Joseph Kaspar Sattler et les danses macabres

Le dessinateur et graveur allemand Joseph Kaspar Sattler « artiste sans tableau » est doublement à l’honneur d’abord par la réédition commentée littérairement de sa « Danse macabre moderne » accompagnée d’une étude sur la démarche créatrice de l’auteur et, d’autre part par sa présence dans l’exposition « Dernière danse / L’imaginaire macabre dans les arts graphiques », à la Galerie Heitz du Palais Rohan à Strasbourg pour laquelle un dessin de Sattler sert d’affiche. Une visite de l’exposition permet de mieux situer l’oeuvre de Sattler parmi les maîtres de l’histoire de la gravure dans laquelle l’espace rhénan a joué un rôle particulier lié à l’histoire de l’imprimerie. On y trouve Hans Holbein, Albrecht Dürer, Heinrich Aldegrever, Hans Sebald Beham jusqu’aux grands noms associés aux arts graphiques des XIXe et XXe siècles : Alfred Rethel, Alfred Kubin, George Grosz, Otto Dix, et, plus près de nous, Tomi Ungerer  qui cite Sattler parmi ses maîtres et dont on peut voir les dessins de Rigor Mortis au Musée Tomi Ungerer. J’ajouterai à la liste de nom non exhaustive, parce que j’aime beaucoup et qu’on oublie toujours de la citer,  Käthe Kollwitz que j’évoquerai plus bas.
Sattler Deux fois
Parlons d’abord du livre qui reprend les seize dessins de la Danse macabre moderne, créés à Strasbourg et édités à Berlin en 1912. Un exemplaire de cette édition d’héliogravures en couleurs a été numérisée par l’Université de Düsseldorf. En voici la page de couverture :

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C’est cette édition de 16 planches sans texte avec uniquement le titre de chaque image en allemand et en français que Vincent Wackenheim reprend  dans son livre Joseph Kaspar Sattler ou la tentation de l’os / 16 pièces faciles pour illustrer une « Danse macabre moderne » suivi de Un esprit agité. Il commente littérairement dans la première partie du livre, chacun des 16 dessins. Un extrait pour la première planche : Piqûre de vers, image que nous connaissons déjà
«(…) Joseph Kaspar Sattler prend soin d’ouvrir cette Danse macabre moderne par cette première planche, un portrait en creux de l’artiste, attaqué au cœur. Dérision : voici que l’artiste se moque de son propre travail, comme un écrivain d’entrée de jeu ridiculiserait ses personnages. Planche emblématique, porte-étendard, la seule qui présente un squelette complet, dont il ne manque pas une rotule, ni le moindre métacarpe. Un squelette en pleine santé, l’œil clair et la truffe humide, qui fait plaisir à voir. Un beau spécimen.
La lettrine forme un A majuscule, comme un compas ouvert. Sattler, artiste du livre, ne cache pas ses amours, celles des alphabets, des polices de caractères, des lettres ornées.
Sigillographie est le mot que l’on recherchait. Du latin sigillum, diminutif de signum, qui veut dire signe. On se souvient des deux frères, l’un myope et fumeur, l’autre pas. On se souvient des moutons, l’un les voyait, l’autre pas ».
William Blades, typographe britannique, a permis en 1893 une traduction en français de son ouvrage intitulé Les livres et leurs ennemis, parmi eux le feu, l’eau, le gaz et la chaleur, la poussière et la négligence, l’ignorance, le ver des livres (nous y voilà), la vermine, (la Blatte noire, le « Croton Bug »), enfin, pour faire bon poids, les relieurs et les collectionneurs. Il n’avait pas songé à l’os, qui appose sa signature authentique, sa marque, le trou de ver irréversible, comme trace d’une petite vérole qui défigure, et qu’on aura beau vouloir cacher de quelque fard, sans succès.»
Vincent Wackenheim
Ce squelette qui arpente sur ses échasses un chemin de livres ouverts stimule l’imagination et évoque le rapport du livre avec la mort, aussi bien par le fait que le livre comme tout objet contient du travail mort qu’en étant aussi ce qui permet le dialogue avec les morts, celle des auteurs notamment mais pas seulement. Ces taches d’encre sont peut-être aussi celle de l’imprimerie qui a fait disparaître le livre ancien et aussi les gravures et lettrines chères à Sattler, les deux béquilles encreuses ne sont-elles pas précisément enfoncées dans deux lettrines ? Pouvons-nous aller jusqu’à l’ évocation de perforations qui rappellent les cartes perforées ancêtres de l’informatique ?
Je ne détaillerai pas les 16 pièces de cette Danse macabre moderne éditée en porte-folio. Le qualificatif de moderne dit lui-même que ce travail s’appuie en la transformant sur une tradition. Non issue de la tradition cependant celle qui traite de la face cachée de la technique en temps de paix, l’accident. On relève aussi une thématique absente, celle de la jeune fille/femme et la mort.
On s’arrête sur cet étrange Pont dangereux, en allemand simplement appelé Eisenbahnbrücke = Pont de chemin de fer comme s’il allait de soi qu’un pont de chemin de fer est dangereux. C’est comme si la cage thoracique d’un squelette couché figurait la fragilité du pont à moins que comme le poème d’Ersnt Stadler le Passage de nuit sur le pont du Rhin à Cologne,qui est postérieur, il ne préfigure le voyage vers la mort dans les tranchées. (Voir ici). Dans cette veine, un autre dessin de Sattler qui ne figure pas dans la « Danse macabre moderne » mais que l’on trouve dans l’exposition Dernière Danse évoque l’accident de la vitesse et peut être mis en relation avec des gravures d’autres dessinateurs mettant en rapport la mort et le chemin de fer soit dans ses formes suicidaires ou dans les trains de la mort déjà présents dès la Première guerre mondiale.
Eisenbahnbrücke
Les danses macabres, chez Sattler on en trouve jusque dans les lettrines qu’il créée. Baudelaire qui souhaitait que Sattler illustre un de ses livres évoquait « Le branle universel de la danse macabre ».
La deuxième partie du livre est consacré à cet « esprit agité » qu’était Joseph Sattler. En résumé car on y trouve moults détails, voici ce qui pourrait figurer comme une notice biographique :
« Pour qui aime les situations simples, le cas Sattler, né en 1867, dessinateur, illustrateur de livres, créateur d’ex-libris et de menus, graveur à la fin de sa vie, pourra ébranler quelques idées reçues. Une fois sa formation achevée à Munich, il s’installe à Strasbourg en 1891[l’Alsace était alors allemande], part à Berlin en 1895, entretient des liens féconds des deux côtés des Vosges, revient en Alsace en 1904, participe au premier conflit mondial sur le front de l’Ouest, pour retrouver Munich en 1918, et y mourir en 1931. Destin pris par les mouvements du temps, Sattler, un allemand en Alsace, vit l’aventure européenne telle que nous pouvons la rêver dans cette fin de siècle, loin des clivages nationalistes, avant que ne s’embrasent les relations entre la France et L’Allemagne, jusqu’à l’état de guerre. »
Vincent Wackenheim : Joseph Kaspar Sattler ou la tentation de l’os / 16 pièces faciles pour illustrer une « Danse macabre moderne »
Je ne sais trop de quel rêve d’Europe il peut être question en Alsace entre l’annexion après la guerre de 1870/71 et les années d’épuration / dé-germanisation en 1918/19 qui a fait que Sattler est retourné à Munich. Il appartient à un groupe d’artistes, le « cercle de Saint-Léonard » à la position délicate, suspecte aux Allemands et en France où s’étaient réfugiés bon nombre d’artistes alsaciens. Ce groupe n’est pas dépourvu d’ambiguïtés, il contient des admirateurs y compris allemands de Maurice Barrès. Sattler est un artiste du« >Jugendstil. Parmi les oeuvres remarquables qui figurent en bonne place dans l’exposition Dernière Danse citons cette évocation de La Frontière, lieu spectral, qui date de 1915 :

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Avant la Danse macabre moderne, Sattler a publié d’autres séries de planches par exemple les Images du temps de la guerre des paysans qui ont un côté bande dessinée et qui retiendront l’attention d’Alfred Jarry et les Anabaptistes, ainsi que des illustration pour l’Histoire de la civilisation des villes rhénanes ou pour La chanson des Niebelungs.

L’exposition Dernière danse

L’exposition Dernière danse permet de situer Joseph Sattler dans la tradition et la contemporanéité des danses macabres, chaque époque en ayant fournit sa vision.
Les premières danses macabres d’origine des 15ème et 16ème siècle se caractérisent par la présence conjointe, dans la danse, de la mort et du vif. Dans danse macabre, il y a danse, qui suppose musique, le squelette étant souvent le musicien qu’il joue du fifre avec un tibia ou du tambour avec des fémurs. Là la mort côtoie les vivants, elle est au milieu d’eux. Parfois les squelettes se retrouvent seuls dans la danse. Cette dimension disparaît. Plus tard, la mort sera comme extérieure, embusquée,  attendant les vivants au tournant. N’est plus que figurée par des squelettes la présence de la mort comme futur des vivants. Et  bien sûr sur les champs de bataille, dans les guerres. A cet égard, le 20ème siècle a été particulièrement mortifère. Ce dont témoigneront George Grosz, Otto Dix, Masereel, John Heartfield et les spectres du fascisme.
A l’origine les danses macabres étaient des memento mori, (souviens-toi que tu vas mourir.) Elles rappelaient aux vivants leur condition de mortels ou tentaient de conjurer les peurs. Mais la vie et la mort sont-ils aussi extérieurs l’un à l’autre qu’on pourrait le supposer ? Non bien sûr. Albrecht Dürer associe le Diable au Chevalier et à la mort. Celle-ci figure présente sur le chemin parmi d’autres choses et comme devenir. A ce propos, Frank Müller écrit dans le catalogue de l’exposition :
« La Mort comme le diable ont l’air de s’adresser au cavalier qui, imperturbable, poursuit son chemin vers la lumière, mais aussi vers la tête de mort. Allégorie du chevalier chrétien, comme cela a été souvent proposé ou du créateur cheminant vers l’inconnu, vers la connaissance et rejoignant par conséquent la Melencolia ?»
Frank Muller Le macabre dans les arts graphiques du domaine germanique (XVè siècle-XVIIè siècle. Catalogue Dernière danse.Editions des musées de Strasbourg.
La conscience de notre devenir mortel permet de prendre soin de la vie et de repousser l’inévitable en se ménageant ainsi un avenir.
A côté de la mort fléau, parfois la mort est amie, bienvenue.
Et puis il y a Eros et Thanatos.  LA jeune fille/ femme et LE mort, devrait-on dire. La dimension érotique comme le Cunnilingus macabre de Steinlen est inspirée par le fait qu’en allemand le mot est masculin : DER Tod.
Et je voudrais terminer par un dessin de Käthe Kollwitz de 1910 qui évoque notre macabre et barbare actualité,  Femme et mort (sans article) avec l’enfant qui s’agrippe aux seins de ce que l’on imagine être sa mère. Femme qui peut aussi bien être un homme.

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Le livre :
Vincent Wakenheim : Joseph Kaspar Sattler ou la tentation de l’os / 16 pièces faciles pour illustrer une Danse macabre moderne suivi de Un esprit agité
L’Atelier contemporain / François-Marie Deyrolle éditeur ( 2016). 208 pages. Prix : 30 €
On peut en lire des extraits sur le site de l’éditeur :
Les expositions
DERNIÈRE DANSE / L’imaginaire macabre dans les arts graphiques
Galerie HEITZ – Palais ROHAN à Strasbourg – 21 MAI / 29 AOÛT 2016
En Contrepoint« Rigor Mortis et autres danses macabres » au Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’Illustration à Strasbourg. Jusqu’à octobre 2016
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#(Re)Lecture de MarxEngels (5) : Arbeitgeber (donneur de travail) / Arbeitnehmer (receveur de travail)

