La malédiction d’Erysichthon

Ce texte répond à l’invitation de Laurent Margantin
de constituer une Bibliothèque forestière

 

Ferdinand Hodler (1853-1918) Der Holzfäller / Le bûcheron 1910 Huile sur toile H. 130; L. 101 cm © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Saisissante image, pour ne pas dire effrayante au regard actuel, que celle de ce bûcheron du peintre suisse Ferdinand Hodler, cette opposition entre la puissance de l’homme en mouvement diagonal contre la fragilité statique et verticale des arbres sans feuilles. La lecture contemporaine que l’on peut faire du tableau dépasse de loin les intentions du peintre. Elle évoquerait plutôt une sorte de figure (Gestalt) héroïque du Travailleur à la Ernst Jünger dominant de sa stature la nature. La première esquisse du tableau est une commande de la Banque nationale suisse qui voulait illustrer les billets de 50 et 100 francs suisses. L’image ne résume bien évidemment pas la production artistique symboliste du peintre bernois et genevois qui, en 1914, signe la protestation contre le bombardement de la cathédrale de Reims, ce qui lui vaut d’être exclu de toutes les sociétés artistiques allemandes et autrichiennes. Sur Hodler et son œuvre, voir ici.

Pour moi, cette image évoquerait plutôt la figure d’Erysichthon telle que la décrivait Ronsard dont on trouvera le texte ci-après. Je choisis de conserver la langue originale et l’orthographie Erisichton qu’utilise le poète et que l’on trouve aussi dans certaines traductions :

« Contre les bucherons de la forest de Gastine »,

« Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d’une dure congnée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre baston,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les boeufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d’Esté ne rompra la lumiere.

Plus l’amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d’effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les fleches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu’en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d’Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd. »

Pierre de Ronsard : Elégies, XXIV

La forêt de Gâtine, aux confins de la Touraine et du Vendômois, était ce qui subsistait, du temps de Ronsard, d’une vaste forêt primitive. Durant près de six siècles, l’histoire du pays de Gâtine, qui se confond avec la forêt du même nom, « est principalement celle des défrichements qui tendent sans cesse à faire reculer la forêt primitive, pour faire place à des terres labourables ou à des landes utilisées pour le pacage d’un maigre bétail » explique Daniel Schweiz. Il ajoute : « C’est au cours des XIe et XIIe siècles que va être effectué l’essentiel des grands défrichements de la forêt primitive; […] Les derniers défrichements réalisés au cours du XVIe siècle sont d’ampleur très limitée, ils vont cependant rester en mémoire grâce aux vers fameux de Pierre de Ronsard, indigné par la mise en coupe réglée de ce qui subsistait de la forêt primitive en Vendômois, après 1573. » (Source)

Le mythe d’Erysichthon

Erysichthon, en grec Erusi-chthôn, est celui qui fend la terre. Il fait partie du cycle Déméter (Cérès chez les Latins) symbole de la terre nourricière. Le premier à avoir raconté cette histoire est le poète grec Callimaque de Cyrène dans son Hymne en l’honneur de Cérès au troisième siècle avant Jésus Christ. Extrait :

« Les Pélasges [peuple de Thessalie] habitaient encore à Dotium. Ils y avaient consacré à Cérès  un bois délicieux, planté d’arbres touffus, impénétrables au jour ; lieu charmant, que la déesse aima toujours à l’égal d’Éleusis, de Triopion et d’Enna. Là, parmi les pins et les ormes altiers, les poiriers s’enlaçaient aux pommiers, et du sein des rocailles jaillissait une onde pareille au cristal le plus pur.
Mais quand le ciel voulut retirer ses faveurs aux enfants de Triopas, un funeste projet séduisit Érisichton. Il prend vingt esclaves, tous à la fleur de l’âge, tous semblables aux géants, et capables d’emporter une ville. II les arme de haches et de cognées, et court insolemment avec eux au bois de Cérès.
Au milieu s’élevait un immense peuplier qui touchait jusqu’aux astres et dont l’ombre, à midi, favorisait les Dryades. Frappé le premier, il donne en gémissant un triste signal aux autres arbres. Cérès connut à l’instant le danger de son bois sacré : « Qui donc, s’écria-t-elle en courroux, brise les arbres que j’aime ? » Aussitôt, sous les traits de Nicippe (c’était sa prêtresse), les bandelettes et le pavot dans les mains, la clef du temple sur l’épaule, elle s’approche, et ménageant encore un insolent et coupable mortel : « Ô toi, lui dit-elle, qui brises des arbres consacrés aux dieux, ô mon fils, arrête ; retiens tes esclaves ; mon fils, cher espoir de ta famille, n’arme point le courroux de Cérès, dont tu profanes le bocage. » Mais lui, plus furieux qu’une lionne du Tomare à l’instant qu’elle accouche, « Retire-toi, répond-il, ou bientôt cette hache… Ces arbres ne serviront plus qu’à bâtir le palais où je passerai mes jours avec mes amis dans les festins et dans la joie. »
Il dit, et Némésis écrivit le blasphème. Soudain Cérès en fureur se montra tout entière : ses pieds touchent à la terre et sa tête à l’Olympe. Tout fuit, et les esclaves demi-morts abandonnent leurs cognées dans les arbres. Cérès les épargna ; ils n’avaient fait qu’obéir à leur maître. Mais à ce maître impérieux : « Va, dit-elle, insolent, va bâtir le palais où tu feras des festins : certes, il t’en faudra souvent célébrer désormais. »
Elle n’en dit pas plus : le supplice était prêt. Aussitôt s’allume au sein de l’impie une faim cruelle, insatiable, ardente, insupportable ; effroyable tourment dont il fut bientôt consumé. Plus il mange, plus il veut manger ; vingt esclaves sont occupés à lui préparer des mets, douze autres à lui verser à boire : car l’injure de Cérès est l’injure de Bacchus, et toujours Bacchus partagea le courroux de Cérès.
[…]
Cependant au fond de son palais, Érésichton, passant les jours à table, y dévore mille mets. Plus il mange, plus s’irritent ses entrailles. Tous les aliments y sont engloutis sans effet, comme au fond d’un abîme.
[…]
Tant qu’à Triopas il resta quelque ressource, son foyer fut seul témoin de sa peine. Mais quand Érisichton eut absorbé tout son bien, on vit le fils d’un roi, assis dans les places publiques, mendier les aliments les plus vils ».

Callimaque de Cyrène : Hymnes / En l’honneur de Cérès
On peut lire le texte intégral ici

Si Calimaque précise à quoi doit servir le bois, à la construction d’une salle de festin, Ovide qui a repris l’histoire dans les Métamorphoses ne l’évoque pas. Ce dernier cependant modifie le sort d’Erysichton en en faisant non un mendiant chassé par son père qu’il a ruiné et faisant les poubelles mais un anthropophage de lui-même

« La force du mal, après qu’elle a consommé toute
matière, donne une nouvelle pâture à la lourde maladie.
Erisichthon met en pièce ses propres membres, par morsure
déchirement : le pauvre nourrit son corps en le diminuant »

(Ovide : Les métamorphoses. Livre VIII.
Traduction : Marie Cosnay aux bien-nommées Editions de l’ogre)

C’est la version d’Ovide que reprend Ronsard. Ce dernier y ajoute la dimension de la dette.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.»

Chez Calimaque de Cyrène, l’arbre abattu était un peuplier dont le bois était destiné aux poutres de sa salle à manger, dans lequel il comptait donner des festins.

La forêt est différente chez Ovide :

«  Ici s’élevait un immense chêne, au tronc plein d’années, tout un bois. Des bandelettes, des tablettes de souvenir, des tresses l’entouraient, témoins des vœux réalisés. Souvent, sous l’arbre, les dryades menaient les chœurs, souvent, mains unies, elles se rangeaient autour de lui et, si on devait mesurer en brasses le tronc, il en faisait trois fois cinq. Le reste de la forêt était sous l’arbre et l’herbe sous le reste de la forêt ».

La punition contre le geste guerrier attaquant pour son confort le bois sacré de Déméter est irrémédiable. Il est particulièrement intéressant de relever chez Ovide, qui le traite de criminel sacrilège qui vend en les prostituant les pouvoirs de métamorphose de sa propre fille, qu’il est lui-même interdit de métamorphose car « il méprisait la force des dieux ».

Il « nourrit son corps en le diminuant ». On pourrait dire aussi en référence au dernier rapport du Giec : se nourrir de la terre en la diminuant. L’humanité épuise la terre. On peut y voir l’expression de la dynamique de croissance exponentielle de notre économie qui à mesure qu’elle exploite les ressources les raréfie.

Dans la Divine comédie de Dante Allighieri, où Erysichthon est évoqué dans le Purgatoire (XXIII, 24) comme symbole de n’avoir plus que la peau sur les os, on peut lire, ailleurs, ceci :

« Il sort rempli de sang de la triste forêt, qu’il laisse en tel état, que même dans mille ans on ne la pourra plus reboiser comme avant. » (Purgatoire XIV, 64-66)

Les mille ans, nous y sommes.

Ce n’est pas n’importe quelle forêt à laquelle s’attaque sauvagement Erysichthon et cela justifie que l’on puisse évoquer la forêt amazonienne, poumon et patrimoine de l’humanité, qui devrait être sanctuarisée. Cette fonction de poumon n’est bien sûr pas évoquée dans les légendes. Si les fonctions changent, elles convergent vers une même exigence de respect. Les forêts sont toujours plus qu’une ressource de bois à exploiter de plus en plus industriellement. Elles ont une dimension symbolique qui va au-delà de la question d’une gestion durable, ou non, des forêts. Et les arbres aujourd’hui meurent aussi d’une autre façon : la maladie et la sécheresse. Leur préservation est une des solutions, non la seule, permettant de lutter contre le réchauffement climatique.

«Une exploitation plus durable des terres, une réduction de la surconsommation et du gaspillage de nourriture, l’élimination du défrichement et du brûlage des forêts, une moindre exploitation du bois de chauffage et la réduction des émissions de gaz à effet de serre nous offrent un réel potentiel d’amélioration et contribueraient à résoudre les problèmes de changement climatique en lien avec les terres émergées»,

a déclaré Eduardo Calvo, coprésident de l’équipe spéciale du GIEC pour les inventaires nationaux de gaz à effet de serre.

S’il fallait nommer un Erysichthon d’aujourd’hui, même s’il n’est pas le seul responsable, il y a d’autres bûcherons et il est le produit d’un système social, le nom du président d’extrême droite du Brésil conviendrait assez bien. Sous son pouvoir, la déforestation de la forêt amazonienne s’accélère. L’Institut national de recherche spatiale du Brésil fait état de 2 254 kilomètres carrés de zones amazoniennes déforestées en juillet 2019, contre 596,6 en juillet 2018, soit une hausse de 278 %. Il est notable que Ronsard passe d’Erysichthon aux peuples ingrats qui ne savent pas reconnaître les bienfaits de la forêt.

Quelle malédiction pour Jair Bolsonaro et son nihilisme ?  Que ses cheveux repoussent en croissance exponentielle, à mesure qu’il les fait couper, de sorte qu’il ne pourra plus jamais quitter son salon de coiffure où il finira ruiné ? Ouvrons plutôt la question, avec Ronsard : « Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses / Merites-tu, meschant» ?

Publié dans Commentaire d'actualité, Littérature | Marqué avec , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Voilà pourquoi l’on nous désespère

« L’histoire est l’art de rappeler aux femmes
et aux hommes leur capacité d’agir en société »

Patrick Boucheron

Frontispice du Leviathan par Abraham Bosse.

Dans un entretien sur une pleine page au journal Dernières Nouvelles d’Alsace (27/07/2019) repris dans l’Alsace du 29/07/2019 – avec un peu de décalage, c’est la même rédaction –  alors que bien des protagonistes locaux ne bénéficient pas de tant d’honneur, Benoit Vaillot s’appuyant sur un présupposé idéologique sans nuance analyse toute forme de différenciation locale voire même toute forme de décentralisation et partant la création d’une Collectivité européenne d’Alsace comme favorisant mécaniquement une surenchère ethno-régionaliste. Voilà qui a au moins le mérite de mettre les pieds dans le plat du couvent des Jacobins. Cette mécanique ossifiée empêche d’imaginer toute possibilité de transformation accompagnant les métamorphoses de la vie. L’entretien n’a rien d’une improvisation. Je m’appuierai pour le critiquer sur une contribution du même auteur à un think-thank, comme ils disent en bon français, appelé l’Aurore. Ce laboratoire d’idées, une des appellations possibles en français, a été créé par l’ancien ministre Jean Glavany et est dirigé par Gilles Clavreul, un haut fonctionnaire proche, dit-on, de Manuel Valls qui fut membre du cabinet de François Hollande. Il se fixe pour objectif de réinvestir la place laissée vacante par la social-démocratie moribonde. A son programme : réarmer la république contre la proposition identitaire (sic). Sans confondre les uns avec les autres, cela permet se situer un peu d’où ça parle. Je ne sais pas si l’auteur se revendique de la gauche mais on trouvera dans ses propos des raisons pour lesquelles celle-ci nous désespère. Cela vaut d’ailleurs pour tous les partis dit républicains comme l’ont montré les dernières élections européennes.
Je ne me contenterai pas de cette critique. Après avoir dans un premier temps souligné que ce type de questionnement mène dans une impasse, paraphrasant le bon vieux mot d’ordre, ce n’est qu’un début, élevons le débat, je m’efforcerai de montrer que souterrainement enfouie se pose une question à ouvrir, celle de la localité. Ce faisant je me risque à un exercice de travaux pratiques du groupe Internation.
Commençons par le texte de l’entretien. Il a fait quelque bruit dans le Landerneau où la croyance en un impératif d’immédiateté a effacé le temps d’une réflexion plus approfondie. Je le reprends ici dans son intégralité en encadré, il sera entrecoupé de commentaires. Le tout sera approfondi à la fin. C’est moi qui sur- et souligne. En italique les questions de la journaliste.

1. Réplique à Benoît Vaillot

Collectivité d’Alsace et régionalisme : « Un risque d’éloignement de la nation »

Alors que beaucoup se réjouissent de la création de la collectivité européenne d’Alsace, d’autres s’inquiètent. « La différenciation territoriale favorise les mouvements ethno-régionalistes », constate l’historien strasbourgeois Benoît Vaillot (*), spécialiste des frontières et des identités.

(*) Benoît Vaillot est agrégé d’histoire, doctorant à l’université de Strasbourg et à l’Institut universitaire européen de Florence. Il est spécialiste des frontières.

Propos recueillis par Anne-Camille BECKELYNCK

Que pensez-vous de la création de la collectivité européenne d’Alsace ?

Je pense que c’est un gadget administrativo-politique qui met en danger l’unité et l’indivisibilité de la République : on attribue à une collectivité spécialement créée des compétences particulières exorbitantes et la possibilité d’adapter des lois.

D’où il ressort qu’un gadget peut ébranler les fondements de la République caractérisée par son unité et son indivisibilité. Bigre ! La République est-elle si fragile que cela ? La Constitution de la République française précise en son article 1er d’une part que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », et que « son organisation est décentralisée ». On ne trouve pas de caractère d’unicité dans notre Constitution actuelle. Ce sont l’article 1er de la Constitution de l’an I ou 24 juin 1793 ainsi que le point II du Préambule de la Constitution du 4 novembre 1848, qui précisent que « La République est démocratique, une et indivisible ». Donc les constitutions se révisent sans que cela ne constitue un danger pour la patrie. J’ai d’abord cru que notre historien n’avait pas bien lu la Constitution. Il s’avère qu’en fait il veut restaurer celle de 1793.

Exorbitantes ?

La collectivité européenne d’Alsace va être dotée de compétences supplémentaires que d’autres collectivités n’ont pas en matière de coopération transfrontalière, économie et innovation, formation professionnelle, éducation, culture, logement, ainsi que les langues et cultures régionales.
La nouvelle collectivité aura la possibilité, par exemple, de promouvoir le bilinguisme, en prenant partiellement en charge, de façon encore assez floue, l’enseignement de l’allemand. Or pour être professeur d’allemand en France il faut normalement avoir passé un concours de l’Éducation nationale et/ou être recruté par l’État. L’exception accordée à l’Alsace en la matière présage un désengagement de l’État sur des missions fondamentales et fait courir le risque d’une décentralisation sans règles communes, avec un transfert désorganisé des compétences étatiques au bon vouloir des élus locaux. De plus, c’est illisible pour les citoyens et dangereux pour l’indivisibilité de la République.

On notera que pour illustrer ce qu’il appelle des compétences exorbitantes, il cible comme exemple la singularité de l’histoire de l’Alsace d’avoir été dans son histoire de langue allemande et d’être frontalière avec l’Allemagne. Pourtant en matière de compétences supplémentaires, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Tout au plus, dans certains domaines, la nouvelle collectivité peut être chef de file – on ne sait trop ce que cela veut dire – d’un ensemble parfaitement hétéronomique. Le toute reste dans le cadre du code général des collectivités territoriales. Et sous la férule d’un pro-consul de la préfectorale. Et c’est même là qu’il y a un problème. Pas de trace de compétences, de pouvoir de décision un tant soit peu autonomes. Il est totalement inexact de dire que la nouvelle collectivité prenne en charge, fut-ce partiellement, l’enseignement de l’allemand. Le texte de loi dit ceci :

« Art. L. 3431-4. – La Collectivité européenne d’Alsace peut proposer sur son territoire, tout au long de la scolarité, un enseignement facultatif de langue et culture régionales selon des modalités définies par la convention mentionnée à l’article L. 312-10 du code de l’éducation, en complément des heures d’enseignement dispensées par le ministère de l’éducation nationale.
La Collectivité européenne d’Alsace peut recruter par contrat des intervenants bilingues pour assurer cet enseignement ».

Au fond, vous contestez la « décentralisation à la carte » voulue par le gouvernement…

Le droit à la différenciation territoriale repose sur l’idée que toutes les collectivités sont différentes et que leurs compétences doivent épouser leurs besoins. Mais le problème est que l’expression de ces besoins découle de revendications identitaires et non de la défense de l’intérêt général local.
Un statut spécifique pour l’Alsace ne bénéficiera en réalité pas vraiment à la région et à ses habitants.

Affirmer que les besoins de différenciations découlent de revendications identitaires constitue une erreur d’analyse manifeste. C’est mettre la charrue avant les bœufs. Les « revendications identitaires » tomberaient-elles du ciel ? Ces besoins sont ce qu’ils sont , on peut toujours en faire la critique, mais ils ne sont pas à confondre avec leur instrumentalisation par des forces identitaires qu’il conviendrait dès lors de nommer. Car, qui est ici visé par cette appellation confuse ?  Il n’y a pas à confondre l’aspiration à une diversalité au sens d’Edouard Glissant qui la définit comme une « mise en relation harmonieuse des diversités préservées » avec une revendication identitaire. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en pas. Le tout est de savoir pourquoi.

Mais justement, l’existence même de l’Alsace en tant qu’entité institutionnelle, sa place sur la carte de France officielle, a été effacée par la réforme territoriale de 2015 et la création de la région Grand Est. Est-ce que ce n’est pas là le péché originel ?

Cette réforme territoriale bâclée est l’une des plus grandes fautes de la présidence de François Hollande. Elle a supprimé des régions cohérentes et pertinentes pour l’action publique, et l’Alsace a été l’une de ces victimes. La suppression de la région Alsace a été une erreur fondamentale et la création du Grand Est une erreur encore plus grande. On a rassemblé ensemble des régions au profil politique, économique et culturel très différent pour constituer un monstre administratif qui éloigne les citoyens des centres de décision. Et plutôt que de remédier à cette situation ubuesque en cassant la réforme de 2015, le président de la République et son gouvernement réalisent une réforme encore plus néfaste en créant une nouvelle collectivité avec de nouvelles compétences, mais qui va rester dans la région Grand Est. L’Alsace devrait tout simplement redevenir une région à part entière.

Là nous sommes à peu près d’accord. Quoi que… peut-être pas pour les mêmes raisons. Car sa conception de la région et du département est strictement étatico-pyramidale. Du haut en bas. Toute complexité distendrait selon lui ce cadre. C’est la complexité qui l’effraye. Mais le problème n’est pas tant là que dans le fait qu’elle ne fait pas sens. La région a été créée, on le sait, sur un coin de table où François Hollande s’est amusé entre la poire et le fromage à la découper ainsi.
Je signale à propos de la région du Grand- Orient -Est, que cette dernière vient de lancer un appel d’offre pour la fabrication d’une identité grand-estienne qui lui fait si grand défaut, et pour cause. Les éléments de la carte d’identité ont déjà été définis : les rois de France ayant été sacrés à Reims, la Marseillaise créée à Strasbourg, les batailles de la Marne et de Verdun en 1914 et 1916 , etc. (Cf Rapport du SRADDET page 11) , je vous laisse imaginer la suite. Au fait, ils ont oublié que Jeanne d’Arc étant lorraine… Et forcément effacé que l’Alsace était allemande depuis 40 ans en 14-18 et qu’on y parlait alors majoritairement l’allemand. (Cf ici)

Vous êtes spécialiste de la construction des souverainetés et des identités nationales. D’après vos recherches, quels effets ont les différenciations territoriales de ce type ?

La promotion des différences de compétences entre collectivités génère une surenchère ethno-régionaliste. Par « ethno-régionalisme » on qualifie le régionalisme d’exclusion qui revendique des différences irréductibles par rapport à l’État central et qui construit l’identité régionale contre ce dernier. Il distille une petite musique contre l’État, qui est comparable à celle que l’on retrouve chez certains élus nationaux contre l’Union européenne : « Ce n’est pas notre faute, c’est la faute à Bruxelles », « Ce n’est pas notre faute, c’est la faute à Paris », au fond, c’est le même discours.
Globalement, les mouvements ethno-régionalistes manipulent les identités régionales et même, au besoin, les inventent ! Ça a été le cas en Italie avec l’invention de la Padanie dans les années 1970. Cette région a été inventée par la Ligue du Nord [initialement « Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie », rebaptisée en 2018 « La Ligue » – Lega en italien. Ce parti d’extrême-droite est aujourd’hui dans la coalition au pouvoir, avec notamment le ministre Matteo Salvini, NDLR]. Ce parti ne souhaitait plus verser à l’État italien des impôts qui seraient redistribués pour le développement de toute la péninsule italienne – structurellement plus riche au nord qu’au sud – et a donc inventé une identité pour le justifier.
Les exemples en France ne vont assurément pas aussi loin, mais on peut s’étonner de voir qu’à Rennes, les plaques de rue sont aussi écrites en langue bretonne alors qu’historiquement personne à Rennes n’a jamais parlé breton…
On constate que, pour s’implanter durablement, les mouvements ethno-régionalistes ont toujours comme priorité la revendication des compétences en matière éducative et culturelle pour la région. L’aménagement du territoire qu’ils mettent en avant pour rassurer n’est qu’un leurre. C’est pour ça qu’ils insistent autant sur la question de l’apprentissage des langues régionales.

Faut-il déduire de la dernière affirmation que l’apprentissage des langues régionales suffirait de facto à mettre celles et ceux qui la pratiqueraient en opposition irréductible à l’état central ? Je passe sur l’affirmation discutable que personne à Rennes n’a jamais parlé breton… Et, placer l’Alsace sur le même plan que l’invention de la Padanie, fallait l’oser ; c’est ce qu’on appelle être à côté de la plaque. On passe donc des identitaires aux ethno-regionalistes en passant par ceux qui disent : c’est la faute à Paris puis plus loin aux régionalistes tout court, sans oublier la poignée de mafieux. Cela s’appelle un amalgame là où il faudrait introduire de la différenciation et surtout de la précision. En l’absence d’ethnie, de quoi l’ethno-régionalisme est-il le nom ? En fait ces paravents masquent le fait que l’auteur est hostile à l’idée même de singularité. Toute différentiation ferait, selon lui, mécaniquement un point de bascule dans une nébuleuse destructrice niant ainsi le fait que cela peut-être aussi une ouverture sur une métamorphose individuante. Or, c’est cette négation-ci, avec celle de la vie que révèle la vision mécanique de l’histoire – inquiétant pour un doctorant en histoire -, qui fait le jeu des obscurantismes. Surtout si l’alternative proposée est de danser autour du totem de la République « une et indivisible ».

La Corse a obtenu en 1991 un statut différencié. Qu’est-ce qu’on a pu observer depuis, ces vingt-huit dernières années ?

On constate que la différenciation territoriale favorise mécaniquement les mouvements ethno-régionalistes puisqu’elle leur offre la reconnaissance institutionnelle qu’ils réclament. Jusqu’à récemment, les régionalistes corses ne représentaient qu’eux-mêmes et une poignée de mafieux. Mais la création de la collectivité territoriale de Corse leur a donné une légitimité forte et ils n’ont cessé de progresser. Maintenant, on compte plusieurs partis régionalistes corses dont le score total a doublé entre 2004 et 2010 (de 17 à 35 %). Ils ont fait leur entrée à l’Assemblée nationale en 2017, avec trois députés sur quatre circonscriptions.
Dans ce cadre institutionnel, le danger est qu’à terme les partis nationaux disparaissent au profit des partis régionaux. Donc c’est une illusion, de la part des élus locaux alsaciens, de penser qu’ils vont maîtriser, contenir ou avaler les autonomistes. Au contraire, ils vont devoir être dans une surenchère face à eux pour exister politiquement dans le cadre de la nouvelle entité territoriale. Ils vont être progressivement phagocytés et à terme, l’unité nationale est en danger.

Si l’on ne peut pas dialoguer avec les « autonomistes », on fait quoi ? On fait appel à l’aimable docteur Guillotin du couvent des Jacobins ?

Et donc selon vous, plus on en donne aux régionalistes, plus ils en demandent ?

Absolument. Regardons à l’étranger pour prendre du recul sur nos débats franco-français. Un exemple évident nous est offert par la Catalogne. La proclamation unilatérale d’indépendance de 2017, tous les spécialistes des territoires en Europe la jugeaient inévitable. Depuis les années 1980, l’État espagnol a cédé à toutes les demandes des régionalistes. Le degré d’autonomie de la Catalogne s’est tellement rapproché de l’indépendance qu’il était devenu logique que les indépendantistes terminent le processus. En face, l’État espagnol a réagi de façon extrêmement brutale, à la mesure de son laxisme pendant quarante ans.
Au Royaume-Uni, des compétences particulières sont attribuées aux entités qui la composent [Angleterre, Pays de Galles, Écosse, Irlande du Nord] à travers la devolution. Cela a permis aux indépendantistes écossais du SNP [Scottish national party] d’accéder au pouvoir. Ils ont organisé en 2014 un référendum sur l’indépendance (55,3 % de non) et parlent d’en organiser un nouveau pour ne pas être embarqués dans le Brexit. Si l’Écosse prend son indépendance, le Royaume-Uni est non seulement mort, mais la nation britannique aussi.
Il y a aussi l’exemple belge. Les régionalistes flamands demandent depuis plus de cinquante ans plus d’autonomie en disant, à chaque fois, que c’est la dernière. Ça a amené en 1993 à une fédéralisation de l’État belge, avec des entités séparées selon des critères territoriaux et linguistiques. Maintenant les indépendantistes flamands demandent de régionaliser des domaines fondamentaux comme l’impôt ou la sécurité sociale. Aujourd’hui, il ne reste plus à la Belgique que son roi et une équipe de football ! Francophones et Flamands ont même des partis politiques séparés au Parlement national. Ce n’est pas une prédiction folle que d’envisager la dissolution de la Belgique à moyen terme…
On constate que plus on donne aux régionalistes, plus on tend vers la destruction de l’État et de la nation.

