Les Alpes vues des Vosges

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Qui a dit que l’on ne pouvait pas voir les Alpes depuis les Vosges ? Vues je les avais mais je n’avais pas encore réussi une telle photographie jusquà cette semaine. Je l’ai prise le 6 décembre 2016  depuis le sommet dit du Wissgrut dans le sud du massif vosgien, près du Ballon d’Alsace, à une altitude de 1124 mètres. Il faut monter au dessus du brouillard, de la brume et de la pollution qui s’entassent de la vallée.
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Aslı Erdoğan : on n’enfermera pas sa voix, lire pour sa liberté

asli_erdogan3Le SauteRhin s’associe au mouvement de solidarité envers Aslı Erdoğan qui vaut aussi pour Necmiye Alpay, traductrice arrêtée en même temps qu’elle, les journalistes et l’ensemble des démocrates turcs. Je participe plus particulièrement à deux initiatives concrètes.
La première répond à l’appel lancé par Tieri Briet et Ricardo Montserrat Galindo sur Diacritik pour diffuser le plus largement, le plus fort possible, la voix de celle qu’un régime autoritaire croit pouvoir étouffer. J’ai choisi dans le recueil Les oiseaux de bois un extrait de la nouvelle intitulée Une visite surgie du passé :
Asli Erdogan Les oiseaux de bois« Au seul endroit de Genève qui rappelle Istanbul, là où le lac Léman, en se jetant dans le Rhône, s’insinue dans la ville comme la fine langue d’un serpent. Je suis sur le pont dit du Mont-Blanc, parce que d’ici – seulement par beau temps -, on découvre le massif du Mont-Blanc dans toute sa splendeur. Par un jour ensoleillé on peut compter, alignés comme à la parade, les fameux sommets des Alpes et presque toutes les montagnes de ce petit pays. Derrière moi, le Jura aligne parallèlement au lac ses petits sommets arrondis, accueillants et boisés. Ici, la Suisse et la France s’interpénètrent à chaque pas, comme les bourgades qui bordent le Léman. Tel sommet du Jura appartient à la France, tel autre à la Suisse. S’il n’y avait pas les postes-frontière, je ne saurais jamais dans quel pays je suis.
Les Alpes, aux sommets toujours enneigés et enfouis dans les nuages, vous écrasent de leur masse effrayante ; plongées dans un silence énigmatique, elles semblent les gardiennes d’un secret impénétrable. Le Jura est plus accueillant, plus proche, plus amical. La neige couvre les sommets à partir de la fin septembre et, à mesure que sa blancheur descend, les forêts changent de couleur ; elles passent du vert au rouge, puis par toutes les nuances du jaune et du brun, et enfin, après la chute des feuilles, conifères et feuillus prennent une morne teinte violacée. Les nuages qui coiffent les sommets, prenant les formes les plus inattendues, celle d’un entonnoir, par exemple, ou d’un plateau, descendent à la fin novembre et viennent se blottir entre les deux chaînes de montagnes en faisant à la ville le plus indésirable des présents : le BROUILLARD. Il reste là, obstinément, de novembre à la mi-février. Tel un amant insatiable, jour après jour, il serre Genève dans ses bras et l’étouffe sous ses baisers humides. L’hiver, cette ville n’a pas de ciel. Même l’âme d’acier des Suisses a du mal à supporter le froid, le brouillard, l’humidité qui vous pénètre jusqu’à la moelle. Le week-end venu, les gens, avides de sentir sur leur dos, ne serait-ce qu’un jour, la faible chaleur du soleil hivernal, sautent dans leur voiture et vont dans le Jura. S’ils ont la chance que les nuages soient descendus assez bas, les grimpeurs ont l’impression d’arriver dans un univers oublié, plus proche du soleil et plus hospitalier. L’air se réchauffe aussitôt, le ciel s’illumine, les Alpes resurgissent. Genève et le lac Léman sont enfouis dans la brume. Ce nuage gigantesque est si dense qu’on a l’impression qu’on pourrait sauter dessus sans s’y enfoncer et qu’on va périr étouffé dans ce lait jaunâtre.
Cette nuit, la neige qui tombait depuis deux jours s’est arrêtée, ce matin un soleil miraculeux est apparu dans le ciel et un vent soudain s’est mis à disperser le brouillard. Le temps s’est suffisamment dégagé pour me permettre, en m’arrêtant à l’entrée du jardin Anglais, de voir les petits sommets qui me rappellent les bords du Bosphore et le phare qui ressemble à Kiz Kulesi. Maintenant je vais pouvoir m’imaginer que je suis à Istanbul. Je voudrais oublier les larges rues bien propres de Genève, dont presque tous les bâtiments historiques ont été transformés en banques, en commerces ou en hôtels, les ponts blancs, la modeste cathédrale qui regarde la ville du haut de son perchoir, la petite île où Rousseau se promenait parmi les cygnes. Cette ville internationale très riche, bien ordonnée, qui m’est tout à fait étrangère, s’apprête à célébrer Noël, une fête qui ne me concerne pas. Les rues décorées, ornées d’arbres illuminés, sont pleines de chœurs chantant des cantiques, de montreurs de marionnettes, de danseurs et de clowns ; les magasins sont bondés ; partout règnent la musique et l’odeur de l’alcool et de l’argent. Dans cette ville d’Europe centrale où il n’y a ni chiens errants, ni mendiants, ni appels à la prière, ni Transports maritimes municipaux, où personne ne crache sur les trottoirs, où les autobus arrivent toujours à l’heure, où la criminalité et la misère, si elles existent, se font magistralement oublier, je suis en quête de mon passé. Je m’efforce de faire revivre ce jour vécu à Istanbul et qui n’est que le cadre de la catastrophe qui m’a frappé. Car le « 21 décembre 1990 » est un labyrinthe, un tunnel, un puits au beau milieu de ma vie. Je veux jeter un pont par-dessus l’abîme qui est le seul chemin qui mène à mon passé ».
Aslı Erdoğan : Les oiseaux de bois
Traduit du turc par Jean Descat
Actes Sud pages 42-45

 

Arrêtée à son domicile dans la nuit du 16 au 17 août, la romancière et journaliste Aslı Erdoğan est incarcérée à la prison pour femmes de Barkirköy à Istanbul. Elle risque la perpétuité pour le chef d’accusation de «membre d’une organisation terroriste armée ». De sa prison, elle avait lancé cet appel :
ChEres amiEs, collègues, journalistes, et membres de la presse,
Je vous écris cette lettre depuis la prison de Bakırköy, au lendemain de l’opération policière à l’encontre du journal Cumhuriyet, un des journaux les plus anciens et voix des sociaux démocrates. Actuellement plus de 10 auteurs de ce journal sont en garde-à-vue. Quatre personnes dont Can Dündar (ex) rédacteur en chef, sont recherchées par la police. Même moi, je suis sous le choc.
Ceci démontre clairement que la Turquie a décidé de ne respecter aucune de ses lois, ni le droit. En ce moment, plus de 130 journalistes sont en prison. C’est un record mondial. En deux mois, 170 journaux, magazines, radios et télés ont été fermés. Notre gouvernement actuel veut monopoliser la “vérité” et la “réalité”, et toute opinion un tant soit peu différente de celle du pouvoir est réprimée avec violence : la violence policière, des jours et des nuits de garde-à-vue (jusqu’à 30 jours)…
Moi, j’ai été arrêtée seulement parce que j’étais une des conseillères d’Özgür Gündem, “journal kurde”. [ …]
Cette lettre est un appel d’urgence !
La situation est très grave, terrifiante et extrêmement inquiétante. Je suis convaincue que l’existence d’un régime totalitaire en Turquie, secouerait inévitablement, d’une façon ou d’une autre, aussi l’Europe entière. L’Europe est actuellement focalisée sur la “crise de réfugiés” et semble ne pas se rendre compte des dangers de la disparition de la démocratie en Turquie. Actuellement, nous, – auteurEs, journalistes, Kurdes, AléviEs, et bien sûr les femmes – payons le prix lourd de la “crise de démocratie”. L’Europe doit prendre ses responsabilités, en revenant vers les valeurs qu’elle avait définies, après des siècles de sang versé, et qui font que “l’Europe est l’Europe” : La démocratie, les droits humains, la liberté d’opinion et d’expression. […]
Cordialement.
Aslı Erdoğan
1.11.2016, Bakırköy Cezaevi, C-9
Traduit du turc par Kerdistan
On peut lire l’intégralité de cette lettre d’Aslı Erdoğan sur le site du magazine en ligne Kerdistan.  En France et en Europe des voix se sont élevées pour demander sa libération. Une pétition a recueilli plus de 40 000 signatures. Aslı Erdoğan est devenue le symbole de la liberté d’expression bâillonnée.
En six mois 50 000 personnes ont été arrêtées. Avec d’autres intellectuels, Aslı Erdoğan paie sa défense des droits de l’homme et son engagement aux côtés des minorités.

La seconde initiative est partie de Suisse romande

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photo: Adrian Baer / NZZ
La Maison éclose, située à Lausanne, propose une action de solidarité, parrainée par Amnesty International, en faveur de l’écrivaine turque Aslı Erdoğan et toutes les victimes de l’injustice du régime d’Ankara. Cette mobilisation s’adresse à toutes les personnes qui ne peuvent assister à la répression sans poser un acte fort.
Elle prendra la forme symbolique d’un calendrier de l’Avent solidaire :
Du 1er au 24 décembre, tous les jours, à 18h, des lecteurs et lectrices liront un chapitre ou un extrait du dernier livre d’Aslı Erdoğan, Le Bâtiment de pierre, dont la traduction a paru en 2013 chez Actes Sud.
Le samedi, la lecture aura lieu à 16h.
Voir la carte des librairies y compris françaises partenaires de l’action.
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Je répondrai à Mulhouse à l’initiative de la librairie 47°Nord, qui s’est associée à l’opération,
le jeudi 1er décembre de 18 heures à 18 heures 15.
Je lirai un extrait non pas du Bâtiment de pierre mais toujours de Les oiseaux de bois, tiré d’une nouvelle intitulée Journal d’une folle.
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Avis de temps froid sur les relations humaines

Si au niveau de la planète s’installe le réchauffement climatique, le climat des relations humaines est lui marqué par un net refroidissement. Dans les temps de crise l’indifférence et la froideur croissent d’autant plus que les perspectives d’en voir l’issue sont sombres explique Götz Eisenberg dans une réflexion construite à partir d’un fait divers, un fait d’hiver. Je remercie Götz Eisenberg que les lecteurs du SauteRhin connaissent déjà pour m’avoir signalé son texte et pour m’avoir autorisé à le traduire et le publier. Je crois son avertissement important même si j’ai personnellement quelques réserves sur certains aspects. Elles sont brièvement évoquées plus loin pour inviter au dialogue.

