La péripétie rhénane v(éc)ue par Hölderlin

Le Rhin, peu après sa source, « s’en est allé  sur le côté » dit Hölderlin. Le chaos contient la possibilité d’un tournant.

Le jouvenceau déchaîné

Mais à présent, au-dedans de la montagne,
Profondément enfoui sous les cimes d’argent
Et sous l’émeraude radieuse,
Où les forêts frémissantes
Et les crêtes des rochers en terrasses
Plongent leurs regards vers lui, jour après jour, là-bas
Dans l’abîme glacial, je l’entendais
Pousser des lamentations le jouvenceau
Pour sa délivrance, ils l’entendaient
Se déchaîner, accuser la terre-mère
Et le dieu tonnerre qui l’engendra,
Ses parents pris de pitié, pourtant
Les mortels s’enfuirent de ce lieu,
Car elle semait l’effroi, tandis que privé de lumière
Il se débattait dans les chaînes,
La fureur du demi-dieu.
(Friedrich Hölderlin : le Rhin
Traduction Kza Han et Herbert Holl
)
L’identité de Hölderlin peut être décrite à l’aide de sa théorie des rythmes. Dans le seconde partie de sa vie, Hölderlin n’a plus signé de son propre nom mais avec le nom de Scardanelli. Beaucoup de gens se sont creusé la tête sur cette énigme. Roman Jakobson a proposé une intéressante théorie linguistique selon laquelle des lettres du nom de Hölderlin apparaissent dans celui de Scardanelli et qu’en conséquence Scardanelli représenterait une permutation de Hölderlin. Cette théorie linguistique est tout à fait convaincante. On peut cependant y ajouter une autre pour expliquer le choix du nom. Un membre de la société Hölderlin (Rudolf Straub : Scardanal – Scardanelli. A propos d’une découverte pendant un voyage au pays des sources du Rhin) fit dans les années 1990 lors d’une balade dans la région où naît le Rhin une intéressante découverte : dans ce territoire, à l’endroit où le Rhin change de direction et passe d’une orientation vers le Sud à une orientation vers le Nord, sur les hauteurs de la vallée, se trouve un lieu appelé Scardanal. Si l’on veut, le Rhin opère ici une péripétie. Le rythme qui pousse vers le Sud se change en un autre rythme. D’abord le Rhin dévale les parois rocheuses, jusqu’à ce que le chaos des masses d’eau se rassemble et se transforme en un large fleuve s’écoulant vers le Nord. Hölderlin décrit cela le plus précisément non pas dans son chant Le Rhin mais dans le poème L’Ister.
…L’autre
Le Rhin, sur le côté
S’est en allé. En vain ne vont
Au sec les fleuves. Mais comment ? Un signe fait besoin
Rien d’autre, pur et simple, pour que soleil et lune
Porte dans l’intime, inséparablement,
Et poursuive, nuit et jour aussi
Et les Célestes se sentent au chaud l’un contre l’autre.
C’est pourquoi ceux-là aussi sont
La joie du Très Haut….
(Friedrich Hölderlin : L’Ister
Traduction Kza Han et Herbert Holl)
Hölderlin considère les fleuves comme des jouvenceaux (Cf. dans le poème Heidelberg : « et le jouvenceau, le fleuve, partit dans la plaine… ») et son sillonnement, son cours comme une biographie. Dans le Rhin, il découvre la nostalgie d’un élan vers le Sud qui se trouve brisé parce qu’il a voulu aller trop vite au cœur de la mère. Selon la théorie de la péripétie de Hölderlin, apparaît pour lui, à l’endroit de la rupture, du changement de direction, une représentation décisive. Dans ce cas, il trouve même à cet endroit un nom à disposition, un nom de lieu  : un lieu nommé Scardanal. Hölderlin n’a pas permuté les lettres de son nom par hasard. Au contraire. Tout à fait en accord avec sa théorie de la naissance de l’idée par la rupture de rythme, il marque son identité de l’endroit du choc de la force du fleuve et du mur de pierres avec le changement du rythme qui en résulte. Hölderlin en tant que Scardanelli est celui qui s’efforce de se retrouver dans le chaos de la rupture.
Detler B. Linke
Hölderlin als Hirnforscher [Hölderlin chercheur en neurosciences]
Suhrkamp pages 102-104 Traduction Bernard Umbrecht
Avant de m’engager dans le commentaire de ce texte, je fais un petit retour sur le précédent.
Un lecteur du SauteRhin, Pierre Foucher, me fait remarquer, de bons arguments à l’appui- et je l’en remercie -, à propos de la traduction du mot Jüngling, dont je disais que c’était un jeune garçon, que :
« Chez Hölderlin, le mot « Jüngling » a une grande extension temporelle : il va de l’adolescence aux premières années de la vie adulte. (…) Pour évoquer la petite enfance, il se sert de « Knabe » (cf. Da ich ein Knabe war … ou les quatre premiers vers de An Herkules).
Le mot Jüngling célèbre toujours plus ou moins explicitement un jeune homme perçu comme en majesté, en fait : un demi-dieu (cf. « der entzückende Sonnenjüngling » (Sonnenuntergang), « der Jüngling, Apoll » (Götter wandelten einst …), ou le jeune Rhin de l’hymne que vous commentez, qualifié précisément et de « Jüngling » (v. 24) et de « Halbgott » (v. 31)). Je ne sais pas si Hölderlin évoque quelque part la figure d’Alexandre le Grand : il me semble qu’il serait pour lui le Jüngling par excellence. »
Je n’ai rien à redire à cela. Parmi les différentes traductions de Jüngling, j’ai rencontré Le Jeune ou L’adolescent ou encore Le juvénile. La traduction pour laquelle j’ai opté utilise le mot jouvenceau qui passe pour vieilli et qui signifie jeune, jeune homme. J’avais précisé que je lisais le texte pour lui-même n’étant pas familiarisé avec l’œuvre de Hölderlin. Quand j’écrivais jeune garçon, je pensais à l’âge que l’on prête à Héraclès évoqué dans le poème quand il a étranglé les serpents d’Héra, une dizaine de mois. En tout état de cause, dans le poème qui nous occupe, Jüngling s’oppose au père nourricier, le Vater Rhein. Pour avoir regardé , il y a quelques jours, sur Arte, la retransmission de La flûte enchantée de Mozart à la Scala de Milan, dans la mise en scène de Peter Stein, je me suis rendu compte que le Jüngling Tanino traduit en jeune homme signifie : celui qui a besoin d’être initié. Il a, lui, peur du serpent.
Revenons au « Jouvenceau déchaîné ».
Il semble qu’il y ait une petite erreur dans le texte de Detlef B. Linke, un chercheur en neurosciences, texte paru, je le précise, à titre posthume. Cela ne change rien au fond de son interprétation. Simplement, le Rhin, à Coire (Chur), n’opère pas un rebroussement mais un tournant. L’auteur auquel il se réfère, Rudolf Straub, le précise d’ailleurs : le Rhin s’écoule d’abord d’ouest en est, comme le Danube, avant d’opérer un tournant suffisamment important pour être qualifié de péripétie au sens dramaturgique du terme : un changement subit de situation dans une action dramatique, « Il s’en va sur le côté » dit Hölderlin. La nostalgie du sud est par ailleurs de toute façon présente aussi bien dans Le Rhin que dans L’Ister.
Vue aérienne de la bifurcation du Rhin vers le nord

Vue aérienne du changement de direction du Rhin vers le nord

Cette vue aérienne de l’aviation militaire suisse montre bien les orientations que prend le Rhin. Après être descendu des Alpes en deux parties qui se réunissent à Reichenau (15), il s’écoule vers l’est avant de bifurquer brutalement vers le nord à Chur (Coire) (18). Le hameau appelé Scardanal (13) se situe à proximité de cette péripétie. Nous sommes dans les Grisons. On y parle le romanche. Scardanal pourrait signifier quelque chose comme le déraciné, précise Rudolf Straub.
Venons-en au point essentiel de l’interprétation du nom auquel, à partir d’un moment, Hölderlin tenait : Scardanelli. Linke évoque la théorie linguistique de Jakobson, il y en a d’autres, on parle même d’un certain Tibor Skardanelli, manipulateur de « robot » joueur d’échecs (voir ici). Beaucoup de ces hypothèses reposent sur des jeux de langage. L’intérêt de celle qui nous occupe réside dans le fait qu’ ici il s’agit du rapport à un lieu et de la manière dont d’un changement de direction, d’un tournant naît une idée. Cela ne signifie pas qu’il y ait une relation directe entre le lieu et la métamorphose. « On ne voit rien de tout cela en contemplant simplement le paysage, encore moins sur une carte d’état major  » écrit Alexander Kluge (Dans Chronique des sentiments Livre I Histoires de base P.O.L. page 480 note 59). La poésie mobilise un ensemble beaucoup plus vaste de facultés que la seule observation visuelle.
Detlef B Linke qui considère Hölderlin comme un chercheur en art de vivre, écrit :
« La théorie hölderlinienne des rythmes et de la naissance des idées constituent un enrichissement intéressant des résultats actuels des neurosciences (Hirnforschung). Ses concepts formulés dans le cadre d’une poétologie trouvent leurs correspondances dans les modèles actuels des neurosciences. Ils ont été formulés par Hölderlin d’emblée en regard des facultés, des compétences humaines. La poésie joue ici un rôle central quand Hölderlin dit que la philosophie travaille sur une faculté alors que la poésie intègre toutes les facultés humaines ».
Et dans l’extrait que je commente ici :
« Tout à fait en accord avec sa théorie de la naissance de l’idée par la rupture de rythme, il marque son identité de l’endroit du choc de la force du fleuve et du mur de pierres avec le changement du rythme qui en résulte. Hölderlin en tant que Scardanelli est celui qui s’efforce de se retrouver dans le chaos de la rupture ».
Et en matière de chaos, Hölderlin (1770-1843) était servi par son époque qui se recoupe avec celle de Goethe (1749-1832)
«  L’époque de Goethe était une époque de chaos, dangereuse, imprévisible, inquiétante . Elle n’avait pas grand chose de ce sentiment de bien-être qui était si importante au conseiller privé chenu dans sa maison du Frauenplan. Partout l’ordre vacillait, tout allait sens dessus dessous à Weimar, en Allemagne, en Europe et sur cette orange amère, comme Lichtenberg appelait le globe terrestre. Des colonies devinrent des états, des rois perdirent leur tête, des imperators donnaient en spectacle sur la scène de l’histoire la version accélérée de la pièce didactique de la grandeur et de la décadence » (Bruno Preisdörfer : Als Deutschland noch nicht Deutschland war. Eine Reise in die Goethe Zeit. Lorsque l’Allemagne n’était pas encore l’Allemagne Un voyage dans l’époque de Goethe Verlag Galiani cité par Uwe Kalkowski)
Du chaos du Rhin sort un changement de direction.
« Mais près du danger grandit
Ce qui sauve aussi »
Hölderlin Patmos
Cela ne veut pas dire qu’il suffise d’attendre que nous soyons au fond du fond du trou pour espérer vivre un rebondissement. De tels retournements ou rebonds« dialectiques » sont illusoires. Cela veut dire que le chaos contient quelque part une solution, du chaos peut naître une direction nouvelle. En défaisant les anciennes connexions cérébrales, il permet de mettre en place de nouvelles et de sortir d’une voie sans issue, d’imprimer à la pensée un tournant, un changement de direction. Cela ne va pas sans travail poétique, sans rêve.
Si le chaos, la confusion rapprochent Hölderlin de nous, il y a aussi une grande différence. Elle est dans la vitesse de la technique comme le rappelle Bernard Stiegler qui qualifie le chaos actuel de disruption. Les technologies numériques vont plus vite que la foudre de Zeus et menacent aujourd’hui la capacité même de penser. (Bernard Stiegler Dans la disruption LLL, notamment page 445). Comment dans ces conditions, trouver ce plus grand que lui permettant d’éviter l’écroulement des montagnes dont parle Hölderlin dans Le Rhin ?
et si dans la hâte
Plus grand que lui ne le dompte pas,

Le laisse s’accroître, comme l’éclair il doit
Fendre la terre, et comme des ensorcelées s’enfuient
A sa poursuite les forêts et dans un écroulement les montagnes.
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Le chant du Rhin de Friedrich Hölderlin

Aujourd’hui, le chant du Rhin de Hölderlin après celui de Montaigne, César, Lucien Febvre, Heine et d’autres. Avec un essai de commentaire.

