A propos du livre Bifurquer : 1. Qu’appelle-t-on bifurquer ?

Après un préambule sous forme d’un voyage remontant le Danube sous le signe de Hölderlin, j’entre dans l’examen du livre Bifurquer proprement dit avec une approche de la notion même de bifurcation. Et en repartant de Hölderlin.

L’Y est une lettre fourchue, bifurquante comme ce pin noir d’Autriche

BIFURQUER verbe intransitif. XVIe siècle, se bifurquer ; XIXe siècle, intransitif. Dérivé savant du latin bifurcus, « en forme de fourche ».
1. Se diviser en deux branches.
2. Abandonner une voie pour en suivre une autre, divergente.

Ou comme l’écrit Friedrich Hölderlin comme pour illustrer cette seconde acception :

« …L’autre
Le Rhin, sur le côté
S’est en allé. »

(Friedrich Hölderlin : L’Ister.Traduction Kza Han et Herbert Holl)

Sur le côté s’en est allé. Comme je l’ai évoqué, Hölderlin s’est intéressé à la bifurcation comme changement de direction et de métamorphose. A l’image de celle du Rhin qui, d’abord va vers l’orient, se dés-oriente puis se ré-oriente vers le nord au terme d’une péripétie au sens dramaturgique du terme : un changement subit de situation dans une action dramatique. Ce faisant, il passe de son état de « jouvenceau déchaîné » à l’âge adulte. Mais je vais m’intéresser à un autre poème de Hölderlin : Patmos dont est souvent extrait une phrase assez mal interprétée et qui voudrait qu’il suffirait de s’approcher du danger pour que se déclenche ce qui sauve.

« Wo aber Gefahr ist, wächst
Das Rettende auch »
.

« Mais aux lieux du péril croît
Aussi ce qui sauve »

L’horizon est eschatologique comme l‘indique déjà le titre du poème :Patmos. Selon la Bible (Apocalypse 1:9), c’est là que l’apôtre Jean reçut de Jésus la révélation qui prit le nom d’Apocalypse. Hölderlin répond à une demande du Landgrave de Hombourg, perturbé dans son piétisme par les nouvelles exégèses de la bible dans lesquelles il ne se retrouve plus. Les nouvelles connaissances des langues lui paraissent édulcorer la force poétique du message biblique. La philologie comme désenchantement ! Aussi demande-t-il au poète Friedrich Gottlieb Klopstock l’auteur de La Messiade, de redonner vigueur au texte biblique. Celui-ci âgé de 78 ans décline. Hölderlin prend le relais non pour accéder à son désir mais pour lui répondre.

Saint Algorithme, priez pour nous

Revenons à l’extrait où il est précisément question d’élévation dans un horizon borné. L‘abîme est entouré d’un amoncellement de « sommets du Temps » (Gipfel der Zeit), et donc, si je comprends bien d’une finitude du temps, d’un temps spatialisé, l’image étant celle des montagnes. Seul l’envol, peut être ce que Achillle Mbembe appelle un « acte vibratoire », « d’imagination radicale », permet de retrouver l’infinitude du temps. A force d’être trop proche de dieu voire à vouloir se prendre pour lui, à vouloir le quantifier, lui l’incalculable, il s’éloigne. Sa proximité le dissipe. En l’absence de cette élévation, à défaut d’esprit, les humains se déshumanisent. Dans un échange avec le romancier Alain Damasio, Bernard Stiegler évoque « ce quelque chose qui va plus vite que la vitesse mathématique » : « C’est la vitesse infinie, ce que Kant appelle la raison. La raison ne calcule pas, elle se repose certes sur l’entendement qui lui calcule mais elle, elle va au-delà du calcul. C’est la vitesse du désir, c’est la liberté, c’est notre capacité à bifurquer ».

Je n’avais pas, jusqu’à présent, fait attention à ce wo, à ce là où, qui, en quelque sorte évoque une localité de bifurcation. Cela ne fonctionne pas dans l’universel mais dans une fragmentation (Yuk Hui). Là où est le danger, ci-dessus traduit par aux lieux pluriel du péril, pousse – et commence par germer – aussi ce qui sauve. Ainsi parla le poète Hölderlin.

Detlef B. Linke  a lu Hölderlin du point de vue des neurosciences et dans le contexte d’un art de vivre. Il considère que le fameux passage sur le danger et ce qui sauve, ne veut pas dire qu’il suffise d’attendre que nous soyons au fond du fond du trou pour espérer voir surgir un renversement. De tels retournements ou rebonds « dialectiques » sont illusoires. Une telle interprétation fréquemment rencontrée repose sur une mauvaise citation par laquelle il m’est arrivé d’avoir été moi-même piégé. Celle-ci voudrait que « près du danger grandit / Ce qui sauve aussi ». Cela veut dire que le chaos contient quelque part une solution, du chaos peut naître une direction nouvelle. En défaisant les anciennes connexions cérébrales, il permet de « sortir des frayages neuronaux », (Alain Damasio), d’en mettre en place de nouvelles et de sortir d’une voie sans issue, d’imprimer à la pensée un tournant, un changement de direction, une bifurcation. Pour être plus précis encore, je traduis une partie du passage en question :

« Plus nous nous enfonçons dans une difficulté, plus ces problèmes (par exemple l’addiction) se frayent un chemin sans pour autant que les mécanismes de ce frayement ne conduisent d’eux-mêmes à un transbordement [Umschlag]. Il faut cependant retenir le fait que notre système nerveux dispose d’un potentiel de transcodage [Umkodierung], mais celui-ci ne conduit pas forcément à un simple schéma de renversement, de retournement [Umkehrschema]. Car, quand les difficultés sont les plus grandes, le code, lui aussi, entre en turbulences. C’est là que réside une chance. La théorie du chaos pense que ce sont précisément les états chaotiques du cerveau qui peuvent conduire à un nouvel état ; cela veut dire que là où est le danger, la menace induite par le chaos, si l’on veut, s’amorce déjà un sauvetage. D’une certaine façon, le chaos lui-même peut déjà être le sauvetage en ce qu’il est le lieu où se dessine la sortie d’une voie sans issue. La manière dont se poursuivra le chemin ne peut cependant pas être décrit avec les schémas conceptuels de la métabolie [ i.e. mouvement de reptation de certaines cellules] voire de la dialectique. Ce qui s’ensuit puise certes dans les possibilités accumulées dans le cerveau mais reste, si l’on veut, dans le même. Accepter cette incertitude signifierait perdre la peur devant le chaos (peut-être aussi devant le feu d’impulsions nerveuses non codées) pour s’engager dans le nouveau. N’admettre, ce faisant, que l’image du retournement, du transbordement ou de la dialectique signifierait sous-estimer les possibilités de liberté placées dans nos compétences. »

(Detler B. Linke : Hölderlin als Hirnforscher [Hölderlin chercheur en neurosciences]
Suhrkamp pages 15-16. Traduction Bernard Umbrecht)

C’est en clair de bifurcation et de capacité à le faire qu’il est question. Et d’une bifurcation conçue comme une liberté dont il faut créer la possibilité car elle n’a rien d’automatique.

Cet extrait pose cependant quelques questions. Sur l’origine du chaos, par exemple. Le désordre évoqué dans le texte est l’une des dimensions de l’entropie. Qu’est ce qui provoque des court-circuits mentaux ? A cela nous pouvons répondre que ce sont les chocs produits par les disruptions technologiques. Dans son livre Proust et le calamar, qui retrace « l’histoire sans fin du développement de la lecture », Maryanne Wolf montre combien la plasticité du cerveau lui permet sa métamorphose en fonction de l’invention de nouvelles techniques d’écriture. Le point de départ de ces dernières se situe dans la capacité de compter les chèvres. Cela s’est poursuivi avec les hiéroglyphes, l’invention de l’alphabet jusqu’au numérique d’aujourd’hui qui pose de redoutables questions quant aux capacités de lecture profonde. Ce qui sous-tend cette faculté est « la capacité du cerveau d’établir de nouvelles connexions de structures et de circuits originellement consacrés à d’autres processus cérébraux fondamentalement intégrés depuis plus longtemps dans l’évolution humaine ». Elle ajoute : « Nous savons maintenant que chaque fois que nous acquérons une nouvelle compétence, des ensembles de neurones créent de nouvelles connexions et s’ouvrent des voies inédites ». Ailleurs, elle écrit que « lire n’a jamais été un automatisme ». Cela suppose l’acquisition de compétences, de savoirs qui permettent d’adopter ces techniques et de les lier à des aptitudes cognitives nouvelles.

David M. Berry appelle minding ce qu’il définit «  comme une faculté de synthèse dans l’application de la raison qui ouvre la possibilité pour une décision ». Il ajoute que :

« c’est précisément cette capacité que les technologies numériques ont tendance à saper, en la substituant par des capacités analytiques artificielles qui contournent la fonction de la raison. Celles-ci prennent alors littéralement le pas sur les facultés cognitives humaines en court-circuitant les décisions individuelles par la production d’une suggestion algorithmique »
(David M.Berry : Smartness et le tournant de l’explicabilité in Le nouveau génie urbain. FYP Editions 2020. p 33)

Et cela à une vitesse bien supérieure à celle du cerveau.

La seconde question que soulève le texte de Detler B. Linke est celle de savoir dans quelle mesure et dans quelles condition la bifurcation peut être ou devenir individuelle. Il faut introduire ici le concept de transindividuation, défini dans la citation qui suit, à partir de celui de pharmakon, c’est à dire ce qui apparaît d ‘abord comme poison, toxique et qu’il faut faire bifurquer en remède. Dans son dialogue avec Maryanne Wolf inclu dans le livre cité, Bernard Stiegler dit :

« Lorsque apparaît un nouveau pharmakon inconnu des cerveaux qui vont avoir à le pratiquer, vous [M.Wolf] montrez qu’un travail de réorganisation cérébrale s’impose. Mais ce travail lui-même ne peut s’accomplir positivement – c’est à dire sans détruire les circuits formés par des pharmaka antérieurs – que si la société produit de nouveaux circuits sociaux, que j’appelle donc des circuits de transindividuation [i.e. qui articulent l’individu, le collectif et le milieu technique et symbolique], tels qu’ils favorisent une adoption individuelle et cérébrale en quelque sorte certifiée et garantie par des savoirs prescrivant de bonnes pratiques du nouveau pharmakon.
Bonne pratiques signifie ici pratiques exposées à la critique des pairs et à l’argumentation rationnelle, elle-même reposant sur l’histoire critique des disciplines. De nos jours, en raison de la vitesse foudroyante de l’évolution technologique et de ce que l’on appelle la disruption, ce travail de prescription ne se fait plus, et c’est là une question de politique de l’évolution cérébrale autant que de l’évolution sociale, telles qu’elles sont en vérité indissociables ».

(Marianne Wolf : Proust et le calamar.Éd. Abeille et castor, 2015 [2007, trad. de l’anglais par Lisa Stupar. P.326)

Tel est l’enjeu contemporain avec le numérique.

Dans la préface à la nouvelle édition de La technique et le temps (Fayard), Bernard Stiegler raconte l’une de ses propres bifurcations noétiques. Alors qu’il était immobilisé à la suite d’une opération de la colonne vertébrale se produit un déclic de compréhension d’un texte d’Immanuel Kant auquel il affirme n’avoir jusqu’ici rien compris :

« Étendu face à une anse magnifique située au sud de Piana et de ses fameuses calanques vermillon, sur la côte occidentale de l’île de Beauté, non loin du non moins magnifique hôtel des Roches rouges, ayant donc lu tout récemment le livre de Heidegger sur Kant que j’avais pris avec moi, je me remis à lire pour la je-ne-sais-combientième fois la « Déduction transcendantale » dans l’édition de 1781 de Critique.
C’est alors que se produisit, dans cet état très singulier de désinhibition et de suspension des circuits noétiques établis que provoquent parfois les accidents, les maladies, les drogues, etc., une bifurcation dans laquelle mon travail dans son ensemble s’engagea pour une nouvelle étape : celle où je me mis à interroger le schématisme et la catégorisation du point de vue de la rétention tertiaire — dont le concept émerge dans La faute d’Épiméthée et en vue de critiquer Être et Temps, et dont je retrouvai tel quel le problème dans la lecture heideggerienne de Kant ». (p.10)

Les clés sont rouillées. Et les concepts vermoulus.

Foto: Schreibmaschine in einer verlassenen Fabrik, Sommer 2019. ( Machine à écrire dans une fabrique abandonnée) © Annette Vowinckel.

Selon l’auteure de cette photographie, le plus ancien tapuscrit date de 1808. La machine a écrire qui constituait une innovation technique pour Nietzsche comme le télégraphe, dont il disait que nous n’en avions pas tiré les conséquences, est aujourd’hui obsolète. De même, les savoirs sont « vermoulus ». Ils ont été « dénaturés, vermoulus et finalement épuisés au cours de la dernière décennie en étant dogmatisés comme automatismes, et ne pouvant plus supporter l’énorme poids du réel anthropique – c’est-à-dire exosomatique – écrasant l’humanité qui l’a produit ». (Bernard Stiegler : Démesure, promesses, compromis 3/3)

Faire bifurquer les savoirs scientifiques eux-mêmes.

La question n’est pas d’inventer de nouveaux outils techniques – il s’en invente de toute façon à une allure de plus en plus rapide et toujours en avance sur les sociétés. Elle est de tirer les conséquences de ceux qui disruptent nos anciennes conceptions. Ce qu’il nous faut ce sont de nouveaux outils conceptuels. Renvoyer à la lampe à huile ceux qui interrogent ces ruptures accélérées relève d’un pathétique déni, vieux comme l’ancien monde. L’incapacité à faire des choix autres que ceux des marchés conduit au plus vulgaire des mimétismes : il faut le faire parce que les autres le font. C’est technique et donc pas politique, a encore ânonné l’adjointe au numérique de la ville de Mulhouse, entérinant ainsi la destruction de la politique de la cité et de son intelligence par les technologies. La bifurcation n’est pas un renversement dialectique comme cela a déjà été évoqué. De même les métaphores ferroviaires, le fait de tirer la sonnette d’alarme ou d’actionner le frein, voire faire marche arrière ne fonctionnent plus. Avec ou sans frein, la fameuse locomotive de l’histoire est sur de mauvais rails.

J’entends un peu trop souvent dire qu’il ne serait plus temps de réfléchir, qu’il faut agir. Or, non seulement penser, qui est aussi panser, est aussi une façon d’agir, mais c’est d’abord sur le plan des savoirs qu’il faut bifurquer face a leur prolétarisation généralisée.

«Les savoirs, quels qu’ils soient (savoir vivre, faire ou concevoir) sont des sphères qui produisent de la néguentropie. Un savoir est ce qui est capable de bifurquer à partir de lui-même. Les savoirs sont cependant tous devenus, dans la société industrielle, de près ou de loin, des fonctions de production ou de consommation qui ont transformé ces savoirs en systèmes informationnels clos sur eux-mêmes, poursuivant ainsi la division industrielle du travail dans tous les champs de l’activité, et non seulement ceux de la production. Cela a conduit à une autonomisation des savoirs devenus informations, oblitérant toute convergence entre les savoirs, c’est-à-dire tout horizon commun de finalité ».
(Cf Entretien avec B. Stiegler )

« Militant du concept »(Paul Virilio)

Le hasard a voulu que tentant de mettre un peu d’ordre – néguentropique – dans le capharnaüm – entropique – de mes archives, je suis tombé sur une lettre que m’avait envoyée Paul Virilio. Elle est datée d’octobre 1987. Il y notait le caractère « dépassé » de l’aspect militant au sens ancien. Il ajoutait :

« cela ne veut pas dire que le travail de conviction s’achève, mais plutôt que ce travail n’existe, aujourd’hui, qu’au niveau de la fabrication de concepts. Militant du concept et non plus uniquement de la mémoire ouvrière ! Trop d’archivistes, de militants de la BN, nous ont enfoncés dans le passé, les vieilles analyses, il faut s’en sortir et vite, sinon c’est la mort par inanition intellectuelle ».

En 1987 !

C’est de tout cela qu’il est question dans le livre Bifurquer que l’on pourrait qualifier d’œuvre de militants du concept. Il frappe par sa foisonnante pluridisciplinarité regroupant dans une élaboration collective biologistes, mathématiciens, économistes philosophes, juristes…- une soixantaine – originaires de quinze pays.

Le livre Bifurquer et son sommaire

Le livre s’ouvre sur une lettre de l’écrivain Jean-Marie Gustave Le Clézio envoyée à Bernard Stiegler à l’occasion de la création de lAssociation des amis de la génération Thunberg

« Le mérite de Greta [Thunberg], et de tous ceux qui soutiennent son combat — rappelons-nous le sens du mot écologie, la science de la maison, puisque le monde après tout est notre seule maison— c’est de nous placer devant cette urgence, cette absolue nécessité : examiner nos valeurs maintenant, faire nos choix sans plus tarder, décider nous-mêmes de notre avenir et de celui de nos enfants. Cela s’appelle la vérité, tout le reste n’est qu’un vain discours, une chimère destructrice, une mascarade sans issue ». (Bifurquer p 9)

Suit la lettre de Hans Ulrich Obrist, directeur artistique des Galeries Serpentine de Londres où a démarré le travail du collectif Internation et Bernard Stiegler au Secrétaire général de l’ONU. Partant du constat d’une inquiétante incapacité à « changer de cap », elle affirme que cette incapacité tient, telle est la thèse, à « l’absence d’un cadre théorique » adéquat :

« Nous soutenons que le manque général de volonté est le symptôme d’une profonde désorientation quant aux défis posés par l’époque contemporaine, celle de l’Anthropocène. L’absence d’un cadre théorique nous permettant d’avoir une juste compréhension de ces défis fait obstacle à la réalisation d’actions susceptibles de renverser véritablement les tendances qui menacent la biosphère. Notre principale thèse est que l’ère Anthropocène peut être décrite comme une ère Entropocène, dans la mesure où elle se caractérise avant tout par un processus d’augmentation massive de l’entropie sous toutes ses formes (physique, biologique et informationnelle). Or, la question de l’entropie a été négligée par l’économie mainstream [dominante]. Nous pensons par conséquent qu’un nouveau modèle macro-économique conçu pour lutter contre l’entropie est requis ». (P 12)

Comme le rappelait récemment l’ONU, aucun des objectifs définis il a dix ans en matière de protection de la biodiversité n’a été atteint.

