintif fixait les profondeurs. De ses mains brunies et calleuses, il fit signe à ses camarades de s’approcher vers l’eau devant lui. Dans le fond se détachait nettement une église entourée de quelques chaumières. Du clocher de l’église retentissaient les cloches, plus sérieusement et solennellement que jamais.
Lentement la barque se penchait vers l’eau. Les hommes prirent conscience du danger, se relevèrent d’effroi, et s’emparèrent des rames. Avec vigueur et en rythme, l‘esquif se rapprocha de la rive. Le son des cloches s’estompa. La respiration des pêcheurs se fit plus audible. Ils sautèrent sur la berge.
Les langues figées par la frayeur se délièrent. Un vent frais du matin rafraîchit les corps échauffés et tremblant de peur qui répartissent leur butin dans les bacs à poissons déjà prêts. Puis ils s’empressèrent de rejoindre le village proche et de faire part des événements qu’ils avaient vécus. Avec incrédulité et inquiétude, la communauté du village accueillit la nouvelle. Certains haussent les épaules, un autre s’en moque en riant, jusqu’à ce que, au cours d’un dimanche matin plus tard, d’autres pêcheurs vécurent la même chose. Ensuite tout rentra dans l’ordre. Dans le village plus rien n’advint car tout le monde évitait l’endroit où il y a des siècles le village et son église furent engloutis.
Cependant quand menacent les crues, les cloches englouties se font entendre jusqu’à la nouvelle église du village.

(D’après Carl Josef Hodapp. Légende rapportée dans Der Rhein und die Pfälzische Rheinebene. Verlag Pfälzische Landeskunde p. 396)

Les traces de la légende sont toujours présentes dans le blason de la ville de Neupotz reconstruite après l’engloutissement du village de Potz dans les eaux du Rhin.

Cette histoire témoigne d’une certaine mythologie des cloches en lien avec les catastrophes naturelles que l’on rencontre dans l’espace rhénan comme ailleurs. Elle a pour origine une réalité historique. Le village de Potz a bel et bien existé dans le Palatinat. Le village de pêcheurs a été fondé au 13ème siècle. Il disparut trois siècles plus tard, englouti dans les flots du Rhin. En 1535, un nouveau village du nom de Neupotz fut créé. C’est loin d’être un cas unique. De nombreux villages situés sur des terres à l’intérieur de la multitude de boucles du Rhin furent touchés par les crues. D’autres le furent par les épidémies et les guerres nombreuses sur le champ de bataille rhénan, depuis la Guerre de Trente ans aux conflits du 18ème siècle en passant par les campagnes de Louis le quatorzième. Dans ces derniers cas, les villages étaient reconstruits. Il en allait autrement pour ceux forcés de constater que le Rhin étant ce qu’il était, ils étaient mal placés en raison de la géomorphologie et de l’hydrologie du Rhin naturel.

Le Rhin descend des Alpes et coule d’abord d’est en ouest. Puis aux environs de Bâle, il bifurque vers le nord. Étrange bifurcation qui a tant intrigué Hölderlin. Il quitte la fougue de ses débuts. Entré dans le fossé rhénan, il s’étale dans un labyrinthe de méandres et d’îles. On dénombrait 1600 îles rien que sur les 110 km allant de Bâle à Strasbourg. Ces méandres ont différents âges. Le Rhin a façonné des lits, en a abandonnés, en a recréés sans cesse. D’après des analyse de pollen dans les sédiments, le plus vieux lit du Rhin remonte à 8000 ans avant J.-C. Selon quelle dynamique, le Rhin changeait-il ?

« Même quand la vitesse du courant était basse, l’eau accélérait son rythme à l’extérieur des boucles parce que, dans le même temps, il devait parcourir une plus grande distance, de sorte que la rive extérieure s’érodait et à l’intérieur se déposait des sédiments. Au fil du temps, les boucles devinrent si prégnantes et les isthmes si étroits que le fleuve formait presque un crochet comme s’il voulait revenir en arrière dans son lit. Lors d’une crue, l’eau débordait dans les ponts terrestres des méandres, et du lit principal formait un lit secondaire et finalement un bras mort jusqu’à ce que plus tard – jusqu’à des siècles plus tard -, la puissance et la direction d’une crue ne le retransforme en bras principal. Lors des crues, il pouvait selon les cas, creuser un tout nouveau lit partout dans l’espace entre les berges hautes où commençait la terrasse naturelle de la vallée. Celle-ci pouvait s’étendre sur une largeur pouvant atteindre 40 kilomètres et en maints endroits, dans sa longue histoire, le Rhin utilisa cette possibilité » (David Blackbourn. The Conquest of Nature: Water, Landscape, and the Making of Modern Germany. Je traduis d’après l’édition allemande : Die Eroberung der Natur Pantheon Verlag. p 102)

Ce caractère capricieux, si l’on peut dire, n’a pas empêché les hommes de s’installer sur des zones surélevées de ses méandres afin de pouvoir bénéficier des bienfaits du fleuve. Depuis le haut Moyen-Âge, ils ont installé des digues et creusé des fossés. Au 17ème siècle apparaissent les premiers court-circuits de méandres, d’autant que le Rhin se surélevait par dépôts de sédiments dans ses lits. D’où de nouvelles érosions, et ainsi de suite.
Les changements climatiques ont également joué un rôle. Entre 1550 et 1850, il y eut ce que l’on appelle la « petite glaciation » avec son lot de conséquences terribles d’avancée des glaciers, de retard des récoltes, d’épidémies, non seulement en matière de gel mais aussi d’inondations entre 1760 et 1790 qui amena notamment la grande catastrophe naturelle de 1784 où le Rhin avait gelé. En février de la même année, l’arrivée d’une masse d’air chaud allait faire fondre tout cela. La ville de Cologne avait été particulièrement touchée, la hauteur d’eau s’élevant d’une dizaine de mètres. Les flots qui charriaient de lourds blocs de glace détruisirent de vastes berges aménagées et les endiguements ainsi que l’ensemble des bateaux (source)

L’émiettement du Saint Empire romain germanique et la nécessité d’un accord international empêchait toute solution d’ensemble, comme le relève l’année de la Révolution française celui qui sera connu comme le général Jean Claude Eléonor Le Michaud d’Arçon, qui sera le premier professeur de fortifications à l’Ecole polytechnique au moment de sa création par Napoléon. Il était au moment de son écrit alors encore colonel. Il pointe les mauvais effets de certains travaux parcellaires réalisés par une multitude d’intervenants sans coordination ni ligne directrice :

« Ce fleuve abandonné à lui-même, eut certainement été plus sage : mais des bords factices, morcelés, disposés sans dessein et suivant les plus fausses directions, en ballottant les courans en tous sens, ont du produire la désolation des terres adjacentes, en faisant extravaser une multitude de dérivations errantes et variables. Ces travaux partiels, conçus par cent projeteurs différens, et par conséquent, sans aucunes vues d’ensemble, dirigés d’ailleurs dans un esprit d’hostilité et sans prévision pour l’avenir, ont été visiblement plus nuisibles qu’avantageux. Le défaut d’une main directrice a fait que jamais on n’a songé à fixer le lit du fleuve suivant des directions générales ; seul objet qu’on auroit dû se proposer et qu’on auroit obtenu par un plan collectif, concerté entre les parties civiles et militaires et avec les riverains impériaux. Ce projet vient enfin d’être formé ; il ne s’agit plus que de montrer aux possesseurs des deux rives, le grand intérêt qu’ils auroient à s’y rallier. Il a été démontré que si ce plan général avoit seulement existé, depuis que l’Alsace appartient à la France, (supposant qu’il eut été consenti) le problème du redressement dans un lit invariable seroit actuellement résolu: on n’y auroit sacrifié que les mêmes dépenses qui y ont été si infructueusement employées; et cent mille arpens de terres, reconquises sur le fleuve, eussent été le salaire de ces dépenses. Il semble, au lieu de cela, qu’on se reservoit de provoquer les ravages du fleuve, pour y trouver un aliment inépuisable, en perpétuant les commissions délimitantes, en renouvellant des projets sans terme, sans mesure et sans objet »

(Michaud d »Arçon, Jean-Claude-Éléonore (1733-1800). De la force militaire considérée dans ses rapports conservateurs, pour servir au développement d’un plan de constitution disposé dans l’objet de faire mouvoir ensemble et avec l’armée, les corps de l’artillerie, du génie et de l’état-major… en dirigeant leurs desseins concertés d’après une seule intention / par le colonel d’Arçon… 1789. En ligne, sur le site de la Bibliothèque nationale)

Le projet d’Arçon fixe un lit d’une largeur de 400 m environ, adopte un tracé naturel s’adaptant au cours du fleuve en évitant un tracé trop rectiligne et recommande

« de flatter les penchants du fleuve ; de ne jamais heurter les directions qu’il affecte ; de profiter de tous les creusages déjà opérés par le grand courant, et dans les parties à redresser, de solliciter le courant lui-même à creuser le nouveau lit auquel on se propose de l’assujettir ; d’aboutir aux points nécessaires par des arrondissements moelleux, extrêmement doux ; enfin d’aider toujours la nature et de ne contraindre l’inconstance du fleuve qu’en l’invitant à suivre ces routes plus faciles ».

Cette citation porte en germe certains des principes qui seront ceux de la régularisation, un siècle plus tard. Mais la Révolution et ses conséquences ne permirent pas la réalisation du projet d’Arçon. Je n’ai malheureusement pas trouvé la référence exacte de cette citation (Source )

Géopolitique de la rectification

C’est au lieutenant-colonel (Oberleutnant) et ingénieur badois Johann Gottfried Tulla (1770-1825) qu’est due la conception des travaux dits de correction du Rhin : enserrer les eaux du fleuve entre des rives fixes, dans un seul lit. Il voulut pour cela court-circuiter les méandres du fleuve, fermer les bras, relier les îles les unes aux autres, pour constituer un lit unique de largeur régulière (200 à 250 m) au tracé formé d’alignements et de courbes d’un rayon minimum (1 000 m). A l’aval de Strasbourg (secteur Sondernheim – Strasbourg), les travaux furent exécutés à partir de 1817. Entre Strasbourg et Bâle, ils furent réalisés entre 1841 et 1876 à la suite de la convention du 5 avril 1840 passée entre Louis-Philippe et le grand-duc de Bade. Le lit majeur était d’autre part limité par deux « digues des hautes eaux » destinées à contenir les grandes crues. Avant d’entrer plus avant dans l’œuvre de Tulla, il nous faut dire quelques mots de la géopolitique du redressement. En préalable aux travaux de correction du Rhin se posaient toute une série de questions, telles l’absence de mesures communes entre les états allemand émiettés, il n’y avait également un problème de fixation des prix et de droit d’expropriation. Pour saisir mieux la question de la rectification du Rhin dans sa dimension de concrétisation, il faut avoir présent à l’esprit qu’ hydrologie rime avec diplomatie.

« Ce sont les armées révolutionnaires françaises qui modifièrent radicalement la carte de l’Allemagne et qui ouvrirent l’espace politique pour les idées de Tulla. Au début était Napoléon, tel serait l’incipit d’une histoire allemande. Il pourrait servir d’exergue à la rectification du Rhin, cependant l’ère napoléonienne n’en était que le début car la durée du projet dépassait ce que nous associons avec les générations politiques. Le rêve de Tulla ne devint réalité qu’après les années 1870. A cette époque, la carte de l’Allemagne et de l’Europe fut une nouvelle fois nouvelle fois modifiée, cette fois par Otto von Bismarck, une homme qui naquit 6 ans après que Tulla eut déposé pour la première fois son plan de rectification. » (Blackbourn o.c. p. 121)

Le congrès de Vienne avait modifié la carte géopolitique de l’Europe.Les différents traités avec la France avait agrandi le Grand Duché de Bade allié de Napoléon. Et la Prusse et la Bavière étaient devenues puissances rhénanes.

Pour Christoph Bernhardt, un premier tournant dans la concrétisation du projet de redressement du Rhin se situe dans la conjonction de trois facteurs :

1. Le traité de Paix de Lunéville entre la France et l’empereur d’Allemagne en 1801, dont voici un extrait concernant le partage de souveraineté  :

« S. M. l’Empereur et Roi, tant en son nom qu’en celui de l’Empire germanique, consent à ce que la République française possède désormais, en toute souveraineté et propriété, les pays et domaines situés à la rive gauche du Rhin, et qui faisaient partie de l’Empire germanique ; de manière qu’en conformité de ce qui avait été expressément consenti au congrès de Rastadt par la députation de l’Empire, et approuvé par l’Empereur, le thalweg du Rhin soit désormais limite entre la République française et l’Empire germanique ; savoir : depuis l’endroit où le Rhin quitte  le territoire helvétique, jusqu’à celui où il entre dans le territoire batave.
En conséquence de quoi, la République française renonce formellement à toute possession quelconque sur la rive droite du Rhin, et consent à restituer à qui il appartient les places de Dusseldorf, Ehrenbrestein, Philipsburg, le fort de Cassel et autres fortifications vis-à-vis de Mayence et la rive droite, le fort de Kehl et le Vieux-Brisach, sous la condition expresse que ces places et forts continueront à rester dans l’état où ils se trouveront lors de l’évacuation.
(Traité de Paix entre la France et l’Empereur d’Allemagne, Conclu à Lunéville le 9 Février 1801, 20 Pluviôse An IX.)

Le vieux rêve de frontière « naturelle » de la France se réalise. Mais celle-ci n’est pas très stable. En conséquence, les rives du Rhin deviendront « propriété » étatique de part et d’autre, ce qui conduira à des conflits de propriété et à ce que Bernhardt nomme une « guerre des fascines » consistant à repousser la frontière vers le voisin. Les droits de propriété deviendront dépendant de la dynamique du fleuve. (Cf Christoph Bernhardt : Im Spiegel des Wassers. Eine transnationale Umweltgeschichte des Oberrheins (1800-2000). Au miroir de l’eau. Une histoire transnationale du Rhin supérieur. Böhlau Verlag. Traduction Bernard Umbrecht)

2. Le second facteur déclenchant a été constitué par la grande crue de l’hiver 1801-1802

3. Le troisième élément est représenté par de nouvelles approches et techniques : le voyage de Tulla à Paris en 1802 où naquit l’idée d’un grand projet de correction du Rhin ; le passage à l’idée d’une « valeur d’usage de la théorie », la science devient techno-science ; La création à Paris d’une École polytechnique qui servira de modèle à celle de l’École d’ingénieur de Karlsruhe et la possibilité donnée aux écoles d’ingénieur allemandes de délivrer des titres de docteurs. Un projet pharaonique que l’on a quelque mal à imaginer aujourd’hui. Entre Bâle et Worms, le Rhin fut raccourci d’un quart de sa longueur. Celle-ci fut ramenée de 345 km à 273km avec moultes court-circuits rectifiant ses méandres. Rien qu’entre Bâle et Strasbourg, l’équivalent de 1000 km² d’îles et presqu’îles furent enlevés. 240 km de digues ont été construites. Les techniques de creusement contrairement aux autres étaient encore primitives. Pelles, pioches, seaux et force musculaire des hommes et des chevaux. Le tout sous la protection de l’armée pour contenir les protestations des riverains.

Johann Gottfried Tulla, né en 1770 à Baden-Durlach, est issu d’une famille de pasteurs luthériens d’origine hollandaise. D’abord lui aussi destiné à la théologie, il montra un penchant pour les mathématiques et la physique. Il poursuivit ses études de physique, de mécanique, d’arpentage alors que la Révolution française se déroulait en France. Elle fit des vagues dans toute l’Europe avec des effets différenciés dans la multitude des états allemands. Les armées révolutionnaires ont passé le Rhin. Après la Prusse, le Duché de Bade conclut en 1796 une paix séparée avec France. Tulla bénéficia d’un enseignement de pointe en matière d’hydrologie. Il effectua un long voyage d’études pour parfaire ses connaissances dans tout ce qui relevait des techniques hydrauliques. Il en tira une conclusion notée dans son journal : « la plupart des hydrotechniciens n’ont qu’une vision superficielle des effets des constructions sur les cours d’eau ». Il va s’y attaquer en profondeur. Son voyage de formation le conduisit aussi à ce qui était alors considéré comme « la Mecque » des ingénieurs hydrauliciens : les Pays-Bas, le pays des moulins à eau et à vent. Et des digues. Son diplôme en poche, il entama une carrière rapide d’ingénieur. Il était présent à Paris lorsque Bonaparte se proclama premier consul. Il n’est sans importance de savoir que le Duché de Bade fut un allié de Napoléon. Tulla y fut nommé Oberingenieur avec rang de capitaine et responsable des constructions hydrauliques de l’ensemble du Pays de Bade. Son premier travail concerna la régulation d’un affluent du Rhin : la Wiese. A la suite d’un intermède en Suisse, il conçut en 1809 son premier projet de « rectification du Rhin »

@Landeskunde Baden-Württemberg. Le Rhin avant la correction de Tulla (en haut) et après (en bas) dans la région de Speyer et Breisach

Une animation extraite d’une vidéo éducative (© SWR 2019) montre l’un des principes d’action couplant percement d’un nouveau lit et digues afin de supprimer les méandres.

Tulla ne se démarque pas de ses prédécesseurs par telle ou telle innovation particulière mais par l’idée d’un plan d’ensemble et sa radicalité. Son idée recouvrait une distance de 354 km, depuis la frontière suisse près de Bâle jusqu’à Worms en dotant pour partie le Rhin d’un « lit artificiel » rectiligne selon la maxime qu’ « aucun cours d’eau, aucun fleuve y compris donc le Rhin n’a besoin de plus d’un lit ». Ajoutons que Tulla partageait la conviction que les structures du Saint Empire romain germanique. constituaient un obstacle au progrès. Il profita donc des bouleversements politiques. A relever en particulier l’agrandissement du Duché de Bade dont la surface fut quadruplée en contrepartie de l’annexion de la rive droite du Rhin par les armées françaises.

La rectification du Rhin pouvait commencer.

« Le projet n’était pas seulement le reflet d’un plus grand format de constitution de l’état, il y a participé. Ce fut une entreprise dont les protagonistes espéraient qu’elle aurait une fonction d’intégration du nouvel état autour de son artère principale » (Blackbourn p 118).

La constitution d’un Etat badois allait par ailleurs faciliter les négociations internationales avec la France. qui occupait la rive gauche du Rhin. Autre avantage pour les deux parties : la consolidation de la frontière qui passait pour trop souvent changeante au gré des caprices du fleuve de sorte que certaines îles formaient un no man’s land.