Le Rhin

À Isaac de Sinclair
Dans le sombre lierre j’étais assis, au seuil
De la forêt, à l’instant où midi
Visiteur de la source, étincelant d’or
Descendait des gradins de l’ Alpe
Qui pour moi s’appelle,
Divin édifice, citadelle des Célestes
Selon le vieil adage, où pourtant
Décidées en secret tant de choses encore
Parviennent aux hommes; d’où
Je perçus sans présage
Un destin, car à peine encore
Dans la chaleur de l’ombre mon âme
S’entretenant de tant de choses
Avait vagué vers l’Italie,
Au loin jusqu’aux rivages moréens.
Mais à présent, au-dedans de la montagne,
Profondément enfoui sous les cimes d’argent
Et sous l’émeraude radieuse,
Où les forêts frémissantes
Et les crêtes des rochers en terrasses
Plongent leurs regards vers lui, jour après jour, là-bas
Dans l’abîme glacial, je l’entendais
Pousser des lamentations le jouvenceau
Pour sa délivrance, ils l’entendaient
Se déchaîner, accuser la terre-mère
Et le dieu tonnerre qui l’engendra,
Ses parents pris de pitié, pourtant
Les mortels s’enfuirent de ce lieu,
Car elle semait l’effroi, tandis que privé de lumière
Il se débattait dans les chaînes,
La fureur du demi-dieu.
C’était la voix du Rhin libre de naissance,
Le plus noble des fleuves,
Et c’est tout autre chose qu’il espérait, quand là-haut
De ses frères, du Tessin et du Rhône
Il se sépara avec désir migrant, et impatiente
Son âme royale le poussait vers l’Asie.
Pourtant il est déraisonnable
De former des vœux face au destin.
Mais de tous, les plus aveugles
Sont les fils des dieux. Car l’homme connaît
Sa maison, il est échu à l’animal
Le lieu où gîter, pourtant à ceux-là
Il leur est donné dans l’âme inexpérimentée
Cette faille de ne savoir où aller.
Une énigme, pur jaillissement. Même
Le chant, il lui est à peine permis de la dévoiler. Car
Tel fut ton commencement, telle sera ta demeure,
L’extrême nécessité, et le dressage
Ont beau provoquer leur plein effet,
La naissance, et le rayon de lumière
Qui touche le nouveau-né
N’en disposent pas moins de la toute-puissance.
Mais qui donc
Surgi de ces hauteurs propices,
Est à même de rester libre
Tout au long de sa vie et d’accomplir
Seul le vœu du cœur, si ce n’est le Rhin,
Né d’un giron sacré
D’une naissance aussi fortunée que celui-là?
C’est pourquoi sa parole est d’exulter.
Il n’aime guère comme d’autres enfants
Pleurer dans les langes;
Car, là où d’abord les rives
Se faufilent sur son flanc, tortueuses,
L’enserrant assoiffées,
Avides d’attirer l’écervelé
Et de le sauvegarder
Sous leurs crocs, dans un éclat de rire
Il déchiquette les serpents et se précipite
Avec sa proie et si dans la hâte
Un supérieur [variante : Plus grand que lui ]ne le dompte pas,
Le laisse s’accroître, comme l’éclair il doit
Fendre la terre, et comme des ensorcelées s’enfuient
A sa poursuite les forêts et dans un écroulement les montagnes.
Mais un dieu désire épargner à ses fils
La vie hâtive et se prend à sourire
Quand irrépressibles, mais entravés
Par le sanctuaire des Alpes, contre lui
Dans les abysses, pareils à celui-là se courroucent les fleuves.
C’est dans une telle forge qu’on forge
Tout ce qui est de pure trempe,
Et il est beau de le voir,
Sitôt après avoir quitté les montagnes,
Dans sa course tranquille se contenter
En terre allemande, étancher sa nostalgie
Par la bonne besogne, quand il cultive la terre
Notre père le Rhin, et nourrit ses chers enfants
Dans les cités qu’il a fondées.
Pourtant jamais, au grand jamais il n’oubliera.
Car, plutôt le séjour s’abolisse
Et le statut, et se dénature
Le jour dévolu aux hommes, qu’il
Soit permis à un Tel d’oublier l’origine
Et la voix pure de la jeunesse !
Qui donc a le premier
Altéré les liens d’amour
Pour en tresser des lacets?
Alors, de leur propre droit
Ils se sont gaussés sûrs du feu céleste
Les impudents, c’est alors
Que dédaignant les sentiers mortels,
Aspirant à devenir l’égal des dieux
Ils ont choisi un chemin dévoyé.
Mais les dieux ont leur
Content d’immortalité et si les Célestes
Ont besoin de quelque chose,
C’est bien des héros et des hommes
Ou à défaut d’autres mortels. Car, puisque
Les tout-bienheureux ne sentent rien par eux-mêmes,
Il faut bien qu’un autre sente, s’il est permis
De tenir un tel propos, en commensal
Au nom des dieux,
Qui font usage de lui, cependant leur sentence
Est que celui-ci fracasse
Sa propre maison et traite en ennemi
Ce qu’il a de plus cher et pour soi-même, le père et l’enfant
Il les ensevelisse sous les décombres,
Si quelqu’un désire être tel qu’ils sont et refuse
De tolérer tout ce qui est inégal, tête exaltée.
C’est pourquoi heureux soit-il, qui trouva
Un destin favorablement départi
Où s’élève encore le souvenir
Des errances et des souffrances,
Douce rumeur au havre du rivage,
Qu’il puisse porter son regard de bon gré
Çà et là jusqu’aux frontières
Qu’à sa naissance dieu
Lui assigna pour résidence.
Alors il repose, bienheureux dans sa modestie,
Car tout ce qu’il a désiré,
Le céleste, de soi-même l’enveloppe
Indompté, souriant,
A présent qu’il repose, le téméraire.
Je songe aux demi-dieux à présent,
Et je dois les connaître ces êtres chers,
Parce que souvent leur vie me met
En un tel émoi le cœur nostalgique.
Mais pour qui, tel toi, Rousseau,
II advint une âme invincible,
A toute épreuve
Et un sens très sûr
Et un don suave d’ouïr,
De dire, en sorte que par plénitude sacrale
Telle dieu de vigne, divinement insensé
Et hors la loi il la donne, la langue des purs, la rend
Compréhensible aux bons, mais de droit
II frappe d’aveuglement les sans-égards,
Les serfs sacrilèges, comment nommerai-je l’étranger?
Les fils de la terre sont comme la mère
Tout amour, de même ils reçoivent
Sans peine toutes choses, les fortunés.
C’est pourquoi il est surpris de même,
Effrayé, 1’homme mortel,
Quand il considère le ciel
Qu’il s’est chargé sur les épaules
De ses bras d’amour
Et le fardeau de la joie;
Alors le meilleur lui semble souvent
D’être là, presque totalement oublié,
Où le rayon n’embrase,
A l’ ombre de la forêt
Au lac de Bienne dans la fraîcheur verdoyante,
Pauvre en accents, dans l’insouciance,
Tels les commençants d’apprendre auprès des rossignols.
Chose splendide, de ressusciter alors
D’un sommeil sacré, s’éveillant
A la fraîche dans la forêt, sur le soir
D’aller à la rencontre d’une lumière plus clémente
Quand le bâtisseur des montagnes,
Traceur du sentier des fleuves,
Après qu’il a gouverné, toujours souriant,
Comme la voilure avec ses brises,
Pauvre en souffle la vie humaine
Dans son affairement,
Il repose de même le démiurge,
Qui découvre davantage de bien
Que de mal, le jour s’incline
A présent vers son élève, vers la terre d’aujourd’hui.
Alors les hommes et les dieux célèbrent la fête nuptiale,
Tous les vivants sont en fête,
Et pour un temps
Le destin est en équilibre.
Et les fugitifs cherchent refuge
Et doux sommeilles vaillants,
Mais les aimants
Sont ce qu’ils étaient, ils sont
A la maison, où la fleur se réjouit
De l’innocente braise et les bois ténébreux,
L’esprit les entoure de son murmure, mais les irréconciliables
Sont comme métamorphosés et hâtent le pas
Pour se tendre la main
Avant qu’une lumière amie
Ne soit à son couchant et que vienne la nuit.
Pourtant, ce n’est là pour certains
Qu’un instant fugace, d’autres
Le retiennent plus longuement.
De tout temps, les dieux éternels
Sont gorgés de vie, mais jusque dans la mort
Même un homme est capable pourtant
De garder en mémoire le meilleur,
C’est alors qu’il fait l’expérience du très haut.
Toutefois à chacun selon sa mesure.
Car il est lourd à porter
Le malheur, mais plus lourd encore le bonheur.
Mais un sage a eu ce pouvoir,
De midi jusqu’à minuit
Et jusqu’à l’aurore du jour
De rester dans la clarté tout au long du banquet.
O toi, sur un sentier ardent parmi les sapins
Ou dans le sombre de la forêt de chênes, revêtu
D’acier, mon Sinclair, ou de nuages
Que dieu t’apparaisse, tu le connais, car tu connais, juvénile
La force du bien, et jamais le sourire du seigneur
Ne te reste caché
Le jour, quand paraît
Fébrile et enchaîné
Le vivant, ou encore
La nuit, quand tout s’entremêle
En désordre, et qu’il est de retour
L’antique chaos.
Friedrich Hölderlin
(Traduction Kza Han et Herbert Holl)
C’est un chant achevé en 1801 et conçu alors que Hölderlin était précepteur à Hauptwil près de Saint Gall en Suisse. Il est non seulement dédié mais adressé comme une lettre à Isaac de Sinclair, un compagnon en révolution. Napoléon avait en 1799 déclaré la révolution achevée et endossé ses habits de dictateur.
Le chant est présidé par une loi que l’auteur avait inscrite au-dessus d’une version encore fragmentaire :
« La loi de ce chant, c’est que les deux premières parties s’opposent selon la forme par progrès et régrès, mais s’égalent selon la matière, les suivantes s’égalent selon la forme, s’opposent selon la matière, mais la dernière équilibre tout par une métaphore qui traverse de part en part ».
Enigme
Ein Rätsel ist R[h]einentsprungenes. Auch
Der Gesang kaum darf es ethüllen
Une énigme, pur jaillissement. Même
Le chant, il lui est à peine permis de la dévoiler.
Ce Reinentsprungenes, pur jaillissement, fait un clin d’oeil à un Rheinentspungenes, surgi du Rhin. L’énigme surgie du Rhin est celle de son devenir à partir de ce défaut de ne pas savoir où aller. Le Rhin est un révélateur.
Avant de continuer, un mot sur le choix de la traduction
J’essaye de lire le texte pour lui même n’étant pas du tout familier avec l’œuvre de Hölderlin sans m’occuper des multiples interprétations auxquelles il a donné lieu à l’exception de celles des traducteurs. Il y en a dans ce cas beaucoup. J’en avais cinq à ma disposition. Elles contiennent des différences sensibles. J’ai retenu celle de Kza Han et Herbert Holl qui me paraissait la plus intéressante, c’est à dire la plus poétique avec un sens implicite qui me convenait. Elle est extraite d’un choix de textes regroupés sous le titre Hölderlin / Le fardeau de la joie paru aux éditions L’Harmattan. Le livre peut être consulté en ligne.  Nous retrouverons prochainement ces traducteurs de Hölderlin parce qu’ils sont aussi traducteurs d’ Alexander Kluge.
Le chant du Rhin est composé de 5 triades de strophes mais elles ne forment pas 5 parties de trois strophes. Distinguons une première partie de 6 strophes qui parlent du Rhin proprement dit, de la naissance, de l’enfance, il est qualifié de jüngling c’est à dire de jeune garçon – et non d’adolescent comme dans certaines traductions – puis de demi-dieu furieux c’est à dire de héros comme Héraclès avant d’apparaître en père de famille – le père Rhin – fondateur de villes et nourricier, après avoir déchiqueté les serpents. Où ai-je entendu que le refoulement du serpent était à l’origine du travail ?
Reprenons
Les deux premières strophes offrent un contraste saisissant en opposant brutalement le chaud et le froid. Un je, au moment où le soleil se fait visiteur de la source, le Rhin ne sera nommé qu’à la troisième strophe mais il l’est dans le titre, a la révélation d’un destin alors que dans la chaleur son esprit divague vers le sud, l’Italie et la Morée, c’est à dire le Péloponnèse, la Grèce. Dans la profondeur de cette citadelle divine, dans « l’abîme glacial » se déchaîne avec fureur un « demi-dieu » prométhéen, en révolte contre le Dieu tonnerre ( Zeus), son père et la terre-mère. Ce n’est qu’à la strophe suivante que nous apprendrons que ce demi-dieu est le Rhin, le « plus noble des fleuves » qui nous est présenté comme né libre, « libre de naissance ». La liberté est ici ce qui entre en conflit avec la conscience des nécessités. Nous apprendrons plus loin que naître libre signifie le rester. Et ce n’est pas simple. Dès la naissance, quand il se sépare de ses frères, le Rhône et le Tessin (affluent du Pô), il est poussé par un « désir migrant » – quelle heureuse traduction ! Son désir l’attire vers l’Asie. « L’Asie [de Hölderlin] fait le plus souvent référence à l’Asie mineure grecque et s’inscrit généralement dans le topique, inspiré de Herder, de la translatio artum, c’est à dire, de la pérégrination culturelle d’Est en Ouest », écrit Ludwig Lehnen dans Friedrich Hölderlin, les chants de la terre natale (Editions Orphée /La différence).
Pourtant ce n’est pas dans cette direction, ni ce sens, qu’il ira mais vers le Nord : « il est déraisonnable de former des vœux face au destin ». Sur ce point, les fils de dieu sont les plus aveugles de tous. Ils ont ce défaut d’origine, « cette faille [der Fehl ]de ne pas savoir où aller ». L’énigme jaillie du Rhin et que le poème ose à peine révéler est que le Rhin malgré « l’extrême nécessité et le dressage » reste ce qu’il est depuis le début : libre. Libre dans un destin qu’il n’a pas voulu. « C’est pourquoi sa parole est d’exulter » Exulter, jauchzen, crier youpie [juchhe], pour un peu on entendrait railler le goéland si ce n’est que sauf exception il n’y a pas de goéland argenté sur le Rhin. Il y a par contre des mouettes rieuses. L’exultation s’oppose aux pleurs dans les langes. Ce Rhin ne pleurniche pas, il extériorise sa jubilation.
Serpents
Et,
« …. dans un éclat de rire
Il déchiquette les serpents et se précipite
Avec sa proie et si dans la hâte
Un supérieur ne le dompte pas,
Le laisse s’accroître, comme l’éclair il doit
Fendre la terre, et comme des ensorcelées s’enfuient
A sa poursuite les forêts et dans un écroulement les montagnes. »
Il faut le calmer le furieux sinon il va se mettre à fendre la terre.
« … dans un éclat de rire
Il déchiquette les serpents »
Il veut en finir avec ses méandres paresseuses. Sont évoqués ici les serpents qu’Hera avait envoyés à Heracles / Hercule pour se venger, serpents que le jeune héros avait étranglé. La situation n’est pas tout à fait la même que celle de Laocoon, décrite par Virgile dans l’Enéide :
« Mais eux, sûrs de leur but, marchent sur Laocoon. C’est d’abord les corps de ses deux jeunes fils qu’étreignent les serpents : ils se repaissent de la chair en lambeaux de leurs malheureux membres. Ensuite, c’est Laocoon lui-même, accouru les armes à la main à leur secours, qu’ils saisissent et enroulent dans leurs immenses anneaux : par deux fois déjà ils ont ceinturé sa taille, par deux fois autour du cou Ils ont enroulé leurs croupes couvertes d’écailles, le dominant de leurs nuques dressées. Aussitôt, Laocoon tend les mains pour desserrer leurs nœuds, ses bandelettes dégouttant le sang et le noir venin, alors que ses horribles clameurs montent jusqu’au ciel — ainsi mugit un taureau qui, blessé, fuit l’autel, alors qu’il secoue de son col la hache mal assurée. »
Ici c’est l’enfant lui-même qui déchire les serpents qui sont aussi dans l’iconographie cananéenne les forces du chaos.

serpent

Image extraite du séminaire de  Bernard Stiegler Séminaire Pharmakon 6/2016
Les serpents peuvent être  aussi les lacets tissés par les liens défaits de l’amour.
Puis, voici calmée « la vie hâtive » et notre Rhin se met au boulot, à « la bonne besogne », il se met à fonder des villes et à cultiver la terre, pour « étancher sa nostalgie ». Laquelle ? Celle de son défaut d’origine ? De son « désir migrant » ? Son penchant vers l’Asie ? La nostalgie de l’Est ?
Et est-il pour autant devenu sage ?
Il n’est pas permis « d’oublier l’origine ». La tentation de l’hybris conduit à choisir « un chemin dévoyé » qui culmine dans un acte de folie qui encore une fois évoque Héraclès qui devenu fou détruit sa maison et sa famille.
« Au nom des dieux,
Qui font usage de lui, cependant leur sentence
Est que celui-ci fracasse
Sa propre maison et traite en ennemi
Ce qu’il a de plus cher et pour soi-même, le père et l’enfant
Il les ensevelisse sous les décombres, … »
Le téméraire finit par trouver le repos, « heureux dans sa modestie ». La réflexion s’éloigne  de sa matrice rhénane et de l’histoire héroïque pour devenir celle des philosophes. Elle se place sous le patronage de Jean-Jacques Rousseau et de Socrate – celui qui réussit à rester lucide tout au long du banquet – avec un zeste de Dionysos. Pour le vin du Rhin.
Est posée dans ce poème la question de la sagesse, d’un idéal de tempérance en harmonie avec la nature qui est aussi une question d’adéquation du langage. Mais le moment d’harmonie est « instant fugace », la menace du chaos est toujours latente et finit par advenir. Voici qu’
« ….il est de retour l’antique chaos », die uralte Verwirrung « l’immémoriale confusion », autre traduction possible, née du manque de clarté, quand tout s’entremêle dans le désordre.
Voilà qui parle de nous, aujourd’hui.

 

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Ma rentrée littéraire

Vient de paraître, aux éditions Mediapop, le texte de Kai Pohl, un auteur, poète, berlinois que j’ai eu le plaisir de traduire : 1964 ou pour être en conformité avec les nécessités du marché, le sujet masculin du pouvoir impose le silence à son âme.

Couverture

J’ai déjà raconté les circonstances de cette rencontre lors d’une escapade à Berlin en zone poétique libre. Elles ont conduit à la traduction puis la publication d’un extrait sur le Sauterhin, qui  elle-même a rencontré un éditeur, qui …… Une histoire de rencontres et d’amitiés.
Il est question d’un sujet, masculin. Des bribes, réminiscences, de sa biographie affleurent. Le sujet est imbriqué dans une réalité sombre désignée comme étant le marché et ses nécessités dont il reproduit les structures en imposant le silence à ses désirs d’individuation. Le mécanisme de conditionnement réduit l’être humain à une fonction. Le langage et la poésie ne sont pas épargnés. Le poème lui-même se place dans « l’époque de sa réussitabilité mercantile », pour reprendre le titre d’un poème tout récent de Kai Pohl qui lui-même fait référence au célèbre essai de Walter Benjamin : l’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique.
Il est question d’une année de naissance. Peut-être, comme le suggère un passage du livre, le narrateur est-il né d’un texte trouvé au bord d’une plage par son père dans une bouteille jetée à la mer.
En ouvrant le livre 1964, d’entrée le lecteur est prévenu de ce qu’il ne trouvera pas. Le début de ce que Kai Pohl qualifie d’élaboration, c’est à dire de transformation de quelque chose d’existant, est en effet un avertissement au lecteur :
Si, dans la ronde de ceux qui un jour peut-être liront cette élaboration, il devait se trouver quelqu’un qui en attende quelque chose, si minime que soit cette attente, qu’il lui soit dit : oublie ça. Il ne sera pas question de distraction, encore moins de savoirs et de connaissances. Même les formes habituelles de politesse manqueront à l’appel : tu seras, chère lectrice, cher lecteur, tutoyé(e) sans vergogne. Si cela te pose problème, mieux vaut pour toi ne pas aller plus loin dans la lecture. Tu seras déçu(e). Non pas par la matière qui t’es proposée – rien n’est proposé – ou par la manière douteuse dont l’auteur te la livre – rien n’est livré – tu seras déçu(e) par toi-même ! Car c’est toi-même, chère lectrice, cher lecteur, qui porte ta part dans les monstruosités dont il est question ici.

Degeneration

En 1965, les Who créaient leur célèbre chanson My Generation. En 2013, Kai Pohl co-éditait une anthologie poétique dont le titre y fait une claire allusion : My Degeneration, the very best of who is who. Dé-génération, dé-construction, dés-illusion. Poésie de la désillusion ? Disons celle d’une génération qui se rend compte que les mots anciens ont été passé à la centrifugeuse pour être remixés et resservis dans le but que seuls les mots changent afin que tout par ailleurs puisse mieux rester pareil.
Kail Pohl dit :
« Personne n’est épargné par la pression de la concurrence, chacun est apprêté pour s’accommoder aux circonstances afin de devenir un sujet de marché. La question est de savoir comment je me détermine par rapport à cela. Est-ce que je veux résister à la pression qui me pousse à rentrer dans le rang ou est-ce que je participe à la course aux jarres de viande. On ne peut pas dire que nous vivions dans une culture de la protestation. »
Certes non !
Dans le même entretien, postface à l’anthologie de poésie 2016, 50.000 frappes, il ajoute :
«  Si je suis dans la société comme un poisson dans l’eau, je ne peux absolument pas comprendre la situation dans laquelle je me trouve. Il faut une distance critique, une radicalité du regard – au sens d’une reconnaissance des causes – au lieu d’un regard ébahi sur les phénomènes ».

Cut-up pour le centenaire de la naissance de DADA

L’une des techniques utilisée pour aiguiser ce regard, s’émanciper du conditionnement et devenir poisson volant est celle expérimentée à la fin des années 1950 par William Burroughs jusqu’à la forme romanesque et Brion Gysin qui l’a même étendue au son. Elle est connue sous le nom de Cut-up (La découpe). Elle-même remonte à DADA dont nous fêtons cette année le centenaire de la naissance, en 1916 à Zurich. Les mots n’appartiennent à personne. Ils sont à tout le monde, disait William Burroughs. Toute la question est de savoir qui décide de leur définition. Dans un contexte qui a changé. Chez Kai Pohl, les cut-ups qu’il mêle avec des notices biographiques, des voix intérieures et des lambeaux de conversation sont en outre tirés d’Internet. C’est ce qui justifie sa présence dans l’exposition Papier 3.0 qui se tient au Séchoir à Mulhouse exposition ’qui s’interroge sur la place qu’occupe dans les processus de création d’aujourd’hui le papier dans une société de plus en plus dématérialisée et interconnectée.

Lecture performance

13 octobre à 20h, lecture-performance franco-allemande de Kai Pohl et Bernard Umbrecht à l’occasion de la sortie du livre 1964 dans le cadre de l’exposition Papier 3.0 au Séchoir (25, Rue Josué Hofer 68200 Mulhouse)

Pour recevoir 1964 (64 pages) de Kai Pohl avant sa sortie en librairie, en octobre 2016, voir toutes les informations utiles sur mediapop-editions.fr qui vous fera cadeau des frais d’envoi. Le prix du livre est de 7 euros.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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« Ce Rhin est une personne….. »

Le Rhin de Strasbourg à Cologne . Gravure dur bois de Sebastian Münster 1588 (Archives départementales du Bas-Rhin)

Le Rhin de Strasbourg à Cologne . Gravure sur bois de Sebastian Münster 1588 (Archives départementales du Bas-Rhin)

