L’ami Jürgen

Il s’est éteint au petit matin du 21 juin 2020. A l’âge de 87 ans. L’ami Jürgen Holtz.

Extrait du film de Thomas Knauf : HOLTZ Gespräche um nichts (Holtz, conversations sur rien. 2014)

J’ai déjà évoqué sa personnalité ici et traduit son témoignage, celui de l’itinéraire singulier d’un comédien dans les Allemagnes et d’un pan de l’histoire des théâtres allemands d’avant et après la réunification.

Jürgen Holtz fut une très forte présence sur les scènes allemandes. Il y déploya une énergie incroyable. Il était d’autant plus impressionnant de le voir, solide comme un roc, dès lors qu’il était sur les planches, quand on savait qu’il était sur ses vieux jours à la peine physiquement dans la vie quotidienne. On s’est vu, après les représentations de La Mission de Heiner Müller mise en scène par l’auteur à la Volksbühne de Berlin (Est). C’était en 1980. Il jouait le rôle Debuisson et de l’Homme dans l’ascenseur. Inoubliable. Comme le dit la chanson : On s’est vu, on s’est reconnu. On s’est entendu. On s’est perdu de vue, quand il a quitté RDA et qu’il avait, comme on dit, coupé les ponts. On s’est retrouvé à Francfort sur le Main où il s’était installé avec Katharina, sa femme, et leur fille Sophie. On s’est reperdu puis retrouvé à Berlin où il a fini sa carrière au Berliner Ensemble, le théâtre de Brecht, propulsé, si je puis dire, par Bob Wilson. Oserais-je dire que c’était réciproque ? Je crois que oui. En tous les cas, une grande complicité les réunissait. Son dernier grand rôle, à 86 ans, a été celui de Galileo Galilei, dans ce qui est sans doute la plus grande pièce de Bertolt Brecht, dans la mise en scène de Frank Castorf. Il y a brillé en particulier dans le monologue final. Ce n’est pas pour rien qu’il fut surnommé « le roi du monologue ». Il disait que ce sont les textes qui portent les acteurs et non l’inverse. En juillet 2019, alors qu’il devait lire des extraits de Ödipe à Colone de Sophocle, dans la traduction de Hölderlin, il perdit sa voix, à Delphes. Il était critique envers le théâtre de son temps à qui il reprochait de rabaisser, de raboter, de banaliser sa dimension poétique  là où il voulait pouvoir y voir les étoiles. Il était resté fidèle au petit personnage qu’il avait découvert dans son enfance : Rumpelstilschen, Outroupistache, ce nain tracassin dont Ernst Bloch disait qu’il « habite là où les loups et les renards se disent bonjour ». Artiste et artisan du théâtre, il s’est efforcé de prendre le relais de la grande tradition du théâtre d’acteurs allemand en se demandant toujours à qui et comment il pourrait le passer à son tour. On l’a vu aussi au cinéma, à la télévision qu’il aimait moins que la radio pour laquelle il adorait dire des textes. Nous avons passé quelques nuits entières avec cigares et whisky à tenter de comprendre le monde dans lequel nous vivions. Il voulait avec obstination réunir le ludique et la pensée, ce dont il faut conquérir la liberté. Il aimait dessiner et peindre aussi. Ses visions d’horreurs souvent tournées en dérision, il leur donnait une dimension ubuesque, comique.

Jürgen Holtz : Détail de Guignol et poupée ont un enfant.

Une exposition posthume de ses récentes créations des années 2019-2020 s’est ouverte à Berlin à la galerie Bernet-Bertram sous le titre Kaspar, Puppe, Krokodil (Guignol, poupée, crocodile).

Les germanophones pourront retrouver sur le site du Berliner Ensemble, l’hommage de Frank Raddatz

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Pandémie et territoires (premières approches )

Les conceptions globalisées et globalisantes ont, durant cette pandémie de Covid19, à l’exception des territoires nationaux évidemment indispensables mais non les seuls pertinents, oublié ou fait mine d’oublier les autres échelles de territoires tant infra-nationaux que trans-nationaux. C’est ce que je voudrais montrer à l’exemple de l’ Alsace dont la forte contamination a été enfouie dans l’espace d’un non territoire, simple découpage administratif de l’État au détriment des potentialités présentes et futures de coopérations transfrontalières. Cet examen nous amènera à ce qui se prépare d’ores et déjà pour la suite puis à une réflexion sur la notion de territoire.

«  L’étrange et curieuse épidémie qui vient tout juste de se déclarer chez nous est un objet qui relève il est vrai de la compétence exclusive des médecins, du moins en ce qui concerne les symptômes et les remèdes à employer contre elle ; mais, pour quelqu’un qui observe simplement ce phénomène original du point de vue du géographe physique, la façon dont il s’est propagé et a cheminé à travers de vastes contrées ne manque pas non plus de susciter la perplexité et la réflexion. » (I. KANT)

Un virus pour se répandre a besoin en effet d’un moyen de transport.

Notre horizon s’est rétréci pendant la pandémie

Kant, quand il en appelle à la géographie, ne dit évidemment pas – et pour cause – qu‘il faudrait faire cette géographie dans un cadre strictement national. Si notre horizon s’est rétréci pendant la pandémie, il faut le rouvrir. Nous avons en effet, d‘un côté, en France, concernant les statistiques de la Covid19, ceci :

Copie d’écran du site de Santé publique France (Geodes)

Indépendamment du manque de précision et du fait que dans l‘est, la carte ne situe pas l’impact de l‘épidémie au bon endroit mais tient strictement compte des divisions administratives de l’État, on peut percevoir une diagonale d‘inégale répartition dans le pays.

De l‘autre, en Allemagne, nous avons cela :

Copie d’écran du site de l’Institut Robert Koch

On y décèle une diagonale également mais dans l‘autre sens, le clivage est-ouest s’inverse en Allemagne. Chez nous moins de contamination à l’ouest, en Allemagne moins à l’est. La diffusion du virus dans l’espace n’est pas homogène. C’est une pandémie qui reste concentrée spatialement, plus que d’autres infections virales telles que la grippe. Tandis qu’en France, ce sont les régions de l’Est et du Nord, ainsi que la région parisienne qui concentrent les deux tiers des cas, en Allemagne les régions les plus frappées sont les deux Länder du sud, Bavière et Bade-Wurtemberg, ainsi que la Rhénanie-du-Nord- Westphalie.

Le démographe Hervé Le Bras note :

« on voit que la diversité des contacts rapprochés est l’une des clés de l’évolution de l’épidémie. Au lieu de raisonner sur des coefficients abstraits tel le fameux nombre moyen Ro de contagions par personne, il faudrait pouvoir entrer dans le détail de ces contagions. On voit ici que les axes de circulation, les institutions et les logements occupent vraisemblablement une position stratégique ».

Il y a donc des composantes locales, régionales. On ne comprend pas dès lors comment, en particulier dans les régions frontalières et en prenant en plus le Haut Rhin comme département de référence, il peut penser pouvoir ne raisonner que dans un contexte hexagonal. Et de nous présenter des cartes strictement découpée dans ce cadre. Quand bien même les données n’auraient pas été disponibles, il convenait de noter l’existence de contacts et d’axes de circulation transfrontaliers. D’autant que le Haut-Rhin dispose, en outre, d’un aéroport international, celui de Bâle-Mulhouse. Hervé Le Bras n’a pas été le seul à nous présenter de tels schémas. Le gros danger de cette indifférenciation est celui d’une vision n’existant que dans des espaces clos et à des échelles peu propices à la compréhension.

A défaut d’une meilleure approche des réalités européennes, on peut au moins juxtaposer les cadres nationaux. C’est donc avec plaisir que j’ai accueilli le travail suivant :

Auteur Michel : Michel Deshaies, professeur de géographie, Université de Lorraine

Il contient une meilleure échelle de localisation permettant des ouvertures transfrontalières. Et ce n’est qu’une esquisse qu’il faudrait compléter par d’autres données non seulement géographiques avec, au sud de l’Allemagne, la Suisse et au nord le Luxembourg et la Belgique mais aussi avec d’autres facteurs puisque l’inégale répartition implique également des facteurs sociaux, des différences dans les modalités de gestion, jacobine en France, décentralisée en Allemagne, des taux d’équipements hospitaliers diversifiés, aussi. L’auteur de cette carte, Michel Deshaies, professeur de géographie à l’Université de Lorraine la commente ainsi :

« En Allemagne comme en France, on observe de grands contrastes géographiques dans la densité des cas attestés. Mais ces inégalités correspondent à des schémas d’organisation spatiale très différents dans les deux pays. Il est trop tôt pour pouvoir comprendre les mécanismes par lesquels ces schémas ont favorisé, ou entravé, la propagation du virus. L’étude de la répartition spatiale des densités de cas et de mortalité peut contribuer à les éclairer ».

Il ajoute en associant Sarre et Moselle, d’une part, Alsace et Breisgau, d’autre part, où les densités de cas sont proches :

« ce qui semble montrer que les échanges transfrontaliers ont joué ici un rôle dans la propagation du virus »

Peu importe, au regard de celle qui m’intéresse ici, la question des difficultés d’une approche comparative, les modes de calculs étant différents entre les pays, l’important sont les tendances générales et ce que cela révèle en termes d’échange entre différents espaces par-delà les frontières.

Si l’on retient ce critère de l’intensité des échange, la carte pré-citée offre encore un autre intérêt. Si, d’un côté, on peut en déduire l’existence d’un espace d’échange transfrontalier, force est, dès lors, de constater, de l’autre, qu’un tel espace n’existe pas du moins avec la même intensité dans cette entité purement formelle arbitrairement découpée sur un coin de table et qui fut nommée Grand-Est.

« Le virus nous a aussi montré combien peu le Grand Est correspond à une réalité sociale. Pendant toute la première phase de développement de l’épidémie, on entendait partout que le «Grand Est était sévèrement touché». En réalité, les chiffres étaient comparables à ceux du sud ouest de la France dans sept départements sur dix. Seuls les départements alsaciens et la Moselle étaient fortement touchés. Le développement de l’épidémie révèle les vraies relations socio-économiques, à savoir un échange particulier aux trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle», note Jean-Marie Woerhling.

L’ensemble de ces considérations même succinctes offre une autre vision car elles font de la Banane bleue, de Londres à Milan, le long de l’axe rhénan la région la plus atteinte même s’il faut y ajouter la Bavière.

« On note aussi une composante socio-économique, dans la mesure où ce sont essentiellement des régions riches qui ont été affectées, alors que le cœur des villes pauvres de la Ruhr, ainsi que les régions les moins prospères du nord et de l’est, sont largement épargnées par la pandémie ». (Michel Deshaies, texte cité)

Resterait la situation des plus pauvres dans les régions riches. Sur ce plan, le brusque développement de foyers d’épidémies en Allemagne dans les centres d’industrie de la viande est directement lié aux conditions de vie et de travail, aux logements misérables des travailleurs roumains qui y sont employés avec des contrats de travail indécents.

D’un autre côté,

« il est aussi frappant de constater que le couloir de circulation principal du pays, l’axe Paris-Lyon-Marseille, est jalonné par une forte densité de cas. Loin d’être accidentelle, la répartition spatiale de l’épidémie de Covid-19 est ainsi révélatrice des structures géographiques des deux pays ».(Michel Deshaies, texte cité)

Les gestions nationales, voire teintées de nationalisme, non coordonnées empêchent d’appréhender cette réalité. Il faudrait faire ce travail de comparaison transfrontalier entre l’épidémie et la pollution, par exemple.

Comparatif de la pollution au dioxyde d’azote entre mars/ avril 2019 et la même période en 2020.

La pensée globalisante masque l’hypothèse qu’indépendamment des facilités et vitesses de circulation des porteurs de virus, l’inégalité de répartition de la Covid 19, pourrait être liée à l’existence de territoires déjà malades ou du moins vulnérabilisés par d’autres facteurs par exemple le cocktail mortifère chimie-carbone.

« L’hypothèse d’un lien entre exposition à la pollution atmosphérique et risque Covid-19 a été analysée à partir des données européennes  de mortalité associée au Covid-19 – il a été montré combien l’exposition aux NO2 (dioxyde d’azote, polluant principalement lié au trafic routier) pourrait contribuer à expliquer la distribution géographique des décès. Cette étude a notamment révélé que plus de 90% des décès pour Covid survenaient dans des régions où les concentrations maximums en NO2 dépassaient les 50mmol/m2. Or ces territoires soumis à une pression environnementale forte peuvent également être ceux où se concentrent les populations ayant un état de santé moins bon que les territoires où la pression environnementale est moins importante », note un groupe de chercheuses

L’Allemagne, en l’occurrence le Land de Baden-Württemberg et non l’Etat fédéral qui a fini par suivre, avait rapidement entrepris d’« isoler » l’Alsace de son côté du Rhin, la considérant comme zone à risques en raison principalement de l’absence de tests. Peu après, le gouvernement du Bade-Wurtemberg a envoyé un courrier à tous les hôpitaux du Land en leur demandant de mettre à disposition des malades alsaciens les plus graves, des lits équipés d’appareils respiratoires. La Suisse a fait de même.

Si l’Allemagne a, elle aussi, pris des mesures de fermetures d’écoles, de « distanciation sociale », que Frédéric Neyrat appelle un « séparatisme de contrôle», on n’y avait pas considéré au départ qu’une Ausgangsperre (littéralement : un arrêt de sortie) généralisée apporte un bénéfice supplémentaire. Mais c’était là un point de vue de virologue. Au fur et à mesure de l’extension de l’épidémie, les Laenders se rapprochent des modalités d’assignation à résidence qui sont les nôtres. Ils ont des marges d’autonomie en matière de gestion sanitaire et peuvent anticiper des décisions fédérales comme cela avait ainsi été le cas pour la « fermeture » des frontières. Il y a aussi la pression de l’opinion publique. Cela dit, leur système sanitaire a subi les mêmes avaries néolibérales que le nôtre.

France-Allemagne : lits en soin intensif disponibles

Données OMS/WHO
Acute Care Beds = hospital beds that are available for curative care = lits soins intensifs

Ce graphique comparatif du nombre de lits en soins intensifs me frappe par le quasi parallélisme dans la pente descendante entre la France et l‘Allemagne. Leur nombre est en érosion constante depuis la fin des années 1990. L‘Allemagne part cependant d‘un niveau plus élevé. Le graphique ne permet pas de dire si la réunification lui a fourni un apport. « Entre 2000 et 2016, l’Allemagne a perdu 30% de ses hôpitaux publics », écrit Damien Broussole dans le document de présentation de sa visio-conférence faite dans le cadre de l’Association de prospective rhénane dont est extrait le graphique ci-dessus. En juillet 2019, la Fondation Bertelsmann préconisait au nom d’une amélioration de leur qualité la fermeture de plus d’un hôpital sur deux, proposant de passer de 1400 à moins de 600 alors même que certaines zones étaient sous-équipées. Véritable coup de hache dans l’infrastructure sociale et sanitaire. La Fondation Bertelsmann exerce une grand influence sur la politique dans un sens néolibéral. Elle est l’actionnaire majoritaire du Trust Bertelsmann, entreprise de médias (Groupe RTL) fortement dans le domaine de la musique et de la formation. Imaginons que le plan avait été réalisé !

Reste cependant qu’au début de l’épidémie la situation était plus favorable en Allemagne qui disposait de 25 000 lits de soins intensifs avec assistance respiratoire (chiffre passé à 32 000), en France environ 5 000 au départ puis 10 500 en limitant l’activité standard aux urgences. (Source ibid)

Alors que le 16 mars, Emmanuel Macron se – et nous – déclarait en guerre contre un ennemi qu’il n’arrivait pas à définir, le président allemand déclarait, lui, le 11 avril : Nein, diese Pandemie ist kein Krieg. ( Non, cette pandémie n’est pas une guerre).

Dans un précédent article à propos d’un texte de Heiner Müller, j’avais noté que la mort continue en fait d’être enfouie, tabouisée dans les statistiques des morts. C’est toujours une personne singulière qui meurt mais les singularités sont absorbées dans une totalité indifférenciée statistique et/ou probabiliste, « tous ou personne ». Dichotomie jacobine. Cela vaut aussi pour les vivants et les singularités locales. C’est dans le Haut-Rhin qu’il y a, dans l’Est, la plus forte surmortalité due à la Covid19. Aucune raison sinon idéologique de l’enfouir dans les statistiques d’une entité brumeuse. Cela a bloqué la possibilité de mesures de confinements ciblées. Dans un autre texte consacré au Docteur Faust, je notais que pour ce dernier aussi le soin s’appliquait à tout le monde ou personne, ce qui implique la recherche d’un remède universel. On ne peut cependant pas dés-individuer, délocaliser le soin. On soigne une personne – de même un territoire – avec une histoire et un contexte déterminés et non des milliards d’individus et toute la planète de la même manière comme le souhaiterait l’industrie pharmaceutique.

Territoires


Le journal Le Monde publiait récemment un éditorial titré dans l’édition en ligne : « Paris ne danse plus, ne chante plus, ne joue plus. Pour la province, c’est la plus implacable des revanches ».

On y lit :

« Le centralisme politique a joué par capillarité sur toutes les autres sphères, économique, culturelle, éducative, faisant de Paris le centre de tout. C’est si vrai que l’inédite différenciation pratiquée à l’occasion du déconfinement l’a été sous le contrôle absolu du pouvoir central, le préfet jouant le rôle de relais sur les territoires. »

Autrement dit, quand il a fallu par la force des choses procéder à une différenciation territoriale entre zones vertes et zones rouges, le pouvoir jacobin a dû se faire violence pour le faire et quand il l’a eut fait cela l’a été sous son strict contrôle. Mais, comme le note Marcel Gauchet, un jacobinisme sans efficacité se retourne contre lui :

« Les décisions, pendant cette crise, ont été rendues de manière souvent incompréhensible pour les citoyens. L’État a présenté son pire visage, soit une étroitesse bureaucratique, un côté tatillon, autoritaire, voire persécuteur, sans se montrer efficace pour autant. Le jacobinisme impotent, ce n’est pas possible ! On pouvait accepter ces mauvais côtés quand cela marchait ; mais si c’est inefficace, ça devient insupportable ».(Marcel Gauchet)

Cela d’autant plus si le dit pouvoir central est absent du domaine où son action se justifierait, par exemple celui de la coordination des essais cliniques.

