Spéculer sur la mort d’autrui

Holger Munsch, président du bureau criminel fédéral, a qualifié de « forme nouvelle de criminalité » l’attentat par appât du gain perpétré contre le bus du Borussia Dortmund, le 11 avril 2017, qui a blessé un joueur de l’équipe, l’Espagnol Marc Bartra, ainsi qu’un policier, juste avant le match qui devait opposer le club allemand à l’AS Monaco en quart de finale aller de la Ligue des champions. L’auteur présumé a la double nationalité : allemande et russe.
Dans la Frankfurter Allgemaine Zeitung du 23 avril, dans le chapô d’un article intitulé Cupidité et crime, on pouvait lire ceci :
« Mais aussi dérangeant qu’est cet acte : la cupidité est dans notre ordre économique quelque chose de souhaité. Et alors ? »
C’est précisément cet et alors? qui nous intéresse. Et qui fait l’objet de la contribution ci-dessous de Götz Eisenberg.

« Une » du journal « L’Alsace »  au lendemain du match

Une fois de plus, on a pu constater la précipitation avec laquelle ceux qui ont en charge d’informer le font sans vergogne. Pourtant des précédents auraient dû inciter à la prudence. La tentation de l’info spectacle faisant appel à l’émotion du lectorat a été la plus forte. Une fois de plus, on peut observer que l’usage inconsidéré du qualificatif de terrorisme a pour fonction d’empêcher de penser. C’est ce que nous refusons ici.

Un élève docile
par Götz Eisenberg

Lorsque du côté des enquêteurs, on apprenait que derrière l’attentat contre l’équipe du Borussia Dormund se trouvait un spéculateur, l’indignation fut grande. Les politiques de tous les partis se précipitèrent pour faire part de leur consternation devant un tel acte criminel et de leur répugnance pour les motivations de celui qui l’avait commis : la cupidité. Cette indignation à grands cris donnés en spectacle est en ceci hypocrite qu’elle s’accompagne d’un grand silence sur le commerce de produits dérivés et la spéculation sur la nourriture qui, tout autour du globe, produit massivement des morts. Sur ce plan là, on appelle la cupidité le profit et personne n’y trouve rien à redire.
Bien sûr, l’auteur de l’attentat de Dortmund, si la procédure judiciaire confirme son acte et s’il en était au moment des faits pleinement responsable, est juridiquement et moralement condamnable. Et, cependant, ce cas, tout particulièrement, nous amène à nous interroger sur ce qu’il en est de la coresponsabilité d’une société pieds et poings liés livrée aux exigences du marché et dont le seul impératif catégorique est celui d’un enrichissement rapide. Si les gens sont de part en part pénétrés par le principe capitaliste et imprégnés d’indifférence et de froideur au point de se comporter comme tels, on fait comme s’il s’agissait de monstres venus d’une autre planète.
Un homme de 28 ans a voulu, pour s’enrichir, tuer des footballeurs professionnels. Il avait selon les enquêteurs acquis pour 80.000 euros de bons d’options [warrants], la plupart d’entre eux peu de temps avant l’attentat à la bombe du 11 avril. Son plan était le suivant : l’assassinat de joueurs du Borussia Dortmund devait amener une chute massive du cours des actions du club qui grâce à l’effet de levier de ce genre de pari sur la perte allait rapporter une multiplication de la mise pouvant atteindre des millions.
Heribert Prantl avait, peu de temps après la faillite de Lehman Brother, dans un commentaire de la Süddeutsche Zeitung, expliqué ce qu’était un produit dérivé et comment fonctionne toute cette économie vaudoue [Reaganomics] à partir d’une anecdote :
« Chuck achète un âne pour 100 dollars. L’animal meurt avant la livraison. Chuck veut récupérer son argent mais l’ancien propriétaire l’a manifestement déjà dépensé. Alors Chuck veut reprendre l’animal pour le mettre en loterie. Une loterie ? Il suffit que je ne dise pas aux gens que l’âne est mort, répond Chuck. Un mois plus tard, le fermier rencontre Chuck et lui demande ce qu’est devenu l’âne. Je l’ai mis en lots, 500 lots de 2 dollars et j’ai gagné 998 dollars. Personne ne s’est plaint ? Seulement le gars qui a gagné l’âne. Je lui ai remboursé ses deux dollars ».
Le récit de Prantl se termine avec la remarque suivante :
« aujourd’hui Chuck travaille pour Goldman-Sachs et le modèle de l’âne est devenu un principe financier dans le monde entier »
Lorsqu’il fut établi que derrière l’attentat contre l’équipe de football du Borussia, il y a avait probablement un spéculateur, l’indignation fut grande et unanime. Les politiques de tous les partis se précipitèrent pour faire part de leur consternation devant un tel acte criminel et de leur répugnance pour les motivations de celui qui l’avait commis. C’est ainsi par exemple que le Ministre de la justice, Heiko Maas a déclaré :
« si l’accusé a effectivement tenté de tuer plusieurs personnes par simple cupidité ce serait horrible ».
Et le ministre de l’Intérieur du Bade-Würtemberg a fait savoir :
«  cela m’effraye … cette énergie criminelle particulièrement abominable avec laquelle cet acte a été perpétré – gagner de l’argent au détriment d’un grand nombre de vies humaines. »
Partout la même antienne : un tel acte ainsi motivé est abominable et perfide et témoigne d’une inimaginable perversité criminelle.
A-t-on jamais entendu, nos politiciens en vue s’énerver de la même façon, quand, à la suite de spéculations avec de la nourriture, des masses de gens meurent de faim ? Est-ce que les motivations des grandes banques et des fonds spéculatifs sont différentes de celles de l’auteur de l’attentat de Dortmund ? Ce dernier n’est-il pas avec son acte en concordance avec son temps ? N’a-t-il pas parfaitement intériorisé l’esprit néo-libéral régnant ? Cet homme est ce que l’on pourrait appeler un « conformiste déviant » : il veut ce que tout le monde veut et qui est le principe de base du capitalisme débridé.
Les psychopathes de la finance et banksters inondent depuis des années le marché avec des produits toxiques ; ils spéculent sur la nourriture et les matières premières agricoles et contribuent ainsi à ce que dans les pays dits du Tiers Monde les prix des produits alimentaires grimpent et que les gens meurent de faim ; ils transforment les banques en casinos et font, attirés par l’odeur du sang, des paris sur le déclin des économies et la banqueroute des États ; ils vendent à leur voisin des assurances incendie et parient en même temps pour que ça brûle bientôt chez lui – pour finir par envoyer des gens y mettre le feu. Quand les banques agissent ainsi, on appelle cela des pratiques courantes et le motif le profit ; quand un individu seul fait la même chose, son acte est un crime abominable et le motif la cupidité. C’est précisément ce que Brecht avait en vue lorsqu’il fait dire à Mackie dans L’Opéra de Quat’sous :
« Qu’est-ce qu’un passe-partout, comparé à une action de société anonyme? Qu’est-ce que le cambriolage d’une banque comparé à la fondation d’une banque ? Qu’est-ce que tuer un homme, comparé au fait de lui donner un travail salarié ? »
La Deutsche Bank avait eu un temps une offre d’assurance-vie appelée Kompass Life 3 qui spéculait sur l’espérance de vie de gens. On pouvait parier sur la mort d’autrui et s’enrichir ainsi. Après des critiques issues de ses propres rangs contre ces paris sur la mort, la Deutsche Bank a fait du rétropédalage et offert à ses clients la possibilité de se retirer du fonds. Ces paris sur la vie d’autrui continuent d’exister même après le retrait de la Deutsche Bank . Elles avaient atteint en 2012 un volume de 30 milliards de dollars. Cela fonctionne ainsi : on achète une police d’assurances vie d’une personne âgée ou malade, on paye les primes en cours et on encaisse l’assurance-vie après le décès de l’assuré, dans certains cas des millions. Plus vite l’inconnu meurt, mieux c’est pour le client. Avez-vous jamais entendu du côté de la classe politique ou des médias quelqu’un s’en offusquer ?
Chez Goldman-Sachs, on a lié dans un même paquet, selon le principe de l’âne, des crédits immobiliers pourris avec d’autres produits financiers, on s’est procuré pour ce produit hautement toxique un triple A, avant de le vendre aux banques dans le monde entier en spéculant en même temps sur la dévalorisation du produit.
Le monde des marchés débridés est un enfer de concurrence de plus en plus peuplés d’asociaux. Ce sont de pures machines à échanger, des sujets de l’argent ayant perdu intérieurement toute sensibilité humaine et pour qui tous les moyens sont bons pour gagner plus et d’avantage. Ils marchent littéralement sur des cadavres. Qui comptabilise la souffrance que font subir à l’humanité les banquiers et les spéculateurs ? Dans quelles statistiques trouve-t-on les suicides, les maladies psychosomatiques et le désespoir imputables aux psychopathes de la finance ?
On pourrait varier la célèbre phrase de Max Horkheimer [ ie« Celui qui ne veut pas parler du capitalisme doit se taire à propos du fascisme (NdT)» ] : celui qui ne veut pas parler des pratiques des hasardeurs de marchés financiers devrait se taire aussi sur le terrorisme privé d’un électricien. Depuis que la régulation sociale de l’État leur a lâché la bride, les marchés et l’argent ont réussi à enferrer complètement nos vies et à pénétrer dans toutes leurs pores. La valeur d’échange est aussi devenue la monnaie de réserve des mondes intérieurs intimes. Tout glisse comme dit Brecht dans son contenu fonctionnel et n’est évalué qu’en fonction de sa valeur économique et de son utilité. Pourquoi cette tendance devrait-elle s’arrêter à l’être humain. A partir d’une rationalité purement économique, on ne peut rien objecter au meurtre. La mécanique de la cynique valeur argent ronge les barrières sociales et morales et celles de la tradition. Marché et pouvoir, argent et carrière, tout l’assortiment des valeurs abstraites ne permettent pas de tenir ensemble une société dans la durée. Les sujets de l’argent s’ensauvagent moralement et deviennent psychiquement frigides et dépourvus de sentiments. Le psychopathe avec son absence de scrupule et d’empathie menace de devenir le caractère social dominant de l’ère néo-libérale. Au dessus des sociétés du marché débridé se répand un trou d’ozone moral, à l’intérieur de ses habitants sévissent le cynisme et l’égomanie. Ce qu’il y a de grave est que ce qui s’efface en substance morale et se meurt dans les individus menace de disparaître définitivement. Si nous voulons encore sauver quelque chose, il faut rapidement donner un coup de barre et stopper la folie du marché débridé et de la course à l’amok de l’argent. Quels types de comportements humains s’épanouissent-ils dans un climat social donné et lesquels dépérissent ? Dans les conditions sociales actuelles naît un individualisme sans limite pour lequel personne n’est plus le compagnon de route de l’autre, seulement l’adversaire devant lequel il faut se tenir sur ses gardes. Nous avons besoin d’une économie solidaire dont les buts sont définis par une communauté de citoyens adultes. Cela seul serait une démocratie vivante qui favoriserait l’épanouissement de vraies qualités humaines comme la solidarité et l’entraide mutuelle.
Le caractère misanthrope d’une société orientée sur la froideur, la concurrence et l’indifférence et sa tendance à l’autodestruction sont tirés hors de leur abstraction et rendu visible par le coureur à l’amok comme par le terroriste. La folie destructrice qui conduit les criminels individuels à commettre leurs actes est partie et produit d’une folie qui atteint la société entière. Plus celle-ci s’exprime avec netteté dans celle-là, plus le criminel est l’expression de ses et de nos rapports sociaux pris ensemble, plus le cri d’indignation est fort et plus véhément est le souhait d’une culpabilisation individuelle et d’une punition sévère. Plus la violence privée est directement produite par la violence sociale dans son ensemble, plus elle est considérée comme venant d’une planète étrangère.
Götz Eisenberg
Traduction Bernard Umbrecht
Le texte original en allemand est paru dans les Nachdenkseiten un site allemand d’informations critiques. Dans la version qu’il m’a fait parvenir l’auteur a procédé à de légères modification dont le titre qui initialement signifiait : une indignation hypocrite.
Götz Eisenberg a travaillé de nombreuses années comme psychologue de prison. Il s’inscrit dans la tradition de la Théorie critique de l’École de Francfort. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Pour que personne ne m’oublie / Pourquoi Amok et violence ne sont pas un hasard. Il a publié l’an dernier le second volume de De la psychologie sociale du capitalisme débridé intitulé Entre colère du travail et peur d’être envahi qui avait été précédé de Entre Amok et Alzheimer.
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La Médée de Christa Wolf,
serpents, pharmakon et boucs-émissaires

Photographie d’un détail de la fresque « Médecine » peinte par Gustav Klimt pour le plafond de l’Université de Vienne et détruite par les nazis

Jason :
« Le serpent. Je rêve encore de lui. Le monstre de Colchide dont la longueur monstrueuse s’enroule autour du chêne, dans mon rêve je le vois tel que mes hommes le décrivent: à trois têtes, aussi gros que le tronc de l’arbre, crachant du feu bien entendu. Je ne pourrais pas le jurer, il se peut que dans la fièvre du combat je n’aie pas tout remarqué et les Corinthiens aiment qu’on leur raconte que dans l’Est sauvage les animaux aussi sont effrayants et indomptables et ils frissonnent de peur quand on leur dit que les Colchidiens ont des serpents près de leur âtre en guise de dieux domestiques et qu’ils les nourrissent de lait et de miel. S’ils savaient, ces braves Corinthiens, que même ici ces étrangers n’ont pas renoncé à leur coutume et continuent en cachette à garder des serpents chez eux et à les nourrir. Mais il est vrai qu’ils ne pénètrent jamais dans les misérables logis des étrangers au bord de la ville ou dans la demeure de Médée, comme je le fais quand de nouveau l’envie me prend d’y retourner et qu’une petite tête de serpent me fixe de ses yeux d’or sombre, sortant des cendres de l’âtre de Lyssa, jusqu’à ce que cette dernière la fasse disparaître d’un léger claquement de mains. Ils savent apprivoiser les serpents, c’est la vérité, je l’ai vu de mes propres yeux. J’ai vu Médée s’accroupir contre le tronc de ce chêne imposant, j’ai vu le serpent se pencher vers elle en sifflant, mais quand Médée a commencé à fredonner à voix basse, puis à chanter une mélodie qui a apaisé le monstre, elle a pu lui verser sur les yeux quelques gouttes de sève d’une branche de genévrier fraîchement coupée qu’elle portait dans un petit flacon, ce qui endormit le dragon ou devrais-je dire la dragonne. Le nombre de fois qu’il m’a fallu raconter comment j’ai grimpé à l’arbre, pu saisir la toison et redescendre sans encombre et chaque fois l’histoire s’est un peu modifiée, en fonction des attentes de ceux qui m’écoutaient pour qu’ils aient vraiment peur et qu’ils puissent à la fin être vraiment soulagés. Au point que je ne sais plus exactement moi-même ce qui m’est arrivé dans ce bosquet, près de ce chêne avec le serpent, mais de toute façon plus personne ne veut en entendre parler. Le soir ils sont assis près des feux de camp, reprenant des chansons sur Jason le tueur de dragons, je passe parfois à côté d’eux, cela leur est égal,je crois qu’ils ne savent même pas que c’est moi qu’ils célèbrent par leurs chants ».
Christa Wolf Médée Voix
Traduction Alain Lance er Renate Lance-Otterbein
Stock pages 68-69
C’est Jason qui nous parle de ses rêves de serpents dans l’extrait ci-dessus du roman de Christa Wolf : Médée. Voix. Jason n’est pas la seule voix. Elles sont au nombre de six qui alternent la construction du récit. Traversant « les cloisons du temps », trois femmes et trois hommes, échos contemporains de mythologies lointaines, tissent le roman. Il y a bien sûr Médée elle même, son ex-mari Jason, l’argonaute, capitaine de l’Argo, Agameda, une ancienne élève de Médée qui a réussi son ascension sociale comme guérisseuse. Elle soigne en particuliers les crises d’épilepsie de Glaucé, la fille du Roi Créon, A côté de cette dernière voix, on trouve encore celles de Akamas, premier astronome et conseiller -en communication- du roi et de Leukos, deuxième astronome du roi.
Nous voilà revenus à notre histoire de serpents déjà évoquée sur ce blog par le biais d’Abi Warburg qui, à partir de son étude sur les serpents chez les Hopi, en a montré l’ambivalence qui
« se retrouve dans l’image du serpent dans la culture grecque : si un serpent monstrueux étouffe Laocoon et ses fils lors de la guerre de Troie, c’est un serpent salvateur qui s’enroule autour du bâton d’Asclépios, le dieu de la guérison, l’Esculape des Romains. La même ambivalence se retrouve dans la religion chrétienne avec le serpent tentateur et le serpent de Moïse. Il existerait ainsi un « paganisme éternel », indestructible, mais ambivalent, dont les images permettent à l’homme de faire face aux angoisses et aux interrogations qui viennent le hanter… »
Jean Lacoste  Le rituel du serpent : Art et anthropologie d’Aby Warburg
Le serpent est à la fois un danger et un remède, un démon et messager, un intercesseur… Il est double c’est à dire pharmacologique. Le serpent d’Eve hante la religion catholique qui le refoule.