Trop long ! Coupez ! (aurait du dire le Rédacteur en chef). Régionalistes, indépendantistes, autonomistes, ethno-régionalistes, tout cela est du pareil au même. Qu’en est-il de l’Allemagne, état fédéral, de la Suisse multilingue et dialectale où les Cantons lèvent l’impôt et alimentent les finances de l’État et non l’inverse ? Comment qualifie-t-il les mouvements d’extrême droite et xénophobes qui se développent là-bas ? Ont-ils pour origine la dévolution ? Car il condamne aussi la dévolution, c’est à dire … la délégation de compétences sur le mode : vous leur donnez le petit doigt et ils veulent tout avaler.

Donc selon vous, la création de cette collectivité alsacienne fait courir à terme le risque d’une sécession ?

Les mouvements ethno-régionalistes prennent des formes différentes selon les territoires et il ne faut pas voir la Catalogne partout, mais il y a un risque d’éloignement de la nation. Toute différenciation territoriale fait mettre le doigt dans cet engrenage. Cela ne veut pas dire que la décentralisation est un danger en soi mais qu’il faut proposer une décentralisation au service de la population qui n’amoindrit pas le rôle de l’État. L’État doit garder un rôle social fort et permettre d’équilibrer le territoire.
C’est pour cette raison qu’il faudra être vigilant sur d’éventuelles revendications fiscales. La volonté d’autonomie fiscale a souvent été le moteur de l’indépendantisme. En Écosse, les revendications indépendantistes sont aussi motivées par le fait qu’il y a du pétrole en mer du Nord et qu’ils ne veulent pas partager le magot…
La décentralisation à la carte telle que la proposent le président de la République et le gouvernement actuel profite in fine toujours aux mêmes : les métropoles et les régions les plus riches. Il n’y a aucun intérêt pour la Corrèze de demander un statut particulier puisqu’elle n’en aura jamais les moyens. Cette réforme est dangereuse parce qu’elle risque de flatter les mouvements ethno-régionalistes qui souhaitent mettre fin à la solidarité nationale et à l’égalité territoriale qu’apporte l’État républicain. Les inégalités territoriales de notre pays, révélées lors de la crise des gilets jaunes, n’ont pas fini de s’accroître.

Et on y répond par un égalitarisme territorial ? On remarquera qu’il laisse courir la question de la sécession tout en abondant dans son sens. Son incapacité à penser la différence ne lui permet non seulement pas de lire les textes mais de relever la moindre singularité de l’histoire de l’Alsace comparée aux autres régions. Il est vrai qu’on ne l’apprend pas à l’école.
Simplisme, déni, et contrevérité,  le fait de prendre les effets pour les causes, ce qui est une définition de l’idéologie, caractérisent cet entretien. Alerter d’un danger n’est pas critiquable en soi, mal poser le problème peut s’avérer tout aussi dangereux car cela alimente les mauvaises réponses.

Singulièrement, Benoît Vaillot en oublie même qu’il existe déjà un droit local d’Alsace Moselle. A ce qu’on sache cette réalité n’a pas spécialement favorisé le développement d’un ethno-régionalisme. De quoi d’ailleurs cette chose est-elle le nom en l’absence d’ethnie ? Cherchant un peu à savoir ce que contenait ce néologisme on ne peut plus vague, force est de constater que nous avons à faire à une nébuleuse. On trouve pêle-mêle : ethno-régionaliste = « défenseur d’une population régionale ». Une population régionale serait une ethnie ? Un certain Lieven De Winter pose qu’un parti ethno-régionaliste est un parti qui postule la différence culturelle irréductible d’une catégorie clairement définie de la population et demande, afin que cette différence puisse être prise en compte adéquatement, une modification de la structure de gouvernement adaptée aux besoins (Cf De Winter; Lieven. Non-state wide parties in Europe. Barcelon (ES), Institut de ciències politiques isocials, 1994. cité par Frédéric Falkenhagen : Les électorats ethno-régionalistes en Europe occidentale) ».
Pour Benoît Vaillot, l’ « ethno-régionalisme » qualifie le régionalisme d’exclusion qui revendique des différences irréductibles par rapport à l’État central et qui construit l’identité régionale contre ce dernier. On voit que c’est clair ! L’impression domine que le préfixe ethno n’a ici qu’une fonction péjorative. Le néologisme doit servir de repoussoir. A quoi ? A ceci :

« De plus en plus, est apparue la nécessité de garantir la diversité des dispositions législatives afin d’adapter ces dernières aux réalités locales. Cette multiplicité législative explique peut-être que l’adjectif « une » qui figurait dans les textes révolutionnaires, ait disparu dans les Constitutions du xxe siècle. L’existence de textes venant concurrencer la loi et la reconnaissance de populations au sein du peuple français sont deux illustrations de la recherche d’une diversité territoriale qu’il n’est pas possible d’ignorer ».(Michel VERPEAUX, Professeur à l’Université Panthéon-Sorbonne, Directeur du Centre de recherches en droit constitutionnel, sur le site du Conseil constitutionnel)

Dans un article co-écrit avec le politiste Benjamin Morel, les deux auteurs critiquent la différentiation territoriale assimilée de fait à une « décentralisation asymétrique » qui conduirait ipso facto à une « surenchère ethno-régionaliste, soit un régionalisme d’exclusion se fondant sur un rejet de l’État central ». Car, il y aurait « une corrélation entre l’étendue des compétences des collectivités et le sentiment ethno-régionaliste ». Toute dévolution, tout transfert de compétence, voire d’adaptation de la loi à des réalités régionales conduirait à la radicalisation des aspirations identitaires. Plus raide, tu meurs. Pensée mécanique qui nie la vie même à partir d’une conception absolutiste de l’État. Le choix des mots et leur flou qui condensent les amalgames n’a rien d’anodin.
Benjamin Morel et Benoit Vaillot vont jusqu’à affirmer qu’il serait vain de « distinguer un régionalisme modéré qui viserait à l’autonomie de gestion et un ethno-régionalisme extrême, poussant à l’indépendance ». De quoi bloquer toute évolution. Ils en rajoutent en prétendant que « la décentralisation peut même représenter un frein à la croissance ». Les singularités quand bien même elles existeraient ne doivent pas trouver de traduction institutionnelle.
Selon les auteurs toute fêlure dans l’armature du Leviathan dont on oublie par ailleurs de dire qu’il est aujourd’hui numérique provoquerait une dérive ethno-regionaliste. Ne reste plus qu’à renforcer sa cuirasse comme s’il s’agissait d’un corps extérieur assiégé, à la mettre sous la protection de la police en guerre contre une population jugée hostile et à retourner aux fondamentaux de 1793 niant deux siècles d’histoire. Pour  finir plus royaliste que le roi puisque aussi bien nation – celle de Renan, auquel les auteurs se réfèrent – et Etat central sont confondus. Feuilletant les extraits du Journal de Robert Musil, je suis tombé sur cette annotation :

« Il dit : Savez-vous ce qu’il en est ? Il leur manque un roi en France. – Oh, pourtant, n’êtes-vous pas suisse et républicain ? rétorquai-je. – Ça, c’est une autre question ; Nous, nous sommes républicains depuis 600 ans pas seulement depuis 45 » [1845 en fait la deuxième République est de 1848 et pour 4 ans seulement. le texte de Musil date des années 1910]

(Robert Musil : Aus den Tagebüchern. Suhrkamp p. 84)

L’absence d’ouverture de l’État envers la diversité n’a d’égale que son ouverture à tous les vents de la globalisation. Ne faut-il pas plutôt considérer, sans tomber dans le faux débat jacobin/girondin, le fait que, quand le corset d’une conception unitaire de la République est trop serré, des coutures cèdent ? Et serré, il l’est.

L’Alsace qui était une région diverse devient, par fusion des anciens départements, au départ prévue dès la constitution des nouvelles régions, une collectivité unique sans réelles compétences particulières, pas même un petit supplément d’âme de langue et d’histoire régionales, cette dernière toujours absente des programmes scolaires. Tiens, au fait, pourquoi notre historien ne critique-t-il pas cela ? Avec le « nouveau » nom de Collectivité européenne d’Alsace, elle est destinée à devenir laboratoire d’une zone franche transnationale dont on vendra la marque, le plus sûr moyen de lui faire perdre sa consistance. Il fallait pour cela récupérer le nom même. La région Grand Est et non la nouvelle collectivité pourra ainsi organiser, comme elle vient de l’annoncer, expressément pour marquer le coup, en une sorte de geste inaugural, un Marché de Noël alsacien à …New-York puisque l’ « identité » de l’Alsace, c’est le marché de Noël. Quoi d’autre ? Tout ça pour ça ? En tous les cas, il y a de l’argent pour ce faire. En espérant que l’Ubu états-unien ne va pas se mettre à taxer les boules en prétextant que lui seul les a, les boules.

Je signale au passage que le Traité d’Aix-La-Chapelle, qui complète le Traité de l’Elysée entre la France et l’Allemagne, prévoit la « mise en œuvre conjointe d’un projet de territoire portant sur la reconversion de la zone de proximité de la centrale nucléaire de Fessenheim dans le contexte de sa fermeture, au travers d’un parc d’activités économiques et d’innovation franco-allemand, de projets dans le domaine de la mobilité transfrontalière, de la transition énergétique et de l’innovation ».

Que la décentralisation puisse poser des problèmes d’équilibres, de péréquations, qu’elle ne règle pas la question sociale, etc… je n’en disconviens pas. Mais un tel manichéisme mécanique ne permet précisément ni de les poser ni de les traiter.

2. La question de la localité

Avec  la restauration de l’absolutisme étatique où le citoyen finit dans la dichotomie ami/ennemi à la Carl Schmitt qui décrivait ainsi ce qui constituait la politique, nous sommes dans une impasse. La raideur mécanique de ce « rationalisme »  est un déni de l’importance la localité et témoigne de l’incapacité à la penser de manière pharmacologique sauf à débusquer un bouc émissaire (pharmakos) ici appelé ethnorégionaliste sans penser à ce qui le produit. Bétonner les exorganismes complexes que construisent les sociétés humaines revient à nier la vie elle-même. C’est d’elle qu’il faut partir. Et toute vie aussi bien biologique que noétique dépend d’une localité. Les animaux eux-mêmes, et contrairement à ce que l’on croit, ne s’adaptent pas à leur milieu mais le construisent.

Pour remettre les choses sur leurs pieds, on pourrait partir d’un peu d’empathie (Einverständnis) pour les souffrances qu’engendrent dans les populations le sentiment que le sol se dérobe sous leurs pieds et qui les conduit à se renfermer dans un illusoire cocon préservant une illusoire identité. L’illusion est dans la clôture. Il ne s’agit pas ici de s’enfermer dans une fausse alternative ouverture/ fermeture mais de considérer avec la philosophe Simone Weil que le milieu de vie quelles qu’en soient les limites n’existe pas sans relation avec un extérieur :

« un milieu déterminé doit recevoir une influence extérieure non pas comme un apport, mais comme un stimulant qui rende sa vie propre plus intense »

(Simone Weil : L’enracinement / Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain).

Il faudrait compléter cette notion par le fait qu’il s’agit aussi de vie noétique et que l’ensemble ne peut se concevoir en faisant abstraction des milieux techniques. Ne nous demande-t-on pas sur la photo d’identité de mettre nos lunettes ? Par ailleurs, le travail et les modes de vie sont, sous toutes leurs formes, prolétarisés.
Pour en rester à Simone Weil, elle note – en 1949 – que c’est précisément au moment où tout a été entièrement « remis en dépôt à l’état » qu’il se décompose :

« Enfin le village, la ville, la contrée, la province, la région, toutes les unités géographiques plus petites que la nation, ont presque cessé de compter. Celles qui englobent plusieurs nations ou plusieurs morceaux de nations aussi. Quand on disait, par exemple, il y a quelques siècles, « la chrétienté », cela avait une tout autre résonance affective qu’aujourd’hui l’Europe.
En somme, le bien le plus précieux de l’homme dans l’ordre temporel, c’est-à-dire la continuité dans le temps, [i.e : le lien entre les vivants et les morts, « la mission de la collectivité à l’égard de l’être humain, à savoir assurer à travers le présent une liaison entre le passé et l’avenir »] par-delà les limites de l’existence humaine, dans les deux sens, ce bien a été entièrement remis en dépôt à l’État.
Et pourtant c’est précisément dans cette période où la nation subsiste seule que nous avons assisté à la décomposition instantanée, vertigineuse de la nation. Cela nous a laissés étourdis, au point qu’il est extrêmement difficile de réfléchir là-dessus ».

(Simone Weil :  ibid)

En même temps, il ne faut cependant pas exagérer la question des racines particulièrement rhizomateuses en Alsace. Les racines, il faut savoir en couper, ou les déplacer tout comme il faut savoir se rendre étranger à soi-même (sich entfremden) pour mieux se retrouver.

« C’est depuis le temps des nomades, où il fallait garder en mémoire les lieux de pâture, que l’on surestime ainsi la question de l’endroit où l’on est ».

(Robert Musil L’homme sans qualité)

Ou Claude Vigée :

« l’homme n’est pas un tronc figé dans l’espace jusqu’à sa mort : seule ses jambes agiles constituent ses racines qui courent libres sur l’étendue de la terre »

(Cité dans Claude Vigée : Mon double royaume in Les orties noires Edition bilingue. Oberlin )

Claude Vigée n’en a jamais pour autant oublié son idiome dialectal, l’emportant avec lui.

Je note au passage que les plus alsaciens des Alsaciens sont en Amérique, que l’Ubu britannique, de son nom complet Alexander Boris de Pfeffel Johnson, dit le brexiteur, a des « racines » alsaciennes et ottomanes, l’un de ses ancêtres fut chambellan du roi de Bavière, de même que l’Ubu -c’est un euphémisme-  états-unien a des « racines » allemandes. Même qu’il n’aime pas qu’on le lui rappelle. Ils ont en point commun d’être des produits de l’Europe.

L’arbre généalogique est ici anecdotique ce qui ne veut pas dire que la généalogie le soit. Il n’apporte pas grand-chose. L’ « identité », pour évoquer un instant ce mot pas très heureux, n’est jamais acquise. Pour les signes extérieurs, il y a la carte d’identité. Il y en a même de trop. Elle est désormais biométrique c’est-à-dire qu’une parcelle de notre corps, empreinte digitale, de l’iris, de la rétine, de la voix, forme du visage seraient suffisantes à nous identifier dans la société de contrôle numérisée par la mise en place de dispositifs de contrôles de plus en plus automatisés. Un décret du gouvernement français vient d’ officialiser le développement d’une application mobile d’authentification d’identité sans possibilité d’un choix librement consenti comme le réclamait la CNIL, en voie de marginalisation. Baptisée «AliceM», elle fait appel à un dispositif de reconnaissance faciale.

Pas sûr qu’Alice aurait aimé cela… Elle qui disait :

« Est-ce que, par hasard, on m’aurait changée au cours de la nuit ? Réfléchissons : étais-je identique à moi-même lorsque je me suis levée ce matin ? Je crois bien me rappeler m’être sentie un peu différente de l’Alice d’hier »

Ce sera la fin du Pays des Merveilles. Dans cette société de contrôle (Gilles Deleuze) qui n’est plus simplement de surveillance (M. Foucault), nous sommes de plus en plus considérés comme des ennemis potentiels de l’État et décrits comme des homme[s] sans qualité quantifiables et numérisables.

La question de l’identité, en tous les cas posée comme un état qui permettrait de dire voilà ce que je suis, est une fausse question. Car il s’agit de devenir ce que l’on est, c’est à dire être comme Alice capable de métamorphoses, capables de développer, sans y parvenir jamais tout à fait, le maximum de nos potentialités en relation avec le développement des potentialités de la localité. Elle est celle de la singularité. Penser l’individuation, toujours aussi collective, ne peut faire l’économie d’un examen de notre assujettissement à l’algorithmisation du monde qui nous dividualise (Gilles Deleuze) et non qui nous individue et dans lequel on laisse la Silicon Valley faire la police et la justice sur les réseaux sociaux. Et créer une monnaie.

Il me semble qu’en partant de ces considérations-ci, on peut en développer une pharmacologie et panser cette souffrance. évoquée plus haut. Qu’elle soit manipulée par un certain nombre de forces, cela me paraît indiscutable. Mais on ne peut se passer de l’analyse du terreau sur lequel elles opèrent. Plus discutables sont les façons de les qualifier. Nous en avons déjà vues un certain nombre. On parle aussi de conservatisme, les progressistes étant du côté de l’État et de la rationalité financière. Certains parlent même de fascisme. Je sais – un peu – ce qu’il était hier mais j’ignore ce qu’il signifie aujourd’hui. Je me méfie en tous les cas d’un tel mot non défini. Il faudrait pour le moins le caractériser. Sans doute, le concept adéquat reste à inventer. Le mot conservateur est ambigu dans la mesure où le soin à porter aux localités peut passer par la nécessité de conserver un certain nombre de choses. Les localités qu’une politique de santé financiarisée veulent priver de leurs maternités parce qu’un accouchement par jour n’est pas rentable là où l’usine à 50km de là en réalise dix fois plus n’ont-elles pas raison de vouloir les préserver, quand bien même il faudrait les repenser ?

La globalisation a été et est vécue comme une délocalisation non seulement en termes de transfert de lieux de production mais aussi par ce qui est ressenti comme une intrusion de l’altérité des messagers du malheur (Brecht), ceux qui portent avec eux les malheurs du monde. C’est cet oiseau de malheur, ce porteur de mauvaises nouvelles, le réfugié, que l’on transforme en bouc émissaire. La localité doit présenter une dimension d’hospitalité. Elle inclut d’ailleurs la cohabitation avec d’autres espèces animales et végétales. Pensons au loup !

Nous sommes dans le contexte de l’anthropocène tel que le définit Bernard Stiegler :

«L’anthropocène est [..] ce qu’il convient de caractériser comme une liquidation des localités et une augmentation générale et planétaire de l’entropie thermodynamique comme augmentation de la dissipation de l’énergie, de l’entropie biologique comme destruction de la biodiversité, et de l’entropie informationnelle comme destruction de la noodiversité.»

(B. S.: Qu’appelle-t-on panser ? page  77).

La localité alors, qu’est-ce que c’est ? Question difficile en l’absence de traditions de réflexion sur le sujet. Je ne sais pas si l’on peut dire que le philosophe Bernard Stiegler a introduit la question ; en tous cas, il la porte fortement actuellement. Je n’en démêlerai que quelques aspects ou m’efforcerai de le faire. Commençons par ce que la localité n’est pas. Elle n’est pas assimilable à un folklore. Elle ne produit aucun déterminisme géographique. L’endroit où l’on est né n’est pas déterminant. Au demeurant, on n’a pas demandé leur avis aux femmes du temps où elles étaient tenues de suivre leurs maris. Pour Edgar Reitz, le réalisateur allemand de la série éponyme, la heimat est un univers fictif et toujours quelque chose que l’on a perdu. Le plus souvent, ce qui reste dans la mémoire ce sont les lieux des premières socialisations. Elle peut être le lieu où l’on arrive. Elle peut être la demeure du souffle, une géographie fictive, que l’on pourrait écrire avec Bernard Stiegler local-ité, c’est à dire qui a le caractère du local sans en avoir forcément une inscription physique, c’est à dire qui tient lieu de, comme l’on dit. Et à partir duquel peut se conquérir la singularité de la parole et de la pensée. Elle est ce qui permet d’acquérir un point de vue.
La localité est le lieu où la vie produit de l’anti-entropie, de l’anti-anthropie. Elle est ce qui permet de produire de la diversité, que se constituent des savoir-faire, des savoir-vivre et où se développent des capacités à penser/ panser par soi-même.

La localité dans son rapport à la globalisation / mondialisation

La localité ne se suffit pas à elle-même. Outre sa propre plasticité, elle entre en relation avec d’autres localités pour des échanges réels constituant des marchés (Fernand Braudel) et/ou symboliques, le stammtisch de l’association des joyeux chasseurs d’images, par exemple. Ou la bibliothèque municipale lieu d’un dialogue ace les auteurs vivants et morts. Le premier « non enraciné », étranger, est le commerçant (Georg Simmel), indispensable à la vie de la localité en ce qu’il transporte vers d’autres localités ce qui est produit par l’une ou y apporte ce qui est produit ailleurs. D’abord à l’intérieur d’un territoire puis de plus en plus loin. A cette dimension horizontale s’en ajoute une autre, verticale qui a tendance a supplanter la première dans la globalisation.

« …le problème de notre temps n’est […] pas d’avoir à choisir entre globalisation et repliement national, mais de bâtir un ordre juridique mondial solidaire et respectueux de la diversité des peuples et des cultures. Cette perspective tierce, la langue française nous offre un mot pour la nommer, avec la distinction qu’elle autorise entre globalisation et mondialisation. Mondialiser, au sens premier de ce mot (où « monde » s’oppose à « immonde », comme « cosmos » s’oppose à « chaos »), consiste à rendre humainement vivable un univers physique : à faire de notre planète un lieu habitable. Autrement dit, mondialiser consiste à maîtriser les différentes dimensions écologique, sociale et culturelle du processus de globalisation. Et cette maîtrise requiert en toute hypothèse des dispositifs de solidarité, qui articulent la solidarité nationale aux solidarités locales ou internationales ».

(Alain Supiot : Mondialisation ou globalisation ? Les leçons de Simone Weil)

On ne peut cependant pas mondialiser la globalisation qui est une délocalisation sans mondialiser la localité. On voit mal comment une question aussi importante que celle de la nécessaire transformation de notre agriculture et de notre alimentation posée mondialement par le Giec pourrait se gérer autrement que localement, ce qui ne veut pas dire en autarcie mais tant au niveau des différents pays, groupes de pays que de celui des régions y compris transfrontalières, villes, villages et ceci pas seulement verticalement mais aussi horizontalement, tant diachroniquement que synchroniquement.  Les agricultures ont une histoire parmi les plus anciennes même. L’effet du changement climatique n’est pas le même sur le vignoble bordelais que sur le vignoble alsacien ou champenois. De même, je ne vois pas comment on peut afficher son attachement à l’Alsace sans se préoccuper de l’état de la nappe phréatique qui se gère de manière transrhénane ou des forêts vosgiennes qui se meurent. Ces dernières se gèrent de manière transvosgienne.  C’est aussi localement qu’on fait l’expérience de l’anthropocène. Je note d’ailleurs que dans les soi-disant nouvelles compétences qualifiées d’exorbitantes aucune ne touche aux questions de l’environnement. Et pour cause, elles n’ont même pas été demandées.

La première localité dans l’univers est la biosphère aujourd’hui coiffée d’une technosphère :

« Depuis Spoutnik, des milliers de satellites encerclent la Terre en boucles de quatre-vingt-dix minutes. Leurs ondes enveloppent le globe d’une deuxième atmosphère, une technosphère. Le réseau dense des données issues d’observations satellitaires et la lourde infrastructure informatique qui permet de les traiter sont à la fois ce qui sauve, en nous permettant de mieux connaître les impacts humains sur le système Terre, et ce qui nous a perdus, en ce qu’ils participent du projet de domination absolue de la planète »

( Christophe Bonneuil / Jean-Baptiste Fressoz : l’événement Anthropocène. Seuil. p.79)

Grâce à ce système, nous sommes sans cesse géolocalisés même quand nous prenons un ticket de stationnement pour lequel il faut désormais, du moins dans ma ville, entrer en données son numéro intégral d’immatriculation. Pas sûr d’ailleurs que cela soit bien légal.

La seule façon de contrer ce futur est de construire un à-venir. Il faut sans cesse relocaliser et transformer et le global et le local en mondes et mondial-ités au sens d’habités et habitables où il n’est pas seulement question de survivre et de vivre mais de vivre bien et de vivre mieux (Whitehead). Cete question n’est pas nouvelle, ce qui est nouveau est qu’elle s’inscrit dans un horizon dans lequel se situe un point de non-retour.

C’est dans ce contexte qu’il faut poser la question de l’avenir – un avenir et non un éternel présent encore moins un passé figé – de l’Alsace car « nous avons besoin de l’avenir et non de l’éternité de l’instant » (Heiner Müller).

Il existe une catégorie particulière de localités, qui me tient particulièrement à cœur, ce sont les localités transfrontalières, surtout si elles partagent des pans d’histoire communs. Non seulement en termes de relations d’échanges entre des localités situées de part et d’autres d’une frontière mais en tant aussi d’espaces transnationaux comme par exemple celle du Rhin supérieur regroupant l’Allemagne, la France et la Suisse, par ailleurs non membre de l’Union européenne. Pour de telles régions, l’idée d’internation, au sens de Marcel Mauss peut acquérir une signification particulière à condition de ne pas confondre internation avec inter-état-nation comme c’est le cas aujourd’hui. Car cela suppose d’acquérir pour ces régions de nouvelles capacités d’autonomie et de réduire les écarts entre elles permettant de renforcer ce qu’elles ont de commun sans détruire, au contraire cultiver – prendre soin de -, leurs différences. Les hétéronomies et les interdépendances sont une réalité. On ne peut penser aucune autonomie sans penser ces dernières. Et autrement qu’en termes mécaniques.

Complexe ? Et alors ?

Publié dans Essai, Pensée | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Robert Musil : « D’où, chose remarquable, rien ne s’ensuit… »

Egon Schiele : Landschaft mit zwei Bäumen / Paysage avec deux arbres 1913

1. Woraus bemerkenswerterweise nichts hervorgeht

Über dem Atlantik befand sich ein barometrisches Minimum; es wanderte ostwärts, einem über Rußland lagernden Maximum zu, und verriet noch nicht die Neigung, diesem nördlich auszuweichen. Die Isothermen und Isotheren taten ihre Schuldigkeit. Die Lufttemperatur stand in einem ordnungsgemäßen Verhältnis zur mittleren Jahrestemperatur, zur Temperatur des kältesten wie des wärmsten Monats und zur aperiodischen monatlichen Temperaturschwankung. Der Auf- und Untergang der Sonne, des Mondes, der Lichtwechsel des Mondes, der Venus, des Saturnringes und viele andere bedeutsame Erscheinungen entsprachen ihrer Voraussage in den astronomischen Jahrbüchern. Der Wasserdampf in der Luft hatte seine höchste Spannkraft, und die Feuchtigkeit der Luft war gering. Mit einem Wort, das das Tatsächliche recht gut bezeichnet, wenn es auch etwas altmodisch ist: Es war ein schöner Augusttag des Jahres 1913.

Robert Musil: Der Mann ohne Eigenschaften. Erstes Buch

« 

1. D’où, chose remarquable, rien ne s’ensuit.

« On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique ; elle se déplaçait d’ouest en est en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l’air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l’anneau de Saturne, ainsi que nombre d’autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu’en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l’air avait atteint son maximum, et l’humidité relative était faible. Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c’était une belle journée d’août 1913.

»

Robert Musil, L’homme sans qualités Ed. du Seuil – traduction Philippe Jaccottet

 

Publié dans Littérature | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire

Volterra (Toscane) par Wolfgang Storch

Volterra

 

Brief an den Dichter Adonis

Lieber Monsieur Adonis

[…]

Ich kam an einem Karfreitag zum erstenmal nach Volterra, auf dem Weg von Pisa nach Siena. Ein Tag, an dem die Bäume dunkelviolett leuchteten, voll der Knospen, die aufbrechen wollen. Ein Land im Karfreitagszauber. Ich fuhr wie im Flug den mächtigen Bergrücken hinauf. Meinen ersten Sohn, Kaspar, sieben Jahre alt, an meiner Seite. Ich fand die Stadt streng und selbstbewuft, eine stolze Kommune, in sich geschlossen. Aber da war der weite Blick über das Land im ersten Grün. Dort unten auf dem Weg nach Siena wollten wir eine Merenda machen. Den Berg hinab treffen wir auf einen Hügel, ein Wald wie ein Igel. Wir stiegen hinauf. Ich sehe das Land jetzt von der halben Höhe, auf der Höhe der Hügelketten ringsum, in dem Moment des Eintauchens. Ich bin nicht im Norden, nicht im Süden, nicht im Osten, nicht im Westen. Der Hügel ein Nabel der Welt. Er heißt San Martino. Hier wurde am 1. Mai getanzt und wird es nun wieder. Eine Landschaft um mich, von der ich glaubte, hier könne ich ankommen. Da es mir gelänge, hier zu leben. In der Fremde und doch nicht. Großgeworden in der bayerischen Voralpenlandschaft, war dies Land das Gegenstück, sein Vorbild.