Bifurquer = Sortir de l’oppression étouffante du tout calculable industrialisé et globalisé transformant nos milieux en « casinos pour l’esprit ».

Il est urgent de bifurquer dans une alternative conceptuelle à la doctrine du choc libertarienne déployée depuis la Silicon Valley

Décarboner et déprolétariser dans une seule et même démarche.

Pour combattre le réchauffement climatique, le déclin de la biodiversité ainsi que tous les désordres produits par les débordements de l’Anthropocène, aussi appelé par certains Capitalocène, il faut s’engager dans une modification « en profondeur » des « modèles scientifiques qui dominent l’économie industrielle depuis la fin du XVIIIeme siecle ». (Bifurquer p 22). Ces modèles reposent sur la physique newtonienne et font fi des lois de la thermodynamique et de la question de l’entropie.

Bifurquer signifie donc transiter vers la constitution d’une nouvelle économie politique valorisant – y compris dans leur dimension économique et comptable – les savoirs en ce qu’ils sont néguentropiques et déprolétarisés à partir de pratiques locales à leurs différentes échelles. Cela implique de repenser la question du travail en distinguant ce qui en grec se nomme ergon et signale ce qui produit un ouvrage, une œuvre, un investissement dignes de l’homme et ponos le labeur (peine), car

« en travaillant, les individus se relient collectivement et inter-générationnellement : ils se co-individuent et se trans-individuent en se transmettant des savoirs, et développent des capacités singulières à travers lesquelles ils participent à la transformation des savoirs eux-mêmes en les faisant bifurquer vers de nouvelles directions. Ces bifurcations improbables(ne pouvant être générées par de simples calculs) viennent enrichir le réel de façon irréductible à de simples algorithmes et permettent de lutter contre les effets entropiques de la standardisation massive, en produisant de la diversification des comportements et des pratiques, et la transformation des règles et des institutions. […]Il s’agit désormais et en conséquence d’élaborer un modèle économique et comptable qui soit capable de reconnaître la valeur positive de ces bifurcations comme production de savoirs néguentropiques » (Bifurquer pp 131-132).

Travailler = se mettre en capacité de créer de l’improbable

Pour re-mondialiser, au sens de refaire un monde face à l’immonde, ce que la globalisation a détruit en éliminant les échelles locales et la diversité de leurs savoirs par l’uniformisation, la standardisation technologiques manipulant les goûts, les opinions et les comportements par des algorithmes, les auteurs proposent comme démarche la multiplication de territoires laboratoires pratiquant la recherche contributive. Ces territoires apprenants contributifs dont un premier a été mis en place à Plaine Commune, en Seine Saint-Denis, associent chercheurs, acteurs économiques, culturels et sociaux des territoires avec la population pour inventer un à-venir repensant le travail non comme le fait d’en avoir un mais d’en faire un.

« Sont dits apprenants des territoires qui créent les conditions pour que leurs habitants puissent pratiquer les savoirs nécessaires au déploiement de nouvelles activités au service de la lutte contre l’entropie. Sont appelés habitants les populations résidentes, les associations, les acteurs économiques, les institutions et les administrations. Les habitants contribuent à repenser l’économie face aux réalités de l’automatisation et de la réduction des emplois salariés. Dans ce nouveau contexte, ils permettent aux acteurs économiques du territoire de réorganiser leur économies et aux fonctions afférentes des institutions, associations et services publics de contribuer à ces réorganisations ; ainsi se mettent en place des chantiers (appelés ateliers) qui initient de nouveaux cadres institutionnels garantissant l’émergence d’activités anti-entropiques, lesquelles recréent une solvabilité des territoires en générant de nouveaux savoirs, et donc de nouvelles richesses » (Bifurquer p.139)

Il n’y a pas de recette magique. Le travail commencerait par un inventaire du déjà-là qu’il conviendrait de soigner et qui fait émerger des problématiques territoriales. Bien entendu ces territoires ne sont pas conçus de manière autarcique mais ouverts aux autres dans leurs différentes échelles.

Pour me résumer en revenant à Hölderlin et en anticipant un peu les prochains articles, je dirais qu’aux lieux des dangers provoqués par les processus entropiques peuvent naître des bifurcations néguentropiques. Il faut pour cela, comme l’évoque le poète dans l’extrait précité de Patmos, en appeler à un Genius. Au(x) génie(s) du/des lieux. « Soyons géniaux quant aux lieux », disait Bernard Stiegler dans l’un de ses derniers séminaires (30.04.2020)

Et je terminerai cette présentation générale par les trois petites phrases d’Henri Bergson données à méditer dans le livre (p. 56) :

Je reviendrai vers le livre avec trois focus sur son contenu. Le premier concernera la question de l’entropie / anthropie, Anthropocène, exosomatisation, néguentropie, suivie par celle des localités, puis suivra le problème du capitalisme dopaminergique et de la désintoxication planétaire.

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Remonter le Danube jusquà Vukovar avec Bernard Stiegler

J’avais prévu de commencer à parler de Bifurquer, l‘ouvrage collectif publié par le collectif Internation sous la direction de Bernard Stiegler. Je voulais le faire à mon façon habituelle à cheval sur le Rhin et en l’occurrence sous le signe de Hölderlin en repartant de ce que j‘avais écrit sur son poème l‘Ister dans lequel le poète parle de la bifurcation du Rhin. Un commentaire de mon texte sur Bernard Stiegler m‘a remis en mémoire le film The Ister, ponctué par le poème de Hölderlin et les interventions, avec d’autres, du philosophe. Un retour sur le film constituera, du coup, une sorte de préambule à l’examen de Bifurquer.

My name is Bernard Stiegler (Prononcez avec une chuintante [ʃ] et allongez le i : Chtiegler). Le kléos

Si dans la suite de ce texte, je présenterai les extraits dans l’ordre chronologique, je mets en exergue le passage dans lequel Bernard Stiegler assume la part allemande de son ascendance. Il permet par ailleurs de situer la date de l’enregistrement : le jour de son 48ème anniversaire, soit en 2000.

L’humain est un processus d’adoption, adopter un enfant, le passé des parents, grands parents mais aussi la technique. Une vidéo incrustée évoque l’attachement de Bernard Stiegler aux questions intergénérationnelles. qu’il traitera plus spécifiquement dans son livre : Prendre soin de la jeunesse et des générations, dédié à ses parents. Flammarion 2008)

[Hors film] Le kleos de la grand-mère Léonie

« Depuis l’Hadès, topos d’où ceux qui sont morts forment la nécromasse noétique, d’où ils ressurgissent intermittemment comme “ revenance des esprits“ ou de “l‘esprit“, les morts nourrissent et protègent les vivants qui tentent de garder la mesure de leur place, de leur situation, de leur condition, et cette nourriture est inséparable de leur kléos – de ce qui traduit leur transindividuation, c‘est-à-dire leur inscription dans la mémoire commune où ils forment ce que Simondon nomme donc le préindividuel.
Le kléos de Socrate, par exemple, est immense ; il est connu et reconnu dans le monde entier. Le kléos de Léonie ma grand-mère paternelle est moins connu, mais il m‘a marqué ainsi que la plupart de ses descendants : il nourrit le présent ouvrage. En cela, je poursuis l’individuation de Léonie sur un mode “spirituel“. Cette spiritualité relève de l‘hypermatière (par exemple, la photographie ci-dessus) [elle est reproduite dans le livre] : ce n‘est pas une force surnaturelle, du moins au sens habituel – car il s‘agit de quelque chose qui, venant s‘ajouter à la “nature“ (comme un “supplément“ en ce sens), est en cela une sur-nature.
Ce sont les rétentions tertiaires qui rendent possibles cette sur-nature et la sur-naturalité de l‘esprit – et, avec lui de la raison. Les rétentions tertiaires, ce sont les traces produites délibérément par des artifices et comme des artifices – par exemple, la sépulture, c‘est à dire le tombeau, ou la tombe, qui est une trace à même le sol, et qui, dans nombre de sociétés, jalonne en cela le territoire d‘un groupe qui désigne ce qui a ainsi été jalonné comme étant sa “terre ancestrale“. Ainsi se constitue ce que l‘on appelle la “culture“ parce qu‘il faut le cultiver.
Pour cela il faut honorer ses morts »

(B.Stiegler :  Qu’appelle-t-on panser ? 2 La leçon de Greta Thunberg. Pp 25-26. Editions les Liens Qui Libèrent. 2020)

C’est ce que nous apprend Antigone

The Ister [Le Danube], un film de David Barison et Daniel Ross
(Melbourne, Australie, 2004)

Synopsis

L’ISTER est le nom grec du Danube. The Ister, le film, est un voyage de 3000 km au cœur de l’Europe, depuis l’embouchure du Danube sur la Mer noire jusqu’à sa source dans la Forêt Noire allemande. L’itinéraire se fait à rebours du cours du fleuve. Il est ponctué, supporté, par le poème de Friedrich Hölderlin, L’Ister, et par la lecture qu’en fit, en 1942, le philosophe Martin Heidegger, qui en 1933 avait prêté serment d’allégeance au nazisme.

« La discussion présentée dans THE ISTER couvre un large éventail de thèmes – technologie, mortalité, politique, guerre, la poésie – mais ce qui cristallise ces thèmes, c’est le souci du temps et du lieu. Ce qui rend la pensée de Heidegger ouverte aux approches cinématographiques est fondamentalement ce rapport au temps et au lieu. Ce que le Danube offre aux cinéastes est quelque chose qui n’est pas facilement présentable dans d’autres médias. Ce n’est pas seulement le débit de l’eau, ou le fleuve en tant que métaphore de la vie ou du cosmos. Ce n’est pas seulement que, le long de la rivière, il y a la possibilité de découvrir des images historiques provocantes – les ruines d’une colonie grecque en Roumanie, les ponts yougoslaves bombardés par l’OTAN, un camp de concentration construit sur une carrière, un temple massif du 19ème siècle construit pour marquer la « parenté » entre l’Allemagne et la Grèce antique. Ce que le cinéma offre, c’est la possibilité de transmettre la manière dont la pensée de Heidegger, de Hölderlin, de ceux qui parlent dans le film, existe dans un monde de temps et de lieu, du Danube et de l’Europe. Que la possibilité même d’une telle pensée réside dans ses conditions temporelles et géographiques est en soi une notion heideggérienne. »

(David Barrison et Daniel Ross : Extrait du dossier de presse)

Les auteurs ont fait le choix de trois philosophes français ayant tous un rapport critique avec la philosophie de Martin Heidegger : Jean-Luc Nancy, Philippe Lacoue-Labarthe et Bernard Stiegler, ainsi que d’un cinéaste allemand, Hans-Jürgen Syberberg, qui accompagnent ce voyage.

The Ister est divisé en cinq chapitres, plus un prologue et un épilogue.

• Prologue. Le mythe de Prométhée, ou la naissance de la technique. Où Bernard Stiegler raconte le mythe de Prométhée [et celui inséparable d’Epiméthée]
• Chapitre 1. Maintenant vient le feu! Où le philosophe Bernard Stiegler conjugue technique et temps et nous guide de l’embouchure du Danube à la ville de Vukovar
• Chapitre 2. Ici nous souhaitons construire. Où le philosophe Jean-Luc Nancy aborde la question de la politique et nous guide à travers la République de Hongrie.
• Chapitre 3. Quand l’essai est passé. Où le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe nous conduit de la technopolis de Vienne jusqu’aux profondeurs du camp de concentration de Mauthausen, confrontant la déclaration la plus choquante d’Heidegger sur la technique.
• Chapitre 4. The rock has need of cuts. Où le philosophe Bernard Stiegler revient nous guider plus loin dans la questions de la mortalité et de l’histoire, alors que nous ressortons de Mauthausen vers la Befreiungshalle (Salle de la libération) »
• Chapitre 5. Ce que la rivière fait, personne ne le sait. Où l’artiste et réalisateur allemand Hans-Jürgen Syberberg nous guide à travers le haut Danube, jusqu’à la source du fleuve et au-delà.
• Epilogue. Heidegger lit Hölderlin. Heidegger lit l’hymne d’Hölderlin, « Der Ister. »

Je ne développerai pas tout cela et me concentrerai sur les contributions de Bernard Stiegler. Une précision importante : le film est australien, si la parole des philosophe est en français, il est sous-titré en anglais et donne beaucoup à lire en anglais. Il n’existe pas de version autre.

[Pas de côté à propos du Danube]
Ister, en latin Hister, en grec ancien Ἴστρος  Istros, désignait dans l’Antiquité le cours inférieur du Danube depuis les Portes de fer (Gorges du Danube qui séparent les Carpates des Balkans) jusqu’au delta, en Roumanie. Le dieu grec du fleuve, Istros, a été supplanté par le romain Danuvius. Le fleuve – en allemand son nom est féminin, Die Donau – prend ses sources en Forêt noire et se jette dans la Mer noire. Le fait d’aller ainsi du noir au noir est en soit un appel à la lumière. Maintenant viens, feu ! /Avides sommes-nous / De percevoir le jour, écrit Hölderlin. Le Danube est issu de la réunion, à Donaueschingen, de la Breg et la Brigach. A une cinquantaine de kilomètres de sa source, le Danube disparaît dans une faille où il alimente le bassin du Rhin qui désigne l’autre chez Hölderlin. Le Danube est un des seuls grands fleuves européens (avec le Pô) à s’écouler d’ouest en est, ce que fait d’abord le Rhin aussi avant de bifurquer. « Le Danube, le seul fleuve de notre continent à relier tant de peuples aussi confusément mêlés ; il est le chemin qui relie l’Occident à L’Orient, un mythe autant qu’une réalité, une épopée vers la mer. » (Annik Leroy, « Vers la mer », in Danube-Hölderlin, Éditions La Part de l’OEil, Bruxelles 2002).

Dame Europe

Pour produire un écart dans la vision que nous avons du Danube en Europe, je vous propose cette carte de Dame Europe du 16ème siècle. On y voit la place importante que prend le Danube dans sa verticalité alors que le Rhin est horizontal jusqu’à cette image de racines qui constituent son delta. Vu ainsi, il semble aller de bas en haut et d‘Orient en Occident.

Sébastien Münster : Dame Europe Cosmographie Universelle. Bâle 1544

Une perception bien lointaine désormais. Aujourd’hui :

Le film commence et se termine par l’image d’un canard qui est peut-être un lapin (cf son reflet dans la flaque d’eau) comme le suggère Bernard Stiegler en référence à Ludwig Witgenstein  dans une de ses très discrètes interventions lors de la présentation du film au Centre Pompidou

Le poème de Hölderlin

L’Ister. Le titre du poème a été donné non par Hölderlin mais par son premier éditeur. Cependant, non seulement, dans le texte, le nom du fleuve est donné mais il peut être inscrit dans une série de noms de fleuves dans l’œuvre du poète : Neckar, Rhin, Main, A la source du Danube. Il est composé de 72 vers et est, peut-être, inachevé. Dans le film, Hans Jürgen Syberberg dit que les vers de Hölderlin sont comme les notes d’une partition, des notes données pour les dire. Il est difficile de les lire seul.

Le manuscrit du poème de Hölderlin

Friedrich  Hölderlin

[Der Ister, reconstitution, texte allemand ]

Jezt komme, Feuer !
Begierig sind wir
Zu schauen den Tag,
Und wenn die Prüfung
Ist durch die Knie gegangen,
Mag einer spüren das Waldgeschrei.
Wir singen aber vom Indus her
Fernangekommen und
Vom Alpheus, lange haben
Das Schikliche wir gesucht,
Nicht ohne Schwingen mag
Zum Nächsten einer greifen
Geradezu
Und kommen auf die andere Seite.
Hier aber wollen wir bauen.
Denn Ströme machen urbar
Das Land. Wenn nemlich Kräuter wachsen
Und an denselben gehn
Im Sommer zu trinken die Thiere,
So gehn auch Menschen daran.

Man nennet aber diesen den Ister.
Schön wohnt er. Es brennet der Säulen Laub.
Und reget sich. Wild stehn
Sie aufgerichtet, untereinander ; darob
Ein zweites Maas, springt vor
Von Felsen das Dach. So wundert
Mich nicht, daß er
Den Herkules zu Gaste geladen,
Fernglänzend, am Olympos drunten,
Da der, sich Schatten zu suchen
Vom heißen Isthmos kam,
Denn voll des Muthes waren
Daselbst sie, es bedarf aber, der Geister wegen,
Der Kühlung auch. Darum zog jener lieber
An die Wasserquellen hieher und gelben Ufer,
Hoch duftend oben, und schwarz
Vom Fichtenwald, wo in den Tiefen
Ein Jäger gern lustwandelt
Mittags und Wachstum hörbar ist
An harzigen Bäumen des Isters.