 « […] Ce Rhin est une personne. Nous n’hésitons pas plus à l’identifier comme tel, de sa source à son embouchure, qu’à nommer, en le voyant en pied devant nous, un vieil ami de toujours.
Et cependant, le problème se pose. L’ami est ce qu’il est depuis qu’il existe. Le fleuve ? Un individu sans doute : aux temps anciens les hommes volontiers le personnifiaient. Un individu que la nature n’a pas constitué elle-même sans tâtonnements ni hésitations: notre Rhin n’a-t-il pas dû rompre ses liens primitifs avec un Rhône supérieur roulant par les vallées de la Broye et de l’Aar la masse trouble de ses eaux? N’a-t-il pas renoncé à porter son flot puissant jusqu’à la Méditerranée par le seuil de Bourgogne et les chenaux du Doubs, de la Saône, du Rhône moyen qu’il emprunta pendant toute une période? Redressé vers le Nord à travers la plaine d’Alsace, n’a-t-il pas dû enfin cesser de s’échapper du bassin de Mayence par le golfe de la Weser ? Hôte tout récent dans la vallée qui porte son nom ; entré par une porte dérobée à Bâle; sorti par une voie de traverse à Bingen – le voici cependant constitué. Ici, le bras principal, le fleuve proprement dit. Là, simples annexes, les rivières affluentes. Fort bien; mais qui a prononcé : ici, fleuve ; là, affluents ? La nature, ou l’homme ? Un individu, le fleuve – mais non pas donné tel quel par la nature; forgé par l’homme ; né d’un choix raisonné et d’une volonté consciente.
Car, de l’Augusta des Rauraques que nous nommons Augst, jusqu’aux îles, aux marais et au Lugdunum, au Clair Mont des Bataves, qu’il n’y ait qu’une coulée, sans hésitation, et qu’un seul lit possible pour le fleuve maître – on s’en rend compte aisément. Mais en amont de Bâle ? Le nom de Rhin, la dignité de fleuve principal, pourquoi la retient-elle, l’eau qui vient du lac de Constance et dont le lit, cependant, est brutalement coupé par la chute infranchissable de Schaffhouse – plutôt que l’eau qui sort, sous le nom de Reuss, du lac des Quatre-Cantons et du Gothard ou, surtout, sous le très vieux nom d’Aar, du lac de Thoune et du Finsteraarhorn ? si abondante, celle-là, qu’au confluent, elle l’emporte par sa masse sur le Rhin traditionnel ? L’accoutumance, cette fois encore, tue l’étonnement. Penchés dès notre enfance sur des cartes pleines de certitudes catégoriques, nous y prenons tout faits ces êtres géographiques, les fleuves, dont nul ne discute la nécessité: à quoi bon ? S’agissant du Rhin, nous ne remarquons même plus comme singuliers deux faits : d’une part, alors que tant de fleuves ont changé d’appellation; alors qu’avant d’être baptisé Padus le Pô a été dit tantôt Bodincus, tantôt Eridanus; alors qu’à la Saône (pour nous borner à ces deux exemples) trois noms: Brigoulos et Arar avant Sauconna se sont, à notre connaissance, succédé : dès qu’il nous est cité dans les textes grecs le Rhin porte son nom, celui-là même que nous lui donnons. Plus de deux mille ans avant le temps présent, des ancêtres inconnus le prononçaient déjà. Et dès la même époque, ce nom s’appliquait, des monts de la Rétie aux marais bataves, à la totalité d’un cours d’eau défini, à de faibles variantes près, par les mêmes repères topographiques qu’aujourd’hui. Renos, le nom premier du Rhin, trouve un sens dans les langues celtiques: eau courante ou même (le vieil irlandais en témoigne) flot ou mer. Combien de siècles avant l’ère chrétienne le fleuve a-t-il reçu ce qualificatif en lui-même banal ? Il ne s’agit pas en ce moment de dater – mais de savoir comment, et pourquoi, de cours d’eau choisis et mis bout à bout, on a bâti un Rhin, notre Rhin traditionnel. Regardons la carte, une hypothèse naîtra.
Le col, non la cime: voilà dans la montagne ce qui importe à l’homme. Mieux encore, les deux suites de vallées: l’une, qui jusqu’au seuil balayé des bises permet de monter; l’autre, de descendre et de s’en aller là où mènent l’intérêt, la foi, l’ardent désir de voir du nouveau …
[…] Le Rhin naît – sans roseaux d’idylle – des cols relativement aisés d’accès qui dominent ses sources: Lukmanier, entre Breno et Rhin antérieur (Breno et Reno) ; San Bernardino, Splügen, Septimer, commandant le Rhin postérieur et l’étranglement furieux de la Via Mala; Juliers même, dominant l’Halbsteiner Rhein : grands cols carrossables qui nous font négliger les autres, et par exemple ce Marcio par où s’unit la Maira méridionale à la Madreis septentrionale : trois similitudes de noms qui mettent au champ l’esprit ingénieux d’un Georges de Manteyer, examinant à la lumière de la toponymie les voies fluviales primitives et les cols par où, de versant à versant, d’intrépides marchands coltinaient ballots et pacotilles… Le Rhin naît de ces passages – et, par-delà, du lac Majeur, du lac de Côme, de la plaine lombarde, sources pérennes de vie heureuse, d’abondance, partant de trafic. N’essayons pas de choisir entre cols, d’établir quelles relations précoces purent se nouer, soit entre Rhône et Rhin naissants; soit, par l’Arlberg, entre Rhin formé et cette grande voie de l’lnn, elle-même recoupée par le sillon du Brenner et de l’Adige: elle menait au carrefour par où les Hallstattiens, sortant de la Traun, abordaient la plaine de Basse-Autriche. N’essayons pas non plus de déterminer le rôle que, dans la qualification du fleuve, dut jouer assurément ce beau lac de Constance, petite mer intérieure de l’Europe centrale où voisinent toujours, sous les vols des Zeppelins, Suisse, Autriche et Allemagne. Disons simplement : le Rhin, un fil conducteur qui se tend, direct, facile à suivre entre plaine du Pô et pays du Nord. Quels, avec précision ? Historiquement parlant, ces Pays-Bas en qui Henri Pirenne reconnaît, avec son sens si fin des réalités historiques, une seconde Italie: l’exact pendant, par leurs estuaires, leurs cours d’eau ramifiés encadrant des îles, de ce que la Vénétie fut pour les marins méditerranéens. Préhistoriquement parlant, les contrées où les peuples hyperboréens recueillaient, au bord des flots apaisés, ce que les hommes pendant des siècles ont prisé plus que l’or, plus que le diamant : ces perles d’ambre mystérieuses et magiques qui leur semblaient enclôre, avec un rais de soleil, le plus puissant des dieux : le Lumineux.
Or, l’ambre se rencontrait sans doute entre Vistule et Niémen [Memel], au lointain Samland, vers qui de si bonne heure tendirent des routes marines, jalonnées d’îles saintes : Walcheren, commandant l’Escaut et la Meuse; contrôlant le débouché de l’Elbe, Helgoland et son roc ; Fehmarn peut-être, surveillant les deux baies où régneront plus tard Kiel et Lübeck … Cependant, des rives de la mer Noire, par les vallées du Tyras et de l’Hypanis (notre Dniestr et notre Boug), de longues caravanes montaient également vers l’«écume» convoitée. Itinéraires orientaux qui délaissaient le Rhin: mais on se procurait l’ambre plus à l’ouest aussi, dans le pays frison – et vers ces gisements, reprenant d’antiques voies de migration que jadis leurs ancêtres avaient pu suivre, des marchands s’acheminaient sous la protection des prêtres et des dieux; contre la matière sans prix, donnant ce qu’ils avaient de plus rare : bijoux d’or, objets de bronze, plus tard armes de fer – ils remportaient l’ambre comme une proie, dans leurs sanctuaires méditerranéens, jusqu’à Dodone et Délos. Par beaucoup d’itinéraires, certes ; et longtemps demeurèrent les plus suivis, ceux qui de la Bohême et de la Moldau gagnaient l’Elbe, puis du coude de Magdebourg atteignaient la Weser au point où elle s’échappe du massif hercynien. Mais le Rhin bientôt servit pareillement de guide vers le carrefour frison : le Rhin conduisant de la mer du Nord aux défilés alpestres, au Tessin, aux lacs et finalement à cette vallée du Pô où, par une série de confusions fertiles en enseignements, Denys le Périégète, au second siècle de notre ère, montrait encore les enfants des Celtes assis sous les peupliers et recueillant, aux bords du fleuve, des larmes d’ambre … Route immémoriale, celle-là même qu’utilisent les Argonautes dans le poème d’Apollonios de Rhodes: l’une des trois branches, à en croire la géographie à la fois mythique et légendaire du poète, d’un fleuve Rhône, Rhodanos, à triple embouchure: par l’une, se jetant tel notre Rhin dans l’Océan; par l’autre, tel notre Pô, dans la mer Ionienne; par la troisième, tel notre Rhône, dans la mer de Sardaigne, presque en face des Stœchades, ces îles d’Hyères qui, aux temps de Hallstatt, servaient de tête de ligne à une voie du corail vers le continent: c’est là que, détournés du Rhin par Héra, les Argonautes finalement aboutissent … Conception à tout prendre logique, si elle fond dans un même système non pas trois fleuves, mais trois itinéraires.
Encore, trois, le chiffre est bien modeste. Il traduit insuffisamment l’importance de ces vieilles voies de trafic que découvrirent il y a combien de siècles et parcoururent avant les premiers peuples marchands de nous connus, tant d’hommes à la voix morte, au langage évanoui … Et comment ne pas dire un mot de celles qui, débouchant sur la vallée du Rhin, ont contribué aussi à constituer le fleuve, à le rendre familier et serviable aux hommes – à l’orienter ?
Elles formaient deux groupes. Au sud, la où les voies danubiennes : celles qu’indiquait aux hommes, parce qu’elle était leur lieu commun de convergence, la vallée du puissant Istros (il ne s’appellera Danubios que plus tard et dans sa partie haute). En fait, cette voie ne servait pas seulement à guider marchands et marchandises gagnant de la mer Noire, carrefour d’Asie, et des plaines pontiques qui sans doute contribuèrent à former le genre de vie des néolithiques, le cœur même de notre monde : par Constance et l’Aar, jusqu’à ces lacs couverts sur leurs bordures mouillées de stations dont un nom, La Tène, dit assez l’importance; ou bien, par le seuil que surveillent le roc de Montbéliard en avant-garde et l’acropole de Besançon ceinturée de son méandre, jusqu’aux contrées – tôt humanisées de la Saône et du Rhône – elle ne prêtait pas seulement les eaux du fleuve et les sols de limon qui en bordent au sud la vallée, à la marche souvent dévastatrice des porteurs de coutumes et d’inventions nouvelles s’engouffrant et se chassant l’un l’autre dans le couloir central de l’Europe : elle s’enrichissait de l’apport particulier des voies de recoupement qui tantôt, la croisant simplement, par la Naab et la Saale gagnaient l’Elbe et ses bouches de bonne heure repérées ~ tantôt, par Höfingen, Waldshut et le Sundgau ou ces chemins du Neckar, de Rottenburg à Cannstatt et Heidelberg, qui permettent de contourner la Forêt-Noire – atteignaient le Rhin et de leurs produits variés grossissaient son trafic direct.
Routes du sel, que jalonnaient des gisements célèbres: le nom du précieux condiment ne cesse d’y sonner clair : Hallstatt et Hallein ; Hall sur la Rocher; Halle sur la Saale, au sud de Stassfurt : Julien, dans ses campagnes en Germanie, y verra Burgondes et Alamans se disputer les salines, armes à la main. Routes des métaux aussi : par là, du sud-est montèrent vers le nord-ouest européen le bronze et l’or, puis le fer du Norique se glissant de main en main le long du haut Danube et du Neckar pour atteindre à la fois le Rhône et le Rhin; fait significatif, la grande épée de fer caractéristique de la première phase hallstatienne, absente de la Gaule méridionale et de la Suisse occidentale, se retrouve au contraire à la fois dans le pays de Bade, l’Alsace, la Lorraine et la Bourgogne. Mais parler de produits, ici, est-ce suffisant ? Ce qui s’échangeait, au carrefour du Sundgau, aux débouchés du Neckar ; plus au nord, dans ce bassin de Mayence qui n’a cessé d’être cultivé par l’homme depuis le temps où les néolithiques bâtissaient leurs huttes sur les bords du fleuve jusqu’aux puissantes concentrations du bronze et du fer débordant, par la Nidda et la Wetter, en direction de la Fulda et de la Weser – ce n’étaient pas seulement des outils, des armes ou des bijoux : des idées, oui, et des pas en avant de la civilisation. L’outil d’ailleurs ne porte-t-il pas l’idée ? Quand l’épée, « bras de métal prolongeant le bras de chair» et comme lui docile aux ordres les plus directs, aux intuitions les plus vives de l’esprit, vient partager la faveur de la hache brutalement meurtrière – s’agit-il simplement d’un instrument qui se répand, ou de façons d’agir, de manières d’être plus subtiles qui s’installent? – Par là en réalité, par ces voies dont une carte du beau livre de Schumacher préfigure le réseau; par ces tracés antiques dont nos schémas de répartition des hommes semblent, aujourd’hui encore, faire revivre l’importance séculaire – des contacts n’ont cessé de se prendre entre pays du Rhin, plaines du Centre-Europe, hautes terres précocement civilisées de la Bohême et du Norique; plus loin, les rives du Pont-Euxin et ce qui plus tard verra s’agiter, derrière les formations compactes d’un germanisme agissant, les masses inquiètes et tumultueuses des Goths, des Slaves et de cent
autres peuples.
[…] Ce qu’il faut retenir ; ce qui, dès l’origine, éclaire d’un trait lumineux le destin du Rhin: c’est que l’homme, souverain assembleur des fleuves, a forgé celui-là de vals et de torrents pour qu’il soit, non pas une barrière mais un chemin. Un lien non un fossé. »
Lucien Febvre : Le Rhin – Histoire, mythes et réalités
Librairie académique Perrin 1997

Pages 66 à 75
(épuisé, existe encore d’occasion)
Pour apprécier à sa juste mesure les deux dernières phrases de ce chapitre du livre de Lucien Febvre – elles peuvent paraître banales aujourd’hui – il faut se souvenir qu’elles ont été publiées en 1931. La remarque vaut pour l’ensemble du livre, une véritable découverte pour moi. Il fallait être capable de prendre une telle hauteur dans la période de l’occupation de la Rhénanie par la France, de la dissolution de la République de Weimar et de l’apparition du péril nazi, face au mythe barrésien du « génie du Rhin », à une époque où chacun voulait le Rhin pour lui tout seul. L’ouvrage est remarquable aussi par la faculté de questionnement voire d’étonnement dont l’auteur fait preuve, parfois jusqu’au lyrisme. Il s’agissait pour Lucien Febvre, franc-comtois, de répondre à une commande de la SOGENAL (Société alsacienne générale de Banque) qui lui avait pour l’occasion offert une croisière sur le Rhin. Une première version paraît en 1931. La réédition de 1997 reprend celle de 1935.
J’ai choisi ce passage ci-dessus du début du livre qui montre à l’œuvre le rapport de l’histoire et de la géographie et même la volonté d’aller « au-delà de l’histoire » et de faire appel à d’autres disciplines, notamment la linguistique. Lucien Febvre en dégage ce qui fait l’individuation du fleuve. Né de passages, le Rhin est passage. Nord-Sud. Et le reste par delà les vicissitudes de l’histoire.
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PAUSE

 

« L’oisiveté du flâneur est une protestation
contre la division du travail »

Walter Benjamin Le livre des passages

 

 

 

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Heiner Müller : « L’erreur de Marx »

[Der Irrtum von Marx …]

Der Irrtum von Marx : Revolutionen sind die Lokomotiven der Geschichte. Auf dem Hintergrund der Tatsache dass der technische Fortschritt die Menschheit überholt, d.h. In der Konsequenz überflüssig macht, ist der Platz des Revolutionnärs heute nicht am Gashebel, sondern an der Bremse. Die Berliner Mauer war eine Zeitmauer, eine Trennung von zwei Geschwindigkeiten. Mit ihrem Wegfall ist eine Wirbel entstanden, in dem Altes und Neues rotiert, kaum unterscheidbar und nicht zu etikettieren mit den alten/gegebenen Kategorien. Die Totsünde ist Ungeduld. Auch den, der zu früh kommt, bestraft das Leben. Der Marxtext, den Lenin nicht gelesen hat, war der über die asiatische Produktionsweise, in der Konsequenz die asiatische Despotie, die Stalin realisiert hat, qegen den Westler Lenin, der Russland nicht oder zu wenig gekannt hat. […]
[1992/1993]

[L’erreur de Marx…]

L’erreur de Marx : les révolutions sont les locomotives de l’histoire. Considérant le fait que le progrès technique laisse l’humanité sur place, la dépasse, c-à-d en conséquence qu’il la rend superflue, la place du révolutionnaire aujourd’hui n’est pas à l’accélérateur mais au frein.Le Mur de Berlin était un mur du temps, une séparation entre deux vitesses. Sa chute a entraîné un tourbillon dans lequel tournoient de l’ancien et du nouveau, qu’il est à peine possible de démêler, et impossible à étiqueter avec les catégories anciennes / existantes. Le péché capital est l’impatience. La vie punit aussi celui qui arrive trop tôt. Le texte de Marx que Lénine n’a pas lu était celui qui portait sur le mode de production asiatique, avec sa conséquence le despotisme asiatique, que Staline a réalisé contre l’occidental Lénine qui n’a pas ou trop peu connu la Russie. […]
[1992/1993]
Heiner Müller : Schriften Suhrkamp page 602 (Traduction Bernard Umbrecht)
Ce texte posthume, le titre n’est pas de l’auteur, Heiner Müller l’a probablement écrit pour Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev, le chef d’Etat soviétique (de 1985 à 1991) dont il avait fait la connaissance. Ce dernier l’avait invité à Moscou. Il n’avait pas pu s’y rendre.
Extrait de « Tintin en Amérique », la version noir et blanc de Hergé (1932), en décor dans la gare de Bruxelles-Midi

Extrait de « Tintin en Amérique », la version noir et blanc de Hergé (1932), en décor dans la gare de Bruxelles-Midi

Au départ il y a donc cette citation de Marx, extraite du recueil d’articles qui sont rassemblés sous le titre Les luttes de classes en France (en ligne p.79 ) dans lequel Marx parle de la défaite des révolutions de 1848-1849 et de l’aiguisement des rapports sociaux. On a beau lire et relire le passage dans lequel la citation s’inscrit – il est question du rapport des paysans à la bourgeoisie – on se demande un peu ce que cette phrase fait là. Sortie de son contexte, elle a fait flores mais que peut-elle bien vouloir dire ?
Dans le Manifeste du Parti communiste, l’histoire est définie comme étant « l’histoire de luttes de classes ». La métaphore de la locomotive – symbole au XIXème siècle du progrès scientifique et technique – désigne plutôt la vitesse à laquelle « avance » l’histoire, des moments d’accélération. Lénine distingue les périodes dans lesquelles « l’histoire de l’humanité avance à la vitesse d’une locomotive », et l’oppose à celle où «  l’histoire se meut à la vitesse d’un char à boeufs ». (Référence ici)
C’était avant que les « grands leaders » tels Staline et Mao TseToung ne soient eux-mêmes non seulement des phares mais aussi un « machiniste expérimenté » chauffeur de locomotive pour l’un, ou, pour l’autre  grand timonier, la locomotive elle-même.
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Le Train de Staline. L’inscription sur l’affiche dit : « Le train va de la station SOCIALISME jusqu`à la station COMMUNISME ». « Machiniste expérimenté de la locomotive de la Révolution : Staline ». Staline qui conduit la locomotive avec un drapeau rouge représentant Marx, Engels, Lénine et lui-même. (Source)
De son côté, comme le chef de gare, le vice-président Lin Piao, l’a indiqué en 1968 : « La révolution populaire sous la direction de la pensée de Mao Tsé­toung est la locomotive qui fait avancer l’Histoire. » (Source)
Mais, trêve de plaisanterie
La citation de Marx avait déjà fait l’objet d’une première critique par Walter Benjamin qui, peu avant sa mort, accroche des wagons de voyageurs formant l’humanité derrière la locomotive
« Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale.  Mais peut-être les choses se présentent-elles tout autrement.  Il se peut que les révolutions soient l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans ce train tire le signal d’alarme ». (Notbremse = littéralement le frein d’arrêt d’urgence] (Walter Benjamin : Band I,3 Suhrkamp, Frankfurt, 1977, p. 1232 )
La révolution est comme acte de freinage d’une humanité qui ne regarde pas passer les trains mais s’y trouvent embarqués. Mais pourquoi tirerait-elle le signal d’alarme. Cette humanité prend conscience que le train la mène droit dans le mur et elle cherche à le stopper. Benjamin est plus proche d’une réflexion de Friedrich Engels qui imagine non seulement que « la société court à sa ruine, comme une locomotive » mais que le mécanicien qui la conduit « n’a pas assez de force pour ouvrir la soupape de sûreté bloquée ».
Friedrich Engels évoque en effet la perte du contrôle des forces productives par la bourgeoisie  :
« … la bourgeoisie une classe qui a le monopole de tous les instruments de production et moyens de subsistance, mais qui, dans toute période de fièvre de la production et dans toute banqueroute consécutive à cette période, prouve qu’elle est devenue incapable de continuer à régner sur les forces productives qui échappent à sa puissance; classe sous la con­duite de laquelle la société court à sa ruine, comme une locomotive dont le mécanicien n’a pas assez de force pour ouvrir la soupape de sûreté bloquée ». (Friedrich Engels : Anti-Düring page 151, en ligne )
Engels pose la question prémonitoire du risque de « voir toute la société moderne périr. »

« L’erreur de Marx »

Heiner Müller reprend différents éléments en les déplaçant et en les situant sous l’angle d’un écart de vitesse entre le progrès technique et l’humanité menacée de devenir superflue, ce que l’on peut interpréter dans deux sens : celui de devenir inutile (on peut penser ici à l’automatisation, à la robotisation) mais aussi au sens de la perte de l’humanité de l’humain et de son devenir barbare. Le « progrès technique » – on peut discuter l’usage de cette expression mais sans doute dépend-elle aussi du destinataire du texte – n’est pas assimilable au progrès de l’histoire, de l’humanité, c’est tout à fait dans l’esprit de W. Benjamin. Müller ne parle plus, face à cet écart, de révolution mais de « la place du révolutionnaire » dont le rôle se situerait du côté du frein. Il reprend une de ses thèses favorites à propos du Mur de Berlin comme « mur du temps ». Il a perçu les conséquences de sa chute. Le chamboulement a libéré un tournoiement d’ancien et de nouveau que l’on n’arrive plus à désigner comme tels car les catégories anciennes ne fonctionnent plus. Le tourbillon n’a fait depuis que prendre de l’ampleur et de la vitesse. Le poète nous dit pas où mettre le frein ni s’il est possible sans décélération de séparer l’ancien du nouveau, non, il prévient contre l’impatience. Est-ce que cela va se décanter tout seul ? Il ajoute : «  La vie punit aussi celui qui arrive trop tôt. ». Je m’étais attendu à la phrase suivante : « la vie punit aussi celui qui arrive trop tard ». Mais elle est sous-entendue dans le aussi. La vie punit aussi celui qui arrive trop tôt comme celui qui arrive trop tard. L’accent est à mettre sur la vie. Nous sommes du côté du temps du sujet dans le grand écart avec le temps de l’histoire, autre thème favori de Heiner Müller.
Heiner Müller perçoit dès 1992-93, l’apparition du chaos sémantique et conceptuel, prélude au chaos tout court. Il inscrit son origine dans la perte de réserve de temps caractéristique de l’Occident, et de son capitalisme parti, depuis, « à l’assaut du sommeil », pour reprendre le titre du livre de Jonathan Crary (Editions Zones/La Découverte).