Am Südhang von Volterra fand ich sechs Jahre später mein Haus – auf eben dieser halben Höhe. In der Mitte des letzten Jahrhunderts ausgebaut von den Volterraner Brüdern Tangassi. Sie hatten ihre Alabasterarbeiten in Mexiko verkaufen können. Aus dem Bedürfnis, etwas von Mexiko hier für sich gegenwärtig zu machen, verwandelten sie ein altes Bauernhaus. Die kleine Kirche weihte der Bischof 1858 Maria de Guadalupe, der Schutzheiligen von Mexiko. Es war die Zeit, als Wagner nach Venedig an den Canale Grande zog, um dort den zweiten Akt von „Tristan und Isolde“ zu komponieren. 1943, als ich geboren wurde, okkupierte die Wehrmacht das Haus für mehrere Monate. Die Offiziere bedankten sich bei der Hausherrin mit einem Wandteppich aus alten Stoffen mit orientalischen Mustern und Schriftzügen, mit Tieren, Vögeln, die nun mein jüngster Sohn entdeckt. Vielleicht eine Arbeit aus Sizilien. Unter dem Wandteppich schlafe ich. Von wem er kam, erfuhr ich erst vor kurzem.

Die Ankunft ist der Tod, sagten Sie in Berlin. Hier in Volterra will ich ankommen. Der Ort eröffnet sich, wie die Pflanzen, die warten, daß ich den Schreibtisch verlasse. Ich bin, da ich das Leben hier zu verstehen suchte, hineingewachsen in einen Raum, in dem ich Begegnungen, Konstellationen, die mich in der Jugend geprägt haben, wiederfinden konnte. Das Gefühl, jetzt bist du angekommen, überfiel mich immer wieder. Dieses durchdringende Jetzt – ein Glücksgefühl, eine Stufe auf einer langen Treppe. Die Geburt von Antonio Maria vor eineinhalb Jahren hat viel verändert. Für die Nachbarn war es das Zeichen, daf ich zum Leben in Volterra entschlossen bin. Mein Sohn wächst hier auf und entdeckt die Welt, wo ich sie noch einmal entdecke.

Und ihn entdecke. Als seine tiefen Augen zu sehen begannen, mich anschauten, waren sie erfüllt von einer Herkunft, wissende Augen, die in eine neue Welt eintauchen. „Oft erhaschte ich einen Blick seines Auges,“ las ich zu der Zeit in den Erinnerungen von Isadora Duncan, als sie von ihrem und Edward Gordon Craigs Kind erzählt, „und dann fühlte ich mich ganz nahe an der Scheidelinie, wo das geheimnisvolle Rätsel des Lebens in Schatten versinkt. Diese Seele in dem neugeschaffenen Körper, die meinen Blick mit scheinbar verstehendem Auge erfaßte, mit Augen, die aus der Ewigkeit zu kommen schienen und liebevoll meinen Blick erwiderten.“ Günther Lucke aus Erfurt, der Stadt meines Vaters, erzählte: Die Seelen der Toten wandern in die Teiche, der Storch, der die Ankunft des Früblings symbolisiert, fischt sie als Kinder wieder heraus und bringt sie zu den Eltern. Glücklich die Vorstellung, die Platon übermittelte, daß die Kinder ihre Eltern wählen. So blicken sie angekommen auf uns, damit wir wissen, was sie wußten, bevor sie beginnen, das, was sie jetzt umgibt, anzuschauen, zu begreifen.

Von der Stadtmauer Volterras reicht der Blick im Norden über Pisa zu den Apuanischen Alpen, in der Ferne die Marmorbrüche von Carrara, im Ostenbis ins Chianti-Gebiet, im Süden über die Colline metallifere in die Maremma, im Westen auf das Tyrrhenische Meer, bis zu den Bergen Korsikas – ein Erdkreis, den das zwischen den Hügeln leuchtende Meer weitet. Ein Erdkreis aufgefangen vom Mittelmeer. Die Römer fügten den etruskischen Namen Velathri neu zusammen aus volare und terra. Zwischen Himmel und Erde den Winden ausgesetzt. Man glaubt, sich fallen lassen zu können und fliegt, wie die Bussarde über den Hängen. Die Stadt aber kann sich nicht den Berg hinunter ausdehnen. Der Lehmboden, der die Nekropolen birgt, trägt keine Häuser. Im Nordwesten ist ein Teil des Berges in den Abgrund gestürzt. Die senkrechten gelben Felsen weisen in sein Inneres.

Aus dem Alabaster, den die Etrusker im Umkreis Volterras unter der Erde fanden, weiß und geädert wie Marmor, doch Gips – aus diesem Material formten sie Urnen und gaben sich darin der Erde zurück, gaben sich darauf selbst als Bild: ruhende Körper, gelagert wie zum Mahl, mit übergroßen Köpfen, die sich mit einer Direktheit darstellen wie auf der Piazza. Es ist ihr Ort, ihre Stadt, ihr Land. „Haben die Etrusker schon im Leben den Tod immer bei sich gehabt wie jetzt diese Urnen“, fragte Max Picard, „so daß das Sein im Tode für sie nichts anderes war als das Sein im Leben ? Sie machen den Eindruck von Wartenden, bereit im nächsten Augenblick, ins Leben zurückzukehren, sie sind gar nicht weggekehrt vom Leben, sie sind nur auf die andere Seite des Todes gegangen, der die andere Seite des Lebens war.“ An den Seiten der Urnen finden sich geflügelte Lasen, Toten- führerinnen wie im Norden die Walküren. Die Nekropolen gruben die Volterraner vor den Stadtmauern in den Berg, Viertel der anderen Stadt.

Keine Stadt in der Toscana erfuhr den Tod, erfuhr Vergewaltigung und Plünderung durch die Medici so grausam wie Volterra. Die Eroberung, angeordnet von Lorenzo il Magnifico, der das Erz der Colline metallifere brauchte, ausgeführt durch Federico di Montefeltro, der sein Urbino zu einem glänzenden Zentrum der Renaissance ausbaute, endete in dem Sacco di Volterra, der Italien erschütterte. Wo einmal die Akropolis und die Tempel standen, haben die Medici eine Zwingburg errichtet. Ein Gefängnis bis heute. Die Stadt aber lebt mit den Gefangenen. Mit ihnen erarbeitet Armando Punzo Stücke von Peter Weiss und Jean Genet, zeigt sie im Gefängnishof und auf der Piazza. Lorenzo il Magnifico hatte Andrea Poliziano auf dem Sterbebett anvertraut, er glaube nicht, daß ihm der Sacco di Volterra dereinst vergeben werde, die Hölle warte auf ihn. Savonarola hatte ihm darum die Absolution verweigert. Als Florenz den fünfhundertsten Todestag Lorenzos feierte, las der Bischof von Volterra eine Messe für die Opfer. Es ist, schrieb Max Picard, „als könne man auf den langsam zur Gegenwart ansteigenden Stufen der Zeit wieder zurück in die Vergangenheit hin- abgehen“.

Volterra hat seine Gestalt gefunden in einer etruskischen Bronzestatue aus dem zweiten Jahrhundert vor Christus, 575 mm hoch: „Ombra della sera“. Ein Jüngling nackt, dessen Körper die Abendsonne dreimal überlängt hat, auf festem Fuß hoch aufgeschossen, ein Kind fast noch, versunken mit sich selbst konfrontiert, in sich horchend, der Schoß wird Geschlecht. Die Hände auf den Oberschenkeln ruhend umschließen Bauchnabel und Penis, umschließen, was nun aufbricht, wie die Sonne, die ins Meer taucht, in Erwartung der Kraft, lieben zu können, zu zeugen, in Erwartung dessen, was geschehen wird, Dunkles, in Erwartung der Hochzeit, der Rückkehr der Sonne. Im Aufsteigen der chtonischen Kräfte, eine Sonde hinab in die Erde, hoch hinauf in einen Raum, der nun zu erfahren ist. Seine Mitte der Bauchnabel und seine neue Mitte jetzt der Penis, der eine kann nicht Mitte sein, wenn nicht der andere Mitte ist,

Er ist wie der Wind, der sich nicht zurückzieht, und wie das Wasser, das nicht zur Quelle heimkehrt. Beginnend bei sich, schafft er seinesgleichen – er hat keine Vorfahren, und seine Wurzeln sind in seinen Schritten.

Er wandert im Abgrund und hat die Gestalt des Windes.

Das andere Bild, in dem sich Volterra vergegenwärtigt – auch dies im Moment des Sonnenunterganges – ist die ,Kreuzabnahme » von Rosso Fiorentino. Datiert 1521, in Auftrag gegeben von der Compagnia della Croce di Giorno für ihre Kapelle in San Francesco – fünfzig Jahre nach dem Sacco di Volterra. Der Schmerz darüber scheint sich in dem Bild erneut zu manifestieren. Christus hat die Welt verlassen. Maria vom Tode getroffen, gehalten von zwei Frauen, Maria Magdalena, hingestürzt auf die Knie vor Maria, ihren Schoß umfangend, sie stützend, ihren Schoß küssen, ihn trösten wollend, der ihn gebar, der nun sein Werk vollbracht hat. Auf der anderen Seite Johannes, hochaufgerichtet, geschlagen, den Kopf in den Händen, im Schmerz über die Welt, die Christus getötet hat. Erstarrt. Im weißen Schlaglicht. In der Ferne auf freiem Hügel in der Abendsonne flanierende Edelleute mit Schwertern, auf dem Kamm Söldner mit Hellebarden. Vier Männer auf Leitern, Joseph von Arimathia über den Querbalken des Kreuzes gebeugt, Nikodemus links und noch zwei Helfer, suchen den vom Kreuz gelösten Körper zu halten, zu bergen. In heller Erregung alle vier. Ein Wind erfaßt sie. Der in die Arme der Helfer hinsinkende tote Christus beschreibt einen halben Kreis, er selbst die hinabtauchende Sonne, die Haut ein fahles Grün, im Zentrum der vier Männer, deren Körper, Arme, Beine ein rotierendes Sonnenrad bilden. Nikodemus entdeckt die Wunde in der Brust des Toten, die die Hand des Helfers rechts berührt, zurückfahrend und schon sich darauf stürzend, mit der ausgestreckten Linken darauf zeigend und schon berühren wollend, ein Aufschrei und schon dürstend, gierig die Augen, im flammenden Rot das Hemd, über die Schultern das schwarze Fell, ein Tier: das Blut will wieder aus der Wunde hervorbrechen. Selig verzückt hinter den geschlossenen Augen Christus. Die Wunde zeigte Rosso dem Betrachter auf einem anderen Bild, der Grablegung in der Kirche San Lorenzo von Sansepolcro: geschlossene Lippen. Geüffnet die Lippen von Maria. In ihrem Rücken eine Kriegsfurie, die Zähne zeigend, blutig die Lippen. Gemalt 1528, ein Jahr nach dem Sacco di Roma.

Es war Nikodemus, berichtet die Legenda aurea, der von dem Gekreuzigten ein herrliches Bild gemalt hatte. Ein Bild, das das Blut Christi, seine Heilkraft barg. Als Juden mit einer Lanze hineinstachen, „ging reichlich Blut und Wasser heraus und füllte das Gefäß, das man darunter hielt. Da erschraken die Juden und trugen das Blut in ihre Synagoge: da wurden alle Kranken davon gesund, die man damit bestrich“. Von dieser Wirkung sollte das Bild für Volterra sein, damit die Stadt erkennt, es ist die Leidensfähigkeit, ist die Hingabe, die Wunde, die ihr die Kraft zur Genesung geben. Der tote Christus ist geborgen, so hatte ihn zuvor Michelangelo, 25 Jahre alt, wie Rosso jetzt, in die Arme von Maria gelegt, schwerelos, erlöst, einkehrend, lächelnd. So zeigte er ihn, fünfzig Jahre später, gestützt von Maria Magdalena, sie beide aber gehalten von Nikodemus, in dem Michelangelo sich selbst darstellte, – es sollte die Pietà für sein eigenes Grabmal werden.

Unten im Hof an der Mauer stand ein Feigenbaum mit zwei Stämmen, ein V. Er trug schwere schwarze Feigen. Seine Blätter flogen wie Vögel im Wind vom Meer. Ein Sturm hatte letztes Jahr den rechten Stamm umgebrochen. Den linken Stamm stützten wir. Vor vier Wochen zeigte Gabriele einen Spalt, der sich, wie mit einem Messer eingeschnitten, vom Boden den Stamm hochzog. Der linke Stamm wollte nicht ohne den rechten leben. Schwarze Feigen hatte mir früher Francesco gebracht. Mit vollen Händen. Ihn als Nachbarn zu finden, war ein großes Geschenk. Er war die Seele hier auf dem Südhang. Geboren vor dem Ersten Weltkrieg, war er mit seinen Eltern und drei jüngeren Geschwistern nach dem Zweiten Weltkrieg von den Abbruzzen, wo ihr Land sie nicht mehr ernähren konnte, nach Volterra gezogen. Sein Leben, sagte er, war Krieg, drei Kriege: Afrika, Albanien, Griechenland. Als italienischer Kriegsgefangener kam er in das KZ Mauthausen. Er und seine zweite Frau, eine Volterranerin, lebten zusammen mit der Familie seines Sohnes aus der ersten Ehe. Sie bau- ten das Haus aus, als ich nach Volterra kam. Oft war ich zum Essen eingeladen. Er lachte beim Anstoßen und sagte: „troppo amore“. Die er für mich empfinde, er gab sie mir. Mit ihm konnte jeder reden, ihn um Rat fragen. Man wufte, er erzähit nichts weiter. Er antwortete auch nicht viel. Aber ihm gegenüber klärten sich die Dinge, man wußte, was zu tun ist. Als seine Frau starb, wurde es ihm schwer zu leben. Er kam, um ein Glas Rotwein zu trinken, freute sich über die Gitanes. Auf dem Weg nachhause stürzte er in den Graben. Sein Sohn kam, war böse, er dürfe nicht trinken. Ich verstand ihn. So war es meiner Mutter ergangen, als ich mit meiner Familie und sie allein lebte. Francesco kam immer weniger, er konnte nicht mebr. Als er starb, war ich nicht in Volterra. Das Gespräch kommt auf ihn. Er lebt in denen, die ihn gefragt haben.

Als in Florenz die Pest herrschte, hat Pontormo für die Grabkapelle der Familie Capponi in der Kirche Santa Felicità ein Altarbild gemalt, das auf die Kreuzabnahme von Rosso Fiorentino sieben Jahre später antwortet, das sich ebenso auf Michelangelos Pietà bezieht: ein Bild, das Kreuzabnahme, Beweinung, Pietà, Grablegung und Himmelfahrt in einer Bewegung auffingt. Neun Männer und Frauen, besorgt um Maria, von deren Schoß der tote Sohn hinweggetragen wird, besorgt um den Sohn, den der Vater erwartet. Das heute nicht mehr vorhandene Bild des Vaters befand sich in der Volte der Kapelle: die rechte Hand ausstreckend nach dem Sohn, in der linken ein Tuch, um den Körper von den Wunden zu reinigen. Der Jüngling, der Christus auf den Schultern trägt, wendet sich um, blickt suchend in den Raum der Kapelle, als hörte er die Stimme Gottes, der den Sohn erwartet. Seine Haut gemalt in hellem Lila, in derselben Farbe, demselben Licht wie das Kleid der Frau, die auf Maria zugeht – beide sind Überbringer. Sie reicht Maria das Tuch, mit dem sie den Kôrper des Soh- nes gereinigt hat. Oder will sie mit dem Tuch die Tränen Marias auffangen. Oder das Tuch – Zentrum der Komposition – ist ein Bild der Seele. Die Frau führt Maria die Seele des Sohnes zu. Maria hat ihre rechte Hand, die eine Frau aus der Hand des Sohnes gelôst hat, Abschied nchmend erhoben. Seine Seele wird bei ihr bleiben, wie die Seele der Eurydike bei Orpheus, als sie wieder hinabgleitet in die Unterwelt.

Die neun Gestalten sind wie eine, sagt Anja, die Studentin aus Wladiwostok. Sie sind nicht mehr auf Maria Magdalena, Johannes oder Joseph von Arimathea zurückführbar, so sehr die eine oder andere Haltung an sie erinnern. Pontormo zeigt sich selbst als eine der neun Gestalten, im Rücken von Maria mit dem Blick auf Gott Vater, schnstüichtig, da in dem Mysterium, das er hier gemalt hat, seine bekundete Furcht vor dem Tod aufgefangen ist, fragend und demütig, da er es malen konnte, auch er ein Überbringer. So ist es ein Bild von Pfingsten – nicht des heiligen Geistes. Es bekundet ein Überfallensein durch das Göttliche, das sich im Tod offenbart, als Reinigung, Einkehr und Wiederkehr. Ergriffen durch den Schmerz, durchdrungen vom dem, was sich ihnen offenbart, im Mitleiden sich selbst überbringend, sind sie Boten, in die Welt hinauszugehen. Auf die Fenster- wand rechts der Kapelle malte Pontormo die Verkündigung, den Beginn.

Gestern hatte es geregnet. Ich pflanze vier japanische Nelken in das Beet um die Linde, die letzten noch nicht eingepflanzten. Zwei abgebrochene Blüten stecke ich in den Mund, da fällt mir der Titel von Pirandellos Monolog ein, „Der Mann mit der Blume im Mund », und dadurch Klaudias Frage gestern nacht, als sie den Text bis zu Pontormo gelesen hatte: „Willst du hier sterben?“ In Pontormos Kapelle hatte ich sie am ersten Tag geführt, als sie in Florenz gelandet war, um mich in Volterra zu besuchen. Die Verkündigung begleitet uns, das Licht, das sich in dem Engel bricht, ihn erfüllt. Sein Gewand, seine Flügel sind, um das andere Licht sichtbar zu machen.

Die Farben, mit denen Pontormo gemalt hat, was an Karfreitag geschah, sind die Farben des Karfreitag, der Frühling in der ersten Zartheit, die Farben noch wie die Wurzeln, die Blätter in threr Verwandlung durch das Licht, schutzlos gegen die Sonne, die sie suchen, Karfreitagszauber.

Antonio führt mich hinunter zu dem kleinen Teich, den ich noch nicht kenne. Dino hat ihn in einer Senke mitten in Grazianos Acker angelegt. Gestern war Antonio, als er Lehmklumpen in den ‘Teich warf, selbst hineingefallen. Die neunjährige Laura hat ihn herausgezogen. Jetzt wirft er wieder Lehmklumpen hinein. Auf dem Schreibtisch ein Photo, da bin ich so alt wie er jetzt – an der Hand meines Vaters am Schlachtensee Anfang 1945, bevor wir Berlin verließen. Seine wissenden Augen sind abwesend. Das war die Zeit, als beschlossen wurde, die Produktion der V 2, die er als Ingenieur zu organisieren hatte, von Peenemünde nach Mittelbau Dora zu verlagern. Als nach dem Weltkrieg die Fabriken von Siemens wieder aufgebaut waren, starb er. Er ertrank im Tegernsee. Ein Herzschlag. Ich sah seine Hände und schwamm auf sie zu. Ich war neun Jahre alt. Noch immer weiß ich zu wenig von ihm.

Heute ist Pfingstsonntag. Der Sommer fängt an. Vor zwei Stunden sind die Studenten abgefahren. Die Sonnenlicht streift flach über die Hügel. Mario hat den steilen Hang unterhalb von seinem Teich mit dem Traktor umgegraben. Jetzt ist Stille, nur die Stimmen der Vôgel. Stefan, der mit dem Studium beginnt, hatte mir noch Kohlezeichungen, seine ersten Landschaften, gezeigt. Was ihm gelang, waren die Wege den Hügel hinab, unter den Pinien, was er suchte, mit „Orfeo“ beschäftigt, waren Öffnungen in die Unterwelt, die Gänge hinunter. Heute vor 50 Jahren wurde das Grundgesetz der Bundesrepublik Deutschland verkündet. Es erlaubt nicht den Krieg, der jetzt geführt wird und nicht aufhört. Als er vor zwei Monaten begann, schrieb mir Dusan Rajak aus Belgrad: „Die Luftangriffe gehen weiter bis zur Vernichtung, so sagt uns unsere Tochter, die in Los Angeles lebt“. Mit Antonio besuchte ich Primo, einen Bauern in der Nachbarschaft, den ich lange nicht gesehen hatte. „Es ändert sich nichts,“ sagte et, „aber alles ändert sich.“

Wolfgang Storch

Volterra, 23. Mai 1999

Geschrieben für das Programm Les Représentations de la Méditerranée Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, Aix-en-Provence Université de Provence. Inédit en allemand

Urne funéraire étrusque. Musée étrusque de Volterra

Lettre à Adonis

Cher monsieur Adonis

[…]

Je suis venu à Volterra pour la première fois un vendredi saint, en allant de Pise à Sienne. Un jour où les arbres avaient un éclat violet foncé, regorgeant de bourgeons qui voulaient percer. Un pays dans l’enchantement du vendredi saint. Comme en vol, je gravis l’imposant piton. À côté de moi mon premier fils, Kaspar, âgé de sept ans. Je trouvai la ville austère et sûre d’elle, une commune fière, fermée sur elle-même. Mais il y avait la vue étendue sur la région dans sa première verdure. Nous voulions pique-niquer là en bas, sur la route de Sienne. En descendant, je tombe sur une colline, une forêt pareille à un hérisson. Nous y sommes montés. Maintenant, à mi-pente, je vois la région, à la hauteur des chaînes de collines tout autour, au moment de l’immersion. Je ne suis pas au nord, pas au midi, pas à l’est, pas à l’ouest. La colline est un nombril du monde. Elle s’appelle San Martino. On y a dansé le 1er mai et on recommencera. Autour de moi un paysage qui me donna à croire que je pourrais aboutir ici. Que je pourrais réussir à vivre ici. À l’étranger, et pourtant pas. J’avais grandi dans le paysage des Préalpes bavaroises, ce pays en était le pendant, c’était son modèle.

Six ans après j’ai trouvé ma maison sur le versant sud de Volterra — précisément à cette mi-hauteur. Aménagée au milieu du siècle dernier par les frères Tangassi de Volterra. Ils avaient pu vendre leurs travaux d’albâtre au Mexique. Par besoin de se concrétiser ici quelque chose du Mexique, ils transformèrent une vieille ferme. L’évêque consacra la petite église à Maria de Guadalupe, protectrice de Mexico, en septembre 1858. Dans le même temps, Wagner s’installait à Venise sur le Grand Canal, pour y composer le deuxième acte de Tristan et Isolde. En 1943, au moment de ma naissance, la Wehrmacht occupa la maison pendant plusieurs mois. Les officiers remercièrent la propriétaire en lui offrant une tapisserie d’étoffe ancienne, ornée de motifs et d’écritures orientales avec des animaux, des oiseaux, que mon plus jeune fils découvre à présent. Peut-être un travail fait en Sicile. C’est sous cette tapisserie que je dors. Je ne sais que depuis peu de qui elle vient.

L’arrivée est la mort, avez-vous dit à Berlin. C’est ici, à Volterra, que je veux arriver L’endroit s’ouvre comme les plantes qui attendent que je quitte ma table de travail. Comme j’ai essayé ici de comprendre la vie, je me suis assorti à un espace dans lequel je pouvais retrouver des rencontres, des constellations, qui m’ont marqué dans ma jeunesse. Cette sensation : voilà, tu es arrivé, m’a toujours repris à l’improviste. Ce maintenant qui me traverse, une sensation de bonheur, une marche dans un long escalier. La naissance d’Antonio Maria il y a un an et demi a changé beaucoup de choses. Les voisins y ont vu le signe que je m’étais décidé à vivre ici. C’est ici que mon fils grandit et découvre le monde, alors que je le découvre à nouveau.

Et que je découvre mon fils. Quand ses veux profonds ont commencé à voir, m’ont regardé, ils étaient emplis d’une origine : c’étaient des yeux qui savaient, au moment de s’enfoncer dans un monde nouveau. « Souvent j’ai surpris un regard de lui, ai-je lu à l’époque dans les souvenirs d’Isadora Duncan, au moment où elle évoque l’enfant qu’elle a eu d’Edward Gordon Craig, et je me suis alors sentie très près de la ligne de partage où l’énigme mystérieuse de la vie s’abîme dans l’ombre. Cette âme dans un corps nouvellement créé, qui rencontrait mon regard avec un œil qui semblait comprendre, avec des yeux qui semblaient venir de l’éternité et amoureusement répondaient à mon regard ». Günther Lucke, d’Erfurt, la ville de mon père, racontait : les âmes des morts errent dans les étangs, la cigogne, qui symbolise l’arrivée du printemps, les y repêche de son bec sous forme d’enfants et les apporte aux parents. Réjouissante est l’idée, transmise par Platon, que les enfants choisissent leurs parents. Ainsi, sitôt arrivés, nous regardent-ils afin que nous sachions ce qu’ils savaient avant de commencer à regarder, à concevoir, ce qui les entoure.

Du mur d’enceinte de la ville, le regard découvre au nord, au-delà de Pise vers les Alpes apouanes, les lointaines carrières de marbre de Carrare, à l’est la région de Chianti, au sud la Maremme par-delà les monts métallifères, à l’est la mer Tyrrhénienne jusqu’aux montagnes corses – un univers agrandi par la mer qui scintille entre les collines. Un univers capté par la Méditerranée. Les Romains ont refait le nom étrusque de Velathri à partir de volare et terra. Entre ciel et terre, livrée aux vents. On croit qu’on pourrait se laisser tomber et voler, comme les busards au-dessus des pentes. Mais la ville ne peut s’étendre vers le bas. Le sol de glaise qui abrite les nécropoles ne supporte pas les maisons. Au nord-ouest, un pan de la montagne est tombé dans le précipice. Les rochers jaunes à pic indiquent ce qu’elle est au-dedans.

Avec l’albâtre qu’ils trouvaient sous la terre aux environs de Volterra, blanc et veiné comme du marbre, mais qui reste du gypse, les Étrusques faisaient des urnes : à l’intérieur, ils se donnaient de nouveau à la terre ; à l’extérieur, ils se donnaient à voir en effigie : corps au repos, allongés comme pour un repas, avec des têtes trop grosses, qui se présentent avec la même franchise que sur la piazza ; c’est leur place, leur ville, leur pays. « Les Étrusques avaient-ils déjà de leur vivant leur mort constamment près d’eux comme maintenant leurs urnes, s’est demandé Max Picard, de sorte que l’existence dans la mort n’était en rien différente de l’existence dans la vie ? Ils donnent l’impression de gens qui attendent de revenir à la vie, prêts dans la minute qui suit, on ne les a nullement balayés de la vie, ils sont juste allés de l’autre côté de la mort qui était l’autre côté de la vie ». Sur les flancs des urnes se trouvent des Lazes ailées, conductrices des morts comme les Walkyries dans le Nord. Les habitants de Volterra ont creusé les nécropoles dans la montagne devant les remparts. Ce sont les quartiers de l’autre ville.