Vieles wäre
Zu sagen davon. Der scheinet aber fast
Rückwärts zu gehen und
Ich mein, er müsse kommen
Von Osten.
Und warum hängt er
An den Bergen gerad ? Der andre
Der Rhein ist seitwärts
Hinweggegangen. Umsonst nicht gehn
Im Troknen die Ströme. Aber wie ?
Ein Zeichen braucht es
Nichts anderes, schlecht und recht, damit es Sonn und Mond
Trag’ im Gemüth’, untrennbar,
Und fortgeh, Nacht und Tag auch, und
Die Himmlischen warm sich fühlen aneinander.
Darum sind jene auch
Die Freude des Höchsten. Denn wie käm er sonst
Herunter ? Und wie Hertha grün,
Sind sie die Kinder des Himmels. Aber allzugeduldig
Scheint der mir, nicht
Freier, und fast zu spotten. Nemlich wenn
Angehen soll der Tag
In der Jugend, wo er zu wachsen
Anfängt, es treibet ein anderer da
Hoch schon und Füllen gleich
In dem Zaum knirscht er, und weithin schaffend hören
Das Treiben die Lüfte,
Zufrieden ist der ;
Es brauchet aber Stiche der Fels
Und Furchen die Erd’,
Unwirthbar wär es, ohne Weile ;
Was aber jener thuet der Strom,
Weis niemand.

[L’Ister, reconstitution, traduction]

Maintenant viens, feu !
Avides sommes-nous
De percevoir le jour,
Et quand l’épreuve
A transpercé les genoux
Il en est un pour sentir la clameur de forêt.
Mais nous chantons depuis l’Indus
Au loin parvenus et
Depuis l’Alphée, longtemps
L’Avenant nous l’avons cherché,
Non sans rémiges il en est un
Au plus proche pour recourir
Sans détour,
Et passer de l’autre côté.
Mais ici nous voulons bâtir.
Car des fleuves rendent arable
Le pays. Quand, c’est-à-dire, des herbes poussent
Et vont à iceux y
Boire les bêtes en été,
Des hommes aussi vont là.

Mais on nomme celui-ci l’Ister.
Bellement il habite. Brûle des colonnes le feuillage.
Et se meut. Sauvagement elles se
Tiennent dressées, les unes les autres ; par-dessus,
Seconde mesure, en ressaut
De rocs le toit. Ainsi ne
M’étonne qu’il ait
Convié Hercule à séjourner,
Loin resplendissant, à l’Olympe en bas,
Comme pour se chercher de l’ombre lui
Venait de l’Isthme brûlant,
Car pleins de courage ils étaient
Là-même, mais il faut, à cause des esprits,
De la fraîcheur aussi. Ce pourquoi celui-là s’en vint plutôt
Aux sources d’eau ici et rivages jaunes,
Hautement odorants là-haut, et noircis
Par là forêt de sapins, où dans les profondeurs
Un chasseur aime déambuler
À midi et la croissance est audible
À même les arbres résineux de l’Ister.

Il y aurait beaucoup
À en dire. Mais il semble lui presque
Aller à reculons et
M’est avis qu’il doive venir
De l’Est.
Et pourquoi est-il suspendu
Aux montagnes tout droit ? L’autre
Le Rhin, sur le côté
S’est en allé. En vain ne vont
Au sec les fleuves. Mais comment ? Un signe fait besoin
Rien d’autre, pur et simple, pour que soleil et lune
Porte dans l’intime, inséparablement,
Et poursuive, nuit et jour aussi
Et les Célestes se sentent au chaud l’un contre l’autre.
C’est pourquoi ceux-là aussi sont
La joie du Très Haut. Car comment sinon viendrait-il
À descendre ? Et comme Hertha de verdure
Ils sont les enfants du ciel. Mais trop patient
Me semble, lui, non pas libre
Prétendant, et presque railleur. C’est-à-dire quand
Va débuter le jour
Dans la jeunesse, où à croître
Il commence, fait pousser là un autre
Déjà haut la splendeur, et pareil aux poulains
Aux dents le mors il crisse, et très loin entendent
La poussée les airs,
S’il est content ;
Car a besoin de sillons la terre
Et d’entailles le roc
Inhospitalier ce serait, sans relâche,
Mais ce que fait celui-là le fleuve,
Nul ne le sait.

Traduction Kza Han et Herbert Holl reprise de REBROUSSEMENT DE « L’ISTER » Hölderlin – Heidegger – Kluge

Remonter le Danube avec Bernard Stiegler

Extrait 1 : Il était une fois Prométhée. Et Epiméthée


Bernard Stiegler raconte l’origine mythologique de la technique. Prométhée, dieu du savoir, de la mémoire totale, est chargé par Zeus, qui veut faire advenir les non-immortels, de distribuer les qualités aux animaux et aux hommes. Epiméthée, son frère, dieu de l’oubli, réclame de pouvoir le faire. Il distribue les qualités aux animaux en veillant aux équilibres écologiques de la nature. Mais, imprévoyant, quand arrive le tour d’en distribuer aux hommes, il s’aperçoit qu’il n’en a plus, obligeant Prométhée à aller voler le feu, symbole de la technique et de Zeus lui-même.

Extrait 2 : Trois questions à…

La technique va plus vite que la culture, la société. Hominisation = technicisation. L’homme n’est rien d ’autre que la vie technique. Au début, jusqu’à la révolution industrielle, les hommes vivaient en relative harmonie avec la technique même s’il y eut des moments de « rupture technique » (Bertrand Gille). Fin 18ème et début 19ème, un rapport tout à fait nouveau, de « composition » s’établit entre science et technique à travers l’industrie. L’innovation technique et l’instabilité deviennent permanentes.

Extrait 3. Le temps devient historique

Les sphères sociales, spirituelles …. sont explosées par le développement du système technique. Le monde n’est plus identique à lui-même. Le temps devient historique.

Extrait 4 : Conscience historique

La conscience historique est apparue au 18ème siècle avec Hegel (Georg Wilhelm Friedrich 1770-1831). Désajustement (Bertrand Gille). The time is out of joint (Shakespeare : Hamlet). La vie est néguentropique.

[Hors Film]
The time is out of joint. Le temps est hors de ses gonds. Le temps est détraqué. Le monde est à l’envers. Le temps est désarticulé, démis, déboîté, disloqué, le temps est détraqué, traqué et détraqué, dérangé, à la fois déréglé et fou. Le temps est hors de ses gonds. Le temps est déporté. Hors de lui-même. Désajusté.
C’est tout ça qu’il dit Hamlet
(B.U d’après Derrida : Spectres de Marx)

A propos de la nécessité d’une histoire « critique » de l’évolution technologique, évoquée par Bernard Stiegler, hors film, cette citation de Marx :

« Une histoire critique de la technologie ferait voir combien il s’en faut généralement qu’une invention quelconque du XVIII° siècle appartienne à un seul individu. Il n’existe aucun ouvrage de ce genre. Darwin a attiré l’attention sur l’histoire de la technologie naturelle, c’est-à-dire sur la formation des organes des plantes et des animaux considérés comme moyens de production pour leur vie. L’histoire des organes productifs de l’homme social, base matérielle de toute organisation sociale, ne serait-elle pas digne de semblables recherches ? Et ne serait-il pas plus facile de mener cette entreprise à bonne fin, puisque, comme dit Vico, l’histoire de l’homme se distingue de l’histoire de la nature en ce que nous avons fait celle-là et non celle-ci ? La technologie met à nu le mode d’action de l’homme vis-à-vis de la nature, le procès de production de sa vie matérielle, et, par conséquent, l’origine des rapports sociaux et des idées ou conceptions intellectuelles qui en découlent ». (Karl Marx :  Le Capital Livre I 4-15. Cité par Bernard Stiegler dans la Technique et le temps Fayard 2018 p.48)

Extrait 5-6 : Hypomnemata

La technique est un support de mémoire. L’homme a besoin de prothèses. Elles forment un système qui transforme la nature. La globalisation est la globalisation de la technique. En ce développant, celle-ci constitue un troisième genre de mémoire qui rend possible la transmission et la culture. La technique est un support de mémoire et la condition de constitution d’un rapport au passé.

Extrait 7. La technique est LA question

La mythologie des grecs anciens pose correctement la question. La technique est LA question. C’est à partir d’elle que l’on s’interroge. Elle ne peut donc pas être comprise en termes d’opposition entre l’homme et la technique puisqu’il n’y a de l’humain qu’à partir de la technique. Les mortels doivent se doter de prothèses et se posent les questions de l’être et du devenir, sources de désaccords et de conflits. C’est pourquoi Zeus va devoir envoyer Hermès.

Extrait 8 -9 : Hermès. Protagoras (Platon). Guerre civile.

 

Le film déroule le texte du Protagoras de Platon dans lequel est raconté le vol par Prométhée non seulement du feu mais aussi de l’habileté artiste d’Héphaïstos et d’Athéna. J’en retiens ici la question de l’envoi d’Hermès tel que la cite Bernard Stiegler dans son livre :

« L’envoi d’Hermès, c’est aussi l’ouverture (techno-logique) du livre de l’Histoire.

Après leur « équipement » par Épiméthée,

“les hommes, au début, vivaient dispersés [sporadès] : il n’y avait pas de cités; ils étaient en conséquence détruits par les bêtes sauvages, du fait que, de toute manière, ils étaient plus faibles qu’elles ; et si le travail de leurs arts leur était d’un secours suffisant pour assurer leur entretien, il ne leur donnait pas le moyen de faire la guerre aux animaux ; car ils ne possédaient pas encore l’art [tekhnè] politique, dont l‘art de la guerre [polémikèl est une partie. Aussi cherchaient-ils à se rassembler, et, en fondant des cités, à assurer leur salut. Mais, quand ils se furent rassemblés, ils commettaient des injustices [étaient adikoun] les uns à l’égard des autres, précisément faute de posséder l’art d’administrer les cités [ten politikhen tekhnen] ; si bien que, se répandant à nouveau de tous côtés, ils étaient anéantis. C’est alors que Zeus, craignant pour la disparition totale de notre espèce, envoie Hermès porter aux hommes l‘aidôs [la pudeur, le respect, la honte — peut-être pourrions nous dire aujourd’hui le sentiment de la finitude] et la justice [dikè], afin qu’elles fussent la parure des cités [poleon kosmoï : le faire-monde des cités] et le lien [desmoi] par lequel s’unissent les amitiés [philias sunagogoi : se rassemblent, se rapprochent]. Sur ce, Hermès demande à Zeus de quelle manière enfin il donnera aux hommes la justice et l’aidôs : « Faut-il que, ces tekhnaï aussi, j’en fasse entre eux la distribution [renemestai] de la même façon qu’ont été distribuées [neimô] les autres techniques ? Or, voici comment la distribution s’en est faite : un seul individu, qui est un spécialiste de la médecine, c’est assez pour un grand nombre d’individus étrangers à cette spécialité; de même pour les autres artisans [demiourgoi]. Eh bien ! la justice et l’aidôs, faut-il que je les établisse de cette façon dans l’humanité ? ou faut-il que je les distribue indistinctement à tous ? — À tous indistinctement, répondit Zeus, et que tous en aient leur part ! Il n’y aurait pas en effet de cités, si un petit nombre d’hommes [aligoi], comme c’est par ailleurs le cas avec les autres techniques, en avaient leur part. De plus, institue même, en mon nom, une loi, au terme de laquelle il faut mettre à mort, comme s’il constituait pour la cité une maladie, celui qui n’est pas capable de participer à l’aidôs ni à la justice“ ».

(Platon : Protagoras, 322a-322e. Cité par B.S. La technique et le temps Pp 231-232)

Les services d’Hermès sont à nouveau requis aujourd’hui. Les qualités de respect, de honte et de justice qu’il distribue ne sont pas affaire d’experts mais de tout le monde.

Extrait 10 : Le tragique

Lien entre mortalité et technique. Le mythe de Prométhée et d’Epiméthée appartient à l’époque tragique où les Grecs ne croient pas à l’immortalité de l’âme. Elle erre parmi les morts. Le mortel est mortel. Il est voué à anticiper sa propre fin. Angoisse. Articulation du Geschick (destin), du temps et de la technique

Ces questions ouvrent à celle de la politique traitée par Jean-Luc Nancy lors de la traversée de la Hongrie. Le commencement de l’occident est aussi celui du la question de l’institution, de la fondation. La première est celle de la cité comme démocratie, la seconde celle de la monarchie absolue et la troisième : le contrat social de la démocratie moderne. Dans les trois cas, ce sont des auto-fondations sans mythe fondateur mais tyrannicides. Les mythologies disparaissent avec l’apparition des techniques de l’écriture alphabétiques et celles liées au commerce. L’écriture elle-même est d’abord comptable. Le propre des techniques sophistiques est de substituer le logos au mythos. Dans le monde du mythos il n’y a pas de différence entre physis [la nature] et tekhnè qui n’est pas donnée et qu’il faut produire sans fin. La Dichtung est le propre comme production à travers une étrangeté à lui-même.

Entracte

Cette discussion au long du Danube croise également les chemins de la Bataille de Vukovar en 1991, du Bombardement de la Serbie par l’OTAN en 1999, ou d’Agnès Bernauer (née vers 1410)

Agnès Bernauer, fille d’un barbier d’ Augsbourg, inspire une vive passion au futur duc Albert de Bavière qui l’épouse malgré le refus de son père Ernest de Bavièrre. Pour raison d’État et pour avoir défié les lois de la succession dynastique, ce dernier la fait alors noyer dans le Danube à Straubing, en 1435. Elle fut qualifiée d’Antigone allemande par le dramaturge Friedrich Hebbel.

La deuxième partie du film se fait en compagnie de Philippe Lacoue-Labarthe qui critique fortement l’assimilation faite par Heidegger entre l’organisation industrielle de la solution finale, l’industrialisation de l’agriculture et le Blocus de Berlin. Intervient aussi le réalisateur Hans-Jürgen Syberberg dont sont présentés deux courts extraits de son remarquable opus : Hitler un film d’Allemagne. Bernard Stiegler y revient. Il y est beaucoup question de Heidegger, d’abord avec Lacoue-Labarthue puis avec Stiegler sur la question du temps et le lien entre mortalité et technique, les rapports avec le philosophe et mathématicien Edmond Husserl dont Heidegger a été l’élève et l’assistant et dont il a édité les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps.

Une double faute conditionne le destin des mortels.

L’homme et l’outil (la technique) s’inventent l’un l’autre. Dans ce processus s’insinue un décalage, une différance, une épimétheia. Epiméthée est, certes, dans l’histoire l’idiot mais il est aussi celui qui réfléchit, certes après coup mais qui, à partir de ce défaut, peut agir pharmacologiquement. En somme, nous sommes issus d’un oubli par la faute d’Epiméthée, ce qui oblige Prométhée aussi à commettre lui aussi une faute en volant les ars industrialis. C’est une double faute qui conditionne le destin des mortels.

« La découverte, la trouvaille, l’invention, l’imagination est dans le récit du mythe le fait d’un défaut. Les animaux sont déjà marqués d’un défaut (par rapport à l’être en tant qu’il est et perdure à travers le devenir et par rapport aux dieux) : ils sont périssables. Il faut entendre défaut à partir de ce qui est, défaut d’être. Mais là où les animaux sont positivement dotés de qualités, c’est la tekhnè qui est le lot des hommes, et elle est prothétique, c’est à dire qu’elle est tout artifice. Les qualités des animaux sont une sorte de nature, en tout cas un don positif des dieux : une prédestination. Le don de l’homme n’est pas positif ; il est une suppléance. L’homme est sans qualités, non prédestiné : il doit inventer, réaliser, produire des qualités dont rien n’indique qu’une fois produites elle se réalisent, qu’elles deviennent les siennes plutôt que celles de la technique. »

(B.S. : La technique et le temps.Fayard. p. 224)

Le mythe de Prométhée et d’Epiméthée est une manière de raconter ce qui par ailleurs s’exprime en termes d’exosomatisation c’est à dire d’une production à l’extérieur du corps qui se dote ainsi d’organes techniques (outils, prothèses). La mise en commun forme des exorganismes qui vont du simple que sont les mortels aux complexes, inférieurs – mettons une entreprise – et supérieurs, une institution, par exemple, l’État, l’ONU. Les civilisations aussi sont mortelles.

« Le mythe de Prométhée et d’Épiméthée, narré par Protagoras, et tel qu’il fait apparaître la nécessité des lois à travers Hermès, dieu de l’écriture à qui Zeus ordonne d’apporter aux mortels les sentiments de l’aidôs et de la diké est la formulation narrative de cette condition de l’exosomatisation où les exorganismes simples et les exorganismes complexes doivent parvenir à se former – et à durer autant qu’il leur sera possible –, les exorganismes simples devant eux-mêmes per-durer à travers leur kléos (gloire, réputation, souvenir laissé aux descendants, pouvoir de transindividuer). La question de la durée s’impose ici en fonction des accidents du devenir, lequel est d’abord et avant tout le devenir du milieu exosomatique lui-même. C’est cette appartenance de la tekhnè au devenir qui est soulignée dans la mise en évidence de sa contingence.

