A propos de Bifurquer :
2. Anthropocène, exosomatisation et néguentropie

Après avoir examiné la notion même de bifurcation à partir de Friedrich Hölderlin, je poursuis ma lecture de l’ouvrage Bifurquer du collectif Internation dirigé par Bernard Stiegler. Le premier chapitre est consacré à l’Anthropocène, l’exosomatisation et la néguentropie. Il forme un socle à l’ensemble du travail. Cette première partie est, pour moi, la plus ardue mais essentielle à la compréhension du reste. En cela, elle aurait mérité de plus amples développements pour les rendre mieux accessibles. D’où ces quelques jalons avant d’entrer dans le vif du chapitre.

‘Welcome to the Anthropocene’ Earth Animation from Globaïa on Vimeo.

Biosphère et technosphère

La biosphère est l’ensemble des organismes vivants dans leurs milieux de vie et regroupe la totalité des écosystèmes. Si le géochimiste russe Vladimir Vernadski (1863-1945) n’a pas été le premier à utiliser le mot qui l’a été par le géologue autrichien Eduard Suess (1831-1914), il a été le premier à le théoriser. Il distinguait cinq différentes couches en interaction : la lithosphère, noyau formé de roche et d’eau ; la biosphère domaine du vivant ; l’atmosphère, enveloppe gazeuse que l’on appelle communément air, la technosphère que nous définirons plus loin comme le système des exorganismes et la noosphère ou sphère de la pensée. Ce dernier terme a été repris par le paléontologue et théologien Pierre Theillard de Chardin.

(En cas de difficulté de lecture de l’image, utilisez la fonction « afficher l’image » proposée par un clic droit de votre souris)

« Mécanisme à la fois terrestre et cosmique », la biosphère est un système dynamique de transformation de l’énergie solaire. Rapportée au rayon du globe, « la caractéristique la plus significative de la biosphère est la petitesse relative de ses dimensions et l’exiguïté des ressources qu’elle offre », commente l’historien britannique Arnold Toynbee dans son livre, « La grande aventure de l’Humanité ». Elle doit faire en tant que telle l’objet de soins. « La biodiversité assure la capacité de l’humanité à choisir des trajectoires nouvelles face à un avenir incertain », écrit l’IPBES, Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques dans un rapport de 2019.

Technofossile (Samsung E570), téléphone prétendument fossilisé sculpté dans la roche de malachite par l’artiste belge Maarten Vanden Eynde en République démocratique du Congo, en 2015.

Imbriquée et en interaction avec elle, la technosphère. L’être humain naît incomplet. On appelle cela néoténie. Pour vivre et se développer, il se crée des instruments dont il ne dispose pas à la naissance et qui sont « à l’extérieur du corps » et qui ne lui appartiennent pas génétiquement. L’homme produit des exorganismes qui eux-mêmes vont des plus simples au plus complexes, des piscines pour nager comme le poisson, les avions pour voler comme l’oiseau. Cela au terme d’une longue évolution au cours de laquelle il a d’abord appris à tailler le silex. Le milieu humain est technique. L’appareil psychique est lui aussi exosomatisé.

Arrêtons-nous sur la définition de la technosphère proposée par le paléobiologiste britannique d’origine polonaise Jan Zalasiewicz qui dirige le Groupe de travail sur l’Anthropocène à la Commission internationale de stratigraphie. Il juge crucial de considérer la technosphère comme un système en référence à celui de biosphère développé par Vernadski :

« La technosphère englobe tous les objets technologiques produits par les hommes, mais pas uniquement. Loin d’être une simple collection de plus en plus fournie d’appareils technologiques, elle est un système. Distinction cruciale, qu’on peut expliquer en la comparant au concept plus établi de biosphère. Forgé au XIXe siècle par le géologue autrichien Eduard Suess, le terme de biosphère a été érigé en concept au XXe par le scientifique russe Vladimir Vernadsky. Celui-ci a proposé d’y voir non seulement la masse des organismes vivants terrestres, mais aussi ses interactions avec l’air, l’eau et le sol qui alimentent la vie organique, et le Soleil où elle puise une bonne part de son énergie. Plus que la somme de ses parties, la biosphère est intimement liée à d’autres sphères terrestres, tout en ayant ses propres dynamiques et propriétés émergentes.

La technosphère, elle aussi, est non seulement faite de nos machines, mais aussi de nous autres, humains, et de tous les systèmes sociaux et professionnels grâce auxquels nous interagissons avec la technologie : usines, écoles, universités, syndicats, banques, partis politiques, Internet. Elle contient les animaux domestiques que nous élevons en nombre pour nous nourrir, les plantes que nous cultivons pour notre alimentation et celle de nos animaux, et les terres agricoles dont l’état naturel a été profondément modifié à cette fin.

La technosphère englobe aussi les routes, voies de chemin de fer, aéroports, mines et carrières, champs pétroliers et gaziers, villes, ouvrages fluviaux et bassins de retenue. Elle a généré des quantités phénoménales de déchets ‒ des centres d’enfouissement à la pollution de l’air, des sols et de l’eau. Il a certes existé une forme de proto-technosphère au cours de l’histoire humaine, mais pendant longtemps, il ne s’est agi que de bribes isolées, éparses, sans grande importance planétaire. Aujourd’hui, elle s’est muée en un système mondialement interconnecté, évolution nouvelle et décisive pour notre planète. »

Son poids se mesure en dizaines de milliers de milliards de tonnes, déchets et production de dioxyde de carbone inclus.

« Les éléments physiques de la technosphère sont aussi très variés. Des outils simples comme les haches en pierre ont été confectionnés par nos ancêtres il y a des millions d’années. Mais depuis la révolution industrielle, et en particulier la grande accélération de la croissance démographique, de l’industrialisation et de la mondialisation au milieu du XXe siècle, on assiste à une incroyable prolifération de machines et d’objets manufacturés de toute sorte. La technologie évolue elle aussi toujours plus vite. Nos ancêtres pré-industriels ont vu peu de changement technologique d’une génération sur l’autre. Aujourd’hui, en l’espace d’à peine plus d’une génération humaine, l’usage du téléphone portable – pour ne prendre qu’un exemple – s’est généralisé au point de coloniser tous les âges. »

Jan Zalasiewicz : L’insoutenable poids de la technosphère in Courrier de l’Unesco

L’être humain se situe à la confluence des sphères précitées, sphères biologique, technique et noétique, tributaire également de la répartition inégales des ressources géologiques. Mais, comment ces sphères qui ont chacune leur dynamique propre s’articulent-elles ? L’exosomatisation différencie l’homme de l’animal. Elle est une production à l’extérieur – exo- du corps – sauma- qui se dote ainsi d’organes techniques (outils, prothèses). La mise en commun forme des exorganismes qui vont du simple que sont les mortels aux complexes, inférieurs – mettons une entreprise – et supérieurs, une institution, par exemple, l’État, l’ONU. Si les transformations techniques ont pu paraître aux humains relativement stables, ne modifiant pas leur rapport au monde, avec l’industrialisation s’installe une instabilité permanent de « destruction créatrice » comme l’exprimait Joseph Schumpeter

Au demeurant, l’exosomatisation est néanmoins dès avant source de mélancolie

Albrecht Dürer Melancholia I

Reprenons à la question des savoirs et de leur devenirs dans le capitalisme industriel, en passant par Karl Marx :


Au 19ème siècle avec l’industrialisation, les sciences devenues technosciences entrent directement dans les processus de valorisation du capital. Par ailleurs, l’outil de l’oeuvrier disparaît dans la machine.

« Étant ainsi accueilli dans le procès de production du capital, l’instrument de travail subit encore de nombreuses métamorphoses, dont l’ultime est la machine, ou mieux, le système automatique de machines, mû par un automate qui est la force motrice se mettant elle-même en mouvement (Le système de la machinerie : ce n’est qu’en devenant automatique que la machinerie trouve sa forme la plus achevée et la plus adéquate, et qu’elle se transforme en un système). Cet automate se compose de nombreux organes mécaniques et intellectuels, ce qui détermine les ouvriers à n’en être plus que des accessoires conscients. […] La machine n’a plus rien de commun avec l’instrument du travailleur individuel. Elle se distingue tout à fait de l’outil qui transmet l’activité du travailleur à l’objet. En effet, l’activité se manifeste bien plutôt comme le seul fait de la machine, l’ouvrier surveillant l’action transmise par la machine aux matières premières et la protégeant contre les dérèglements. Avec l’outil, c’était tout le contraire : le travailleur l’animait de son art et de son habileté propre, car le maniement de l’instrument dépendait de sa virtuosité. En revanche, la machine, qui possède habileté et force à la place de l’ouvrier, est elle-même désormais le virtuose, car les lois de la mécanique agissant en elle l’ont dotée d’une âme. Pour rester constamment en mouvement, elle doit consommer par exemple du charbon et de l’huile (matières instrumentales), comme il faut à l’ouvrier des denrées alimentaires ».

(Karl Marx Fondements de la critique de l’économie politique Traduction Roger Dangeville. Anthropos)

Marx ne décrit pas l‘automatisation en tant que telle mais ses conséquences sur le rapport du travailleur à son outil. L‘ouvrier devient un simple appendice de la machinerie. Marx parle de machinerie c‘est à dire d‘un système de machines qui s‘automatisent et qui est lui-même mû par un automate. Nous sommes non seulement en plein dedans mais en plus dans une phase de formidable accélération. Le texte est extrait des réflexions sur le Capital fixe et le développement des forces productives de la société (Fixes Kapital und Entwicklung der Produktivkräfte der Gesellschaft). Il s’appuie sur une citation d’Andrew Ure, auteur de La philosophie des manufactures. Ce dernier imaginait dans l’avenir un automate géant composé de multiples mécanismes combinés à des organes dotés de fonctions d’entendement qui agissent ensemble et sans interruption et sont soumis à une force qui les met d’elle même en mouvement.

La machine n‘a plus rien à voir avec l‘outil dit Marx. L‘outil permettait à l‘ouvrier d’œuvrer, de fabriquer un objet à commencer par l‘outil lui-même. L‘ouvrier n’œuvre plus, il est devenu un simple auxiliaire de la machine. Au terme de ce processus il n’y a plus rien de produit dont le travailleur puisse dire que c’est son œuvre. C‘est une totale Entfremdung, le produit fabriqué cesse d‘être le sien, lui devient de plus en plus étranger, fremd. On traduit en général Entfremdung par aliénation. C’est cela la prolétarisation. Le savoir-faire de l‘ouvrier passe dans la machine. Le prolétaire est celui qui a vu son outil et ce qu’il a appris à en faire englouti dans la machine. Qui devient son concurrent.

Tous prolétaires

A la place des ouvriers œuvrant car disposant d’un savoir faire, il n’y a plus que des instruments de travail. Leurs savoir faire ont été extériorisés dans la machine. Mais la prolétarisation est, dans le capitalisme, le destin de tous les producteurs. C’est ce qu’écrivent Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste (1848). Ce ne sont pas seulement les savoir-faire mais tout autant les savoir-vivre qui sont prolétarisés avec le développement des industries de services digitalisés. Nous ne produisons plus nos propres savoir-vivre qui sont délégués au marketing des industries de service qui impose à tous des modèles de comportement médians à partir de profils calculables. Qui décident en fonction d‘une moyenne comment nous devons vivre. Nous sommes aussi des servants, des contributeurs non rémunérés de l‘optimisation commerciale. Cela tue toute forme de désir et nous dés-individue.


Aujourd’hui, l’on n’attend même plus qu’une technologie soit déployée (4G = quatrième génération) pour mettre en place la suivante. Cette pratique du marché interdit à la société de s’approprier ces technologies, de les critiquer pour les faire bifurquer vers d’autres finalités que le profit. Dans le même temps, les promoteurs de ces innovations sont les mêmes rapaces que ceux détruisent tout ce que le web avait de positif.

Le mathématicien et économiste Nicholas Georgescu-Roegen, en publiant en 1971 The Entropy Law and the Economic Process, en appelait à une réforme profonde de la science économique qu’il jugeait trop mécaniste parce que n’intégrant pas les enseignements de la thermodynamique et de la biologie évolutionniste.

« La thermodynamique et la biologie sont les flambeaux indispensables pour éclairer le processus économique (…) la thermodynamique parce qu’elle nous démontre que les ressources naturelles s’épuisent irrévocablement, la biologie parce qu’elle nous révèle la vraie nature du processus économique »

Nicholas Georgescu-Roegen, The Entropy law and the Economic Process

L’économiste, qui fut assistant de Joseph Schumpeter, reprend la question de l’exosomatisation :

« seule l’espèce humaine a commencé à utiliser et, plus tard, à produire des organes exosomatiques, c’est-à-dire des membres détachables tels les massues, les marteaux, les couteaux, les bateaux et, plus récemment, les canons, les automobiles, les avions à réaction, les cerveaux électroniques, etc. […] Bien sûr, ce phénomène unique n’aurait guère porté à grande conséquence s’il n’avait pas été soutenu par une évolution biologique : le progrès du cerveau humain et le développement parallèle des instincts vebleniens de l’habileté manuelle et de la curiosité désintéressée. Mais, une fois que l’espèce humaine a eu atteint le point crucial à partir duquel elle devint capable de produire des organes exosomatiques, les progrès ultérieurs dans cette direction furent spectaculaires – exponentiels comme on préfère dire de nos jours. Pensons au fait qu’avec des organes détachables nous pouvons aujourd’hui voler jusqu’à la lune et courir plus vite qu’un guépard. »

(Nicholas Georgescu-Roegen : De la science économique à la bioéconomie)

Il annonce ce qui, plus tard, sera nommé Anthropocène :

« Mais pour produire des organes exosomatiques, l’homme doit employer les ressources en énergie et en minerais qui se trouvent dans les entrailles de la terre. C’est pour cela que l’homme est devenu un véritable agent géologique qui fouille et disloque maintenant le sous-sol du matin au soir. N’en doutons pas, nous ne vivons pas seulement de pain ; il nous faut aussi des ressources minérales qui, malheureusement, sont à la fois limitées et, comme nous l’apprend la thermodynamique, irrévocablement épuisables. » (Ibid)

Pour N.Geogescu-Roegen, cette exorganogenèse n’est au départ ni uniforme ni universelle. On ne répare pas la patte cassée d’un âne avec une roue de secours. Mais elle tend à s’uniformiser. Avec la disparition de l’âne comme moyen de locomotion. Le développement de la production d’instruments exosomatiques va se socialiser et conduire à une division sociale du travail. Les sciences économiques ignorent ces phénomènes. L’auteur met en cause en premier lieu « l’épistémologie mécaniste » qui les aveuglent : « Aucun analogue mécanique ne peut donc rendre compte de l’épuisement irrévocable des ressources ».

« Les remarques précédentes suffisent déjà à nous faire entrevoir, premièrement, qu’une science économique construite sur un échafaudage mécaniste est incapable de traiter des problèmes écologiques indissolublement associés au processus économique, et deuxièmement, que l’on ne peut même pas percevoir ces problèmes si l’on n’écarte pas le voile monétaire et si l’on ne va pas bien au-delà des affaires du marché. »
[…]
« L’un après l’autre, des économistes réputés ont soutenu que le mécanisme du marché, huilé ici et là afin que les prix soient « corrects », peut éliminer toute pénurie et par conséquent empêcher toute catastrophe écologique. Dans l’histoire de la pensée économique, il n’y a pas de plus grande accumulation d’erreurs dans une bévue commise volontairement ». (Ibid)

« Le processus économique est entropique et non mécanique »

« Le processus économique est donc entropique et non mécanique. Et parce que la loi de l’entropie domine toutes les transformations matérielles et vitales qui lui sont associées, ce processus se développe d’une manière irrévocable. L’épuisement des ressources ne peut pas être inversé et une bonne partie des déchets reste toujours déchet. Cette simple proposition contient la racine de la rareté vue dans une perspective écologique globale ».

Malgré les découvertes scientifiques de la thermodynamique et de la radioactivité, les conceptions de l’économie restent encore fondamentalement mécanistes comme si elle ne dépendait que des transports et reposent sur l’idée que le système s’équilibrerait de lui-même pour peu que les prix soient ajustés. Cela empêche de penser les questions de l’Anthropocène. Nous sommes ainsi au cœur du travail que propose le livre « Bifurquer » : repenser l’économie politique en changeant ses bases et en rendant les processus économiques néguentropiques.

« C’est justement le mécanisme du marché qui est responsable du déboisement souvent irréparable et de la pollution qui a envahi presque tout le globe. C’est le prix du pétrole pendant des années jusqu’en 1974 qui a écarté tout souci d’économie dans le dessin des automobiles et d’amélioration de la technologie du charbon »

(Nicholas Georgescu-Roegen :De la science économique à la bioéconomie)

La vie et l’entropie

Les auteurs du chapitre Anthropocène, exosomatisation et néguentropie posent la nécessité de « spécifier l’articulation de l’entropie et du vivant, d’une part pour ce qui concerne les diverses formes du vivant, et d’autre part en ce qui concerne le cas spécifique des sociétés humaines » ( Bifurquer p 68). Il faut donc distinguer à l’intérieur du « concept crucial d’entropie », ce qui a l’intérieur du monde vivant concerne l’activité humaine. Car cette dernière n’est pas seulement biologique, elle est aussi exosomatique.

Faisons un détour vers cette question. Qu’appelle-t-on entropie ?

Entropie : « Grandeur thermodynamique exprimant le degré de désordre de la matière » dit le dictionnaire qui précise que c’est probablement un emprunt à l’allemand par analogie avec énergie à partir du grec ἐντροπία, entropia « action de se retourner » pris au sens de « action de se transformer »), terme proposé en 1850 par le physicien allemand Rudolf J. Clausius [1822-1888] pour désigner à l’origine, la quantité d’énergie qui ne peut pas se transformer en travail.

Issue de la thermodynamique, l’entropie désigne en physique un processus (principe de Carnot 1824) de dissipation de l’énergie, facteur de désordre et d’épuisement de ses capacités de renouvellement. L’entropie, fille de la machine à vapeur, mesure la perte de cette disponibilité. Le physicien et philosophe autrichien Ludwig Boltzmann (1844-1906) en a formulé la loi statistique (1873). La mort thermique de l’univers est une des possibilités de son devenir …

Le physicien et théoricien autrichien Erwin Schrödinger, dans Qu’est-ce que la vie ?, écrit que la loi fondamentale de l’entropie « exprime simplement la tendance naturelle des choses à se rapprocher du chaos à moins que nous n’y mettions obstacle ».

Plus loin, il ajoute :

« Comment pourrions-nous exprimer en fonction de la théorie statistique la merveilleuse faculté que possède un organisme vivant de sa chute vers l’équilibre thermodynamique, la mort ? Nous l’avons déjà dit : comme s’il attirait vers lui un courant d’entropie négative et se maintenir ainsi à un niveau d’entropie stationnaire et suffisamment bas ».

(Erwin Schrödinger : Qu’est-ce que la vie ? Points Poche p.131)

Pour échapper à l’entropie maximale qui signifie la mort, l’organisme se « nourrit » d’entropie négative qui lui permet de différer l’inéluctable. Schrödinger discute lui-même et trouve « peu commode » cette notion d’entropie négative. On y substituera le terme de néguentropie. Quoi qu’il en soit, il affirme avec force que la vie est ce qui lutte contre l’entropie tout en en produisant. La notion d’entropie a ensuite été introduite dans la théorie de l’information notamment par Claude Shannon. Pour Shannon, l’entropie désigne le degré d’incertitude sur la source émettant un message.

De même que l’entropie est destructrice de complexité en biologie, elle l’est dans le domaine de la pensée (noétique). L’entropie noétique sera, pour le dire le plus simplement, ce qui nous empêche de penser par nous-même, de développer une pensée singulière.

Au 19ème siècle, avec Charles Darwin, les formes de vie acquièrent une histoire, avec Karl Marx, les sciences s’industrialisent, le cadre scientifique se modifie avec la thermodynamique et l’entropie. Plus tard, à la suite de Claude Shannon dominera l’idée que l’intelligence n’est rien d’autre qu’un « traitement de l’information ». Ce qui évacue la question de la Raison. Dans le processus de ce que Karl Polanyi a qualifié de « grande transformation, l’otium (le temps de loisirs productifs) se soumet au negotium (les affaires du monde) ». Les mathématiques elles-mêmes se transforment en applications à travers les computers. L’ensemble reste dominé par la « perspective newtonienne » dans laquelle « l’équilibre et l’optimisation découlent spontanément des relations entre les parties d’un système ». Ce principe alors même qu’il est incapable de prendre en compte l’état de la planète, comme le montre Georgescu-Roegen, est appliqué aux « sciences » économiques. « Le libéralisme, c’est l’équilibre des échanges » déclarait encore très récemment le patron du Medef. Ces règles favorisent les innovations au détriment des inventions qui incluent, elles, leur socialisation.

« De telles analyses négligent par construction le contexte d’une situation même lorsque ce contexte est la condition de possibilité de cette situation : cette formalisation ignore les localités. De plus, suivant la même logique, tant dans les sciences que dans l’industrie, et sur la base des axiomes de la philosophie moderne, des situations compliquées (co-impliquant une diversité primordiale de facteurs singuliers) sont réduites à une combinaison d’éléments simples qui peuvent être connus et contrôlés » (Bifurquer p.59)

Exit le hasard sans lequel il n’y a pas de liberté et vive la division du travail ! Combien d’ opérations distinctes pour fabriquer une épingle ? Non seulement la fabrication d’épingles est devenu un métier particulier mais il est encore « divisé en dix-huit opérations distinctes ou environ, lesquelles, dans certaines fabriques, sont remplies par autant de mains différentes », écrit Adam Smith dans son étude sur La richesse des nations. La parcellisation des tâches n’épargne plus aujourd’hui aucun secteur, activités dites intellectuelles et sciences comprises.


L’innovation technologique ne s’est pas arrêtée, pas même à l’économie de l’attention alors encore largement analogique. Le capitalisme est devenu consumériste, la consommation et les médias deviennent des productions de masse. La télévision vend du temps de cerveau disponible à Coca Cola, comme le déclarait Patrick Lelay alors PdG de TF1.

La révolution numérique franchit un pas supplémentaire dans un laps de temps très court.