Jason, Médée, le serpent et la pomme. Sarcophage de Rome Musée National _Inv8647

Il faut se souvenir de l’origine même de ce nom de Méd-ée contenant la racine med, la même que l’on trouve dans le mot médecine. Son nom Μήδεια Mḗdeia, signifie celle « qui est de bon conseil ». La racine « med » signifiant capable de soigner, de s’occuper de… . Médée médecine
(Cf Dictionnaire Bailly en ligne  page 1275 colonne 1)
Pascal Quignard ajoute pour compléter : « En grec les medea, ce sont les testicules que les hommes se tranchent avec le couteau de pierre et qu’ils déposent sur l’autel de cette même Grande Mère, de Cybèle ». Pascal Quignard : L’origine de la danse (Galilée).

Colchique

Voici pour les origines. Mais ce qui a été transmis par la tradition est une histoire d’empoisonneuse. Le nom de son pays d’origine a servi à désigner une plante vénéneuse, le colchique :
Étymol. et Hist. 1545 colchicum, colchicon (G. Guéroult, Hist. plantes, 249 et 310 ds Quem.) − 1616 (Dalechamps ds Fr. mod., t. 14, p. 283); 1628 colchique (d’apr. Bl.-W.5, sans réf.); 1680 (Rich. qui donne le mot fém.). Empr. au m. fr. colchicum empr. au gr. κ ο λ χ ι κ ο ́ ν proprement « herbe de Colchide », pays de l’empoisonneuse Médée, le colchique étant vénéneux. [La date 1611 (Cotgr.) pour la 1reattest. de la forme colchique fournie par Lar. Lang. fr. n’a pu être vérifiée, le mot n’y figure pas comme vedette autonome].
La dimension soignante est refoulée au profit de l’empoisonneuse.
La colchicine est effectivement un alcaloïde très toxique mais elle sert aussi comme médicament. Pour soigner la goutte. Nous avons à faire à un pharmakon, à la fois un poison et un remède. Médée devient chez Christa Wolf un pharmakos, celle qu’on charge de tous les péchés, le bouc émissaire. Plus exactement comme on le verra plus loin, les véritables boucs-émissaires seront ses enfants. Les enfants ! C’est là où la romancière nous propose une vision prémonitoire. Le roman a été édité en Allemagne en 1997.
Dans une lettre à Christa Wolf (Christas Wolfs Medea / Vorausetzung zu einem Text DTV page 45), la philosophe et chercheuse sur les sociétés matriarcales et le matriarcat moderne, Heide Göttner-Abendroth écrit à propos de l’ambivalence  de Médée :
« Ses attributs de divinité terrestre sont : le char tiré par les serpents, le dragon qu’elle peut apprivoiser par son chant, le « pouvoir magique » c’est à dire pouvoir de guérir et de ranimer. Elle est en même temps la déesse de la destruction et de la régénération (comme la déesse indienne Kali) car ses symboles ont toujours une double signification : avec le venin du serpent elle peut tuer et guérir (comme la préhellénique Athéna, sa marmite est à la fois la corne d’abondance inépuisable (Terre, croissance) aussi bien que la marmite de la mort et de la renaissance. Il est un synonyme pour le giron de la femme / déesse / terre. En ce sens symbolique il est répandu dans toute l’Europe, de l’extrême Orient (Médée) à l’extrême Ouest (Ceridwen et Brigit avec le chaudron de l’inspiration et de la renaissance) »
Toutes les deux dernières ont également comme attributs des serpents.
« Jason, le tueur de dragon », dit Jason. En fait un serpent. Christa Wolf lui fait pratiquer le storytelling, non sans un zeste de post-truth (post-vérité) avant l’heure. Ce n’est pas lui, le lecteur le sait, qui a tué le dragon mais les pouvoirs magiques de Médée qui lui ont permis de conquérir la Toison d’or. Le monstre occupe ses rêves. Il a oublié sa médecine au profit des enjeux de pouvoir :
« C’était curieux. Ce que Chiron m’avait enseigné, la bonne médecine que Médée pratique, j’ai commencé à l’oublier. Cela ne m’est d’aucune utilité ici. Ici [à Corinthe] je dois être parfaitement au courant de ce qui se passe au palais, c’est d’une importance vitale pour nous et c’est ce qu’elle se refuse à comprendre » (pg 84)
Si tous les ingrédients du mythe de Médée tels que les rapporte la tradition sont présents, Christa Wolf réorganise radicalement le matériau (Heiner Müller parle de Médée-matériau, comme nous le verrons ultérieurement) et surtout en propose une interprétation complètement transformée mais pas infondée. Pour le dire d’emblée en raccourci : Médée n’a tué ni son frère, ni ses enfants. On lui fait porter le chapeau de leurs meurtres. Pour d’obscures raisons politiques et surtout, selon la romancière, pour installer la domination masculine.
Le récit débute par Médée à Corinthe. Tout se passe après la conquête de la Toison d’or. Les Dieux sont morts mais ils gouvernent encore. Médée a été chassée du palais de Créon. Elle est restée la sauvage (= celle qui n’en fait qu’à sa tête) alors que les femmes des Corinthiens ont été domestiquées. Elles lui font l’effet d’ « animaux domestiques bien apprivoisés ». Médée découvre que « cette cité [Corinthe] est fondée sur un forfait » et elle sait que « qui révèle ce secret est perdu ». Elle avait suivi la reine dans la caverne où se trouve le squelette d’un enfant. Le forfait est un infanticide et ce crime est fondateur de la cité.
Dans ce récit, Médée est, en fait, une réfugiée. Elle n’a pas quitté la Colchide pour suivre son Jason mais pour fuir un pays qui lui était devenu insupportable, invivable. A Corinthe, les réfugiés colchidiens sont des exclus. Ils entretiennent en les déformant les légendes de leur traversée, leur situation les y pousse :
«  leurs légendes s’amplifieront encore si notre situation continue d’empirer et il ne servira à rien de leur opposer des faits. Pour peu qu’il existe encore quelque chose comme des faits, après toutes ces années »
L’intuition de Christa Wolf, selon laquelle Médée n’a pas tué ses enfants, est une possibilité attestée par les spécialistes. Ainsi Margot Schmidt, archéologue classique et conservatrice du Musée des antiquités de Bâle de 1962 à 1997 explique-t-elle :
« Le motif de l’infanticide sous la forme que l’on rencontre chez Euripide ne se trouve très vraisemblablement que dans la tragédie de 431 [av JC] avec Médée en vengeresse meurtrière. [Dans une scholie] (…) Pindare au contraire rapporte la tentative de Médée de garantir à ses enfants la promesse d’immortalité faite par Héra. Elle échoue en raison de l’intervention intempestive de Jason. Selon une autre version, Médée ne tue certes pas ses enfants mais empoisonne, pour des raisons non transmises, Créon ; dans la fuite de Corinthe qui s’ensuit, elle place ses enfants dans le sanctuaire de Héra où elle les croit en sûreté. Ce sont les Corinthiens qui les tuent ».
(Margot Schmidt : Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae / Medeia in Christas Wolfs Medea / Vorausetzung zu einem Text DTV page 51-52)
La mythologie est un terreau fertile d’histoires les plus diverses voire parfaitement contradictoires.
A propos de l’animal qui protège la toison d’or, Margot Schmidt précise qu’il est plus proche du serpent que du « dragon » de Saint Georges. Quant à la toison d’or elle-même, une peau de bélier, certains esprits faussement « matérialistes » considéreront bien sûr qu’elle symbolise les richesses à conquérir, ce serait oublier que le bélier est aussi symbole de pouvoir et de fertilité masculine.
Aussi bien Cassandre,  à qui  Christa Wolf a consacré un précédent roman que Médée « sont des figures de femmes datant d’une période qui ne connaissait pas encore l’écriture ». Les récits ont subi de nombreuses variations et transformations avant d’être fixées par écrit. La version la plus connue nous a été pour l’essentiel transmise par Euripide. C’est lui qui a fait de Médée une infanticide, ce qu’elle n’était pas dans les versions antérieures. Christa Wolf est partie d’une intuition, d’un refus de croire que Médée ait pu assassiner son frère puis ses propres enfants, fut-ce par jalousie. Dans le roman, elle lui associe – invention littéraire – un amant, artiste, le sculpteur Oistros.
Dans un délire machiste, Euripide fait dire à Jason :
« s’il existait une autre naissance, en se passant de la femme/ Comme la vie serait heureuse»
Dans la traduction moins ramassée et un tantinet plus vulgaire de Henri Berguin (Garnier), cela donne :
« Ah! il faudrait que les mortels pussent avoir des enfants par quelque autre moyen, sans qu’existât la gent féminine; alors il n’y aurait plus de maux chez les hommes »
Pour Christa Wolf, Médée se situait d’emblée à la frontière entre deux systèmes de valeurs personnifiés par la Cholchide son pays d’origine et Corinthe, son pays de refuge. Elle se situe aussi par ce fait dans le passage de la société matriarcale à la société patriarcale. Je pense, écrit-elle que la saga de Médée « témoigne de la domestication et du désenchantement de la femme après la conquête de contrée autrefois structurées par le matriarcat » : « C’est un personnage sur une frontière du temps », celui de la colonisation des femmes par les hommes. (Christa Wolf : Von Kassadra zu Medea in Christas Wolfs Medea / Vorausetzung zu einem Text DTV pages 15-24)

Les dieux sont morts

Christa Wolf n’oublie aucun élément du matériau Médée. Ainsi la mort de son frère, Absyrtos qui, dans la version de la romancière, est tué par des femmes obscurantistes de la Colchide qui, réactivant des lois anciennes, en font un bouc émissaire de la crise qui secoue le pays corrompu. Cette mort de son frère fait perdre à Médée sa foi dans les dieux.
« Lorsque je traversai le champ où elles avaient dispersé tes membres déchiquetés, ces vieilles folles, lorsque à la nuit tombante, j’errai en larmes sur ce champ et rassemblai, pauvre frère écorché, tes restes, morceau par morceau, os après os, j’ai soudain cessé de croire. Comment pouvions-nous revenir sur cette terre sous une forme nouvelle. Pourquoi les membres d’un mort, dispersés sur ce champ, devraient-ils le rendre fertile. Pourquoi fallait-il que les Dieux qui ne cessent de réclamer de nous des preuves de reconnaissance et de soumission, nous fassent mourir pour nous renvoyer ensuite sur la terre. Ta mort m’a ouvert les yeux, Absyrtos. Pour le première fois, l’idée qu’il me faudrait un jour cesser de vivre me fut une consolation. Je pouvais abandonner cette foi née de la peur ; ou plus exactement, ce fut elle qui me rejeta » (pages 125-126)
Cela permet à la romancière de conserver la scène de la dispersion des ossements dans la Mer noire ce qui selon la légende connue allait retarder les poursuivants conduits par le père Aietes qui avait pris en chasse l’Argo. A Corinthe, Médée découvre qu’un autre crime a eu lieu, le pendant de celui de son frère, le sacrifice de la fille du roi Créon et de la reine Méroque, Iphinoé. Il fallait mettre fin à la transmission du pouvoir par lignée maternelle, refouler le féminin pour transformer les hommes en guerriers. Allons z’enfants….
« Il est ridicule de croire qu’on va rendre les gens meilleurs en leur disant la vérité sur eux. C’est alors qu’ils perdent courage et deviennent récalcitrants, dissolus, ingouvernables ; C’est pourquoi je suis convaincu qu’il était juste, que c’était la seule décision juste, de procéder en secret au sacrifice d’Iphinoé et qu’il convient de féliciter ceux qui l’ont ordonné et ceux qu l’ont exécuté pour avoir accepté de prendre sur eux, pour nous tous, ce lourd fardeau »
C’est Akamas, premier astronome du roi, qui fournit ce premier récit et les clés du sacrifice de la fille de Créon. Preuve de l’ « humanisme » du sacrifice, sa nourrice avait accompagné l’enfant se faire égorger. Devenue folle après cela, son suicide servira à forger le mensonge de sa disparition par enlèvement. Cette histoire précise Akamas lui a appris « qu’il n’est de mensonge, si grossier soit-il, que les gens ne croient pourvu qu’il réponde à leur secret désir d’y croire ».
L’infanticide fondateur de la cité est la vérité qu’il faut ensevelir. Ne pas révéler. Se taire, courber l’échine, s’adapter. S’adapter, c’est refuser de savoir et refuser le savoir, devenir bête : « Il ne faut pas que je cesse de penser » dit Médée. Mais l’attitude de soumission bloque aussi les potentialités d’individuation. C’est ce qui arrive à Jason. Plus rien ne lui fait plaisir. Christa Wolf fait se rappeler à Jason, une sentence de Médée :
« D’ailleurs tu n’auras plus beaucoup de joie. Ainsi vont les choses : non seulement ceux qui doivent supporter l’injustice mais également ceux qui commettent des injustices ne peuvent prendre plaisir à la vie. D’ailleurs je me demande si le désir de détruire d’autres vies ne provient pas de l’absence de désir et de joie éprouvée dans sa propre vie ».