La pétrification des cœurs
par Götz Eisenberg

Dans la Süddeutsche Zeitung des 29/30 octobre [2016], je suis tombé sur une nouvelle qui ne m’a pas lâchée depuis que je l’ai lue. Dans l’après-midi du 3 octobre, le Jour de l’unité allemande, un homme de 82 ans s’est effondré dans le hall d’une agence bancaire de Essen. Pendant les vingt minutes qui suivirent, au lieu de se préoccuper de lui, plusieurs personnes ont enjambé l’homme étendu à terre ou bien l’ont soigneusement évité. Comme on l’apprend de la part des enquêteurs, elles sont passées  en partie très près du mourant, en partie par dessus pour s’occuper de leurs propres affaires financières. Après cela, les clients ont quitté les lieux.
Sur les vidéos de surveillance, on peut, selon la police, voir comment, quelque cinq minutes après le malaise, la première personne pénètre dans le hall et ignore l’homme à terre. Celui-ci gisait au milieu de l’espace et était bien habillé, a déclaré le porte parole de la police. Il a fallu attendre que le cinquième client alarme les secours. L’homme est décédé quelques jours après son malaise. C’est sa mort qui a permis d’informer plus largement de l’incident.
La police a, entre-temps, obtenu de l’établissement de crédit la liste des personnes qui se sont livrées à des opérations avec leurs cartes bancaires. Les enquêteurs partent de l’hypothèse que toutes les personnes visibles sur la vidéo de surveillance, trois hommes et une femme, ont utilisé leur propre carte de crédit. Elles ont été, cette semaine, entendues par la police. Elles risquent, selon celle-ci des poursuites judiciaires pour non assistance à personne en danger.
Voilà donc la trace que laisse une vie dans une brève de journal. Sur la personne désormais décédée, nous ne savons, ni n’apprenons rien de plus si ce n’est qu’elle était bien habillée. Comment comprendre cette indication du porte-parole de la police ? Il sous-entendait probablement que si l’homme avait eu l’allure d’une personne démunie ou à la dérive on aurait pu comprendre le comportement des clients qui auraient pu penser c’est quelqu’un qui cuve sa cuite et auraient ainsi été excusés.
Au lendemain de la lecture de la nouvelle dans le journal, je me suis rendu dans une agence de banque pour imaginer ce qui avait bien pu se passer. Une vie s’éteint au milieu d’automates bancaires. Le vieil homme meurt de l’indifférence des autres qui sont eux-mêmes en quelque sorte des automates bancaires vivants. Une mort d’aujourd’hui, qui est aussi l’allégorie de l’état actuel de notre société. L’état de notre conscience morale se mesure à notre relation à nos semblables. Dans le hall de l’agence bancaire de Essen, il s’est révélé qu’existent entre les humains une indifférence et une absence de compassion qui laissent préjuger d’une érosion morale rapide. Si nous voulons en comprendre les raisons, il nous faudra parler d’une société adonnée à la multiplication de l’argent et qui ne connaît de valeurs que les valeurs boursières. L’argent n’a pas de morale, il s’en fout de la morale. Ceux qui ont laissés le vieil homme par terre s’avéreront être des citoyens corrects, absolument normaux. Leur absence de compassion est celle de tous, l’absence de compassion d’une société dont le seul impératif catégorique est l’optimisation et l’enrichissement privés. Tout le reste est poudre aux yeux.
Dans les décennies écoulées dominées par le néolibéralisme, nous nous sommes manifestement habitués à voir des hommes couchés par terre, sur les bancs, sous les porches. On enjambe des mendiants en allant acheter son champagne. Ces années dans le climat arctique du marché débridé ont gelé les hommes eux-mêmes, les ont insensibilisés. Voir un homme couché par terre ne provoque plus de compassion encore moins une impulsion à entreprendre quelque-chose, à aider. Compassion et aide passent pour des attributs de benêts [voir ici sur le mot Gutmensch] et sont dénigrés comme étant du fatras social. Ce matin, j’entendais un jeune homme dire dans son téléphone : pourquoi tu dis cela, les gens pensent déjà que je suis un loser. Être un loser déjà devenu une insulte usuelle entre enfants.
Ce qui s’est passé dans la banque de Essen n’est pas un cas isolé. A la fin de l’année 2015, un homme s’est effondré dans un ascenseur du métro viennois. Pendant des heures, il est resté étendu sur le sol de la cabine dans laquelle constamment des gens montaient et descendaient. Ce n’est que le lendemain que le personnel d’entretien a prévenu les secours qui ne purent que constater le décès. L’autopsie constata que l’homme était mort par intoxication à l’alcool mais qu’il aurait pu être sauvé si de l’aide lui avait été apportée plus tôt et s’il avait été mis sous ventilation mécanique. L’homme est resté allongé sur le sol de la cabine pendant cinq heures sans que personne n’ait eu l’idée d’entreprendre quelque chose.
Je me souviens d’un incident un peu plus ancien qui s’était déroulé à Munich. Des enfants avaient marché sur la glace d’un lac olympique qui s’est brisée. Sur les bords se trouvaient un certain nombre d’adultes qui ont assisté au malheur. Il ne vint à l’idée de personne d’apporter de l’aide ou au moins d’appeler des secours. Les pompiers ne sont arrivé que plus de vingt minutes plus tard mais ne purent recueillir qu’un enfant déjà mort. Ce lac est au plus profond de 1,40 mètres. Ce n’était dangereux pour aucun des adultes qui aurait décidé d’intervenir.
Comment expliquer un tel comportement ? Personne ne veut prendre de responsabilité. Personne ne veut faire quelque chose de travers. Sauter soi-même dans la brèche et porter secours a manifestement été effacé de la panoplie de nos comportements. N’avons-nous pas pour ces cas-là des personnes formées ?, disent les gens. Les experts, à l’origine appelés à compenser des insuffisances sociales, contribuent, lorsque qu’ils se sont établis comme une profession, à affaiblir le système immunitaire social en le dépossédant de ses compétences. Au bout d’un moment les gens se disent : plutôt que de faire une bêtise en voulant apporter mon aide, je laisse faire les spécialistes et je m’abstiens. Il se peut que cela contribue à expliquer les comportements des clients de l’agence bancaire de Essen ou des spectateurs autour du lac de Munich. Nous connaissons l’effet spectateur ou non-helping-bystander-effekt aussi des attaques survenues dans le métro ces dernières années. Mais ces attitudes ont néanmoins des racines sociales profondes.
La froideur des relations humaines et l’indifférence qui nous effraye tant proviennent de la forme cellulaire économique de la société bourgeoise, la marchandise. Le modèle de base de cette indifférence est formé par l’abstraction de l’échange. Pour pouvoir échanger des objets très différents, il faut faire abstraction de leur constitution matérielle concrète. Les objets ne deviennent compatibles que sous la forme de travail abstrait indifférencié. On ne peut échanger qu’en effaçant les propriétés spécifiques des objets à échanger et en les ramenant à une forme abstraite qui leur est commune. Cette forme, Marx l’appelle forme équivalent ou forme valeur. C’est là le principe qui domine la vie de l’ensemble de la société bourgeoise. L’abstraction de la valeur d’usage et sa réduction à la valeur d’échange transforment les échangeurs eux-mêmes en sujets de marchandise et d’argent équivalents et indifférenciés. Les gens deviennent de cyniques et pragmatiques machines à échanger dont les relations sont expurgées des sentiments qui les perturbent. Ils sont endurcis au sens physique et psychologique. Leur froideur est l’une de leurs caractéristiques les plus prégnantes, en froid non seulement envers la souffrance étrangère mais envers eux-mêmes. La dureté envers soi-même justifie de celle envers les autres.
C’est cela la forme de base de ce que Adorno a appelé froideur bourgeoise. Étroitement liée à la forme de la marchandise et en découlant, elle est consubstantielle à la société bourgeoise et non un ingrédient tardif surmontable, sans modification substantielle, par des appels à s’aimer mieux et à prodiguer de la chaleur aux autres. L’intolérance envers celui qui est autre, la colère contre la différence trouvent en fin de compte leur origine dans la domination de la valeur d’échange sur la valeur d’usage. Tout ce qui dérange le processus d’échange est éliminé. Aussi longtemps que des pans entiers de la société ont été soustraits à la pure logique d’échange, ils ont pu, à la manière d’une vie dans une réserve, préserver une autre manière de vivre les rapports humains orientée sur les besoins et les valeurs d’usage. Avec l’universalisation de la forme marchandise qui s’opère actuellement, l’indifférence et la froideur s’incrustent dans toutes les couches de la construction sociale et pénètrent dans les dernières pores de la vie quotidienne et dans l’intimité des mondes intérieurs. Sous nos yeux, naît un type humain de part en part capitaliste incapable de se mettre dans la peau d’autres et dont le monde intérieur est un paysage glaciaire. Ce qui est aujourd’hui encore diagnostiqué comme une pathologie de psychopathie  menace de devenir, dans un avenir proche, si rien ne change, la norme et le caractère social hégémonique.
Ce n’est sans doute pas un hasard si ces jours-ci une nouvelle version cinématographique du conte de Wilhelm Hauff, Le cœur froid, arrive dans les cinémas. C’est une étrange mais très actuelle histoire écrite par le grand écrivain romantique Wilhelm Hauff en 1827 et publiée dans son Almanach de contes. Au centre de l’histoire se trouve le pauvre charbonnier Peter Munk. Dans son pays la Forêt Noire, il vit au milieu de gens qui mènent une vie souvent rudimentaire mais digne en abattant des arbres, en flottant les troncs, au milieu de charbonniers, d’horlogers ou de souffleurs de verre. Ils produisent des choses utiles, solides qui sont certes échangeables contre de l’argent mais ne sont pas produites d’abord pour de l’argent. Ils ne vivaient naturellement pas dans un âge d’or mais dans ce que l’écrivain et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini appelait l’âge amer du pain, qui a cependant produit sa propre culture et dignité. La pauvreté de Peter et l’utilisation dissipatrice et stupide des trois vœux que lui octroie le petit homme de verre, le jette dans les bras de Michel le hollandais, un homme d’affaire sans scrupule. Celui-ci en contrepartie de son aide s’approprie le cœur vivant de Peter en échange d’un cœur en pierre. Peter possède ainsi des bonnes dispositions intérieures pour faire des affaires, il devient avare et cupide. Il est aussi devenu incapable de rire et de pleurer, incapable d’aimer et de partager le destin des autres. Il ne ressent plus rien et passe sur des cadavres pour se garantir le succès dans les affaires. Chacun pourra lire lui-même la fin de l’histoire.
Le conte témoigne d’une situation de grande transformation sociale, d’une profonde crise des conditions de vie des hommes. L’argent et la production de marchandises s’étendent et pénètrent toutes les pores de la société. Les hommes souffrent d’une dépossession de soi [Entfremdung] croissante qui se pose comme une couche de givre sur eux et les choses. L’économie de l’argent produit de l’insatisfaction et créée le besoin de devenir vite riche. La catégorie de suffisant est remplacée par une nouvelle absence de limite. La valeur d’échange est par sa nature infinie comme l’avait déjà reconnu Aristote. Le capitalisme qui en est issu est un système qui doit être en constant mouvement, le franchissement permanent et l’abolition de toutes les limites sont dans sa nature. Dans son appétit de loup-garou (Marx) pour des sources toujours nouvelles de profit, le Capital court le risque de passer les bornes. La société capitaliste n’a pas dans un premier temps détruit l’héritage de l’époque précédente mais a utilisé cet héritage pour ses propres objectifs et en a vécu. Mais Marx devait garder raison avec sa prophétie. Le capitalisme est la force de la révolution permanente. Logiquement, il devrait finir par désintégrer même les dimensions du passé pré-capitaliste qu’il a trouvées commodes, voire essentielles pour son propre développement. Il devait finir par scier au moins l’une des branches sur lesquelles il était assis. C’est ce qui se produit depuis le milieu du siècle », écrit Eric J. Hobsbawn dans son livre sur le 20ème siècle qu’il a appelé L’âge des extrêmes.
Les sociétés capitalistes sont traversées par des temporalités différentes. Des éléments quasi-féodaux, agraires-artisanaux, de corporation ont été longtemps épargnés de la subsomption sous le Capital. Cela faisait que maint reste était fonctionnellement vital pour le Capital. La famille, l’éducation des enfants, apprendre, soigner, l’hospitalité et d’autres champs ne peuvent être soumis à la valorisation capitaliste sans préjudice en profondeur et sans perdre leurs fonctions y compris pour le Capital lui-même. L’identité humaine et, en fin de compte, aussi la force de travail humaine ne peuvent être apprêtées comme une marchandise par des marchandises.
Pour le présent, nous devons nous demander si la valeur d’échange n’est pas en passe de dévorer intégralement la valeur d’usage. S’il en était ainsi, il n’y aurait plus d’histoire plus de dialectique car celles-ci vivent de la tension et de la contradiction entre valeur d’usage et valeur d’échange. Dans le relation d’une mère avec son petit enfant, par exemple, s’est longtemps maintenu un mode de production orienté vers les besoins sans lequel le nouveau-né ne serait pas devenu un être humain avec des qualités humaines. Pouvons nous encore l’admettre sans réserve compte tenu des nouvelles formes d’abandons d‘enfant digitals numériques ? Actuellement, au nom de la mobilité et de la flexibilité, les conditions de socialisation des nouveaux nés et des adolescents sont radicalement transformées. Les enfants sont entourés d’appareils et de machines à images, une socialisation par des appareils remplace l’éducation par des êtres référents vivants et physiquement présents. Les enfants sont précipités du ventre de leur mère dans le marché débridé sans qu’un airbag familial n’amortisse le choc. Ce qui extérieurement offre encore l’image d’une famille, n’est intérieurement souvent qu’indifférence et froideur, la simple cohabitation de solitudes. Quelles sont les structures psychiques qui se développent dans ces conditions et à partir de quoi va pouvoir se développer l’estime de soi des enfants ?
Nous ne sommes pas encore complètement entrés dans le  nirvana de l’argent  (Robert Kurz). Nous sommes dans une phase de transition. Certains des processus décrits sont encore inachevés, beaucoup de choses sont encore en suspens. Mais rien que l’usage fréquent de l’adverbe encore  signale la situation précaire de ces îlots que constituent d’autres formes de vie et d’existence. Tous ces développements inégaux menacent d’être pris dans la fureur de la disparition et d’être organisés sur le modèle des dures exigences du paiement comptant (Marx). Les cœurs de bien des gens ne sont pas encore complètement pétrifiés, il existe encore de la compassion et de la solidarité comme le montrent l’engagement pour les réfugiés et celui que l’on rencontre dans d’autres domaines sociaux.
Nous devons nous poser la question : quelles attitudes humaines s’épanouissent, lesquelles s’estompent dans un climat social donné. Les qualités et capacités que nous considérons comme véritablement humaines ont besoin du soutien extérieur. C’est précisément la raison pour laquelle aussi il nous faut, tant que nous vivons dans les conditions capitalistes, un État social développé et en capacité d’agir. Tout comme les conventions de La Haye et de Genève ont tenté de définir et d’imposer des règles et limites à la guerre entre les nations, l’État social tente de contenir la guerre de tous contre tous à l’intérieur de la société. Il lui pose des limites et formule des règles qui en atténuent pour ceux qui en sont touchés les pires effets des principes du Capital et du marché. Il promeut, dans les phases où il ne se contente pas de paroles mais agit, des vertus telles que le sentiment du devoir, l’aide mutuelle et la solidarité. A l’inverse son effacement favorise les tendances, inscrites dans la société capitaliste, à l’agression, l’animosité mutuelle et l’indifférence aux autres. Il y a une différence non négligeable entre le fait de vivre et grandir dans une société dans laquelle l’on vient en aide solidairement et où l’on épaule les plus faibles et ceux qui peuvent moins et le fait de vivre  de grandir dans une société dans laquelle ils sont livrés à la misère et deviennent, qualifiés de losers, l’objet de railleries et de mépris. L’Autre, le semblable, devient dans ces conditions un concurrent ennemi en surnombre, finalement un non humain à qui l’on refuse toute compassion et tout soutien. On s’habitue à ce que le bonheur des uns s’accompagne du malheur des autres : le bonheur c’est quand la flèche touche le voisin.
Nous n’y sommes pas encore mais nous devons faire des efforts si nous voulons un renversement de tendance. Il faut renforcer les processus orientés vers les besoins que le Capital n’a pas réussi à enterrer. Nous devons nous référer aux dommages causés par le principe du Capital et empêcher que ne meurent de froids les sentiments humains qui restent. Dans les temps de crise, l’indifférence et la froideur croissent d’autant plus que les perspectives d’en voir l’issue sont sombres. Mais quand le courant froid (Ernst Bloch) se répand, en général les torches ne sont pas loin. L’étranger et l’étrangeté sont des proies faciles pour des foyers d’incendie autour desquels de trompeuses et fausses communautés d’esprit réchauffent leurs mains froides ainsi que nous pouvons l’observer depuis deux ans, tous les lundis, à Dresde.
Nous devons opposer à cela un véritable courant chaud. Courants froid et chaud prennent naissance au centre de la société, ce qui se passe aux marges en est issu. C’est pourquoi nous avons besoin d’une économie solidaire, d’une économie du bonheur (Pierre Bourdieu) dont le but serait non pas le profit mais la satisfaction des besoins humains. Sur cette base pourrait naître une société où l’intégration sociale et les relations sociales reposeraient sur des formes de coopération solidaire et d’amour du prochain vécu au lieu d’une socialisation a-sociale par le marché et l’argent. Nous ne sommes pas encore pleinement des humains, nous sommes des pas-encore-humains rabaissés et rabougris par la société de classe. Dans le meilleur des cas, nous sommes des êtres qui s’efforcent d’atteindre à des relations humaines. Quand une humanité enfin parvenue à la raison aura aboli l’argent et la production de marchandises et qu’aura été introduite une économie orientée sur les besoins sensibles et sur les critères de soutenabilité, il se pourrait qu’alors les hommes acquièrent des traits véritablement humains et se mettent à s’intéresser les uns aux autres. Personne ne devrait plus alors mourir seul au milieu de distributeurs de billets de banque.
Götz Eisenberg
Traduction : Bernard Umbrecht
La version allemande du texte est parue dans le quotidien Junge Welt du 12-13 novembre 2016