Aucune ville de Toscane n’a connu de mort, n’a connu de violences et de pillages aussi affreux que Volterra du fait des Médicis. Ordonnée par Laurent le Magnifique, qui avait besoin du minerai des monts métallifères, exécutée par Frédéric de Montefeltre qui, de sa ville d’Urbino, fit un des centres éclatants de la Renaissance, la prise de Volterra se changea en sac de Volterra et bouleversa l’Italie. À l’emplacement de l’acropole et des temples anciens, les Médicis ont érigé une forteresse. Une prison jusqu’à aujourd’hui. La ville vit avec les détenus. Avec eux Armando Punzo travaille des pièces de Peter Weiss et de Jean Genet, les monte dans la cour de la prison et sur la place. Sur son lit de mort, Laurent le Magnifique avait confié à Andrea Poliziano qu’il croyait qu’on ne lui pardonnerait jamais le sac de Volterra, que l’enfer l’attendait. Savonarole lui avait pour cela refusé l’absolution. Quand Florence célébra le cinq centième anniversaire de la mort de Laurent, l’évêque de Volterra dit une messe pour les victimes. « Tout se passe, a écrit Max Picard, comme si l’on pouvait emprunter les degrés du temps qui montent lentement vers le présent pour redescendre vers le passé »,

Volterra a trouvé son emblème dans une statue de bronze étrusque du 1er siècle avant Jésus-Christ, haute de cinquante-sept centimètres et demi : « Ombra della sera ». Un jeune homme nu, dont le soleil du soir a multiplié la longueur par trois, solidement campé, élancé, presque un enfant encore, perdu dans la confrontation avec lui-même, écoutant en lui-même, son giron en train de devenir un sexe, les mains au repos sur le haut des cuisses protègent le nombril et le pénis, protègent ce qui maintenant commence, quand le soleil plonge dans la mer en attente de la force de pouvoir aimer, procréer en attente de l’obscur avenir, en attente du mariage, du retour du soleil. Dans la montée des forces telluriques, une sonde plongeant dans la terre, s’élevant vers un espace encore à apprendre. Son centre est le nombril et son nouveau centre à présent le pénis, l’un ne peut être le centre si l’autre ne l’est pas.

Il est le vent qui ne bat pas en retraite et l’eau qui ne remonte
pas à sa source. Il crée son espèce à partir de lui-même –
il n’a pas d’ancêtres et ses racines sont dans ses pas.
Il marche dans l’abîme et a la silhouette du vent.

L’autre image dans laquelle Volterra s’actualise — elle aussi au moment du coucher de soleil – est la Descente de croix de Rosso Fiorentino, datée de 1521. Commandée par la Compagnia della Croce di Giorno pour sa chapelle à Saint-François – cinquante ans après le sac de Volterra. La douleur causée par celui-ci semble se manifester de nouveau sur le tableau. Le Christ à quitté le monde. Marie, frappée par la mort, tenue par deux femmes, Marie-Madeleine, qui s’est jetée aux genoux de Marie, étreignant son ventre, la soutenant, voulant embrasser, consoler, le ventre qui l’a porté, lui qui maintenant a accompli sa tâche. De l’autre côté Jean, dressé de toute sa haute taille, frappé, la tête entre les mains, plein de douleur pour le monde qui a tué le Christ. Paralysé. Dans un trait de lumière blanche. Au-dessous de lui, dans le lointain, sur une colline au couchant des gentilshommes flânant avec des épées, sur la crête des soldats avec des hallebardes. Quatre hommes sur des échelles, Joseph d’Arimathie penché au- dessus du bras de la croix, Nicodème à gauche, et deux autres aides, cherchent à tenir, à sauver, le corps détaché de la croix. Tous quatre dans une excitation complète. Un souffle de vent les enveloppe. Le corps du Christ mort qui ploie dans les bras des aides dessine un demi-cercle, lui-même soleil plongeant dans les flots, la peau d’un vert blafard, au centre des quatre hommes dont les corps, les bras, les jambes forment une roue de soleil en train de tourner Nicodème découvre sur la poitrine du mort la blessure que touche la main de l’aide placé à droite, à la fois il recule et déjà se jette sur elle, la désignant de sa main gauche tendue et voulant la toucher, il crie d’effroi et il est déjà assoiffé, les yeux pleins de convoitise, la tunique d’un rouge brûlant, la fourrure noire sur les épaules, une bête : le sang veut à nouveau jaillir de la blessure. Transporté de félicité derrière ses yeux clos, le Christ. Rosso a fait voir la blessure au spectateur sur un autre tableau, la Mise au tombeau, de l’église San Lorenzo à Sansepolcro : des lèvres serrées. Entrouvertes les lèvres de Marie. Derrière elle, une furie guerrière montre ses crocs, les lèvres sanglantes. Peinte en 1528, un an après le sac de Rome.

C’est Nicodème, rapporte la Légende Dorée, qui avait peint une image magnifique du Crucifié. Une image qui conservait le sang du Christ, son pouvoir de guérison. Quand les Juifs le percèrent d’une lance, « il en sortit abondance de sang et d’eau qui remplirent le calice que l’on tenait au-dessous. Pris d’effroi, les Juifs portèrent le calice dans leur synagogue : là, tous les malades qui en furent enduits guérirent ». Le tableau devait avoir le même effet sur Volterra, afin que la ville reconnaisse que la disponibilité à souffrir, le sacrifice, la blessure lui donneraient seuls la force de guérir. Le Christ mort est sauvé : ainsi Michel-Ange, à vingt-cinq ans – l’âge de Rosso quand il peint ce tableau – l’avait-il déjà mis dans les bras de Marie, léger, racheté, de retour en lui-même, souriant. Et ainsi l’a-t-il montré, cinquante ans plus tard, soutenu par Marie- Madeleine, mais tous deux étreints par Nicodème, en qui Michel-Ange s’est représenté : ce devait être la Pietà pour son propre tombeau.

En bas dans la cour, le long du mur, poussait un figuier à deux troncs, un V. Il donnait de lourdes figues noires. Ses feuilles volaient comme des oiseaux dans le vent de la mer. L’année dernière, une tempête a brisé le tronc de droite. Nous avons étayé celui de gauche. Il y a quatre semaines, Gabriele me fit voir une fente qui, comme creusée au couteau, montait le long du tronc en partant du sol. Le tronc de droite ne voulait pas vivre sans le gauche. Des figues noires, Francesco m’en avait apporté avant. À pleines mains. L’avoir comme voisin fut un don précieux. C’était l’âme du versant sud. Né avant la Première Guerre mondiale, il avait, avec ses parents et trois frères et sœurs plus jeunes, quitté les Abruzzes, où leur terre ne pouvait plus les nourrir pour venir à Volterra après la Seconde Guerre mondiale. Sa vie, disait-il, n’était que guerre ; trois guerres : l’Afrique, l’Albanie, la Grèce. Prisonnier de guerre italien, il fut déporté au camp de concentration de Mauthausen. Sa deuxième femme, native de Volterra, et lui vivaient avec la famille de son fils d’un premier lit. Ils agrandissaient la maison, quand je vins à Volterra. J’étais souvent invité à manger. Il riait en trinquant et disait : « troppo amore ». Celui qu’il sentait pour moi, il me l’a donné. Tout le monde pouvait lui parler, lui demander conseil. On savait qu’il ne raconterait rien. Il ne répondait guère non plus. Mais, face à lui, les choses s’éclairaient, on savait que faire. Quand sa femme mourut, il trouva la vie dure. Il venait boire un verre de vin, il était content de trouver des Gitanes, En rentrant, il tombait dans le fossé. Son fils venait, se fâchait, il ne fallait pas qu’il boive. Je le comprenais. Il en avait été ainsi pour ma mère, quand je vivais avec ma famille, et qu’elle était toute seule. Francesco vint de moins en moins, il n’avait plus la force. Quand il mourut, je n’étais pas à Volterra. La conversation revient sur lui. Il vit en ceux qui lui ont posé des questions.

Au moment où la peste sévissait à Florence, Pontormo a peint pour la chapelle funéraire de la famille Capponi, dans l’église Santa Felicità, un retable qui, sept ans après, répond à la Descente de croix de Rosso Fiorentino et se rapporte aussi à la Pietà de Michel-Ange : un tableau qui embrasse en un seul mouvement, déposition, déploration, Pietà, Mise au tombeau et Ascension. Neuf hommes et femmes pour s’occuper de Marie, on écarte son fils mort de son sein, et pour s’occuper du fils que son père attend. L’image du père, qui n’est plus là aujourd’hui, se trouvait sur la voûte de la chapelle : la main droite tendue vers son fils, un linge dans la gauche pour nettoyer le corps de ses plaies. Le jeune homme qui porte le Christ sur ses épaules tourne la tête, scrute l’espace de la chapelle comme s’il entendait la voix de Dieu qui attend son fils.

Sa peau est lilas clair, de la même couleur, dans la même lumière, que les habits de la femme qui s’avance vers Marie – tous deux sont des porteurs. Elle tend à Marie le linge avec lequel elle a nettoyé le corps du fils. Ou elle veut recueillir sur Je linge les larmes de Marie. Ou le linge – au centre de la composition — est une image de l’âme. La femme apporte à Marie l’âme de son fils.

En signe d’adieu, Marie a levé la main droite qu’une femme a détachée de la main du fils. L’âme de celui-ci lui restera, comme l’âme d’Eurydice à Orphée, quand elle glisse de nouveau en arrière, vers les Enfers.

Les neuf figures sont comme une seule, dit Anja, l’étudiante de Vladivostok. Elles ne sont plus réductibles à Marie-Madeleine, Jean ou Joseph d’Arimathie, même si telle ou telle attitude rappelle ceux-ci. Pontormo se montre lui-même parmi les neuf figures, dans le dos de Marie, le regard tourné vers Dieu le Père, anxieux de capter dans le mystère qu’il a peint sa peur déclarée de la mort, interrogatif et humble d’avoir pu peindre cela, un porteur lui aussi. C’est donc une image de la Pentecôte – non du Saint-Esprit. Elle manifeste une attaque surprise par le divin, qui se révèle dans la mort comme purification, recueille- ment et retour Transis de douleur, pénétrés de ce qui se révèle à eux, devenant des porteurs d’eux-mêmes dans la compassion, ils sont des envoyés, afin d’aller dans le monde. Sur le mur de la fenêtre, à droite de la chapelle, Pontormo a peint l’Annonciation, le commencement.

Il a plu hier. Je plante quatre œillets du Japon dans le parterre autour du tilleul, les derniers ne sont pas encore dans la terre. Je mets dans ma bouche deux fleurs à la tige cassée et voilà que me viennent à l’esprit le titre du monologue de Pirandello, L’homme une fleur à la bouche et, pour cette raison, la question que m’a posée Klaudia, hier soir, après avoir lu le texte jusqu’à Pontormo : « Veux-tu mourir ici ? ».

Je l’avais emmenée à la chapelle de Pontormo le premier jour, quand elle avait atterri à Florence pour venir me voir à Volterra. L’Annonciation nous accompagne, la lumière qui se réfracte sur l’ange, qui le remplit. Son vêtement, ses ailes sont là pour rendre visible l’autre lumière.

Les couleurs avec lesquelles Pontormo a peint ce qui est arrivé le jour de la Pentecôte sont les couleurs du vendredi saint, du printemps dans sa douceur première, les couleurs encore pareilles aux racines, les feuilles dans leur première transformation. par la lumière, sans défense devant le soleil, enchantement du vendredi saint.

Antonio me conduit au petit étang que je ne connais pas encore. Dino l’a aménagé dans une dépression au milieu du champ de Graziano. Hier, en jetant des mottes de glaise dans l’étang, Antonio est tombé dedans. Laura, qui a neuf ans, l’en a retiré, Maintenant il y jette de nouveau des mottes de glaise. Sur ma table de travail, une photo où je donne la main à mon père, j’ai maintenant le même âge que lui, au bord du Schlachtensee, au début de 1945, avant que nous ne quittions Berlin, Ses yeux, qui savent, sont absents. C’est le moment où l’on décida de transférer la production des V2, qu’il avait à organiser comme ingénieur, de Peenemünde au complexe de Dora. Quand les usines Siemens furent reconstruites après la guerre, il mourut. Il se noya dans le Tegernsee. Une crise cardiaque. Je vis ses mains et nageai vers elles. J’avais neuf ans. J’en sais toujours trop peu sur lui.

Aujourd’hui, c’est la Pentecôte. L’été commence. Les étudiants sont partis il y a deux heures. La lumière du soleil effleure la cime des collines. Mario a labouré avec son tracteur la pente raide au-dessous de son étang. Le silence règne à présent, il n’y a que les cris des oiseaux. Stefan, qui commence ses études d’art, m’a encore montré des dessins au fusain, ses premiers paysages. Ce qu’il a bien réussi, ce sont les chemins qui descendent la colline, sous les pins, ce qu’il cherchait, occupé d’Orphée, c’étaient les entrées des Enfers, les galeries de descente. Il y a cinquante ans aujourd’hui fut proclamée la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne. Elle n’autorise pas la guerre qui est livrée en ce moment et qui ne cesse pas. Lorsqu’elle à commencé il y a deux mois, Dusan Rnjak m’a écrit de Belgrade : « Les attaques aériennes continueront jusqu’à l’anéantissement, nous dit ma sœur qui habite Los Angeles ». Avec Antonio, je suis allé voir Primo, un paysan du voisinage. « Rien ne change, a-t-il dit, mais tout change ».

Wolfgang Storch

Volterra 23 mai 1999

Traduction: Jean-Pierre Morel

Ecrit pour Les représentations de la Méditerranée Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, Aix-en-Provence Université de Provence. Paru dans :  Thierry Fabre et Robert Ilbert (dir.), Les représentations de la Méditerranée, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000,

Vue sur les collines metallifères depuis la Villa Le Guadalupe

L’extrait sur Volterra, une région que j’aime beaucoup, est partie d’une lettre / dialogue avec le poète syrien Adonis. La première partie du texte est un récit d’enfance et de découverte des rives de la Mediterranée (notamment Beyrouth) en compagnie de sa mère par un jeune allemand né pendant la Seconde guerre mondiale. L’ensemble du texte répond à la question de savoir ce que représente la Mediterrannée pour un Allemand. Une réflexion qui convoque Hölderlin, Rimbaud et leur quête de l’orient, Etel Adnan, Adonis, d’autres et bien sûr aussi Heiner Müller pour qui « nous avons besoin de l’avenir et non de l’éternité de l’instant ».

Le dramaturge, curateur, metteur en scène et auteur Wolfgang Storch s’est installé en 1992 au pays étrusque, à Volterra où il a fait avec Klaudia Ruschkowski de la Villa Le Guadalupe un espace d’art et de rencontres. Il travaille actuellement, entre autre, sur la place de l’octogone dans l’architecture.

Je remercie l’auteur de m’avoir confié son texte, inédit en allemand.

Publié dans Littérature | Marqué avec , , , , , | Laisser un commentaire

Découverte d’une « cité ouvrière » du 16ème siècle

Au lieu-dit La Fouchelle, à Sainte-Marie-aux-mines (Haut-Rhin) dans  les Vosges, des fouilles archéologiques ont mis à jour les ruines d’une maison de mineur (ou de fondeur). Elle fait partie d’un ensemble plus vaste datant du 1er quart du 16ème siècle.

J’y suis allé pour voir avant qu’elle ne soit ré-enfouie. Ce qui constitue, me disent les archéologues, la meilleure protection en l’absence des autres. D’autant qu’il s’agit de la dernière campagne de fouilles commencées en 2013.

La maison ici découverte qui  s’étend de la bâche bleue au premier plan jusqu’au mur du fond, est un logement pour deux familles. Il y en avait pour 3 et même quatre familles. Il faut imaginer un alignement de maisons le long du chemin et de la courbe de niveau de la colline. Un autre groupe de maisons se trouvait en contrebas. On évalue à 70 le nombre de logements construits ici autour de 1525 jusqu’aux environs de 1625. Ils se situent à proximité des lieux de travail à mi-distance de quelques centaines de mètres, entre les entrées de deux mines d’argent, de cuivre et de plomb.

Ils constituent donc jusqu’à preuve du contraire la première « cité ouvrière » connue à ce jour. Je mets « cité ouvrière » entre guillemets car comme le signale Pierre Flück, présent sur les lieux, la cité ouvrière fait partie d’un champ lexical plus récent qui pourrait prêter à confusion. De construction standardisée, ces maisons étaient constituées d’une pièce équipée d’un kachelofa (poêle de faïence) et  d’une cuisine. La voici :

Dans le mur entre la cuisine et la stuwa comme on dit par chez nous (Stube = pièce chauffée), une ouverture donnait accès au Kachelofa :

En remontant le chemin, je rencontre une équipe de jeunes archéologues entrain précisément de se livrer à des travaux de céramologie autour d’un amas de poêle de faïence qui s’est effondré sur lui-même :

Il en ressort parfois ceci  :

Je reviendrai de manière plus approfondie sur le sujet à l’occasion de la parution du livre consacré à ces fouilles. Il est annoncé pour l’automne.

Giftgrubeite (CaMn 2 Ca 2 (AsO 4) 2 (AsO 3 OH) 2 · 4H 2 O)

L’ancienne région minière de Sainte-Marie-aux-Mines ne cesse de faire parler d’elle dans le domaine de la minéralogie. Une dizaine de nouveaux minéraux y ont été attestés récemment. A titre d’exemple : la giftgrubeite qui porte le nom de la mine où elle a été découverte, la Giftgrube = la mine à poisons). Elle est le produit d’une minéralisation récente. Selon le Journal of Geosciences : un minéral secondaire récent, formé par l’altération des minéraux de la veine arsenicale après l’exploitation. Une minéralisation post-industrielle en quelque sorte.

Publié dans Histoire | Marqué avec , , , , , , | Laisser un commentaire

Le Rhin (et l’Alsace) dans la critique de Keynes
au Traité de Versailles

Soldats français sur la rive du Rhin à Koblenz. Photographie de Willy Römer (1918/19) extraite du catalogue de l’exposition „Der Rhein“ à la Bundeskunsthalle de Bonn. p 278

La question du contrôle des voies navigables – en particulier du Rhin – et plus généralement des moyens de transports fluviaux et ferrés est un aspect peu connu du Traité de Versailles. J’ai eu l’occasion récemment d’interroger un historien à l’issue d’une conférence s’y rapportant. A ma question de savoir s’il pouvait me dire quelque-chose sur la place du Rhin dans le Traité, sa réponse a été simple : rien. Je savais ce qu’il me restait à faire. Ce qui m’incite à mettre en ligne – en document- les passages dans lesquels l’économiste John Maynard Keynes examine les clauses traitant du réseau fluvial de l’Allemagne. Elles concernent en particulier, bien au-delà du symbole, le Rhin et au passage ses capacités de production d’énergie électrique. Cette localisation qui est aussi une focalisation sur le Rhin s’avère des plus intéressantes :

« Elles [les clauses traitant du réseau fluvial de l’Allemagne] sont si peu nécessaires, elles ont si peu de rapports avec les buts présumés des alliés qu’on ne comprend pas, en général leur signification. Elles constituent cependant un acte d’ingérence sans précédent dans les affaires intérieures d’un pays, et elles sont susceptibles d’être mise en œuvre de façon à retirer à l’Allemagne tout contrôle effectif sur son propre système de transports. Sous leur forme actuelle elles sont injustifiables, mais quelques légères modifications pourraient en faire dispositif raisonnable.

La source ou l’embouchure de la plupart des principaux fleuves allemands se trouvent à l’extérieur du pays. Le Rhin, qui prend naissance en Suisse, est à présent, sur une partie de son cours, un fleuve frontière, et il se jette dans la mer en Hollande ; le Danube naît en Allemagne, mais coule, sur sa plus grande longueur, dans d’autres pays ; l’Elbe prend sa source dans les montagnes de Bohême, maintenant appelée la Tchéco-Slovaquie; l’Oder traverse la Basse-Silésie ; le Niemen sert désormais à la Prusse orientale et a sa source en Russie. De tous ces cours d’eaux, le Rhin et le Niémen sont des fleuves frontières, l’Elbe est principalement allemand, mais son cours supérieur a une grande importance pour la Bohême, le Danube, dans sa partie allemande, ne présente pas beaucoup d’intérêt pour les autres pays, et l’Oder est un fleuve presque exclusivement allemand, à moins que le résultat du plébiscite ne rattache toute la Haute-Silésie à la Pologne. [Pas toute mais une grande partie. BU]

Les fleuves qui, selon les mots du traité, «fournissent naturellement à plus d’un État un accès à la mer », nécessitent une réglementation internationale et des garanties contre toute discrimination. Ce principe est reconnu depuis longtemps par les Commissions internationales qui régissent le Rhin et le Danube. Mais les États concernés doivent y être représentés plus ou moins en proportion de leurs intérêts. Le traité cependant a fait du caractère international de ces cours d’eau un prétexte pour retirer à L’Allemagne le contrôle de son réseau fluvial.

A près quelques articles qui prennent les précautions adéquates contre toute tentative de discrimination ou d’entrave à la liberté de transit1, le traité remet l’administration de l’Elbe, de l’Oder, du Danube et du Rhin à des commissions internationales2  dont les compétences définitives seront déterminées « par une convention générale à établir par les puissances alliées et associées et approuvée par la Société des Nations3 ». D’ici-là, les commissions élaboreront leurs propres statuts et jouiront de pouvoirs très étendus, « particulièrement en ce qui concerne l’exécution des travaux d’entretien, d’aménagement et d’amélioration du réseau fluvial, le régime financier, l’établissement et la perception des taxes, le règlement de la navigation4 ».

Jusque-là, il y a beaucoup à dire en faveur du traité. La liberté du transit est un aspect important des règles de bonne conduite internationales. Elle devrait être instaurée partout dans le monde Ce n’est que contre la composition des commissions qu’on peut faire des objections. Dans chaque cas, les votes sont pondérés de façon à mettre l’Allemagne en nette minorité. Dans la commission de l’Elbe, l’Allemagne a quatre voix sur dix, dans la commission de l’Oder, trois sur neuf, dans la commission du Rhin, quatre sur dix-neuf, dans la commission du Danube, qui n’est pas encore définitivement constituée, elle ne disposera sans doute que d’une faible minorité. Pour administrer ces fleuves, la France et la Grande-Bretagne sont partout représentées ; dans le cas de l’Elbe, sans qu’on puisse découvrir aucune raison valable, des représentants de l’Italie et de la Belgique font partie de la commission de l’Elbe.

Ainsi les grandes voies d’eau allemandes sont livrées à des organismes étrangers qui possèdent les plus vastes pouvoirs. Nombre des affaires locales et intérieures de Hambourg, de Magdebourg, de Dresde, de Stettin, de Francfort, de Breslau, seront soumises à une juridiction étrangère. La situation est à peu près la même que si les puissances de l’Europe continentale étaient majoritaires dans l’Office de la Tamise ou au Port autonome de Londres.

Certaines dispositions secondaires s’inspirent de principes que l’examen du traité nous a rendus familières. D’après l’annexe III du chapitre des Réparations, l’Allemagne doit céder 20% du tonnage de sa batellerie intérieure. Elle doit en outre livrer une proportion de sa flottille fluviale de l’Elbe, de l’Oder, du Niemen et du Danube, qui sera fixé par un arbitre américain, « en tenant compte des besoins légitimes des parties en cause, et en se basant notamment sur le trafic de la navigation dans les cinq années qui ont précédé la guerre ». Les bateaux ainsi cédés devront être choisis parmi les plus récemment construits5. Il en ira de même des navires et remorqueurs allemands du Rhin ainsi que des avoirs allemands dans le port de Rotterdam.6  Là où le Rhin coule entre la France et l’Allemagne, la France aura tous les droits pour utiliser l’eau en vue de l’irrigation ou pour sa force motrice, et l’Allemagne n’en aura aucun7Tous les ponts seront propriété française sur toute leur longueur8. Enfin, l’administration du port rhénan de Kehl, – qui est complètement allemand, – sera rattachée pour sept ans à celle de Strasbourg et confiée à un Français nommé par la nouvelle commission du Rhin.

Ainsi les clauses économiques du traité ont un caractère systématique et rien n’a été omis pour appauvrir l’Allemagne à présent et empêcher son développement futur. Après avoir été placée dans une telle situation, l’Allemagne devra effectuer des paiements en monnaie, sur une échelle et selon des procédés que nous examinerons dans le chapitre suivant.

John Meynard Keynes : Les conséquences économiques de la paix. Traduction et annotation de David Todt. Tel Gallimard 2002. pp 116-119

1Exception faite cependant du §2 de l’article 332 qui permet aux vaisseaux des autres nations de faire commerce entre les villes allemandes, mais empêche les navires allemands de faire du commerce entre les villes non allemandes sans autorisation spéciale. 2Le Niemen et la Moselle pourraient être traités plus tard de la même manière.
3Art. 338. 4Art. 344. Cela a rapport particulièrement à l’Elbe et l’Oder ; les commissions existantes s’occupent du Danube et du Rhin. 5Art 339. 6Art. 357. 7Art. 358. L’Allemagne peut cependant recevoir quelque indemnité en raison de la force motrice prise ainsi par la France. 8Art. 66.

Il est intéressant de souligner d’emblée la problématique que révèle la lecture de l’extrait ci-dessus. Keynes met en évidence, sans la souligner, la question des rapports entre le caractère de facto international des fleuves et voies navigables, qui sont des « centres d’intérêt communs »(Marcel Mauss), et celui contredit, sous le masque de l’internationalisation de la navigation, par les intérêts nationaux. S’y ajoute le dé-saisissement des localités riveraines allemandes. Cela à contre-pied de ce qui s’était fait au Congrès de Vienne, un siècle plus tôt, en 1815. C’est d’une certaine façon pour sortir de cette impasse d’un internationalisme dénationalisant et délocalisant opposé à un nationalisme et un localisme niant les interdépendances que Marcel Mauss, qui fut affecté avant sa démobilisation un court instant à la Commission centrale de navigation du Rhin, forgea, sans la développer plus avant,  l’idée d’inter-nation permettant d’articuler les différents niveaux. (Cf Marcel Mauss : La nation. PUF. p 396). Cette idée sert d’amorce à un projet éponyme.

Le Traité de Versailles, un traité de paix ? Plutôt un traité de guerre économique source de conflits futurs. Ce n’est par ailleurs pas encore la fin de la guerre qui, elle, continue sur le terrain. Et dans les têtes. C’est à la fois un traité de vainqueurs, de revanche faisant payer l’Allemagne à qui est attribuée la seule responsabilité de la guerre et un traité de libre-échange. Je rappelle qu’il constitue également la Société des nations, ancêtre de l’ONU ainsi que l’OIT, Organisation internationale du travail.

Je n’entre pas trop dans le détail du Traité de Versailles que chacun pourra lire en ligne, ni même dans le détail du texte de Keynes qu’on trouvera aussi ici dans une traduction un peu différente – mais pas trop – de celle utilisée ci-dessus. Les références de Keynes sont précises mais elles ne couvrent pas tout le champ de ce qui concerne le Rhin

Examinons quelques considérations préalables de l’économiste anglais qui réagit dès 1919 au contenu du Traité de Versailles qu’il considère comme mauvais pour l’Europe … continentale – il met l’Angleterre à part – en raison de ce qu’il considère comme l’imbrication de ses économies. Dans la préface à l’édition française de 1920, il note que la France « est l’unique nation du monde dans laquelle les hommes d’État n’ont pas commencé à dire la vérité à leurs compatriotes et sans doute à eux-mêmes. »

Keynes commence par dépeindre l’état des économies continentales d’avant guerre. Il conclut son tableau ainsi :

« On pourrait dire beaucoup d’autres choses pour peindre les particularités économiques de l’Europe de 1914. J’ai insisté sur les trois ou quatre plus grands facteurs d’instabilité : instabilité résultant d’une population excessive vivant sur une organisation complexe et artificielle ; instabilité des classes laborieuses et capitalistes ; instabilité des importations alimentaires du Nouveau Monde en Europe dont celle-ci était complètement dépendante.
La guerre a ébranlé ce système au point de mettre en danger la vie même de l’Europe ». (Oc p37)

Puis il ajoute que, face à cette situation d’un continent malade et mourant, d’une organisation détruite et d’un ravitaillement détérioré, :

« C’était la tâche de la Conférence de la Paix de faire honneur à ses engagements et de satisfaire la justice ; mais ce ne l’était pas moins de restaurer la vie et de panser les blessures.Ces devoirs lui étaient dictés autant par la prudence que par la générosité que la sagesse antique louait chez les vainqueurs ».