 

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D’Orlando à Munich : Amok ou terrorisme ? par Götz Eisenberg

Une série d’attentats a secoué l’Allemagne aussi. Ces meurtres sont ils motivés par une allégeance à Daesh ou l’organisation terroriste et mafieuse n’est-elle que le masque d’une crise de folie meurtrière appelée course à l’amok ? C’est la question à laquelle Götz Eisenberg veut répondre.
Eau forte de Francisco Goya : « Le sommeil de la raison engendre des monstres » (1797-98)

Eau forte de Francisco Goya : « Le sommeil de la raison engendre des monstres » (1797-98

« Le monde est en guerre parce qu’il a perdu la paix. Quand je parle de guerre, je parle d’une guerre d’intérêts, d’argent, de ressources, pas de religions. »
Pape François
Un « attentat terroriste » sous entendu « islamiste » perpétré par un homme qui n’a jamais mis les pieds à la mosquée, comme à Nice, ou carrément commis par un islamophobe, comme à Munich, n’y a-t-il pas là de quoi s’interroger sur la valeur du modèle explicatif que l’on nous propose en boucle ? Tous terroristes ?
L’examen des quatre attentats qui ont secoué l’Allemagne peu après la tragédie de Nice, le 14 juillet, qui a fait 84 morts et des centaines de blessés et avant celle de Saint Etienne-du-Rouvray marqué par l’assassinat d’un prêtre catholique pendant la messe, le 26 juillet, permet d’en douter. Certes pour les victimes et leurs familles, il peut paraître indifférent de connaître les différences mais pour les citoyens, pour la société, il n’en va pas de même. Les étiquettes collées sur de telles actes ne sont pas neutres. Elles ont des conséquences. Notamment celle de nous embarquer dans une guerre dont on ne nous précise pas les contours.
Il existe dans la langue allemande un mot pour désigner une catégorie d’actes de folies meurtrières. Ce mot a été importé de Malaisie : Amok. En 1922, Stefan Zweig publia une nouvelle qui connut un grand succès aussi bien en Allemagne qu’en France où elle sera éditée en 1927. Son titre  – Der Amokläufer– est traduit en français par Amok ou le fou de Malaisie. Amok laufen  signifie littéralement courir en amok. J’ai parlé de cela sur le site d’Ars industrialis. C’était avant que le SauteRhin n’existe.
Disposer d’une alternative dans la langue facilite la réflexion dont en France nous sommes privés. Il y a aussi d’autre raisons. Cette réflexion existe cependant dans un certain nombre de livres (voir quelques références à la fin).
Götz Eisenberg, sociologue et publiciste, qui a exercé pendant trois décennies comme psychologue en milieu carcéral, a été l’un des premiers en Allemagne à s’intéresser au phénomène contemporain de l’amok. Il a étudié de nombreux cas de folies meurtrières. Cela donne à sa réflexion une profondeur de champ à nulle autre pareille. Il est l’auteur de plusieurs livres sur la question dont : Pour que personne ne m’oublie. Pourquoi amok et violence ne doivent rien au hasard ; La violence qui vient du froid. Il vient de publier deux ouvrages de psychologie sociale du capitalisme débridé : Entre Amok et Alzheimer et Entre rage au travail et peur d’être envahi par les étrangers.
Je le remercie chaleureusement de m’avoir autorisé à publier sa récente contribution pour le magazine en ligne NachDenkSeiten. J’ y ai pratiqué deux coupes qui sont signalées et résumées.
Götz Eisenberg a en quelque sorte écrit devant la télévision pendant qu’elle rendait compte des événements. Cela confère à son propos une dimension supplémentaire. L’article a été publié le lundi 25 juillet. Il porte principalement sur les attentats de Munich et de Würzburg avec ceux d’Orlando et de Nice. Ceux de Reutlingen et d’Ansbach font l’objet d’un post-sciptum. Une semaine après, rien n’est venu fondamentalement infirmer son propos. Il reste des zones d’ombres et des points à éclaircir. Les enquêtes ne sont pas terminées. Par exemple, s’il y a accord sur la composante d’extrême droite fasciste dans l’attentat de Munich, son caractère consciemment politique n’est pas établi. Zones d’ombres également sur l’attentat d’Ansbach et son caractère terroriste bien que des liens avec Daesh soient admis.
A noter pour la lecture du texte qui suit qu’en Allemagne on ne donne jamais les noms si les personnes n’ont pas été condamnées contrairement à une pratique française. Le sigle EI signifie Etat islamique et traduit IS en allemand.