Quelques remarques rapides pour amorcer le dialogue

L’économie du bonheur, selon Pierre Bourdieu serait une économie qui prendrait acte de tous les profits, individuels et collectifs, matériels et symboliques, associés à l’activité (comme la sécurité), et aussi de tous les coûts matériels et symboliques associés à l’inactivité ou à la précarité (par exemple, la consommation de médicaments : la France a le record de la consommation de tranquillisants) (Pierre Bourdieu, Contre-feux, Paris, Raisons d’agir, 1998).
Il n’y a pas, me semble-t-il de capitalisme sans valeur d’usage, il en faut pour qu’il y ait marchandise donc profit. Le succès de Google repose bien sur le fait qu’il produise de la valeur d’usage. Et, de mon point de vue, il y a bel et bien une limite aux capacités d’échange, c’est celle de la solvabilité. Sans pouvoir d’achat, il n’y a pas non plus de marchandise et de profit. Je crois important d’insister sur la responsabilité des pouvoirs publics dans ces domaines non comme une instance moralisante mais comme celle qui organise pratiquement la solidarité. Je pense cependant que la restauration d’un état social ne suffit pas. Il faut une convention internationale sur la guerre économique mondiale. Par ailleurs, si l’État social est en crise, c’est parce que le capitalisme consumériste est en crise. Celui-ci ne me paraît pas restaurable même si on n’arrête pas de vouloir nous le faire croire. Il faut inventer un autre modèle de société qui intègre – et permette à la société d’adopter et de s’approprier – la révolution digitale.
Le Cœur froid, de Wilhelm Hauff, a fait l’objet d’une adaptation radiophonique de Walter Benjamin : Au pays des voix, il existe aussi une Forêt Noire,…

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Heiner Müller/Essai biographique (4) : Menton rond, menton pointu

Heiner Müller raconte à Alexander Kluge une histoire de menton rond qu’il n’avait pas et de menton pointu, le sien, et comment il a rêvé de sa mère en Érinye. Suite de notre essai biographique en feuilleton.
Heiner Müller et sa mère

Heiner Müller et sa mère

Extrait de Alexander Kluge  : Müller im Zeitenflug / Actualité des métamorphoses d’Ovide
Heiner Müller : Enfant j’avais lu un roman de Mirko Julisch, c’était des romans de chefs d’armées, du genre Hannibal et tout cela, il y avait dans l’un de ces romans une phrase qui m’a affectée, elle parlait de Scipion. « Il avait le menton rond des chefs d’armée ». Je ne peux pas prétendre avoir un menton rond. Cela m’avait beaucoup affecté à l’époque, à l’âge de dix ans, de ne pas pouvoir devenir chef d’armée parce que j’avais un menton rond. [Müller dit cela en se marrant, bien entendu, ce que l’on ne perçoit pas du tout dans les transcriptions écrites] J’ai peur de la fondation, c’est ma peur, je crois. Mais cela veut dire aussi que je suis contraint à l’art, à l’écriture.
Alexander Kluge : Un expert en masculinité dirait que c’est une réaction féminine.
Müller : Parfaitement exact, c’est clair.
Kluge : Les fondateurs sont autres, Thésée qui tue des géants, fonde des villes etc, ce sont des fondateurs. Et on ne veut pas être coupable. Comme il est dit chez Claudius [Matthias Claudius]: Je ne souhaite pas en être responsable. C’est un instinct collectif qui a quelque chose du planteur. Si tu devais décrire ta mère et toi sur cette image. Est-ce que tu te souviens quand a été prise cette photographie ? Tu portes des bretelles.
Müller : Oui des bretelles bavaroises, je porte une culotte bavaroise.
Kluge : et ta mère, très jeune
Müller : et très autoritaire, dans le regard, comme ça…
Kluge : Énergique
Müller : Oui, oui. Cela exprimait naturellement aussi sa peur d’être photographiée, d’où cette fixité et ce regard dans cette attitude. Mais il y a autre chose aussi. Il y a un pouvoir dedans.
Kluge : Un pouvoir soignant.
Müller : Oui, oui.
Kluge : Es-tu son messager ?
Müller : Il y a de ces questions. Il s’est trouvé que j’avais rêvé d’elle peu avant qu’elle ne meure. Elle est morte il y a six mois, et c’était un rêve étrange, terrible aussi. Mais je ne savais pas que c’était elle. J’ai rêvé qu’une vieille femme aux cheveux blancs se dirigeait vers moi, en Furie. Quand je me suis réveillé, je savais que c’était ma mère.
La maman en vieille Erinye. On trouve trace de ce rêve dans les archives sous forme d’une association de mots clés (HMA 4476). Le texte rapporté par Peter Staatsmann dans Theater des Unbewussten (Le théâtre de l’inconscient) –Stroemfeldverlag, page 56 – est écrit à la main.
Dream
Meine Mutter die alte Erinnye
Mit dem Feuerhaken (glühend) Furie
Lachend
In meine Schulter / die einen glühenden Feuerhaken
lachend in meine Schulter schlägt
(Du bist mein Sohn)
Dream
Ma mère la vieille Érinye
avec le tisonnier (incandescent) Furie
Riante
Dans mon épaule : qui avec un tisonnier incandescent
en riant frappe dans mon épaule.
(Tu es mon fils)
Le travail du rêve dans l’écriture de Heiner Müller pour un théâtre du rêve est un sujet en soi que je n’aborderai pas ici. Je m’en tiens à des fragments (auto)biographiques sachant que l’autobiographie est un roman. On voit dans cet exemple ce travail du rêve qui est toujours aussi un travail sur le mythe s’esquisser. Ici le mythe des Érinyes.
Les Érinyes, ou Euménides chez les Grecs qui sont Furies chez les Romains sont des divinités de la vengeance. Elles sont nées, d’après Hésiode, de la Terre fécondée par une goutte du sang provenant de l’émasculation d’Ouranos. Ce sont de puissantes forces obscures chargées de châtier – en rendant folles leurs victimes – les crimes susceptibles de troubler l’ordre social, moral, de surveiller les enfers et d’y terrifier, voire d’y torturer, les âmes des mort. Elle sont trois Allecto, Mégère et Tisiphone. Elles sont impitoyables.
Ainsi chez Ovide,
«  Tisiphone saisit une torche ensanglantée, revêt, implacable, une robe que rougit un sang encore humide, prend en guise de ceinture un serpent ondoyant »
Plus loin :
« Elle s’assit dans l’entrée, et, étendant ses bras entrelacés de nœuds de vipères, secoua ses cheveux ; on entendit le bruit des vipères agitées, les unes couchées sur ses épaules, d’autres glissant sur sa poitrine ; elles sifflent, vomissent leur venin, et dardent leurs langues ». (OVIDE, MÉTAMORPHOSES, LIVRE IV. Source bilingue)
Le venin provoque la folie.
Heiner Müller éprouve un sentiment de culpabilité envers sa mère, de même d’ailleurs envers son père comme nous le verrons également. Heiner Müller qui avait de grandes difficultés relationnelles avec elle qui était revenue en RDA après le décès de son mari n’a pas réussi à les surmonter pour lui rendre visite à l’hôpital. A Alexander Kluge dans un autre entretien, il raconte :
« C’était assez idiot, je ne l’ai plus revue. Nous étions en Italie et nous avons entendu qu’elle a été hospitalisée, en unité de soins intensifs, sous perfusion. Lorsque nous sommes revenus – c’est un sentiment de culpabilité chez moi, il m’a fallu deux jours pour me réacclimater et je ne lui ai pas rendu visite. Lorsque le troisième jour j’ai voulu y aller elle était déjà morte ».
Elle est décédée de 27 avril 1994 à l’âge de 89 ans.
Au début de l’entretien, Heiner Müller évoque un roman lu à l’âge de 10 ans dans lequel le héros est décrit comme  pourvu d’un menton rond. Dans la retranscription l’auteur est nommé Mirko Julisch. Il s’agit probablement de Mirko Jelusich, écrivain autrichien (1886-1969) auteur entre 1929 et 1939 d’un César, Cromwell, Hannibal (1934), Henri le Lion. Adhérent du parti nazi, propagandiste de l’Anschluss, il a été un personnage clé de la politique culturelle nazie en Autriche.
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Otto Dix à Colmar dans la proximité et la distance avec Matthias Grünewald

Rencontre littéraire et picturale autour de la relation de deux peintres de l’épouvante, l’auteur du Retable d’Issenheim, Mathias Grünewald, au 16 eme siècle, et Otto Dix, le peintre des guerres du 20ème siècle. D’abord avec un texte de la poétesse coréenne Kza Han qui, écrit en 2001, semble anticiper une visite de l’exposition qui se tient actuellement et que je suis allé voir au Musée Unterlinden de Colmar et dont on trouvera ensuite un compte rendu partial. Je remercie Kza Han pour m’avoir transmis son texte et plus encore pour m’avoir autorisé à le publier.
Otto Dix : "Ecce Homo II avec autoportrait derrière les barbelés", 1948