Refoulement du féminin et sacrifice des enfants en boucs émissaires

Le rapport à l’enfance des Colchidiennes est jugé « un peu primitif » à Corinthe car «quand chez elles un enfant naît, on pourrait croire qu’il n’a d’autre mission que d’être en ce monde et que cela suffit pour attirer sur lui tout l’amour et toute l’attention ». La perte d’attention l’égard des enfants considérée comme primitive – le continent noir de l’enfance, disait Baudrillard – est un thème d’une brûlante actualité pour nous.
Christa Wolf fait dire à l’astonome Akamas que Médée « était trop femme et cette qualité imprégnait aussi sa pensée ». Il juge « archaïque sa croyance « que les pensées se sont formées à partir des sentiments et qu’elles ne devraient pas perdre ce contact avec eux ».
Médée est petit à petit accusée de pratiquer la magie noire et, à la faveur de l’épidémie de peste qui sévit à Corinthe, transformée en bouc émissaire. Christa Wolf, cite La violence et le sacré de René Girard en exergue du chapitre 7 :
« les hommes veulent se convaincre que leurs maux relèvent d’un responsable unique dont il sera facile de se débarrasser ».
Après un tremblement de terre, la peste s’étend à Corinthe. Médée qui soigne les malades est bientôt accusée d’avoir introduit la peste dans la ville : « le besoin qu’ont les gens de déplacer vers autrui leur propre fardeau » (p 220) ; « seule la rage contre autrui leur permet d’atténuer leur peur » . Le sacrifice des taureaux ne satisfait pas la foule qui par la voix d’un vieillard réclame la régression, le retour des anciennes coutumes et donc des sacrifices humains.
Leukos, deuxième astronome du roi fait le récit du bannissement de Médée sous les huées de la foule déchaînée :
« Elle fut expulsée de la ville par la porte du Sud après qu’on lui eut fait subir le sort habituellement réservé au bouc émissaire, en la traînant par les rues de ma ville de Corinthe, bordées d’une foule écumant de haine, hurlant, crachant, brandissant le poing. Et moi, le croira-t-on, j’étais presque jaloux de cette femme salie, souillée, épuisée et que l’on bannissait de la cité, bousculée par les gardes et maudite par le grand prêtre. Jaloux parce qu’elle, l’innocente victime, était libérée d’un tiraillement intérieur. Parce que la fracture ne passait pas par elle mais qu’elle était béante entre elle et ceux qui l’avaient calomniée et condamnée, qui la traînaient par la ville, l’injuriaient et lui crachaient dessus. Si bien qu’elle pouvait se relever de la fange où on l’avait poussée, brandir ses poings contre Corinthe et, de tout ce qui lui restait de force dans la voix, annoncer la ruine de la cité. Nous autres, qui nous trouvions à la porte de la cité, entendîmes la menace et retournâmes sans mot dire dans la ville où régnait un silence de mort et qui me parut vide sans cette femme. Mais j’éprouvais en même temps le fardeau du destin de Médée et de la pitié pour les Corinthiens, ces malheureux égarés qui n’avaient su se débarrasser de leur peur de la peste, des présages célestes menaçants, de la famine et des abus du palais qu’en les rejetant sur cette femme. Tout est si transparent, cela crève les yeux, il y a de quoi devenir fou ».
La logique du bouc émissaire n’est pas de désigner un ou une personne comme coupable mais de trouver quelqu’un à sacrifier. Médée est condamnée au bannissement. Sans ses enfants. Mais la punition infligée ne suffit pas aux Corinthiens. Ils lui font porter le chapeau de la mort – le suicide –  de Glaucé, la fille de Créon promise à Jason à qui elle avait offert sa robe et pour finir ils lapident ses enfants en attribuant l’infanticide à leur mère.
Et Médée de conclure le roman  :
« Où vais-je aller. Y a-t-il un monde, une époque où j’aurais ma place ? Personne ici à qui le demander. Voilà la réponse ».
PS : Ce texte peut être inscrit dans le cadre de la dissémination des écritures d’avril 2017, portant sur la fabrique des personnages
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Une histoire de cuisine franco-allemande

Une contribution  invitée. Une lectrice m’a envoyé plusieurs textes. Je l’en remercie. Je publie volontiers celui que vous pourrez lire ci-dessous et qui est tout à fait dans l’esprit du SauteRhin. Françoise Grimal est française et vit en Allemagne. Elle écrit d’abord en allemand, j’en ai gardé l’ordre : d’abord le texte allemand puis la version française

Jardin nature agencée : à fleur, patchwork du groupe d’artistes allemands Tex 21 Exposition « Patchworks des 4 saisons » Parc de Wesserling. Ecomusée textile. 2012

Hexenküche oder klassische Kochkunst

Bekannt ist die Redewendung „wir sitzen im gleichen Boot“. Ich sitze gern in meinem Boot, aber am liebsten allein. Als Französin, die ich doch geblieben bin, gehen mir Empfindungen und Gefühle durch den Magen und mein Denken ist sozusagen kulinarisch. Ich würde also eher sagen, dass wir, Gisela und ich, seit mehr als zwanzig Jahren sozusagen im gleichen Topf schmoren. Daraus ist nicht der Eintopf entstanden, ein trauriges Einerlei. Es brodelt nicht in diesem Topf, es köchelt, ein nettes Süppchen, das unser leibliches und seelisches Wohlbefinden stützt und aufrechterhält trotz widriger Witterungen der Umstrukturierungen an der Universität, trotz des rauheren Windes, der durch diese Gesellschaft weht.
Berufstätige Frauen, wenn sie dazu noch Mütter sind, sind doppelt und dreifach belastet, so die Erkenntnisse der Frauenbewegung, auf die ich aber nicht weiter eingehen möchte. Zwang der Verhältnisse oder Emanzipationsbestrebungen, in untergeordneter Position, in Frauenberufen wie auch immer, verbringen dann die Frauen, genau wie die Männer, Tag für Tag acht Stunden oder mehr am Arbeitsplatz, fast mehr als in der Partnerschaft oder im Kreis der Familie. Dort schmoren sie über viele Jahre in größeren oder kleineren Töpfen. Nicht immer angenehm, was sich da zusammenbraut. Manchmal riecht es nach angebrannt oder nach dünner Mehlsuppe. Manche Töpfe entwickeln sich manchmal zu gewaltigen Hexenkesseln. Es dampft, zischt und brodelt auf Teufel kommt raus, droht zu explodieren.
Es gibt aber kleine Oasen, wo anscheinend nach anderem Rezept gekocht wird.
Man nehme eine blonde Deutsche und dazu eine dunkelhaarige Französin, Gewächse aus grundverschiedener Züchtung, verpflanzt auf fremden Boden an der Grenze verschiedener Kulturen. Man pflücke sie nicht zu früh, sondern warte, dass sie Blüte und Frucht getragen haben und tue sie in den Topf hinein. Man verbinde diese Zutaten mit solidarischen Grundverhalten gepaart mit Sinn für Humor. Man füge hinzu preußische Korrektheit und einen kleinen Hang zur Anarchie, drei Körner Sanftmut und eine Prise Aufmüpfigkeit. Lange köcheln lassen, nur ab und zu umrühren. Die Grundlage für das Gelingen der Kochkunst – wir setzen hier auf die traditionellen Werte der klassischen Küche – nicht vergessen: den Fond, der lange vorher zubereitet, die vielen Geschmackstoffe enthält und alle Zutaten miteinander verbindet .
Ohne Gisela wäre das feine Süppchen nicht entstanden. Ohne sie hätte das Köcheln nicht so viel Spaß gemacht. Nicht mit jeder Kollegin hätte diese Verbindung von Arbeit und Leben entstehen können, die der Arbeit ihren guten Geschmack gibt. Dafür möchte ich mich bei ihr bedanken. Sie verteilt und verteilt. Viele kommen, kommen wieder, kommen gern wieder, anscheinend, weil es ihnen schmeckt. Leider fehlt uns der große runde Tisch, um die sie sich versammeln könnten. Beide sind wir Verfechterinnen der Großfamilie, nicht der der Blutsbande – nichts gegen unsere Kinder, zu den wir trotz Stürme hundertprozentig stehen und auch nichts gegen unsere Ex-Ehemänner, die nach einiger Turbulenz uns doch geduldig weiter begleiten -, sondern der sogenannten Patchwork-Familie, die man sich bewusst über die Jahre Stück für Stück zusammenbastelt, das ist die mit den schönsten Blüten. Besonders groß war der Einsatz von Gisela und entsprechend groß ist ihre Familie.

Françoise Grimal

Cuisine de sorcière ou art culinaire classique

Bien connue est l’expression « nous sommes tous dans le même bateau ». Je suis volontiers dans mon bateau, mais je préfère y être seule. Pour la Française que je suis restée, les émotions et les sentiments passent par l’estomac et ma façon de penser est pour ainsi dire culinaire. Je dirais donc que depuis plus de vingt ans, Gisela et moi nous mijotons dans la même marmite. Ce n’est pas un ragoût, un n’importe quoi triste qui en ressort. Cela ne bouillonne pas dans cette casserole, il s’y mijote un bon potage qui assure notre bien-être corporel et psychique malgré les vents contraires de la restructuration à l’université, malgré le vent rude qui souffle sur cette société.
Les femmes qui travaillent, quand en plus elles ont des enfants, sont doublement et triplement surchargées, c’est ce qu’a découvert le mouvement féministe, mais je ne veux pas entrer là dans les détails. Qu’elles y soient contraintes, ou qu’elles travaillent par volonté de s’émanciper, souvent en position subalterne, dans des métiers féminins, peu importe, ces femmes passent alors, comme les hommes, jour pour jour, huit heures ou plus sur leur lieu de travail, presque plus que dans leur relation de couple ou dans leur cercle de famille. Là, elles mijotent dans des marmites plus ou moins grandes. Ce n’est pas toujours agréable ce qui se mijote là. Quelquefois cela sent le brûlé ou la mauvaise soupe au lait. Certaines marmites se transforment en véritables chaudrons de sorcières. Elles fument, sifflent, bouillonnent comme si le diable s’en mêlait, menacent d’exploser.
Mais il y a de petites oasis où l’on pratique apparemment un autre art culinaire
Prendre une Allemande blonde et y ajouter une Française aux cheveux bruns, plantes issues de cultures totalement différentes, transplantées sur un sol étranger, à la limite de cultures différentes. Ne les cueillez pas trop tôt, attendez plutôt qu’elles portent fleur et fruit et mettez-les dans la casserole. Liez ces ingrédients avec un comportement solidaire auquel s’associe le sens de l’humour. Ajouter de la correction prussienne, une légère tendance à l’anarchie, trois grains de douceur et une pincée d’insoumission. Laisser mijoter longtemps et ne remuer que de temps en temps. À la base de la réussite de cet art culinaire – nous nous appuyons là sur les valeurs fondamentales de la cuisine classique – ne pas oublier le fond de cuisson, qui, préparé longtemps à l’avance, avec son mélange de différents aromates, lie tous les ingrédients.
Sans Gisela, il n’y aurait pas eu ce délicat consommé. Sans elle, de le mijoter n’aurait pas apporté autant de plaisir. Ce n’est pas avec n’importe quelle collègue qu’il aurait été possible de lier de cette façon vie et travail, qui donne son bon goût au travail. Pour cela, je tiens à la remercier. Elle donne et distribue. Beaucoup viennent, reviennent, aiment à revenir, parce qu’ils trouvent que ce qu’elle sert est bon. Ils nous manquent malheureusement la grande table ronde autour de laquelle ils pourraient tous se réunir. Nous sommes toutes les deux adeptes de la grande famille, pas celle du sang – rien contre nos enfants que nous soutenons malgré les orages à cent pour cent, et rien contre nos maris, dont nous sommes séparées et qui après quelques turbulences, patiemment, nous accompagnent encore -, nous sommes les adeptes de ce qu’on appelle la famille patchwork à laquelle on travaille de façon consciente, morceau par morceau, au cours des années, c’est celle qui a les fleurs les plus belles. Gisela s’est particulièrement engagée et grande est sa famille.

Françoise Grimal

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Jorge Luis Borges : « A la langue allemande »

À LA LANGUE ALLEMANDE

Mon destin est la langue castillane,
le bronze de François de Quevedo,
mais mon parcours devers la lente nuit
s’exalte à des musiques plus intimes.
Mon sang me fit présent de l’une d’elles,
– Ô voix de l’Écriture ou de Shakespeare-;
je dois quelque autre au généreux hasard,
mais toi, parler suave d’Allemagne,
je t’ai choisi, cherché. Mes solitudes,
mes veilles ont fatigué tes grammaires
et la jungle de tes déclinaisons
et ce lexique où manque la précise
nuance. Enfin je te sentis plus proche.
Je l’écrivais un jour, mes nuits sont pleines
de Virgile: de Hölderlin aussi, .
ou d’Angelus Silesius; de Heine
qui me fit don de ses hauts rossignols.
Je dois à Goethe une tardive amour,
tout à la fois indulgente et vénale;
Keller m’a dit la rose qu’une main
laisse en la main de ce mort qui l’aimait :
fleur blanche ou rouge, il ne le saura pas.
Ton chef-d’œuvre, Allemagne, c’est ta langue :
ce sont les mots composés, amoureux
enlacement, les voyelles ouvertes
et le sonore élan qui te permettent
le studieux hexamètre du grec,
cette rumeur de forêts et de nuits.
Tu fus à moi quelque jour. À présent,
sous la fatigue et l’usure des ans,
comme je te sens loin, mon Allemagne.
Aussi loin que l’algèbre ou que la lune.
Jorgue Luis Borges : Al idioma alemán / A la langue allemande
Mis en vers français par Nestor Ibarra in Jorge Luis Borges : L’or des tigres (NRF Poésie Gallimard)
Le poète argentin était entré en contact avec la langue allemande en 1914 à Genève, à 15 ans, étant déjà bilingue anglais, par sa mère, et espagnol par son père. Il dit l’avoir choisie et trouvée tout seul : Te he elegido y buscado, solitario. Le traducteur n’a pas l’air d’accord.
C’est pas souvent qu’on qualifie la langue allemande de dulce lengua de Alemania, milde ou  süße Sprache Deutschlands, parler suave d’Allemagne. Que l’on pense à « cette horrible langue allemande » de Mark Twain. Ou à tous ceux pour qui « la vie est trop courte pour apprendre l’allemand ». Ton chef-d’œuvre, Allemagne, c’est ta langue, écrit Borges alors que pour Voltaire et le Roi de Prusse, Frédéric II, elle fut créée pour parler aux soldats et aux bêtes.
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Jean Paul et les machines de Kempelen

Après L‘apprenti sorcier de Goethe, le deuxième volet consacré aux automates dans la littérature allemande.

Édition des œuvres complètes de Jean Paul (1826) digitalisée par la Bibliothèque d‘Etat de Bavière avec en exergue une citation de Montaigne en français : « les bêtes nous peuvent estimer bête comme nous les etimons »