D’Orlando à Munich : Amok ou terrorisme ? par Götz Eisenberg

«                                                                              Car viendra le jour de la grande colère …(Boris Savinkov)
La turbo-radicalisation de Mohamed B ?
Lors de l’amok au camion de Nice, il a été prétendu que l’homme s’est radicalisé en l’espace de quinze jours et s’est transformé en un jihadiste. Depuis huit jours, il s’est laissé pousser la barbe comme signe de sa conversion radicale. Avant, il n’était pas religieux, mangeait du porc et consommait des drogues. Les autorités ne l’avaient pas fiché S, il était connu comme un petit délinquant. Il a ainsi été condamné pour une altercation sur la voie publique. Mohamed B. était marié et avait trois enfants. Sa femme l’avait quitté pour maltraitance et coups répétés et demandé le divorce. Quelle offense pour un macho ! Cela couve des désirs de vengeance. Et c’est à cet endroit qu’entre en jeu l’islamisme radical.
On commence à deviner que la causalité est à l’inverse de celle admise par les autorités. Il n’a pas tué parce qu’il s’est rallié au jihad, il s’est rallié au jihad parce qu’il voulait tuer, parce qu’il ne pouvait plus se supporter dans sa peau. L’homme s’est « radicalisé » pour donner un « sens » à une vengeance nourrie de longue date. Les criminels aussi ont un besoin de justifier leurs actes, à leurs yeux et aux yeux du monde et de leur donner un habillage idéel. Le meurtre sans motif, vide, totalement abstrait, l’ « acte gratuit » dont parle André Gide n’existe pas ou extrêmement rarement. Même les coureurs à l’amok ont entrepris parfois d’inscrire leurs actes dans un ensemble de justifications et de les envelopper d’une couronne d’idées quel qu’ait été dans le détail le caractère abstrus de celles-ci. L’ancêtre des coureurs à l’amok allemands – Ernst AugustWagner – en a rempli des volumes entiers après qu’il ait été interné en asile psychiatrique à la suite de  son crime, en 1913. [J’ai parlé de ce cas ici BU]. Dans ses souvenirs, on trouve cette phrase : « Personne n’a idée du volcan qui couve et bout en moi ».
La société aussi peut plus facilement faire face à des actes qui ont une justification aussi abstruse soit-elle qu’avec des actes qui n’ont aucun sens. Nous avons au regard de crimes brutaux et spectaculaires un fort besoin d’une explication rationnelle et le plus souvent nous sommes satisfaits et apaisés par une explication causale : «  Ah c’était donc ça ! ». Les explications causales promettent remède et soulagement. L’amok conserve encore quelque chose de mystérieux qui résiste à nos tentatives d’explications. La normalité de nos conditions de vie engendre des monstres. Le coureur à l’amok personnifie la face sombre du quotidien, son effroi caché.
Pour les deux côtés l’EI est commode. Il nous offre une explication et transforme l’inconnu menaçant en une chose connue, compréhensible contre laquelle nous pouvons agir, du moins le croyons-nous. L’EI fournit aux velléités criminelles – je les ai appelés les amoks dormants – une codification langagière, elle met à leur disposition le langage de la haine. La haine, ce magma qui bout sous la surface (au sens d’Ernst August Wagner) acquiert une expression par le langage et une direction. Mais la haine était toujours déjà là comme une sorte de bruissement de fond diffus dans une existence endommagée, perturbée, en proie au désespoir. L’EI fournit le libretto pour une mélodie qui depuis longtemps tourne en boucle à l’intérieur du criminel potentiel. L’EI na pas de potion magique qui transforme en une nuit de pauvres gens en meurtriers assoiffés de sang, une sorte de drogue réveillant la conscience que l’on peut utiliser pour la production jihadiste. En général, les coureurs à l’amok ruminent longtemps leurs plans et préparent minutieusement leurs actes. Joachim Gaertner a montré cela de manière détaillée dans son roman documentaire sur les coureurs à l’amok de Littleton paru sous le titre : Je suis plein de haine – et j’aime ça.
L’EI dispose d’un service de propagande qui fonctionne bien, qui s’approprie des attentats sans maître : « aussi longtemps que personne d’autre ne réclame de droits d’auteurs, nous dirons simplement : c’était nous ! De toute façon tout le monde le croit ». Entre temps, les autorités relativisent dans le cas de Nice la thèse de la « turbo-radicalisation » et considèrent que Mohamed B. disposait de complices et avait avec leur aide préparé son crime de longue date. Cela reste un cas limite entre amok et terrorisme.
L’automobile comme arme
Parfois je m’étonne de l’absence de mémoire de ceux que l’on nomme experts, et que l’on trouve maintenant dans les débats télévisés faisant comme si le trajet amok de Nice était quelque chose de nouveau et une invention diabolique de l’EI. Il suffit de jeter un coup d’œil sur une liste bien loin d’être exhaustive de course à l’amok en voiture pour s’apercevoir que l’automobile est depuis longtemps un instrument homicidaire et suicidaire .
[Suit une liste de trois cas, à Berlin en 2006, Regensburg en 2013 et surtout l’attaque contre la famille royale des Pays Bas en 2009 lors de la Fête de la Reine. Il aurait pu ajouter le drame du Marché de Noël de Nantes le 22 décembre 2014, quand Sébastien Sarron lançait sa camionnette dans la foule].
Un nouveau script pour se dépouiller de la haine
De mon point de vue, il s’agit à Nice d’un cas d’amok qui se sert des codages du temps. Il existe manifestement un nouveau script pour se dépouiller de la haine. Il incite les criminels qu’ils aient ou non des antécédents migratoires à se servir d’une codification islamiste et à se déclarer sympathisants de l’EI. Cela produit du « sens » à leurs yeux et leur assure une prise en considération et une attention optimales. On s’écrie en mauvais arabe mal imité que Dieu est grand et déjà on se sent partie d’une fédération mondiale de la haine et l’on se défait de toute autre explication. « Ah bon, c’est un de ceux là », disent les gens et ne se posent plus d’autres questions. Les sociétés touchées sont débarrassées des questions gênantes qui concernent le rapport de tout cela avec les relations sociales. Le capitalisme débridé produit de plus en plus de « perdants radicaux » comme le disait Enzensberger [Référence au livre Le perdant radical / Essai sur les hommes de la terreur de Hans Magnus Enzensberger], des hommes qui, comme surplus du Saint Marché, sont jetés comme des poissons sur le sable. Ils se retrouvent en position marginale, anomique et ruminent leur malheur. Seule une toute petite minorité bénéficie d’un milieu politique capable d’éclairer l’expérience de l’exclusion et de la transformer en combat collectif. C’est pourquoi la majeure partie tombe facilement dans le champ de gravitation de « solutions » radicales, terroristes. Ils frappent aveuglément sur la façade de la société et ses objets déplacés que leur présente l’islamisme radical. Mais même dans ce cas compte le fait que l’islamisme est greffé sur quelque chose de déjà présent de longue date ; l’islamisme est le détonateur d’une bombe déjà en place avant, il allume la mèche.
Paul H. de Grünberg en Hesse s’en est tenu à ce scénario. Au petit matin du 10 mai 2016, il se mit à poignarder sans discernement des passants à la gare de Grafing en Bavière tuant une personne et en blessant gravement trois autres. A Grünberg, Paul H connu comme consommateur de drogue avait déjà attiré l’attention par la tenue de propos délirants. Le dimanche, il avait été placé en observation dans une clinique psychiatrique à Giessen. Le lendemain, les médecins l’ont laissé partir car ils n’avaient pu déceler aucune menace grave pour lui ou pour autrui. Il quitta la clinique, prit le train pour la Bavière. Selon les enquêteurs, il parvint à Munich le lundi soir. Il a traîné dans la gare car il n’avait pas assez d’argent pour payer une chambre d’hôtel. Finalement, il est monté dans le métro aérien jusqu’à Grafing où il perpétra son attaque au couteau. L’homme était au chômage depuis de nombreuses années et vivait de l’aide sociale. Auparavant, il aurait travaillé comme menuisier. Les motivations du criminel qui avait crié « Allahu akbar » pendant l’attaque, reste non éclaircies. On n’a trouvé aucune trace de liens avec un soi-disant État islamique ou une autre organisation terroriste ou extrémiste.
Même le plus marginal et le plus impuissant des hommes, dont la vie va d’échecs en échecs, parvient à une jouissance de pouvoir quand il en blesse ou tue d’autres.. Pour un court instant, le criminel se retrouve de l’autre côté de la peur : pour une fois, ce n’est pas lui qui a peur mais ce sont les autres qui ont peur de lui. Il ressent son pouvoir et transforme l’histoire de ses défaites et rejets en un dernier triomphe sur la vie et la mort des autres.
L’EI comme chiffre.
Il ne faudra pas se laisser abuser par la façade rhétorique. Toute invocation par la parole que ce soit Hitler, Mohammed ou l ‘EI ou qui que ce soit d’autre est en fin de compte du chiffrage. Il s’agit, dans le fond, chez les jeunes hommes – avec ou sans antécédents migratoires – de sortir du néant d’une existence marginalisée et insignifiante et de produire un sentiment d’exister. L’attrait pour ces vies dans l’ombre n’est plus tant constitué par la promesse des 72 vierges qui attendent le martyr dans l’au-delà, mais une immense résonance médiatique et une place dans le Temple de la renommée des malfaiteurs. Il peut en fantasmer à l’avance et en jouir dans la perspective de l’attentat. La résonance médiale est un facteur essentiel de la planification des criminels qui recherchent la notoriété. Le criminel produit l’effroi avec la certitude que les médias le propageront. Ce narcissisme médial est un point commun entre les terroristes occidentaux d’aujourd’hui et les autres jeunes coureurs à l’amok.
S’il est exact que les coureurs à l’amok et les auteurs d’attentats suicidaires sont mus par le désir de sortir de l’insignifiance de leur existence en se mettant sous les feux de la rampe alors ceux qui diffusent les images de l’acte et de son auteur s’en font les complices inconscients. L’écho médiatique des coups de feu et des explosions sont une part essentielle de la planification de l’acte. Le coureur à l’amok/le terroriste mort et ceux à venir font partie d’une fédération de la haine imaginaire et mondiale organisée médialement et se nourrissant d’images. Chaque relation sur la vengeance spectaculaire d’un laissé pour compte peut réveiller des dormants qui, cachés dans la masse anonymes des personnes atteintes de déficits chroniques d’attention, attendent de pouvoir agir avec la garantie que leur acte se fera remarquer. S’il devait être sérieusement question de prévention, il faudrait que les informations concernant de tels massacres soient réduites au minimum concret. Il faudrait avant tout que ne soient pas diffusées d’images de criminels en action avec leur équipement car elles stimulent particulièrement le narcissisme pernicieux de jeunes gens tentés par l’amok ou le terrorisme et les incitent à l’imitation.
Le camouflage d’Omar M.
Ce qui vient d’être dit vaut peu ou prou aussi pour le massacre d’Orlando. Un homme, originaire d’Afghanistan, y a, le 12 juin dernier, tué 49 personnes et blessé en partie très gravement plus de 50 autres. Il a ouvert le feu sur les clients du Club Pulse très fréquenté par les homosexuels. Peu avant le bain de sang, l’homme âgé de 29 ans a appelé la police pour revendiquer son appartenance à « l’Etat islamique ». Il a aussi fait référence aux auteurs de l’attentat contre le marathon de Boston.
Lorsque l’information s’est répandue, les réflexes habituels se sont enclenchés. Derrière ce bain de sang, il ne pouvait y avoir que l ‘EI, ils étaient tous unanimes là-dessus. Les chercheurs en motivation pressés n’étaient pas loin de cette satire dans la quelle une reporter, interrogée le 11 septembre 2001 sur ses auteurs alors que la tragédie venait tout juste d’avoir lieu, répondit : « Al-Qaïda. Tout le reste serait à l’heure actuelle pure spéculation ». Peu de temps après, les enquêteurs ont fait marche arrière et ont fait savoir que Omar M. a, certes, révélé lui-même cette piste par un appel téléphonique dans lequel il se réclame de l’EI mais qu’il n’agissait pas comme missionné par l’EI et qu’il n’était pas non plus membre d’un réseau terroriste. Quel pouvait alors être le motif d’un tel acte ? Il va falloir se confronter avec la possibilité qu’un homme en insécurité personnelle et souffrant d’un sentiment de culpabilité parce que la religion et l’environnement familial ont posé un interdit sur le fait d’être homosexuel ait voulu se libérer par la violence de son dilemme d’identité sexuelle. Le massacre d’Orlando est alors lui aussi à ranger plutôt dans la catégorie des amoks que dans celle du terrorisme à motivation religieuse.
Amok dans le train régional
De semblables questions se sont posées après Würzbourg. Là-aussi il est question de turbo-radicalisation. Un jeune homme passant inaperçu, que les autorités n’ont pas dans leur radar qui contient pourtant tout étranger sur lequel ils ont le moindre petit soupçon, se saisit de couteaux et d’une hache, frappe et poignarde des passagers dans un train. Dans les suicides élargis [l’expression désigne les suicides qui entraînent des tiers dans la mort] aussi, il semble qu’il y ait une sorte d’ effet Werther [référence au roman de Goethe Les souffrances du jeune Werther auquel on attribue à sa parution une vague de suicides], effet bien connu de la recherche sur le suicide. On parle en criminologie de crimes de résonance [ie : d’imitation]. Un amok en appelle d’autres. Dans les périodes d’actes spectaculaires, on trouve régulièrement des actes d’imitation, Copycat crime. Il en était ainsi après Littelton, on pouvait l’observer également après Erfurt. L’auteur du crime dans le train a fait dans sa vidéo explicitement référence à la tragédie de Nice.
Comme d’autres envoient les vidéos de leurs exploits au ballon au Canal Sportstudio [il s’agit d’imaginer les buts les plus insolites, poubelles, arrière d’un camion, etc…, de réussir à y pousser son ballon et d’envoyer le film à l’émission], pour pouvoir participer à l’émission de tir au but, les jeunes gens disposés à l’amok envoient leurs vidéos à l’agence media de l’EI Amaq qui la diffuse quand la menace a été mise à exécution, et revendique ensuite l’action pour l’EI. Et justement dans ce cas se posent questions sur questions. Quelle est la situation d’un jeune qui arrive non accompagné dans le pays comme réfugié ? A-t-il l’Afghanistan dans la tête, dans le corps, dans son âme ? Que ressent-il, qu’espère-t-il, à quoi aspire-t-il ? A-t-il la nostalgie du pays ? Qu’attend-il de la vie et qu’est-ce que la vie attend de lui ? Est-il seul et désespéré ? Il voit toutes ces choses qu’il aimerait bien posséder mais elles sont séparées de lui par des vitrines et d’un prix au-dessus de ses moyens. L’Allemagne lui apparaît comme un pays où il y a tout mais pas pour lui et ses semblables. Les jeunes migrants vivent dans un état de frustration permanente. Ils sont gavés jours après jours d’images de luxe et en même temps on leur refuse les moyens d’acquérir les objets par la voie légale. On peut finalement en arriver à l’idée que l’acte commis dans le train régional est l’expression d’une désespérance et non d’un esprit totalement imprégné par le mal.L’attribution à L’EI pousse les actes commis en son nom ou qui lui sont attribués dans le domaine du démoniaque en le soustrayant ainsi à notre responsabilité. « Ils sont le mal », disons-nous et pouvons continuer à faire comme avant. Du côté des dominants, on se sert de tels actes pour militariser encore davantage la sécurité intérieure.
Dans l’interview avec la TAZ [Tageszeitung, journal de Berlin], on interroge l’expert en Islam et en terrorisme, Guido Steinberg, on lui demande si, dans le cas de Würzburg, il s’agit d’un cas d’amok ou de terrorisme. Il répond :« C’est nous qui en traçons la limite. Mardi matin, la description de l’attaque à Würzburg comme amok était juste. Ce jugement doit être révisé après la vidéo et les aveux.». On peut en déduire que, pour lui, nous avons à faire sans le moindre doute à un cas de terrorisme. Je maintiens : c’est maintenant encore un acte de désespoir de type amok perpétré par un jeune migrant se servant d’un codage dans l’air du temps. Le samedi précédant son acte, il avait été informé de la mort d’un ami en Afghanistan.
Les migrants ou enfants de migrants sont coincés entre deux mondes tout en n’appartenant ni à l’un ni à l’autre. L’absence d’estime et d’attention est pour l’âme ce que la faim est pour l’estomac. L’offre de l’islamisme militant est dans ce cas d’autant plus tentant. Il apaise cette faim, rassemble la colère des jeunes gens, les lie et leur donne une direction – contre la masse des infidèles traités comme ennemis. Les jeunes gens auparavant dépourvus d’identité et déchirés se dotent d’une identité, leur vie a un but et un sens. Les marginaux et les perdants deviennent de jeunes hommes qui s’engagent et qui luttent. La société dominante n’a rien d’équivalent à leur offrir. Qui a préservé un reste de sensibilité sociale ne pourra pas ne pas approuver le constat de l’écrivain et artiste anglais John Berger : « Ce qui fait le terroriste est tout d’abord une certaine forme de désespérance. Ou plus précisément la tentative d’aller au-delà de cette désespérance en engageant sa vie et en donnant ainsi un sens à son désespoir ».
« Suicide by cop »
Dans les deux cas, à Nice et dans sa réduction provinciale Würzburg, il faut aussi prendre en considération la possibilité qu’il s’agisse d’une variante de ce que l’on appelle « suicide by cop »,[suicide par la police]. Les auteurs parvenus dans une situation qui leur paraît sans issue ne portent pas eux-même la main sur eux mais font en sorte de se faire tuer par la police. J’ai souvenir d’un cas du temps de mon travail en prison où un jeune homme qui était dans une grave crise de vie s’est efforcé par deux fois de se faire tuer. Lors de la première tentative, le tireur était trop bon et l’a touché à l’épaule. La seconde fois, il s’était rendu dans un asile de SDF et s’était jeté sur la police, qu’il avait auparavant appelé lui-même, avec un sabre de samouraï. La police n’a pu faire autrement que de le tuer.
Après l’attaque au couteau et à la hache à Würzburg, des reporters se prenant au sérieux ont demandé aux gens s’ils avaient confiance pour monter dans un train. A-t-on posé la même question après qu’il ai été avéré que l’accident de chemin de fer de Bad Aibling qui coûta la vie à 11 personnes en février 2016 était à mettre au compte de l’addiction aux jeux du responsable du poste de contrôle ? Ce dernier a été placé en détention préventive. On lui reproche d’avoir jusque peu avant la collision des deux trains joué en ligne et d’avoir ainsi eu son attention détournée. Combien d’accident sont dus à l’utilisation de téléphones portables et de smartphones. Ne serait-il pas temps d’ouvrir une discussion sur leur utilisation dans l’espace public et en particuliers dans la circulation routière et au travail ? Les intérêts économiques liés à la vente de ses appareils sont trop puissants pour que cela puisse être évoqué ne serait-ce qu’un instant.
Je suis persuadé que ce que l’on entend actuellement sous le vocable «  terrorisme » a pour le moins de grands points communs avec le phénomène amok. Les attaques et attentats actuels sont en fait des courses à l’amok qui se servent du codage pseudo-religieux qui se trouve dans l’air du temps. Une haine sans objet ni direction a depuis quelque temps obtenu un nom et une direction. Le soi-disant terrorisme islamique se développe comme un « modèle de comportements déviants » (Georges Devereux) pour les jeunes migrants décrochés, sans perspective, frustrés. C’est une branche de l’arbre Amok.
[Je résume ici rapidement deux paragraphes. Le premier traite de la figure de l’ennemi. G. Eisenberg s’interroge sur le fonction de l’ennemi extérieur en remplacement des Pays de l’Est après la chute du mur. Cet ennemi est instrumentalisé pour construire un grand Nous dépassant les clivages de classes et partisans. Le problème étant justement me semble-t-il que ce nous est factice, dépourvu de consistance, en France comme en Allemagne. Le second paragraphe est intitulé « mobilisation générale ». Il traite de la polémique née des propos d’une députée, Renate Künast, qui se demandait si l’auteur de l’attentat de Würzburg n’aurait pas pu être neutralisé par la police, sous entendu plutôt que tué. G. Eisenberg raconte comment elle fut littéralement sommée de rentrer dans le rang. En Allemagne aussi certains jouent avec les restrictions de l’État de droit et de la démocratie]
Amok à Munich
J’ai passé la moitié de la nuit du vendredi au samedi devant la télévision et j’ai observé comment un acte effrayant est médiatiquement accompagné et mis en scène. La première fois que j’avais été amené à y réfléchir, c’était lors de l’amok d’Erfurt, en 2002, lorsque Johannes B. Kerner au service du ZDF [Télévision publique] avait planté ses tentes à proximité du lieu du crime et le soir même interviewait un garçon de 11 ans comme témoin. [Nous avons eu un cas analogue de comportement scandaleux après la tragédie de Nice, les « dérapages » télévisuels ont une histoire qui se répète]. A cette époque j’écrivais dans mon livre La violence qui vient du froid
Les médias tombés dans la « dictature de l’audience » (Pierre Bourdieu) vivent de sensations comme le massacre d’Erfurt. Il semble que ce soient les sécrétions empoisonnées des médias qui transmettent le « virus amok » à des personnes dont le système immunitaire est fragilisé, ce qui les rend réceptifs à la contamination.
Le flot des nouvelles horrifiantes qui nous submerge quotidiennement a, en plus, pour conséquence une « normalisation de l’horreur » (Herbert Marcuse). Nous avalons sans cesse de telles doses de drames que nous menace la perte de toute capacité à les digérer. Plus une barbarie est visible, plus on nous en présente de répétions, plus vite nous les oublions. Nous consommons de l’horreur comme d’autres de l’alcool. Tout montrer, tout diffuser, tout présenter : c’est le meilleur moyen pour nous immuniser contre le malheur dont parlent les médias et dont ils vivent comme des vampires. Le flot d’informations devient l’ennemi de la vérité, notre capacité de réception et d’assimilation s’effondre devant le rush d’images terribles. Les métastases du cynisme se répandent et menacent notre capacité de résistance et de révolte.
Je n’ai dans le fond rien a ajouter à cela. Tout se répète, à une échelle élargie toutefois, et avec des techniques plus développées. Au lieu de se limiter à de courtes informations concrètes, le Tagesschau [Journal télévisé] n’a plus cessé vendredi et est passé sans transition aux Tagesthemen [partie magazine plus tardive]. Thomas Roth prit la relève et fouilla à la place de Jens Riewa dans le brouillard des rumeurs et des suppositions. Au rythme de la minute, les mêmes reporters et experts ont été connectés, ils n’avaient rien de nouveau à dire mais satisfaisaient aux besoins voyeuristes. A l’arrière plan, on entendait des sirènes et on voyait des lumières bleues clignotantes. En permanence étaient incrustées les mêmes séquences, les mêmes passants, les mêmes policiers traversaient l’image. Thomas Roth et Georg Mascolo ont tenté à plusieurs reprises de tirer quelqu’ enseignement d’une vidéo privée qui montrait l’auteur présumé sur le toit d’un parking en conversation avec un habitant qui lui criait dessus d’en haut. L’homme sur le toit affirmait être allemand et être né ici pendant que l’habitant de manière stéréotypée insistait sur le fait que c’était « un canaque, un branleur et un trou du cul ».
J’ai suivi avec intérêt le rôle qu’ont joué les réseaux sociaux et les vidéos privées non plus seulement pour les médias mais également pour la police. La population reçoit, dans l’état d’urgence, ses instructions de comportement via twitter et facebook : « restez où vous êtes, ne quittez pas votre domicile ! ». Les réseaux sont un nouveau modèle de guidage des comportements.
Les réseaux sociaux ont permis de lancer de nombreuses fausses informations délibérées qui ont provoqué de la panique dans différents quartiers de la ville et qui ont rendu le travail de la police beaucoup plus difficile. Pour sauver leur honneur, il faut évoquer aussi le fait que des propositions d’aide et des possibilités d’hébergement ont été diffusé par twitter et facebook. Chez moi domine cependant l’impression que les réseaux sociaux usurpent leur qualificatif et se sont avérés dans la nuit tendue de Munich comme un facteur hystérisant et induisant à la panique. Il faudrait discuter pour savoir jusqu’où la police doit utiliser ces médias et leurs producteurs privés et dans quelle mesure elle doit se mettre dans leur dépendance. J’ai remarqué cela pour la première fois avec un certain malaise lors de l’attentat du marathon de Boston lorsque la police a tweeté : «PRIS!!! La chasse est terminée. Les recherches ont aboutis. La terreur est passée. La justice reste ».
Lorsque j’ai éteint, vers minuit, la télévision, on partait encore de l’hypothèse que deux ou trois auteurs présumés étaient en fuite. Des milliers de policiers s’efforçaient de les attraper. L’un des auteurs présumés avait été retrouvé mort dans un parc à proximité du centre commercial Olympia. On avait pu le voir auparavant sur une vidéo privée qui le montrait tirant sur des passants devant une filiale d’une chaîne de restauration rapide.
Je m’étais assez rapidement fixé sur une version qu’on peut résumer ainsi : le 22 juillet, ce vendredi très exactement, était le cinquième anniversaire des massacres perpétrés par Anders Breivik. Le journal télévisé en avait fait un bref rappel depuis la Norvège. Comme je connais la signification quasi magique des anniversaires pour les coureurs à l’amok, je supposais que des gens d’extrême droite avaient organisé un carnage en l’honneur de leur héros. Vers 23 heures, cette hypothèse a aussi été prise en compte dans les débats médiatiques et politiques.
Suicide élargi
[Le suicide élargi désigne la forme de suicide qui entraîne des tiers dans la mort. En français on parle de meurtre-suicide et d’attentat-suicide. Je garde ici l’expression allemande]
Ce matin, lorsque j’ai repris le fil que j’avais quitté vers minuit, et que je me suis à nouveau plongé dans le flot des informations, on y disait que, très probablement, il n’y avait qu’un auteur de l’attentat. Il s’est lui même donné la mort après avoir tué 9 personnes et blessé environ 25 autres dans le centre commercial et après avoir pris la fuite cerné par la police. C’est la fin, qu’on pourrait appeler classique, d’un coureur à l’amok.
Ce que l’on appelle « suicide élargi » – et beaucoup de courses à l’amok ne sont rien d’autre – est une option pour les personnes qui soit sont trop « lâches » ou trop « narcissiques » pour un simple suicide. Le « narcisse » jouit avant l’acte de sa renommée posthume, veut mettre de façon grandiose en scène son départ et entraîner avec lui le monde entier. Le « lâche »  doit, par le meurtre envers d’autres, se mettre dans une situation que ne lui laisse pas d’autre choix que de porter la main sur lui. Ce n’est qu’alors – derrière lui la terre brûlée, des montagnes de cadavres, devant et autour de lui la police, en lui une panique grandissante – qu’il réussit à placer le canon du fusil ou du pistolet dans sa bouche et d’appuyer sur la détente.
Il apparaît faux de dire, comme le bon sens le répète toujours, que le coureur à l’amok se tue parce que, à la fin de sa rage, il prend conscience de ce qu’il a fait et de la culpabilité qu’il ressent. Ses meurtres ne sont pas la causes de son suicide. C’est l’inverse qui est vrai : son suicide, plus précisément son intention de suicide sont la cause des meurtres.
Le présumé auteur [de l’attentat de Munich] dit on dans les milieux de l’enquête est un germano-iranien de 18 ans qui serait venu en Allemagne, il y a deux ans, et qui vivait chez ses parents. On ignore encore ses motivations. On a fouillé son appartement et saisi toute une série de matériel dont on espérait pourvoir tirer des conclusions.
Vers midi, d’autres informations ont été distillées. Le jeune homme souffrait d’état dépressif et avait des difficultés à l’école. Son nom commence à apparaître dans les médias. On a trouvé dans sa chambre le livre Amok dans la tête – pourquoi les écoliers tuent du psychologue américain Peter Langman. Il s’adonnait intensément à des jeux de shoot et s’intéressait à d’autres coureurs à l’amok et à leurs actes. On a trouvé dans sa chambre une grande collection d’articles de journaux sur de précédents cas. Il s’est intensément préoccupé du cas de Winnenden en admirant son auteur. Des relations avec les actes d’Anders Breivik ont également été trouvées. Je n’étais pas si loin avec ma première intuition.
Souvenons-nous : le 11.3. 2009 Tim K. 17 ans est retourné vêtu de noir à son ancien collège Albertville-Realschule à Winnenden [dans le Bade Würtemberg] et s’est mis à tirer avec un pistolet appartenant à son père dans plusieurs salles de classe. Il a tué 8 élèves filles, un garçon et trois enseignantes. Après l’arrivée des forces d’intervention, il avait quitté l’école et tué dans sa fuite trois autres personnes. Finalement, il avait été encerclé et pris pour cible sur le parking d’un commerce d’automobiles. Il avait fini par se tuer lui-même. Dans les jours et les semaines suivantes il y eut une multitudes de menaces d’amok d’imitateurs ou de prétentieux. Je me suis amplement intéressé à la fusillade de Winnenden dans mon livre …pour que personne ne m’oublie jamais.
Chez Breivik, il s’agit à mes yeux d’un cas limite entre l’amok et un massacre fasciste. Breivik se veut « un croisé » chevauchant pour « nettoyer l’Europe de l’Islam » et contre le « multiculturalisme ». Le 24 août 2012, Breivik fut reconnu responsable de ses actes et condamné pour le meurtre de 77 personnes à 21 années de prison, prolongeables indéfiniment. De sa prison, il aurait écrit à Beate Zschäpe, une sœur en esprit. [Membre d’un groupe terroriste fasciste, Beate Zschäpe est actuellement jugée pour les meurtres de huit immigrés turcs, d’un Grec et d’une policière allemande entre 2000 et 2007 ]. On trouvera de plus amples information sur Breivik et son procès dans mon livre Entre Amok et Alzheimer.
Peut-être se trouve-t-il aussi dans sa collection des articles sur la course à l’Amok à Espoo en Finlande en 2009. A la Saint Sylvestre, un homme avait tiré dans un centre commercial. Il a tué quatre personnes avant de s’en prendre à lui-même.
Beaucoup de signes de ce qu’on considère dans la recherche pour la prévention comme des signes avant-coureurs, à savoir l’expression d’intention suicidaires ou un profond désespoir, le fait de supporter des attaques incessantes de mobbing [harcèlement] par les camarades de classe ou dans des groupes de pairs, l’échappement dans des mondes virtuels saturés de violence, des allusions apocryphes ou ouvertes sur le fait que bientôt quelque-chose va se passer, l’établissement de « listes de morts », l’héroïsation incessante d’autres coureurs à l’amok et l’appropriation de leur système de signes et de symboles, tout cela semble s’appliquer au cas de David S. à Munich. Le choix privilégié des victimes désigne en général le groupe dont il a le plus eu à souffrir. Parmi les victimes de David S se trouvaient en majorité des jeunes gens de son âge, qu’il avait convié par Facebook à se retrouver le vendredi après-midi au fast-food devant lequel il a tiré sur eux. Pour Robert S., à Erfurt, il y avait parmi les victimes beaucoup d’enseignantes et d’enseignants qui, 6 mois avant les faits, l’avaient exclu de l’école. Tim K. à Winnenden a tiré avant tout sur des camarades de classes et des enseignantes [toutes de sexe féminin] par lesquelles il se sentait rejeté et chahuté. Il avait comme beaucoup de jeunes coureurs à l’amok un problème avec des jeunes filles dont il ne se sentait pas considéré.
Les voisins présentent David S. comme un jeune homme aimable, gentil, effacé. Un voisin dit en allemand approximatif : « c’était un bon gars ». Cela correspond exactement au profil de l’amok parce que cela n’en est pas un, parce qu’il correspond au profil de millions de gens qui passent inaperçus. Cela marque aussi la limite de la prévention. On ne reconnaît rien du futur candidat à l’amok car il est la personnification de l’effacement.
« Individu psychiquement perturbé » ou « terroriste à motivations religieuses ».
On peut partir de l’idée qu’il n’y a pas de motif politique ou religieux et que David S. a agi de son propre chef et sans le soutien d’autres. L’acte ne relève donc pas comme les experts en en spéculé toute la soirée de la catégorie « terrorisme ». On pouvait presque percevoir comme une sorte de soulagement d’apprendre qu’il s’agissait « seulement » d’un cas d’amok. Une passante interviewée a habillé ce soulagement par ces mots : « Je suis contente que l’état islamique ne soit pas encore ici aussi ».
Dans le discours officiel, on distingue depuis peu deux catégories : « l’individu psychiquement perturbé » ou le « terroriste à motivations religieuses ». On semble se mettre d’accord sur le fait que le cas de Munich relève de la première.
Pourquoi cette catégorisation s’est-elle imposée ? Dans les deux cas, la société dont est issu le criminel et dont il est le produit peut se dégager de toute responsabilité. L’homme est fou ou il agit pour le compte de l’EI, incarnation contemporaine du « Mal ». Plus les criminels sont l’ensemble de leurs (et de nos) rapports sociaux, plus véhémentement l’opinion gérée médiatiquement rejette ces relations loin d’elle et considère la violence comme venant d’une autre planète. Bernhard Vogel [Ministre-Président de Thüringe au moment des faits, en 2002] avait, après le crime d’Erfurt, parlé de « calamité tombée du ciel». Le massacre au Lycée Gutenberg serait donc comme le tremblement de terre de Lisbonne. On ne peut rien contre cela à part prier et faire confiance à Dieu.
J’ai tenté dans le cas d’Andres L. qui, il y a un an, dans les Alpes, avait crashé un avion et a entraîné dans sa mort 149 personnes, de montrer que les « troubles psychiques » comme les dépressions ont leur indexation historique et sociale et qu’ils ne sont en rien exclusivement privés et dus au hasard. J’ai rangé son acte dans la catégorie d’un amok qui s’est servi d’un avion pour la réalisation de ses intentions meurtrières et suicidaires. [J’en ai parlé ici BU]. Mes remarques à ce sujet et sur la relation entre dépression et agression, vous les trouverez dans mon livre qui vient de paraître : Entre rage au travail et peur d’être envahi par les étrangers. Davis S. aussi comme nous l’avons déjà vu devait montrer des traits dépressifs. C’est pour cette raison à laquelle s’ajoutait qu’il souffrait de phobie sociale qu’il se trouvait en traitement psychiatrique, entendait-on dans les cercles de l’enquête.
L’Etat vit de la confiance de ses citoyens qu’il leur assure la sécurité et la protection devant les dangers de toute sorte. Comme il n’y a contre le phénomène de course à l’amok pratiquement pas de possibilité de prévention, l’Etat doit faire comme s’il y en avait. Pour restabiliser la loyauté et la cordialité des citoyens, on leur sert les palliatifs habituels sortis de la pharmacie familiale de politique sécuritaire : on durcit un petit peu la législation sur les armes, on amende telle ou telle loi ; on discute un moment nerveusement du rôle des jeux de tirs en vue subjective [Doom-like], on poursuit l’armement de la police et on installe encore plus de caméras de surveillance. L’État et la société acceptent ce que cela coûte de laisser en l’état les causes de la violence et de combattre leurs effets avec des moyens techniques et répressifs.
Celui qui veut vraiment aborder la question de la prévention doit se poser la question : quels sont les types d’attitudes humaines qui se développent dans un climat social donné et quels sont ceux qui dépérissent. Le néolibéralisme a, comme sous une serre, fait pousser une atmosphère de concurrence et favorisé la formation d’une « culture de la haine »( Eric J. Hobsbawn). Les capacités d’empathie, d’entraide et de solidarité se dessèchent parce qu’elles n’obtiennent plus de soutien des relations sociales et apparaissent comme des obstacles à la carrière. Les hommes sont systématiquement poussés les uns contre les autres au lieu de se serrer les coudes et de se défendre contre les conditions insupportables. Les agressions s’accumulent aux marges de la conscience, l’intensité des peurs et de la folie croît, une atmosphère d’irritation se répand. Il n’y a pas à s’étonner qu’amok et la terreur imprègne la physionomie criminelle de l’ère néolibérale.
Post-scriptum
Lorsque j’ai relu une dernière fois ce texte dimanche soir, j’ai entendu d’une oreille les informations selon lesquelles un homme a frappé autour de lui avec une machette dans le centre ville de Reutlingen. Il a tué une femme et blessé deux autres personnes. Le criminel a pu être maîtrisé et arrêté. Il s’agirait d’un demandeur d’asile syrien. Ses motifs seraient d’ordre privés, dit-on. On fait l’hypothèse d’un crime relationnel.
Lundi matin nous est parvenue la nouvelle information effrayante. A Ansbach, en Bavière, un demandeur d’asile de Syrie à qui on a refusé le droit de rester s’est fait sauter à l’entrée d’un festival de musique. Douze personnes ont été blessées, dont trois grièvement. L’homme aurait été connu de la police, les circonstances de l’acte ne sont pas encore établies. Le ministre de l’intérieur de Bavière considère comme probable qu’il s’agit d’un attentat suicidaire islamiste. « Mon appréciation personnelle est que je considère comme très probable qu’ici a été commis un authentique attentat-suicide islamiste », a-t-il dit au x premières heures de la matinée de lundi.»
Götz Eisenberg 
mis en ligne lundi 25 juillet à 9h 05
(Traduction Bernard Umbrecht)
Pour accéder au texte original en allemand
Parmi les livres d’auteurs français qui traitent de cet ensemble de question hors des sentiers rebattus de la pensée dominante, je signale et recommande:
– Les enfants du Chaos / Essai sur le temps des martyrs de l’anthropologue Alain Bertho
« Quand la fin du monde semble à nombre de jeunes plus crédible que la fin du capitalisme, la révolte tend à prendre les chemins du désespoir et du martyre ». (Éditions La Découverte)
– Dans la disruption / Comment ne pas devenir fou par le philosophe Bernard Stiegler (Éditions Les Liens Qui Libèrent)
« Dans la disruption, les organisations sociales se désintègrent. Or les individus psychiques ne peuvent pas vivre raisonnablement hors des processus d’individuation collective qui forment les systèmes sociaux. Il résulte de cet état de fait un désordre mental qui incline au délire de mille manières – sur un fond de désespoir où prolifèrent des types extraordinairement violents et meurtriers de folie. C’est ce dont la France découvre à présent la terrible réalité. »
On peut lire aussi :
– La nouvelle lutte des classes / les vraies causes des réfugiés et du terrorisme par le philosophe slovène Slavoj Žižek (Éditions Fayard)
«  Dans un monde qui fonctionne en excluant des régions et des populations entières, est-ce si surprenant que les sociétés s’effondrent, que les hommes se radicalisent ou qu’ils aspirent à rejoindre l’Europe ? Il ne s’agit pas d’un choc de civilisation mais d’une nouvelle lutte des classes ».
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Comment César fit construire, puis détruire le premier pont sur le Rhin