« Avec les technologies digitales réticulaires, les services fournis aux utilisateurs dépendent des données qu’ils produisent, cependant que les fournisseurs de service utilisent ces données pour capter l’attention d’autres utilisateurs – le tout exploitant les effets de réseau. Ces transformations conduisent à une nouvelle vague d’automatisation : des algorithmes comme ceux utilisés dans les réseaux sociaux formalisent et automatisent des activités qui étaient jusqu’alors structurellement étrangères à l’économie formelle » (Bifurquer p 64)

Cela va jusqu’à atteindre la capacité même de penser, dénoétisation encouragée par la confusion qui voudrait que le traitement de l’information serait une intelligence artificielle. Certains vont jusqu’à y voir la fin de la théorie pourtant condition d’une activité scientifique. Les connaissances se balkanisent, les sciences se réduisent aux technologies, « les définitions opérationnelles remplacent les définitions théoriques » (Bifurquer p. 65)

C’est d’autant plus grave que l’Anthropocène requière au contraire une recrudescence de l’activité noétique et l’élaboration de nouveaux savoirs :

«  L’Anthropocène se caractérise par des activités humaines tendant à détruire leurs conditions de possibilité – tant au niveau des organisations biologiques (organismes, écosystèmes) qu’à celui de la capacité de penser (noèse). Dans ce contexte, la capacité a générer des connaissances et des savoirs pour atténuer la toxicité des innovations technologiques, et transformer ces dernières, est profondément affaiblie, a tel point que le problème de cette toxicité est la plupart du temps refoulé comme tel par les gouvernements et les sociétés – au risque de n’être reconnu que trop tard » (Bifurquer p. 67)

A force de croire les villes intelligentes, il n’y a évidemment plus besoin d’en prendre soin, les algorithmes se charge de gérer la bêtise. La dés-automatisation et la dé-prolétarisation sont deux enjeux de la bifurcation.

« L’entropie est une propriété des configurations [i.e. la manière dont les éléments sont répartis, agencés], et plus précisément de l’évolution de ces configurations, ce qui la distingue de la question des quantités de matière et d’énergie. Elle est directement liée à notre (in)capacité principielle à utiliser ces ressources. […] Ce que l’on appelle généralement “consommer de l’énergie“  » (Bifurquer p.67)

Le principe de la thermodynamique qui stipule que l’entropie ne diminue pas dans un système isolé semble contredite par la biologie mais les situations biologiques ne sont pas des systèmes isolés, « elles sont ouvertes et fonctionnalisent des flux d’énergie, de matière et d’entropie afférente ».

« Au niveau de la biosphère, le soleil est le principal fournisseur d’énergie libre (à basse entropie) utilisé par les organismes photo-synthétiques. Par conséquent, les situations biologiques ne contredisent pas le deuxième principe [de la thermodynamique] Mais ce n’est possible que dans la mesure où les organisations biologiques – et, par extension, les organisations sociales – sont nécessairement locales, différant localement l’augmentation de l’entropie par une différenciation locale et organique (organisée) de l’espace, et dépendent de leur couplage avec leur environnement. Dans les organismes, la relation entre l’intérieur et l’extérieur est matérialisée et organisée par des membranes semi-perméables. » (ibid. p 69)

Dans ce domaine, les fonctions mathématiques sont insuffisantes à elles seules.

« La méthode d’analyse d’analyse économique que nous défendons articule organiquement mathématiques (indicateurs notamment) et délibération dans une localité au lieu d’utiliser un cadre mathématiques posé comme universel et permanent »

Pour les auteurs du chapitre ici examiné, il faut aller au-delà « d’une simple opposition entre entropie (considérée comme désordre) et néguentropie (considérée comme ordre) ». Les organisations biologiques se maintiennent en vie en inter-réagissant entre elles et leurs milieux. Ces interactions forment une histoire qui est celle d’une incessante réorganisation. Ce processus de réorganisation est vulnérable aux activités humaines qui détruisent la biodiversité, provoquent le changement climatique ou produisent, par exemple, des perturbateurs endocriniens. Tout cela empêche le vivant de se réorganiser. L’un des résultats de cette perturbation se trouve dans les zoonoses à l’origine de pandémies, alors que les espèces dites sauvages amorcent leur exode rural et en attendant de voir ce que libère la fonte du permafrost.

« Un organisme vivant produit de l’entropie en transformant de l’énergie, il maintient son anti-entropie et créant et en renouvelant en permanence son organisation, et il produit de l’anti-entropie en générant des nouveautés organisationnelles ».

Ces nouveautés sont imprévisibles et échappent aux calculs de probabilité. Elles sont toujours et nécessairement locales.

Le cybernéticien Norbert Wiener parle tantôt d’entropie décroissante, tantôt de ce qui s’oppose ou résiste à l’entropie. Quoi qu’il en soit, le phénomène néguentropique est pour lui toujours local, soit qualifié d’ilôts ou d’enclaves. Il est à la fois limité ET temporaire et suppose une capacité à prendre des décisions,

Les êtres humains ainsi que les sociétés sont des exorganismes. Les organes artificiels -exosomatiques – qu’ils créent ne sont d’eux-même ni un poison ni un remède, ce sont des pharmaka c’est à dire à la fois l’un et l’autre mais ils ne deviennent bénéfiques qu’au terme d’un processus noétique.

« Dans le contexte contemporain, où l’exosomatisation, devenue de part en part technologique (et non seulement technique), est pilotée par le marketing, il ne suffit pas qu’une technologie ait trouvé son marché pour qu’elle puisse être considérée comme bénéfique. Il est également nécessaire de trouver les modalités positives dont cette technologie est réellement porteuse, et les pratiques et prescriptions sociales qui sauront limiter sa toxicité, ce que l’on appellera son anthropie, et intensifier sa curativité, que l’on appellera sa néguanthropie » (Bifurquer p 76)

L’Anthropocène devenu mortifère

En résumé, l’Antropocène est un entropocène en ce que l’on y distingue l’entropie thermodynamique, l’entropie biologique, l’entropie informationnelle. Dans la technosphère, il convient de prendre en compte le caractère pharmacologique des technologies. De même que le GIEC parle de forçage anthropique (gaz à effet de serre, aérosols, déforestation, etc.) pour le distinguer des forçages naturels ayant des effets sur le climat, les auteurs proposent de substituer au couple Entropie / néguentropie celui d’ Anthropie / Néguanthropie
L’économie, dès lors, se situe dans un rapport entre anthropie / néguanthropie et doit donc être conçue pour permettre de bifurquer de l’Anthropocène vers un Néganthropocène. Il y a urgence car les processus d’exosomatiosations entièrement sous la coupe du marché et en cela niés par les puissances publiques ne sont plus seulement toxiques mais sont devenues mortifères.

Le travail noétique

« Pour qu’une nouveauté exosomatique puisse devenir bénéfique, et limite sa toxicité (l‘économise en ce sens), un surcroît de travail est toujours nécessaire, en toute époque de l’évolution anthropologique. Seul le travail ainsi entendu permet d’identifier les nouveautés exosomatiques (techniques ou technologiques) réellement requises par – et compatibles avec – un avenir souhaitable pour une localité — cette localité fût-elle la biosphère elle-même et en totalité. Ce travail est celui de la noésis, c’est-à-dire de la pensée, sous foutes ses formes, et comme savoirs pratiques aussi bien que théoriques, familiaux, artisanaux, sportifs ou artistiques aussi bien que théoriques, juridiques et spirituels au sens large. Il relève de ce que nous nommons en conséquence la noodiversité et la noodiversification.

D’un tel point point de vue, élever un enfant, c’est penser, et cette pensée est aussi un soin (et, en cela, elle constitue ce que l’on peut appeler un pansement noétique) qui fera de la singularité de cet enfant un potentiel de noodiversité. De nos jours, l’évolution technologique empêche de plus en plus les parents de penser, et donc de prendre soin de leurs enfants en les éduquant (en leur fournissant ces pansements noétiques qui sont appelés des cultures). Dans la perspective de l’exosomatisation telle qu’elle requiert de telles formes de pensée et de soin, les savoirs sous toutes leurs formes, pratiques et théoriques, jouent un rôle crucial : ils permettent de prescrire des variantes fonctionnelles et des pratiques sociales des nouveautés introduites par l’exosomatisation. Les savoirs sont ainsi articulés à l’ethos (comme lieu de l’exosomatisation) et, en cela, à l’éthique. » (Bifurquer p. 77)

A suivre …

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Pour une École normale rhénane par Jean-Paul Sorg

Mes remerciements à  Jean-Paul Sorg pour avoir confié au SauteRhin ce texte dans lequel il fait l’audacieuse proposition d’une École normale rhénane, une école saute-Rhin en quelque sorte. Proposition qui intervient à quelques mois de la fusion des deux départements de Bas-Rhin et du Haut-Rhin avec la mise en place de la nouvelle Collectivité européenne d’Alsace, le 1er janvier 2021.

En 1949, le château de la Neuenbourg, à Guebwiller, alors propriété du Département du Haut-Rhin, est transformé en École Normale, puis en IUFM en 1994. Il a également abrité le Centre pour les enseignants bilingues de 2000 à 2011. Le bâtiment a ensuite été mis à disposition de la Communauté de Communes de la Région de Guebwiller afin d’y installer, en 2019, le Pôle Culturel et Touristique de la Neuenbourg.

Pour une École normale rhénane

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uand on examine ce qui a l’air d’une idée utopique, sans réalité, sans lieu de réalisation en vue, et qu’on décrit les circonstances dans lesquelles elle est apparue, on peut se rendre compte parfois qu’elle n’est pas une création gratuite, relevant de la liberté de l’imagination pure, mais qu’elle ramasse en elle, synthétise, des choses, des pensées, des actions, qui ont déjà existé ou existent déjà et encore, en circulation dans le corps social et politique. C’est le cas, on le verra par les rétrospectives, de l’idée d’une École Normale Rhénane (donc transfrontalière, « SauteRhin » !). Une dynamique – culturelle, pédagogique – a déjà poussé et pousse encore dans ce sens de multiple façon. L’utopie est une virtualité dormante, engourdie, ou qui tout de même, on le sent, remue dans quelques consciences – dans une sorte de nébuleuse conscience collective – et demande à naître, à venir au jour. Il n’est absolument pas certain, cependant, que sa naissance serait accueillie « les bras ouverts » et applaudie.
S’agissant de cette institution pédagogique qui a reçu en français le nom singulier, qui interroge, d’ « École Normale », on remarquera qu’a été perdu, barré, effacé, non seulement la chose même, mais son nom justement, au profit d’imprononçables et éphémères acronymes. Ou plutôt, si l’on veut : avec le nom a disparu la chose, et avec la chose, le nom.
C’est étrange. Le plus significatif dans cette histoire, le coup du diable, l’irrémédiable, c’est l’effacement, l’oubli des origines, le recouvrement du passé et du sens. Symptôme d’une confusion des esprits, d’un vacillement de la civilisation. Une « bifurcation » est-elle à venir ?

Rétrospective et prospective

École normale rhénane. C’est-à-dire une école destinée à former des enseignants bilingues et de culture européenne, dont l’imminente Collectivité Européenne d’Alsace (CEA) aura besoin, si elle veut exister à la hauteur de son nom et répondre sérieusement aux désirs conjoints d’Alsace et d’Europe.

B

ien que l’appellation « École normale » soit claire et banalisée, certains tiquent et s’interrogent sur le sens donné à « normale ». Dans ces Écoles serait menée une entreprise de « normalisation » ? De quoi ? De l’enseignement et par là de l’esprit des citoyens ? En-dehors, on ne serait pas dans les normes, pas dans la ligne, pas dans le cadre de la République ? On resterait dans le « privé », dans un cadre clérical ?  En fait, les premières Écoles « normales » ont été conçues et construites au temps de l’empire napoléonien. Mais néanmoins, de par la personnalité de leur fondateur, dans un esprit républicain, dans le souci d’une administration moderne, avec la conscience que la nécessaire éducation du peuple est dorénavant une tâche qui relève de l’État, et non plus principalement de l’Église ni d’initiatives personnelles ? Il faut en rappeler les circonstances.

Histoire

La première École normale de France a été créée en 1810 à Strasbourg. C’est l’œuvre du préfet Adrien de Lezay-Marnésia, qui n’a pas perdu de temps. Il venait d’être nommé dans le Bas-Rhin en début d’année, le 25 février. Sans doute choisi en hâte par Napoléon pour une mission ponctuelle importante : accueillir le 22 mars la princesse Marie-Louise d’Autriche sur son chemin de Vienne à Paris où elle était destinée à épouser l’empereur. Elle avait quitté la capitale autrichienne le 13 mars « à la tête d’un cortège composé de quatre-vingt-trois carrosses ». A la frontière, au pont de Kehl décoré d’une allée de sapins, le préfet d’empire lui exprime « le bonheur qu’éprouve son département à être le premier qui témoigne son allégresse à sa nouvelle souveraine ». Il devait se rappeler, mais se garda sûrement d’en parler, l’arrivée, quarante ans plus tôt, le 7 mai 1770, de l’archiduchesse d’Autriche, Maria Antonia, destinée à épouser Louis XVI… Une toute autre époque ? Peut-être pas tellement. Ce sont deux moments de l’histoire de l’Europe, entre France et Autriche !
« L’immense flot de magnificence du cortège nuptial, une gigantesque cavalcade de trois-cents-quarante chevaux » (Stefan Zweig), entra par la porte d’Austerlitz et se déversa dans les rues de Strasbourg. L’étudiant Wolfgang Goethe, arrivé il y a un mois à peine, se trouvait dans la foule. Le rite de « la remise de l’épouse » eut lieu alors sur l’île aux Épis au milieu du Rhin.

Statue de Adrien de Lezay-Marnésia à Strasbourg

Adrien de Lezay-Marnésia est né en 1769, un an avant l’arrivée à Strasbourg de Goethe – et de Marie-Antoinette ! D’une famille noble franc-comtoise, installée à Moutonne, dans le Jura, il était le fils d’un député aux États généraux qui rejoignit les rangs du Tiers Etat. Il étudia la diplomatie au Collegium Carolinum de Braunschweig, de 1785 à 1787, et plus tard, dans la situation d’un aristocrate émigré, les lettres à l’université de Göttingen, de 1791 à 1792. Il rencontra Goethe et Schiller, traduisit de celui-ci le drame Don Carlos, une tragédie politique en cinq actes qui montre à la fois la logique interne du pouvoir et la faiblesse des belles idées de liberté, quand le temps n’est pas encore venu… L’inquisition triomphe. Le soulèvement des Pays-Bas contre la domination espagnole sera écrasé. Dans une préface, le traducteur commente la pièce longuement, en philosophe, et souligne que contrairement aux idées reçues « des deux langues, c’est l’allemande qui est la plus souple et la française qui est roide… »
Napoléon l’avait distingué justement pour sa connaissance de la culture et de la langue allemande. Il lui confia en 1805 une première mission à Salzbourg et se montra d’abord quelque peu agacé en lisant ses rapports. Trop de bavardage philosophique (à la Schiller). « Bientôt, il ne m’écrirait plus qu’en allemand… » Il est déplacé en 1806 à Coblence, comme préfet du département Rhin et Moselle. Là il révèle pendant quatre ans ses talents d’administrateur, à la fois inventif, bouillonnant d’idées nouvelles, et pragmatique, tenace, sachant convaincre et entraîner. A Salzbourg déjà il avait lancé une « École normale ». Il en crée une plus développée à Coblence. Le problème est d’organiser et d’assurer un enseignement du français, qui est la langue de l’empire. Il faut le faire en tenant compte de la situation linguistique du pays dont les habitants ont pour langue maternelle et langue d’usage l’allemand.
Il en va exactement de même dans le Bas-Rhin ! Bien que la province soit française depuis un siècle et demi, sa population continuait à s’exprimer « comme le bec lui poussait » ; la plupart des notables, comme les maires, ne maîtrisaient pas le français. Anecdote vraie ou inventée comme blague : à un recensement administratif qui demandait : Combien de crétins dans votre village ?, un maire répondit : Nous le sommes tous ! Par « crétins » il avait compris de bonne foi « chrétiens ».
Cette situation d’ignorance enrageait certains représentants de l’autorité. Le préfet de la Moselle, Vienot de Vaublanc, en visite à Saint-Avold, déchira devant les élèves et leur maître les livres allemands de la bibliothèque et menaça l’instituteur de représailles s’il s’obstinait à se servir de tels livres. Lezay-Marnésia avait déjà compris qu’il fallait former les instituteurs, en partant de leur pratique de l’allemand, et développer un enseignement bilingue, selon un idéal qu’il était heureux d’incarner lui-même. Dans un arrêté préfectoral du 24 octobre 1810, rédigé en français et en allemand, il précisa que l’objectif de l’École normale qu’il ouvrait était bien de « répandre la connaissance de la langue française dans toutes les classes de la société », mais que la langue allemande y serait respectée et sa connaissance renforcée par un enseignement littéraire.
Durant sa courte carrière, ce préfet mit en œuvre encore bien d’autres idées « concrètes » : il fit ouvrir aussi une école de sages-femmes comme à Coblence, il se préoccupa de l’hygiène, organisa des campagnes de vaccination contre le typhus et la variole, interdit aux paysans d’entasser le fumier dans la rue, devant leur maison ; il encouragea la culture de la betterave à sucre, du tabac et du houblon, distribua des prix lors de fêtes agricoles, fit aménager les chemins vicinaux et étendit le réseau routier, avec des « bancs-reposoirs », appelés « bancs du roi de Rome », tous les six kilomètres. En somme, dans les domaines les plus divers, il conduisit un véritable et durable travail de civilisation, s’inspirant, dit-on, de l’exemple du pasteur Oberlin sur son territoire du Ban-de-la-Roche. Il devint comme un « père » pour le département.
Sans faire d’histoire, sachant qu’une nation tient debout par son administration, il était passé en avril 1814 du service de l’empereur au service du roi. En octobre, il lui fallut accueillir et accompagner le duc de Berry, neveu de Louis XVIII, un personnage désinvolte qu’il n’estimait sans doute pas, mais le protocole oblige et il faut faire aimer l’Alsace. Sur la route, vers Haguenau, se produisit alors un accident fatal. Roulant à vive allure, la voiture préfectorale versa dans un fossé et le préfet s’embrocha dans son épée d’apparat. Une mort sans rapport avec l’homme. Une grimace du diable. Ehrenfried Stöber : « Pleure Alsace, il est tombé notre Lezay, lui qui, plus que tous, fut notre père ».

Avenir

Retenons que ce n’est pas un hasard, mais un privilège particulier, si Strasbourg fut le premier siège d’une École normale en France, dans la foulée pour ainsi dire des départements allemands du Rhin, dont le Bas-Rhin ! Ce qu’un préfet-gouverneur avait alors imaginé et réalisé, en répondant à un besoin linguistique pratique, un(e) président(e) de région, je veux dire d’une région comme la Collectivité européenne d’Alsace (et de Moselle ?), pourra-t-il, voudra-t-il, le faire demain, cette fois-ci en réponse à un « désir d’alsacien » et un besoin d’allemand ?
Là où il s’agissait, il y a deux siècles, de réguler (« normaliser ») un enseignement du français en pays de langue allemande, il faudra demain, sans tarder, réguler, instituer, un enseignement de l’allemand dit standard et de l’allemand alsacien, dans la perspective toute européenne d’un bilinguisme et humanisme rhénan.
Une utopie ? Ceux qui (à Paris) nous gouvernent verticalement ne voudront rien entendre et ne permettront rien de particulier qui sorte des clous d’un jacobinisme identifié au génie français d’une République une qui ne partagera (ne « divisera ») jamais le pouvoir ? Des manifestations éparses montrent pourtant que quelque chose comme une École normale spécifique (qu’importe le nom) serait une institution raisonnable et utile. On apprend par la presse que l’université de Strasbourg va ouvrir à la rentrée une formation au dialecte alsacien, qui sera sanctionnée au bout de deux ans par un diplôme universitaire (DU). Et un campus européen va lancer simultanément à Strasbourg et à Fribourg/Brisgau un cursus de master binational dans le domaine de l’éthique. Bravo !
Ces initiatives heureuses seraient plus visibles et plus conséquentes si elles traduisaient une volonté régionale claire, politiquement fondée, et s’inscrivaient dans une institution publique pérenne. La place d’une « formation au dialecte alsacien » et à la dialectologie est dans une École normale que nous appelons « rhénane » parce que ça fait bien et, plus sérieusement, parce que, pour produire des résultats, elle devra s’ouvrir, s’affirmer transfrontalière, accueillir des étudiants des deux rives du Rhin et mobiliser les compétences de professeurs venant de l’Allemagne proche et de la Suisse proche. Tout cela est déjà en germe ici et là, si on regarde bien, et ne demande qu’à être cultivé.

L’idée d’une Ecole Normale rhénane, à bâtir dans le cadre de la Collectivité Européenne d’Alsace, n’est pas une chimère. Mais une solution pratique à de nombreux problèmes de formation et de motivation pédagogique qui durant des décennies n’ont pu être traités que de manière très partielle, bancale, hésitante, qu’au prix de compromis compliqués, sanctionnés par le découragement et souvent soldés par l’échec.

Façade arrière du Château de la Neuenbourg, siège de l’Ecole normale de 1950 à 1990 puis de l’IUFM et ensuite du Centre de formation aux enseignements bilingues jusqu’en 2010 .

Les années 1980, sous le rectorat de Pierre Deyon (1981-1991), avaient vu l’émergence d’un enseignement de Langue et Culture Régionales (LCR) et la reconnaissance presque révolutionnaire, impensable après la guerre, de l’allemand comme « langue régionale de France », avec ses composantes ou variations dialectales. L’enseignement était optionnel, bien sûr, et confiné à la marge, difficilement calé dans les emplois du temps, mais quand même… Il existait, inscrit dans l’institution et couronné par une épreuve au Bac. Que d’espoirs il soulevait !
A l’évidence, il fallait alors former et encadrer les enseignants volontaires, idéalistes, plus ou moins militants ; l’administration rectorale s’y employa, y mit les moyens, contournant les obstacles et vainquant les réticences. Des journées de formation furent organisées à l’université de Strasbourg. Les chefs d’établissement arrangeaient les emplois du temps du professeur volontaire, de façon à lui libérer un mercredi sur deux.