Mais tout cela n’intéressait pas les membres de la Conférence.

[Ils] ne s’intéressaient pas à la vie future de l’Europe, ils ne se souciaient pas de ses moyens d’existence. Leurs préoccupations, louables ou non, se rapportaient à des questions de frontières et de nationalités, d’équilibre des puissances, d’agrandissements impérialistes ; ils se souciaient uniquement d’affaiblir un ennemi fort et dangereux, de se venger de lui, de transférer sur ses épaules l’insupportable fardeau financier qu’ils avaient accumulé sur les leurs ».(Oc.p 69)

John Meynard Keynes parle de « paix carthaginoise » et d’oubli de la sagesse antique là où il aurait fallu « restaurer la vie » et « panser les blessures ».

« En plaçant sous contrôle étranger le système fluvial de l’Allemagne, le traité déclare internationaliser les fleuves servant naturellement d’accès à la mer à plus d’un État, avec ou sans transbordement d’un bateau à un autre. De tels exemples pourraient être multipliés. Le but véritable et clair de la politique française de diminuer la population et d’affaiblir le système économique de l’Allemagne a été enveloppé, par égard pour le Président [Wilson], dans le langage solennel de la liberté et de l’égalité internationale. » (Oc p 64)

C’est précisément à propos du Rhin et de l’ensemble des fleuves traversant l’Allemagne que Keynes relève une rupture dans l’ancien droit européen de la guerre en parlant d’un « acte d’ ingérence sans précédent dans les affaires intérieures d’un état ».

Le chapitre qui préside à cette rupture dans l’ordre économique figure dans le Traité sous le titre Réparations. Il est introduit par l’article 231 qui pose la responsabilité de l’Allemagne dans le déclenchement de la guerre.

Article 231.

Les Gouvernements alliés et associés déclarent et l’Allemagne reconnaît que l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les Gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre, qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés.

Il est précédé par ce qui constitue une rupture dans l’ordre juridique. Elle figure, elle, dans le chapitre Sanctions mettant en accusation l’ex-empereur Guillaume II et lui seul (et non l’État ou le Reich allemand). Avec le recul, il s’agit d’un étrange irruption de l’humanitarisme dans une guerre industrielle et dans un conflit entre impérialismes.

Article 227.

Les puissances alliées et associées mettent en accusation publique Guillaume II Hohenzollern, ex-empereur d’Allemagne, pour offense suprême contre la morale internationale et l’autorité sacrée des traités.

Cette rupture dans le droit international existant a été repérée par le juriste allemand Carl Schmitt qui la qualifie dans son ouvrage, Le nomos de la terre, de criminalisation de la guerre sans, ajoute-il,  que soit défini le contenu de cette criminalité. Son effet a aussitôt été paralysé, écrit Schmitt, non sans avoir rappelé que les États-Unis, qui ne signeront pas le Traité de Versailles mais un traité séparé avec l’Allemagne, y oublieront cet article.

Loin de moi l’idée de nier la responsabilité du Reich allemand, j’ai longuement essayé de défricher cette question dans Quand des somnambules s’en vont déclarer la guerre … mais qu’elle soit la seule et unique cause de la Première guerre mondiale, personne ne l’affirme plus aujourd’hui. Il faut au moins être deux pour faire la guerre. Et quid de l’Empire austro-hongrois ? Une guerre de somnambules selon l’expression pas très heureuse quoique révélatrice que l’on doit à Christopher Clark ? Tout le monde considérait la guerre, et le permis de tuer qui l’accompagne avec la bénédiction de l’Église, comme un moyen d’action légitime. Et comme dirait Machiavel, il n’y a de fatalité que quand on ne fait rien pour s’y opposer. On cherche en vain au niveau des états la trace d’une telle tentative. Difficile de géolocaliser ni d’ailleurs de chrono-localiser l’origine de cette guerre, elle-même en rupture radicale avec les guerres précédentes. L’attentat de Sarajevo n’y suffit pas. Peut-être même qu’elle s’est trompée de localisation. Les premiers signes d’un possible débordement guerrier se trouvent dans la crise d’Agadir, au Maroc, en 1911.

Il faut prendre en considération bien d’autres facteurs, comme par exemple celui-ci :

«  Un monde mécanique, tirant ses forces motrices des énergies froides (l’eau, le vent, etc.. s’efface. Un autre le remplace, animé par les énergies chaudes du feu »
(René Passet Les grandes représentations du monde et de l’économie LES LIENS QUI LIBERENT EDITIONS )

Questions à repenser aujourd’hui à l’époque de l’épuisement des énergies fossiles.

Une nouvelle source d’énergie fossile fait d’ailleurs son apparition : le pétrole. Pensons seulement aux taxis de la Marne qui fonctionnent à l’essence. On réduit trop cette guerre à sa dimension terrestre et à la boue et à l’épouvantable boucherie des corps à corps dans les tranchées, c’est sans doute sa dimension la plus tragique.  Mais,  il s’y ajoute d’autres espaces. La Première guerre mondiale est aussi maritime et voit l’arrivée de l’aviation. Comme l’a récemment rappelé Jean-Paul Sorg, le premier Zeppelin dans le ciel de Strasbourg date de 1908. On les appelait alors Lenkbare Luftschiffe, littéralement bateaux aériens dirigeables comme s’ils faisaient la transition entre la mer et le ciel. (Land und Sproch. Cahiers du bilinguisme n° 209).

Pour Keynes, c’est une civilisation qui meurt, en parlant ici de l’immédiate après-guerre :

«  Dans l’Europe continentale le sol s’agite et nul néanmoins ne prend garde à ses grondements. Il ne s’agit pas seulement d’excès ou d’agitation ouvrière, mais de vie ou de mort, de famine ou d’existence. Ce sont peut-être là les convulsions effroyables d’une civilisation qui meurt ».

Ce qui n’est pas sans rappeler Paul Valéry concluant à la mortalité des civilisations.

J’ajoute un élément peu évoqué à savoir que le Traité de Versailles s’adressait à la République de Weimar qui l’a signé et non à la caste militariste des hobereaux chassés par la Révolution de novembre 1918. Si le capitalisme industriel allemand était avancé, sa structure politique, elle, était rétrograde.

Keynes parle du transfert de la dette sur les épaules de l ‘Allemagne. « L’Allemagne paiera » était le mot d’ordre de la France d’alors. De quoi conjuguer la discrimination schmittienne d’ ami / ennemi, constitutive d’une conception guerrière de la politique, avec celles de débit / crédit si l’on se rappelle avec Nietzsche que « le concept de Schuld [faute, culpabilité] par exemple, concept fondamental de la morale, remonte à un concept très matériel de Schulden [dettes] » et confère à ces dernières un caractère éminemment punitif, hostile, en réservant aux amis, leur – éventuel – effacement. Le cas de la Grèce en fournit un exemple récent. A l’opposé, Keynes nous dit que ce n’est pas sur la base de cette dichotomie qu’il fallait opérer. La suite montre que Keynes avait raison et que ce n’était pas la bonne voie.

Avec la guerre et le Traité de Versailles, le Rhin cesse d’être paysage et devient objet stratégique. Il s’agissait pour le complexe militaro-industriel français de le consolider comme frontière en transférant le glacis qu’a constitué l’Alsace pour l ‘Allemagne, de l’autre côté, par l’ annexion de la rive droite, pour permettre la transformation du fleuve en rempart militaire et en ressource énergétique. Le gouvernement français de Raymond Poincaré a pour cela, dès 1917 – l’idée est même antérieure -, mobilisé – embedded dirait-on aujourd’hui – un bataillon d’historiens et de géographes réunis dans un « comité d’études », présidé par Ernest Lavisse et siégeant à l’Institut de géographie de la Sorbonne. « La France savante en guerre » ! L’horizon sera celui des mines de charbon, entre autres. Et cet autre gros sujet : les voies navigables.

« Les voies navigables européennes constituent un gros sujet de réflexion auquel s’ajoutent les enjeux hydroélectriques et les projets d’utilisation de la force motrice du Rhin. Lucien Gallois, appuyé par Martonne [i.e. Emmanuel de Martonne], souligne la nécessité d’aménager le Rhin pour le rendre navigable jusqu’à Bâle et ainsi assurer le succès de Strasbourg. L’objectif du Comité est également de mettre fin à la suprématie allemande au sein du comité «international» du Rhin [La Commission centrale de navigation du Rhin dont les prémisses remontent au Congrès de Vienne en 1815] où elle dirige de fait, en tête-tête avec la Hollande. Il s’agirait donc d’aménager les communications de Strasbourg avec les Pays-Bas et la Suisse, c’est-à-dire au-delà l’Italie, et d‟établir un vrai statut international limitant les droits des États riverains, auquel intéresser la Grande-Bretagne, la Belgique, les pays scandinaves, voire les États-Unis et la Russie. La capitale alsacienne deviendrait ainsi la plateforme d’un réseau de canaux constitués du projet suisse Rhin-Rhône, du Mittellandkanal en voie de creusement vers l‟Elbe, Berlin et l’Oder, du projet Rhin-Main-Danube »

(Isabelle Davion : introduction à LES EXPERTS FRANÇAIS ET LES FRONTIÈRES D’APRÈS-GUERRE Les procès-verbaux du comité d’études 1917-1919

Cela nous rappelle l’adage forgé par Yves Lacoste selon lequel « la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre ». La géographie était alors seulement en voie de se constituer comme science.

Selon l’Article 358 du Traité de Versailles, la France aura, sur tout le cours du Rhin compris entre les points limites de ses frontières,

« a) le droit de prélever l’eau sur le débit du Rhin, pour l’alimentation des canaux de navigation et d’irrigation construits ou à construire, ou pour tout autre but, ainsi que d’exécuter sur la rive allemande tous les travaux nécessaires pour l’exercice de ce droit ;

b) le droit exclusif à l’énergie produite par l’aménagement du fleuve, sous réserve du payement à l’Allemagne de la moitié de la valeur de l’énergie effectivement produite … A cet effet, la France aura seule le droit d’exécuter, dans cette partie du fleuve, tous les travaux d’aménagement, de barrages ou autres, qu’elle jugera utiles pour la production de l’énergie. …»

L’Allemagne, pour sa part, :

« s’interdit d’entreprendre ou d’autoriser la construction d’aucun canal latéral, ni d’aucune dérivation sur la rive droite du fleuve vis-à-vis des frontières françaises » et « reconnaît à la France le droit d’appui et de passage sur tous les terrains situés sur la rive droite qui seront nécessaires aux études, à l’établissement et à l’exploitation des barrages que la France, avec l’adhésion de la commission centrale, pourra ultérieurement décider de construire. »

Ainsi la France s’assure la maîtrise du Rhin et la possibilité d’y adjoindre une dérivation. Ce sera la construction du Grand canal d’Alsace, projet dans les tuyaux mais dont les travaux ne commenceront qu’en 1928.

Le traité de Versailles marqua un tournant pour le Rhin et son devenir de ressource énergétique hydroélectrique plaçant au second rang la question de la navigabilité tout au long de son cours. Celle-ci sera limitée à la portion entre Bâle et Strasbourg au grand dam de la Suisse. Cette navigabilité limitée associé à un réseau de canaux, visait à assurer le transport de houille.

Le Rhin sera transformé par l’association des géographes et des officiers du génie – étrange mot dans ce contexte – qui iront jusqu’à envisager les barrages comme armes :

«  Ce sont ces officiers généraux, formés au Génie comme Joffre ou Lyautey, qui préconisent une grande fermeté quant à la rive droite : possédant la totalité du Rhin fluide entre Bâle et Lauterbourg, la France organise sa défense sans être vue.
L’autre point à trait à l’inondabilité de la zone occupée qui reste jusqu’aux années 1930 un trait de caractère du Génie français. Déjà Vauban avait tiré parti des tensions d’eau lors de sièges, y compris l’eau glacée au siège de Maastricht. La nécessité de disposer de réservoirs périurbains pour alimenter des écluses en temps de paix et pour lâcher l’eau sur les abords de la place en pied de guerre, est largement partagée au milieu du XVIIIe siècle avec de Cormontaingne puis Fourcroy de Ramecourt, directeurs des fortifications. Les trois lignes d’eau tendues entre Boulogne, Strasbourg et Amiens entre 1780 et 1790, le glacis inondable de la ligne Maginot dans les années 1920 ponctuent ces projets hydrauliques défensifs, coûteux mais réalisés. Leitmotiv : réserver de grandes quantités pour les déferler, non point neutraliser mais détruire. Propriétaire de tout le Rhin, la France militaire apprécie beaucoup le Grand Canal qui fait du fleuve un réservoir perché à une dizaine de mètres et dont les barrages ont une capacité de l’ordre d’un million de mètres cubes Des lâchures bien cordonnées entre Kembs, Ottmarsheim, Fessenheim, Marckolsheim, soit trois ou quatre réservoirs, peuvent amplifier l’onde de crue, provoquer dans la Ruhr, le cœur de l’industrie allemande, des dégâts irréversibles sensiblement équivalents à la crue de 1910… »

Christoph Bernhardt / André Guillerme / Elsa Vonau : L ́émergence des politiques de développement durable dans un contexte transfrontalier : L’exemple du Rhin supérieur (1914-2000) Rapport final 15 décembre 2009 Programme de recherche « P AYSAGES ET D ÉVELOPPEMENT D URABLE  » financé par le MEDD. p 16

On notera que ce réservoir perché se trouve aussi en surplomb de la centrale nucléaire de Fessenheim.

L’usage guerrier des barrages sera effectif pendant la seconde guerre mondiale au cours de laquelle ils seront les cibles des bombardements.

La construction du Grand Canal d’Alsace et du barrage de Kembs étaient présents dans les discussions et négociations du Traité. Cela se fera au détriment de l’écologie du Rhin et des sentiments de la population alsacienne. Même le fond du canal sera bétonné, ses formes seront géométriques basées sur la ligne droite et le trapèze. Ce sera le règne de la géométrisation et de la bétonisation des paysages à l’œuvre en Allemagne aussi selon l’expression de Walter Schoenischen, un protecteur de la nature d’outre-Rhin qui écrivait cela sur son pays en 1935 (cité par David Blackbourn : The conquest of nature. Water, Landscape and the making of modern Germany. Cité d’après l’édition allemande).

Si les questions environnementales étaient absentes, les préoccupations et les aspirations de la population alsacienne l’étaient aussi, conduisant d’ailleurs à une crise autonomiste dans les années 1920 -1930 matée par une main de fer sans gant de velours par un procureur général nommé Fachot.

Keynes évoque l’Alsace – Lorraine en ces termes :

« L’Alsace-Lorraine [aujourd’hui Alsace -Moselle] a fait partie de l’Empire allemand pendant près de cinquante ans – une majorité considérable de sa population est de langue allemande, – le pays a été le théâtre de quelques-unes des plus importantes entreprises économiques de l’Allemagne. Néanmoins les biens des Allemands qui résident en Alsace-Lorraine ou qui ont investi dans ses industries sont à l’entière disposition du Gouvernement français, sans aucune compensation, à moins que le Gouvernement allemand lui-même ne décide d’en accorder. Le Gouvernement français est autorisé à exproprier sans indemnité les citoyens allemands et les compagnies allemandes résidant ou situées en Alsace-Lorraine et y possédant des biens propres, le produit étant employé à la satisfaction partielle de diverses réclamations françaises. La sévérité de cette disposition n’est atténuée que par la possibilité qu’a le Gouvernement français d’autoriser expressément les nationaux allemands à y résider, auquel cas ladite disposition ne s’applique pas. D’autre part, les biens nationaux, provinciaux, municipaux – y compris le réseau ferré des deux provinces avec son matériel roulant – sont cédés à la France sans indemnité. Mais, alors que les biens sont saisis, les engagements en vue de leur acquisition sous diverses formes de dette publique, restent à la charge de l’Allemagne. De plus les deux provinces repassent sous la souveraineté française, quittes de leur part dans les dettes contractées par l’Allemagne pendant la guerre et avant elle, sans que ces sommes soient portées au crédit dont le montant n’est d’ailleurs pas porté au crédit de celle-ci au titre des Réparations ».

(John Meynard Keynes : Les conséquences économiques de la paix. Traduction et annotation de David Todt. Tel Gallimard 2002. pp 79-80)

Même si c’était encore une évidence à l’époque pour ceux qui s’intéressaient un minimum aux réalités, il fallait tout de même l’écrire en 1919. Keynes ne s’est pas fait des amis en disant cela. Avec le Traité de Versailles, la population alsacienne a perdu sa langue d’origine. Maurice Thorez, alors secrétaire général du Parti communiste, parlera à ce propos dans un discours à la Chambre des députés, en 1933, d’« assassinat moral ». Des Commissions de triage de ses habitants qui seront étiquetés en quatre catégories ont été mises en place. Voici ce qu’en dit non sans humour l’écrivaine Marie Hart qui dût, son mari étant allemand, quitter son pays d’origine, l’Alsace, en 1919, selon les dispositions de triage de la population. Je vous le mets en dialecte alémanique (et la traduction en note)

D’ Cartes d´identité un d´commissions de triage

Im Dezember kommt e Verordnung herüs, dass d´ganz Bevölkerung von Elsass-Lothringe in vier Klasse geteilt word. ‘S därf kener meh herumlaufe, wie nit wie e Hammel mit’ me Bue’stawe gezeicht isch.
1tes Carte A – reini Elsässer, wie nur keltisch Bluet in den Odere han.
2tes Carte B – Mischling, verhassti Prodükt üs eren unnatierliche Hieroot zwischen ‘men Elsässer un ere Ditsche, oder e me Ditschen un eren Elsässere.
>3tes Carte C – Neutrali.
4tes Carte D – Ditschi, Schwoowe ! Boches !! Enfin, dr Oswurf von d’r Menschheit!
Dies sin d’cartes d’identité.

Marie Hart : Üs unserer Franzosezit. Stuttgart 1921,73f. 1

Ce ne sont là que quelques exemples des effets de la première guerre mondiale et du Traité de Versailles dont le centenaire contient encore un potentiel d’actualité et de possibles dérives faute d’avoir été traitées comme il se doit. On voit aujourd’hui cet impensé à l’œuvre dans le débat au parlement sur un hypothétique statut future de l’Alsace où des députés réputés de gauche, dans le déni de l’histoire et au nom de la République « une et indivisible », s’opposent à ce que l’on ne peut même pas nommer un début d’ esquisse d’une diversalité au sens d’Edouard Glissant qui la définit comme une « mise en relation harmonieuse des diversités préservées ». L’Alsace qui était une région diverse devient, par fusion des anciens départements, une collectivité unique sans réelles compétences particulières, pas même un petit supplément d’âme de langue et d’histoire régionales, cette dernière toujours absente des programmes scolaires. Avec le « nouveau » nom de Collectivité européenne d’Alsace, elle est destinée à devenir laboratoire d’une zone franche transnationale dont on vendra la marque.

1« Les cartes d’identité et les commissions de triage.
En décembre est publié un décret qui trie toute la population d’Alsace-Lorraine en quatre classes. Personne ne peut plus circuler qui ne soit marqué comme un mouton d’une lettre.
Les cartes A : les Alsaciens de pure souche qui n’ont que du sang celte dans les veines.
Les cartes B : les mélangés, produits détestés d’un mariage non naturel.
Les cartes C : les neutres.
Les cartes D : Les Allemands, chleuhs ! Boches !! Enfin, la lie de l’humanité !
Ce sont là les cartes d’identité »

Publié dans Rhin | Marqué avec , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Claude Vigée : La local-ité du souffle / Heim-at des Hauches

Soufflenheim

Sans lit, sans fond
la rivière du souffle coule
invisible, sous la grange de brique ancienne,
la demeure du temps.

Ceux qui sont nés dans la boue adamique du Ried
sont voués pour toujours au travail double
du potier et du poète :
pétrir la pâte terrestre, modeler la glaise informe,
et puis germer dans la lumière matinale,
inventer les formes justes qui respirent,
réussir l’insufflation soudaine du vide
au cœur de la tourbe charnelle,
dans cette masse de limon lourde et mouillée,
ruisselante d’une opaque noirceur !

Tout lieu natal est travaillé
par la rivière du souffle
débordant sur l’obscur continent souterrain :
la matrice de l’origine
devient le globe
encore lourdement chthonien,
mais déjà rayonnant,
d’un vase.

Il résonne au milieu du feu
qui le peuple et l’enserre :
espace de musique habitable,
île de terre
ferme, où l’esprit-saint s’est pris soudain au piège
entre les parois rondes et sonores
dont la ténèbre a bu les vibrantes couleurs.
Voici notre maison nouvelle
modelée dans la face humaine :
devant un ciel d’oiseaux tissés dans les nuages,
l’haleine d’un visage.

Heimat des Hauches, endlos
sans rives ni frontières
la rivière du souffle coule
taciturne, sous la chape d’argile crue,
la demeure du sang.
Le corps muet me tourne sur sa roue.
J’habite la maison d’un potier du silence.

Claude Vigée Pâque de la Parole , Flammarion, Paris, 1983

Il serait prétentieux de ma part d’affirmer que je connais l’œuvre de Claude Vigée. Tout au plus quelques textes présents dans des anthologies. Mais j’avais par devers moi, sous le coude, comme on dit, sans trop savoir pourquoi, ce Soufflenheim, cet Heimat des Hauches, expression en allemand traduisant littéralement le titre du poème, cette localité ou demeure du souffle, dans son ancrage idiomatique. D’autres types de questionnements m’y font revenir. Son premier titre était celui de l’expression qui le clôt : Potier du silence. En optant pour le terme qui désigne une localité, il permet de mieux suivre une démarche à partir de ce point de départ qui le mènera au devenir potier du silence Il me permet une réflexion sur la localité et tout ce qu’elle peut contenir de réel et virtuel, d’idiomes et de symbolismes. Dans un contexte où la globalisation est de plus en plus destructrice de localité comme de toute singularité donnant aux habitants de la terre le sentiment que le sol se dérobe sous leurs pieds, nous appelant à nous mettre en position de reconquête de souffle, de localité, de singularité, de parole.

D’abord quelques mots sur son auteur.

A la conquête de la parole

« Claude Vigée, né Claude Strauss à Bischwiller (Bas-Rhin) le 3 janvier 1921, est issu d’une famille juive établie en Alsace depuis plus de trois siècles. Sa première langue fut le dialecte alsacien de son lieu natal. Le judéo-alsacien, dans sa famille qui appartenait à la petite bourgeoisie déjà très assimilée, était quasiment oublié, renié, mais grâce à son grand-père maternel de Seebach, l’enfant apprit encore cet ancien idiome de nos communautés hébraïques, à peu près complètement perdu aujourd’hui. Quant au français, il n’était qu’une patriotique et occasionnelle « langue du dimanche ». Il allait être la langue de l’école. Si l’expérience première du français fut pour l’enfant celle d’un « ravissement » (chansons apprises à la salle d’asile [école maternelle], langue-musique dont il ne comprenait pas le sens), elle ne tardait pas à être marquée brutalement par la contrainte scolaire. Désormais, e Hààs était un lapin : découverte d’un monde nouveau et incertitude première sur l’adéquation du langage et des choses. Qu’est-ce que le  vrai nom? Tel fut le traumatisme initial, caractéristique de l’enfance alsacienne. Précisons : ce n’est pas le bilinguisme que le poète met ici en cause, c’est l’interdit jeté sur l’une des langues, sur la langue première, méprisée, rejetée, frappée d’inanité ; c’est le mutisme alsacien, l’alinguisme. L’histoire du poète sera celle d’une difficile conquête de la parole.

(Andrien Finck : Lire Claude Vigée Langue et culture régionales N°14 CNDP-CRDP Académie de Strasbourg)

Je ne suis pas sûr que le terme alinguisme soit ici adéquat. Outre le fait que l’on n’en trouve pas de définition, il suggère une absence de langue là où il est question du b.a-ba, de balbutiements, de ce que Vigée nomme pré-langage. Ne devrait-on pas parler plutôt ce qui fait défaut ou de manque au sens d’Edouard Glissant cité par Derrida dans Le monolinguisme de l’autre ?

« Le « manque » n’est pas dans la méconnaissance d’une langue (le français), mais dans la non-maîtrise d’un langage approprié (en créole ou en français). L’intervention autoritaire et prestigieuse de la langue française ne fait que renforcer les processus du manque ».

Claude Vigée parle d’infirmité linguistique et de perturbation du sens des mots dès l’apprentissage imposé au petit dialectophone du premier mot en français. La langue de l’école apparaît d’abord comme irréelle :

« Une foule de lapins couraient autour de la ville, dans le Ried très sablonneux. Voilà qu’on nous apprenait que le vrai nom du Hààs, c’était lapin… Tout cela ne me semblait pas clair. Qu ‘est-ce que le vrai nom ? Y a-t-il un vrai nom ?… Depuis toujours nous savions le nom de cet animal-là, qu’on voyait courir dans les champs…
Voilà qu’il avait deux noms – donc aucun qui fût véridique, et qu’à son propos un doute surgissait sur tous les noms de personnes et des choses…
Je me sentais déjà infirme-né de la parole… »

(Claude  Vigée Le Parfum et la Cendre, Grasset, Paris, 1984)

Claude Vigée dira même avoir été porteur d’ interdit linguistique. Mais même cette crise de la parole a ses avantages en ce qu’elle est une école du silence, avec un vocabulaire réduit à l’essentiel débarrassé du blabla mondain. En même temps, ce prélangage dialectal doit être préservé, il ne devient étouffant que quand on s’y limite :

« Patois et dialectes, reliquats d’une existence proche du sol natal, sont de bonnes écoles de silence. On y fait, mieux qu’en Sorbonne ou dans les cocktails des grands éditeurs parisiens, l’expérience originelle de l’être-au-monde humain. Cette réalité première affleure, avec une peine et une lourdeur qui sont l’indice de l’authenticité, dans notre dialecte fruste, pauvrement articulé, au vocabulaire réduit à l’essentiel (c’est-à-dire à l’immédiat quotidien), inapte à la formulation de toute notion abstraite. Langage de la présence : à peine un langage en somme… Dans la période où se forme l’esprit, nous sommes affligés là d’une sorte de pré-langage, enfantin par nature, qui conserve à travers la désignation naïve du visible, un reste de leur dignité première aux choses d’ici-bas. L’usage de ce dialecte dans nos jeunes années nous marque au sceau de l’inachevé, de l’informe, qui est aussi celui de l’origine vitale et du devenir indéterminé, béants sur l’avenir. (…) » Vue dans cette perspective inhabituelle, la situation du poète alsacien d’expression française, si difficile à tant d’égards – ce serait aveuglement ou mauvaise foi de le nier – comporte peut-être de grands avantages intérieurs. Son manque total de moyens à l’origine, sa longue paralysie expressive due à la carence des éléments fondamentaux du langage, la lutte qu’il doit soutenir au départ contre le mutisme dans l’ordre de l’art, ces douteuses richesses négatives peuvent, s’il ose en saisir le sens spirituel, dur mais purifiant, lui servir un jour de garantie, de vérité humaine et poétique. Il sera moins tenté de se payer de mots, car il les aura gagnés chèrement sur un exil linguistique complet – le dialecte étant, plutôt qu’une autre langue, l’absence de toute langue adulte capable d’exprimer la condition humaine – en renversant des obstacles à première vue insurmontables. Un mot qui est d’abord vécu en creux, comme une souffrance et un combat acharné, ne sera pas galvaudé à la façon d’un héritage gratuit. Le langage nouveau, ainsi conquis sur le silence, comptera, au lieu de conter seulement. (…) Par un apparent paradoxe, le succès de cette tentative originale dépend de la conservation du dialecte en nous-mêmes. Il nous faut à tout prix garder la maîtrise de ce pré-langage, étouffant pour qui s’y limite, providentiel si l’on en tire force et subsistance pour de plus hautes métamorphoses. Il est notre instrument original de plongée dans l’être et constitue, de ce seul fait, un héritage irremplaçable. En même temps, nous ferons bien de briser ses bornes étroites, de transposer les ressources qu’il nous procure dans la sphère d’un langage adulte et suffisamment articulé pour dire le tout de l’expérience humaine.