« Johann Tulla s’appuie sur les potentialités de l’École polytechnique de Karlsruhe ouverte au début des années 1800 sur le modèle de l’école française et de ses écoles d’application —Génie, Ponts et Chaussées. Le projet de l’ingénieur colonel badois est publié le 1er mars 1812 : il enserre le fleuve entre deux lignes de digues parallèles ; la première fixe le lit moyen, coupe les méandres, relie les îles et ferme les bras secondaires ; elle a pour but d’obliger le fleuve à creuser son lit et donc de baisser son niveau et d’assainir les marécages, de protéger les villages riverains, d’écouler les crues Les digues retiennent les eaux moyennes et supportent le chemin de halage. La seconde ligne contient les débordements. Les bénéfices escomptés sont énormes grâce à la mise en valeur des marais et une occupation conséquente.
Les travaux rhénans allemands débutent en 1817 entre Lauterbourg et Mannheim. On commence à rectifier entre Strasbourg et Kehl vers 1820 alors que démarre l’exploitation de mines de la Ruhr. Mais très vite des désaccords apparaissent entre ingénieurs français et badois tant techniques que territoriaux. Les Français craignent, depuis les belles recherches de Girard et de Prony, la rectilinéarité génératrice de vitesse surtout en temps de crue et optent pour le maintien de sinuosités dans le lit principal… Conséquences, au bout de quelques années, la rive droite est rectiligne, la gauche est sinueuse : on trouve des ventres et des nœuds ; les courants créés attaquent les ouvrages opposés. le déroctage du Gebirge (1830) n’y fait rien. Les crues de 1824 et 1831 rompent tout. Entre 1820 et 1827, on utilise des enrochements mixtes ou saucissons farcis entre Kehl et Strasbourg. On coupe les méandres et les courbes du fleuve. Des bras sont fermés ou comblés. Pour accroître la navigabilité, on cherche à modifier les conditions d’alluvionnement dans le lit moyen : marches d’escalier dans le fond du lit, épis de bordage pour chercher chicane au courant et le réduire, barrages.
Conséquences, la régulation « enlève au saumon ses possibilités de reproduction et provoquesa quasi-disparition, comme elle transforme les villages de pêcheurs en villages agricoles cossus, mais coupés en grande partie de leurs relations séculaires — familiales, sociales, commerciales, culturelles — avec la rive droite » . Le castor disparaît aussi, victime de l’assèchement et des pièges »

Christoph Bernhardt / André Guillerme / Elsa Vonau : L ́émergence des politiques de développement durable dans un contexte transfrontalier : L’exemple du Rhin supérieur (1914-2000)

Il est amusant de relever la divergence entre français et allemands surtout pour constater qu’elle porte concernant la rectilinéarité de la rectification. En France, l’on en a une vision moins raide. Cette dernière finira par s’imposer. Mais dans un premier temps, la ligne droite dominera côté badois. Non sans conséquences sociales.

« L’aménagement d’infrastructures entrepris depuis le XIXème siècle n’a pas seulement contraint le cours du Rhin, il a également contrarié des usages et des coutumes sociales installées depuis des centaines d’années. Les réactions aux installations de Kembs qui émanent des différents représentants de la population civile en sont l’illustration. Une thèse de géographie publiée en 1938 en Allemagne, loin de se mettre au diapason des louanges que récolte habituellement l’œuvre de Tulla, évoque la manière dont les aménagements techniques sont venus perturber les usages locaux : disparition de nombreuses pratiques – chercheurs d’or, vannerie etc.-, érosion des contacts noués d’une rive à l’autre entre les Villages au gré des crues du Rhin, arrêt de nombreuses activités subsidiaires dû au déboisement des rives du Rhin – recherche de petit bois, cultures etc. »

(Source ibidem)

En clair les nouveaux aménagements séparent physiquement et artificiellement ceux qui étaient auparavant naturellement voisins et transforment les structures sociales de villages. La constitution de l’État avec son corps d’ingénieurs des Ponts et chaussée se conjugue avec l’élimination des anciennes structures féodales. Aux éléments déclenchant déjà évoqués en termes de diplomatie, de crues et de moyens techniques, on peut en relever deux autres. Ils concernent la crise environnementale et sociale aiguë des crues et la transformation de l’État :

« La problématique des crues tourna à la crise aiguë avec les inondations extrêmes de 1816/17 et aggrava encore d’avantage sur les bords du Rhin la famine qui sévissait en Europe. L’année sans été1816, de fortes pluies ont détérioré les récoltes et de nombreux champs furent inondés. La configuration étatique du Pays de Bade à la formation hétérogène fut consolidé par le Congrès de Vienne et se donna avec la constitution de 1818, un nouveau système de gouvernement et d’administration et de nouvelles structures de communication qui offrit à l’ingénierie hydraulique un cadre institutionnel profondément modifié ». (Bernhardt p 115).

Les dérèglements de l’« année sans été » sont attribués à des éruptions volcaniques qui avaient été produites du 5 au 15 avril 1815 par le mont Tambora sur l’île de Sumbawa dans l’actuelle Indonésie éjectant dans les couches supérieures de l’atmosphère de grandes quantités de poussière volcanique et d’aérosols sulfurés. (cf)

Les correcteurs auront besoin du nouveau cadre institutionnel et aussi de l’armée pour protéger les premiers travaux contre la population. Des milliers d’ouvriers au risque de leurs vies manieront pelle et pioches pour creuser le fossé qui allait accueillir le nouveau trajet du fleuve. Les articles du Code Napoléon repris par la Pays de Bade allait soulever de nombreuses plaintes et demandes de dédommagement chez les riverains. Je rappelle l’article 544 du Code civil, inchangé depuis 1804 :

« la propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements. ».

Profits et pertes

Il y eut bien sûr des effets positifs tout autant que négatifs. D’un côté : recul de la malaria, du typhus, de la dysenterie mais peut-on prouver qu’il fallait une opération chirurgicale d’une telle ampleur sur le fleuve pour y parvenir ? Il n’est pas certain du tout que cet argument ait été déterminant. Plus déterminante a été l’appropriation du fleuve pour sa valorisation économique, pour la conquête de terres fertiles et sa navigabilité, sa transformation en artère commerciale liée à l’émergence des bateaux à vapeur. Son industrialisation pouvait commencer. Sa canalisation a mis fin à l’ancien régime de crues. Les industries vont pouvoir s’installer au bord du fleuve. Ce sera le début de l’ère anthropocène au sens où d’aucuns la nommeront capitalocène.

Un certain nombre d’anciennes fonctions et métiers ont par contre disparu. Ont ainsi disparus les bacs de traversée du Rhin, les Schiffsmühlen (moulins flottants), les chercheurs d’or, les haleurs, etc

Treidelschiff. Bâteau de halage. Ausschnitt aus der Karte der Kurpfälzischen Rheinstrombefahrung von 1590 Vorlage: Generallandesarchiv Karlsruhe Aufnahme: Landesmedienzentrum B-W

Sur le pont Kennedy à Strasbourg encore appelé Pont des quatre géants figurant des métiers disparus se trouve, à côté du pêcheur et du pelleteur, la figure du haleur qui tirait les bateaux sur les cours d’eau. Les sculptures d’Alfred Marzolff (1897-1936) datent de 1903.

La fin de l’or du Rhin et des Goldwäscher

Le chercheur d’or était l’un des plus vieux métiers du Rhin pratiqué déjà par les Celtes au 3ème siècle avant JC. Peu avant les travaux, on ressortait des quantités non négligeables d’or. A titre d’exemple donné par Blackbourn (p.131) : entre 1804 et 1834, 150 kg d’or ont été livrés à la Monnaie de Karlsruhe ; Après 1870, ce ne seront plus que 100 grammes. Un recensement de 1838 dénombrait jusqu à 400 chercheurs d’or dans la Duché de Bade. Le dernier d’entre eux mourut en 1896. Les coupeurs de joncs et des oiseleurs disparaîtront également

La rectification a modifié l’ancien régime biologique du Rhin avec une dégradation croissante de l’écologie, ses pertes de biodiversité. Avant les travaux, de Strasbourg à Speyer, toutes les villes avaient leur marché au poisson. On dénombrait 45 espèces de poissons dans le Rhin. Le plus prestigieux : le saumon. Il a fini par disparaître. Ce n’était pas seulement dû aux travaux de terrassement proprement dit mais aussi en raison de la perte des lieux de frayage et de la pollution par les rejets des industries. Et plus tard avec les barrages. Aujourd’hui, en Alsace, il ne reste plus que trois pêcheurs professionnels. Les États riverains du Rhin avaient promis que le saumon remonterait le fleuve d’ici à 2020. Aux dernières informations provenant de Suisse « les saumons sont coincés dans le Rhin », pour reprendre le titre du quotidien Tribune de Genève Il semblerait que sa migration coince au niveau du franchissement de trois centrales électriques françaises. (Pour visualiser les obstacles restant, voir ici )

L’idée de Tulla de réduire les crues en accélérant la vitesse de débit du Rhin et en baissant son niveau ne se réalisa qu’inégalement avec parfois l’effet inverse d’un niveau trop bas. L’exemple le plus célèbre est celui de la barre d’Istein mise en relief par la correction bloquant la continuité du fleuve en aval de Bâle.

L’accélération du débit du Rhin a mis en relief les rochers de la barre d’Istein, ici vue du côté français.

Certaines zones humides devinrent des paysages de steppes. La correction n’a pas empêché des inondations en aval, bien que cela ne soit pas forcément attribuable à Tulla. La rectification du Rhin servit d’exemple à bien d’autres travaux marqués par la volonté de dominer les cours d’eau et de les industrialiser.

« Depuis quelques années l’étude des voies fluviales a repris faveur. l’élaboration de vastes programmes de travaux publics a réveillé l’attention sur les systèmes hydrographiques, dans la plupart des grands états. Pendant un temps on s’en était désintéressé, car les cours d’eau semblaient avoir perdu de leur signification et de leur valeur. Les chemins de fer avaient accaparé les mouvement des échanges, créé des courants de trafic et de transport.
La déchéance ne pouvait être irrémédiable. Il ne convenait pas à l’esprit utilitaire de notre siècle des dédaigner des forces naturelles, de puissants engins dont le jeu se laisse régler. D’autant plus que les chemins de fer, s’ils ne sont pas affligés d’infirmité chroniques ou intermittentes, ne jouissent pas d’une immunité absolue : la voie, le matériel et jusqu’au personnel se détériorent par une usure, une fatigue sans relâche, et ne sont pas à l’abri des causes de destruction. Et d’autre part, ils ne satisfont pas à tous les besoins, et loin de servir tous les intérêts, en oppriment de forts respectables. Pour parer au monopole, pour rappeler à la modération des tarifs qui s’exaltaient, on compris la nécessité de rendre à sa légitime fonction le réseau navigable, et de l’exploiter, non plus empiriquement comme par le passé, mais en l’appropriant à de nouvelles et plus grandioses destinées Aussi des corrections, des canalisations ont été soit exécutées soit amorcées dans tous les pays jaloux de leur prospérité matérielle. »
Auerbach Bertrand, Étude sur le régime et la navigation du Rhin. In: Annales de Géographie. 1893, t. 2, n°6. pp. 212-238.

La correction et la consolidation de l’État

Christoph Bernhardt consacre plusieurs pages à la manière dont se constitua un réseau et un esprit de corps des ingénieurs pour faire face aux critiques notamment financières mais pas seulement. Ce corps allait occuper une place centrale dans la construction de l’État. Les ingénieurs vont ainsi s’assurer le pouvoir sur la détermination des travaux de correction du Rhin.

« L’établissement d’une direction centrale en 1823 garantissait le pouvoir de cette agence de modernisation pour cent ans. Cela ne s’explique pas simplement par la continuation de l’ancienne administration hydraulique. Ce qui a été bien plus déterminant a été la formation d’un réseau de relations individuelles qui dans les luttes des années de constitution allait conduire à un esprit de corps qui lors du décès de Tulla en 1828 […] allait pérenniser l’institution et la poursuite de la correction du Rhin » (Bernhardt p 140/41).

Cela a aussi permis de surmonter le conflit entre interventionnisme étatique et libéralisme économique. L’un de leur moyen de propagande a résidé dans la mise en scène d’ inaugurations festives. La poursuite des crues du Rhin allait conforter leur projet et vaincre les réticences. Régler un problème en en créant un autre et ainsi de suite est le credo des ingénieurs. Les ingénieurs prussiens étaient moins enthousiastes quant au degré d’artificialisation du Rhin que les badois, les Prussiens allant jusqu’à considérer que les percements étaient d’un autre âge.

Il y eut quelques avis divergents notamment de la part de Harmen Jan van der Wijck, un général d’origine hollandaise qui vivait à Mannheim qui avait répliqué à la brochure justificative de Tulla sur ses travaux de correction, en affirmant entre autre :

« Les courbures des cours d’eau se trouvent partout de sorte que l’on peut, à défaut de heurter la raison, admettre qu’il s’agit là d’une loi naturelle ».(Cité par Bernhardt. p 160)

Cela vaut, pour lui, aussi pour les crues. La différence plus profonde entre les deux officiers résidait dans la confiance de Tulla que l’on pouvait maîtriser tout cela. « Van der Wijck défendait aussi la thèse que les problèmes des crues étaient une conséquence des endiguements antérieurs trop importants et que, en conséquence, il fallait rendre le cas échéant au fleuve les champs menacés par les eaux » (Bernhardt p162). Contre les villages allaient ensuite s’imposer les villes et leur statut portuaire. Les villages perdront la maîtrise de leur rapport au fleuve.

Les corrections effectuées à un endroit déplaçaient les difficultés vers un autre qui pouvait être un autre État ce qui allait alimenter les controverses entre 1826 et 1828 entre le Pays de Bade et la Prusse, dont la partie rhénane commençait à Bingen, et les Pays-Bas. Si les débats portent sur le degré d’intervention sur le cours du fleuve surdéterminé par l’apparition de grandes inondations, ils laissent intactes les questions portant sur l’abaissement de la nappe phréatique et le recul de la biodiversité. Si la Bavière et la campagne du Pays de Bade plaidaient à la faveur des inondations pour une poursuite de la correction du Rhin dont le cours avait été accéléré par les premiers travaux, la Prusse, les Pays Bas, les villes de Mannheim et Speyer étaient contre, ce qui conduisit à une pause. Tout ceci montre qu’il y avait plusieurs façons de faire, l’une sévère, l’autre moins brutale,  alternative n’est pas ici le mot approprié.

L’une des principales originalités du livre de Christoph Bernhardt, du moins pour ce que j’en retiens, est de clairement montrer que de la rectification du Rhin, on peut en distinguer clairement deux temps : le premier celui de Tulla essentiellement consacré à la conquête de l’espace, de terres agricoles « volées » au Rhin et marqué par la ligne droite, le second franco-allemand, moins raide, met plus l’accent sur la navigation et avec l’introduction des bateaux à vapeur, encore d’avantage sur la conquête du temps.

« En même temps que le capital se sent obligé d’un côté d’éliminer tout obstacle à la circulation, c’est à dire aux échanges, et de conquérir la terre entière pour en faire son marché, il aspire de l’autre côté à détruire l’espace par le temps; c’est-à-dire à réduire à son minimum le temps que coûte le déplacement d’un lieu à l’autre. Plus le capital est développé, plus le marché où il circule est étendu, constituant l’espace de sa circulation, et plus il aspire à augmenter encore l’extension spatiale du marché et à détruire l’espace par le temps »

Karl Marx écrit aussi que

« les progrès des moyens de communication et de transport diminuent de manière absolue la durée du transport des marchandises, mais ils ne suppriment pas les différences relatives entre le temps de circulation des divers capitaux-marchandises […] Les bateaux à voile et à vapeur perfectionnés, par exemple, raccourcissent le voyage, autant pour les ports rapprochés que pour les ports éloignés, mais la différence entre les éloignements de ces ports persiste »

(Marx Karl, Das Kapital, vol. 2, Berlin, Dietz, 1963, p. 252. Traduction française de Julian Borchardt et Hippolyte Vanderrydt, Le Capital. Critique de l’économie politique. Livre deuxième. Le procès de circulation du capital,

Le premier bateau à vapeur sur le Rhin date de 1816. En 1841, Thomas Cook crée la première agence de voyage aujourd’hui en faillite et initie le tourisme de masse à des tarifs forfaitaires populaires. « Pour relier les hommes à dieu ». Il était baptiste. Le premier voyage de groupe s’est effectué dans le cadre d’une lutte contre l’alcoolisme. Le premier voyage organisé vers l’Europe date de 1845. Le premier guide touristique, le fameux Baedecker, le voyage du Rhin paraît en 1835. Deux industrie dominent désormais en relation avec le fleuve : le transport du charbon et celui des touristes. Premiers pas vers la constitution d’une « autoroute » liquide.

La navigation à vapeur demandait que le chenal de navigation soit débarrassé de toute forme d’obstacles. A cela s’ajoutait la question de la profondeur adaptée au tonnage des bateaux qui allait devenir la question centrale. Jusqu’à aujourd’hui où l’on ne jure que par des conteneurs de plus en plus lourd selon l’adage big is beautiful.

La Hesse, Nassau, la Prusse d’un côté, le Pays de Bade, la France et la Bavière devenue puissance rhénane par l’annexion du Palatinat, de l’autre, divergeaient dans leurs conceptions. Les Prussiens s’attaqueront en premier au goulet d’étranglement de Bingen commencé en 1830-1832, puis de 1851 à 1860 où 33 000 m³de roches seront explosés. Les travaux ne cesseront pas à cet endroit pendant un siècle. D’une manière générale une rectification allait en entraîner une autre comme une vis sans fin. Cela est d’une certaine façon très bien expliqué par l’un des défenseurs de l’œuvre de Tulla lors de la grande controverse qui avait suivi les grandes crues de 1883 : «  si nous avions laissé le Rhin bavarois et si nous n’avions corrigé que la Rhin français alors le Rhin bavarois ressemblerait à ce qu’est aujourd’hui le Rhin hessois. Conclusion : continuons à corriger ! Nous ne pouvons pas retenir chez nous l’eau de là-bas » (Le député badois Gerwig lors du débat au Reichstag en 1883 cité par Bernhardt p 290)

Le bilan de toutes les modifications intervenues jusqu’en 1880 confirme selon Bernhardt « qu’il s’agissait de deux projets de correction très différents ». Le raccourcissement de la longueur cèdera la place au rétrécissement de la largeur., Au nord le cours des méandres a été raccourci de 37 % et de 50 kms, au sud de 14 % et de 31,7 kms de sorte que sur la distance de Bâle à la frontière de la Hesse (légèrement au-dessus de Mannheim) le fleuve a rétréci de 80 kms pour un gain en terres agricoles se montant à plus de 10 000 hectares, la surface de Paris.

« Le recul des plaines d’inondation, qui avaient été, avant la correction du Rhin supérieur, l’un des écosystèmes les plus riches en biodiversité de l’Europe centrale, on assista aussi à une forte réduction de la végétation aquatique et des roseaux. De nombreuses espèces animales comme par exemple le castor, la cigogne noire ou le balbuzard disparurent peu à peu ».

Ces réalités resteront peu thématisées.

« L’entrée dans la modernité industrielle alla de pair avec une ignorance de ses zones d’ombre pourtant précocement perceptibles » (Bernhardt p297-299)

L’accélération du courant rendit nécessaire l’empierrement des berges.

Empierrement des berges en aval du barrage de Märkt

Les corrections achevées, interviendra un « changement de paradigme »(Bernhardt) dominé par la question de la navigabilité et les conséquences des rectification qui avec l’accélération du courant fluvial accroîtront sa puissance érosive et produira la présence de bancs de gravier et de galets en mouvement gênant la navigation. Après une tentative d’appliquer au Danube des corrections, l’on se détournera de cette technique La concurrence du chemin de fer allait également interroger l’utilité de la navigabilité. En France, les Ponts et chaussées préféreront de toute façon l’artefact intégral, le canal, à la correction des fleuves. Avec le Traité de Versailles, la France s’assure la maîtrise du Rhin et la possibilité d’y adjoindre une dérivation. Ce sera la construction du Grand canal d’Alsace, projet dans les tuyaux mais dont les travaux ne commenceront qu’en 1928 et qui verra le retour de la géométrie.

Entre temps le Rhin avait perdu « son cours naturel »

Plan de la bifurcation du Rhin en provenance de Bâle vers le Canal d’Alsace.