Les pionniers de Langue et Culture Régionales (LCR)

Il y eut des candidats de tous les « coins » d’Alsace, du fond du Haut-Rhin comme du Bas-Rhin. Pour certains, c’était plus d’une heure de route ou de train jusqu’à Strasbourg, plus le trajet de la gare à l’université. Les cours commençaient à 9 heures. Première rentrée 1985-1986. Histoire avec Georges Bischoff, qui ne prétendait pas encore vouloir « en finir avec l’histoire d’Alsace » ! Sociologie avec Freddy Raphaël, qui délaissant les généralités se polarisait cette année-là sur les ex-voto, par exemple ceux qu’on trouve à Notre-Dame de Thierenbach, qu’il nous invitait à analyser comme un phénomène de culture et de religion populaire. La dialectologie était naturellement l’affaire de Raymond Matzen, toujours plein d’entrain avec des sacs d’anecdotes. Et la littérature, à l’institut des études germaniques, revenait à Adrien Finck, qui travaillait alors à composer un manuel, Littérature Alsacienne XXe siècle, qui allait paraître en 1990 et devait rendre les mêmes services que les Lagarde et Michard.
C’était aussi l’âge d’or du CRDP, Centre Régional de Documentation Pédagogique, installé dans un bâtiment universitaire et facile d’accès. Il éditait tous les trois mois de nouveaux Cahiers littéraires (sur des auteurs passés et même contemporains, de Sébastien Brant à Claude Vigée), avec une biographie, des analyses et un choix de textes. De même était produite par des spécialistes une abondante documentation historique et géographique. Les auteurs travaillaient en toute liberté. On y croyait. On avait la foi. Un réel « désir d’Alsace » animait les intellectuels, les artistes et nombre d’enseignants dans toutes disciplines. Une conscience écologique perçait de pair avec la conscience régionale. Des leçons de géographie et d’initiation à la nature (botanique et paysages) furent intégrées spontanément aux programmes. En tout se manifestait une créativité pédagogique rare, encouragée et soutenue d’en haut dans un esprit d’ouverture.
Pierre Deyon lui-même, recteur de l’Académie de Strasbourg, avait préfacé l’ouvrage dirigé par Adrien Finck. « Nous attendions ce manuel de littérature alsacienne du XXe siècle, au moment où nous percevons mieux que jamais la vocation particulière de cette région appelée au cœur de l’Europe à jouer un rôle significatif dans le rapprochement des cultures et l’éveil d’une conscience communautaire. L’histoire de l’Alsace, sa situation géographique, lui permettent aujourd’hui d’organiser facilement un courant permanent d’échanges transfrontaliers dans le domaine de la littérature et des arts… »
Trente ans après, où en sommes-nous ? Qu’entendons-nous ? Les prémices de ce que pourrait reprendre et développer maintenant une Collectivité européenne d’Alsace ? On dirait qu’elle était déjà là, comme en pointillé ? On voudrait avoir confiance. Mais on n’ose, échaudé par l’expérience du lointain et proche passé… Cette collectivité encore indéterminée jouira-t-elle des libertés nécessaires pour engager et mener une politique linguistique et culturelle cohérente, réellement novatrice, sans les entraves qu’y a toujours mises le système de l’Éducation nationale ?

EN-CFEB-IUFM-ESPE

Jusqu’ici, la rhétorique d’un idéal rhénan européen couvrait rituellement de ses fleurs des politiques biaisées, contraintes, et, pire, une absence de politique, une impuissance politique, et un état pédagogique qui ne cessait de se dégrader. A relire les belles circulaires du temps du recteur Deyon, l’on s’aperçoit qu’elles présupposaient – encore – chez les enfants une pratique ou du moins une compréhension première du dialecte comme « parler de la maison ». Or, pendant que l’on bricolait selon les bonnes volontés et les dévouements disponibles un enseignement ouvert de la culture régionale, l’usage privé et public du parler dialectal était en chute libre accélérée, jusqu’à frôler comme aujourd’hui un niveau proche de zéro. Généreuse, évitant toute discrimination, la culture régionale n’exigeait aucune connaissance de la langue régionale et de sa littérature.
Les réformes se succèdent. L’enseignement de LCR recule, se relâche ou stagne. Les options donnant des points au Bac se multiplient et se concurrencent. La production du CRDP fléchit, elle a excédé la demande, c’est-à-dire les capacités de consommation ou d’utilisation des enseignants comme des élèves, de moins en moins informés et motivés. Les deux « Finck », Littérature alsacienne XXe siècle et Histoire de la littérature européenne d’Alsace, se sont mal vendus. Au grand dam de leurs éditeurs, il reste vingt ans après d’importants stocks dont personne ne se soucie.

Un saut politique qualitatif parut être l’ouverture d’un Centre de Formation aux enseignements bilingues (CFEB), inauguré en 2001 à Guebwiller, dans l’ancien « château » de la Neuenburg des princes-abbés de Murbach. Un lieu historique adapté. C’était bien une sorte d’École Normale « spéciale », dans les locaux mêmes et les meubles de l’ancienne Ecole Normale – « normale » !- de jeunes filles (catholiques), qui fut inaugurée là en 1949 et où exerça un temps, il faut que je le dise, le germaniste Emile Storck, un des plus grands poètes de la littérature dialectale alsacienne.
Le Centre accueillait une centaine d’étudiants et de stagiaires et une dizaine de personnels administratifs, c’était bon pour l’emploi et le commerce en ville et le cadre était agréable, mais cédant à une logique économique de concentration et pour des raisons ferroviaires, parce que depuis 1969 le train n’allait plus jusqu’à Guebwiller, le Conseil régional et les Conseils généraux décidèrent le transfert de l’École à Colmar. Puis, le CFEB se perdit dans les sables de l’IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres), avant de couler dans les eaux de la mastérisation et d’une École Supérieure du Professorat et de l’Éducation (ESPE)…
Bref, de sigle en sigle, au gré des ministres de l’Éducation nationale qui changent avec les gouvernements et donc chacun veut corriger les mauvaises réformes de son prédécesseur, on brouille les repères, on se lasse, on s’égare, les intéressés eux-mêmes ont du mal à trouver leur chemin dans la luxuriante broussaille bureaucratique et acronymique. Le public (le peuple) n’y comprend plus rien.

Un test politique

Détail d’un plan de 1910 situant au 3 Heuplatz (place du Foin) l’emplacement du Lehrerinnenseminar (École normale d’institutrices – protestante – de Strasbourg. Source

Il n’y a plus d’avant… Il n’y a plus d’École normale. Le nom devenu familier et le concept se sont effacés. En allemand, on dit depuis longtemps « Lehrerseminar » – ou Pädagogische Hochschule – et tout le monde comprend. « École Normale rhénane » se dirait Oberrheinisches Lehrerseminar. Après les périodes de repli par manque de volonté générale claire et après le coup qui pouvait être fatal de l’absorption de la région Alsace dans un bloc de l’Est, la perspective d’une nouvelle collectivité alsacienne à vocation européenne réveille l’espoir et stimule l’imagination.
La société civile, souple, sensible, inventive, est toujours en avance sur la politique, pétrifiée dans ses structures et entravée par des calculs électoraux. Sans attendre, dans le souffle de l’esprit d’ouverture et pour répondre à des besoins économiques et sociaux manifestes, de nombreuses initiatives de partenariats franco-allemands ont déjà été prises en marge, des échanges sont pratiqués entre les écoles et au niveau universitaire. Il y a les filières Abi-bac et il y a Eucor, le campus européen, Confédération européenne des universités du Rhin supérieur. Par exemple, des étudiants font une première année de licence d’allemand à l’Université de Haute Alsace (UHA) de Mulhouse, suivie à Fribourg d’un premier semestre théorique de sciences de l’éducation et puis d’un second de stages dans les écoles des environs. Retour en 3e année à l’UHA, pour les sciences de l’éducation enseignées en français. Ensuite, la préparation du master, un an à Fribourg, un an à Colmar. En fin de course, habilitation à enseigner aussi bien en Allemagne qu’en Alsace France.
Si de tels dispositifs existent – déjà – et donnent satisfaction, que demander de plus à une École Normale « rhénane » ? La clarté et l’affichage pour l’Alsace d’une politique culturelle déterminée. Construire et ouvrir une telle Ecole, c’est la seule solution durable au problème du recrutement d’enseignants LCR bilingues. « Construire » ne veut pas dire forcément bâtir des murs. Pour commencer, on mettra sur pied une banque de données et un télé-enseignement. Cela ne va pas coûter à la Collectivité les yeux de la tête ! Mais la fondation d’une telle Ecole Normale ou de quelque chose de semblable sera comme un test pour la CEA qui devra prouver la réalité de ses pouvoirs particuliers.

Jean-Paul Sorg

Bibliographie

Claude Muller, L’Alsace napoléonienne 1800-1815, I.D.L’Edition, 2012. Victor Hell, Pour une culture sans frontières, L’Alsace, une autre histoire franco-allemande, bf éditions 1986.

Texte paru d’abord dans L’Ami-Hebdo, Strasbourg, 20 et 27 septembre 2020.

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Claude Vigée (1921-2020)

Le poète Claude Vigée, né Claude Strauss à Bischwiller (Bas-Rhin) le 3 janvier 1921 est décédé le 2 octobre 2020 à quelques mois de son centième anniversaire.
Je republie deux textes de lui que j’avais commenté sur le SauteRhin. On pourra s’y reporter. Le premier est un poème : Soufflenheim dans lequel il évoque la Heimat des Hauches, la Heimat du souffle. Dans le second, il parle de son rapport au dialecte alsacien, idiome dans lequel il a également écrit.

Soufflenheim

Sans lit, sans fond
la rivière du souffle coule
invisible, sous la grange de brique ancienne,
la demeure du temps.

Ceux qui sont nés dans la boue adamique du Ried
sont voués pour toujours au travail double
du potier et du poète :
pétrir la pâte terrestre, modeler la glaise informe,
et puis germer dans la lumière matinale,
inventer les formes justes qui respirent,
réussir l’insufflation soudaine du vide
au cœur de la tourbe charnelle,
dans cette masse de limon lourde et mouillée,
ruisselante d’une opaque noirceur !

Tout lieu natal est travaillé
par la rivière du souffle
débordant sur l’obscur continent souterrain :
la matrice de l’origine
devient le globe
encore lourdement chthonien,
mais déjà rayonnant,
d’un vase.

Il résonne au milieu du feu
qui le peuple et l’enserre :
espace de musique habitable,
île de terre
ferme, où l’esprit-saint s’est pris soudain au piège
entre les parois rondes et sonores
dont la ténèbre a bu les vibrantes couleurs.
Voici notre maison nouvelle
modelée dans la face humaine :
devant un ciel d’oiseaux tissés dans les nuages,
l’haleine d’un visage.

Heimat des Hauches, endlos
sans rives ni frontières
la rivière du souffle coule
taciturne, sous la chape d’argile crue,
la demeure du sang.
Le corps muet me tourne sur sa roue.
J’habite la maison d’un potier du silence.

Claude Vigée : Pâque de la Parole , Flammarion, Paris, 1983

Patois et dialectes

« Patois et dialectes, reliquats d’une existence proche du sol natal, sont de bonnes écoles de silence. On y fait, mieux qu’en Sorbonne ou dans les cocktails des grands éditeurs parisiens, l’expérience originelle de l’être-au-monde humain. Cette réalité première affleure, avec une peine et une lourdeur qui sont l’indice de l’authenticité, dans notre dialecte fruste, pauvrement articulé, au vocabulaire réduit à l’essentiel (c’est-à-dire à l’immédiat quotidien), inapte à la formulation de toute notion abstraite. Langage de la présence : à peine un langage en somme… Dans la période où se forme l’esprit, nous sommes affligés là d’une sorte de pré-langage, enfantin par nature, qui conserve à travers la désignation naïve du visible, un reste de leur dignité première aux choses d’ici-bas. L’usage de ce dialecte dans nos jeunes années nous marque au sceau de l’inachevé, de l’informe, qui est aussi celui de l’origine vitale et du devenir indéterminé, béants sur l’avenir. (…) » Vue dans cette perspective inhabituelle, la situation du poète alsacien d’expression française, si difficile à tant d’égards – ce serait aveuglement ou mauvaise foi de le nier – comporte peut-être de grands avantages intérieurs. Son manque total de moyens à l’origine, sa longue paralysie expressive due à la carence des éléments fondamentaux du langage, la lutte qu’il doit soutenir au départ contre le mutisme dans l’ordre de l’art, ces douteuses richesses négatives peuvent, s’il ose en saisir le sens spirituel, dur mais purifiant, lui servir un jour de garantie, de vérité humaine et poétique. Il sera moins tenté de se payer de mots, car il les aura gagnés chèrement sur un exil linguistique complet – le dialecte étant, plutôt qu’une autre langue, l’absence de toute langue adulte capable d’exprimer la condition humaine – en renversant des obstacles à première vue insurmontables. Un mot qui est d’abord vécu en creux, comme une souffrance et un combat acharné, ne sera pas galvaudé à la façon d’un héritage gratuit. Le langage nouveau, ainsi conquis sur le silence, comptera, au lieu de conter seulement. (…) Par un apparent paradoxe, le succès de cette tentative originale dépend de la conservation du dialecte en nous-mêmes. Il nous faut à tout prix garder la maîtrise de ce pré-langage, étouffant pour qui s’y limite, providentiel si l’on en tire force et subsistance pour de plus hautes métamorphoses. Il est notre instrument original de plongée dans l’être et constitue, de ce seul fait, un héritage irremplaçable. En même temps, nous ferons bien de briser ses bornes étroites, de transposer les ressources qu’il nous procure dans la sphère d’un langage adulte et suffisamment articulé pour dire le tout de l’expérience humaine.

Claude Vigée : La lune d’hiver, Flammarion, Paris, 1970

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A propos du livre Bifurquer : 1. Qu’appelle-t-on bifurquer ?

Après un préambule sous forme d’un voyage remontant le Danube sous le signe de Hölderlin, j’entre dans l’examen du livre Bifurquer proprement dit avec une approche de la notion même de bifurcation. Et en repartant de Hölderlin.

L’Y est une lettre fourchue, bifurquante comme ce pin noir d’Autriche

BIFURQUER verbe intransitif. XVIe siècle, se bifurquer ; XIXe siècle, intransitif. Dérivé savant du latin bifurcus, « en forme de fourche ».
1. Se diviser en deux branches.
2. Abandonner une voie pour en suivre une autre, divergente.

Ou comme l’écrit Friedrich Hölderlin comme pour illustrer cette seconde acception :

« …L’autre
Le Rhin, sur le côté
S’est en allé. »

(Friedrich Hölderlin : L’Ister.Traduction Kza Han et Herbert Holl)

Sur le côté s’en est allé. Comme je l’ai évoqué, Hölderlin s’est intéressé à la bifurcation comme changement de direction et de métamorphose. A l’image de celle du Rhin qui, d’abord va vers l’orient, se dés-oriente puis se ré-oriente vers le nord au terme d’une péripétie au sens dramaturgique du terme : un changement subit de situation dans une action dramatique. Ce faisant, il passe de son état de « jouvenceau déchaîné » à l’âge adulte. Mais je vais m’intéresser à un autre poème de Hölderlin : Patmos dont est souvent extrait une phrase assez mal interprétée et qui voudrait qu’il suffirait de s’approcher du danger pour que se déclenche ce qui sauve.

« Wo aber Gefahr ist, wächst
Das Rettende auch »
.

« Mais aux lieux du péril croît
Aussi ce qui sauve »

L’horizon est eschatologique comme l‘indique déjà le titre du poème :Patmos. Selon la Bible (Apocalypse 1:9), c’est là que l’apôtre Jean reçut de Jésus la révélation qui prit le nom d’Apocalypse. Hölderlin répond à une demande du Landgrave de Hombourg, perturbé dans son piétisme par les nouvelles exégèses de la bible dans lesquelles il ne se retrouve plus. Les nouvelles connaissances des langues lui paraissent édulcorer la force poétique du message biblique. La philologie comme désenchantement ! Aussi demande-t-il au poète Friedrich Gottlieb Klopstock l’auteur de La Messiade, de redonner vigueur au texte biblique. Celui-ci âgé de 78 ans décline. Hölderlin prend le relais non pour accéder à son désir mais pour lui répondre.

Saint Algorithme, priez pour nous

Revenons à l’extrait où il est précisément question d’élévation dans un horizon borné. L‘abîme est entouré d’un amoncellement de « sommets du Temps » (Gipfel der Zeit), et donc, si je comprends bien d’une finitude du temps, d’un temps spatialisé, l’image étant celle des montagnes. Seul l’envol, peut être ce que Achillle Mbembe appelle un « acte vibratoire », « d’imagination radicale », permet de retrouver l’infinitude du temps. A force d’être trop proche de dieu voire à vouloir se prendre pour lui, à vouloir le quantifier, lui l’incalculable, il s’éloigne. Sa proximité le dissipe. En l’absence de cette élévation, à défaut d’esprit, les humains se déshumanisent. Dans un échange avec le romancier Alain Damasio, Bernard Stiegler évoque « ce quelque chose qui va plus vite que la vitesse mathématique » : « C’est la vitesse infinie, ce que Kant appelle la raison. La raison ne calcule pas, elle se repose certes sur l’entendement qui lui calcule mais elle, elle va au-delà du calcul. C’est la vitesse du désir, c’est la liberté, c’est notre capacité à bifurquer ».

Je n’avais pas, jusqu’à présent, fait attention à ce wo, à ce là où, qui, en quelque sorte évoque une localité de bifurcation. Cela ne fonctionne pas dans l’universel mais dans une fragmentation (Yuk Hui). Là où est le danger, ci-dessus traduit par aux lieux pluriel du péril, pousse – et commence par germer – aussi ce qui sauve. Ainsi parla le poète Hölderlin.

Detlef B. Linke  a lu Hölderlin du point de vue des neurosciences et dans le contexte d’un art de vivre. Il considère que le fameux passage sur le danger et ce qui sauve, ne veut pas dire qu’il suffise d’attendre que nous soyons au fond du fond du trou pour espérer voir surgir un renversement. De tels retournements ou rebonds « dialectiques » sont illusoires. Une telle interprétation fréquemment rencontrée repose sur une mauvaise citation par laquelle il m’est arrivé d’avoir été moi-même piégé. Celle-ci voudrait que « près du danger grandit / Ce qui sauve aussi ». Cela veut dire que le chaos contient quelque part une solution, du chaos peut naître une direction nouvelle. En défaisant les anciennes connexions cérébrales, il permet de « sortir des frayages neuronaux », (Alain Damasio), d’en mettre en place de nouvelles et de sortir d’une voie sans issue, d’imprimer à la pensée un tournant, un changement de direction, une bifurcation. Pour être plus précis encore, je traduis une partie du passage en question :

« Plus nous nous enfonçons dans une difficulté, plus ces problèmes (par exemple l’addiction) se frayent un chemin sans pour autant que les mécanismes de ce frayement ne conduisent d’eux-mêmes à un transbordement [Umschlag]. Il faut cependant retenir le fait que notre système nerveux dispose d’un potentiel de transcodage [Umkodierung], mais celui-ci ne conduit pas forcément à un simple schéma de renversement, de retournement [Umkehrschema]. Car, quand les difficultés sont les plus grandes, le code, lui aussi, entre en turbulences. C’est là que réside une chance. La théorie du chaos pense que ce sont précisément les états chaotiques du cerveau qui peuvent conduire à un nouvel état ; cela veut dire que là où est le danger, la menace induite par le chaos, si l’on veut, s’amorce déjà un sauvetage. D’une certaine façon, le chaos lui-même peut déjà être le sauvetage en ce qu’il est le lieu où se dessine la sortie d’une voie sans issue. La manière dont se poursuivra le chemin ne peut cependant pas être décrit avec les schémas conceptuels de la métabolie [ i.e. mouvement de reptation de certaines cellules] voire de la dialectique. Ce qui s’ensuit puise certes dans les possibilités accumulées dans le cerveau mais reste, si l’on veut, dans le même. Accepter cette incertitude signifierait perdre la peur devant le chaos (peut-être aussi devant le feu d’impulsions nerveuses non codées) pour s’engager dans le nouveau. N’admettre, ce faisant, que l’image du retournement, du transbordement ou de la dialectique signifierait sous-estimer les possibilités de liberté placées dans nos compétences. »

(Detler B. Linke : Hölderlin als Hirnforscher [Hölderlin chercheur en neurosciences]
Suhrkamp pages 15-16. Traduction Bernard Umbrecht)

C’est en clair de bifurcation et de capacité à le faire qu’il est question. Et d’une bifurcation conçue comme une liberté dont il faut créer la possibilité car elle n’a rien d’automatique.

Cet extrait pose cependant quelques questions. Sur l’origine du chaos, par exemple. Le désordre évoqué dans le texte est l’une des dimensions de l’entropie. Qu’est ce qui provoque des court-circuits mentaux ? A cela nous pouvons répondre que ce sont les chocs produits par les disruptions technologiques. Dans son livre Proust et le calamar, qui retrace « l’histoire sans fin du développement de la lecture », Maryanne Wolf montre combien la plasticité du cerveau lui permet sa métamorphose en fonction de l’invention de nouvelles techniques d’écriture. Le point de départ de ces dernières se situe dans la capacité de compter les chèvres. Cela s’est poursuivi avec les hiéroglyphes, l’invention de l’alphabet jusqu’au numérique d’aujourd’hui qui pose de redoutables questions quant aux capacités de lecture profonde. Ce qui sous-tend cette faculté est « la capacité du cerveau d’établir de nouvelles connexions de structures et de circuits originellement consacrés à d’autres processus cérébraux fondamentalement intégrés depuis plus longtemps dans l’évolution humaine ». Elle ajoute : « Nous savons maintenant que chaque fois que nous acquérons une nouvelle compétence, des ensembles de neurones créent de nouvelles connexions et s’ouvrent des voies inédites ». Ailleurs, elle écrit que « lire n’a jamais été un automatisme ». Cela suppose l’acquisition de compétences, de savoirs qui permettent d’adopter ces techniques et de les lier à des aptitudes cognitives nouvelles.