(B. Stiegler : Qu‘appelle-t-on panser 1 p 349)

Epiphylogénèse

L’épiphylogénèse est un terme forgé par Bernard Stiegler. Dans le film, il parle d’une troisième mémoire. Il distingue en effet trois mémoires :
– la mémoire germinale ou génétique (notre génome) ;
– la mémoire somatique ou épigénétique, mémoire nerveuse ou neurologique (les traces de notre vécu dans notre organisme) ;
– la mémoire épiphylogénétique, qui n’est ni génétique, ni somatique, mais qui est constituée par l’ensemble des techniques et mnémotechniques nous permettant d’hériter d’un passé qui n’a pourtant pas été vécu.
Cette troisième mémoire constitue le propre de l’humanité. Le fait anthropologique (l’origine de l’hominisation) est la constitution d’un milieu épiphylogénétique, c’est-à-dire d’un milieu constitué d’artefacts qui deviennent les supports techniques d’une mémoire s’ajoutant aux deux autres mémoires – qui sont biologiques. (Cf Le vocabulaire d’Ars Industrialis)

Au commencement était le silex, « première mémoire réfléchissante, le premier miroir ». Et le premier choc technologique comme nous le rappelait, dans l’un des derniers séminaires, Bernard Stiegler en commentant la Doctrine du choc de Naomi Klein.

Galets éclatés. dessin d’André Leroi-Gourhan dans son livre Le geste et la parole 1. Technique et langage. Albin Michel. 1964. p 131

Pour terminer, je voudrais évoquer un passage du poème L’Ister de Hölderlin qui n’a pas été commenté directement même si l’on peut considérer que le déroulement même du film est une façon de le faire, à savoir ce que Kza Han et Herbert Holl nomme le « rebroussement de l’Ister ».

Man nennet aber diesen den Ister.
[…]
Vieles wäre
Zu sagen davon. Der scheinet aber fast
Rückwärts zu gehen und
Ich mein, er müsse kommen
Von Osten.
Und warum hängt er
An den Bergen gerad ? Der andre
Der Rhein ist seitwärts
Hinweggegangen.

Mais on nomme celui-ci l’Ister.
[…]
Il y aurait beaucoup
À en dire. Mais il semble lui presque
Aller à reculons et
M’est avis qu’il doive venir
De l’Est.
Et pourquoi est-il suspendu
Aux montagnes tout droit ? L’autre
Le Rhin, sur le côté
S’est en allé.

C’est comme si le poète nous décrivait une dés-orientation, une perte de repère, de cardinalité, de rapport à l’orient, du moins procède-t-il à son inversion alors que le Rhin fait, lui, comme le choix d’aller voir ailleurs. Le sentiment exprimé par Hölderlin est que le Danube qui naît dans l’ouest doive – et non devrait- venir de l’Est. Comme le fait d’ailleurs la culture danubienne, à commencer par l’agriculture. La « colonisation néolithique » de l’Europe s’est faite entre 6000 et 4000 avant J.-C. par deux voies  : la Méditerranée (on parle de culture cardiale car les poteries étaient décorées de coquillages) et les Balkans et le Danube (on parle de culture rubanée car les poteries portent des décorations en forme de rubans). Ce que confirme encore des fouilles en cours à Ensisheim en Alsace.

« Les Rubanés, aussi appelés Danubiens, sont arrivés d’Europe centrale et ont touché la France par l’Alsace, avant de diffuser vers l’ouest par la Champagne-Ardenne, le Bassin parisien jusqu’à la façade atlantique »,

précisait Rose-Marie Arbogast, chercheuse au CNRS (Strasbourg) et spécialiste du néolithique dans le journal L’Alsace.

Et,

« de même vint
La parole de l’Est chez nous,
Et sur les rochers du Parnasse et sur le Cithéron j’entends,
O Asie, l’écho de toi venu, »

(« À la source du Danube », in Hölderlin, Hymnes et autres poèmes, traduits et présentés par Bernard Pautrat Rivages poche/Petite Bibliothèque, Éditions Payot et Rivages, Paris, 2004)

Le Rhin « suspendu aux montagnes » s’écoule lui aussi d’abord d’ouest en est, comme le Danube, avant d’opérer un tournant suffisamment important pour être qualifié de péripétie au sens dramaturgique du terme : un changement subit de situation dans une action dramatique, « Il s’en va sur le côté » dit Hölderlin.

Il bifurque.

Je repartirai de là dans le prochain article où il sera question de ce que Bifurquer veut dire.
A suivre : Qu’appelle-t-on bifurquer ?

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Un proème de Kza Han : « umbrecht »

Veit Stoß : « Engelsgruß » (1518)

 

Umbrecht

révolution, retour d’un astre au point
d’où il est parti –
par-delà le mouvement rotatif
úmbrechen, bouleverser ses lignes de vie
renverser le cassetin
umbréchen, réaligner ses lignes
de caractères, jusqu’à Umbrecht, ce lieu-dit
au nord de Bad Wurzach, au sud de Rot an Rot –

Kza Han

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Bernard Stiegler (1952-2020)

Bernard Stiegler au cours d’un séminaire de la Clinique contributive (via Zoom)

Vendredi 7 août, peu avant de prendre le train à Bâle à destination de Berlin pour me rendre à l’enterrement de l’ami Jürgen Holtz, j’ai appris le décès d’un autre ami, Bernard Stiegler survenu le jeudi 6 août. Il était âge de 68 ans. L’annonce a été faite par le Collège international de philosophie dans un message Facebook :

« Le Collège international de philosophie a la tristesse de faire part de la disparition du philosophe Bernard Stiegler. Une voix singulière et forte, un penseur de la technique et du contemporain hors du commun, qui a cherché à inventer une nouvelle langue et de nouvelles subversions ».

L’annonce a été reprise par le Figaro.fr, puis par l’Observateur du Maroc, Libération, puis un texte en chinois – il enseignait en Chine -, etc. J’ai dû me rendre à l’évidence : c’était bien vrai. Après une hécatombe dans ma belle famille, l’année dernière, une nouvelle série, d’amis cette fois, me touche cette année. Bernard en est le troisième en quelques mois. Le premier avait mon âge, le second bien plus, le troisième était plus jeune que moi de quelques années. La faucheuse m’encercle, me rappelant que mon tour viendra inéluctablement. Va falloir que je m’y prépare. Qu’elle patiente encore, il me reste beaucoup à faire. Sept heures de train dans un état de tristesse épouvantable pendant lesquelles je m’attelle à ce texte alors que j’avais prévu de travailler sur le premier chapitre de Bifurquer, livre du Collectif Internation, publié sous la direction de Bernard Stiegler.

La première fois que j’ai rencontré Bernard, c’était à une soirée anniversaire d’amis communs, Paulette et Michel Pastor. J’ignorais alors tout de lui. Je n’avais pas la moindre idée de quel philosophe, il était. C’était il y a 20 ans, en juin 2000 précisément. A Sarcelles, ville dans laquelle il avait grandi et où il fut un temps employé à la mairie. Nous étions attablé face à face avec nos épouses respectives. Ma femme se souvient avoir dansé avec lui. Il était professeur de philosophie à l’Université de Compiègne. Je n’en savais pas plus. Je n’ai appris que plus tard son importance. Et que notre ami commun l’avait soutenu pendant sa période d’emprisonnement à la suite de plusieurs hold-up qu’il avait commis parce que les banques lui avaient refusé un crédit pour son bar à jazz. J’avais croisé son frère dans les couloirs de l’hebdomadaire Révolution pour lequel je travaillais. Il y apportait ses chroniques de jazz. Nous avions d’emblée un point commun : Georges Marchais nous était devenu insupportable. Il en avait tiré les conséquences plus vite que moi. A la suite d’un article retentissant dans Le Monde, que je n’ai pas retrouvé, je lui avais fait parvenir, en guise de commentaire, un poème de Heiner Müller qui l’avait ému. Puis ce sera coup sur coup, la publication de deux petits livres remarquables et que je recommande pour s’introduire à la pensée de Bernard Stiegler. Le premier : Aimer, s’aimer, nous aimer : du 11 septembre au 21 avril (Galilée 2003). Deux dates encadrent ce texte : l’attentat du 11 septembre aux États-Unis et la qualification de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle française le 21 avril 2002, auxquelles il ajoute le massacre au conseil municipal de Nanterre par Richard Durn le 27 mars 2002. La même année, paraît chez le même éditeur : Passer à l’acte qu’il écrit alors qu’il allait être nommé à la direction de l’IRCAM.

« Mon devenir-philosophe en acte, si cela eut lieu, et je crois bien sûr que cela eut lieu, fut l’effet d’une anamnèse produite par une situation objective dans le cours accidentel de mon existence. L’accident consista en cinq années d’incarcération que je passai à la prison Saint-Michel de Toulouse puis au centre de détention de Muret, entre 1978 et 1983 – années évidemment précédées par un passage à l’acte, c’est-à-dire par une transgression ».
(Bernard Stiegler : Passer à l’acte)

Depuis, je n’ai cessé de suivre ses travaux et ceux des collectifs qu’il avait créés, en premier lieu Ars Industrialis auquel j’avais adhéré, le collectif Internation auquel il m’avait convié. La dernière création en date est l’Association des amis de la génération Greta Thunberg à laquelle il a consacré son dernier livre : Qu’appelle-t-on panser 2. Pour moi, il n’a pas été toujours facile de le suivre. Son haut niveau d’exigence théorique et de précision du vocabulaire m’avait un peu heurté au début car je pensais qu’elle faisait obstacle à la diffusion de sa pensée. Je mis un temps à comprendre qu’il avait raison. La bifurcation doit d’abord avoir lieu dans la théorie, au niveau des concepts. Inventer de nouveaux concepts est au fond le travail d’un philosophe véritable. Il ne cessait de creuser, creuser profond en particulier dans le point aveugle de la philosophie : la technique. En ce sens, je trouve réducteur de le qualifier de philosophe de la technique, comme si ceux qui ignorent les technologies pouvaient, eux, être qualifiés de philosophes tout court. S’il savait pourtant populariser lui-même – et il excellait dans cet exercice – certains aspects de sa pensée, le cœur de celle-ci réside dans ses livres et dans ses séminaires. Notre seule friction a eu lieu sur une question de vocabulaire. Il n’avait pas été tendre. J’avais manié avec légèreté la notion d’idéologie. Je pensais à l’idée gramscienne de ce qui peut faire lien entre la théorie et des intéressés potentiels. S’élever à une tête de plus, soit, à deux passe encore, mais trois voire plus ? Je me suis fait vertement reprendre. Que l’idéologie soit bourgeoise ou sa pseudo-négativité « prolétarienne », elle reste fausse, étant une inversion de causalité. C’est prendre l’effet pour la cause. La leçon m’a servi. Je me suis juré que plus jamais il ne m’y reprendrait. Si j’en juge par les mots qu’il m’envoyait pour me féliciter de la précision du vocabulaire du SauteRhin, il me semble que j’y ai réussi. Il est vrai que la question est importante dans cette période où les mots partent dans tous les sens et surtout perdent leurs sens. Bernard Stiegler appréciait le SauteRhin et le faisait savoir, ce dont je le remercie. Il m’a beaucoup encouragé à le poursuivre en m’invitant, la dernière des trop rares fois où nous avons déjeuné ensemble en tête à tête, à accorder plus de place aux sciences. Le SauteRhin lui doit beaucoup. J’ai appris de Bernard la nécessité d’affirmer un point de vue non que je n’y étais pas porté de moi-même mais je n’avais pas conscience que c’est la singularité qui apporte quelque chose aux autres et non son absence.

Avec Heiner Müller, Bernard Stiegler fait partie pour moi de ces rencontres qui vous font changer d’optique. Le premier a beaucoup contribué à secouer la pesanteur de la dogmatique « marxiste », le second a rempli le vide en assemblant sur ce champ de ruines le socle de nouvelles perspectives. J’ai souvent tenté de croiser les deux auteurs. Notamment autour de la question de l’effroi. Il avait répondu à mon appel à contributions pour des lectures à propos du centenaire de la Guerre 14-18 avec un texte sur Paul Valéry : 1914/1939/2014 Ce que nous apprend Paul Valéry. J’ai évoqué quelques notions comme celle de prolétarisation, de la grammatisation, de l’automatisation, etc. Je ne vais pas les citer toutes. J’avais également commenté un extrait de son avant-dernier livre Qu’appelle-t-on panser 1 consacré à Qu’est-ce qui accable Zarathoustra. Bien d’autres choses sont à venir…

Bernard n’avait de cesse de nous inviter à penser par nous-mêmes sachant que penser est aussi panser et qu’il n’y a pas de je sans un nous.

Attentif à la nécessité de prendre soin des générations futures afin de leur offrir un avenir, Bernard alliait théorie et pratique. Les deux en collectifs. D’où l’image que j’ai choisie évoquant la Clinique contributive où chercheurs, professionnels de santé et parents s’efforcent de soigner les bébés déjà addicts aux smartphones.

Voilà ce que j’ai écrit rapidement entre Bâle et Berlin entre le 7 et le 9 août 2020, dans le train et au Habana Club de Berlin. Mille fleurs et Lagavulin. J’ai pour règle de ne jamais publier à chaud. Parmi les multiples façons de faire, j’ai opté pour la plus personnelle, celle où il me manquera le plus.

Salut et fraternité, Bernard ! Avec beaucoup d’autres, j’en suis sûr, je m’efforcerai de prendre soin de ce que tu nous a légué et que nous ne connaissons pas encore en totalité tant tu avais encore de projets. Mes plus sincères condoléances à sa famille et à ses proches.

Pour finir, j’invite à découvrir le philosophe en dialogue avec un romancier :

Table ronde du 17 octobre 2019 à Ground Control dans le cadre de l’événement « Bernard Stiegler et Alain Damasio : révolution ou bifurcation ? », animée par Hugues Robert de la librairie Charybde.
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Ermold le Noir : dialogue économique et écologique entre Vosges et Rhin

Ermoldus Nigellus, Ermold le Noir, est un poète carolingien, né vers 790 et mort aux alentours de l’année 838. Il est contemporain d’Otfrid de Wissembourg avec lequel je le relie suivant en cela Jean Dentinger dans son anthologie des poètes et penseurs d’Alsace. Les deux sont nés approximativement dans les mêmes années.

Ermold, aussi conseiller à la Cour de Pépin 1er d’Aquitaine, aurait incité ce dernier à se dresser contre la volonté de son père Louis le pieux, fils de Charlemagne, roi d’Aquitaine jusqu’en 814, puis empereur d’Occident de 814 à sa mort en 840. Sur ordre de Louis, Ermold fut exilé à Strasbourg. C’est là, à la fin des années 820, qu’il composa son poème le plus connu, De Gestis Ludovici Caesaris, Faits et Gestes de Louis le Pieux, et qu’il adressa deux épîtres à Pépin qu’on a coutume de regrouper sous le titre plus générique d’Ad Pippinum Regem. Le texte qui nous intéresse ici est extrait des épîtres au Roi Pépin.

CARMEN NIGELLI ERMOLDI EXULIS IN HONOREM GLORIOSISSIMI PIPPINI REGIS

[…]
« Rex : Verba, Thalia, placent ex ordine dictaque cuncta,
Sed mihi de nostro exule certa refer.
Est quibus in terris, urbs quae dic, quique coloni,
Quis sacer aut populi aut pietatis opus,
Ordine quo poteris nobis narrare memento,
Quod valeam dictis noscere cuncta tuis. »

Thalia : Terra antiqua, potens, Franco possessa colono,
Cui nomen Helisaz Francus habere dedit ;
Wasacus est istinc, Rhenus quoque perluit illinc,
Inter utrumque sedet plebs animosa nimis.
Bacchus habet colles, pubescunt montibus uvae,
Vallibus in mediis pinguia culta satis ;
Pinguia culta nimis putrique simillima fimo,
Qui solet agricolis horrea laeta dare.
Arva ferunt Cererem, colles dant copia vini;
Wasace, das silvas, Rhenus opimat humum.
Experiere, libet, jam nunc quid possit uterque,
Quis populo tribuat fertiliora suo.

Rhenus : Nota nimis Francis, Saxonibus atque Suebis,
Munera larga quibus nostra carina vehit,
Mercibus innumeris opifex nec pisce secunda
Fluminibus magnis sum quia Rhenus ego.
Wasacus infelix vento quassatus et imbri
Munere pro vario* ligna dat apta foco;
Wasacus, ecce meum latum percurrit in orbem
Nomen, et officio regibus apta veho.

Wasacus : Robore de nostro fabricata palatia constant,
Ecclesiaeque domus transtraque lecta fero ;
Saltibus in nostris soliti discurrere reges,
Venatu varias exagitare feras. «

POÈME DE L’EXILÉ ERMOLD LE NOIR EN L’HONNEUR DU TRÈS GLORIEUX ROI PÉPIN
[…]
Le Roi : Tes paroles me plaisent, Thalie, et tout ce que tu me dis ; mais donne-moi des nouvelles de notre exilé. En quelles terres se trouve-t-il, en quelle ville ? Quels en sont les habitants ? Quel y est le chef de la religion ? De quels sentiments le peuple est-il animé ? Raconte-le moi du mieux que tu pourras, afin que par ta bouche je sois complètement informé.

Thalie : C’est une terre antique et riche, occupée par les Francs, qui lui ont donné le nom d’Alsace. D’un côté les Vosges, de l’autre le cours du Rhin, au milieu une population ardente. La vigne couvre les coteaux, sur le penchant desquels mûrit le raisin ; et des terres fécondes occupent le fond des vallées, pareilles à l’engrais longuement décomposé, grâce auquel s’emplissent les greniers du cultivateur. Les champs portent des moissons, les coteaux donnent du vin ; les Vosges sont couvertes de forêts, le Rhin fertilise le sol et l’on peut se demander, des ressources de la montagne ou du fleuve, lesquelles enrichissent le plus les habitants.