«Schon von jeher brachte man Maschinen zu Markt, welche die Menschen außer Nahrung sezten, indem sie die Arbeiten derselben besser und schneller ausführten. Denn zum Unglück machen die Maschinen allezeit recht gute Arbeit und laufen den Menschen weit vor. Daher suchen Männer, die in der Verwaltung wichtigerer Ämter es zu etwas mehr als träger Mittelmässigkeit zu treiben wünschen, so viel sie können ganz Maschinenmäßig zu verfahren, und wenigstens künstliche Maschinen abzugeben, da sie unglücklicherweise keine natürliche sein können. An vielen Orten durfte man die Einführung der Bandmühle nicht wagen, weil unzählige Bandweber zu verhungern drohten. In Chemniz kamen vor kurzem alle Spinner und Spinnerinnen mit einer deutschen Vorstellung gegen die neuen Spinnmaschinen ein, die besser und mehr als 25 Menschen spinnen und weder zu Nachts noch (da sie nimmermehr Glieder der unsichtbaren Kirche sein können) am Sonntage abzusetzen brauchen. Die Bücherkopisten in Konstantinopel halten nur darum noch nicht den Bettelstab statt der Feder in den Händen, weil da noch keine Drukerpressen gehen; und wenige von uns standen noch den Hunger der Mönche aus, deren Abschreiben durch die Erfindung der Druckerei entbehrlich wurde: daher sie mit Recht sagten, den Erfinder derselben, den Dr. Faust, hätte leider der Teufel unstreitig geholet und es war nur gut, daß sie sich noch durch das Malen der Anfangsbuchstaben in gedrukte Bücher hinfristeten.»
Jean Paul (1763-1825) sous le pseudonyme J. P. F. Hasus
De tout temps, l’on a mis sur le marché des machines qui, effectuant plus vite et mieux le travail des hommes, ôtent à ceux-ci le pain de la bouche. Le malheur veut en effet que les machines fournissent à tout moment un excellent travail, en quoi elles dépassent les hommes, et de loin. Aussi voit-on des directeurs d’administrations importantes, soucieux d’obtenir de celles-ci un peu plus qu’une paresseuse médiocrité, tenter autant qu’ils le peuvent d’œuvrer sur le mode desdites machines et, faute, hélas, de pouvoir en être de naturelles, de faire du moins figure d’artificielles. En maints endroits, il a fallu renoncer à introduire le métier à tisser les rubans parce que d’innombrables tisserands risquaient de mourir de faim. À Chemnitz, il y a peu, fileurs et fileuses ont adressé à la Diète une requête à l’encontre des nouvelles machines à filer, lesquelles travaillent plus et mieux que vingt-cinq personnes et n’ont à s’interrompre ni la nuit ni (ne pouvant devenir membres de l’Église invisible) le dimanche. Si, à Constantinople, les copistes de livres ont toujours en main la plume et non le bâton de mendiant, c’est uniquement parce que là-bas ne fonctionnent pas encore de presses d’imprimerie ; et rares furent, chez nous, les moines qui survécurent à la famine qui les frappa quand cette même activité fut rendue superflue par l’invention de l’imprimerie – ce pourquoi ils disaient avec raison que, sans conteste, c’était le diable, hélas, qui était allé chercher l’inventeur de celle-ci, le docteur Faust, et qu’il était encore heureux qu’eux-mêmes pussent subsister tant bien que mal en enluminant les lettrines de livres imprimés.
Traduit pour le SauteRhin par Pierre Foucher que je remercie
Unterthänigste Vorstellung unser, der sämtlichen Spieler und redenden Damen in Europa entgegen und wider die Einführung der Kempelischen Spiel- und Sprachmaschinen (Humble considération de l’ensemble des joueurs et dames parlantes contre l’introduction des machines joueuses et parlantes). Le texte entier que l’on trouvera ici figure dans Auswahl aus des Teufelspapiere (Extraits des papiers du Diable).
J’ai été attiré vers ce texte parce que ses deux premières phrases sont citées en exergue du livre de Constanze Kurz et Frank Rieger, Arbeitsfrei, [Libéré du travail] (Riemann Verlag) qui se présente comme un voyage dans le monde des machines qui vont nous remplacer. La citation de Jean Paul ouvre le chapitre sur l’automatisation de l’esprit et précède immédiatement les phrases suivantes :
« Celui qui croit que son emploi est assuré dans l’avenir parce qu’il réclame une activité du cerveau qui ne pourrait être prise en charge par un ordinateur commet probablement une grave erreur. L’automatisation de l’esprit, le remplacement d’activités cérébrales humaines par des logiciels et des algorithmes contient un potentiel de transformation de la vie et de l’activité professionnelle bien plus fort que celui engagé par la robotisation et l’automatisation de la production »  (page 242)
Ce processus en cours est bien plus subtil, insidieux et caché que le remplacement de l’homme par une machine dans l’industrie traditionnelle. Il suffit de voir ce qu’il se passe dans les banques dans lesquels nous n’avons plus de contact avec personne. A l’intérieur du système bancaire lui-même il n’existe pratiquement plus d ‘espace de décision humain. Les modes de fonctionnement des entreprises sont « déshumanisées » et elles finissent toutes par fonctionner à l’identique et par se ressembler. Un mode de fonctionnement qui a des effets sociaux en formatant les comportements dans la société. Et c’est peut-être là l’extraordinaire pressentiment de Jean Paul avec ce qui se voulait sans doute seulement satirique.
« Aussi voit-on des directeurs d’administrations importantes, […] tenter autant qu’ils le peuvent d’œuvrer sur le mode desdites machines et, faute, hélas, de pouvoir en être de naturelles, de faire du moins figure d’artificielles »
N’invite-t-on pas régulièrement les politiques à «changer de logiciel » comme s’il s’agissait de changer de machine ?

A gauche : Schémas de la machine de synthèse vocale de Kempelen tels que dessinés par Carl F Hindenburg dans son livre Über den Schachspieler des Herrn von Kempelen. Müller, Leipzig 1784
A droite, Le Turc mécanique, machine joueuse d’échecs de Kempelen,  gravure de Karl Gottlieb von Windisch dans le livre de 1783, Raison inanimée.

L’Humble considération de l’ensemble des joueurs et dames parlantes contre l’introduction des machines joueuses et parlantes forme le douzième chapitre de l’ensemble de textes intitulés Extraits des papiers du Diable. Il date de 1789. L’inventeur Wolfgang von Kempelen avait effectué, en 1783/85 une tournée européenne avec ses deux machines, l’une de synthèse vocale et l’autre le Turc mécanique joueur d’échec qui s’appellera plus tard Le joueur d’échec de Maezel que décrira Edgar Allan Poe. On sait que cette machine s’avérera une habile mystification. Jean Paul débute son texte en faisant référence à cette tournée et en notant que le précepteur von Kempelen ne fait pas mystère qu’il a « fabriqué lui-même ses élèves ». Qui plus est ce sont des assistants totalement désintéressés, sans prétention salariale, qui laissent à leur maître tout l’argent qu’ils gagnent :
« Ce n’est pas une fable et le fait est confirmé par des centaines de témoins qu’elles [« ces étranges machines »] ne gardaient pour elles pas le moindre pfennig de ces sommes considérables qu’elles récoltaient pour leurs discours et jeux mais les remettaient en cachette à leur pauvre père, Monsieur de Kempelen sans qu’il leur en coûte ».
Ce petit clin d’oeil depuis le 18ème siècle à une certaine actualité permet aussi de situer la tonalité du texte généralement qualifié de satirique. Je rappelle au passage que L’homme-machine de La Mettrie date de 1747. Avec une feinte humilité, cette complainte est présentée comme étant celle d’un nous collectif, celui des joueurs et des dames de cour qui seraient privées par ces machines à jouer et à parler de leurs activités principales dans les salons. Ce que critique ici Jean Paul ce sont des techniques relationnelles qui « rompent les conversations entre les esprits ». L’auteur prolonge la satire en évoquant aussi les machines à composer des livres imaginées par Swift et Gulliver qui seraient capables de produire en masse de « bien bons sermons du dimanche » sans honoraire ou les moulins à barbes [Bartrosmühle, bâtiment circulaire avec des ouvertures permettant de passer les têtes qu’on veut faire raser. Un manège tourné par un cheval et porteur de lames permet de raser 60 barbes à la minute], etc . Imagine-t-on de telles machines également pour parler et jouer ?, se demande Jean Paul avant de les imaginer aussi rendant la justice.
Jean Paul, pseudonyme de Johann Paul Friedrich Richter, premier des romantiques allemands et inventeur du roman au sens moderne du terme, a connu un grand succès populaire à son époque.
Dans un autre texte toujours tiré des Papiers du Diable, Jean Paul, sous le titre Identités de l’homme servi par des machines, raconte une visite dans l’île de Barataria [référence à l’île de fiction offerte par des nobles à Sancho Pança dans le Don Quichotte de Cervantès] à l’homme aux machines. Le texte allemand se trouve en ligne. J’en emprunte le résumé et la traduction à Alfred Chapuis : Les automates et les œuvres d’imagination publié par la Fédération horlogère suisse en 1946 et mis en ligne sur le Blog de l’Amicale Des Amateurs de Nids À Poussière.
Dans une sorte de Château des Carpates avant l’heure, vit l’homme aux machines entouré de serviteurs automates, de machines à écrire (automates écrivant), d’un orchestre symphonique entièrement mécanique dans lequel rien n’était vivant sauf les auditeurs (Jean Paul observe en passant que , dans les concerts habituels, c’était précisément le contraire).
« L’homme aux machines ne prend la parole qu’une fois dans la journée, et c’est quand il a l’esprit un peu trop échauffé par les vins copieux de son repas. Alors on l’entend de partout. Et voici l’essentiel de son discours : […] Cela, continue l’homme aux machines, ne serait que le début de la mécanisation. Mais qu’on me permette d’idéaliser l’homme et de l’élever au suprême degré de cette transformation, de manière qu’il ne soit plus un simple mannequin. Je me figure un instant qu’il pourrait avoir à la place de l’estomac une marmite de Papin et qu’il boirait son vin à l’aide de quelque mécanisme hydraulique (c’est le cas de dire qu’il « pomperait »). Les bêtes elles-mêmes n’auraient plus besoin d’être vivantes et l’on verrait que des animaux empaillés contenant des mécanismes ; autrement dit, elles seraient des automates. Il y -aurait des basses-cours remplies de canards à la Vaucanson., des chenils à la Vulcain. des pigeonniers avec les colombes d’Archytas, et l’on ouvrirait des ménageries entières remplies d’œuvres créées par les Jaquet-Droz père et fils. Ces animaux ne coûteraient rien à nourrir.
Tout deviendrait statues ou mannequins et même ceux qui les auront créées. Cela, à vrai dire, ne donnerait sans doute pas des individus, des « moi » pires que les « moi » forgés par les matérialistes. La nature créatrice disparaîtrait en fumée; il ne resterait plus que la nature artificielle, les machinistes étant devenus des machines eux-mêmes.
L’homme aux machines se demande finalement de quels privilèges serait dotée cette humanité mécanique supérieure qui n’aurait plus à travailler avec des bras, des jambes et qui pourrait en même temps se passer de mémoire et d’idées : Hélas! s’écrie-t-il (et lui-même en est soudain atterré) ces tristes avantages seront la quiétude, l’apathie, l’asphyxie, une existence de rentiers et de dames de la cour : le Néant dans la Science suprême!… » .
Jean Paul, me semble-t-il, dénonce ici , pour peu que je puisse en juger, je ne le connais pas vraiment, l’idéologie d’un monde mécanique, d’un« moi » formaté au détriment de  l’ «âme vivante » et annoncer  un nihilisme.
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L’apprenti sorcier, une ballade de Goethe

Carte du peintre et illustrateur autrichien Erich Schütz (1886-1937)

La source de l’image se trouve ici

J.W. Goethe : Der Hexenmeister

Hat der alte Hexenmeister
sich doch einmal wegbegeben!
Und nun sollen seine Geister
auch nach meinem Willen leben.
Seine Wort und Werke
merkt ich und den Brauch,
und mit Geistesstärke
tu ich Wunder auch.

Walle! walle
Manche Strecke,
daß, zum Zwecke,
Wasser fließe
und mit reichem, vollem Schwalle
zu dem Bade sich ergieße.

Und nun komm, du alter Besen!
Nimm die schlechten Lumpenhüllen;
bist schon lange Knecht gewesen:
nun erfülle meinen Willen!
Auf zwei Beinen stehe,
oben sei ein Kopf,
eile nun und gehe
mit dem Wassertopf!

Walle! walle
manche Strecke,
daß, zum Zwecke,
Wasser fließe
und mit reichem, vollem Schwalle
zu dem Bade sich ergieße.

Seht, er läuft zum Ufer nieder,
Wahrlich! ist schon an dem Flusse,
und mit Blitzesschnelle wieder
ist er hier mit raschem Gusse.
Schon zum zweiten Male!
Wie das Becken schwillt!
Wie sich jede Schale
voll mit Wasser füllt!

Stehe! stehe!
denn wir haben
deiner Gaben
vollgemessen! -
Ach, ich merk es! Wehe! wehe!
Hab ich doch das Wort vergessen!

Ach, das Wort, worauf am Ende
er das wird, was er gewesen.
Ach, er läuft und bringt behende!
Wärst du doch der alte Besen!
Immer neue Güsse
bringt er schnell herein,
Ach! und hundert Flüsse
stürzen auf mich ein.
Nein, nicht länger
kann ich's lassen;
will ihn fassen.
Das ist Tücke!
Ach! nun wird mir immer bänger!
Welche Miene! welche Blicke!

O du Ausgeburt der Hölle!
Soll das ganze Haus ersaufen?
Seh' ich über jede Schwelle
doch schon Wasserströme laufen.
Ein verruchter Besen,
der nicht hören will!
Stock, der du gewesen,
steh doch wieder still!

Willst am Ende
gar nicht lassen?
Will dich fassen,
will dich halten
und das alte Holz behende
mit dem scharfen Beile spalten.

Seht da kommt er schleppend wieder!
Wie ich mich nur auf dich werfe,
gleich, o Kobold, liegst du nieder;
krachend trifft die glatte Schärfe.
Wahrlich, brav getroffen!
Seht, er ist entzwei!
Und nun kann ich hoffen,
und ich atme frei!

Wehe! wehe!
Beide Teile
stehn in Eile
schon als Knechte
völlig fertig in die Höhe!
Helft mir, ach! ihr hohen Mächte!

Und sie laufen! Naß und nässer
wirds im Saal und auf den Stufen.
Welch entsetzliches Gewässer!
Herr und Meister! hör mich rufen! -
Ach, da kommt der Meister!
Herr, die Not ist groß!
Die ich rief, die Geister
werd' ich nun nicht los.

"In die Ecke,
Besen, Besen!
Seids gewesen.
Denn als Geister
ruft euch nur zu seinem Zwecke,
erst hervor der alte Meister."

J.W. Goethe : L’élève sorcier

Le vieux maître est enfin sorti, et je prétends que ses génies fassent aussi ma volonté. J’ai bien remarqué les signes et les paroles qu’il emploie, et j’aurai bien la hardiesse de faire comme lui des miracles.
« Allons ! allons ! vite à l’ouvrage : que l’eau coule dans ce bassin, et qu’on me l’emplisse jusqu’aux bords ! »
« Approche donc, vieux balai : prends-moi ces haillons ; depuis longtemps, tu es fait au service, et tu te soumettras aisément à devenir mon valet. Tiens-toi debout sur deux jambes, lève la tête, et va vite, va donc ! me chercher de l’eau dans ce vase. »
« Allons ! allons ! vite à l’ouvrage : que l’eau coule dans ce bassin, et qu’on me l’emplisse jusqu’aux bords ! »
Tiens ! le voilà qui court au rivage !… Vraiment, il est au bord de l’eau !… Et puis il revient accomplir mon ordre avec la vitesse de l’éclair !… Une seconde fois ! Comme le bassin se remplit ! comme les vases vont et viennent bien sans répandre !
« Attends donc ! attends donc ! ta tâche est accomplie ! » Hélas ! mon Dieu ! mon Dieu !… j’ai oublié les paroles magiques ! »
Ah ! ce mot, il était à la fin, je crois ; mais quel était-il ? Le voilà qui revient de nouveau ! « Cesseras-tu, vieux balai ?… » Toujours de nouvelle eau qu’il apporte plus vite encore !… Hélas ! quelle inondation me menace !
Non, je ne puis plus y tenir… Il faut que je l’arrête… Ah ! l’effroi me gagne !… Mais quel geste, quel regard me faut-il employer ?
« Envoyé de l’enfer, veux-tu donc noyer toute la maison ? Ne vois-tu pas que l’eau se répand partout à grands flots ? » Un imbécile de balai qui ne comprend rien ! « Mais, bâton que tu es, demeure donc en repos ! »
« Tu ne veux pas t’arrêter, à la fin !… Je vais, pour t’apprendre, saisir une hache, et te fendre en deux ! »
Voyez-vous qu’il y revient encore ! « Comme je vais me jeter sur toi, et te faire tenir tranquille !… «  Oh ! oh ! ce vieux bâton se fend en craquant !… C’est vraiment bien fait : le voici en deux, et, maintenant, je puis espérer qu’il me laissera tranquille.
Mon Dieu ! mon Dieu ! les deux morceaux se transforment en valets droits et agiles !… Au secours, puissance divine !
Comme ils courent ! Salle, escaliers, tout est submergé ! Quelle inondation !… Ô mon seigneur et maître, venez donc à mon aide !… Ah ! le voilà qui vient ! « Maître, sauvez-moi du danger : j’ai osé évoquer vos esprits, et je ne puis plus les retenir ».
 « Balai ! balai ! à ton coin ! et vous, esprits, n’obéissez désormais qu’au maître habile, qui vous fait servir à ses vastes desseins. »
Traduction par Gérard de Nerval dans Faust et le Second Faust suivi d’un choix de Poésies allemandes, Garnier frères, 1877 (pp. 327-328).