David M. Berry appelle minding ce qu’il définit «  comme une faculté de synthèse dans l’application de la raison qui ouvre la possibilité pour une décision ». Il ajoute que :

« c’est précisément cette capacité que les technologies numériques ont tendance à saper, en la substituant par des capacités analytiques artificielles qui contournent la fonction de la raison. Celles-ci prennent alors littéralement le pas sur les facultés cognitives humaines en court-circuitant les décisions individuelles par la production d’une suggestion algorithmique »
(David M.Berry : Smartness et le tournant de l’explicabilité in Le nouveau génie urbain. FYP Editions 2020. p 33)

Et cela à une vitesse bien supérieure à celle du cerveau.

La seconde question que soulève le texte de Detler B. Linke est celle de savoir dans quelle mesure et dans quelles condition la bifurcation peut être ou devenir individuelle. Il faut introduire ici le concept de transindividuation, défini dans la citation qui suit, à partir de celui de pharmakon, c’est à dire ce qui apparaît d ‘abord comme poison, toxique et qu’il faut faire bifurquer en remède. Dans son dialogue avec Maryanne Wolf inclu dans le livre cité, Bernard Stiegler dit :

« Lorsque apparaît un nouveau pharmakon inconnu des cerveaux qui vont avoir à le pratiquer, vous [M.Wolf] montrez qu’un travail de réorganisation cérébrale s’impose. Mais ce travail lui-même ne peut s’accomplir positivement – c’est à dire sans détruire les circuits formés par des pharmaka antérieurs – que si la société produit de nouveaux circuits sociaux, que j’appelle donc des circuits de transindividuation [i.e. qui articulent l’individu, le collectif et le milieu technique et symbolique], tels qu’ils favorisent une adoption individuelle et cérébrale en quelque sorte certifiée et garantie par des savoirs prescrivant de bonnes pratiques du nouveau pharmakon.
Bonne pratiques signifie ici pratiques exposées à la critique des pairs et à l’argumentation rationnelle, elle-même reposant sur l’histoire critique des disciplines. De nos jours, en raison de la vitesse foudroyante de l’évolution technologique et de ce que l’on appelle la disruption, ce travail de prescription ne se fait plus, et c’est là une question de politique de l’évolution cérébrale autant que de l’évolution sociale, telles qu’elles sont en vérité indissociables ».

(Marianne Wolf : Proust et le calamar.Éd. Abeille et castor, 2015 [2007, trad. de l’anglais par Lisa Stupar. P.326)

Tel est l’enjeu contemporain avec le numérique.

Dans la préface à la nouvelle édition de La technique et le temps (Fayard), Bernard Stiegler raconte l’une de ses propres bifurcations noétiques. Alors qu’il était immobilisé à la suite d’une opération de la colonne vertébrale se produit un déclic de compréhension d’un texte d’Immanuel Kant auquel il affirme n’avoir jusqu’ici rien compris :

« Étendu face à une anse magnifique située au sud de Piana et de ses fameuses calanques vermillon, sur la côte occidentale de l’île de Beauté, non loin du non moins magnifique hôtel des Roches rouges, ayant donc lu tout récemment le livre de Heidegger sur Kant que j’avais pris avec moi, je me remis à lire pour la je-ne-sais-combientième fois la « Déduction transcendantale » dans l’édition de 1781 de Critique.
C’est alors que se produisit, dans cet état très singulier de désinhibition et de suspension des circuits noétiques établis que provoquent parfois les accidents, les maladies, les drogues, etc., une bifurcation dans laquelle mon travail dans son ensemble s’engagea pour une nouvelle étape : celle où je me mis à interroger le schématisme et la catégorisation du point de vue de la rétention tertiaire — dont le concept émerge dans La faute d’Épiméthée et en vue de critiquer Être et Temps, et dont je retrouvai tel quel le problème dans la lecture heideggerienne de Kant ». (p.10)

Les clés sont rouillées. Et les concepts vermoulus.

Foto: Schreibmaschine in einer verlassenen Fabrik, Sommer 2019. ( Machine à écrire dans une fabrique abandonnée) © Annette Vowinckel.

Selon l’auteure de cette photographie, le plus ancien tapuscrit date de 1808. La machine a écrire qui constituait une innovation technique pour Nietzsche comme le télégraphe, dont il disait que nous n’en avions pas tiré les conséquences, est aujourd’hui obsolète. De même, les savoirs sont « vermoulus ». Ils ont été « dénaturés, vermoulus et finalement épuisés au cours de la dernière décennie en étant dogmatisés comme automatismes, et ne pouvant plus supporter l’énorme poids du réel anthropique – c’est-à-dire exosomatique – écrasant l’humanité qui l’a produit ». (Bernard Stiegler : Démesure, promesses, compromis 3/3)

Faire bifurquer les savoirs scientifiques eux-mêmes.

La question n’est pas d’inventer de nouveaux outils techniques – il s’en invente de toute façon à une allure de plus en plus rapide et toujours en avance sur les sociétés. Elle est de tirer les conséquences de ceux qui disruptent nos anciennes conceptions. Ce qu’il nous faut ce sont de nouveaux outils conceptuels. Renvoyer à la lampe à huile ceux qui interrogent ces ruptures accélérées relève d’un pathétique déni, vieux comme l’ancien monde. L’incapacité à faire des choix autres que ceux des marchés conduit au plus vulgaire des mimétismes : il faut le faire parce que les autres le font. C’est technique et donc pas politique, a encore ânonné l’adjointe au numérique de la ville de Mulhouse, entérinant ainsi la destruction de la politique de la cité et de son intelligence par les technologies. La bifurcation n’est pas un renversement dialectique comme cela a déjà été évoqué. De même les métaphores ferroviaires, le fait de tirer la sonnette d’alarme ou d’actionner le frein, voire faire marche arrière ne fonctionnent plus. Avec ou sans frein, la fameuse locomotive de l’histoire est sur de mauvais rails.

J’entends un peu trop souvent dire qu’il ne serait plus temps de réfléchir, qu’il faut agir. Or, non seulement penser, qui est aussi panser, est aussi une façon d’agir, mais c’est d’abord sur le plan des savoirs qu’il faut bifurquer face a leur prolétarisation généralisée.

«Les savoirs, quels qu’ils soient (savoir vivre, faire ou concevoir) sont des sphères qui produisent de la néguentropie. Un savoir est ce qui est capable de bifurquer à partir de lui-même. Les savoirs sont cependant tous devenus, dans la société industrielle, de près ou de loin, des fonctions de production ou de consommation qui ont transformé ces savoirs en systèmes informationnels clos sur eux-mêmes, poursuivant ainsi la division industrielle du travail dans tous les champs de l’activité, et non seulement ceux de la production. Cela a conduit à une autonomisation des savoirs devenus informations, oblitérant toute convergence entre les savoirs, c’est-à-dire tout horizon commun de finalité ».
(Cf Entretien avec B. Stiegler )

« Militant du concept »(Paul Virilio)

Le hasard a voulu que tentant de mettre un peu d’ordre – néguentropique – dans le capharnaüm – entropique – de mes archives, je suis tombé sur une lettre que m’avait envoyée Paul Virilio. Elle est datée d’octobre 1987. Il y notait le caractère « dépassé » de l’aspect militant au sens ancien. Il ajoutait :

« cela ne veut pas dire que le travail de conviction s’achève, mais plutôt que ce travail n’existe, aujourd’hui, qu’au niveau de la fabrication de concepts. Militant du concept et non plus uniquement de la mémoire ouvrière ! Trop d’archivistes, de militants de la BN, nous ont enfoncés dans le passé, les vieilles analyses, il faut s’en sortir et vite, sinon c’est la mort par inanition intellectuelle ».

En 1987 !

C’est de tout cela qu’il est question dans le livre Bifurquer que l’on pourrait qualifier d’œuvre de militants du concept. Il frappe par sa foisonnante pluridisciplinarité regroupant dans une élaboration collective biologistes, mathématiciens, économistes philosophes, juristes…- une soixantaine – originaires de quinze pays.

Le livre Bifurquer et son sommaire

Le livre s’ouvre sur une lettre de l’écrivain Jean-Marie Gustave Le Clézio envoyée à Bernard Stiegler à l’occasion de la création de lAssociation des amis de la génération Thunberg

« Le mérite de Greta [Thunberg], et de tous ceux qui soutiennent son combat — rappelons-nous le sens du mot écologie, la science de la maison, puisque le monde après tout est notre seule maison— c’est de nous placer devant cette urgence, cette absolue nécessité : examiner nos valeurs maintenant, faire nos choix sans plus tarder, décider nous-mêmes de notre avenir et de celui de nos enfants. Cela s’appelle la vérité, tout le reste n’est qu’un vain discours, une chimère destructrice, une mascarade sans issue ». (Bifurquer p 9)

Suit la lettre de Hans Ulrich Obrist, directeur artistique des Galeries Serpentine de Londres où a démarré le travail du collectif Internation et Bernard Stiegler au Secrétaire général de l’ONU. Partant du constat d’une inquiétante incapacité à « changer de cap », elle affirme que cette incapacité tient, telle est la thèse, à « l’absence d’un cadre théorique » adéquat :

« Nous soutenons que le manque général de volonté est le symptôme d’une profonde désorientation quant aux défis posés par l’époque contemporaine, celle de l’Anthropocène. L’absence d’un cadre théorique nous permettant d’avoir une juste compréhension de ces défis fait obstacle à la réalisation d’actions susceptibles de renverser véritablement les tendances qui menacent la biosphère. Notre principale thèse est que l’ère Anthropocène peut être décrite comme une ère Entropocène, dans la mesure où elle se caractérise avant tout par un processus d’augmentation massive de l’entropie sous toutes ses formes (physique, biologique et informationnelle). Or, la question de l’entropie a été négligée par l’économie mainstream [dominante]. Nous pensons par conséquent qu’un nouveau modèle macro-économique conçu pour lutter contre l’entropie est requis ». (P 12)

Comme le rappelait récemment l’ONU, aucun des objectifs définis il a dix ans en matière de protection de la biodiversité n’a été atteint.

Bifurquer = Sortir de l’oppression étouffante du tout calculable industrialisé et globalisé transformant nos milieux en « casinos pour l’esprit ».

Il est urgent de bifurquer dans une alternative conceptuelle à la doctrine du choc libertarienne déployée depuis la Silicon Valley

Décarboner et déprolétariser dans une seule et même démarche.

Pour combattre le réchauffement climatique, le déclin de la biodiversité ainsi que tous les désordres produits par les débordements de l’Anthropocène, aussi appelé par certains Capitalocène, il faut s’engager dans une modification « en profondeur » des « modèles scientifiques qui dominent l’économie industrielle depuis la fin du XVIIIeme siecle ». (Bifurquer p 22). Ces modèles reposent sur la physique newtonienne et font fi des lois de la thermodynamique et de la question de l’entropie.

Bifurquer signifie donc transiter vers la constitution d’une nouvelle économie politique valorisant – y compris dans leur dimension économique et comptable – les savoirs en ce qu’ils sont néguentropiques et déprolétarisés à partir de pratiques locales à leurs différentes échelles. Cela implique de repenser la question du travail en distinguant ce qui en grec se nomme ergon et signale ce qui produit un ouvrage, une œuvre, un investissement dignes de l’homme et ponos le labeur (peine), car

« en travaillant, les individus se relient collectivement et inter-générationnellement : ils se co-individuent et se trans-individuent en se transmettant des savoirs, et développent des capacités singulières à travers lesquelles ils participent à la transformation des savoirs eux-mêmes en les faisant bifurquer vers de nouvelles directions. Ces bifurcations improbables(ne pouvant être générées par de simples calculs) viennent enrichir le réel de façon irréductible à de simples algorithmes et permettent de lutter contre les effets entropiques de la standardisation massive, en produisant de la diversification des comportements et des pratiques, et la transformation des règles et des institutions. […]Il s’agit désormais et en conséquence d’élaborer un modèle économique et comptable qui soit capable de reconnaître la valeur positive de ces bifurcations comme production de savoirs néguentropiques » (Bifurquer pp 131-132).

Travailler = se mettre en capacité de créer de l’improbable

Pour re-mondialiser, au sens de refaire un monde face à l’immonde, ce que la globalisation a détruit en éliminant les échelles locales et la diversité de leurs savoirs par l’uniformisation, la standardisation technologiques manipulant les goûts, les opinions et les comportements par des algorithmes, les auteurs proposent comme démarche la multiplication de territoires laboratoires pratiquant la recherche contributive. Ces territoires apprenants contributifs dont un premier a été mis en place à Plaine Commune, en Seine Saint-Denis, associent chercheurs, acteurs économiques, culturels et sociaux des territoires avec la population pour inventer un à-venir repensant le travail non comme le fait d’en avoir un mais d’en faire un.

« Sont dits apprenants des territoires qui créent les conditions pour que leurs habitants puissent pratiquer les savoirs nécessaires au déploiement de nouvelles activités au service de la lutte contre l’entropie. Sont appelés habitants les populations résidentes, les associations, les acteurs économiques, les institutions et les administrations. Les habitants contribuent à repenser l’économie face aux réalités de l’automatisation et de la réduction des emplois salariés. Dans ce nouveau contexte, ils permettent aux acteurs économiques du territoire de réorganiser leur économies et aux fonctions afférentes des institutions, associations et services publics de contribuer à ces réorganisations ; ainsi se mettent en place des chantiers (appelés ateliers) qui initient de nouveaux cadres institutionnels garantissant l’émergence d’activités anti-entropiques, lesquelles recréent une solvabilité des territoires en générant de nouveaux savoirs, et donc de nouvelles richesses » (Bifurquer p.139)

Il n’y a pas de recette magique. Le travail commencerait par un inventaire du déjà-là qu’il conviendrait de soigner et qui fait émerger des problématiques territoriales. Bien entendu ces territoires ne sont pas conçus de manière autarcique mais ouverts aux autres dans leurs différentes échelles.

Pour me résumer en revenant à Hölderlin et en anticipant un peu les prochains articles, je dirais qu’aux lieux des dangers provoqués par les processus entropiques peuvent naître des bifurcations néguentropiques. Il faut pour cela, comme l’évoque le poète dans l’extrait précité de Patmos, en appeler à un Genius. Au(x) génie(s) du/des lieux. « Soyons géniaux quant aux lieux », disait Bernard Stiegler dans l’un de ses derniers séminaires (30.04.2020)

Et je terminerai cette présentation générale par les trois petites phrases d’Henri Bergson données à méditer dans le livre (p. 56) :

Je reviendrai vers le livre avec trois focus sur son contenu. Le premier concernera la question de l’entropie / anthropie, Anthropocène, exosomatisation, néguentropie, suivie par celle des localités, puis suivra le problème du capitalisme dopaminergique et de la désintoxication planétaire.

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Remonter le Danube jusquà Vukovar avec Bernard Stiegler

J’avais prévu de commencer à parler de Bifurquer, l‘ouvrage collectif publié par le collectif Internation sous la direction de Bernard Stiegler. Je voulais le faire à mon façon habituelle à cheval sur le Rhin et en l’occurrence sous le signe de Hölderlin en repartant de ce que j‘avais écrit sur son poème l‘Ister dans lequel le poète parle de la bifurcation du Rhin. Un commentaire de mon texte sur Bernard Stiegler m‘a remis en mémoire le film The Ister, ponctué par le poème de Hölderlin et les interventions, avec d’autres, du philosophe. Un retour sur le film constituera, du coup, une sorte de préambule à l’examen de Bifurquer.

My name is Bernard Stiegler (Prononcez avec une chuintante [ʃ] et allongez le i : Chtiegler). Le kléos

Si dans la suite de ce texte, je présenterai les extraits dans l’ordre chronologique, je mets en exergue le passage dans lequel Bernard Stiegler assume la part allemande de son ascendance. Il permet par ailleurs de situer la date de l’enregistrement : le jour de son 48ème anniversaire, soit en 2000.

L’humain est un processus d’adoption, adopter un enfant, le passé des parents, grands parents mais aussi la technique. Une vidéo incrustée évoque l’attachement de Bernard Stiegler aux questions intergénérationnelles. qu’il traitera plus spécifiquement dans son livre : Prendre soin de la jeunesse et des générations, dédié à ses parents. Flammarion 2008)

[Hors film] Le kleos de la grand-mère Léonie

« Depuis l’Hadès, topos d’où ceux qui sont morts forment la nécromasse noétique, d’où ils ressurgissent intermittemment comme “ revenance des esprits“ ou de “l‘esprit“, les morts nourrissent et protègent les vivants qui tentent de garder la mesure de leur place, de leur situation, de leur condition, et cette nourriture est inséparable de leur kléos – de ce qui traduit leur transindividuation, c‘est-à-dire leur inscription dans la mémoire commune où ils forment ce que Simondon nomme donc le préindividuel.
Le kléos de Socrate, par exemple, est immense ; il est connu et reconnu dans le monde entier. Le kléos de Léonie ma grand-mère paternelle est moins connu, mais il m‘a marqué ainsi que la plupart de ses descendants : il nourrit le présent ouvrage. En cela, je poursuis l’individuation de Léonie sur un mode “spirituel“. Cette spiritualité relève de l‘hypermatière (par exemple, la photographie ci-dessus) [elle est reproduite dans le livre] : ce n‘est pas une force surnaturelle, du moins au sens habituel – car il s‘agit de quelque chose qui, venant s‘ajouter à la “nature“ (comme un “supplément“ en ce sens), est en cela une sur-nature.
Ce sont les rétentions tertiaires qui rendent possibles cette sur-nature et la sur-naturalité de l‘esprit – et, avec lui de la raison. Les rétentions tertiaires, ce sont les traces produites délibérément par des artifices et comme des artifices – par exemple, la sépulture, c‘est à dire le tombeau, ou la tombe, qui est une trace à même le sol, et qui, dans nombre de sociétés, jalonne en cela le territoire d‘un groupe qui désigne ce qui a ainsi été jalonné comme étant sa “terre ancestrale“. Ainsi se constitue ce que l‘on appelle la “culture“ parce qu‘il faut le cultiver.
Pour cela il faut honorer ses morts »

(B.Stiegler :  Qu’appelle-t-on panser ? 2 La leçon de Greta Thunberg. Pp 25-26. Editions les Liens Qui Libèrent. 2020)

C’est ce que nous apprend Antigone

The Ister [Le Danube], un film de David Barison et Daniel Ross
(Melbourne, Australie, 2004)

Synopsis

L’ISTER est le nom grec du Danube. The Ister, le film, est un voyage de 3000 km au cœur de l’Europe, depuis l’embouchure du Danube sur la Mer noire jusqu’à sa source dans la Forêt Noire allemande. L’itinéraire se fait à rebours du cours du fleuve. Il est ponctué, supporté, par le poème de Friedrich Hölderlin, L’Ister, et par la lecture qu’en fit, en 1942, le philosophe Martin Heidegger, qui en 1933 avait prêté serment d’allégeance au nazisme.

« La discussion présentée dans THE ISTER couvre un large éventail de thèmes – technologie, mortalité, politique, guerre, la poésie – mais ce qui cristallise ces thèmes, c’est le souci du temps et du lieu. Ce qui rend la pensée de Heidegger ouverte aux approches cinématographiques est fondamentalement ce rapport au temps et au lieu. Ce que le Danube offre aux cinéastes est quelque chose qui n’est pas facilement présentable dans d’autres médias. Ce n’est pas seulement le débit de l’eau, ou le fleuve en tant que métaphore de la vie ou du cosmos. Ce n’est pas seulement que, le long de la rivière, il y a la possibilité de découvrir des images historiques provocantes – les ruines d’une colonie grecque en Roumanie, les ponts yougoslaves bombardés par l’OTAN, un camp de concentration construit sur une carrière, un temple massif du 19ème siècle construit pour marquer la « parenté » entre l’Allemagne et la Grèce antique. Ce que le cinéma offre, c’est la possibilité de transmettre la manière dont la pensée de Heidegger, de Hölderlin, de ceux qui parlent dans le film, existe dans un monde de temps et de lieu, du Danube et de l’Europe. Que la possibilité même d’une telle pensée réside dans ses conditions temporelles et géographiques est en soi une notion heideggérienne. »

(David Barrison et Daniel Ross : Extrait du dossier de presse)

Les auteurs ont fait le choix de trois philosophes français ayant tous un rapport critique avec la philosophie de Martin Heidegger : Jean-Luc Nancy, Philippe Lacoue-Labarthe et Bernard Stiegler, ainsi que d’un cinéaste allemand, Hans-Jürgen Syberberg, qui accompagnent ce voyage.

The Ister est divisé en cinq chapitres, plus un prologue et un épilogue.

• Prologue. Le mythe de Prométhée, ou la naissance de la technique. Où Bernard Stiegler raconte le mythe de Prométhée [et celui inséparable d’Epiméthée]
• Chapitre 1. Maintenant vient le feu! Où le philosophe Bernard Stiegler conjugue technique et temps et nous guide de l’embouchure du Danube à la ville de Vukovar
• Chapitre 2. Ici nous souhaitons construire. Où le philosophe Jean-Luc Nancy aborde la question de la politique et nous guide à travers la République de Hongrie.
• Chapitre 3. Quand l’essai est passé. Où le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe nous conduit de la technopolis de Vienne jusqu’aux profondeurs du camp de concentration de Mauthausen, confrontant la déclaration la plus choquante d’Heidegger sur la technique.
• Chapitre 4. The rock has need of cuts. Où le philosophe Bernard Stiegler revient nous guider plus loin dans la questions de la mortalité et de l’histoire, alors que nous ressortons de Mauthausen vers la Befreiungshalle (Salle de la libération) »
• Chapitre 5. Ce que la rivière fait, personne ne le sait. Où l’artiste et réalisateur allemand Hans-Jürgen Syberberg nous guide à travers le haut Danube, jusqu’à la source du fleuve et au-delà.
• Epilogue. Heidegger lit Hölderlin. Heidegger lit l’hymne d’Hölderlin, « Der Ister. »

Je ne développerai pas tout cela et me concentrerai sur les contributions de Bernard Stiegler. Une précision importante : le film est australien, si la parole des philosophe est en français, il est sous-titré en anglais et donne beaucoup à lire en anglais. Il n’existe pas de version autre.