A contrario aujourd’hui, EDF, lors de la construction de la seconde centrale électrique de Kembs mise en service en 2016, reversa du gravier dans le vieux Rhin pour lui rendre de la force érosive et perça les digues construites par Tulla, il est vrai à l’endroit où le Rhin est bloqué par le barrage de Märkt et détourné vers le Grand canal d’Alsace afin que le cours d’eau puisse à nouveau créer des méandres et éroder ses berges.

Les humains comme facteur géologique( 1915)

Le bilan des modifications du sol est tel à la fin du XIXème siècle qu’il interpelle les géologues en particulier l’un d’entre eux, le géologue allemand Ernst Fischer. Il a été le premier à systématiser les rôle des humains en tant que facteur géologique dans une étude parue après sa mort dans les combats de la guerre 14-18, à proximité de Schirmeck, en 1914 dans son étude Der Mensch als geologischer Faktor (Les humains comme facteur géologique), parue en 1915 dans la revue de la Société allemande de géologie. Sans entrer dans le détail de ce travail, il s’intéresse d’emblée aux interventions du travail humain qui agissent « le plus directement sur la croûte terrestre » en évoquant le déplacement des roches dues à l’activité minière et « leur transformation mécanique ou chimique ». Il note que « concernant les minerais traités, [la production annuelle] s’élève à environ 1 km³ par an, ce qui est comparable à l’action des fleuves ». Dans un passage non traduit dans l’Anthologie de la Pensée écologique de Dominique Bourg et Augustin Fragnière (PUF), il écrit toujours à propos de sa typologie du mouvement des terres :

« A côté des chemins de fer et des routes, il reste à considérer les canaux comme type important de grands déplacements de roches. […] Il s’agit ici pour l’essentiel seulement des déplacements de terre nécessaires à leur construction et dans une bien moindre mesure de ceux de leur entretien ».

En cumulant la construction d’un certain nombre de canaux tels le Canal du Midi, le canal Rhin-Rhône, celui reliant l’Oder et la Spree, et le canal Kaiser Wilhelm (Canal de Kiel reliant la Mer du Nord à la Mer baltique), il leur confère « une signification géologique ». Sans oublier bien sûr l’agriculture : les travaux de terrassement pour la constitution de vignobles, l’endiguement et l’assèchement des sols, la rectification des fleuves, tout cela déplace de la terre et modifie les sols et la vie des écosystèmes.

« Ainsi est-ce par exemple sous l’effet de l’exploitation industrielle des eaux, de leur régulation et du traitement des eaux usées que le monde animal qui y vit a été profondément modifié. D’une part, des eaux jadis très peuplées sont aujourd’hui entièrement appauvries, d’autres occupées par des des habitants tout différents »

( Ernst Fischer : opus cité)

L’industrie chimique

Au déplacement des sols pour leur agrarisation et / ou leur artificialisation, à l’extractivisme qui désigne l’exploitation industrielle des ressources naturelles avec lequel on n’en a pas fini comme en témoigne la récente découverte d’un fort gisement de carbonate de lithium dans les forages géothermiques en Alsace, on oublie trop souvent d’ajouter l’intractivisme, de ce que l’on enfouit dans la terre. Je pense bien sûr aux déchets nucléaires ou aux déchets dit ultimes comme à Stocamine, cette dernière toute proche de la plus grand nappe phréatique d’Europe. Cet enfouissement est une autre façon de s’affirmer force géologique au sens de Ernst Fischer, dans l’inconnu absolu des conséquences dernières. Concernant le Rhin, n’oublions pas qu’il a longtemps été considéré aussi comme une poubelle notamment par l’industrie chimique :

Au milieu du XIXème siècle, « le cœur de l’industrie chimique se déplace vers l’Allemagne et les Etats-Unis. Dans le domaine des produits chimiques à haute valeur ajoutée, les entreprises allemandes s’imposent avec Bayer, Hoechst, BASF, fondées au début des années 1860 » La découverte de nouveaux colorants sont «  à l’origine de nombreuses contaminations »

« Par exemple, l’une des premières usines de colorants à base d’aniline est édifiée près de Bâle autour de 1860, et dès 1863 le rejet des eaux usées entraîne un procès de pollution industrielle qui contraint le fabricant à quitter la ville et à vendre ses installations. Après cet incident, le gouvernement prussien contraint les fabricants à transporter leurs déchets dans la mer du Nord ou la mer Baltique, au grand dam des autorités hollandaises qui se plaignaient de cette pratique. Le Rhin, dont le débit et les eaux profondes sont jugés suffisants pour diluer des résidus chimiques, devient alors l’un des grands sites de la chimie continentale et l’un des fleuves les plus pollués du continent ; en 1875, ses rives accueillent plus de 500 usines, la plupart allemandes et suisses, aucun autre fleuve dans le monde n’a jusqu’alors été colonisé à une telle échelle par l’industrie chimique »

La « face sombre du progrès » comme le disent les auteurs de cet extrait : François Jarrige et Thomas Le Roux dans La contamination du monde. Seuil. p126).

Concernant le fabricant obligé de quitter Bâle, évoqué par les auteurs, il s’agit de J. J. Müller-Pack installé aux Rosentalmatten, à proximité de l’ancienne gare Badischer Bahnhof. Le procédé de fabrication à base d’arsenic avait contaminé la nappe phréatique et dégageait des effluves pestilentielles. Sept personnes avaient été empoisonnées à l’arsenic.

Aujourd’hui, le Rhin contient des microplastiques et des résidus de médicaments, sujet déjà abordé dans Quand un chimiste nage tout du long dans le Rhin …

Aux fonctions de navigation s’ajouteront à la fin du XIXème siècle celles de la production d’électricité.

A suivre : L’enturbinement de la houille blanche

 

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L’artificialisation du Rhin I. La rectification
(1) Aux commencements ….

En guise d’entrée en matière, un petit aperçu de quelques commencements. Première de trois parties consacrées à l’artificialisation du Rhin.

I. La rectification du Rhin
I.1 Aux commencements
I.2 Comment le sauvageon fut corrigé
II L’enturbinement de la houille blanche

Dans le premier sujet tel que nous allons le traiter en deux parties, il sera question de la rectification/correction du Rhin au cours du XIXème siècle et de celui qui, le premier, en conçu le projet dans son ampleur : l’ingénieur colonel badois Johann Gottfried Tulla, Son projet se présentait ainsi :

Johann Gottfried Tulla, ingénieur colonel badois : Carte hydrographique de la rectification du cours du Rhin Leen 1817

Plus généralement, la période s’étendra des années 1820 aux années 1880.

Avant la correction

Après

Dans son livre qui connut un grand succès, L’Alsace, le pays et ses habitants, Charles Grad, écrivain scientifique et député protestataire, présente les deux cartes ci-dessus, ici dans l’édition de 1889 aux éditions Hachette repris en fac-similé chez Contades, comme étant dues « à l’obligeance des ingénieurs hydrauliques ». Elles présentent les travaux du Rhin dans leur deuxième phase aux environs de Blodelsheim dans le sud de l’Alsace. Il commente les cartes ainsi :

« Un coup d’oeil sur ces deux cartes fait voir, mieux que toutes les explications écrites, quels importants changements ces travaux ont déterminés et combien le réseau de canaux ou de branches remplis par les eaux moyennes s’est rétréci » (Charles Grad oc p 291).

Nous verrons dans la seconde partie qu’entre rectification et rétrécissement du Rhin, il y aura deux moments distincts de la correction du fleuve.

Rouge est la couleur de la faute

Non, Rhin, pas comme cela, so nicht, semble nous dire cette image. Tous ces pleins et déliés, n’importe comment, pas sur les lignes, et qui font des taches entre les boucles,  il va falloir me corriger cela. Quand j’ai vu cette cartographie du Rhin et de sa correction future, cela m’a évoqué une écriture maladroite, gauche, voire écrite de la main gauche à une époque où l’on réprimait les gauchers, et le trait de plume rageur, à l’encre rouge des professeurs sur les copies d’élèves. Rouge est la couleur de la faute. L’analogie très subjective ne s’arrête pas là. Car il y a dans le rapport à la nature tel qu’on le concevait au 19ème siècle comme une attitude de maître d’école. Elle devait être corrigée voire domptée (gebändigt). Il y a bien sûr des raisons à cela mais le redressement, pour le policer, s’est fait au détriment des effets négatifs que cela allait entraîner.

En effectuant une rotation de 90°, on obtient une image qui n’est pas sans évoquer celle du serpent :

Orthodoxie de όρθός orthós = en droite ligne, dans la bonne voie

La rectification, correction du Rhin se dit en allemand Begradigung formé à partir de Gerade, (en langage courant la première voyelle est effacée) qui signifie droite, simplification de ligne droite. Le mot signifie aussi aplanir. La rectification veut dire aussi redressement, rendre droit ce qui est tordu, corriger une erreur (redressement fiscal) mettre sur le droit chemin en occurrence ce flâneur de Rhin en ses divagations. Le ramener à l’orthodoxie. Ce qui veut dire aussi ramener la Terre à terre et à une surface.

On allait le corriger cet ébouriffé, ce Crasse-Tignasse

En le passant par les verges et par les épis

Le passage par les verges était une punition infligée aux soldats. Le soldat puni passait entre deux alignements formés par ses camarades qui chacun lui donnait un coup de verge ou de pique. Cette punition a été abolie à la demande des réformateurs de l’armée prussienne au début du 19ème siècle. L’autre sens du mot correction. Image qui résonne étrangement avec celle d’un passage par les épis.

En résumé du traitement infligé au fleuve, ceci :

« Le Rhin, jadis fantasque, impétueux ou indolent, serpentant sans profondeur dans une indécise et inextricable coulée de lacis et de marais buissonneux, entre des milliers d’île, de bancs de sable et de graviers, ou bien torrent furieux à l’assaut de la plaine, redouté des riverains qui en fuyaient le voisinage, n’est plus, aujourd’hui, après un siècle et demi de travaux de surveillance, d’endiguement et de creusement, abandonné nulle part à lui-même, depuis sa sortie des montagnes jusqu’à son embouchure. »,

écrivait, en 1960, Jean Dollfus dans son livre L’homme et le Rhin paru chez Gallimard. Il nous offre ainsi un excellent résumé de ce dressage du sauvageon que nous allons détailler par la suite sans nous arrêter aux premiers travaux de levées, d‘endiguement à l’aide de fascines, qui remontent au XVème siècle. Les fascines de clayonnage sont une technique de génie végétal toujours actuels contre l’érosion des sols et les coulées de boue.

Le Rhin du Dr Frankenstein

Dans le même temps, on assiste à l’invention du Rhin romantique. C’est Dr Jekill et mister Hyde. Le roman de Stevenson date de 1886. La plus saisissante expression de cette double face est peut-être celle exprimée par Mary Shelley quand elle fait dire au double du Dr Victor Frankenstein, lors de sa descente du Rhin en bateau, de Strasbourg à Rotterdam afin de s’embarquer pour Londres  :

« Les montagnes suisses sont plus majestueuses et plus étranges ; mais un charme réside au bord de ce fleuve, dont nulle part je n’ai ressenti l’égal. Voyez ce château dressé au-dessus de ce précipice ; et cet autre sur l’île, presque caché par le feuillage de ces arbres merveilleux ; et ce groupe de paysans arrivant de leurs vignes ; et ce village à demi caché au creux de la montagne ! Ah ! Certes, l’esprit qui habite et protège ces lieux est doué d’une âme plus proche de la nôtre que ceux qui entassent les glaciers ou choisissent pour retraite les pics inaccessibles de notre pays natal » .

(Mary Shelley : Frankenstein GF Flammarion p. 240)

Le plan de rectification du Rhin présenté ci-dessus date de 1817. Le roman de Mary Shelley Frankensttein ou le Prométhée moderne est paru pour la première fois le 1er janvier 1818 !

Le « fleuve de papier »

De tout temps les humains ont tenté des représentations du monde auquel ils étaient confrontés. Le fleuve n’y échappe pas, et pour cause, il servait aussi d’orientation.

Carte des étapes de Castorius ou Table de Peutinger , centrée sur l’Alsace et le Rhin (fin du Vième siècle. La carte est ici orientée avec l’Est en haut. On peut y reconnaitre les Vosges (Silva Vosagus), Brumath (Brocomagus), Strasbourg (Argentorate, représenté par une construction), Horbourg (Argentovaria), Kembs (Cambete), Bourgfelden (Arialbinium), Kaiseraugust (Augusta Rauracorum, représenté par une construction) (Source)

Une tentative de représentation du Rhin au 16ème siècle                                          Karte im Generallandesarchiv Karlsruhe über den Streckenabschnitt von Beinheim bis Philippsburg (Udenheim) von 1590 Generallandesarchiv Karlsruhe

En préalable aux travaux de rectification, pour le moins sur des distances relativement importantes, il en fallait le développement d’une cartographie.

« Aucune carte assez exacte ne permet de bien suivre les variations du cours du Rhin depuis le Moyen-âge jusqu’au début des travaux de correction actuels. Une carte du chevalier Beaurain, gravée en France pour y représenter les campagnes de Turenne sur les bords du fleuve, de 1674 à 1675, indique dans son lit une multitude d’îles boisées, séparées par autant de bras d’eau plus ou moins forts, au point qu’un pont militaire, établi entre le village de Plobsheim et le fort d’Altenheim, traversait alors huit bras du fleuve, pour relier le pays de Bade à l’Alsace. Schœnau, Rhinau, Drusenheim, Schattmatten et Seltz, éloignés aujourd’hui d’un à deux kilomètres du Rhin, se trouvaient alors sur sa rive. De forts chenaux baignaient la Wanzenau et Gambsheim, tandis que Dalhunden appartenait à la rive droite, et que trois voies d’eau perpendiculaires, antérieures à la construction du canal de l’Ill au Rhin, exécutée en 1838, reliaient Strasbourg avec le courant principal. Les travaux de correction entrepris par les pays riverains sur un plan d’ensemble, au milieu du siècle actuel, maintiennent le fleuve dans un lit artificiel plus stable ».

(Charles Grad : L’Alsace, le pays et ses habitants )

Il existe également des cartes militaires datant du milieu du 18ème siècle ainsi cet extrait de l’Atlas de Naudin, Théâtre de la guerre en Allemagne 1726 :

La relation entre cartographie et fonction utilitaire des cours d’eau va se préciser au fur et à mesure

« Au cours du XVIIème siècle, des règles spécifiques à la cartographie des cours d’eau, c’est à dire à la fois la manière de les dessiner, l’indication de leurs équipements et la couleur de leurs eaux se mettent véritablement en place […] . La grande innovation résidait pour la cartographie des rivières dans l’apposition, sur le tracé du fleuve, des équipements de la rivière par des signes conventionnels . […] C’est la fonction utilitaire de la rivière qui était clairement distinguée. Ainsi la carte portait en elle les projets d’aménagement hydraulique et avait un sens précis et novateur : seconder l’homme dans ses interventions techniques. Les modes d’écoulement de l’eau, la modification des berges, l’usage nouveau du débit étaient au cœur de la carte, et des politiques des ingénieurs, qui avaient pour mission de corriger, rectifier, redresser le fleuve désordonné».

(Virginie Serna : Le fleuve de papier in Le fleuve. Médiévales 36, printemps 1999, pp 31-41)

L’auteure ajoute :

« La science hydraulique devient un élément de l’ordre moral qui doit remettre dans le droit chemin une nature désordonnée, trop libre, et doit appliquer un certain nombre de correction, voire une véritable médecine. Certains auteurs comme L. de Genette dans son ouvrage Expérience sur le cours d’un fleuve ne proposent-ils pas des saignées pour faire baisser les eaux du fleuve et éviter les inondations ? »

En 1787, naît, en France, à propos du Rhin, l’idée de réunir les bras du fleuve en un seul lit sans modifier cependant son cours. Ce premier projet d’ampleur est du au général-ingénieur Jean Claude Eléonor Le Michaud d’Arçon, qui sera le premier professeur de fortifications à l’Ecole polytechnique au moment de sa création par Napoléon. Il fait partie de ceux qui porteront un nouveau regard, militaire, sur les paysages et auront une autre manière de décrire les localités. (Cf Claude Muller Des mots du génie au génie des mots : décrire l’Alsace au XVIIIe siècle in Revue d’Alsace.

Le projet du général d’Arçon ne se fera pas, essentiellement pour des raisons géopolitiques.

Les choses changent au début du XIXème siècle avec l’ingénieur badois Tulla que Jean Dollfus qualifie de « véritable père du Rhin moderne. », une appréciation qu’il conviendra de critiquer. Je détaillerai cela dans la seconde partie.

Retenons pour l’instant le changement de regard sur les fleuves avec, du moins côté français, en ligne de mire la question de la frontière. Question ancienne qui avait été réactualisée sous la Révolution française, après Richelieu et Vauban ayant appelé le roi à définir son « pré-carré :

« Les limites de la France sont marquées par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points: à l’Océan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées. On nous menace des rois! »

(Danton : Sur la réunion de la Belgique à la France. Discours du 31 janvier 1793)

Sauf, qu’en tout état de cause, la frontière du Rhin n’était pas fixe mais fluctuante.

Le Rhin médian et inférieur, d’Istein à la mer au contraire du Rhin alpestre a été, si l’on peut dire

« reconstruit, remodelé, corseté, policé de main d’homme, à des fins parfois contradictoires : la garantie de ses rives contre ses divagations et le maintien de la navigation de son lit contre les encombrements : travaux de correction et travaux de régulation. Et cette domestication, cette double tâche a été après maintes ébauches, l’œuvre coordonnée du XIXème siècle. »

(Jean Dollfus oc p 116)

Le fleuve participe de la définition de l’espace de l’état.

Aux origines de la question de l’espace et de sa géométrie.

« Premiers
Dieu crée ciel et terre »

Dit la Bible dans la Genèse. Dans l’occident chrétien, les origines des rapports entre l’homme et la nature remontent à la Bible. Cette dualité même, l’homme et la nature, m’a toujours paru étrange en ce qu’elle poserait comme donnée que l’homme ne serait pas lui aussi issu de la nature qui est son milieu qu’il modifie comme tous les êtres vivants à la différence que les humains produiront des organes exosomatiques détachés d’eux-mêmes. Puisque Dieu crée l’adam à son image (Genèse 1.27), pour certains il en découlerait que,  bien que façonné à partir de la terre, il ne serait pas lui-même entièrement issu de la nature, ce qui lui conférerait un ascendant sur elle. Tout change si l’on considère à l’inverse que c’est l’homme qui a créé Dieu à son image. Ceci dit, comme on le verra plus loin, cela est aussi une question de traduction et d’interprétation.
Pour l’historien américain Lynn T. White Jr, il résulterait de sa lecture de la Genèse ceci :

« En contraste absolu avec le paganisme antique et les religions asiatiques (à l’exception peut-être du zoroastrisme), non seulement le christianisme établit un dualisme entre l’homme et la nature mais encore il soutient que c’est dieu qui veut que l’homme exploite la nature pour ses propres fins » ( Lynn T. White Jr : Les racines historiques de notre crise écologique. Puf p.38)

Le christianisme serait donc à l’origine du désenchantement du monde en nous faisant remplacer les lutins par des nains de jardins dépourvus d’esprit. J’entends cela très bien. Le philosophe Dominique Bourg qui commente le texte de White fait cependant observer que Dieu jugea la création du monde « bonne» avant même que d’y placer Adam et Eve et leur prolifique succession et donc que l’interprétation sus-citée est critiquable. Cependant, D. Bourg cite le pape François qui dans son encyclique Laudatio si’ (2015) avait déclaré, allant dans le sens de White mais pas tout à fait, plutôt mi-figue, mi-raisin :

«  S’il est vrai que, parfois [sic], nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures »

La bible ne donne donc pas lieu à un « despotisme anthropocentrique ». Pas sûr que cette encyclique ait marqué les esprits au Vatican au vu de leurs pratiques financières actuelles.