« Es konnte mir nicht in den Sinn kommen, in das « Kapital » den landläufigen Jargon einzuführen, in welchem deutsche Ökonomen sich auszudrücken pflegen, jenes Kauderwelsch, worin z.B. derjenige, der sich für bare Zahlung von andern ihre Arbeit geben läßt, der Arbeitgeber heißt, und Arbeitnehmer derjenige, dessen Arbeit ihm für Lohn abgenommen wird. Auch im Französischen wird travail im gewöhnlichen Leben im Sinn von « Beschäftigung » gebraucht. Mit Recht aber würden die Franzosen den Ökonomen für verrückt halten, der den Kapitalisten donneur de travail, und den Arbeiter receveur de travail nennen wollte. »
Friedrich Engels : Vorwort zur dritten Ausgabe des Kapitals von Karl Marx
« L’idée ne pouvait même pas me venir à l’esprit d’introduire dans Le Capital le jargon courant dans lequel des économistes allemands ont coutume de s’exprimer, ce baragouin [charabia] dans lequel, pour en donner un exemple, celui qui se fait donner le travail des autres pour de l’argent comptant est appelé: Arbeitgeber (donneur de travail), et celui dont le travail est reçu en échange d’un salaire: Arbeitnehmer (receveur de travail). En français aussi, le mot travail a, dans la vie de tous les jours, le sens d’ « occupation », mais c’est avec raison que les Français pourraient traiter de fou, l’économiste qui appellerait le capitaliste, donneur de travail, et l’ouvrier, receveur de travail. »
Friedrich Engels. Londres, le 7 novembre 1883   : Préface à la troisième édition du « Capital » de Marx. (Éditions sociales).
« …c’est avec raison que les Français pourraient traiter de fou, l’économiste qui appellerait le capitaliste, donneur de travail, et l’ouvrier, receveur de travail », écrivait Friedrich Engels en 1883 en préfaçant Le Capital, après la mort de Marx.  130 ans après, faut croire que les fous ont essaimé en France. Le complice et mécène de Marx était sans doute loin d’imaginer que des responsables « socialistes » voudront faire avaler aux Français, déguisée en modernité, cette variante du « donneur de travail » qu’est la phrase répétée partout : «  ce sont les entreprises qui créent des emplois ». Et qu’il faut donc les aimer comme d’autres aiment le music-hall. Ah bon ? Les entreprises créent des emplois ! Étrangement, quand les emplois sont détruits, pourquoi ne dit-on pas que les entreprises détruisent des emplois ? Dans ce dernier cas, on invoque la conjoncture ou le progrès technique. Curieuse logique. Issue en fait du renversement déjà repéré par Engels et qui a poussé Denis Guenoun à réagir en rappelant qu’il n’y a pas de création de possibilité de travail sans désir social. Il écrit :
« Dans le groupe humain constitué par ce qu’on appelle entreprise, il me paraît faux que ce soit le capital qui soit créatif. La créativité sociale appartient, à mes yeux, foncièrement, aux inventeurs et aux travailleurs – et je répète qu’il n’est pas exclu qu’un capitaliste soit aussi créatif, mais ce n’est pas en tant que propriétaire du capital –, de même que le désir social est logé dans les profondeurs de la vie collective, de la vie des vivants et de leur histoire. Il se trouve que, dans le moment historique que nous traversons, le « rapport de forces » (politique, idéologique) entre possesseurs et inventeurs (ou travailleurs) est très défavorable à ces derniers. C’est pourquoi l’idéologie la plus courante peut affirmer, sans être le plus souvent démentie, que ce sont les « entreprises » – et donc, par sous-entendu, les entrepreneurs, et donc le plus souvent les détenteurs de la propriété du capital – qui seraient les créateurs d’emplois. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, il me paraît nécessaire de faire apparaître ce renversement de la pratique (concrète, effective) et de la vie des vivants ». (A lire en entier sur le blog de Denis Guenoun)
Engels fait dans le même texte cité une distinction entre travail et emploi, Beschäftigung traduit par Joseph Roy en occupation. Certes, il peut y avoir Beschäftigung pendant le temps de loisir ce qui peut se traduire par occupation mais, en droit social allemand, le  mot Beschäftigun désigne un travail non autonome soumis à la volonté d’autrui, un emploi donc.
Le travail lui est un processus créateur, ce par quoi l’homme s’individue, le contraire de ce qui aliène. Il existé avant son appropriation par le capitalisme. On peut même dire que le capitalisme est la forme sociale d’organisation qui ne cesse de détruire le travail, en le parcellisant, en le prolétarisant comme nous l’avons déjà vu. Son découpage en formes abstraites permet son automatisation, qui se  généralise et touche toutes les formes de travail qu’on le dise « manuel » ou « intellectuel » (il est en fait toujours les deux).  Si au départ, l’ouvrier avait la maîtrise de ses outils, le capitalisme « appauvrit l’ouvrier jusqu’à en faire une machine » avant de le remplacer directement par un robot.
« L’emploi qui s’est développé depuis deux siècles à travers le salariat a progressivement mais irrésistiblement détruit le travail. Le travail n’est pas du tout l’emploi. L’emploi est ce qui est sanctionné par un salaire tel que, depuis Ford, Roosevelt et Keynes notamment, il permet de redistribuer du pouvoir d’achat. Le travail c’est ce par quoi on cultive un savoir, quel qu’il soit, en accomplissant quelque chose. Picasso fait de la peinture, par exemple. Moi, mon jardin. Cela m’apporte quelque chose. Je ne fais pas mon jardin simplement pour avoir des carottes – je cultive par là un savoir du vivant végétal, que je peux partager avec des jardiniers comme avec des botanistes, etc. Si j’écris des livres, si je participe au site Wikipedia, ou si je développe un logiciel libre, ce n’est pas d’abord pour obtenir un salaire : c’est pour m’enrichir en un sens beaucoup plus riche que le célèbre « Enrichissez-vous », et peut être aussi pour gagner ou économiser un peu d’argent à cette occasion mais surtout me construire et m’épanouir dans la vie, et comme être vivant, et plus précisément comme cette forme technique de vie dont Georges Canguilhem montre qu’elle ne peut pas vivre sans savoirs, que je ne peux développer qu’en accord avec mes désirs et mes convictions…. . »
Bernard Stiegler (entretien avec Ariel Kyriou) : L’emploi est mort, vive le travail. Editions Mille.et.une.Nuits
NB A propos du travail vivant et du travail mort chez Marx, je rappelle l’échange entre Oskar Negrt et Alexander Kluge dans notre dernier post
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#(Re)Lecture de MarxEngels (4) : « Nouvelles de l’Antiquité idéologique » (Alexander Kluge)

Un petit livre fort élégant paru en 2014 aux Éditions Théâtre Typographique  propose sous le titre Idéologies : des nouvelles de l’Antiquité, 128 pages d’entretiens, d’images, d’histoires et de «cartons», comme dans le cinéma muet, extraits du film de l’écrivain-réalisateur Alexander Kluge Nachrichten aus der ideologischen Antike (littéralement : Nouvelles de l’Antiquité idéologique, 570 minutes, paru en 2008 chez Suhrkamp). Il est édité et traduit par Bénédicte Vilgrain.
Extrait du début du film d’Alexander Kluge avec les notes d’Eisenstein pour un film sur Le Capital de Karl Marx:
Petit rappel : la crise des subprimes s’est déclenchée au deuxième semestre 2006 avec le krach des prêts immobiliers à risque aux États-Unis, les subprimes. Révélée en février 2007, elle s’est transformée en crise ouverte en juillet 2007.(Cf Wikipedia)
En 2008, nous ne sommes pas loin de l’anniversaire de la crise de 1929, paraît chez Suhrkamp, d’Alexander Kluge, un coffret de trois DVD, intitulé Nouvelles de l’Antiquité idéologique/ Marx – Eisenstein – Le capital. Le livre de Bénédicte Vilgrain en donne un résumé détaillé accompagné de récits de Kluge, d’ écrits de Marx, ainsi que des contes, des extraits d’interviews avec Peter Sloterdijk, Dietmar Dath, Oskar Negt, d’images tirées du film, la traduction du livret d’accompagnement, le tout permettant de se faire une idée de ces neuf heures de cinéma complétées par des fichiers de textes à lire. Je ne rendrai compte ici que de ce qui est accessible en français. Les images, elles sont extraites du film original.
Le film s’ouvre d’emblée un peu sur une sorte de recherche de type archéologique au sens où des fouilles dans les archives ont permis de dénicher le projet d’Eisenstein de filmer Le Capital d’après le scénario écrit par Karl Marx. D’autre part, tout se passe comme si la distance entre ce projet et le début du 21ème siècle permettait de traiter les notes d’Eisenstein comme des traces d’un passé suffisamment lointain et les textes de Marx de la même manière que nous traitons les textes antiques. En ce sens, ils représentent des Nouvelles de l’Antiquité idéologique. Marx aussi utilisait fréquemment la référence à l’Antiquité dans la même optique de créer une extériorité, une distanciation. Comme le dit le romancier Dietmar Dath :
Dietmar Dath : « […] Et je crois que chez Marx la référence à l’Antiquité sert surtout, si l’on veut, à empêcher la pétrification en idéologie du Hegel qu’il estime, disons son hégélianisme de gauche. Pour le dire autrement, Marx cultive l’Antiquité pour se soustraire à la formation d’un dépôt.
Alexander Kluge : …prendre appui au-dehors de l’événement immédiat ?
Dietmar Dath : Exactement ! Depuis un point qu’il nomme passé, ou l’Antiquité mais bien entendu c’est de l’avenir qu’il s’agit.
Marx Engels Lénine Ovide

Image extraite du film  : Marx Engels Lénine Ovide

Nous sommes invités à lire Marx comme Homère. Ou encore comme le suggère un autre entretien, avec le philosophe Peter Sloterdijk cette fois, à la lumière ou en parallèle avec les Métamorphoses d’Ovide. Brouiller Marx pour en retirer de nouvelles combinaisons. Il ne s’agit pas seulement des métamorphoses de la théorie mais de celles du capitalisme lui-même. A cet égard, il manque une attention au capitalisme consumériste dont nous vivons les limites en capacités « désirantes » pour reprendre le terme utilisé par Kluge dans son entretien avec Oskar Negt (voir plus bas).

Le projet d’Eisenstein

Le 12 octobre 1927, le cinéaste russe Sergueï Eisenstein qui venait d’achever le tournage de son célèbre Octobre note:
« ma décision est prise, filmer Le Capital d’après le scénario de Karl Marx ».
Plus vite dit que fait, le scénario n’étant autre que le pavé de Marx lui-même, car comment cinéfier [kinofizieren = faire cinéma, des images avec] l’argent, la marchandise, le profit, le capital car il s’agit d’abstractions de choses, d’hommes et de relations. Impossible de savoir comment il aurait fait. Son projet n’a pas été réalisé. On sait cependant qu’il s’est fixé des interdits, par exemple celui de photographier la Bourse. Eisenstein note :
« Pour Le Capital, il ne faut pas que la Bourse soit figurée par une Bourse ([comme dans] Mabuse [ou] le Saint-Pétersbourg de Poudovkine), mais par des milliers de petits détails. Faire du genre. Cf Zola (L’Argent). Curé – un camelot à la tête de tout un rayon. La concierge détentrice de titres. Pression exercée par ces concierges sur la question de la reconnaissance des dettes de l’Union soviétique.[…] »
Filmer la Bourse serait filmer l’idéologie du Capital, idéologie ici au sens de fausse conscience, non celle de sa réalité. Filmer la Bourse serait filmer l’apparence d’une belle administration bien ordonnée auquel le Capital lui-même aimerait croire et non les ravages mondiaux de ses effets, misère, esclavage, drogue …
La question du comment filmer introduit une autre dimension de l’Antiquité. Car Eisenstein veut innover et marquer une rupture dans l’histoire du cinéma entre son antiquité et le film à venir. En passant d’une dramaturgie linéaire à une « dramaturgie sphérique », faite de constellations.
« Le film antique tournait une action à partir de différents points de vue. Le nouveau film réalise le montage d’un seul point de vue à partir de multiples actions ».
A. Kluge admet que le point de vue serait celui du capital et que les actions en constellations, en relations et contradictions les unes par rapport aux autres devaient refléter le caractère abstrait du capital situé au centre. Alexander Kluge :
« Ses propositions [celles d’Eisenstein] de constellations visuelles, cette manière qu’il a de poursuivre le montage au-delà de ce qu’il atteint dans ses films, y intégrant réflexions et écrits, le recours aux séries et l’usage des demi-tons, des harmoniques, bref, la modernité d’Eisenstein est pertinente à notre époque et pas seulement pour porter à l’écran le Capital »
L’idée d’Eisenstein est de s’inspirer de l’Ulysse de James Joyce qu’il rencontra à Paris le 30 novembre 1929. Joyce, aveugle, lui fait écouter un enregistrement d’une de ses lectures d’Ulysse. Eisenstein avait finit le montage de son film Octobre aveugle (d’épuisement?). Ont-ils parlé d’un troisième aveugle : Homère ?
L’Antiquité n’est elle pas aussi notre enfance ? Un texte de Marx évoque cette dialectique de la présence et de la distance de l’Antiquité :
« D’autre part, Achille est-il compatible avec la poudre et le plomb ? Ou, somme toute, l’Iliade avec la presse ou encore mieux la machine à imprimer ? Est-ce que le chant, le poème épique, la Muse ne disparaissent pas nécessairement devant la barre du typographe, est-ce que ne s’évanouissent pas les conditions nécessaires de la poésie épique ?
Mais la difficulté n’est pas de comprendre que l’art grec et l’épopée sont liés à certaines formes du développement social. La difficulté réside dans le fait qu’ils nous procurent encore une jouissance esthétique et qu’ils ont encore pour nous, à certains égards, la valeur de normes et de modèles inaccessibles.
Un homme ne peut redevenir enfant, sous peine de tomber dans la puérilité. Mais ne prend-il pas plaisir à la naïveté de l’enfant et, ayant accédé à un niveau supérieur, ne doit-il pas aspirer lui-même à reproduire sa vérité ? Dans la nature enfantine, chaque époque ne voit-elle pas revivre son propre caractère dans sa vérité naturelle ? Pourquoi l’enfance historique de l’humanité, là où elle a atteint son plus bel épanouissement, pourquoi ce stade de développement révolu à jamais n’exercerait-il pas un charme éternel ? Il est des enfants mal élevés et des enfants qui prennent des airs de grandes personnes. Nombre de peuples de l’antiquité appartiennent à cette catégorie. Les Grecs étaient des enfants normaux. Le charme qu’exerce sur nous leur art n’est pas en contradiction avec le caractère primitif de la société où il a grandi. Il en est bien plutôt le produit et il est au contraire indissolublement lié au fait que les conditions sociales insuffisamment mûres où cet art est né, et où seulement il pouvait naître, ne pourront jamais revenir. » (Karl Marx Introduction à la critique de l’économie politique)
Alexander Kluge opère avec la même dialectique qui est celle de Marx dans l’extrait ci-dessus qu’il cite. Son film est une sorte d’archéologie imaginaire qui est en même temps une réflexion sur l’art et sur l’image et «la relative pauvreté rareté du Capital en images»
Si l’on peut dégager différentes constellations, définitions et utilisations, du mot antiquité la plus importante étant sans doute la mise à distance, la recherche d’un point d’appui extérieur, il n’en va pas de même de la notion d’idéologie.
Au titre allemand Nouvelles de l’Antiquité idéologique a été préféré pour la présentation française le suivant : Idéologies : des nouvelles de l’Antiquité. L’explication en est que la traduction littérale tuerait « le balancement phonétique et métrique de l’allemand ». Sans doute, mais la traduction littérale est du point de vue du sens plus exacte bien que l’on puisse déplorer le fait qu’Alexander Kluge ne donne pas de précision sur les différentes acception du mot idéologie surtout appliqué à Marx qui s’est efforcé de dégager la pensée de sa gangue idéologique de fausse conscience, d’inversion de causalités dans laquelle elle patauge. Différentes constellations de la notion d’idéologie sont à l’œuvre, mais pas ou peu explicites.