[Pas de côté à propos du Danube]
Ister, en latin Hister, en grec ancien Ἴστρος  Istros, désignait dans l’Antiquité le cours inférieur du Danube depuis les Portes de fer (Gorges du Danube qui séparent les Carpates des Balkans) jusqu’au delta, en Roumanie. Le dieu grec du fleuve, Istros, a été supplanté par le romain Danuvius. Le fleuve – en allemand son nom est féminin, Die Donau – prend ses sources en Forêt noire et se jette dans la Mer noire. Le fait d’aller ainsi du noir au noir est en soit un appel à la lumière. Maintenant viens, feu ! /Avides sommes-nous / De percevoir le jour, écrit Hölderlin. Le Danube est issu de la réunion, à Donaueschingen, de la Breg et la Brigach. A une cinquantaine de kilomètres de sa source, le Danube disparaît dans une faille où il alimente le bassin du Rhin qui désigne l’autre chez Hölderlin. Le Danube est un des seuls grands fleuves européens (avec le Pô) à s’écouler d’ouest en est, ce que fait d’abord le Rhin aussi avant de bifurquer. « Le Danube, le seul fleuve de notre continent à relier tant de peuples aussi confusément mêlés ; il est le chemin qui relie l’Occident à L’Orient, un mythe autant qu’une réalité, une épopée vers la mer. » (Annik Leroy, « Vers la mer », in Danube-Hölderlin, Éditions La Part de l’OEil, Bruxelles 2002).

Dame Europe

Pour produire un écart dans la vision que nous avons du Danube en Europe, je vous propose cette carte de Dame Europe du 16ème siècle. On y voit la place importante que prend le Danube dans sa verticalité alors que le Rhin est horizontal jusqu’à cette image de racines qui constituent son delta. Vu ainsi, il semble aller de bas en haut et d‘Orient en Occident.

Sébastien Münster : Dame Europe Cosmographie Universelle. Bâle 1544

Une perception bien lointaine désormais. Aujourd’hui :

Le film commence et se termine par l’image d’un canard qui est peut-être un lapin (cf son reflet dans la flaque d’eau) comme le suggère Bernard Stiegler en référence à Ludwig Witgenstein  dans une de ses très discrètes interventions lors de la présentation du film au Centre Pompidou

Le poème de Hölderlin

L’Ister. Le titre du poème a été donné non par Hölderlin mais par son premier éditeur. Cependant, non seulement, dans le texte, le nom du fleuve est donné mais il peut être inscrit dans une série de noms de fleuves dans l’œuvre du poète : Neckar, Rhin, Main, A la source du Danube. Il est composé de 72 vers et est, peut-être, inachevé. Dans le film, Hans Jürgen Syberberg dit que les vers de Hölderlin sont comme les notes d’une partition, des notes données pour les dire. Il est difficile de les lire seul.

Le manuscrit du poème de Hölderlin

Friedrich  Hölderlin

[Der Ister, reconstitution, texte allemand ]

Jezt komme, Feuer !
Begierig sind wir
Zu schauen den Tag,
Und wenn die Prüfung
Ist durch die Knie gegangen,
Mag einer spüren das Waldgeschrei.
Wir singen aber vom Indus her
Fernangekommen und
Vom Alpheus, lange haben
Das Schikliche wir gesucht,
Nicht ohne Schwingen mag
Zum Nächsten einer greifen
Geradezu
Und kommen auf die andere Seite.
Hier aber wollen wir bauen.
Denn Ströme machen urbar
Das Land. Wenn nemlich Kräuter wachsen
Und an denselben gehn
Im Sommer zu trinken die Thiere,
So gehn auch Menschen daran.

Man nennet aber diesen den Ister.
Schön wohnt er. Es brennet der Säulen Laub.
Und reget sich. Wild stehn
Sie aufgerichtet, untereinander ; darob
Ein zweites Maas, springt vor
Von Felsen das Dach. So wundert
Mich nicht, daß er
Den Herkules zu Gaste geladen,
Fernglänzend, am Olympos drunten,
Da der, sich Schatten zu suchen
Vom heißen Isthmos kam,
Denn voll des Muthes waren
Daselbst sie, es bedarf aber, der Geister wegen,
Der Kühlung auch. Darum zog jener lieber
An die Wasserquellen hieher und gelben Ufer,
Hoch duftend oben, und schwarz
Vom Fichtenwald, wo in den Tiefen
Ein Jäger gern lustwandelt
Mittags und Wachstum hörbar ist
An harzigen Bäumen des Isters.

Vieles wäre
Zu sagen davon. Der scheinet aber fast
Rückwärts zu gehen und
Ich mein, er müsse kommen
Von Osten.
Und warum hängt er
An den Bergen gerad ? Der andre
Der Rhein ist seitwärts
Hinweggegangen. Umsonst nicht gehn
Im Troknen die Ströme. Aber wie ?
Ein Zeichen braucht es
Nichts anderes, schlecht und recht, damit es Sonn und Mond
Trag’ im Gemüth’, untrennbar,
Und fortgeh, Nacht und Tag auch, und
Die Himmlischen warm sich fühlen aneinander.
Darum sind jene auch
Die Freude des Höchsten. Denn wie käm er sonst
Herunter ? Und wie Hertha grün,
Sind sie die Kinder des Himmels. Aber allzugeduldig
Scheint der mir, nicht
Freier, und fast zu spotten. Nemlich wenn
Angehen soll der Tag
In der Jugend, wo er zu wachsen
Anfängt, es treibet ein anderer da
Hoch schon und Füllen gleich
In dem Zaum knirscht er, und weithin schaffend hören
Das Treiben die Lüfte,
Zufrieden ist der ;
Es brauchet aber Stiche der Fels
Und Furchen die Erd’,
Unwirthbar wär es, ohne Weile ;
Was aber jener thuet der Strom,
Weis niemand.

[L’Ister, reconstitution, traduction]

Maintenant viens, feu !
Avides sommes-nous
De percevoir le jour,
Et quand l’épreuve
A transpercé les genoux
Il en est un pour sentir la clameur de forêt.
Mais nous chantons depuis l’Indus
Au loin parvenus et
Depuis l’Alphée, longtemps
L’Avenant nous l’avons cherché,
Non sans rémiges il en est un
Au plus proche pour recourir
Sans détour,
Et passer de l’autre côté.
Mais ici nous voulons bâtir.
Car des fleuves rendent arable
Le pays. Quand, c’est-à-dire, des herbes poussent
Et vont à iceux y
Boire les bêtes en été,
Des hommes aussi vont là.

Mais on nomme celui-ci l’Ister.
Bellement il habite. Brûle des colonnes le feuillage.
Et se meut. Sauvagement elles se
Tiennent dressées, les unes les autres ; par-dessus,
Seconde mesure, en ressaut
De rocs le toit. Ainsi ne
M’étonne qu’il ait
Convié Hercule à séjourner,
Loin resplendissant, à l’Olympe en bas,
Comme pour se chercher de l’ombre lui
Venait de l’Isthme brûlant,
Car pleins de courage ils étaient
Là-même, mais il faut, à cause des esprits,
De la fraîcheur aussi. Ce pourquoi celui-là s’en vint plutôt
Aux sources d’eau ici et rivages jaunes,
Hautement odorants là-haut, et noircis
Par là forêt de sapins, où dans les profondeurs
Un chasseur aime déambuler
À midi et la croissance est audible
À même les arbres résineux de l’Ister.

Il y aurait beaucoup
À en dire. Mais il semble lui presque
Aller à reculons et
M’est avis qu’il doive venir
De l’Est.
Et pourquoi est-il suspendu
Aux montagnes tout droit ? L’autre
Le Rhin, sur le côté
S’est en allé. En vain ne vont
Au sec les fleuves. Mais comment ? Un signe fait besoin
Rien d’autre, pur et simple, pour que soleil et lune
Porte dans l’intime, inséparablement,
Et poursuive, nuit et jour aussi
Et les Célestes se sentent au chaud l’un contre l’autre.
C’est pourquoi ceux-là aussi sont
La joie du Très Haut. Car comment sinon viendrait-il
À descendre ? Et comme Hertha de verdure
Ils sont les enfants du ciel. Mais trop patient
Me semble, lui, non pas libre
Prétendant, et presque railleur. C’est-à-dire quand
Va débuter le jour
Dans la jeunesse, où à croître
Il commence, fait pousser là un autre
Déjà haut la splendeur, et pareil aux poulains
Aux dents le mors il crisse, et très loin entendent
La poussée les airs,
S’il est content ;
Car a besoin de sillons la terre
Et d’entailles le roc
Inhospitalier ce serait, sans relâche,
Mais ce que fait celui-là le fleuve,
Nul ne le sait.

Traduction Kza Han et Herbert Holl reprise de REBROUSSEMENT DE « L’ISTER » Hölderlin – Heidegger – Kluge

Remonter le Danube avec Bernard Stiegler

Extrait 1 : Il était une fois Prométhée. Et Epiméthée


Bernard Stiegler raconte l’origine mythologique de la technique. Prométhée, dieu du savoir, de la mémoire totale, est chargé par Zeus, qui veut faire advenir les non-immortels, de distribuer les qualités aux animaux et aux hommes. Epiméthée, son frère, dieu de l’oubli, réclame de pouvoir le faire. Il distribue les qualités aux animaux en veillant aux équilibres écologiques de la nature. Mais, imprévoyant, quand arrive le tour d’en distribuer aux hommes, il s’aperçoit qu’il n’en a plus, obligeant Prométhée à aller voler le feu, symbole de la technique et de Zeus lui-même.

Extrait 2 : Trois questions à…

La technique va plus vite que la culture, la société. Hominisation = technicisation. L’homme n’est rien d ’autre que la vie technique. Au début, jusqu’à la révolution industrielle, les hommes vivaient en relative harmonie avec la technique même s’il y eut des moments de « rupture technique » (Bertrand Gille). Fin 18ème et début 19ème, un rapport tout à fait nouveau, de « composition » s’établit entre science et technique à travers l’industrie. L’innovation technique et l’instabilité deviennent permanentes.

Extrait 3. Le temps devient historique

Les sphères sociales, spirituelles …. sont explosées par le développement du système technique. Le monde n’est plus identique à lui-même. Le temps devient historique.

Extrait 4 : Conscience historique

La conscience historique est apparue au 18ème siècle avec Hegel (Georg Wilhelm Friedrich 1770-1831). Désajustement (Bertrand Gille). The time is out of joint (Shakespeare : Hamlet). La vie est néguentropique.

[Hors Film]
The time is out of joint. Le temps est hors de ses gonds. Le temps est détraqué. Le monde est à l’envers. Le temps est désarticulé, démis, déboîté, disloqué, le temps est détraqué, traqué et détraqué, dérangé, à la fois déréglé et fou. Le temps est hors de ses gonds. Le temps est déporté. Hors de lui-même. Désajusté.
C’est tout ça qu’il dit Hamlet
(B.U d’après Derrida : Spectres de Marx)

A propos de la nécessité d’une histoire « critique » de l’évolution technologique, évoquée par Bernard Stiegler, hors film, cette citation de Marx :

« Une histoire critique de la technologie ferait voir combien il s’en faut généralement qu’une invention quelconque du XVIII° siècle appartienne à un seul individu. Il n’existe aucun ouvrage de ce genre. Darwin a attiré l’attention sur l’histoire de la technologie naturelle, c’est-à-dire sur la formation des organes des plantes et des animaux considérés comme moyens de production pour leur vie. L’histoire des organes productifs de l’homme social, base matérielle de toute organisation sociale, ne serait-elle pas digne de semblables recherches ? Et ne serait-il pas plus facile de mener cette entreprise à bonne fin, puisque, comme dit Vico, l’histoire de l’homme se distingue de l’histoire de la nature en ce que nous avons fait celle-là et non celle-ci ? La technologie met à nu le mode d’action de l’homme vis-à-vis de la nature, le procès de production de sa vie matérielle, et, par conséquent, l’origine des rapports sociaux et des idées ou conceptions intellectuelles qui en découlent ». (Karl Marx :  Le Capital Livre I 4-15. Cité par Bernard Stiegler dans la Technique et le temps Fayard 2018 p.48)

Extrait 5-6 : Hypomnemata

La technique est un support de mémoire. L’homme a besoin de prothèses. Elles forment un système qui transforme la nature. La globalisation est la globalisation de la technique. En ce développant, celle-ci constitue un troisième genre de mémoire qui rend possible la transmission et la culture. La technique est un support de mémoire et la condition de constitution d’un rapport au passé.

Extrait 7. La technique est LA question

La mythologie des grecs anciens pose correctement la question. La technique est LA question. C’est à partir d’elle que l’on s’interroge. Elle ne peut donc pas être comprise en termes d’opposition entre l’homme et la technique puisqu’il n’y a de l’humain qu’à partir de la technique. Les mortels doivent se doter de prothèses et se posent les questions de l’être et du devenir, sources de désaccords et de conflits. C’est pourquoi Zeus va devoir envoyer Hermès.

Extrait 8 -9 : Hermès. Protagoras (Platon). Guerre civile.

 

Le film déroule le texte du Protagoras de Platon dans lequel est raconté le vol par Prométhée non seulement du feu mais aussi de l’habileté artiste d’Héphaïstos et d’Athéna. J’en retiens ici la question de l’envoi d’Hermès tel que la cite Bernard Stiegler dans son livre :

« L’envoi d’Hermès, c’est aussi l’ouverture (techno-logique) du livre de l’Histoire.

Après leur « équipement » par Épiméthée,

“les hommes, au début, vivaient dispersés [sporadès] : il n’y avait pas de cités; ils étaient en conséquence détruits par les bêtes sauvages, du fait que, de toute manière, ils étaient plus faibles qu’elles ; et si le travail de leurs arts leur était d’un secours suffisant pour assurer leur entretien, il ne leur donnait pas le moyen de faire la guerre aux animaux ; car ils ne possédaient pas encore l’art [tekhnè] politique, dont l‘art de la guerre [polémikèl est une partie. Aussi cherchaient-ils à se rassembler, et, en fondant des cités, à assurer leur salut. Mais, quand ils se furent rassemblés, ils commettaient des injustices [étaient adikoun] les uns à l’égard des autres, précisément faute de posséder l’art d’administrer les cités [ten politikhen tekhnen] ; si bien que, se répandant à nouveau de tous côtés, ils étaient anéantis. C’est alors que Zeus, craignant pour la disparition totale de notre espèce, envoie Hermès porter aux hommes l‘aidôs [la pudeur, le respect, la honte — peut-être pourrions nous dire aujourd’hui le sentiment de la finitude] et la justice [dikè], afin qu’elles fussent la parure des cités [poleon kosmoï : le faire-monde des cités] et le lien [desmoi] par lequel s’unissent les amitiés [philias sunagogoi : se rassemblent, se rapprochent]. Sur ce, Hermès demande à Zeus de quelle manière enfin il donnera aux hommes la justice et l’aidôs : « Faut-il que, ces tekhnaï aussi, j’en fasse entre eux la distribution [renemestai] de la même façon qu’ont été distribuées [neimô] les autres techniques ? Or, voici comment la distribution s’en est faite : un seul individu, qui est un spécialiste de la médecine, c’est assez pour un grand nombre d’individus étrangers à cette spécialité; de même pour les autres artisans [demiourgoi]. Eh bien ! la justice et l’aidôs, faut-il que je les établisse de cette façon dans l’humanité ? ou faut-il que je les distribue indistinctement à tous ? — À tous indistinctement, répondit Zeus, et que tous en aient leur part ! Il n’y aurait pas en effet de cités, si un petit nombre d’hommes [aligoi], comme c’est par ailleurs le cas avec les autres techniques, en avaient leur part. De plus, institue même, en mon nom, une loi, au terme de laquelle il faut mettre à mort, comme s’il constituait pour la cité une maladie, celui qui n’est pas capable de participer à l’aidôs ni à la justice“ ».

(Platon : Protagoras, 322a-322e. Cité par B.S. La technique et le temps Pp 231-232)

Les services d’Hermès sont à nouveau requis aujourd’hui. Les qualités de respect, de honte et de justice qu’il distribue ne sont pas affaire d’experts mais de tout le monde.

Extrait 10 : Le tragique

Lien entre mortalité et technique. Le mythe de Prométhée et d’Epiméthée appartient à l’époque tragique où les Grecs ne croient pas à l’immortalité de l’âme. Elle erre parmi les morts. Le mortel est mortel. Il est voué à anticiper sa propre fin. Angoisse. Articulation du Geschick (destin), du temps et de la technique

Ces questions ouvrent à celle de la politique traitée par Jean-Luc Nancy lors de la traversée de la Hongrie. Le commencement de l’occident est aussi celui du la question de l’institution, de la fondation. La première est celle de la cité comme démocratie, la seconde celle de la monarchie absolue et la troisième : le contrat social de la démocratie moderne. Dans les trois cas, ce sont des auto-fondations sans mythe fondateur mais tyrannicides. Les mythologies disparaissent avec l’apparition des techniques de l’écriture alphabétiques et celles liées au commerce. L’écriture elle-même est d’abord comptable. Le propre des techniques sophistiques est de substituer le logos au mythos. Dans le monde du mythos il n’y a pas de différence entre physis [la nature] et tekhnè qui n’est pas donnée et qu’il faut produire sans fin. La Dichtung est le propre comme production à travers une étrangeté à lui-même.

Entracte

Cette discussion au long du Danube croise également les chemins de la Bataille de Vukovar en 1991, du Bombardement de la Serbie par l’OTAN en 1999, ou d’Agnès Bernauer (née vers 1410)

Agnès Bernauer, fille d’un barbier d’ Augsbourg, inspire une vive passion au futur duc Albert de Bavière qui l’épouse malgré le refus de son père Ernest de Bavièrre. Pour raison d’État et pour avoir défié les lois de la succession dynastique, ce dernier la fait alors noyer dans le Danube à Straubing, en 1435. Elle fut qualifiée d’Antigone allemande par le dramaturge Friedrich Hebbel.

La deuxième partie du film se fait en compagnie de Philippe Lacoue-Labarthe qui critique fortement l’assimilation faite par Heidegger entre l’organisation industrielle de la solution finale, l’industrialisation de l’agriculture et le Blocus de Berlin. Intervient aussi le réalisateur Hans-Jürgen Syberberg dont sont présentés deux courts extraits de son remarquable opus : Hitler un film d’Allemagne. Bernard Stiegler y revient. Il y est beaucoup question de Heidegger, d’abord avec Lacoue-Labarthue puis avec Stiegler sur la question du temps et le lien entre mortalité et technique, les rapports avec le philosophe et mathématicien Edmond Husserl dont Heidegger a été l’élève et l’assistant et dont il a édité les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps.

Une double faute conditionne le destin des mortels.

L’homme et l’outil (la technique) s’inventent l’un l’autre. Dans ce processus s’insinue un décalage, une différance, une épimétheia. Epiméthée est, certes, dans l’histoire l’idiot mais il est aussi celui qui réfléchit, certes après coup mais qui, à partir de ce défaut, peut agir pharmacologiquement. En somme, nous sommes issus d’un oubli par la faute d’Epiméthée, ce qui oblige Prométhée aussi à commettre lui aussi une faute en volant les ars industrialis. C’est une double faute qui conditionne le destin des mortels.

« La découverte, la trouvaille, l’invention, l’imagination est dans le récit du mythe le fait d’un défaut. Les animaux sont déjà marqués d’un défaut (par rapport à l’être en tant qu’il est et perdure à travers le devenir et par rapport aux dieux) : ils sont périssables. Il faut entendre défaut à partir de ce qui est, défaut d’être. Mais là où les animaux sont positivement dotés de qualités, c’est la tekhnè qui est le lot des hommes, et elle est prothétique, c’est à dire qu’elle est tout artifice. Les qualités des animaux sont une sorte de nature, en tout cas un don positif des dieux : une prédestination. Le don de l’homme n’est pas positif ; il est une suppléance. L’homme est sans qualités, non prédestiné : il doit inventer, réaliser, produire des qualités dont rien n’indique qu’une fois produites elle se réalisent, qu’elles deviennent les siennes plutôt que celles de la technique. »

(B.S. : La technique et le temps.Fayard. p. 224)

Le mythe de Prométhée et d’Epiméthée est une manière de raconter ce qui par ailleurs s’exprime en termes d’exosomatisation c’est à dire d’une production à l’extérieur du corps qui se dote ainsi d’organes techniques (outils, prothèses). La mise en commun forme des exorganismes qui vont du simple que sont les mortels aux complexes, inférieurs – mettons une entreprise – et supérieurs, une institution, par exemple, l’État, l’ONU. Les civilisations aussi sont mortelles.

« Le mythe de Prométhée et d’Épiméthée, narré par Protagoras, et tel qu’il fait apparaître la nécessité des lois à travers Hermès, dieu de l’écriture à qui Zeus ordonne d’apporter aux mortels les sentiments de l’aidôs et de la diké est la formulation narrative de cette condition de l’exosomatisation où les exorganismes simples et les exorganismes complexes doivent parvenir à se former – et à durer autant qu’il leur sera possible –, les exorganismes simples devant eux-mêmes per-durer à travers leur kléos (gloire, réputation, souvenir laissé aux descendants, pouvoir de transindividuer). La question de la durée s’impose ici en fonction des accidents du devenir, lequel est d’abord et avant tout le devenir du milieu exosomatique lui-même. C’est cette appartenance de la tekhnè au devenir qui est soulignée dans la mise en évidence de sa contingence.