Vigée La lune d’hiver, Flammarion, Paris, 1970

Claude Vigée appelle langue adulte, ce que E.Glissant qualifie de langage approprié. Il faut pour l’acquérir renverser les obstacles qui y mènent sans renier pour autant le langage de l’enfance, la langue maternelle. Indépendamment de ce dernier aspect, l’idée de langue adulte reste d’une grande actualité devant son infantilisation en particulier par le marketing.

Un dernier mot sur le choix du pseudonyme utilisé par Claude Strauss dans la résistance au sein de l’armée juive toulousaine et qui deviendra son nom de poète : « ‘Hay-Ani » ! Vie j’ai, Vigée.

La demeure du souffle

Passons à la lecture du poème. Soufflenheim est le nom d’un village – au demeurant à la fois artisanal mais en fait quasi industriel – bien connu pour sa tradition très ancienne – encouragée en son temps par l’empereur Frédéric Barberousse – et toujours active de poterie. Nous avons dans le poème une configuration sémantique où s’articulent : demeure / Heim / pays natal / Heimat ( à l’origine composé de Heim et du suffixe at) sans qu’aucun de ces mots issus de divers idiomes ne soit équivalent à l’autre. Ils sont intraduisibles. Cette poly-idiomaticité est une source de richesse dont il faut prendre soin.

Claude Vigée commence, à l’aide de bribes de mémoire éparses, à construire une géographie fictive de cette localité que l’on pourrait écrire avec Bernard Stiegler local-ité 1 c’est à dire qui a le caractère du local sans en avoir forcément une inscription physique, c’est à dire qui tient lieu de, comme l’on dit1. Et à partir duquel peut se conquérir la singularité de la parole et de la pensée. Peut importe que sa topographie soit une construction fictive, l’important est qu’il ne se referme pas sur lui-même mais reste un milieu ouvert comme l’est un Ried. A défaut d’une telle ouverture, on finit comme le chou à choucroute en fermentation anaérobie. Et dans son propre jus. Dans cette localité passe une rivière. Elle n’existe pas réellement comme rivière, elle n’a plus de lit, pas de fond, elle est invisible. Il y en a une bien réelle à quelques kilomètres de là, la Souffel mais elle ne passe pas à cet endroit. Le cours d’eau devient, en jouant de l’ homonymie entre la langue dialectale Soufflenheim et le français : rivière du souffle. Il y ajoute plus loin son expression allemande Heimat des Hauches. En allemand Hauch évoque un souffle plutôt léger voire un soupir. Le mot tient aussi à la fois du vocabulaire de la phonétique (le son de la consonne H) et de la théologie (le souffle de la Création – l’esprit-saint est évoqué dans le texte).

La rivière du souffle passe sous – évente ? – la « demeure du temps » qui est mémoire.

Autre inscription / localisation : la tradition talmudique. Elle préside à l’invention de ce que l’auteur lui-même a appelé Un midrash tout neuf : « À partir d’une étymologie tout imaginaire, en jouant un peu sur les sens, sur les langues, et les racines mêmes des mots, selon la bonne tradition des maîtres talmudiques, je puis donc inventer un midrash tout neuf : il m’a suffi d’évoquer le nom alémanique d’un hameau d’artisans obscurs aux confins de la Basse-Alsace ». Le midrash est au départ une exégèse d’un mot biblique.

Toute localité contient une part d’imaginaire, une virtualité. Sinon on ne comprend pas son attachement à elle (ou sa détestation) surtout quand elle est le lieu de sa première socialisation en lien avec sa langue dite maternelle. Sa dimension virtuelle, symbolique est ce qui permet de l’emporter avec soi. On peut ainsi surprendre parfois l’écho, dans l’oreille, de « ces mots murmurés, que des voix de jadis, depuis longtemps perdues, disaient presque en silence » :

« Ceux qui sont nés dans la boue adamique du Ried »

Le poète procède ensuite à un élargissement de l’espace : de Soufflenheim au Ried. Le choix fait sens dans la mesure où l’on passe de la demeure au milieu2 dont le nom, Ried, évoque une zone peu anthropisée. Son appellation correspond, précise Wikipedia, à une unité paysagère de prairies inondables. Cette zone est assez préservée dans la mesure où de nombreux bras morts du Rhin subsistent, ne permettant pas à ces zones d’être facilement cultivables. Le mot ried a été apporté par les différents dialectes alsaciens et souabes. La prononciation alsacienne de « Ried » est l’équivalent de « Rid » avec un simple i long, parfois très long. Le terme « ried » semble dérivé de l’alémanique « Rieth » qui signifie jonc (roseau). (Wikipedia)

Faisons un petit détour par la bible (Genèse 2:7  dans la traduction de Fréderic Boyer et Jean L’Hour . La bible Fayard)

« YHVH Dieu fabrique un adam poussière
qui vient du sol
souffle la vie dans ses narines
l’adam se met à vivre »

Dieu ensuite plante un jardin.

Le souffle est celui de la vie.

Vigée associe les deux dimensions de la terre ici dans son mélange avec l’eau (boue) et du souffle, ainsi que celles de la création : celle du potier et celle, inséparable, du poète. Au contraire de la vision borgne que conteste Alain Supiot dans un texte qui nous permet en même temps de comprendre ce qu’est cette boue adamique dont parle Claude Vigée :

« Adam, le premier homme des religions du Livre, tire son nom de la terre rouge (adama) avec laquelle Dieu le façonna et le nom de l’homme lui-même vient du latin humus (terre humide) : l’homme c’est celui qui vient de la terre, et qui est destiné à y retourner, à y être inhumé. Né de la terre, il est toutefois animé d’un esprit divin, qui l’autorise à prendre possession d’elle, à la modeler à son image et à la féconder par son labeur. C’est ce second versant – celui de la « prise de terre », de sa prise de possession par le travail ou par les armes – qui a largement dominé l’Occident moderne, au prix d’un refoulement de l’appartenance de l’homme à la terre. Cette vision borgne, dont on peut conjecturer l’origine religieuse, n’aperçoit que l’empreinte de l’homme sur la terre et demeure aveugle à l’empreinte de la terre sur les hommes ».

(Alain Supiot : l’inscription territoriale des lois)

Vigée, me semble-t-il, s’inscrit contre cet abandon, ce refoulement du premier versant. Il parle du travail double du potier et du poète. Il ne sépare pas le travail du souffle ni des divinités telluriques souterraines. De la lourdeur chthonienne naît cependant un objet façonné et « rayonnant ». La poterie non seulement marie l’eau et le feu, elle se situe entre les forces terrestres et le monde céleste. Elle réunit le monde d’en haut et le monde d’en bas. Non sans l’intervention du travail et de la technique du potier. Vigée identifie ce travail à celui du poète.

Adama peut aussi se traduire par glaise. J’ajoute que cette glaise, il ne suffit pas de la prendre pour la façonner, elle n’est pas prête, il faut d’abord selon la parole d’un potier rapportée ici la « domestiquer », c’est à dire la laisser reposer près de la maison car elle est d’origine « sauvage » (wilde erd).

A l’image du potier, le travail du poète sera de faire naître à partir d’une autre matière informe, le silence, une parole. Son vase sera son poème. Il sera – ou plutôt deviendra potier du silence non sans que la demeure du temps de la première strophe ne soit devenue dans la réplique de la dernière demeure du sang, autre référence biblique à la protection contre le fléau destructeur(Exode 12) alors que la langue allemande qui était une langue du pays natal est devenue une langue ennemie. Je rappelle que le poème est paru dans la Pâque de la parole (1983). L’auteur a vécu l’exil, d’abord intérieur dans son propre pays, puis aux Etats-Unis en 1943. Il s’installera en Israël en 1960.

« Heimat des Hauches » vs « Hauch der Heimat » /

Je ne sais pas si Claude Vigée connaissait Hugo von Hoffmanstahl. C’est tout à fait possible. Quoi qu’il en soit l’opération de renversement est saisissante. Dans un texte que j’ai déjà publié, Hoffmanstahl évoquait le « souffle de heimat » que contient la langue :

« La langue est tout ce qui reste à celui qui est privé de heimat. En même temps, elle contient tout de celle-ci. De même que l’air merveilleusement chargé des odeurs d’eau douce, des senteurs et des prairies souffle dans les nuits calmes de la terre vers le bateau, la langue exhale un souffle de heimat [ein Hauch der Heimat] qui va par delà les mots. Tant de visages s’y fondent en ombres sombres, elle contient une telle part du paysage, tellement de jeunesse, d’indicible. Mais le plus fort de cette magie n’est pas dans les mots eux-mêmes mais dans les tournures, dans la manière impossible à traduire dont les mots sont placés les uns à côté des autres, dans la façon dont ils se répondent, se renforcent ou s’atténuent, jouent ensemble, se déguisent, prenant l’un le masque de l’autre, s’échangeant en les distanciant leurs significations premières »

(Hugo von Hofmannstahl : Französische Redensarten in Gesammelte Werke in Einzlausgaben. Prosa I. S. Fischer Verlag S ; 302-303)

Claude Vigée renverse la proposition de Hofmannstahl. Il part du traumatisme, de ce qui lui manque, du défaut originel, réinventant la local-ité et son contenu symbolique qui n’a rien à voir avec une vision passéiste, informe, du pays natal et de la langue maternelle.

Une question pour finir : si au début, le poème évoque ceux qui sont nés dans la boue adamique du Ried, il se termine par le je du poète devenu singulier ou, comme il le dit lui-même, après s’être recréé comme nouvel être de langage.

Qu’en est-il des autres et du nous ?

PS : Sur Claude Vigée, l’importance et la défense du dialecte, la Heimat,  je recommande la lecture du texte de Jean-Paul Sorg À Vélo avec Claude Vigée et Émile Storck

1 Bernard Stiegler, Dans la Disruption. Ed. LLL pp. 442-443

2 La distinction – et non le jeu de mots- entre Heim et Heimat est au demeurant aussi celle qu’opère le biologiste allemand Jakob von Uexküll aussi bien pour la vie animale qu’humaine. (Cf son livre Milieu animal et milieu humain p.121). J’y reviendrai.

Publié dans Littérature | Marqué avec , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Darm mit Charme ou
Le charme discret de l’intestin par P-M. Théveniaud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 „Die junge Wissenschaftlerin Giulia Enders erklärt spannend und unterhaltsam, was wir mit dem Darm für ein hochkomplexes und wunderbares, nur leider extrem vernachlässigtes Organ haben. Der Darm ist der Schlüssel zu Körper und Geist. Er ist ein fabelhaftes Wesen voller Sensibilität, Verantwortung und Leistungsbereitschaft – und er ist der wichtigste Berater unseres Gehirns !“.

« La jeune scientifique Giulia Enders explique de manière passionnante et amusante que nous avons avec l’intestin un organe extrêmement complexe et merveilleux, mais malheureusement extrêmement négligé. L’intestin est la clé du corps et de l’esprit. C’est un être fabuleux, plein de sensibilité, de responsabilité et de motivation – et c’est le conseiller le plus important pour notre cerveau !»

C’est là la présentation allemande de ce livre sur le site qui lui est consacré.

Si le style très leste peut prêter à une discussion d’ordre plus général, la lecture de cet ouvrage de vulgarisation sur le rôle de l’intestin dans l’organisme présente un intérêt certain. D’une part en mettant sur la place publique l’ensemble des récentes découvertes sur l’influence considérable de la flore intestinale, notamment sur le cerveau et les comportements et, d’autre part, le questionnement fondamental, existentiel, de « qui sommes-nous ? ».

Apprendre en s’amusant et en transgressant,
vraie question du savoir ou question du vrai savoir.

Le texte d’introduction met l’eau à la bouche : à la fin de la lecture nous serons d’autant plus intelligents que nous laisserons agir l’intelligence de notre intestin. Nous ne mourrons pas idiots. Et il est vrai que ce livre pose d’autant plus de vraies questions qu’on peut rapprocher les réflexions qu’il impose de celles d’autres ouvrages du même type (Jamais seul de Marc André Selosse également chez Actes Sud) ou de ceux d’un domaine apparemment très différent, également très à la mode, mais dont les questionnements se rejoignent (La vie secrète des arbres de Peter Wolleben, très anthropomorphique, vendu à plus d’un million d’exemplaire ou Les arbres, entre visible et invisible d’Ernst Zürcher, ou encore l’excellent, mais encore plus technique, Plaidoyer pour l’arbre de Francis Hallé, paru en 2005 chez Actes Sud également). Sur un site de vente en ligne extrêmement connu on trouve, information intéressante, que sont fréquemment achetés ensemble le livre d’Ernst Zürcher et celui d’André Selosse. En dehors de toute interprétation abusive, il n’est pas illégitime de penser se trouver devant deux approches différentes de l’acquisition des savoirs, l’une plus ludique, anthropomorphique ou transgressive juste ce qu’il faut pour en légèrement frémir, l’autre plus technique. Faut-il s’amuser pour apprendre ? Qu’apprend-on en s’amusant ? Le succès semblerait faire pencher la balance vers l’amusement.

„Der Darm aber, so glauben die meisten, geht währenddessen höchstens mal aufs Klo. Sonst hängt er wahrscheinlich lässig im Bauch rum oder pupst ab und zu. Besondere Fähigkeiten kennt man von ihm eigentlich keine. Man könnte sagen, wir unterschätzen das ein wenig – ehrlich gesagt, unterschätzen wir es nicht nur, wir schämen uns sogar oft für unser Darmrohr. Darm mit Scham!
Daran soll dieses Buch etwas ändern. Wir versuchen mal, was man mit Büchern so wunderbar kann – der sichtbaren Welt wahrhaft Konkurrenz zu machen: Bäume sind keine Löffel! Und der Darm hat eine Menge Charme! “

(Giulia Enders : Darm mit Charme Ullstein pg 12)

« Pour ce qui est de l’intestin, en revanche, la plupart d’entre nous pensent qu’il n’est bon qu’à se vider. Le reste du temps, il feignante sans doute, pendouille inutilement dans le ventre et lâche un pet de temps à autre. Compétences particulières ? Aucune à ce qu’on croit savoir. Il faut le dire : nous le sous-estimons et, pour être franc, il nous fait même honte. L’intestin, ça craint.
Avec ce livre les choses vont changer. Nous voulons faire ce que les livres font de mieux : concurrencer le visible. Les arbres ne sont pas des cuillères !  Et l’intestin, c’est le fin du fin ! »

(Giulia Enders : Le charme discret de l’intestin. Actes Sud. Traduction : Isabelle Liber pp 21-22)

Est-ce un hasard si les arbres sont pris comme exemple, même sans rapport apparent ? Ou faut-il voir là une association inconsciente sur fond de « mot d’esprit » ? En tout état de cause, ces ouvrages nous amènent à nous interroger profondément sur ce qu’est un individu. En effet, arbre ou homme, l’un et l’autre ont toujours été considérés comme des êtres bien individualisés. La grande découverte décrite chez les arbres, et très mise en avant, est leur capacité à communiquer entre eux et avec leur environnement. La grande découverte concernant notre intestin est le lien établi entre les bactéries qui nous colonisent, nos états physiologiques et nos comportements. Nous sommes donc constitués de cellules aux gènes très différents. Quid de ce qui ressort de ce qui serait nos propres cellules et de celles qui nous seraient étrangères ? Comme l’arbre porte sur lui-même des branches aux génomes différents, nous serions ainsi également porteurs de cellules aux génomes différents ? Colonies plutôt qu’individus ? Notre anthropocentrisme en prendrait un large coup ! Mais ne faudrait-il pas, justement, changer notre vision des choses, ne serait-ce que pour aborder les questions de santé ?
Mais pourquoi la nécessité d’une approche transgressive et ludique ?
Si l’introduction nous met l’eau à la bouche, l’intitulé du premier chapitre nous met tout de suite dans le ton :

„ Wie geht kacken? – … und warum das eine Frage wert ist“
« L’art du bien chier en quelques leçons – et pourquoi le sujet a son importance. »

La suite du texte nous plonge tout de suite dans un bain qui se veut libéré de tout tabou. L’utilisation systématique, répétitive, d’un style gentiment transgressif, transgression cependant socialement acceptable, peut faire ressentir, sans que ce soit tout à fait illégitime, un arrière-goût d’infantilisation. Là où on pourrait aimer se confronter à des informations plus scientifiquement exprimées plutôt qu’à une série d’histoires destinées à bien faire joyeusement frémir dans le dépassement des tabous. Une telle systématique produit donc ses propres longueurs.

„ In dem Raum zwischen innerem und äußerem Schließmuskel sitzen viele Sensorzellen. Diese analysieren das angelieferte Produkt darauf, ob es fest oder gasförmig ist, und schicken ihre Information hoch an das Gehirn. In diesem Moment merkt das Gehirn: Ich muss aufs Klo!, … oder vielleicht auch nur pupsen. Es macht dann, was es mit seinem »bewussten Bewusstsein« so gut kann: Es stellt uns auf unsere Umwelt ein. Dazu nimmt es Informationen von Augen und Ohren und zieht seinen Erfahrungsschatz hinzu. In Sekundenschnelle entsteht so eine erste Einschätzung, die das Gehirn zurück an den äußeren Schließmuskel funkt: »Ich habe geguckt, wir sind gerade bei Tante Berta im Wohnzimmer – Pupse gehen vielleicht noch, wenn du sie ganz leise raustwitschen lässt. Fest eher ungut.“

« Dans la zone qui sépare le sphincter interne du sphincter externe, un grand nombre de cellules sensorielles s’activent. Elles analysent le produit livré, vérifient sa consistance – solide ou gazéiforme – et envoient les informations à l’étage supérieur : le cerveau. Le cerveau se dit alors : Oh, il faut que j’aille au petit coin, ou peut-être seulement : Tiens, je lâcherais bien une perle. Et fort de son conscient consciencieux, il s’adapte à notre environnement. Pour cela il collecte des informations à partir des yeux et des oreilles et fait appel à ce qu’il sait de la vie. Une première estimation réalisée illico presto est ainsi renvoyée au sphincter externe ; Bon alors, j’ai inspecté le terrain, on est dans le salon de tante Hélène – un petit pet passe encore, si tu le laisse sortir discrètement. Pour ce qui est du solide, il va falloir attendre ».

Les illustrations sont à la hauteur :


Dernier exemple du style, quelques lignes plus loin, mais qui montre bien le ton « humoristique » du livre :

„ Der eine verkneift sich auf Teufel komm raus den unangenehmsten Pups, bis er sich mit Bauchweh nach Hause quält, der andere lässt sich bei der Familienfeier von Oma am kleinen Finger ziehen und initiiert den eigenen Pups lautstark als unterhaltsame Zaubershow. “

« Certains retiendront à tout prix le petit pet disgracieux jusqu’à rentrer chez eux avec des maux de ventre, tandis que d’autres, pendant l’anniversaire de mémé Jeanne, demanderont qu’on leur tire le petit doigt et feront du pet ainsi déclenché un spectacle pour amuser la galerie.». (Ed. française p. 26)

On retrouve encore d’ailleurs, 300 pages plus loin, ce goût pour une telle approche :

« Le grand festival du prout n’est pas une manifestation des plus agréables : une trop grande quantité de gaz ballonne notre intestin, et c’est plutôt inconfortable. En revanche, un petit pet par-ci par-là, c’est très bon pour la santé. … Si la mélodie est laissée à l’appréciation de chacun, l’odeur nauséabonde, elle, ne devrait pas être à l’ordre du jour». (Ed. française p. 328)

A l‘origine du succès de cet ouvrage, dont il semble que la traduction francise l’humour dans une certaine dimension, on retrouve souvent les recettes utilisées actuellement sur les scènes occupées par les humoristes. La question se pose donc de l’utilisation de ces mêmes modes dans la transmission des savoirs. A quels dépens. Aux dépens de quel type d’intelligence des choses ? Pour quelle vision d’une approche scientifique ? De ce que doit être un effort de vulgarisation ? Pourquoi, dans notre type de société, une telle approche garantit-elle le succès ?

De l’approche livresque à l’approche muséale

Du 4 décembre 2018 au 4 août 2019, la Cité des Sciences et de l’Industrie met en scène le livre de Giulia et Jill Enders. Une expérience immersive au cœur de notre deuxième cerveau, pour petits et grands.
Effectivement l’exposition est tout à fait dans l’esprit du livre, mode muséologique du ludique à l’appui, parfois contestée dans milieu lui-même. Exposition qui, dans ce cadre, est bien pour petits et grands !

A tel point que les écrans fascinent les tout petits, hors de tout autre intérêt qu’eux-mêmes. L’animation sur le rôle des micro-organismes en est bel un exemple, cette enfant de 3 ans cherchant à atteindre vainement de sa main les icônes mouvantes sur l’écran géant proposé, bloquant ainsi toute approche pour quiconque essaierait d’acquérir des notions qui portent pourtant, elles, intérêt sur le fond. Prévaut ainsi la fascination des tout petits pour les écrans.

Au-delà de la forme, livresque ou muséale,
de vraies questions sont posées par les savoirs mis à disposition

Intestin deuxième cerveau, intestin gestionnaire de nos émotions, les deux formules ont fait florès et récemment envahis l’espace public. A juste titre.

«Les neuroscientifiques vont se récrier, mais tant pis – grosso modo, on peut résumer le rôle des régions comme suit : perception du « moi », gestion des sentiments, moralité, peur, mémoire et motivation », affirme Giulia Enders (Edition française p.164). Suit cette affirmation (ch. 2 – Le cerveau d’en bas – § La tête et le ventre) la description de nombreuses expériences scientifiques, confirmant tous ces aspects, assez bien connus maintenant par toutes les formes de vulgarisation, non sans rapport avec la mode actuelle, voire la marchandisation, du bien-être.

Relation avec le niveau de stress et l’humeur

Les premières expériences, menées chez la souris par John Cryan en 2011 (dommage de ne pas avoir les références exactes alors que l’ouvrage en cite beaucoup en annexe) montre non seulement que, plongées dans une eau glacée, les souris nourries avec un lactobacille, L.rhamnosus JB-1, nageaient plus longtemps pour essayer de s’en sortir que des souris nourries sans ces bactéries, mais que leur sang contenait moins d’hormones de stress. «En outre, dans les tests de mémoire et d’apprentissage, elles étaient plus performantes que leurs congénères » (Edition française p.165). La coupure des voies nerveuses permet de mettre en évidence qu’il s’agit bien d’un effet de l’intestin sur le cerveau. Des résultats similaires ont été trouvés sur l’homme (mise à jour 2017), malgré l’absence de coupure des voies nerveuses ! Les effets sur la mémorisation (sur l’hippocampe, partie du cerveau qui lui est dédiée) pourraient ainsi s’expliquer par la baisse du niveau de protéines de stress au niveau de cette structure. D’autres expériences sont citées qui ont eu trait soit à l’humeur, soit à la dépression. Il n’est donc plus possible, même si ces effets ne sont pas majeurs, de nier l’effet du microbiote sur nos humeurs.

Relation avec les capacités de défense immunitaires

«La majeure partie (environ 80%) de notre système immunitaire est localisée dans notre intestin. Et ce n’est pas pour rien. C’est là qu’a été montée la scène de notre Woodstock bactérien et, quand on est un système immunitaire, on ne peut pas rater ça. Les bactéries se tiennent ici dans un réservoir circonscrit … Le système immunitaire peut donc faire mumuse avec elles sans que ce soit dangereux pour nous.» (Ed française p. 195).

Chapitre où l’on apprend, au-delà de la systématique de style, que les bactéries permettent, extrêmement tôt la constitution de notre système de défense immunitaire et, même, par la suite, peuvent participer à son renforcement là où, dans l’esprit commun, bactéries levures et autres microorganismes pouvaient être surtout vécues comme pathogènes. Une telle approche est très novatrice et porteuse de nouvelles découvertes très prometteuses.

Pro et prébiotiques

Si la flore intestinale participe à ce point de certaines de nos importantes fonctions, il est donc évident que la modifier peut apparaître comme un gage de bonne santé, soit de manière préventive, ce qui rejoint là encore la mode marchande du bien-être, soit de manière thérapeutique, également par les pré ou pro biotiques, mais aussi, et c’est plus inattendu voire psychologiquement gênant, par la greffe de contenu intestinal de personnes saines sur des personnes malades. De toutes nouvelles perspectives s’ouvrent donc là encore dans ces deux voies, qui bouleversent nos conceptions actuelles.

L’homme vu comme une société (colonie) et non comme individu.

Un des grands apports du livre, non-dit mais sous-jacent, est la nouvelle vision qu’on peut avoir de la nature même de l’homme. Si, depuis quelques années, on savait qu’un arbre n’était pas génétiquement un seul individu (deux branches d’un même arbre peuvent ne pas avoir le même ADN), la conception de l’homme en tant qu’individu bien distinct, porteur d’un seul et même génome dans toutes ces cellules, n’a jamais été remise en cause. L’homme comme société, voire comme écosystème, est impensé car impensable. L’homme, fait à l’image de Dieu, ne peut être qu’unique et invariable dans sa structure, de sa naissance à sa mort. Or, qui a quelques connaissances en physiologie et, en particulier en nutrition, sait très bien que tous nos atomes sont régulièrement renouvelés et que nous ne sommes pas faits de la même matière aujourd’hui qu’hier. L’épigénétique nous apprend également que même notre ADN, du fait de notre relation avec notre environnement, se modifie régulièrement.

Et voilà qu’on apprend là que non seulement nous sommes composés de bien plus de micro-organismes que de ce qu’on pense être nos propres cellules, mais que ces micro-organismes participent clairement et de manière plus qu’importante de nos fonctions physiologiques, de nos émotions et de nos comportements et, ce faisant, participent donc clairement de nous-mêmes ! En ce qui concerne le microbiote, s’agit-il donc d’un petit peuple étranger ou d’une part de nous-mêmes ?

Serions-nous, au même titre que les arbres, voire tous les êtres vivants, société plus qu’individus ?

Pierre-Marie Théveniaud

Née en 1990, Giulia Enders est désormais médecin. Elle poursuit néanmoins ses recherches en gastro-entérologie à l’hôpital universitaire de Francfort.

Publié dans Commentaire d'actualité | Marqué avec , , , , , , | Laisser un commentaire

Quand un chimiste nage tout du long dans le Rhin …

En résumé : Pour changer, nous ne sauterons pas comme d’habitude par-dessus le Rhin, mais nous plongerons dedans grâce à la lecture du livre d’Andreas Fath qui a parcouru le Rhin à la nage de la « source » à l’embouchure. Il n’a pas seulement ramené des impressions du Rhin ainsi vu de l’intérieur et de la course d’obstacles que cela représente, il a procédé à des prélèvements réguliers qui ont permis d’étudier la qualité de son eau. Commençons par un extrait du livre, d’abord en allemand que les non-germanophones peuvent sauter puis dans sa traduction.

28 juillet 2014 : Andreas Fath au départ dans le lac de Toma (lai da tuma dans la langue d’origine, le romanche) qui passe pour le début du Rhin en Suisse

24 août 2014, au bout de 25 jours et 1231 kilomètres, la mer du Nord dans laquelle se jette le Rhin à Leckkerkerk-Hoek (Hollande)

Comme un bouchon de liège dans une machine à laver

DIENSTAG 05.08.2014
EGLISAU-BAD SÄCKINGEN (56 KM)
WIE EIN KORKEN IN DER WASCHMASCHINE

An der Einstiegsstelle in Eglisau legen wir routiniert unsere Neoprenanzüge an. Die Boote sind schnell im Wasser und ich auch. Nach kurzer Zeit erreichen wir das erste Kraftwerk, das ich bewusst wahrnehme. In Schaffhausen nach dem Ausstieg gab es schon eines, allerdings sind wir dort mit den Fahrrädern zu schnell daran vorbeigefahren, um einen Eindruck von der Anlage mitzunehmen. Das Kraftwerk Eglisau-Glattfelsen zählt zu den schönsten Flusskraftwerken überhaupt. Bei Baubeginn 1915 war es das modernste Flusskraftwerk Europas. Auch heute noch wirkt der Bau respekteinflößend mit den fünf tragenden Betonpfeilern, die die Wassermassen bändigen.