Nous avons, la dernière fois, à propos du voyage de Montaigne aux bords du Rhin, évoqué le pont que César fit construire sur le Rhin. Nous sommes allés y voir de plus près. Extraits de la « Guerre des Gaules » avec d’abord un court passage de description du Rhin.  A partir de la Meuse.
« La Meuse prend sa source dans les Vosges, qui sont sur le territoire des Lingons [et, après avoir reçu un bras du Rhin, qu’on appelle le Wahal, et formé avec lui l’île des Bataves, elle se jette dans l’Océan et à quatre-vingt mille pas environ de l’Océan, elle se jette dans le Rhin. Quant à ce fleuve, il prend sa source chez les Lépontes, habitant des Alpes, parcourt d’une allure rapide un long espace à travers les pays des Nantuates, des Helvètes, des Séquanes, des Médiomatrices, des Triboques, des Trévires ; à l’approche de l’Océan, il se divise en plusieurs bras en formant des îles nombreuses et immenses, dont la plupart sont habitées par des nations farouches et barbares, au nombre desquelles sont ces hommes qu’on dit se nourrir de poissons et d’œufs d’oiseaux ; il se jette dans l’Océan par plusieurs embouchures.
[…]
La guerre germanique achevée, César, pour maintes raisons, décida de franchir le Rhin ; la meilleure était que, voyant avec quelle facilité les Germains se déterminaient à venir en Gaule, il voulut qu’eux aussi eussent à craindre pour leurs biens, quand ils comprendraient qu’une armée romaine pouvait et osait traverser le Rhin. Un autre motif était que ceux des cavaliers Usipètes et Tencthères dont j’ai dit plus haut qu’ils avaient passé la Meuse pour faire du butin et prendre du blé, et qu’ils n’avaient pas participé au combat, s’étaient, après la défaite des leurs, réfugiés au-delà du Rhin chez les Sugambres, et avaient fait alliance avec eux. César ayant fait demander aux Sugambres de lui livrer ces hommes qui avaient porté les armes contre lui et contre les Gaulois, ils répondirent que « la souveraineté du peuple Romain expirait au Rhin ; s’il ne trouvait pas juste que les Germains passassent en Gaule malgré lui, pourquoi prétendrait-il à quelque souveraineté ou autorité au-delà du Rhin ? » D’autre part, les Ubiens, qui seuls parmi les Transrhénans avaient envoyé des députés à César, avaient lié amitié avec lui, lui avaient donné des otages, le priaient très instamment de leur porter secours, parce que les Suèves menaçaient leur existence. « Si les affaires de la république le retenaient, qu’il fît seulement passer le Rhin à son armée ; cela suffirait pour écarter le danger de l’heure présente et pour garantir leur sécurité future le renom et la réputation de cette armée étaient tels, depuis la défaite d’Arioviste et après ce dernier combat, même chez les plus lointaines peuplades de la Germanie, que si on les savait amis de Rome, on les respecterait. » Ils promettaient une grande quantité d’embarcations pour le transport de l’armée.
César, pour les raisons que j’ai dites, avait décidé de franchir le Rhin ; mais les bateaux lui semblaient un moyen trop peu sûr, et qui convenait mal à sa dignité et à celle du peuple romain. Aussi, en dépit de l’extrême difficulté que présentait la construction d’un pont, à cause de la largeur, de la rapidité et de la profondeur du fleuve, il estimait qu’il devait tenter l’entreprise ou renoncer à faire passer ses troupes autrement. Voici le nouveau procédé de construction qu’il employa. Il accouplait, à deux pieds l’une de l’autre, deux poutres d’un pied et demi d’épaisseur, légèrement taillées en pointe par le bas et dont la longueur était proportionnée à la profondeur du fleuve. Il les descendait dans le fleuve au moyen de machines et les enfonçait à coups de mouton, non point verticalement, comme des pilotis ordinaires, mais obliquement, inclinées dans la direction du courant ; en face de ces poutres, il en plaçait deux autres, jointes de même façon, à une distance de quarante pieds en aval et penchées en sens inverse du courant. Sur ces deux paires on posait des poutres larges de deux pieds, qui s’enclavaient exactement entre les pieux accouplés, et on plaçait de part et d’autre deux crampons qui empêchaient les couples de se rapprocher par le haut ; ceux-ci étant ainsi écartés et retenus chacun en sens contraire, l’ouvrage avait tant de solidité, et cela en vertu des lois de la physique, que plus la violence du courant était grande, plus le système était fortement lié. On posait sur les traverses des poutrelles longitudinales et, par dessus, des lattes et des claies. En outre, on enfonçait en aval des pieux obliques qui, faisant contrefort, appuyant l’ensemble de l’ouvrage, résistaient au courant ; d’autres étaient plantés à une petite distance en avant du pont c’était une défense qui devait, au cas où les Barbares lanceraient des troncs d’arbres ou des navires destinés à le jeter bas, atténuer la violence du choc et préserver l’ouvrage.
Dix jours après qu’on avait commencé à apporter les matériaux, toute la construction est achevée et l’armée passe le fleuve. César laisse aux deux têtes du pont une forte garde et se dirige vers le pays des Sugambres. Sur ces entrefaites, il reçoit des députations d’un grand nombre de cités ; à leur demande de paix et d’amitié, il répond avec bienveillance et ordonne qu’on lui amène des otages. Mais les Sugambres, qui avaient, dès l’instant où l’on commença de construire le pont, préparé leur retraite, sur le conseil des Tencthères et des Usipètes qui étaient auprès d’eux, avaient quitté leur pays en emportant tous leurs biens et étaient allés se cacher dans des contrées inhabitées et couvertes de forêts.
César, après être resté quelques jours sur leur territoire, incendia tous les villages et tous les bâtiments, coupa le blé, et se retira chez les Ubiens ; il leur promit de les secourir si les Suèves les attaquaient, et reçut d’eux les informations suivantes : les Suèves, ayant appris par leurs éclaireurs qu’on jetait un pont sur le Rhin, avaient, à la suite d’un conseil tenu selon leur usage, envoyé de tous côtés l’avis qu’on abandonnât les villes, qu’on déposât dans les forêts enfants, femmes et tout ce qu’on possédait, et que tous les hommes capables de porter les armes se concentrassent sur un même point. Le lieu choisi était à peu près au centre de la contrée habitée par les Suèves c’est là qu’ils avaient décidé d’attendre l’arrivée des Romains et là qu’ils devaient leur livrer la bataille décisive. Quand César connut ce plan, comme il avait atteint tous les objectifs qu’il s’était proposés en franchissant le Rhin – faire peur aux Germains, punir les Sugambres, délivrer les Ubiens de la pression qu’ils subissaient -, après dix-huit jours complets passés au-delà du Rhin, estimant avoir atteint un résultat suffisamment glorieux et suffisamment utile, il revint en Gaule et coupa le pont derrière lui. »
Jules César : Commentaires de la Guerre des Gaules. Texte en ligne
La guerre terminée, César franchit le Rhin, non en bateau comme cela se faisait d’habitude mais en faisant construite un pont probablement quelque part au nord de Coblence mais on ne le sait pas avec certitude. On ne le saura sans doute jamais vraiment, le Rhin était mouvant. Nous sommes en l’an 55 avant notre ère. Cette innovation et traversée avaient pour objectif une impressionnante démonstration de pouvoir. On ne sait trop ce qu’il fit ces dix-huit jours complets passé de l’autre côté mais gageons que s’il y avait remporté des victoires cela se saurait. La démonstration de pouvoir se fait par l’affirmation de la supériorité technique de Rome. Il faudra aux Romains dix jours pour construire un pont ce qui était très rapide, il avait 400 mètres de long et la profondeur du Rhin était de 6 mètres.
Il le fit construire pour impressionner, intimider l’adversaire. Jugeant l’opération réussie, il le détruit. Il ne précise pas pourquoi.
César confère au Rhin une fonction de limite de l’Empire romain. Le fleuve avant lui était une artère commerciale et devait le rester. Que l’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas d’une frontière entre Gaulois et Germains. Il y avait des germains dans le gaulois et des gaulois dans le germain. « Les germains sont une invention de César » affirme Mischa Meier, professeur d’histoire ancienne à l’Université de Tübingen dans un entretien au magazine der Spiegel . Il n’y a pas de consensus sur l’origine du mot germain lui-même. On ne connaît aucun peuple qui ce soit ainsi désigné de son propre chef. Cette construction de l’autre arrangeait César. En homogénéisant et et rendant la figure de l’ennemi la plus effrayante possible, il se grandissait lui-même au service de son ambition première qui était le pouvoir à Rome.
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Le Rhin de Montaigne et son imaginaire technique