 

« Un imbécile de balai qui ne comprend rien ! »

Un imbécile de balai qui ne comprend rien ! Je trouve que c’est une traduction plus intéressante que Un damné balai qui ne veut rien entendre ! Le robot qu’on dit intelligent est bête. J’ai choisi le traduction de Gérard de Nerval parce que je la trouve plus rythmée, plus alerte et qui de ce fait rend mieux le côté slam de ce poème-ci. Ce n’est pas la traduction consacrée qui est celle du baron Henri Blaze connue parce que Paul Dukas l’a mise en exergue de son scherzo symphonique L’apprenti sorcier, inspiré de la ballade de Goethe. On la trouvera ainsi que d’autres dont une versifiée sur Wikisource.
Nerval a choisi de traduire élève sorcier. On traduit le plus souvent Zauberlehrling par apprenti sorcier. Le Lehrling est celui qui apprend un métier auprès d’un maître d’apprentissage. De quel métier s’agit-il ? De l’art de la magie (Zaubern) qui consiste croit l’élève en imitation d’incantations magiques. Le maître est un Hexenmeister, terme polysémique désignant à la fois le masculin de sorcière, le sorcier, et celui qui connaît les sorcières – qui sait les repérer – avant d’être leur patron, le diable himself. C’est Goethe qui introduit les relations maître/robot obéissant et de maître/apprenti qui n’existent pas dans la légende originale dont il s’est inspiré. Celle-ci date du deuxième siècle de notre ère. Lucien de Samosate (120-180) raconte en grec l’histoire du balai transformé en porteur d’eau, plus largement même il annonce l’avènement du robot androïde domestique:
« Quand nous étions dans une hôtellerie, il ôtait la barre de la porte ou s’emparait, soit d’un balai, soit d’un pilon, et il l’habillait de quelques guenilles. Ensuite, il lui jetait un sort en prononçant une formule incantatoire : alors, l’objet se mettait à marcher avec une telle aisance qu’on eut dit un humain. Cet esclave, d’un genre très particulier, puisait l’eau, préparait les repas, faisait le ménage et nous servait avec un soin extrême. Lorsque Pancrate n’avait plus besoin de ses services, il lui rendait son état originel de balai ou de pilon en prononçant une nouvelle formule magique.
J’étais émerveillé par cet enchantement, mais je ne pouvais obtenir la formule qu’il gardait secrète. Certes, avec courtoisie, il refusait toujours de me la dévoiler. Un jour, à son insu, tapi dans l’ombre, je parvins à entendre la fameuse incantation. C’était un mot renfermant trois syllabes. Peu après, Pancrate dut sortir pour affaires à l’agora : auparavant, il avait donné ses consignes au pilon.
Le lendemain, l’Égyptien étant à l’agora, je saisis le pilon ; je lui enfilai quelques hardes, comme d’habitude, prononçai les trois syllabes miraculeuses, puis lui ordonnai d’aller chercher de l’eau. Le pilon m’en rapporta une pleine amphore. Très bien, dis-je, il y en a assez, redeviens le pilon d’avant. Mais – c’est là le problème – il refusa de m’obéir et continua à puiser de l’eau, sans aucun d’état d’âme, jusqu’à ce que la pièce fut inondée. J’étais désemparé, vous le pensez bien, et mortifié à l’idée de mettre en colère mon ami Pancrate. Je n’avais pas tort. Je pris donc une hache et coupai le pilon en deux. Hélas ! deux morceaux de bois se dressèrent aussitôt, qui prirent chacun une amphore et allèrent puiser de l’eau. J’avais désormais deux serviteurs en action, au lieu d’un. Pancrate revenu, il devina la cause de cette pagaille, et rendit à ces porteurs d’eau leur forme première. Quelques jours plus tard, l’Égyptien disparut. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.
– Tu as appris au moins une chose, lança Dinomaque : humaniser un pilon.
Tout à fait ! Ou plutôt, je ne sais le faire qu’à moitié, car je ne peux pas lui rendre son état d’origine. Que je le transforme en porteur d’eau et voilà ma maison sous les flots ! »
Lucien de Samosate Les amis du mensonge ou l’Incrédule
Les androïdes assistants existent dans la mythologie grecque. Héphaïstos fabriquait des trépieds qui se déplaçaient de leur propre mouvement (automatoi). Aristote en parle :
« Si chaque instrument était capable, sur une simple injonction, ou même pressentant ce qu’on va lui demander, d’accomplir le travail qui lui est propre, comme on le raconte des statues de Dédale ou des trépieds d’Héphaïstos, lesquels dit le poète : se rendaient d’eux-mêmes à l’assemblée des dieux, si, de la même manière, les navettes tissaient d’elles-mêmes, et les plectres pinçaient tout seuls la cithare, alors, ni les chefs d’artisans n’auraient besoin d’ouvriers, ni les maîtres d’esclaves. » (Aristote Politique 1, 4, 1253b33-1254a1, trad. J. Tricot, Vrin)
Dès le départ, on le voit, l’automate renvoie à un monde sans ouvrier, sans esclave. Dans les deux cas, chez Lucien et chez Goethe, le drame commence par la subtilisation de la formule par quelqu’un qui n’a pas l’autorité sur les forces magiques. C’est à l’insu du maître que celles-ci sont libérées par quelqu’un qui ne sait plus comment les arrêter. Dans les deux cas, ils ne trouvent pas les bons mots et la hache ne fait qu’aggraver le problème. Dans les deux cas, l’histoire finit bien par le retour du maître capable de rendre aux balais leur forme première. Un tel rappel à l’ordre – vous n’avez à obéir qu’à moi – on n’y croit plus vraiment aujourd’hui. Il n’y a pas de retour à la normale à Fukushima. Au demeurant, dans les centrales nucléaires, les savoir-faire de ceux qui les ont construites sont perdus.
Écrit en 1797, le poème participe de la définition de la ballade que Goethe a entreprise avec son ami Schiller. Si l’on vous demande ce qu’est une ballade en allemand, il suffit de répondre L’apprenti sorcier. Et si l’on vous demande de qualifier la forme de L’apprenti sorcier, répondez : c’est une ballade. Le mot ballade d’origine occitane est passé dans la langue allemande. Étymologiquement, il vient de balar qui signifie danser. On comprend qu’elle intéresse le musicien. C’est une forme poétique qui raconte une histoire, qui décrit une action, un agir. Une « petite scène » comme écrivait Mme de Stael. C’est l’apprenti qui raconte son impertinence qui a déclenché un déluge. On notera la variation qu’introduit Goethe sur l’idée de refrain. Il est décliné et n’est repris qu’une fois tel quel.
Le succès de la métaphore de l’apprenti sorcier dépasse bien entendu l’épisode de l’initiation ou de la non-initiation à la magie.Les interprétations restent, et c’est fort heureux, ouvertes. Goethe est il ici un conservateur ? Que peut-on dire de la transmission du savoir par le maître ? Il se peut bien sûr que par nostalgie aristocratique, le grand bourgeois Goethe ait voulu condamner les pisseurs de copies et autres futurs réalisateurs de séries télévisées peu dignes du génie du maître qui les inspire. Le ministre de la Cour de Weimar a assisté au développement sans précédent des forces productives, il a vu venir la production de masse et perçu le devenir entropique du capitalisme et l’arrivée de l’anthropocène qu’il décrira dans Faust dont l’écriture est postérieure à celle de L’apprenti sorcier .
« La bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productives plus nombreuses; et plus colossales que l’avaient fait toutes les générations passées prises ensemble. La domestication des forces de la nature, les machines, l’application de la chimie à l’industrie et à l’agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la régularisation des fleuves, des populations entières jaillies du sol – quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives dorment au sein du travail social ? » Marx Engels : Manifeste du Parti communiste

« Zwei Seelen wohnen, ach ! in meiner Brust » (Faust I v. 1112)

Et si, par ailleurs, la ballade décrivait l’effroi devant la technique par celui-là même qui la met en œuvre ? Zwei Seelen wohnen, ach ! in meiner Brust. (Deux âmes, oui ! se partagent ma poitrine). L’apprenti sorcier évoquerait alors l’angoisse de la hardiesse, par exemple l’angoisse refoulée de l’ingénieur.
« L’inventeur en tant que bourgeois récent peut réagir contre l’aventurier chercheur qui est en lui ; sinon lors de son départ en expédition, du moins visiblement à sa première escapade réussie au pays des dangers »
Le philosophe Ernst Bloch, dans L’angoisse de l’ingénieur (Allia) ici citée, raconte l’histoire d’un ingénieur qui aussitôt son invention réussie souhaite que le prochain essai échoue gardant ainsi vivante une angoisse ancienne. Bien sûr, il faudrait ajouter aujourd’hui de la complexité à la chose avec une division et d’une prolétarisation accentuées du travail, les questions de savoir qui finance, qui s’approprie, qui contrôle – ou pas – et  l’incroyable chaîne d’irresponsabilité mise en place au fil du temps : je ne connais pas ce dossier, voyez mon collègue ! Sans même parler de la démultiplication des apprentis sorciers et des balais.

Musique !

Terminons en musique. Le texte de Goethe a inspiré une œuvre magistrale, le poème symphonique éponyme de Paul Dukas. J’ai trouvé cette version interprétée sur un chantier de construction que je vous invite à écouter et regarder.
Orchestre Philharmonique Impromptu — L’Apprenti Sorcier de Paul Dukas from Ouich’Eaters on Vimeo.
Pour une approche didactique et une connaissance plus approfondie de l’oeuvre, ce poème raconté en musique, on peut consulter ce très beau travail de la Philharmonie de Paris
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« Quand les langues ne faisaient pas les royaumes »

Le livre de Nithard,  « Histoire des fils de Louis le Pieux »,  ouvert à la page contenant les « Serments de Strasbourg » (842) connus à travers la copie réalisée à Soissons au Xe siècle. Ici telle que présentée dans le cadre d’une exposition au Musée historique de Strasbourg en 2012.

« […] À cette date [ie celle des Serments en 842], il serait tout à fait prématuré de désigner des entités comme « le français de France » et « l’allemand d’Allemagne ». Louis est improprement nommé « le Germanique » : il est né et a été élevé en Aquitaine, avant de se voir attribuer au hasard des conflits une zone de pouvoir (un honor ou un feod) dans un territoire effectivement germanophone. Son adversaire, Charles, est né à Francfort et a été élevé à Strasbourg.
Quant à ce que les documents d’époque désignent la Francia, elle était un petit territoire romanophone comportant des enclaves germanophones, et de toute façon les princes carolingiens et leurs élites laïques, ecclésiastiques ou monastiques jouaient la partie du pouvoir et des relations sans aucun souci des délimitations langagières, voire géographiques.
Les plus élevés en rang, avant tout les souverains carolingiens, étaient tous au moins bilingues: ils parlaient une variété de francique (un dialecte) et maîtrisaient plusieurs niveaux de « latin », le plus souvent une variété de compromis entre la parole immédiate et l’ancienne parole normée. En somme, la « France » et l’ « Allemagne » n’existaient pas, chacun se pensant à travers des filtres culturels et mentaux radicalement différents des clivages modernes.
Cette situation trouva-t-elle une première infirmation dans le traité de Verdun (843) ? En l’absence de témoin aussi perspicace que Nithard, nous devons nous contenter de regarder le tracé des trois principaux royaumes : le découpage créa un ensemble massivement germanophone pour Louis à l’est, romanophone pour Charles à l’ouest, Lothaire recevant une immense bande transversale, entre les deux, allant de la Frise à la Lombardie. Ce dernier lot reflétait encore fidèlement l’indifférence langagière du temps en politique, puisque la « Lotharingie » naissante parlait le frison (dialecte germanique) au nord et le roman d’Italie au sud. La division de l’Europe en entités langagières distinctes et conflictuelles sera le résultat bien plus lointain de ces divisions fondées sur d’autres critères (et sur les hasards de l’histoire).
MICHEL BANNIARD : 842-843 / Quand les langues ne faisaient pas les royaumes in Histoire Mondiale de la France Seuil pages 105-109
Parmi mes livres de chevet du moment – j’en ai toujours plusieurs-, il y a cette Histoire mondiale de la France, magnifique livre qu,  en plus,  peut se lire à petite dose de 3-4 pages à chaque fois, ce qui souvent donne soif évidemment d’un peu plus. C’est le but. Cet ouvrage collectif de 122 historiens emmenés par Patrick Boucheron affiche son intention de « mobiliser une conception pluraliste de l’histoire contre le rétrécissement identitaire qui domine le débat public aujourd’hui ». Beau programme. Le livre conserve l’idée de grandes dates. L’extrait ci-dessus concerne les années 842-843, celles des Serments de Strasbourg et du Traité de Verdun, c’est à dire du partage de l’héritage de Charlemagne et à une époque où les langues ne faisaient pas [encore] les royaumes. Ce ne sont pas les langues qui ont divisé les peuples.
Les Serments, qui font partie du patrimoine commun de la France et de l’Allemagne,  et  que prononcent, contre leur frère Lothaire, les petits fils de Charlemagne, Charles plus tard surnommé le Chauve et Louis qui sera appelé le Germanique, consigne pour la première fois grâce au chroniqueur Nithard, autre « petit-fils » de Charlemagne, l’usage officiel d’autres langues que le latin à savoir la lingua theudisca (langue thudesque) la romana lingua. Les langues furent ensuite croisées par les deux souverains au moins bilingues :
« Si Lodhuvigs sagrament, que son fradre Karlo iurat, conservat, et Karlus meos sendra de suo part non lostanit, si io returnar non l’int pois : ne io ne neuls, cui eo returnar int pois, in nulla aiudha contra Lodhuvig nun li iv er. »
Si Louis observe le serment qu’il jure à son frère Charles et que Charles, mon seigneur, de son côté, ne le maintient pas, si je ne puis l’en détourner, ni moi ni aucun de ceux que j’en pourrai détourner, nous ne lui serons d’aucune aide contre Louis.
« Obar Karl then eid, then er sinemo bruodher Ludhuuuige gesuor, geleistit, indi Ludhuuuig min herro, then er imo gesuor, forbrihchit, ob ih inan es iruuenden ne mag, noh ih noh thero nohhein, then ih es iruuenden mag, uuidhar Karle imo ce follusti ne uuirdit. »
Si Charles observe le serment qu’il a juré à son frère Louis et que Louis, mon seigneur, rompt celui qu’il lui a juré, si je ne puis l’en détourner, ni moi ni aucun de ceux que j’en pourrai détourner, nous ne lui prêterons aucune aide contre Charles.
Le Traité de Verdun lui ne tiendra pas longtemps, mais c’est une autre histoire.   Il y aura en effet trois nouveaux partages. Voici l’état de l’héritage de l’Empire de Charlemagne en 843

Source de l’image.
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Visite à l’expo Hello, robot (2ème partie)

« Slogans pour le 21ème siècle  » de l’écrivain et artiste canadien Douglas Coupland

Deuxième partie de notre visite à l’ Exposition Hello, Robot qui se tient du 11.02 au 14.05 2017, à Weil am Rhein au musée Vitra Design. La première partie se trouve ici. Comme je l’avais dit précédemment déjà, je construis ma propre exposition en la commentant par des éléments qui lui sont extérieurs ce qui bien entendu n’est possible que parce qu’elle existe telle qu’elle est. Je vous invite encore une fois à l’aller voir si vous en avez l’occasion.
J’avais écrit à propos du mot robota d’où est dérivé le mot robot : « On peut se demander comment on est passé de corvée à ouvrier – et du féminin au masculin (…) ». Un lecteur du SauteRhin, Pierre Foucher, nous apporte la précision suivante :
« le tchèque distingue deux types de masculin, « animé » et « inanimé », dont la déclinaison diverge à différents cas du singulier et du pluriel. Comme vous l’indiquez, le mot robota (corvée) est féminin, comme práce (travail). En dérive le mot robotník (masculin « animé »), qui désigne la personne de sexe masculin soumise à la corvée (alors que travailleur se dit pracovník, dérivé du verbe pracovat, et ouvrier dělník, de dělat, faire). L’originalité du mot robot (masculin animé pour son créateur, inanimé dans l’usage qu’on en fait depuis, dixit le SSČ, dictionnaire du tchèque écrit à l’usage des écoles et du public) par rapport à robotník, c’est évidemment l’absence de marque de dérivation (le suffixe –ník).  Il suggère ainsi un concentré de l’idée de robota. Le robot de Karel Čapek est une « incarnation » de la corvée, de la force de travail, à l’état pur. En aucun cas un ouvrier ».
Merci pour cet utile complément J’avais pour ma part en tête la correction que j’avais apporté aux traductions habituelles du texte Les robots de Krafwerk de Ja tvoi sluga (= je suis ton esclave) Ja tvoi robotnik (= je suis ton ouvrier  exécutant).
« Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail de l’ouvrier tout caractère d’autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. Le producteur devient un simple accessoire de la machine, on n’exige de lui que l’opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. (…) »
écrivaient Karl Marx et Friedrich Engels dans le Manifeste du Parti communiste (1848). Bernard Stiegler rappelle que pour Marx, la prolétarisation est, dans le capitalisme, le destin de tous les producteurs.
«De porteur d’outils et praticien d’instruments, l’ouvrier est devenu lui-même un outil et un instrument au service d’une machine porteuse d’outils. Or, précisent ici Marx et Engels, ce destin est celui de tous les producteurs – et non seulement des ouvriers»
On pourra lire sur le SauteRhin dans Tous prolétaires la suite du développement.
On aurait tort de penser en effet que seules les activités physiques sont taylorisables et donc robotisables. Un certain nombre d’activités dites intellectuelles, le sont aussi Voici une installation qui montre un robot écrivain écrivant. Il produit à la chaine des manifestes jamais identiques, à chaque fois différents et personnalisés, fabricant huit phrases thèses à partir d’un répertoire de concepts tirés de l’art, de la philosophie et de la technique. Le texte terminé, la page est jetée.