Ceci dit, si chez nous, le centralisme, exacerbé sous la présidence actuelle, a montré ses limites, j’ai le sentiment que c’est le cas aussi pour le fédéralisme allemand. Reste que la pandémie y a été gérée avec moins de rigidité. On pouvait au moins faire du vélo. Et n’a pas effacé les débats. Quelles qu’aient été par ailleurs les ambitions des uns et des autres dans un contexte de fin de règne, la gestion de la crise a fait l’objet de négociations entre le pouvoir fédéral et les laenders et non de simples consultations. Avec les régions françaises, il n’y en a même pas eu. Uniquement avec les maires.
Revenons à l’éditorial précité. J’y relève encore ceci :

« Paris ne danse plus, ne chante plus, ne joue plus. Il vit sous le joug de ce microscopique virus qui continue, nous dit-on, d’y circuler bien plus vite qu’ailleurs. Et pour la province que l’on a rebaptisée ces dernières années « territoires » pour mieux en distinguer toute la diversité et la richesse, c’est la plus implacable des revanches ».

La province que l’on a rebaptisée territoires. Et qui restent définis comme province en opposition à la capitale. Je reviendrai plus loin de manière moins caricaturale, avec Alberto Magnaghi, sur la question du territoire.

Toutes ces considérations nous amènent à la nécessité pour repenser et panser l’aujourd’hui et le demain, de reconsidérer la question des échelles et des territoires pour les re-territorialiser ces derniers, approfondir leurs relations et interactions y compris dans un cadre transfrontalier dans une optique de soins au sens large du terme. Pour ne prendre que cet exemple : au lieu de transporter par convois militaires des malades de Mulhouse à Toulouse, il aurait été, et sera à l’avenir, sans doute été plus simple de leur faire franchir de quelques kilomètres le Rhin. En vision déterritorialisée, cela nous donne ceci :

L’Alsace, la Moselle et leurs équivalents allemands forment un espace d’échanges transfrontaliers produit d’une histoire longue avec une langue de commune origine. Il a certes été fracturé et tourmenté y compris dans sa langue par des guerres qui l’ont ensanglanté. Mais il contient encore des potentialités au moins de plus étroite coopération qui, comme on l’a vu, restent fragiles mais ne demandent qu’à être développées.

La question posée est

« non seulement de « décarboner » pour économiser les énergies fossiles et mobiliser les énergies durables, mais aussi d’économiser les énergies psychiques en les investissant dans des projets collectifs susceptibles de les renouveler. La question de la « transition énergétique », toujours posée au singulier, devrait dès lors se voir démultipliée : c’est la question des transitions énergétiques (physique et psychique, naturelles et libidinales) qui devrait être soulevée ». (Anne Alombert)

Mauvais débuts


Le président dudit Grand Est, n’a pas perdu le nord ni les ambitions politiques pendant le confinement. S’il a approuvé au début de la pandémie la fausse échelle de répartition de la Codid 19 qui lui permettait de se prévaloir de son ancienne profession de médecin urgentiste, il s’en est ensuite plaint quand elle était restée en rouge car c’était mauvais pour l’image de marque à laquelle se réduit l’entité qu’il dirige. En fait ce qui le gênait le plus, comme le montre l’audition évoquée plus loin, c’était le choix de la couleur qui faisait tache. Le rouge ! Par ailleurs l’une des couleurs de l’Alsace.
Les préparatifs de faits accomplis pour l’après-Covid tendent à montrer que nous sommes mal partis. Cela a commencé par l’annonce du projet, en fait antérieur, d’implantation d’Amazon à Dambach-la-Ville à une trentaine de kilomètres de Colmar. Sans concertation de la population. 18 hectares d’artificialisation de terre agricole avec la destruction des paysages et la pollution accrue qui vont avec (voir ici). La photo aérienne du futur site fait penser à un aéroport. Bienvenu aux drones qui vont encombrer le ciel et remplacer les livreurs. Entre temps des soupçons se sont fait jour sur une possible seconde implantation plus au sud, à Ensisheim, à moins bien sûr qu’Amazon n’ait plusieurs fers au feu et ne se livre à un chantage d’implantation. Une pétition a été lancée. Je n’y suis pas défavorable même si je considère que l’alternative proposée n’est pas tout à fait satisfaisante. On ne peut faire l’économie de s’interroger sur l’efficience de ce type d’entreprise. Il ne suffit pas, pour ne prendre qu’un exemple qui me concerne de près, de réclamer des libraires dans les centres villes sans poser la question d’une qualité de service équivalente, par exemple pour la commande et l’achat de livres en langue allemande, ce que à l’exception de Strasbourg, peut-être, les libraires de la région ne se sont pas mis en capacité de faire. Par ailleurs, on sait moins l’activité d’Amazon dans le domaine des technologies de vidéo-surveillance et de reconnaissance faciale.

On verra que ceci n’est pas sans lien avec ce qui suit car il y eut le lancement d’un « Business Act Grand Est »rebaptisé en y ajoutant post-covid, puisque aussi bien le projet était déjà dans les tuyaux. En l’absence de désir de ce type de région, l’objectif est de le forcer d’en haut. Au mépris de la langue, le Business Act Grand Est entend développer trois grands axes :

– la performance et la transformation industrielle, « premier actif du Grand Est »,
– la transition écologique et énergétique « qui est une attente forte des citoyens et un impératif partagé de l’Union Européenne ». Et non une nécessité interne ?
– la transformation numérique, « levier de compétitivité nécessaire pour tous les secteurs clefs du Grand Est ».

Quatre « master-classes » ont été mises en place sous le contrôle de la préfète Josiane Chevalier qui codirige l’opération. Son arrêté en faveur de l’irrigation du bassin du Tech vient d’être condamné par la Cour administrative d’appel de Marseille.
L’objectif affiché est « d’intégrer rapidement le meilleur des révolutions numériques, environnementales et industrielles et de comprendre le cadre macro-économique mondial, européen et national dans lequel s’inscrit la démarche ». Il s’agit très clairement d’emblée de s’inscrire dans la globalisation industrielle et numérique. Les anglicismes sont, comme de bien entendu, un snobisme de rigueur.
Un coup d’œil sur les titulaires des dites classes de maîtres, terme pompeux pour désigner en fait des auditions, est éloquent :

– Macro-Economie, avec Nicolas Bouzou, économiste, essayiste néo-libéral qui s’est distingué en considérant qu’il y avait trop d’hôpitaux en France et qu’il fallait en tout état de cause les « désoviétiser »
– Nouvelle Donne Verte, avec Bertrand Piccard présenté comme Chairman (ils ne savent décidément plus parler en français) et fondateur de Solar Impulse. Lui, c’est plus compliqué. Il est le disrupteur et solutionniste de la bande : « Mon action du moment n’est pas de changer l’état d’esprit de l’être humain mais d’implémenter des technologies propres comme premier pas indispensable », déclarait-il La technique d’abord. Comme si la question de l’esprit était seconde et pouvait être dissociée.
– La Révolution Industrielle 4.0 en post-Covid, avec, prévue au départ Isabelle Kocher l’ancienne directrice générale d’Engie. Elle a été remplacée par Pierre Veltz. J’ai failli le rater car le fil RSS n’est pas non plus ce qu’il devrait être : efficace. Il était en compagnie de Carmen Munoz Dormoy présidente de Planète A. Leur contribution est discutable néanmoins pas inintéressante. On y a au moins parlé de régulation du marché voire de planification donc d’un rôle de la puissance publique. Pierre Veltz a répété ce qu’il dit depuis longtemps, que nous ne sommes pas dans un processus de désindustrialisation mais d’hyper-industrialisation. Précision utile. Il dit certes que tout ce qui est automatisable ne doit pas forcément l’être, resterait à savoir ce qui pourrait y constituer un frein. Limiter le degré d’automatisation pour préserver des jobs peu qualifiés ne m’apparaît pas comme constituant une solution. Mais, surtout, l’automatisation pose d’autres questions comme celle par exemple de la prolétarisation qui est perte de savoir-faire, de savoir vivre et de savoirs tout court autant que de saveurs. Surtout quand on affirme que « l’Internet des objets doit devenir l’Internet des usages » (Y a-t-il des objets sans usages ?) et « l’économie qui se développe est celle qui sera en lien avec l’intimité des individus ». Bref, Pierre Veltz plaide pour de « nouvelles formes de globalisation », là où, de mon point de vue il faudrait, au contraire, les mondialiser au sens évoqué par Alain Supiot de rendre habitable.

Comme déjà signalé plus haut avec Anne Alombert, il ne suffit pas de poser la question climatique et celle du carbone, il faut poser celle de l’Anthropocène dans toutes ses dimensions de destruction de la bio-diversité, de la noo-diversité et de la dissipation des énergies.

Quatrième « master class » : – La Révolution Numérique et son Utilisation Demain, avec Fabienne Billat, Conseil en communication et stratégie digitale. Si vous y tenez, son audition est ici (la qualité de restitution n’est pas bonne). Je retiens de tout ce bavardage d’entre-soi communicationnel que tout se gouverne par le haut pour développer encore d’avantage le numérique à partir de ce que les populations ont été contraintes de faire pendant qu’elles étaient assignées à résidence. Pas sûr que le bilan en soit aussi positif qu’on veut bien le dire. Il faut donc encore plus de connectivité, puisque… « c’est le progrès » ! « Nous devons être des citoyens numériques parce que ….le numérique est partout ». « La culture numérique est empirique »(Là, je dis bravo! ). C’est parti pour la promotion de l’intelligence artificielle, c’est à dire de la bêtise, et l’Internet des objets, de télétravail et de télémédecine. Pour une approche critique, on repassera. Pour la médecine, par exemple, il y aurait, liées à la Codvid 19 d’autres priorités comme la prévention de l’obésité et du diabète. Et j’attire aussi l’attention sur une tribune parue dans Le Monde du 31/05/017, du CoSE – Collectif Surexposition Écrans, dans laquelle les professionnels de santé alertent sur leur expérience clinique préoccupante concernant l’ évolution du nombre d’enfants jeunes présentant des retards importants dans le développement de la communication, du langage et de la cognition et interrogent un constat commun à savoir une évolution du temps de ces enfants passés devant les écrans.

On parle de numérique, mais à aucun moment ne sont évoqués ceux qui mènent la danse dans ce domaine, gouvernent le supermarché du visible (Peter Szendy), à savoir les GAFAM et ce qu’ils récoltent comme profits qu’ils rapatrient en se servant des dispositifs mis en place et financés localement.

Tout cela m’a fait penser à ce que relevait récemment Naomie Klein dans son texte qui a été traduit sous le titre : La stratégie [en fait une doctrine] du choc du capitalisme numérique :

« Ce futur qu’on nous vend est un avenir dans lequel nos maisons ne seront plus jamais exclusivement des espaces personnels, mais aussi, grâce à la connectivité numérique à haut débit, nos écoles, nos cabinets médicaux, nos gymnases et… nos prisons. Bien sûr, pour beaucoup d’entre nous, ces mêmes maisons étaient déjà devenues nos lieux de travail et de divertissement avant la pandémie, et la surveillance des détenus « dans la communauté » était déjà en plein essor. Mais dans ce futur qui se construit à la hâte, toutes ces tendances sont prêtes à se radicaliser.

Il s’agit d’un avenir où, pour les privilégiés, presque tout est livré à domicile, soit virtuellement par le biais de la technologie de streaming et de cloud, soit physiquement par un véhicule sans conducteur ou un drone, puis « partagé » par écran interposé sur un réseau social. C’est un futur qui emploie beaucoup moins d’enseignants, de médecins et de conducteurs. Il n’accepte ni argent liquide ni cartes de crédit (sous couvert de contrôle des virus), et dispose de transports en commun squelettiques et de beaucoup moins d’art vivant. C’est un avenir qui prétend fonctionner grâce à une « intelligence artificielle », mais qui est en fait entretenu par des dizaines de millions de travailleurs anonymes cachés dans des entrepôts, des centres de données, des usines de modération de contenu, des ateliers de misère électronique, des mines de lithium, des fermes industrielles, des usines de transformation de la viande et des prisons… en première ligne des maladies et de l’hyper-exploitation. C’est un futur dans lequel chacun de nos gestes, chacun de nos mots, chacune de nos relations est traçable et exploitable par une alliance sans précédent entre gouvernements et méga-entreprises High Tech ».

Il ne s’agit pas de s’opposer aux nouvelles technologies. A l’objectif de s’adapter sans critique ni discernement à ce qui vient, ce qui implique de s’adapter aussi à leurs effets toxiques tant mentaux, qu’environnementaux et sociaux, il faudrait opposer celui de l’adoption des nouvelles technologies, c’est à dire de la capacité de s’en emparer pour les faire bifurquer dans d’autres finalités comme la sobriété territoriale.

Avec ce qui se profile dans le Grand Est, nous sommes loin de la démarche des territoires apprenant contributifs qui s’appuient sur une recherche contributive en association avec les habitants considérés comme capables de savoirs et de savoir-faire et d’être tous collectivement apprenants.

Quelle ville pour demain ?

Il m’arrive de lire dans la presse locale, mais c’est rare, des choses intéressantes, tel cet entretien avec Pascale, Jan Richter et Anne-Laure de l’agence l’agence d’architecture Richter. Extrait :

«Q:  Pourquoi parler de milieu et non d’environnement ?

Pascale et Jan Richter : Dès lors que l’on parle de milieu, la nature n’est plus extérieure mais s’inscrit dans une globalité intégrant l’humain, l’architecture. Trop souvent l’environnement n’est qu’un décor alors que dans un milieu on est actif. Il faut faire plus confiance à des notions de culture plutôt que de technique et d’indicateurs mesurables dont nous, architectes ayant une conscience de l’intérêt général, on souffre. S’appuyer sur la culture, c’est aller chercher dans l’histoire, des savoir-faire, des solutions de bon sens qui se sont constituées lentement. Aujourd’hui, on arrive à défendre l’environnement parce qu’il est facteur de croissance.

Q : La ville évolue entre permanence et mouvement mais à l’échelle d’un village, d’une ville moyenne, d’une métropole ou des périphéries, les enjeux sont différents ?

P.R. Reste que des thématiques semblables traversent ces différentes échelles qui sont la base de notre métier. Ce qui est important, c’est le génie du milieu et avant toute chose il est important de le repérer sinon on produit une ville générique. Une des solutions serait de construire uniquement sur des sols qui sont déjà fondés. Pourquoi ne pas considérer le paysage comme un bien public ? On assiste à une certaine privatisation de l’espace public à laquelle on est farouchement opposé ».

Qu’appelle-t-on territoire ?

Pour le comprendre, je fais appel aux travaux de l’architecte et urbaniste italien Alberto Magnaghi auquel le texte cité précédemment me semble quelque peu faire écho. Il définit le territoire comme un néo-écosystème vivant produit d’une histoire longue :

« Le territoire comme néo-écosystème vivant de haute complexité est donc une œuvre d’art et de science, fruit des savoirs collectifs des nombreuses générations et des civilisations qui se sont succédées au cours du processus de territorialisation de longue durée. Le paysage dans lequel nous vivons aujourd’hui est la manifestation sensible (perceptible avec les sens) de cette œuvre collective de l’histoire humaine. Une interprétation structurale du paysage décode le processus historique de coévolution entre l’établissement humain et le milieu en identifiant les invariants structuraux, les règles génétiques et les règles de transformation qui permettent la reproduction de l’identité des lieux. Ces règles, dynamiques et à réinterpréter, une fois connues, nous indiquent la voie pour la connaissance et le soin collectifs du territoire comme bien commun.
[…]
Placer le bien commun « territoire » au centre des politiques publiques permettra de concilier la dimension qualitative et non pas seulement quantitative, des biens individuels qui le composent: l’eau, le sol, les villes, les infrastructures, les paysages, la campagne, les forêts, les espaces publics et ainsi de suite. La résolution de la plus importante des crises écologiques, qui pèse sur les écosystèmes, l’énergie, la santé, le climat, l’alimentation, les relations ville-campagne et enfin sur l’empreinte écologique, passe par la défense et la promotion des caractéristiques particulières de chaque lieu dans ses composantes urbaines, naturelles et agro-forestières car c’est sur la modalité spécifique d’interaction entre ces trois composantes que se fonde, en chaque lieu, la forme précise de la reproduction de la vie humaine, matérielle et sociale.

Cette vision du territoire comme bien commun a été attaquée sur deux fronts par la civilisation contemporaine: le premier avec la privatisation et la marchandisation de ses principales composantes, le second en reléguant le bien commun territoire à quelques zones « compensatoires » de la protection du développement.

Sur le premier front, différents facteurs concourent historiquement à la liquidation des biens communs depuis l’enclosure des commons qui se poursuit avec la privatisation progressive des usages civiques et avec la marchandisation et la privatisation de nombreux biens et services publics (comme l’eau, l’électricité, les transports, etc.). Ils transforment le citoyen utilisateur d’un service en client d’une marchandise sur le marché, les entreprises de production et de gestion des marchandises-services en multinationales en éloignant de plus en plus les centres de décision de la portée du citoyen (de la mairie aux grands multiutilities) et les sources d’énergie des lieux d’approvisionnement par des grandes infrastructures de transport sur de longues distances.

Le territoire local n’est plus connu, ni interprété ou mis en scène par les habitants comme un bien commun producteur des éléments de reproduction de la vie biologique (eau, sources, rivières, air, terre, nourriture, feu, énergie) ou sociale (relations de voisinage, conviviales, communautaires, symboliques). En ultime analyse, la dissolution des lieux, et de leur devenir, dans le cadre d’un processus général de déterritorialisation de la vie, produit une perte totale de souveraineté pour les individus comme pour les communautés locales et aussi bien du point de vue des formes matérielles, sociales, culturelles que symboliques de leur existence. L’agora et la politique s’envolent vertigineusement loin de la vie quotidienne. Elles agissent dans un hyperespace de plus en plus inaccessible globalisé, fortifié, déguisé en illusion de démocratie télématique. D’un autre coté, les formes de direction du travail, de décisions sur les consommations, sur les informations, sur les formes de la reproduction de la vie, ne sont plus reconnaissables.