(B. Stiegler : Qu‘appelle-t-on panser 1 p 349)

Epiphylogénèse

L’épiphylogénèse est un terme forgé par Bernard Stiegler. Dans le film, il parle d’une troisième mémoire. Il distingue en effet trois mémoires :
– la mémoire germinale ou génétique (notre génome) ;
– la mémoire somatique ou épigénétique, mémoire nerveuse ou neurologique (les traces de notre vécu dans notre organisme) ;
– la mémoire épiphylogénétique, qui n’est ni génétique, ni somatique, mais qui est constituée par l’ensemble des techniques et mnémotechniques nous permettant d’hériter d’un passé qui n’a pourtant pas été vécu.
Cette troisième mémoire constitue le propre de l’humanité. Le fait anthropologique (l’origine de l’hominisation) est la constitution d’un milieu épiphylogénétique, c’est-à-dire d’un milieu constitué d’artefacts qui deviennent les supports techniques d’une mémoire s’ajoutant aux deux autres mémoires – qui sont biologiques. (Cf Le vocabulaire d’Ars Industrialis)

Au commencement était le silex, « première mémoire réfléchissante, le premier miroir ». Et le premier choc technologique comme nous le rappelait, dans l’un des derniers séminaires, Bernard Stiegler en commentant la Doctrine du choc de Naomi Klein.

Galets éclatés. dessin d’André Leroi-Gourhan dans son livre Le geste et la parole 1. Technique et langage. Albin Michel. 1964. p 131

Pour terminer, je voudrais évoquer un passage du poème L’Ister de Hölderlin qui n’a pas été commenté directement même si l’on peut considérer que le déroulement même du film est une façon de le faire, à savoir ce que Kza Han et Herbert Holl nomme le « rebroussement de l’Ister ».

Man nennet aber diesen den Ister.
[…]
Vieles wäre
Zu sagen davon. Der scheinet aber fast
Rückwärts zu gehen und
Ich mein, er müsse kommen
Von Osten.
Und warum hängt er
An den Bergen gerad ? Der andre
Der Rhein ist seitwärts
Hinweggegangen.

Mais on nomme celui-ci l’Ister.
[…]
Il y aurait beaucoup
À en dire. Mais il semble lui presque
Aller à reculons et
M’est avis qu’il doive venir
De l’Est.
Et pourquoi est-il suspendu
Aux montagnes tout droit ? L’autre
Le Rhin, sur le côté
S’est en allé.

C’est comme si le poète nous décrivait une dés-orientation, une perte de repère, de cardinalité, de rapport à l’orient, du moins procède-t-il à son inversion alors que le Rhin fait, lui, comme le choix d’aller voir ailleurs. Le sentiment exprimé par Hölderlin est que le Danube qui naît dans l’ouest doive – et non devrait- venir de l’Est. Comme le fait d’ailleurs la culture danubienne, à commencer par l’agriculture. La « colonisation néolithique » de l’Europe s’est faite entre 6000 et 4000 avant J.-C. par deux voies  : la Méditerranée (on parle de culture cardiale car les poteries étaient décorées de coquillages) et les Balkans et le Danube (on parle de culture rubanée car les poteries portent des décorations en forme de rubans). Ce que confirme encore des fouilles en cours à Ensisheim en Alsace.

« Les Rubanés, aussi appelés Danubiens, sont arrivés d’Europe centrale et ont touché la France par l’Alsace, avant de diffuser vers l’ouest par la Champagne-Ardenne, le Bassin parisien jusqu’à la façade atlantique »,

précisait Rose-Marie Arbogast, chercheuse au CNRS (Strasbourg) et spécialiste du néolithique dans le journal L’Alsace.

Et,

« de même vint
La parole de l’Est chez nous,
Et sur les rochers du Parnasse et sur le Cithéron j’entends,
O Asie, l’écho de toi venu, »

(« À la source du Danube », in Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, traduits et présentés par Bernard Pautrat Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004)

Le Rhin « suspendu aux montagnes » s’écoule lui aussi d’abord d’ouest en est, comme le Danube, avant d’opérer un tournant suffisamment important pour être qualifié de péripétie au sens dramaturgique du terme : un changement subit de situation dans une action dramatique, « Il s’en va sur le côté » dit Hölderlin.

Il bifurque.

Je repartirai de là dans le prochain article où il sera question de ce que Bifurquer veut dire.
A suivre : Qu’appelle-t-on bifurquer ?

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Un proème de Kza Han : « umbrecht »

Veit Stoß : « Engelsgruß » (1518)

 

Umbrecht

révolution, retour d’un astre au point
d’où il est parti –
par-delà le mouvement rotatif
úmbrechen, bouleverser ses lignes de vie
renverser le cassetin
umbréchen, réaligner ses lignes
de caractères, jusqu’à Umbrecht, ce lieu-dit
au nord de Bad Wurzach, au sud de Rot an Rot –

Kza Han

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Bernard Stiegler (1952-2020)

Bernard Stiegler au cours d’un séminaire de la Clinique contributive (via Zoom)

Vendredi 7 août, peu avant de prendre le train à Bâle à destination de Berlin pour me rendre à l’enterrement de l’ami Jürgen Holtz, j’ai appris le décès d’un autre ami, Bernard Stiegler survenu le jeudi 6 août. Il était âge de 68 ans. L’annonce a été faite par le Collège international de philosophie dans un message Facebook :

« Le Collège international de philosophie a la tristesse de faire part de la disparition du philosophe Bernard Stiegler. Une voix singulière et forte, un penseur de la technique et du contemporain hors du commun, qui a cherché à inventer une nouvelle langue et de nouvelles subversions ».

L’annonce a été reprise par le Figaro.fr, puis par l’Observateur du Maroc, Libération, puis un texte en chinois – il enseignait en Chine -, etc. J’ai dû me rendre à l’évidence : c’était bien vrai. Après une hécatombe dans ma belle famille, l’année dernière, une nouvelle série, d’amis cette fois, me touche cette année. Bernard en est le troisième en quelques mois. Le premier avait mon âge, le second bien plus, le troisième était plus jeune que moi de quelques années. La faucheuse m’encercle, me rappelant que mon tour viendra inéluctablement. Va falloir que je m’y prépare. Qu’elle patiente encore, il me reste beaucoup à faire. Sept heures de train dans un état de tristesse épouvantable pendant lesquelles je m’attelle à ce texte alors que j’avais prévu de travailler sur le premier chapitre de Bifurquer, livre du Collectif Internation, publié sous la direction de Bernard Stiegler.

La première fois que j’ai rencontré Bernard, c’était à une soirée anniversaire d’amis communs, Paulette et Michel Pastor. J’ignorais alors tout de lui. Je n’avais pas la moindre idée de quel philosophe, il était. C’était il y a 20 ans, en juin 2000 précisément. A Sarcelles, ville dans laquelle il avait grandi et où il fut un temps employé à la mairie. Nous étions attablé face à face avec nos épouses respectives. Ma femme se souvient avoir dansé avec lui. Il était professeur de philosophie à l’Université de Compiègne. Je n’en savais pas plus. Je n’ai appris que plus tard son importance. Et que notre ami commun l’avait soutenu pendant sa période d’emprisonnement à la suite de plusieurs hold-up qu’il avait commis parce que les banques lui avaient refusé un crédit pour son bar à jazz. J’avais croisé son frère dans les couloirs de l’hebdomadaire Révolution pour lequel je travaillais. Il y apportait ses chroniques de jazz. Nous avions d’emblée un point commun : Georges Marchais nous était devenu insupportable. Il en avait tiré les conséquences plus vite que moi. A la suite d’un article retentissant dans Le Monde, que je n’ai pas retrouvé, je lui avais fait parvenir, en guise de commentaire, un poème de Heiner Müller qui l’avait ému. Puis ce sera coup sur coup, la publication de deux petits livres remarquables et que je recommande pour s’introduire à la pensée de Bernard Stiegler. Le premier : Aimer, s’aimer, nous aimer : du 11 septembre au 21 avril (Galilée 2003). Deux dates encadrent ce texte : l’attentat du 11 septembre aux États-Unis et la qualification de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle française le 21 avril 2002, auxquelles il ajoute le massacre au conseil municipal de Nanterre par Richard Durn le 27 mars 2002. La même année, paraît chez le même éditeur : Passer à l’acte qu’il écrit alors qu’il allait être nommé à la direction de l’IRCAM.

« Mon devenir-philosophe en acte, si cela eut lieu, et je crois bien sûr que cela eut lieu, fut l’effet d’une anamnèse produite par une situation objective dans le cours accidentel de mon existence. L’accident consista en cinq années d’incarcération que je passai à la prison Saint-Michel de Toulouse puis au centre de détention de Muret, entre 1978 et 1983 – années évidemment précédées par un passage à l’acte, c’est-à-dire par une transgression ».
(Bernard Stiegler : Passer à l’acte)

Depuis, je n’ai cessé de suivre ses travaux et ceux des collectifs qu’il avait créés, en premier lieu Ars Industrialis auquel j’avais adhéré, le collectif Internation auquel il m’avait convié. La dernière création en date est l’Association des amis de la génération Greta Thunberg à laquelle il a consacré son dernier livre : Qu’appelle-t-on panser 2. Pour moi, il n’a pas été toujours facile de le suivre. Son haut niveau d’exigence théorique et de précision du vocabulaire m’avait un peu heurté au début car je pensais qu’elle faisait obstacle à la diffusion de sa pensée. Je mis un temps à comprendre qu’il avait raison. La bifurcation doit d’abord avoir lieu dans la théorie, au niveau des concepts. Inventer de nouveaux concepts est au fond le travail d’un philosophe véritable. Il ne cessait de creuser, creuser profond en particulier dans le point aveugle de la philosophie : la technique. En ce sens, je trouve réducteur de le qualifier de philosophe de la technique, comme si ceux qui ignorent les technologies pouvaient, eux, être qualifiés de philosophes tout court. S’il savait pourtant populariser lui-même – et il excellait dans cet exercice – certains aspects de sa pensée, le cœur de celle-ci réside dans ses livres et dans ses séminaires. Notre seule friction a eu lieu sur une question de vocabulaire. Il n’avait pas été tendre. J’avais manié avec légèreté la notion d’idéologie. Je pensais à l’idée gramscienne de ce qui peut faire lien entre la théorie et des intéressés potentiels. S’élever à une tête de plus, soit, à deux passe encore, mais trois voire plus ? Je me suis fait vertement reprendre. Que l’idéologie soit bourgeoise ou sa pseudo-négativité « prolétarienne », elle reste fausse, étant une inversion de causalité. C’est prendre l’effet pour la cause. La leçon m’a servi. Je me suis juré que plus jamais il ne m’y reprendrait. Si j’en juge par les mots qu’il m’envoyait pour me féliciter de la précision du vocabulaire du SauteRhin, il me semble que j’y ai réussi. Il est vrai que la question est importante dans cette période où les mots partent dans tous les sens et surtout perdent leurs sens. Bernard Stiegler appréciait le SauteRhin et le faisait savoir, ce dont je le remercie. Il m’a beaucoup encouragé à le poursuivre en m’invitant, la dernière des trop rares fois où nous avons déjeuné ensemble en tête à tête, à accorder plus de place aux sciences. Le SauteRhin lui doit beaucoup. J’ai appris de Bernard la nécessité d’affirmer un point de vue non que je n’y étais pas porté de moi-même mais je n’avais pas conscience que c’est la singularité qui apporte quelque chose aux autres et non son absence.

Avec Heiner Müller, Bernard Stiegler fait partie pour moi de ces rencontres qui vous font changer d’optique. Le premier a beaucoup contribué à secouer la pesanteur de la dogmatique « marxiste », le second a rempli le vide en assemblant sur ce champ de ruines le socle de nouvelles perspectives. J’ai souvent tenté de croiser les deux auteurs. Notamment autour de la question de l’effroi. Il avait répondu à mon appel à contributions pour des lectures à propos du centenaire de la Guerre 14-18 avec un texte sur Paul Valéry : 1914/1939/2014 Ce que nous apprend Paul Valéry. J’ai évoqué quelques notions comme celle de prolétarisation, de la grammatisation, de l’automatisation, etc. Je ne vais pas les citer toutes. J’avais également commenté un extrait de son avant-dernier livre Qu’appelle-t-on panser 1 consacré à Qu’est-ce qui accable Zarathoustra. Bien d’autres choses sont à venir…

Bernard n’avait de cesse de nous inviter à penser par nous-mêmes sachant que penser est aussi panser et qu’il n’y a pas de je sans un nous.

Attentif à la nécessité de prendre soin des générations futures afin de leur offrir un avenir, Bernard alliait théorie et pratique. Les deux en collectifs. D’où l’image que j’ai choisie évoquant la Clinique contributive où chercheurs, professionnels de santé et parents s’efforcent de soigner les bébés déjà addicts aux smartphones.

Voilà ce que j’ai écrit rapidement entre Bâle et Berlin entre le 7 et le 9 août 2020, dans le train et au Habana Club de Berlin. Mille fleurs et Lagavulin. J’ai pour règle de ne jamais publier à chaud. Parmi les multiples façons de faire, j’ai opté pour la plus personnelle, celle où il me manquera le plus.

Salut et fraternité, Bernard ! Avec beaucoup d’autres, j’en suis sûr, je m’efforcerai de prendre soin de ce que tu nous a légué et que nous ne connaissons pas encore en totalité tant tu avais encore de projets. Mes plus sincères condoléances à sa famille et à ses proches.

Pour finir, j’invite à découvrir le philosophe en dialogue avec un romancier :

Table ronde du 17 octobre 2019 à Ground Control dans le cadre de l’événement « Bernard Stiegler et Alain Damasio : révolution ou bifurcation ? », animée par Hugues Robert de la librairie Charybde.
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Ermold le Noir : dialogue économique et écologique entre Vosges et Rhin

Ermoldus Nigellus, Ermold le Noir, est un poète carolingien, né vers 790 et mort aux alentours de l’année 838. Il est contemporain d’Otfrid de Wissembourg avec lequel je le relie suivant en cela Jean Dentinger dans son anthologie des poètes et penseurs d’Alsace. Les deux sont nés approximativement dans les mêmes années.

Ermold, aussi conseiller à la Cour de Pépin 1er d’Aquitaine, aurait incité ce dernier à se dresser contre la volonté de son père Louis le pieux, fils de Charlemagne, roi d’Aquitaine jusqu’en 814, puis empereur d’Occident de 814 à sa mort en 840. Sur ordre de Louis, Ermold fut exilé à Strasbourg. C’est là, à la fin des années 820, qu’il composa son poème le plus connu, De Gestis Ludovici Caesaris, Faits et Gestes de Louis le Pieux, et qu’il adressa deux épîtres à Pépin qu’on a coutume de regrouper sous le titre plus générique d’Ad Pippinum Regem. Le texte qui nous intéresse ici est extrait des épîtres au Roi Pépin.

CARMEN NIGELLI ERMOLDI EXULIS IN HONOREM GLORIOSISSIMI PIPPINI REGIS

[…]
« Rex : Verba, Thalia, placent ex ordine dictaque cuncta,
Sed mihi de nostro exule certa refer.
Est quibus in terris, urbs quae dic, quique coloni,
Quis sacer aut populi aut pietatis opus,
Ordine quo poteris nobis narrare memento,
Quod valeam dictis noscere cuncta tuis. »

Thalia : Terra antiqua, potens, Franco possessa colono,
Cui nomen Helisaz Francus habere dedit ;
Wasacus est istinc, Rhenus quoque perluit illinc,
Inter utrumque sedet plebs animosa nimis.
Bacchus habet colles, pubescunt montibus uvae,
Vallibus in mediis pinguia culta satis ;
Pinguia culta nimis putrique simillima fimo,
Qui solet agricolis horrea laeta dare.
Arva ferunt Cererem, colles dant copia vini;
Wasace, das silvas, Rhenus opimat humum.
Experiere, libet, jam nunc quid possit uterque,
Quis populo tribuat fertiliora suo.

Rhenus : Nota nimis Francis, Saxonibus atque Suebis,
Munera larga quibus nostra carina vehit,
Mercibus innumeris opifex nec pisce secunda
Fluminibus magnis sum quia Rhenus ego.
Wasacus infelix vento quassatus et imbri
Munere pro vario* ligna dat apta foco;
Wasacus, ecce meum latum percurrit in orbem
Nomen, et officio regibus apta veho.

Wasacus : Robore de nostro fabricata palatia constant,
Ecclesiaeque domus transtraque lecta fero ;
Saltibus in nostris soliti discurrere reges,
Venatu varias exagitare feras. «

POÈME DE L’EXILÉ ERMOLD LE NOIR EN L’HONNEUR DU TRÈS GLORIEUX ROI PÉPIN
[…]
Le Roi : Tes paroles me plaisent, Thalie, et tout ce que tu me dis ; mais donne-moi des nouvelles de notre exilé. En quelles terres se trouve-t-il, en quelle ville ? Quels en sont les habitants ? Quel y est le chef de la religion ? De quels sentiments le peuple est-il animé ? Raconte-le moi du mieux que tu pourras, afin que par ta bouche je sois complètement informé.

Thalie : C’est une terre antique et riche, occupée par les Francs, qui lui ont donné le nom d’Alsace. D’un côté les Vosges, de l’autre le cours du Rhin, au milieu une population ardente. La vigne couvre les coteaux, sur le penchant desquels mûrit le raisin ; et des terres fécondes occupent le fond des vallées, pareilles à l’engrais longuement décomposé, grâce auquel s’emplissent les greniers du cultivateur. Les champs portent des moissons, les coteaux donnent du vin ; les Vosges sont couvertes de forêts, le Rhin fertilise le sol et l’on peut se demander, des ressources de la montagne ou du fleuve, lesquelles enrichissent le plus les habitants.

Le Rhin : Je suis bien connu des Francs, des Saxons et des Souabes, auxquels mes vaisseaux apportent de riches cargaisons ; je suis le Rhin, créateur de richesses innombrables et plus peuplé de poissons qu’aucun grand fleuve. Les malheureuses Vosges, battues par le vent et la pluie, n’offrent pour tout trésor que du bois à brûler. Vosges, mon nom, à moi, a fait le tour de l’univers, et mon cours fournit diligemment aux rois tout ce qu’ils peuvent souhaiter.

Les Vosges : C’est de mon bois que l’on construit les palais, les églises ; c’est moi qui fournis les poutres de choix. C’est dans mes forêts que courent les rois pour y chasser un abondant gibier. Ici fuit vers les fontaines la biche frappée d’une flèche ; là un sanglier écumant gagne les torrents familiers. Le poisson ? J’en abonde, car je suis riche en petits cours d’eau. Les profits que tu attribues à ton mérite et à tes services, crois-moi, Rhin, c’est à moi qu’on les doit. Si tu n’existais pas, Rhin, mes greniers seraient intacts, remplis par nos campagnes fécondes d’un grain que tu transportes, pour le vendre, au-delà des mers, tandis que mes malheureux paysans, hélas ! souffrent de la faim. Si tu n’existais pas, Rhin, mon falerne resterait, mon vin généreux répandrait ici la joie, mon vin que tu transportes, pour le vendre, au-delà des mers, tandis que mes vignerons souffrent de la soif au pied de leurs vignes.

Le Rhin : Si ta population, Alsace, conservait pour son propre usage tout ce que produit la terre féconde, on verrait cette race vaillante étendue dans les champs, noyée dans l’ivresse et c’est à peine si d’une grande ville il resterait un seul homme. C’est un bien de vendre aux Frisons et aux nations maritimes, et d’importer des produits meilleurs. Ainsi notre peuple se pare : nos marchands et ceux de l’étranger transportent pour lui des marchandises brillantes. Car des manteaux le vêtent, teints de couleurs diverses, qui ne t’étaient pas connus, Vosges. Tu possèdes des demeures de bois, moi je possède de la poudre d’or ; et à la place de tes arbres abattus viennent les gemmes transparentes. De même que le Nil recouvre de ses eaux la noire Égypte et fertilise le sol de son humidité, de même les prières instantes du peuple appellent mon retour, qui vivifie les prés et les champs.

Les Vosges : Arrière, Rhin ; arrête tes débordements funestes ! Dans ta sottise, tu prétends que tu arroses hélas ! tu es la ruine des belles moissons. Si je n’avais pas installé mon séjour sur le haut des montagnes, il serait bloqué par tes eaux farouches !

Thalie : Rhin, les propos que je t’ai prêtés, je les prêterais peut-être à la Loire, s’il m’était permis de revoir ma patrie. Vosges, gardez pour vous tout ce que vous possédez et donnez-moi seulement, à travers vos terres, un libre chemin vers mon pays.
Trêve de propos ! Gardez vos dons [cadeaux] ! la ville bruyante me rappelle à elle, une ville aux habitants nombreux, que les Romains nommaient Argentorata, d’un nom qui lui sied bien. Florissante d’une prospérité nouvelle, elle se nomme maintenant Strasbourg, parce qu’elle est la route [Strasse] par où tout le monde passe. C’est là que réside Bernold, le pieux évêque, offrant à Dieu les vœux du peuple qui lui est confié, jadis formé aux études et à la religion par les soins du sage Charles, maître du monde. Issu de la subtile race des Saxons, d’esprit ouvert et cultivé, plein de modestie, brillant de bonté, étincelant de piété, il porte en lui la parure des connaissances libérales. Mais la nation farouche à la tête de laquelle est placé ce noble prélat, comblée de richesses, ignore l’amour de Dieu. Elle parle une langue barbare et ne connaîtrait rien des livres sacrés, si elle ne possédait son industrieux évêque. Celui-ci s’ingénie à lui traduire les Ecritures en langage connu et s’applique assidûment à défricher son cœur ; il est pour elle à la fois un interprète et un guide sacré, acheminant ses ouailles vers le ciel. La mère du Christ l’assiste de son aide bienveillante, en considération de l’église qui lui est dédiée en cet endroit. Telle est la ville où m’a conduit l’ordre de l’empereur, m’enjoignant de demeurer auprès du pieux évêque.