« LE CAPITALISME EN NOUS »

Il est beaucoup question du caractère spectral de toute chose (nous avons déjà évoqué  les Spectres de Marx), de subjectivité, de ce capitalisme en nous et autour de nous, de ce quelque chose d’une énergie de gauche qui marche vers la droite selon la théorie de Karl Korsch sur laquelle je reviendrai.
Image extraite du film. A gauche : Oskar Negt. A droite : Alexander Kluge

Image extraite du film
A gauche : Oskar Negt. A droite : Alexander Kluge

Je terminerai cette présentation de présentation par un extrait de l’entretien entre Alexander Kluge et son vieux complice de toujours, le philosophe et sociologue Oskar Negt. Ce dernier est interrogé sur la question de savoir par quoi il commencerait la lecture du Capital. Sa réponse rejoint une idée qu’Eisenstein avait envisagé de reprendre de Joyce, celle du récit d’une journée :
Oskar Negt :
… une journée de vie. Mais surtout, le rapport entre temps de travail et durée de vie, ce qui, dans ce chapitre sur la journée de travail, est traité par Marx de manière très détaillée: tout ce qui s’annonce déjà, le projet de loi sur les dix heures et aussi les acquis des mouvements ouvriers, une réduction du temps de travail. Disons qu’avec la répartition de la journée de travail, nous devrions pouvoir nous forger une image des formes phénoménales du capitalisme, de ses problèmes – des souffrances qu’il génère. Et, de là remonter aux autres chapitres de Marx d’un genre plus systématique pour, alors seulement, être à même de mieux les comprendre.
Alexander Kluge :
[ … ] Il y a en fait deux produits de la révolution industrielle, premièrement les usines, le monde de la marchandise, collectionner les marchandises, la richesse que le capital s’approprie, deuxièmement la coopération.
O.N.:
La coopération du travail vivant. Le premier c’est … ce que tu as commencé par décrire, le travail mort accumulé, ce qu’il appelle le travail éteint (« passé, devenu chose »). Et le second, là où le travail vivant est effectif, il y a encore une logique propre dans …
A.K.:
un travail dont on ne peut que se gagner le concours, on ne peut l’entreposer, on ne peut justement pas l’acheter.
O.N. :
Non. Et il se rebelle. Je crois que Marx lie cet élément de rébellion à l’histoire des forces productives. Le travail vivant porte un élément de rébellion contre l’accumulation sur lui du travail mort. [ … ] Oui, c’est pourquoi il parle de la marchandise aussi comme d’un travail éteint.
A.K.:
Et supposons que Marx emprunte un peu de son langage à Holderlin, ne dirait-il pas des marchandises qu’elles suscitent un appétit tel que, à force, on meurt d’avoir été affamé, une faim de marchandises pour laquelle on renverse des gouvernements, fait exploser les royaumes ? La raison en est que ce travail éteint et le travail vivant, et la capacité désirante d’acheteurs vivants se sont mutuellement reconnus .
ON :
Naturellement, ce sont des miroirs.
A.K.:
Des miroirs
O.N. :
Des miroirs, d’où ses concepts d’aliénation et d’auto-aliénation; dès lors que je ne suis plus reflété dans ce que je produis, que ce que je produis m’est enlevé, que je me tiens en face d’objets qui sont en réalité mes objets – la valeur que j’ai créée – que je me tiens en face d’eux comme en face d’étrangers, alors ce monde objectal devenu étranger je dois le reprendre, le réintégrer à un contexte vivant, voilà ce qu’est le socialisme sérieusement : jusqu’à un certain point, c’est redonner vie à de la mort. »
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Usines volantes au-dessus de Halberstadt

Sur le livre d’Alexander Kluge :
Le raid aérien sur Halberstadt, le 8 avril 1945

Raid aérien

Schéma industriel du raid aérien, double page extraite du livre d’Alexander Kluge

Halberstadt, à 20 km dans le nord du Harz, au centre de l’Allemagne, aujourd’hui dans le land de Saxe-Anhalt est la ville natale d’Alexander Kluge. Que s’est-il passé ce jour-là ?
Wikipêdia nous apprend ;
« Le 8 avril 1945, 218 bombardiers américains de type B-17 (forteresse volante) appartenant à la 1ère Division de la Huitième Air Force a largué lors d’un bombardement en nappe 595 tonnes de bombes conventionnelles et incendiaires, détruisant le centre-ville à 82 %. Cette division était escortée de 239 chasseurs. L’attaque tua plus de 2500 personnes et laissa 1 500 000 m3 de ruines. L’armée américaine s’emparait de la ville seulement trois jours plus tard, le 11 avril. Le 18 mai, ils abandonnaient la ville aux forces britanniques qui la remirent fin juin 1945 à l’Armée Rouge, est c’est ainsi qu’Halberstadt devint en 1949 une ville de la RDA.».
Il y aura en tout dix bombardements, 1400 tonnes de bombes larguées, 2200 à 3000 morts. Mais avouons que le factuel ne dit pas grand-chose. Nous appréhendons cela comme une donnée. Il en va autrement quand Alexander Kluge, à cette époque âgé de treize ans, nous raconte son traumatisme d’enfance. Ce qui revient à dire qu’il y a derrière le concentré historique que constitue le chapitre d’une encyclopédie des histoires à écrire et à transmettre. « Der Luftangriff ist erst wirklich, erst wahrnehmbar, wenn er erzählt wird. » [Le raid aérien ne devient réel et perceptible que quand il est raconté]. Une bombe aérienne a explosé à quelques mètres de lui et a constitué, dit-il un accroc à la confiance en sa bonne étoile :
« Depuis je ne crois plus forcément en ma chance. Jusque là, je croyais être protégé, être né sous une bonne étoile. Ce sentiment en a pris un coup. Mais pas tout de suite. Sur le moment j’avais peur et aussi envie de raconter cela à mes camarades de classe. J’ai été déçu qu’il n’y ait pas eu école le jour suivant. La contingence signifie le cas échéant que ce n’est que par hasard que la balle qui atteint l’autre ne m’ait pas atteint moi. Nous ne sommes absolument pas aptes à servir d’instruments de mesure objective pour les situations de catastrophe. Dans de telles situations, nous nous mettons tout de suite à raconter ou si vous voulez à délirer. Et, en même temps, nous sommes profondément choqués et influencés. Les histoires que nous nous racontons sont le cocon que nous nous filons. Ce sont des illusions vitales. Nous sommes de très comiques instruments en ce qui concerne l’expérience de la réalité et la recherche de la vérité. Mais nous n’avons rien d’autre que nos sentiments compliqués. Au final ils sont fiables. […]
Les sentiments croient toujours à une issue heureuse. Je prends ces désirs autant au sérieux que les réalités quotidiennes. C’est pourquoi, je ne suis ni pessimiste ni optimiste mais un observateur aussi précis que possible et en même temps quelqu’un qui désire intensément ». (Source en allemand)
Le raid aérien sur Halberstadt, le 8 avril 1945 est un petit opuscule d’un peu plus de 100 pages fait d’une succession de séquences narratives accompagnées de documents photographiques et de schémas. Les textes sont parus une première fois en 1977, avant d’être intégré dans la version allemande d’un ensemble plus vaste la Chronique des sentiments en 2000, puis de faire à nouveau l’objet d’une parutions autonome en 2008, édition suivie par la traduction dont il est question ici. L’œuvre de Kluge est un chantier permanent. L’auteur né en 1932 avait 13 ans, les bombardements forment un vécu fondateur dans l’œuvre de l’écrivain-cinéaste.  L’écart est grand entre le moment où les événements se sont déroulés et la publication du récit, décalage nécessaire pour en construire la mémoire, qui est littérature.
Le livre s’ouvre sur une séquence au cinéma Capitole. Il est dix heures du matin, ce 8 avril 1945 à Halbestadt. La projection du film Retour au pays est interrompue par un bombardement. La gérante de la salle ne pense qu’à une chose, comment assurer la séance de l’après-midi quand s’approchent les 4ème et 5ème vagues d’assaut. Le cinéma est situé dans la Spiegel-Strasse (rue du miroir). Puis cette phrase :
« Lorsqu’elle put à nouveau se servir tant bien que mal de ses yeux, elle vit à travers la fenêtre aux vitres brisées du cagibi une suite de machines argentées qui s’éloignait en direction de l’école des malentendants ».
Les corps des spectateurs, une compagnie de soldat sont en bouillie ou démembrés. On suit Mme Schrader jusqu’à son refuge.
Changement de plan
Intervention anti-catastrophe d’une compagnie de soldat à la Plantation. Dans cet endroit, se conservent des plaques de gazon centenaires, elles « ressemblaient à des cercueils » mais l’herbe n’était pas totalement morte, elle était destinée à faire revivre le gazon après guerre. Dans « les cercueils » se conservent des restes de vie.
A nouveau changement de plan
Une patrouille arrête un photographe. Peut-être un espion. La patrouille l’a-t-elle laissé partir devant la perte de sens de son action ou a-t-il réussi à s’échapper ?
Les séquences se suivent, le jardinier du cimetière continue son travail, les guetteuses guettent jusqu’à ce que la tour de guet soit elle-aussi touchée, un noce se tient à l’auberge du Cheval, elle réunit des classes sociales hétérogènes, des femmes et des hommes vont d’un abri à l’autre comme des « taupes » à la recherche d’une sortie, on passe à la crèmerie puis à la rédaction et au magasin de figurines de plomb.
[A la rédaction] :
« A présent la catastrophe suit son cours depuis 11h32, c’est-à-dire depuis près d’une heure et demie, mais le temps chronométrique qui s’égrène sans à coups comme avant l’assaut et l’élaboration sensorielle du temps divergent. Avec leur cervelle du lendemain, ils seraient à même d’imaginer au cours de ces quarts d’heure des mesures d’urgence qui soient applicables ». (page 34)
[Dans le magasin] :
Les premiers bombardements avaient renversé dans les vitrines une sélection de soldats de plomb. Le reste des 12400 figurines, le « le 3ème corps d’armée de Ney en train d’avancer avec l’énergie du désespoir dans l’hiver russe en direction des retardataires orientaux de la Grande armée » sera fondue en lingot par les flammes ».La guerre a une histoire ou plutôt les batailles en ont une car l’issue des batailles n’est qu’en apparence la fin de la guerre.
Comme l’écrit Hans Magnus Enzensberger : « Kluge a en quelque sorte tourné un film en mots et en photographie. Pour cela, il change constamment de perspective et de réglage de sorte que l’on ne peut pas parler de montage. Ce qu’il se passe est plutôt démonté ». (Hans Magnus Enzensberger : Ein Herzloser Schrifsteller [Un écrivain sans cœur] Spiegel Nr1/1978)
Par nécessité les histoires se succèdent. On les lit les unes après les autres. L’idéal serait cependant peut-être de pouvoir les lire en même temps mais il est impossible de pouvoir « voir » les différentes scènes simultanément telles qu’elles ont eu lieu.
La seconde partie du livre est une quête de sens. Quel sens a bien pu avoir un tel bombardement à ce moment là de la guerre qui est quasiment terminée ? Y-a-il stratégie en bas, y en a-t-il en haut ?

Y-a-il stratégie en bas, y en a-t-il en haut ?