Le Rhin : Je suis bien connu des Francs, des Saxons et des Souabes, auxquels mes vaisseaux apportent de riches cargaisons ; je suis le Rhin, créateur de richesses innombrables et plus peuplé de poissons qu’aucun grand fleuve. Les malheureuses Vosges, battues par le vent et la pluie, n’offrent pour tout trésor que du bois à brûler. Vosges, mon nom, à moi, a fait le tour de l’univers, et mon cours fournit diligemment aux rois tout ce qu’ils peuvent souhaiter.

Les Vosges : C’est de mon bois que l’on construit les palais, les églises ; c’est moi qui fournis les poutres de choix. C’est dans mes forêts que courent les rois pour y chasser un abondant gibier. Ici fuit vers les fontaines la biche frappée d’une flèche ; là un sanglier écumant gagne les torrents familiers. Le poisson ? J’en abonde, car je suis riche en petits cours d’eau. Les profits que tu attribues à ton mérite et à tes services, crois-moi, Rhin, c’est à moi qu’on les doit. Si tu n’existais pas, Rhin, mes greniers seraient intacts, remplis par nos campagnes fécondes d’un grain que tu transportes, pour le vendre, au-delà des mers, tandis que mes malheureux paysans, hélas ! souffrent de la faim. Si tu n’existais pas, Rhin, mon falerne resterait, mon vin généreux répandrait ici la joie, mon vin que tu transportes, pour le vendre, au-delà des mers, tandis que mes vignerons souffrent de la soif au pied de leurs vignes.

Le Rhin : Si ta population, Alsace, conservait pour son propre usage tout ce que produit la terre féconde, on verrait cette race vaillante étendue dans les champs, noyée dans l’ivresse et c’est à peine si d’une grande ville il resterait un seul homme. C’est un bien de vendre aux Frisons et aux nations maritimes, et d’importer des produits meilleurs. Ainsi notre peuple se pare : nos marchands et ceux de l’étranger transportent pour lui des marchandises brillantes. Car des manteaux le vêtent, teints de couleurs diverses, qui ne t’étaient pas connus, Vosges. Tu possèdes des demeures de bois, moi je possède de la poudre d’or ; et à la place de tes arbres abattus viennent les gemmes transparentes. De même que le Nil recouvre de ses eaux la noire Égypte et fertilise le sol de son humidité, de même les prières instantes du peuple appellent mon retour, qui vivifie les prés et les champs.

Les Vosges : Arrière, Rhin ; arrête tes débordements funestes ! Dans ta sottise, tu prétends que tu arroses hélas ! tu es la ruine des belles moissons. Si je n’avais pas installé mon séjour sur le haut des montagnes, il serait bloqué par tes eaux farouches !

Thalie : Rhin, les propos que je t’ai prêtés, je les prêterais peut-être à la Loire, s’il m’était permis de revoir ma patrie. Vosges, gardez pour vous tout ce que vous possédez et donnez-moi seulement, à travers vos terres, un libre chemin vers mon pays.
Trêve de propos ! Gardez vos dons [cadeaux] ! la ville bruyante me rappelle à elle, une ville aux habitants nombreux, que les Romains nommaient Argentorata, d’un nom qui lui sied bien. Florissante d’une prospérité nouvelle, elle se nomme maintenant Strasbourg, parce qu’elle est la route [Strasse] par où tout le monde passe. C’est là que réside Bernold, le pieux évêque, offrant à Dieu les vœux du peuple qui lui est confié, jadis formé aux études et à la religion par les soins du sage Charles, maître du monde. Issu de la subtile race des Saxons, d’esprit ouvert et cultivé, plein de modestie, brillant de bonté, étincelant de piété, il porte en lui la parure des connaissances libérales. Mais la nation farouche à la tête de laquelle est placé ce noble prélat, comblée de richesses, ignore l’amour de Dieu. Elle parle une langue barbare et ne connaîtrait rien des livres sacrés, si elle ne possédait son industrieux évêque. Celui-ci s’ingénie à lui traduire les Ecritures en langage connu et s’applique assidûment à défricher son cœur ; il est pour elle à la fois un interprète et un guide sacré, acheminant ses ouailles vers le ciel. La mère du Christ l’assiste de son aide bienveillante, en considération de l’église qui lui est dédiée en cet endroit. Telle est la ville où m’a conduit l’ordre de l’empereur, m’enjoignant de demeurer auprès du pieux évêque.

(Ermold le Noir, extrait de POÈME DE L’EXILÉ ERMOLD LE NOIR EN L’HONNEUR DU TRÈS GLORIEUX ROI PÉPIN in Poème sur Louis le Pieux et Epitres au roi Pépin, édités et traduits par E. Faral ( «Les classiques de l’histoire de France au Moyen-âge», t.14), Paris 1932, p. 207-215)

Dans le début de l’épître, le poète exilé envoie une messagère, Thalie, à la cour du Roi d’Aquitaine prendre des nouvelles du pays (« patria ») dont il a la nostalgie. Il imagine que le Roi finira par demander, en échange des informations qu’elle apporte, des nouvelles sur la région dans laquelle ce dernier a banni le poète, l’Alsace. Exil doit être compris ici au sens d’éloignement conséquent de la cour du roi d’Aquitaine tout en restant dans l’empire de Louis le Pieux. Je passe rapidement sur l’origine controversée du mot Alsace, et sur l’étymologie de Strasbourg. Le plus intéressant me semble-t-il se trouve dans la mise en scène d’un dialogue économique et écologique entre un territoire, les Vosges – du moins son versant oriental- lié à l’Alsace et un fleuve, le Rhin, voie d’échange avec d’autres territoires riverains du cours d’eau. Presque les prémisses d’une négociation. Ermold nous présente ces relations comme n’allant pas de soi contrairement à ce que l’on pourrait penser. Il associe la montagne et la plaine dans une « une intimité » à laquelle le Rhin ne participerait pas d’emblée. Comme si « la plaine [était] plus vosgienne que rhénane», selon l’expression de J.-M.Tourneur-Aumont (L’Alsace et l’Alémanie, Paris, 1919) cité par Lucien Febvre (La terre et l’évolution humaine. Albin Michel, Paris, 1949). Une question d’échelle. Le Rhin contrairement à l’argument avancé n’est pas le seul à irriguer la plaine d’Alsace, les Vosges y participent tout autant, étant le bassin versant de l’Ill principale rivière traversant l’Alsace du sud au nord. Elle se jette dans le Rhin à Strasbourg.

Nous sommes à l’époque carolingienne. Avant le Serment de Strasbourg et le partage de l’empire franc entre les petits fils de Charlemagne. Époque où les langues ne faisaient pas les royaumes.

« Les Épîtres en vers adressées à Pépin avancent […] à plusieurs reprises les notions de terroir, terre, région, contrée, souvent regroupées sous l’appellation arua nostra, et unissent très étroitement la célébration épique de la Charente qui traverse la région natale du poète et les terres du vaste royaume d’Aquitaine, pays des eaux sur lequel règne Pépin » (cf Christiane Veyrard-Cosme : Ermold le Noir (ixe s.) et l’Ad Pippinum Regem).

Dans son texte, Ermold évoque un territoire borné d’un côté par les Vosges de l’autre par le Rhin. Un antique humus accumulé depuis la nuit des temps, « l’engrais longuement décomposé » rend la terre féconde. Le Rhin, déjà célèbre dans le monde, se présente non seulement comme créateur de richesses par le transport de cargaisons mais par sa production de poissons et traite avec mépris les Vosges qui ne produiraient que du bois de chauffage. Or, répliquent ces dernières, ses forêts ont d’autres dimensions. Elles produisent le matériau de construction d’exorganismes complexes qui remplacent les lieux de culte en pierre. Ils sont tout aussi utiles aux hommes qui ont besoin d’institutions : les palais et les églises. L’argument est bon mais en même temps, le poète fait dire aux Vosges-Alsace une grosse bêtise sous forme d’une prétention à l’autarcie qui n’est pas à confondre avec l’autosuffisance.

« Si tu n’existais pas, Rhin, mon falerne resterait, mon vin généreux répandrait ici la joie, mon vin que tu transportes, pour le vendre, au-delà des mers, tandis que mes vignerons souffrent de la soif au pied de leurs vignes. »

La réplique du Rhin est ici fort intéressante.

«  Si ta population, Alsace, conservait pour son propre usage tout ce que produit la terre féconde, on verrait cette race vaillante étendue dans les champs, noyée dans l’ivresse et c’est à peine si d’une grande ville il resterait un seul homme. »

Trop d’abondance nuit. A ne consommer que ce qu’elle produit, la région tomberait dans l’ivrognerie et déclinerait. Pour prendre soin d’une population capable de produire plus qu’elle n’est en mesure de consommer sans excès, il est utile de procéder à des échanges avec d’autres territoires.

« C’est un bien de vendre aux Frisons et aux nations maritimes, et d’importer des produits meilleurs ».

Entre temps, nous sommes passés de l’autosuffisance au tout à l’export. Et aujourd’hui les esprits s’échauffent autour de la question de savoir s’il faut baisser ou non, et de combien, les rendements des vignobles.

De son côté, le fleuve lui aussi connaît des débordements, des sautes d’humeur qui ruinent l’agriculture. Le débat est à la fois économique et écologique. Et, en effet retour, le développement du commerce a des conséquences sur l’économie régionale en pesant sur le développement de la productivité et en éloignant de l‘idée d’autosuffisance. Ce qui est signalé par la référence aux Frisons qui prirent le relais du commerce romain, Ces derniers

« paraissent avoir été, à l’époque carolingienne, les principaux exploitants de la voie navigable du Rhin, […]. Contre draps de luxe qu’ils tiraient des Pays-Bas et qu’ils transportaient sur de très petits bateaux […] ils se procuraient du vin, et d’autres produits d’origine méridionale qu’ils cédaient ensuite avec avantage aux habitants du Nord. Il semble bien que ce soient eux qui aient ouvert au trafic fluvial le cours difficile du Rhin alsacien, qu’avait délaissé la batellerie gallo-romaine, moins bien armée ou moins audacieuse. On les voit en effet pousser la collecte du vin jusque sur les basses pentes des Vosges, où nul indice connu n’autorise à admettre qu’une viticulture commerciale ait existé dès l’époque romaine ».
(Roger Dion : Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXème siècle. Flammarion. 1991. p.211)

Le dialogue se termine rapidement. Tout ce qui est demandé aux Vosges, à la fin, c’est de rapprocher le Rhin de la Loire et d’être une voie de passage permettant le retour au pays. La messagère de l’auteur évoque encore la ville de Strasbourg qualifiée de bruyante. Elle comptait à l’époque environ 3000 habitants. Et l’évêque Bernold qui avait accueilli l’exilé en son Église. Ce dernier a fort à faire pour christianiser la région et s’efforce pour cela de produire des textes religieux en langue vernaculaire. Ce que réalisa également Otfrid de Wissembourg. La langue qualifiée de barbare n’est pas précisée, c’est la lingua theudisca (langue thudesque) qui sera l’une des deux langues, à côté de la romana lingua, des Serments de Strasbourg entre les fils de Louis le pieux : Charles le chauve et Louis le germanique.

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L’ami Jürgen

Il s’est éteint au petit matin du 21 juin 2020. A l’âge de 87 ans. L’ami Jürgen Holtz.

Extrait du film de Thomas Knauf : HOLTZ Gespräche um nichts (Holtz, conversations sur rien. 2014)

J’ai déjà évoqué sa personnalité ici et traduit son témoignage, celui de l’itinéraire singulier d’un comédien dans les Allemagnes et d’un pan de l’histoire des théâtres allemands d’avant et après la réunification.

Jürgen Holtz fut une très forte présence sur les scènes allemandes. Il y déploya une énergie incroyable. Il était d’autant plus impressionnant de le voir, solide comme un roc, dès lors qu’il était sur les planches, quand on savait qu’il était sur ses vieux jours à la peine physiquement dans la vie quotidienne. On s’est vu, après les représentations de La Mission de Heiner Müller mise en scène par l’auteur à la Volksbühne de Berlin (Est). C’était en 1980. Il jouait le rôle Debuisson et de l’Homme dans l’ascenseur. Inoubliable. Comme le dit la chanson : On s’est vu, on s’est reconnu. On s’est entendu. On s’est perdu de vue, quand il a quitté RDA et qu’il avait, comme on dit, coupé les ponts. On s’est retrouvé à Francfort sur le Main où il s’était installé avec Katharina, sa femme, et leur fille Sophie. On s’est reperdu puis retrouvé à Berlin où il a fini sa carrière au Berliner Ensemble, le théâtre de Brecht, propulsé, si je puis dire, par Bob Wilson. Oserais-je dire que c’était réciproque ? Je crois que oui. En tous les cas, une grande complicité les réunissait. Son dernier grand rôle, à 86 ans, a été celui de Galileo Galilei, dans ce qui est sans doute la plus grande pièce de Bertolt Brecht, dans la mise en scène de Frank Castorf. Il y a brillé en particulier dans le monologue final. Ce n’est pas pour rien qu’il fut surnommé « le roi du monologue ». Il disait que ce sont les textes qui portent les acteurs et non l’inverse. En juillet 2019, alors qu’il devait lire des extraits de Ödipe à Colone de Sophocle, dans la traduction de Hölderlin, il perdit sa voix, à Delphes. Il était critique envers le théâtre de son temps à qui il reprochait de rabaisser, de raboter, de banaliser sa dimension poétique  là où il voulait pouvoir y voir les étoiles. Il était resté fidèle au petit personnage qu’il avait découvert dans son enfance : Rumpelstilschen, Outroupistache, ce nain tracassin dont Ernst Bloch disait qu’il « habite là où les loups et les renards se disent bonjour ». Artiste et artisan du théâtre, il s’est efforcé de prendre le relais de la grande tradition du théâtre d’acteurs allemand en se demandant toujours à qui et comment il pourrait le passer à son tour. On l’a vu aussi au cinéma, à la télévision qu’il aimait moins que la radio pour laquelle il adorait dire des textes. Nous avons passé quelques nuits entières avec cigares et whisky à tenter de comprendre le monde dans lequel nous vivions. Il voulait avec obstination réunir le ludique et la pensée, ce dont il faut conquérir la liberté. Il aimait dessiner et peindre aussi. Ses visions d’horreurs souvent tournées en dérision, il leur donnait une dimension ubuesque, comique.

Jürgen Holtz : Détail de Guignol et poupée ont un enfant.

Une exposition posthume de ses récentes créations des années 2019-2020 s’est ouverte à Berlin à la galerie Bernet-Bertram sous le titre Kaspar, Puppe, Krokodil (Guignol, poupée, crocodile).

Les germanophones pourront retrouver sur le site du Berliner Ensemble, l’hommage de Frank Raddatz

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Pandémie et territoires (premières approches )

Les conceptions globalisées et globalisantes ont, durant cette pandémie de Covid19, à l’exception des territoires nationaux évidemment indispensables mais non les seuls pertinents, oublié ou fait mine d’oublier les autres échelles de territoires tant infra-nationaux que trans-nationaux. C’est ce que je voudrais montrer à l’exemple de l’ Alsace dont la forte contamination a été enfouie dans l’espace d’un non territoire, simple découpage administratif de l’État au détriment des potentialités présentes et futures de coopérations transfrontalières. Cet examen nous amènera à ce qui se prépare d’ores et déjà pour la suite puis à une réflexion sur la notion de territoire.

«  L’étrange et curieuse épidémie qui vient tout juste de se déclarer chez nous est un objet qui relève il est vrai de la compétence exclusive des médecins, du moins en ce qui concerne les symptômes et les remèdes à employer contre elle ; mais, pour quelqu’un qui observe simplement ce phénomène original du point de vue du géographe physique, la façon dont il s’est propagé et a cheminé à travers de vastes contrées ne manque pas non plus de susciter la perplexité et la réflexion. » (I. KANT)

Un virus pour se répandre a besoin en effet d’un moyen de transport.

Notre horizon s’est rétréci pendant la pandémie

Kant, quand il en appelle à la géographie, ne dit évidemment pas – et pour cause – qu‘il faudrait faire cette géographie dans un cadre strictement national. Si notre horizon s’est rétréci pendant la pandémie, il faut le rouvrir. Nous avons en effet, d‘un côté, en France, concernant les statistiques de la Covid19, ceci :

Copie d’écran du site de Santé publique France (Geodes)

Indépendamment du manque de précision et du fait que dans l‘est, la carte ne situe pas l’impact de l‘épidémie au bon endroit mais tient strictement compte des divisions administratives de l’État, on peut percevoir une diagonale d‘inégale répartition dans le pays.

De l‘autre, en Allemagne, nous avons cela :

Copie d’écran du site de l’Institut Robert Koch

On y décèle une diagonale également mais dans l‘autre sens, le clivage est-ouest s’inverse en Allemagne. Chez nous moins de contamination à l’ouest, en Allemagne moins à l’est. La diffusion du virus dans l’espace n’est pas homogène. C’est une pandémie qui reste concentrée spatialement, plus que d’autres infections virales telles que la grippe. Tandis qu’en France, ce sont les régions de l’Est et du Nord, ainsi que la région parisienne qui concentrent les deux tiers des cas, en Allemagne les régions les plus frappées sont les deux Länder du sud, Bavière et Bade-Wurtemberg, ainsi que la Rhénanie-du-Nord- Westphalie.

Le démographe Hervé Le Bras note :

« on voit que la diversité des contacts rapprochés est l’une des clés de l’évolution de l’épidémie. Au lieu de raisonner sur des coefficients abstraits tel le fameux nombre moyen Ro de contagions par personne, il faudrait pouvoir entrer dans le détail de ces contagions. On voit ici que les axes de circulation, les institutions et les logements occupent vraisemblablement une position stratégique ».