Sur le second front : la notion de territoire considéré comme bien commun a été reléguée par la civilisation contemporaine à quelques aires territoriales limitées: les aires naturelles protégées, les biens culturels et paysagers ce qui a produit un « système dual » d’utilisation du territoire. D’un coté, la plus grande partie de sa surface est traitée, avec les règles de l’économie, comme un support aux établissements humains et n’est pas considérée comme un patrimoine. De l’autre, les espaces protégés de nature et d’histoire (patrimoine culturel et paysager) doivent être préservés des règles du développement ».

(Alberto Magnaghi : LA BIORÉGION URBAINE. Petit traité sur le territoire bien commun. Eterotopia. pp 16-18)

Toute destruction de paysage est une forme de dé-territorialisation. Le territoire est en quelque sorte une sculpture écologique et sociale vivante produit dans le temps long de la relation entre l’homme et son milieu. L’enjeu n’est ni la croissance ni la décroissance mais une économie de la sobriété et du soin qui inclut le soin de la langue. L’ensemble des systèmes territoriaux locaux « organisés en systèmes réticulaires et non hiérarchisés, en équilibre dynamique avec leur milieu ambiant », Alberto Magnaghi le nomme « biorégion urbaine ». Concept qu’il désigne d’abord comme une « méthode » pour reconquérir le bien commun territoire et le rendre habitable en revisitant et redynamisant le patrimoine matériel et immatériel légué par l’histoire. Il convient d’opérer une distinction voire une bifurcation (j’y reviendrai) entre projets dans un territoire qui dé-territorialisent (Amazon) et un projet de territoire qui ré-territorialise, ce qui n’est pas à confondre avec ce que l’on nomme actuellement un peu vite voire facticement relocalisation. Cela pose bien d’autres questions comme celle par exemple des marges d’auto-gouvernementalité à conquérir, ce qui est loin d’être gagné.

 

J’ai abordé la question de la destruction physique et mentale des paysages par la guerre et sa reconstruction dans texte sur René Schickele, tel un phénix à Badenweiler

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I. Kant: « Nachricht an Ärzte / Avis aux médecins » (1782)

Dans un Avis aux médecins, paru le 18 avril 1782, dans les Königsbergschen gelehrten und politischen Zeitungen, le philosophe Immanuel Kant, qui fut aussi professeur de géographie, invite les médecins à élargir leurs observations médicales à la géographie physique afin de retracer l’itinéraire de la contagion d’Influenza, qui a sévit au cours de l’hiver 1781/82. Celle-ci, en effet, se transmet par contacts. Et ceux-ci se sont globalisés et amplifiés par le développement du commerce mondial. Il remarque aussi que quelques années plus tôt (1775) une épidémie identique avait sévi à Londres. Elle était appelée aussi, comme à Petersbourg en Russie, Influenza. Pour corroborer ses dires et permettre aux spécialistes une étude comparative, il joint à son avis, la traduction d’un article du médecin anglais John Fothergill qui décrit l’épidémie à Londres. Ce dernier élargit ses observations de la pathologie en les mettant en relation non seulement avec des facteurs sociaux et les désormais fameux métiers invisibles (aux yeux de qui ?) mais également avec des facteurs climatiques.

Portrait d’Immanuel Kant (vers 1790)

Immanuel Kant: Nachricht an Ärzte. (1782) 

„Die merkwürdige und wundersame Epidemie, die nur so eben bei uns nachgelassen hat, ist in Ansehung ihrer Symptomen und dawider dienlicher Heilmittel zwar eigentlich nur ein Gegenstand für Ärzte; aber ihre  Ausbreitung und Wanderschaft durch große Länder erregt doch auch die Befremdung und Nachforschung desjenigen, der diese sonderbare Erscheinung bloß aus dem Gesichtspunkte eines physischen Geographen ansieht. In diesem Betracht wird man es nicht für einen Eingriff in fremdes Geschäfte halten, wenn ich Ärzten von erweiterten Begriffen zumuthe, dem Gange dieser Krankheit, die nicht durch die Luftbeschaffenheit, sondern durch bloße Ansteckung sich auszubreiten scheint, so weit als möglich nachzuspüren. Die Gemeinschaft, darin sich Europa mit allen Welttheilen durch Schiffe sowohl als Carawanen gesetzt hat, verschleppt viele Krankheiten in der ganzen Welt herum, so wie man mit vieler Wahrscheinlichkeit glaubt, daß der russische Landhandel nach China ein paar Arten schädlicher Insecten aus dem entferntesten Osten in ihr Land übergebracht habe, die sich mit der Zeit wohl weiter verbreiten dürften. Unsere Epidemie fing nach öffentlichen Nachrichten in Petersburg an, von da sie an der Küste der Ostsee schrittweise fortging, ohne dazwischen liegende Örter zu überspringen, bis sie zu uns kam und nach und über Westpreußen und Danzig weiter westwärts zog, fast so wie nach Russels Beschreibung die Pest von Aleppo, ob jene gleich mit dieser schrecklichen Seuche in Ansehung der Schädlichkeit in gar keine Vergleichung kommt. Briefe aus Petersburg machten sie uns unter dem Namen der Influenza bekannt, und es scheint, sie sei dieselbe Krankheit, die im Jahre 1775 in London herrschte, und welche die damalige Briefe von daher gleichfalls Influenza nannten. Damit aber beide Epidemien von Sachverständigen verglichen werden können, füge ich hier die Übersetzung einer Nachricht des berühmten (nunmehr verstorbenen) D. Fothergill bei, so wie sie mir von einem Freunde mitgetheilt worden“.  I. Kant.

(Kants Werke. Akademie Textausgabe VIII, 5-8.En ligne )

Immanuel Kant : Avis aux médecins (1)

« L’étrange et curieuse épidémie qui vient tout juste de se déclarer chez nous est un objet qui relève il est vrai de la compétence exclusive des médecins, du moins en ce qui concerne les symptômes et les remèdes à employer contre elle ; mais, pour quelqu’un qui observe simplement ce phéno­mène original du point de vue du géographe physique (2), la façon dont il s’est propagé et a cheminé à travers de vastes contrées ne manque pas non plus de susciter la perplexité et la réflexion. Ma démarche n’apparaîtra pas en ce sens comme une immixtion dans des affaires étrangères [dans des domaines étrangers], si je propose aux médecins au sens large de retracer aussi loin que possible le trajet de cette maladie, qui semble se propager moins par voie aérienne que par simple contact. La communauté dans laquelle l’Europe est entrée avec toutes les parties de la terre, que ce soit par les bateaux ou par les caravanes, véhicule un grand nombre de maladies à travers le monde, et il est donc très vraisemblable, comme on le pense, que le commerce terrestre russe en direction de la Chine a ramené vers son pays de départ plusieurs espèces d’insectes nuisibles venues d’Extrême-Orient, et qui pourraient bien s’étendre par la suite à d’autres régions. D’après les informations dont dispose le public, notre épidémie a débuté à Petersburg, d’où elle s’est ensuite étendue par étapes jusqu’à la côte de la mer Baltique, n’épargnant aucune localité sur son passage, pour ensuite arriver chez nous et poursuivre sa route vers l’ouest à travers la Prusse-Orientale et Dantzig, c’est-à-dire grosso modo comme dans la description de la peste d’Alep par Russel (3), bien que la présente maladie n’ait rien de comparable en termes de virulence avec cette terrible contagion. Des gazettes en provenance de Petersburg nous ont signalé sa présence sous le nom d’influenza, et il semble bien que ce soit la même maladie qui ait sévi à Londres en 1775, et que les gazettes appelaient aussi de même influenza. Mais, pour que les deux épidémies puissent être comparées par des spécialistes, je donne ici la traduction d’un compte-rendu du célèbre D. Fothergill (décédé depuis), qui m’a été transmise par un ami (4). I. Kant »

Extrait du Gentleman’s Magazine, février 1776 (5)

Description d’une maladie épidémique observée à Londres.

« À peu près au début du mois dernier, j’entendis dire dans de très nombreuses familles que la quasi-totalité des domestiques étaient malades ; ils avaient le nez bouché, de la toux, mal à la gorge et divers autres accès. En l’intervalle d’une semaine, les plaintes à ce sujet se firent générales. Peu de domestiques étaient épargnés. En particulier les hommes, qui vaquaient la plupart du temps à l’extérieur, de même que de nombreuses servantes. Des per­sonnes appartenant aux classes supérieures furent, elles aussi, bientôt touchées. Les enfants ne furent pas non plus tout à fait épargnés. La maladie, que l’on avait jusque-là laissé suivre son cours ou, au mieux, traitée avec les moyens employés d’ordinaire contre les refroidissements, finit par éveiller l’attention de la faculté et devint alors pendant près de trois semaines le principal sujet de préoccupation de tous les médecins. La plupart des patients que j’ai pu observer étaient frappés (et ce de façon tellement soudaine qu’ils s’en apercevaient aussitôt) d’étourdissements ou bien d’un léger mal de tête, d’une irritation de la gorge, et d’une impression de refroidissement dans tout le corps, surtout aux extrémités – bientôt suivis de toux, de reniflements, des yeux qui coulent, d’un léger sentiment de nausée, d’une envie d’uriner plus fréquente, et, dans certains cas, de diarrhée – ainsi que, mais seulement dans une certaine mesure, d’un réchauffement plus ou moins fébrile et d’une agitation bientôt suivie de douleurs de poitrine et de courbatures dans tous les membres. Beaucoup pouvaient vaquer à leurs occupations avec ces symptômes, d’autres restaient cloués dans leur chambre, et, pour une part non négligeable, dans leur lit. La langue était constamment humide et la peau rarement beaucoup plus chaude ou plus sèche qu’à l’ordinaire ; le pouls était souvent plein, rapide, et plus fort qu’on aurait pu le penser à l’examen de la température de la peau. – Plusieurs patients étaient pris de diarrhée. Les selles naturelles étaient toujours noires ou de couleur jaune sombre – de même la plupart du temps pour les selles évacuées par des moyens purgatifs. Tous les troubles s’amenuisaient en quelques jours, sauf la toux, qui était l’un des symptômes les plus persistants, et qui incommodait énormément les patients dans la première partie de la nuit. Au matin, se produisaient généralement des suées accompagnées d’une expectoration plus facile. Les plus prompts à se rétablir furent ceux qui évacuaient dès le début beaucoup par le nez et par la gorge, et qui, après une ou deux nuits, avaient des selles naturelles importantes, de bile noire, une urine très colorée, et qui suaient beaucoup spontanément.
En de nombreux cas, l’état du pouls et la véhémence de la toux rendirent nécessaire une légère saignée ; le sang était en général visqueux comme une galette de suif jaune baignant dans un sérum de couleur jaune sombre. Il y eut de très rares cas où le liquide gélatineux prenait une forme concave, comme cela arrive dans la plupart des troubles inflammatoires véritables.
Avec un traitement à base de chaleur, de liquides rafraîchissants, de diaphorétiques (6) doux, de purgatifs légers à doses répétées, la maladie disparaissait assez rapidement pour l’essentiel, du moins chez les patients qui étaient par ailleurs en bonne santé. Il était parfois nécessaire de réitérer les saignées. Il fallait parfois recourir aux ampoules qui s’avéraient efficaces pour faire chuter la température, qui était le dernier symptôme à disparaître : après les évacuations nécessaires, les calmants avaient la plupart du temps des effets véritablement très salutaires.
Dans de nombreux cas, la maladie prenait sur la fin l’aspect d’une fièvre intermittente : l’écorce de quin­quina ne réussissait cependant pas à la faire cesser. Les symptômes, comme c’est souvent le cas dans les troubles bilieux, se trouvaient parfois aggravés par ce remède. Quelques doses de cathartique doux les faisaient la plupart du temps complètement disparaître.
De nombreux patients imprudents qui sortaient alors qu’ils étaient malades attrapaient de nouveaux refroidissements qui provoquaient une fièvre de la plus dangereuse espèce ; quelques-uns moururent de frénésie.
Mais on pourrait cependant difficilement citer d’autres maladies qui aient touché autant de personnes dans cette ville avec une aussi basse mortalité relative. Bien que les tentatives pour déterminer les causes des épidémies s’avèrent la plupart du temps plus spécieuses que substantielles, il n’est peut-être pas inutile de mentionner quelques faits qui ont attiré mon attention. Il se peut que d’autres aient remarqué un certain nombre d’autres éléments, et il vaut la peine de les relever.
Pendant la plus grande partie de l’été, dans la région où je me trouvais (dans le Cheshire), la température de l’air a été extraordinairement constante. En l’espace de deux mois, le mercure du thermomètre a atteint une fois les 68, et est tombé une fois à 56, mais le reste du temps, six semaines durant, il est toujours resté entre 60 et 66, de jour comme de nuit. Le baromètre n’a pas beaucoup varié non plus. Durant cette période, le temps était très variable, tendant plutôt vers l’humide, et, bien qu’il ait plu pratique­ment tous les jours pendant six semaines, il n’est pourtant pas tombé au total une quantité de pluie inhabituelle : elle était absorbée par le sol en tombant et rendait la terre très meuble et bourbeuse, mais elle n’a que rarement grossi les torrents, ou occasionné des inondations.
Durant cette période, les chevaux et les chiens furent eux aussi frappés de maladie ; tout spécialement ceux qui étaient bien entretenus. Les chevaux avaient de fortes fièvres, étaient chauds, refusaient de manger, et étaient très lents à se rétablir. Il mourut à ce que je sais peu de chevaux mais plusieurs chiens. Cette esquisse de la récente épidémie est soumise à l’examen de la faculté de cette ville, avec toute la déférence qui lui est due, et avec cette requête que, si les observations dont ses membres disposent ne corroborent pas ce rapport, ils veuillent bien faire état de leurs remarques tant que le souvenir de ces faits est encore récent, et ce afin qu’un compte-rendu le plus exact possible de cette maladie puisse être transmis à nos successeurs.
Les médecins qui liront cet article dans tout le pays contribueront utilement à ce but en ayant l’obligeance de préciser à quelle époque l’épidémie a fait son apparition dans leur localité et en quoi son déroulement a différé de l’esquisse précédente, que ce soit dans les symptômes ou la méthode de la cure. Les observations unifiées de la faculté dans son ensemble devraient infiniment surpasser tous les résultats que les efforts les plus poussés qu’un individu pourrait jamais fournir, aussi grand que soit son engouement à promouvoir l’utilité de sa profession. »

Londres, 6 décembre 1775
John Fothergill

(1) Avis initialement paru le 18 avril 1782, dans les Königsbergschen gelehrten und politischen Zeitungen.
(2) Kant était aussi professeur de géographie, voir sa Géographie, publiée chez Aubier en 1999.
(3) Alex Russell, Natural History of Aleppo and Parts Adjacent, Londres, 1756.
(4) Le philosophe Christian Jacob Kraus (1753-1807).
(5) Article du médecin anglais John Fothergill (1712-1780), « Sketch of the épidémie disease which appeared in Londres in the end of 1775 », Gentleman’s Magazine, févr. 1776, p. 65-66.
(6) Diaphorétique : qui suscite la transpiration.

Extrait de Immanuel Kant : Écrits sur le corps et l’esprit. Édition et traduction : Grégoire Chamayou. GF

Dans un commentaire de ces textes fait par trois responsables de l‘Association des amis de Kant, les auteurs citent Egon Friedell, philosophe et artiste de music-hall autrichien qui considérait que les ères nouvelles ne commençaient pas par des guerres mais par de grandes catastrophes telles des épidémies. Il estimait que la maladie était quelque chose de productif et avait placé ce paradoxe apparent en tête des trois volumes de son livre „Kulturgeschichte der Neuzeit“ (Histoire culturelle de l’époque moderne )

« …… chaque époque [fait] ses maladies, qui font autant partie de sa physionomie que tout ce qui la produit : elles sont tout autant des productions spécifiques que son art, sa stratégie, sa religion, sa physique, son économie, son érotisme et toutes les autres expressions de la vie, ce sont, pour ainsi dire, ses inventions et découvertes dans le domaine de la pathologie. C’est l’esprit qui construit le corps : l’esprit est toujours le premier, aussi bien pour l’individu que pour le collectif. … Le « nouvel esprit » a provoqué une sorte de maladie du développement, une psychose générale, dans l’humanité européenne, et l’une des formes de cette maladie, la plus importante, était la peste noire. Mais d’où vient ce nouvel esprit, pourquoi il est venu maintenant, comment est-il  né ? Personne ne le sait. Cela ne sera pas révélé par l’esprit du monde. [Weltgeist].» (Source)

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Le Docteur Faust et la peste

Méphistophélès répandant la peste. Image extraite du film Faust, une légende allemande de Friedrich Wilhelm Murnau (1926).Toute ressemblance …Dans le rôle de Méphistophéles : Emil Jannings

F.W. Murnau met, dans son film Faust, une légende allemande, le pacte de Faust avec le diable en relation directe avec la peste. Bien que sa lecture soit postérieure à celle de Goethe, Murnau fait un retour au Moyen-Âge pour des raisons cinématographiques et considérant que le Faust de Goethe sans la parole de Goethe aurait été un non-sens. Il s’empare donc non de la pièce dont ce n’est pas une adaptation mais de la thématique de Faust, ce qui permet à son scénariste Hans Kyser de marier des éléments de sources diverses. Il y en a notamment deux. Celle qui est à la base de toutes L’Historia von D. Johann Fausten dem weitbeschreiten Zauberer und Schwarzkünstler d’un auteur resté anonyme qui parut en 1587 chez l’éditeur Johann Spies à Francfort. Dans ce qui suit je désignerai ce livre par l’Historia. La version anglaise parut en 1594. Cette dernière inspira le dramaturge anglais Christopher Marlowe qui écrivit sa pièce Tragicall History of D. Faustus autour de 1588-1590. Elle est publiée en 1604. Une peste a sévi à Londres en 1593. C’est à partir de cette version que la légende a fait retour en Allemagne et s’est popularisée notamment au travers d’adaptation pour marionnettes. Il existe une version pour marionnettes très méconnue, elle est dite : de Strasbourg. Goethe a sans doute vu des spectacles de marionnettes thématisant la vie du Dr Faust. Il semble que ce soit C. Marlowe qui ait introduit le thème de la peste dans la légende. Très tôt, l’Historia a aussi été traduite en français. Il existe à la Bibliothèque nationale une traduction qui date de 1598 avec un titre à rallonge : L’histoire prodigieuse et lamentable du Docteur Fauste avec sa mort espouvantable. Là où est monstré, combien est misérable la curiosité des illusions et impostures de l’Esprit malin… . Dès l‘Historia, Faust est un médecin.

Un mot sur le Faust historique

Il est établi qu’un Faust a bel et bien existé. Il est natif de l’espace rhénan. Peut-être même étaient-ils plusieurs. Il était astrologue, la science de son époque. Il s’adonnait à la magie. Il était ce que l’on appellerait aujourd’hui, un marginal. En langue allemande, on dit de ce genre de personnage qu’il pense de travers, (Querdenker), c’est-à-dire empruntant des chemins hors des sentiers battus. Il était en outre un vagabond, ce qui à l’époque n’était pas connoté négativement. Il ne vient pas d’un sombre moyen-âge mais du début de la modernité. Il a en tous les cas vécu dans une période de bouleversements, celle de Christophe, Colomb, Léonard de Vinci, Copernic, Martin Luther, de la Guerre des paysans en Allemagne (1525) , Rabelais, Paracelse, autre alchimiste, une période où les idées neuves sont forcément une invention du diable, où les clercs perdent leur pouvoir avec l’apparition de l’imprimerie, cette autre “magie noire”. Un des compagnons de Gutenberg s’appelait d’ailleurs Faust. L’Église acceptait la magie blanche, divine, et condamnait la magie noire, diabolique.

La légende d’origine

L’Historia se veut un récit d’édification emprunt de « morale » luthérienne. Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’auteur situe son enfance dans la ville de Luther, Wittenberg où il a grandi chez un cousin. Faustus y est présenté comme né à Rod près de Weimar. Il y est décrit comme brillant étudiant insatisfait de ses études et porté vers l’ésotérisme. Pour Martin Luther, qui croyait fort au diable, Faust était un de ses obscurs compagnons.

Le second chapitre raconte comment cet esprit très apprenant et agile se qualifia pour les études, parvint si loin dans les examens qu‘il fut admis à passer son magistère avec seize autres candidats. Il leur fut supérieur en tout et devint ainsi docteur en théologie. Il n’en fut pas satisfait et opta pour la médecine.

Page de la traduction française de l’Historia (1598) Bibliothèque nationale

Doct. Faustus ein Artzt, vnd wie er den Teuffel beschworen hat.

„ Daneben so hat Er auch ein thummen Vnsynnigen vnd hofferttigen kopff wie man jn dann allzeit den Speculierer genannt / jst zu der boesten gesellschafft gerathen / hat die Haylig Schrift ein weil hinderdie Thur/ vnnd vnder Die Bannckh gesteckht / Das wortt Gottes nit Lieb gehalten/ sonnder hat Rochvnnd Gottloß jnn Fullerey / vnnd Vnzucht gelebt (wie dann dise Historj hernach genuegsam zeugnus gibt.) Aber es ist ein War sprichtwort / Was zum Teuffel will / last sich nit aufhalten/ Zudem sofand Doctor Faustus seines gleichen / Die giengen Vmb mit Chaldeyischen / Persischen / Arabischen / vnnd Griechischen Wörtern Figuris, Characteribus, Coniurationibus, Incantationibus / Vnnd Dise erzelte stuckh waren Lautter Dardaniæ Artes Nigromantiæ, Carmina veneficium, vaticinium, Incantatio, vnnd wie solliche Buecher / Worter/ vnnd Namen der beschwerung vnnd Zaubereygenennt werden mögen / Das gefiel Doctor Fausto wol speculiert vnnd studiert Tag vnnd Nacht darjnnen / Wolt sich hernach kein Theologum mehr nennen lassen / ward ein Weltmensch / Nennt sichein Doctor Medicinæ, ward ein Astrologus vnnd Mathematicus / vnnd zum glimpffen ward Er ein Artzt / halff erstlichen vil Leuthen mit der Artzney durch Kreutter / Wurtzel vnd Trankh / Recept /vnnd Christieren / neben dem ward Er beredt/ jnn der Heyligen schrift wol erfahren / wust Die Regell Christj gar wol (.Wer den willen des herren waist vnd thuet jn nicht / der wirt Doppelt ge-schlagen / jtem Du solt Gott deinen herren nit versuechen.) Aber Diss alles schlueg Er jn Wind / setztsein Seel ein weil vf die Vberthur/ Darumb bey jm kein entschuldigung soll /“

Doct. Faustus un médecin et comment il a pactisé avec le diable.

« Mais à côté de cela, il avait une tête folle et orgueilleuse qui faisait qu‘on le qualifia d’esprit spéculatif, il est tombé en très méchante société. Il a placé la Sainte Écriture pour un temps sous le boisseau, il a vécu en mécréant sans scrupule (comme le rapportera encore amplement cette Historia). Le proverbe dit vrai : rien n‘arrête ce qui veut aller au diable. En plus le Dr Faustus rencontra des semblables. Ils parlaient avec des mots chaldéens, persans, arabes et grecs : figuris, characteribus, caracteribus, conjuratoribus, incantationibus [signes, caractères magiques, paroles de sortilège, formules magiques] comme on appelle ce qui désigne les sortilèges et la magie. On ne parlait que de Dardaniæ Artes, Nigromantiæ, Carmina, veneficium, vaticinium, Incantatio [arts magiques, magie noire, incantations, poisons, prophéties, sorcellerie]. Cela plaisait fort au docteur Faustus. Il spéculait et étudiait nuits et jours dans les livres qui en traitaient. Il ne voulut à la suite de cela ne plus être nommé théologien mais homme du monde. Il se nommait un docteur en médecine [Doctor Medicinæ], était astrologue et mathématicien, pour finir médecin [Arzt]. En premier, il aida beaucoup de gens avec des remèdes, des herbes, des racines, des eaux, des potions, recettes et lavements. Il était à côté de cela éloquent, bien renseigné sur l‘Écriture sainte. Il connaissait très bien les règles du Christ. Celui qui connaît bien la volonté du Seigneur et ne la suit pas sera doublement frappé (de Dieu). Item : Tu ne tenteras pas ton seigneur, ton Dieu. Mais tout cela il le jeta par-dessus bord. Il se renia lui-même. Il ne lui sera pas pardonné. »

L’idée de Faust médecin préoccupé de soigner les gens est contenue d’emblée dans la légende. Faust à l’origine est jeune. Il l’est aussi chez Marlowe, contrairement à Goethe et Murnau où il est d’un âge avancé avec la nostalgie de la jeunesse. Christopher Marlowe reprend l’Historia dans le prologue de sa pièce avec un chœur narratif La tragique histoire de la vie et de la mort du Dr Faust (titre de la troisième édition) :

« Il est né de bas lignage, en Allemagne, dans une ville nommée Rhodes. À l’âge mûr, il alla à Wittemberg, où l’un de ses parents se chargea principalement de son éducation. Il profita si bien en religion, enrichissant le champ fertile du savoir, qu’on le décora bientôt du titre de docteur, excellent entre tous ceux qui disputent à plaisir sur les célestes matières de la Théologie. Alors, superbe et fier de sa science, il s’éleva, porté par ses ailes de cire, au-delà de ses forces et les cieux, qui les fondirent, conspirèrent sa chute. Il est tombé dans les arts démoniaques, et a gorgé ses talents de savoir doré. Il se repaît de la maudite nécromancie; rien ne lui est maintenant plus doux que la magie, qu’il préfère même à son Salut : Tel est l’homme assis dans son cabinet d’études. »

(Christopher Marlowe : Faust. Pièce en cinq actes. Traduite par Charles Le Blanc.)

Puis nous retrouvons Faust dans son cabinet d’études. Après avoir examiné la question de la logique d’Aristote, c’est au tour de la médecine car ubi desinit philosophus, ibi incipit medicus [«là où s’arrêtent les philosophes, les médecins débutent»].

«Vienne Galien !, car ubi desinit philosophus, ibi incipit medicus. Sois médecin, Faust, empile les écus, et deviens immortel par quelque cure miraculeuse. Summum bonum medicinæ sanitas. Le but ultime de la médecine est la santé. Allons, Faust, n’as-tu pas également atteint ce but ? Tes banalités ne résonnent-elles pas comme autant d’aphorismes? Tes prescriptions grâce auxquelles des villes entières furent sauvées de la peste et mille maux sans espoir enfin soulagés, ne sont-elles pas honorées ? Et pourtant, Faust, tu n’es et ne demeures qu’un homme. Pourrais-tu faire que l’homme vive à jamais, ou que, mort, il renaisse à la vie, alors cette profession t’apporterait l’estime. Adieu donc Médecine ! »

Enchaîne l’examen de la question du Droit avec Justinien, pour finir par un retour à la théologie. Tout cela est abandonné au profit des arts de la magie : « un bon magicien est un demi-dieu. Au travail, ô Faust, et deviens un Dieu! ». Cela sera repris par Goethe de manière bien plus ramassée :

« Hélas ! La philosophie,
La jurisprudence et la médecine,
Et aussi par malheur la théologie,
Je les ai étudiées à fond, avec un zèle ardent.
Et maintenant me voilà, pauvre fou !
Aussi sage que devant. »

La guérison de la peste qui pourtant ne satisfait pas le Dr Faust est ici introduite par Marlowe. Goethe reprendra lui aussi cette question, nous verrons plus loin comment. Pour les deux auteurs s’agrègent à la légende deux autres figures : Paracelse qui soigne de la peste les habitants d’une ville du sud du Tyrol en 1534 et écrira un traité sur la peste en 1535, et Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim, un esprit universel, théologien, juriste médecin et philosophe qui avait écrit en 1525 un De incertitudine et vanitate omnium scientiarum et artium (Sur l’incertitude et la vanité de tous les arts et de toutes les sciences).

Je dévie un peu pour rappeler ici que pour Paracelse, les maladies ne sont pas mono- mais pluri-causales. Pour lui il existe cinq entités de la peste :

« Il y a cinq entités qui produisent et engendrent toutes les maladies, de chacune desquelles provient chaque maladie […]. [1] [La force que renferment en eux les astres] agit de telle sorte en notre corps qu’il est complètement soumis à leur opération et à leur impression. Cette force des astres est appelée entité astrale (ens astrorum)… [2] La seconde force ou puissance, qui nous trouble violemment et nous précipite dans les maladies, est l’entité vénéneuse (ens veneni)… [3] La troisième force est celle qui affaiblit et use notre corps… On l’appelle entité naturelle (ens naturale). Cette entité se perçoit si notre corps est incommodé par une complexion immodérée ou affaibli par une complexion mauvaise… [4] La quatrième entité s’entend des esprits puissants, qui blessent et débilitent notre corps qui est en leur puissance… : entité spirituelle (ens spirituale)… [5] La cinquième entité qui agit en nous, c’est l’entité divine (ens Dei). […] Il existe cinq pestes : une provenant de l’entité de l’astre, une autre de l’entité du poison, une troisième de l’entité de la nature, une quatrième de l’entité des esprits, et la dernière de l’entité de Dieu. […]

(Paracelse,Volumen medicinae paramirum : Œuvres médico-chimiques ou Paradoxes. Liber paramirum, t. 1,  19-26. Source)

Le Faust de Goethe

Méphistophélès dans les airs. Illustrations du Faust de Goethe par Eugène Delacroix (1798-1863) Lithographie. 1827.

C’est dans la célèbre promenade de Pâques, très connue en Allemagne, souvent évoquée non pas pour le passage qui va suivre mais par son hymne au retour du printemps, que Goethe aborde la question du rapport du médecin à la peste dans un retour en arrière de Faust en compagnie de son assistant autour de la pierre qui lui servait de halte méditative :

« FAUST
Quelques pas encore, Jusqu’à cette pierre,
Et nous pourrons nous reposer de notre promenade,
Que de fois je m’y suis assis pensif seul,
Me torturant de prières et de jeûnes,
Riche d’espérance, ferme dans ma foi,
Par des larmes, des soupirs, des mains nouées ;
Je croyais obtenir du maître des cieux
La fin de cette peste cruelle.
Maintenant, les suffrages de la foule retentissent à mon oreille
comme une raillerie.
Oh ! Si tu pouvais lire dans mon cœur,
Combien peu le père et le fils
Méritaient tant de renommée!
Mon père était un obscur honnête homme
Qui sur la nature et ses cercles divins,
En toute probité, mais à sa manière,
Méditait en poursuivant des chimères ;
Il avait coutume, avec une société d’adeptes,
De s’enfermer dans le sombre laboratoire
Où, d’après des recettes infinies,
Il opérait la fusion des contraires.
C’était un lion rouge, hardi prétendant,
Qu’il unissait dans un bain tiède à la fleur de lys
Puis, les plaçant au milieu des flammes,
Il les transvasait d’un creuset nuptial à un autre.
Alors apparaissait, dans un verre,
La jeune reine irisée de mille couleurs,
C’était le remède, les patients mouraient,
Et personne ne demandait : Qui a guéri ?
C’est ainsi qu’avec des électuaires infernaux
Dans ces montagnes et ces vallées
Nous avons fait plus de ravage que l’épidémie
J’ai moi-même offert le poison à des milliers d’hommes
Ils ont tous dépéri, et, moi, j’ai survécu,
Pour que j’entende louer les impudents assassins.

WAGNER
Comment pouvez-vous vous affliger de cela ?
Un homme de bien ne fait-il pas assez
Quand il exerce l’art qui lui fut transmis.
Avec conscience et exactitude ?
Si tu honores ton père, jeune homme,
Tu recevras volontiers ses instructions :
Adulte, si tu fais avancer la science,
Ton fils pourra parvenir à un but plus élevé.

FAUST
Ô bienheureux qui peut encore espérer
Émerger de cet océan d’erreurs !
On a besoin de ce qu’on ne sait point,
Et de ce qu’on sait, on ne sait pas l’usage »

(Goethe : Faust 1 v 1022 -1066. Edition établie par Jean Lacoste et Jacques Le Rider. Ed. Bartillat)

C’est la réminiscence d’un autrefois, d’une pratique médicale ancienne dont les habitants se souviennent encore et pour laquelle, ils congratulent toujours leur médecin. Chez Goethe est introduite une expérience intergénérationnelle. Son père, avec qui Faust a pratiqué les soins, est qualifié par le fils d’ « obscur honnête homme » (dunkler Ehrenmann), à qui on ne dénie pas la « probité » mais qui reste obscur. Ce dernier adjectif désigne le fait qu’il ne fut pas connu tout comme, peut-être, son étrangeté, mais suggère aussi la pratique de sciences occultes. Cela est souligné par le sombre laboratoire dans lequel il cherche « la fusion des contraires ». Le lien entre médecine et alchimie donne un résultat peu probant : le remède est poison. Du moins Faust ne retient-il que cette dimension du pharmaka alors que, comme l’a souligné Paracelse, la différence entre remède et poison est affaire de dosage. Il faut une autre approche des contraires que celle qui vise à leur « fusion ». Le sentiment d’échec domine Faust au point qu’il se qualifie d’assassin. Faust, fils et complice d’assassin ! Mais le passage signale aussi que la question ne concerne pas des recherches spéculatives mais des savoirs pratiques : trouver un moyen de guérison. Faust a perdu la foi en Dieu. Quand celle ci-était encore ferme, il avait prié en vain pour de l’aide face à l’épidémie. Entre-temps, le sentiment d’impuissance lui a aussi fait perdre la foi dans la médecine. Il qualifie d’illusions même les avancées de cet art. Et avec ce paradoxe qu’aux yeux de ses patients il les a tout de même guéris. Mais Faust a honte des louanges que lui prodiguent les habitants délivrés de la peste dont lui-même en a été immun (= non soumis à..) car il ne peut expliquer cela scientifiquement au sens de savoirs rationnels qui rejettent dans l’obscurité, au rayon magie, les savoir-faire pratiques, empiriques. Il est une figure de la mélancolie, bile noire, dans la théorie des humeurs.

Reste la question du décalage entre ce que l’on sait et ce que l’on aurait besoin de savoir.

« On a besoin de ce qu’on ne sait point,
Et de ce qu’on sait, on ne sait pas l’usage »

Une sentence qui n’est pas sans résonance d’actualité. Outre la déconnexion entre savoirs et pratiques, Faust n’accepte pas qu’il y ait des limites tant aux savoirs que d’une manière plus générale comme le montre clairement Goethe dans la seconde partie de la tragédie quand Faust deviendra un entrepreneur sans frein, ni écologique ni d’hospitalité, après avoir découvert « l’alchimie » de l’argent papier.

On peut préciser qu’à l’époque où c’est écrit, la science médicale ne pouvait expliquer ni les succès ni les échecs des médications. Goethe ne caractérise pas la peste. On peut penser que cela désigne plus généralement les épidémies. Il a connu dans son enfance la rougeole, la varicelle et surtout la variole. Souvent malade, il se soignait par des décoctions de plantes et du sulfate de sodium. Et l’opium pour les douleurs. Son premier infarctus a été traité par des saignées et des compresses de raifort.  Au delà des questions que se pose Faust concernant celles de guérir ou tout le monde ou personne, ce qui implique la recherche d’un remède universel, se posait, à l’époque de Goethe qui est en partie aussi celle d’Immanuel Kant, celle du rapport de la médecine et de la loi morale. A partir notamment de celle de l’inoculation (variolite), ancêtre de la vaccination. Kant s’est intéressé à la question de savoir si l’on pouvait inoculer le mal pour guérir le mal. Faire le bien en faisant le mal est une thématique toute faustienne. Contrairement à Kant, Goethe était favorable à l’inoculation.

Faust, une légende populaire allemande

Le film de F.W. Murnau s’intitule : Faust, une légende populaire allemande. Tout en jouant sur la connaissance du Faust de Goethe dont tous les soldats de la Première Guerre mondiale avaient un exemplaire dans leur havresac, Murnau s‘en démarque en ouvrant sur plus de possibles et de libertés filmiques. Comme le note Hans Kyser scénariste du film  :

« Étant donné qu’un film s’inspirant étroitement de l’œuvre de Goethe serait incompréhensible sans la parole de Goethe, c’était une exigence dictée par les lois mêmes du genre filmique que d’élaborer davantage les motifs porteurs d’images. C’est le cas, par exemple, des vains efforts de Faust pour soigner les pestiférés. Il n’aurait guère été facile de créer une relation humainement émouvante avec un esprit médiéval qui ne fréquente que des succubes et des incubes » (Cité d’après la Revue Suisse du cinéma n°1, 1926.)

Images extraites du film Faust, une légende allemande de Friedrich Wilhelm Murnau. En jetant ses livres au feu, Faust découvre la data, clé d’accès au diable.

Murnau innove en mettant, contrairement à ses prédécesseurs, la rencontre entre Faust et le diable en lien direct avec l’épidémie de peste, elle-même l’œuvre d’une puissance maléfique. Le film s’ouvre sur trois cavaliers de l’apocalypse. La peste n’arrive pas seule. Elle est accompagnée d’autres fléaux qui ternissent l’image même d’un dieu : la guerre et la faim. Devant l’archange Gabriel, Méphistophélès, dont le nom même évoque quelque chose de sulfureux et de pestilentiel (mephitis), prétend que la terre lui appartient. L’archange lui désigne Faust qui enseigne que l’homme dispose de la liberté de choisir entre le bien et le mal. Le diable fait le pari qu’il gagnera le docteur à sa cause arguant qu’il est corruptible comme un autre. Si Mephisto gagne son pari, la terre lui appartiendra. Il emploie pour cela les grands moyens. Il répand la peste pour tenter de ramasser la mise en mettant Faust face à son impuissance devant l’épidémie. C’est à partir de cette impuissance face à la maladie que Faust dit que la foi et la connaissance ne sont d’aucun secours et se met à brûler ses livres. Ce faisant, il découvre, comme en palimpseste, la data qui contient le code d’accès (Schlüssel) au diable. Avec celui-ci, il conclut un pacte temporaire d’une journée demandant à être délivré de son impuissance face à l’épidémie. Faust guérit la population. Au nom du diable. D’abord crédité d’avoir réalisé un miracle, le docteur se voit ensuite accusé d’avoir pactisé avec le diable et se fait lapider. Faust tente de se suicider mais Méphisto l’en empêche. Il n’en a pas fini avec lui et lui fait miroiter le retour à la jeunesse, autre thème faustien.

Je vous propose pour terminer de visionner un extrait du film de F.W. Murnau .

 

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Thomas Mann : « Der Tod in Venedig »/ « La Mort à Venise »

Billet invité. Je remercie son auteur, Laurent Tissot, de m‘avoir donné son accord pour la reprise de son texte. Laurent Tissot est professeur émérite en histoire contemporaine à l’Université de Neuchâtel, spécialisé en histoire économique et en histoire du tourisme, des loisirs et des transports. L’essai est paru en premier sur le site suisse Viral. J’ai rajouté deux extraits en allemand pour rester dans l’esprit du SauteRhin et traduit les passages en anglais. Il m’a semblé intéressant de voir la question de l’épidémie sous l’angle du tourisme, puisque :

« Ce n’est pas le virus, c’est l’homme qui fait l’épidémie. Le virus est sédentaire : il n’a aucun moyen de locomotion. Pour se déplacer, il lui faut passer de corps en corps. C’est ce qu’exprime l’étymologie du mot épidémie : le terme est emprunté au latin médical “epidemia”, lui-même issu de la racine grecque “epidemos” – “epi”, qui circule, “demos”, dans le peuple. » (Norbert Gualde, immunologue, cité dans Le Monde 21/05/2020)

Histoire, tourisme et épidémie,
l’exemple de La Mort à Venise de Thomas Mann

Dirk Bogarde interprétant Gustav von Aschenbach dans l’adaptation au cinéma de La mort à Venise par Luchino Visconti (1971)

Par Laurent Tissot

Les récents événements nous ont appris la fragilité du secteur touristique. L’épidémie du Covid-19 a rappelé ce fait connu depuis très longtemps dans une perspective historique : les moindres perturbations conjoncturelles – qu’elles soient d’ordre géopolitique, militaire, économique ou … sanitaire – impactent immédiatement et profondément toute la chaîne de fonctionnement de l’activité touristique : voyagistes, transporteurs, hôteliers, restaurateurs, animateurs de loisirs, etc. La déflagration entraîne un effet de dominos qu’il est difficile de stopper et la remise en route est rude. La violence inouïe du Covid-19 a mis à l’arrêt – pour combien de temps ? – un secteur économique dont on dit qu’il est le plus gros employeur au monde. Il a aussi mis en exergue le désemparement de milliers de touristes surpris dans leurs lieux de séjours par les restrictions mises en place et immobilisés pour un temps plus ou moins long dans l’attente, parfois très angoissante, de moyens leur permettant de rentrer à la maison. La chambre d’hôtel ou la cabine du bateau de croisière se transforme soudainement en prison dont on se serait bien passé.  S’il est facile après coup de dénoncer l’insouciance de ces milliers de personnes ou l’immoralité des promoteurs touristiques de « penser » le tourisme comme ils l’ont fait, il n’est pas inutile de redire que les expériences historiques sont nombreuses pour nous rappeler cette fragilité.

Beaucoup de blogs, d’articles de journaux, d’émissions de télévision et de radio nous redisent l’ancienneté des épidémies et leurs impacts sur les sociétés pour nous faire bien comprendre qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et que notre croyance dans l’indestructibilité de nos sociétés n’était qu’illusion [1]. Peu de recherches portent cependant spécifiquement sur les liens entre épidémies et tourisme. En 1974, le grand spécialiste de la malaria L.J. Bruce Chwatt, publiait un article sur les liens entre le trafic aérien qui prenait un important essor dû à la croissance du tourisme et les épidémies en soulignant que « la croissance de l‘industrie du tourisme a considérablement augmenté le risque de transmission et rendu les actions préventives beaucoup plus difficiles[2]. Cet article amenait un scientifique français, spécialiste des migrations et directeur de recherches à l’Institut national d’études démographiques, Jacques Houdaille, à prolonger la réflexion de Chwatt. Houdaille faisait notamment remarquer que « Les règlements internationaux prévus depuis 1951 pour empêcher la transmission de certaines maladies épidémiques ont été assez bien observés pendant une quinzaine d’années. Toutefois, au cours des années 60, le développement rapide du tourisme a incité les autorités d’immigration à relâcher leur vigilance. Les progrès de l’aviation de commerce y ont fortement contribué »[3].  Chacun à leur manière et se servant de leur connaissance, ces deux scientifiques mettaient le doigt sur un phénomène qu’on ne voulait ou ne pouvait pas voir : l’impact des épidémies. Pour preuve, dans l’introduction à un numéro spécial d’une revue consacrée en 2007 à l’histoire du tourisme, nous finissions par nous poser la question de savoir si le tourisme a un futur : « Des visiteurs fatigués, des sites épuisés, des destinations déconseillées, des tour-opérateurs frauduleux, des aéroports surchargés, des autoroutes bloquées, tout indique que, sauf miracle, le tourisme fonce dans un mur où le bonheur ne sera certainement pas au rendez-vous »[4]. Aucun miracle ne s’est, il est vrai, produit, mais aucune mention n’était faite non plus des dangers d’une épidémie comme s’il était indécent d’invoquer son éventualité. Le Covid-19 nous donne l’occasion d’être plus attentif à l’essence même du tourisme qui, comme le dieu Janus, a deux faces, une heureuse, la plus souvent mise à avant – et pour cause – et l’autre, la face sombre.  Au début du 20e siècle, un célèbre écrivain a écrit un texte d’une actualité stupéfiante en ces jours de confinement. Dans sa nouvelle La mort à Venise, Thomas Mann a en effet merveilleusement (si l’on peut employer ce mot…) décrit le processus qui amène des … touristes à être pris dans les mailles d’un filet dont ils ne peuvent quasiment pas s’extirper[5]. Au-delà de sa magistrale maîtrise littéraire et de son intrigue qui voit un écrivain, Gustav Aschenbach se prendre d’une passion folle pour un adolescent, il fait œuvre d’observateur très avisé en montrant la diffusion sournoise à Venise de ce qu’il appelle « le choléra asiatique ».

Le texte de Mann aide à voir comment l’épidémie s’est propagée en Europe et particulièrement à Venise et comment elle affecte la ville et ses habitants, notamment les touristes. Dans sa « démonstration », Thomas Mann décrit un processus qui se divise en plusieurs étapes :

1. Origine asiatique de l’épidémie -> 2. Arrivée de l’épidémie en Europe -> 3. Identification du « patient zéro » -> 4. Transmission de l’épidémie -> 5. Manifestations -> 6. Mesures prises par les autorités -> 7. Réactions du public -> 8. Implications (départ ou confinement)[6].

Passons en revue ces différentes étapes et voyons comment Mann les retranscrit.

Dans le premier temps, Thomas Mann situe l’origine de l’épidémie en Asie.

« Engendrée par la chaleur dans le delta marécageux du Gange, avec les miasmes qu’exhale un monde d’îles encore tout près de la création, une jungle luxuriante et inhabitable, peuplée seulement de tigres tapis dans les fourrés de bambous, l’épidémie avait gagné tout l’Hindoustan où elle ne cessait de sévir avec une virulence inaccoutumée ; puis elle s’est étendue à l’est, vers la Chine, à l’ouest, vers l’Afghanistan, la Perse, et suivant la grande piste des caravanes avait porté ses ravages jusqu’à Astrakan et même Moscou. »

Dans un deuxième temps, c’est l’arrivée de l’épidémie en Europe. Thomas Mann identifie précisément les responsables :

« c’est avec les marchants syriens venus d’au-delà les mers qu’il [le mal] avait pénétré, faisant son apparition simultanément dans plusieurs ports de la Méditerranée, sa présence s’était révélée à Toulon, à Malaga ; on l’avait plusieurs fois devinée à Palerme et il semblait que la Calabre et l’Apulie fussent définitivement affectées. Seul le Nord de la péninsule avait été préservé. Cependant cette année-là – on était à la mi-mai – en un seul jour les terribles vibrions furent découverts dans les cadavres vidés et noircis d’un batelier et d’une marchande des quatre-saisons. »

La troisième étape du mécanisme est l’identification du « patient zéro » puis les infections qui peu à peu enserrent toute la ville malgré les dénégations des autorités de la ville :

« Un habitant des provinces autrichiennes venu, pour quelques jours à Venise en partie de plaisir, mourut en rentrant dans sa petite ville d’une mort sur laquelle il n’y avait pas se tromper et c’est ainsi que les premiers bruits de l’épidémie qui avait éclaté dans la cité des lagunes parvinrent aux journaux allemands. L’édilité de Venise fit répondre que les conditions sanitaires de la ville n’avaient jamais été meilleures et prit les mesures de première nécessité pour lutter contre l’épidémie. »

L’expansion s’opère ensuite par l’infection des produits alimentaires et leur transmission aux êtres humains:

« Mais sans doute, les vivres, légumes, viande, lait étaient-ils contaminés, car quoique l’on démentît ou que l’on arrangeât les nouvelles, le mal gagnait du terrain ; on mourait dans les étroites ruelles, et une chaleur précoce qui attiédissait l’eau des canaux favorisait la contagion. Il semblait que l’on assistât à une recrudescence du fléau et que les miasmes redoublassent de ténacité et de virulence. »

Thomas Mann expose dans un cinquième temps les manifestations sur les patients infectés.

 « Les cas de guérison étaient rares, quatre-vingt pour cent de ceux qui étaient touchés mouraient d’une mort horrible, car le mal se montrait d’une violence extrême, et nombreuses étaient les apparitions de sa forme la plus dangereuse, que l’on nomme la forme sèche. Dans ce cas, le corps  était impuissant à évacuer les sérosités que les vaisseaux sanguins faisaient filtrer en masse. En quelques heures le malade se desséchait et son sang devenu poisseux l’étouffait. Il agonisait dans les convulsions et les râles. »

Le sixième temps se voit dans les mesures prises par les autorités ou plutôt les dénégations de peur d’alarmer les touristes et de les voir s’enfuir de La Sérénissime.

„Aber die Furcht vor allgemeiner Schädigung, die Rücksicht auf die kürzlich eröffnete Gemäldeausstellung in den öffentlichen Gärten, auf die gewaltigen Ausfälle, von denen im Falle der Panik und des Verrufes die Hotels, die Geschäfte, das ganze vielfältige Fremdengewerbe bedroht waren, zeigten sich mächtiger in der Stadt als Wahrheitsliebe und Achtung vor internationalen Abmachungen ; sie vermochte die Behörde, ihre Politik des Verschweigens und des Ableugnens hartnäckig aufrechtzuerhalten. Der oberste Medizinalbeamte Venedigs, ein verdienter Mann, war entrüstet von seinem Posten zurückgetreten und unter der Hand durch eine gefügigere Persönlichkeit ersetzt worden“ .

(Thomas Mann : Der Tod in Venedig. Chap 6. Le texte allemand est dans le domaine public et accessible en ligne)

« Mais la crainte d’un dommage à la communauté, la considération que l’on venait d’ouvrir une exposition de peinture au jardin public et que les hôtels, les maisons de commerce, toute l’industrie complexe du tourisme risquaient de subir de grosses pertes au cas où, la ville décriée, une panique éclaterait, tout cela l’emportait sur l’amour de la vérité et le respect des conventions internationales, et décidait les autorités à persévérer obstinément dans leur politique de silence et de démentis. Le directeur du service de santé de Venise, un homme de mérite, avait démissionné avec indignation, et en sous-main on l’avait remplacé par quelqu’un de plus souple. »

Thomas Mann : La mort à Venise. Trad. Félix Bertaux et Charles Sigwal. Livre de Poche

Dans le septième point, Thomas Mann s’attache à décrire les réactions du public.

„Das Volk wußte das; und die Korruption der Oberen zusammen mit der herrschenden Unsicherheït, dem Ausnahmezustand, in welchen der umgehende Tod die Stadt versetzte, brachte eine gewisse Entsittlichung der unteren Schichten hervor, eine Ermutigung lichtscheuer und antisozialer Triebe, die sich in Unmäfigkeit, Schamlosigkeit und wachsender Kriminalität bekundete. Gegen die Regel bemerkte man äbends viele Betrunkene ; bösartiges Gesindel machte, so hieß es, nachts die Straßen unsicher ; räuberische Anfälle und selbst Mordtaten wiederholten sich, denn schon zweimal hatte sich erwiesen, daß angeblich der Seuche zum Opfer gefallene Personen vielmehr von ihren eigenen Anverwandten mit Gift aus dem Leben geräumt worden waren; und die gewerbsmäß ige Liederlichkeit naahm aufdringliche und ausschweifende Formen an, wie sie sonst hier nicht bekannt und nur im Süden des Landes und im Orient zu Hause gewesen waren“

Thomas Mann : ibidem

« Cela le public le savait, et la corruption des notables de la ville, ajoutée à l’incertitude qui régnait, à l’état d’exception dans lequel la mort rôdant plongeait la ville, provoquait une démoralisation des basses classes, une poussée de passions honteuses, illicites, et une recrudescence de criminalité où on les voyait faire explosion, s’afficher cyniquement. Fait anormal : on remarquait le soir beaucoup d’ivrognes ; la nuit, des rôdeurs rendaient, disait-on, les rues peu sûres ; les agressions, les meurtres se répétaient, et deux fois déjà il s’était avéré que des personnes soi-disant victimes du fléau avaient été empoisonnées par des parents qui voulaient se débarrasser d’elles ; le vice professionnel atteignait un degré d’insistance et de dépravation qu’autrement l’on ne connaissait guère dans cette région, et dont on n’a l’habitude que dans le Sud du pays et en Orient. »

Le huitième temps est celui de la décision. Un employé anglais d’une agence de voyage avoue à Aschenbach que la situation est très sérieuse et que la seule conclusion à tirer est de quitter sans délai Venise, avant l’installation de la quarantaine pour tous ses habitants, ce à quoi – au contraire de tous les autres touristes qui « partaient, fuyaient, la table d’hôte se dégarnissait de plus en plus, et il était rare de voir encore un étranger dans la ville » – il ne peut s’y atteler, envoûté qu’il est par la passion vouée à Tadzio, l’ange de la mort.

On ne saurait faire de la nouvelle de Thomas Mann l’exacte réplique de ce qui se passe avec le Covid-19. Ce serait sans intérêt et même idiot. Sur les huit étapes mentionnées, la plupart ne colle pas factuellement avec la présente situation même si les effets de la globalisation (les marchands syriens accostant en Europe) ou les réactions du public ou encore les manifestations de la maladie se retrouvent à bien des égards dans les deux cas. Il ne s’agit pas de prendre pour argent comptant les écrits d’un écrivain dont l’immense pouvoir d’imagination et de suggestion ne sont plus à démontrer ni d’en faire un historien. Nous le savons : les relations entre littérature et histoire prennent des chemins très complexes et parfois dangereux[7].

Une étude très fouillée des sources qui ont servi à Thomas Mann à décrire l’épidémie de « choléra asiatique » a été menée par un chercheur allemand. Il montre que Mann avait réuni une très importante documentation (journaux de l’époque, rapports officiels, témoignages, etc.) pour contextualiser sa nouvelle sans compter qu’avec son épouse Katia il fait un voyage à Venise au même moment où il place le séjour d’Aschenbach, soit au moment même où Venise connaît en 1911 une épidémie de choléra. Son témoignage personnel lui aussi très précieux :

«Revu avec le recul et du point de vue de l’histoire médicale, le récit de Thomas Mann sur le choléra à Venise se caractérise par une perspicacité rare et presque surnaturelle dans une affaire par ailleurs trouble qui a été marquée par des rumeurs, des spéculations et des démentis. La ville (et ses autorités) est diagnostiquée par l’écrivain avec une précision sans faille. Le déroulement de l’épidémie et les réponses apportées sont décrits avec une précision historiographique. Ces caractéristiques font presque de la nouvelle la source d’information contemporaine publiée la plus fiable et la plus précise concernant l’épidémie de choléra qui a touché Venise en 1911 »[8].

Il n’en reste pas moins qu’on ne peut en rester à une relation aussi simple. Thomas Mann n’est pas Gustav Aschenbach pas plus que la Venise de l’un n‘est celle de l’autre même si certaines similitudes – la présence de l’écrivain et de son héros au même endroit, celle du choléra – peuvent le laisser croire. Si histoire et littérature peuvent se croiser, on peut émettre un doute sur une totale adéquation des genres.

La description de Mann ne nous épargne pas non plus les stéréotypes ni sur les populations (les gens du Sud et de l’Orient) ni sur les aires géographiques (l’Asie). Ce qui fait dire à une chercheuse que, dans une perspective postcoloniale, le texte de Mann renfermait son lot de mépris de l’autre, d’impérialisme et de colonialisme. En stigmatisant l’origine indienne du choléra, il crée un imaginaire qui identifie les épidémies avec le monde tropical, associé au mal:

«Au mieux, le texte de Mann exprime la peur impériale très ancienne du colonisé et du colonisateur entrant en contact, et au pire, il présente une angoisse profondément ancrée de la contamination – une horreur de la diversité » qu’Aschenbach note en premier quand il parle de l’espace imaginaire qui relie l’Inde et la maladie » [9]

Si l’hypothèse est séduisante, elle n’en pas moins risquée en décontextualisant totalement les circonstances de rédaction et les intentions de Mann.

A côté de la dimension purement littéraire et interprétative, le texte de Mann pose donc de multiples questions épistémologiques et politiques. Pour notre part, nous aimerions insister sur sa capacité à séquencer théoriquement le processus d’infection dans son enchaînement tragique : de l’arrivée de l’épidémie aux implications sous la forme d’un départ ou de la mise en quarantaine. Ce déroulement aboutit à une inéluctable mise en berne des activités touristiques… Avec Thomas Mann, leur mise à mort, personnifiée par le héros, est l’unique aboutissement. Il faut espérer qu’après le Covid-19, une renaissance s’opérera.


[1] Cf. notamment le très intéressant blog de l’Economic History Society : The Long View on Epidemics, Disease and Public Health: Research from Economic History Part A and Part B : (consulté le 3 avril 2020. Cf. aussi Nicolas Weill, « Face à la maladie, les limites du pouvoir » in Le Monde, 3 avril 2020.

[2] L.J. Bruce Chwatt, “Air Transport and disease”, Journal of Biosocial Science, avril 1974, 6, p. 241-258.

[3] Jacques Houdaille. Le tourisme international et la maladie. In: Population, 30ᵉ année, n°1, 1975. pp. 140-142. L’auteur se demande d’ailleurs pourquoi la propagation de la fièvre jaune ne s’est jamais produite.

[4] «Le tourisme: de l’utopie réalisée au cauchemar généralisé ?» In: Entreprises et histoire. -Paris. -No 47(2007), p. 5-10.

[5] Dans son blog du 23 février 2020, GeoSophie – Paysages géopolitiques, la géographe Sophie Clairet reprend sans plus les extraits de la nouvelle de Thomas Mann dans le contexte du Covid-19 (consulté le 5 avril 2020).

[6] Nous nous sommes servis de la traduction française de Félix Bertaux et Charles Sigwalt parue chez Fayard en 1971 dans l’édition du Livre de Poche de 1984.

[7] Une très bonne mise au point peut être trouvée dans : Haddad Élie, Meyzie Vincent, « La littérature est-elle l’avenir de l’histoire ? Histoire, méthode, écriture. À propos de : Ivan Jablonka L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Seuil, 2014, 333 p., ISBN 978-2-02-1137190 4 », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2015/4 (n° 62-4), p. 132-154. DOI : 10.3917/rhmc.624.0132. URL : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2015-4-page-132.htm

[8] Thomas Rütten, « Cholera in Thomas Mann’s Death in Venice”. In Gesnerus, 2009, p.282

[9] Amrita Ghosh, « The Horror of Contact: Understanding Cholera in Mann’s Death in Venice », Transtext(e)s Transcultures [Online], 12 | 2017, Online since 24 October 2018, connection on 02 May 2019. URL : http://journals.openedition.org/transtexts/779 ; DOI : 10.4000/transtexts.779

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Heiner Müller : « Hundert Schritt / Cent pas »

J’ai lu et commenté un texte de théâtre de Heiner Müller : Guerre des virus. Je présente cette fois un poème du même auteur inspiré du Journal de l‘année de la peste de l’auteur de Robinson Crusoé, Daniel Defoe.

Une famille quitte Londres en s’embarquant sur la Tamise.

HUNDERT SCHRITT
(nach Defoe)

Im Jahrhundert der Pest
Wohnte ein Mann in Bow, nördlich London
Bootsführer, mittellos, ohne Ansehen, aber
Treu den Seinen. Umsichtig auch
In der Treue
Aus den Städten unten
Wo die Pest war
Schleppte er das Essen aufwärts
Zu den Wohlhabenden Ängstlichen
Auf ihren Schiffen
In der Mitte des Stroms.
So nährte ihn die Seuche.
Aber in der Hütte
Bei der Frau mit dem Vierjährigen
War die Pest auch.
Und jeden Abend schleppte er einen Sack Lebensmittel
Frucht eines Tages, vom Fluss herauf an einen Stein, hundert Schritt
von der Hütte
Dann, sich entfernend, rief er die Frau. Beobachtend
Wie sie den Sack aufhob, jede ihrer Bewegungen aufnerksam verfolgend
Stand er noch eine Zeit
In der sicheren Entfernung
Und erwiderte ihren Gruß.

(Heiner Müller : Hundert Schritt in Heiner Müller : Warten auf der Gegnschräge / Gesammelte Gedichte. Edité par Kritin Schulz. Suhrkamp p. 22)

Écoutons le poète au cours d’une lecture publique de son texte

(Extrait de Müller MP3. Heiner Müller Tondokumente 1972-1995. Enregistré le 6.1.1989 à l’Académie des Arts de Berlin)

CENT PAS
(d‘après Defoe)

Au siècle de la peste
Un homme habitait Bow, au nord de Londres,
Batelier, sans moyens ni considération, mais
Fidèle aux siens. Circonspect même
Dans sa fidélité.
Des villes en contrebas
Où était la peste
Il remontait les vivres en amont
Pour les nantis anxieux
Sur leurs bateaux
Au milieu du fleuve.
Ainsi l’épidémie le nourrissait,
Mais la peste était aussi
Avec sa femme et son enfant de quatre ans
Dans sa cabane.
Et du fleuve tous les soirs il remontait, fruit de sa journée,
Un sac de nourriture qu’il posait sur une pierre à cent pas de sa cabane,
Puis, s’éloignant, il appelait sa femme, L’observait
Quand elle soulevait le sac, suivait avec attention chacun de ses mouvements
Restait encore un instant
À bonne et sûre distance
Et répondait à son salut.

(Heiner Müller : Cent pas Trad. J-L. Besson, J. Jourdheuil in Heiner Müller/Poèmes 1949-1995. Christian Bourgois Éditeur p. 24)

« CENT PAS (d‘après Defoe) » est un texte qui fait partie de l’œuvre poétique de Heiner Müller. Il a été écrit au début des années 1950 et publié pour la première fois en 1977 dans le cycle ABC accompagnant l‘édition de Germania Mort à Berlin (Rotbuch Verlag).

Heiner Müller s‘est appuyé sur le récit de Daniel Defoe, A Journal of the Plague Year /Journal de l‘année de la peste. En 1665, pour la quatrième fois dans le siècle, la peste ravage Londres où elle fait en un an 70 000 morts. Müller retient de Defoe plusieurs éléments contenus dans un épisode particulier du roman. Le narrateur du Journal se rend à Bow dans le nord-est de Londres intéressé de savoir comment cela se passe sur la Tamise et sur les bateaux. Ces derniers constituent-ils un refuge contre l’épidémie ? Il rencontre un homme qui lui décrit la situation catastrophique sur les rives du fleuve. Elle n’a pas épargné les siens. Il est passeur et son bateau lui sert d’instrument de travail le jour, et d’habitat la nuit, effaçant la distinction entre les deux lieux. Dans sa maison habite sa famille contaminée par la peste. La voix, les oreilles et la vue servaient à l’époque de télé-communication. Le narrateur et le batelier se tiennent eux-même à distance l’un de l’autre. Nous apprenons que l’homme gagne sa vie en livrant les vivres, qu’il cherche dans des zones non contaminées, et le courrier aux gens aisés réfugiés sur leurs bateaux en les déposant sur le canot sur le flanc du bateau. Cette activité d’auto-entrepreneur – sans plate-forme – lui permet en retour de subvenir aux besoins de sa famille, sa femme et ses deux enfants. Il dépose pour eux nourriture et argent sur une pierre plate à distance de sa maison.

Müller réduit l’histoire pleine de larmes chez Defoe à sa plus simple expression et en renforce du coup les éléments essentiels. Avec beaucoup de concision, il en retient la localisation et l’inégale répartition géographique et sociale de l’épidémie, la distance et la borne frontière. Il décrit la relation induite par l’épidémie entre un père et sa famille, une relation faite d’attention et de prudence. Et de séparation. « Le nom de la peste, c’est la séparation », écrivait récemment Denis Guénoun à l’occasion de sa relecture du roman d’Albert Camus. Heiner Müller y ajoutera, mais pas dans ce texte, la sélection.

Le dramaturge allemand introduit une mesure de distance dont il souligne la place qu’il lui accorde en la plaçant dans le titre même du poème. Celle-ci n’est pas présente chez Defoe, à savoir : cent pas. Hundert Schritt est une expression du langage courant que l’on trouve en français dans l’expression : faire les cent pas qui ne sont pas forcément cent. Chez Friedrich Schiller, dans son Guillaume Tell, les cent pas mesurent la distance que le tyran Gessler impose entre Guillaume Tell et son fils sur la tête duquel se trouve la pomme que le père doit atteindre avec une flèche de son arbalète.

Une autre différence est introduite par le poète. Chez Defoe, l’homme a deux enfants dont l’âge n’est pas précisé. Chez Müller, c’est un … fils … de quatre ans. Difficile de ne pas y avoir la trace d’un élément autobiographique, dans une inversion cependant et une autre forme de distanciation, brechtienne, celle de l’Entfrendung, l’effet de distanciation, d’étrangéisation. Heiner Müller avait quatre ans lorsqu’il fut séparé de son père interné dans un camp de concentration et qu’il a pu le voir et lui montrer ses dessins à distance, en compagnie de sa mère, à travers une porte grillagée. Au temps d’une autre peste, brune, celle-là. Cette mémoire d’enfant fait partie des scènes fondatrices de son théâtre. C’est bien sûr une hypothèse, une spéculation. Au demeurant quatre (ou cinq) ans était aussi l’âge de Daniel Defoe quand débuta, à Londres, la peste qu’il décrit. Le roman sera publié en 1722.

Peut-être dirons-nous à l’avenir, comme on dit aujourd’hui cent pas, 1m 50 quand nous aurons intériorisé la longueur d’une barre de distance physique qui n’est jamais seulement physique ainsi que le suggère cette actualisation du rapport père enfant au temps du Covid19 :

Foto: Pitzi Seifert Barre de distance. Center for Optimism (Clara Meister und Sam Chermayeff) « Walking Stick », 2020. Effrayant. (Source).

La petite fille ne semble pas trop apprécier ce « câlin de loin », dont j’apprends qu’il fait partie des apprentissages du moment, cette « étreinte virtuelle » que lance un opérateur de réseau qu’on dit « social ».

Le cornemuseux et la peste

Il existe dans les archives de Heiner Müller des tentatives non publiées dans lesquelles le poète dramaturge s’empare d’un autre court épisode du récit de Defoe : « L’histoire du cornemuseux et de la grande peste ». Il y a notamment un texte intitulé La peste à Londres (d’après Defoe). C’est un poème de 23 strophes à rimes croisées. L’histoire est celle d’un joueur de cornemuse qui s’était profondément endormi sous un porche après avoir pu manger plus que d’habitude. Il avait été emporté dans la charrette qui ramassait les corps des pestiférés et s’est réveillé peu avant d’être jeté dans la fosse commune retrouvant sa cornemuse. (Cf Heiner Müller : Warten auf der Gegenschräge / Gesammelte Gedichte. Edité par Kritin Schulz. Suhrkamp p. 483-87)

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Kraftwerk : Les robots

Pour les amateurs de Kraftwerk qui ont appris le décès de l’un des fondateurs, Florian Schneider-Esleben, je reprends ici un texte que j’avais mis en ligne le 12/02/2017  sur l’une de leurs oeuvres : We are the robots

Wir laden unsere Batterie
Jetzt sind wir voller Energie
Wir sind die Roboter
Wir funktionieren automatik
Jetzt wollen wir tanzen mechanik
Wir sind die Roboter
Ja tvoi sluga
Ja tvoi Rabotnik robotnik
Wir sind auf Alles programmiert
Und was du willst wird ausgeführt
Wir sind die Roboter
Wir funktionieren automatik
Jetzt wollen wir tanzen mechanik
Wir sind die Roboter
Ja tvoi sluga
Ja tvoi robotnik
Wir sind die Roboter
Nous chargeons notre batterie
Nous voici pleins d’énergie
Nous sommes les robots
Nous fonctionnons comme des automates
Nous voulons danser mécaniques
Nous sommes les robots
Ja tvoi sluga (= je suis ton esclave)
Ja tvoi robotnik (= je suis ton exécutant)
Nous sommes programmés pour tout
Ce que tu voudras sera exécuté
Nous sommes les robots
Nous fonctionnons comme des automates
Nous voulons danser mécaniques
Nous sommes les robots
Ja tvoi sluga (= je suis ton esclave)
Ja tvoi robotnik (= je suis ton exécutant)
Nous sommes les robots

On aura reconnu le célèbre groupe allemand Kraftwerk (littéralement Centrale électrique) de musique électronique fondé à Düsseldorf en 1970. Die Roboter, Les robots sont un morceau extrait de l’album die Mensch-maschine, la machine-homme, l’homme-machine, sorti il y a presque 40 ans, en 1978. Inspiré par le film Métropolis de Fritz Lang et l’œuvre du constructiviste russe El Lissitzky, ce fut un énorme succès.

Il me semble qu’on peut dire que Krafwerk ne fait pas dans la fabrication d’illusion pour fête foraine. Le texte dit assez clairement ce que sont les robots et que rappelle Michel Volle:

« Le robot est fait pour exécuter un programme, c’est-à-dire accomplir des actions qui ont été prévues par un programmeur. Il fait cela de façon répétitive, mieux, et plus vite que ne le ferait un être humain : c’est la raison pour laquelle on a cru qu’un robot pourrait être intelligent.

Cependant seul l’être humain est capable d’interpréter une situation nouvelle, de répondre à un événement imprévisible, d’avoir l’intuition qui permet de trouver la réponse à une situation complexe, d’user de discernement face à des cas particuliers surprenants».

Il existe une variante scénique à celle que l’on vient de voir, les robots humanoïdes s’y animent en projection, visibles en 3D, derrière les musiciens du groupe. Cette version pose en outre la question de l’obsession humanoïde.

A propos des humanoïdes :

« Je me demande si le rêve d’un robot d’apparence humaine n’exprime pas le désir de voir les êtres humains se comporter comme des robots : c’est déjà le cas des tueurs à gage ou tueurs en série qui occupent tant de place dans les films, ou celui des terroristes robotisés par un lavage de cerveau.

Les régimes totalitaires d’autrefois ont ambitionné de créer un « homme nouveau » qui aurait l’efficacité et l’insensibilité d’une machine mécanique.

La même ambition perverse renaît aujourd’hui, la mécanique étant remplacée par l’informatique. »

Michel Volle : Les robots et nous

Il faudrait ne pas oublier de préciser évidemment qu’il y a aussi une part d’automatisme en l’homme.

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Une lettre ouverte de la « génération » de jeunes scientifiques aux gouvernements allemands sur la gestion de la crise sanitaire.

Devant la porte fermée d’un jardin d’enfants : « Vous nous manquez »

Un groupe de plusieurs centaines de jeunes scientifiques allemands de multiples disciplines ont signé une lettre ouverte aux gouvernements fédéral et des Länder pour réclamer voix au chapitre dans la gestion de la crise pandémique et dans les discussions sur son issue. Elles et ils s’en sentent exclu.e.s et réclament que leurs points de vue en tant que génération soient pris en compte. Pour rappel : les gestions sanitaire et scolaire sont en Allemagne largement du ressort des Länder.

Si j’ai décidé de traduire ce texte et de le mettre en ligne, ce n’est pas tant pour la question de savoir s’il faut ouvrir ou non les crèches et les écoles maternelles. Le débat est mouvant et controversé. Les décisions politiques ont été reportées et peuvent changer d’un jour à l’autre. Ce que j’en retiens est que les données et études scientifiques sont pour l’instant trop minces pour permettre une décision fondée. Ce qui m’a motivé ce sont deux autres aspects. D’une part, la composition des signataires, en grande majorité titulaires d’un titre de docteur voir plus : Prof.Dr. ou Dr-Ing., donc des chercheurs, professeurs d’université. D’autre part, le texte pose de manière, me semble-t-il, inédite la question générationnelle. Ils forment une catégorie sociale et générationnelle, celle des 25-50 ans diplômés.

La recommandation des scientifiques, à dominante masculine et d’un certain âge, de la Leopoldina, l’Académie des sciences allemande, de maintenir fermées les kitas (structures d’accueil journalier de la petite enfance) jusqu’à l’été, a été la goutte qui a fait déborder le vase.

La catégorie sociale et générationnelle des signataires se pose en opposition avec la précédente. Sur le plan social, elle vit moins bien et a appris depuis la crise financière de 2008 qu’elle n’est pas épargnée quand il s’agit de payer la facture du quoi qu’il en coûte. Elle considère en outre que les décisions actuelles sont à courte vue et ne prennent pas en compte la question des générations futures. Parmi les signataires se trouve un grand nombre de femmes dans une phase sensible de leur carrière universitaire et qui se sentent à nouveau rétrogradées au statut ancien de femme au foyer.

Il y a sans doute des points à discuter. Si la question de la gestion et d’une sortie de crise sanitaire dans l’optique d’un développement durable est évoquée, elle aurait sans doute méritée d’être un peu développée et mise en relation avec les préoccupations de la génération Thunberg. L’une des initiatrices de la lettre signale en particulier, pour le déplorer, la recrudescence de la plastification dans la consommation. Sur le plan économique, les signataires en restent un peu à un schéma classique, social démocrate, de redistribution.

Exceptionnellement, je mets le texte allemand, avec la liste des 500 premiers signataires, en pdf . Les mise à jours signalées et les caractères gras sont dans le texte original.

Lettre ouverte aux gouvernements fédéral et des Länder

Mesdames, messieurs,

La crise du Corona et en particulier les recommandations de nombreux expert.e.s scientifiques qui influence de manière significative la prise de décision politique, nous ont incités à rédiger cette lettre. La lettre est donc adressée à tous celles et ceux qui décident les politiques actuelles et futures, et donc engagent l’avenir de notre société !

Qui sommes-nous? – Nous sommes un groupe de scientifiques issus de différents domaines scientifiques, avec et sans enfants, dont l’âge se situe entre 25 et 50 ans. Nous formons donc une partie du grand groupe de population qui sont le moteur scientifique, social et économique de la société, élèvent la génération future et finance les retraites de la génération plus âgée.

Que voulons-nous ? – Participer à la construction d’une voie démocratique pour sortir de la crise sanitaire actuelle et équilibrer la discussion en y intégrant la perspective de la génération entre 25 et 50 ans ainsi que celle de la durabilité

De nombreux avis et évaluations scientifiques importantes sont actuellement disponibles. La plupart d’entre eux ont été conçus et mis en œuvre par des personnes de la génération plus âgée. Cependant, le groupe d’âge que nous représentons a un tout autre point de vue économique et social entre plans de carrière, situation familiale et perspective d’avenir. Elle doit faire face à des défis sociaux et personnels différents de ceux de la génération d’avant. Parmi ceux-ci, les changements démographiques, y compris les dispositions pour les retraites et la division sociale croissante entre riches et pauvres, l’égalité des droits et l’égalité des chances, la perte de biodiversité et changement climatique, et bien plus encore. S’il y a une génération, sur les épaules de laquelle reposeront les conséquences à long terme de la crise actuelle, alors c’est cette génération.

Les commissions d’expert.e.s ne représentent qu’une petite partie de la diversité des perspectives de notre société et de ses scientifiques. C’est ainsi par exemple que le groupe de travail de l’ Académie nationale des Sciences Leopoldina se compose de 24 scientifiques hommes et de seulement deux femmes avec une moyenne d‘âge de 63 ans ( le plus jeune membre est âgé de 50 ans).

Qu’offrons-nous ? Nous offrons nos savoirs, notre temps et nos motivations pour agir positivement sur l‘avenir de notre société. Ensemble avec les autres générations, nous pouvons endosser une fonction délibérative pour les preneur.euse.s de décisions politiques. Nous pouvons ainsi contribuer à ce que les décisions à prendre dans le présent et le futur le soient collectivement. Et qu’elles soient avant tout fondées scientifiquement, examinées de multiples façons à fond, largement discutées et prises au profit de l’ensemble de la société présente ainsi que de celle à venir.

Quels sont les thèmes très actuels que nous voulons discuter

1) Le soin aux enfants

Les mesures actuelles de restrictions de sortie et de contacts touchent particulièrement les parents avec une dureté maximale. Le soin à porter aux enfants de moins de cinq ans est de fait une tâche à temps plein. Dans le cas où les enfants sont plus âgés, elles restreignent encore fortement les capacités de travail même quand le job peut être réalisé entièrement en télé-travail. Cela signifie que pendant la durée du « confinement », un adulte par famille ne peut faire son travail que de manière temporaire. Cela touche la tranche d’âge des 25-45 ans dans une phase particulièrement sensible tant financièrement que pour le déroulement des carrières. La plupart des jeunes familles ont besoin de plus que d’un salaire et sont réduites dans la situation actuelle à un seul revenu le plus souvent encore diminué. Pour les personnes qui élèvent seules leurs enfants, la situation est encore plus précaire. Les conséquences pour le développement des carrières en particulier pour les femmes s’annoncent catastrophiques [mise à jour du 23.04.2020 : en particulier pour les femmes scientifiques, les premières indications signales que le nombre de leurs publications est en baisse]. Selon de récentes collectes de données, les femmes avant tout sont, dans la période d’isolement, ramenées à leur rôle traditionnel et font passer les tâches domestiques devant leurs carrières.

Du point de vue des enfants aussi, les mesures d’isolement social sur plusieurs mois sont hautement problématiques et pèsent psychiquement lourdement. La totale interdiction de contacts avec les enfants du même âge sur un temps long conduit à la perte brutale et inattendue d’importants liens. Plus particulièrement les enfants en âge d’aller en crèche ou jardins d’enfants [en Allemagne, l’équivalent de nos maternelles de 3 à 6 ans], sont à peine en mesure de comprendre cette situation qui les insécurise. Du point de vue de la psychologie du développement, s’ajoutent d’autres inquiétudes : les faibles possibilités d’apprentissages sociaux dues à l’isolement. […] Dans le cas de situations familiales non idéales, l’isolement prolongé peut même conduire à des conséquences graves pour le bien-être physique et psychiques des enfants concernés.

Nous réclamons en conséquence d’accorder plus de priorité à la réouverture en petits groupes des Kitas [ Kindertagesstätte = Structures d’accueil journalier pour la petite enfance NdT] et des Jardin d’enfants. Un premier pas pour préparer la réouverture et en évaluer les conséquences pourrait-être la levée de l’interdiction constante de contacts pour les groupes de plus de 6 enfants. Ni les enfants, ni leurs parents ne comptent dans la plupart des cas parmi les groupes à risque. Les enfants selon de récentes études ne contribuent que marginalement à la propagation du virus. [mise à jour du 22.04.2020 : d’autres études ne révèlent pas de différence. Le très mince nombre d’études devrait donc conduite à une recherche intensifiée sur le rôle des enfants dans la propagation et aussi sur l’efficacité de mesures globales d’isolement des enfants]. Si les chiffres d’infection et le nombre de cas sévères incluant les décès devaient ne pas se développer négativement et anormalement, l’activité des Kitas pourrait reprendre prudemment pour tous. Il y aurait là aussi des possibilités de développer des modèles d’accueils partiels dans les écoles et les Kitas avec de petits groupes, des horaires réduits comme par exemple cela se fait à Hambourg [qui envisage d’ouvrir les structures aux enfants de familles monoparentales. NdT] ; plus de personnel dans les Kitas pour de meilleurs rapports personnel / nombre d’enfants ; partage de la charge de travail et compensations pour le temps de travail perdu pour s’occuper des enfants ; et continuer la distance avec les groupes à risques, etc.

2. L’économie

La situation économique des 25-45 ans s’est massivement modifiée ces 25 dernières années. Notre génération a beaucoup moins de biens et moins de ressources financières. Elle est dans une situation bien plus précaire que la même cohorte d’âge d’il y a 20, 30, 40 ou 50 ans. Si l’on divise la production économique allemande en revenus du travail et en revenus du capital, il devient clair que la crise actuelle – comme la plupart des crises – affecte particulièrement les personnes dépendantes d’un revenu du travail direct. Ce revenu du travail a été soit réduit dans bien des cas ou a été aboli par la nécessité forcée de s’occuper des enfants en raison des mesures de protections contre l’épidémie. En revanche, les revenus du capital – les pertes en bourse mises à part – ont à peine été affectés.

Les restrictions demandées aux citoyen.ne.s sont extrêmement inégalement réparties en ce moment. Cette inégalité est extrêmement préjudiciable à la solidarité sur laquelle nous comptons pour faire face à la crise.

Nous appelons donc à des façons mieux réfléchies d’être dans la crise et de s’organiser pour en sortir. Les charges mais aussi les bénéfices de la crise devraient être répartis équitablement et un déséquilibre encore plus important de revenus (comme cela s’est produit après la crise financière de 2008) doit être évité. Il serait possible de dégraisser et de redistribuer les bénéfices de la crise. Les aides d’État devraient également être soumises à conditions (par exemple, pas de dividendes ou paiements de bonus, investissements dans des stratégies durables) et être remboursées dès que le profit est à nouveau généré. La situation peut et doit aussi être utilisée pour ajuster notre modèle économique de manière prospective. Il y a sur ce sujet d’autres appels et suggestions.

Conclusion – Notre société doit pouvoir évaluer et distribuer équitablement les charges et les conséquences sociales et économiques de la crise. Dans les recommandations d’experts, nous ne voyons pas, jusqu’à présent, cela suffisamment pris en compte. Nous appelons donc les experts des recommandations précédentes et les politiciens à ouvrir de futures recommandations à la discussion avec les représentants de la jeune génération et à intégrer notre perspective dans le processus de prise de décision démocratique.

Publié le 24 avril 2020

(Trad Bernard Umbrecht)

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1er Mai 2020

« Que les circonstances ne nous empêchent pas de célébrer le travail et ceux qui l’accomplissent, et parmi eux les oeuvriers du spectacle et de la culture ».(Daniel Muringer)

Interprétation et réalisation Daniel Muringer

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Heiner Müller :  » Krieg der Viren / Guerre des virus »

« Galloudec : C’est toujours un seul qui meurt.
Mais on ne compte que les morts.

Debuisson : La mort est le masque de la révolution.
Tous ou personne »

Heiner Müller : La mission

Le vidéaste Luis August Krawen imagine le théâtre de Zürich réinvesti par la nature. Dystopique. On peut retrouver l’ensemble des vidéos ici

Petite précision pour éviter d’entrée toute méprise : je n’ai pas changé d’avis sur le fait qu’un phénomène biologique qui relève de la vie ne peut-être assimilé à ce que seuls les humains sont capables de faire : la guerre. Même si un certains nombre d’entre eux sont gravement pathogènes, nous avons parmi les virus plus d’amis que d’ennemis, selon l ‘expression de Karin Mölling. Leur fonction première n’est pas de rendre malades, mais ils sont opportunistes et se saisissent des occasions que leur offrent les modes de vie des humains. Dans la nature, il n’y a ni Bien ni Mal, ni bons ni méchants, pas plus que de « monstres, » il y est question seulement de survie et de reproduction. S’il s’agissait d’une vraie guerre, il y a fort à parier que nous serions moins démunis en armements que nous ne le sommes face à la pandémie :

« Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre. Ils font même du terme un usage littéral et non métaphorique. Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les Etats-Unis y eût été préparé ? Si, au lieu de masques et de gants, leurs soldats avaient eu besoin de bombes surpuissantes, de sous-marins, d’avions de chasse et de têtes nucléaires, aurait-on assisté à une pénurie ? »
(Arundhati Roy : La Pandémie, portail vers un monde nouveau Tracts Gallimard 08 avril 2020)

On voit ainsi les champions des ventes d’armes – la France est très bien placée dans ce domaine – ne pas être capables par manque de matériel de faire face à une pandémie annoncée autrement que par une déclaration de guerre à un virus alors que des bombes atomiques, ils en ont plus qu’il n’en faut et que ces dépenses-là sont jugées utiles. La ministre allemande de la défense trouve que c’est le bon moment pour confirmer l’achat de 45 avions de combats F-18 à l’américain Boeing, dont 30 « Super Hornet » destinés à la participation allemande vassale à la dissuasion nucléaire américaine. Au demeurant, les vraies guerres continuent malgré certaines réponses positives à l’appel au cessez le feu général de l’ONU. Autre chose sont les phantasmes de guerre, le besoin de héros, la recherche de substituts à la perte de la dichotomie ami/ennemi chère à Carl Schmitt, le tout plus ou moins instrumentalisé au profit d’une stratégie du choc telle que définie par Naomie Klein. Tout cela, comme nous le verrons, ne date pas d’aujourd’hui, cela dit sans déni de la nouveauté actuelle. S’il y a des textes littéraires qui parlent d’épidémies, Sophocle (Oedipe-Roi), Daniel Defoe, Albert Camus, Edgar Poe, Jean Giono, Gabriel Garcia Márquez, Goethe (Faust, on oublie que le célèbre docteur a d’abord guéri les habitants de la peste), je n’en connais pas qui parlent de virus proprement dit. Nous nous intéresserons donc à un texte de théâtre, le tout dernier avant sa mort, de Heiner Müller intitulé Guerre des virus.

« Il y a un quart de siècle, j‘ai travaillé avec Heiner Müller à la préparation de sa dernière pièce Germania 3. Quelques jours après sa mort, le 30 décembre 1995, j‘ai reçu le retour de notre publication de travail commune. Il contenait un acte dont on peut admettre qu‘il faisait partie de la pièce. On peut admettre également qu‘il s‘agissait du dernier texte de Heiner Müller pour le théâtre. Son titre : Guerre des virus ».
(Mark Lammert, peintre et scénographe dans la Berliner Zeitung du 14 avril 2020)

L’existence de la scène a donc été connue après la mort de son auteur. Le dossier contient d’autres textes et documents sur lesquels je reviendrai plus loin. De mon point de vue, le tableau dont on trouvera ci-dessous la version allemande puis française doit se lire avec Antonin Artaud dans l’optique d’un théâtre de la cruauté, d’une utopie noire.

X. KRIEG DER VIREN
Leeres Theater. Autor und Regisseur, betrunken.

AUTOR
Der Krieg der Viren. Wie beschreibt man das.

REGISSEUR
Das ist dein Job. Dafür wirst du bezahlt.

AUTOR
Tretet vor Unbekannte verdeckten Gesichts
Ihr Kämpfer an der unsichtbaren Front
Oder so
Die grossen Kriege der Menschheit Tropfen Tropfen
Auf den heissen Stein Die Schrecken des Wachstums
Das Verbrechen der Liebe das uns zu Paaren treibt
Und den Planeten zur Wüste macht durch Bevölkerung.

REGISSEUR
Und wie soll ich das auf meine Bühne bringen.

AUTOR
Was weiss ich. Was bedeutet mir deine Bühne.

REGISSEUR
Gott und die Welt.

AUTOR
Gott ist vielleicht ein Virus
Der uns bewohnt.

REGISSEUR
Was willst du. Soll ich dir
Zweitausend Greise auf die Bühne stelln
Mit weissen Bärten, Nummer eins zwei drei
Und weiter bis zweitausend. Geh ins Kino.
Die Viren zählen nach Milliarden und
Unser Theater ist ein Armenhaus.

AUTOR
Ich habe vor zwanzig Jahren in Brooklyn ein Mann auf der Strasse
nach einer Strasse gefragt und er sagte zu mir : Thats your problem

REGISSEUR
Der Mann hat recht. Ich kann ihm nur beipflichten.

AUTOR
Ich habe ein Gedicht geschrieben.

REGISSEUR
(hält sich stohnend die Ohren zu)
Sags auf

AUTOR
Tödlich der Menschheit ihre zu rasche Vermehrung
Jede Geburt ein Tod zu wenig Mord ein Geschenk
(Erdbeben Hoffnung der Welt)
Jeder Taifun eine Hoffnung Lob den Vulkanen
Nicht Jesus Herodes kannte die Wege der Welt
Die Massaker sind Investitionen in die Zukunft
Gott ist kein Mann keine Frau ist ein Virus
Du hörst mir nicht zu.

REGISSEUR
Stimmt. Warum sollte ich. Wir sind im Theater.

(Aus Heiner Müllers Szenenentwurf  Krieg der Viren. Paru dans Drucksache 20 Berliner Ensemble)

X. GUERRE DES VIRUS

Théâtre vide. Auteur et metteur en scène, ivres.

AUTEUR
La guerre des virus. Comment la décrire.

METTEUR EN SCÈNE
C’est ton job. Tu es payé pour cela.

AUTEUR
Avancez, inconnus au visage masqué
Combattants de l’invisible front
Ou bien
Les grandes guerres de l’humanité des gouttes des gouttes
Sur la pierre brûlante Les terreurs de la croissance
Le crime de l’amour qui nous fait vivre en couples
Et de la planète fait un désert en la peuplant

METTEUR EN SCÈNE
Et comment vais-je montrer ça sur ma scène.

AUTEUR
Pas la moindre idée. Que représente ta scène pour moi.

METTEUR EN SCÈNE
Dieu et le monde.

AUTEUR
Dieu est peut-être un virus
Qui nous habite.

METTEUR EN SCÈNE
Que veux-tu. Que je te
Mette deux mille vieillards sur la scène
Avec barbe blanche, numéro un deux trois
Et ainsi de suite jusqu’à deux mille. Va au cinéma.
Les virus se comptent par milliards et
Notre théâtre est un hospice.

AUTEUR
Il y a vingt ans à Brooklin à un homme dans la rue
J’ai demandé une rue et il m’a dit : Thats your problem.

METTEUR EN SCÈNE
Cet homme a raison, je ne peux que l’approuver.

AUTEUR
J’ai écrit un poème.

METTEUR EN SCÈNE
(se bouche les oreilles en gémissant)
Récite-le.

AUTEUR
Mortelle à l’humanité sa rapide multiplication
Chaque naissance une mort de moins Le meurtre un cadeau
(Tremblement de terre espérance du monde)
Chaque typhon une espérance Loués soient les volcans
Hérode et non Jésus connaissait les voies du monde
Les massacres sont investissement dans le futur
Dieu n’est ni homme ni femme c’est un virus
Tu ne m’écoutes pas.

METTEUR EN SCÈNE
Exact. Et pourquoi le ferais-je. Nous sommes au théâtre.

(Traduction : Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil. Paru dans Théâtre public n° 160-161 Heiner Müller / Généalogie d’une œuvre à venir. 2001).

Le texte Guerre des virus a été publié avec un titre précédé d’un X en chiffre romain dans le programme du Berliner Ensemble consacré à la mise en scène de Germania 3. Les textes qui composent Germania 3 Les spectres du Mort-Homme étaient numérotés de I à IX. Ceci laisse à penser qu’il s’agissait d’une suite.

La dernière pièce de Heiner Müller est une revue historique, non pas revue dans le sens d’une légèreté de spectacle de cabaret, encore que…, mais dans celle d’un collage de revisitations d’une histoire qui, comme le titre l’indique, est à la fois une fresque historique, un passage en revue, une remise en mémoire du passé et de ses fantômes depuis Verdun et ses spectres– Mort-Homme – jusqu’à la chute de ce mur que cette histoire à produite. Ce n’est pourtant pas la fin de l’histoire mais d’une histoire telle qu’elle s’est inscrite dans une géopolitique est-ouest particulière durant le « court 20ème siècle ». Avant le chapitre X, il y a le IX, Le géant rose, déjà une autre histoire. Le géant rose est le nom donné par la presse, celle qui aime ce genre de ce qu’elle appelle fait divers, à un tueur en série qui peu après le tournant de la Chute du Mur avait entrepris une série de meurtres féminicides, neuf en tout dont un bébé, jusqu’à son arrestation en 1991. Il doit son surnom à sa grande taille et au fait qu’il commettait ses crimes vêtu de sous-vêtements féminins. Il fut condamné à l’internement psychiatrique au cours duquel il obtint l’autorisation de changer de sexe. Müller inscrit cette histoire dans la réminiscence de contes cruels et dans le temps long en faisant du personnage la progéniture d’une femme violée par l’Armée rouge.

Le tableau se termine par cette phrase en contrepoint alors que le meurtrier traîne les cadavres dans les buissons :

« [NOIR CAMARADES EST LE COSMOS, TRÈS NOIR] »

C’est donc sur ce noir qu’enchaînerait le texte Guerre des virus. Noir est un terme de théâtre qui indique l’extinction des projecteurs pour un changement de scène. Je ne voudrais pas en fermer l’interprétation, ni en réduire la potentialité imaginaire, mais on sait cependant que la phrase noir est le cosmos a été prononcée par le premier cosmonaute, soviétique, Youri Gagarine ouvrant la voie à la conquête d’une techno-sphère, volonté de domination humaine sur la biosphère. Une techno-sphère qui obscurcit le monde alors que la terre se désertifie en se peuplant comme le dit le texte. Ce noir est déjà évoqué par Antonin Artaud dans le Théâtre et la peste (1933) comme celui du tragique.

« La terrorisante apparition du Mal qui dans les Mystères d’Eleusis était donnée dans sa forme pure, et était vraiment révélée, répond au temps noir de certaines tragédies antiques que tout vrai théâtre doit retrouver.
Si le théâtre essentiel est comme la peste, ce n’est pas parce qu’il est contagieux, mais parce que comme la peste il est la révélation, la mise en avant, la poussée vers l’extérieur d’un fond de cruauté latente par lequel se localisent sur un individu ou sur un peuple toutes les possibilités perverses de l’esprit.
Comme la peste il est le temps du mal, le triomphe des forces noires, qu’une force encore plus profonde alimente jusqu à l’extinction ».

(Antonin Artaud Le théâtre et son double in Œuvres complètes IV NRF Gallimard p 29)

Je ne veux pas dire que Müller ferait complètement  siens ces propos mais souligner les affinités dans ce que devrait être la fonction du théâtre : extérioriser la cruauté. Le temps noir est chez Heiner Müller l’utopie noire de l’enfer, le moment d’effroi, par lequel, selon Nietzsche, la philosophie doit commencer. Encore faut-il que le théâtre puisse avoir lieu. Au-delà de son interruption pour cause de pandémie.

« Les moments exceptionnels ou de crise peuvent aider à porter un regard critique sur ce que chacun considère comme « normal ». J’ai proposé ailleurs qu’on se regarde dans le « miroir de la terreur » pour mieux comprendre la société du capitalisme tardif qui avait engendré les formes nouvelles de terrorisme. De façon analogue, je crois pertinent de réfléchir aux temps présents à partir de l’image en train de se former sur le miroir obscur de la pandémie».

(Gabriel Zacharias : Dans le miroir obscur de la pandémie )

Guerre des virus

Le dossier de Heiner Müller sur Germania 3, dont parle Mark Lammert, contient cet article de l’hebdomadaire Der Spiegel (n°49 (1995) 6, p. 176-177.) Je n’en montre ici que la première des deux pages. Elle permet de voir d’où vient le titre du fragment müllérien. Et que le virus dont il est question est le HIV apparu à la fin des années 1970, provoquant dans les années 1980 une pandémie quelque peu oubliée mais qui sévit toujours et qui a fait plus de 32 millions de morts. C’est moi qui surligne.

Sans être exhaustif, je relève, pour les non-germanistes, quelques éléments du champ lexical. Materialschlacht = dans le corps de la personne infectée se déroule si l’on traduit littéralement une bataille de matériel. Materialschlacht est une référence explicite à Verdun, au déluge d’abattage matériel dans la guerre de tranchées de la Première guerre mondiale. Il est fascinant de relever dans cet article les emprunts au vocabulaire de la guerre 14-18. Il contient d’ailleurs l’expression Stellungskrieg = guerre de position. Il est question de « guerre de titans », d’ « armées de milliards de cellules immunitaires », d’ « escadrons de la mort », etc…, plus fantasmé, tu meurs. Spectres du Mort-Homme est le sous titre de la pièce de Germania 3. C’est comme si le virus était un substitut d’ennemi apparu dès la rupture des équilibres géopolitiques de l’ancien monde. Bien avant que le néo-terrorisme ne le remplace. Cet article date d’il y a 25 ans et nous permet de mesurer ce qu’il en est du nouveau monde guerrier que le recul de 25 années n’a pas fondamentalement modifié.

J’ai évoqué le virus HIV mais ce n’est pas le seul que Müller avait à l’esprit. Dans une note contenue dans les archives, il évoque un autre sujet traité la même année par l’hebdomadaire der Spiegel, ce que Müller appelle « la caverne de Kinshasa » (sans doute die Kitum-Höhle, la taverne de Kitum) qu’il met en relation avec la « caverne de Platon ». L’hebdomadaire allemand avait à l’époque des titres tels que Le déluge arrive, Le démon de la brousse, les virus tueurs bondissent de leur niche, quittant leur « paradis » Dans ce dernier article, l’hebdomadaire cite le micro-biologiste Joshua Lederberg pour qui les virus « sont nos seuls vrais concurrents dans la lutte pour la domination de la planète »

Black Mirror

La jaquette de la première édition en livre de la pièce qui valut à son éditeur un procès de la part des héritiers de Brecht présentait un poème de Müller intitulé Vampire qui ouvre une autre optique de lecture. Le premier vers est le suivant :

« Les masques sont usés fin de Partie »

Et les deux derniers

« A la place des murs des miroirs tout autour de moi
Mon regard cherche mon visage Le verre reste vide »

Indépendamment de la note d’humour sur le verre vide, cela peut désigner aussi le vide de l’écran du smartphone. Müller a par ailleurs écrit un texte intitulé Black Mirror, miroir noir, dédié au peintre Gottfried Helnwein dans lequel il rapporte un rêve et un passage à l’acte nazis d’un adolescent aux Etats-Unis. (J’en ai parlé ici).

Capture d’écran d’une vidéo du Berliner Ensemble dont Heiner Müller fut directeur, fermé en avril 2020 pour cause de pandémie. La saison est définitivement interrompue.

Théâtre vide. Auteur et metteur en scène, ivres.

Deux personnages : l’un nommé auteur, l’autre metteur en scène. En dialogue, si l’on peut dire. Plutôt, lu dans le contexte actuel, dans une forme de distanciation sociale. Moi auteur, toi metteur en scène dans une relation dont le moins que l’on puisse en dire est qu’elle n’est pas très collaborative : That’s your problem. A chacun son job. Sont-ils ivres parce que le théâtre est vide et qu’ils sont des-oeuvrés ? Ou cela doit-il suggérer que ce sont plutôt deux clowns, finalement ? Un côté Fin de partie, peut-être. Et l’auteur dont on imagine qu’il est de théâtre se met à écrire … un poème. Et pourquoi le metteur en scène l’écouterait-il puisque nous sommes au théâtre qui n’est pas fait pour cela ? Voilà qui n’est pas sans nous rappeler la situation qu’a connue William Shakespeare privé de théâtre pendant la peste de Londres.

« Lors d’une terrible épidémie de peste en juin 1592, lorsque les théâtres furent fermés pendant près de six mois, Shakespeare se tourna vers la poésie : ses longs poèmes narratifs Vénus et Adonis et Le viol de Lucrèce furent tous deux composés pendant cette période, peut-être parce que leur jeune auteur était désespérément à la recherche d’une source de revenu plus fiable. Si les maisons de théâtre étaient restées fermées et que sa carrière de poète forcée par une pandémie avait décollé, il n’y aurait peut-être pas eu Lear – ou Roméo et Juliette, Hamlet, Macbeth, Antoine et Cléopâtre, ou l’une des meilleures œuvres de Shakespeare » écrit Andrew Dickson.

Le Dieu-virus

«AUTEUR
Dieu est peut-être un virus
Qui nous habite.»

 Il y a bien sûr une ironie dans le renversement. On peut prendre cela comme un simple enchaînement de boutades, ne sont-ils pas ivres ? L’ironie enchaîne sur l’expression Gott und die Welt / Dieu et le monde. Gott und die Welt est en allemand une expression qui signifie Tout et rien, La pluie et le beau temps. Ici, elle désigne le monde de la scène de théâtre. Les épidémies ont longtemps été des fléaux de Dieu punissant les hommes. Aujourd’hui les virus le remplacent et menacent les hommes qui se prenaient pour des dieux. Yuval Noah Harari affirme en ouverture de son blog que « L’Histoire commença quand les humains inventèrent les dieux et se terminera quand les humains deviendront des dieux ». J’imagine Heiner Müller prenant la parole et lui demandant ironiquement : Et si Dieu était un virus ?
Je vois poindre beaucoup de métaphores virales. Je m’en méfie un peu en ce qu’elles ont tendance à nier la réalité biologique, ce que Müller, j’en suis convaincu, ne fait pas. Je pense en particulier à la manière dont le philosophe slovène Slavoj Žižek a réintroduit la « théorie » de la littérature virale de Tolstoï, celle-là même au nom de laquelle Tolstoï a condamné Zola et Beethoven comme non viraux et non artistiques.

Essayons de jouer avec la métaphore müllérienne.

On peut souligner le peut-être qui place la question sur le terrain de l‘hypothèse. Cette hypothèse est levée plus loin sans le rapport à la femme et l’homme. Supposons que le nom de Dieu soit l’incalculable, je suis frappé par le fait que le virus qui nous soucie actuellement semble déjouer les calculs, troubler notre rapport aux chiffres, bousculer la science elle-même. Comme on l’aura observé les statistiques et les modélisations sont discutables manquant souvent des données essentielles non prises en compte. Elles font l’objet de nombreuses critiques. « L’actuelle accumulation de chiffres est à ce point imprécise et porte tellement la marque du sensationnalisme médiatique que c’est vraiment la dernière chose dont nous avons besoin dans cette situation. », écrit le médecin Paul Robert Vogt qui dirige une fondation médicale suisse qui travaille en Asie. Les choses se compliquent encore davantage dans la proximité d’un espace de trois frontières où chacun fait ses propres calculs rendant les comparaisons impossibles.

Et il y a les chiffres du nombre de décès égrené chaque soir auxquels nous sommes incapables de donner un sens véritable. Ce qui rejoint la phrase de Heiner Müller mise en exergue qui veut dire que la mort continue en fait d’être enfouie, tabouisée dans les statistiques des morts. C’est toujours une personne singulière qui meurt mais les singularités sont absorbées dans une totalité indifférenciée statistique et/ou probabiliste, « tous ou personne ». Dichotomie jacobine. Cela vaut aussi pour les vivants et les singularités locales. C’est dans le Haut-Rhin qu’il y a dans l’Est la plus forte surmortalité due à l’épidémie Covid19. Aucune raison sinon idéologique de l’enfouir dans les statistiques d’une entité brumeuse nommée Grand Est.

On peut répéter à cet endroit que les virus sont présents dès l’origine de la vie sur terre, qu’ils constituent 50 % de notre patrimoine génétique, qu’ils sont innovants et moteurs de l’évolution. Ils nous habitent.

Un virus qui nous habite.

Nous sommes en quelque sorte une hostellerie à virus :

« D’un autre côté, rien ne prouve que l’être humain soit la forme de vie dominante sur terre. Peut-être les virus le sont-ils et que nous ne sommes qu’une sorte de troquet pour virus. L’homme-bistrot – cela aussi n’est au fond qu’une question d’optique »

(Heiner Müller : Da trinke ich lieber Benzin zum Frühstück (1989) / Je préfère encore boire de l’essence au petit-déjeuner. Entretien avec Frank M. Raddatz. Gespräche 2 pp 438-4398)

Les virus n’habitent pas que les humains mais toutes les espèce vivantes.

Parler de virus au théâtre est une difficulté réelle, c’est l’autre aspect de la question du poème. Se pose aussi celle du nombre. De figurants, par exemple et celui des budgets.

METTEUR EN SCÈNE
Que veux-tu. Que je te
Mette deux mille vieillards sur la scène
Avec barbe blanche, numéro un deux trois
Et ainsi de suite jusqu’à deux mille. Va au cinéma.
Les virus se comptent par milliards et
Notre théâtre est un hospice.

Les deux dernier vers, Die Viren zählen nach Milliarden und / Unser Theater ist ein Armenhaus, peuvent se lire aussi : les virus comptent en milliards et / Notre théâtre est une Maison-Dieu, une aumônerie, la maison des gueux. Ils se comptent aussi par milliards, 10 puissance 33 pour être précis.

Va au cinéma. Voir quoi ? Pourquoi pas Oedipe-Roi de Pasolini ? Le film ne manque pas de figurants. Allons-y.


Dans son film, Pasolini interprète lui même le rôle du prêtre à la tête d’une délégation de Thébains. Il s’adresse à Œdipe, roi de Thèbes, pour demander son intercession auprès des dieux afin d’endiguer le fléau et de sauver la ville de la peste. Il dit ceci chez Sophocle repris par Pasolini :

« LE PRÊTRE. – Eh bien ! Je parlerai. O souverain de mon pays, Oedipe, tu vois l’âge de tous ces suppliants à genoux devant tes autels. Les uns n’ont pas encore la force de voler bien loin, les autres sont accablés par la vieillesse ; je suis, moi, prêtre de Zeus ; ils forment, eux, un choix de jeunes gens. Tout le reste du peuple, pieusement paré, est à genoux ou sur notre place ou devant les deux temples consacrés à Pallas ou encore près de la cendre prophétique d’lsménos. Tu le vois comme nous, Thèbes, prise dans la houle, n’est plus en état de tenir la tête au-dessus du flot meurtrier. La mort la frappe dans les germes où se forment les fruits de son sol, la mort la frappe dans ses troupeaux de bœufs, dans ses femmes, qui n’enfantent plus la vie. Une déesse porte-torche, déesse affreuse entre toutes, la Peste, s’est abattue sur nous, fouaillant notre ville et vidant peu à peu la maison de Cadmos, cependant que le noir Enfer va s’enrichissant de nos plaintes, de nos sanglots ».

(Sophocle Oedipe Roi. Traduction reprise ici)

Donc notre auteur de théâtre écrit pour un metteur en scène qui se bouche les oreilles, un poème issu du noir enfer :

 « Mortelle à l’humanité sa rapide multiplication
Chaque naissance une mort de moins Le meurtre un cadeau
(Tremblement de terre espérance du monde)
Chaque typhon une espérance Loués soient les volcans
Hérode et non Jésus connaissait les voies du monde
Les massacres sont investissement dans le futur
Dieu n’est ni homme ni femme c’est un virus
Tu ne m’écoutes pas ».

 Se boucher les oreilles pour pas entendre cette « poussée vers l’extérieur de la cruauté latente » (Artaud), du rêve des catastrophes pour régler les questions de l’humanité et à la faveur desquelles pourront s’appliquer des stratégies de choc à la Milton Friedman. En accusant les dieux, l’ennemi invisible ou les monstres. Hérode est la figure de l’hybris, de la « démesure du Prince » « s’abandonnant à sa folie furieuse, tel un volcan en éruption, et entraînant toute sa cour dans sa propre destruction ». Il est le symbole d’une « création devenue folle » (Walter Benjamin : Origine du drame baroque allemand).

Le Géant rose comme féminicide et la Guerre des virus après l‘effondrement de la structure ami/ennemi, ce n’est pas la fin de l’histoire. Mais celle-ci se ramène à la façon d’échapper à la grande catastrophe. Cette dernière a un double visage pour Heiner Müller. Dans un entretien, en 1991, avec Michael Opitz et Erdmut Wizisla sur les aspects infernaux chez Walter Benjamin, et l’importance pour aujourd’hui des chocs (= les collisions du passé et du futur), il déclare :

« Peut-être qu’en fin de compte la seule question qui reste est de savoir qui l’emportera sur qui, la nature sur les humains ou les humains sur la nature. Dans les deux cas, c’est une catastrophe pour l’humanité »

(Heiner Müller : Jetzt sind eher die infernalischen Aspekte bei Benjamin wichtig [Maintenant, ce sont plutôt les aspects infernaux chez Benjamin qui sont importants] in Heiner Müller Gespräche 3 p.124)

C’est d‘une nouvelle façon de co-habiter dont nous aurions besoin. Avec, pour intégrer la phrase de Gagarine, une relation au cosmos que ne résume pas l‘expression «conquête de l‘espace », une relation qui échappe à cette volonté de nous faire croire que la techno-sphère peut se passer de la biosphère, ce qu’Augustin Berque appelle une cosmicité.

A partir de là, reste la question du tragique et du cosmos noir. A l’écoute de Bernard Stiegler et à la lecture de son dernier livre, Qu’appelle-t-on panser 2, je dois introduire ici la question de savoir si nous sommes encore, à l’ère cybernétique, dans le tragique tel que l’évoquait Antonin Artaud. Pour les Grecs, si le destin des humains était tragique, le ciel, lui restait immortel, stable. Est-ce encore le cas pour nous ? Le philosophe nous propose l’expression « plus que tragique » qui inclut la possible mort thermique de l’univers.

Au moment où je terminais la rédaction de ce texte, je recevais la lettre d’information des Éditions Pontcerq avec notamment cette citation de Charles Péguy, écrite en 1912, qui résonne fortement avec mon sujet et notre actualité :

« Depuis quarante et des années pas une guerre ; pas une guerre civile ; pas une émeute même ; pas une révolution ; pas un coup d’État. Pas une articulation de relief. À peine un gonflement, à peine un léger pli. Dont d’ailleurs, et pour combler le manque, nous avons voulu faire des montagnes. Mais nous savons très bien que ce n’étaient pas des montagnes. Et nous savions très bien que par contre de véritables bouleversements s’accomplissaient en dessous. »

(Charles Péguy, Clio, p. 332)

N’est-ce pas parce que le virus tombe dans le désert nihiliste dans lequel nous sommes, dans une catastrophe déjà là (Walter Benjamin), qu’il pose de tels problèmes alors qu’en sous-main se préparent de grandes transformations ?

Noir. Rideau.

Brigitte Maria Mayer, la veuve du dramaturge et sa fille Anna, ont expérimenté en vidéo la scène. Vous pourrez en juger pas vous-même ici.

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