[En bas]
l’institutrice réquisitionnée comme ouvrière d’armement se met en quête d’une stratégie de survie pour elle et ses trois enfants en rassemblant toutes ses sensations et bribes de savoir disponibles. « Tout est organisation » avait-elle appris d’un monsieur de l’organisation Todt (organisation d’ingénieurs et architectes du génie civil nazi) mais là rien n’est organisation. Gerda se jure de compenser cette absence à l’avenir.
[Y a-t-il une stratégie en haut ?]
La « meute » de bombardiers est décrite comme un regroupement « en fabrique », chaque quadriréacteur à long rayon d’action formant un « atelier ». Selon une procédure d’où sont exclus « comme irrationnels » « des facteurs ayant joué un rôle dans la phase initiale tels que la confiance en Dieu, l’univers militaire des formes, la stratégie, la propagande interne à destination des équipages pour stimuler leur pugnacité, les indications sur les particularités de l’objectif, le sens de l’assaut, etc ».
A cet endroit, A. Kluge insère le compte rendu d’une discussion qui a eut lieu en marge d’une cession de l’OCDE sur le thème : «  situation évolutionnaire  des méthodes d’attaque dans la phase estivale de l’année 1944 » d’où il ressort que ce n’est plus le citoyen en armes de Valmy mais le fonctionnaire spécialisé qui mène les assauts de sorte que les équipages vivent cela comme « l’histoire journalière de leur entreprise » sans nécessité de lui donner du sens. Nous sommes dans un système de rationalité industrielle.
Il existe cependant un « reste stratégique»
Voici comment Kluge décrit la manière dont les choses s’engendrent dans le temps long de l’histoire :
« A l’époque, les critères étaient fournis par des démarches de pensée qui remontent à Trenchard [fondateur des forces aériennes anglaises pendant la première guerre mondiale] qui, de son côté, a fait l’expérience de Verdun. Il est lui-même issu de la cavalerie, qui remonte à Hannibal, lequel reprend à son tour ce qui dans l’histoire de l’espèce a incité des grimpeurs arboricoles primordiaux à dénicher les œufs amniotiques nutritifs de sauriens surdimensionnés, à l’ouvrir d’un coup de dents par le bas ou par le côté, soit pour y transférer leur portée soit pour les sucer eux-mêmes ».
Mais il n’y a pas d’œuf à sucer dans le bombardement d’une ville si ce n’est la force de travail de ceux qui ont fabriqué les engins de mort.. Comme en plus ils ne défendent rien, « la matière première qui sert à la fabrication de la stratégie fait complètement défaut entre-temps » (p 53)
« Foutaises, dit le colonel, vous devez voir cela comme une période de travail diurne normale dans une entreprise industrielle. 200 moyennes entreprises industrielles en vol d’approche sur la ville ».
A quoi rimait pareil bombardement massif ? Il n’y a semble-t-il personne pour répondre à cette question.
Kluge revient à la ville par une nouvelle série de séquences qui éclatent les approches. Parmi celles-ci un épisode autobiographique évoque le « rapport des événements à la leçon de piano » :
« La professeure de piano, qu’il avait pourtant rencontré l’après-midi même du raid dans la Wernigeröder-Strasse parmi les habitants courant de ci de là, refusa argüant de la destruction de la ville, d’assurer la leçon du lundi ».
Il finit par trouver un piano à queue sur lequel il peut répéter le morceau étudié jusqu’à la lassitude des propriétaires.
On perçoit là le décalage considérable entre la préoccupation de l’adolescent de 14 ans et ce qu’il se passe autour de lui. Le choc de la catastrophe ne permet pas de saisir le réel qui est l’objet d’une construction a posteriori. Rupture aussi entre le corps de l’individu et l’organisation qui lui fait face. Elle est dans l’impuissance des mains face aux usines volantes . C’est l’histoire du chauffeur mécanicien de locomotive qui se retrouve revenant du travail dans les caves de l’institut pour sourds-muets :
« Mais avec un tournevis et un marteau, au moins avait-il quelque chose en main, il ne pouvait rien contre les machines volantes là-haut qui s’approchaient de nouveau, tout comme il ne pouvait ouvrir les oreilles et les bouches des sourds-muets qui gesticulaient. Il y avait là une terrifiante limite imposée à la puissance de travail. […] Sa peur provenait du fait qu’ « il n’y avait pas d’angle d’attaque pour le travail ».
Kluge part de l’idée qu’il est impossible d’avoir seul une vue d’ensemble. Et l’accumulation d’informations ne permet pas de se faire une image. « Je pouvais imaginer ce flot de bombardiers. Mais je ne ne pouvais pas le voir », explique le brigadier général Anderson de la la 8ème flotte aérienne américaine. Il y a un désajustement de la représentation.
Le livre s’achève sur un visiteur venu d’un autre astre chargé d’une étude de psychologie des villes bombardées :
« Il lui semblait que malgré son goût manifestement inné pour le récit, la population avait perdu la faculté psychique de se souvenir jusqu’aux contours exacts des étendues dévastées.
Réponse qualitative d’une questionnée : parvenu à un certain degré d’atrocités, peu importe qui les a commises : quelles cessent c’est tout ! »
FIN comme on l’écrit au cinéma.
Chez Alexander Kluge, la description de la catastrophe contient toujours aussi la description de ce qui sauve. Personne ne l’a mieux dit que W.G. Sebald :
« la description détaillée par Kluge de l’organisation sociale du malheur contient la conjecture qu’une vraie compréhension des catastrophes que nous mettons en scène en permanence représente la première condition pour l’organisation sociale du bonheur ». (Postface de l’édition allemande. Suhrkamp)
Alexander Kluge : Le raid aérien sur Halberstadt le 8 avril 1945
Traduit de l’allemand par Kza Han et Herbert Holl
120 pages, broché
€ 12,00
Editions Diaphanes

 

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Fritz Bauer chez Alexander Kluge

A l’occasion de l’actuelle diffusion sur les écrans français du film de Lars Kraume, Fritz Bauer, un héros allemand [en allemand, le titre du film est plus clairement le suivant : L’Etat contre Fritz Bauer], je rappelle, ce que personne ne semble avoir fait, que Fritz Bauer est présent dans l’histoire du cinéma depuis longtemps et notamment depuis sa participation dans le premier film d’Alexander Kluge, connu sous le titre Abschied von gestern Adieu à hier appelé aussi Anita G. dont il raconte l’histoire. Le film primé au Festival de Venise ( Lion d’argent), la même année date de 1966
Fritz Bauer, procureur général de Hesse, a été après son retour d’exil en 1949 l’initiateur du premier procès Auschwitz à Francfort. Il était persuadé, contre l’inertie de l’oubli, qu’il fallait absolument juger les criminels nazis en Allemagne, pays qu’il avait fui en 1936 après avoir été interné comme opposant au régime dès 1933. Il était juif et homosexuel. (Voir ici pour les détails de l’histoire). Le film de Lars Kraume raconte sa traque d’Adolf Eichmann que le chancelier Adenauer qui finira par laisser juger en Israël (contre des ventes d’armes).
Dans les deux moments d’Anita G., ci-dessous, dans lesquels Fritz Bauer joue son propre personnage, A. Kluge donne la mesure de l’humanisme de reconstructeur de ce dernier. Dans le premier extrait, la question posée est la suivante : est-il juste que les juges soient assis et les pauvres accusés debout ?
Dans le second extrait, Fritz Bauer se fait présenter par l’architecte, la nouvelle salle d’audience du tribunal. Dans un espace de lignes droites et de carrés, où l’essentiel est que le président soit bien éclairé, il met les pieds dans le plat avec une idée de justice utopique, celle d’un espace judiciaire formé par une table ronde, curieusement appelée round table comme si cela ne pouvait faire partie du vocabulaire allemand, qui verrait se mettre autour d’elle accusés, défenseurs et tribunal.

« Qui tente un mot de réconfort est un traître »

Alexander Kluge a publié en 2013, un livre intitulé « Qui tente un mot de réconfort est un traître »/ 48 histoires pour Fritz Bauer, un ensemble de textes que l’on peut retrouver en français dans la somme narrative qui vient de paraître aux éditions P.O.L. sous le titre Chronique des sentiments I
La citation intégrale est la suivante : « La mort doit être abolie, cette saloperie doit cesser. Qui tente un mot de réconfort est un traître ». La phrase provient du théoricien d’art Bazon Brok et n’a, au départ, rien à voir avec le procureur. Appliquée à lui, elle prend un tout autre sens.
Au début du livre, Kluge raconte les funérailles de Fritz Bauer, une cérémonie sans discours pour laquelle Theodor W Adorno avait, seul, choisi la musique. Il écrit :
« Je revois le défunt faire ouvrir toutes les cellules de la prison de Butzbach, appeler camarades les prisonniers. L’administration judiciaire tenait cette manière de s’exprimer pour celle d’un fou. Elle a tenté de contenir cet homme en l’entourant de procureurs généraux conservateurs qui lui subtilisaient peu à peu ses domaines de compétence. Mais l’image du fou était un camouflage nécessaire. Bauer gardait toujours des dossiers sous le coude des dossiers grâce auxquels il tenait en respect les criminalistes de l’ancien régime réaffectés à Francfort et à l’Office fédéral de la police criminelle de Wiesbaden. A chaque manquement (retour à l’ancien esprit de corps), il livrait à la procédure habituelle l’un de ces dossiers à charge ».
Dans la dédicace à Fritz Bauer de ces 48 histoires, Alexander Kluge fait sienne la philosophie du procureur.:
« Les crimes monstrueux, disait Fritz Bauer, ont cette propriété de mener à leur répétition dès lors qu’ils font irruption sur la scène du monde. Il est crucial, estimait-il, de ne pas fléchir dans leur observation et dans l’exercice de la mémoire. Car il existe « des effets à distance spectraux » et des relations non causales » entre le passé et le présent, entre attracteurs du Mal et nous. Leur action ne doit pas devenir plus puissante que notre expérience ».
Tout le programme de Kluge se trouve ainsi présenté. Les propos rapportés servent en quelque sorte de fil conducteur aux 48 histoires racontées par Kluge. Et comme l’indique la citation qui sert le titre à l’ensemble dédié au procureur décédé, il ne s’agit nullement de mots de réconfort bien au contraire. Les histoires sont racontées sans fard avec la précision d’une instruction à charge contre tout un système. Elles déconstruisent la réalité du nazisme dans toutes ces facettes monstrueuses qui sont l’œuvre d’humains. Certaines narrations remontent à plus loin. Kluge a une conception de l’histoire de la longue durée. Ces concentrés de mémoire ne s’adressent pas à Fritz Bauer, absent des récits, mais, dans l’esprit de ce dernier, aux générations futures.
Alexander Kluge : Chronique des sentiments, livre I. Histoires de base (Chronik der Gefühle), édition et traduction de l’allemand dirigées par Vincent Pauval, POL, 1 034 p., 30 €.
Je reviendrai ultérieurement plus en détail sur cette somme narrative.
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Le séisme de Bâle (1356)
et l’écho de Fukushima sur les bords du #Rhin

Magnitude

Il est plus clair qu’un jour de mars
Que la terre tectonique, la vieille réfractaire
Se rétracte et vomit notre cuisine nucléaire
Michel Deguy : Écologiques (Editions Hermann)

Editions Hermann

« Elle [la ville de Bâle] ne présentait plus au regard et à l’esprit de l’observateur que des montagnes de pierres, le silence et l’horreur » (Pétrarque)

L’écroulement de Bâle. Gravure sur bois extraite de la « Cosmographia » (1544) du savant humaniste Sebastian Münster, mort à Bâle en 1552. Une “manga” de l’époque en quelque sorte