Dieu appelle ce qui est sec terre

Revenons à la Genèse. Dieu sépare, localise et nomme.
Bible. Genèse I,10 :

« Dieu appelle ce qui est sec terre
et mers l’union des eaux
Dieu voit
comme c’est bon »

(Nouvelle traduction Premiers/ Genèse. Trad. : Frédéric Boyer, Jean L’Hour. Bayard) :

Dieu nomme, définit et localise ce qu’il appelle terre. Il fait cela le quatrième jour après avoir séparé « la lumière et le noir » c’est à dire le jour et la nuit puis rassemblé les eaux en un même lieu (« an einem Ort », écrit Luther, qui souligne le un) et séparé « les eaux des eaux » faisant la voûte qu’il appelle ciel. Au septième jour, il n’a toujours pas créé la pluie. Rien ne pousse. Puis,

« De la terre sortent des flots
qui arrosent toute la surface du sol »

Dieu ne connaît pas les zones humides ni l’entre-deux mais l’arrosage. Adam peut arriver. Il est fabriqué à partir du sec, de la poussière. Yhwh Dieu peut le placer dans un jardin. Ensuite,

« Un fleuve sort d’Éden pour arroser le jardin
et de là se divise en quatre
Un des fleuves s’appelle Pishôn
il embrasse tout le pays d’Hawila [Colchide?]
où se trouve l’or
Avec cet or si bon
le bdellium et le lapis-lazuli
Un deuxième fleuve s’appelle Guihôn
et ceinture tout le pays de Koush
Le troisième s’appelle le Tigre
et descend à l’est d’Assour
Enfin le quatrième, c’est l’Euphrate »

Donc les fleuves sont dans la Genèse comme déjà là. On les oublie, me semble-t-il, quelque peu en ne considérant qu’il n’y avait que la terre, le ciel et les océans. Le sec tout seul ne produit rien.

Compliqué la Genèse. Plus encore si l’on compare différentes traductions. Il nomme le sec terre après avoir créé le ciel et la terre ?

« Premiers
Dieu crée ciel et terre
terre vide solitude »

C’est ce que l’on trouve dans la traduction nouvelle plus poétique et donc ouverte dont je me sers de préférence. Cela change si l’on utilise une autre traduction…

Celle de Chouraqui :

« Entête Elohîms créait les ciels et la terre,
la terre était tohu-et-bohu »

…Et si l’on distingue terre et Terre avec ou sans majuscule.

« Elohîms dit : « Les eaux s’aligneront sous les ciels vers un lieu unique, le sec sera vu. » Et c’est ainsi.
Elohîms crie au sec :  Terre. »

La Terre qui est aussi une biosphère est une localité. Sauf que la conception qui dominera ne sera pas celle d’une sphère mais de son aplatissement. La terre tohu-bohu est dans la traduction œcuménique : sans forme. Cette traduction distingue la terre et un continent terre. La première la sépare du Ciel, la seconde des eaux. « Und Gott sprach: Es sammle sich das Wasser unter dem Himmel an einem Ort, dass man das Trockene sehe » dans la traduction de Martin Luther. De sorte que l’on voit le sec. Si l’on passe de l’informe terre avec minuscule au sec nommé Terre avec majuscule ou à un continent terre, quelque chose semble s’éclairer mais peut-on en être certain ? En allemand, il n’y a pas de différence entre majuscule et minuscule pour nommer la Terre. C’est en tout cas sur ces distinctions que s’appuie le géographe italien Franco Farinelli pour expliquer que, dès le mythe de l’origine judéo-chrétien, il y a une « mise en ordre » de l’informel et « réduction de la Terre à une surface » que Dieu localise et ordonnance la création. (Franco Farinelli : L’invention de la terre. Editions de la revue Conférence). Dieu premier arpenteur ?

Espace,  localisation et ordre = Nomos

C’est ce à quoi, Carl Schmitt fait référence dans le Nomos de la Terre, affirme le géographe italien. Car c’est ici que s’enracine le fondement du droit européen, Européocentriste, faut-il préciser, un droit défini comme « réunissant localisation et ordre » : « les grands actes fondateurs du droit restent des localisations liées à la terre ». Nomos désigne en grec «  la première mensuration qui fonde toutes les mesures ultérieures en tant que première partition et division de l’espace pour la partition et la répartition originelles » écrit Schmitt. (Schmitt : Le nomos de la terre. Puf p 70).

Il précise :

« Le mot nomos vient […] de nemein, un mot qui signifie aussi bien « partager » que « faire paître ». Le nomos est donc la configuration immédiate sous laquelle l’ordre social et politique d’un peuple devient spatialement perceptible, la première mensuration et division des pâturages, c’est-à-dire la prise de terres et l’ordre concret qu’elle comporte et qu’elle engendre tout à la fois ; selon les termes de Kant, «la loi distributive du Tien et du Mien sur le sol » ; ou encore, selon l’heureuse expression anglaise, le radical title, Le nomos est la mesure qui divise et fixe les terrains et les fonds de terre selon un ordre précis, ainsi que la configuration qui en résulte pour l’ordre politique, social et religieux. Mesure, ordre et configuration forment ici une unité spatiale concrète. La prise de terres, la fondation d’une cité ou d’une colonie rendent visible le nomos avec lequel un clan ou la suite d’un chef ou un peuple deviennent sédentaires, c’est-à-dire se fixent historiquement en un lieu et font d’un bout de terre le champ de force d’un ordre, Ce n’est que pour un tel nomos que les formules de Pindare et d’Héraclite, si souvent citées et sur lesquelles nous allons revenir à l’instant, prennent un sens, et non pour n’importe quelle réglementation, voire pour une norme dissociée de la physis concrète à la manière des sophistes, opposée à la physis en tant que thesis. On peut en particulier qualifier le nomos de rempart parce que le rempart repose lui aussi sur des localisations sacrées. Le nomos peut croître et multiplier comme la terre et le patrimoine : c’est de l’unique nomos divin que «se nourrissent » tous les nomoi humains. » (oc p 74)

Cela ne se fait pas d’abord pas la médiation du droit. Le nomos est un état de fait. La prise de terre a pour but de la rendre habitable, ce qui inclut le pâturage. Si Schmitt parle bien de Landnahme, prise de terre, comme un processus dirigé aussi bien vers l’intérieur que [vers] l’extérieur, il le traite comme historique et le considère essentiellement comme conquête à travers la mer et le ciel et non en termes d’endocolonisation. Par ailleurs, chez lui, le tien et le mien ne concerne pas le rapport de l’homme et de la nature. Or, ce qui nous intéresse ici c’est la conquête de la nature pour reprendre le titre du livre de l’historien de l’Allemagne David Blackbourn. The Conquest of Nature: Water, Landscape, and the Making of Modern Germany, pour le titre original. C’est à dire la conquête du sec sur les zones humides, la correction et l’artificialisation des cours d’eau, tel que l’exprime le Faust de Goethe croyant être arrivé au sommet de son aventure entrepreneuriale :

FAUST

Un marais s’étend le long de la montagne,
Empestant tout ce qui a déjà été conquis ;
Assécher aussi ce bourbier putride
Serait la dernière et la suprême conquête.
À bien des millions j’ouvre des espaces
Où habiter, non, certes, en lieu sûr, mais actifs et libres.
Vertes les campagnes, fertiles ; hommes et troupeaux 1
Seront aussitôt à l’aise sur cette terre toute nouvelle,
Dès leur installation au long de la puissante colline
Édifiée par un peuplement hardi et travailleur.
Ici, à l’intérieur, un pays paradisiaque,
Et que dehors les flots fassent rage jusqu’à son bord :
S’ils rongent pour jaillir violemment en dedans,
Un élan commun s’empressera de fermer la brèche.
Oui, je me suis voué tout entier à cette pensée,
C’est le dernier mot de la sagesse :
Celui-là seul mérite la liberté autant que la vie,
Qui chaque jour doit les conquérir.
Et c’est ainsi qu’environnés par le danger,
L’enfant, l’adulte et le vieillard passeront ici leurs actives années.
Je voudrais voir ce fourmillement-là,
Me tenir sur une terre libre, avec un peuple libre.
À l’adresse de cet instant je pourrais dire:
Arrête-toi donc, tu es si beau !
La trace de mes jours terrestres ne pourra,
De toute éternité, s’effacer..
Anticipant le sentiment d’une si haute joie,
Je jouis à présent de cet instant suprême. |

Faust s’affaisse, les lémures le prennent et le couchent sur le sol.

Goethe Faust II Acte V.

Avec l’assèchement des marais, Faust, entouré de Lémures, croit avoir atteint l’instant suprême et gagné son pari avec Méphistophélès, ce qu’il exprime par la formule convenue entre-eux : Arrête-toi donc, tu es si beau ! Mais Faust déjà rendu aveugle ne se rend pas compte que le bruit des pelles provient de celles qui  creusnt sa tombe. On dirait que Goethe s’inspire du Roi de Prusse, en partie son contemporain.

Eau, en avant, marche !

Frédéric dit le Grand, roi de Prusse inspectant les travaux de l’Oderbruch en 1750

Le rectification (image de droite) de l’Oder au cours des années 1747 à 1753

La conquête de la terre est à comprendre dans un sens quasi militaire. Le roi de Prusse, Frédéric II, qui n’aimait pas l’eau, écrivait à Voltaire : « l’agriculture est le plus beau des arts, sans lui, il n’y a ni commerçant, ni roi, ni poète, ni philosophe ». Sous son règne la colonisation intérieure déjà entamée a pris de l’ampleur. L’un des chefs colonisateurs, canalisateur et rectificateur des méandres de l’Elbe, Simon Leonhard von Haerlem, qui avait aussi conçu l’ asséchement des marais de son delta intérieur, l’Oderbruch, lui avait promis qu’à « cet endroit où maintenant quelques poissons trouvent de la nourriture, paîtra une vache ». Remplacer les poissons par des vaches ! Était présent dans le groupe concepteur des travaux, le mathématicien Leonhard Euler. C’était avant que ses relations avec Frédéric II ne se détériorent. L’objectif central consistait dans le gain de terres agricoles. L’ensemble fut considéré comme une geste héroïque. Il est vrai qu’à l’époque l’entreprise était peu banale. Commencés en 1747, les travaux devaient durer 7 ans mais ne s’achèveront dans leur globalité qu’en 1762 non sans que le roi de Prusse ne perde patience et ne militarise le projet pour en faire une opération militaire nommée eau, en avant, marche ! Il put enfin déclarer avoir conquis pacifiquement une province. Mais pas sans violence. Certes sans commune mesure avec la guerre de Sept Ans (1756-1763), première à pouvoir être qualifiée de mondiale.

A la fin de la guerre de 7 ans, écrit David Blackbourn à qui j’emprunte ces informations,

« les projets d’agrarisation des marais ont été menés avec une obsession quasi-maniaque. Avec le recul, on peut dire que l’Oderbruch fut la région où tout commença. Une politique de peuplement avait été menée pour coloniser les territoires conquis en y faisant venir des colons. Quelques années plus tard, en 1770, naissait celui qui allait devenir le capitaine ingénieur Johann Gottfried Tulla, le rectificateur, correcteur, du Rhin. Parallèlement mais cela avait commencé dès la fin de la guerre de Trente Ans, se déroula une guerre aux animaux de sorte qu’entre 1750 et 1790, loup, ours et lynx avaient été exterminés d’Allemagne avec bien d’autres sans compter la perte de biodiversité due à l’assèchement des zones humides. »
(David Blackbourn. The Conquest of Nature: Water, Landscape, and the Making of Modern Germany. Je traduis d’après l’édition allemande : Die Eroberung der Natur Pantheon Verlag)

Aujourd’hui, les humains et les animaux d’élevage constituent 95 % de la biomasse des mammifères. Les humains et le bétail dominent la biomasse des mammifères dans un déséquilibre considérable. La sixième extinction de masse des animaux s’accélère

Selon le roi de Prusse, Frédéric II :

« Darüber gibt’s nur eine Meinung, dass die Stärke eines Staates nicht in der Ausdehnung seiner Grenzen, sondern in seiner Einwohnerzahl beruht. … Darum liegt es im Interesse eines Herrschers, die Bevölkerungszahl zu heben ».

« La force d’un État ne repose pas sur l’extension de ses frontières mais sur le nombre de ses habitants… Il en résulte qu’accroître la population est de l’intérêt d’un souverain ».

Après la Guerre de Trente ans, le pays avait été dévasté. Sa fin marquera le début de la construction d’un état central et le développement d’un secteur agricole au besoin en faisant appel à des colons. Une véritable politique d’accueil de migrants leur offrant de multiples avantages sera mise en place. Les terres conquises sur l’eau s’appelleront d’ailleurs des colonies. S’il a bien eu antérieurement des consolidations de rives et des endiguements de l’Oder, les projets de Frédéric II anticipés par son père appelait de nouvelles solutions. La principale consistera dans le construction d’un canal de l’Oder raccourcissant le cours de fleuve de 26 kilomètres. Le projet sera conçu par un dénommé Simon Leonhard von Haerlem, comme son nom le signale d‘origine hollandaise par son père avec l‘aide du mathématicien suisse Leonhard Euler. L‘opération se soldera pas le gain de 32 500 ha de terrain et la construction de 33 nouveaux villages.
Frédéric II :

“Hier habe ich im Frieden eine Provinz erobert,“ (Ici j‘ai conquis dans la  paix une province)

On notera dans la conception de l’opération la présence de mathématiciens.

« Deux générations [d’ingénieurs hydrauliciens] ont appliqué aux cours d’eau qui ont été raccourcis, déviés, interrompus par des écluses, les principes de base introduits par des scientifiques comme Daniel Bernoulli et Leonhard Euler. » (Blackbourn p 111). Ils en feront une technoscience. Bernoulli autre bâlois avait en effet posé les bases de la dynamique des fluides que Euler avait développées. Tableau de chiffres, cartes, descriptions topographiques sont les instruments du pouvoir de Frédéric II, note Blackburn. Leurs données ont rendu possible la réalisation de la conquête. Mais en étaient elles la raison ? se demande-t-il. Certes elles ne sont pas apparues par hasard. Il y a cependant d’autres motifs., le motif supérieur étant : ordonnancer, mesurer discipliner dans le cadre de la formation de l’état absolutiste :

«  Les marécages dérangent le sens de l’ordre au plus haut point. Laissées en l’état, les marécages et zones humides s’opposent aux mensurations cadastrales nécessaires au calcul de l’impôt foncier, handicapaient les soldats dans leur marche, offraient aux voleurs de grand chemin et aux déserteurs des cachettes. Tout comme la consolidation des nouvelles routes ou chaussées de cette époque, les chemins posés sur la terre rendue cultivable et les bornes qui les longeaient étaient des symboles visibles de l’ordre que l’on y avait installé. Sous l’angle d’une organisation de la sphère étatique intérieure, les lignes sur la carte correspondaient maintenant à celles sur le terrain » (Blackbourn p 57)

La même chose vaut à fortiori pour les frontières extérieures

Après ce rapide survol des antécédents de la conquête de terres sur l’eau, reste la question de la ligne droite et de la géométrie dans l’approche du traitement des méandres des fleuves, de leur perception comme hydres liquides. J’ai même rencontré dans mes lectures la figure de la Méduse pour qualifier le Rhin.

« L’atterrissage de la géométrie »

A Paris, cimetière Montmartre, se trouve la tombe du rectificateur du Rhin, l’ingénieur et colonel badois Johann Gottfried Tulla

En s’approchant :

Sur ce relief de la tombe montmartroise de l’Oberstleutnant (on traduit généralement lieutenant-colonel) / ingénieur Tulla, à côté du parchemin qui figure la correction du Rhin et posé sur son pli comme pour l’empêcher de se dérouler, se trouve un livre de géométrie, cercle, triangle, droite, carré et rectangle. Même le globe terrestre est enserré dans une structure géométrique et comme placée sur un pont. Vision d’ingénieurs, ces « idiots de la précision » (Durs Grünbein). Cela illustre ce que Augustin Berque nomme « l’atterrissage de la géométrie ». L’espace se substitue à la contrée, espace étant défini comme « la réduction virtuelle de tout lieu et de toute contrée à une métricité purement objective ». (Augustin Berque : l’écoumène. Belin)

Pour Franco Farinelli, « la ligne droite, qui n’existe pas dans la nature […] est à la fois la matrice et l’agent de toutes les techniques modernes ». Il illustre son propos à l’aide d’une histoire tirée du Chant IX de l’Odyssée .

« Et alors Ulysse, prend une espèce d’énorme tronc d’olivier qui était là, il l’équarrit un peu, sous la cendre il le fait rougir un peu et pendant la nuit, avec quatre de ses compagnons, ils attrapent cette espèce de mât, ils se mettent au-dessus du Cyclope endormi et dans son œil unique, qui dort, qui est fermé, ils mettent le pieu, ils le tournent comme on le ferait avec un vriller. ».

ainsi que nous le raconte Jean-Pierre Vernant.
Deux illustrations de la légende :

Le groupe central des statues au musée à Sperlonga en Italie, comprenant l’« aveuglement de Polyphème ».

Autre image du même mythe où l’on retrouve le serpent

Coupe laconienne. Peintre du Cavalier, Sparte, vers 560-550 av. J.-C.. Argile jaune rosé à engobe blanc grisâtre, peinture noire lustrée, rehauts rouges (épieu, chevelures, taches de sang sur la cuisse de Polyphème) © Bibliothèque nationale de France

À l’exergue, un poisson rappelle que Polyphème est fils du dieu de la mer, Poséidon. Et que dit la présence du serpent ? Souligne -t-il que le pieu est droit ?
Mais pourquoi Ulysse censé passer pour le malin de l’histoire choisit-il un tronc d’olivier dont Polyphème fait des massues pour faire un mât ? se demande Franco Farinelli. Sa réponse est qu’il le fait pour précisément affirmer sa supériorité technologique :

« Pourquoi Ulysse ordonne-t-il de tailler, ébrancher et aiguiser justement un tronc d’olivier, alors qu’il y avait beaucoup d’autres essences dans la grotte ? Pourquoi précisément l’olivier, l’arbre le plus tortueux de la Méditerranée ? Parce qu’il s’agit de raconter l’acte d’où découle tout ce que nous appelons aujourd’hui technologie, et commence exactement avec l’opération que les compagnons d’Ulysse font subir au tronc si tourmenté : en le redressant, ils le transforment en l’opposé de ce qu’il était auparavant, et le déplacent du domaine naturel au domaine culturel et au domaine artificiel. C’est pour mettre cette transformation en évidence que la forme choisie est la plus noueuse et emmêlée. On produit ainsi quelque chose, la ligne droite, qui n’existe pas dans la nature et qui est à la fois la matrice et l’agent de toutes les techniques modernes ».