(Ermold le Noir, extrait de POÈME DE L’EXILÉ ERMOLD LE NOIR EN L’HONNEUR DU TRÈS GLORIEUX ROI PÉPIN in Poème sur Louis le Pieux et Epitres au roi Pépin, édités et traduits par E. Faral ( «Les classiques de l’histoire de France au Moyen-âge», t.14), Paris 1932, p. 207-215)

Dans le début de l’épître, le poète exilé envoie une messagère, Thalie, à la cour du Roi d’Aquitaine prendre des nouvelles du pays (« patria ») dont il a la nostalgie. Il imagine que le Roi finira par demander, en échange des informations qu’elle apporte, des nouvelles sur la région dans laquelle ce dernier a banni le poète, l’Alsace. Exil doit être compris ici au sens d’éloignement conséquent de la cour du roi d’Aquitaine tout en restant dans l’empire de Louis le Pieux. Je passe rapidement sur l’origine controversée du mot Alsace, et sur l’étymologie de Strasbourg. Le plus intéressant me semble-t-il se trouve dans la mise en scène d’un dialogue économique et écologique entre un territoire, les Vosges – du moins son versant oriental- lié à l’Alsace et un fleuve, le Rhin, voie d’échange avec d’autres territoires riverains du cours d’eau. Presque les prémisses d’une négociation. Ermold nous présente ces relations comme n’allant pas de soi contrairement à ce que l’on pourrait penser. Il associe la montagne et la plaine dans une « une intimité » à laquelle le Rhin ne participerait pas d’emblée. Comme si « la plaine [était] plus vosgienne que rhénane», selon l’expression de J.-M.Tourneur-Aumont (L’Alsace et l’Alémanie, Paris, 1919) cité par Lucien Febvre (La terre et l’évolution humaine. Albin Michel, Paris, 1949). Une question d’échelle. Le Rhin contrairement à l’argument avancé n’est pas le seul à irriguer la plaine d’Alsace, les Vosges y participent tout autant, étant le bassin versant de l’Ill principale rivière traversant l’Alsace du sud au nord. Elle se jette dans le Rhin à Strasbourg.

Nous sommes à l’époque carolingienne. Avant le Serment de Strasbourg et le partage de l’empire franc entre les petits fils de Charlemagne. Époque où les langues ne faisaient pas les royaumes.

« Les Épîtres en vers adressées à Pépin avancent […] à plusieurs reprises les notions de terroir, terre, région, contrée, souvent regroupées sous l’appellation arua nostra, et unissent très étroitement la célébration épique de la Charente qui traverse la région natale du poète et les terres du vaste royaume d’Aquitaine, pays des eaux sur lequel règne Pépin » (cf Christiane Veyrard-Cosme : Ermold le Noir (ixe s.) et l’Ad Pippinum Regem).

Dans son texte, Ermold évoque un territoire borné d’un côté par les Vosges de l’autre par le Rhin. Un antique humus accumulé depuis la nuit des temps, « l’engrais longuement décomposé » rend la terre féconde. Le Rhin, déjà célèbre dans le monde, se présente non seulement comme créateur de richesses par le transport de cargaisons mais par sa production de poissons et traite avec mépris les Vosges qui ne produiraient que du bois de chauffage. Or, répliquent ces dernières, ses forêts ont d’autres dimensions. Elles produisent le matériau de construction d’exorganismes complexes qui remplacent les lieux de culte en pierre. Ils sont tout aussi utiles aux hommes qui ont besoin d’institutions : les palais et les églises. L’argument est bon mais en même temps, le poète fait dire aux Vosges-Alsace une grosse bêtise sous forme d’une prétention à l’autarcie qui n’est pas à confondre avec l’autosuffisance.

« Si tu n’existais pas, Rhin, mon falerne resterait, mon vin généreux répandrait ici la joie, mon vin que tu transportes, pour le vendre, au-delà des mers, tandis que mes vignerons souffrent de la soif au pied de leurs vignes. »

La réplique du Rhin est ici fort intéressante.

«  Si ta population, Alsace, conservait pour son propre usage tout ce que produit la terre féconde, on verrait cette race vaillante étendue dans les champs, noyée dans l’ivresse et c’est à peine si d’une grande ville il resterait un seul homme. »

Trop d’abondance nuit. A ne consommer que ce qu’elle produit, la région tomberait dans l’ivrognerie et déclinerait. Pour prendre soin d’une population capable de produire plus qu’elle n’est en mesure de consommer sans excès, il est utile de procéder à des échanges avec d’autres territoires.

« C’est un bien de vendre aux Frisons et aux nations maritimes, et d’importer des produits meilleurs ».

Entre temps, nous sommes passés de l’autosuffisance au tout à l’export. Et aujourd’hui les esprits s’échauffent autour de la question de savoir s’il faut baisser ou non, et de combien, les rendements des vignobles.

De son côté, le fleuve lui aussi connaît des débordements, des sautes d’humeur qui ruinent l’agriculture. Le débat est à la fois économique et écologique. Et, en effet retour, le développement du commerce a des conséquences sur l’économie régionale en pesant sur le développement de la productivité et en éloignant de l‘idée d’autosuffisance. Ce qui est signalé par la référence aux Frisons qui prirent le relais du commerce romain, Ces derniers

« paraissent avoir été, à l’époque carolingienne, les principaux exploitants de la voie navigable du Rhin, […]. Contre draps de luxe qu’ils tiraient des Pays-Bas et qu’ils transportaient sur de très petits bateaux […] ils se procuraient du vin, et d’autres produits d’origine méridionale qu’ils cédaient ensuite avec avantage aux habitants du Nord. Il semble bien que ce soient eux qui aient ouvert au trafic fluvial le cours difficile du Rhin alsacien, qu’avait délaissé la batellerie gallo-romaine, moins bien armée ou moins audacieuse. On les voit en effet pousser la collecte du vin jusque sur les basses pentes des Vosges, où nul indice connu n’autorise à admettre qu’une viticulture commerciale ait existé dès l’époque romaine ».
(Roger Dion : Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXème siècle. Flammarion. 1991. p.211)

Le dialogue se termine rapidement. Tout ce qui est demandé aux Vosges, à la fin, c’est de rapprocher le Rhin de la Loire et d’être une voie de passage permettant le retour au pays. La messagère de l’auteur évoque encore la ville de Strasbourg qualifiée de bruyante. Elle comptait à l’époque environ 3000 habitants. Et l’évêque Bernold qui avait accueilli l’exilé en son Église. Ce dernier a fort à faire pour christianiser la région et s’efforce pour cela de produire des textes religieux en langue vernaculaire. Ce que réalisa également Otfrid de Wissembourg. La langue qualifiée de barbare n’est pas précisée, c’est la lingua theudisca (langue thudesque) qui sera l’une des deux langues, à côté de la romana lingua, des Serments de Strasbourg entre les fils de Louis le pieux : Charles le chauve et Louis le germanique.

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L’ami Jürgen

Il s’est éteint au petit matin du 21 juin 2020. A l’âge de 87 ans. L’ami Jürgen Holtz.

Extrait du film de Thomas Knauf : HOLTZ Gespräche um nichts (Holtz, conversations sur rien. 2014)

J’ai déjà évoqué sa personnalité ici et traduit son témoignage, celui de l’itinéraire singulier d’un comédien dans les Allemagnes et d’un pan de l’histoire des théâtres allemands d’avant et après la réunification.

Jürgen Holtz fut une très forte présence sur les scènes allemandes. Il y déploya une énergie incroyable. Il était d’autant plus impressionnant de le voir, solide comme un roc, dès lors qu’il était sur les planches, quand on savait qu’il était sur ses vieux jours à la peine physiquement dans la vie quotidienne. On s’est vu, après les représentations de La Mission de Heiner Müller mise en scène par l’auteur à la Volksbühne de Berlin (Est). C’était en 1980. Il jouait le rôle Debuisson et de l’Homme dans l’ascenseur. Inoubliable. Comme le dit la chanson : On s’est vu, on s’est reconnu. On s’est entendu. On s’est perdu de vue, quand il a quitté RDA et qu’il avait, comme on dit, coupé les ponts. On s’est retrouvé à Francfort sur le Main où il s’était installé avec Katharina, sa femme, et leur fille Sophie. On s’est reperdu puis retrouvé à Berlin où il a fini sa carrière au Berliner Ensemble, le théâtre de Brecht, propulsé, si je puis dire, par Bob Wilson. Oserais-je dire que c’était réciproque ? Je crois que oui. En tous les cas, une grande complicité les réunissait. Son dernier grand rôle, à 86 ans, a été celui de Galileo Galilei, dans ce qui est sans doute la plus grande pièce de Bertolt Brecht, dans la mise en scène de Frank Castorf. Il y a brillé en particulier dans le monologue final. Ce n’est pas pour rien qu’il fut surnommé « le roi du monologue ». Il disait que ce sont les textes qui portent les acteurs et non l’inverse. En juillet 2019, alors qu’il devait lire des extraits de Ödipe à Colone de Sophocle, dans la traduction de Hölderlin, il perdit sa voix, à Delphes. Il était critique envers le théâtre de son temps à qui il reprochait de rabaisser, de raboter, de banaliser sa dimension poétique  là où il voulait pouvoir y voir les étoiles. Il était resté fidèle au petit personnage qu’il avait découvert dans son enfance : Rumpelstilschen, Outroupistache, ce nain tracassin dont Ernst Bloch disait qu’il « habite là où les loups et les renards se disent bonjour ». Artiste et artisan du théâtre, il s’est efforcé de prendre le relais de la grande tradition du théâtre d’acteurs allemand en se demandant toujours à qui et comment il pourrait le passer à son tour. On l’a vu aussi au cinéma, à la télévision qu’il aimait moins que la radio pour laquelle il adorait dire des textes. Nous avons passé quelques nuits entières avec cigares et whisky à tenter de comprendre le monde dans lequel nous vivions. Il voulait avec obstination réunir le ludique et la pensée, ce dont il faut conquérir la liberté. Il aimait dessiner et peindre aussi. Ses visions d’horreurs souvent tournées en dérision, il leur donnait une dimension ubuesque, comique.

Jürgen Holtz : Détail de Guignol et poupée ont un enfant.

Une exposition posthume de ses récentes créations des années 2019-2020 s’est ouverte à Berlin à la galerie Bernet-Bertram sous le titre Kaspar, Puppe, Krokodil (Guignol, poupée, crocodile).

Les germanophones pourront retrouver sur le site du Berliner Ensemble, l’hommage de Frank Raddatz

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Pandémie et territoires (premières approches )

Les conceptions globalisées et globalisantes ont, durant cette pandémie de Covid19, à l’exception des territoires nationaux évidemment indispensables mais non les seuls pertinents, oublié ou fait mine d’oublier les autres échelles de territoires tant infra-nationaux que trans-nationaux. C’est ce que je voudrais montrer à l’exemple de l’ Alsace dont la forte contamination a été enfouie dans l’espace d’un non territoire, simple découpage administratif de l’État au détriment des potentialités présentes et futures de coopérations transfrontalières. Cet examen nous amènera à ce qui se prépare d’ores et déjà pour la suite puis à une réflexion sur la notion de territoire.

«  L’étrange et curieuse épidémie qui vient tout juste de se déclarer chez nous est un objet qui relève il est vrai de la compétence exclusive des médecins, du moins en ce qui concerne les symptômes et les remèdes à employer contre elle ; mais, pour quelqu’un qui observe simplement ce phénomène original du point de vue du géographe physique, la façon dont il s’est propagé et a cheminé à travers de vastes contrées ne manque pas non plus de susciter la perplexité et la réflexion. » (I. KANT)

Un virus pour se répandre a besoin en effet d’un moyen de transport.

Notre horizon s’est rétréci pendant la pandémie

Kant, quand il en appelle à la géographie, ne dit évidemment pas – et pour cause – qu‘il faudrait faire cette géographie dans un cadre strictement national. Si notre horizon s’est rétréci pendant la pandémie, il faut le rouvrir. Nous avons en effet, d‘un côté, en France, concernant les statistiques de la Covid19, ceci :

Copie d’écran du site de Santé publique France (Geodes)

Indépendamment du manque de précision et du fait que dans l‘est, la carte ne situe pas l’impact de l‘épidémie au bon endroit mais tient strictement compte des divisions administratives de l’État, on peut percevoir une diagonale d‘inégale répartition dans le pays.

De l‘autre, en Allemagne, nous avons cela :

Copie d’écran du site de l’Institut Robert Koch

On y décèle une diagonale également mais dans l‘autre sens, le clivage est-ouest s’inverse en Allemagne. Chez nous moins de contamination à l’ouest, en Allemagne moins à l’est. La diffusion du virus dans l’espace n’est pas homogène. C’est une pandémie qui reste concentrée spatialement, plus que d’autres infections virales telles que la grippe. Tandis qu’en France, ce sont les régions de l’Est et du Nord, ainsi que la région parisienne qui concentrent les deux tiers des cas, en Allemagne les régions les plus frappées sont les deux Länder du sud, Bavière et Bade-Wurtemberg, ainsi que la Rhénanie-du-Nord- Westphalie.

Le démographe Hervé Le Bras note :

« on voit que la diversité des contacts rapprochés est l’une des clés de l’évolution de l’épidémie. Au lieu de raisonner sur des coefficients abstraits tel le fameux nombre moyen Ro de contagions par personne, il faudrait pouvoir entrer dans le détail de ces contagions. On voit ici que les axes de circulation, les institutions et les logements occupent vraisemblablement une position stratégique ».

Il y a donc des composantes locales, régionales. On ne comprend pas dès lors comment, en particulier dans les régions frontalières et en prenant en plus le Haut Rhin comme département de référence, il peut penser pouvoir ne raisonner que dans un contexte hexagonal. Et de nous présenter des cartes strictement découpée dans ce cadre. Quand bien même les données n’auraient pas été disponibles, il convenait de noter l’existence de contacts et d’axes de circulation transfrontaliers. D’autant que le Haut-Rhin dispose, en outre, d’un aéroport international, celui de Bâle-Mulhouse. Hervé Le Bras n’a pas été le seul à nous présenter de tels schémas. Le gros danger de cette indifférenciation est celui d’une vision n’existant que dans des espaces clos et à des échelles peu propices à la compréhension.

A défaut d’une meilleure approche des réalités européennes, on peut au moins juxtaposer les cadres nationaux. C’est donc avec plaisir que j’ai accueilli le travail suivant :

Auteur Michel : Michel Deshaies, professeur de géographie, Université de Lorraine

Il contient une meilleure échelle de localisation permettant des ouvertures transfrontalières. Et ce n’est qu’une esquisse qu’il faudrait compléter par d’autres données non seulement géographiques avec, au sud de l’Allemagne, la Suisse et au nord le Luxembourg et la Belgique mais aussi avec d’autres facteurs puisque l’inégale répartition implique également des facteurs sociaux, des différences dans les modalités de gestion, jacobine en France, décentralisée en Allemagne, des taux d’équipements hospitaliers diversifiés, aussi. L’auteur de cette carte, Michel Deshaies, professeur de géographie à l’Université de Lorraine la commente ainsi :

« En Allemagne comme en France, on observe de grands contrastes géographiques dans la densité des cas attestés. Mais ces inégalités correspondent à des schémas d’organisation spatiale très différents dans les deux pays. Il est trop tôt pour pouvoir comprendre les mécanismes par lesquels ces schémas ont favorisé, ou entravé, la propagation du virus. L’étude de la répartition spatiale des densités de cas et de mortalité peut contribuer à les éclairer ».

Il ajoute en associant Sarre et Moselle, d’une part, Alsace et Breisgau, d’autre part, où les densités de cas sont proches :

« ce qui semble montrer que les échanges transfrontaliers ont joué ici un rôle dans la propagation du virus »

Peu importe, au regard de celle qui m’intéresse ici, la question des difficultés d’une approche comparative, les modes de calculs étant différents entre les pays, l’important sont les tendances générales et ce que cela révèle en termes d’échange entre différents espaces par-delà les frontières.

Si l’on retient ce critère de l’intensité des échange, la carte pré-citée offre encore un autre intérêt. Si, d’un côté, on peut en déduire l’existence d’un espace d’échange transfrontalier, force est, dès lors, de constater, de l’autre, qu’un tel espace n’existe pas du moins avec la même intensité dans cette entité purement formelle arbitrairement découpée sur un coin de table et qui fut nommée Grand-Est.

« Le virus nous a aussi montré combien peu le Grand Est correspond à une réalité sociale. Pendant toute la première phase de développement de l’épidémie, on entendait partout que le «Grand Est était sévèrement touché». En réalité, les chiffres étaient comparables à ceux du sud ouest de la France dans sept départements sur dix. Seuls les départements alsaciens et la Moselle étaient fortement touchés. Le développement de l’épidémie révèle les vraies relations socio-économiques, à savoir un échange particulier aux trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle», note Jean-Marie Woerhling.

L’ensemble de ces considérations même succinctes offre une autre vision car elles font de la Banane bleue, de Londres à Milan, le long de l’axe rhénan la région la plus atteinte même s’il faut y ajouter la Bavière.

« On note aussi une composante socio-économique, dans la mesure où ce sont essentiellement des régions riches qui ont été affectées, alors que le cœur des villes pauvres de la Ruhr, ainsi que les régions les moins prospères du nord et de l’est, sont largement épargnées par la pandémie ». (Michel Deshaies, texte cité)

Resterait la situation des plus pauvres dans les régions riches. Sur ce plan, le brusque développement de foyers d’épidémies en Allemagne dans les centres d’industrie de la viande est directement lié aux conditions de vie et de travail, aux logements misérables des travailleurs roumains qui y sont employés avec des contrats de travail indécents.

D’un autre côté,

« il est aussi frappant de constater que le couloir de circulation principal du pays, l’axe Paris-Lyon-Marseille, est jalonné par une forte densité de cas. Loin d’être accidentelle, la répartition spatiale de l’épidémie de Covid-19 est ainsi révélatrice des structures géographiques des deux pays ».(Michel Deshaies, texte cité)

Les gestions nationales, voire teintées de nationalisme, non coordonnées empêchent d’appréhender cette réalité. Il faudrait faire ce travail de comparaison transfrontalier entre l’épidémie et la pollution, par exemple.

Comparatif de la pollution au dioxyde d’azote entre mars/ avril 2019 et la même période en 2020.

La pensée globalisante masque l’hypothèse qu’indépendamment des facilités et vitesses de circulation des porteurs de virus, l’inégalité de répartition de la Covid 19, pourrait être liée à l’existence de territoires déjà malades ou du moins vulnérabilisés par d’autres facteurs par exemple le cocktail mortifère chimie-carbone.

« L’hypothèse d’un lien entre exposition à la pollution atmosphérique et risque Covid-19 a été analysée à partir des données européennes  de mortalité associée au Covid-19 – il a été montré combien l’exposition aux NO2 (dioxyde d’azote, polluant principalement lié au trafic routier) pourrait contribuer à expliquer la distribution géographique des décès. Cette étude a notamment révélé que plus de 90% des décès pour Covid survenaient dans des régions où les concentrations maximums en NO2 dépassaient les 50mmol/m2. Or ces territoires soumis à une pression environnementale forte peuvent également être ceux où se concentrent les populations ayant un état de santé moins bon que les territoires où la pression environnementale est moins importante », note un groupe de chercheuses

L’Allemagne, en l’occurrence le Land de Baden-Württemberg et non l’Etat fédéral qui a fini par suivre, avait rapidement entrepris d’« isoler » l’Alsace de son côté du Rhin, la considérant comme zone à risques en raison principalement de l’absence de tests. Peu après, le gouvernement du Bade-Wurtemberg a envoyé un courrier à tous les hôpitaux du Land en leur demandant de mettre à disposition des malades alsaciens les plus graves, des lits équipés d’appareils respiratoires. La Suisse a fait de même.

Si l’Allemagne a, elle aussi, pris des mesures de fermetures d’écoles, de « distanciation sociale », que Frédéric Neyrat appelle un « séparatisme de contrôle», on n’y avait pas considéré au départ qu’une Ausgangsperre (littéralement : un arrêt de sortie) généralisée apporte un bénéfice supplémentaire. Mais c’était là un point de vue de virologue. Au fur et à mesure de l’extension de l’épidémie, les Laenders se rapprochent des modalités d’assignation à résidence qui sont les nôtres. Ils ont des marges d’autonomie en matière de gestion sanitaire et peuvent anticiper des décisions fédérales comme cela avait ainsi été le cas pour la « fermeture » des frontières. Il y a aussi la pression de l’opinion publique. Cela dit, leur système sanitaire a subi les mêmes avaries néolibérales que le nôtre.

France-Allemagne : lits en soin intensif disponibles

Données OMS/WHO
Acute Care Beds = hospital beds that are available for curative care = lits soins intensifs

Ce graphique comparatif du nombre de lits en soins intensifs me frappe par le quasi parallélisme dans la pente descendante entre la France et l‘Allemagne. Leur nombre est en érosion constante depuis la fin des années 1990. L‘Allemagne part cependant d‘un niveau plus élevé. Le graphique ne permet pas de dire si la réunification lui a fourni un apport. « Entre 2000 et 2016, l’Allemagne a perdu 30% de ses hôpitaux publics », écrit Damien Broussole dans le document de présentation de sa visio-conférence faite dans le cadre de l’Association de prospective rhénane dont est extrait le graphique ci-dessus. En juillet 2019, la Fondation Bertelsmann préconisait au nom d’une amélioration de leur qualité la fermeture de plus d’un hôpital sur deux, proposant de passer de 1400 à moins de 600 alors même que certaines zones étaient sous-équipées. Véritable coup de hache dans l’infrastructure sociale et sanitaire. La Fondation Bertelsmann exerce une grand influence sur la politique dans un sens néolibéral. Elle est l’actionnaire majoritaire du Trust Bertelsmann, entreprise de médias (Groupe RTL) fortement dans le domaine de la musique et de la formation. Imaginons que le plan avait été réalisé !

Reste cependant qu’au début de l’épidémie la situation était plus favorable en Allemagne qui disposait de 25 000 lits de soins intensifs avec assistance respiratoire (chiffre passé à 32 000), en France environ 5 000 au départ puis 10 500 en limitant l’activité standard aux urgences. (Source ibid)

Alors que le 16 mars, Emmanuel Macron se – et nous – déclarait en guerre contre un ennemi qu’il n’arrivait pas à définir, le président allemand déclarait, lui, le 11 avril : Nein, diese Pandemie ist kein Krieg. ( Non, cette pandémie n’est pas une guerre).