Que s’est-il passé à Bâle qui explique les propos du poète italien, père de l’humanisme ? Je reviendrai plus loin sur les caractéristiques de cette « vision » et sur ce « au regard et à l’esprit » de Pétrarque. Mais d’abord les faits.
Le 18 octobre 1356, un tremblement de terre a fortement marqué les esprits par son amplitude et son contexte. Un site officiel de la Ville de Bâle  (en allemand) le situe entre 6,2 et 6,7 sur l’échelle de Richter. De 10 à 12 sur l’échelle de Marcalli. Du sérieux jusqu’à 100 kilomètres à la ronde. Au musée de sismologie et de géophysique de Strasbourg, on considère comme établi « de façon formelle qu’il n’y a pas eu une seule secousse mais que la région a vécu une véritable crise sismique qui durera jusqu’au début de l’année 1357. Des sismologues ont montré qu’il n’y avait eu pas moins de douze secousses en l’espace de 48 heures le 18 et le 19 octobre 1356 ».
L’évaluation des dégâts causés à l’époque par ce séisme est basée sur une série de témoignages, en particuliers deux livres, Le Livre Rouge de Bâle (Das Rothe Buch von Basel) et l’Alphabetum Narrationum de K. von Waltenkofen qui sont tous deux écrits en 1356 ou 1357, donc peu de temps après le séisme et probablement l’œuvre de témoins directs.
L’Alphabetum Narrationum décrit les événements ainsi:
En l’an de grâce 1356, le jour de la Saint-Luc, avant vêpres, il y eut à Bâle et dans ses environs jusqu’à une distance de deux milles un tremblement de terre qui provoqua la chute de nombreux bâtiments, églises et châteaux et la mort de nombreuses personnes. Les secousses se poursuivent dans la même journée et la nuit suivante avec une violence telle que les habitants fuirent la ville, s’installèrent dans les champs, dans les cabanes et les fermes pour de nombreux jours. Même les sœurs cloîtrées se rendirent dans un jardin appelé Vögelisgarten et restèrent là de nombreux jours, sous des cabanes avec de nombreuses autres personnes des deux sexes et, une fois retournées chez elles, vécurent encore longtemps dans la grange avant de réintégrer leur cloître. Au cours de cette même nuit, vers une heure, se déclara un incendie qui dura plusieurs jours et consuma presque toute la ville à l’intérieur des remparts. Les faubourgs furent épargnés. Le feu, propagé jusqu’à la cathédrale, fit s’embraser le clocher dans lequel se trouvait la grosse cloche et la détruisit, ainsi que les précieuses orgues de cette maison de Dieu. Les tremblements de terre avaient été si violents que pas un seul bâtiment, notamment ceux construits en pierre, n’échappa à une destruction partielle ou totale. Là-dessus survint une troisième calamité : le lit de la Birs [la Birse, un affluent du Rhin] fut obstrué par les bâtiments détruits et l’eau s’infiltra dans les caves où la population avait stocké ses provisions et les gâta. Parmi les premières secousses, certaines avaient été si fortes que les cloches avaient sonné. Ainsi entendit-on sonner trois fois la cloche du cloître des frères prêcheurs sans que quiconque la remue ni ne la tire. Pendant une année, presque chaque mois, la terre trembla. On peut voir qu’est arrivé ce que le Seigneur disait dans l’évangile de Saint-Luc [21-11]: un peuple supplantera un autre peuple, un royaume un autre royaume et il y aura çà et là de grands tremblements de terre
On utilise aussi la chronique latine du dominicain Félix Faber écrite en 1488 :
« L’an 1356, le jour de Saint-Luc Évangéliste, il y eut un tremblement de terre dans toute l’Allemagne et la terre fut secouée non pas une fois mais plusieurs fois pendant trois mois. Ce jour là [le 18 Octobre], avant le soir, il y eut trois secousses et une quatrième plus importante avant la tombée de la nuit. La nuit suivante, de l’heure du coucher jusqu’à minuit, la terre trembla six fois, et la première fois si violemment que beaucoup de bâtiments s’écroulèrent. Le jour suivant [le 19 Octobre], il y eut deux secousses et d’autres ensuite… »
Sur les dégâts causés, il poursuit :
« Dans un premier temps, les premiers tremblements de terre firent s’écrouler une partie de la ville. Une partie de l’église-cathédrale tomba sur les écoles, une autre dans le Rhin. Beaucoup de gens furent ensevelis; les autres fuirent à la campagne. »
Peu après, un incendie se déclara au Monastère de Saint-Alban alors que la plupart des habitants avaient déjà fuit la ville. Puis survint le second choc destructeur :
« A la nuit tombée, il y eut une énorme commotion [praegrandis terraemotus] et plusieurs personnes furent écrasées comme lors de la première secousse. Elle jeta à bas les maisons et les tours qui restaient, toutes les églises s’écroulèrent et leurs voutes tombèrent à l’exception des églises Saint-Jean et des Frères Prêcheurs qui, cependant, montrèrent de nombreuses lézardes…»
Ce séisme est, avec celui de Lisbonne en 1755, celui qui a frappé le plus les imaginations, en Europe, surtout à cause de son contexte. En effet, un séisme assez destructeur s’était déjà produit dans les environs de Bâle en 1348 et a été violemment ressenti dans la ville. Mais surtout la peste dite “peste noire” frappe le pays depuis 1348 et a emporté un quart de la population bâloise. Les Juifs désignés comme boucs émissaires seront victimes de pogroms. Et c’est alors que se produit le fameux séisme “de la Saint-Luc”. Selon les auteurs, le nombre de victimes (100, 300 1000, 2000), de châteaux détruits (entre 60 et 80) varie. Les effets ont été ressentis très loin de Bâle, à Berne, Zurich, Lucerne et jusqu’à Constance en Allemagne. En France, l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne furent plus ou moins touchées.
Les témoignages précédents et suivants proviennent de l’EOST (Ecole et Observatoire des Sciences de la terre) de Strasbourg. Le séisme a eu des effets lointains jusqu’à Strasbourg, Metz et Besançon.
Pour  Strasbourg, le chroniqueur Fritsche Closener (1362) écrit :
« En 1356, le jour de la Saint-Luc, il arriva sur le soir un tremblement de terre assez sensible suivi de quelques autres avant la nuit qui le furent moins. Vers dix heures du soir, survint une commotion très violente: elle jeta à bas des maisons de nombreuses mitres des cheminées ainsi que des faîtières, et à la cathédrale, elle renversa les ciboires et les ornements. »
A Metz, Philippe de Vigneulles rapporte :
« le jour de la Saint-Luc en hyveir, fut le tremblement en Mets, tel et si grant que tout crolloit en plusieurs lieux par la cité et sembloit que les maisons deussent cheoir, et heurtoient les tuppins [les vases, les pots] des maisons et cuisines où ilz estoient pendans l’ung près de l’autre ensemble, dont plusieurs gens avoient peur; et n’estoit mie de merveille car ilz n’avoient jamais eu tel temps, et crolla [trembla] la terre plusieurs fois. » 
A Besançon, un témoin anonyme écrit :
« L’an mil trois cens cinquante six, il fit groz tremblement de terre à Basle…Aussi fist-il en Bourgogne de fasson que la plus grosse tour du chastel de Montron [Montrond-le-Chateau] cheut bas. Et fust ce le jour de la Sainct-Luc environ l’heure du disner. Aussi sembloit-il proprement que les aysemens des rateliers [ustensiles sur les étagères] se batissent l’ung l’autre; enfin toutesfois cela s’appaisa, mais sur l’heure de coucher il recommença pis que devant de manière que le pauvre peuple comme tout esperdu s’en fuyoit hors des maisons. La tour de Vaitte de Besançon en plusieurs endroictz en fut toute rompue et tempestée» 
Sans ces chroniques, il ne resterait aucune trace de la catastrophe. L’archéologie notamment n’en a trouvé aucune.
Je fais un retour à Pétrarque. Dans un texte, dont est extraite la phrase en exergue, intitulé De otio religioso – la seconde version de 1359 – [Le repos religieux qui contrairement à ce que suggère le titre parle de loisir actif], il évoque un « inhabituel tremblement de la terre » :
« secouée fut la capitale du monde, la ville de Rome, des tours renversées, des églises détruites ; une grand partie de l’Italie, oui même les Alpes et les contrées avoisinantes de Germanie ont tremblé. Le Rhin l’a ressenti et cette ville noble, à moitié latine, que l’on nomme Bâle. Elle était située à gauche de ce fleuve et donnait l’impression d’être inatteignable par des coups si soudains du destin. C’est ainsi que je l’ai vue l’année précédente, elle avait au milieu de ces villes barbares [barbaricas urbes] quelque chose d’italien de sorte que je ne sais quoi, la proximité géographique ou une cordialité implantée dans la population, m’a rendu mon séjour d’un mois pendant lequel j’attendais l’empereur des romains pour lequel j’étais venu [Charles IV était attendu à Bâle] non seulement supportable mais agréable. Finalement alors que mon attente fut vaine et qu’un voyage de vingt jours au terme desquels je rencontrai le Prince [à Prague], au retour la ville offrit l’image d’une ville détruite de manière impitoyable et incompréhensible. […]Elle ne présentait plus que des montagnes de pierres, le silence et l’horreur au regard et à l’esprit de l’observateur et cela par une transformation si soudaine que personne ne pensait avoir vu autre chose que l’illusion d’un rêve ou un mirage. »
(Les textes de Petrarque ont été traduits par mes soins de l’allemand à partir de l’étude de Berthe Widmer : Francesco Petrarca über seinen Aufenthalt in Basel 1356)
Le caractère soudain de l’événement est contenu dans la définition de la catastrophe.
Pétrarque qui était venu à Bâle rencontrer l’empereur comme « ambassadeur » de Galéas II Visconti, seigneur de Milan, insiste sur l’impression de solidité que lui avait fait la ville située au coude du Rhin, solidité qui paraissait la rendre inatteignable par les coups du destin. Il avait quitté la ville peu avant le tremblement de terre et au contraire de ce que le texte laisse entendre, il n’y était plus revenu. En rapprochant les termes utilisés par le poète au regard et à l’esprit, on peut suggérer  que d‘avoir pu admirer de visu sa solidité lui permet par les yeux de l’esprit de ressentir ce qu’il s’est passé. Dans deux autres textes, il revient sur la fragilité de ce qui paraît solide. Il parle ainsi du fait que « les Alpes qui montent jusqu’au ciel et que Virgile qualifiait d’immobiles se sont mises à bouger » suivies par toute la vallée du Rhin «jetant à terre sur ses rives la ville de Bâle ». Dans un troisième texte, il évoque encore le séisme qui avait secoué « la basse Germanie et la vallée du Rhin, au cours duquel Bâle fut détruite , une ville non seulement grande et belle mais à l’apparence si solide ».
Il ajoute à cet endroit :
« sed contra naturae impetum nihil est stabile » (Mais contre la violence de la nature rien n’est solide).
Le père des humanistes est loin, lui, de l’idée d’une punition divine ou de l’idée que Dieu s’exprimerait par la nature. Pas plus qu’il ne songe à s’en prendre à elle comme l’avait par exemple fait le roi perse Xerxes qui fit fouetter avec des chaînes en fer la mer qui avait empêcher la traversée vers la Grèce comme le rappelle Alexander Kluge dans un entretien sur Fukushima intitulé Nous jouons avec un monstre. (Source en allemand)
Aujourd’hui, à portée de séisme, on dénombre pas moins de 4 centrales nucléaires, 3 suisses et celle de Fessenheim. Elles ont bien entendu toutes des fondations solides, tous les syndicats vous le diront. « Sed contra naturae impetum nihil est stabile » (Mais contre la violence de la nature rien n’est solide). Et Michel Deguy d’ajouter que peut chaut à la terre nos tambouilles alchimiques quand elle a décidé de les vomir.
Dans l’introduction à une pièce radiophonique consacrée à la catastrophe japonaise, A. Kluge évoque la vibration de son timbre jusque dans les Alpes suisses :
« Le séisme qui déplaça de 4 mètres vers l’est la ville la plus au nord du Japon se mesura au timbre de sa vibration jusque dans les montagnes suisses. Peu avant, un groupe de chercheurs de l’Université de Sendai située dans la même préfecture que Fukushima avait constaté que 1000 ans auparavant, en l’an 869 après Jésus-Christ, un grave séisme d’ampleur équivalente suivi d’un tsunami avait eu lieu [Séisme de Jogan] et que -d’après leurs calculs- tous les mille ans un tel malheur se reproduisait ; plus de 1000 ans s’étaient écoulés et ils se devaient d’alerter devant la possibilité d’un grand tremblement de terre. Peu de semaines plus tard les événements du Japon secouaient le monde.Nous les humains ne sommes pas préparés à cette longue respiration de la nature et à la soudaineté d’une telle violence. Il y a cependant des hommes et des communautés qui veillent à ces griffes de la nature et sont capables d’y apporter des réponses. C’est ainsi que les Hollandais ont réussi à se protéger par des digues d’une Mer du nord meurtrière (comme ils se sont protégés du meurtrier comte Alba). De la sorte nous sommes en mesure de lire les signes de Fukushima et aussi de Tchernobyl au moins postérieurement »
Alexander Kluge introduction à la pièce radiophonique Die Pranke der Natur (und wir Menschen) / Das Erdbeben in Japan, das die Welt bewegte, und das Zeichen von Tschernobyl [La griffe de la nature (et nous les humains) / Le tremblement de terre au japon qui ému le monde et le signe de Tchernobyl] (Source en allemand)
1356 + 1000 = 2356. Peut-être nous reste-t-il encore un peu de temps pour entendre l’écho de Fukushima sur les bords du Rhin contre tous ceux qui pensent que les catastrophes, c’est bon pour le PIB.
Avec ce post, j’inaugure une série nouvelle qui nous mènera de temps en temps sur les bords du fleuve Rhin. A vrai dire déjà commencée :
Pourquoi un Rhin nous sépare-t-il ?
Heinrich Heine : Le rhin est à moi
Le Rhin, ce grand pressoir de l’Europe

 

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Heiner Müller/Essai biographique (3) : Une petite enfance sous la terreur nazie