Vue « aérienne » de Bâle par Matthäus Merian en 1615

Vue « aérienne » de Bâle par Matthäus Merian en 1615

BASLE, trois lieues. Belle ville de la grandeur de Blois ou environ de deux pieces ; car le Rein traverse par le milieu sous un grand & très-large pont de bois. La seigneurie fit cest honneur à MM.d’Estissac & de Montaigne que de leur envoyer par l’un de leurs officiers de leur vin, avec une longue harangue qu’on leur fit estant à table, à laquelle M. de Montaigne respondit fort longtemps, estans descouvers les uns & les autres, en presence de plusieurs Allemans & François qui estoint au poisle [salle à manger] avecques eus. […]
Basilee s’appelle non du mot grec, mais parceque base signifie passage en Allemant. Nous y vismes force de gens de sçavoir, […]
M.de Montaigne jugea qu’ils estoint mal d’accord de leur religion, pour les responses qu’il en receut : les uns se disant Zuingliens, les autres Calvinistes, & les autres Martinistes ; & si fut averty que plusieurs couvoint encore la religion romene dans leur coeur. […]
Nous y vismes une très-belle librerie publicque sur la riviere & en très-belle assiette. Nous y fumes tout le lendemein, & le jour après y disnames &: prinsmes le chemin le long du Rhin deux lieues ou environ ; & puis le laissames sur la main gauche suivant un païs bien fertile & assés plein. Ils ont une infinie abondance de fonteines en toute cette contrée ; il n’est village ny carrefour où il n’y en aye de très belles. Ils disent qu’il y en a plus de trois cens à Basle de conte faict. […]
Après disner,nous passames la riviere d’Arat [Aar] à Broug [Brugge], belle petite ville de MM. de Berne, & delà vinsmes voir une abbaïe que la reine Catherine de Honguerie donna aus seigneurs de Berne l’an 1524, où sont enterrés Leopold, archiduc d’Austriche, & grand nombre de gentilshomes qui furent deffaits avec lui par les Souisses l’an 1386. Leurs armes & noms y sont encore escris, & leurs despouilles maintenues curieusemant. M. de Montaigne parla là à un seigneur de Berne qui y commande, & leur fit tout monstrer. En cette abbaïe il y a des miches de pain toutes prettes & de la souppe pour les passans qui en demandent, & jamais n’en y a nul refusé de l’institution de l’abbaïe. Delà nous passames à un bac qui se conduit avec une polie de fer attachée à une corde haute qui traverse la riviere de Reix [Reuss] qui vient du lac de Lucerne, & nous randismes à
BADE, quatre lieues, petite ville & un bourg à part où sont les beings. C’est une ville catholicque sous la protection des huict cantons de Souisse, en laquelle il s’est faict plusieurs grandes assemblées de princes. Nous ne logeames pas en la ville, mais audit bourg qui est tout au bas de la montaigne le long d’une riviere, ou un torrent plustot, nommé Limaq [Limatt], qui vient du lac de Zuric. Il y a deux ou trois beings publicques decouvers, de quoi il n’y a que les pauvres gens qui se servent. Les autres en fort grand nombre sont enclos dans les maisons, & les divise t’on & départ en plusieurs petites cellules particulieres, closes & ouvertes qu’on loue avec les chambres : lesdites cellules les plus délicates & mieux accommodées qu’il est possible, y attirant des veines d’eau chaude pour chacun being. […].
Nous vinsmes passer le Rhin à la ville de Keyserstoul [Kaiserstuhl]qui est des alliées des Souisses, & catholique, & delà suivimes ladite riviere par un trèsbeau plat païs, jusques à ce que nous rencontrâmes des saults, où elle se rompt contre des rochiers, qu’ils appellent les catharactes, comme celles du Nil. C’est que audessoubs de Schaffouse le Rhin rencontre un fond plein de gros rochiers, où il se rompt, & audessoubs, dans ces mesmes rochiers, il rencontre une pante d’environ deux piques de haut, où il faict un grand sault, escumant & bruiant estrangement. Cela arreste le cours des basteaus & interrompt la navigation de la ditte riviere. Nous vinsmes soupper d’une trete à
SCHAFFOUSE, quatre lieues. Ville capitale de l’un des cantons des Souisses de la religion que j’ay susdict, de ceux de Zurich. Partant de Bade, nous laissames Zurich à main droite où M. de Montaigne estoit deliberé d’aller, n’en estant qu’à deux lieues ; mais on lui rapporta que la peste y estoit. A Schaffouse nous ne vismes rien de rare. Ils y font faire une citadelle qui sera assés belle. Il y a une bute à tirer de l’arbalestre, & une place pour ce service, la plus belle, grande & accommodée d’ombrage, de sieges, de galeries & de logis, qu’il est possible ; & y en a une pareille à l’hacquebute. Il y a des moulins d’eau à sier bois, comme nous en avions veu plusieurs ailleurs, & à broyer du lin & à piller du mil.
Nous passames le long du Rhin, que nous avions à notre mein droite ; jusques à Stain [Stein] petite Ville alliée des cantons, de mesme religion que Schaffouse. Si est ce qu’en chemin, il y avoit force croix de pierre, où nous repassames le Rhin sur un autre pont de bois, & coutoyant la rive, l’aïant à notre main gauche, passames le long d’un autre petite ville, aussi des alliées des cantons catholicques. Le Rhin s’espand là en une merveilleuse largeur, come est notre Garonne davant Blaye, & puis se resserre jusques à
CONSTANCE, quatre lieues, où nous arrivames sur les quatre heures. […]. Nous montasmes au clochier qui est fort haut, & y trouvames un homme attaché pour santinelle, qui n’en part jamais quelque occasion qu’il y ait, & y est enfermé. Ils dressent sur le bord du Rhin, un grand batimant couvert, de cinquante pas de long & quarante de large ou environ ; ils mettront-là douze ou quinze grandes roues, par le moyen desqueles ils esleveront sans cesse grande quantité d’eau, sur un planchié qui sera un estage au dessus, & autres roues de fer en pareil nombre, car les basses sont de bois, & releveront de mesme de ce planchier à un autre audessus. Cett’eau, qui estant montée a cette hauteur, qui est environ de cinquante piés, se degorgera par un grand & large canal artificiel, se conduira dans leur ville, pour y faire moudre plusieurs moulins. L’artisan qui conduisoit cette maison, seulemement pour sa main, avoit cinq mille sept cens florins, & fourni outre cela de vin. Tout au fons de l’eau, ils font un planchier ferme tout au tour, pour rompre, disent-ils, le cours de l’eau, & affin que dans cet estuy elle s’endorme, affin qu’elle s’y puisse puiser plus ayséemant. Ils dressent aussi des engeins, par le moyen desquels on puisse hausser & baisser tout ce rouage, selon que l’eau vient à estre haute ou basse. Le Rhin n’a pas là ce nom : car à la teste de la ville, il s’estand en forme de lac, qui a bien quatre lieues d’Allemaigne de large, & cinq ou six de long. Ils ont une belle terrasse, qui regarde ce grand lac en pouinte, où ils recueillent les marchandises ; & à cinquante pas de ce lac, une belle maisonnette où ils tiennent continuellemant une santinelle ; & y ont attaché une cheine par laquelle ils ferment le pas de l’antrée du pont [port], ayant rangé force pals qui enferment des deux costés cete espace de lac, dans lequel espace se logent les bateaus & se chargent. En l’Eglise Nostre Dame, il y a un conduit, qui, au dessus du Rhin, se va rendre au faux-bourg de la ville. Nous reconnumes que nous perdions le païs de Souisse, à ce que un peu avant que d’arriver à la ville, nous vismes plusieurs maisons de gentil’homes ; car il ne s’en voit guieres en Souisse. […]
Nous passames une ville nommée Sonchem [aujourd’hui Friedrichshafen], qui est Impériale Catholicque, sur la rive du lac de Constance ; en laquelle ville toutes les marchandises d’Oulme [Ulm] de Nuremberg & d’ailleurs se rendent en charrois, & prennent delà la route du Rhin par le lac. Nous arrivasmes sur les trois heures après midy à
LINDE [LINDAU] , trois lieues, petite ville assise à cent pas avant dans le lac, lesquels cent pas on passe sur un pont de pierre: il n’y a que cette entrée, tout le reste de la ville estant entourné de ce lac. Il a bien une lieue de large, & au delà du lac naissent les montaignes des Grisons. Ce lac & toutes les rivieres de là autour sont basses en hiver, & grosses en été, à cause des neges fondues. En tout ce pays les fames [femmes] couvrent leur teste de chappeaus ou bonnets de fourrure, come nos calotes ; le dessus, de quelque fourrure plus honeste, come de gris [fourrure d’écureuil], & ne coute un tel bonnet que trois testons, & le dedans d’eigneaus [agneaux]. La fenêtre qui est au devant de nos calotes, elles la portent en derrière, par où paroît tout leur poil tressé. Elles sont aussi volantiers chaufféees de botines ou rouges ou blanches, qui ne leur siesent pas mal. Il y a exercice de deux Religions. […]
Montaigne : Journal du voyage en Italie par la Suisse & l’Allemagne en 1580 & 1581
Pour Michel de Montaigne, le Rhin n’était pas une frontière et pour cause. Avant de le rencontrer pour la première fois à Bâle, il passe de France en Allemagne au Col de Bussang avant d’arriver à Mulhouse qui était pour lui une ville « souisse » , ce qui n’était pas exact mais constituait néanmoins un avenir possible. Melhouse, comme Montaigne en transcrit le nom phonétiquement, relevait du Saint Empire germanique mais avait, en 1515, l’année de Marignan, signé un pacte d’alliance avec les treize cantons suisses. Par le col, où il note la présence de la source de la Moselle, il passe de Bussang – « petit meschant village, le dernier du langage françois… » – à Thann  -« premiere ville d’Allemagne, sujette à l’Empereur, très belle. ». Le passage est  celui d’un univers linguistique à l’autre.
Montaigne côtoie le Rhin du 29 septembre 1580, jour de son arrivée à Bâle jusqu’au 10 octobre (il quittera Lindau au bord du lac de Constance, le 11), soit une douzaine de jours sur un voyage qui prendra en tout 17 mois et le mènera de Bordeaux à Paris, puis vers l’Est de la France et en traversant la Suisse alémanique, vers l’Italie avant le retour à Bordeaux où il a, entre temps, été élu maire. La Suisse existait déjà pour lui comme entité alors que l’agrégation de cantons qui allaient la constituer n’était pas encore achevé. Il passe ainsi de ville en ville en Allemagne, en Suisse et en Autriche changeant de religion à mainte reprise. La Suisse était pour lui comme une sorte de pays de cocagne. Opposé à la rudesse allemande
On s’aperçoit qu’à l’époque il fallait peu de choses pour faire apparaître un monde autre à l’exemple de ce Nil qui surgit au milieu du Rhin. Mais il ne voyageait pas vraiment en terra incognita, restant en la Chrestienté dont il observe à loisir les différentes nuances parpaillotes. Et Dieu sait s’il y en a !
Monsieur de Montaigne prend les eaux 
Une station thermale de l'espace rhénan extrait de Gregor Reisch : "Margarita Philosophica (= encyclopédie) 1504

Une station thermale de l’espace rhénan. Image extraite de Gregor Reisch : Margarita Philosophica (= encyclopédie) 1504. D’après Les saisons d’Alsace (DNA) n°67 La vie quotidienne au Moyen-âge

Le voyage de celui qui était déjà l’auteur des Essais a fait l’objet d’un journal en partie tenu par son secrétaire en partie rédigé par Montaigne lui-même permettant une sorte de dédoublement auteur et personnage. Olivier Pot a relevé «  la prépondérance du motif de l’eau dans la première partie du Journal » :
« le voyageur se déplace en suivant la pente de l’eau, non seulement bien sûr parce qu’il recherche les villes de cure thermale comme Plombières, Baden et la Villa près de Pise, mais aussi, au moins jusqu’à Venise, ville elle-même bâtie sur l’eau, le parcours est censé épouser les méandres des vallées fluviales, celle de la Moselle d’abord, celles du Rhin, de l’Isar et de l’Inn ensuite, enfin la haute vallée de l’Adige. »
[Olivier Pot : Au fil de l’eau/ L’itinéraire de Montaigne en Suisse in Journal de Voyage en Alsace et en Suisse (1580-1581). Actes du colloque de Mulhouse Bâle 12 juin 1995 Editions Honoré Champion].
S’y ajoutent l’eau des bains publics ou privéset ses effets, la réglementation des comportements, l’eau en neige, en cascade, en retenue (pisciculture). L’eau est aussi le milieu dans lequel vit le poisson dont la consommation n’est pas sans lien avec la religion. Il ne nomme pas le poisson qui à son époque était saumon (il est entrain de revenir après avoir disparu). Sans oublier l’eau à boire dont il suit les effets métaboliques, les fontaines etc. Forte présence de cet élément liquide dont on souligne l’importance sur la santé. « La nature n’étoit point encore inventée ». La citation n’est pas de Montaigne  mais de Théobald Walsch  dans son Voyage en Suisse, en Lombardie et en Piémont (1825) tel que cité par Serge Moussa dans Une rhétorique de l’altérité (in Journal de Voyage en Alsace et en Suisse (1580-1581).  Editions Honoré Champion). Il est frappant en effet que tout à son projet anthropologique, Montaigne ne semble rien voir du paysage. Ce qui compte est sa dimension économique et donc les techniques qui la lui confèrent. Dans ces techniques, rapportées à l’eau, il y a les ponts.
Le premier pont se rencontre à Bâle (dont l’horloge est toujours en avance d’une heure). La ville est un lieu du passage du Rhin. Elle en tirerait même son nom. Peu importe que cela soit exacte ou non :
« Basilee s’appelle non du mot grec, mais parce que base signifie passage en Allemant »
En allemand passage se dit Pass. L’existence de ce pont a contribué à faire de Bâle un lieu de Concile. Montaigne a par ailleurs fait l’éloge de celui qui construisit le premier pont sur le Rhin, quelque part au nord de Coblence  : Jules César. Il le célèbre en tant qu’ingénieur constructeur de ponts. Il écrit ainsi dans les Essais :
« Là où il [César] parle de son passage de la riviere du Rhin vers l’Allemaigne, il dit qu’estimant indigne de l’honneur du peuple Romain qu’il passast son armée à navires, il fit dresser un pont afin qu’il passat à pied ferme. Ce fut là qu’il batist ce pont admirable dequoy il dechifre particulierement la fabrique : car il ne s’arreste si volontiers en nul endroit de ses faits, qu’à nous representer la subtilité de ses inventions en telle sorte d’ouvrages de main. ».
Pour Montaigne, l’ambassadeur, qu’il voulait être, est aussi un constructeur de ponts. Il y a peut-être même une autre symbolique à Bâle puisque c’est la ville dans laquelle il note l’éclatement des conceptions et pratiques religieuses dont on évite de « remuer la corde » des différences. Montaigne effectue un voyage d’anthropologue. Il s’intéresse aux « gens de sçavoirs » et aux savoirs des gens. Savoir faire, savoirs vivre et savoirs tout court. Les techniques qui l’intéressent outre les ponts : l’invention du vivier, la construction des maisons, les toitures, le confort des lits, les tourne-broches, les poêles en faïence ainsi que les techniques d’utilisation de la force hydraulique.
A propos de la machine hydraulique décrite, ce que le narrateur détaille c’est un projet de machine, la machine elle même n’existe pas. Ou pas encore. L’essentiel du texte est au futur, un futur ancré dans le présent. C’est un imaginaire technique reposant sur la force motrice de l’eau, projet qui ne sera abandonné :
« Ce luxe de détails qui nous fait concevoir, et, en fin de compte, voir l’objet, ne laisse pas d’étonner. Car, enfin, cette machine n’existe pas. Il n’ y a, au demeurant, nulle tentative pour la situer dans la topographie de la ville. L’issue du discours en désigne la fonction : il s’agit de dire le triomphe de l’ingenium qui maîtrise la nature , en opposant cette rupture artificielle qui « endort » le cours de l’eau à la merveille « naturelle » des chutes de Schaffouse contemplées la veille. C’est d’abord le jeu de l’antithèse qui justifie ce développement : les chutes du Rhin rompent, elles aussi, le cours de l’eau, mais en faisant obstacle à l’industrie humaine puisqu’elles entravent la navigation ».
(Gilles Polizzi : Le discours descriptif dans la partie suisse du Journal de voyage in Journal de Voyage en Alsace et en Suisse (1580-1581). Actes du colloque de Mulhouse Bâle 12 juin 1995 Editions Honoré Champion).
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Folies dansantes de Strasbourg (1518)

Le 14 juillet 1518, Frau Troffea sortit dans les rues de Strasbourg et dansa des jours durant, sans s’arrêter, entraînant avec elle plusieurs centaines de personnes. Insensibles à la fatigue et à la douleur, les pieds ensanglantés, les danseurs moururent par dizaines. John Waller avait consacré un livre à cet événement en 2008. Il vient d’être traduit en français par Laurent Perez aux Editions de La nuée bleue/Tchou sous le titre LES DANSEURS FOUS DE STRASBOURG / Une épidémie de transe collective en 1518. L’originalité du livre se trouve dans la manière de traiter ces troubles de conversion en les mettant en relation avec les questions sociales d’un entre deux mondes

De la Danse macabre à la Danse des fous

Avant de l’aborder, une transition pour passer de la Danse macabre à la Danse des fous
Fou et la mort
Dans la Nef des fous de Sebastian Brant paru à Bâle en 1494, durant le Carnaval, une gravure, œuvre anonyme, montre un squelette retenant le grelot d’un fou. Elle se trouve dans l’exposition sur les danses macabres évoquées précédemment et semble dire que seul le fou peut-être surpris par la mort. Tu restes, dit l’inscription (= tu ne m’échapperas pas). Elle nous permet de passer d’une danse à l’autre.
Dans son Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault pose la substitution de la folie à la lèpre, de la Nef des fous à la Danse macabre mais en la ^présentant comme une torsion à l’intérieur de la même inquiétude.
« La substitution du thème de la folie à celui de la mort ne marque pas une rupture, mais plutôt une torsion à l’intérieur de la même inquiétude. C’est toujours du néant de l’existence qu’il est question, mais ce néant n’est plus reconnu comme terme extérieur et final, à la fois menace et conclusion; il est éprouvé de l’intérieur, comme la forme continue et constante de l’existence. Et tandis qu’autrefois la folie des hommes était de ne point voir que le terme de la mort approchait, tandis qu’il fallait les rappeler. à la sagesse par le spectacle de la mort, maintenant la sagesse consistera à dénoncer partout la folie, à apprendre aux hommes qu’ils ne sont déjà rien de plus que des morts, et que si le terme est proche, c’est dans la mesure où la folie devenue universelle ne fera plus qu’une seule et même chose avec la mort elle-même. […]
Les éléments sont maintenant inversés. Ce n’est plus la fin des temps et du monde qui montrera rétrospectivement que.les hommes étaient fous de ne point s’en préoccuper; c’est la montée de la folie, sa sourde invasion qui indique que le monde est proche de sa dernière catastrophe; c’est la démence des hommes qui l’appelle et la rend nécessaire.
Ce lien de la folie et du néant est noué d’une façon si serrée au XVème siècle qu’il subsistera longtemps, et qu’on le retrouvera encore au centre de l’expérience classique de la folie. »
(Michel Foucault : Histoire de la folie à l’âge classique, Tel Gallimard (1972) page 27)

Les danseurs fous de Strasbourg (1518)

murn193aDans le grand pamphlet anti-luthérien de Thomas Murner, théologien franciscain originaire d’Obernai en Alsace et présent à Strasbourg dans la période qui nous intéresse, intitulé le Grand fou luthérien, on observe sur la gravure ci-dessus qui illustre l’ouvrage qu’il est sur ses deux pieds avec d’un côté, dans la botte, le moine Martin Luther et, de l’autre, à importance égale, au lieu de la botte le soulier à lacets, le Bundschuh, symbole des révoltes paysannes.
La chronique, dont le manuscrit est conservé à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, nous dit :
« Une étrange épidémie a eu lieu dernièrement
Et s’est répandue dans le peuple,
De telle sorte que, dans leur folie,
Beaucoup se mirent à danser
Et ne cessèrent jour et nuit,
Sans interruption,
Jusqu’à tomber inconscients
Beaucoup en sont morts
Epidémie, danse, folie, mort, tout y est. Une épidémie de danse donc qui entraîne la mort.
Nous sommes à Strasbourg, partie du Saint Empire romain germanique. Le 14 juillet 1518, Frau Troffea, on ne connaît pas son prénom, sortit de chez elle et se mit à danser. On n’entendait pas de musique mais elle dansait, dansait à n’en plus finir. Parfois, d’épuisement, elle s’arrêtait pour dormir un peu puis elle se remettait à danser jusqu’au troisième jour, les pieds ensanglantés. Une foule nombreuses et toutes classes confondues assistait au « spectacle ». Elle allait entraîner dans une épidémie des centaines de personnes, une épidémie de transe collective pour reprendre le sous-titre du livre de John Waller qui raconte cette histoire.
Dans Les danseurs fous de Strasbourg / une épidémie de transe collective en 1518 (éditions La nuée bleue/Tchou) John Waller raconte et décrypte cet étrange phénomène de transe spontanée que Paracelse avait observé en son temps et que Bosch, Dürer et Bruegel fixèrent dans des visions cauchemardesques. Terrassés par la misère, les danseurs fous de Strasbourg exprimaient un désespoir qui connut, quelques années plus tard, une forme politique avec les grandes révoltes paysannes de 1525, aussi bien que religieuse avec la Réforme comme le montre l’image des deux pieds.
Un peu moins d’un an plus tôt, le 31 octobre 1517, Martin Luther avait placardé sur la porte de l’Eglise de la Toussaint à Wittenberg, ses 95 thèses s’en prenant notamment de manière virulente au commerce des indulgences par la papauté. Les signes précurseurs de ce qui allait culminer en 1525 dans la Guerre des paysans étaient déjà là notamment en Alsace. Cette histoire est celle du Bundschuh (le soulier à lacer des paysans qui servira d’emblème), ses prémisses remontent à 1493.
L’auteur, John Waller est un historien de la médecine, professeur associé d’histoire de la médecine à l’université du Michigan (États-Unis).
Il nous présente cette histoire comme celle d’un peuple qui perdit espoir. C’est toute l’originalité de sa démarche : montrer que l’on peut danser de désespoir. Avec ses deux pieds, l’un social, l’autre religieux.
Les événements de Strasbourg ne sont pas les seuls épisodes de manie dansée mais ils présentent l’avantage pour l’historien d’être la crise la mieux documentée. Ce qui frappe évidemment d’emblée c’est cette réaction purement corporelle à la crise de changement d’époque dans laquelle elle survient. Il régnait un sentiment de fin du monde. Comment le malheur peut-il venir du ciel comme ce météorite qui s’est abattu dans la région en 1492, année de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb ? Dieu en voulait-il aux hommes ? Et pourquoi ? Pourquoi avait-il permis la victoire des Turcs à Constantinople ? Et l’arrivée de la syphillis ? N’est-ce pas la faute à la folie des pécheurs ? Pour couronner le tout, naissent à Strasbourg des siamois. Dieu est-il devenu fou ? Impossible. Alors c’est qu’il réagit à la folie des hommes vautrés dans le péché. Sébastian Brant qui éditera en 1494 sa Nef des fous et qui sera témoin des événements interprète cette actualité de l’époque comme autant de présages. Ces folies ce sont les vices des hommes. Les moines et les religieuses assassinent et enterrent les bâtards nés de leur fornication. Nous sommes dans ce que Michelet, dans son livre, La sorcière, appelle « l’entr’acte des deux mondes, l’ancien mourant, l’autre ayant peine à commencer », un moment où les innovations technologiques vont plus vite que la capacité de les comprendre. Une mondialisation est à l’œuvre. La vision du cosmos se transforme. Alors que les récoltes sont difficiles, le blé de la spéculation est entassé dans les monastères.« La foi est tombée dans le caniveau », écrit Sebastian Brant. Toute une période de flux et de reflux se conclut selon John Waller ainsi :
« La cité, au bord de la crise de nerf était prête à craquer ».
Et quand ça craque, ça craque dans l’air du temps, qui est religieux.