Der Ausstieg für die Kanuten ist rechts. Während die Boote ein ganzes Stück am Waldrand entlang zur Einsetzstelle getragen bzw. gerollt werden müssen, laufe ich auf einer Metallgitterrampe, wahr- scheinlich ein Betriebsweg, hinunter. Im aufgeschäumten Rückstaubecken hinter der Kraftwerksbrücke, wo sich aus einem der fünf heruntergefahrenen Wehre das Wasser des Hochrheins in einen zehn Meter hohen, donnernden Wasserfall ergießt, hat sich allerlei Treibgut angesammelt, welches den Wirbeln nicht mehr entkommen kann oder sich am Ufer festgehakt hat. Das direkt am Geländer angebrachte »Baden verboten!«-Schild hält mich kurz zurück, doch nach Begutachtung der Lage und der Strömungsverhältnisse kann ich eine Passage erkennen, in der das Schwimmen möglich sein wird. Mit hohen Ellbogen und dem Kopf aus dem Wasser gestreckt, so wie Wasserballer es tun, wenn sie einen Ball zwischen den Armen führen, schwimme ich aus dieser Gefahrenzone heraus in die Mitte des abfließenden Flusses.

An der nächsten Biegung stößt die Bootsbegleitung zu mir. Das Schwimmen bis zum nächsten Wasserkraftwerk Reckingen macht Spaß. Die Strecke ist bis zum Ufer bewaldet, teilweise sehe ich kleine aufgeschüttete Badebuchten oder ein herrschaftliches Landhaus direkt am Wasser — so dicht zum Teil, dass ich beim Atmen nach rechts in die Fenster schauen, aber nicht das Dach sehen kann. Nach 10 Kilometern erreichen wir bei Reckingen den Kraftwerksbau aus den Kriegsjahren. Errichtet wurde er zwischen 1938 und 1941 zur Sicherstellung der Energieversorgung der beiderseits des Rheins gelegenen Werke: eine völlig unprätentiöse, nüchterne Stromfabrik. Seine zwei Turbinen erzielen eine Leistung von 38 Megawatt. Die mittlere Jahresproduktion beträgt 252 Gigawattstunden. Als wir das Kraftwerk auf einem lang gezogenen Fußweg umgehen, kommen wir an einer Anzeigetafel vorbei, die uns mitteilt: 36,2 Megawatt; 22 Grad Celsius Lufttemperatur; 19 Grad Celsius Wassertemperatur; Rheinabflussmenge 766 Kubikmeter Wasser pro Sekunde.

Bis zum Koblenzer Laufen, kurz vor dem Zufluss der Wutach, sind es weitere 10 Kilometer. Das unruhige Wasser dieser Stromschnellen ist schon von Weitem zu erkennen. Ein ungewöhnlicher und überraschender Anblick im Vergleich zu der ruhigen Oberfläche des Hochrheins — die unmittelbare Umgebung der Kraftwerke und Stauwehre einmal ausgenommen. Je näher ich komme, umso höher steigt der Puls. Die Oberfläche des Flusses erinnert an brodelndes Wasser in einem Kochtopf. Auf der ganzen Breite des Flusses gibt es Strudel, Presswasser, das von unten nach oben strömt, eine chaotische Wasseroberfläche. Es ist sinnlos, sich hier eine bestimmte Schwimmrichtung auszusuchen, also versuche ich, mittendurch zu schwimmen. Ich fühle mich wie ein Korken in der rotierenden Trommel einer in Betrieb befindlichen Waschmaschine. Das Wasser reißt an mir in alle Richtungen, mal gleichzeitig, mal hintereinander. Ich werde hinuntergesaugt und nach oben gespuckt. Um nicht in einen Strudel zu geraten und hängen zu bleiben, bemühe ich mich, durch maximale Körperspannung gerade wie ein Brett zu bleiben und mich mit den Armzügen dann, wenn sie möglich sind und ich nicht gerade unter Wasser bin, nach vorne zu arbeiten. Ich komme voran, das sehe ich in den kurzen Augenblicken, in denen ich das Ufer wahrnehmen kann.

Es geht alles so schnell, dass ich mich automatisch und wie in Trance bewege. Der Eintritt in diesen wilden Abschnitt kam so unvorbereitet, dass ich gar keine Zeit hatte, in Panik zu geraten. Was in der »Waschmaschine« mit mir passiert, hätte ich mir außerdem vorher gar nicht auszumalen vermocht. Auf der etwa einen halben Kilometer langen, turbulenten Stromschnelle war ich mehr unter als über Wasser. Die Luft in meinen Lungen reichte aber immer aus, die Unterwasserpassagen unbeschadet zu überstehen. Das Hochwasser hatte den Fluss am Koblenzer Laufen noch stärker aufgewühlt als sonst. Ich bin dankbar für den Neoprenanzug, der mir nicht nur als Kälteschutz dient, sondern auch etwas mehr Auftrieb gibt. Jedes Mal, wenn ich im Vorfeld des Projekts davon gehört oder gelesen habe, dass Schwimmer oder Kajakfahrer im Rhein ertrunken sind, fehlte mir die Vorstellung, wie so etwas passieren kann. Als passionierter Leistungsschwimmer kann man sich nicht wirklich vorstellen, wie es ist zu ertrinken. Jetzt nach dieser Passage kann ich es.

Nach einer kurzen Erholungsstrecke im ruhigen Wasser verschwinden einige Ufer, und ich sehe nur noch Wasser um mich herum. Meine Bootsbegleitung ist etwas weiter voraus, und ich kann mich nicht für eine Richtung entscheiden. Es gibt zwei Möglichkeiten. Sonst verrät mir die Hauptströmung die Richtung. Oder ich erkenne beim Zufluss eines Nebenflusses am Volumen leicht, welches der Hauptstrom und welches der Nebenfluss ist. An der jetzigen Kreuzung ist das schier unmöglich. Franz im Kajak hält sich am rechten Ufer, wir haben den Zufluss der Aare, des mit 288 Kilometer längsten Flusses der Schweiz, erreicht. Die Schweizer behaupten, dass der Rhein ab dem Zufluss eigentlich Aare heißen müsste, benannt nach dem wasserreichsten Nebenfluss. Im Durchschnitt führt die Aare nahe der Mündung 735 Kubikmeter Wasser pro Sekunde dem Rhein zu. Am Kraftwerk Reckingen hatte ich eine Abflussmenge von 766 Kubikmetern Wasser pro Sekunde für den Rhein abgelesen. Der Rhein hat immer noch Hochwasser, ebenso die Aare, sodass ihr Abflussvolumen sicher auch über dem Durchschnittswert liegt. Die Schweizer Forderung ist also gar nicht mal unplausibel. Doch der Rhein ist eben nicht nur ein Fluss, sondern neben Transportmittel, Naherholungsgebiet und Wirtschaftsader auch ein jahrhundertealtes Kulturgut, das schon lange vor Strömungsmessungen existierte und seine Umwelt prägte. An der nächsten Flussbiegung in Waldshut legen wir direkt am Rheincamping an. Das Restaurant des Campingplatzes ist nur wenige Schritte vom Flussufer entfernt. Nicola hat schon alles organisiert. Ein grofer Tisch ist reserviert und das Essen bestell.

Nach einer kurzweiligen Mittagspause geht es wenige Schwimmkilometer weiter bis zum nächsten Kraftwerk Albbruck-Dogern mit seinem flachen, unscheinbaren Maschinenhaus, das es wieder zu umgehen gilt — mit den Kajaks eine zeitaufwendige Angelegenheit. Die Sonne brennt mir heiß in den Nacken, Sonnencreme mit Lichtschutzfaktor so ist Pflicht. Endlich folgt zwischen Leibstadt und Laufenburg eine mindestens 10 Kilometer lange Strecke ohne Stauwehr oder Kraftwerk. Für den Rhythmus ist es gut, einfach einmal ohne Unterbrechung durchzuschwimmen.

Andreas Fath : Rheines Wasser / 1231 Kilometer mit dem Strom. Carl Hanser Verlag 2016 pp 88-91

La centrale hydroélectrique et les écluses d’ Eglisau–Glattfelden dont il est question dans le texte.

 

Mardi 5.08.2014
Eglisau – Bad Säckingen (56 km)
Comme un bouchon de liège dans une machine à laver

Au point d’accès au fleuve à Eglisau, nous endossons de manière routinière nos combinaisons en néoprène. Les bateaux sont rapidement à l’eau et moi aussi. Peu de temps après, nous atteignons la première centrale électrique que je perçois consciemment. A Schaffhausen, en sortant de l’eau, il y en avait eu une également mais nous sommes passés trop vite à bicyclettes pour emporter avec nous une image de l’installation. La centrale hydroélectrique d’Eglisau–Glattfelden compte parmi les plus belles centrales hydrauliques. Au début de sa construction en 1915, elle fut la plus moderne d’Europe. Aujourd’hui encore, cette construction avec ses cinq piliers porteurs qui domptent les masses d’eau inspire le respect.

Le débarcadère pour les canoës se situe sur la droite. Pendant que les embarcations sont portées ou roulées sur une bonne distance à la lisière de la forêt vers le point de remise à l’eau, je marche sur une rampe de grilles métalliques, probablement un chemin d’entreprise. Dans la retenue écumante, derrière le pont de la centrale dans laquelle se déverse, dans le bruit de tonnerre d’une chute de 10 mètres de haut, par l’un des cinq seuils, le flot du Rhin supérieur, toutes sortes d’épaves se sont accumulées qui ne peuvent plus échapper aux tourbillons ou qui se sont accrochées sur la rive. Le panneau Baignade interdite placé à la balustrade me retient un bref instant mais, après examen de la situation et des courants, je peux reconnaître un passage dans lequel il sera possible de nager. La tête hors de l’eau et les coudes très hauts comme le font les joueurs de water-polo quand ils guident une balle entre leurs bras, je quitte cette zone de dangers vers le milieu du cours du fleuve.

A la méandre suivante, mes accompagnateurs en bateaux me rejoignent. La nage jusqu’à la prochaine centrale hydroélectrique à Reckingen est un plaisir. Tout le trajet est environné de forêt jusqu’à la rive. Parfois, j’aperçois des anses aménagées pour la baignade ou une somptueuse maison de campagne située directement au bord de l’eau, en partie si proche que je peux, en respirant vers la droite, voir par les fenêtres mais sans apercevoir le toit. Au bout de 10 kilomètres, nous atteignons, à Reckingen la centrale, construite au cours des années de guerre, entre 1938 et 1941 pour garantir la livraison d’électricité aux entreprises situées de part et d’autre du Rhin : une usine électrique tout à fait sans prétention et sobre. Ses deux turbines parviennent à produire 38 mégawatts. La production moyenne annuelle s’établit à 252 gigawatt/h. Lorsque nous contournons la centrale électrique par un long chemin pédestre, nous passons à proximité d’une pancarte qui nous informe : 36,2 mégawatts, température de l’air 22 degrés Celsius, température de l’eau 19 degrés Celsius, débit du Rhin 766 mètres cubes par seconde.

Jusqu’aux rapides de Koblenz, peu avant le confluent avec la Wutach, il reste 10 kilomètres. On perçoit de loin l’intranquillité de l’eau des rapides. Une vision inhabituelle et surprenante en comparaison avec la surface tranquille du Rhin supérieur si l’on excepte les centrales et les écluses. Plus je m’approche, plus le pouls s’accélère. La surface du fleuve évoque l’eau bouillonnante dans une marmite. Sur toute la largeur du fleuve, ce ne sont que tourbillons, turbulences qui montent du bas vers le haut, une surface aquatique chaotique. Il n’y a pas de sens à rechercher ici une direction pour la nage, aussi je tente de passer au milieu. Je me sens comme un bouchon de liège dans le tambour en rotation d’une machine à laver. L’eau me ballotte de tous côtés, parfois en même temps, parfois successivement. Je suis aspiré vers le bas et propulsé vers le haut. Pour ne pas être aspiré dans un tourbillon et rester accroché, je m’efforce, par une tension corporelle maximale, de rester droit comme une planche, d’avancer à l’aide du mouvement de mes bras quand c’est possible et que je ne suis pas sous l’eau. J’arrive à progresser, je le remarque lors des brefs moments pendant lesquels je perçois la rive.

Tout va si vite, que je me déplace comme un automate en transe. J’étais si peu préparé à l’entrée dans ce passage sauvage, que je n’ai pas eu le temps de paniquer. De toute façon, je n’aurais pas pu imaginer avant ce qu’il adviendrait de moi dans cette « machine à laver ». Sur ce parcours d’environ un demi-kilomètre de turbulences, j’étais le plus souvent sous que sur l’eau. L’air dans mes poumons a toujours été suffisant pour surmonter sans dommage le fait d’être sous l’eau. La crue avait rendu le fleuve encore plus agité que d’habitude. Je suis reconnaissant à la combinaison de néoprène qui ne me sert pas seulement de protection contre le froid mais qui me donne un peu plus de force. A chaque fois que j’avais entendu parler , au cours des préparatifs du projet, ou que j’ai lu que des nageurs ou des kayakistes s’étaient noyés dans le Rhin, je n’arrivais pas à me représenter la façon dont cela avait pu advenir. En tant que nageur de compétition passionné, on ne peut imaginer ce que signifie se noyer. Après ce passage, je le peux.

Après une courte distance reposante dans l’eau calme, certaines rives disparaissent et je ne vois plus autour de moi que de l’eau. Mes accompagnateurs en bateau sont un peu plus loin et je ne puis me décider pour une direction. Il y a deux possibilités. D’habitude, la direction m’est donnée par le courant principal. Ou alors, je distingue facilement, à son volume, le fleuve de son affluent. A l’actuelle confluent, cela est strictement impossible. Franz dans son kayak se tient sur la rive droite, nous avons atteint l’Aar qui, avec ses 288 kilomètres, est le plus long cours d’eau de Suisse. Les Suisses prétendent que le Rhin devrait à partir de ce point s’appeler Aar. Le débit moyen de l’Aar à sa confluence avec le Rhin est de 735 mètres cube par seconde. J’avais lu qu’il était pour le Rhin à Reckingen de 766 m³. Le Rhin est toujours encore en crue, de même l’Aar, de sorte que leurs débits sont sûrement au-dessus des valeurs moyennes. La revendication suisse n’est donc pas sans fondement. Mais le Rhin ne se résume pas à un fleuve : à côté d’être un moyen de transport, une zone de loisirs, une artère économique, il est un patrimoine culturel séculaire qui existait et façonnait son environnement bien avant que n’existent des instruments de mesure. A la méandre suivante, à Waldshut, nous nous retrouvons directement au camping du Rhin. Le restaurant du camping se trouve à quelques pas de la rive. Nicola [épouse d’Andreas Fath] a déjà tout organisé. Une grand table a été réservée et le repas commandé.

Après une rapide pause de midi, la nage reprend pour quelques kilomètres jusqu’à la centrale électrique d’Albbruck-Dogern avec sa salle des machines plate et effacée qu’il faut à nouveau contourner – cela prend pas mal de temps avec les kayaks. Le soleil brûle dans mon cou, la crème solaire à haut indice de protection s’impose. Enfin, entre Leibstadt et Laufenburg, une longue distance de 10 km sans un barrage ou une centrale. C’est bon pour le rythme de pouvoir simplement nager sans interruption.

Traduction : Bernard Umbrecht

Du 27 juillet 2014 au 25 août 2014, Andreas Fath, professeur de chimie à l’Université des sciences appliquées de Furtwangen et passionné de natation, parcourt le Rhin à la nage de la source à l’embouchure sur ses 1231 kilomètres. Outre la performance sportive, l’entreprise avait pour but d’analyser la qualité de l’eau du fleuve d’où le jeu de mot dans le titre de son livre paru en 2016 : Rheines Wasser = l’eau du Rhin qui joue de Rhein = le Rhin et rein = pur, propre. Propre, elle ne l’est pas tout à fait. Le Rhin est un moulin à microplastiques avec d’inquiétantes concentrations d’antibiotiques et d’édulcorants, entre autres. Et, pour le dire d’emblée, on verra les détails plus loin, le Rhin est de la source à l’embouchure de plus en plus sucré. Il déverse quelques 15 tonnes d’édulcorant par an dans la mer du Nord.

Je passe les questions sur les préparatifs, la constitution de l’équipe, les autorisations dans 5 pays, la recherche de sponsors et des laboratoires d’analyse idoines pour entrer dans le vif du sujet.

J’ai choisi de traduire le passage ci-dessus parce qu’il concentre une série d’aspects du Rhin, vécus de l’intérieur, que l’on retrouve tout au long du livre. A commencer par ce mélange de Rhin sauvage et de Rhin façonné par l’homme (et réciproquement). A partir de Bâle jusqu’à Rotterdam, il est de plus en plus industrialisé dans différentes acceptions du terme (rectification, endiguement, canalisation, proximité d’industries, transport de matières et de marchandises). Ce qu’il transporte le moins : la culture. Le Rhin est navigable sur 825 km. La partie dont il est question dans l’extrait suit celle que l’auteur nomme le Grand canyon de l’Europe. Il n’y rencontre pas encore de porte-containers. Dans la partie « sauvage », le nageur doit lutter « contre la puissance des masses d’eau » et, dans ses tourbillons et turbulences, il se sent comme un bouchon de liège dans le tambour en rotation d’une machine à laver. Il y a aussi les passages où l’homme ne peut plus suivre le courant, il est obligé de contourner les barrages. C’est une nage avec sauts d’obstacles, pendant laquelle il faut franchir de nombreux seuils. Je reviendrai dans un article ultérieur sur ces combinaison d’usine hydroélectriques et d’écluses que complètent des transformateurs et des passes à poissons qui le jalonnent. Frappants aussi sont ces moments de perte de repères. Dans l’extrait ci-dessus, au confluent du Rhin et de l’Aar, il a du mal à distinguer le fleuve de son affluent. Il y avait eu précédemment un moment de confusion à l’entrée du Lac de Constance où le nageur avait suivi le canal au lieu du Rhin proprement dit et s’est retrouvé en Autriche. Plus tard, dans le tronçon entre la Lorelei et Bingen, il écrira :

« Le Rhin, entre Mainz et Bingen se divise plusieurs fois. C’est du moins ce que l’on voit sur les cartes de navigation. Cependant, les langues de terre qui séparent le Rhin en plusieurs bras sont totalement inondées par la crue. Les buissons, en fait des couronnes d’arbres partiellement recouvertes d’eau qui se dressent au-dessus de l’eau, constituent le seul repère pour la séparation des différents chenaux. Je nage en dehors du bras principal et je m’énerve d’avancer si lentement en raison du faible courant. La vue est mauvaise et, sans bateau d’accompagnement, je serais perdu. De tous côtés, je ne vois que de l’eau. Je m’arrête souvent pour m’orienter. C’est fantomatiquement beau. Si je ne savais pas que je suis dans le Rhin, je pourrais me croire dans l’Amazone. L’eau est trouble et autour de moi règne une impression de forêt tropicale. […] En raison de la pluie, je n’aperçois plus mes accompagnateurs et je dois m’arrêter pour les appeler, afin qu’ils restent avec moi. Sinon, je n’ai pas d’orientation dans cette  jungle. Le bras du Rhin appelé Großen Gießen est si large que par ce fort temps de pluie, je ne peux reconnaître que de l’eau et des arbres inondés»

Dans les chutes de Schaffhausen, le Rhin déploie sa puissance. « Là, tout vous remue à la fois. On est ébloui, étourdi, bouleversé, terrifié, charmé. » (Victor Hugo)

Pas facile de se retrouver dans ce Rhin qui a pourtant l’air d’être si dompté. Et qui l’est en partie. Andréas Fath n’a pas tout à fait parcouru 1231 km. Certains passages étaient interdits à la nage, ce fut le cas pour des raisons dues à la nature, aux chutes de Schaffhausen ou, ailleurs, pour des raisons industrielles non seulement à cause des usines hydroélectriques mais aussi parce que, après Bâle, le vieux Rhin ne permet plus de nager. Il a donc emprunté cette autoroute liquide qu’est le Grand Canal d’Alsace. Ce qui le fait passer aussi à proximité de la centrale nucléaire de Fessenheim et d’autres. Il y avait aussi à nager au milieu des containers. Cela lui sera même interdit entre Bingen et la Lorelei. Il n’y aura pas d’exception pour lui. Trop dangereux, car le Rhin est ici étroit et plein de méandres et le trafic de bateaux y est top dense.

Méandre du Rhin vu depuis le rocher de la Lorelei

Comme le note Andreas Fath, à côté d’être un moyen de transport, une zone de loisirs, une artère économique, il est un patrimoine culturel séculaire qui existait et façonnait son environnement bien avant que n’existent des instruments de mesure.

A propos de mesures : quelle est donc la longueur du Rhin ? Question que l’auteur, dont le livre est sous-titré 1231 km dans le courant du Rhin, s’est posée en repérant cette pancarte qui indique 1320 km du lac de Toma (2343 m) jusqu’à l’embouchure :

Il manque 90 kilomères. La différence s’explique par le fait que cette inscription est plus que centenaire. Elle date d’avant les travaux de rectification du Rhin entrepris entre 1817 et 1876 par l’ingénieur badois Johann Gottfried Tulla qui en a réduit la longueur.

Le barrage d’Eglisau–Glattfelden dont il est question dans l’extrait se situe sur le Rhin dont le milieu marque la frontière en l’Allemagne et la Suisse. Nager dans le Rhin revient en partie à nager sur une frontière, certes ouverte, mais frontière. Mais, ce n’est pas le fleuve qui l’a créée. Il ne constitue pas une frontière naturelle. Elle est artificielle (Fernand Braudel). Quand on passe de part et d’autre du Rhin dans cette région, on ne cesse de traverser des postes frontières. Ce sera le cas jusqu’au moment où le Rhin deviendra complètement allemand puis néerlandais. Son lit traverse ou longe six pays : la Suisse, le Lichtenstein, l’Autriche, l’Allemagne, la France et les Pays-Bas. Il a été constitué en frontière entre la Suisse et le Liechtenstein, en grande partie entre la Suisse et l’Autriche, entre l’Allemagne et la Suisse et, en partie, entre l’Allemagne et la France.

Le Rhin est un milieu de milieux très divers. Son utilisation par les hommes est aussi productrice d’entropie. Il ne reste plus que des lambeaux de forêts alluviales originelles. L’autoroute aquatique qu’il forme en partie est aussi gazeuse. Émission de gaz à effet de serre et de polluants principalement des oxydes d’azote (NOx), des matières particulaires (MP), des hydrocarbures (HC) et du monoxyde de carbone (CO), certes moins que les camions sur route mais plus que le transport ferroviaire. S’il permet encore à l’homme d’y nager c’est seulement grâce à un énorme effort de ce dernier, avec ce sentiment parfois de s’y retrouver à danser comme un bouchon de liège non seulement en raison de turbulences naturelles mais aussi à cause de celles provoquées par les cargos. Les bords du Rhin sont en bien des endroits très fortement urbanisés. Bien moins en Alsace qu’ailleurs. L’activité humaine a modifié sa réalité physique même. Il a été rendu navigable par et pour les activités humaines, ses rives ont été consolidées au départ contre les crues, son cours rectifié, canalisé, son lit comme récemment encore approfondi. On peut même dire que les hommes ont lutté contre le cours d’eau tout au long du 19ème siècle. Alors même que naissait le Rhin … romantique. La faute à Frankenstein, paraît-il ! J’y reviendrai. Dans la Ruhr en particulier, se révèlent d’ « inquiétantes coulisses » (A.Fath) que constituent les centrales au charbon de Thyssen-Krupp, les acieries Mannesmann, les fabriques du groupe chimique Bayer.

Le Rhin travaille. Il charrie plein de chose. Le nageur l’entend au fond de l’eau :

« Je ressens la puissance du fleuve. Je la perçois aussi acoustiquement. J’entends fortement et clairement comme le Rhin charrie au milieu de son lit des masses de gravier. De temps en temps, il réussit à mouvoir de gros blocs de pierre ; alors, un son roulant profond se mêle au bruissement de fond, parfois aussi le bruit plus profond encore mais régulier d’une hélice de bateau »

Andreas Fath a retenu la maxime que lui confia un aubergiste lors d’une halte : « Bonne chance et penses-y : contre la nature tu seras toujours second »

Entre-temps, Andreas Fath effectue des prélèvements

Traces anthropogènes

Outre l’exploit sportif qui ne se fait pas sans exosomatisation telle la combinaison de néoprène qui seule lui permet malgré la période estivale de supporter la température de l’eau, le bonnet, les lunettes et … la crème solaire, l’effort entrepris par Andreas Fath avait également une fonction d’analyse. Son livre constitue un appel à prendre soin de ce bien commun précieux qu’est l’eau. Il cite Thales de Millet selon lequel « l’eau est le principe de toute chose ».

Le livre rappelle quelques généralités : plus des deux tiers de la surface de la terre sont composés d’eau. De ce volume, seuls 3,5 % sont de l’eau douce dont une partie sous forme de glaces, l’autre se répartit en cours d’eau et nappes phréatiques. Elle est, on le sait par ailleurs, très inégalement répartie et sources de conflits et de guerres. A terme une menace pour la paix mondiale. 70 % de cette eau douce et utilisée par l’agriculture, 20 % par l’industrie, 10 % pour la consommation des ménages. Il n’y a pas d’alternative à l’eau.

Tout au long de son périple, Andreas Fath et son équipe ont procédé à des prélèvements réguliers. Tous les 100 kilomètres, 1000 litres d’eau du Rhin ont été pompés et filtrés. Le nageur était également équipé d’une membrane filtrante fixée à sa jambe. Une grosse surprise attend le chimiste dès le Lac de Toma, début de son périple : pas moins de 270 particules plastiques dans 1000 litres d’eau. D’où vient une telle pollution ? Il n’y a qu’une hypothèse : elles sont déjà contenues dans les glaces alpines. Les tensioactifs fluorés utilisés dans les extincteurs s’échappent dans l’atmosphère. Et retombent dans les glaces.

Dans ce qui suit, sans aller trop dans les détails du livre, je m’efforcerai de suivre la précision des informations qu’il contient. Je fais cependant abstraction de la présence des bouteilles et canettes vides qui ne manquent pas.

A Coire (en allemand Chur, en romanche Cuira, en italien Coira) dans les Grissons, les mesures révèlent autant de microplastiques que nulle par ailleurs dans le Rhin ainsi que de l’antibiotique : des molécules de sulfaméthoxazole utilisées contre les infections des voies urinaires et pulmonaires. « Dans le Rhin, les antibiotiques entrent en contact avec les bactéries, ce qui produit leur résistance aux antibiotiques et la perte d’efficacité de ces médicaments », écrit l’auteur. La haute concentration de microplastiques à cet endroit s’explique par le mode de prélèvement à 15 cm sous la surface et par le fait que là où le Rhin est moins tranquille les plastiques n’ont pas le temps d’être séparés et de descendre au fond.

Dans le lac de Constance, ce seront du métoprolol, un bêtabloquant, et les premières traces de diclofenac, un anti-douleur que nous retrouveront en plus grandes quantités plus loin.

Dans le Rhin ont été retirés par filtrage à côté des matières plastiques synthétiques Polypropylènes (PP), des Polyéthylène (PE), des Polystyrène (PS) aussi des bioplastiques sous forme de microparticules. Andreas Fath a ici une approche critique des plastiques biodégradables dans la mesure où ces derniers peuvent servir de support à des matières toxiques et des micro-organismes qui finissent dans la chaîne alimentaire. Un poisson ne fait pas la différence.