Il y a donc des composantes locales, régionales. On ne comprend pas dès lors comment, en particulier dans les régions frontalières et en prenant en plus le Haut Rhin comme département de référence, il peut penser pouvoir ne raisonner que dans un contexte hexagonal. Et de nous présenter des cartes strictement découpée dans ce cadre. Quand bien même les données n’auraient pas été disponibles, il convenait de noter l’existence de contacts et d’axes de circulation transfrontaliers. D’autant que le Haut-Rhin dispose, en outre, d’un aéroport international, celui de Bâle-Mulhouse. Hervé Le Bras n’a pas été le seul à nous présenter de tels schémas. Le gros danger de cette indifférenciation est celui d’une vision n’existant que dans des espaces clos et à des échelles peu propices à la compréhension.

A défaut d’une meilleure approche des réalités européennes, on peut au moins juxtaposer les cadres nationaux. C’est donc avec plaisir que j’ai accueilli le travail suivant :

Auteur Michel : Michel Deshaies, professeur de géographie, Université de Lorraine

Il contient une meilleure échelle de localisation permettant des ouvertures transfrontalières. Et ce n’est qu’une esquisse qu’il faudrait compléter par d’autres données non seulement géographiques avec, au sud de l’Allemagne, la Suisse et au nord le Luxembourg et la Belgique mais aussi avec d’autres facteurs puisque l’inégale répartition implique également des facteurs sociaux, des différences dans les modalités de gestion, jacobine en France, décentralisée en Allemagne, des taux d’équipements hospitaliers diversifiés, aussi. L’auteur de cette carte, Michel Deshaies, professeur de géographie à l’Université de Lorraine la commente ainsi :

« En Allemagne comme en France, on observe de grands contrastes géographiques dans la densité des cas attestés. Mais ces inégalités correspondent à des schémas d’organisation spatiale très différents dans les deux pays. Il est trop tôt pour pouvoir comprendre les mécanismes par lesquels ces schémas ont favorisé, ou entravé, la propagation du virus. L’étude de la répartition spatiale des densités de cas et de mortalité peut contribuer à les éclairer ».

Il ajoute en associant Sarre et Moselle, d’une part, Alsace et Breisgau, d’autre part, où les densités de cas sont proches :

« ce qui semble montrer que les échanges transfrontaliers ont joué ici un rôle dans la propagation du virus »

Peu importe, au regard de celle qui m’intéresse ici, la question des difficultés d’une approche comparative, les modes de calculs étant différents entre les pays, l’important sont les tendances générales et ce que cela révèle en termes d’échange entre différents espaces par-delà les frontières.

Si l’on retient ce critère de l’intensité des échange, la carte pré-citée offre encore un autre intérêt. Si, d’un côté, on peut en déduire l’existence d’un espace d’échange transfrontalier, force est, dès lors, de constater, de l’autre, qu’un tel espace n’existe pas du moins avec la même intensité dans cette entité purement formelle arbitrairement découpée sur un coin de table et qui fut nommée Grand-Est.

« Le virus nous a aussi montré combien peu le Grand Est correspond à une réalité sociale. Pendant toute la première phase de développement de l’épidémie, on entendait partout que le «Grand Est était sévèrement touché». En réalité, les chiffres étaient comparables à ceux du sud ouest de la France dans sept départements sur dix. Seuls les départements alsaciens et la Moselle étaient fortement touchés. Le développement de l’épidémie révèle les vraies relations socio-économiques, à savoir un échange particulier aux trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle», note Jean-Marie Woerhling.

L’ensemble de ces considérations même succinctes offre une autre vision car elles font de la Banane bleue, de Londres à Milan, le long de l’axe rhénan la région la plus atteinte même s’il faut y ajouter la Bavière.

« On note aussi une composante socio-économique, dans la mesure où ce sont essentiellement des régions riches qui ont été affectées, alors que le cœur des villes pauvres de la Ruhr, ainsi que les régions les moins prospères du nord et de l’est, sont largement épargnées par la pandémie ». (Michel Deshaies, texte cité)

Resterait la situation des plus pauvres dans les régions riches. Sur ce plan, le brusque développement de foyers d’épidémies en Allemagne dans les centres d’industrie de la viande est directement lié aux conditions de vie et de travail, aux logements misérables des travailleurs roumains qui y sont employés avec des contrats de travail indécents.

D’un autre côté,

« il est aussi frappant de constater que le couloir de circulation principal du pays, l’axe Paris-Lyon-Marseille, est jalonné par une forte densité de cas. Loin d’être accidentelle, la répartition spatiale de l’épidémie de Covid-19 est ainsi révélatrice des structures géographiques des deux pays ».(Michel Deshaies, texte cité)

Les gestions nationales, voire teintées de nationalisme, non coordonnées empêchent d’appréhender cette réalité. Il faudrait faire ce travail de comparaison transfrontalier entre l’épidémie et la pollution, par exemple.

Comparatif de la pollution au dioxyde d’azote entre mars/ avril 2019 et la même période en 2020.

La pensée globalisante masque l’hypothèse qu’indépendamment des facilités et vitesses de circulation des porteurs de virus, l’inégalité de répartition de la Covid 19, pourrait être liée à l’existence de territoires déjà malades ou du moins vulnérabilisés par d’autres facteurs par exemple le cocktail mortifère chimie-carbone.

« L’hypothèse d’un lien entre exposition à la pollution atmosphérique et risque Covid-19 a été analysée à partir des données européennes  de mortalité associée au Covid-19 – il a été montré combien l’exposition aux NO2 (dioxyde d’azote, polluant principalement lié au trafic routier) pourrait contribuer à expliquer la distribution géographique des décès. Cette étude a notamment révélé que plus de 90% des décès pour Covid survenaient dans des régions où les concentrations maximums en NO2 dépassaient les 50mmol/m2. Or ces territoires soumis à une pression environnementale forte peuvent également être ceux où se concentrent les populations ayant un état de santé moins bon que les territoires où la pression environnementale est moins importante », note un groupe de chercheuses

L’Allemagne, en l’occurrence le Land de Baden-Württemberg et non l’Etat fédéral qui a fini par suivre, avait rapidement entrepris d’« isoler » l’Alsace de son côté du Rhin, la considérant comme zone à risques en raison principalement de l’absence de tests. Peu après, le gouvernement du Bade-Wurtemberg a envoyé un courrier à tous les hôpitaux du Land en leur demandant de mettre à disposition des malades alsaciens les plus graves, des lits équipés d’appareils respiratoires. La Suisse a fait de même.

Si l’Allemagne a, elle aussi, pris des mesures de fermetures d’écoles, de « distanciation sociale », que Frédéric Neyrat appelle un « séparatisme de contrôle», on n’y avait pas considéré au départ qu’une Ausgangsperre (littéralement : un arrêt de sortie) généralisée apporte un bénéfice supplémentaire. Mais c’était là un point de vue de virologue. Au fur et à mesure de l’extension de l’épidémie, les Laenders se rapprochent des modalités d’assignation à résidence qui sont les nôtres. Ils ont des marges d’autonomie en matière de gestion sanitaire et peuvent anticiper des décisions fédérales comme cela avait ainsi été le cas pour la « fermeture » des frontières. Il y a aussi la pression de l’opinion publique. Cela dit, leur système sanitaire a subi les mêmes avaries néolibérales que le nôtre.

France-Allemagne : lits en soin intensif disponibles

Données OMS/WHO
Acute Care Beds = hospital beds that are available for curative care = lits soins intensifs

Ce graphique comparatif du nombre de lits en soins intensifs me frappe par le quasi parallélisme dans la pente descendante entre la France et l‘Allemagne. Leur nombre est en érosion constante depuis la fin des années 1990. L‘Allemagne part cependant d‘un niveau plus élevé. Le graphique ne permet pas de dire si la réunification lui a fourni un apport. « Entre 2000 et 2016, l’Allemagne a perdu 30% de ses hôpitaux publics », écrit Damien Broussole dans le document de présentation de sa visio-conférence faite dans le cadre de l’Association de prospective rhénane dont est extrait le graphique ci-dessus. En juillet 2019, la Fondation Bertelsmann préconisait au nom d’une amélioration de leur qualité la fermeture de plus d’un hôpital sur deux, proposant de passer de 1400 à moins de 600 alors même que certaines zones étaient sous-équipées. Véritable coup de hache dans l’infrastructure sociale et sanitaire. La Fondation Bertelsmann exerce une grand influence sur la politique dans un sens néolibéral. Elle est l’actionnaire majoritaire du Trust Bertelsmann, entreprise de médias (Groupe RTL) fortement dans le domaine de la musique et de la formation. Imaginons que le plan avait été réalisé !

Reste cependant qu’au début de l’épidémie la situation était plus favorable en Allemagne qui disposait de 25 000 lits de soins intensifs avec assistance respiratoire (chiffre passé à 32 000), en France environ 5 000 au départ puis 10 500 en limitant l’activité standard aux urgences. (Source ibid)

Alors que le 16 mars, Emmanuel Macron se – et nous – déclarait en guerre contre un ennemi qu’il n’arrivait pas à définir, le président allemand déclarait, lui, le 11 avril : Nein, diese Pandemie ist kein Krieg. ( Non, cette pandémie n’est pas une guerre).

Dans un précédent article à propos d’un texte de Heiner Müller, j’avais noté que la mort continue en fait d’être enfouie, tabouisée dans les statistiques des morts. C’est toujours une personne singulière qui meurt mais les singularités sont absorbées dans une totalité indifférenciée statistique et/ou probabiliste, « tous ou personne ». Dichotomie jacobine. Cela vaut aussi pour les vivants et les singularités locales. C’est dans le Haut-Rhin qu’il y a, dans l’Est, la plus forte surmortalité due à la Covid19. Aucune raison sinon idéologique de l’enfouir dans les statistiques d’une entité brumeuse. Cela a bloqué la possibilité de mesures de confinements ciblées. Dans un autre texte consacré au Docteur Faust, je notais que pour ce dernier aussi le soin s’appliquait à tout le monde ou personne, ce qui implique la recherche d’un remède universel. On ne peut cependant pas dés-individuer, délocaliser le soin. On soigne une personne – de même un territoire – avec une histoire et un contexte déterminés et non des milliards d’individus et toute la planète de la même manière comme le souhaiterait l’industrie pharmaceutique.

Territoires


Le journal Le Monde publiait récemment un éditorial titré dans l’édition en ligne : « Paris ne danse plus, ne chante plus, ne joue plus. Pour la province, c’est la plus implacable des revanches ».

On y lit :

« Le centralisme politique a joué par capillarité sur toutes les autres sphères, économique, culturelle, éducative, faisant de Paris le centre de tout. C’est si vrai que l’inédite différenciation pratiquée à l’occasion du déconfinement l’a été sous le contrôle absolu du pouvoir central, le préfet jouant le rôle de relais sur les territoires. »

Autrement dit, quand il a fallu par la force des choses procéder à une différenciation territoriale entre zones vertes et zones rouges, le pouvoir jacobin a dû se faire violence pour le faire et quand il l’a eut fait cela l’a été sous son strict contrôle. Mais, comme le note Marcel Gauchet, un jacobinisme sans efficacité se retourne contre lui :

« Les décisions, pendant cette crise, ont été rendues de manière souvent incompréhensible pour les citoyens. L’État a présenté son pire visage, soit une étroitesse bureaucratique, un côté tatillon, autoritaire, voire persécuteur, sans se montrer efficace pour autant. Le jacobinisme impotent, ce n’est pas possible ! On pouvait accepter ces mauvais côtés quand cela marchait ; mais si c’est inefficace, ça devient insupportable ».(Marcel Gauchet)

Cela d’autant plus si le dit pouvoir central est absent du domaine où son action se justifierait, par exemple celui de la coordination des essais cliniques.

Ceci dit, si chez nous, le centralisme, exacerbé sous la présidence actuelle, a montré ses limites, j’ai le sentiment que c’est le cas aussi pour le fédéralisme allemand. Reste que la pandémie y a été gérée avec moins de rigidité. On pouvait au moins faire du vélo. Et n’a pas effacé les débats. Quelles qu’aient été par ailleurs les ambitions des uns et des autres dans un contexte de fin de règne, la gestion de la crise a fait l’objet de négociations entre le pouvoir fédéral et les laenders et non de simples consultations. Avec les régions françaises, il n’y en a même pas eu. Uniquement avec les maires.
Revenons à l’éditorial précité. J’y relève encore ceci :

« Paris ne danse plus, ne chante plus, ne joue plus. Il vit sous le joug de ce microscopique virus qui continue, nous dit-on, d’y circuler bien plus vite qu’ailleurs. Et pour la province que l’on a rebaptisée ces dernières années « territoires » pour mieux en distinguer toute la diversité et la richesse, c’est la plus implacable des revanches ».

La province que l’on a rebaptisée territoires. Et qui restent définis comme province en opposition à la capitale. Je reviendrai plus loin de manière moins caricaturale, avec Alberto Magnaghi, sur la question du territoire.

Toutes ces considérations nous amènent à la nécessité pour repenser et panser l’aujourd’hui et le demain, de reconsidérer la question des échelles et des territoires pour les re-territorialiser ces derniers, approfondir leurs relations et interactions y compris dans un cadre transfrontalier dans une optique de soins au sens large du terme. Pour ne prendre que cet exemple : au lieu de transporter par convois militaires des malades de Mulhouse à Toulouse, il aurait été, et sera à l’avenir, sans doute été plus simple de leur faire franchir de quelques kilomètres le Rhin. En vision déterritorialisée, cela nous donne ceci :

L’Alsace, la Moselle et leurs équivalents allemands forment un espace d’échanges transfrontaliers produit d’une histoire longue avec une langue de commune origine. Il a certes été fracturé et tourmenté y compris dans sa langue par des guerres qui l’ont ensanglanté. Mais il contient encore des potentialités au moins de plus étroite coopération qui, comme on l’a vu, restent fragiles mais ne demandent qu’à être développées.

La question posée est

« non seulement de « décarboner » pour économiser les énergies fossiles et mobiliser les énergies durables, mais aussi d’économiser les énergies psychiques en les investissant dans des projets collectifs susceptibles de les renouveler. La question de la « transition énergétique », toujours posée au singulier, devrait dès lors se voir démultipliée : c’est la question des transitions énergétiques (physique et psychique, naturelles et libidinales) qui devrait être soulevée ». (Anne Alombert)

Mauvais débuts


Le président dudit Grand Est, n’a pas perdu le nord ni les ambitions politiques pendant le confinement. S’il a approuvé au début de la pandémie la fausse échelle de répartition de la Codid 19 qui lui permettait de se prévaloir de son ancienne profession de médecin urgentiste, il s’en est ensuite plaint quand elle était restée en rouge car c’était mauvais pour l’image de marque à laquelle se réduit l’entité qu’il dirige. En fait ce qui le gênait le plus, comme le montre l’audition évoquée plus loin, c’était le choix de la couleur qui faisait tache. Le rouge ! Par ailleurs l’une des couleurs de l’Alsace.
Les préparatifs de faits accomplis pour l’après-Covid tendent à montrer que nous sommes mal partis. Cela a commencé par l’annonce du projet, en fait antérieur, d’implantation d’Amazon à Dambach-la-Ville à une trentaine de kilomètres de Colmar. Sans concertation de la population. 18 hectares d’artificialisation de terre agricole avec la destruction des paysages et la pollution accrue qui vont avec (voir ici). La photo aérienne du futur site fait penser à un aéroport. Bienvenu aux drones qui vont encombrer le ciel et remplacer les livreurs. Entre temps des soupçons se sont fait jour sur une possible seconde implantation plus au sud, à Ensisheim, à moins bien sûr qu’Amazon n’ait plusieurs fers au feu et ne se livre à un chantage d’implantation. Une pétition a été lancée. Je n’y suis pas défavorable même si je considère que l’alternative proposée n’est pas tout à fait satisfaisante. On ne peut faire l’économie de s’interroger sur l’efficience de ce type d’entreprise. Il ne suffit pas, pour ne prendre qu’un exemple qui me concerne de près, de réclamer des libraires dans les centres villes sans poser la question d’une qualité de service équivalente, par exemple pour la commande et l’achat de livres en langue allemande, ce que à l’exception de Strasbourg, peut-être, les libraires de la région ne se sont pas mis en capacité de faire. Par ailleurs, on sait moins l’activité d’Amazon dans le domaine des technologies de vidéo-surveillance et de reconnaissance faciale.

On verra que ceci n’est pas sans lien avec ce qui suit car il y eut le lancement d’un « Business Act Grand Est »rebaptisé en y ajoutant post-covid, puisque aussi bien le projet était déjà dans les tuyaux. En l’absence de désir de ce type de région, l’objectif est de le forcer d’en haut. Au mépris de la langue, le Business Act Grand Est entend développer trois grands axes :

– la performance et la transformation industrielle, « premier actif du Grand Est »,
– la transition écologique et énergétique « qui est une attente forte des citoyens et un impératif partagé de l’Union Européenne ». Et non une nécessité interne ?
– la transformation numérique, « levier de compétitivité nécessaire pour tous les secteurs clefs du Grand Est ».