(Franco Farinelli : L’invention de la terre. Editions de la revue Conférence)

Ainsi naissait une tradition dont on peut supposer que les Européens ont hérité

« Nous sommes les filles et les fils […] de cette Europe raisonneuse, technicienne, qui prétendait s’imposer au monde par sa seule capacité à l’arpenter. Cette Europe qui dira bientôt, avec Galilée dans Il Saggiatore (L’Essayeur), 1623) que l’univers est écrit en langage mathématique, et qu’il s’agit juste de tracer d’une main ferme ses lettres et ses symboles : ses caractères sont des triangles, des cercles et d’autres figures géométriques, sans l’aide desquelles il est humainement impossible d’en comprendre un seul mot ; sans elles, on erre vainement à travers un labyrinthe obscur. »

(Patrick Boucheron : L’entretemps / Conversations sur l’histoire. Verdier p 29)

Bien sûr, la ligne droite ne s’imposera pas au fleuve aussi facilement, sauf pour les percées et les canaux, les réalités du terrain l’en empêcheront mais elle y préside. Le détournement du Rhin vers le Grand canal d’Alsace après le Traité de Versailles se fera lui selon des formes strictement géométriques.

Droit et alluvions

Posons encore quelques jalons à propos de questions juridiques que posent les cours d’eau. Dans son Traité De fluminis, Bartolo Da Sasooferrato (1355) intègre dans son traité juridique des figures géométriques pour comprendre les questions que soulève ses observations du Tibre qui sur l’un de ses côtés érode la rive alors qu’il dépose sur l’autre ses alluvions.

« Les images du fleuve et des terrains riverains qui accompagnent dans les manuscrits et les éditions imprimées le texte du De fluminibus cherchent à représenter, on l’a dit, de manière relativement complète et schématique mais de façon purement hypothétique les variations topographique dans les zones proches des cours d’eau. C’est une démonstration abstraite, mais construite sur la base d’expériences réelles. Ce n’est pas un hasard si ces images rappellent visuellement l’abondante cartographie relative au cours des fleuves produite au début de l’ère moderne. D’intéressantes études sur cette production cartographique ont révélé qu’au moins jusqu’au milieu du xvr siècle elle a eu pour origine presque exclusivement les litiges concernant les biens fonciers. L’examen de la documentation de cette époque concernant le monastère de San Pietro de Pérouse, propriétaire de vastes terrains le long de la vallée du Tibre, a permis de tirer des conclusions qui peuvent servir de toile de fond au traité de Bartolo. C’est bien l’action du fleuve qui « détermine des situations conflictuelles et les comportements antagoniques entre les propriétaires limitrophes, menant souvent à des contentieux sans fin, qui portent moins sur l’exploitation des eaux que sur la redéfinition des limites de propriété, sur la division des rendite (les formations alluviales le long de la rive concave du fleuve) et des îles ».
(Caria FROVA : LE TRAITÉ DE FLUMINIBUS DE BARTOLO DA SASSOFERRATO (1355) nn Le fleuve. Médiévales 36, printemps 1999 pp 81-89)

Je n’ai évidemment rien contre la géométrie dans la mesure où elle ne devient pas vision dominante de la réalité, et que le chiffrable ne soit pas la seule considération prise en compte, sans référence à ses limites. La question n’est pas tant les travaux d’aménagements des fleuves que les proportions prises dans le degré d’intervention des humains sur la nature et l’absence de prise en compte de leurs externalités négatives. De ce point de vue , au XIXème siècle, on change d’échelle dans les rapports aux cours d’eau et donc aussi au Rhin.

« Si cela fait au moins sept mille ans que les humains fabriquent des barrages sur les cours d’eau , les aménagements les plus violents ont été réalisés à partir du 19ème siècle et se sont traduits par un appauvrissement morphologique des lits mineurs des cours d’eau : géométries contraintes, chenalisation, curage, extraction des granulats, homogénéisation des habitats sur le linéaire du cours et, bien sûr, obstacles au franchissement et à l’écoulement (chaussées, barrrages) qui ont aussi une incidence forte sur la baisse des charges sédimentaires. »

(Matthieu Duperrex : Voyages en sol incertain. Enquête dans les deltas du Rhône et du Mississipi. Éditions Wildproject. P 20)

La Gileppe, les infortunes d’une population d’insectes

Externalités négatives, environnement, écologie, pas ou peu de choses, n’ont été exprimés dans cette période. Le mot apparaît en 1866. A signaler tout de même La Gileppe, ou les infortunes d’une population d’insectes (Paris, 1879), par le Dr Ernest Candèze, médecin, entomologiste amateur et écrivain belge qui raconte la quête d’une population d’insectes frappés par l’assèchement de leur milieu, un cours d’eau, la Gileppe, dont ils s’aperçoivent après avoir formé une commission d’enquête qu’il a été détournés par un barrage construit par les humains. Que peuvent-il faire ? Détruire le barrage ? Trop dur. Intenter un procès ? La loi serait pour eux mais elle est faite par et pour les hommes, pas pour les insectes. N’ayant aucune chance de faire valoir des droits, ils partent à la recherche d’une terre promise.
Le barrage existe réellement sur la Gileppe. Le récit témoigne d’une volonté didactique ainsi que l’expriment clairement les lignes de conclusion du livre qui a connu un grand succès :

« Tous les jours, de nombreux curieux s’en vont admirer le gigantesque barrage de la Gileppe, ce merveilleux travail humain. Combien en est-il, parmi eux, qui se doutent de la perturbation qu’il est venu jeter dans toute une immense population. Si, parmi nos lecteurs, il s’en trouve quelques-uns qui, après s’être intéressés aux aventures de nos héros et cessant de ne voir dans les insectes que de simples parcelles de matière animée, s’éprennent de leur organisation et de leurs mœurs si dignes d’attention, nous n’aurons pas perdu notre temps en écrivant ces pages ».

Ce qui me frappe, c’est l’extraordinaire décalage entre la vision des ingénieurs et la persistance d’un mythe du Rhin. Si le fleuve était un tel mythe, comment expliquer la manière dont il a été traité ? Un écart que Max Ernst – né à proximité de Cologne – a tenté de réduire dans son tableau Vater Rhein (Père Rhin) en soulignant selon ses propres dires

«Ici au Rhin se croisent les courants culturels européens les plus signifiants : influences méditerranéennes précoces, rationalisme occidental, penchant oriental pour l’occultisme, impératif catégorique prussien, idéaux de la Révolution française »

Tout cela se mélange dans son tableau  la terre, l’eau, le ciel, l’air, l’atmosphère, la topographie, mêlant onirisme et naturalisme, et formant une sorte de tête dans une bulle sphérique.

Max Ernst Vater Rhein 1953

Tout indique cependant, comme nous le verrons dans la seconde partie, que c’est la géométrie qui l’a emporté dans les têtes. De ce point de vue, l’ingénieur Tulla y est allé un peu fort. A preuve d’ailleurs, la suite des travaux de correction du Rhin sera un peu plus « douce » si l’on peut dire. Il affirmait, résumant le désenchantement du monde en une formule péremptoire :

« Kein Strom oder Fluss, also auch nicht der Rhein, hat mehr als ein Flußbett nötig. »

(Aucun cours d’eau, rivière ou fleuve, pas plus le Rhin que les autres n’ont besoin de plus d’un lit)

Johann Gottfried Tulla

A suivre : Le redressement du Rhin sauvage. Ou comment le sauvageon reçu la correction.

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Spectres de Babel

A l’appel du Collectif pour que vivent nos langues
Pétition + manifestation à Paris,
le 30 novembre 2019

Pour le linguiste allemand Jürgen Trabant, professeur émérite à l’Institut de philologie romane de l’Université libre de Berlin, la pluralité des langues est une conquête de l’Europe. Cette richesse est en voie de perdition pas seulement régionalement mais globalement.

« Le processus à craindre est plutôt celui d’une relégation des langues vulgaires qui annulerait la grande conquête de la culture européenne, à savoir l’accession des langues de l’Europe à un niveau sophistiqué de culture et de pouvoir. Car l’anglais ne sert pas seulement de langue de communication internationale, il remplace de plus en plus la langue nationale même dans le contexte national. Certains discours ne se font plus qu’en anglais. Les sciences, les spectacles, la technologie, l’économie et la finance parlent et écrivent seulement en anglais. Et si les cercles du savoir et du pouvoir parlent, comme au Moyen Âge, une autre langue que le peuple, cette langue devient la langue « supérieure », les langues des peuples redescendant aux niveaux inférieurs, disqualifiées dans leur statut, réservées à un usage domestique et local.

La pluralité des langues est perçue comme un obstacle à la communication ; toute uniformisation linguistique considérée comme un pas vers le progrès. Pourtant cette perception, très présente dans la sociologie et les sciences sociales, ne tient pas compte de ce que l’ascension des langues européennes au même niveau que le latin et leur position de langues de culture avaient mis en évidence : les langues ne sont pas seulement des moyens de communication, mais avant tout des formes de pensée par lesquelles les humains s’approprient intellectuellement le monde. Il faut donc apprendre une langue pour savoir comment on pense dans cette langue, pour rencontrer l’altérité et se « lier d’amitié » avec le voisin européen.

Voici, entre diversité et uniformité linguistiques, la tension fondamentale que l’Europe doit vivre et endurer si elle veut rester elle-même ».

Jürgen Trabant : Extrait de Babel ou le Paradis, les langues de l’Europe in Europa Notre histoire, ouvrage collectif sous la direction d’Étienne François et Thomas Serrier. Flammarion Champs Histoire pp 555-573. Il n’y a pas de référence à un traducteur, ce qui me fait supposer que le texte a été rédigé directement en français.

Jürgen Trabant (né en 1942) est professeur émérite de linguistique à l’Institut de philologie romane à l’Université libre de Berlin. Ses travaux portent sur la linguistique française et italienne, la pensée linguistique européenne, l’histoire et l’anthropologie historique de la langue.

Si la révolution de la grammatisation, pour parler avec Sylvain Auroux, a permis de hisser les langues vernaculaires au niveau de langues « nobles », elle a aussi mené à l’uniformisation des langues nationales. Mais aujourd’hui, nous atteignons une hybris dans la babélisation, une uniformisation qui menace la diversité culturelle. Avec la perte de la diversité des langues et des idiomes s’appauvrit aussi la noodiversité. Même s’il est vrai aussi qu’une communauté de langue -de travail- commune permet de construire de grandes choses, en ce qui concerne la Tour de Babel, heureusement, celle-ci n’a pas pu être terminée. Et si elle ne l’a pas été, c’est que Dieu ne l’a pas voulu. L’utopie d’une langue unique est à l’origine de sa construction et non pas l’inverse, comme on le croit souvent. Et si Dieu n’a pas voulu de la langue unique de la Tour de Babel, c’est qu’il s’agissait d’une révolte contre lui par ceux qui disaient « une seule bouche / les mêmes mots » et qui voulaient rester ensemble , se calfeutrer sur un petit territoire, se faire un nom et qui refusaient de se séparer. Voyant cela, Yhwh bloque la construction, multiplie les langues et disperse les hommes sur la terre. Pourquoi avons-nous inversé le récit et identifié Babel au multilinguisme alors que c’est le contraire ? La diversité linguistique fait partie de la condition humaine. Le monolinguisme non plus n’existe pas, nous dit Derrida quand bien même nous existerions à l’intérieur d’une seule et même langue. Toute langue recèle diverses langues. « La Tour de Babel n’existe pas » : jamais il n’y eut qu’une langue parmi les humains, écrit Clarisse Herrenschmidt (Cf  La Tour de Babel n’existe pas )
Quand bien même le pouvoir l’imposerait. Et peut-on qualifier le basic english de langue ?

En France, la volonté d’imposer une langue unique est aussi politique, liée à la centralisation étatique, « héritage de l’Ancien Régime ».

« C’est la question récurrente de la manière dont se fait l’unité d’une société. Cela peut être par réduction de la pluralité ou par prise en compte de cette pluralité. De ce point de vue, la question des langues est liée à celle des identités. À vouloir faire dominer en chacun de nous un aspect de nos identités complexes, celui de la nationalité et de la langue qui lui est reliée, on appauvrit et les individus et la société. Ne parlons pas de l’espace international qui est investi par un anglais basique d’une pauvreté remarquable. S’il est nécessaire à chaque échelle des échanges humains, d’avoir une langue commune, il ne faut pas que celle-ci aboutisse à l’élimination des autres. Puisque nous parlons ici de violence, il y a une grande violence à refuser à quelqu’un le parler de sa langue natale. On devrait résister dans les instances internationales à réduire les débats à une seule langue pour des raisons économiques. Les dépenses de traduction sont à sanctuariser car la conservation des langues est un objectif capital ».

(Monique Chemillier-Gendreau : Régression de la démocratie et déchaînement de la violence. Editions Textuel pp 72-73)

En Europe, le mouvement de perte de la diversité linguistique dénoncé par J. Trabant est en contradiction avec les principes affichés par la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (art. 21 et 22) – qui prévoyait l’égalité de traitement des 23 langues officielles de l’Union et la sauvegarde des autres langues parlées en Europe. En pratique, ces règles sont largement contrevenues. Pas seulement du fait des institutions européennes mais aussi par des pratiques locales irréfléchies. A Mulhouse, par exemple, a été lancée à la rentrée dernière une école primaire élitaire bilingue sur le fondement qu’elle « aura pour vocation de permettre aux enfants de construire leur apprentissage et leur culture dans un espace rhénan et européen », dixit l’adjointe au maire déléguée à l’éducation. Au nom de la culture et de l’espace rhénan, cette école sera bilingue … français-anglais car comme le déclare Mme le maire : « En termes d’insertion dans l’emploi, parler l’anglais reste fondamental. Prenez l’exemple des métiers de l’automobile : toutes les fiches sont rédigées dans cette langue… ». Si donc les fiches de l’industrie sont en anglais, il ne reste plus qu’à remiser aux oubliettes notre bilinguisme franco-allemand d’origine. Approuvé à l’unanimité, gauche comprise moins une abstention. Même pas un vote contre. Nos élus ont un problème avec la géographie. Les jeunes élèves devenus grands iront peut-être à l’université et utiliseront son learning center, sans guillemet désormais, avec son mail, histoire de se rappeler qu’ils sont dans l’espace rhénan. Ils y seront comme en classe, dixit l’architecte. « On a gardé le terme learning center en raison du soutien à l’apprentissage de chacun car ce n’est pas une bibliothèque améliorée », explique (?) la présidente de l’Université, rapporte la presse locale. Quelle langue parle-t-on à l’Université de Haute-Alsace ? Le bâtiment conçu par un architecte inspiré d’un architecte mulhousien « qui a fait ses études à Berckeley (Californie) » aura la forme d’une soucoupe volante. Cela ne préjuge pas de la qualité du bâtiment qui n’est pas encore ouvert au public. Il n’est question ici que du langage utilisé, non pas en termes d’emprunt, ce qui est secondaire, mais de l’imaginaire californien qui l’accompagne quand dans le même temps l’on songe à faire de l’Alsace une life-valley et que l’on rêve de bigoudis connectés. Pour un peu, on se croirait à Disneyland dont la variante régionale se nomme Europapark située pas très loin de la Bibliothèque humaniste de Sélestat. La boucle serait ainsi bouclée. Apprendra-t-on encore l’allemand au learning center ? Pas sûr, si cela continue ainsi : « En trois ans, cinq universités ont fermé leur département d’allemand. Le nombre d’étudiants en littérature et civilisation germaniques a chuté de 25 %. », nous informe le journal Le Monde . Que deviendra le couple franco-allemand, qui a toujours aussi été, il est vrai, un ménage à trois avec la Grand Bretagne, sans progéniture ? A refuser d’assumer sa singularité, l’on se dévalorise.

Des signaux en guise de paroles

Aux facteurs politiques, économiques et techniques traditionnels s’ajoute aujourd’hui le numérique qui les sur-détermine :

« le modèle de la numérisation comme langage universel capable de traiter les informations de toute sortes et de convertir toute espèce de qualité singulière en une quantité mesurable, accrédite l’idée selon laquelle la diversité des systèmes linguistiques pourrait et même devrait disparaître. L’emprise de ce modèle cybernétique sur la gestion des entreprises en général et celle des « ressources humaines » en particulier est aujourd’hui considérable. Il ne s’agit plus, comme du temps de Taylor et Ford, de traiter les salariés comme des exécutants dociles, mais comme des machines intelligentes et programmables, capables de réaliser par elles-mêmes les objectifs quantifiables qu’on leur assigne. Comme sur les marchés de la théorie économique, ce sont moins des paroles que des signaux qui doivent circuler dans l’entreprise, c’est-à- dire des processus physiques entraînant mécaniquement des effets prévisibles et mesurables ».

Alain Supiot : Les langues de travail

« Plus d’une langue »(Derrida)

Barbara Cassin a été nommée à l’Académie française. La lame de son épée est, nous informe la vénérable institution en cuir souple et percée de petits trous, où transparaît en lumière et en couleur, grâce à des fibres optiques, la devise « Plus d’une langue », empruntée à Jacques Derrida. Dans son discours de réception, la philosophe s’en expliquait :

« À l’horizon, se profile le château de Villers-Cotterêts [dont l’ordonnance de 1539, jamais abrogée qui porte son nom, fait du français la langue officielle du droit et de l’administration, en lieu et place du latin mais aussi des dialectes et langues régionales], future cité de la langue française, implantée dans l’un des territoires où le taux d’illettrisme est le plus élevé. Plus d’une langue, c’est faire entendre qu’à l’intérieur de lui-même le français est multiple, divers. Il provient d’autres langues, compose des éléments venus d’ailleurs. Il évolue avec l’histoire,se réinvente avec la géographie. Ce plus d’une langue conduit de l’étymologie et de la grammaire aux emprunts et aux assimilations ; il mène aussi des terroirs et des régions à quelque chose comme une langue-monde. On ne dira jamais assez l’importance,pour la France et pour le français, des langues parlées en France, toutes…. »

Barbara Cassin : Discours de réception

Pour Derrida, ce plus d’une langue, qui n’est pas une phrase sert de définition de la déconstruction, un jeu de langue.

– Imagine-le, figure-toi quelqu’un qui cultiverait le français.
Ce qui s’appelle le français.
Et que le français cultiverait.
Et qui, citoyen français de surcroît, serait donc un sujet, comme on dit, de culture française.
Or un jour ce sujet de culture française viendrait te dire, par exemple, en bon français :
« Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. 
»

Jacques Derrida : le monolinguisme de l’Autre

Dans le monolinguisme de l’Autre, pour autant que j’ai réussi à en comprendre quelque chose, Derrrida explique que le monolinguisme n’existe pas. Aucune langue n’appartient en propre à quelqu’un. Quand bien même elle serait langue unique souveraine et qu’on ne parlerait qu’à l’intérieur d’elle, c’est toujours celle de l’autre et non la sienne singulière, ce qu’il ramasse dans une double proposition :

«  1/ On ne parle jamais qu’une seule langue. 2/ On ne parle jamais une seule langue ».

La langue que je parle ne m’appartient pas mais c’est la mienne. Et si je n’en prends pas soin, je la perdrait. L’idiome comme singularité est aussi le support d’une possibilité de pensée individuée. Mais nous ne pensons pas toujours, loin s’en faut, d’une manière singulière.

Je note que Barbara Cassin ne parlait que de la richesse de la langue française et que la question reste ouverte pour celles de l’Alsace-Moselle de substrat germanique. Le mouvement alsacien Unser Land a écrit une lettre ouverte à Barbara Cassin, in elsässischer Hochachtung :

« Nos comptons sur vous pour faire évoluer la vénérable assemblée que vous venez de rejoindre vers l’incitation – enfin! – à la ratification par la France de la charte européenne des langues régionales et minoritaires. Il n’est pas acceptable que notre pays reste l’exception monolingue de l’Europe du XXIe siècle ».

Ceci dit nos langues n’existeront que si nous les défendons nous-mêmes.

Mobilisation Générale Pour Que Vivent Nos Langues. Tous à Paris le 30 novembre – signez la pétition en cliquant sur ce lien.

Le Collectif Pour Que Vivent Nos Langues a lancé cette pétition adressée à Jean-Michel Blanquer, ministre sans fichu de l’Éducation nationale. En voici le texte intégral :

« Nos langues, ce sont l’occitan-langue d’oc, le basque, le breton, le catalan, le corse, le flamand occidental, l’allemand standard et dialectal alsacien et mosellan, le savoyard (arpitan-francoprovençal), les langues d’Oïl, les créoles et les langues autochtones des territoires des Outre-Mer. Toutes résistent en France pour ne pas disparaître car elles figurent toutes à l’inventaire des « langues menacées de disparition » établi par l’Unesco. Malgré l’élan mondial pour que biodiversité naturelle et biodiversité culturelle soient enfin considérées et préservées, malgré les textes internationaux qui régissent les droits de l’Homme et les droits des peuples, l’État français, en dépit de multiples condamnations par l’ONU, continue son œuvre de destruction du patrimoine immatériel millénaire que sont nos langues et nos cultures.

Au point de faiblesse qu’elles ont aujourd’hui atteint, c’est leur survie dont il est question. Les populations concernées sont attachées à la sauvegarde du patrimoine linguistique et culturel de leurs territoires. Cependant les efforts de nombreux militants, parents d’élèves et enseignants de l’enseignement public, de l’enseignement associatif et de l’enseignement catholique ainsi que des élus et bénévoles qui forment un réseau dense et actif, ne peuvent suffire face à la mauvaise volonté de l’État. Il n’existe en France aucune volonté réelle, derrière des apparences et des discours convenus, de la part des pouvoirs politiques qui se succèdent à la tête de l’État, de mettre en place de véritables politiques linguistiques efficaces.

La situation de l’enseignement, vecteur essentiel de la transmission et de la vitalité de nos langues, est emblématique de cette mauvaise volonté. La loi dispose que « les langues et cultures régionales appartenant au patrimoine de la France, leur enseignement est favorisé … ». Nous constatons que non seulement cette loi et les conventions signées par l’État ne sont pas respectées, mais que les différentes formes d’enseignement (optionnelle, bilingue et immersive) sont mises à mal par la politique de l’actuel ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer. Encore plus que celle de ses prédécesseurs, sa politique conduit à accélérer le déclin de nos langues comme le montrent sa récente réforme du baccalauréat, et ses déclarations au Sénat le 21 mai dernier contre l’enseignement par immersion.

Les attaques contre l’enseignement de nos langues sont nombreuses.

La réforme des enseignements en lycée et de l’organisation du baccalauréat a des conséquences terribles pour toutes les filières de langues régionales, comme le prouvent les remontées de terrain montrant partout une chute dramatique des effectifs d’élèves inscrits en langues régionales.

Le discours officiel, ministre et recteurs en tête, présente cette réforme comme une « avancée » qui « conforte » et « valorise » ces langues et leur enseignement. En réalité elle les fragilise et les dévalorise, elle les prive de toute attractivité par la suppression de possibilités, par la mise en concurrence et par le jeu de coefficients ridicules pour la forme d’enseignement la plus répandue. Les chutes d’effectifs atteignent jusque 70% dans certaines classes de lycée ! C’est le règne du double langage qui continue au sein du Ministère de l’Éducation nationale, d’autant plus que les moyens financiers et humains sont toujours aussi insuffisants pour répondre aux besoins, particulièrement sur certains territoires.

Nous déplorons le refus de toute nouvelle mesure significative en faveur de nos langues dans la loi « pour une école de la confiance » malgré la nécessité d’élargir l’offre d’enseignement de nos langues et les propositions pertinentes de députés et sénateurs.

Nous rappelons que l’enseignement immersif est d’usage courant en Europe et dans le monde pour la sauvegarde de langues menacées par une langue dominante : pour le français au Québec (vis à vis de l’anglais), pour le basque ou le catalan en Espagne (vis à vis du castillan), pour le gallois en Grande Bretagne (vis à vis de l’anglais), pour l’allemand en Belgique germanophone, etc… Il s’agit d’une pratique reconnue pour l’enseignement de nos langues en France, depuis de nombreuses années dans le secteur de l’enseignement associatif avec des expérimentations prometteuses dans l’enseignement public, pour le catalan, en Corse et au Pays basque. Alors que l’urgence devrait être de permettre d’étendre ces méthodes immersives efficaces à l’école publique et dans les écoles privées, selon la déclaration de M. Jean-Michel Blanquer devant le Sénat, tout cela doit disparaître !

Or, ce qui est en jeu, c’est l’existence-même du patrimoine culturel que nous portons, en Corse, en Bretagne, en Alsace et Moselle, en Catalogne, en Flandre, en Savoie, au Pays basque, dans l’ensemble occitan et dans bien d’autres régions françaises attachées à leurs particularités culturelles et linguistiques.

Nous nous sommes rassemblés pour que, au Parlement Européen, à l’Assemblée nationale et au Sénat, dans les Collectivités, villes et villages de nos territoires qui portent la diversité culturelle de la France et de l’Europe, un large mouvement de protestation indignée et combative se lève pour arrêter ces politiques linguicides et pour que soient enfin décidées des politiques linguistiques porteuses d’espoir pour l’avenir à l’image de ce qui se fait au Québec, au Pays de Galles ou encore dans la communauté autonome du Pays basque. »

Le Collectif « Pour Que Vivent Nos Langues »

J’ai signé la pétition et vous invite à faire de même avec le lien ci-dessus.

Pour finir avec le sourire, je vous propose cette chanson qui imagine que les Anglais avec le Brexit seront obligés de rendre les mots français qu’ils ont emprunté. En anglais pour le coup.

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Übermensch / Surhumain à Bâle

A Bâle, l’on se souvient – non sans distanciation,  comme en témoignent les images, qu’il y a 150 ans, en 1869, arriva comme jeune professeur, né il y a 175 ans, un certain Friedrich Nietzsche. Professeur de « philologie classique » à l’Université. Il enseigna aussi le grec en classe préparatoire. Il y restera 10 ans non sans s’être, aussitôt arrivé, mis en congé pour se porter volontaire dans la guerre franco-allemande de 1870. J’y reviendrai ultérieurement. Non sur l’exposition elle-même mais sur cette période où le philosophe se trouvera entre Bâle où il rencontrera notamment Carl Jacob Burckhardt, Lörrach où vivait Marie Baumgartner,  une alsacienne traductrice de la quatrième Considération inactuelle, Richard Wagner à Bayreuth et Wissembourg, Haguenau, Metz, périple des dix jours de guerre de Nietzsche en service sanitaire.

On se demande évidemment comment dans ce contexte faire une exposition sur Nietzsche entre curry-wurst et pains d’épices. Alors, on le tente façon son et lumières avec des citations lumineuses que l’on peut se faire imprimer, alors que, paradoxalement, on nous prévient dès l’entrée que la meilleure façon de trahir sa philosophie est d’opérer avec des citations réduites.

A l’intérieur :

Le buste est de Max Klinger (1904). La citation complète est celle ci :

„ Alle Menschen zerfallen, wie zu allen Zeiten so auch jetzt noch, in Sclaven und Freie; denn wer von seinem Tage nicht zwei Drittel für sich hat, ist ein Sclave, er sei übrigens wer er wolle: Staatsmann, Kaufmann, Beamter, Gelehrter.“

Friedrich Nietzsche : Menschliches, Allzumenschliches I / Eine Buch für frei Geister (1878)

« Tous les hommes se divisent, et en tout temps et de nos jours, en esclaves et libres ; car celui qui n’a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même est esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit ».

Friedrich Nietzsche :  Humain, trop humain / Un livre pour esprits libres

Übermensch – Friedrich Nietzsche et les conséquences au Musée historique de Bâle Barfüsserkirche jusqu’au 22 mars 2020.

Rappel des deux plus récentes évocations de Nietzsche dans le SauteRhin :

Friedrich Nietzsche, Zarathoustra et la grande santé

Bernard Stiegler :  » Qu’est ce qui accable Zarathoustra ? »

 

 

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Exposition Käthe Kollwitz (1867-1945) à Strasbourg

Le Musée d’art moderne de Strasbourg, présente en partenariat avec le Kollwitz Museum de Köln (Cologne), une rétrospective des oeuvres de l’artiste allemande Käthe Kollwitz. C’est en soi un évènement car il s’agit d’une première en France où elle est peu connue.

Je ne peux qu’engager ceux qui ont l’occasion de se rendre à Strasbourg et à fortiori ceux qui habitent dans la région à ne pas la rater. Elle est visible jusqu’au 12 janvier 2020.

Käthe Kollwitz a témoigné des bouleversements politiques et sociaux de son époque, de l’Empire allemand à la Première Guerre mondiale, de la République de Weimar au national-socialisme jusqu’aux derniers jours de la Seconde Guerre mondiale.

Attentive à l’oppression, aux révoltes qu’elle entraîne, à la guerre, son œuvre dépasse le témoignage engagé dans les réalités d’une époque non seulement parce qu’elle puise bien en deçà de celle qu’elle a vécue mais surtout parce qu’elle va bien au-delà et frappe le visiteur par ses résonances d’actualité, actualité du sentiment d’oppression mais aussi du sentiment de révolte contre les injustices et les bombardements. Elle a porté une grande attention à la situation des femmes dans ces différents contextes. Et l’on ne peut que dire : comme tout cela est, hélas, d’actualité. Unheimlichkeit (inquiétance) du temps.

Je me contenterai de quelques exemples parmi les 170 dessins, estampes et sculptures offertes à la méditation par le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg qui en possède quelques-unes dans ses collections. L’exposition est présentée par cycles. Et par ce biais aussi de manière chronologique.

Du cycle Révolte des Tisserands inspiré par la lecture de Zola et par celle des Tisserands de Gerhart Hauptmann

Käthe Kollwitz, Zertretene.Leichnammm und Frauuenakt am Pfahl (Opprimés. Cadavre et femme nue au poteau.)1901. On reconnaîtra la référence au Christ mort de Hans Holbein

Käthe Kollwitz : Ein Weberaufstand, Sturm (Une révolte des Tisserands. Assaut). 1893-1897

Les hommes tentent d’atteindre la villa du patron avec les pavés qu’une femme leur tend. D’autres s’en prennent à la hache de la porte somptueuse du jardin. Leur entreprise paraît vaine, le mur solide. L’industrialisation conduira les métiers à tisser à l’usine, thème qui est le sujet de la pièce de G. Hauptmann

Le cycle Guerre des paysans s’appuie sur le livre de Wilhelm Zimmermann : Der grosse deutsche Bauernkrieg ( La grand guerre des paysans)

Käthe Kollwitz, Bauernkrieg.Vergewaltigt (Guerre des paysans. Violée.) 1907/1908

Image terrible d’une paysanne violée, allongée dans son jardin piétiné. Sa petite fille (en haut à gauche) à peine perceptible observe par-dessus la clôture le corps sans vie de sa mère.

Käthe Kollwitz : Fliegerbombe (Bombes aériennes.) 1922/23. Une mère protégeant ses enfants contre les bombes chimiques et à gaz qui furent testées par l’armée américaine en 1924.

Le rapport mère-enfant le plus souvent rendu douloureux par la séparation due à la mort est une autre des grandes préoccupations de l’artiste allemande dès avant qu’elle n’ait perdu un fils lors de la Première guerre mondiale ce qui la rendra résolument pacifiste. L’une des œuvres les plus saisissantes de cette exposition appartient à cette thématique. Elle figure le combat tendu entre le bras d’une mère avec le squelette de la mort qui veut s’emparer de son enfant :

Käthe Kollwitz : Tod, Frau und Kind (Mort, femme et enfant) 1910, On perçoit une tension violente, entre le bras qui s’efforce de retenir l’enfant et celui du squelette qui veut s’en emparer.

« Je veux agir dans ce temps où les gens sont si désemparés si désorientés » a écrit Käthe Kollwitz dans son journal. La première partie de la phrase figure dans le titre de l’exposition. Agir dans son temps, cela signifiait aussi un engagement politique dans les combats de son époque. Elle a prêté son art à la confection d’affiches. L’une d’elle est célèbre. Elle présente une femme au visage déterminé, le bras et trois doigts levés criant  : Nie wieder Krieg ( Plus jamais la guerre). Elle date de 1924 soit dix ans après le déclenchement de la Première guerre mondiale. Si celle-ci avec d’autres sur le même thème est présente comme il se doit dans l’exposition, il en est une autre moins connue que je voudrais vous présenter en raison de son actualité. Elle est, elle, absente de Strasbourg. C’est bien regrettable car elle apporte une autre dimension à son œuvre.

Affiche de la campagne du secrétariat des femmes du KPD (Parti communiste allemand) contre les paragraphes du code pénal criminalisant l’avortement. (Source). Cet article de loi, connu comme le § 218, est en vigueur depuis 1875. Dans son journal, l’artiste décrit la situation faite aux femmes, en 1909, ainsi :

« Chez les Becker. L’homme s’en va, la femme se plaint, toujours la même rengaine. Maladie, chômage, alcool – c’est un cercle sans fin. Elle a eu 11 enfants, 5 sont encore en vie, Les grands meurent, des petits arrivent derrière, c’est toujours comme ça. »

Käthe Kollwitz, Journal, 30 août 1909

Le § 218 avait été quelque peu libéralisé par la République de Weimar, puis à nouveau durci par les nazis. Aujourd’hui il existe toujours

De nos jours encore, en Allemagne,  un avortement est passible d’une peine pouvant aller jusqu’à trois ans d’emprisonnement. Lors de la réunification allemande, cette loi avait été étendu à l’ancienne RDA. Plus libérale, celle-ci autorisait l’interruption de grossesse au cours des trois premiers mois. La question est toujours actuelle même si son enracinement « social » s’est transformé en une revendication des femmes de pouvoir librement disposer de leur corps.

On peut voir sur Arte un documentaire sur Käthe Kollwitz artiste et mère courage.

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La réunification allemande et les fantômes de l’Europe

Sujet : Le Mur. Verbe : chuter. Où ? : à Berlin. Quand ? : le 9 novembre 1989. Comment ? On le verra. Question : comment un mur fait-il pour chuter ?

Le 9 novembre 1989, au soir, le Mur tombait à ce que l’on dit. Un an plus tard, la RDA cesse formellement d’exister. Je n’ai pas le goût des anniversaires. Celui-ci, à mesure qu’il avance en âge, se cinématographie, et l’esprit critique s’affadit. Je n’avais au départ nulle envie d’y revenir encore une fois si je n’étais pas tombé sur un article du journal suisse Le temps ainsi intitulé et chapeauté :

« Futur antérieur / Quand les fantômes du passé masquent les périls du présent. L’Union européenne vient de réaffirmer solennellement l’unité de ses valeurs, alors qu’elle est plus divisée que jamais. L’occasion de relire Christa Wolf qui, après la réunification allemande, s’interrogeait sur ce qui sépare les discours officiels et la réalité ».

Bonne idée en effet de relire l’Adieu aux fantômes de Christa Wolf, texte auquel l’article cité fait référence.

Extrait du fac-similé de l’édition originale du Struwwelpeter de Heinrich Hoffmann, littéralement Pierre l’ébouriffé très heureusement traduit par Cavanna Crasse Tignasse

Wenn es auch eine Legende ist, die Ostdeutschen hätten das, was sie jetzt bekommen, ja selbst gewählt – die DDR-Bürger dachten mit der Einheit und der parlamentarischen Demokratie den Wohlstand zu wählen, mit Freiheit und Gleichheit, naiverweise sogar Brüderlichkeit -, so ist doch zu sehen, dass diese Wahl die DDR zum Sonderfall machte unter den Ländern des Staatssozialismus mit ihren langwierigen, opferreichen und zum Teil wohl vergeblichen Versuchen, Anschluß an die Marktwirtschaft zu finden. Auch im Osten Deutschlands ist der Preis dafür, nicht in ein sogenanntes Dritte-Welt-Land abzusinken, sehr hoch, besonders für viele Menschen über fünfzig. Sie müssen sich mit der Tatsache abfinden, daß es unter den politischen Kräfteverhältnissen im Deutschland des Jahres 1990 und bei dem hohen Rang von Eigentum und Besitz in der kapitalistischen Wirtschaftsform keine Chance gab, zum Beispiel durch eine einzige Umkehrung in einem zentralen Gesetz – Entschädigung vor Rückgabe! — ihren bescheidenen Besitzstand anzuerkennen, ein Unmaß von Kummer und Wut in den neuen Bundesländern, Unfrieden, Haß, Neid zwischen Ost- und Westdeutschen zu vermeiden, von denen sich übrigens gar nicht wenige auch in eine Rolle gedrängt sehen, die ihnen nicht paßt. Die Wiederherstellung alter Eigentumsverhältnisse hatte den Vorrang vor entspannten, freundschaftlichen Beziehungen zwischen den Deutschen. Dieser schlichte politische, soziale, juristische Tatbestand wird entwirklicht, indem er unter den Einheitsteppich gekehrt oder auf die »höhere Ebene« der Moral gehoben und solange wie möglich dort gehalten wird, weil, wer ins Unrecht gesetzt ist, begehrt nicht so leicht auf. Wenn er nicht eines Tages blindlings um sich schlägt.

Worauf will ich hinaus? Ich finde, es ist an der Zeit, im Osten wie im Westen Deutschlands von dem Phantom Abschied zu nehmen, welches das je andere und damit auch das eigene Land lange für uns waren. Zur Sache, Deutschland! Warum eigentlich nicht. Wir wissen ja, wohin geleugnete verdrängte Wirklichkeit gerät: Sie verschwindet in den blinden Flecken unseres Bewußtseins, wo sie Aktivität, Kreativität schluckt, aber Mythen hervortreibt, Aggressivität, Wahndenken. Das Gefühl von Leere und Enttäuschung, das sich ausbreitet, erzeugt mit diese Anfälligkeit für soziale Krankheitsbilder und Anomalien, bei der Gruppen von Jugendlichen »plötzlich« aus der Gesittung herausfallen, in unserer Zivilisation für gesichert geltende Übereinkünfte aufkündi- gen — junge Zombies ohne Mitgefühl, auch für sich selbst.

Christa Wolf : Abschied von Phantomen/ Zur Sache : Deutschland in Auf dem Weg nach Tabou/ Texte 1990-1994. Dtv pp 336-337

Crasse Tignasse de Heinrich Hoffmann. Adaptation : Cavanna. Les lutins de l’école des loisirs

« 

Même si une légende veut que les Allemands de l’Est aient librement choisi leur sort – les citoyens de RDA pensaient en fait choisir le bien-être en optant pour l’unité et la démocratie parlementaire, ils pensaient choisir la liberté, légalité, voire, bien naïvement, la fraternité -, on peut néanmoins constater que ce choix fait de la RDA une exception parmi les pays du socialisme d’État, voués à l’effort lent, plein de sacrifices et en partie vain pour s’intégrer à l’économie de marché. À l’est de l’Allemagne aussi, le prix à payer est élevé si l’on ne veut pas descendre au niveau de ce qu’on appelle le tiers-monde, en particulier pour ceux qui ont dépassé la cinquantaine. Mais les rapports de force politiques dans l’Allemagne des années 1990 et la place accordée à la propriété dans l’économie capitaliste étaient tels que ces gens n’avaient pas la moindre chance (par exemple par un retournement de la loi donnant priorité à la restitution sur le dédommagement) de voir reconnaître leur modeste patrimoine et d’échapper à toute cette inquiétude et colère qui gagnent les nouveaux Länder, ainsi qu’à tant de conflits, de haine et de jalousie entre Allemands de l’Est et de l’Ouest (nombre de ces derniers étant conduits à jouer un rôle qui ne leur convient aucunement). On a privilégié la restauration des anciens rapports de propriété aux dépens de relations détendues, amicales entre Allemands. Et l’on explique que cette situation juridique, politique et sociale est un épiphénomène de l’unité; ou bien on lui confère une valeur plus élevée et l’on veille à ce que cette vue des choses dure le plus longtemps possible — car celui qui s’est mis dans son tort ne pro- teste pas facilement; à moins qu’un jour, aveuglé de colère, il ne finisse par cogner.

Où veux-je en venir? Je crois que le temps est venu, tant à l’est qu’à l’ouest de l’Allemagne, de prendre congé du fantôme que fut longtemps pour nous l’autre pays, et donc également le nôtre propre. Revenons-en à l’Allemagne ! Pourquoi pas, après tout. Nous savons bien ce qu’il advient de la réalité quand elle est niée et refoulée : disparaissant dans les zones obscures de la conscience, elle y dévore activité et créativité tout en faisant surgir mythes, agressivité et délire. Le sentiment de vide et de déception qui se répand est un terrain propice aux maladies sociales et aux anomalies, qui voient des jeunes franchir «soudainement» les bornes de la civilisation, rejeter des conventions supposées bien établies — jeunes zombies sans pitié ni pour les autres ni pour eux-mêmes.

»

Christa Wolf : Adieu aux fantômes / pour en revenir à l’Allemagne in Adieu aux fantômes. Fayard. Pp 237-238. Traduction Alain Lance et pour cette partie avec Renate Lance-Otterbein.

Discours prononcé le 27 février 1994 à l’Opéra de Dresde.

Pouah, Rda, pouah !

Ce en quoi consistait la RDA a été déréalisé (entwirklicht) afin de pouvoir passer par pertes et profits ce qu’il en avait été, pour glisser ce qu’il en restait sous le tapis de l’unification comme s’il s’agissait de poussières. Mais sous le tapis, il y avait aussi des fantômes.

Après rappel du contexte, on trouvera ci-dessous quelques réflexions que m’inspire aujourd’hui la lecture du recueil de textes de Christa Wolf parus sous le titre en allemand : Auf dem Weg nach Tabou (littéralement : En chemin vers Tabou). Il rassemble des écrits d’une période allant de 1990 à 1994.

Ouverture contre-révolutionnaire

Les ouvertures pratiquées dans le rideau de fer, comme l’a appelé Winston Churchill, le 9 novembre 1989, ont d’étranges héros, dont on parle peu. Pour la première fois dans l’histoire, un évènement est annoncé dans les médias avant d’avoir eu lieu dans la réalité. C’est ce que s’est efforcé de démontrer un historien allemand, Heinz-Hermann Hertle du Centre de recherche sur l’Histoire contemporaine de Potsdam. Grâce à une comparaison minutieuse des différentes temporalités, celles des agences de presse, de la radio, de la télévision et celles vécues sur le terrain, il n’y a, pour lui, pas de doute : quand le présentateur de la télévision s’est écrié que le Mur était ouvert, les envoyés spéciaux sur le terrain était encore face à un …mur. Ce n’est qu’après l’annonce médiatique que les choses se sont emballées. Paraphrasant Marx, il affirme qu’ »une fiction médiatique  s’est emparée des masses et est devenue réalité« . Paul Virilio parlera de communisme des affects. (Voir ici pour les détails.)

L’expression même de « Chute du Mur » – pourquoi ne dit-on pas que le rideau de fer s’est levé ? – n’est pas très réaliste, un mur comme cela ne tombe pas. On comprend que l’image d’un mur qui tombe d’est en ouest avait quelque chose de ravissant aux oreilles des idéologues du moment. Le Mur  s’est ouvert là où il l’était déjà. Les barrières se sont levées pour tout le monde et pas seulement pour les privilégiés dont j’étais. Ce n’est qu’un peu plus tard que l’on est monté dessus pour y danser et faire la fête puis pour le démolir.

Comment les évènements se sont-ils enchaînés pendant que Mme Merkel, pas vraiment une dissidente, était au sauna, le Chancelier d’Allemagne fédérale, Helmut Kohl, son futur mentor, en Pologne où il tint à rester au dîner de gala, et moi, en banlieue parisienne au chômage, viré de l’hebdomadaire Révolution par les anti-gorbatchéviens Marchais, Gremetz et consorts. Décontenancé par la vitesse des évènements, j’étais alors peu enclin à tenter de les penser. Heiner Müller quitte un moment les répétitions de Hamlet pour se rendre à New York afin de participer au concert de Heiner Goebbels « L’homme dans l’ascenseur », un de ses textes, dans lequel il intervenait. La célèbre réplique dans l’œuvre de Shakespeare quitte le théâtre : « The Time is out of joint ». Elle était de circonstance :  « le temps est sorti de ses gonds », le temps a disjoncté, s’est détraqué, marche à l’envers… .

Pour continuer de paraphraser Hamlet, « il y a quelque chose de pourri » dans le récit des évènements. Comme le dit le cinéaste Thomas Heise, ce que l’on voulait effacer avec l’ouverture du Mur, c’est ce moment où les citoyens sont montés en première ligne pour parler d’eux-mêmes. Ce souvenir là, on n’en veut pas.

« Nous fêtons la Chute du Mur mais pas le fait qu’un peuple s’est déclaré souverain face à une vacance de pouvoir ni comment à la suite de cela, il n’y a pas eu de réunification mais une annexion, le rétablissement de l’ordre par la destruction des utopies.  La République fédérale ne pouvait pas se permettre l’existence d’un peuple souverain dans une partie de l’Allemagne, elle n’y aurait pas survécu. Le Mur a été ouvert pour empêcher que la révolution n’ait lieu ».

Le Mur a été ouvert pour effacer le « sourire » d’une population qui s’était mise à rêver de souveraineté. « Nous sommes le peuple ». Quelle insolence !

« Où est passé votre sourire ? », se demande Christa Wolf reprenant le texte d’un graphiti bombé sur une façade en 1990. Il y a trente ans désormais, la partie la plus riche de l ‘Allemagne absorbait la partie la plus pauvre. Et qui l’avait toujours été. C’est même pour cela qu’on la leur a laissée quand après 1945, il fallait au plus vite récupérer la partie au plus fort potentiel capitaliste. Pour le chancelier Konrad Adenauer, l’Asie commençait à quelques kilomètres à l’est de la Porte de Brandebourg.

« Nous sommes le peuple ». Et puis quoi encore ? Si vous ne voulez plus de nous, on lâche tout, tel était alors l’état d’esprit des dirigeants est-allemands. Et c’est ce qu’ils ont fait. Après nous, le déluge. A l’ouest, Helmut Kohl eut vite fait de manipuler le slogan en transformant ce nous sommes LE peuple en nous sommes UN peuple.

Funérailles de l’utopie

Le processus d’unification était lancé. En accéléré comme on dit au cinéma.

« La désintégration accélérée de presque tous les liens qui existaient auparavant fait entrer en scène les partisans acharnés d’intérêts économiques et politiques particuliers avant que la société ait pu développer des mécanismes de protection sociale et d’intégration dans tous les domaines, ou qu’elle soit immunisée contre les slogans. Bien des gens sont désemparés et succombent à la dépression. D’autres pris d’une rage qui n’est que trop compréhensible sous le coup d’une peur, d’une humiliation, d’une honte inavouable et du mépris de soi-même, cherchent la fuite dans la haine et la vengeance. Quel sort guette ces gens qui s’expriment à grands cris et espèrent bien voir leur condition s’améliorer très vite grâce à un rattachement très rapide et inconditionnel au grand, riche et puissant Etat qui fonctionne si bien sur le sol allemand ? Vers quel horizon politique vont-ils dériver, s’ils voient à nouveau leurs espoirs floués ? » (p 17).

On connaît un peu mieux aujourd’hui la réponse à cette question que Christa Wolf ne pouvait qu’entrevoir en 1990. Il y a cependant déjà un élément de réponse dans un autre texte du recueil. Dans un hommage à Heinrich Böll, elle écrit :

« Dans votre dernière interview, quelques semaines avant votre mort, en juillet 1985, vous dressiez, cher Heinrich Böll, ce constat historique : en période de crise, l’Allemagne dérive toujours vers la droite. Jamais vers la gauche. Et cela est d’autant plus vrai lorsqu’il n’existe plus aucun repère à gauche ; quand beaucoup de ceux qui se disaient de gauche ont perdu la mémoire et détournent l’attention d’eux-mêmes en désignant les autres, car il n’est guère confortable d’être assis sur le banc des perdants ; quand le nombre de ceux qui approuvaient votre mise en garde de naguère : ce sont les vaincus qui ont quelque chose à nous apprendre ! tend vers zéro. Que cela provoque la satisfaction des gens de droite, on le comprend aisément. J’imagine que vous joueriez à nouveau les trouble-fête, énumérant les périls que fait l’absence d’alternative. (pp 166-167)

Les Allemands de l’est avaient l’illusion de l’existence d’un eldorado consumériste propagé par la télévision occidentale sans qu’ils puissent y aller voir par eux-mêmes. Une anecdote à ce propos. Prenant un jour un taxi à Berlin-Est, le chauffeur ayant appris que j’étais français, me demanda comment c’était en France. Comme je lui parlais d’une brusque aggravation des chiffres du chômage, il ne m’a pas cru. Propagande communiste !

La désintégration des liens, la délocalisation, les blessures narcissiques tels que les décrit Christa Wolf proviennent de ce que nous appellerions aujourd’hui une disruption. Qui s’applique maintenant d’abord à la computérisation globalisée qui tend à laisser toute réflexion sur place mais qui peut aussi caractériser les événements d’alors. Sur le plan informatique d’ailleurs, la RDA avait accumulé les retards, tout en n’ayant jamais produit d’alternatives à l’aliénation du travail. Le Parti communiste est-allemand avait tenté d’instaurer une variante consumériste du socialisme qu’il qualifiait de réellement existant. Sur ce plan, une majorité de la population opta pour l’original contre la copie. C’est même ce qui m’avait le plus choqué à l’époque. L’ »ouest » était alors en plein retournement ultralibéral, les individus sommés de devenir les entrepreneurs d’eux-mêmes.

La même année 1989, au CERN de Genève, l’informaticien britannique Sir Tim Berners-Lee inventait le World Wide Web. Cette autre révolution sera elle-aussi démontée pièce par pièce.

Funérailles de l’utopie.

Christa Wolf s’était engagée avec d’autres, Günter Grass notamment, dans une tentative de ralentissement ouvrant la possibilité de réfléchir à toutes ces questions. Elle plaidait pour un processus constitutionnel d’intégration au nouvel Etat allemand. On ne leur en laissera pas le temps. Côté ouest, Wolfgang Schäuble était à la manœuvre. „Wir wollten Gerechtigkeit und bekamen den Rechtsstaat.“ Nous voulions la justice, nous avons eu l’État de droit, dira la dissidente Bärbel Bohley. L’État de droit ou le patriotisme constitutionnel se posent là comme objets de désir ! Au final ce sera dans l’esprit majoritaire de la population ou le deutsch mark viendra à nous ou nous irons à lui. (Cf) Et le dernier à partir éteindra la lumière. Ils ignoraient qu’ils perdront aussi ce substitut d’identité qu’était le DM car le deal sera la réunification en échange de l’instauration d’une monnaie unique puis de l’euro. (cf)

Les dirigeants de la Stasi, la police politique est-allemande, eux n’ont pas perdu le nord. Ils ont très rapidement fait une offre de service au nouvel État en échange de la préservation de quelques secrets en leur possession. Récemment, écrit Christa Wolf,

« ils étaient sagement assis les uns à côté des autres face aux caméras de télévision, quatre anciens généraux de la Stasi, ils pénétraient directement dans notre salle de séjour portant des vêtements civils bien coupés, semblaient à peine déguisés, portant des cravates assorties, conciliants et rusés à leur manière, proposant rien de moins que leur collaboration, en particulier leur silence sur certains événements, disons certaines complicités au niveau des services secrets, mais sans utiliser bien sûr des termes aussi grossiers : donc leur silence coopératif contre une amnistie et la prise en charge de leurs anciens collaborateurs qui commencent à se faire du souci et grâce auxquels ils pouvaient lancer quelques menaces voilées, tout en jurant que rien ne leur tenait plus à coeur que d’épargner des ennuis à notre Etat, et quand on leur demandait de quel Etat il s’agissait, ils répondaient d’une seule voie : la République fédérale d’Allemagne, bien sûr, à laquelle ils s’identifiaient tout à fait ». (p 31)

Ce sont ceux-là même qui ont effacé le sourire des visages des manifestants. Ils avaient été quelques 100.000 agents actifs. Et l’opération de leurs généraux a fonctionné. Une grand partie d’entre eux trouva un emploi dans la police, l’armée, les services de renseignements…( Cf ). Une même trame sert à tisser l’ensemble des textes de ce recueil de Christa Wolf. Elle traverse aussi toute l’œuvre de l’auteure. Elle est celle de l’histoire longue et de ses effets dans le temps long qui lui fait contester dans une réponse à Jürgen Habermas l’illusion qu’il put y avoir une heure zéro (eine Stunde Null). Pas plus qu’en 1945, en 1989, il ne peut être question de faire du passé table rase comme le chante l’Internationale et prendre un nouveau départ déconnecté du passé. Le passé ne meurt pas. Christa Wolf dans son roman Kindheitsmuster (Trame d’enfance) avait fait siennes les phrases de William Faulkner dans Requiem pour une nonne :

Le passé n’est pas mort ; il n’est même pas passé. Nous le retranchons de nous et faisons mine d’être étrangers.

La disparition de Troie

Christa Wolf rappelle que dans son récit Cassandre, elle avait sous le masque de Troie annoncé la fin de la RDA :

« J’ai aimé ce pays. Je savais que sa fin était arrivée parce qu’il était devenu incapable d’intégrer les meilleurs, parce qu’il réclamait des sacrifices humains. C’est ce que j’ai décrit dans Cassandre, la censure est allée fouiller dans les Prémisses [la nouvelle est précédée de quatre conférences prolégomènes] ; j’étais curieuse de voir s’ils oseraient comprendre le message du récit : la disparition de Troie est inéluctable. Ils n’ont pas osé et ont imprimé le récit sans la moindre coupe. Les lecteurs de la RDA l’ont compris. » (p 180)

Toujours à propos de Heinrich Böll :

« Vous ne nourrissiez aucune illusion, sachant avec quelle rapidité la civilisation, lorsqu’elle se réduit à une bonne éducation (ou en bon allemand une bonne tenue) peut soudain se transformer en barbarie » (p 166)

Jean en l’air. Crasse-tignasse. oc

Qu’est devenu Crasse-tignasse ?

Je me concentre maintenant sur le discours de Christa Wolf intitulé Adieu aux fantômes dont est extrait le passage cité au début. Elle commence par évoquer le célèbre Struwwelpeter écrit en 1845 par le médecin psychiatre de Francfort Heinrich Hoffmann pour ses enfants après avoir vainement tenté de leur trouver un livre à offrir pour la Noël. Effaré par la misère des histoires moralisatrices proposées par les éditeurs, il décide de leur composer lui-même son cadeau. Crasse-tignasse n’est cependant pas aux antipodes des principes d’une éducation à la bienséance. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner les sanctions convoquées pour conclure les fables : noyade, vêtements en feu, doigts coupés, mort de faim. Christa Wolf se demande ce qu’est devenu Pierre l’ébouriffé. Décoiffé par les troubles de 1848, taillé à la prussienne pour partir en guerre contre la France, il a dû pas mal changer de coiffures entre temps. Quelle est son allure aujourd’hui ? Jeune cadre dynamique ou crâne rasé ? Et Gaspard qui ne veut pas manger sa soupe ? Et le petit Conrad suce-t-l toujours son pouce ? Gare au lièvre qui retourne le fusil du chasseur contre ce dernier et le rate ! Et la femme allemande qui chez Hoffmann « regarde muette » ? Cavanna qui prend quelques libertés avec la traduction pour les besoins de la rime ajoute qu’elle n’en pense pas moins, ce qu’Hoffmann ne dit pas. Où veut-elle en venir ? se demande l’auteure elle-même. A Francfort. Où parut le livre « trois ans avant la première révolution européenne qui, partie de Paris s’élancera vers l’Allemagne du Sud pour connaître à Francfort ses principales péripéties », le deutsche Michel et son bonnet de nuit semblait se réveiller. La révolution de mars 1848 devait déboucher sur le processus constitutionnel de l’église Saint-Paul. « Ils n’ont pas imaginé, ces hommes de mars, qui se rassemblent dans l’église Saint-Paul de Francfort, discutent sur un projet de constitution qu’on allait la leur subtiliser, morceau par morceau leur belle révolution ». En 1991, Christa Wolf se retrouve à Francfort dans la même église Saint-Paul à une convention pour une Constitution d’une Fédération démocratique des Etats allemands qui se terminera en 1993 par une identique subtilisation.

L’unification allemande sera, au contraire d’un processus démocratique, une entreprise endo-coloniale menée au pas de charge. Son instrument a été la fiduciaire Treuhand qui a liquidé une grande partie des entreprises y compris quand elles étaient viables. Fin des discussions.

Funérailles de l’utopie.

La Rda fait partie désormais de l’histoire. Elle ne m’intéresse plus guère aujourd’hui. Je n’en ai pas la moindre nostalgie. Car, non, ce n’était pas mieux avant. Ce que j’y ai vécu fait partie d’une expérience que je ne regrette cependant pas. J’en ai fort heureusement fait d’autres depuis quand bien même elles ne furent pas heureuses. Parfois pourtant, le fantôme de la Rda me revient avec un air de déjà vu. Non que l’histoire se répète mais ses fantômes survivent, traces des générations mortes dans le cerveau des vivants, comme écrivait Marx. J’ai vécu la déchéance de nationalité du poète chanteur, Wolf Biermann. C’est revenu comme une boomerang quand François Hollande s’y est mis. Un jour Heiner Müller m’a dit : tu verras notre passé sera votre avenir. J’avais accueilli sa réflexion avec scepticisme à l’époque. Je n’ai pas pu m’empêcher d’y repenser encore une fois en entendant Emmanuel Macron inviter à la société de vigilance. Ouvrant la boîte de Pandore des phantasmes, des faux semblants, des sous-entendus, des hypocrisie, des je n’ai pas dit ce que j’ai dit, des dénis de réalité, il appelle chacun à « repérer, à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République ». Ectoplasme d’un made in GDR. Je note que dans son semblant de rétropédalage, il ne revient pas là-dessus.

« Je crois que le temps est venu, tant à l’est qu’à l’ouest de l’Allemagne, de prendre congé du fantôme que fut longtemps pour chacun l’autre pays, et donc également le sien propre ».

Toute l’histoire de l’union européenne tourne autour de la question allemande. Les fantômes au sens de phantasmes négateurs de la réalité, dont parle Christa Wolf, hantent toujours encore le Parlement européen. En témoigne une récente et scandaleuse résolution du Parlement européen désignant le pacte Molotov-Ribbentrop comme l’origine de la seconde guerre mondiale.