A Bâle l’eau a un goût de diesel. L’auteur n’oublie pas d’évoquer en y passant la catastrophe écologique produite par un accident industriel et connue sous le nom de TchernoBâle. Elle a eu lieu le 1er novembre 1986, la même année que celle de Tchernobyl . Elle semble contrairement à cette dernière bien effacée des consciences. Un incendie s’était déclaré dans un hangar de la firme Sandoz. 1350 tonnes de produits chimiques toxiques s’étaient déversés dans le Rhin, y compris ceux utilisés par les pompiers pour éteindre le feu et qui sont aujourd’hui interdits. La catastrophe a anéanti la faune sur une distance de 400 km au point qu’on a pu déclarer : « Le Rhin est mort »(J-P Sorg). Il faudra 20 ans de travaux de dépollution et de régénération  avant de pouvoir annoncer qu’il était à nouveau « vivant ».

Cocktail chimique

A la page 135 de son livre, Andresas Fath opère une sélection parmi les traces anthropogènes trouvées dans le Rhin : des résidus de médicaments contre la tension en concentration croissante dès les Alpes jusqu’à la Mer du Nord. A ceux déjà évoqués, s’ajoute mais en concentration plus élevée que les précédents le benzotriazol résidu des produits utilisés comme anti-corrosifs dans les lave-vaisselles. A citer encore le climbazole (pour les spécialistes : 2-Butanone, 1-(4-chlorophenoxy)-1-(1H-imidazol-1-yl)-3,3-dimethyl-) un antifongique utilisé dans les shampoings antipelliculaires. Une grande partie des antibiotiques utilisés en médecine vétérinaire comme humaine finit dans l’eau via les urines et excréments.

Il n’y a aujourd’hui plus d’eaux dans lesquelles on ne trouve pas de produits de contraste utilisés pour les IRM. Lors des prélèvements à Koblenz la concentration s’élève à 20 nanogrammes par litre, puis monte à 150 au kilomètre 824, du côté de Düsseldorf, avant de se diluer à nouveau. On estime au total à cinq tonnes le poids des produits de contraste déversés par an par le Rhin dans la mer du Nord. Dans l’eau où il reste plus longtemps que dans le corps et avec l’aide de micro-organismes, le gadolinium se libère du ligand qui l’enveloppe et dégage sa toxicité.

La plus forte teneur en dicloflenac contenu dans le voltarène produit par l’industrie chimique des bords du Rhin a été relevée à la hauteur de Köln (57 nanogrammes par litre). Le médicament est aussi utilisé en médecine vétérinaire. Il est responsable de la disparition des vautours en Inde, au Népal et au Pakistan. Son utilisation n’en est pas moins autorisée dans l’Union européenne.

Le bêtabloquant cardio-vasculaire Metoprolol, autre production de la chimie des bords du Rhin (Novartis) se trouve dans une moyenne de 50 nanogrammes par litre.

Le record de concentration (1,2 microgrammes par litre) est atteint pour l’édulcorant de synthèse acesulfam qui résiste à toutes les stations d’épuration.

Ce n’est pas fini mais faisons, comme l’auteur, une pause dans la chimie et une petite excursion chez les bactéries. Il y aurait à citer les cyanobactéries ou algues bleues. On en trouve dans la plupart des prélèvements. Andreas Fath y voit d’ailleurs l’origine probable de ses problèmes gastro-entériques.

L’un des problèmes persistant reste l’insuffisante efficacité des dispositifs de filtrage des eaux déversées dans le Rhin. Certains dispositifs efficaces tels le charbon actif posant par ailleurs d’autres problèmes, la recherche d’alternatives techniques est à l’ordre du jour.

La question des microplastiques prend d’énormes proportions au niveau des océans, leur nombre devrait d’ici 2050 dépasser celui des poissons. Qui par ailleurs les ingèrent. Et qui par eux nous reviennent. Étrange retour du lointain. Les fleuves servent de liens entre la terre, la mer et le ciel. Les petits ruisseaux font les grandes rivières, c’est vrai aussi pour les plastiques. Leur part dans la pollution des océans a très peu été étudiée jusqu’à présent nous apprend une étude d’un groupe de chercheurs de l’Université de Bâle autour de Patricia Burkhardt-Holm de parue la même année que Rheines Wasser. Elle nous offre une illustration de ce que sont ces particules.

Typical microplastic categories in the Rhine. Left: Duisburg sample consisting of 65% opaque spherules, further fragments and fibres, bar: 2 mm. (a/b) transparent spherules with gas bubbles, polymethyl-methacrylate (Zuilichem), bars: 1 mm; (c/d) opaque spherules, polystyrene (Duisburg, Rees), bars: 500 μ m.

Je retiens de son résumé qu’il n’y a pas de mystère, les plus fortes doses de microplastiques au km² se situent là où sont les plus fortes concentrations urbaines et industrielles des bords du Rhin. Nous sommes bien dans l’Anthropocène. Je remarque en passant que le chimiste raisonne en volumes alors que la professeure d’écologie le fait en surface. Ce qui me frappe dans les études sur le Rhin, c’est l’absence d’unification des méthodologies. Les critères restent nationaux.

Le Rhin est une meule à plastiques. Il broie le macro en micro. Il faut donc éviter que les macroplatiques y atterrissent. Une amélioration dans le domaine du tri et des procédés de recyclages est ici à l’ordre du jour. Cela dit en sachant qu’en Allemagne, les bouteilles en plastique sont consignées. Les microplastiques ont en outre comme propriétés d’accrocher comme des aimants les molécules toxiques. L’équipe d’Andréas Fath à l’université de Furtwangen expérimente un usage renversé de cette particularité à des fin d’épuration. Tout l’intérêt de la démarche est de ne pas miser seulemnt sur une modification des comportements certes très utile mais aussi sur des innovations techniques et des réglementations. Andréas Fath réclame, par exemple, l’interdiction de l’ utilisation de microplastiques dans les produits cosmétiques.

On peut certes relativiser. La présence de microplastiques dans le Rhin est de l’ordre de 0,2 particules par litre (particules de 25 à 500 micromètres). Elle est, en comparaison, par exemple, de 16-18 dans la rivière Tennessee. Les deux sont très inférieurs au Danube qui n’a rien à voir avec le Yangzi Jiang. Le Rhin n’en déverse pas moins 8 tonnes par an dans la mer.

Si j’ai évoqué de la rivière Tennessee, c’est qu’Andreas Fath a parcouru, en 2017, ses 1049 kilomètres de la même façon que le Rhin. C’est presque la même distance. Il lui a cependant fallu un peu plus de temps, 34 jours, le cours de l’affluent de l’Ohio dans le bassin versant du Mississipi y est sensiblement plus lent. Je rappelle que le Rhin a un dénivelé de 2345 mètres.

Le livre d’Andreas Fath a une fonction d’alerte à visée prophylactique. Sur 600 produits toxiques répertoriés, le Rhin en contient 128 sans que l’on en connaissent précisément, à l’exception du cas des vautours, les effets sur les écosystèmes. Depuis la catastrophe écologique de TchernoBâle, le Rhin a certes quitté les soins intensifs, mais il a toujours besoin de soins, écrit Andreas Fath. J’ajouterai pour ma part que si la vie a repris et que l’on attend le retour du saumon pour 2020, le fleuve n’a pas retrouvé la diversité des populations aquatiques qu’il hébergeait. Le recul de cette biodiversité auquel s’ajoute les interconnexions entre les voies hydrographiques naturelles, notamment entre le bassin versant du Danube et celui du Rhin, y ont amené des espèces dites exogènes, parfois envahissantes, tels que les variétés de gobies qui y prolifèrent. Ils sont originaires de la région allant de la mer Noire à la mer Caspienne. Les poissons aussi prennent parfois le bateau. Dans le monde hyper globalisé tout a tendance à finir dans tout.

Ces dimensions encore insuffisamment explorées ne sont pas les seuls défis auxquels est confronté le Rhin. Le livre incite à s’y atteler. D’autres menaces l’attendent liées au changement climatique.

Il conviendrait d’ajouter à la question du Rhin proprement dit celle de sa nappe phréatique l’un des plus grands réservoirs d’eau potable en Europe. Elle est, elle, au défi des nitrates, des pesticides et de la baisse de son niveau. Mais c’est un autre sujet.

Publié dans Rhin | Marqué avec , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Pierre Fluck, archéologue de l’Anthropocène (entretien)

Pierre Fluck est titulaire d’un doctorat en géologie de la profondeur à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg. Attaché puis chargé de recherches au CNRS, il soutient en 1980 dans la même université un doctorat d’État sous le titre « Métamorphisme et magmatisme dans les Vosges moyennes d’Alsace. Contribution à l’histoire de la chaîne varisque ».
Ses recherches s’orientent parallèlement dans le domaine de la métallogénie (il est membre dès 1977 de l’International Association for the Genesis of Ore Deposits). Paléographe germaniste, il poursuit des recherches autour du thème de l’exploitation des ressources minérales. Détaché deux années auprès du Centre de Recherches Historiques de l’EHESS, il participe ensuite, en 1990, aux côtés de Philippe Fluzin, au démarrage de l’UPR « Paléométallurgie et Cultures » de l’Université de Technologie de Belfort-Montbéliard. Il est nommé en 1992 professeur à l’Université de Haute-Alsace où il enseigne jusqu’en 2017 l’histoire et la philosophie des sciences et des techniques, l’archéologie et le patrimoine des mondes industriels, les relations entre culture, sciences et patrimoine. En 2010, il est nommé membre de l’Institut Universitaire de France (membre d’honneur à partir de 2015). Professeur émérite d’archéologie industrielle, Pierre Fluck est toujours actif au Centre de recherches sur les économies, les sociétés, les arts et les techniques (CRESAT) qu’il a contribué à refonder. Il est situé au campus de la Fonderie de l’Université de Haute-Alsace. C’est là qu’il m’a reçu pour cet entretien, ce dont je le remercie. Pierre Fluck est l’auteur de nombreux livres. Je ne citerai que celui dont je me suis servi pour l’interroger : son Manuel d’archéologie industrielle.

Un exemple de métapaysage : l’ancienne mine d’argent de Guanajuato au Mexique ( Image tirée de Pierre Fluck : Du paléopaysage au métapaysage à travers l’Anthropocène)

Peut-on vous qualifier d’archéologue de l’Anthropocène. L’association des deux mots peut paraître paradoxale dans la mesure où, sinon la réalité, du moins sa dénomination est récente (2002). Quand on parle de vous, on évoque surtout l’archéologie industrielle, expression à laquelle vous préférez celle d’archéologie des mondes ou des faits industriels. Est-ce que le fait d’appeler notre ère géologique anthropocène apporte quelque chose à votre approche ?

Pierre Fluck : C’est à partir de l’archéologie industrielle, appelons-la ainsi entre nous, que j’ai été sensibilisé à l’Anthropocène. Le concept est ancien. Josef Crutzen qui l’a popularisé en 1995 a eu des précurseurs dont l’un des principaux est Vladimir Ivanovitch Vernadsky (1863-1945), un très grand savant russe, de l’Académie des sciences de l’Union soviétique. Nous pouvons citer aussi les travaux de Pierre Teilhard de Chardin. La transformation radicale de la surface de la terre a été accélérée au moment de la révolution industrielle bien qu’il y ait eu des formes d’industries avant celle-ci. Beaucoup de gens se demandent quand marquer le début l’Anthropocène. Les uns le situent au moment de la grande accélération en 1950, d’autres à celui de la révolution industrielle, d’autres le font remonter au Néolithique. C’est un faux problème. L’Anthropocène s’est développé très progressivement avec l’impact des activités humaines sur la planète. Les défrichages au Néolithique ont transformé de très grandes aires forestières en surfaces de culture. Il y a eu, à ce moment-là déjà, un changement radical de la physionomie de la planète. Je suis d’avis que l’on peut remonter à l’époque où l’on brûle des forêts pour installer des villages et l’agriculture. Ensuite cela s’accroît progressivement dans une courbe exponentielle avec une grande accélération au cours de la révolution industrielle puis avec l’impact avéré sur le changement climatique au 20ème siècle. La plupart des archéologues s’inscrivent donc dans l’Anthropocène. C’est beaucoup moins vrai pour les époques où l’homme ne vivait que de cueillette et de chasse.

Vous faites précéder l’archéologie des mondes industriels par l’archéologie minière et métallurgique. Pourquoi y accordez-vous tant d’importance ? C’est un domaine peu connu.

Pierre Fluck : Peu connu, c’est vrai sauf par les initiés. Ce sont les Anglais qui ont inventé l’archéologie industrielle. Le coup d’envoi date de 1955 avec Michael Rix. Quand on se documente, on constate qu’il y avait eu, avant, de splendides fouilles sur un haut fourneau du 17ème siècle dans le Massachusetts, près de Boston. Cette fouille s’est faite entre 1948 et 1953. Les Anglais n’ont donc pas forcément la primeur de l’archéologie industrielle. Et si l’on considère que l’activité minière est une activité industrielle, et elle l’est en grande partie, l’extraction des métaux précieux en Europe centrale, dans les Vosges ou en Forêt Noire, à l’époque de la Renaissance, a toutes les caractéristiques d’une industrie, de même que beaucoup de facettes de l’extraction des métaux dans l’Antiquité. Ce caractère industriel est très affirmé, pas systématiquement mais dans beaucoup de formes d’activités minières. L’archéologie minière et métallurgique a débuté véritablement avec Theodor Haupt qui a publié un véritable manuel d’archéologie minière. Il a beaucoup travaillé sur les mines anciennes et médiévales d’Italie et du bassin méditerranéen. Il parle des lieux souterrain mais aussi de ce qu’il y a en surface et que je qualifie, moi, d’entité stratigraphique de l’Anthropocène. Ce sont les tas de déblais à l’extérieur des mines que l’on appelle des haldes ou des terrils. Haupt affirme qu’étudier les haldes de haut en bas c’est étudier toute l’histoire de la mine, comprendre ce qu’il s’est passé à l’intérieur. Il fournit l’essentiel de la méthode d’une bonne archéologie minière. Cela date de 1865. Les vraies racines de l’archéologie minière se situent dans le 19ème siècle.

Quand vous parlez d’archéologie minière, la question n’est pas seulement celle de l’extraction. Il y a eu à l’extérieur et à proximité toute une activité de transformation.

Pierre Fluck : Vous ne trouverez aucun archéologue qui ne s’intéresse pas à ce que devient le minerai. Cela fait partie intégrante de l’investigation. La minéralurgie et la métallurgie sont les prolongements de l’extraction en mine. Beaucoup de chercheurs s’intéressent aussi au devenir des métaux produits par la fonderie en essayant par exemple de savoir s’il y a des éléments en traces, si l’on trouve de l’indium dans les monnaies en argent frappées avec de l’argent extrait en Amérique du Sud au dernier tiers du 16ème siècle, ou en dosant les isotopes du plomb dans les monnaies athéniennes, ce qui permet de suivre la diffusion des métaux. L’archéologie des mines et des métaux va jusqu’à la transformation et la consommation.

Vous qualifiez l’énergie d’épine dorsale de l’archéologie industrielle ? L’hydraulique a quelque chose d’un peu étrange, on l’enterre mais il revient. Il est à nouveau d’actualité aujourd’hui. Il est là depuis toujours.

Pierre Fluck : L’illustration la plus brillante que l’on ait de l’utilisation « en grand » de l’hydraulique, ce sont l’aqueduc et les moulins de Barbegal près d’Arles, 8 couples de deux roues en parallèle et en escalier qui constituent une véritable utilisation industrielle de l’énergie hydraulique. Pour la fabrication de la farine afin de pourvoir aux besoins de la ville qui comptait entre 15 et 20 000 habitants. Cela  se situe aux 2ème et 3ème siècles. Dans les mines d’Espagne et du Portugal, le cas est différent, les roues étaient actionnées par des esclaves. Nous pouvons citer aussi les techniques de la ruina montium pour l’exploitation des alluvions aurifères dans le nord de l’Espagne : dans les montagnes de la province du Leon, les Romains ont aménagé des barrages hydrauliques en position de haut plateau permettant de déverser de grosses quantités d’eau pour affouiller et désagréger les montagnes de conglomérats. En utilisant l’énergie potentielle, ils ont détruit la montagne pour en extraire l’or dans les laveries en contrebas. C’est une forme d’utilisation de l’énergie hydraulique. La roue, elle, va continuer son bonhomme de chemin à travers le Haut Moyen-âge pour lequel nous avons peu de documents. Nous en avons plus pour l’Angleterre, à partir du 11ème siècle où les roues étaient innombrables – plus d’un millier. Les cours d’eau ont fréquemment été équipés de canaux parallèles. Parfois ces cours d’eau ont été doublés ou triplés pour actionner les moulins. L’impact de l’homme sur les cours d’eau est une autre signature de l’Anthropocène. Depuis un temps immémorial.


Machine à vapeur de Newcomen, schéma extrait du Meyers Konversationslexikon 1890 . (Source)

A un moment donné, on passe de l’hydraulique à la vapeur. Peut-on situer cela dans le temps ?

Pierre Fluck : Les véritables inventeurs d’une machine opérationnelle l’ont fait pour les besoins du pompage de l’eau dans les mines. Il s’agissait de Thomas Newcomen et John Calley. Nous n’avons pas de carnets de laboratoires. C’étaient des hommes de terrain. Le premier était forgeron, le second plombier. Ensemble, ils associent une série de dispositifs techniques déjà connus comme le système bielle – manivelle qui existait dans les machines de pompage des eaux dans les mines du Harz. L’action du piston dans un cylindre était connue également. Ils ont eu l’idée de coupler l’ensemble et de le raccorder à une chaudière au-dessus d’un foyer. Dans les mines d’Angleterre, les dispositifs existants n’étaient pas assez puissants pour pomper l’eau. Ce besoin a suscité une sorte de stimulation intellectuelle en vue de créer une nouvelle machine. Ce démarrage a été tranquille, il n’a pas fait beaucoup de bruit. Nous sommes en 1712. En 1722, Isaac Potter a construit une machine de Newcomen – assez gigantesque d’ailleurs – pour les mines d’argent de Basse-Hongrie (actuelle Slovaquie). Ce sont des cas isolés. Les premières décennies de la machine à vapeur ont été relativement discrètes dans le paysage de la production économique européenne. Ce n’est qu’après les modifications introduites par Watt dans les années 1770 que l’énergie thermique vient répondre au besoin des filatures. Nous sommes là en pleine révolution industrielle du textile.

La caractéristique de la vapeur est qu’elle repose sur une énergie d’origine fossile. La machine de Newcomen, j’ai appris cela dans votre livre, s’appelait machine atmosphérique. Cela nous évoque l’effet de serre et la thermodynamique. Vous écrivez que la thermodynamique est née de la pratique industrielle.

Pierre Fluck : Elle a certainement des racines plus anciennes. Nous pouvons citer les travaux de James Prescott Joule. Joule ignorait totalement les travaux que Gustave-Adolphe Hirn conduisait dans l’usine de son père à Colmar. Hirn s’était pris de passion pour les machines à vapeur, une en particulier, une « Woolf », fabriquée chez Stehelin & Huber à Bitschwiller-lès-Thann. Il a amélioré son rendement de 70 %. C’est à partir d’elle, dans les années 1840, qu’il s’est efforcé de comprendre comment ça marche. On lui doit beaucoup des fondements de la théorie. Il est l’auteur d’un Traité sur la théorie mécanique de la chaleur (1862). Ce qui est remarquable, c’est que le moteur des travaux de Hirn dans le domaine de la thermodynamique est à rechercher dans la pratique industrielle.

C’était une forme de transition énergétique. La thermodynamique parle de dissipation de l’énergie. Ce qui m’a intrigué dans votre livre c’est que vous parlez des friches industrielles comme des formes de rétention de l’énergie, vous parlez d’énergie contenue, d’énergie grise.

Pierre Fluck : Bien sûr, elle n’est pas réutilisable sous forme d’énergie. L’énergie a été utilisée pour fabriquer les bâtiments, pour cuire les briques, pour mettre en forme les parties métalliques, les tuiles, le ciment, le béton. Tout cela a nécessité beaucoup d’énergie. Mettre tout cela à la décharge, c’est comme si toute cette énergie avait été dépensée pour rien. Les architectes allemands et suisses commencent à raisonner en termes d’« énergie grise ». Cela ne concernent pas seulement des bâtiments en bon état ou entiers, on peut réutiliser toute sorte de matériaux.

Y a-t-il, selon vous, un mieux dans la frénésie de démolition.

Pierre Fluck : C’est Dr Jekyll et Mister Hyde. Il y a de bons exemples un peu partout. En même temps, on voit sous nos fenêtres des bâtiments de qualité promis à la démolition. J’ai encore appris hier, qu’à Mulhouse, une des manufactures les plus intéressantes qui se trouve en plein centre-ville, et qui recèle même encore le jardin de l’entreprise, a fait l’objet d’un permis de démolir. Il y a toujours côte à côte les deux attitudes. L’action des démolisseurs ne désamorce pas et continue à faire des dégâts. Les reconversions ne constituent qu’un petit pourcentage du potentiel patrimonial.

J’ai lu dans votre Manuel d’archéologie industrielle, avec un certain étonnement que la notion de développement durable, Nachhaltigkeit en allemand était ancienne. Elle remonte à 1713. Avez-vous une idée de ce qui a pu amener son inventeur à une telle idée ?

Pierre Fluck : Hans Carl von Carlowitz occupait en quelque sorte ce que l’on appellerait aujourd’hui un poste d’inspecteur des eaux et forêts en Saxe, plus particulièrement dans l’Erzgebirge. Il disait qu’il ne fallait pas exploiter la forêt de façon anarchique mais qu’il fallait reboiser de façon à ce que dans l’avenir il y ait à nouveau de la forêt. C’est lui qui l’a formulé en termes de développement durable dans son ouvrage Sylvicultura oeconomica. La pratique est plus ancienne chez tous ceux pour qui les milieux naturels étaient des ressources.

Qu’est-ce que l’archéologie de l’Anthropocène peut nous apprendre sur la transition énergétique.

Pierre Fluck : Pour bien analyser la transition que nous nous sommes en train d’amorcer, il serait pertinent d’avoir une vue rétrospective. Savoir comment en est-on arrivé là pour mieux savoir comment continuer. L’histoire de l’énergie n’est pas une copie conforme d’un pays à l’autre. Chaque pays a son histoire énergétique propre. Beaucoup d’analyses sur les énergies sont faites par les entreprises concernées. Elles ne sont pas forcément neutres. La problématique est à la fois locale, régionale, nationale et mondiale. Il convient de s’appuyer sur des données scientifiques solides.

A propos du local, justement, je voulais vous demander si l’on peut établir une relation entre innovation technique et localité.

Pierre Fluck : Certainement. Je prends l’exemple de Pont-sur-l’Ognon, en Haute-Saône. Benoît Fourneyron vient s’y installer, je ne sais pas s’il avait une affinité particulière avec ce lieu. Il avait été élève de Claude Burdin (à qui l’on doit le mot turbine) à l’école des mines de Saint-Étienne, qui lui a mis la puce à l’oreille : opter pour l’énergie hydraulique, mais en enfermant la roue dans une bâche. Fourneyron est allé à Pont sur l’Ognon sans doute attiré par le besoin d’une petite scierie et d’une petite métallurgie. Il a donc installé en ce lieu sa première turbine en 1823. De même que pour la machine de Newcomen en Angleterre, nous avons donc là une sorte de fusion entre un lieu géographique et une innovation. Il y a ainsi de petits territoires qui sont des creusets d’innovation. Et puisque nous parlons de la Haute Saône à propos de la turbine, on peut aussi évoquer la métallurgie, la sidérurgie. Avant la turbine, nous sommes encore au 18ème siècle, on y avait inventé le procédé comtois d’affinage de la fonte. Avant cela, on utilisait le procédé wallon qui a été initié en Belgique. Le procédé comtois permet de se passer de plusieurs opérations pour transformer la fonte en acier, dans un bâtiment de forge que l’on appelle une renardière. Un procédé d’affinage alors considéré comme révolutionnaire. Autre innovation, vers le milieu du 19ème siècle : les hauts-fourneaux sont gros consommateurs d’énergie, les gaz brûlants se dissipent dans l’atmosphère. L’idée est née de les récupérer, de les épurer un peu, et de les réinjecter. Cela constituait une grande économie d’énergie. Pays industrieux, la Haute Saône a été le quatrième producteur de fer au 19ème siècle alors qu’on le considère d’une ruralité profonde. Il y a des territoires qui marquent l’innovation.

Est-ce que cette techno-géographie sous-tend ce que vous appeler des métapaysages ?

Pierre Fluck : Les métapaysages désignent plus généralement toute la transformation des paysages au fil de l’Histoire. Il y a d’abord le paysage originel, la forêt, quelques clairières. Prenons l’exemple d’une vallée des Vosges. L’homme installe de petites entités agro-pastorales, des petits villages, modifie un peu la forêt mais le paysage reste traditionnel. Arrive l’industrie, elle défriche, elle dompte l’hydraulique, construit une cité ouvrière à côté du village traditionnel, etc. Cette métamorphose conduit à ce que j’appelle un paléopaysage industriel au temps de l’apogée de l’industrie. L’usine ferme, une friche apparaît, le paysage se réorganise, le vieux canal existe toujours mais ne sert plus, la cité ouvrière continue d’être occupée parce qu’elle héberge des logements. A l’emplacement de la friche, on installe un supermarché, les tas de déchets, la pollution sont en revanche toujours intégrés dans le paysage. On est très embarrassé de cet héritage. On ne sait pas quoi en faire. L’ensemble se réorganise. C’est cette transformation du paléopaysage, l’action du temps et de la réorganisation de la société, tout cet héritage, que j’appelle métapaysage. La nature reprend ses droits. On observe dans certaines régions des friches minières, des terrils ou haldes, sur lesquels la forêt, la végétation repoussent, créant en ces lieux de véritables antres de la biodiversité.

Peut-on parler d’une sorte d’osmose entre nature et technique ?

Pierre Fluck : Oui, nous observons à la surface du globe des entités stratigraphiques de l’Anthropocène dont la nature s’est emparée. Ces entités elles-mêmes sont faites à partir d’éléments naturels.

En même temps quand on installe un objet technique dans la nature, on dirait qu’il se « naturalise »…

Pierre Fluck : Oui. Prenons l’exemple des métaux qui sont des objets techniques. Un objet en métal du Moyen-Âge abandonné dans un site lambda subit des modifications, le plomb par exemple se transforme en carbonate de plomb. On assiste à un retour de l’objet technique dans la nature. De tels processus s’inscrivent dans une minéralogie de l’Anthropocène. Des minéraux se créent à partir des restes qu’a laissé l’homme.

On s’interroge souvent sur le fait que les Mulhousiens n’aiment pas leurs friches industrielles. J’y vois au moins une raison. Ils n’y étaient pas heureux. On oublie que ces lieux n’étaient pas ceux d’un vrai travail épanouissant mais ceux de leur prolétarisation au sens où en parle Marx dans le Manifeste du Parti communiste, la prolétarisation étant le transfert à la machine du savoir-faire des ouvriers. Ma grand-mère n’avait aucune envie de parler de filature. Mon grand-père, c’est différent, il maniait encore ses propres outils. Ne faudrait-il pas inclure ces questions dans l’archéologie de l’anthropocène ?

Pierre Fluck : C’est une question d’avantage philosophique ou sociologique qu’archéologique mais je suis de ceux qui plaident pour le décloisonnement des disciplines. Je souscris à ce positionnement sachant que je me suis beaucoup posé la question du pourquoi de ce désamour pour l’héritage de l’industrie. Je pensais apporter une réponse à travers le traumatisme de la désindustrialisation. Mais votre approche ne m’est pas étrangère. C’était en effet aussi un lieu d’aliénation. Par ailleurs, sans l’industrie, la misère aurait été encore plus grande dans l’histoire de nos régions.

Je vous remercie.

Propos recueillis par Bernard Umbrecht, le 3 avril 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Essai, Histoire | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire