Manif d’enfants pour un « jeûne de portable au bac à sable »

Pour réclamer de leurs parents qu’ils jouent avec eux plutôt qu’avec leurs smartphones, quelque 200 enfants et parents – selon des organisateurs et selon la police – ont manifesté à Hambourg en septembre dernier. Interrogée sur sa présence, une petite fille dit : Parce que ça m’énerve que mes parents soient toujours avec leur portable. Un petit garçon ajoute : les parents doivent plus jouer avec nous.

Emile, 7 ans, a été l’initiateur du mouvement. Après avoir suffisamment tanné ses parents, ils ont accepté de l’aider à organiser la manifestation. Ces derniers du coup se sont rendus compte qu’ils pouvaient aussi apprendre de leurs enfants.

Ceux-ci ont notamment scandé :

„Wir sind hier, wir sind laut, weil ihr auf eure Handys schaut!“.
Nous sommes là, nous crions fort parce que vous n’en avez que pour votre portable

ou encore

„Am Sandkasten bitte Handyfasten“.
Jeûne de portable au bac à sable

Source : https://www.swr3.de/aktuell/nachrichten/Grundschueler-demonstrieren-in-Hamburg-gegen-ihre-Handy-Eltern/-/id=47428/did=4843566/5iolb0/

Le reportage évoque également des accidents de noyade dus à l’inattention des parents quand ils ont les yeux rivés sur leurs écrans de poche.
Précisons encore que près de la moitié des enfants de 4 à 13 ans sont équipés d’un téléphone portable.

Avez-vous déjà parlé à votre enfant aujourd’hui ?

Cela rappelle la campagne de prévention à l’addiction au téléphone portable qui avait été lancée en 2017 dans le nord-est de l’Allemagne, cette fois à l’initiative d’éducateurs. Je reprends ce que j’ai déjà signalé ici.

Avez-vous déjà parlé à votre enfant, aujourd’hui ?

Avez-vous déjà parlé à votre enfant aujourd’hui ? Tel était  le thème d’une campagne de sensibilisation lancée dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale dans le nord-est de l’Allemagne. Cette campagne contre l’addiction des parents aux smartphones partait d’un constat fait par les éducateurs qui ne savent pas trop bien comment aborder la question sans que cela soit mal pris. Ils observent que de plus en plus de parents viennent chercher leur enfant à la crèche sans même décrocher de leur téléphone et qu’ils ne demandent même pas aux mômes comment s’est passée leur journée. On peut observer le phénomène aussi dans les rues, les aires de jeu, les transports. Les parents sont physiquement là mais mentalement et sentimentalement absents.

Les enfants se sentent abandonnés et parfois ne savent plus comment faire pour attirer l’attention de leurs parents. Le mieux dans ce cas est bien évidement de casser quelque chose. Exprimer sa souffrance par des manifestations comme celle de Hambourg est peut-être une meilleure solution.

Publié dans Commentaire d'actualité | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

Héros

Andrea: « Unglücklich das Land, das keine Helden hat. »
[….]
Galilei:  » Nein. Unglücklich das Land, das Helden nötig hat. »

Bertolt Brecht : Leben des Galilei – Bild 13

 

Andrea : « Malheureux le pays qui n‘a pas de héros »
[….]
Galilée : « Non. Malheureux le pays qui a besoin de héros »

Bertolt Brecht : La vie de Galilée 13ème tableau
Publié dans Littérature, Non classé | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

René Schickele : « Pauvre flèche de la cathédrale »[de Strasbourg]

Armer Münsterzipfel

Während der Französischen Revolution stellten die Jakobiner den Antrag, den Münsterturm abzutragen, weil er ein Hohn auf die Gleichheit sei.
Nein! rief ein guter und kluger Mann (in seiner Art freilich ein Sozialverräter), gerade das soll er: alles überragen, damit man ihn von weitem sieht, sogar vom andern Ufer des Rheins. Setzt ihm eine phrygische Mütze auf, und alles ist in Ordnung !
So geschah es. Der Münsterturm überlebte die Schreckensjahre unter dem Schutz einer Jakobinermütze. Sie war aus Blech, und die Leute jenseits des Rheins nannten sie den Kaffeewärmer. 1870 wurde das Kreuz von der preußischen Artillerie krumm geschossen. Man bog es gerade.
Am 9. November 1918 wehte an ihm die rote Fahne. Diesmal hielt es sich gut, es blieb gerade. Die rote Fahne wich der Trikolore. Da machte es sich erst recht steif.
Der neue Bischof von Straßburg fand heraus, daß an Stelle des Kreuzes früher eine Madonna gestanden habe, und wollte sie wieder in ihre Rechte einsetzen. Er fand aber dafür keine Gegenliebe beim Gemeinderat, dessen Mehrheit in einem Kreuz das passendere Symbol für die Heimat erblickte. Das Kreuz rührte sich nicht, bis die Zornesausbrüche der Nationalkatholiken gegen ihre autonomistischen Glaubensbrüder etwas fertig brachten, was nur der preußischen Artillerie geglückt war: das vielgeprüfte Kreuz bog sich vor Kummer und muβ jetzt von kommunistischen Arbeitern wieder aufgerichtet werden“.

René Schickele : Die Grenze in Werke in drei Bänden Dritter Band pp 635-637
Pauvre flèche de la cathédrale

« Pendant la Révolution française, les Jacobins avaient proposé de déposer le sommet de la Cathédrale [de Strasbourg] parce qu’il tournerait en dérision l’idée d’égalité.
Non ! s’écria un homme bon et intelligent (à sa manière sûrement un social-traître) c’est précisément sa fonction : être au-dessus de tout, afin qu’on le voie de loin, y compris de l’autre rive du Rhin. Coiffez-le d’un bonnet phrygien et tout rentrera dans l’ordre!
Il en fut fait ainsi. Le clocher de la cathédrale survécu aux années de terreur sous la protection d’un bonnet phrygien. Il était en fer blanc et de l’autre côté du Rhin les gens l’appelaient le couvre-cafetière. En 1870, la croix fut tordue par l’artillerie prussienne. On la remit droite.
Le 9 novembre 1918, flotta, accroché à elle, le drapeau rouge. Le drapeau rouge vira tricolore. Elle se raidit plus encore. Elle se comporta bien et resta droite. Le nouvel évêque de Strasbourg découvrit qu’à la place de la croix se trouvait autrefois une madone et il voulut la rétablir dans ses droits. Mais sa proposition n’eut pas d’accueil favorable de la part du Conseil municipal qui voyait dans la croix un meilleur symbole pour la heimat. La croix ne bougea pas jusqu’à ce que les éruptions de colère des nationaux-catholiques contre leurs frères en religion autonomistes réussirent ce que n’avait obtenu que l’artillerie prussienne : la croix très éprouvée se tordit de chagrin et doit maintenant être remise d’aplomb par des ouvriers communistes »

René Schickele : Die Grenze in Werke in drei Bänden Dritter Band pp 635-637. Traduction Bernard Umbrecht

Je ne reviendrai pas ici sur la constitution de Conseils d‘ouvriers et de soldats en Alsace ni ne m’attarderai sur l’épisode du drapeau rouge sur la cathédrale de Strasbourg. J‘en ai déjà parlé avec des textes de Alfred Döblin, Carl Zuckmayer, Louis Aragon, etc. Cela se passait entre le 13 et le 20 novembre 1918 . Je me contenterai de rependre une courte citation de Döblin :

Depuis midi le drapeau rouge flottait sur la tour de la cathédrale, mais l’orgue n’en jouait pas mieux pour autant. Seuls quelques passants levèrent les yeux ».