Otto Dix : « Ecce Homo II avec autoportrait derrière les barbelés », 1948

De hautes erres

Nuit close, le mal du pays se délivre du joug. Le regard perdu dans l’infini des cieux où la fleur bleue à peine éclose disparaît aussitôt, Novalis se murmure : « Où allons-nous ? Toujours à la maison. »
Dans le chaudron de Stalingrad semblable au cerveau en calotte glaciaire les soldats allemands célèbrent la Noël. Seules ces psalmodies s’emparent du champ de bataille illuminé de blanc : « Nous avons perdu notre pays natal à Stalingrad… », tel est le thrène d’Alexander Kluge. Sans écho, l’irrépressible nostalgie cherche en vain le chemin de retour. « Stalingrad, no man’s land ou le rire insensé du courage ! » Asger Jorn dissout en vain toutes les couleurs de l’antique peinture d’histoire dans le blanc de l’Ouest, blanc mat de la mort, sans retour au blanc de l’Est qui monte de la matité à la brillance. Stalingrad vit le huis clos à perte de vue, à force de rire aux éclats, crevassé de rouge et de noir, criblé de blanc. Si le noir imprime la volonté de vivre, le blanc exprime la volonté de mourir.
Vaguant à travers la Vendée dévastée par la Révolution – retour d’un astre au point d’où il est parti – Hölderlin s’éprouve au feu céleste, à la violence de l’élément, à la virtuosité guerrière. « Frappé par Apollon », une fois de retour au pays natal, il médite sur le « nationel » devant sa fenêtre éclairée de lumière philosophique :
Ihr Blüthen von Deutschland, o mein Herz wird
Untrügbarer Krystall, an dem
Das Licht sich prüfet, wenn           Deutschland und gehet
Beim Hochzeitreigen und Wanderstrauss.
Vous floraisons d’Allemagne, ô mon cœur devient
Infaillible cristal auquel
La lumière s’éprouve, si         Allemagne et s’en va
Dans la ronde nuptiale et le bouquet d’errance.
Derechef tournant le dos à Nürtingen où « tous les lieux sacrés de la terre sont réunis autour d’un lieu », il s’achemine vers l’olivier de Provence, arbre de lumière.
« Die Philosophie ist eigentlich Heimweh – Trieb überall zu Hause zu seyn. » / « La philosophie est proprement mal du pays – pulsion d’être partout à la maison ».
Cette contemplation nocturne, Novalis la recueille dans Le Brouillon Général qu’il considère comme sa bible. Quelque part des lézards enlacés sous la pierraille sont entrés en sommeil d’hiver avant de s’éveiller au printemps.
Chargé d’exécuter les panneaux d’un grand retable loin de Würzburg, sa ville natale, Grünewald parvient au couvent d’Issenheim en Alsace. Dans son atelier, corps à corps, il combat avec le corps du Christ semblable au corps des paysans frappés de l’ergot dont le ventre ne cesse d’enfler, les bras et les jambes se noircissent de tubercules éclatés. Pour les uns, Mathias Gothardt-Neithardt, pour les autres Mathis Grün ou Matthias Grünewald, obombré de sa sombre forêt, il appose sa signature ; toujours il enlace M et G, parfois surmontés de N, entre deux points, à équidistance, comme s’il voulait former une croix. Pour éviter tout contact avec les malades couverts de plaies sans les priver pourtant de la faveur du sacrement, on les plaçait au fond de la nef séparée par le grillage, puis par la barrière. S’y frottant le corps putréfié, ils s’abandonnèrent au corps stigmatisé du Christ en croix dans l’incommensurable vide. Le retable, est-ce l’étable où ils renaîtront après leur mort ?
Une fois de retour dans son pays natal, soupçonné d’être partisan de la guerre des paysans, il abandonne la cour d’Aschaffenburg. Mélancolique, solitaire, contemplatif, Mathis Grün erre çà et là, vivant de la vente d’onguents préparés selon une recette du couvent d’Issenheim. Parvenu à Halle où il veut construire une fontaine, il meurt de la peste avant d’être enfoui dans une fosse commune envahie d’herbes folles, hors les murs de la ville. Parmi les biens qu’il laisse ici bas en signe de passage figurent les habits de cour rouge carmin, costumes gris-violet ou rouge-violet, pantalon jaune d’or, chemises brodées d’or, anneaux et joyaux, un fichu de damas, pinceaux, une profusion de couleurs, terres et pigments alchimiques… Un volume avec vingt-sept sermons de Martin Luther, un panneau de retable : crucifixion avec Saint-Jean et la Vierge Marie.
Le retable d’Issenheim de Grünewald quitte pour toujours la chapelle votive gardée par des anges musiciens pour le couvent d’Unterlinden, pour l’Alte Pinakothek. En trophée de guerre, on l’exhibe en 1918 devant une foule avide de souffrance, d’angoisse, de consolation, avant qu’il ne retourne à Colmar au bout de deux ans de séjour captif à Munich. « La guerre est nouveau commencement », sous ce mot d’ordre, Otto Dix s’engagea pour le front en 1915, emportant avec lui la Bible et le Gai savoir de Nietzsche. Lui qui aspirait corps et âme au retable d’Issenheim, il parvient en 1945 au camp de Logelbach près de Colmar, comme attiré par un irrésistible champ d’attraction. Menant chaque jour la vie de prisonnier de guerre, il peint « La Madone aux barbelés » pour la chapelle du camp, dans un garage, dans un atelier ? Au sortir de la deuxième guerre mondiale, une fois de retour dans son pays natal, il s’attelle à « Ecce Homo » en écho à Ecce Homo de Nietzsche :
— sie kreuzigen den, der neue Werte auf neue Tafeln schreibt, sie opfern sich die Zukunft, sie kreuzigen alle Menschen-Zukunft !
— ils crucifient celui qui inscrit de nouvelles valeurs sur de nouvelles tables, ils se sacrifient l’avenir, ils crucifient tout avenir d’humains !
Voici « Ecce Homo II » : dans un rets de barbelés deux hommes sont pris. Mis à nu, troué de balles, l’un est agenouillé, la tête de l’autre émerge de nulle part, sans ciel ni terre. Sous une lumière violemment contrastée, leurs mains s’effleurent.
« Être à la maison, c’est en être réchappé » — tu retournes à Nantes au bord de la Loire, laissant en arrière Logelbach, rivière de ton enfance, tandis que je traverse en autobus la zone aéroportuaire de Roissy, ce no man’s land qui annule le natal et l’étranger. Sur la colline de mon enfance, nulle mélopée funéraire ne se répercute d’écho en écho, nulle fleur de pêcher ne s’éparpille au vent printanier. Dans la prunelle de nos yeux se reflètent les ombres du puits, de la chaumière, de la rivière, du chemin de terre, des vergers disparus. Cependant que les jeunes pousses d’acacia transpercent la montagne des ancêtres, hérissant d’épines l’accès, mon oncle dit sans détour : « Tout ça, c’est une montagne d’argent. »
« Le rêve est une seconde vie » — par une porte entrebâillée, je regarde ma mère et ma sœur desceller les tommettes de notre mansarde à la lueur d’une lampe à huile de ricin, y enfouir un baluchon détrempé d’antique lœss avant de repartir sans mot dire. Là où les restes de mon père sont ensevelis est mon pays natal.
Kza Han
( R.A.L. n° 75, 3e trimestre 2001)
traces-erratiques

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Cours de vie
KZA HAN est née en 1942 à Jungup, haut lieu des révoltes paysannes, dans le sud-ouest de la Corée ; elle a grandi à Bong San Dong, lieu de séjour de l’Oiseau Jaune au centre de la Corée, berceau du confucianisme. Licence de français à l’Université des Langues Étrangères de Corée (1964). Boursière du gouvernement français (1964-1968), elle prépare le professorat à l’IPFE, dans une aile de cette Sorbonne dont le fronton porte « Liberté, égalité, fraternité ». À la suite de Maïakowski, Lautréamont, Artaud, Jorn,… elle s’initie à la dérive, au dépassement de l’art et de l’économie politique (1965-1967). Maîtrise de Lettres Modernes sur Samuel Beckett (Nantes, 1974). Apprentissage de l’allemand en compagnie de F. Hölderlin, J. Roth, F. Nietzsche, A. Kluge… (1974-2007), tous ceux qui se risquent pour la perception, l’invention, la destination.
En 2007 paraissent en français, allemand, coréen Six comètes / Sechs Kometen consacrés à Alexander Kluge (revue Maske und Kothurn, Vienne). Douze corps célestes, ensemble pictural et poétique (français, allemand, coréen) consacré à Alexander Kluge, fut conçu par le peintre et plasticien 3D Ekkehart Rautenstrauch et la poète et traductrice entre l’automne 2009 et l’automne 2011. Cet ensemble a été présenté en 2012 à la Cité des Congrès de Nantes (Printemps des poètes, Occident / Orient), réalisé en janvier 2013 par la revue en ligne TK-21 (n° 18). Kza Han participe régulièrement à TK-21, cf. notamment : Ainsi s’en revient l’écho (ensemble poétique et iconique consacré à la Corée), Amers entre ciel et terre (n° 42) et Le 11, c’est le nombre du Tao (consacrés à l’île d’Yeu)…
Otto Dix est encore très peu connu en France. Sa reconnaissance a été tardive. Il y a peu de ses œuvres dans les musées nationaux. Je garde le souvenir de l’exposition Allemagne, les années noires en 2007-2008, au Musée Maillol, qui présentait plus d’ une centaine de dessins, aquarelles, tableaux des années 1913 à 1930, tous plus saisissants les uns que les autres. Dix y était en compagnie de Max Beckmann, Georges Grosz, Ludwig Meidner, images de la Grande boucherie de 14-18 et de la vie quotidienne sous la République de Weimar pendant que se préparait la tuerie de masse suivante. J’avais surtout en tête donc le journal de guerre – la première – d’Otto Dix. Je n’avais pas pris conscience qu’il avait aussi participé directement à la seconde.
L’exposition Otto Dix au Musée Unterlinden à Colmar ne fait pas seulement événement du point de vue d’une connaissance plus complète mais encore non exhaustive de l’œuvre du peintre, il s’y ajoute qu’il y est dans la proximité avec Mathias Grünewald et son célèbre Retable d’Issenheim, un polyptyque d’une puissance incomparable. Il ne s’agit pas seulement d’une proximité entre les salles du musée mais d’une proximité dans l’œuvre. Celle-ci a une longue histoire et n’est pas seulement formelle.
A gauche, Otto Dix,"Portrait d'un prisonnier de guerre"(1945) ; à droite un détail du Retable d'Issenheim

A gauche, Otto Dix, »Portrait d’un prisonnier de guerre »(1945) ; à droite un détail du Retable d’Issenheim

Lorsque Otto Dix peint ce Portrait d’un prisonnier de guerre (Otto Luick) en 1945, après avoir fini de fabriquer des portraits du Général De Gaulle, on sait avec précision qu’il a vu le Retable d’Issenheim à Colmar. Il y était lui-même prisonnier de guerre – de l’armée française – (et ce jusqu’en février 1946) dans des conditions éprouvantes, car «beaucoup d’entre eux vont mourir de faim, de froid et de mauvais traitements ». Les barbelés prennent la place de la couronne d’épines autour d’une même souffrance. Dix qui avait été enrôlé dans le Volkssturm en mars 1945 puis fait prisonnier en avril lors de l’avancée des troupes françaises au-delà du Rhin, vit l’expérience du camp d’internement. La couleur de l’uniforme des garde-chiourmes et leur nationalité, en l’occurrence, ici, française n’y change rien : derrière ces barbelés, on faisait fouetter jusqu’au sang des prisonniers par des prisonniers pour un morceau de pain volé.
Dix écrira à sa femme Martha en septembre 1945 :
« J’ai vu deux fois le Retable d’Issenheim, une œuvre impressionnante, d’une témérité et d’une liberté inouïes, au-delà de toute ‘composition, de toute construction, et inexplicablement mystérieuse dans les relations qu’elle entretient avec ses différents éléments ».
Ils auraient pourtant pu se « rater » une nouvelle fois. Le Retable avait été mis à l’abri dans le Périgord d’où les nazis l’ont rapatrié à Colmar après l’armistice de 1940, puis il fut protégé des bombardements alliés au Château du Haut-Koenigsbourg avant de retrouver le musée Unterlinden, où il était présenté depuis 1853. Il y fut à nouveau fut exposé à partir du 8 juillet 1945.
Otto Dix, né en 1891, l’avait-il vu avant ? On ne le sait. Qu’il en ait entendu parlé est quasi certain tant cet œuvre était devenue à partit de 1919 une « icône du patrimoine allemand ».
En 1916, la société Martin Schongauer, gestionnaire et fondatrice du Musée Unterlinden refuse d’envoyer le Retable à Berlin pour une exposition consacrée à l’art allemand. En février 1917, le polyptyque est expédié à Munich officiellement pour restauration. Il sera exposé, comme l’écrit ci-dessus Kza Han, «  en trophée de guerre » – c’était du moins l’intention des organisateurs- dans l’Alte Pinakothek de Munich. Mais entre temps, le Christ de Grünewald était devenu « prolétaire », la révolution de novembre 1918 était passée par là. Rien n’indique que Otto Dix ait vu le Retable à Munich. L’œuvre sera de retour à Colmar en septembre 1919. Le peintre avait été démobilisé en décembre 1918. Car la guerre, il avait voulu la voir et il l’avait vue d’on ne peut plus près. Il en a rendu compte avec un réalisme terrible comme d’une crucifixion des peuples. Avec ce même réalisme qu’il admirait chez Grünewald chez qui le Christ n’a rien d’un « danseur de ballet, beau et net, merveilleusement bien lavé » avec un turban d’épines tout beau tout net, il a la couronne défaite.
En 1918, paraissait en allemand les Trois Eglises et trois primitifs de Joris-Karl Huysmans dans lequel l’écrivain et critique d’art français écrit dans le texte consacré au Retable  :
« Avec ces buccins de couleurs et ces cris tragiques, avec ces violences d’apothéoses et ses frénésies de charniers, il vous accapare et il vous subjugue ; en comparaison de ces clameurs et de ces outrances, tout le reste paraît aphone et fade »
Cela pourrait s’appliquer à Otto Dix également.
La première partie de l’exposition concerne la réception du Retable d’Issenheim en Allemagne. Elle commence avant l’exposition de Münich et même avant la Première guerre mondiale. On y trouve notamment une crucifixion de Max Ernst qui date 1913, en fait une démultiplication de croix dans un ciel très obscurci, très sombre.
« Grünewald apparut dans l’art allemand comme le Christ de sa résurrection de Colmar » (Wilhelm Michel)
Il y devient comme « le saint protecteur » de la renaissance de l’art allemand dans la catastrophe. Cette renaissance vaut en son temps pour l’ingénieur hydraulique Mathias Grünewald lui même. Le Retable a été peint entre 1512 et 1516, période de guerres  et de folies, de profonds bouleversements, à l’approche de la Guerre des paysans. C’est aussi ce quelque chose qui semble unir les deux peintres par de là leur filiation formelle :
« Tout comme Grünewald avait réagit à la crise du début du 16ème siècle, Dix répond à la grande rupture culturelle de l’histoire allemande avec la sensibilité d’un sismographe, en imaginant des représentations nouvelles tant par le style que par la technique et le thème traité »
(Christoph Bauer : Otto Dix peint le Christ, mais lequel ? Catalogue de l’exposition page 75)
Les thèmes bibliques « sont des symboles de moi-même et de l’humanité » disait Otto Dix. Si pour Grünewald pointait la possibilité d’un renouveau du christianisme par la Réforme à venir, ne peut on imaginer que pour Otto Dix, lecteur de Nietzsche dès 1911, à l’âge de 20 ans, Dieu ait été mort ?
La découverte la plus étonnante pour moi est peut-être, dans cette optique, cette image mécréante de l’annonciation :
Otto Dix : "Annonciation (Urte)" 1950

Otto Dix : « Annonciation (Urte) » 1950

La nouvelle que l’ange Gabriel annonce à cette très jeune fille, presque une enfant, ce qui correspond à une vraie lecture du récit biblique dans lequel elle a douze ans, la laisse désemparée. Elle est craintive et semble dire à l’ange : je ne comprends rien à ce que tu m’annonces là, ce n’est pas une bonne nouvelle du tout. Paradoxalement, cette image de la distance avec Grünewald est celle qui sert pour l’affiche de l’exposition. Cette dernière gagnerait peut-être à exprimer mieux une pédagogie des différences comme elle le fait des ressemblances.