Quatre « master-classes » ont été mises en place sous le contrôle de la préfète Josiane Chevalier qui codirige l’opération. Son arrêté en faveur de l’irrigation du bassin du Tech vient d’être condamné par la Cour administrative d’appel de Marseille.
L’objectif affiché est « d’intégrer rapidement le meilleur des révolutions numériques, environnementales et industrielles et de comprendre le cadre macro-économique mondial, européen et national dans lequel s’inscrit la démarche ». Il s’agit très clairement d’emblée de s’inscrire dans la globalisation industrielle et numérique. Les anglicismes sont, comme de bien entendu, un snobisme de rigueur.
Un coup d’œil sur les titulaires des dites classes de maîtres, terme pompeux pour désigner en fait des auditions, est éloquent :

– Macro-Economie, avec Nicolas Bouzou, économiste, essayiste néo-libéral qui s’est distingué en considérant qu’il y avait trop d’hôpitaux en France et qu’il fallait en tout état de cause les « désoviétiser »
– Nouvelle Donne Verte, avec Bertrand Piccard présenté comme Chairman (ils ne savent décidément plus parler en français) et fondateur de Solar Impulse. Lui, c’est plus compliqué. Il est le disrupteur et solutionniste de la bande : « Mon action du moment n’est pas de changer l’état d’esprit de l’être humain mais d’implémenter des technologies propres comme premier pas indispensable », déclarait-il La technique d’abord. Comme si la question de l’esprit était seconde et pouvait être dissociée.
– La Révolution Industrielle 4.0 en post-Covid, avec, prévue au départ Isabelle Kocher l’ancienne directrice générale d’Engie. Elle a été remplacée par Pierre Veltz. J’ai failli le rater car le fil RSS n’est pas non plus ce qu’il devrait être : efficace. Il était en compagnie de Carmen Munoz Dormoy présidente de Planète A. Leur contribution est discutable néanmoins pas inintéressante. On y a au moins parlé de régulation du marché voire de planification donc d’un rôle de la puissance publique. Pierre Veltz a répété ce qu’il dit depuis longtemps, que nous ne sommes pas dans un processus de désindustrialisation mais d’hyper-industrialisation. Précision utile. Il dit certes que tout ce qui est automatisable ne doit pas forcément l’être, resterait à savoir ce qui pourrait y constituer un frein. Limiter le degré d’automatisation pour préserver des jobs peu qualifiés ne m’apparaît pas comme constituant une solution. Mais, surtout, l’automatisation pose d’autres questions comme celle par exemple de la prolétarisation qui est perte de savoir-faire, de savoir vivre et de savoirs tout court autant que de saveurs. Surtout quand on affirme que « l’Internet des objets doit devenir l’Internet des usages » (Y a-t-il des objets sans usages ?) et « l’économie qui se développe est celle qui sera en lien avec l’intimité des individus ». Bref, Pierre Veltz plaide pour de « nouvelles formes de globalisation », là où, de mon point de vue il faudrait, au contraire, les mondialiser au sens évoqué par Alain Supiot de rendre habitable.

Comme déjà signalé plus haut avec Anne Alombert, il ne suffit pas de poser la question climatique et celle du carbone, il faut poser celle de l’Anthropocène dans toutes ses dimensions de destruction de la bio-diversité, de la noo-diversité et de la dissipation des énergies.

Quatrième « master class » : – La Révolution Numérique et son Utilisation Demain, avec Fabienne Billat, Conseil en communication et stratégie digitale. Si vous y tenez, son audition est ici (la qualité de restitution n’est pas bonne). Je retiens de tout ce bavardage d’entre-soi communicationnel que tout se gouverne par le haut pour développer encore d’avantage le numérique à partir de ce que les populations ont été contraintes de faire pendant qu’elles étaient assignées à résidence. Pas sûr que le bilan en soit aussi positif qu’on veut bien le dire. Il faut donc encore plus de connectivité, puisque… « c’est le progrès » ! « Nous devons être des citoyens numériques parce que ….le numérique est partout ». « La culture numérique est empirique »(Là, je dis bravo! ). C’est parti pour la promotion de l’intelligence artificielle, c’est à dire de la bêtise, et l’Internet des objets, de télétravail et de télémédecine. Pour une approche critique, on repassera. Pour la médecine, par exemple, il y aurait, liées à la Codvid 19 d’autres priorités comme la prévention de l’obésité et du diabète. Et j’attire aussi l’attention sur une tribune parue dans Le Monde du 31/05/017, du CoSE – Collectif Surexposition Écrans, dans laquelle les professionnels de santé alertent sur leur expérience clinique préoccupante concernant l’ évolution du nombre d’enfants jeunes présentant des retards importants dans le développement de la communication, du langage et de la cognition et interrogent un constat commun à savoir une évolution du temps de ces enfants passés devant les écrans.

On parle de numérique, mais à aucun moment ne sont évoqués ceux qui mènent la danse dans ce domaine, gouvernent le supermarché du visible (Peter Szendy), à savoir les GAFAM et ce qu’ils récoltent comme profits qu’ils rapatrient en se servant des dispositifs mis en place et financés localement.

Tout cela m’a fait penser à ce que relevait récemment Naomie Klein dans son texte qui a été traduit sous le titre : La stratégie [en fait une doctrine] du choc du capitalisme numérique :

« Ce futur qu’on nous vend est un avenir dans lequel nos maisons ne seront plus jamais exclusivement des espaces personnels, mais aussi, grâce à la connectivité numérique à haut débit, nos écoles, nos cabinets médicaux, nos gymnases et… nos prisons. Bien sûr, pour beaucoup d’entre nous, ces mêmes maisons étaient déjà devenues nos lieux de travail et de divertissement avant la pandémie, et la surveillance des détenus « dans la communauté » était déjà en plein essor. Mais dans ce futur qui se construit à la hâte, toutes ces tendances sont prêtes à se radicaliser.

Il s’agit d’un avenir où, pour les privilégiés, presque tout est livré à domicile, soit virtuellement par le biais de la technologie de streaming et de cloud, soit physiquement par un véhicule sans conducteur ou un drone, puis « partagé » par écran interposé sur un réseau social. C’est un futur qui emploie beaucoup moins d’enseignants, de médecins et de conducteurs. Il n’accepte ni argent liquide ni cartes de crédit (sous couvert de contrôle des virus), et dispose de transports en commun squelettiques et de beaucoup moins d’art vivant. C’est un avenir qui prétend fonctionner grâce à une « intelligence artificielle », mais qui est en fait entretenu par des dizaines de millions de travailleurs anonymes cachés dans des entrepôts, des centres de données, des usines de modération de contenu, des ateliers de misère électronique, des mines de lithium, des fermes industrielles, des usines de transformation de la viande et des prisons… en première ligne des maladies et de l’hyper-exploitation. C’est un futur dans lequel chacun de nos gestes, chacun de nos mots, chacune de nos relations est traçable et exploitable par une alliance sans précédent entre gouvernements et méga-entreprises High Tech ».

Il ne s’agit pas de s’opposer aux nouvelles technologies. A l’objectif de s’adapter sans critique ni discernement à ce qui vient, ce qui implique de s’adapter aussi à leurs effets toxiques tant mentaux, qu’environnementaux et sociaux, il faudrait opposer celui de l’adoption des nouvelles technologies, c’est à dire de la capacité de s’en emparer pour les faire bifurquer dans d’autres finalités comme la sobriété territoriale.

Avec ce qui se profile dans le Grand Est, nous sommes loin de la démarche des territoires apprenant contributifs qui s’appuient sur une recherche contributive en association avec les habitants considérés comme capables de savoirs et de savoir-faire et d’être tous collectivement apprenants.

Quelle ville pour demain ?

Il m’arrive de lire dans la presse locale, mais c’est rare, des choses intéressantes, tel cet entretien avec Pascale, Jan Richter et Anne-Laure de l’agence l’agence d’architecture Richter. Extrait :

«Q:  Pourquoi parler de milieu et non d’environnement ?

Pascale et Jan Richter : Dès lors que l’on parle de milieu, la nature n’est plus extérieure mais s’inscrit dans une globalité intégrant l’humain, l’architecture. Trop souvent l’environnement n’est qu’un décor alors que dans un milieu on est actif. Il faut faire plus confiance à des notions de culture plutôt que de technique et d’indicateurs mesurables dont nous, architectes ayant une conscience de l’intérêt général, on souffre. S’appuyer sur la culture, c’est aller chercher dans l’histoire, des savoir-faire, des solutions de bon sens qui se sont constituées lentement. Aujourd’hui, on arrive à défendre l’environnement parce qu’il est facteur de croissance.

Q : La ville évolue entre permanence et mouvement mais à l’échelle d’un village, d’une ville moyenne, d’une métropole ou des périphéries, les enjeux sont différents ?

P.R. Reste que des thématiques semblables traversent ces différentes échelles qui sont la base de notre métier. Ce qui est important, c’est le génie du milieu et avant toute chose il est important de le repérer sinon on produit une ville générique. Une des solutions serait de construire uniquement sur des sols qui sont déjà fondés. Pourquoi ne pas considérer le paysage comme un bien public ? On assiste à une certaine privatisation de l’espace public à laquelle on est farouchement opposé ».

Qu’appelle-t-on territoire ?

Pour le comprendre, je fais appel aux travaux de l’architecte et urbaniste italien Alberto Magnaghi auquel le texte cité précédemment me semble quelque peu faire écho. Il définit le territoire comme un néo-écosystème vivant produit d’une histoire longue :

« Le territoire comme néo-écosystème vivant de haute complexité est donc une œuvre d’art et de science, fruit des savoirs collectifs des nombreuses générations et des civilisations qui se sont succédées au cours du processus de territorialisation de longue durée. Le paysage dans lequel nous vivons aujourd’hui est la manifestation sensible (perceptible avec les sens) de cette œuvre collective de l’histoire humaine. Une interprétation structurale du paysage décode le processus historique de coévolution entre l’établissement humain et le milieu en identifiant les invariants structuraux, les règles génétiques et les règles de transformation qui permettent la reproduction de l’identité des lieux. Ces règles, dynamiques et à réinterpréter, une fois connues, nous indiquent la voie pour la connaissance et le soin collectifs du territoire comme bien commun.
[…]
Placer le bien commun « territoire » au centre des politiques publiques permettra de concilier la dimension qualitative et non pas seulement quantitative, des biens individuels qui le composent: l’eau, le sol, les villes, les infrastructures, les paysages, la campagne, les forêts, les espaces publics et ainsi de suite. La résolution de la plus importante des crises écologiques, qui pèse sur les écosystèmes, l’énergie, la santé, le climat, l’alimentation, les relations ville-campagne et enfin sur l’empreinte écologique, passe par la défense et la promotion des caractéristiques particulières de chaque lieu dans ses composantes urbaines, naturelles et agro-forestières car c’est sur la modalité spécifique d’interaction entre ces trois composantes que se fonde, en chaque lieu, la forme précise de la reproduction de la vie humaine, matérielle et sociale.

Cette vision du territoire comme bien commun a été attaquée sur deux fronts par la civilisation contemporaine: le premier avec la privatisation et la marchandisation de ses principales composantes, le second en reléguant le bien commun territoire à quelques zones « compensatoires » de la protection du développement.

Sur le premier front, différents facteurs concourent historiquement à la liquidation des biens communs depuis l’enclosure des commons qui se poursuit avec la privatisation progressive des usages civiques et avec la marchandisation et la privatisation de nombreux biens et services publics (comme l’eau, l’électricité, les transports, etc.). Ils transforment le citoyen utilisateur d’un service en client d’une marchandise sur le marché, les entreprises de production et de gestion des marchandises-services en multinationales en éloignant de plus en plus les centres de décision de la portée du citoyen (de la mairie aux grands multiutilities) et les sources d’énergie des lieux d’approvisionnement par des grandes infrastructures de transport sur de longues distances.

Le territoire local n’est plus connu, ni interprété ou mis en scène par les habitants comme un bien commun producteur des éléments de reproduction de la vie biologique (eau, sources, rivières, air, terre, nourriture, feu, énergie) ou sociale (relations de voisinage, conviviales, communautaires, symboliques). En ultime analyse, la dissolution des lieux, et de leur devenir, dans le cadre d’un processus général de déterritorialisation de la vie, produit une perte totale de souveraineté pour les individus comme pour les communautés locales et aussi bien du point de vue des formes matérielles, sociales, culturelles que symboliques de leur existence. L’agora et la politique s’envolent vertigineusement loin de la vie quotidienne. Elles agissent dans un hyperespace de plus en plus inaccessible globalisé, fortifié, déguisé en illusion de démocratie télématique. D’un autre coté, les formes de direction du travail, de décisions sur les consommations, sur les informations, sur les formes de la reproduction de la vie, ne sont plus reconnaissables.

Sur le second front : la notion de territoire considéré comme bien commun a été reléguée par la civilisation contemporaine à quelques aires territoriales limitées: les aires naturelles protégées, les biens culturels et paysagers ce qui a produit un « système dual » d’utilisation du territoire. D’un coté, la plus grande partie de sa surface est traitée, avec les règles de l’économie, comme un support aux établissements humains et n’est pas considérée comme un patrimoine. De l’autre, les espaces protégés de nature et d’histoire (patrimoine culturel et paysager) doivent être préservés des règles du développement ».

(Alberto Magnaghi : LA BIORÉGION URBAINE. Petit traité sur le territoire bien commun. Eterotopia. pp 16-18)

Toute destruction de paysage est une forme de dé-territorialisation. Le territoire est en quelque sorte une sculpture écologique et sociale vivante produit dans le temps long de la relation entre l’homme et son milieu. L’enjeu n’est ni la croissance ni la décroissance mais une économie de la sobriété et du soin qui inclut le soin de la langue. L’ensemble des systèmes territoriaux locaux « organisés en systèmes réticulaires et non hiérarchisés, en équilibre dynamique avec leur milieu ambiant », Alberto Magnaghi le nomme « biorégion urbaine ». Concept qu’il désigne d’abord comme une « méthode » pour reconquérir le bien commun territoire et le rendre habitable en revisitant et redynamisant le patrimoine matériel et immatériel légué par l’histoire. Il convient d’opérer une distinction voire une bifurcation (j’y reviendrai) entre projets dans un territoire qui dé-territorialisent (Amazon) et un projet de territoire qui ré-territorialise, ce qui n’est pas à confondre avec ce que l’on nomme actuellement un peu vite voire facticement relocalisation. Cela pose bien d’autres questions comme celle par exemple des marges d’auto-gouvernementalité à conquérir, ce qui est loin d’être gagné.

 

J’ai abordé la question de la destruction physique et mentale des paysages par la guerre et sa reconstruction dans texte sur René Schickele, tel un phénix à Badenweiler

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I. Kant: « Nachricht an Ärzte / Avis aux médecins » (1782)

Dans un Avis aux médecins, paru le 18 avril 1782, dans les Königsbergschen gelehrten und politischen Zeitungen, le philosophe Immanuel Kant, qui fut aussi professeur de géographie, invite les médecins à élargir leurs observations médicales à la géographie physique afin de retracer l’itinéraire de la contagion d’Influenza, qui a sévit au cours de l’hiver 1781/82. Celle-ci, en effet, se transmet par contacts. Et ceux-ci se sont globalisés et amplifiés par le développement du commerce mondial. Il remarque aussi que quelques années plus tôt (1775) une épidémie identique avait sévi à Londres. Elle était appelée aussi, comme à Petersbourg en Russie, Influenza. Pour corroborer ses dires et permettre aux spécialistes une étude comparative, il joint à son avis, la traduction d’un article du médecin anglais John Fothergill qui décrit l’épidémie à Londres. Ce dernier élargit ses observations de la pathologie en les mettant en relation non seulement avec des facteurs sociaux et les désormais fameux métiers invisibles (aux yeux de qui ?) mais également avec des facteurs climatiques.

Portrait d’Immanuel Kant (vers 1790)

Immanuel Kant: Nachricht an Ärzte. (1782) 

„Die merkwürdige und wundersame Epidemie, die nur so eben bei uns nachgelassen hat, ist in Ansehung ihrer Symptomen und dawider dienlicher Heilmittel zwar eigentlich nur ein Gegenstand für Ärzte; aber ihre  Ausbreitung und Wanderschaft durch große Länder erregt doch auch die Befremdung und Nachforschung desjenigen, der diese sonderbare Erscheinung bloß aus dem Gesichtspunkte eines physischen Geographen ansieht. In diesem Betracht wird man es nicht für einen Eingriff in fremdes Geschäfte halten, wenn ich Ärzten von erweiterten Begriffen zumuthe, dem Gange dieser Krankheit, die nicht durch die Luftbeschaffenheit, sondern durch bloße Ansteckung sich auszubreiten scheint, so weit als möglich nachzuspüren. Die Gemeinschaft, darin sich Europa mit allen Welttheilen durch Schiffe sowohl als Carawanen gesetzt hat, verschleppt viele Krankheiten in der ganzen Welt herum, so wie man mit vieler Wahrscheinlichkeit glaubt, daß der russische Landhandel nach China ein paar Arten schädlicher Insecten aus dem entferntesten Osten in ihr Land übergebracht habe, die sich mit der Zeit wohl weiter verbreiten dürften. Unsere Epidemie fing nach öffentlichen Nachrichten in Petersburg an, von da sie an der Küste der Ostsee schrittweise fortging, ohne dazwischen liegende Örter zu überspringen, bis sie zu uns kam und nach und über Westpreußen und Danzig weiter westwärts zog, fast so wie nach Russels Beschreibung die Pest von Aleppo, ob jene gleich mit dieser schrecklichen Seuche in Ansehung der Schädlichkeit in gar keine Vergleichung kommt. Briefe aus Petersburg machten sie uns unter dem Namen der Influenza bekannt, und es scheint, sie sei dieselbe Krankheit, die im Jahre 1775 in London herrschte, und welche die damalige Briefe von daher gleichfalls Influenza nannten. Damit aber beide Epidemien von Sachverständigen verglichen werden können, füge ich hier die Übersetzung einer Nachricht des berühmten (nunmehr verstorbenen) D. Fothergill bei, so wie sie mir von einem Freunde mitgetheilt worden“.  I. Kant.