Les robots journalistes existent déjà.

2017, année des robots

Et qu’on le veuille ou non, quelles que soient les hypothèses, modes de calculs, la probabilité d’une raréfaction et d’une dévalorisation des emplois devrait être prise au sérieux. Les relations producteurs consommateurs seront bouleversées avec la possibilité pour ces derniers de participer pleinement à la conception et à la fabrication du produit.
Les robots arrivent de partout et vont partout y compris dans l’agriculture : robots pour la traite, robots de culture (désherbage, binage, etc. ), robots d’élevage.
« Qu’ils soient véhicules autonomes, assistants aux allures humanoïdes, jouets ambulants ou drones de livraison : 2017 sera l’année des robots. L’International federation of robotics (IFR) estime le marché des robots de toute sorte à près de 50 milliards d’euros. En 2016, il a augmenté de 14% rien que pour les robots industriels, avec 290 000 nouveaux systèmes installés l’année dernière. L’IFR pronostique pour les trois prochaines années une croissance de 13% par an. Les robots communiqueront avec nous, nous distrairont, travailleront avec nous, nous sauveront peut-être même de situations fâcheuses. Ils nous placeront aussi devant des problèmes et des dilemmes éthiques. Que nous le veuillons ou non, nous serons appelés à nous lier aux robots, à les intégrer dans nos vies ».
Constanze Kurz : Angriff mit dem Roboter (Attaque via le robot) FAZ 6.03. 2017
Le souci de Constanze Kurz dans l’article précité porte sur la trop faible attention portée aux questions de la sécurisation. Ce n’est pas aujourd’hui notre sujet. Derrière le robot, il y a ce que l’on appelle la data-économie. De même y a-t-il, semble t-il, des politiques notamment monétaire qui encouragent la robotisation. Pour Dalia Marin, spécialiste des relations économiques internationales, professeure à l’Université Ludwig Maximilian de Münich  «  la politique monétaire de la Banque centrale européenne accélère l’introduction des robots » par les taux d’intérêt extrêmement bas qu’elle pratique et qui rendent l’emploi des robots moins chers que celui de salariés. Source : Dalia Marin : Was die-Roboter-revolution für uns-bedeutet (Ce que signifie pour nous la révolution robotique [chinoise] FAZ 22.02.2017)
La robotisation de l’emploi dit intellectuel (en fait il n’y a pas de travail qui n’impliquerait pas le cerveau, fut-ce pour l’abrutir) se confirme :
« Fin 2016, l’assureur japonais Fukoku Mutual a annoncé le remplacement d’un quart de ses salariés du département des évaluations des paiements par un système d’intelligence artificielle devant lui coûter 1,6 million d’euros d’installation et 122 000 euros de maintenance chaque année. Soit le licenciement de 34 personnes à fin mars 2017, à ajouter au non-renouvellement des personnes jusque-là en CDD. L’heureux élu et nouvel « employé » totalement virtuel, le programme Watson de chez IBM, rassemblera les données médicales des clients et lira les documents et certificats rédigés par les médecins pour déterminer le montant des paiements d’assurance, à faire valider par un expert humain avant qu’il ne facture les dépenses. Il est essentiel de souligner ici que les emplois supprimés sont ceux qui impliquaient la transaction avec les clients, mais aussi un certain type de service intellectuel. Le cas de l’assureur nippon est symbolique d’une tendance repérable dans les banques, dans les médias, comme chez Associated Press dont les articles financiers sont désormais tous écrits par un algorédacteur, du côté des notaires ou de cabinets juridiques, à l’instar de BakerHolster, structure de 900 avocats qui utilise depuis mai 2016 une forme d’intelligence artificielle pour fouiller vite et parfaitement des milliers de documents et porter un jugement dans les affaires de faillite d’entreprises, etc. »
Ariel Kyrou & Yann Moulier Boutang, Les clés d’un nouveau modèle social. La révolution du revenu universel in  La Vie des idées , 28 février 2017.

Uninvited guests (les intrus)

Il ne s’agit pas seulement d’un bouleversement de la relation de travail, de la relation homme machine. Nous avons déjà vu la présence du robot dans tous les domaines de la vie. Nous sommes et seront de plus en plus des assistés par robots. Curieux que l’on ne nous parle jamais de cet assistanat-ci. Nous avons moins à faire à un design entre forme et fonction qu’à un design d’interaction de relations, de combinaison des deux. Un design qui ne configure pas seulement les relations hommes-machines mais les relations entre les êtres humains via la machine au risque précisément de les dés-humaniser, d’en faire des individus dés-affectés.

Superflux : « Unvisited guest » (2015) image extraite de la vidéo.

Hôtes indésirables est le titre d’une vidéo faisant partie d’un projet de design fiction qui ouvre à la critique de l’usage des objets connectés.
On y voit un homme âgé, Thomas, 70 ans. Il vit seul et a été équipé par ses enfants d’un certain nombre d’objets connectés censés l’aider à préserver sa santé. Un cadeau empoisonné, c’est le cas de le dire. La smart-fourchette contrôle son alimentation, la canne connectée le nombre de pas qu’il effectue ou pas dans la journée, le lit signale l’heure de s’allonger et s’il est couché. Les contrôles s’effectuent via le smartphone par l’intermédiaire duquel lui parviennent les injonctions, les données ou les sms de ses enfants inquiets : hallo, P’pa, tu n’as pas utilisé ta canne aujourd’hui, tout va bien ? Les objets connectés n’organisent pas seulement une relation homme machine mais aussi la relation enfants-parent. Ce sont des technologies relationnelles.
La vidéo est décomposée en trois temps. On y voit d’abord un sujet docile exécuter les préconisations du programme de santé. Mais ce n’est pas supportable et il tente de passer outre. Au final, l’homme va essayer de ruser avec l’intrus machinique. On le voit d’abord touiller les légumes décongelés avec sa smart-fourchette sous les félicitations du smartphone alors qu’à l’aide d’une autre fourchette il dévore des frites. Il entasse des livres sur le lit pour faire croire qu’il est couché. A l’heure des deux-mille pas quotidiens, on le voit ouvrir la porte à un jeune voisin, lui remettre la canne puis la récupérer en récompensant son substitut d’une canette de bière. En ouvrant la porte à un voisin et en mettant ne serait-ce que momentanément la canne à la porte, il récupère un chez soi qu’il avait perdu et y faire ce qu’il veut. Le résultat est donc une totale inefficacité de tous les dispositifs en raison de leur caractère intrusif et infantilisant. Ils étaient pourtant censés le maintenir en meilleure santé. On devine que cette inefficacité n’est pas non plus le but recherché. Nous avons donc une question double. Elle n’est pas seulement celle de l’intrusion. Le refus de la technique ne règle pas le problème de santé. Dans les deux cas nous avons affaire à une perte de savoir vivre et consommer. Une désaffection.
J’ajoute hors exposition la lecture suivante :
« Subir les effets d’une industrie de services, c’est en effet voir son existence de trans-former sans participer à cette trans-formation, s’il est vrai que l’industrie des services repose non seulement sur une division industrielle du travail mais sur une affectation de rôles sociaux où, par principe, le consommateur est dessaisi des tâches de production et est en cela relativement désaffecté. La dessaisie des tâches de production prises en charge par le service, est présentée comme un avantage, celui d’une décharge. C’est en ce sens que l’on parle de « service » : les serfs étaient autrefois en charge de corvées. Cependant cette décharge est ce qui prive de son existence même celui qui se trouve « déchargé » : il s’en trouve privé de la possibilité de décider de sa façon de vivre … »
Bernard Stiegler &ars industrialis : Réenchanter le monde / La valeur esprit contre le populisme industriel Flammarion pages 41-42.
Je ne veux pas suggérer que des appareils servant à compter le nombre de pas ne puisse servir. Tout dépend. Le même auteur qui a conçu la vidéo Uninvited guests a réalisé un distributeur de médicaments qui sonne l’alarme quand on a oublié de les prendre. On peut juger cela utile, à condition bien sûr que les données ne transitent pas vers les compagnies d’assurance, ce qui n’est pas acquis.

Avez-vous déjà parlé à votre enfant aujourd’hui ?

Dans l’actualité allemande, est récemment tombée l’information d’une campagne de prévention à l’addiction au téléphone portable

Avez-vous déjà parlé à votre enfant, aujourd’hui ?

Avez-vous déjà parlé à votre enfant aujourd’hui ? Tel est le thème d’une campagne de sensibilisation lancée dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale dans le nord-est de l’Allemagne. Cette campagne contre l’addiction des parents aux smartphones repose en effet sur un constat fait par les éducateurs qui ne savent pas trop bien comment aborder la question sans que cela soit mal pris. Ils observent de plus en plus de parents qui viennent chercher leur enfant à la crèche sans même décrocher de leur téléphone et qui ne demandent même pas aux mômes comment s’est passée leur journée. On peut observer le phénomène aussi dans les rues, les aires de jeu, les transports. Les enfants se sentent abandonnés et parfois ne savent plus comment faire pour attirer l’attention de leurs parents. Le mieux dans ce cas est bien évidement de casser quelque chose. De préférence le portable.  Les parents sont physiquement là mais mentalement absents. Et nous avons dans cet exemple comme une inversion de la relation parents-enfants du cas précédent.
Le photographe Eric Pickersgill présent dans l’exposition Hello Robot a saisi les attitudes résultant de ces comportements addictifs qui se généralisent et  dans lesquelles les smartphones figent les corps aussi bien des adultes….

Auto portrait ode l’artiste Eric Pickersgill et de sa femme Angie

…. que des enfants.

Photo Eric Pickersgill

L’occasion de rappeler que les artefacts créés par les humains ont des effets sur leur corps et leurs comportements qui en gardent la mémoire.
Arrivons à ceci collé au mur

Un bot informatique est un agent logiciel automatique ou semi-automatique qui interagit avec des serveurs informatiques. Un bot se connecte et interagit avec le serveur comme un programme client utilisé par un humain, d’où le terme « bot », qui est la contraction par aphérèse (ablation) de robot. Je prends la définition chez Wikipédia. Cela me permet de préciser que l’encyclopédie fonctionne elle-même à l’aide de ces automates. Les robots ou bots sont des contributeurs particuliers de Wikipédia puisqu’ils interagissent selon des processus automatiques ou semi-automatiques. L’ article auquel je renvoie explique comment dresser son propre bot pour l’utiliser sur Wikipédia.

Les Citizen Kane d’aujourdhui

A côté de cette utilisation pour la construction d’un savoir, il est d’autres usages nettement plus toxiques. Ces techniques sont utilisées dans les campagnes électorales. Elles ont été mises au service de la campagne de Donald Trump ainsi que de l’organisation Leave.eu, qui se battait pour le Brexit. Robert Mercer, patron entre autres du fonds d’investissement spécialisé dans les transactions à haute fréquence, bailleurs de la campagne de Trump ainsi qu’actionnaire du site d’actualité de l’ultra-droite Breitbart News Network, a mis sa société d’analyse de données à la disposition de la campagne en faveur du Brexit afin de cibler les électeurs indécis sur la base de leur activité sur Facebook.
Mercer est un des principaux actionnaires de Cambridge Analytica, une société qui a conduit des opérations de guerre psychologique et qui affirme utiliser une technologie de pointe pour réaliser des profils intimes des électeurs afin de découvrir et de cibler ce qui déclenche leurs émotions. L’équipe de campagne de Donald Trump a versé plus de 6 millions de dollars (5,7 millions d’euros) pour cibler les électeurs indécis lors de la présidentielle américaine, et Mercer l’a mise à disposition de Nigel Farage, du Parti pour l’indépendance. Sur la base des conseils de Cambridge Analytica, la campagne Leave.eu a mis sur pieds une énorme base de données des sympathisants, en créant des profils détaillés de leurs vies grâce aux données collectées à travers Facebook. Leave.eu a ensuite envoyé des milliers de versions différentes de message, selon ce qu’elle avait appris sur leur personnalité. (Source : The Observer  via Vox Europe)
Les Verts allemands sont le seul parti à ma connaissance à s’être engagé à ne pas utiliser de tels robots sociaux faiseur d’émotion et d’opinion pendant la prochaine campagne électorale (élections au Bundestag).

L’artiste catalan Neil Harbisson, grâce à son « eyeborg », un dispositif de sono-chromatisation greffé dans sa boite crânienne réussit à « voir » en couleur alors qu’il ne voyait qu’en noir et blanc. C’est aussi le premier cyborg officiellement reconnu.

Hyperréalité

Keiichi Matsuda : « Hyper-Reality »

Keiichi Matsuda dans une installation video montre à quoi ressemblera l’hyper-réalité urbaine dans laquelle chaque élément de réel sera scotché de réalités virtuelles, le tout dans une esthétique provocatrice de jeu de grattage. A chaque moment des pop-ups d’offres commerciales vous sauteront à la figure. Les techniques de marketing commercial sont les mêmes pour le marketing politique.


Vous avez dit intelligence ?