L’invisible tranchée

Un tableau devenu invisible, Tranchée (1923) fit de Otto Dix, par delà le scandale qu’il provoqua dans une Allemagne qui déjà se préparait à la prochaine guerre,  l’équivalent d’un nouveau Grünewald. Ils sont unis dans l’épouvante.
Otto Dix : "Tranchée" 1923

Otto Dix : « Tranchée » 1923

Cela se confirmera à l’évidence avec le triptyque La guerre qui en précise aussi les différences :
Otto Dix : Le triptyque de "La Guerre" 1932

Otto Dix : Le triptyque de « La Guerre » 1932

Contrairement à ce qu’il pourrait apparaître, dans les tableaux de Dix il n’y a pas d’abord Mathias Grünewald mais le vécu de Dix qui cherche à s’exprimer. Avec le triptyque ci-dessus, il réagit à l’oubli qui commence à s’installer en Allemagne. Je ne crois guère à l’idée cyclique de l’éternel recommencement. Quand bien même le jour recommence, nous ne sommes pas le lendemain ce que nous étions la veille. Et surtout, le jour ne se relève pas pour tout le monde comme on peut d’ailleurs le constater. Et comme le montre aussi le tableau Flandres peint en hommage à Henri Barbusse :
Otto Dix : " Flandres"

Otto Dix :  » Flandres »

Cette peinture fait référence à un passage du livre Le Feu
« A la place où nous nous sommes laissés tomber, nous attendons le jour. Il vient, peu à peu, glacé et sombre, sinistre, et se diffuse sur l’étendue livide.
La pluie a cessé de couler. Il n’y en a plus au ciel. La plaine plombée, avec ses miroirs d’eau ternis, a l’air de sortir non seulement de la nuit mais de la mer.
A demi assoupis, à demi dormants, ouvrant parfois les yeux pour les refermer, paralysés, rompus et froids, nous assistons à l’incroyable recommencement de la lumière ».
(Henri Barbusse : Le Feu (Journal d’une escouade) 1916. chap XXIV L’Aube)
Le « recommencement de la lumière » n’est pas une résurrection.
Il fallait tout de même oser peindre un tel tableau en 1934-36 en Allemagne. Dire à partir de là que Otto Dix est apolitique et non engagé comme cela est dit dans le catalogue ne veut vraiment et strictement rien dire. Il sera très vite après cela mis à l’index des dégénérés par les nazis
Le troisième étonnement enfin pour clore le partial compte-rendu de notre visite, en espérant vous avoir incité à effectuer la vôtre, porte sur l’extension  du domaine de la crucifixion à Friedrich Nietzsche :
Otto Dix : "Le crucifié (Nietzsche)" 1969

Otto Dix : « Le crucifié (Nietzsche) » 1969

« J’ai lu Nietzsche dès 1911 et me suis confronté en profondeur à ses points de vue. C’est pourquoi j’ai été en colère quand les nazis l’ont instrumentalisé, quand ils l’ont, avec leur théorie totalitaire du pouvoir, compris de travers, …n’ont pas voulu le comprendre » (Otto Dix)
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Abi Warburg et le serpent dans les archives de la mémoire

Visite à l’exposition Abi Warburg / Atlas Mnemosyne au ZKM de Karlsruhe en suivant la piste du serpent jusqu’à son rapport au travail vu par Bernard Stiegler via Nietzsche.

serpent

Le dessin de cette gravure, conservé au British Museum, est attribué à Andrea Mantegna, un graveur italien du 15ème siècle. Le thème, interprété d’abord comme Hercule et l’hydre, d’après l’inscription DIVO HERCVLI INVIC/TO (« divin et invincible Hercule »), a été ensuite identifié comme un faune attaquant un serpent. En allemand, on dit que le faune étrangle le serpent. Quoi qu’il en soit, cela se pose en termes de lutte. De combat. Contre la folie, comme le suggère le texte de Abi Warburg qui est associé à l’image et  traduit sur le post-it. Ce qui est étonnant dans l’image, c’est que le bras autour duquel s’enroule le serpent n’est pas loin de former le bâton d’Esculape – en grec Asclépios -, le dieu de la médecine. Mais gardons cela pour la fin. La figure a des oreilles de faune et elle porte une cape, non pas une peau de lion. L’inscription serait non une référence à Héraclès mais une dédicace à Hercule 1er d’Este, duc de Ferrare de 1471 à 1505. C’est ce que nous apprend l’inventaire des premières gravures italiennes de Gisèle Lambert publié sous l’égide de la BNF.
Le double page reproduite ci-dessus ouvre le livret de présentation de l’exposition ABI WARBURG MNEMOSYNE BILDERATLAS que je suis allé voir au ZKM de Karlsruhe. Elle porte en sous-titre : Reconstitution – Commentaire – Actualisation. Elle place ainsi d’emblée l’exposition sous le signe du serpent même si elle ne suit pas particulièrement ce fil mais permet de le faire. C’est ce que j’entreprends ici sans le sytématiser, il faudrait un temps fou à lire tous les fascicules explicatifs. Ne resterait que l’acquisition mais au prix où ils sont… 100 euros. Ils ne sont d’ailleurs imprimés que sur commande. Se cultiver a un coût !
Pour marquer le 150e anniversaire de la naissance  d’Aby Warburg (1866-1929), le ZKM, Zentrum für Kunst und Medientechnologie Karlsruhe (Centre d’art et de technologie des médias de Karlsruhe) présente une reconstitution complète de son atlas d’image Mnémosyne au format original.

mnemosyne

De 1924 à 1929, Abi Warburg a consacré toute son énergie à constituer une collection d’images, – un millier – rassemblés en 61 panneaux destinés à former une anthropologie culturelle par l’image, une Kulturwissenschaft (science de la culture). Par image, il faut entendre aussi bien des originaux, des photographies, des illustrations de livres, de journaux jusqu’à des timbres-poste ou des prospectus. Il s’est servi des techniques de reproduction de son époque, notamment l’appareil photographique pour développer un outil de connaissance. Les images, on le devine, ne sont pas rassemblées n’importe comment. Ce n’est pas le bazar. Elles sont soigneusement indexées et concentrées en constellations complexes pour constituer un « réservoir de mémoire ». Il utilise l’expression Gedächtniskonserve, une conserve de mémoire.
L’atlas composé par Warburg, resté inachevé, porte le nom de Mnémosyne, déesse grecque de la mémoire. Ce nom est associé à celui d’Atlas, considéré comme l’ancêtre des astronomes et géographes. Conjointement, le terme « atlas » est l’une des formes illustratives de la connaissance, que ce soit la collection de cartes géographiques pour constituer un ouvrage cartographique achevé ou une constellation d’images qui relie de manière systématique et critique des indications et des territoires totalement différents. J’emprunte cela au dossier de presse de l’exposition.

wanderstrassen-der-kultur

L’organisation des cheminements à l’intérieur des images n’est pas arbitraire. Il est même assez complexe à l’exemple de ces voies d’échanges culturels entre le sud et le nord, l’est et l’ouest représentées sur cette carte. Sur ces routes circulent des porteurs (véhicules) d’images. L’exposition nous les faits suivre. Sur un socle de représentations cosmologiques qui traversent les siècles, s’étagent celles de l’Empreinte antique originelle, puis celles du Retour de l’antiquité en Italie, puis le Nord et Florence/ Botticelli, viennent ensuite les « étages » Antiquité en Italie et Florence/Ghirlandaio, puis Mantegna Manet Dürer, Fêtes, enfin Baroque, Epoque Rembrandt, Epoque contemporaine.
vue-densemble

Un millier d’images sur 63 panneaux de 170×140

Warburg avait fait photographier l’atlas et il a pu être publié dans un « format réduit » il y a une vingtaine d’années. Mais il resta largement inexploité parce que l’activation de la mémoire repose sur une condition incontournable : la visibilité de tous les détails. Seule la reconstitution au format original de 170 x 140 cm permet d’étudier les images  en montrant les différentes constellations de chaque planche. Cette reconstitution a été réalisée sur la base des données de Daedalus (Vienne) par le groupe de recherche MNEMOSYNE au 8. Salon à Hambourg (Roberto Ohrt, Christian Rothmaler, Philipp Schwalb, Axel Heil entre autres). Ce groupe a commencé en 2011 à recréer planche après planche au format original et à étudier une à une en détail les 63 planches. En 2016, il a pu proposer un commentaire complet de l’atlas, qui décode pour la première fois chacune des planches.
Outre la reconstitution de ces 63 planches de l’atlas au format original, l’exposition du ZKM présente, pour la première fois depuis 1929, deux planches (la planche 32 sur le thème du « carnaval » et la planche 48 sur la « Fortune ») avec les images utilisées à l’époque par Warburg. Ces « objets originaux » ont été découverts dans la « collection photographique » de l’Institut Warburg à Londres ( en 1933, la bibliothèque, la photothèque et les archives ont été transportées à Londres où elles se trouvent toujours). Jusqu’à présent, les chercheurs avaient supposé que les illustrations originales de l’atlas avaient disparu. (Nouvel emprunt au dossier de presse).
Planche 48 : Fortuna avec les originaux

Planche 48  avec les originaux sur le thème de « Fortuna »

Depuis 2011, le groupe de recherche MNEMOSYNE (Hambourg, Karlsruhe, Saint-Gall) au 8. Salon à Hambourg s’attache à reconstituer l’atlas Mnémosyne. Il a analysé en détail l’atlas par séquences de quatre à six planches, puis les a expliquées dans le cadre de manifestations publiques. En plus de ces événements, 13 numéros de la collection de fascicules Baustelle, dans lesquels figuraient les résultats de cette recherche, ont été publiés. Ils sont disponibles dans l’exposition et il faut s’y reporter. Aucune précision – ni titre ni note d’interprétation – n’est en effet fournie sur les panneaux eux-mêmes.
Avant d’entrer dans l’exposition et de s’arrêter un bon moment au panneau 41a que je prendrai à titre d’exemple mais aussi en raison de sa place centrale autour de la figure de Laocoon, un dernier mot encore sur la démarche d’Abi Warburg dont il est dit qu’il élabora une « iconologie des intervalles » (Ikonologie des Zwischenraums) et sur ces deux concepts de Zwischeraum et de Denkraum.
Georges Didi-Huberman, qui avait déjà présenté en 2010 une exposition consacrée à l’Atlas, à Karlsruhe et Hambourg, qualifie la forme nouvelle inventée par Warburg de montage. Il permet de révéler des correspondances inattendues et qui traversent le temps. Il sera question plus loin de son actualité.
« Le montage – du moins au sens qui nous intéresse ici – n’est pas la création factice d’une continuité temporelle à partir de  » plans  » discontinus agencés en séquences. C’est au contraire, une façon de déplier visuellement les discontinuités du temps à l’œuvre dans toute séquence de l’histoire ».
Georges Didi-Huberman : L’image survivante – Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg Les Editions de Minuit, 2002, p. 474.  Cité par Delphine CHAIX in « De l’atlas Mnemosyne à Lignes de temps / Images – Pratiques – Imagination » page 29

bibliotheque-warburg

Zwischenraum, Denkraum. On ne souligne pas assez, me semble-t-il, que l’Atlas est adossé à la bibliothèque qui porte elle aussi le nom de Mnémosyne. Les livres y sont rangés selon  un classement iconoclaste avec la même fonction de créer des correspondances inattendues, des Zwischenräume. Le terme me fait penser à ce que j’ai pu dire à propos du Transitraum, la bibliothèque de Heiner Müller. L’espace de transit de la bibliothèque devient un espace transitionnel, c’est à dire de créativité. Espace imaginaire nécessaire à la création d’ un espace de pensée (Denkraum), pensée qui est recherche d’orientation dans cet espace par une mise à distance entre le sujet et l’objet alors que la magie « est par essence une pratique cosmologique systématique visant à détruire l’espace de pensée ».
Ce qui a été dit du montage caractérise chaque panneau. Ci-dessous le panneau 37 (presque) centré sur le faune au serpent.

panneau-37

L’image du faune étranglant le serpent dont il est question au début de cette chronique se trouve sur le panneau 37 qui traite de l’irruption de l’antiquité en sculpture. On la trouve en compagnie d’autres scènes de violence ou de fureur telles Hercule et l’hydre, Hercule et Antée, les Ménades, scènes d’enlèvement de flagellation, de viol, une collection d’histoires horribles pour adultes. Le commentaire évoque, à propos de la figure du faune, la « torsion ligotante » du serpent «  qui « monte de la terre comme un motif d’Asclépios (Esculape) devenu sauvage » dans une atmosphère flottante évoquant un orage menaçant rempli d’éclairs. Nous approchons du pharmakon.
Le panneau 6 dont j’ai raté la photographie mais que l’on trouve aussi ici en reproduction de l’original, contient une première référence à Laoccon avec, au milieu, la sculpture dite du groupe de Laocoon entourée de deux autres figures de Laocoon, au-dessus, celle issue d’une fresque de Pompéi et, en-dessous, celle extraite d’un manuscrit de Virgile.

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On regarde le Groupe du Laocoon de plus près grâce aux techniques contemporaines permettant de voir les détails. J’observe qu’Abi Warburg utilise une reproduction avec les bras reconstitués.

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L’histoire de Laocoon est un conte cruel. Voici comment Virgile le raconte :
« Ici, un autre prodige, plus grave, et beaucoup plus effrayant se présente aux malheureux et trouble leurs cœurs déconcertés. Laocoon, désigné par le sort comme prêtre de Neptune, immolait selon les rites un énorme taureau sur les autels. Or voici que de Ténédos [L’île où les Grecs s’étaient repliés], sur des flots paisibles, deux serpents aux orbes immenses, – ce récit me fait frémir –, glissent sur la mer et, côte à côte, gagnent le rivage. Poitrines dressées sur les flots, avec leurs crêtes rouge sang, ils dominent les ondes ; leur partie postérieure épouse les vagues et fait onduler en spirales leurs échines démesurées. L’étendue salée écume et résonne ; déjà ils touchaient la terre ferme, leurs yeux brillants étaient injectés de sang et de feu et ils léchaient leurs gueules sifflantes d’une langue tremblante. À cette vue, nous fuyons, livides. Eux, d’une allure assurée, foncent sur Laocoon. D’abord, ce sont les deux corps de ses jeunes fils qu’étreignent les deux serpents, les enlaçant, les mordant et se repaissant de leurs pauvres membres. Laocoon alors, arme en main, se porte à leur secours. Aussitôt, les serpents déjà le saisissent et le serrent dans leurs énormes anneaux. Par deux fois, ils ont entouré sa taille, ont enroulé autour de son cou leurs échines écailleuses, le dominant de la tête, la nuque dressée. Aussitôt de ses mains, le prêtre tente de défaire leurs nœuds, ses bandelettes sont souillées de bave et de noir venin. En même temps il fait monter vers le ciel des cris horrifiés : on dirait le mugissement d’un taureau blessé fuyant l’autel et secouant la hache mal enfoncée dans sa nuque. Mais les deux dragons s’enfuient en glissant vers les temples, sur la hauteur, gagnent la citadelle de la cruelle Tritonienne [Pallas Athéna], et  s’abritent aux pieds de la déesse, sous l’orbe de son bouclier. »
Virgile : Eneide Livre II 200
Laocoon est une figure centrale et nous la retrouvons au panneau 41a que voici et qui lui est entièrement consacré.
panneau-41a
La sculpture elle-même ne s’y trouve pas  (si ce n’est une copie miniature), mais de multiples répliques, au sens sismique du terme depuis une enluminure du 12ème siècle :

41a1

Jusqu’à El Greco et même au-delà

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Sur des supports variés  :
– Miniature de bronze
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Copie du Groupe de Laocoon 16ème siècle

– Plat
Mort de Laokoon. Plat de Gubbio, vers 1540

Mort de Laokoon. Plat de Gubbio, vers 1540

– Rondache (bouclier)
Laocoon et ses fils. Rondache de parement. Deconde moitié du 16ème siècle

Laocoon et ses fils. Rondache de parement. Seconde moitié du 16ème siècle

– Fresque
La mort de Laocoon. Fresque de Giulio Romano. vers 1538

La mort de Laocoon. Fresque de Giulio Romano. vers 1538

En tout, 22 photographies sont rassemblées sur le thème du pathos de la douleur et de la mort du prêtre.
Le plus étonnant peut être de ce panneau est la présence de cette reproduction et la mise en relation de Laocoon avec le « patriarche » Adam dans cette fresque de Fillipio Lippi dans l’église Santa Maria Novella de Florence.
Le patriarche Adam. fresque de Filippino Lippi. vers 1494-95

Le patriarche Adam. Fresque de Filippino Lippi.
vers 1494-95

La voici en couleur :

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Adam qui a priori n’est pas un patriarche au sens de la bible regarde un serpent monter le long d’un arbre qui se termine par deux branches alors qu’un autre semble glisser sur l’enfant terrorisé. Le reptile est surmonté d’une tête de femme. Eve ? On notera aussi la présence du bâton. (Source de l’image)
Laocoon symbolise la douleur enchaînée.
Laocoon symbole de la douleur. In Cesare Ripa "Iconologia" (1603)

Laocoon symbole de la douleur. In Cesare Ripa « Iconologia » (1603)

L’histoire culturelle telle qu’elle est esquissée par Abi Warburg est aussi celle de la violence, de la folie  :
« La transformation stylistique vers une conscience de l’ambivalence- Zwiespältigkeit– dans l’interprétation de l’âme est impensable sans l’enseignement grec sur la folie. Ma recherche concerne (depuis de nombreuses années) la folie furieuse (furiose mania) tandis que Saxl-Panofsky [deux historiens d’art ayant collaboré à la bibliothèque Warburg] travaillent sur la géniale mélancolie. » Abi Warburg 1.11.1928
La Zwiespältigkeit (Zwie, zwei = 2 ; spalten = fendre, dédoubler) est dans ce contexte le plus souvent rendu par ambivalence et désigne la présence simultanée de deux sentiments opposés, contradictoires.

Le rituel du serpent

Abi Warburg, né en 1866 à Hambourg, renonce pour ses études aux traditions juives dont il est issu. En 1895-1896, au cours d’un voyage aux Etats Unis, il se rend dans l’Arizona auprès des Indiens Hopis dont il étudie les danses et rituels. Cet épisode refera surface un quart de siècle et une guerre mondiale  plus tard, en 1923, au terme d’un séjour en clinique psychiatrique. Pour attester de sa guérison, il fait une conférence sur le Rituel du serpent chez les Indiens Hopis. Elle est résumée ici :
« C’est au cœur de l’été, en août, quand la culture du maïs est menacée par la sécheresse et dépend des pluies d’orage que les Hopis, lors de « festivités paysannes », pratiquent la danse des serpents. Le serpent, en effet, est comme l’éclair, zigzaguant, il est l’éclair, et manipuler l’animal dangereux est une manière de maîtriser les forces naturelles dont dépend l’existence même de ces Indiens agriculteurs et sédentaires. En obligeant le serpent à participer à la cérémonie, sans le sacrifier, en surmontant la peur qu’il inspire, on influe sur le cours de la nature, dans un étrange, instable et pourtant efficace mélange de magie rituelle et de finalité pratique. Entre la main, et la pensée, entre le geste et l’intellect, il y a place pour le symbole qui permet de surmonter la terreur que suscitent les phénomènes naturels incompréhensibles et les périls de l’immédiat environnement. Les Hopis – c’est-à-dire, dans leur langue, « les Pacifiques » – se placent ainsi à mi-chemin entre les sacrifices sanglants pratiqués par d’autres ethnies nomades, pour la même fin, et la « sérénité » que procurent les religions du salut.
[…]
Le serpent, pour les Hopis, est à la fois un danger et un remède, un démon et messager, un intercesseur… Mais cette ambivalence, comme le montre Warburg dans la seconde partie capitale de sa conférence, se retrouve dans l’image du serpent dans la culture grecque : si un serpent monstrueux étouffe Laocoon et ses fils lors de la guerre de Troie, c’est un serpent salvateur qui s’enroule autour du bâton d’Asclépios, le dieu de la guérison, l’Esculape des Romains. La même ambivalence se retrouve dans la religion chrétienne avec le serpent tentateur et le serpent de Moïse. Il existerait ainsi un « paganisme éternel », indestructible, mais ambivalent, dont les images permettent à l’homme de faire face aux angoisses et aux interrogations qui viennent le hanter… »
Jean Lacoste  Le rituel du serpent : Art et anthropologie d’Aby Warburg 
Le serpent est double, il est à la fois remède et poison c’est à dire pharmacologique comme l’explique Bernard Stiegler en introduction de la partie 6 de son séminaire consacré à transvaluer de Nietzsche. Le christianisme a refoulé le caractère pharmacologique du serpent. Stiegler dit ici ce qu’il doit à la lecture d’Abi Warbourg et nous emmène à partir de là vers la question du travail selon Nietzsche.
Je vous invite à l’écouter – et à voir – cet extrait que j’avais déjà évoqué dans mon commentaire du Rhin de Hölderlin où il est également question de serpents dans une tout autre spatialisation.
Ceux qui veulent aller au-delà retrouveront l’ensemble de la Piste aux étoiles consacrée à transvaluer Nietzsche ici : Bernard Stiegler : Séminaire Pharmakon Transvaluer Nietzsche séance 6
*
**
*
J’invite les anglophones à regarder Aby Warburg: Archive of Memory, une vidéo présente dans l’exposition.
ARCHIVE OF MEMORY is a visual essay inspired by the work of Aby Warburg, particularly his essay « Notes on a Journey to the Pueblo Indians ». Interviews with philosopher Raymond Klibansky (who worked with Warburg in Hamburg in the 1920s) and art historian Margaret Iversen, complement a wide- ranging selection of still and moving images that create a vivid portrait of a legendary art historian who has become a cultural icon.

Aby Warburg: Archive of Memory (26 minutes, 2003) from Eric Breitbart on Vimeo.

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« Et je n’écris pas de textes » (Alexander Kluge)

[…]
Je me dois d’attirer plus encore votre attention sur l’idée que je me fais de moi-même et sur l’endroit où je cherche le lien avec Heinrich von Kleist. Je pense que, lorsque nous écrivons des textes, nous ne sommes pas des Robinsons sur une île déserte. Bien sûr nous travaillons seuls, individuellement, mais c’est justement cela qui permet d’établir un lien avec ceux qui ont travaillé avant nous, c’est la raison pour laquelle j’évoque ici Robert Musil, afin de montrer que, lorsque nous sommes assis devant une feuille avec notre crayon, nous vivons dans. un laboratoire imaginaire avec d’autres personnes qui ont quelque chose de crucial à dire.
Et je n’écris pas de textes, mais j’écris des textes lorsque je peux faire abstraction du fait que je suis moi. Faire l’intermédiaire entre mes sentiments – que j’ai hérités de mes parents et grands-parents – le monde extérieur et les mots qui ont leur propre capacité de résistance est une activité
extrêmement terre-à-terre. Comme dit Kleist: « Car ce n’est pas nous qui savons, mais c’est avant tout un certain état de nous qui sait.» Il dit cela dans son travail «De l’élaboration progressive de pensées dans le discours ». Mais cela n’a justement rien de solitaire, car cela rattache à des auteurs plus anciens. Je ne peux que remarquer qu’ils parlent à travers moi. Ce qui est vrai pour les textes vaut également pour la musique. Les anciens compositeurs parlent à travers les compositeurs actuels.
[…]
Alexander Kluge : La différence
Discours prononcé lors de la remise du prix Kleist à la bibliothèque du Patrimoine culturel prussien de Berlin.
Traduction Anne-Elise Delatte paru dans
Alexander Kluge De la grammaire du temps. L’Harmattan 2003 page 83

 

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Lecture franco-allemande de « 1964 » de Kai Pohl (Extrait)

L’auteur et poète berlinois Kai Pohl et son traducteur français Bernard Umbrecht dans une lecture-performance franco-allemande (extrait), le Jeudi 13 octobre 2016, au Séchoir, dans le cadre de l’exposition Papier 3.0; à l’occasion de la sortie du livre 1964 ou pour être en conformité avec les nécessités du marché, le sujet masculin du pouvoir impose le silence à son âme, paru aux éditions Mediapop.

 

 

Présentation et informations sur le livre : ici

 

 

 

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Alexander Kluge, sourcier des sentiments et conteur de l’invisible

Alexander Kluge a été comme l’a été longtemps Alfred Döblin ostracisé en France où l’on préfère l’écrivain Croix de fer Ernst Jünger. Cela s’est un peu arrangé pour Döblin grâce aux Editions Agone. On souhaiterait cependant des éditions de poche plus accessibles financièrement. La même remarque vaut pour Alexander Kluge pour qui cela s’arrange un peu aussi avec la parution du premier tome (1100 pages) de la somme narrative intitulée Chronique des sentiments. Le tome I contient les Histoires de base. En tout sont prévus au minimum cinq volumes de l’envergure du premier, dans lesquels sera fondue l’œuvre littéraire complète (ou presque) d’Alexander Kluge. La structure a été modifiée par rapport à l’édition allemande. Ainsi la version française promet de devenir la forme ultime que prendra celle-ci. Merci donc aux Editions P.O.L. Et au soutien du Ministère allemand des affaires étrangères. Nous ne savons sans doute pas faire cela par nos propres moyens. On ne peut pas dire que la critique littéraire se soit précipitée sur l’ouvrage. Il y a encore du chemin à faire. Essayons d’y contribuer.
Alexander Kluge : Qu'est-ce qui sous-tend les actes volontaires ? in "Chronique des sentiments" pages 990-991

Alexander Kluge : « Qu’est-ce qui sous-tend les actes volontaires ? » in « Chronique des sentiments » pages 990-991

« La mémoire n’est pas reconstruction du passé, mais exploration de l’invisible »
(Jean-Pierre Vernant : La traversée des frontières. Entre mythe et politique II. Points Essai page 151)
« Nous avons à souffrir non seulement de la part des vivants
mais encore de la part des morts. Le mort saisit le vif. »
(Karl Marx : Préface à la première édition allemande du Capital)
Les deux citations pourraient figurer dans la Chronique des sentiments. Elles en disent toutes deux une dimension, décrivent deux idées au travail dans cette œuvre. Il faudrait cependant peut-être préciser que cette « exploration de l’invisible » dont parle Jean Pierre Vernant est d’abord le propre de la littérature. Alexander Kluge se veut le sourcier et le conteur de cet invisible.
Le contraire de raconter dit Kluge n’est pas seulement se taire :
« Le contraire de raconter est aussi le déluge d’informations qui pratiquement m’oppresse et me tue, qui m’enlève le mot de la bouche. De ce point de vue, le nouement de mon expérience, de mon expérience de vie, avec des histoires, avec la capacité de raconter, est une nourriture ».
Belle définition de la littérature qui pour Kluge consiste à imaginer des histoires puisée dans le réel, qu’il oppose au maelstrom de mots auquel participe une partie de la littérature elle-même, en particulier celle dite « vue à la télé ». Malheureusement ni les libraires en flux tendu, ni les bibliothèques publiques, elles aussi sous la coupe des éditeurs au point de devoir éclipser leurs initiatives devant celles des libraires ne sont, à de rares exceptions près, des îlots de calme dans cette mer déchaînée par l’industrie éditoriale. S’ajoute pour la bibliothèque que je pratique le fait que la gestion bureaucratique atteint des proportions alarmantes, la tendance à perdre en sérendipité et à effacer le passé en rendant les ouvrages un peu vieux inempruntables. Surtout quand cela concerne la langue et culture régionales, effacées des rayons et en voie de disparition. Le fait d’exposer de temps en temps les plus anciens en vitrine n’y change rien. « Pour moi, la bibliothèque d’Alexandrie brûle encore de nos jours » écrit A. Kluge. D’où l’importance de tenir comme lui en quelque sorte le journal de l’actualité du passé. Il le fait vivre contre la dictature du présent et dans le contexte d’une « culture » qui transforme le temple, église réformée, en école de Poudlard, pour y découvrir le plus protestant des sorciers (sic) !
Des histoires ! Mais lesquelles et comment ? Des histoires qui cherchent l’inattendu sans perdre le contact avec les réalités humaines, l’attachement au sol, la Bodenhaftung.
« Je suis fier que la littérature reconquière à chaque fois ce rapport au réel dans le récit. Dans ce cas, on peut attendre beaucoup des hommes. On croit que seul les personnes cultivées lisent Arno Schmidt, ce n’est pas vrai du tout. »
(Intervention de Kluge au Germanistentag à Bayreuth le 25/09/2016. Cité comme la précédente d’après le compte rendu de la radio Bayern2)
Pour un peu il nous rendrait optimiste. En tous cas, il l’est, il a foi dans les capacités des hommes à vouloir rester humain, voire à s’élever vers l’humain.

Récits en constellations.

L’auteur procède par petites touches à l’opposé de la grande fable (a-t-elle encore un sens?) avec un début, une direction et une fin. Ce sont des multitudes d’histoires, des synopsis. Peut-être tient-il de Charles Fourrier l’idée d’attraction gravitationnelle qui relient ces histoires entre elles en constellations. En opposition aux corrélations manipulées par l’industrie numérique. Chaque lectrice, chaque lecteur pourra relier son choix d’histoires et construire qui la Grande Ourse, qui le Chariot, qui …Marx …. Ou faire des rapprochements : La Grèce et Fukushima par exemple. Ou suivre des questions plus générales : la main, le temps, le travail
Dans Chronique des sentiments, Livre 1, j’en ai dénombré près de 400 regroupées en sept constellations : 1. Les coureurs de vie et leurs histoires de vie 2 Histoires de base (qui sert de sous titre au livre I 3. Heidegger en Crimée (ensemble auquel je consacrerai une chronique à part) 4 Description de Bataille / Edification organisationnelle d’un malheur (Quatrième et peut-être dernière version du roman de la Bataille de Stalingrad) 5 Affirmation ensauvagée de soi 6. « Qui tente un mot de réconfort est un traître » dédié au procureur Fritz Bauer que j’ai déjà évoqué  7 Comment se préserver ? Qu’est ce qui sous-tend les actes volontaires ?
Un pavé donc. Que ne doit pas effrayer. L’auteur lui-même nous rassure : « Nul ne lira autant de pages d’un seul coup ». On le garde chez soi pour pouvoir le feuilleter au besoin.
« Une chronique est une chose que l’on peut consulter, qui documente un temps long, dans lequel on peut feuilleter. Cette chronique est à lire ou devrait l’être sous l’angle subjectif, une chronique des événements serait autre chose. Ce que l’on appelle les événements réels ont toujours été accompagnés les soixante dernières années et dans le fond même avant depuis toujours de sentiments très vivants, changeants aussi. Ce qui m’intéresse dans les sentiments est ce qui reste constant, têtu. Qu’est-ce qui est constant et qu’est-ce qui est susceptible de métamorphose, flexible ? Les deux sortes de sentiments existent. Qu’y a -t-il en eux de non dévoilé ?
Je m’intéresse beaucoup aux sentiments qui ne sont pas reconnus comme tels qui sont intégrés dans des institutions et qui n’apparaissent que dans un moment de crise, au cours d’une épreuve dans un cas d’oubli de soi, sans le feu de l’action comme on dit.. Une mère sauve son enfant allongé devant un tracteur, le repousse et meure elle-même. C’est une brève action d’impulsion que l’on arrive pas à réaliser par calcul., c’est cela le sentiment ».
(Alexander Kluge : Verdeckte Ermittlung Merve Verlag. page 43)
Le champ des sentiments est vaste. C’est aussi bien la peau, le toucher, les cinq sens en général qui sont au corps ce que les fenêtres sont à une maison, à la fois ouvertures sur le monde tout en étant dotés d’une mémoire propre. Le sentiment c’est aussi la faille dans la cuirasse ou dans la centrale nucléaire, dans les institutions, le talon d’Achille du robot. Que reste-t-il de sentiment, en bien ou en mal chez l’homme en prise avec la machine industrielle ?
De tout cela Kluge tient le journal à travers le temps.
Il raconte dans A propos du concept socialiste d’héritage (pages 1004-1005 de la Chronique) et aussi au vu de l’ « ancrage profond qu’aurait chez l’homme la notion de musée » une hypothèse de l’astronaute russe Joseph Chlovski qui parut plausible à l’Académie des sciences soviétique :
« l’hypothèse que la population intellectuelle qui existait des millions d’années plutôt ou, éventuellement, une civilisation étrangère disparue ait eu l’incoercible désir d’installer un musée en orbite autour de la planète Mars ».
Je ne peux m’empêcher de penser que ce désir de transmission correspond à celui d’Alexander Kluge.
Certaines histoires semblent sortir directement de la tradition des histoires d’almanach comme celle-ci : Comment par une nuit d’hiver le hasard engendra des générations de descendants avec la double référence à Pouchkine et à Kleist : La scène se passe en 1811, dans une église en attente du mariage, la future mariée est là. Le futur marié pris dans une tempête de neige s’est égaré. S’est égaré aussi un capitaine de cavalerie qui parvient, lui, jusqu’à l’église. Ah, le voilà. La cérémonie peut commencer. Mais ce n’est pas lui, crie-telle avant de s’évanouir et lui de s’enfuir. Elle finit par épouser son pauvre aspirant qui meurt à la guerre. La voilà veuve et héritière d’un riche domaine quand se repointe le capitaine de cavalerie. Seule la peau de la jeune femme l’a reconnu. La peau a/est une mémoire. Le capitaine lui explique qu’il ne peut pas l’épouser car il s’était déjà marié dans une église en pleine tempête…. Happy end. Et ils eurent beaucoup de descendants. Alexander Kluge les a comptés :
« Les deux amoureux réunis par erreur, ont eu depuis, si l’on inclut les émigrants aux USA et ceux qui, en 1917, se sauvèrent à Paris en passant pas Constantinople, 1246 descendants qui continuent de se raconter l’événement fatidique de cette semaine de tempête de 1811. L’une des progénitures de cette souche est aujourd’hui stagiaire dans un golf de Floride, où les tempêtes de neige ne font pas partie du vécu » (pages 234-236)
Persistance sur la longue durée d’une « petite » histoire de sentiment. Cela peut toucher aussi la « grande histoire » Comme le rappel de l’inscription d’une bataille d’encerclement vers 1200 après J.C. (ou la Chanson de Roland) dans les récits sur la bataille d’encerclement de Stalingrad ou quand il écrit :« un soldat revit Parsifal ». Aujourd’hui on évoque Stalingrad à propos d’Alep.
Les récits d’Alexander Kluge permettent d’interroger les discours idéologiques contemporains. La disparition de la géographie est une idée qui lui paraît totalement étrangère. Voici un exemple de discours idéologique très récent :
« La disparition de la géographie imputée à la mondialisation transforme ainsi le monde -entier en un immense terrain de chasse aussi bien commercial que sécuritaire. Le champ de bataille, qui faisait référence à une surface (le  » champ « ), s’efface devant des frappes ponctuelles, à l’image de l’attentat, qui lui aussi est toujours ponctuel. Le véritable espace de la mondialisation n’est plus la surface liée à un territoire mais le positionnement dans une circulation infinie .
Avec la déterritorialisation, les conflits armés n’ont plus d’autres territoires que les points occupés par des « hommes dangereux », c’est-à-dire des terroristes. »
(Antoine Garapon et Michel Rosenfeld : Le drône double inversé de l’attentat in Le Monde 6 ocobre 2016)
Les récents attentats à Paris ne se sont-ils pas déroulés à l’intérieur d’un périmètre ? Sur quel terrain se trouvent les studios de cinéma de Daesh ? Où les bases de lancement des drones ? Leurs pilotes ? La vision d’individus cibleurs/ciblés uniquement reliés par le fil virtuel d’une connexion numérique « rationalisée » n’est pas celle, matérialiste, d’A Kluge mais elle est bien celle que l’on tente de mettre en place : la destruction des sentiments, c’est à dire l’effacement des singularités par leur instrumentalisation, transformation en datas.
Empathie
L’empathie désigne la capacité de comprendre les sentiments de l’autre. Sous ce vocable, « Einfühlung » qui n’est pas la sympathie « Mitgefühl », Kluge raconte une histoire que j’aime beaucoup. Elle examine un cas concret, qui est la manière de penser de cet élève d’Adorno. Un groupe d’officiers soviétiques est chargé d’anticiper le comportement des échelons du commandement allemand. Ils n’ont d’autre choix que de se mettre dans la peau de l’adversaire. Problème : nous sommes en période de purges staliniennes et c’est faillir à la loyauté soviétique que de prêter des sentiments normaux à des fascistes.
« Ils se promirent mutuellement que nul n’irait rapporter aux instances supérieures comment ils s’étaient glissés pour quelques heures dans les modes de pensée fascistes : d’ailleurs aucun ne dévoila par la suite que leur succès éclatant était dû à l’hypothèse selon laquelle on pouvait aussi prêter aux fascistes des expériences humaines universellement partagées. Où donc la bête fasciste réside-t-elle ? Manifestement dans les relations entre les hommes, entre les ennemis ; mais eux-mêmes n’étaient en substance qu’universelle humanité. En conséquence, il suffisait de les disperser, de les séparer les uns des autres. Le pays avait pour se faire l’étendue qui convenait » (pages  777-779).
Il faudrait inventer un système de polylecture, à l’image de la polyvision d’Abel Gance, permettant de lire plusieurs synopsis en même temps. C’est en effet aussi le choc des histoires et leur laconisme qui fait leur force. On se rendrait mieux compte aussi de la présence de plusieurs voix.
Le laconisme : j’aime bien l’idée qu’il partage avec Heiner Müller que ce qui est important doit être bref. « Comme une médecine » ajoute-t-il.
Je m’arrête donc là. Pour aujourd’hui. Mais je n’en ai pas fini avec mon traitement.
A suivre….
Alexander Kluge, Chronique des sentiments. Livre I. Histoires de base, 2016, P.O.L., Edition dirigée par Vincent Pauval, trad. Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Hilda Inderwildi, Jean-Pierre Morel, Alexander Neumann, Vincent Pauval. 1136 pages, 30 €.
Il faut rendre hommage à ce travail. Les traductions remarquables sont accompagnées d’un appareil de notes ainsi que d’un glossaire fort utiles.
J’ai fait une note de lecture du livre dans l’édition de juillet du Monde diplomatique
Gallimard avait en 2003, publié sous le tire de Chronique des sentiments un choix de textes. J’en avais parlé dans Histoires d’almanach et chronique des sentiments

 

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La péripétie rhénane v(éc)ue par Hölderlin

Le Rhin, peu après sa source, « s’en est allé  sur le côté » dit Hölderlin. Le chaos contient la possibilité d’un tournant.