Une population à court de boucs émissaires

« La crise qui devait culminer dans un nouveau Bundschuh et, peu après, causer l’épidémie de danse de saint Guy débuta par le terrible hiver de 1514, où les pousses gelèrent dans le sol. L’été suivant, la pluie tomba interminablement, semaine après semaine, et le fourrage pourrit dans les granges de la plaine. Incapables de nourrir leur précieux bétail, les familles sacrifièrent cochons, vaches et moutons. Dans plusieurs bourgs et villages d’Alsace, les paysans affamés tournèrent leur colère contre les juifs. À Mittelbergheim, leurs maisons furent mises à sac et incendiées. Des juifs furent emprisonnés, faussement accusés de profaner l’hostie. À Strasbourg, ordre fut donné d’arrêter les tsiganes et de contrôler strictement leurs déplacements. La population, désespérée, était à court de boucs émissaires.
L’attente de la prometteuse moisson de 1516 remonta le moral des paysans. Mais, lorsque l’été arriva, le soleil s’abattit sans merci sur les récoltes florissantes. Il ne tomba pas une goutte de pluie pendant des semaines. Le froment, l’orge et le seigle séchèrent sur pied. Toute la récolte de chou et de navet creva et commença à pourrir dans les champs. Dans les collines autour d’Obernai, le soleil brûla les vignes chargées de grappes. Le vin de l’année fut d’une qualité extraordinaire, mais la récolte désastreusement faible. Les autorités de Strasbourg commencèrent à s’inquiéter. Décision fut prise de soumettre tous les imprimés à la censure préalable des autorités et d’un théologien. Les idées séditieuses devaient disparaître ».
(John Waller : Les danseurs fous de Strasbourg page 63)
Le nouveau Bundschuh dont il est question est le troisième soulèvement paysan, celui de Rosheim et Haguenau. Il a eu lieu en 1517. Il avait été précédé par celui de 1513 en Brisgau, en Forêt noire. Le premier soulèvement, celui de Sélestat date de 1493.
Les fantômes des guerres récentes hantent la région. Alors que la famine règne, la spéculation sur les grains et le vin bat son plein dans les couvents et les monastères. A cette époque, les endettés risquaient l’excommunication. De quoi aiguiser la haine des paysans. On a bien essayé de faire intervenir Satan mais la population ne croyait pas qu’il pût à ce point rivaliser avec Dieu.
Examinant les rapports de Satan avec la Jacquerie, Michelet note, (c’est moi qui insère ce passage comme le précédent qui n’est pas dans le livre de John Waller)  :
« Sur le Rhin, la chose est plus claire. Là les princes étant évêques, haïs à double titre, virent dans Satan un adversaire personnel. Malgré leur répugnance pour subir le joug de l’Inquisition romaine, ils l’acceptèrent dans l’imminent danger de la grande éruption de sorcellerie qui éclata à la fin du quinzième siècle. Au seizième, le mouvement change de forme et devient la Guerre des paysans ».
(Jules Michelet La sorcière GF Flammarion, note 5 page 298)h5>
Si l’on se convainc que l’accumulation de catastrophes, arrivée de la syphilis, découverte de la suette anglaise , retour de la lèpre, variole et peste, tempête, sécheresse, fantômes et naissances étranges sont le signe de la colère de Dieu l’affaire se complique quand elle s’accompagne en même temps d’une crise de confiance énorme dans les intercesseurs que sont sensés former le clergé.
Revenons à Frau Troffea. Elle dansa plusieurs jours d’affilée apparemment insensible aux meurtrissures de ses pieds. Les femmes passaient pour particulièrement sujettes à avoir le diable au corps. Mais, ce qui dominait dans les interprétations, affirme J. Waller n’était cependant pas la possession par le Diable mais l’avertissement de Dieu par le châtiment de l’un de ses saints : Saint Guy. « La foule s’accorda bientôt à considérer que le mal venait du Ciel plutôt que de l’Enfer ». C’est pourquoi, après six jours de marathon dansé, sur décision des autorités de la Ville de Strasbourg, on conduisit Frau Troffea à une chapelle dédiée à Saint Guy située à proximité de Saverne, dans les Vosges à l’ouest de Strasbourg. Rien y fit. On ne sait ce qu’il advint d’elle. On n’en entendit plus parler
«  Près d’un demi-millénaire après les événements, rien ne permet de dire avec certitude ce qui poussa Frau Troffea à danser, sauter, virevolter avec une telle frénésie. Il est probable, toutefois que son comportement démentiel est à mettre en relation avec la condition pitoyable de la population de Strasbourg après trois ans de famine, des épidémies à répétition et des décennies de délaissement spirituel ».
Restent les hypothèses. La première envisagée est celle d’une révolte contre la tyrannie conjugale, qui est la conviction de Paracelse qui sera à Strasbourg quelques années après les événements. John Waller la qualifie de misogyne. Elle renvoie à une réalité qui est celle de la condition faite aux femmes. Le divorce n’était possible que dans la mort. Elles pouvaient en effet demander à être inhumées séparément de leurs maris.
« Une femme du nom de Troffea manifesta la première les symptômes et l’humeur étrange de cette maladie. Comme son mari lui avait commandé quelque chose qui ne lui plaisait pas, pâle de colère, elle fit comme si elle était malade et elle imagina une maladie utile en l’occasion : elle se mit à danser et elle affirma qu’elle ne pouvait s’arrêter. Car rien n’irrite plus un homme qu’une femme qui danse. Et pour que l’affaire parût suffisamment sérieuse et pour confirmer l’apparence de la maladie, elle se mit à sauter, à faire des bonds, chantant, fredonnant, s’effondrant par terre, la danse finie, tremblant un moment puis s’endormant: ce qui déplut au mari et l’inquiéta fortement. Sans rien dire et prétextant cette maladie, elle berna son mari. Or d’autres femmes se comportèrent de la même manière, l’une instruisit l’autre, et tout le monde finit par considérer que la maladie était un châtiment du Ciel. A partir des symptômes du mal on se mit à chercher une cause à la maladie afin de s’en débarrasser. On crut d’abord que c’était Magor, un esprit païen, qui était la cause de cette maladie. Peu de temps après, saint Guy pris sa place et on en fit une idole. Et c’est ainsi que la maladie reçut le nom de la danse de saint Guy. Par la suite cette croyance se propagea et la maladie finit par recevoir droit de cité… ».
(Paracelse, cité par Claire Biquard (E.H.E.S.S.) : Le mal de Saint Vit (ou Saint Guy) Bulletin du Centre d’Etude et d’Histoire de la médecine de Toulouse.)
Félix Platter rapporte des cas survenu à Bâle quelques années plus tard. Il y avait parmi eux celui d’un prêtre.
Le cheminement des questions fait partie de l’intérêt du livre de John Waller. Comment expliquer la capacité à supporter pendant des jours de telles souffrances ? Aucune drogue connue ne le permettait. « A cette question, il n’est qu’une réponse plausible : les danseurs se trouvaient dans un état de transe profonde ». Cela correspond à ce que l’on sait d’autres épisodes de manie dansante.
« Nous savons maintenant que Frau Troffa, en état de choc agit sous l’effet d’un état de conscience altéré. Reste à expliquer pourquoi cette fuite hystérique hors de la réalité prit la forme d’un danse ».
La raison selon Waller est à chercher «  les pratiques et croyances des populations du Rhin supérieur à la fin du Moyen-Âge ». Tous les prétextes à danser étaient bon à prendre et pas seulement dans les périodes de Carnaval au grand dam du Clergé. Le Carnaval était précisément un renversement des interdits. Par ailleurs « au XIVème siècle, la danse fut la réaction spontanée à l’arrivée de la Peste noire »
« Il se pourrait que Frau Troffea, quand le délire eut vaincu des inhibitions ai cherché à retrouver dans la danse l’insouciance de l’extase ».
Une tentative d’échapper au désespoir, donc. Mais il n’y avait pas de plaisir dans la danse car elle était accompagnée de visions démoniaques, de souffrance.
Dans la région et à l’époque on ne croyait pas seulement au châtiment divin, on croyait également à celui des saints, ce qui fera bondir Paracelse. Deux saints sont évoqué lors des manies dansées : saint Jean et saint Guy. Bruegel titre l’un de ses tableaux : les Danseurs de la Saint Jean à Moelenbeek.
Saint_John’s_Dancers_in_Molenbeeck’_(1592)_by_Pieter_Brueghel_II
A Strasbourg, on a immédiatement invoqué Saint Guy dont on pratiquait le culte dans le région. En atteste la présence de la chapelle qui lui est dédiée près de Saverne. Saint Guy fait partie des saints invoqués en cas de maladie. Un seul épisode de sa vie peut être rapproché de la danse. Il est intéressant de noter qu’aujourd’hui encore cet épisode est occulté.
Je m’éloigne donc un peu du livre pour un passage par la Légende dorée de Voragine, ce bréviaire des atrocités.
Saint Guy ou Saint Vit. Il s’agit de Saint Vitus «  ainsi nommé de vie. […] Ou bien Vitus vient de Vertu », écrit Voragine.  Il nous vient de Sicile. Vitus est un enfant battu par son père parce qu’il méprisait les idoles et ne voulait pas les adorer. Pour le guérir de cela, voici ce qu’il fit :
« Alors le père ramena son enfant chez soi, et s’efforça de changer son cœur par la musique, par des jeux avec des jeunes filles et par toutes sortes de plaisir. Or, comme il l’avait enfermé dans une chambre, il en sortit un parfum d’une odeur admirable qui embauma son père et toute sa famille. Alors le père, regardant par la porte, vit sept anges debout autour de l’enfant : Les dieux, dit-il, sont venus dans ma maison », aussitôt il fut frappé de cécité ».
Légende dorée vol I GF page 395).
Les offrandes à Jupiter ne servent à rien pour guérir de l’aveuglement par le trou de la serrure. C’est la foi de son fils qui lui aurait permis de recouvrer la vue. Vitus poursuit une vie de martyr et de guérisons.
Retour au livre. L’épisode n’est pas évoqué dans le livre de John Waller pour qui le mystère du rapport de Saint Guy à la danse reste entier. Tout au plus évoque-t-il une épidémie de danse à Erfurt ayant atteint des enfants et s’étant déroulé précisément le jour de la Saint Guy.
Frau Trofffea avait déclenché une épidémie reflétant « le degré de désespoir qui règnait dans la ville en 1518 » alors même que : « L’édifice mental bâti par l’angoisse religieuse durant les années précédentes venait d’exploser, dévoilant un monstrueux spectacle ».
« C’est en grande partie parce que ses concitoyens se sentaient livrés sans recours à la colère divine que la danse de Frau Troffea tourna à l’épidémie. Ceux vers qui les masses désespérées auraient dû se tourner étaient justement, à cause de leurs péchés, la cause principale de la haine du saint. La colère de saint Guy ne se laisserait pas facilement apaiser.
Ainsi l’épidémie s’étendit-elle parce que la population s’y attendait. Chaque nouvelle victime augmentait sa puissance de suggestion. À chaque fois que, dans une rue ou sur une place, quelqu’un se mettait à danser, les spectateurs se persuadaient davantage que saint Guy rôdait parmi eux à la recherche des pécheurs. Qui aurait pu prétendre que son âme était exempte de toute faute? On aurait dit que saint Guy ne serait pas apaisé tant que toute la ville n’aurait pas succombé à la manie dansante. Les autorités s’avisèrent finalement que le simple fait de voir une autre personne danser était susceptible de précipiter le spectateur dans la folie. Un témoin rapporta comment «le mal s’en prenait à ceux qui n’avaient rien fait d’autre que de regarder» un danseur «trop et trop souvent ». Quand bien même ces observateurs rationalisaient le phénomène en termes religieux, ils reconnaissaient le caractère puissamment contagieux de l’épidémie. Ils avaient raison. La contamination par la manie dansante n’était pas causée par les humeurs fétides, ni par la vermine, ni par les eaux sales, mais par les forces non moins puissantes de la vue et de la suggestion. »
(John Waller O.c. page 103)
Voilà un désordre qui n’arrangeait pas les affaires des riches marchands qui dominaient la ville de Strasbourg qui avaient besoin de calme et d’ordre. Et c’est une autre dimension fort intéressante que développe le livre : le contexte est en effet à la distance de l’autorité de la ville d’avec l’évêque alors que s’installe le pouvoir médical. Ceux-ci traitent la danse de manière pharmacologique : « ils virent dans la danse, indissociablement, la maladie et son traitement » comme en témoigne par ailleurs Ambroise Paré :
« Or comme les Méridionaux sont exempts d’une infinité de maladies pléthoriques qui viennent d’abondance de sang, ausquelles sont sujets les Septentrionaux comme fièvres, fluxions, tumeurs, folie avec risée qui les incite à dancer et sauter durant l’accez, qu’ils appellent mal S. Vitus, et le guarissent par musique.
Ambroise Paré, Oeuvres complètes, éd. Malgaigne, I, p.52.
(Cité par Claire Biquard (E.H.E.S.S.) : Le mal de Saint Vit (ou de Saint Guy)
Excluant le clergé de sa décision, le Conseil de Strasbourg et les médecins allaient prendre le risque d’une thérapie par la danse pour guérir de la manie de la danse en prévoyant un lieu à cet effet et allant jusqu’à embaucher des dizaines de musiciens professionnels, d’assurer des rafraîchissements et de quoi se sustenter aux danseurs qui dix jours après la première danse de Frau Troffea étaient déjà une cinquantaine. De robustes danseurs furent engagés pour soutenir leurs efforts.
Mais ces mesures eurent un effet contraire et ne firent que renforcer l’épidémie. La mort des danseurs signait l’échec de cette thérapie qui n’avait fait qu’aggraver la maladie. La danse appelait la danse. Le conseil fait volte face. Place au pèlerinage. Direction Saverne puis la Grotte de grès et la Chapelle Saint Vit (Sankt Veit à l’époque) dans la forêt du Griffon.
Grotte Saint Vit en juin 2016

Grotte Saint Vit en juin 2016

Arrivés devant la chapelle on remettait à chacun des envoûtés des chaussures rouges, bénies bien sûr. On se perd en conjectures sur le pourquoi de ces souliers et le pourquoi de ce rouge par ailleurs très cher à obtenir.
Et on pense ici au conte d’Andersen, Les souliers rouges qui font danser jusqu’à la mort même après que le bourreau eut coupé les pieds qui les portaient. John Waller rappelle aussi que dans une version non expurgée de Blanche neige  la vilaine reine est condamnée à danser avec des souliers chauffés à blanc jusqu’à ce que mort s’ensuive
Beaucoup furent guéris, probablement, explique l’auteur parce se sentant abandonnés depuis longtemps on avait enfin  nouveau prit soin d’eux. Il s’agirait donc dans un langage du corps, d’un appel de détresse, un appel du corps pour un soin de l’âme.
« La disparition de la danse de Saint Guy est facile à comprendre. Les maladies qui dépendent du pouvoir de la suggestion ne peuvent pas survivre aux croyances qui les sous-tendent. Privée de l’atmosphère de surnaturel sur laquelle elle faisait fond, la chorémanie ne pouvait que s’étioler. Il ne saurait cependant question de comprendre comment elle a disparu sans nous pencher d’abord sur les raisons du déclin de la riche théologie de Moyen Âge et du début de la Renaissance ».
Ce seront les mouvements de la Réforme et de la Contre-réforme.
Pour finir l’auteur consacre un dernier chapitre plus général aux phénomènes de transes et aux troubles de conversion c’est à dire la transformation de l’anxiété en troubles physiques, transformation fortement conditionnée par les croyances, la culture de chaque époque.

Petit Jean le joueur de fifre de Niklashausen

Puisqu’il était question de signes précurseurs de la Guerre des paysans, un autre exemple vient à l’esprit qui concerne également la danse. Nous quittons le livre de John Waller.
Hans Böheim dit petit Jean, le joueur de fifre de Nicklashausen

Hans Böheim dit petit Jean, le joueur de fifre de Niklashausen

Dans le tout premier chapitre de son Histoire de la Grande  guerre des paysans, jamais traduit en France, Wilhelm Zimmermann raconte comme signe avant-coureur l’histoire de Hans Böheim, un pâtre de Niklashausen en Franconie survenue en 1476.
« C’était un jeune garçon, Hans Böheim, communément appelé Petit Jean le joueur de tambourin ou petit Jean le joueur de fifre parce qu’il se rendait de temps en temps dans la vallée de la Tauber dans des kermesses ou à des mariages pour accompagner les danses de son petit tambourin et de son fifre. Peu d’années auparavant, dans ces régions, un moine pieds nus, Capistran, venu de l’étranger, avait tenu des sermons de pénitence enflammés et avait tenté de réformer les mœurs, brûlant les jeux de cartes ou de tabliers. Une même ardeur à prêcher la pénitence s’empara du jeune pâtre. Ce qu’il avait fait et vécu jusque là lui parut à lui aussi coupable, il sombra dans des rêveries dans lesquelles lui apparaissait la Vierge Marie. Cela le prit à la mi-carême, devant de nombreuses personnes, il se mit à brûler son tambourin et son fifre, il se mit sur le champ à prêcher et et à annoncer un nouveau royaume de Dieu. Il disait que la Vierge Marie lui était apparue et lui avait ordonné de brûler son instrument de musique et de servir le peuple par ses prêches de la même manière qu’il l’avait servi pour la danse et les plaisirs coupables. Chacun devait s’abstenir de pécher, c’était ce que voulait la Vierge Marie, et renoncer aux bijoux, colliers, rubans d’argent et de soie, aux souliers pointus et toutes les parures de mode frivoles et se rendre en pèlerinage à Niklashausen. Il sera pardonné à toux ceux qui s’y rendraient pour y honorer la Sainte Vierge ».
Wilhelm Zimmermann : Der grosse deutsche Bauernkrieg (Traduction B.U.)
Après avoir brûlé ses instruments de musique, il se mit à prêcher rassemblant de plus en plus de monde à qui il dit que le pape et l’empereur étaient des vauriens, que les hommes étaient égaux, il annonçait la venue du royaume de Dieu sur terre, il réclamait l’abolition de tout cens, redevance, corvée et le libre usage des eaux, des forêts et des prés. Un jour il a demandé aux milliers de pèlerins venus l’écouter de venir le samedi suivant, cette fois sans femme et enfants et munis d’armes. Mais les espions de l’évêque de Würzburg avaient fait leur travail, il sera arrêté, condamné puis brûlé.
Si j’ai utilisé le récit de Zimmermann, c’est parce qu’il décrit une dimension qui sera occultée dans les récits contemporains où l’on ne garde que les surnoms musicaux, les pèlerinages et les revendications en effaçant la conversion décrite dans le passage de la danse à l’ascèse juste après ou pendant la mi-carême (Carnaval ?). Friedrich Engels s’y arrête en reprenant le récit de Zimmermann pour l’interpréter comme utopie égalitaire d’ascèse. L’abstinence comme étape de transition vers la la mise en mouvement d’une énergie révolutionnaire ? Cela ne me convainc guère sans nier cependant que cette question ait pu jouer un rôle. Martin Luther n’a-t-il pas été accusé par Thomas Münzer de « chair sans esprit menant douce vie à Wittenberg » ? Engels a cependant raison de considérer que la religion n’était pas seulement l’opium du peuple mais aussi le moyen de s’en libérer. Dieu n’était pas encore mort.
On peut se demander si Frau Troffea et notre Petit Jean joueur de fifre ne représentent pas les deux faces d’une même alerte absorbée par le déclenchement de la Guerre des paysans.
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