Il nous faut maintenant parler aussi d’intelligence artificielle et d’apprentissage profond (deep learning). Le catalogue de l’exposition dans son glossaire définit l’Intelligence artificielle de la façon suivante :
« On parle d’intelligence artificielle (IA) quand les machines se comportent comme les humains avec l’intelligence, c’est à dire pensent logiquement, s’y ajoute le savoir, la planification, l’apprentissage, la prise en compte et le traitement. Depuis peu l’intelligence sociale et la créativité jouent un rôle. Comme champ de recherche transdisciplinaire issu de l’informatique, des mathématiques, de la psychologie, la linguistique et des neurosciences, etc, l’IA tente de décrire l’intelligence de manière si détaillée qu’on puisse la formaliser et la simuler à l’aide de programmes informatiques. D’autres approches tentent d’analyser l’architecture informationnelle du cerveau à l’aide de réseau de neurones artificiels et de la reconstituer. Un grand obstacle à cela est que nous ne savons pas vraiment comment fonctionne réellement l’intelligence humaine ».
L’apprentissage profond (deep learning) est une sorte de spécialisation/réduction de l’Intelligence artificielle à certaines fonctions particulières. Plusieurs couches de réseaux neuronaux travaillent en parallèle, d’où l’épithète profond. Les machines transforment des données en savoirs. A chaque interaction elles en apprennent un peu plus non seulement sur le monde qui nous entoure mais sur celui qui s’en sert.
« Plus que pour les big datas, il s’agit de transformer ce qui nous entoure en un environnement de transactions dans lequel toute interaction n’a peut-être pas de valeur en elle-même mais où la masse des interactions et les faits secondaires et tertiaires concomitants peuvent être monétarisés pour des formats publicitaires ou assurantiels. Le deep learning cherche donc à prendre plus profond dans nos poches et promet dans l’immédiat un élargissement de la zone de transaction. Le financement de l’actuelle vague d’intelligence artificielle repose sur le rêve réel de développer dans tous les contextes possibles des contreparties réelles monnayables ».
Christoph Engemann et Paul Feigelfeld : Distributed Embbodiment. Catalogue pages 252-259
Compliquée cette histoire d’intelligence artificielle. Peut-être à cause de l’idée idéaliste que nous nous faisons de l’intelligence humaine. L’anthropologue Paul Jorion a sa petite idée pour expliquer cette gêne :
« Nous sommes convaincus que simuler ce que nous sommes dans une machine requiert que nous mobilisions la pointe la plus avancée de nos connaissances. Nous avons écarté, essentiellement par orgueil, l’éventualité que le comportement de l’être humain puisse s’expliquer comme la mise en œuvre de principes en réalité élémentaires, bien plus simples que ce que nous imaginons spontanément en raison de l’image mégalomane que nous avons forgée de nous-mêmes. Nous avons écarté en particulier, du fait de notre arrogance, l’éventualité que nos raisonnements – stupéfiants par leur intelligence, selon l’interprétation que nous en avons – ne résultent de rien de plus que d’un parcours particulier (mais dont la logique est en réalité relativement simple) au sein du lexique de notre langue, c’est-à-dire de l’espace que constituent les mots rassemblés ».
Paul Jorion Principes des systèmes intelligents,

Donald Trump, une machine intelligente ?

Donc, il ne serait pas idiot de comparer Donald Trump à une machine intelligente ? Cela permettrait de situer l’intelligence à sa juste place à ne pas confondre avec la pensée. Pour la mathématicienne américaine Cathy O’Neil « il [Trump] est semblable à un algorithme de machine learning ».
« Ce serait une erreur de croire qu’il possède une stratégie, au-delà de faire ce qui fonctionne, ce qui veut dire, en un sens strictement étroit, ce qui est susceptible d’attirer l’attention sur lui.
En tant que candidat présidentiel, Trump s’est fait largement connaître pour ses meetings animés, polémiques et chaotiques. Ses discours étaient comparables aux marches aléatoires des statistiques : il essayait quelque chose, voyait comment la foule réagissait et si c’était un succès – défini par une réaction forte, pas nécessairement positive – il essayait de nouveau au meeting suivant, avec encore plus de provocation.
(…) C’est exactement la manière dont un algorithme est entraîné. Il commence par être neutre, comme une ardoise vide en quelque sorte, puis « apprend » lentement en fonction de la direction qu’il prend en navigant à travers ses données d’entraînement. Les données d’entraînement de Trump avant l’élection étaient ses meetings et Twitter, mais ces jours-ci il obtient sa dose quotidienne à partir de trois sources : ses conseillers proches tels que Steve Bannon, les médias comme Fox News, et, bien sûr, son feed Twitter, où il évalue les réactions aux nouvelles expérimentations. »
Au final, explique-t-elle,
« Nous avons l’équivalent d’un réseau neuronal dynamique à la tête de notre gouvernement. Il est dépourvu d’éthique et nourri par une idéologie biaisée de type alt-droite Et, comme la plupart des IA opaques, il est largement irresponsable et crée des boucles de rétroaction et des externalités horribles ».
(Source)
Tout dépend en fin de compte de quoi on nourrit la machine. L’intelligence artificielle est souvent présentée comme idéologiquement neutre mais comme la plupart des artefacts, toute technologie est imprégnée de convictions, de représentations d’une vision du monde. Simone Rebaudengo, Matthieu Cherubini er Saurabh Dattaérie présentent une série d’objets sur la distribution d’électricité en fonction de différentes modalités d’organisation sociale : égalitaire (modèle D cherche l’équilibre dans la distribution), inégalitaire (modèle M pyramidal, hiérarchique) et le modèle T (répressif à la distribution disproportionnée).

La question se pose aussi de savoir à qui sont réservées ces solutions technologiques ? Cela a été débattu récemment en France au cours d’une table ronde au titre provocant : la ville intelligente n’aime pas les pauvres.
Pour terminer sur une note d’humour, on saura gré à l’exposition Hello, Robot de n’en pas manquer, heureusement :

Peur des robots ? Celui-ci est momentanément en panne.

Pour aller à la partie 1 de la visite.
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Visite à l’exposition Hello, Robot

 

Weil am Rhein sur le campus Vitra : Exposition Hello, Robot du 11.02 au 14.05 2017, dans le bâtiment de l’architecte Frank Gehry. Vitra est une entreprise familiale suisse (nous sommes très proche de Bâle dans la zone des trois frontières) spécialisée dans l’ameublement domestique, de bureau, le mobilier urbain et de magasin. A l’origine à usage privé, le musée possède une riche collection de design mobilier, le Vitra Design Museum s’est ouvert à l’international et au public. Il organise deux importantes expositions temporaires par an. Celle du moment est consacrée au design de la relation  homme-machine.
Une petite visite s’imposait. Comme d’habitude on ne lira pas un compte-rendu exhaustif mais centré sur quelques réflexions qu’elle m’a inspirée en liaison avec quelques faits tirés des actualités allemandes. Elle se fera en trois parties. Deux d’entre elles se suivront. La troisième sera pour plus tard. La question de l’avenir du travail ne sera qu’effleurée dans l’attente d’une table ronde sur la question qui aura lieu au musée fin avril.
Design est un terme d’origine anglaise qui signifie à la fois dessin et dessein, intention.

Première partie : mais qu’est-ce qu’un robot ?

Entrons.
Je m’efforcerai de considérer cette question, Les robots sont-ils nos amis ou nos ennemis, comme une fausse question. Rien de tel pour aiguiser l’esprit critique. Ils peuvent en effet être l’un et l’autre, l’un ou l’autre selon le cas même si dans l’optique pharmacologique que j’adopte à la suite de Bernard Stiegler la qualité de remède est rarement évidente et n’affleure pas de manière aussi évidente que la dimension toxique.
Les robots ont déjà envahi notre vie quotidienne sans que nous nous en soyons rendus compte. Le logiciel avec lequel j’ai rédigé le présent texte est un robot qui prétend en plus savoir plus vite que moi le mot que je veux employer. Dès les premières lettres que je frappe, la machine affiche la suite du mot parce qu’elle se « souvient » que je l’ai déjà utilisé.  Puis elle consulte le dictionnaire pour en vérifier l’orthographe. Je ne suis pas le seul dactylographe de mon texte.
Certes notre imaginaire du robot est façonné, le théâtre et le cinéma aidant, par l’humanoïde ou alors par le robot industriel mais il y a d’autres automates.

Le mot Robot est d’origine théâtrale

Il apparaît en effet pour la première fois dans la pièce de théâtre de Karel Čapek : R. U. R. Rossumovi univerzální roboti, titre original en tchèque. Elle fut jouée à Prague en 1920. La première traduction française de cette pièce, établie par Hanuš Jelínek était intitulée Rezon’s Universal Robots, nous apprend Wikipedia. La pièce fut créée à la Comédie des Champs Elysées en 1924 avec notamment Antonin Artaud dans le rôle du robot Radius, celui qui veut être le maître des hommes. Comme le signale Natacha Vas Deyres :
« C’est en écrivant, en 1920, la pièce intitulée De la vie des insectes (qui sera publiée un an plus tard en 1921) dans laquelle il met en scène des fourmis travaillant comme des automates, que Karel Čapek conçoit l’idée d’écrire une œuvre sur les machines ressemblant aux hommes et se comportant comme eux. Mais il ne sait pas comment appeler ces créatures que nous nommerions aujourd’hui humanoïdes  et il choisit d’utiliser le terme robota. »
En fait, c’est une suggestion de son frère.
Robota est un mot féminin qui  signifie corvée en tchèque. On peut se demander comment on est passé de corvée à ouvrier (robotat veut dire travailler en russe) – et du féminin au masculin – si l’on se souvient qu’ouvrier est celui qui œuvre, qui dispose d’un savoir-faire et qui est donc le contraire d’un robot alors que le prolétaire, lui, a perdu son savoir au profit de la machine avant que celle-ci ne finisse par le remplacer complètement. R.U.R est le nom de la fabrique de robots créée par le savant Rossum. Celui-ci se prend pour un démiurge et veut créer un humanoïde égal à l’homme et doté de « ces choses aussi inutiles que sont les amygdales et la capacité à jouer du violon ». Son neveu qui lui succède entreprend de rationaliser le projet. Le slogan de l’entreprise devient : Travail à meilleur marché. Le Rossum’s Robot, 150 $ pièce. Dans R.U.R., l’on quitte rapidement la tradition du Golem telle qu’on la connaît à l’exemple de Frankenstein, celle de l’inventeur démiurge qui donne vie à une créature artificielle qui lui échappe, pour entrer de plein pied dans le domaine de la production industrielle de masse. Celle du capitalisme taylorisé et fordiste. Ainsi que l’explique le directeur de l’usine :
« Dans les livres, c’est de la publicité et ça n’a aucun sens. On y dit par exemple que les robots ont été inventés par le vieux monsieur. Il aurait pu enseigner à l’université mais il n’avait pas la moindre notion de la production industrielle. Vous savez, il s’imaginait qu’il allait fabriquer de vrais hommes, de nouveaux indiens ou des professeurs ou des idiots mais il n’avait pas la moindre notion de la production industrielle. Ce n’est que le jeune Rossum qui a eu l’idée d’en faire des machines intelligentes et vivantes. »
Rossum le jeune a d’emblée voulu « simplifier l’homme », le ramener à ses seules fonctionnalités et « à force de simplifier l’homme, il a créé le robot ». Il voulait que « fabriquer des ouvriers artificiels signifie la même chose que fabriquer des moteurs diesel ». Son modèle n’est pas comme pour son oncle l’être humain mais l’homme prolétarisé. Les robots seront produits en masse et à un coût de plus en plus bas. Les marchandises qu’ils fabriquent finissent elles-aussi par ne plus rien coûter. Je n’entre pas dans le détail de cette utopie qui tourne au cauchemar. Le texte est accessible en français. Les humains au bout d’un moment ne supportent plus le fait que les robots ne soient que fonctionnels et les font accéder à la sensibilité. Ils finiront par se révolter et entrer en guerre contre les hommes qui ont cessé de procréer et se raréfient. Le temps libéré n’a pas libéré le travail humain mais l’ennui. On voit où mène un monde qui confond emploi et travail. Je pousse évidemment l’interprétation au-delà peut-être des intentions de l’auteur mais en fonction de ce que l’on pourrait en dire aujourd’hui. Le texte a été écrit au lendemain de la boucherie industrielle de la Première guerre mondiale qui a fait le bonheur de l’industrie des prothèses alors que l’Union soviétique importait le taylorisme. La taylorisation était la préfiguration de la robotisation. Le premier robot industriel date d’une quarantaine d’années plus tard : 1961.
Dans l’exposition Hello, Robot, Karel Čapek est associé à Friedrich Kiesler qui imagina un décor adapté aux techniques de son temps pour les représentations de R.U.R. à Berlin en 1923.

Friedrich Kiesler : décor pour R.U.R.. de Karel Čapek, Theater am Kurfürstendamm, Berlin (1923), Fotografie © Österreichische Friedrich und Lillian Kiesler-Privatstiftung, Wien

Le décor pour R.U.R représentait la salle de commande à l’intérieur d’une fabrique de robots. Un gros diaphragme sur lequel était projeté un film sur une usine donnait au spectateur l’impression de participer à ce qui se passait à l’intérieur comme à l’extérieur de l’usine. Différentes techniques donnaient l’illusion d’un espace scénique augmenté de la multiplication d’espaces virtuels. Kiesler, qui avait organisé en 1924 à Vienne (Autriche) l’exposition internationale des nouvelles techniques pour le théâtre, refusait la scène tableau et lui substitua ce qu’il appelait eine Raumbühne, une scène dans l’espace.
« Première tentative d’un décor électro mécanique. L’image fixe devient vivante. Le décor est actif, il joue avec. De la nature morte vivante. Les moyens de rendre vivant sont : le mouvement des lignes, un très vif contraste des couleurs, le passage de la surface aux formes en relief jusqu ‘à la plastique ronde humaine – le comédien ». (Friedrich Kiesler, Als ich die Raumbühne erfand. Dokumente um das Jahr 1924).
« Rendre vivant » des dispositifs que l’on peut techniquement faire bouger est à l’origine de l’idée robotique. Pour rester encore un instant dans cette époque et cet univers, voici la couverture d’un livre publié en 1927 qui est évoquée également dans l’exposition :

L’image est du célèbre John Heartfield connu pour ses photomontages. Elle illustre un livre de Günter Reimann intitulé Le miracle économique allemand qui contient des textes de l’économiste marxiste consacrés à la taylorisation et au système fordiste. Le dessin de John Heartfield est paru ailleurs sous le titre « Die Rationalisierung marschiert » (La rationalisation en marche).

Robots : les définitions

Selon Wikipedia, un robot « est un dispositif mécatronique (alliant mécanique, électronique et informatique) conçu pour accomplir automatiquement des tâches imitant ou reproduisant, dans un domaine précis, des actions humaines ». Dans un essai figurant dans le catalogue fort cher quoique réalisé par un robot, Carlo Ratti et Danielle Belleri proposent la définition suivante :
« Nous désignons sous le vocable robot une unité formée de capteurs, d’intelligence et de déclencheurs. Cet ensemble peut pour ainsi dire lire le monde, traiter les données recueillies [ce que l’on appelle intelligence] et agir en conséquence ».
Une telle définition recouvre des dispositifs inattendus tout en permettant d’y réfléchir en la dégageant de la figure de l’androïde ou du cyborg bien sûr plus spectaculaire que les dispositifs de contrôle du degré de cuisson de la dinde. Elle englobe par exemple le thermostat, l’assistant de navigation de la voiture, le four de la cuisine, le bracelet qui mesure des marqueurs de votre état de santé, le compteur qui surveille votre consommation d’eau, de gaz ou d’électricité qu’on vous dit « intelligent ». Appelés Linky en France, ils sont en passe d’être installés à partir de cette année pour l’électricité en Allemagne aussi où l’obligation ne concerne cependant que les gros consommateurs. Les auteurs de la définition citée énoncent un paradoxe : «  plus un robot s’insinue avec discrétion dans nos vies et plus nous interagissons avec lui, plus son influence est grande ».
D’où l’importance peut-être du design. Si le robot qui tient le biberon du bébé a l’allure d’une grue cela crée bien entendu d’emblée de la distance, encore que.. allez savoir … :

Partie de l’installation Raising Robotic natives de Philipp Schmitt, Stephan Bogner et Jonas Voigt qui ont prévu une peluche de sympathique dinosaure pour « habiller ce bras ». Il faut croire que tout le monde ne prend pas ça avec humour.
Tous les domaines de la vie sont concernés de la naissance à la mort.. A cet égard, il manque dans l’exposition la naissance proprement dite. Pourtant les premiers pas de l’utérus artificiel ont déjà été faits.
Le visiteur se trouve dans un univers où se confondent objets et machines réels, séries télé, cinéma (il y a même Mon oncle de Jacques Tati), installation vidéo, on ne sait plus très bien s’il est question de réalité ou de fiction.