Le récit de Schickele étrangement peu connu, Pauvre flèche de la cathédrale,  est drôle dans sa profondeur historique franco-allemande. Il est admirablement construit. Comme un conte. Schickele est à sa façon aussi un rassembleur d‘histoires. L‘auteur établit un lien entre les deux révolutions, la française de 1789 et l’allemande de novembre 1918, réunies à travers plus d’un siècle d’histoire autour de la flèche de la cathédrale de Strasbourg. Cette association est caractéristique de l’esprit de l‘écrivain alsacien qui ajoutera quelques grelots à son bonnet phrygien pour jouer le fou – shakespearien – de Karl Marx.

René Schickele (1883-1940), citoyen français und deutscher Dichter, Gallischer Geist et poète allemand, né à Obernai, d’une mère « authentiquement française » qui n’a jamais voulu apprendre l’allemand et d’un père authentiquement « alaman », n’a cessé de revendiquer cette double origine qui devait marquer son devenir. „Mon origine est mon destin“ affirmait-il. Et il reste fidèle à cette démarche comme on peut le lire dans le texte ci-dessus.

Là où Döblin écrit à propos du caractère éphémère de la Révolution de novembre 1918 en Alsace que

«cela ne venait pas seulement de la présence de la cathédrale, de l’existence de charmants canaux paisibles, de l’Ill avec ses lavandières, des nombreuses brasseries où coulait encore un vin dont ils avaient été si longtemps privés … Cette Alsace, leur patrie chérie, donnait bien du fil à retordre à nos révolutionnaires. Ils n’arrivaient pas à placer leur marchandise »,

Schickele a une tout autre explication :

« Quand on s’interroge sur les raisons de l’accueil enthousiaste des Français [après l’armistice du 11 novembre 1918], on peut invoquer une pleine douzaine de raisons dont la plupart ont un poids important. Je veux cependant faire observer que l’arrivée des Français est apparue aux Alsaciens écorchés comme le triomphe visible et solide de la révolution. Ils se sont défaits de leur joug : la guerre et l’administration allemande (qu’ils n’avaient connue depuis quatre année que comme dictature militaire), en même temps cette révolution avait les couleurs auxquelles le pays bourgeois aspirait. Les conseils d’ouvriers et de soldats disparurent sur le champ. Ce que Noske avait conquis sanguinairement en Allemagne, il n’en fut même pas question en Alsace. Les Alsaciens avaient leur révolution et c’était l’armée française qui la garantissait ».

(René Schickele : Die Grenze Werke in drei Bänden Dritter Band p 595  Traduction provisoire Bernard Umbrecht)

En outre, ajoute-t-il encore, la nouvelle république allemande n’inspirait pas confiance en son sérieux et contenait la crainte d‘une bolchévisation. Cette dernière dimension n‘est pas facile à saisir chez Schickele si l‘on reste en empathie avec l‘auteur. Cela en raison de son contexte géopolitique et de la bascule qui s‘opère très rapidement envers le nouvel ennemi des puissances occidentales, la révolution bolchévique. Cette contextualisation me semble manquer alors que l‘on trouve cela évoqué, par exemple,  chez Thomas Mann :

« En 1918, le maintien du blocus, après la capitulation de l’Allemagne, servit aux puissances occidentales à contrôler la révolution allemande à la retenir dans l’ornière de la bourgeoisie démocratique et à l’empêcher de se tourner vers le prolétariat russe. L’impérialisme bourgeois, victorieux, n’eut pas assez à mots pour dénoncer l’«anarchie », refuser toute négociation avec des conseils d’ouvriers, de soldats, et autre groupements analogues, pour affirmer qu’on ne pouvait conclure la paix qu’avec une Allemagne « stable » et que seule une telle Allemagne serait ravitaillée. Ce que nous possédions comme gouvernement se conforma à ces indications paternelles, prit parti pour l’Assemblée nationale contre la dictature du prolétariat et repoussa docilement les offres des Soviets, même lorsqu’il s’agit de livraisons de céréales ».

Thomas Mann Le docteur Faustus Poche p 406

L‘anti-bolchévisme de Schickele est, lui, motivé d‘abord à partir d’une démarche profonde en lui, l’abjuration radicale de toute forme de violence. Il était pacifiste non seulement face à la guerre mais également à l‘égard des révolutions.
Il m’a semblé intéressant de verser dans la discussion que nous devrions finir par avoir un jour, mais peut-être pas, cette idée qu ‘un tiens vaut mieux que deux tu l’auras appliqué aux révolutions et l’hypothèse que le peu d’intérêt en Alsace pour la révolution de novembre 1918, qui était d’abord une révolution pour la paix, a peut-être pour origine qu’ils en avaient déjà une, solidement garantie, alors que la révolution allemande, incertaine, n’apportait pas grand-chose de plus. Quelques avantages sociaux sans doute : la journée de huit heures et le vote des femmes bien avant la France. René Schickele qui en a été très déçu pour y avoir participé à sa manière, – il était le 9 novembre très actif à Berlin – l’a qualifiée de « bourgeoise ».
La cathédrale de Strasbourg s’en est remise, pour l’orgue, je ne sais pas, quant à l’Alsace, ce n’est toujours pas le cas.

Publié dans Histoire, Littérature | Marqué avec , , , , , , , | Laisser un commentaire

Document : René Schickele et les „Weißen Blätter“

La revue littéraire les Weißen Blätter ont été pendant la Première guerre mondiale le point de ralliement des écrivains pacifistes. Elle comptait parmi ses collaborateurs entre autres Henri Barbusse, Gottfried Benn, Max Brod, Georges Grosz, Hermann Hesse, Annette Kold, Else Lasker-Schüler, Heinrich Mann, Robert Musil, Ernst Stadler Robert Walser, bien d‘autres. La Métamorphose de Kafka y a été publiée en 1915 (illustration). Créée en 1913, la revue mensuelle  durera jusqu‘en 1920 et connaîtra plusieurs éditeurs successifs, paraissant d‘abord encore en Allemagne puis en Suisse. L‘écrivain gallo-germanique alsacien, René Schickele, qui y avait collaboré depuis le début en prend la direction à partir de 1915. Il dira qu‘ils se sont efforcés au milieu des tourmentes de la guerre de maintenir vivant l‘idéal. Je mets en ligne, en document, ce qu‘en écrivait en 1958, le germaniste français René Cheval dans la revue Allemagne d‘aujourd’hui. Il souligne « le grand mérite de Schickele […] d’avoir sauvé, à un moment où il fallait du courage, les droits de la conscience devant le déchaînement de la violence ».

 

Fac-similé d‘une lettre de Kafka à René Schickele de février 1915.
La lettre parle de la publication de la Métamorphose  qui paraîtra dans le n°10 (octobre 1915) des Weiβen Blätter dirigés par René Schickele.
Reproduit d‘après René Schickele Leben und Werk in Dokumenten Hrg Dr. Friedrich Bentmann. Verlag Hans Carl Nürnberg 1974 p 115

« Il n’est pas sans intérêt de relire les manifestes, proclamations ou publications des intellectuels allemands pendant la guerre de 1914-1918. On a rarement autant écrit qu’à cette époque, chacun tenant, sur le plan de l’esprit, à apporter sa contribution à l’effort de guerre et à se libérer, par la véhémence de la plume, du complexe de l’arrière. Le phénomène n’est pas isolé, puisqu‘on pourrait aussi bien l’étudier en France à la même époque. Quand l’intelligence se casque et ne cherche qu‘à pourfendre, c’est qu’elle doute d’elle-même. Elle a mauvaise conscience, elle craint de paraître inactuelle où inutile dans un moment où d’autres versent leur sang. C’est pourquoi elle s’instrumentalise, devient servante et servile.

Il y en a pourtant qui n’admettent pas de se laisser enrôler, ou de payer leur tribut. Ce sont ceux qui se refusent à se laisser absorber par le totalitarisme de la guerre et qui prennent leurs distances : ne coïncidant pas, ils peuvent et osent juger. Cette attitude, il faut bien le dire, n‘est pas commode ni confortable ; elle est celle d’une petite minorité, qui n’a pour se défendre des accusations de trahison que le frêle rempart de sa conscience. Que pèse la conscience devant le déchaînement des passions collectives, la sagesse individuelle auprès d’hommes englués dans la réalité de la guerre, de la faim, de la boue et du sang ? Ce devait être en France le drame de R. Rolland. Et, toutes proportions gardées, ce fut celui de R. Schickele en Allemagne.

À vrai dire, Schickele n’était pas seul. Il avait à sa disposition un organe, les Weißen Blätter, et une équipe, dont la cohésion ne fera que croître au cours des années de guerre. La revue avait pris un premier départ en 1913, mais, dès août 1914, elle cesse de paraître. Lorsque la publication reprend en janvier 1915, Schickele donne les raisons de ce silence d’autant plus remarquable à une époque où la rhétorique et le faux lyrisme envahissent les revues allemandes : Pendant quatre mois la revue et ses amis se sont quittés pour laisser déferler sur eux la violence des événements de la guerre. Ils veulent maintenant reprendre la route interrompue qui, malgré les affres de la guerre, doit cependant et sans doute plus clairement qu’autrefois, conduire à une nouvelle Allemagne. Ils pensent que c’est une belle tâche que d’amorcer en pleine guerre la reconstruction et d’aider à préparer la victoire de l’esprit. La communauté européenne semble aujourd’hui totalement détruite — mais ne devrait-ce pas être le devoir de tous ceux qui ne sont pas sous les armes, de vivre consciemment dès aujourd’hui en conformité avec ce qui, après la guerre, sera le devoir de tous les Allemands ? Nous sommes pour un impérialisme de l’esprit… Proclamation insolite, on en conviendra, en ce début de 1915, où triomphent tous les impérialismes, sauf celui de l’esprit…

Ce qu’il s’agit de mettre en lumière, c’est la trahison des intellectuels qui se laissent emporter par les « duels de gueule », comme dit Romain Rolland, la „Krieg mit dem Maul“, comme il écrit lui-même. C’est ainsi qu’il ouvre largement ses colonnes à Annette Kolb, comme lui demi-Française, à qui ses efforts de rapprochement venaient de rapporter, à Dresde, un affront public. Il groupe autour de lui une pléiade de jeunes poètes, dont au début du moins, la commune préoccupation n’est pas une formule esthétique, mais la protestation contre la guerre : Rudolf Leonhard, Albert Ehrenstein, Wolfenstein, et bien entendu Werfel. Il s’efforce de conserver à sa revue, en pleine guerre, un caractère international, en publiant des textes de Whitman, de Claudel, de Francis Jammes, de Verhaeren, de Suarès. D’une façon générale, la revue de Schickele est orientée vers la France (même dans les écrits pourtant nationalistes de Max Scheler), et la publication de l’essai sur Zola de Heinrich Mann donne les raisons profondes de cette attirance. Le problème fondamental, pour Schickele et ses collaborateurs, est en effet celui de la position des intellectuels dans l’État, de leur attitude devant l’histoire, et en l’occurrence la guerre. Doivent-ils s’incliner devant une nécessité supérieure ou au contraire affirmer leur droit à agir sur leur temps et leurs concitoyens ? L’intelligence française n’a jamais été passive devant les entreprises de l’État, elle a toujours protesté contre une raison d’État qui violerait la dignité de l’esprit. C’est cet activisme, ce sursaut de l’esprit contre la soumission aux décrets de l’État qui amène Schickele et ses amis à regarder du côté de la France. C’est aussi le fond de la violente querelle qui oppose les frères Heinrich et Thomas Mann, le Zola aux Considérations d’un apolitique...

Hermann Hesse … a été l’un des premiers à reconnaître dans les Weißen Blätter la voix d’une Jeune Allemagne courageuse et digne. En eux existe et vit quelque chose du meilleur esprit allemand, conclut Hesse. Et il n’est pas étonnant que R. Rolland ait lui aussi rendu hommage aux Weißen Blätter dans Au-dessus de la mêlée..…

Ce qui restera l’apport original des Weißen Blätter est moins leur opposition à la guerre que leur analyse des devoirs de l’intelligence. Un des drames de la récente histoire de l’Allemagne demeure la répugnance à l’engagement, la passivité de ses intellectuels. Les J’accuse n’y ont pas été fréquents. Mais ce sera le grand mérite de Schickele que d’avoir sauvé, à un moment où il fallait du courage, les droits de la conscience devant le déchaînement de la violence. Quel que soit le poids de son œuvre littéraire, Schickele reste pour nous essentiellement, dans la perspective de l’histoire de la culture, un de ces analystes lucides, comme Heine et bien d’autres, que l’Allemagne n’a pas voulu entendre. Et ce serait singulièrement restreindre le rôle des Weißen Blätter que de ne vouloir voir en elles que l’organe du mouvement expressionniste : il se trouve tout simplement que les jeunes expressionnistes se sont groupés autour de Schickele, non pour des raisons de doctrine littéraire (car Schickele n’appartenait pas véritablement à leur groupe), mais parce que sa revue est la seule, ou presque, où les consciences peuvent s’exprimer, avec une intensité tragique qu’on ne saurait réduire à je ne sais quel exercice d’école ».

René Cheval Allemagne d‘Aujourd‘hui janvier 1958 cité dans René Schickele Leben und Werk in Dokumenten Hrg Dr. Friedrich Bentmann. Verlag Hans Carl Nürnberg 1974 pp 112-114
Publié dans Histoire, Littérature | Marqué avec , , , , , , | Laisser un commentaire

Nathan Katz : de la Heimat à la haimet

Voici la deuxième partie de la conférence sur Nathan Katz que nous avons tenue Daniel Muringer pour la partie musicale et moi sous l’égide de l’association Schick’ Süd-Elsàss Culture et Bilinguisme, le 6 avril 2018.
La première partie est en format texte. Nous l’avions appelé l’ensmble D’r Nathan Katz un d’àndra en référence aux textes poétiques du poète sundgovien lui-même, d’auteurs que Nathan Katz a traduits en alémanique ou qui l’ont traduit en francais : E.A.Poe, Guillevic, Jean-Paul de Dadelsen, Shakespeare, Robert Burns, Alfred Tennyson, Rudyard Kipling, JP. Hebel. Ils ont été mis en musique par Daniel Muringer et ont ponctué la conférence. Nous avons également eu un invité surprise.

Daniel Muringer est un compositeur, musicien, interprète professionnel parfois victime de piratage de ses compositions et adaptations musicales. C‘est la raison pour laquelle il est largement absent de la video, si ce n‘est au détour d‘un cadrage. Il nous a néanmoins offert une chanson.

La conférence a eu lieu à la l‘école A.B.C.M. Zweisprachigkeit de Mulhouse. Les prises de vue sont de Raymond Sieffert que je remercie.

La seconde partie de notre conférence sur Nathan Katz débute par notre invité surprise Philippe Juen lisant un extrait de la pièce de Nathan Katz,  Annele Balthasar, en alémanique. Il s’agit de la toute fin. Le texte français se trouve sous la première vidéo.

Tu m’attends avec impatience, pauvre cœur !… Parce que je t’appartiens… tout à toi !… Parce que je t’ai appartenu, de tout temps… Parce que je t’appartiens pour l’éternité !… Nous nous sommes toujours appartenu, si bien que l’un a dû venir sur terre pour l’autre. Nous aurions pu nous aider à porter toutes les peines et toutes les joies… Pour qu’aucun de nous deux n’ait à dépérir sur cette terre froide, sans lumière et sans amour, où il se serait retrouvé seul. Nous sommes tellement faits l’un pour l’autre !… et maintenant il faudrait que tu restes seule ! sans cesse, tu m’appelles !… mille fois, j’entends ta voix … elle traverse tous les murs… elle traverse toutes les forêts… sans cesse tu m’appelles à te rejoindre… mon cœur… dans une vie au-delà de toute misère… dans la mort… C’est ce dont j’ai toujours rêvé : être ensemble… Être là auprès de toi dans cette grande vie qui palpite en tous les mondes, qui frémit à la pointe de tous les brins d’herbe. Être là… avec toi… pour toute l’éternité… là-bas, aucun humain ne peut nous séparer, aucune loi, ni rien d’autre !… Être libres !… Ainsi… pour l’éternité…
(Il ouvre la fenêtre. Des éclairs éclatent.) Tous ces éclairs !…
Comme tout cela est terriblement beau !…
(visionnaire, apaisé, plongeant son regard dans les éclairs.) Ici, c’est chez nous !… ma chérie, c’est chez nous, c’est la petite parcelle du monde [Haimet] où nous sommes chez nous ! »

Nathan Katz : Annele Balthasar Editions Arfuyen Traduction Jean-Louis Spieser

Dans l’extrait suivant, Daniel Muringer interprète la Chanson de la peste (Peschtlied) que Nathan Katz a inséré dans la pièce dont il est question :

Nathan Katz commence avec Annele Balthasar à développer une idée différence, beaucoup plus complexe, plus riche, plus multiforme de la Haimet, avec un contenu à la fois tragique et à mon avis utopique, ce mot n’a dans mon esprit rien de péjoratif. L’utopie part d’une question : il y doit bien y avoir autre chose que ce triste spectacle que nous avons sous les yeux. La haimet devient, et cette dimension est sensible dès le Galgenstülein, le lieu où cohabitent les vivants et les morts. Elle est aussi le lieu d’une responsabilité partagée.

Nathan Katz qui passe de la heimat à la haimet, de l’allemand à l’alémanique et donc associe au pays sa langue vernaculaire qu’il juge par ailleurs et à juste titre antérieure à l’allemand écrit et transfrontalier, développe une conception à la fois tragique et utopique de la haimet. La haimet de Nathan Katz est subjective, du moins donne-t-elle droit à la subjectivité en symbiose avec la nature. Elle est aussi toujours collective. Aïser Haimet.

Publié dans Non classé | Marqué avec , , , , , , | Un commentaire

Le poète Nathan Katz dans la guerre de 1914-1918

On pourra lire ci-dessous, la première partie de la conférence que nous avons tenue Daniel Muringer pour la partie musicale et moi sous l’égide de l’association Schick’ Süd-Elsàss Culture et Bilinguisme, le 6 avril 2018. Nous l’avions appelé D’r Nathan Katz un d’àndra en référence aux textes poétiques du poète sundgovien lui-même, d’auteurs que Nathan Katz a traduits en alémanique ou qui l’ont traduit en francais : E.A.Poe, Guillevic, Jean-Paul de Dadelsen, Shakespeare, Robert Burns, Alfred Tennyson, Rudyard Kipling, JP. Hebel. Ils ont été mis en musique par Daniel Muringer et ont ponctué la conférence. Nous avons également eu un invité surprise, Philippe Juen venu lire en alémanique un extrait de Annele Balthazar. Vous le verrez dans la seconde partie en video. Daniel Muringer est un compositeur, musicien, interprète professionnel parfois victime de piratage de ses compositions et adaptations musicales. C‘est la raison pour laquelle il est absent de cette première partie. Il apparaitra toutefois furtivement dans la seconde partie dans laquelle il nous gratifiera d‘une chanson. La conférence a été bilingue sans traduction des textes allemands et alémanique. Je les ai rajoutées. Elle a eu lieu à la l‘école A.B.C.M. Zweisprachigkeit de Mulhouse.

Première partie: Nathan Katz dans la guerre de 1914-1918

Nathan Katz entre en guerre
Publié dans Histoire, Littérature | Marqué avec , , , , , , | Laisser un commentaire

Georg Simmel à Strasbourg (1914-1918) par Jean-Paul Sorg

Une contribution invitée. Le philosophe Jean-Paul Sorg dont j‘ai déjà parlé à propos de son livre sur Albert Schweitzer – il en est un spécialiste – évoque pour le SauteRhin – et je l’en remercie – le grand sociologue allemand Georg Simmel et ses années strasbourgeoises entre 1914 et 1918 ainsi que l‘espoir que sa présence avait suscité dans la jeune génération d‘alors, comme en témoigne ce bout de lettre du poète Ernst Stadler à René Schickele rapporté par ce dernier.

Simmel, Georg (1858 – 1918), Philosoph und Soziologe; Fotograf unbekannt, um 1914

Ernst Stadler à René Schickele
mi-juillet 1914

« In Straβburg bereitet sich allerhand vor. In Simmel haben wir einen wertvollen Bundesgenossen unsrer Sache bekommen. Er ist voller Aktionseifer, sucht eine stärkere Auswirkung der Universität auf die Stadt, ist politisch höchst vernünftig und dem Elsässischen gegenüber verständnisvoll. Ich habe mich neulich eine Stunde mit ihm über die elsässische Frage unterhalten. Eine gewisse Bedenklichkeit besteht darin, dass Bucher ihn schon stark an sich zu ziehen sucht, was bei seiner wahrhaft genialen Geschicklichkeit wohl auch gelingen wird. Einstweilen macht er Ausflüge mit ihm, führt ihn in die ästhetischen Cercles des in solchen Fällen immer einspringenden Fräulein Koeberlé ein und dergleichen. Immerhin ist das tausendmal besser, als wenn ihn die Gegenseite besäβe.
Bucher selbst steckt wieder einmal voller Pläne, über die ich dir ein andermal ausführlicher berichte: neue Zeitschrift, deren Redaktion ich nach meiner eventuellen Rückkunft – mit Dollinger zusammen! – übernehmen soll, freie Universität neben der staatlichen, und so weiter, kurz: Straβburg als kulturelles Zentrum unter Heranziehung französischer und deutscher Kapazitäten, Bergson, Simmel et caetera. Das ist alles etwas phantastisch und vag, aber es scheint mir wirklich, als wäre der Augenblick nahe, wo hier etwas zu machen ist. »

La lettre intégrale a été égarée par son destinataire. On aura remarqué l’absence des salutations ordinaires. Mais Schickele, au moment où il rédigeait, en 1927, son essai Das Ewige Elsass(« L’éternelle Alsace »), en recopia le passage qu’on a pu lire et le cita en exemple des projets et des espoirs que l’on pouvait alors en toute ingénuité nourrir pour l’Alsace. Das ewige Elsass de René Schickele figure dans le volume Überwindung der Grenze édité par Adrien Finck chez Morsadt Verlag, 1987.

