Alexander Kluge / Georges Didi-Huberman :
Machtlos = impuissant ou sans pouvoir ?

Avant de vous inviter à visionner la vidéo ci-dessous, je propose aux non-germanistes de lire les extraits en français du poème de Bertolt Brecht dont il est question dans le film projeté : Der Kinderkreuzzug 1939, dans la belle traduction de Maurice Regnaut.  Alexander Kluge dit que ce poème l‘émeut encore beaucoup. Il est en effet d‘une forte  actualité quand on pense à la question des réfugiés d‘aujourd’hui en lien avec celles qui l‘ont précédées et à la relation entre l‘Europe et la Méditerranée.

Bertolt Brecht :
CROISADE DES ENFANTS 1939 


En l'an trente-neuf, en Pologne,
Il y eut un combat d'enfer
Qui de nombreux hameaux et villes
Ne laissa plus rien qu'un désert.
[...]
A petits pas, par maigres troupes,
Des enfants affamés allaient,
Rencontrant dans les bourgs en ruines
D'autres enfants qu'ils emmenaient.
lls voulaient fuir, fuir ces batailles,
Ce cauchemar, fuir à jamais,
Ils voulaient un beau jour atteindre
Un pays où règne la paix.
[...]


En Pologne, ce janvier-là,
Fut trouvé un chien vagabond
Qui promenait à son cou maigre
Une pancarte de carton.
Sur elle était écrit: A l'aide !
Nous ne savons plus le chemin
Et nous sommes cinquante-cinq.
Vous n'avez qu'à suivre le chien.
[...]
C'était écrit par un enfant.
Des paysans l'ont lu.
Une année et demie est passée à présent.
Le chien est mort de faim.

(traduction Maurice Regnaut)

Mes remerciements à Vincent Pauwal pour la transmission de la vidéo.

L‘extrait ci-dessus est tiré d‘une vidéo réalisée lors d‘une rencontre qui s’est déroulée, le 27 septembre 2018, au Bal, à Paris. Elle réunissait l’écrivain cinéaste Alexander Kluge et le philosophe et historien de l‘art Georges Didi-Huberman dans le contexte de la parution du deuxième volume de la Chronique des sentiments d’Alexander Klug.

Le poème de Bertolr Brecht est entrecoupé, commenté, par des images qu’il commente en retour. Images de glace (nos cœurs), de nos barbelés murs miradors et toutes sortes de dispositifs de contrôle, images du corps de  Aylan Kurdi, petit garçon de trois ans, mort dans un double naufrage en Méditerranée alors qu’il fuyait avec son frère aîné, mort lui aussi, la ville de Kobani, en Syrie, théâtre de violents affrontements entre djihadistes de l’organisation État islamique et les miliciens kurdes. Comme il y a très longtemps avant lui, Enée, le fondateur de Rome, avait fui Troie en portant son père sur le dos. On y voit aussi apparaître Steve Job dont le père était d’origine syrienne.

La construction de ce type de constellation est caractéristique de la façon de faire d‘Alexander Kluge, mélangeant ici textes, images et musique, ouvrant ainsi un espace d‘interrogation sinon d‘inquiétante étrangeté (Freud). Bien sûr la spatialisation scripturale du livre  ne permet pas ce que le cinéma rend possible, la simultanéité, on ne peut lire plusieurs textes en même temps comme on peut voir plusieurs images mais le principe du montage est actif dans les deux cas.  J‘ai déjà décrit cela à propos de la Chronique des sentiments I qui regroupait les Histoires de base. Kluge continue son livre des métamorphoses, son Atlas Mnemosyne. Le second volume est sous-titré cette fois : Inquiétance du temps, en allemand : Unheimilchkeit der Zeit, expression évoquant la résurgence d‘une étrangeté cachée.

DAS POETISCHE HEISST SAMMELN / LE POÉTIQUE C‘EST FAIRE COLLECTE, note Alexander Kluge dès les premières lignes d‘introduction de son livre, en attribuant ces propos à Heiner Müller. Sammeln est un verbe actif très polysémique s‘appuyant sur un sens premier qui désigne la cueillette pour se nourrir. Assembler, rassembler, regrouper, réunir … LE POÉTIQUE C‘EST FAIRE COLLECTE. Kluge ne dit, ici ,ni ce qui se collecte ni comment s‘y exprime le poétique. Le film contenu dans la video donne cependant une idée du comment. Collecter, c‘est aussi assembler dans un montage des éléments disparates dans le temps en en suggérant des liaisons souterraines. La collecte utilise la technique du montage.

Dans l‘extrait vidéo que j‘ai choisi, Georges Didi-Huberman soulève, en outre, la question de la Machtlosigkeit, impuissance et/ou absence de pouvoir, à laquelle nous sommes peu ou prou tous confrontés. Que faire face au sentiment partagé d‘impuissance ?

Pour mieux saisir ce qui se collecte, j‘entame la lecture attentive de cet épais volume à partir de cette ligne directrice du poétique. En commençant par l‘introduction, what else ?

A suivre …

 

 

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René Schickele, tel un phénix à Badenweiler

Vue sur la plaine d’Alsace et les Vosges à proximité de la maison que René Schickele habita à Badenweiler

Erlebnis der Landschaft

“Ich erinnere mich, wie ein junger Dichter, der den Krieg als Artillerieleutnant mitgemacht hatte, mich um das Jahr 1921 besuchte. Er kam müde und verstimmt aus dem Ruhrgebiet, wo er Monate unter Tag gearbeitet hatte, um Geld für sein Studium zu verdienen. Ich führte ihn auf einen Berg und zeigte ihm die Schätze der Erde.
Kaum aber ergriff ihn die Schau über die Rheinebene, die Vogesen, die Weinberge, die dem südlichen Schwarzwald vorgelagert sind, und wollte ihn entrücken, als auch schon das wiedergewonnene Freiheitsgefühl in ihm sich seltsam empörte. Sein Artilleristengehirn begann nach Deckungen, Richtpunkten zu suchen, in einer Art Schwärmerei führte er Krieg mit Kanonen in dem gewaltigen Garten, der sich seinen Blicken darbot. Er verließ uns, ohne etwas andres von hier mitzunehmen als die Erinnerung an eine etwas phantastische Reliefkarte eines Kriegsschauplatzes, in die er allerhand Einzeichnungen gemacht hatte. Dabei hatte der Krieg ihn nie in diese Landschaft geführt, er sah sie zum erstenmal.
Seitdem weiß ich: auf ihrem langen und vielfältigen Rückzug aus dem Krieg werden die Jungen nur mühsam und mit stockenden Pulsen zur Landschaft, zu ihrer Kindheit zurückfinden. Sie werden vierzig Jahre alt werden, bevor sie von neuem unschuldige Erde betreten, bevor mit der sich verflüchtigenden Zweckhaftigkeit des Blickes die Bereitschaft zur Empfängnis wiederkehrt. Mit Politik hat das nichts zu tun, nicht einmal damit, in welchem Geiste einer den Krieg erlebt hat. Für alle war der Krieg da: Mondlandschaft, wissenschaftlich erzeugtes und beherrschtes Erdbeben, Zusammenbruch. Alle, die ihn erlebt haben, hat er erst einmal um und um gekehrt “.

(René Schickele : Himmlische Landschaft)

L’expérience du paysage

« Je me souviens de la visite, aux alentours de 1921, d’un jeune poète qui avait fait la guerre en tant que lieutenant d’artillerie. Fatigué et d’humeur maussade, il rentrait de la Ruhr où quatorze mois durant il avait travaillé dans les mines pour financer ses études. Je le conduisis sur une montagne et lui montrai les trésors de la terre.
Mais à peine la vue sur la vallée du Rhin, les Vosges, le vignoble situé sur les contreforts sud de la Forêt-Noire l’eut-elle saisi pour tenter de l’abstraire de sa réalité à lui, que curieusement le sentiment de liberté fraîchement retrouvée le révolta. Son cerveau d’artilleur se mit en quête d’abris, de points d’orientation ; plongé dans une sorte de folie militaire, il faisait la guerre avec tout un arsenal de canons dans ce jardin immense qui s’offrait à ses yeux. Il repartit sans emporter autre chose que le souvenir de la carte d’état-major quelque peu fantastique d’un champ de bataille, sur laquelle il avait fait toutes sortes d’annotations. Et pourtant la guerre ne l’avait jamais conduit dans ce paysage, il le voyait pour la première fois.
Depuis ce moment-là, je suis certain d’une chose : sur le long et fastidieux chemin du retour, les jeunes soldats ne retrouveront qu’à grand-peine le paysage de jadis, leur enfance. Ils auront quarante ans avant de mettre à nouveau le pied sur une terre innocente, avant de pouvoir à nouveau accueillir le paysage qui les entoure d’un regard libéré de l’expérience de la guerre. C’est sans rapport avec la politique, je dirai même que l’esprit dans lequel un individu a vécu la guerre est sans importance. Pour tout un chacun, la guerre a eu lieu : un paysage lunaire, un séisme scientifiquement provoqué et maîtrisé, un effondrement. Cette guerre, elle a d’abord mis sens dessus dessous tous ceux qui l’ont vécue ».

(René Schickele : Paysages du ciel . Trad Irène Kuhn et Maryse Staiber. Editions Arfuyen)

Nous sommes au lendemain de la Première guerre mondiale. Ces années, René Schickele les a passées en exil en Suisse. Après l’énorme déception qu’a représentée pour lui la Révolution de novembre 1918, il s’installe à Badenweiler en 1922. Il y séjournera dix ans avant d’être à nouveau contraint à l’exil, en Provence, cette fois en France dont ce natif d’Alsace avait acquis la nationalité par les accords d’armistice.

« Lorsque je suis arrivé ici, j’étais un homme mort. Il me semblait « détruit à jamais, le monde merveilleux », et je ne voyais pas d’issue à ce champ de ruines où grouillaient les hyènes du champ de bataille, les chacals du mensonge et les serpents qui se repaissent de la pourriture. Comme beaucoup d’autres je déambulais dans une sorte de rêve éveillé, un cauchemar ; dans les villes, on continuait de tirer et de crier, et il me semblait bien avoir compris une chose : ce n’est pas avec des coups de feu et des cris que l’on sauvera l’humanité ».

(René Schickele : Paysages du ciel . Trad Irène Kuhn et Maryse Staiber. Editions Arfuyen)

La petite ville thermale de Forêt Noire, que l’auteur appelait aussi Römerbad (Bain romain) en raison de l’existence des thermes et des traces de la présence romaine – René Schickele était attaché à son héritage romain – sera le lieu d’une résilience, c’est à dire aussi d’intense productivité littéraire. C’est ici, à proximité de la source, que l’homme mort – psychiquement et moralement, s’entend – tel un phénix renaîtra une nouvelle fois du chaos de la catastrophe qu’a été le Première guerre mondiale en réaffûtant toutes ses capacités sensorielles dans les paysages du ciel (et de la terre).

La maison qu’habita René Schickele au n° 14 de la même rue est un espace privé inaccessible. On n’en aperçoit que le faîte derrière le mur qui l’entoure.

« La maison était longue et basse. D’abord on n’apercevait d’elle que le toit couvert de tuiles noircies par le temps et, au-dessous, une lumière rose qui coulait à travers les mirabelliers et les grandes plantes vivaces : pivoines, pieds-d’alouette, gypsophiles, croix de Jérusalem, monardes, lupins, hélénies, rudbeckies, astilbes, gaillardes, anémones du Japon, phlox hybrides, tritomes, barbes-de-bouc, verges d’or ou dahlias et asters – selon la saison. Le terrain montait doucement vers le bois, d’où l’impression que, ramassée dans la verdure, la maison se blottissait contre la forêt en ramenant à elle les replis du jardin. En aval, derrière la maison, le jardin se perdait dans les prairies. Aucune clôture ne l’en séparait ».

(René Schickele Le retour bf éditeur 2010 pp 77-78)

On notera l’inventaire de naturaliste contenu dans le récit. Quand à l’absence de clôture, on la chercherait en vain aujourd’hui. Cette maison est située à équidistance d’Avignon et de Munich, de Marseille et de Berlin, De nombreux ingrédients sont réunis pour rendre ce lieu habitable. Plusieurs raisons expliquent que René Schickele se soit installé à Badenweiler. Il avait d’abord tenté, après les déceptions de l’année 1919, de fonder une petite communauté artistique à Uttwill, en Suisse. Là déjà, comme l’écrit Norbert Jacques dans ses souvenirs, il voulait comme « un second Fabre » [i.e. le naturaliste et entomologiste Jean-Henri Fabre] s’asseoir dans le coin d’une haie aménagée à cet effet pour observer les insectes. » (Rapporté par Albert M Debrunner : Freunde es war eine elende Zeit / René-Schickele in der Schweiz Verlag Huber p 273)

A peu près à la même époque, entre 1918 et 1921-22, Joan Miró peint avec une incroyable minutie son potager (Le potager à l’âne) et La ferme de son pays catalan, presque un inventaire aussi, en mettant en relief les éléments les plus infimes, le cas échéant en les disproportionnant, comme un acte de fidélité envers un lieu. Et comme pour en forger son alphabet.

La tentative de s’installer en Suisse avait échoué pour des raisons principalement financières. Fin 1919 déjà, il fallait 100 marks pour obtenir 8 francs suisses. « Die Schweitz war mir verloren » (La Suisse était perdue pour moi). Il l’aimait pourtant cette Suisse comme un modèle. L’Allemagne, il la portait autrement au cœur, au point de vouloir sans cesse la réformer voire la révolutionner, sans cesse critique envers son régime et particulièrement envers la domination de la Prusse.

Mais pourquoi ne pas s’installer en Alsace ? Simplement parce qu’il n’y était pas le bienvenu, il y était très mal vu et il avait besoin du marché éditorial allemand pour parvenir à se nourrir lui et les siens.

A Badenweiler, il se met en retrait et en retraite (au sens méditatif) des évènements extérieurs qui pèsent lourdement sur lui. On pourrait aussi dire qu’il y est en cure, non pas thermale mais mentale. Cure est un mot qu’il utilise dans la description de son anarcho-communisme. Il le définit comme provenant « du latin curare, le mot le plus optimiste du monde puisqu’il signifie soigner en impliquant guérir » (R.Schickele : Le retour p.49). La revue littéraire Weißen Blätter, phare du pacifisme pour lequel il s’est tant battu est arrivée au bout de sa course, l’utopie d’une réunion du pays alémanique est repoussée si loin qu’elle a aujourd’hui complètement disparue.

A Badenweiler et dans ses environs, il se met en quête du « secret de toute vie » (Geheimis allen Lebens) Il retrouvera sa capacité de travail et écrira notamment sa grand trilogie romanesque Das Erbe am Rhein et le roman Symphonie für Jazz, le recueil d’essais Die Grenze et Himmlische Landschaft, un recueil de prose poétique, qui transcende un peu les genres littéraires et qui paraîtra en 1933 et dont est tiré l’extrait choisi.

L’expérience du paysage

La guerre a constitué une rupture du rapport de l’homme aux paysages, pas seulement en raison des destructions physiques. Dès le début du livre, dans le texte intitulé L’expérience du paysage. (Erlebnis der Landschaft), le narrateur raconte avoir emmené après guerre un jeune poète ayant été lieutenant d’artillerie sur la montagne pour lui faire admirer le paysage de la plaine du Rhin, les Vosges, les vignobles. Mais, le regard du poète reste confondu avec celui de l’artilleur et du mineur qu’il a été. Son cerveau est resté militarisé, le paysage n’est pas à perte de vue, mais perdu de vue.

Notre jeune poète transformé en technicien militaire par la guerre industrielle – et par une période de travail sous terre dans la Ruhr – a perdu la capacité de respirer par ce que le philosophe Gérard Granel appelle les « poumons de l’œil ». Le paysage lui est devenu étranger. Marx parlerait d’ Entfremdung (aliénation). Il a une carte d’état-major dans la tête.

Voilà décrit le ravage mental de la guerre dans le cerveau d’un jeune poète. Son regard est instrumenté, on pourrait dire aujourd’hui algorithmisé, il consiste à repérer des cibles, les angles de tirs. Il est calcul. Son cerveau fonctionnalisé. Son imaginaire est mort pour le paysage.

On se demande parfois quelle peut être l’actualité de René Schickele. En voici une : l’incapacité d’attention au paysage a quelque chose de contemporain, non du fait de la guerre mais des industries numériques qui, en focalisant l’attention sur les instruments mobiles, privent leurs utilisateurs de capacités d’écoute et de vision des paysages. Ce n’est pas la numérisation qui est en cause mais les pratiques imposées par les opérateurs. Dans certaines villes d’Allemagne, ont été installés des parcours dotés d’une signalétique lumineuse au sol, de sorte que les piétions peuvent s’y déplacer sans quitter des yeux leur smartphone et sans un regard sur leur environnement. Le temps absorbe l’espace. Les opérateurs ne tirent aucun bénéfice du fait que nous admirions le paysage…

René Schickele tire de l’expérience qu’il a vécue avec le jeune soldat la leçon qu’il faudra quarante ans à cette génération avant de mettre à nouveau le pied sur une terre innocente, avant de pouvoir à nouveau accueillir le paysage qui les entoure d’un regard libéré de l’expérience de la guerre. Elle n’aura pas quarante ans pour s’en remettre. Et tout se passe comme si René Shickelé allait aider le jeune poète – et lui-même d’abord aussi – à retrouver la respiration de tous ses sens en lui réapprenant à décrire précisément le paysage et ce qu’il contient de merveilleux, de himmlisch. Pour cela il faut s’ouvrir, respirer. Cette activité proprement humaine signifie inspirer, retenir, expirer. Le mot est pris ici au sens évoqué par Gérard Granel dans son commentaire des Manuscrits de 44 de Karl Marx  :

« L’homme seul respire, c’est à dire accueille, retient profondément et relâche doucement comme une réponse la bouffée d’air ; cette partie de cette forme-de-monde que je nomme air et qui n’est pas un mélange de gaz, mais une modalité de l’être-sur-terre, de même nature et de même extension que les couleurs des bois, elles-aussi respirées, et que la lumière dont se remplissent les poumons de l’œil »

(Gérard Granel : Incipit Marx in Traditionis Traditio NRF Gallimard 1972 p. 215)

Seul l’homme voit – peut voir – ce que seul lui-même nomme un paysage. Les paysages ne sont jamais donnés. Ils réclament de l’attention. Il ne suffit pas de s’y rendre en 4 x4, de prendre quelques clichés avec son smartphone pour pouvoir le saisir. Le paysage ne s’offre qu’à celui qui fait un effort, par exemple celui de marcher. Il ne suffit cependant pas de s’avancer vers le paysage avec ses pieds. Si l’on a la tête ailleurs, on ne réussit pas. C’est, d’ailleurs dans les randonnées, nous sommes dans notre cas sur les hauteurs, le meilleur moyen de rater les bifurcations des sentiers. Il faut que la tête soit elle aussi où sont les pieds. Cela veut dire aussi que le paysage se « respire » et se construit mentalement. Il a besoin de l’imaginaire. L’imaginaire, c’est quand, comme dans le recueil cité, dans le ciel « les phoques se métamorphosent en lions marins » pour finir par devenir des éléphants.

La question de la fonction thérapeutique du paysage est, dans le recueil Himmlische Landschaft évoquée par l’ami docteur avec lequel le narrateur regarde par la fenêtre :

« Le paysage n’exerce-t-il pas par mon intermédiaire une action médicale » (p.85)

Au fil de la lectures de ces petit textes rassemblés, on s’aperçoit que toutes les capacités sensorielles sont réaffûtées pour cela. Il n’est pas seulement question de la vue mais également de l’ouïe et de l’odorat.

L’ouïe :

« Il se mit à pleuvoir. Je me tenais adossé au tronc d’un pommier en fleurs et je croyais voir l’herbe pousser. Pourquoi pas ? Tout dans la nature pousse par à coups. En tout cas, j’entendais l’herbe pousser. » (p.49)

L ‘odorat :

« Avec le temps, l’odorat de l’amateur de fleurs ( à condition, bien sûr qu’il soit d’abord un amant des fleurs) a tendance à prendre le dessus sur la vue, et c’est alors que prend forme un tout nouveau jardin – un jardin dont l’ordonnancement est défini par le nez ». (p.75)

Ce dernier exemple montre bien qu’il ne s’agit pas de je ne sais quelle nature originelle. Mais d’un paysage anthropisé, aménagé, (co)produit par l’homme, d’un paysage qui est aussi de jardin.

Arrive alors, un soir, l’affranchissement « du passé dévastateur » dans « l’union du paysage et de mon être profond que je venais de retrouver ».

Le souci (Sorge) du handicap de guerre, du sens dessus dessous de celle-ci conduit à en prendre soin (Sorgen). Une thérapie consistant à retrouver des forces à partir d’un lieu, retrouver la respiration des sens. Se refaire une sensibilité c’est se refaire une santé. Et réciproquement.

Une première version de ce texte est paru dans la revue Land und Sproch n°207 Septembre 2018. La présente version a été remaniée.
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Manif d’enfants pour un « jeûne de portable au bac à sable »

Pour réclamer de leurs parents qu’ils jouent avec eux plutôt qu’avec leurs smartphones, quelque 200 enfants et parents – selon des organisateurs et selon la police – ont manifesté à Hambourg en septembre dernier. Interrogée sur sa présence, une petite fille dit : Parce que ça m’énerve que mes parents soient toujours avec leur portable. Un petit garçon ajoute : les parents doivent plus jouer avec nous.

Emile, 7 ans, a été l’initiateur du mouvement. Après avoir suffisamment tanné ses parents, ils ont accepté de l’aider à organiser la manifestation. Ces derniers du coup se sont rendus compte qu’ils pouvaient aussi apprendre de leurs enfants.

Ceux-ci ont notamment scandé :

„Wir sind hier, wir sind laut, weil ihr auf eure Handys schaut!“.
Nous sommes là, nous crions fort parce que vous n’en avez que pour votre portable

ou encore

„Am Sandkasten bitte Handyfasten“.
Jeûne de portable au bac à sable

Source : https://www.swr3.de/aktuell/nachrichten/Grundschueler-demonstrieren-in-Hamburg-gegen-ihre-Handy-Eltern/-/id=47428/did=4843566/5iolb0/

Le reportage évoque également des accidents de noyade dus à l’inattention des parents quand ils ont les yeux rivés sur leurs écrans de poche.
Précisons encore que près de la moitié des enfants de 4 à 13 ans sont équipés d’un téléphone portable.

Avez-vous déjà parlé à votre enfant aujourd’hui ?

Cela rappelle la campagne de prévention à l’addiction au téléphone portable qui avait été lancée en 2017 dans le nord-est de l’Allemagne, cette fois à l’initiative d’éducateurs. Je reprends ce que j’ai déjà signalé ici.

Avez-vous déjà parlé à votre enfant, aujourd’hui ?

Avez-vous déjà parlé à votre enfant aujourd’hui ? Tel était  le thème d’une campagne de sensibilisation lancée dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale dans le nord-est de l’Allemagne. Cette campagne contre l’addiction des parents aux smartphones partait d’un constat fait par les éducateurs qui ne savent pas trop bien comment aborder la question sans que cela soit mal pris. Ils observent que de plus en plus de parents viennent chercher leur enfant à la crèche sans même décrocher de leur téléphone et qu’ils ne demandent même pas aux mômes comment s’est passée leur journée. On peut observer le phénomène aussi dans les rues, les aires de jeu, les transports. Les parents sont physiquement là mais mentalement et sentimentalement absents.

Les enfants se sentent abandonnés et parfois ne savent plus comment faire pour attirer l’attention de leurs parents. Le mieux dans ce cas est bien évidement de casser quelque chose. Exprimer sa souffrance par des manifestations comme celle de Hambourg est peut-être une meilleure solution.

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Héros

Andrea: « Unglücklich das Land, das keine Helden hat. »
[….]
Galilei:  » Nein. Unglücklich das Land, das Helden nötig hat. »

Bertolt Brecht : Leben des Galilei – Bild 13

 

Andrea : « Malheureux le pays qui n‘a pas de héros »
[….]
Galilée : « Non. Malheureux le pays qui a besoin de héros »

Bertolt Brecht : La vie de Galilée 13ème tableau
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René Schickele : « Pauvre flèche de la cathédrale »[de Strasbourg]

Armer Münsterzipfel

Während der Französischen Revolution stellten die Jakobiner den Antrag, den Münsterturm abzutragen, weil er ein Hohn auf die Gleichheit sei.
Nein! rief ein guter und kluger Mann (in seiner Art freilich ein Sozialverräter), gerade das soll er: alles überragen, damit man ihn von weitem sieht, sogar vom andern Ufer des Rheins. Setzt ihm eine phrygische Mütze auf, und alles ist in Ordnung !
So geschah es. Der Münsterturm überlebte die Schreckensjahre unter dem Schutz einer Jakobinermütze. Sie war aus Blech, und die Leute jenseits des Rheins nannten sie den Kaffeewärmer. 1870 wurde das Kreuz von der preußischen Artillerie krumm geschossen. Man bog es gerade.
Am 9. November 1918 wehte an ihm die rote Fahne. Diesmal hielt es sich gut, es blieb gerade. Die rote Fahne wich der Trikolore. Da machte es sich erst recht steif.
Der neue Bischof von Straßburg fand heraus, daß an Stelle des Kreuzes früher eine Madonna gestanden habe, und wollte sie wieder in ihre Rechte einsetzen. Er fand aber dafür keine Gegenliebe beim Gemeinderat, dessen Mehrheit in einem Kreuz das passendere Symbol für die Heimat erblickte. Das Kreuz rührte sich nicht, bis die Zornesausbrüche der Nationalkatholiken gegen ihre autonomistischen Glaubensbrüder etwas fertig brachten, was nur der preußischen Artillerie geglückt war: das vielgeprüfte Kreuz bog sich vor Kummer und muβ jetzt von kommunistischen Arbeitern wieder aufgerichtet werden“.

René Schickele : Die Grenze in Werke in drei Bänden Dritter Band pp 635-637
Pauvre flèche de la cathédrale

« Pendant la Révolution française, les Jacobins avaient proposé de déposer le sommet de la Cathédrale [de Strasbourg] parce qu’il tournerait en dérision l’idée d’égalité.
Non ! s’écria un homme bon et intelligent (à sa manière sûrement un social-traître) c’est précisément sa fonction : être au-dessus de tout, afin qu’on le voie de loin, y compris de l’autre rive du Rhin. Coiffez-le d’un bonnet phrygien et tout rentrera dans l’ordre!
Il en fut fait ainsi. Le clocher de la cathédrale survécu aux années de terreur sous la protection d’un bonnet phrygien. Il était en fer blanc et de l’autre côté du Rhin les gens l’appelaient le couvre-cafetière. En 1870, la croix fut tordue par l’artillerie prussienne. On la remit droite.
Le 9 novembre 1918, flotta, accroché à elle, le drapeau rouge. Le drapeau rouge vira tricolore. Elle se raidit plus encore. Elle se comporta bien et resta droite. Le nouvel évêque de Strasbourg découvrit qu’à la place de la croix se trouvait autrefois une madone et il voulut la rétablir dans ses droits. Mais sa proposition n’eut pas d’accueil favorable de la part du Conseil municipal qui voyait dans la croix un meilleur symbole pour la heimat. La croix ne bougea pas jusqu’à ce que les éruptions de colère des nationaux-catholiques contre leurs frères en religion autonomistes réussirent ce que n’avait obtenu que l’artillerie prussienne : la croix très éprouvée se tordit de chagrin et doit maintenant être remise d’aplomb par des ouvriers communistes »

René Schickele : Die Grenze in Werke in drei Bänden Dritter Band pp 635-637. Traduction Bernard Umbrecht

Je ne reviendrai pas ici sur la constitution de Conseils d‘ouvriers et de soldats en Alsace ni ne m’attarderai sur l’épisode du drapeau rouge sur la cathédrale de Strasbourg. J‘en ai déjà parlé avec des textes de Alfred Döblin, Carl Zuckmayer, Louis Aragon, etc. Cela se passait entre le 13 et le 20 novembre 1918 . Je me contenterai de rependre une courte citation de Döblin :

Depuis midi le drapeau rouge flottait sur la tour de la cathédrale, mais l’orgue n’en jouait pas mieux pour autant. Seuls quelques passants levèrent les yeux ».

Le récit de Schickele étrangement peu connu, Pauvre flèche de la cathédrale,  est drôle dans sa profondeur historique franco-allemande. Il est admirablement construit. Comme un conte. Schickele est à sa façon aussi un rassembleur d‘histoires. L‘auteur établit un lien entre les deux révolutions, la française de 1789 et l’allemande de novembre 1918, réunies à travers plus d’un siècle d’histoire autour de la flèche de la cathédrale de Strasbourg. Cette association est caractéristique de l’esprit de l‘écrivain alsacien qui ajoutera quelques grelots à son bonnet phrygien pour jouer le fou – shakespearien – de Karl Marx.

René Schickele (1883-1940), citoyen français und deutscher Dichter, Gallischer Geist et poète allemand, né à Obernai, d’une mère « authentiquement française » qui n’a jamais voulu apprendre l’allemand et d’un père authentiquement « alaman », n’a cessé de revendiquer cette double origine qui devait marquer son devenir. „Mon origine est mon destin“ affirmait-il. Et il reste fidèle à cette démarche comme on peut le lire dans le texte ci-dessus.

Là où Döblin écrit à propos du caractère éphémère de la Révolution de novembre 1918 en Alsace que

«cela ne venait pas seulement de la présence de la cathédrale, de l’existence de charmants canaux paisibles, de l’Ill avec ses lavandières, des nombreuses brasseries où coulait encore un vin dont ils avaient été si longtemps privés … Cette Alsace, leur patrie chérie, donnait bien du fil à retordre à nos révolutionnaires. Ils n’arrivaient pas à placer leur marchandise »,

Schickele a une tout autre explication :

« Quand on s’interroge sur les raisons de l’accueil enthousiaste des Français [après l’armistice du 11 novembre 1918], on peut invoquer une pleine douzaine de raisons dont la plupart ont un poids important. Je veux cependant faire observer que l’arrivée des Français est apparue aux Alsaciens écorchés comme le triomphe visible et solide de la révolution. Ils se sont défaits de leur joug : la guerre et l’administration allemande (qu’ils n’avaient connue depuis quatre année que comme dictature militaire), en même temps cette révolution avait les couleurs auxquelles le pays bourgeois aspirait. Les conseils d’ouvriers et de soldats disparurent sur le champ. Ce que Noske avait conquis sanguinairement en Allemagne, il n’en fut même pas question en Alsace. Les Alsaciens avaient leur révolution et c’était l’armée française qui la garantissait ».

(René Schickele : Die Grenze Werke in drei Bänden Dritter Band p 595  Traduction provisoire Bernard Umbrecht)

En outre, ajoute-t-il encore, la nouvelle république allemande n’inspirait pas confiance en son sérieux et contenait la crainte d‘une bolchévisation. Cette dernière dimension n‘est pas facile à saisir chez Schickele si l‘on reste en empathie avec l‘auteur. Cela en raison de son contexte géopolitique et de la bascule qui s‘opère très rapidement envers le nouvel ennemi des puissances occidentales, la révolution bolchévique. Cette contextualisation me semble manquer alors que l‘on trouve cela évoqué, par exemple,  chez Thomas Mann :

« En 1918, le maintien du blocus, après la capitulation de l’Allemagne, servit aux puissances occidentales à contrôler la révolution allemande à la retenir dans l’ornière de la bourgeoisie démocratique et à l’empêcher de se tourner vers le prolétariat russe. L’impérialisme bourgeois, victorieux, n’eut pas assez à mots pour dénoncer l’«anarchie », refuser toute négociation avec des conseils d’ouvriers, de soldats, et autre groupements analogues, pour affirmer qu’on ne pouvait conclure la paix qu’avec une Allemagne « stable » et que seule une telle Allemagne serait ravitaillée. Ce que nous possédions comme gouvernement se conforma à ces indications paternelles, prit parti pour l’Assemblée nationale contre la dictature du prolétariat et repoussa docilement les offres des Soviets, même lorsqu’il s’agit de livraisons de céréales ».

Thomas Mann Le docteur Faustus Poche p 406

L‘anti-bolchévisme de Schickele est, lui, motivé d‘abord à partir d’une démarche profonde en lui, l’abjuration radicale de toute forme de violence. Il était pacifiste non seulement face à la guerre mais également à l‘égard des révolutions.
Il m’a semblé intéressant de verser dans la discussion que nous devrions finir par avoir un jour, mais peut-être pas, cette idée qu ‘un tiens vaut mieux que deux tu l’auras appliqué aux révolutions et l’hypothèse que le peu d’intérêt en Alsace pour la révolution de novembre 1918, qui était d’abord une révolution pour la paix, a peut-être pour origine qu’ils en avaient déjà une, solidement garantie, alors que la révolution allemande, incertaine, n’apportait pas grand-chose de plus. Quelques avantages sociaux sans doute : la journée de huit heures et le vote des femmes bien avant la France. René Schickele qui en a été très déçu pour y avoir participé à sa manière, – il était le 9 novembre très actif à Berlin – l’a qualifiée de « bourgeoise ».
La cathédrale de Strasbourg s’en est remise, pour l’orgue, je ne sais pas, quant à l’Alsace, ce n’est toujours pas le cas.

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Document : René Schickele et les „Weißen Blätter“

La revue littéraire les Weißen Blätter ont été pendant la Première guerre mondiale le point de ralliement des écrivains pacifistes. Elle comptait parmi ses collaborateurs entre autres Henri Barbusse, Gottfried Benn, Max Brod, Georges Grosz, Hermann Hesse, Annette Kold, Else Lasker-Schüler, Heinrich Mann, Robert Musil, Ernst Stadler Robert Walser, bien d‘autres. La Métamorphose de Kafka y a été publiée en 1915 (illustration). Créée en 1913, la revue mensuelle  durera jusqu‘en 1920 et connaîtra plusieurs éditeurs successifs, paraissant d‘abord encore en Allemagne puis en Suisse. L‘écrivain gallo-germanique alsacien, René Schickele, qui y avait collaboré depuis le début en prend la direction à partir de 1915. Il dira qu‘ils se sont efforcés au milieu des tourmentes de la guerre de maintenir vivant l‘idéal. Je mets en ligne, en document, ce qu‘en écrivait en 1958, le germaniste français René Cheval dans la revue Allemagne d‘aujourd’hui. Il souligne « le grand mérite de Schickele […] d’avoir sauvé, à un moment où il fallait du courage, les droits de la conscience devant le déchaînement de la violence ».

 

Fac-similé d‘une lettre de Kafka à René Schickele de février 1915.
La lettre parle de la publication de la Métamorphose  qui paraîtra dans le n°10 (octobre 1915) des Weiβen Blätter dirigés par René Schickele.
Reproduit d‘après René Schickele Leben und Werk in Dokumenten Hrg Dr. Friedrich Bentmann. Verlag Hans Carl Nürnberg 1974 p 115

« Il n’est pas sans intérêt de relire les manifestes, proclamations ou publications des intellectuels allemands pendant la guerre de 1914-1918. On a rarement autant écrit qu’à cette époque, chacun tenant, sur le plan de l’esprit, à apporter sa contribution à l’effort de guerre et à se libérer, par la véhémence de la plume, du complexe de l’arrière. Le phénomène n’est pas isolé, puisqu‘on pourrait aussi bien l’étudier en France à la même époque. Quand l’intelligence se casque et ne cherche qu‘à pourfendre, c’est qu’elle doute d’elle-même. Elle a mauvaise conscience, elle craint de paraître inactuelle où inutile dans un moment où d’autres versent leur sang. C’est pourquoi elle s’instrumentalise, devient servante et servile.

Il y en a pourtant qui n’admettent pas de se laisser enrôler, ou de payer leur tribut. Ce sont ceux qui se refusent à se laisser absorber par le totalitarisme de la guerre et qui prennent leurs distances : ne coïncidant pas, ils peuvent et osent juger. Cette attitude, il faut bien le dire, n‘est pas commode ni confortable ; elle est celle d’une petite minorité, qui n’a pour se défendre des accusations de trahison que le frêle rempart de sa conscience. Que pèse la conscience devant le déchaînement des passions collectives, la sagesse individuelle auprès d’hommes englués dans la réalité de la guerre, de la faim, de la boue et du sang ? Ce devait être en France le drame de R. Rolland. Et, toutes proportions gardées, ce fut celui de R. Schickele en Allemagne.

À vrai dire, Schickele n’était pas seul. Il avait à sa disposition un organe, les Weißen Blätter, et une équipe, dont la cohésion ne fera que croître au cours des années de guerre. La revue avait pris un premier départ en 1913, mais, dès août 1914, elle cesse de paraître. Lorsque la publication reprend en janvier 1915, Schickele donne les raisons de ce silence d’autant plus remarquable à une époque où la rhétorique et le faux lyrisme envahissent les revues allemandes : Pendant quatre mois la revue et ses amis se sont quittés pour laisser déferler sur eux la violence des événements de la guerre. Ils veulent maintenant reprendre la route interrompue qui, malgré les affres de la guerre, doit cependant et sans doute plus clairement qu’autrefois, conduire à une nouvelle Allemagne. Ils pensent que c’est une belle tâche que d’amorcer en pleine guerre la reconstruction et d’aider à préparer la victoire de l’esprit. La communauté européenne semble aujourd’hui totalement détruite — mais ne devrait-ce pas être le devoir de tous ceux qui ne sont pas sous les armes, de vivre consciemment dès aujourd’hui en conformité avec ce qui, après la guerre, sera le devoir de tous les Allemands ? Nous sommes pour un impérialisme de l’esprit… Proclamation insolite, on en conviendra, en ce début de 1915, où triomphent tous les impérialismes, sauf celui de l’esprit…

Ce qu’il s’agit de mettre en lumière, c’est la trahison des intellectuels qui se laissent emporter par les « duels de gueule », comme dit Romain Rolland, la „Krieg mit dem Maul“, comme il écrit lui-même. C’est ainsi qu’il ouvre largement ses colonnes à Annette Kolb, comme lui demi-Française, à qui ses efforts de rapprochement venaient de rapporter, à Dresde, un affront public. Il groupe autour de lui une pléiade de jeunes poètes, dont au début du moins, la commune préoccupation n’est pas une formule esthétique, mais la protestation contre la guerre : Rudolf Leonhard, Albert Ehrenstein, Wolfenstein, et bien entendu Werfel. Il s’efforce de conserver à sa revue, en pleine guerre, un caractère international, en publiant des textes de Whitman, de Claudel, de Francis Jammes, de Verhaeren, de Suarès. D’une façon générale, la revue de Schickele est orientée vers la France (même dans les écrits pourtant nationalistes de Max Scheler), et la publication de l’essai sur Zola de Heinrich Mann donne les raisons profondes de cette attirance. Le problème fondamental, pour Schickele et ses collaborateurs, est en effet celui de la position des intellectuels dans l’État, de leur attitude devant l’histoire, et en l’occurrence la guerre. Doivent-ils s’incliner devant une nécessité supérieure ou au contraire affirmer leur droit à agir sur leur temps et leurs concitoyens ? L’intelligence française n’a jamais été passive devant les entreprises de l’État, elle a toujours protesté contre une raison d’État qui violerait la dignité de l’esprit. C’est cet activisme, ce sursaut de l’esprit contre la soumission aux décrets de l’État qui amène Schickele et ses amis à regarder du côté de la France. C’est aussi le fond de la violente querelle qui oppose les frères Heinrich et Thomas Mann, le Zola aux Considérations d’un apolitique...

Hermann Hesse … a été l’un des premiers à reconnaître dans les Weißen Blätter la voix d’une Jeune Allemagne courageuse et digne. En eux existe et vit quelque chose du meilleur esprit allemand, conclut Hesse. Et il n’est pas étonnant que R. Rolland ait lui aussi rendu hommage aux Weißen Blätter dans Au-dessus de la mêlée..…

Ce qui restera l’apport original des Weißen Blätter est moins leur opposition à la guerre que leur analyse des devoirs de l’intelligence. Un des drames de la récente histoire de l’Allemagne demeure la répugnance à l’engagement, la passivité de ses intellectuels. Les J’accuse n’y ont pas été fréquents. Mais ce sera le grand mérite de Schickele que d’avoir sauvé, à un moment où il fallait du courage, les droits de la conscience devant le déchaînement de la violence. Quel que soit le poids de son œuvre littéraire, Schickele reste pour nous essentiellement, dans la perspective de l’histoire de la culture, un de ces analystes lucides, comme Heine et bien d’autres, que l’Allemagne n’a pas voulu entendre. Et ce serait singulièrement restreindre le rôle des Weißen Blätter que de ne vouloir voir en elles que l’organe du mouvement expressionniste : il se trouve tout simplement que les jeunes expressionnistes se sont groupés autour de Schickele, non pour des raisons de doctrine littéraire (car Schickele n’appartenait pas véritablement à leur groupe), mais parce que sa revue est la seule, ou presque, où les consciences peuvent s’exprimer, avec une intensité tragique qu’on ne saurait réduire à je ne sais quel exercice d’école ».

René Cheval Allemagne d‘Aujourd‘hui janvier 1958 cité dans René Schickele Leben und Werk in Dokumenten Hrg Dr. Friedrich Bentmann. Verlag Hans Carl Nürnberg 1974 pp 112-114
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Nathan Katz : de la Heimat à la haimet

Voici la deuxième partie de la conférence sur Nathan Katz que nous avons tenue Daniel Muringer pour la partie musicale et moi sous l’égide de l’association Schick’ Süd-Elsàss Culture et Bilinguisme, le 6 avril 2018.
La première partie est en format texte. Nous l’avions appelé l’ensmble D’r Nathan Katz un d’àndra en référence aux textes poétiques du poète sundgovien lui-même, d’auteurs que Nathan Katz a traduits en alémanique ou qui l’ont traduit en francais : E.A.Poe, Guillevic, Jean-Paul de Dadelsen, Shakespeare, Robert Burns, Alfred Tennyson, Rudyard Kipling, JP. Hebel. Ils ont été mis en musique par Daniel Muringer et ont ponctué la conférence. Nous avons également eu un invité surprise.

Daniel Muringer est un compositeur, musicien, interprète professionnel parfois victime de piratage de ses compositions et adaptations musicales. C‘est la raison pour laquelle il est largement absent de la video, si ce n‘est au détour d‘un cadrage. Il nous a néanmoins offert une chanson.

La conférence a eu lieu à la l‘école A.B.C.M. Zweisprachigkeit de Mulhouse. Les prises de vue sont de Raymond Sieffert que je remercie.

La seconde partie de notre conférence sur Nathan Katz débute par notre invité surprise Philippe Juen lisant un extrait de la pièce de Nathan Katz,  Annele Balthasar, en alémanique. Il s’agit de la toute fin. Le texte français se trouve sous la première vidéo.

Tu m’attends avec impatience, pauvre cœur !… Parce que je t’appartiens… tout à toi !… Parce que je t’ai appartenu, de tout temps… Parce que je t’appartiens pour l’éternité !… Nous nous sommes toujours appartenu, si bien que l’un a dû venir sur terre pour l’autre. Nous aurions pu nous aider à porter toutes les peines et toutes les joies… Pour qu’aucun de nous deux n’ait à dépérir sur cette terre froide, sans lumière et sans amour, où il se serait retrouvé seul. Nous sommes tellement faits l’un pour l’autre !… et maintenant il faudrait que tu restes seule ! sans cesse, tu m’appelles !… mille fois, j’entends ta voix … elle traverse tous les murs… elle traverse toutes les forêts… sans cesse tu m’appelles à te rejoindre… mon cœur… dans une vie au-delà de toute misère… dans la mort… C’est ce dont j’ai toujours rêvé : être ensemble… Être là auprès de toi dans cette grande vie qui palpite en tous les mondes, qui frémit à la pointe de tous les brins d’herbe. Être là… avec toi… pour toute l’éternité… là-bas, aucun humain ne peut nous séparer, aucune loi, ni rien d’autre !… Être libres !… Ainsi… pour l’éternité…
(Il ouvre la fenêtre. Des éclairs éclatent.) Tous ces éclairs !…
Comme tout cela est terriblement beau !…
(visionnaire, apaisé, plongeant son regard dans les éclairs.) Ici, c’est chez nous !… ma chérie, c’est chez nous, c’est la petite parcelle du monde [Haimet] où nous sommes chez nous ! »

Nathan Katz : Annele Balthasar Editions Arfuyen Traduction Jean-Louis Spieser

Dans l’extrait suivant, Daniel Muringer interprète la Chanson de la peste (Peschtlied) que Nathan Katz a inséré dans la pièce dont il est question :

Nathan Katz commence avec Annele Balthasar à développer une idée différence, beaucoup plus complexe, plus riche, plus multiforme de la Haimet, avec un contenu à la fois tragique et à mon avis utopique, ce mot n’a dans mon esprit rien de péjoratif. L’utopie part d’une question : il y doit bien y avoir autre chose que ce triste spectacle que nous avons sous les yeux. La haimet devient, et cette dimension est sensible dès le Galgenstülein, le lieu où cohabitent les vivants et les morts. Elle est aussi le lieu d’une responsabilité partagée.

Nathan Katz qui passe de la heimat à la haimet, de l’allemand à l’alémanique et donc associe au pays sa langue vernaculaire qu’il juge par ailleurs et à juste titre antérieure à l’allemand écrit et transfrontalier, développe une conception à la fois tragique et utopique de la haimet. La haimet de Nathan Katz est subjective, du moins donne-t-elle droit à la subjectivité en symbiose avec la nature. Elle est aussi toujours collective. Aïser Haimet.

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Le poète Nathan Katz dans la guerre de 1914-1918

On pourra lire ci-dessous, la première partie de la conférence que nous avons tenue Daniel Muringer pour la partie musicale et moi sous l’égide de l’association Schick’ Süd-Elsàss Culture et Bilinguisme, le 6 avril 2018. Nous l’avions appelé D’r Nathan Katz un d’àndra en référence aux textes poétiques du poète sundgovien lui-même, d’auteurs que Nathan Katz a traduits en alémanique ou qui l’ont traduit en francais : E.A.Poe, Guillevic, Jean-Paul de Dadelsen, Shakespeare, Robert Burns, Alfred Tennyson, Rudyard Kipling, JP. Hebel. Ils ont été mis en musique par Daniel Muringer et ont ponctué la conférence. Nous avons également eu un invité surprise, Philippe Juen venu lire en alémanique un extrait de Annele Balthazar. Vous le verrez dans la seconde partie en video. Daniel Muringer est un compositeur, musicien, interprète professionnel parfois victime de piratage de ses compositions et adaptations musicales. C‘est la raison pour laquelle il est absent de cette première partie. Il apparaitra toutefois furtivement dans la seconde partie dans laquelle il nous gratifiera d‘une chanson. La conférence a été bilingue sans traduction des textes allemands et alémanique. Je les ai rajoutées. Elle a eu lieu à la l‘école A.B.C.M. Zweisprachigkeit de Mulhouse.

Première partie: Nathan Katz dans la guerre de 1914-1918

Nathan Katz entre en guerre
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Georg Simmel à Strasbourg (1914-1918) par Jean-Paul Sorg

Une contribution invitée. Le philosophe Jean-Paul Sorg dont j‘ai déjà parlé à propos de son livre sur Albert Schweitzer – il en est un spécialiste – évoque pour le SauteRhin – et je l’en remercie – le grand sociologue allemand Georg Simmel et ses années strasbourgeoises entre 1914 et 1918 ainsi que l‘espoir que sa présence avait suscité dans la jeune génération d‘alors, comme en témoigne ce bout de lettre du poète Ernst Stadler à René Schickele rapporté par ce dernier.

Simmel, Georg (1858 – 1918), Philosoph und Soziologe; Fotograf unbekannt, um 1914

Ernst Stadler à René Schickele
mi-juillet 1914

« In Straβburg bereitet sich allerhand vor. In Simmel haben wir einen wertvollen Bundesgenossen unsrer Sache bekommen. Er ist voller Aktionseifer, sucht eine stärkere Auswirkung der Universität auf die Stadt, ist politisch höchst vernünftig und dem Elsässischen gegenüber verständnisvoll. Ich habe mich neulich eine Stunde mit ihm über die elsässische Frage unterhalten. Eine gewisse Bedenklichkeit besteht darin, dass Bucher ihn schon stark an sich zu ziehen sucht, was bei seiner wahrhaft genialen Geschicklichkeit wohl auch gelingen wird. Einstweilen macht er Ausflüge mit ihm, führt ihn in die ästhetischen Cercles des in solchen Fällen immer einspringenden Fräulein Koeberlé ein und dergleichen. Immerhin ist das tausendmal besser, als wenn ihn die Gegenseite besäβe.
Bucher selbst steckt wieder einmal voller Pläne, über die ich dir ein andermal ausführlicher berichte: neue Zeitschrift, deren Redaktion ich nach meiner eventuellen Rückkunft – mit Dollinger zusammen! – übernehmen soll, freie Universität neben der staatlichen, und so weiter, kurz: Straβburg als kulturelles Zentrum unter Heranziehung französischer und deutscher Kapazitäten, Bergson, Simmel et caetera. Das ist alles etwas phantastisch und vag, aber es scheint mir wirklich, als wäre der Augenblick nahe, wo hier etwas zu machen ist. »

La lettre intégrale a été égarée par son destinataire. On aura remarqué l’absence des salutations ordinaires. Mais Schickele, au moment où il rédigeait, en 1927, son essai Das Ewige Elsass(« L’éternelle Alsace »), en recopia le passage qu’on a pu lire et le cita en exemple des projets et des espoirs que l’on pouvait alors en toute ingénuité nourrir pour l’Alsace. Das ewige Elsass de René Schickele figure dans le volume Überwindung der Grenze édité par Adrien Finck chez Morsadt Verlag, 1987.

« À Strasbourg toutes sortes de choses se préparent. En Simmel nous trouvons un valeureux camarade acquis à notre cause. Il est plein d’ardeur pour agir et voudrait que l’université exerce une influence plus forte sur la ville. Avec cela il se montre tout ce qu’il y a de plus raisonnable sur le plan politique et il comprend la situation alsacienne. Je me suis entretenu avec lui récemment pendant une bonne heure sur la question de l’Alsace. S’il reste circonspect, c’est que Bucher a déjà cherché à l’attirer de son côté et il risque bien d’y parvenir, tant il est génialement habile et brillant. Pour le moment il sort avec lui, l’entraîne dans les cercles artistiques de Mademoiselle Koeberlé, toujours prête à intervenir pour ce genre d’affaires, ainsi qu’en d’autres lieux semblables. Mais en tout cas, il vaut mille fois mieux qu’il penche de ce côté que du côté opposé.
Comme d’habitude, Bucher a plein de projets, je t’en parlerai plus en détail une autre fois : une nouvelle revue, dont après mon éventuel retour je serais le rédacteur en chef – main dans la main avec Dollinger ! – ; création d’une université libre, à côté de l’université d’Etat, et ainsi de suite, bref : Strasbourg comme un centre culturel qui attirerait à lui des sommités françaises et allemandes, Bergson, Simmel, etc. Tout cela est quelque peu fantasque et vague, mais il me semble que le moment est proche où il y aura vraiment quelque chose à faire ici. »

Le bout de lettre de Stadler que Schickele cite a été traduit par Charles Fichter dans son introduction à Ernst Stadler, Le Départ (Der Aufbruch), éd. Arfuyen, 2014, Prix Nathan Katz du Patrimoine, 2013.

Ce bout de lettre atteste de la renommée et de l’espoir de renouveau que le grand sociologue Georg Simmel suscitait à Strasbourg en 1914. Il y meurt le 28 septembre 1918 dans son appartement au 17 rue de l’Observatoire (Sternwartstr. 17). Il s’était installé à Strasbourg au printemps 1914, avec quelque appréhension, le sentiment d’avoir risqué un saut dans le noir (ein Sprung ins Dunkle), mais aussi avec des espérances et de l’ardeur. Pathétiques (douloureuses) ont été ces dernières années.
Il avait quitté Berlin, pour lui la grande ville moderne, il y était né en 1858 ; son père qui dirigeait une usine de chocolat avait baptisé ses sept enfants dans la religion protestante. Nommé privatdozent, Georg enseigna à l’université pendant près de trente ans, ses cours attiraient étudiants et étudiantes, sa production scientifique était originale et abondante, son œuvre maîtresse une Philosophie de l’argent, mais en partie à cause de son originalité même, son audace intellectuelle, peut-être davantage à cause de son ascendance juive, il ne lui fut pas accordé d’y dépasser le grade de professeur extraordinaire. Seule dans l’empire, l’université de Strasbourg, où enseignait déjà, depuis 1890, l’histoiren médiéviste Harry Bresslau (qui sera le beau-père d’un certain Albert Schweitzer…), titularisait volontiers des professeurs juifs. Il s’interrogeait toutefois sur l’accueil qui lui serait réservé, regrettant de quitter une université prestigieuse, dans une ville capitale de quatre millions d’habitants, pour une université de bonne réputation, mais périphérique, provinciale. Peut-être était-ce à ce déclassement qu’il pensait, quand il parla à son cher ami le comte Hermann von Keyserling de Sprung ins Dunkle. Mais il allait rapidement se plaire à Strasbourg. Lui et son épouse, Gertrud, apprécièrent l’atmosphère de la ville et ses alentours, la campagne, pleine de charme.
Ils habitaient dans une de ces belles demeures de la Neustadt, destinées aux docteurs et professeurs d’université et dotées de tout le confort moderne : ascenseur, chauffage central, gaz et électricité, salle de bains. L’appartement comprenait en façade, comme pièces de parade, un salon, une salle à manger et un bureau où le professeur pouvait recevoir des étudiants ; à l’arrière trois chambres intimes, une cuisine, une salle de bains et WC. Chambre de bonne sous les combles. Des fenêtres au 17 rue de l’Observatoire on jouissait d’une vue sur le jardin de l’université et la flèche de la cathédrale.
Une réputation socratique de corrupteur de la jeunesse  précédait Georg Simmel. (Er galt als zersetzend , écrivit de lui un de ses anciens étudiants, né en Alsace, Ernst-Robert Curtius, qui s’illustrera dans les études de littérature romane.) Aussi était-il attendu et fut-il accueilli à bras ouverts par la partie la plus frondeuse de l’intelligentsia strasbourgeoise. Avec Georg Simmel, c’était la modernité qui arrivait, une sociologie et une philosophie, une Kulturphilosophie, inspirées, décapantes, attentives au phénomène anthropologique des grandes villes et à la condition féminine, auteur d’essais sur Eros, sur la mode (Philosophie der Mode), sur l’hospitalité et l’étranger (Der Fremde), sur l’art du comédien (Zur Philosophie des Schauspielers), sur l’esthétique comme sur l’éthique, réflexions sur la poésie de Stefan George, le vitalisme de Goethe, les portraits de Rembrandt, etc.
René Schickele, après avoir copié la lettre ci-dessus avait ajouté que Ernst Stadler lui confia encore, je traduis :

« Je voudrais m’organiser pour être à Strasbourg dans les premiers jours d’août afin que nous puissions en discuter sur place. »

Les premiers jours d’août, poussée par un engrenage infernal, l’Allemagne déclara la guerre successivement à la Russie et à la France. Le lieutenant de réserve Ernst Stadler fut mobilisé, combattit dans les Vosges et en Champagne, avant de tomber le 30 octobre devant Ypres, touché par un obus anglais, lui le grand connaisseur de Shakespeare. A quelques jours près il serait parti – tranquillement – pour l’université de Toronto où il devait commencer ses cours en septembre. Il y fait allusion dans sa lettre, mais nous apprenons qu’il comptait bien revenir à Strasbourg et contribuer à faire de la capitale alsacienne un centre culturel, biculturel, qui associerait au sein d’une université libre la science allemande et la science française, conjuguerait les humanités allemandes et les humanités françaises, donnerait une chaire à Bergson en face de Simmel. Dans la perspective d’une Europe pacifiée !
C’est à pleurer. Le tragique de l’histoire. La catastrophe européenne, dont un siècle après nous ne sommes toujours pas entièrement remis, malgré l’union. Eternelle Alsace vraiment !  Son éternelle malchance, ses éternels problèmes de reconnaissance de sa singularité, comme Schickele essayait de s’en amuser encore avec distance (pour ne pas pleurer !). En lisant ce bout de lettre, dont on ne comprend pas sans recherche toutes les allusions – les deux côtés antagonistes, les intrigues de Pierre Bucher, la personnalité d’Elsa Koeberlé -, on a le sentiment aujourd’hui, en 2018, de vivre une situation similaire, sauf qu’elle se présente à fronts renversés. Il s’agissait alors pour Stadler, en jouant la carte du francophile Bucher à la tête des Cahiers français, de contrer le camp des conservateurs, représentés littérairement par le germanophile Friedrich Lienhard, qui dirigeait Erwinia, et de réussir un dépassement de ces contradictions paralysantes, une ouverture à la modernité. La Constitution accordant un nouveau statut à l’Alsace-Lorraine, le 31 mai 1911, n’avait pas apaisé les esprits. Tout de suite après, le 1er juillet, peut-être pas sans rapport, partit le coup d’Agadir. Nouvelles tensions autour de la question coloniale du Maroc. En novembre 1913, l’affaire de Saverne : des recrues alsaciennes traitées de Wackes ; l’officier prussien, un von Forstner, protégé. Sentiment d’humiliation et d’absence de justice. Les « francillons » se rebiffent contre les « germanisateurs », qui s’inquiètent d’un surcroît d’autonomie.
Pour des esprits progressistes comme Stadler et Schickele, il faut empêcher que l’Alsace-Lorraine ne devienne un Land comme les autres, il faut qu’elle garde sa composante française et bénéficie d’un statut particulier au sein de l’empire. De nos jours, automne 2018, l’enjeu est que l’Alsace devienne institutionnellement une Collectivité à Statut Particulier (une CSP !) au sein de la République française et qu’à ce titre elle dispose des moyens et des pouvoirs nécessaires pour préserver et développer sa composante… rhénane de région frontière. Etc. Le problème alsacien reste sempiternellement sans solution politique.
Et un Georg Simmel dans tout ça, au milieu des batailles de grenouilles dans le Schnakenloch ? Stadler et ses amis attendaient de lui qu’il vînt bousculer le camp des assimilateurs qui dominaient à l’université. Où il y avait des conflits il était à son affaire. Sa philosophie était ouvertement une philosophie des conflits, une théorie du conflit de la culture moderne. Son agilité dialectique allait produire des surprises. Il était l’esprit qui toujours… dépasse. Il n’avait pas son pareil (dans tout l’empire) pour percevoir l’unité dans la dualité et la dualité dans l’unité. Voilà qui convenait bien pour saisir « le problème alsacien ». Ses premiers cours, durant le semestre d’été 1914, séduisirent immédiatement les étudiants strasbourgeois. Les auditeurs ressentaient une ambiance spirituelle électrique (« eine geistige Elektrizität »), s’émerveillaient de sa géniale acrobatie conceptuelle (seine abnorme Begriffsakrobatik) et de voir, d’entendre comment sur le champ sa pensée se déployait en phrases et les phrases en œuvres d’art (wie ein Gedanke zum Satz und der Satz gleichzeitig zum vollendeten Kunstwerk sich entfaltete).
Mais il n’eut guère le temps d’étendre son influence. Le tragique de l’histoire allait le rattraper, le dépasser, et le terrasser. Il n’avait pas vu venir la guerre en juillet, l’air de l’Europe sentait la poudre, mais jusqu’au jour fatal des déclarations et de la mobilisation personne n’avait cru vraiment à l’imminence et, surtout, n’a pu imaginer l’ampleur mondiale que cela allait prendre et la sauvagerie. Ingénuité en juillet, débats spirituels sur l’avenir de la culture. Barbarie en août, effondrement des acquis de la civilisation. Il n’avait pas vu venir la guerre et il n’en verra pas la fin, au bout de plus de quatre ans. Il meurt quelques semaines avant d’un cancer du foie. Malgré des doses de morphine, il a souffert atrocement sur son lit des mois durant. S’ajoutaient ses inquiétudes pour son fils Hans, engagé comme médecin militaire en Ukraine, et sa peine d’apprendre la disparition de nombre de ses anciens étudiants dans les affres du conflit mondial.
Du fond de ses souffrances et de son isolement à Strasbourg, devenue une ville forteresse fermée au monde, il parvient cependant à composer quatre « méditations métaphysiques » qui seront son testament philosophique sous le titre Lebensanschauung, qui est un défi, qui veut dire Lebensbejahung, un oui réfléchi et résolu à la vie par-delà ou à travers les malheurs, les folies, les tueries, les négations de toutes sortes.
Nous sommes toujours, en tous les moments, notre vie entière, et la vie en nous et en-dehors de nous s’écoule dans une continuité absolue, elle est en son essence un flux ininterrompu qui transcende les formes passagères qu’elle ne cesse pas de créer.
Avant de mourir il aurait aimé revoir Albert Schweitzer, dont il avait appris le retour d’Afrique à Strasbourg à la mi-juillet. Cet ancien étudiant alsacien, qui avait suivi ses cours à Berlin durant le semestre d’été de 1899, garda avec lui un contact chaleureux. Il lui avait adressé de Lambaréné des félicitations, lorsqu’il apprit, sans doute par Harry Bresslau, sa nomination à Strasbourg. Très affaibli, sentant sa fin proche, Simmel avait fait savoir qu’il ne voulait plus recevoir de visite chez lui hormis celle de Schweitzer. Mais celui-ci en fut informé trop tard ou n’eut pas le temps, car malade lui-même début septembre et opéré d’une tumeur à l’intestin, séquelle d’une dysenterie contractée dans le camp de transit à Bordeaux.
Des retrouvailles manquées donc, dans la désolation générale de ces temps. Que n’auraient-ils pu se dire, quels échanges philosophiques ils auraient pu avoir ! Schweitzer ramenait dans ses valises les éléments d’une Lebensphilosophie, fruit de son expérience africaine de la colonisation et de la guerre. Lui aussi avait jeté, contre la décomposition de la civilisation, le défi d’un oui à la vie, modulé dans un respect pour toute vie. Les deux philosophes avaient abouti, par des cheminements différents, à faire converger d’une manière neuve la Kulturphilosophie et une Lebensphilosophie. Cette convergence originale chez l’un et l’autre penseur n’a pas encore attiré l’attention des historiens de la philosophie. Un thème pour un futur colloque ?
Si Georg Simmel avait survécu quelque temps à sa maladie, que lui serait-il arrivé ? Comme son collègue Harry Bresslau, il aurait peut-être été sommé dès le dimanche 1er décembre 1918 de quitter l’Alsace dans les vingt-quatre heures. Lui et son épouse auraient le lendemain traversé le Rhin au pont de Kehl, avec 40 kg de bagages, sous les huées de la foule, et leur appartement aurait été vidé et réquisitionné aussitôt pour des fonctionnaires français accourus de Paris.

Jean-Paul Sorg

Indications bibliographiques

Les œuvres complètes de Georg Simmel ont paru dans la collection suhrkamp taschenbuch wissenschaft. 14 volumes. Un premier volume à part, introductif,Das individuelle Gesetz(1987), contient les lettres adressées au Graf Hermann Keyserling, entre 1906 et 1918. Elles sont la principale source d’informations sur la vie et les sentiments de Georg Simmel pendant sa période strasbourgeoise.
Sur l’immeuble 17 rue de l’Observatoire, lire l’étude de Marie-Noëlle Denis, « Le cadre de vie universitaire des sociologues strasbourgeois au temps de l’université allemande (1872-1918) », in Revue des Sciences sociales n° 40, 2008, « Strasbourg, carrefour des sociologies ».
Le texte testament philosophique de Georg Simmel, Lebensanschauung a été traduit en français par Frédéric Joly sous le titre Intuition de la vie et publié en 2017, éd. Payot & Rivages
Albert Schweitzer parle de Georg Simmel dans son autobiographie Ma vie et ma pensée et il a publié Erinnerungen an Georg Simmel en 1958, à l’occasion du 100ème anniversaire de la naissance. Traduction française, « Georg Simmel dans mes souvenirs » in Cahiers Albert Schweitzer n° 175 (novembre 2018).
Ernst Stadler a été évoqué sur le SauteRhin dans L’alsacianité de l’esprit selon René Schickele et Ernst Stadler
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Andreas Gryphius (1616-1664)
Threnen des Vatterlandes/ Anno 1636 (Les pleurs de la patrie)

Pour notre anthologie de la littérature allemande et à l’occasion du quatre-centenaire du début de la Guerre de Trente ans, ce sommet de la poésie baroque allemande.
La Guerre de Trente ans a commencé par la défenestration de Prague en mai 1618. Même si elle y a duré moins longtemps, elle a dévasté l’Alsace, décimé sa population et ruiné son économie. On l’appelle Schwedenkrieg, la guerre des Suédois. Avec la complicité du Roi de France qui saisira l’occasion pour mettre la main sur l’Alsace, ils ont notamment occupé le sud de la région y provoquant des soulèvements paysans qui ont laissé des traces dans les mémoires (L’expression Gare aux suédois était encore utilisée par nos parents en guise de menace répressive, me signale Daniel Muringer) et dans la poésie dialectale (Nathan Katz, Emil Storck).
Pour Dominique Vidal-Sephiha

Jacques Callot :
Les misères et les malheurs de la guerre / La revanche des paysans :

Tränen des Vaterlandes
Publié dans Anthologie de la littérature allemande et alémanique / Schatzkästlein deustcehr und alemanischer Litteratur | Marqué avec , , , , | Laisser un commentaire