« la Seconde Guerre mondiale, conflit le plus dévastateur de l’histoire de l’Europe, a été déclenchée comme conséquence immédiate du tristement célèbre pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939, également connu sous le nom de pacte Molotov-Ribbentrop, et de ses protocoles secrets, dans le cadre desquels deux régimes totalitaires ayant tous deux l’objectif de conquérir le monde se partageaient l’Europe en deux sphères d’influence »

La réalité historique ne semble pas faire partie des « valeurs » européennes. Cette résolution a été massivement approuvée par des euro-parlementaires des extrêmes-droites (FdI, Lega, RN, Vox, etc.), des droites (PPE, Renaissance), « socialistes » et verts. Il ne leur même pas venu à l’idée que la Première guerre mondiale ait pu jouer un rôle dans le déclenchement de la Seconde. Si l’on a bien affaire à deux totalitarismes, mettre un signe d’égalité entre les deux condamne à ne rien comprendre ni à l’un, ni à l’autre. (Voir le commentaire du député italien Massimiliano Smeriglio qui a refusé de voter le texte). Enfant de la guerre froide pas si froide que cela, d’ailleurs, l’Union européenne est sous la coupe d’une OTAN expansionniste qui a oublié la promesse faite de ne pas s’étendre à l’Est et refusé de tirer les conséquences de l’effondrement du système soviétique et du Pace de Varsovie lui préférant les spectres de la guerre froide.  La parole donnée ne fait pas partie non plus des valeurs européennes. Son élargissement centripète a libéré des forces centrifuges. Après 1989, on nous a chanté la fin de l’histoire et le village global. L’ouverture puis la destruction du Mur de Berlin a engendré une condamnation de toute forme d’utopie fussent-elles concrètes comme le réclamait le philosophe Ernst Bloch comme ouverture d’un champ de possibles et d’un principe espérance. Dès lors, l’ultralibéralisme a pu se globaliser sans frein.

En 1989, d’autres murs existaient déjà. On en dénombrait 16 équivalents à celui de Berlin. Leur nombre ne s’est pas réduit. Même pas trente ans plus tard, les dispositifs d’embarricadement s’élevaient à 70. Ils n’ont pas tous la même forme. Mis bouts à bouts, ils parviennent à une longueur équivalente à la circonférence de la terre.

Et leur sophistication digitalisée s’est accrue. En voici quelques variantes :

(Pour les deux graphiques : NZZ Infographie : Elisa Forster)

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Peter Handke : Chanson de l’enfance dans « Les ailes du désir »

Ouverture du film de Wim Wenders Der Himmel über Berlin (Les Ailes du désir), 1987, sur un poème de Peter Handke à qui vient d’être attribué le Prix Nobel de littérature 2019.

Lied vom Kindsein – Peter Handke

Als das Kind Kind war,
ging es mit hängenden Armen,
wollte der Bach sei ein Fluß,
der Fluß sei ein Strom,
und diese Pfütze das Meer.

Als das Kind Kind war,
wußte es nicht, daß es Kind war,
alles war ihm beseelt,
und alle Seelen waren eins.

Chanson de l’enfance – Peter Handke

Lorsque l’enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit une rivière.
Et la rivière, un fleuve.
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant.
Tout pour lui avait une âme
et toutes les âmes n’en faisaient qu’ une.

Als das Kind Kind war,
hatte es von nichts eine Meinung,
hatte keine Gewohnheit,
saß oft im Schneidersitz,
lief aus dem Stand,
hatte einen Wirbel im Haar
und machte kein Gesicht beim fotografieren.

Als das Kind Kind war,
war es die Zeit der folgenden Fragen:
Warum bin ich ich und warum nicht du?
Warum bin ich hier und warum nicht dort?
Wann begann die Zeit und wo endet der Raum?
Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum?
Ist was ich sehe und höre und rieche
nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt?
Gibt es tatsächlich das Böse und Leute,
die wirklich die Bösen sind?
Wie kann es sein, daß ich, der ich bin,
bevor ich wurde, nicht war,
und daß einmal ich, der ich bin,
nicht mehr der ich bin, sein werde?

Lorsque l’enfant était enfant,
il n’avait d’opinion sur rien,
il n’avait pas d’habitude.
Il s’asseyait souvent en tailleur,
et partait en courant,
avait une mèche rebelle,
et ne faisait pas des mines quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant, vint le temps des questions comme celles-ci  :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi ne suis-je pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi … pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est-elle rien d’autre qu’un rêve ?
Ce que je vois, ce que j’entend et sens, n’est-ce pas…simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de le devenir je ne l’étais pas, et qu’un jour moi… qui suis moi, je ne serai plus ce moi que je suis ?

Als das Kind Kind war,
würgte es am Spinat, an den Erbsen, am Milchreis,
und am gedünsteten Blumenkohl.
und ißt jetzt das alles und nicht nur zur Not.
Als das Kind Kind war,
erwachte es einmal in einem fremden Bett
und jetzt immer wieder,
erschienen ihm viele Menschen schön
und jetzt nur noch im Glücksfall,
stellte es sich klar ein Paradies vor
und kann es jetzt höchstens ahnen,
konnte es sich Nichts nicht denken
und schaudert heute davor.

Als das Kind Kind war,
spielte es mit Begeisterung
und jetzt, so ganz bei der Sache wie damals, nur noch,
wenn diese Sache seine Arbeit ist.

Lorsque l’enfant était enfant,
il avait du mal à ingurgiter les épinards, les petits pois, le riz au lait
et le chou-fleur bouilli.
Et maintenant, il mange tout cela et pas seulement par nécessité.
Lorsque l’enfant était enfant, il se réveilla un jour dans un lit qui n’était pas le sien.
Et maintenant cela lui arrive souvent.
Beaucoup de gens lui paraissaient beaux,
et maintenant avec beaucoup de chance quelques-uns.
Il se faisait une image précise du paradis et maintenant c’est tout juste s’il l’entrevoit.
Il ne pouvait imaginer le néant,
et maintenant il en tremble de peur.

Lorsque l’enfant était enfant
Le jeu était sa grande affaire
et maintenant il s’affaire comme naguère mais seulement lorsqu’il s’agit de son travail.

Als das Kind Kind war,
genügten ihm als Nahrung Apfel, Brot,
und so ist es immer noch.

Als das Kind Kind war,
fielen ihm die Beeren wie nur Beeren in die Hand
und jetzt immer noch,
machten ihm die frischen Walnüsse eine rauhe Zunge
und jetzt immer noch,
hatte es auf jedem Berg
die Sehnsucht nach dem immer höheren Berg,
und in jeden Stadt
die Sehnsucht nach der noch größeren Stadt,
und das ist immer noch so,
griff im Wipfel eines Baums nach dem Kirschen in einem Hochgefühl
wie auch heute noch,
eine Scheu vor jedem Fremden
und hat sie immer noch,
wartete es auf den ersten Schnee,
und wartet so immer noch.

Lorsque l’enfant était enfant,
les pommes et le pain suffisaient à le nourrir.
Et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
les baies tombaient dans sa main comme seules tombent les baies,
et c’est toujours ainsi.
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
et c’est toujours ainsi.
Sur chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
et dans chaque ville, le désir d’une ville plus grande encore.
Et il en est toujours ainsi.
Dans l’arbre, il tendait les bras vers les cerises, avec la même volupté qu’aujourd’hui.
Il était intimidé par les inconnus et il l’est toujours.
Il attendait la première neige et il l’attendra toujours.

Als das Kind Kind war,
warf es einen Stock als Lanze gegen den Baum,
und sie zittert da heute noch.

Lorsque l’enfant était enfant il a lancé un bâton contre un arbre, comme un javelot.
Et il  y vibre toujours.

 

On trouvera plus de choses à propos de l’écrivain Peter Handke sur Oeuvres ouvertes

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Adorno, Wotan et la fin

 „

Wer nichts vor sich sieht und wer die Veränderung der gesellschaftlichen Basis nicht will, dem bleibt eigentlich gar nichts anderes übrig, als wie der Richard-Wagnersche Wotan zu sagen: Weisst Du, was Wotan will? Das Ende —, der will aus seiner eigenen sozialen Situation heraus den Untergang, nur eben dann nicht den Untergang der eigenen Gruppe, sondern wenn möglich den Untergang des Ganzen.

Theodor W. Adorno : Aspekte des neuen Rechtsradikalismus. Suhrkamp 2019 p 10

« 

Qui ne voit devant lui poindre aucun à-venir et qui ne veut pas transformer les bases sociales de la société, à celui-ci il ne reste en fin de compte plus rien d’autre qu’à dire comme le Wotan de Wagner : Sais-tu ce que veut Wotan ? La fin -, il veut à partir de sa situation sociale propre sa chute, pas seulement la fin de son propre groupe mais si possible le naufrage général de tous.

»

Theodor W. Adorno : Aspects du nouveau radicalisme de droite. Inédit en français. (Extrait traduit par mes soins).

Le texte d’Adorno Aspekte des neuen Rechtsradikalismus, est une conférence qu’il a prononcée devant les étudiants socialistes à Vienne, en Autriche, le 6 avril 1967, dans le contexte d’une montée en Allemagne du parti néo-nazi NPD. Il n’en existait jusqu’à présent dans les archives qu’une bande son. Cette dernière retranscrite vient de paraître aux éditions Suhrkamp à l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’auteur.

Ecoutons ce que dit Wotan et regardons la façon dont Patrice Chéreau l’a interprété.

Richard Wagner : Ring des Nibelungen – Premier jour: La Walkyrie, Acte 2 (1965). Direction : Pierre Boulez. Mise en scène de Patrice Chéreau, avec Donald McIntyre (Wotan), Gwyneth Jones (Brünhilde).

WOTAN :

„ Ich berührte Alberichs Ring, —
gierig hielt ich das Gold !
Der Fluch, den ich floh,
nicht flieht er nun mich : —
Was ich liebe, muss ich verlassen,
morden, wen je ich minne,
trügend verraten,
wer mir traut !
Fahre denn hin,
herrische Pracht,
göttlichen Prunkes
prahlende Schmach !
<b>Zusammen breche,
was ich gebaut !
Auf geb ich mein
Werk :
nur Eines will ich noch :
das Ende —
das Ende ! —“

« J’ai touché l’anneau d’Alberich,
avide, j’ai eu l’or en mains !
J’ai fui la malédiction,
mais elle ne me fuit pas :
je dois abandonner ce que j’aime,
assassiner celui que j’adore,
tromper et trahir
qui a foi en moi
Que disparaissent
gloire et splendeur,
la honte éclatante
du faste divin !
<b>Que s’effondre ce que j’ai bâti!
J’abandonne mon œuvre ;
je ne veux plus qu’une chose :
la fin,
la fin ! – »

Traduction : Françoise Ferlan in Guide des opéras de Wagner.  Fayard

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Europäische Gottesanbeterin / Mante religieuse

Une mante, qui m’a tout l’air d’être religieuse au vu de la coloration de ses pattes, pond ses œufs dans mes géraniums.

Peu de temps après : la séparation. L’oosphère, l’enveloppe protectrice contenant les œufs se durcit et reste fixée à une branche de géranium.

Éclosion prévue : mai -juin 2020

La mante, parfois surnommée tigre de l’herbe1, cheval du diable2, s’en va. Elle mourra avant l’hiver. Cet insecte ne vit que quelques mois, grosso modo de mai à novembre.

En Allemagne, on l’appelle Gottesanbeterin, (en alsacien Gottesbattra) littéralement l’adoratrice de dieu, celle qui prie [beten] dieu. Elle y figure parmi les espèces protégées. En France, elle l’est également en Ile-de-France.

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Ernst Haeckel, créateur du mot « oecologie » (1866)

Ernst Hæckel en 1906

Quelles que soient les critiques que l’on peut formuler à son égard et son ambivalence, certains lui reprochent d’être un des précurseurs de l’eugénisme et d’un certain darwinisme social, le médecin et zoologue Ernst Haeckel (1834–1919), fervent défenseur du darwinisme en Allemagne, est  le premier à avoir forgé le mot écologie et à le définir. Il le fait dans son livre Generelle Morphologie der Organismen (Morphologie générale des organismes) paru en 1866, dans le chapitre intitulé Oecologie und Chorologie (la chorologie traite des aires de répartition géographique des espèces) non sans reprocher aux autres sciences, notamment à la physiologie, d’ignorer les « conditions d’existences » des organismes.

Unter Oecologie verstehen wir die gesammte Wissenschaft von den Beziehungen des Organismus zur umgebenden Aussenwelt, wohin wir im weiteren Sinne alle „Existenz-Bedingungen“. rechnen können. Diese sind theils organischer, theils anorganischer Natur; sowohl diese als jene sind, wie wir vorher gezeigt haben, von der grössten Bedeutung für die Form der Organismen, weil sie dieselbe zwingen, sich ihnen anzupassen. Zu den anorganischen Existenz-Bedingungen, welchen sich jeder Organismus anpassen muss, gehören zunächst die physikalischen und chemischen Eigenschaften seines Wohnortes, das Klima (Licht, Wärme, Feuchtigkeits- und Electricitäts – Verhältnisse der Atmosphäre), die anorganischen Nahrungsmittel, Beschaffenheit des Wassers und des Bodens etc. Als organische Existenz-Bedingungen betrachten wir die sämmtlichen Verhältnisse des Organismus zu allen übrigen Organismen, mit denen er in Berührung kommt, und von denen die meisten entweder zu seinem Nutzen oder zu seinem Schaden beitragen. Jeder Organismus hat unter den übrigen Freunde und Feinde, solche, welche seine Existenz begünstigen und solche, welche sie beeinträchtigen. Die Organismen, welche als organische Nahrungsmittel für Andere dienen, oder welche als Parasiten auf ihnen leben, gehören ebenfalls in diese Kategorie der organischen Existenz-Bedingungen. Von welcher ungeheueren Wichtigkeit alle diese Anpassungs- Verhältnisse für die gesammte Formbildung der Organismen sind, wie insbesondere die organischen Existenz-Bedingungen im Kampfe um das Dasein noch viel tiefer umbildend auf die Organismen einwirken, als die anorganischen, haben wir in unserer Erörterung der Selections-Theorie gezeigt.

Ernst Haeckel : Generelle Morphologie der Organismen. Allgemeine Grundzüge der organischen Formen-Wissenschaft, mechanisch begründet durch die von Charles Darwin reformirte Descendenz-Theorie, 1866)

Couverture du livre de Ernst Haeckel sur les formes artistiques de la nature (1904)

Planche dédiée aux araignées. Lithographie de Adolf Giltsch d’après les dessins de Haeckel.  Hessischen Landesmuseums de Darmstadt. Exposition „Verborgene Schönheit – Kunstformen der Natur“(Beautés cachées les formes artistiques de la nature)  2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Nous désignons sous le terme écologie toute la science des relations de l’ organisme avec le monde extérieur environnant, ce qui recouvre, au sens large, toutes les « conditions d’existence ». Celles-ci sont en partie de nature organique, en partie de nature anorganique [inorganique]. Les unes comme les autres sont, comme nous l’avons montré précédemment, de la plus grande importance pour la forme des organismes car elles obligent ces derniers à s’adapter à elles. Parmi les conditions d’existence anorganiques auxquelles tout organisme doit s’adapter, il y a les propriétés physiques et chimiques de son habitat, le climat (lumière, chaleur, électricité et humidité de l’atmosphère), la nourriture anorganique, l’état de l’eau, du sol etc. Pour ce qui est des conditions d’existence organiques, nous prenons en compte l’ensemble des rapports de l’organisme qui entrent en contact avec les autres organismes dont la plupart ont sur eux soit des effets favorables soit néfastes. Tout organisme rencontre au milieu des autres des amis et des ennemis, les uns facilitent son existence d’autres la compromettent. Les organismes qui servent aux autres de nourriture ou ceux qui y vivent en parasites font également partie de cette catégorie de conditions d’existence. Toutes ces relations d’adaptation sont d’une extrême importance pour la formation des organismes. Les conditions organiques d’existence agissent de manière bien plus profonde sur la transformation des organismes dans leur lutte pour l’existence (Dasein) que les conditions anorganiques ainsi que nous l’avons montré dans notre commentaire sur la théorie de la sélection.

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(Traduction Bernard Umbrecht)

Oecologie (prononcez Eucologuie), qu’il l’écrit avec un « c », alors qu’aujourd’hui il s’écrit Ökologie, est un mot qu’Ernst Haeckel forge à partir du grec οἶκος qu’il traduit par Haushalt (la tenue du foyer, l’économie domestique ), Lebensbeziehungen (relations de vie).
Antérieurement à ce passage, il avait succinctement défini l’oecologie comme “la science des relations métaboliques entre les organismes” (die Oecologie, die Wissenschaft von den Wechselbeziehungen der Organismen unter einander). Ailleurs, il écrit encore que l’écologie est l’étude des habitats naturels ( Die Oecologie oder die Lehre vom Naturhaushalte). Peu avant lui, Charles Darwin avait parlé d’ « économie de la nature ». Économie et écologie partagent une racine grecque commune : oïkos. D’où l’expression employée par Haeckel de „Naturhaushalt“= foyer, habitat, maison voire économie de la nature. Il parle encore d’un monde extérieur environnant. Il ne connaît pas la notion de milieu, l’Umwelt qui n’est pas l’environnement mais le monde de vie propre à chaque espèce que définira, 70 ans plus tard, Jakob von Üexküll. J’y viendrai ultérieurement. Notons cependant qu’en 1848, un médecin français, Charles Robin, inventait la notion de mésologie (du grec meson, milieu) pour appeler de ses vœux à la constitution d’une science des milieux.

L »écologie est pour Haeckel une science, une science englobant tout l’ensemble des « conditions de vies » et des relations compris dans un sens très large. Mais, comme le souligne Jean-Paul Deléage dans son Histoire de l’écologie,  il n’a pas exploré le continent qu’il a découvert et nommé. Je relève aussi qu’il parle des conditions d’existence des organismes exclusivement en termes d’adaptation. Il n’envisage pas la possibilité d’un agir sur, dans et avec le milieu. C’est un peu comme si c’était lui que visait le philosophe anglais Whitehead quand il écrit :

« Le fait que des espèces organiques ont été produites à partir de distributions de matière imorganique et le fait qu’au cours du temps des espèces organiques de type de plus en plus élevé se sont développées ne sont en rien éclairés par aucune doctrine d’adaptation au milieu, ni de lutte pour la vie.
En réalité, la marche en avant a été accompagnée par le développement de la relation inverse. Des animaux ont entrepris progressivement d’adapter le milieu à eux-mêmes. Ils ont bâti des nids et des habitations sociales d’une grande complexité ; les castors ont coupé des arbres et construit des barrages sur des rivières ; des insectes ont élaboré une vie communautaire d’un niveau élevé comportant une variété de réactions exercées sur le milieu.
Même les actions les plus intimes des animaux sont des activités qui modifient le milieu. Les plus simples des choses vivantes se laissent pénétrer par leur nourriture. Les animaux plus évolués chassent leur nourriture, l’attrapent et la mâchent. Ce faisant ils transforment le milieu pour leurs propres besoins. Certains animaux fouissent le sol pour trouver leur subsistance, d’autres traquent leur proie. Bien sûr, la doctrine courante de l’adaptation au milieu couvre toutes ces opérations. Toutefois, elles sont fort mal exprimées par son énoncé, sous le couvert duquel on perd aisément de vue les faits eux-mêmes. Les formes de vie supérieures s’occupent activement à modifier leur milieu. Dans le cas de l’espèce humaine, cette attaque active du milieu est le fait le plus saillant de son existence ».

Alfred North Whitehead : la fonction de la raison Payot . P 104

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