« À Strasbourg toutes sortes de choses se préparent. En Simmel nous trouvons un valeureux camarade acquis à notre cause. Il est plein d’ardeur pour agir et voudrait que l’université exerce une influence plus forte sur la ville. Avec cela il se montre tout ce qu’il y a de plus raisonnable sur le plan politique et il comprend la situation alsacienne. Je me suis entretenu avec lui récemment pendant une bonne heure sur la question de l’Alsace. S’il reste circonspect, c’est que Bucher a déjà cherché à l’attirer de son côté et il risque bien d’y parvenir, tant il est génialement habile et brillant. Pour le moment il sort avec lui, l’entraîne dans les cercles artistiques de Mademoiselle Koeberlé, toujours prête à intervenir pour ce genre d’affaires, ainsi qu’en d’autres lieux semblables. Mais en tout cas, il vaut mille fois mieux qu’il penche de ce côté que du côté opposé.
Comme d’habitude, Bucher a plein de projets, je t’en parlerai plus en détail une autre fois : une nouvelle revue, dont après mon éventuel retour je serais le rédacteur en chef – main dans la main avec Dollinger ! – ; création d’une université libre, à côté de l’université d’Etat, et ainsi de suite, bref : Strasbourg comme un centre culturel qui attirerait à lui des sommités françaises et allemandes, Bergson, Simmel, etc. Tout cela est quelque peu fantasque et vague, mais il me semble que le moment est proche où il y aura vraiment quelque chose à faire ici. »

Le bout de lettre de Stadler que Schickele cite a été traduit par Charles Fichter dans son introduction à Ernst Stadler, Le Départ (Der Aufbruch), éd. Arfuyen, 2014, Prix Nathan Katz du Patrimoine, 2013.

Ce bout de lettre atteste de la renommée et de l’espoir de renouveau que le grand sociologue Georg Simmel suscitait à Strasbourg en 1914. Il y meurt le 28 septembre 1918 dans son appartement au 17 rue de l’Observatoire (Sternwartstr. 17). Il s’était installé à Strasbourg au printemps 1914, avec quelque appréhension, le sentiment d’avoir risqué un saut dans le noir (ein Sprung ins Dunkle), mais aussi avec des espérances et de l’ardeur. Pathétiques (douloureuses) ont été ces dernières années.
Il avait quitté Berlin, pour lui la grande ville moderne, il y était né en 1858 ; son père qui dirigeait une usine de chocolat avait baptisé ses sept enfants dans la religion protestante. Nommé privatdozent, Georg enseigna à l’université pendant près de trente ans, ses cours attiraient étudiants et étudiantes, sa production scientifique était originale et abondante, son œuvre maîtresse une Philosophie de l’argent, mais en partie à cause de son originalité même, son audace intellectuelle, peut-être davantage à cause de son ascendance juive, il ne lui fut pas accordé d’y dépasser le grade de professeur extraordinaire. Seule dans l’empire, l’université de Strasbourg, où enseignait déjà, depuis 1890, l’histoiren médiéviste Harry Bresslau (qui sera le beau-père d’un certain Albert Schweitzer…), titularisait volontiers des professeurs juifs. Il s’interrogeait toutefois sur l’accueil qui lui serait réservé, regrettant de quitter une université prestigieuse, dans une ville capitale de quatre millions d’habitants, pour une université de bonne réputation, mais périphérique, provinciale. Peut-être était-ce à ce déclassement qu’il pensait, quand il parla à son cher ami le comte Hermann von Keyserling de Sprung ins Dunkle. Mais il allait rapidement se plaire à Strasbourg. Lui et son épouse, Gertrud, apprécièrent l’atmosphère de la ville et ses alentours, la campagne, pleine de charme.
Ils habitaient dans une de ces belles demeures de la Neustadt, destinées aux docteurs et professeurs d’université et dotées de tout le confort moderne : ascenseur, chauffage central, gaz et électricité, salle de bains. L’appartement comprenait en façade, comme pièces de parade, un salon, une salle à manger et un bureau où le professeur pouvait recevoir des étudiants ; à l’arrière trois chambres intimes, une cuisine, une salle de bains et WC. Chambre de bonne sous les combles. Des fenêtres au 17 rue de l’Observatoire on jouissait d’une vue sur le jardin de l’université et la flèche de la cathédrale.
Une réputation socratique de corrupteur de la jeunesse  précédait Georg Simmel. (Er galt als zersetzend , écrivit de lui un de ses anciens étudiants, né en Alsace, Ernst-Robert Curtius, qui s’illustrera dans les études de littérature romane.) Aussi était-il attendu et fut-il accueilli à bras ouverts par la partie la plus frondeuse de l’intelligentsia strasbourgeoise. Avec Georg Simmel, c’était la modernité qui arrivait, une sociologie et une philosophie, une Kulturphilosophie, inspirées, décapantes, attentives au phénomène anthropologique des grandes villes et à la condition féminine, auteur d’essais sur Eros, sur la mode (Philosophie der Mode), sur l’hospitalité et l’étranger (Der Fremde), sur l’art du comédien (Zur Philosophie des Schauspielers), sur l’esthétique comme sur l’éthique, réflexions sur la poésie de Stefan George, le vitalisme de Goethe, les portraits de Rembrandt, etc.
René Schickele, après avoir copié la lettre ci-dessus avait ajouté que Ernst Stadler lui confia encore, je traduis :

« Je voudrais m’organiser pour être à Strasbourg dans les premiers jours d’août afin que nous puissions en discuter sur place. »

Les premiers jours d’août, poussée par un engrenage infernal, l’Allemagne déclara la guerre successivement à la Russie et à la France. Le lieutenant de réserve Ernst Stadler fut mobilisé, combattit dans les Vosges et en Champagne, avant de tomber le 30 octobre devant Ypres, touché par un obus anglais, lui le grand connaisseur de Shakespeare. A quelques jours près il serait parti – tranquillement – pour l’université de Toronto où il devait commencer ses cours en septembre. Il y fait allusion dans sa lettre, mais nous apprenons qu’il comptait bien revenir à Strasbourg et contribuer à faire de la capitale alsacienne un centre culturel, biculturel, qui associerait au sein d’une université libre la science allemande et la science française, conjuguerait les humanités allemandes et les humanités françaises, donnerait une chaire à Bergson en face de Simmel. Dans la perspective d’une Europe pacifiée !
C’est à pleurer. Le tragique de l’histoire. La catastrophe européenne, dont un siècle après nous ne sommes toujours pas entièrement remis, malgré l’union. Eternelle Alsace vraiment !  Son éternelle malchance, ses éternels problèmes de reconnaissance de sa singularité, comme Schickele essayait de s’en amuser encore avec distance (pour ne pas pleurer !). En lisant ce bout de lettre, dont on ne comprend pas sans recherche toutes les allusions – les deux côtés antagonistes, les intrigues de Pierre Bucher, la personnalité d’Elsa Koeberlé -, on a le sentiment aujourd’hui, en 2018, de vivre une situation similaire, sauf qu’elle se présente à fronts renversés. Il s’agissait alors pour Stadler, en jouant la carte du francophile Bucher à la tête des Cahiers français, de contrer le camp des conservateurs, représentés littérairement par le germanophile Friedrich Lienhard, qui dirigeait Erwinia, et de réussir un dépassement de ces contradictions paralysantes, une ouverture à la modernité. La Constitution accordant un nouveau statut à l’Alsace-Lorraine, le 31 mai 1911, n’avait pas apaisé les esprits. Tout de suite après, le 1er juillet, peut-être pas sans rapport, partit le coup d’Agadir. Nouvelles tensions autour de la question coloniale du Maroc. En novembre 1913, l’affaire de Saverne : des recrues alsaciennes traitées de Wackes ; l’officier prussien, un von Forstner, protégé. Sentiment d’humiliation et d’absence de justice. Les « francillons » se rebiffent contre les « germanisateurs », qui s’inquiètent d’un surcroît d’autonomie.
Pour des esprits progressistes comme Stadler et Schickele, il faut empêcher que l’Alsace-Lorraine ne devienne un Land comme les autres, il faut qu’elle garde sa composante française et bénéficie d’un statut particulier au sein de l’empire. De nos jours, automne 2018, l’enjeu est que l’Alsace devienne institutionnellement une Collectivité à Statut Particulier (une CSP !) au sein de la République française et qu’à ce titre elle dispose des moyens et des pouvoirs nécessaires pour préserver et développer sa composante… rhénane de région frontière. Etc. Le problème alsacien reste sempiternellement sans solution politique.
Et un Georg Simmel dans tout ça, au milieu des batailles de grenouilles dans le Schnakenloch ? Stadler et ses amis attendaient de lui qu’il vînt bousculer le camp des assimilateurs qui dominaient à l’université. Où il y avait des conflits il était à son affaire. Sa philosophie était ouvertement une philosophie des conflits, une théorie du conflit de la culture moderne. Son agilité dialectique allait produire des surprises. Il était l’esprit qui toujours… dépasse. Il n’avait pas son pareil (dans tout l’empire) pour percevoir l’unité dans la dualité et la dualité dans l’unité. Voilà qui convenait bien pour saisir « le problème alsacien ». Ses premiers cours, durant le semestre d’été 1914, séduisirent immédiatement les étudiants strasbourgeois. Les auditeurs ressentaient une ambiance spirituelle électrique (« eine geistige Elektrizität »), s’émerveillaient de sa géniale acrobatie conceptuelle (seine abnorme Begriffsakrobatik) et de voir, d’entendre comment sur le champ sa pensée se déployait en phrases et les phrases en œuvres d’art (wie ein Gedanke zum Satz und der Satz gleichzeitig zum vollendeten Kunstwerk sich entfaltete).
Mais il n’eut guère le temps d’étendre son influence. Le tragique de l’histoire allait le rattraper, le dépasser, et le terrasser. Il n’avait pas vu venir la guerre en juillet, l’air de l’Europe sentait la poudre, mais jusqu’au jour fatal des déclarations et de la mobilisation personne n’avait cru vraiment à l’imminence et, surtout, n’a pu imaginer l’ampleur mondiale que cela allait prendre et la sauvagerie. Ingénuité en juillet, débats spirituels sur l’avenir de la culture. Barbarie en août, effondrement des acquis de la civilisation. Il n’avait pas vu venir la guerre et il n’en verra pas la fin, au bout de plus de quatre ans. Il meurt quelques semaines avant d’un cancer du foie. Malgré des doses de morphine, il a souffert atrocement sur son lit des mois durant. S’ajoutaient ses inquiétudes pour son fils Hans, engagé comme médecin militaire en Ukraine, et sa peine d’apprendre la disparition de nombre de ses anciens étudiants dans les affres du conflit mondial.
Du fond de ses souffrances et de son isolement à Strasbourg, devenue une ville forteresse fermée au monde, il parvient cependant à composer quatre « méditations métaphysiques » qui seront son testament philosophique sous le titre Lebensanschauung, qui est un défi, qui veut dire Lebensbejahung, un oui réfléchi et résolu à la vie par-delà ou à travers les malheurs, les folies, les tueries, les négations de toutes sortes.
Nous sommes toujours, en tous les moments, notre vie entière, et la vie en nous et en-dehors de nous s’écoule dans une continuité absolue, elle est en son essence un flux ininterrompu qui transcende les formes passagères qu’elle ne cesse pas de créer.
Avant de mourir il aurait aimé revoir Albert Schweitzer, dont il avait appris le retour d’Afrique à Strasbourg à la mi-juillet. Cet ancien étudiant alsacien, qui avait suivi ses cours à Berlin durant le semestre d’été de 1899, garda avec lui un contact chaleureux. Il lui avait adressé de Lambaréné des félicitations, lorsqu’il apprit, sans doute par Harry Bresslau, sa nomination à Strasbourg. Très affaibli, sentant sa fin proche, Simmel avait fait savoir qu’il ne voulait plus recevoir de visite chez lui hormis celle de Schweitzer. Mais celui-ci en fut informé trop tard ou n’eut pas le temps, car malade lui-même début septembre et opéré d’une tumeur à l’intestin, séquelle d’une dysenterie contractée dans le camp de transit à Bordeaux.
Des retrouvailles manquées donc, dans la désolation générale de ces temps. Que n’auraient-ils pu se dire, quels échanges philosophiques ils auraient pu avoir ! Schweitzer ramenait dans ses valises les éléments d’une Lebensphilosophie, fruit de son expérience africaine de la colonisation et de la guerre. Lui aussi avait jeté, contre la décomposition de la civilisation, le défi d’un oui à la vie, modulé dans un respect pour toute vie. Les deux philosophes avaient abouti, par des cheminements différents, à faire converger d’une manière neuve la Kulturphilosophie et une Lebensphilosophie. Cette convergence originale chez l’un et l’autre penseur n’a pas encore attiré l’attention des historiens de la philosophie. Un thème pour un futur colloque ?
Si Georg Simmel avait survécu quelque temps à sa maladie, que lui serait-il arrivé ? Comme son collègue Harry Bresslau, il aurait peut-être été sommé dès le dimanche 1er décembre 1918 de quitter l’Alsace dans les vingt-quatre heures. Lui et son épouse auraient le lendemain traversé le Rhin au pont de Kehl, avec 40 kg de bagages, sous les huées de la foule, et leur appartement aurait été vidé et réquisitionné aussitôt pour des fonctionnaires français accourus de Paris.

Jean-Paul Sorg

Indications bibliographiques

Les œuvres complètes de Georg Simmel ont paru dans la collection suhrkamp taschenbuch wissenschaft. 14 volumes. Un premier volume à part, introductif,Das individuelle Gesetz(1987), contient les lettres adressées au Graf Hermann Keyserling, entre 1906 et 1918. Elles sont la principale source d’informations sur la vie et les sentiments de Georg Simmel pendant sa période strasbourgeoise.
Sur l’immeuble 17 rue de l’Observatoire, lire l’étude de Marie-Noëlle Denis, « Le cadre de vie universitaire des sociologues strasbourgeois au temps de l’université allemande (1872-1918) », in Revue des Sciences sociales n° 40, 2008, « Strasbourg, carrefour des sociologies ».
Le texte testament philosophique de Georg Simmel, Lebensanschauung a été traduit en français par Frédéric Joly sous le titre Intuition de la vie et publié en 2017, éd. Payot & Rivages
Albert Schweitzer parle de Georg Simmel dans son autobiographie Ma vie et ma pensée et il a publié Erinnerungen an Georg Simmel en 1958, à l’occasion du 100ème anniversaire de la naissance. Traduction française, « Georg Simmel dans mes souvenirs » in Cahiers Albert Schweitzer n° 175 (novembre 2018).
Ernst Stadler a été évoqué sur le SauteRhin dans L’alsacianité de l’esprit selon René Schickele et Ernst Stadler
Publié dans Histoire, Non classé, Pensée | Marqué avec , , , , , | Laisser un commentaire

Andreas Gryphius (1616-1664)
Threnen des Vatterlandes/ Anno 1636 (Les pleurs de la patrie)

Pour notre anthologie de la littérature allemande et à l’occasion du quatre-centenaire du début de la Guerre de Trente ans, ce sommet de la poésie baroque allemande.
La Guerre de Trente ans a commencé par la défenestration de Prague en mai 1618. Même si elle y a duré moins longtemps, elle a dévasté l’Alsace, décimé sa population et ruiné son économie. On l’appelle Schwedenkrieg, la guerre des Suédois. Avec la complicité du Roi de France qui saisira l’occasion pour mettre la main sur l’Alsace, ils ont notamment occupé le sud de la région y provoquant des soulèvements paysans qui ont laissé des traces dans les mémoires (L’expression Gare aux suédois était encore utilisée par nos parents en guise de menace répressive, me signale Daniel Muringer) et dans la poésie dialectale (Nathan Katz, Emil Storck).
Pour Dominique Vidal-Sephiha

Jacques Callot :
Les misères et les malheurs de la guerre / La revanche des paysans :

Tränen des Vaterlandes
Publié dans Anthologie de la littérature allemande et alémanique / Schatzkästlein deustcehr und alemanischer Litteratur | Marqué avec , , , , | Laisser un commentaire

La bibliothèque humaniste de Sélestat, quatre ans plus tard…

La bibliothèque humaniste de Sélestat a ré-ouvert ses portes après un peu plus de trois années de fermeture pour rénovation / réaménagement. Avec son nouveau nom : Bibliothèque humaniste / Trésor de la Renaissance. Je m’y était rendu peu avant qu’elle ne ferme, en janvier 2014. On en trouvera ici le récit. J’y suis retourné peu après sa réouverture, fin juin 2018.
Pour Michel Muller
Deux images donnent  à voir la différence :
En 2014 :


Photo © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Cela ressemble encore à l’idée que l’on se fait d’une bibliothèque même si les nouvelles bibliothèques universitaires d’aujourd’hui ne montrent plus beaucoup de livres. Si elles gagnent en efficacité, elles perdent en sérendipité qui désigne la possibilité en parcourant les rayonnages de trouver ce qu’on ne cherche pas.
En 2018 :
La comparaison entre les deux images permet de constater d’emblée que ce que l’on gagne en luminosité et en spaciosité (si, si, c’est rare mais cela peut se dire), on le perd en idée générale de bibliothèque, du moins en idée commune que l’on s’en fait. De ce point de vue, la rénovation opère un mouvement de bascule de la bibliothèque vers le musée avec une réduction des livres exposés à ses trésors. Une véritable idéologie des trésors, conception marchande du patrimoine, sévit en Alsace. L’objectif est touristique.
Certes, la relation musée/bibliothèque est ancienne, comme on peut le constater dans la dénomination de Stadtbibliothek-Museum (Musée-Bibliothèque municipale) qu’on lui a donné sous administration allemande, lors de son installation à cet endroit. Étonnante volonté de la ville de Sélestat de cacher l’origine allemande du transfert de la Bibliothèque de l’école latine et de celle du grand humaniste Beatus Rhenanus qui l’avait léguée à la ville peu avant sa mort en 1547, dans l’ancienne Halle au blé où elle fut inaugurée en 1889.
L’extension et la nouvelle entrée, qui se situe de l’autre côté depuis juillet 2018 est l’œuvre de l’architecte Rudy Ricciotti :
L’accès direct aux livres reste possible pour les chercheurs. Pour les touristes, ont été sélectionnés quelques-uns de ces trésors mis sous verre. Ils sont accompagnés d’un dispositif technologique qui permet de s’approcher d’un aspect de leur contenu, en général une sélection de doubles pages d’un livre ouvert. En voici un exemple :
II s’agit d’un incunable, le Catholicon de Giovanni Balbi, ici appelé Balbus (Jean de Gênes), écrit en 1286 Le catholicon, contrairement à ce que son nom pourrait suggérer, est un dictionnaire latin. « Il contient, nous informe Wikipedia, cette encyclopédie humaniste de notre époque, certaines informations encyclopédiques et une grammaire latine ». « Il est utilisé durant le Moyen Âge dans l’interprétation de la Bible, sous forme de manuscrit ». C’est aussi un des premiers livres à être imprimé, à Strasbourg par Johannes Gutenberg en 1460. L’édition ci-dessus date probablement de 1470 et est l’œuvre d’ Adolphe Rusch.
Il contient ce drôle de symbole typographique qui nous rappelle très vaguement quelque chose :

Un repère tactile nous promet de plus amples informations. Il renvoie vers ceci :

C’est pour le moins un peu court et, pour tout dire, dans son imprécision peu pédagogique.
Quittons l’exposition un instant pour quelques explications. Pourquoi une telle densité de texte et pourquoi ne pas marquer le paragraphe en allant à la ligne ? Peut-être pour des raisons d’économie, le papier était cher. Mais peut-être surtout parce que la mise en page restait à inventer. On oublie toujours que l’invention de l’imprimerie n’est pas suffisante sans l’invention des dispositifs qui l’accompagnent.
Le signe typographique sur l’incunable est le C de Capitulum (chapitre) allongé et barré dont la partie concave a été coloriée. L’évolution de la lettre C vers le pied de mouche se représente de la façon suivante :

Source : Wikipedia

Dans un logiciel de traitement de texte, on retrouve pied de mouche en bouton dans la barre des outils, il sert à activer les marques de formatage.

Ici, dans LibreOffice Writer sous Ubuntu

Si la fonction de marquage des paragraphes, alinéas et sauts de page ou de paragraphes restent les mêmes, les marques sont invisibles. Mais le texte écrit se présente mis en forme.
Il existe à la Bibliothèque de Sélestat d’autres symboles de repérage. J’étais lors de ma précédente visite parti à la recherche d’une manicule. Un membre du personnel de l’établissement dont je n’ai pas relevé la fonction m’en avait imprimé deux beaux exemples ( je reprends ci-dessous ce que j’avais alors déjà écrit là-dessus) :
Nous avons ci-dessus une belle image de lecture d’un texte sous ligné, annoté et repéré.
Voilà deux index qui nous ouvrent à la question de l’indexation. La manicule semble dire c’est là qu’il y a quelque chose qui mérite d’être retenu. L’index a l’air de dire : lis ceci, c’est pour toi. C’est la variante aimable. Mais il peut aussi évoquer une injonction.
Voyons nos manicules d’un peu plus prêt :
La manicule (petite main) est l’ancêtre du pointeur, un symbole, souvent en forme de flèche, pilotée par un dispositif de pointage, comme une souris. Sur les écrans tactiles, cela s’obtient même avec le doigt. Digitalisation.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/20/Cursor-design1-hand.svg/63px-Cursor-design1-hand.svg.png?uselang=frCursor-design1-arrow.svg

On échangeait à l’époque ses lectures. On prenait des notes pas seulement pour soi mais également pour les autres, pour échanger ses lectures avec les autres. Les érudits de l’humanisme rhénan rendaient visibles et lisibles à d’autres leurs lectures. La lecture n’était pas seulement une relation individuelle du lecteur à son texte. Elle est partage. Aujourd’hui, le traitement de texte contient des possibilités de sur et sous-lignage, d’adjoindre des commentaires et des notes en marge.
On peut se demander pourquoi prendre des notes. Bernard Stiegler dirait d’abord que c’est parce que nous avons la mémoire qui flanche, c’est une façon de retrouver le passage qui nous avait marqué mais c’est aussi une manière d’intensifier sa capacité d’attention. Souligner un passage c’est le retenir plus que d’autres. Dans son séminaire sur la « catégorisation contributive » dans le cadre des digital studies de l’IRI (Institut de recherche et d’innovation), il avait évoqué la question de la prise de note :
« Plus généralement on prend des notes pour concentrer son attention ou bien sa lecture. Quand je souligne quelque chose dans un livre, cela s’inscrit dans mon cerveau. Je prends des notes pour écrire dans mon cerveau, il ne s’agit pas là d’une métaphore. La question de la prise de notes est une question de sensori-motricité. Mon cerveau est une surface d’écriture. Lorsque je lis un livre, je lis aussi mon propre texte que sont mes rétentions secondaires [mes souvenirs] » (On peut retrouver cela ici à la douzième minute. On notera par la même occasion le dispositif d’annotation des vidéos développé par l’IRI)
Les notes, les repères de lecture sont des jalons sur le chemin de la compréhension.
Retour à l’exposition permanente de la Bibliothèque humaniste de Sélestat
Une partie de l’exposition est consacrée à l’invention de l’imprimerie. Mais comme nous l’avons vu cela ne suffit pas à régler la question de l’édition et de la lecture des textes. Il a fallu inventer d’autres dispositifs pour mettre en forme un texte et le rendre lisible. Bien entendu les pattes de mouche ont disparu devant le formatage des paragraphes. Elles ont été masqués mais existent toujours dans le texte numérisé.

On passe devant Dame Grammaire accueillant un enfant devant un bâtiment figurant les différents étages de sa formation. Elle tient à la main un écriteau avec les lettres de l’alphabet. C’est l’occasion de nous rappeler ce qu’est la grammatisation :
« La grammaire n’est donc pas une simple description du langage naturel. Il faut la concevoir aussi comme un outil linguistique : de même qu’un marteau prolonge le geste de la main et le transforme, une grammaire prolonge la parole naturelle, et donne accès à un corps de règles et de formes qui ne figurent souvent pas ensemble dans la compétence d’un même locuteur. […] Avec la grammatisation – donc l’écriture, puis l’imprimerie – et, en grande partie, grâce à elle, sont constitués des espace/temps de communication dont les dimensions et l’homogénéité sont sans commune mesure avec ce qui peut exister dans une société orale, c’est-à-dire sans grammaire. » (Sylvain Auroux : La révolution technologique de la grammatisation Editions Margada Philosophie et langage Liège 1995).
Dans le langage d’Ars Industrialis, la grammatisation est aussi une discrétisation, c’est à dire pour faire simple un découpage en unités reproductibles.
Poursuivons notre parcours. Au détour d’une rangée, voici la griffe du célèbre imprimeur vénitien Alde Manuce chez qui Erasme s’est initié aux techniques d’imprimerie.
Un dauphin symbole de vitesse est enroulé autour d’une ancre qui immobilise, fixe. L’image est accompagnée de l’adage Festina lente (« Hâte-toi lentement »). On retrouve l’ancre, elle aussi, en traitement de texte pour fixer un objet, une image ou un cadre à une page, un paragraphe, comme caractère…
La légende précise que l’adage signifie qu’il faut agir vite mais pas sans réflexion. On peut y voir aussi la nécessité dans le déluge de flux qui nous submerge de trouver et construire des points d’ancrage. Je ne sais pas si j’y arrive mais il me plaît de penser que c’est aussi l’une des fonctions que je souhaite donner au SauteRhin.
Venons-en à ce qui a le plus retenu mon atention : le cahier d’écolier de Beatus Rhenanus :
En 1498-99, Beatus Rhenanus a fréquenté l’école latine de Sélestat. Il était alors âgé d’environ treize ans. Son cahier d’écolier a été conservé. Il fournit de précieuses indications sur la méthode pédagogique appliquée par son professeur, Crato Hofmann. Le cahier est ouvert sur l’étude d’un texte d’Ovide commenté par un savant italien de la fin du 15è siècle. Le titre de la page indique qu’il s’agit du livre 5 des Fastes d’Ovide.
A l’époque, les cahiers n’étaient pas préformatés comme ceux que nous avons connu à l’école avec une marge, des lignes horizontales, des carreaux petits ou grands. Il fallait d’abord structurer la page en traçant soi-même les lignes. On appelait ce quadrillage la réglure. On choisissait ainsi l’interlignage et la largeur des marges. En traitement de texte d’aujourd’hui, les pages sont préformatées également et la grandeur des marges et des interlignes peuvent être modifiées.
Le texte étudié était écrit, sous la dictée, dans le cadre. Les marges et les interlignes servaient à prendre note des explications de texte données par le professeur. Elles sont portées sur la page en écriture plus fine. On notera l’ampleur de l’interlignage. Dans les cahiers de notre enfance, les marges servaient au commentaire rageur du professeur à l’encre rouge. Rouge est la couleur de la faute. Outre la question de la mise en page et des gloses qui font partie des techniques pédagogiques et d’apprentissage – Beatus Rhenanus a également numéroté les pages de son cahier – il en est une autre remarquable. Elle concerne l’usage pour la compréhension du latin de la langue vernaculaire, qui était alors à Sélestat une langue germanique qui commençait à être écrite. Vertütschet, c’est à dire traduit en allemand, disait-on à l’époque. Concernant les notes interlinéaires en allemand, Isabel Suzeau-Gagnaire écrit à propos d’un autre cahier :
« L’introduction de la langue allemande pourrait aussi être comprise en tant que moyen de transmission du savoir. Ne pourrions-nous pas y voir en ce XVème siècle finissant les prémisses du grand mouvement de traduction des œuvres latines en langue allemande ? »
(Cf Isabel Suzeau-Gagnaire : Le cahier d’écolier de Beatus Rhenanus / L’étude de Virgile in Beatus Rhenanus , Lecteur et éditeurs des textes anciens. Brepols Publishchers)
L’écolier utilise sa langue maternelle pour préciser le sens de certains mots. Il en faut parfois plusieurs accolés où une phrase pour rendre la concision d’un mot ou d’une expression latines.
Beatus Rhenanus, après ses études, a eu une activité philologique, éditoriale et d’écriture. Il est notamment l’auteur d’une histoire de la Germanie. Il est à noter cependant que ceux que l’on appelle les humanistes rhénans, Erasme ou Beatus Rhenanus ne sont jamais passé à l’écriture en langue allemande. D’autres l’ont fait notamment Martin Luther.
On peut logiquement affirmer que Beatus Rhenanus se serait intéressé au World Wide Web (www), le système hypertexte de l’Internet. Ou alors ce serait ne pas comprendre la place qu’il a occupé dans son époque dans laquelle il a activement contribué au renouvellement intellectuel, en relation directe avec les imprimeurs.
Comme il ne faut pas trop béatifier Beatus ni idéaliser cette époque, j’insère une autre image qui tendrait à montrer que l’élève pouvait peut-être aussi s’ennuyer et se livrer à quelque distraction :

RHENANUS (Beatus), Cahier d’écolier de Beatus Rhenanus à l’École latine de Sélestat.
Bibliothèque humaniste de Sélestat (MS 50)

Publié dans Bibliothèques, Commentaire d'actualité | Marqué avec , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Heiner Müller : trois citations

Zukunft ergibt sich nicht aus Sandkastenspielen

L’avenir ne sort pas de jeux d’enfants au bac à sable

Wenn ich dich richtig verstehe : der Teufel steckt nicht mehr im Detail, sondern im Ganzen

Si je te comprends bien :
le diable ne se cache plus dans le détail, mais dans le tout (1)

Ohne die Maschine ist die Freiheit nicht mehr zu haben

Sans la machine, on ne peut plus avoir la liberté(2)

Heiner Müller in Ein Gespräch zwischen Wolfgang Heise und Heiner Müller Werke 10 Gespräche 1 Suhrkamp dans l’ordre p 515 et 516
Conversation entre Wolfgang Heise et Heiner Müller Traduction Jean-Pierre Morel in Fautes d’impression L’Arche respectivement p.61, 62 et 63
(1) Et nous perdons de vue la globalité ( Commentaire B.U.)
(2) A propos d’un texte d’Aragon définissant le théâtre de Robert Wilson comme une machine de liberté
Publié dans Heiner Müller | Marqué avec , | Laisser un commentaire