« Je suis restée à la maison pendant quatre années. Je n’ai pas travaillé. Mon mari était fonctionnaire et avait un emploi à la municipalité d’Eppendorf. Il était social-démocrate, les autres agents municipaux étaient tous de tendance nationale conservatrice [Deutschnational]. Et j’étais la seule parmi leurs femmes à avoir été à l’usine. Mon mari a dit qu’il ne voulait plus que j’aille à l’usine et que maintenant que j’avais Heiner je devais rester à la maison. Quatre années pendant lesquelles Heiner a eu la belle vie ».
Je reprends le témoignage de la mère de Heiner Müller là où nous l’avions laissé après le récit de la naissance. Les quatre premières années de « belle vie » seront aussi celle de la montée en puissance du nazisme.
Ella Müller :
« (…) 1933, en janvier. Il y avait là quatre hommes et mon mari, ils ont été invité chez un communiste et ils ont discutés. Les femmes n’ont pas été admises. D’une manière ou d’une autre, ils s’étaient procurés des armes, secrètement, chacun avait une arme. D’abord, ils ne nous ont rien raconté. Plus tard, ils nous ont dit : nous sommes une troupe secrète. Ils voulaient comment dire… se défendre, résister. Mais tout est allé trop vite après. Car nous avions l’école de Hammer à Hammerleubsdorf et il y avait la SS qui était là depuis un moment déjà. Ils ne pensaient pas qu’il y aurait une telle issue. Ils se disaient : bon les partis se disputent, on verra qui l’emportera et ça allait continuer ainsi. A partir du jour où la SS a traversé martialement Eppendorf, nous avions compris … »
Le père de Heiner Müller avait été un temps membre du SPD, parti social-démocrate, ainsi que de l’organisation paramilitaire la Reichsbanner Schwarz-Rot-Gold qui avait été créée en 1924 pour défendre la République de Weimar. En 1931, il quitte le SPD pour la SAP, Sozialistische Arbeiter Partei, le Parti socialiste ouvrier ou Parti socialiste des travailleurs auquel adhérera à l’âge de 17 ans, la même année, un certain Herbert Frahm, plus connu plus tard sous le nom de Willy Brandt. La SAP rejetait la compromission social-démocrate tout autant que la dictature du prolétariat. Elle réussira à exister un peu en Saxe sans vraiment parvenir à s’implanter. Ils seront parmi les premiers à se faire arrêter après « la prise de pouvoir » – légale – par les nazis le 30 janvier 1933. Kurt Müller en sera l’un des responsables pour Eppendorf. Dès le 31 janvier, la mairie de la ville avait été occupée par la SA, les « chemises brunes », sections d’assaut, troupe paramilitaire créée par Hitler. Des élections – les dernières – allaient avoir lieu le 5 mars.
La Saxe était le territoire (« Gau ») le plus densément peuplé de l’Allemagne du IIIème Reich avec 347 ha au km2 pour une moyenne allemande de 140. On y dénombrait 1 nazi pour 22 habitants. Après Berlin, la Saxe comptait aussi le plus grand nombre de femmes engagées sous la croix gammée. Cela témoigne d’une forte osmose entre la NSDAP, le parti nazi, et la population. Dès avant 1933, s’étaient mis en place en Saxe de forts groupes hitlériens. Ils se sont développés après la prise de pouvoir en janvier 1933 qui a conduit à l’élimination des velléités d’opposition et la construction de nombreux camps de concentration. Le sinistre tribunal du Reich était installé à Leipzig, le tribunal militaire à Torgau. La capitale de la Saxe, Dresde était un concentré de tout cela. Pendant la seconde guerre mondiale, la Saxe est devenue le centre de production militaire du IIIème Reich, Leipzig produisait des fusées, Chemnitz des mitrailleuses et Plauen des chars. Le « gau » sera très tôt un bastion de formation des cadres de l’hitlérisme. C’est à cela que fait référence Ella Müller en parlant de « l’école de Hammer ». L’ école de cadres dirigeants de la SA sera inaugurée en présence du chef de la SA Ernst Röhm, en février 1932, à Hammerleubsdorf. Elle devait en particulier « endurcir » les partisans de l’armée de guerre civile nationale-socialiste sur le plan physique et idéologique et « former des chefs employables ». 80 et au maximum 120 personnes pouvaient assister aux premiers cycles de cours d’une durée de trois semaines. Des institutions mises en place immédiatement après « la prise de pouvoir » par les nazis offraient des capacités analogues : en mai 1933, un centre se créée à Sachsenburg, près de Chemnitz et, à Frankenberg, une école de cadres féminins. Plus tard, à Augustusburg, s’installera le centre de formation de la NSDAP de Saxe. (Source : Mike Schmeitzner Totale Herrschaft durch Kader? – Parteischulung und Kaderpolitik von NSDAP und KPD / SED. En français : Domination totale par les cadres ? Ecoles de formation des partis et politique de cadres de la NSDAP et du Parti communiste allemand / SED . Accessible en ligne en allemand)
On fait largement silence. là-dessus aujourd’hui encore dans la région, on s’étonne alors de voir la peste brune repointer son nez.
Dans un « feu roulant de rassemblements et de parades militaires», l’expression est de Kurt Müller, le mouvement nazi arrive à Eppendorf. Les appels et efforts pour s’y opposer restent vains.
Le 9 mars 1933, 15 militants du SPD et du SAP, dont Kurt Müller, sont arrêtés et placés en Schutzhaft (« internement administratif préventif »)
Ella Müller :
« Dans la nuit, à trois heures du matin. Ils ont d’abord éclairé les fenêtres de la chambre à coucher avec une lampe torche, puis ont ouvert la porte du jardin et se sont mis à frapper. Pas aux fenêtres, elles pouvaient casser. Ils ont frappé avec leurs crosses contre la porte de la maison, puis ils sont entrés. Je n’avais pas d’autre choix que de leur ouvrir.
Mon mari devait les accompagner. Moi, je voulais lui faire encore un petit déjeuner, quelque chose à boire et à manger. Rien, il n’a besoin de rien. Dehors.
Puis mon mari a encore voulu entrer dans la chambre de Heiner, il ouvre la porte et se prend un coup sur le côté. Ils sont partis. Dans la nuit, ils ont passé tout le village au peigne fin.
… Heiner a compris ce qui arrivait. Il a entendu ce qu’il se passait. C’est pourquoi il refusait de m’accompagner dans le moindre magasin. C’était terrible. Il criait : je ne rentre pas là avec toi. Il me tirait en arrière et pleurait : maman n’y va pas, ils viendront me chercher aussi. C’était étrange, il voyait des nazis partout.
Alors que mon mari était déjà en camp, j’ai fait une demande de visite. Je n’ai eu l’autorisation qu’au bout de plusieurs mois. Nous avons pris le tramway jusqu’à Plaue-Bernsdorf où était le camp. Il n’y avait pas encore de bus. Il y avait le tramway à Eppendorf. Nous avons fait un bout de chemin en tramway puis à pied. Loin à pied, je m’en souviens. Le camp était une ancienne usine. Ou une salle de sport ? Un bâtiment en longueur. Nous étions debout dehors, il y avait une grande place. Peut-être avait-ce été un pré ou quelque chose comme cela. Il y avait beaucoup de monde et j’étais venue avec mon Heiner. Ils étaient tous debout sur la place mais à côté de chacun d’entre eux il y avait encore un homme de la SA, on ne pouvait pas parler. Je ne savais pas…Seul Heiner a parlé avec son père…»
D’abord rassemblés dans la salle du conseil de la mairie d’Eppendorf, les prisonniers avaient été transférés sans ménagement, le 17 mars à Plaue, où une salle de gymnastique avait été transformée en salle de torture. Le lieu sera fermé fin mai, début juin et ses occupants internés au premier grand camp de concentration en Saxe, à Sachesenburg, une ancienne filature, au pied du château.
En haut à gauche la relève de la garde au camp de concentration de Sachsenburg en 1934. Vue du même endroit en octobre 2015.

En haut à gauche, la relève de la garde au camp de concentration de Sachsenburg en 1934. Vue du même endroit en octobre 2015.

Nous sommes au tout début de la mise en place du système concentrationnaire nazi. Au lendemain de l’incendie du Reichstag, le 27 février 1933, Hindenburg promulgue le décret-loi sur « la protection du peuple et de l’état » qui renforce la procédure d’ « internement administratif préventif » facilitée par l’instauration d’un « état de siège civil » supprimant toute garantie de libertés individuelles. « La procédure devient très vite l’arme suprême de l’internement, le justificatif légal de la terreur contre les adversaires du nouveau régime.[…] Aucune justification de l’internement n’est plus à donner et aucune perspective de jugement n’existe plus. La procédure et la durée de l’internement restent aux mains de la seule police des laenders. » Cela ne durera pas. Le camp plus ou moins improvisé de Sachsenburg sera dissous au profit de Sachsenhausen et Buchenwald. L’organisation des camps sera centralisée par la suppression de l’autonomie des laenders alors que la Gestapo prendra progressivement le contrôle de la procédure d’internement. « Conséquence de la Nuit des longs couteaux, les camps passent sous le contrôle de la SS qui, du même coup, capte à son unique profit l’usage de la Schutzhaft ».(Robert Steegmann : le camp de Natzweiler-Struthof. Seuil)
Ella Müller :
… On dit toujours qu’Eppendorf avait été un bastion de la gauche. Grâce à la vie des associations, les ouvriers, etc. Qu’un village ait à ce point sombré…Il n’y avait plus que des nazis. Et parfois je me suis dit, mon Dieu, à quoi cela t’avance-t-il ? J’ai dit parfois à mon mari. Tu t’es engagé pour tous, pour les ouvriers, etc. Cela n’aurait pas été nécessaire, tu avais un métier comme fonctionnaire et tout, tu as dû tout subir. Et les autres ? J’ai souvent dit cela. Et c’est de nouveau comme ça aujourd’hui, malheureusement dois-je dire. Tu dois participer et rester tranquille, sinon tu es foutu…
…1935, Heiner avait 6 ans, nous sommes allés à Bräunsdorf, cela se trouve près de Limbach-Oberfrohna. Parce que j’avais été prévenue que la famille devait quitter Eppendorf et que mon mari ne devait plus remettre les pieds au village. Je suis donc allée à Bräunsdorf et j’ai demandé à pouvoir m’y installer. Les parents de mon mari y avait leur propre maison et ils ont été d’accord. Mais pas volontiers. Trois frères de mon mari était des membres disciplinés du parti nazi et deux sœurs étaient des jeunes filles nazies strictes. Il n’y avait qu’un frère sourd-muet qui était encore à la maison et encore une sœur âgée de vingt-six ans, elle était neutre et non membre du parti. La mère de mon mari était dans la ligue des femmes nationales-socialistes et avait reçu la croix d’honneur de la mère allemande. Et c’est auprès de ces gens-là que j’ai mendié un accueil. Je n’y ai rien vécu de bon car j’étais toujours, dans la famille, la rouge. Il n’y a que le petit Heiner qui me faisait pitié. Il voulait toujours aller chez son papa.
…Nous étions donc à Bräunsdorf, mon mari était toujours au camp et je ne trouvais pas de travail. J’ai accompagné un paysan voisin aux champs et je recevais de temps à autre, du lait, des œufs et un peu de beurre. C’était très peu. J’ai à cette époque souvent fait de la soupe d’ortie avec des œufs. Après plusieurs mois, j’ai reçu un soutien, 250 marks. Mon mari avait été fonctionnaire et membre de leur fédération et c’est de là que venait l’argent. Mais secrètement. Il y a même eu une fois une enveloppe contenant 500 marks. Sans expéditeur. Je me suis beaucoup occupée de Heiner. Il était tout ce qui me restait. Et lui ne cessait pas d’attendre son papa…
…Plus tard le camp où était mon mari a été dissous, il a été libéré. Mais il n’est pas rentré tout de suite. Il devait encore accomplir un travail disciplinaire dans la construction de l’autoroute. Cela a duré encore puis il fut de retour.
Nous avons pu avoir un logement à Bräunsdorf chez un camarade de classe de mon mari. C’était un tailleur et un fils de policier. Il avait construit une petite maison.
Il y avait là encore d’autres camarades de classe de mon mari qui tous ont été solidaires avec lui, rien à dire. Il n’y a dans le fond pas eu de difficultés. Peut-être était-ce dû au fait que les parents de mon mari, mes beaux-parents donc étaient membres du parti Tout comme le père du camarade de classe, le policier. Il habitait en face. [….] »
Ella Müller. Erinnerung der Mutter (Souvenir de la mère) recueilli par Thomas Heise in Explosion of a memory. Heiner Müller DDR Ein Arbeitsbuch Edité par Wolfgang Storch Edition Entrich Berlin 1988 pages 247-249 (Traduction : Bernard Umbrecht)
J’ai choisi de privilégier le récit de la mère de Heiner Müller, peu connu ou du moins peu utilisé en Allemagne et quasi inconnu en France. On la sent à la triple peine, seule avec son fils, dépourvue de ressources, dans un contexte de peste brune. Je reprendrai cependant cet épisode du point de vue du fils. Le moment de terreur vécu lors de l’arrestation du père est une scène fondatrice de son théâtre.
Mes remerciements à Patrick Müller de l’association culturelle de Frankenberg qui m’a accompagné à Sachsenburg et Freiberg.
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Brecht et la bonne âme Merkel

Bertolt Brecht peut-il nous aider à comprendre ce qu’il se passe actuellement dans la politique allemande ? Dans un essai remarqué, paru dans l’hebdomadaire die Zeit, Bernd Stegemann, chef dramaturge à la Schaubühne de Berlin, pense que oui et convoque pour cela la pièce de Brecht écrite à la fin des années 1930 : La bonne âme de Se-Tchuan. Comme la bonne âme du théâtre, celle de la politique, Angela Merkel, a besoin pour rester bonne que quelqu’un se charge de la sale besogne.
Cette réflexion est un autre éclairage qui s’ajoute à ceux déjà évoqués dans un précédent post. J’avais pour ma part déjà tenté d’ôter à politique allemande son voile de bonne vertu dans Sainte Angela, priez pour nous, question reprise également dans Disruption et bien pensance.

Rappel de la parabole de Brecht dans La bonne âme de Se-Tchuan

Le résumé est de Bernd Stegemann :
« Shen Té qui avait reçu des Dieux [en remerciement pour son hospitalité] une importante somme d’argent pour faire le bien ouvre un débit de tabac. Comme les pauvres de la ville ont connaissance de sa bonté, la boutique est très vite envahie de nécessiteux et menacée de faillite. Pour pouvoir continuer à rester bonne, Shen Té invente un cousin Shui Ta pourvu de suffisamment d’insensibilité. Il rétablit la situation en se servant des moyens habituels de la concurrence et de l’exploitation.. La parabole se termine par la grossesse de Shen Té et un procès contre Shui TA accusé d’avoir assassiné la bonne Shen Té. Shui Ta peut aisément démontrer au tribunal que Shen Té et Shui TA ne font qu’une seule et même personne. Les mauvaises circonstances l’ont contraint à se couper en deux. La leçon est aussi simple que réaliste : pour pouvoir être bon dans un monde mauvais il y a besoin de l’aide de quelqu’un de mauvais. La seule chose qui pourrait lever cette contradiction [on est encore un peu là dans une vieille dialectique] serait non pas la bonté individuelle mais la révolution de la réalité mauvaise. »
Le vilain cousin Shui-Ta de la bonne âme Merkel a trois visages : les Etats des Balkans qui verrouillent leurs frontières, la montée en puissance de l’extrême droite, et le prestataire de service, la Turquie. Le plan concocté est d’un « cynisme perfide » car la politique d’accueil a un coût qui est transféré sur les marges pour ne pas déranger les nantis dans leurs bons sentiments. La bonté a des externalités négatives qu’on ne saurait avoir devant sa porte.
On lira ci-dessous ce qui me paraît être l’extrait le plus intéressant de ce texte. Entre crochets, je pointe de mon point de vue quelques réserves. Je pense qu’il y a d’autres raisons pour l’extrême droitisation que l’afflux de réfugiés. Son amorce était d’ailleurs antérieure. Les germanophones pourront retrouver le texte intégral en allemand ici.