Le jouvenceau déchaîné

Mais à présent, au-dedans de la montagne,
Profondément enfoui sous les cimes d’argent
Et sous l’émeraude radieuse,
Où les forêts frémissantes
Et les crêtes des rochers en terrasses
Plongent leurs regards vers lui, jour après jour, là-bas
Dans l’abîme glacial, je l’entendais
Pousser des lamentations le jouvenceau
Pour sa délivrance, ils l’entendaient
Se déchaîner, accuser la terre-mère
Et le dieu tonnerre qui l’engendra,
Ses parents pris de pitié, pourtant
Les mortels s’enfuirent de ce lieu,
Car elle semait l’effroi, tandis que privé de lumière
Il se débattait dans les chaînes,
La fureur du demi-dieu.
(Friedrich Hölderlin : le Rhin
Traduction Kza Han et Herbert Holl
)
L’identité de Hölderlin peut être décrite à l’aide de sa théorie des rythmes. Dans le seconde partie de sa vie, Hölderlin n’a plus signé de son propre nom mais avec le nom de Scardanelli. Beaucoup de gens se sont creusé la tête sur cette énigme. Roman Jakobson a proposé une intéressante théorie linguistique selon laquelle des lettres du nom de Hölderlin apparaissent dans celui de Scardanelli et qu’en conséquence Scardanelli représenterait une permutation de Hölderlin. Cette théorie linguistique est tout à fait convaincante. On peut cependant y ajouter une autre pour expliquer le choix du nom. Un membre de la société Hölderlin (Rudolf Straub : Scardanal – Scardanelli. A propos d’une découverte pendant un voyage au pays des sources du Rhin) fit dans les années 1990 lors d’une balade dans la région où naît le Rhin une intéressante découverte : dans ce territoire, à l’endroit où le Rhin change de direction et passe d’une orientation vers le Sud à une orientation vers le Nord, sur les hauteurs de la vallée, se trouve un lieu appelé Scardanal. Si l’on veut, le Rhin opère ici une péripétie. Le rythme qui pousse vers le Sud se change en un autre rythme. D’abord le Rhin dévale les parois rocheuses, jusqu’à ce que le chaos des masses d’eau se rassemble et se transforme en un large fleuve s’écoulant vers le Nord. Hölderlin décrit cela le plus précisément non pas dans son chant Le Rhin mais dans le poème L’Ister.
…L’autre
Le Rhin, sur le côté
S’est en allé. En vain ne vont
Au sec les fleuves. Mais comment ? Un signe fait besoin
Rien d’autre, pur et simple, pour que soleil et lune
Porte dans l’intime, inséparablement,
Et poursuive, nuit et jour aussi
Et les Célestes se sentent au chaud l’un contre l’autre.
C’est pourquoi ceux-là aussi sont
La joie du Très Haut….
(Friedrich Hölderlin : L’Ister
Traduction Kza Han et Herbert Holl)
Hölderlin considère les fleuves comme des jouvenceaux (Cf. dans le poème Heidelberg : « et le jouvenceau, le fleuve, partit dans la plaine… ») et son sillonnement, son cours comme une biographie. Dans le Rhin, il découvre la nostalgie d’un élan vers le Sud qui se trouve brisé parce qu’il a voulu aller trop vite au cœur de la mère. Selon la théorie de la péripétie de Hölderlin, apparaît pour lui, à l’endroit de la rupture, du changement de direction, une représentation décisive. Dans ce cas, il trouve même à cet endroit un nom à disposition, un nom de lieu  : un lieu nommé Scardanal. Hölderlin n’a pas permuté les lettres de son nom par hasard. Au contraire. Tout à fait en accord avec sa théorie de la naissance de l’idée par la rupture de rythme, il marque son identité de l’endroit du choc de la force du fleuve et du mur de pierres avec le changement du rythme qui en résulte. Hölderlin en tant que Scardanelli est celui qui s’efforce de se retrouver dans le chaos de la rupture.
Detler B. Linke
Hölderlin als Hirnforscher [Hölderlin chercheur en neurosciences]
Suhrkamp pages 102-104 Traduction Bernard Umbrecht
Avant de m’engager dans le commentaire de ce texte, je fais un petit retour sur le précédent.
Un lecteur du SauteRhin, Pierre Foucher, me fait remarquer, de bons arguments à l’appui- et je l’en remercie -, à propos de la traduction du mot Jüngling, dont je disais que c’était un jeune garçon, que :
« Chez Hölderlin, le mot « Jüngling » a une grande extension temporelle : il va de l’adolescence aux premières années de la vie adulte. (…) Pour évoquer la petite enfance, il se sert de « Knabe » (cf. Da ich ein Knabe war … ou les quatre premiers vers de An Herkules).
Le mot Jüngling célèbre toujours plus ou moins explicitement un jeune homme perçu comme en majesté, en fait : un demi-dieu (cf. « der entzückende Sonnenjüngling » (Sonnenuntergang), « der Jüngling, Apoll » (Götter wandelten einst …), ou le jeune Rhin de l’hymne que vous commentez, qualifié précisément et de « Jüngling » (v. 24) et de « Halbgott » (v. 31)). Je ne sais pas si Hölderlin évoque quelque part la figure d’Alexandre le Grand : il me semble qu’il serait pour lui le Jüngling par excellence. »
Je n’ai rien à redire à cela. Parmi les différentes traductions de Jüngling, j’ai rencontré Le Jeune ou L’adolescent ou encore Le juvénile. La traduction pour laquelle j’ai opté utilise le mot jouvenceau qui passe pour vieilli et qui signifie jeune, jeune homme. J’avais précisé que je lisais le texte pour lui-même n’étant pas familiarisé avec l’œuvre de Hölderlin. Quand j’écrivais jeune garçon, je pensais à l’âge que l’on prête à Héraclès évoqué dans le poème quand il a étranglé les serpents d’Héra, une dizaine de mois. En tout état de cause, dans le poème qui nous occupe, Jüngling s’oppose au père nourricier, le Vater Rhein. Pour avoir regardé , il y a quelques jours, sur Arte, la retransmission de La flûte enchantée de Mozart à la Scala de Milan, dans la mise en scène de Peter Stein, je me suis rendu compte que le Jüngling Tanino traduit en jeune homme signifie : celui qui a besoin d’être initié. Il a, lui, peur du serpent.
Revenons au « Jouvenceau déchaîné ».
Il semble qu’il y ait une petite erreur dans le texte de Detlef B. Linke, un chercheur en neurosciences, texte paru, je le précise, à titre posthume. Cela ne change rien au fond de son interprétation. Simplement, le Rhin, à Coire (Chur), n’opère pas un rebroussement mais un tournant. L’auteur auquel il se réfère, Rudolf Straub, le précise d’ailleurs : le Rhin s’écoule d’abord d’ouest en est, comme le Danube, avant d’opérer un tournant suffisamment important pour être qualifié de péripétie au sens dramaturgique du terme : un changement subit de situation dans une action dramatique, « Il s’en va sur le côté » dit Hölderlin. La nostalgie du sud est par ailleurs de toute façon présente aussi bien dans Le Rhin que dans L’Ister.
Vue aérienne de la bifurcation du Rhin vers le nord

Vue aérienne du changement de direction du Rhin vers le nord

Cette vue aérienne de l’aviation militaire suisse montre bien les orientations que prend le Rhin. Après être descendu des Alpes en deux parties qui se réunissent à Reichenau (15), il s’écoule vers l’est avant de bifurquer brutalement vers le nord à Chur (Coire) (18). Le hameau appelé Scardanal (13) se situe à proximité de cette péripétie. Nous sommes dans les Grisons. On y parle le romanche. Scardanal pourrait signifier quelque chose comme le déraciné, précise Rudolf Straub.
Venons-en au point essentiel de l’interprétation du nom auquel, à partir d’un moment, Hölderlin tenait : Scardanelli. Linke évoque la théorie linguistique de Jakobson, il y en a d’autres, on parle même d’un certain Tibor Skardanelli, manipulateur de « robot » joueur d’échecs (voir ici). Beaucoup de ces hypothèses reposent sur des jeux de langage. L’intérêt de celle qui nous occupe réside dans le fait qu’ ici il s’agit du rapport à un lieu et de la manière dont d’un changement de direction, d’un tournant naît une idée. Cela ne signifie pas qu’il y ait une relation directe entre le lieu et la métamorphose. « On ne voit rien de tout cela en contemplant simplement le paysage, encore moins sur une carte d’état major  » écrit Alexander Kluge (Dans Chronique des sentiments Livre I Histoires de base P.O.L. page 480 note 59). La poésie mobilise un ensemble beaucoup plus vaste de facultés que la seule observation visuelle.
Detlef B Linke qui considère Hölderlin comme un chercheur en art de vivre, écrit :
« La théorie hölderlinienne des rythmes et de la naissance des idées constituent un enrichissement intéressant des résultats actuels des neurosciences (Hirnforschung). Ses concepts formulés dans le cadre d’une poétologie trouvent leurs correspondances dans les modèles actuels des neurosciences. Ils ont été formulés par Hölderlin d’emblée en regard des facultés, des compétences humaines. La poésie joue ici un rôle central quand Hölderlin dit que la philosophie travaille sur une faculté alors que la poésie intègre toutes les facultés humaines ».
Et dans l’extrait que je commente ici :
« Tout à fait en accord avec sa théorie de la naissance de l’idée par la rupture de rythme, il marque son identité de l’endroit du choc de la force du fleuve et du mur de pierres avec le changement du rythme qui en résulte. Hölderlin en tant que Scardanelli est celui qui s’efforce de se retrouver dans le chaos de la rupture ».
Et en matière de chaos, Hölderlin (1770-1843) était servi par son époque qui se recoupe avec celle de Goethe (1749-1832)
«  L’époque de Goethe était une époque de chaos, dangereuse, imprévisible, inquiétante . Elle n’avait pas grand chose de ce sentiment de bien-être qui était si importante au conseiller privé chenu dans sa maison du Frauenplan. Partout l’ordre vacillait, tout allait sens dessus dessous à Weimar, en Allemagne, en Europe et sur cette orange amère, comme Lichtenberg appelait le globe terrestre. Des colonies devinrent des états, des rois perdirent leur tête, des imperators donnaient en spectacle sur la scène de l’histoire la version accélérée de la pièce didactique de la grandeur et de la décadence » (Bruno Preisdörfer : Als Deutschland noch nicht Deutschland war. Eine Reise in die Goethe Zeit. Lorsque l’Allemagne n’était pas encore l’Allemagne Un voyage dans l’époque de Goethe Verlag Galiani cité par Uwe Kalkowski)
Du chaos du Rhin sort un changement de direction.
« Mais près du danger grandit
Ce qui sauve aussi »
Hölderlin Patmos
Cela ne veut pas dire qu’il suffise d’attendre que nous soyons au fond du fond du trou pour espérer vivre un rebondissement. De tels retournements ou rebonds« dialectiques » sont illusoires. Cela veut dire que le chaos contient quelque part une solution, du chaos peut naître une direction nouvelle. En défaisant les anciennes connexions cérébrales, il permet de mettre en place de nouvelles et de sortir d’une voie sans issue, d’imprimer à la pensée un tournant, un changement de direction. Cela ne va pas sans travail poétique, sans rêve.
Si le chaos, la confusion rapprochent Hölderlin de nous, il y a aussi une grande différence. Elle est dans la vitesse de la technique comme le rappelle Bernard Stiegler qui qualifie le chaos actuel de disruption. Les technologies numériques vont plus vite que la foudre de Zeus et menacent aujourd’hui la capacité même de penser. (Bernard Stiegler Dans la disruption LLL, notamment page 445). Comment dans ces conditions, trouver ce plus grand que lui permettant d’éviter l’écroulement des montagnes dont parle Hölderlin dans Le Rhin ?
et si dans la hâte
Plus grand que lui ne le dompte pas,

Le laisse s’accroître, comme l’éclair il doit
Fendre la terre, et comme des ensorcelées s’enfuient
A sa poursuite les forêts et dans un écroulement les montagnes.
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