Avec The Waste, Zan-Lun Huang imagine une nouvelle forme de consommation à partir de cette hybridation homme/machine,mécanique/organique composée d’éléments dont l’obsolescence est programmée.
Nous avons en nous des parties organiques qui meurent et se régénèrent. Dan Chen propose une urne funéraire dans laquelle sont incinérés régulièrement les bouts d’ongle ou de cheveux coupés, les squames de la peau, histoire sans doute de nous préparer à ce qui reste, quelles que soient ces technologies, l’inéluctable :

La sexualité bien entendu n’échappe pas au phénomène. Je passe sur ce qui est censé télétransmettre les sensations, la culture tamagotchi ou comment faire ami-ami avec son robot. Je m’arrête un instant sur cette installation :

Dans cette vidéo de Kevin Grennan, l’anniversaire de l’androïde, le robot a beau faire mine de souffler les bougies de son gâteau d’anniversaire mais il n’a ni poumon ni souffle. L’auteur veut ainsi montrer que les machines n’ont au contraire des humains pas besoin de rituel.

Dan Chen : End of life Care Machine
Une machine caresse le bras d’une mourante et la console de l’absence de sa famille. Le concepteur de cette installation qui avait une visée critique a été surpris qu’on lui demande où il était possible de se procurer un tel robot.
La poupée Cayla
Je quitte un instant l’exposition pour introduire un fait d’actualité : l’interdiction en Allemagne d’une poupée connectée Mon amie Cayla qui comme le montre l’image est également commercialisée en France sans apparemment y soulever le moindre problème.

Cayla est une poupée connectée qui ne peut fonctionner, entretenir une conversation ou encore jouer que si elle est connectée à un smartphone ou une tablette via Bluetooth précise le distributeur de jouets, la Société britannique Vivid. De la chambre de l’enfant, la poupée est reliée à un réseau planétaire. Le jouet est fabriqué par la firme américaine Genesis qui fait l’objet d’une plainte aux Etats Unis pour enfreinte à la protection des données concernant les enfants. La multinationale Nuance communications qui fournit le logiciel de reconnaissance vocale et de traitement des données est associée à la plainte dont on trouvera ici  le texte.
Le régulateur allemand des réseaux a engagé l’interdiction sur le fondement du p§ 90 de la loi sur les télécommunications qui interdit de posséder, fabriquer, importer ou commercialiser un émetteur ou un dispositif de télécommunication ayant une forme masquant sa fonction par exemple en lui donnant la forme d’un objet d’usage quotidien. Il est de même illicite qu’un tel objet permette l’écoute indiscrète d’une parole non destinée à être publique. Texte intéressant car il suppose que tout objet connecté doit clairement identifier sa fonction de mise en réseau. Il y avait bien dans le cas qui nous occupe un collier qui s’allumait quand le jouet était en réseau mais outre qu’il ne fonctionnait pas dans tous les cas de figure, l’application pouvait le débrancher. Et puis on ne s’attend pas à ce qu’un collier de poupée remplisse ce rôle de signal. C’est donc parce que ses fonctionnalités technologiques sont masquées que la poupée a été interdite. C’est un étudiant en droit de l’informatique, Stefan Hessel, de l’université de Sarre, qui a soulevé le lièvre. Le régulateur n’y est apparemment pas parvenu tout seul. Il vient pourtant d’ajouter à ses attendus « la protection des plus faibles » Ce n’est pas faute d’avoir été alerté par les associations de consommateurs européennes. Le jouet avait été élevé au rang des 10 meilleurs jouets de l’année 2014 par les professionnels de la profession. Sa commercialisation n’est pas toute récente. Là comme ailleurs les pouvoirs publics sont par défaut aux abonnés absents. Stefan Hessel a montré que l’on pouvait avec n’importe quel appareil équipé d’une technologie à la dent bleue, Bluetooth, interférer avec le réseau de la poupée même à travers l’épaisseur de plusieurs murs.
On sait pourtant que ces poupées sont incapables de participer à un jeu. Elle est en ligne et cherche ses réponses via le net à condition que la question soit préformatée. Le distributeur recommande de ne pas poser la question en s’adressant à la poupée par son « prénom ». Les enfants, on le sait depuis longtemps préfèrent jouer avec l’emballage du cadeau plutôt qu’avec ce type de contenu.
Un autre design change-t-il la question ? L’exposition Hello, Robot présente Musio, un robot pédagogique conçu par la société AKA Study.
Musio est capable de dialoguer simplement avec son utilisateur, mais aussi de rappeler les rendez-vous prévus, signaler l’arrivée d’un mail, ou encore de raconter des blagues. Il peut également demander à son interlocuteur s’il a passé un bon week-end ou discuter avec lui de son hobby à condition qu’il lui en ait déjà parlé auparavant, et peut prendre le contrôle des autres objets connectés de la maison pour contrôler les lumières, la climatisation ou encore changer la chaîne de la télévision. Il existe trois versions du robot, Musio Simple, Musio Smart et Musio Genius.
Il est temps de conclure ce premier tour d’horizon. Le second traitera plus de l’intelligence artificielle. Pour finir comme j’ai commencé, avec le théâtre, cette citation d’un auteur de comédie américain que des étudiants ont illustré par un robot qui donne une impression d’hésitation :
« L’erreur est humaine, en attribuer la faute aux robots est encore plus humain »
(Robert Orben)
Comme l’écrit Amélie Klein, curatrice, l’exposition s’efforce de saisir un moment des évolutions en cours dans le domaine de la modernité digitale – ce qui est au vu de la rapidité des évolutions toujours un peu une gageure – en se demandant si nous ne vivons pas un moment Iron-Bridge. L’iron-bridge est le premier grand pont en fonte jamais construit mais il l’a été sur le modèle des ponts en bois. Il avait fallu encore quelque temps pour basculer entièrement du monde du bois dans celui du fer et de l’acier.

À suivre ici

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Wolf Biermann : portrait de Heiner Müller en Dante Alighieri

« Avec cette curieuse accolade longue et silencieuse dans le tourbillon de la Foire du livre de Francfort en 1992, chez notre ami éditeur Helge Malchow, tout était énigmatiquement dit entre Heiner Müller et moi » (Wolf Biermann : Autobiographie, entre les pages 352-353)

« Un tout autre Protée [autre que Peter Hacks dont il fut question précédemment] était à mes yeux Heiner Müller. Nous nous connaissions depuis la fin des années 1950. A cette époque, pas un directeur de théâtre ne lui aurait donné le moindre os à ronger. Pas de boulot, pas de perspective, pas d’argent. Les quelques petites années qu’il avait de plus que nous, les débutants, ont signifié pour lui une vie difficile. Il savait déjà bien plus réellement que nous entre quelles mains se trouvait, dans le socialisme, le marteau et comment frémissait la faucille. Müller avait une connaissance plus profonde des dangers et était plus seul que nous tous. Sa femme Inge était elle-même une forte poétesse. J’étais fier qu’elle d’abord, lui ensuite, m’aient écrit un petit poème. Les deux vivaient comme des chiens battus à la marge de la littérature de RDA. Nous étions assis dans sa piaule non chauffée. Aux murs des centaines de bouts de papier avec des citations, des croquis, des lambeaux de mots, des vers, des projets. Dans la pièce l’air était froid sans le moindre souffle. Une odeur de schnaps à deux sous et celle âcre de tabac mêlé à un orgueil de poète le plus humble. La bouche amère et la tête pleine de plans sur la comète. Entre les manuscrits des tartines sèches sur lesquelles était étalé le rêve rance de la révolution permanente. Nous avons tous dévoré la grande biographie de Trotski d’Isaac Deutscher. Le livre de Totzki lui-même ramené clandestinement de l’ouest : La révolution permanente. Les doigts jaunis par la nicotine de Heiner Müller, son point de vue radical, ses formulations tranchantes qui m’effrayent et m’aiguillonnent, les blagues politiques, les anecdotes à faire se dresser les cheveux sur la tête, tout cela je ne pourrai jamais l’oublier.
Depuis le début, j’admirais sa puissance d’expression et je l’aimais comme un frère aîné malade. Dans sa jeunesse, il s’était agenouillé dans l’église de la guérison communiste comme la plupart d’entre nous. Avec ses toutes premières pièces, il voulait ce que je voulais aussi : rien d’autre que guérir et faire avancer la société socialiste malade. Lorsqu’il perdit ses illusions, cette perte ne l’a cependant pas abattu comme ce fut le cas pour tant d’autres.
Il trouva son salut dans la prévision sarcastique des catastrophes à venir. La distance qui sépare le sauveur du cynique et du prédicateur d’apocalypse est courte.
Wolf Biermann Warte nicht auf bessere Zeiten (N’attends pas de jours meilleurs)Die Autobiographie Propyläen Verlag Pages 504-506 Traduction Bernard Umbrecht

[…]

« Mon hermétique ami Heiner Müller. Le visage maigre, le menton énergique, le long nez cassé, le front haut, la bouche mince, les joues creusées. Pas un Savonarole. Heiner m’apparaissait toujours comme le célèbre portrait de Dante par Botticelli. Un Dante Alighieri avec un cigare à la Brecht de la grosseur d’un pouce et une bouteille de whisky à demi vide. Ce que notre maître Brecht nommait « amabilité » en en faisant la pédagogie dans ses poèmes didactiques, Müller l’avait en lui naturellement. Il était si stoïque, c’était comme s’il avait déjà traversé tous les cercles de l’enfer du communisme. Il parlait avec tant de parcimonie qu’il paraissait silencieux. Comme un présocratique, il ne voulait pas fixer le changement en l’épinglant par des concepts, il pointait au contraire en silence avec le bout de son cigare fétide nos fins du monde quotidiennes. Monter les chevaux de bois des carrousels de mots. Était-ce la version bolchevique du jargon de l’authenticité heideggerien ?
Après l’enterrement de Bunge [Hans Bunge] en 1990, Heiner s’était plaint auprès de moi : « Ah Wolf,  je suis à court de matériau. Je suis comme une machine à texte sans provision. T’aurais pas un sujet pour moi sur lequel je pourrais travailler ?». Je haussai les épaules. Lorsque vint la période où l’on pouvait lire des choses sur la façon dont Heiner s’est empêtré avec la Stasi, je me suis dit que cela pourrait probablement être le bon matériau dont il a besoin et dans lequel il a lui-même vécu. Sophocle se serait léché les doigt antiques devant une telle matière.
Heiner avait signé la résolution de protestation contre mon exclusion de la citoyenneté de RDA. Un officier de la Stasi avait après cela mené avec lui d’intenses conversations. J’imagine que Heiner s’asseyait sans scrupule à la table du diable car il croyait sans doute avoir la plus longue cuillère. C’est peut-être pour cela qu’il avait osé déjeuner avec la Stasi. Il a retiré sa signature contre mon expulsion avec un stratagème à la Brecht : à la seule condition que personne ne devait jamais en avoir connaissance. Cette discrétion lui fut promise, parole de pionnier, par son officier traitant. Jusque là tout alla bien, puis mal – car personne ne pouvait deviner que la RDA allait s’effondrer encore de notre vivant. Et encore moins imaginer que pour la première fois dans l’histoire les dossiers secrets d’une dictature seraient conservés et rendus publics. Müller n’a pas nié, il a enjolivé son douteux échange en le transformant en collecte de matériau littéraire. Mais tout ce mensonge est cependant une demie vérité.
Avec Müller je n’ai jamais bien pu me quereller. Dans le Mahlstrom de l’histoire, on ne peut se disputer avec du sable sur les pierres et les rochers. Lorsque nous nous sommes croisés à la Foire du livre de Francfort en 1992, à la réception des Éditions Kiepenheuer & Witsch, nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, sans un mot. Maladroits comme deux marionnettes de théâtre nous sommes restés debout dans le grouillement de la foule pendant – tel fut en tout cas mon impression – un éternel quart d’heure. Crâne contre crâne, front contre front. Le gros cigare Fidel Castro de Heiner fumait dans ma nuque avant de s’éteindre. Son souffle m’est entré dans le nez. Nous ne nous sommes guère souciés d’offrir ainsi une image risible. Nous avons tout de même offert à un photographe un motif pour un instantané drôle. Nous sommes restés ainsi taisant tout ce avions enfin à nous dire. Juste à côté, dans un fauteuil, se trouvait notre éditeur commun, Helge Malchow qui se réjouissait de cette rencontre impromptue entre ses deux auteurs. Bien des gens ont sans doute fait la grimace mais Malchow savait à quoi s’en tenir et se réjouissait. Il savait décoder. Il avait fait sa propre expérience avec les monstres du DKP [Parti communiste ouest-allemand] lorsqu’il s’est exprimé contre ma déchéance. Lorsque nous avons vécu cette petite éternité au cours de la réception de la maison d’édition Heiner marmonna dans mon cou un mot non codé pour l’éternelle boîte à citations : « Wolf, il y a aussi un droit de l’homme à la lâcheté ».
Wolf Biermann Warte nicht auf bessere Zeiten (N’attends pas de jours meilleurs)Die Autobiographie Propyläen Verlag Pages 504-506 Traduction Bernard Umbrecht
J’ai rassemblé ici les deux grandes parties que Wolf Biermann consacre à Heiner Müller. Ce ne sont bien sûr pas les seules évocations mais je n’en ai retenu que ce qui faisait portrait du dramaturge allemand, un portrait fort intéressant tout dans sa manière de s’exprimer à la fois un tantinet péremptoire et chaleureuse. Il y nuance me semble-t-il, certaines déclarations précédentes mal comprises. Un langage très marqué de formules à la Brecht.  L’expression pour pouvoir déjeuner avec la diable, il faut avoir une longue cuillère est une réplique de Mère Courage.
Müller est comparé au Dante peint par Botticelli. Bien vu, non ? Le poète chansonnier, né en novembre 1936, fut le cadet de Müller, né janvier 1929. Il est aujourd’hui des deux le plus âgé, forcément : les morts ne vieillissent pas. Müller est mort à l’âge de 66 ans, Biermann en a 80. Dans sa propre autobiographie, Guerre sans bataille, une vie sous deux dictatures, éditée elle aussi par Helge Malchow (qui fut exclu du Parti communiste allemand pour s’être solidarisé en tant que syndicaliste enseignant avec les grévistes polonais), Müller dit avoir « toujours eu de bons rapports avec Biermann ». Il confirme qu’à une époque, ils se voyaient souvent, puis qu’ils se sont perdus de vue «  peut-être aussi volontairement, parce qu’à un moment donné, s’est constitué un groupe dont on se tenait éloigné si l’on voulait soi-même travailler tranquillement ». Et il existe effectivement un poème qui dans le premier tome des œuvres complètes consacré à la poésie porte le titre Pour Wolf Biermann. Il est daté de 1962. Il s’agit d’une variation sur la métaphore de Brecht : « Dans sa plus petite grandeur, le penseur a surmonté la tempête » issue de De l’importance d’être en accord (Pièce didactique de Baden-Baden). De ce poème existent des variantes qui rendent un peu difficile de savoir laquelle est la bonne.
Cela dit, je note avec intérêt qu’ici Biermann définit la tâche du poète comme participant d’un soin autre que celui de l’église de la guérison, soin à une société malade. Pour avoir nié qu’elle puisse l’être, la société dite socialiste en est morte. Je ne suis pour ma part pas sûr cependant que cela ne concernerait que les premières pièces.
Je précise enfin que bien entendu Heiner Müller a continué d’écrire jusqu’à la toute fin de sa vie parachevant notamment sa dernière pièce Germania III ainsi que de magnifiques textes en prose dont pour moi l’un des plus beaux : Traumtext Oktober 1995.
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