En quoi consiste le coup politique ?

« En quoi consiste le coup politique qui permet jusqu’à présent au gouvernement Merkel d’effacer toutes les conséquences de sa politique et d’apparaître comme la seule instance humanitaire ? Le jugement moral est tellement fortement soudé à la sommation politique que chaque critique envers les conséquences de la politique d’accueil devient immédiatement immorale et cataloguée de droite. La montée rapide de l’AfD [Alternative pour l’Allemagne] s’explique essentiellement, par une dialectique involontaire, ainsi. S’il n’est plus possible d’avoir une opinion autre que celle de la chancelière sans passer pour être un extrémiste de droite, alors l’un ou l’autre le devient. Les conséquences de l’absence d’alternative, qui jusqu’à présent n’était observables que chez nos voisins européens sont arrivées chez nous. La montée de forces extrémistes en raison de la politique d’austérité merkelienne a un effet boomerang sur l’Allemagne.
On ne peut pas prêcher la fluidification néolibérale de toutes les règles, accepter la précarisation massive et ensuite damner moralement ceux qui ne veulent plus participer à la course dans laquelle les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Le tour de passe-passe de la politique néolibérale consiste à avoir occupé positivement et de manière inattaquable la notion de modernisation. Ouverture sur le monde, multiculturalisme et globalisation ne sont pas seulement des impératifs pour les couches moyennes supérieures mais aussi des mots de combat contre les peurs des couches inférieures, dont le boulot ne permet pas de travailler aujourd’hui à Berlin et demain à Dubai.
Que le parti dont l’électorat bénéficie des revenus les plus élevés en profite le plus est une évidence. L’affirmation selon laquelle il s’agit chez les partisans des Verts des contemporains les plus moralement conscients a parfaitement masqué sa contradiction interne. Si en tant qu’universitaire, on vit dans l’appartement dont on est propriétaire, il est très gratifiant de promouvoir une culture de l’accueil, et de se pincer le nez sur ceux qui protestent contre un foyer de réfugiés qui est construit dans leur ghetto. Que derrière la propagande d’ouverture au monde se cache aussi le démontage de toutes les règles sociales qui régulaient un peu le capitalisme ne peut être formulé qu’au prix de passer pour un passéiste ou dans le cas de la culture d’accueil d’être taxé de droite.
[…]
Dans un système politique dans lequel à l’exception de Die Linke tous les partis établis argumentent à partir de la même base idéologique, il n’est qu’une question de temps jusqu’à ce que se constitue une force contraire qui conteste le consensus.Que cette opposition radicale se nourrissent actuellement de ressentiment et de populisme montre le degré d’étiolement atteint par la pensée et l’argumentation des partis de gauche aujourd’hui. Ils ont renoncés lors de la crise financière en 2008 déjà à proposer des alternatives pour l’économie et ils se montrent incapables aujourd’hui de libérer l’idéologie néolibérale de la politique de Merkel de son voile moral. Il reste donc à craindre que Slavoj Zizek n’ait raison quand il pronostique que toute révolte de droite n’a lieu qu’en l’absence de révolution socialiste [Pour ce qui me concerne je ne sais trop en quoi cela peut consister une révolution socialiste. Peut-on croire encore au bon vieux renversement dialectique ?].
Ce n’est que si nous parvenons à séparer les conséquences économiques de la globalisation des exigences morales des vainqueurs de l’ordre dominant que pourra s’élaborer une politique réaliste. […] »
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Heiner Müller/Essai biographique (2) :
Du pays des Koboldes et des Indiens (Petite suite)

Erreur sur Moïse ?
Sixième et Septième livre de Moïse Edition de Johann Scheible, Philadelphia 1853

Sixième et Septième livre de Moïse Edition de Johann Scheible, Philadelphia 1853

« Le cinquième livre de Moïse jouait également un grand rôle dans les Monts métallifères, [l’Erzgebirge]. Il y avait des gens dont on savait qu’ils possédaient le cinquième livre de Moïse et qu’ils pouvaient ensorceler. A Bräunsdorf, on avait découvert une paysanne dans l’étable d’un voisin avec à la main le livre de mauvaise augure. Les vaches ensorcelées donnent du mauvais lait ou crèvent. »
Heiner Müller : Krieg ohne Schlacht. Eine Leben in zwei Diktaturen Suhrkamp Verlag
Ce passage de ce qu’il est convenu d’appeler l’ « autobiographie » de Heiner Müller, je l’avais effacé de mon précédent texte qui s’efforçait pourtant de caractériser l’univers social et de croyances dans lequel baignait l’entourage de Heiner Müller. Je l’ai fait parce que je n’arrivais pas à le décrypter. Je ne saisissais pas le rapport entre le livre de Moïse et la sorcellerie. Les choses s’éclairent cependant avec l’hypothèse d’une erreur. Mes remerciements à Thomas Lange et Lionel Richard pour m’avoir mis sur cette piste. Personne n’avait, jusque là relevé le mystère, ni les intervieweurs, ni les éditeurs, ni le traducteur.
Je noterai d’abord que Müller ne change pas de ton pour raconter cette histoire de sorcière, on ne sent pas de différence sceptique ou ironique avec les autres éléments du récit. Pourtant, il venait d’évoquer une fâcherie avec son grand-père qui avait prétendu voir sortir un lutin par la cheminée du voisin.
Le cinquième livre de Moïse, le Deutéronome, parle bien de magie mais c’est pour en prévenir les pratiques :
« Que chez toi, l’on ne trouve personne immolant par le feu son fils ou sa fille, ni nébuleux astrologues, ni devins, augures, magiciens, conjurateurs, spirites, voyants ou nécromanciens. Yhwh abomine quiconque se livre à de telles pratiques …. »
(J’utilise la nouvelle traduction de la Bible parue chez Bayard en 2001)
Il n’y a rien dans le cinquième livre de Moïse ni dans l’ensemble du Pentateuque qui permettrait d’expliquer le passage cité. Il y a bien un rapport entre Moïse et la magie. Il est dans la manière dont il a triomphé des magiciens de l’Égypte. Et avec quelle maestria : le bâton transformé en serpent, l’eau en sang, les crapauds, la vermine, la grêle, etc…. Cela est décrit dans le Livre 2, l’Exode. Moïse serait en quelque sorte le Dieu des magiciens bien qu’il appelle clairement et sans appel à les éliminer.
« On tuera les sorcières » (Exode 22, 17)
L’existence d’un livre 6ème et 7ème de Moïse ouvre une autre perspective et pointerait une erreur de Müller s’appuyant ou non sur une confusion dans l’esprit des gens dont il rapporte le souvenir. Il s’agit là d’un Moïse plus proche du Dr Faust que de l’ancien testament. Très tôt dans l’histoire, Moïse a servi d’autorité pour la diffusion d’écrits de magie. Il existe ainsi un papyrus du 4ème siècle, faisant partie des Papyri Graecae Magicae, intitulé le Huitième et dixième Livre de Moïse. (Source Wikipedia en allemand). Il y en aura même un 11-12 et 13 ème.
Dans un premier temps, il fallait faire partie de l’élite lettrée pour pouvoir lire les éditions ultérieures qui circulaient. Elles étaient en effet écrites non seulement en latin et en grec mais nécessitaient aussi des connaissances en hébreu et en araméen pour en décrypter les recettes. Avec les débuts de l’industrie du livre les choses changent. Se diffusent alors des grimoires. Et l’un de ceux-ci a pour titre 6 ème et 7ème livre de Moïse.
Stephan Bachter a consacré sa thèse de doctorat de philosophie, accessible en ligne, intitulée Anleitung zum Aberglauben [Superstition mode d’emploi]/ « aux livres de magie et à la diffusion de « savoirs » magiques depuis le 18ème siècle ». Il a étudie la propagation des pratiques magiques à travers leur transmission livresque notant d’ailleurs que les recettes qu’ils contiennent sont le plus souvent suivies à la lettre et font très peu appel à de l’imagination, de la créativité. Ce n’est qu’à partir de la fin du 17ème siècle que les grimoires sont accessibles en langue vernaculaire. Ce sont des compilations de formules magiques. On trouve sous un même titre de nombreuses variantes. Ils contiennent à la fois des poisons et des remèdes. J’ai retenu par exemple cette recette pour se délivrer d’un philtre d’amour : boire dans une chaussure imprégnée de la sueur du pied. Bien entendu, les éditeurs pas fous ne garantissent pas l’efficacité des remèdes
La croyance en l’existence d’un complément au Pentateuque était soigneusement entretenue et Moïse servait d’argument de vente.
Goethe a fait l’acquisition pour la Bibliothèque de Weimar d’une Biblia magica qui correspond à ce que par ailleurs on appelait le 6ème et 7ème livre de Moïse dont une première édition date de 1797 C’est ce 6.et 7. Liber Mosis qui semble-t-il sert de base aux compilations futures. En 1853 paraît chez un antiquaire et éditeur de Stuttgart, Johann Scheible, qui avait semble-t-il en ces matières un sens des affaires assez prononcé un livre avec le titre suivant :
„Das sechste und siebente Buch Mosis, das ist Mosis magische Geheimkunst, das Geheimnis aller Geheimnisse. Wort- und bildgetreu nach einer alten Handschrift mit 23 Tafeln. Samt einen wichtigen Anhange”
traduit :
« Le sixième et septième livre de Moïse, c’est l’art magique secret de Moïse, le secret de tous les secrets, en images et en mots fidèle à un ancien manuscrit avec 23 tables et une importante annexe ».
Il a aussi édité entre autre un Doktor Johannes Faust’s Magia naturalis et innaturalis ….

Edition de Johann Scheible, Philadelphia 1853

On joue clairement, comme le montre cette édition française en vente partout aujourd’hui, avec l’image de la Bible, les tables de la loi pour vendre de l’obscurantisme. Le livre est ainsi présenté :Pour la première fois en France une œuvre de haute magie trouvant sa source en Égypte, comprenant 23 tables et sceaux des anges et archanges, des esprits planétaires et des esprits des éléments.
Quand le capitalisme devient religion il surpasse tout le monde.
Je n’entre pas dans le détail des relations complexes et ambiguës du nazisme et de l’occultisme. Je relève simplement, dans la thèse citée, la référence à une razzia sur les livres de magie après le passage en Angleterre de Rudolf Hess traité par la propagande nazie de fou, folie mise sur le dos de ses contacts avec les astrologues et autres magnétiseurs.
En 1956, en RFA, une plainte avait été déposée contre le 6 et 7ème livre de Moïse pour escroquerie et pour atteinte à la loi de lutte contre les maladies vénériennes. Pour combattre la syphillis, il était en effet recommandé de s’enfoncer jusqu’au cou dans le purin de cheval. L’éditeur a été condamné en première instance et le jugement cassé en seconde.
Nous voici rendu fort loin du petit texte de Heiner Müller que je cherchais à interpréter.
Cela règle-t-il la question posée par l’hypothèse d’une erreur ? Pas sûr.
Bien entendu ce que dit le poète dramaturge allemand correspond bien au contenu des 6ème et 7ème livre de Moïse. Reste à comprendre l’expression de Cinquième livre de Moïse. Je ne mettrais pas ce bémol à ce qui précède si je n’avais découvert l’existence d’un autre filon que le filon éditorial, un filon minéralogique appelé Fünf Bücher Moses Gang ou Grube, [littéralement Mine 5 Livre de Moïse] un filon de calcite. Est il appelé ainsi parce qu’il forme de petites pyramides ? Ou pour une autre raison ? La pierre qui marque l’ouverture de la mine porte la date de 1711. Elle est située non pas dans les Monts métallifères mais dans le Harz. Au St Andreasberg.
L’existence possible d’un telle expression dans l’esprit des gens ou dans la culture populaire nous permet de laisser la question entr’ouverte.et de ne pas fermer la conclusion sur la seule hypothèse même probable d’une erreur.