Dans un précédent article à propos d’un texte de Heiner Müller, j’avais noté que la mort continue en fait d’être enfouie, tabouisée dans les statistiques des morts. C’est toujours une personne singulière qui meurt mais les singularités sont absorbées dans une totalité indifférenciée statistique et/ou probabiliste, « tous ou personne ». Dichotomie jacobine. Cela vaut aussi pour les vivants et les singularités locales. C’est dans le Haut-Rhin qu’il y a, dans l’Est, la plus forte surmortalité due à la Covid19. Aucune raison sinon idéologique de l’enfouir dans les statistiques d’une entité brumeuse. Cela a bloqué la possibilité de mesures de confinements ciblées. Dans un autre texte consacré au Docteur Faust, je notais que pour ce dernier aussi le soin s’appliquait à tout le monde ou personne, ce qui implique la recherche d’un remède universel. On ne peut cependant pas dés-individuer, délocaliser le soin. On soigne une personne – de même un territoire – avec une histoire et un contexte déterminés et non des milliards d’individus et toute la planète de la même manière comme le souhaiterait l’industrie pharmaceutique.

Territoires


Le journal Le Monde publiait récemment un éditorial titré dans l’édition en ligne : « Paris ne danse plus, ne chante plus, ne joue plus. Pour la province, c’est la plus implacable des revanches ».

On y lit :

« Le centralisme politique a joué par capillarité sur toutes les autres sphères, économique, culturelle, éducative, faisant de Paris le centre de tout. C’est si vrai que l’inédite différenciation pratiquée à l’occasion du déconfinement l’a été sous le contrôle absolu du pouvoir central, le préfet jouant le rôle de relais sur les territoires. »

Autrement dit, quand il a fallu par la force des choses procéder à une différenciation territoriale entre zones vertes et zones rouges, le pouvoir jacobin a dû se faire violence pour le faire et quand il l’a eut fait cela l’a été sous son strict contrôle. Mais, comme le note Marcel Gauchet, un jacobinisme sans efficacité se retourne contre lui :

« Les décisions, pendant cette crise, ont été rendues de manière souvent incompréhensible pour les citoyens. L’État a présenté son pire visage, soit une étroitesse bureaucratique, un côté tatillon, autoritaire, voire persécuteur, sans se montrer efficace pour autant. Le jacobinisme impotent, ce n’est pas possible ! On pouvait accepter ces mauvais côtés quand cela marchait ; mais si c’est inefficace, ça devient insupportable ».(Marcel Gauchet)

Cela d’autant plus si le dit pouvoir central est absent du domaine où son action se justifierait, par exemple celui de la coordination des essais cliniques.

Ceci dit, si chez nous, le centralisme, exacerbé sous la présidence actuelle, a montré ses limites, j’ai le sentiment que c’est le cas aussi pour le fédéralisme allemand. Reste que la pandémie y a été gérée avec moins de rigidité. On pouvait au moins faire du vélo. Et n’a pas effacé les débats. Quelles qu’aient été par ailleurs les ambitions des uns et des autres dans un contexte de fin de règne, la gestion de la crise a fait l’objet de négociations entre le pouvoir fédéral et les laenders et non de simples consultations. Avec les régions françaises, il n’y en a même pas eu. Uniquement avec les maires.
Revenons à l’éditorial précité. J’y relève encore ceci :

« Paris ne danse plus, ne chante plus, ne joue plus. Il vit sous le joug de ce microscopique virus qui continue, nous dit-on, d’y circuler bien plus vite qu’ailleurs. Et pour la province que l’on a rebaptisée ces dernières années « territoires » pour mieux en distinguer toute la diversité et la richesse, c’est la plus implacable des revanches ».

La province que l’on a rebaptisée territoires. Et qui restent définis comme province en opposition à la capitale. Je reviendrai plus loin de manière moins caricaturale, avec Alberto Magnaghi, sur la question du territoire.

Toutes ces considérations nous amènent à la nécessité pour repenser et panser l’aujourd’hui et le demain, de reconsidérer la question des échelles et des territoires pour les re-territorialiser ces derniers, approfondir leurs relations et interactions y compris dans un cadre transfrontalier dans une optique de soins au sens large du terme. Pour ne prendre que cet exemple : au lieu de transporter par convois militaires des malades de Mulhouse à Toulouse, il aurait été, et sera à l’avenir, sans doute été plus simple de leur faire franchir de quelques kilomètres le Rhin. En vision déterritorialisée, cela nous donne ceci :

L’Alsace, la Moselle et leurs équivalents allemands forment un espace d’échanges transfrontaliers produit d’une histoire longue avec une langue de commune origine. Il a certes été fracturé et tourmenté y compris dans sa langue par des guerres qui l’ont ensanglanté. Mais il contient encore des potentialités au moins de plus étroite coopération qui, comme on l’a vu, restent fragiles mais ne demandent qu’à être développées.

La question posée est

« non seulement de « décarboner » pour économiser les énergies fossiles et mobiliser les énergies durables, mais aussi d’économiser les énergies psychiques en les investissant dans des projets collectifs susceptibles de les renouveler. La question de la « transition énergétique », toujours posée au singulier, devrait dès lors se voir démultipliée : c’est la question des transitions énergétiques (physique et psychique, naturelles et libidinales) qui devrait être soulevée ». (Anne Alombert)

Mauvais débuts


Le président dudit Grand Est, n’a pas perdu le nord ni les ambitions politiques pendant le confinement. S’il a approuvé au début de la pandémie la fausse échelle de répartition de la Codid 19 qui lui permettait de se prévaloir de son ancienne profession de médecin urgentiste, il s’en est ensuite plaint quand elle était restée en rouge car c’était mauvais pour l’image de marque à laquelle se réduit l’entité qu’il dirige. En fait ce qui le gênait le plus, comme le montre l’audition évoquée plus loin, c’était le choix de la couleur qui faisait tache. Le rouge ! Par ailleurs l’une des couleurs de l’Alsace.
Les préparatifs de faits accomplis pour l’après-Covid tendent à montrer que nous sommes mal partis. Cela a commencé par l’annonce du projet, en fait antérieur, d’implantation d’Amazon à Dambach-la-Ville à une trentaine de kilomètres de Colmar. Sans concertation de la population. 18 hectares d’artificialisation de terre agricole avec la destruction des paysages et la pollution accrue qui vont avec (voir ici). La photo aérienne du futur site fait penser à un aéroport. Bienvenu aux drones qui vont encombrer le ciel et remplacer les livreurs. Entre temps des soupçons se sont fait jour sur une possible seconde implantation plus au sud, à Ensisheim, à moins bien sûr qu’Amazon n’ait plusieurs fers au feu et ne se livre à un chantage d’implantation. Une pétition a été lancée. Je n’y suis pas défavorable même si je considère que l’alternative proposée n’est pas tout à fait satisfaisante. On ne peut faire l’économie de s’interroger sur l’efficience de ce type d’entreprise. Il ne suffit pas, pour ne prendre qu’un exemple qui me concerne de près, de réclamer des libraires dans les centres villes sans poser la question d’une qualité de service équivalente, par exemple pour la commande et l’achat de livres en langue allemande, ce que à l’exception de Strasbourg, peut-être, les libraires de la région ne se sont pas mis en capacité de faire. Par ailleurs, on sait moins l’activité d’Amazon dans le domaine des technologies de vidéo-surveillance et de reconnaissance faciale.

On verra que ceci n’est pas sans lien avec ce qui suit car il y eut le lancement d’un « Business Act Grand Est »rebaptisé en y ajoutant post-covid, puisque aussi bien le projet était déjà dans les tuyaux. En l’absence de désir de ce type de région, l’objectif est de le forcer d’en haut. Au mépris de la langue, le Business Act Grand Est entend développer trois grands axes :

– la performance et la transformation industrielle, « premier actif du Grand Est »,
– la transition écologique et énergétique « qui est une attente forte des citoyens et un impératif partagé de l’Union Européenne ». Et non une nécessité interne ?
– la transformation numérique, « levier de compétitivité nécessaire pour tous les secteurs clefs du Grand Est ».

Quatre « master-classes » ont été mises en place sous le contrôle de la préfète Josiane Chevalier qui codirige l’opération. Son arrêté en faveur de l’irrigation du bassin du Tech vient d’être condamné par la Cour administrative d’appel de Marseille.
L’objectif affiché est « d’intégrer rapidement le meilleur des révolutions numériques, environnementales et industrielles et de comprendre le cadre macro-économique mondial, européen et national dans lequel s’inscrit la démarche ». Il s’agit très clairement d’emblée de s’inscrire dans la globalisation industrielle et numérique. Les anglicismes sont, comme de bien entendu, un snobisme de rigueur.
Un coup d’œil sur les titulaires des dites classes de maîtres, terme pompeux pour désigner en fait des auditions, est éloquent :

– Macro-Economie, avec Nicolas Bouzou, économiste, essayiste néo-libéral qui s’est distingué en considérant qu’il y avait trop d’hôpitaux en France et qu’il fallait en tout état de cause les « désoviétiser »
– Nouvelle Donne Verte, avec Bertrand Piccard présenté comme Chairman (ils ne savent décidément plus parler en français) et fondateur de Solar Impulse. Lui, c’est plus compliqué. Il est le disrupteur et solutionniste de la bande : « Mon action du moment n’est pas de changer l’état d’esprit de l’être humain mais d’implémenter des technologies propres comme premier pas indispensable », déclarait-il La technique d’abord. Comme si la question de l’esprit était seconde et pouvait être dissociée.
– La Révolution Industrielle 4.0 en post-Covid, avec, prévue au départ Isabelle Kocher l’ancienne directrice générale d’Engie. Elle a été remplacée par Pierre Veltz. J’ai failli le rater car le fil RSS n’est pas non plus ce qu’il devrait être : efficace. Il était en compagnie de Carmen Munoz Dormoy présidente de Planète A. Leur contribution est discutable néanmoins pas inintéressante. On y a au moins parlé de régulation du marché voire de planification donc d’un rôle de la puissance publique. Pierre Veltz a répété ce qu’il dit depuis longtemps, que nous ne sommes pas dans un processus de désindustrialisation mais d’hyper-industrialisation. Précision utile. Il dit certes que tout ce qui est automatisable ne doit pas forcément l’être, resterait à savoir ce qui pourrait y constituer un frein. Limiter le degré d’automatisation pour préserver des jobs peu qualifiés ne m’apparaît pas comme constituant une solution. Mais, surtout, l’automatisation pose d’autres questions comme celle par exemple de la prolétarisation qui est perte de savoir-faire, de savoir vivre et de savoirs tout court autant que de saveurs. Surtout quand on affirme que « l’Internet des objets doit devenir l’Internet des usages » (Y a-t-il des objets sans usages ?) et « l’économie qui se développe est celle qui sera en lien avec l’intimité des individus ». Bref, Pierre Veltz plaide pour de « nouvelles formes de globalisation », là où, de mon point de vue il faudrait, au contraire, les mondialiser au sens évoqué par Alain Supiot de rendre habitable.

Comme déjà signalé plus haut avec Anne Alombert, il ne suffit pas de poser la question climatique et celle du carbone, il faut poser celle de l’Anthropocène dans toutes ses dimensions de destruction de la bio-diversité, de la noo-diversité et de la dissipation des énergies.

Quatrième « master class » : – La Révolution Numérique et son Utilisation Demain, avec Fabienne Billat, Conseil en communication et stratégie digitale. Si vous y tenez, son audition est ici (la qualité de restitution n’est pas bonne). Je retiens de tout ce bavardage d’entre-soi communicationnel que tout se gouverne par le haut pour développer encore d’avantage le numérique à partir de ce que les populations ont été contraintes de faire pendant qu’elles étaient assignées à résidence. Pas sûr que le bilan en soit aussi positif qu’on veut bien le dire. Il faut donc encore plus de connectivité, puisque… « c’est le progrès » ! « Nous devons être des citoyens numériques parce que ….le numérique est partout ». « La culture numérique est empirique »(Là, je dis bravo! ). C’est parti pour la promotion de l’intelligence artificielle, c’est à dire de la bêtise, et l’Internet des objets, de télétravail et de télémédecine. Pour une approche critique, on repassera. Pour la médecine, par exemple, il y aurait, liées à la Codvid 19 d’autres priorités comme la prévention de l’obésité et du diabète. Et j’attire aussi l’attention sur une tribune parue dans Le Monde du 31/05/017, du CoSE – Collectif Surexposition Écrans, dans laquelle les professionnels de santé alertent sur leur expérience clinique préoccupante concernant l’ évolution du nombre d’enfants jeunes présentant des retards importants dans le développement de la communication, du langage et de la cognition et interrogent un constat commun à savoir une évolution du temps de ces enfants passés devant les écrans.

On parle de numérique, mais à aucun moment ne sont évoqués ceux qui mènent la danse dans ce domaine, gouvernent le supermarché du visible (Peter Szendy), à savoir les GAFAM et ce qu’ils récoltent comme profits qu’ils rapatrient en se servant des dispositifs mis en place et financés localement.

Tout cela m’a fait penser à ce que relevait récemment Naomie Klein dans son texte qui a été traduit sous le titre : La stratégie [en fait une doctrine] du choc du capitalisme numérique :

« Ce futur qu’on nous vend est un avenir dans lequel nos maisons ne seront plus jamais exclusivement des espaces personnels, mais aussi, grâce à la connectivité numérique à haut débit, nos écoles, nos cabinets médicaux, nos gymnases et… nos prisons. Bien sûr, pour beaucoup d’entre nous, ces mêmes maisons étaient déjà devenues nos lieux de travail et de divertissement avant la pandémie, et la surveillance des détenus « dans la communauté » était déjà en plein essor. Mais dans ce futur qui se construit à la hâte, toutes ces tendances sont prêtes à se radicaliser.

Il s’agit d’un avenir où, pour les privilégiés, presque tout est livré à domicile, soit virtuellement par le biais de la technologie de streaming et de cloud, soit physiquement par un véhicule sans conducteur ou un drone, puis « partagé » par écran interposé sur un réseau social. C’est un futur qui emploie beaucoup moins d’enseignants, de médecins et de conducteurs. Il n’accepte ni argent liquide ni cartes de crédit (sous couvert de contrôle des virus), et dispose de transports en commun squelettiques et de beaucoup moins d’art vivant. C’est un avenir qui prétend fonctionner grâce à une « intelligence artificielle », mais qui est en fait entretenu par des dizaines de millions de travailleurs anonymes cachés dans des entrepôts, des centres de données, des usines de modération de contenu, des ateliers de misère électronique, des mines de lithium, des fermes industrielles, des usines de transformation de la viande et des prisons… en première ligne des maladies et de l’hyper-exploitation. C’est un futur dans lequel chacun de nos gestes, chacun de nos mots, chacune de nos relations est traçable et exploitable par une alliance sans précédent entre gouvernements et méga-entreprises High Tech ».

Il ne s’agit pas de s’opposer aux nouvelles technologies. A l’objectif de s’adapter sans critique ni discernement à ce qui vient, ce qui implique de s’adapter aussi à leurs effets toxiques tant mentaux, qu’environnementaux et sociaux, il faudrait opposer celui de l’adoption des nouvelles technologies, c’est à dire de la capacité de s’en emparer pour les faire bifurquer dans d’autres finalités comme la sobriété territoriale.

Avec ce qui se profile dans le Grand Est, nous sommes loin de la démarche des territoires apprenant contributifs qui s’appuient sur une recherche contributive en association avec les habitants considérés comme capables de savoirs et de savoir-faire et d’être tous collectivement apprenants.

Quelle ville pour demain ?

Il m’arrive de lire dans la presse locale, mais c’est rare, des choses intéressantes, tel cet entretien avec Pascale, Jan Richter et Anne-Laure de l’agence l’agence d’architecture Richter. Extrait :

«Q:  Pourquoi parler de milieu et non d’environnement ?

Pascale et Jan Richter : Dès lors que l’on parle de milieu, la nature n’est plus extérieure mais s’inscrit dans une globalité intégrant l’humain, l’architecture. Trop souvent l’environnement n’est qu’un décor alors que dans un milieu on est actif. Il faut faire plus confiance à des notions de culture plutôt que de technique et d’indicateurs mesurables dont nous, architectes ayant une conscience de l’intérêt général, on souffre. S’appuyer sur la culture, c’est aller chercher dans l’histoire, des savoir-faire, des solutions de bon sens qui se sont constituées lentement. Aujourd’hui, on arrive à défendre l’environnement parce qu’il est facteur de croissance.

Q : La ville évolue entre permanence et mouvement mais à l’échelle d’un village, d’une ville moyenne, d’une métropole ou des périphéries, les enjeux sont différents ?

P.R. Reste que des thématiques semblables traversent ces différentes échelles qui sont la base de notre métier. Ce qui est important, c’est le génie du milieu et avant toute chose il est important de le repérer sinon on produit une ville générique. Une des solutions serait de construire uniquement sur des sols qui sont déjà fondés. Pourquoi ne pas considérer le paysage comme un bien public ? On assiste à une certaine privatisation de l’espace public à laquelle on est farouchement opposé ».

Qu’appelle-t-on territoire ?

Pour le comprendre, je fais appel aux travaux de l’architecte et urbaniste italien Alberto Magnaghi auquel le texte cité précédemment me semble quelque peu faire écho. Il définit le territoire comme un néo-écosystème vivant produit d’une histoire longue :

« Le territoire comme néo-écosystème vivant de haute complexité est donc une œuvre d’art et de science, fruit des savoirs collectifs des nombreuses générations et des civilisations qui se sont succédées au cours du processus de territorialisation de longue durée. Le paysage dans lequel nous vivons aujourd’hui est la manifestation sensible (perceptible avec les sens) de cette œuvre collective de l’histoire humaine. Une interprétation structurale du paysage décode le processus historique de coévolution entre l’établissement humain et le milieu en identifiant les invariants structuraux, les règles génétiques et les règles de transformation qui permettent la reproduction de l’identité des lieux. Ces règles, dynamiques et à réinterpréter, une fois connues, nous indiquent la voie pour la connaissance et le soin collectifs du territoire comme bien commun.
[…]
Placer le bien commun « territoire » au centre des politiques publiques permettra de concilier la dimension qualitative et non pas seulement quantitative, des biens individuels qui le composent: l’eau, le sol, les villes, les infrastructures, les paysages, la campagne, les forêts, les espaces publics et ainsi de suite. La résolution de la plus importante des crises écologiques, qui pèse sur les écosystèmes, l’énergie, la santé, le climat, l’alimentation, les relations ville-campagne et enfin sur l’empreinte écologique, passe par la défense et la promotion des caractéristiques particulières de chaque lieu dans ses composantes urbaines, naturelles et agro-forestières car c’est sur la modalité spécifique d’interaction entre ces trois composantes que se fonde, en chaque lieu, la forme précise de la reproduction de la vie humaine, matérielle et sociale.

Cette vision du territoire comme bien commun a été attaquée sur deux fronts par la civilisation contemporaine: le premier avec la privatisation et la marchandisation de ses principales composantes, le second en reléguant le bien commun territoire à quelques zones « compensatoires » de la protection du développement.

Sur le premier front, différents facteurs concourent historiquement à la liquidation des biens communs depuis l’enclosure des commons qui se poursuit avec la privatisation progressive des usages civiques et avec la marchandisation et la privatisation de nombreux biens et services publics (comme l’eau, l’électricité, les transports, etc.). Ils transforment le citoyen utilisateur d’un service en client d’une marchandise sur le marché, les entreprises de production et de gestion des marchandises-services en multinationales en éloignant de plus en plus les centres de décision de la portée du citoyen (de la mairie aux grands multiutilities) et les sources d’énergie des lieux d’approvisionnement par des grandes infrastructures de transport sur de longues distances.

Le territoire local n’est plus connu, ni interprété ou mis en scène par les habitants comme un bien commun producteur des éléments de reproduction de la vie biologique (eau, sources, rivières, air, terre, nourriture, feu, énergie) ou sociale (relations de voisinage, conviviales, communautaires, symboliques). En ultime analyse, la dissolution des lieux, et de leur devenir, dans le cadre d’un processus général de déterritorialisation de la vie, produit une perte totale de souveraineté pour les individus comme pour les communautés locales et aussi bien du point de vue des formes matérielles, sociales, culturelles que symboliques de leur existence. L’agora et la politique s’envolent vertigineusement loin de la vie quotidienne. Elles agissent dans un hyperespace de plus en plus inaccessible globalisé, fortifié, déguisé en illusion de démocratie télématique. D’un autre coté, les formes de direction du travail, de décisions sur les consommations, sur les informations, sur les formes de la reproduction de la vie, ne sont plus reconnaissables.

Sur le second front : la notion de territoire considéré comme bien commun a été reléguée par la civilisation contemporaine à quelques aires territoriales limitées: les aires naturelles protégées, les biens culturels et paysagers ce qui a produit un « système dual » d’utilisation du territoire. D’un coté, la plus grande partie de sa surface est traitée, avec les règles de l’économie, comme un support aux établissements humains et n’est pas considérée comme un patrimoine. De l’autre, les espaces protégés de nature et d’histoire (patrimoine culturel et paysager) doivent être préservés des règles du développement ».

(Alberto Magnaghi : LA BIORÉGION URBAINE. Petit traité sur le territoire bien commun. Eterotopia. pp 16-18)

Toute destruction de paysage est une forme de dé-territorialisation. Le territoire est en quelque sorte une sculpture écologique et sociale vivante produit dans le temps long de la relation entre l’homme et son milieu. L’enjeu n’est ni la croissance ni la décroissance mais une économie de la sobriété et du soin qui inclut le soin de la langue. L’ensemble des systèmes territoriaux locaux « organisés en systèmes réticulaires et non hiérarchisés, en équilibre dynamique avec leur milieu ambiant », Alberto Magnaghi le nomme « biorégion urbaine ». Concept qu’il désigne d’abord comme une « méthode » pour reconquérir le bien commun territoire et le rendre habitable en revisitant et redynamisant le patrimoine matériel et immatériel légué par l’histoire. Il convient d’opérer une distinction voire une bifurcation (j’y reviendrai) entre projets dans un territoire qui dé-territorialisent (Amazon) et un projet de territoire qui ré-territorialise, ce qui n’est pas à confondre avec ce que l’on nomme actuellement un peu vite voire facticement relocalisation. Cela pose bien d’autres questions comme celle par exemple des marges d’auto-gouvernementalité à conquérir, ce qui est loin d’être gagné.

 

J’ai abordé la question de la destruction physique et mentale des paysages par la guerre et sa reconstruction dans texte sur René Schickele, tel un phénix à Badenweiler

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