 

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Heiner Müller/Essai biographique (2) :
Du pays des Koboldes et des Indiens

 

« Je suis né au plus profond, au plus bas, de l’Ardistan, un enfant chéri de la misère, du souci et du chagrin. Mon père était un pauvre tisserand.
[…]
Je suis né le 25 février 1842 à Ernsttal, une petite ville pauvre de tisserands des Monts métallifères … »
Karl May : Mein Leben und Streben [Ma vie et mes efforts] accessible en ligne en allemand
Karl May mêle, en l’espace de deux paragraphes, deux lieux de naissance, l’un dans le pays mythique l’Ardistan, le pays de la terre (en dialecte alémanique ardäpfel = pomme de terre) qu’il oppose au Djinistan, le pays des esprits, l’autre dans le pays réel situé en Saxe, dans les pré-Monts métallifères [Erzgebirge]. Dans ce qui suit, je vais essayer de définir ce que l’on pourrait appeler l’Ardistan de Heiner Müller qui relève un peu des deux. C’est d’ailleurs ce dernier qui, dans ce que l’on appelle son « autobiographie », fait signe vers l’auteur de littérature populaire qui a en Allemagne la célébrité d’un Alexandre Dumas, Karl May l’inventeur de Winnetou, la figure utopique de l’indien de Saxe. Heiner Müller précise en effet au détour d’un propos que son père à lui avait habité quelque temps, après sa période d’apprentissage d’employé de mairie, à Ernsttal, « la ville natale de Karl May ». Il poursuit, façon Karl May : «  Il [le père] habitait en meublé chez une veuve de fonctionnaire qui essayait de lui inculquer les bonnes manières de se tenir à table. Il ne savait tout simplement pas qu’on ne mangeait pas les petits pois avec un couteau .»
La « trame d’enfance » pour reprendre le titre d’un roman de Christa Wolf que dessine Heiner Müller consiste à répartir dans une géographie sociale singulière, celle de la Saxe artisanale et industrielle, les traits de portraits d’ancêtres mêlés à des histoires de parjure mais aussi d’apparitions de fantômes, de lutins – les monts métallifères sont un pays minier – et de sorcellerie formant son univers mental.
A l’exception du père, agent de la fonction publique territoriale, sorti de la condition ouvrière par le goût de la lecture et de l’écriture, Heiner Müller est issu d’un milieu d’artisans et d’ouvriers de l’industrie, et aussi, en remontant encore un peu plus loin dans la généalogie de paysannerie. Eppendorf est une ancienne petite ville industrielle située à l’ouest de Chemnitz, la Manchester saxonne dont il ne reste rien si ce n’est une perceptible nostalgie. En témoignent ces agrandissements de cartes postales décorant le salon de chasse de l’unique hôtel – Prinz Albert – de la ville.
Reproduction d'une carte postale de la filature d'Eppendorf

Reproduction d’une carte postale de la filature d’Eppendorf

A côté du textile, il y avait à Eppendorf une célèbre usine à chaussures.
Usine Chaussures Eppendorf
Aux alentours, un paysage à la Suisse, forêts prés vaches, nous sommes dans des altitudes de quelques 500 mètres au-dessus du niveau de la mer.

La Saxe, « creuset » de l’Allemagne

Quelques généralités pour commencer sur cette Saxe qualifiée de « creuset allemand » par Michel Espagne :
«… La Saxe est l’un des territoires où, au XIXe siècle, l’industrialisation qui devait si profondément marquer l’image de l’Empire wilhelminien a été la plus rapide. C’est donc une région qui au XVIIIe et au XIXe siècle a très intimement œuvré à l’affirmation d’une identité nationale allemande en fournissant nombre des symboles indispensables à cette identité. […] »
La Saxe était un pays ouvert sur le monde et traversée de flux étrangers.
« De 1697 à 1763, avec quelques brefs intervalles, l’électeur de Saxe était roi de Pologne. On avait donc affaire à une entité regroupant un pays slave et un pays germanique. Catholique dans une région qui, avec l’Université de Wittenberg, était un berceau de la Réforme, le roi de Pologne et électeur de Saxe restait particulièrement à l’écoute de l’Italie romaine dont la présence à Dresde apparaît aussi évidente que celle de la communauté des huguenots à Leipzig. […] Confrontée aux ambitions de la Prusse non seulement durant la guerre de Sept ans mais encore au moment du traité de Vienne et lors de la guerre prusso-autrichienne, la Saxe est à la fois une région au cœur du processus de constitution de l’identité allemande et un territoire peu fiable, soupçonné de trahir. Si l’événement fondateur de la bataille des Nations se déroule sur son territoire, l’attitude de la Saxe y est pour le moins ambiguë. Le prince électeur ne doit il pas d’avoir reçu le titre de roi de Saxe à sa bonne entente avec Napoléon ? Cette ambiguïté de la Saxe qui, avec son ministre Beust, penche dans les années 1860 du côté de l’Autriche, ou du moins d’une confédération des États d’Allemagne centrale, se poursuit durant le processus d’unification de l’Allemagne. La présence d’une social-démocratie très forte place encore le pays en décalage par rapport aux tendances de l’Allemagne wilhelminienne. Alors que la Saxe fournit une large part des symboles de l’identité allemande, elle apparaît comme décentrée, légèrement marginale dans le processus de constitution de cette identité.»
(Michel Espagne : Le creuset allemand Histoire interculturelle de la Saxe XVIIIè-XIXè siècles Puf/Perspectives germaniques Paris 2000, pages 3-4)
La Saxe alliée de Napoléon jusqu’au milieu de la Bataille de Leipzig, dite Bataille des Nations,revanche des Hohenzollern sur la Révolution française selon Marx, a payé un lourd tribu aux guerres napoléoniennes. Sur les 23.000 saxons ayant participé à la Campagne de Russie, seuls 3000 seraient revenus.
Si l’enfance de Karl May était fortement marquée par l’artisan tisserand, celle de Heiner Müller sera différente en ceci : L’industrialisation est entre temps passée par là.
« Le développement des manufactures en Saxe mais aussi le nombre particulièrement élevé d’artisans, le niveau de formation de la population a soutenu l’effort d’industrialisation. En 1861, le nombre d’artisans pour 10 km2, très élevé, est 1,67 fois celui du Pays de Bade, 2,4 fois celui de la Rhénanie, 4 fois celui de la Silésie, 8,2 fois celui de la Poméranie et 10,2 fois celui de la Prusse orientale. Cette qualification permet dès le début du XIXe siècle une extension rapide du nombre d’usines. Entre 1800 et 1810, 38 sont fondées en Saxe, puis 27 entre 1811 et 1817, puis 59 entre 1818 et 1826, puis 67 entre 1827 et 1830. L’industrialisation apparaît très rapide dès le début du siècle, en particulier dans le domaine textile puisque en 1846 on trouvait sur le territoire de la Saxe les deux tiers de toutes les broches allemandes, soit près de trois fois le nombre des broches en service sur le territoire prussien ».
(Michel Espagne oc pages 159-176)
La Saxe est le berceau du mouvement ouvrier allemand et de la social-démocratie, une atmosphère dans laquelle ont baigné les parents qui ont marqué la prime enfance de Heiner Müller.
L’arrière grand père paternel du poète était, selon le biographe Jan-Christoph Hauschild, ce que l’on appelait ein Quersack Indianer, littéralement un Indien à la besace en bandoulière, c’est à dire qu’il partait vendre sa propre production de chaussettes et de bas jusqu’à 100km à la ronde, son sac de marchandise en bandoulière sur l’épaule. Avec le grand père paternel, on passe de l’artisanat au monde de l’usine. Il était ouvrier bonnetier dans une usine textile. Heiner Müller le situe parmi l’aristocratie ouvrière bien que l’industrie textile n’aie pas figuré parmi l’aristocratie ouvrière étant rapidement avec le développement du machinisme l’industrie la plus prolétarisée occupant femmes et enfants. Mais il y avait à l’intérieur de cette dernière des métiers plus « nobles » que d’autres. Ce grand-père-ci avait été soldat pendant la Première guerre mondiale. « Il n’en a jamais parlé ». Ce qui selon l’observation de Walter Benjamin était le cas assez général :
« Ne s’est-on pas aperçu à l’armistice que les gens revenaient muets du front ? non pas enrichis mais appauvris en expérience communicable. Et quoi d’étonnant à cela? Jamais expérience n’a été aussi foncièrement démentie que les expériences stratégiques par la guerre de position, matérielles par l’inflation, morales par les gouvernants. Une génération qui avait encore pris le tramway à chevaux pour aller à l’école se trouvait en plein air, dans un paysage où rien n’était demeuré inchangé sinon les nuages; et, dans le champ d’action de courants mortels et d’explosions délétères, minuscule, le frêle corps humain. » (Walter Benjamin Le narrateur)
Encore le tramway à chevaux évoque-t-il un phénomène urbain. Le décalage était probablement encore plus grand à la campagne fut-elle industrialisée. Heiner Müller se souviendra de ce grand-père à Verdun.
A son retour de la guerre, il a épousé une servante originaire de Bavière. A leur propos, se racontait une histoire de « parjure ». Le grand père avait juré sur la Bible à la grand mère n’avoir connu aucune autre femme avant elle ni avoir eu d’enfant.
Du côté des arrières grands parents maternels, on trouve par contre de riches paysans présentés comme tricheurs et incendiaires. Ils s’incendiaient les fermes pour tromper les assurances. Sont évoquées des histoires de suicide par pendaison. Ils ont déshérité leur fille qui a, contre leur avis, épousé un compagnon cordonnier « d’une couche sociale très inférieure » (H.M.), qui plus est orienté social-démocrate. Bruno Ruhland est le grand père d’Eppendorf. A l’âge de 13 ans il s’occupe de sa mère couturière devenue aveugle. Avant la première guerre mondiale il travaille dans l’usine de chaussures. Après, dans la construction de ponts tout en continuant à ressemeler, « un coin de la cuisine lui servant d’atelier ». Ce grand père là jouera un rôle important. Il emmène son petit-fils préféré à la cueillette de champignon élément essentiel parce que gratuit de nourriture, lui laisse une place devant son établi où il passe de long moments pendant les vacances scolaires.
«  Heiner a tellement joué au cordonnier, Heini, le préféré de son grand père a enfoncé avec son marteau une quantité innombrable de clous dans une vieille chaussure tendue sur une tringle pour le plus grand plaisir de son grand père. »
(Extrait d’une lettre de Ella Müller cité par Jan-Christoph Hauschild dans sa biographie)
Ce dernier possédait aussi d’anciens journaux sociaux-démocrates du début du siècle « matière principale » des lectures de son petit-ils, « à dix, douze, treize ans ». On y publiait de la littérature et on y discutait de Nietzsche.
On se souvient de la chanson Heinerle, Heinerle, hab kein geld (Petit Heiner, petit Heiner, n’ai point d’argent) évoquée dans l’épisode précédent. Une question d’argent provoquera une « violente » dispute entre le grand père et le petit fils. Ce dernier à l’occasion d’une promenade aux champignons voulait monter dans le téléphérique. Le grand-père, qui n’avait pas d’argent pour cela, a tenté de brouiller cet enjeu en affirmant que quand on est un homme, on ne prend pas le téléphérique. Faut croire que l’enfant n’a pas été dupe.
Autre source de conflit avec le grand-père l’existence de koboldes, le Männel [petit homme], un lutin domestique qu’il prétendait avoir vu sortir de la cheminée du voisin et auquel le petit fils n’a pas cru. Ce dernier commente ainsi dans ses souvenirs :
« Le Männel était une arme dans la concurrence entre les paysans, il pouvait ensorceler la vache du voisin et stimuler la production de lait de la sienne »
Dans cet univers mental dans lequel baignent les parents et les grands parents de Heiner Müller qui  tous, sans forcément y croire aimaient, à raconter des histoires s’ajoute à celles de sorcelleries, la croyance à la bonne fortune. Celui-ci a la forme d’un oncle d’Amérique milliardaire qui aurait à sa mort fait des villages des Monts métallifères dont il était originaire ses héritiers. Anticipant son arrivée, et la guettant même du haut des clochers, l’argent avait été dépensé. Il a servi notamment à construire une piscine à Eppendorf. N’est-ce pas une histoire à la Karl May ?
Nous sommes au pays des koboldes et des indiens.
Ce grand père a fait le sujet d’un texte littéraire. Heiner Müller exprimera à ce propos quelques regrets pour avoir l’avoir traité de manière trop rigoriste et dogmatique, partisan. Mais je ne parlerai pas des textes littéraires ici, dans la biographie, préférant renvoyer à la biographie lorsque je parlerai des textes littéraires.

Les grands-mères

Avant de clore ce chapitre quelques mots sur les grands mères avec lesquelles les relations étaient beaucoup plus froides : « l’une ne me voulait pas, l’autre m’était étrangère ». Heiner Müller était un garçon chétif, « trop petit pour son âge », témoigne une ancienne voisine de la famille.
Selon une tante :
« Sa grand mère à Eppendorf [la femme du cordonnier] aimait bien Heiner justement parce qu’il était tellement silencieux et sage comme une image. Pour notre mère il l’était trop. C’était un mollasson. J’ai le sentiment qu’il a plus tard toujours combattu sa mollesse » (Rapporté par Jan-Christoph Hauschild)
Elles avaient toutes, y compris sa mère, dit Müller, des difficultés à exprimer leurs émotions :
« Ma mère était dans le fond très – je dirais froide – elle ne pouvait exprimer aucune émotion. Mon père était plus chaleureux que ma mère . Elle était sous une énorme pression , c’était peut-être pour cela ».
Énorme pression en effet, nous verrons cela la prochaine fois. »
Monument aux morts dans le cimetière d'Eppendorf ( Octobre 2015)

Monument aux morts dans le cimetière d’Eppendorf ( Octobre 2015)

Interrogé sur ses tout premiers souvenirs, Heiner Müller évoque d’emblée :
« Mon premier [souvenir] était un passage au cimetière avec ma grand-mère. Il y avait là un monument aux morts de la première guerre mondiale [aujourd’hui il englobe les deux guerres], un monument en porphyre, une femme impressionnante, une mère. Pour moi pendant des années le monument aux morts [en allemand Kriegerdenkmal, monument aux guerriers morts] était associé à une figure de mère couleur lilas, habitée par la peur, peut-être aussi peur envers la grand-mère qui me conduisait à travers le cimetière. »
On se souvient en lisant ces lignes de la réaction d’effroi de Müller devant le « kitsch » des monuments de Verdun.
Sources
Jan-Christoph Hauschild : Heiner Müller oder das Prinzip Zweifel Eine Biographie Aufbau Verlag
Heiner Müller : Krieg ohne Schlacht. Eine Leben in zwei Diktaturen Suhrkamp Verlag
Le rapprochement avec Karl May m’a été suggéré par le livre de Thomas Kramer : Heiner Müller am Marterpfahl (Aesthesis Verlag). J’y reviendrai.
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