(Kants Werke. Akademie Textausgabe VIII, 5-8.En ligne )

Immanuel Kant : Avis aux médecins (1)

« L’étrange et curieuse épidémie qui vient tout juste de se déclarer chez nous est un objet qui relève il est vrai de la compétence exclusive des médecins, du moins en ce qui concerne les symptômes et les remèdes à employer contre elle ; mais, pour quelqu’un qui observe simplement ce phéno­mène original du point de vue du géographe physique (2), la façon dont il s’est propagé et a cheminé à travers de vastes contrées ne manque pas non plus de susciter la perplexité et la réflexion. Ma démarche n’apparaîtra pas en ce sens comme une immixtion dans des affaires étrangères [dans des domaines étrangers], si je propose aux médecins au sens large de retracer aussi loin que possible le trajet de cette maladie, qui semble se propager moins par voie aérienne que par simple contact. La communauté dans laquelle l’Europe est entrée avec toutes les parties de la terre, que ce soit par les bateaux ou par les caravanes, véhicule un grand nombre de maladies à travers le monde, et il est donc très vraisemblable, comme on le pense, que le commerce terrestre russe en direction de la Chine a ramené vers son pays de départ plusieurs espèces d’insectes nuisibles venues d’Extrême-Orient, et qui pourraient bien s’étendre par la suite à d’autres régions. D’après les informations dont dispose le public, notre épidémie a débuté à Petersburg, d’où elle s’est ensuite étendue par étapes jusqu’à la côte de la mer Baltique, n’épargnant aucune localité sur son passage, pour ensuite arriver chez nous et poursuivre sa route vers l’ouest à travers la Prusse-Orientale et Dantzig, c’est-à-dire grosso modo comme dans la description de la peste d’Alep par Russel (3), bien que la présente maladie n’ait rien de comparable en termes de virulence avec cette terrible contagion. Des gazettes en provenance de Petersburg nous ont signalé sa présence sous le nom d’influenza, et il semble bien que ce soit la même maladie qui ait sévi à Londres en 1775, et que les gazettes appelaient aussi de même influenza. Mais, pour que les deux épidémies puissent être comparées par des spécialistes, je donne ici la traduction d’un compte-rendu du célèbre D. Fothergill (décédé depuis), qui m’a été transmise par un ami (4). I. Kant »

Extrait du Gentleman’s Magazine, février 1776 (5)

Description d’une maladie épidémique observée à Londres.

« À peu près au début du mois dernier, j’entendis dire dans de très nombreuses familles que la quasi-totalité des domestiques étaient malades ; ils avaient le nez bouché, de la toux, mal à la gorge et divers autres accès. En l’intervalle d’une semaine, les plaintes à ce sujet se firent générales. Peu de domestiques étaient épargnés. En particulier les hommes, qui vaquaient la plupart du temps à l’extérieur, de même que de nombreuses servantes. Des per­sonnes appartenant aux classes supérieures furent, elles aussi, bientôt touchées. Les enfants ne furent pas non plus tout à fait épargnés. La maladie, que l’on avait jusque-là laissé suivre son cours ou, au mieux, traitée avec les moyens employés d’ordinaire contre les refroidissements, finit par éveiller l’attention de la faculté et devint alors pendant près de trois semaines le principal sujet de préoccupation de tous les médecins. La plupart des patients que j’ai pu observer étaient frappés (et ce de façon tellement soudaine qu’ils s’en apercevaient aussitôt) d’étourdissements ou bien d’un léger mal de tête, d’une irritation de la gorge, et d’une impression de refroidissement dans tout le corps, surtout aux extrémités – bientôt suivis de toux, de reniflements, des yeux qui coulent, d’un léger sentiment de nausée, d’une envie d’uriner plus fréquente, et, dans certains cas, de diarrhée – ainsi que, mais seulement dans une certaine mesure, d’un réchauffement plus ou moins fébrile et d’une agitation bientôt suivie de douleurs de poitrine et de courbatures dans tous les membres. Beaucoup pouvaient vaquer à leurs occupations avec ces symptômes, d’autres restaient cloués dans leur chambre, et, pour une part non négligeable, dans leur lit. La langue était constamment humide et la peau rarement beaucoup plus chaude ou plus sèche qu’à l’ordinaire ; le pouls était souvent plein, rapide, et plus fort qu’on aurait pu le penser à l’examen de la température de la peau. – Plusieurs patients étaient pris de diarrhée. Les selles naturelles étaient toujours noires ou de couleur jaune sombre – de même la plupart du temps pour les selles évacuées par des moyens purgatifs. Tous les troubles s’amenuisaient en quelques jours, sauf la toux, qui était l’un des symptômes les plus persistants, et qui incommodait énormément les patients dans la première partie de la nuit. Au matin, se produisaient généralement des suées accompagnées d’une expectoration plus facile. Les plus prompts à se rétablir furent ceux qui évacuaient dès le début beaucoup par le nez et par la gorge, et qui, après une ou deux nuits, avaient des selles naturelles importantes, de bile noire, une urine très colorée, et qui suaient beaucoup spontanément.
En de nombreux cas, l’état du pouls et la véhémence de la toux rendirent nécessaire une légère saignée ; le sang était en général visqueux comme une galette de suif jaune baignant dans un sérum de couleur jaune sombre. Il y eut de très rares cas où le liquide gélatineux prenait une forme concave, comme cela arrive dans la plupart des troubles inflammatoires véritables.
Avec un traitement à base de chaleur, de liquides rafraîchissants, de diaphorétiques (6) doux, de purgatifs légers à doses répétées, la maladie disparaissait assez rapidement pour l’essentiel, du moins chez les patients qui étaient par ailleurs en bonne santé. Il était parfois nécessaire de réitérer les saignées. Il fallait parfois recourir aux ampoules qui s’avéraient efficaces pour faire chuter la température, qui était le dernier symptôme à disparaître : après les évacuations nécessaires, les calmants avaient la plupart du temps des effets véritablement très salutaires.
Dans de nombreux cas, la maladie prenait sur la fin l’aspect d’une fièvre intermittente : l’écorce de quin­quina ne réussissait cependant pas à la faire cesser. Les symptômes, comme c’est souvent le cas dans les troubles bilieux, se trouvaient parfois aggravés par ce remède. Quelques doses de cathartique doux les faisaient la plupart du temps complètement disparaître.
De nombreux patients imprudents qui sortaient alors qu’ils étaient malades attrapaient de nouveaux refroidissements qui provoquaient une fièvre de la plus dangereuse espèce ; quelques-uns moururent de frénésie.
Mais on pourrait cependant difficilement citer d’autres maladies qui aient touché autant de personnes dans cette ville avec une aussi basse mortalité relative. Bien que les tentatives pour déterminer les causes des épidémies s’avèrent la plupart du temps plus spécieuses que substantielles, il n’est peut-être pas inutile de mentionner quelques faits qui ont attiré mon attention. Il se peut que d’autres aient remarqué un certain nombre d’autres éléments, et il vaut la peine de les relever.
Pendant la plus grande partie de l’été, dans la région où je me trouvais (dans le Cheshire), la température de l’air a été extraordinairement constante. En l’espace de deux mois, le mercure du thermomètre a atteint une fois les 68, et est tombé une fois à 56, mais le reste du temps, six semaines durant, il est toujours resté entre 60 et 66, de jour comme de nuit. Le baromètre n’a pas beaucoup varié non plus. Durant cette période, le temps était très variable, tendant plutôt vers l’humide, et, bien qu’il ait plu pratique­ment tous les jours pendant six semaines, il n’est pourtant pas tombé au total une quantité de pluie inhabituelle : elle était absorbée par le sol en tombant et rendait la terre très meuble et bourbeuse, mais elle n’a que rarement grossi les torrents, ou occasionné des inondations.
Durant cette période, les chevaux et les chiens furent eux aussi frappés de maladie ; tout spécialement ceux qui étaient bien entretenus. Les chevaux avaient de fortes fièvres, étaient chauds, refusaient de manger, et étaient très lents à se rétablir. Il mourut à ce que je sais peu de chevaux mais plusieurs chiens. Cette esquisse de la récente épidémie est soumise à l’examen de la faculté de cette ville, avec toute la déférence qui lui est due, et avec cette requête que, si les observations dont ses membres disposent ne corroborent pas ce rapport, ils veuillent bien faire état de leurs remarques tant que le souvenir de ces faits est encore récent, et ce afin qu’un compte-rendu le plus exact possible de cette maladie puisse être transmis à nos successeurs.
Les médecins qui liront cet article dans tout le pays contribueront utilement à ce but en ayant l’obligeance de préciser à quelle époque l’épidémie a fait son apparition dans leur localité et en quoi son déroulement a différé de l’esquisse précédente, que ce soit dans les symptômes ou la méthode de la cure. Les observations unifiées de la faculté dans son ensemble devraient infiniment surpasser tous les résultats que les efforts les plus poussés qu’un individu pourrait jamais fournir, aussi grand que soit son engouement à promouvoir l’utilité de sa profession. »

Londres, 6 décembre 1775
John Fothergill

(1) Avis initialement paru le 18 avril 1782, dans les Königsbergschen gelehrten und politischen Zeitungen.
(2) Kant était aussi professeur de géographie, voir sa Géographie, publiée chez Aubier en 1999.
(3) Alex Russell, Natural History of Aleppo and Parts Adjacent, Londres, 1756.
(4) Le philosophe Christian Jacob Kraus (1753-1807).
(5) Article du médecin anglais John Fothergill (1712-1780), « Sketch of the épidémie disease which appeared in Londres in the end of 1775 », Gentleman’s Magazine, févr. 1776, p. 65-66.
(6) Diaphorétique : qui suscite la transpiration.

Extrait de Immanuel Kant : Écrits sur le corps et l’esprit. Édition et traduction : Grégoire Chamayou. GF

Dans un commentaire de ces textes fait par trois responsables de l‘Association des amis de Kant, les auteurs citent Egon Friedell, philosophe et artiste de music-hall autrichien qui considérait que les ères nouvelles ne commençaient pas par des guerres mais par de grandes catastrophes telles des épidémies. Il estimait que la maladie était quelque chose de productif et avait placé ce paradoxe apparent en tête des trois volumes de son livre „Kulturgeschichte der Neuzeit“ (Histoire culturelle de l’époque moderne )

« …… chaque époque [fait] ses maladies, qui font autant partie de sa physionomie que tout ce qui la produit : elles sont tout autant des productions spécifiques que son art, sa stratégie, sa religion, sa physique, son économie, son érotisme et toutes les autres expressions de la vie, ce sont, pour ainsi dire, ses inventions et découvertes dans le domaine de la pathologie. C’est l’esprit qui construit le corps : l’esprit est toujours le premier, aussi bien pour l’individu que pour le collectif. … Le « nouvel esprit » a provoqué une sorte de maladie du développement, une psychose générale, dans l’humanité européenne, et l’une des formes de cette maladie, la plus importante, était la peste noire. Mais d’où vient ce nouvel esprit, pourquoi il est venu maintenant, comment est-il  né ? Personne ne le sait. Cela ne sera pas révélé par l’esprit du monde. [Weltgeist].» (Source)

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Le Docteur Faust et la peste

Méphistophélès répandant la peste. Image extraite du film Faust, une légende allemande de Friedrich Wilhelm Murnau (1926).Toute ressemblance …Dans le rôle de Méphistophéles : Emil Jannings

F.W. Murnau met, dans son film Faust, une légende allemande, le pacte de Faust avec le diable en relation directe avec la peste. Bien que sa lecture soit postérieure à celle de Goethe, Murnau fait un retour au Moyen-Âge pour des raisons cinématographiques et considérant que le Faust de Goethe sans la parole de Goethe aurait été un non-sens. Il s’empare donc non de la pièce dont ce n’est pas une adaptation mais de la thématique de Faust, ce qui permet à son scénariste Hans Kyser de marier des éléments de sources diverses. Il y en a notamment deux. Celle qui est à la base de toutes L’Historia von D. Johann Fausten dem weitbeschreiten Zauberer und Schwarzkünstler d’un auteur resté anonyme qui parut en 1587 chez l’éditeur Johann Spies à Francfort. Dans ce qui suit je désignerai ce livre par l’Historia. La version anglaise parut en 1594. Cette dernière inspira le dramaturge anglais Christopher Marlowe qui écrivit sa pièce Tragicall History of D. Faustus autour de 1588-1590. Elle est publiée en 1604. Une peste a sévi à Londres en 1593. C’est à partir de cette version que la légende a fait retour en Allemagne et s’est popularisée notamment au travers d’adaptation pour marionnettes. Il existe une version pour marionnettes très méconnue, elle est dite : de Strasbourg. Goethe a sans doute vu des spectacles de marionnettes thématisant la vie du Dr Faust. Il semble que ce soit C. Marlowe qui ait introduit le thème de la peste dans la légende. Très tôt, l’Historia a aussi été traduite en français. Il existe à la Bibliothèque nationale une traduction qui date de 1598 avec un titre à rallonge : L’histoire prodigieuse et lamentable du Docteur Fauste avec sa mort espouvantable. Là où est monstré, combien est misérable la curiosité des illusions et impostures de l’Esprit malin… . Dès l‘Historia, Faust est un médecin.

Un mot sur le Faust historique

Il est établi qu’un Faust a bel et bien existé. Il est natif de l’espace rhénan. Peut-être même étaient-ils plusieurs. Il était astrologue, la science de son époque. Il s’adonnait à la magie. Il était ce que l’on appellerait aujourd’hui, un marginal. En langue allemande, on dit de ce genre de personnage qu’il pense de travers, (Querdenker), c’est-à-dire empruntant des chemins hors des sentiers battus. Il était en outre un vagabond, ce qui à l’époque n’était pas connoté négativement. Il ne vient pas d’un sombre moyen-âge mais du début de la modernité. Il a en tous les cas vécu dans une période de bouleversements, celle de Christophe, Colomb, Léonard de Vinci, Copernic, Martin Luther, de la Guerre des paysans en Allemagne (1525) , Rabelais, Paracelse, autre alchimiste, une période où les idées neuves sont forcément une invention du diable, où les clercs perdent leur pouvoir avec l’apparition de l’imprimerie, cette autre “magie noire”. Un des compagnons de Gutenberg s’appelait d’ailleurs Faust. L’Église acceptait la magie blanche, divine, et condamnait la magie noire, diabolique.

La légende d’origine

L’Historia se veut un récit d’édification emprunt de « morale » luthérienne. Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’auteur situe son enfance dans la ville de Luther, Wittenberg où il a grandi chez un cousin. Faustus y est présenté comme né à Rod près de Weimar. Il y est décrit comme brillant étudiant insatisfait de ses études et porté vers l’ésotérisme. Pour Martin Luther, qui croyait fort au diable, Faust était un de ses obscurs compagnons.

Le second chapitre raconte comment cet esprit très apprenant et agile se qualifia pour les études, parvint si loin dans les examens qu‘il fut admis à passer son magistère avec seize autres candidats. Il leur fut supérieur en tout et devint ainsi docteur en théologie. Il n’en fut pas satisfait et opta pour la médecine.

Page de la traduction française de l’Historia (1598) Bibliothèque nationale

Doct. Faustus ein Artzt, vnd wie er den Teuffel beschworen hat.

„ Daneben so hat Er auch ein thummen Vnsynnigen vnd hofferttigen kopff wie man jn dann allzeit den Speculierer genannt / jst zu der boesten gesellschafft gerathen / hat die Haylig Schrift ein weil hinderdie Thur/ vnnd vnder Die Bannckh gesteckht / Das wortt Gottes nit Lieb gehalten/ sonnder hat Rochvnnd Gottloß jnn Fullerey / vnnd Vnzucht gelebt (wie dann dise Historj hernach genuegsam zeugnus gibt.) Aber es ist ein War sprichtwort / Was zum Teuffel will / last sich nit aufhalten/ Zudem sofand Doctor Faustus seines gleichen / Die giengen Vmb mit Chaldeyischen / Persischen / Arabischen / vnnd Griechischen Wörtern Figuris, Characteribus, Coniurationibus, Incantationibus / Vnnd Dise erzelte stuckh waren Lautter Dardaniæ Artes Nigromantiæ, Carmina veneficium, vaticinium, Incantatio, vnnd wie solliche Buecher / Worter/ vnnd Namen der beschwerung vnnd Zaubereygenennt werden mögen / Das gefiel Doctor Fausto wol speculiert vnnd studiert Tag vnnd Nacht darjnnen / Wolt sich hernach kein Theologum mehr nennen lassen / ward ein Weltmensch / Nennt sichein Doctor Medicinæ, ward ein Astrologus vnnd Mathematicus / vnnd zum glimpffen ward Er ein Artzt / halff erstlichen vil Leuthen mit der Artzney durch Kreutter / Wurtzel vnd Trankh / Recept /vnnd Christieren / neben dem ward Er beredt/ jnn der Heyligen schrift wol erfahren / wust Die Regell Christj gar wol (.Wer den willen des herren waist vnd thuet jn nicht / der wirt Doppelt ge-schlagen / jtem Du solt Gott deinen herren nit versuechen.) Aber Diss alles schlueg Er jn Wind / setztsein Seel ein weil vf die Vberthur/ Darumb bey jm kein entschuldigung soll /“

Doct. Faustus un médecin et comment il a pactisé avec le diable.

« Mais à côté de cela, il avait une tête folle et orgueilleuse qui faisait qu‘on le qualifia d’esprit spéculatif, il est tombé en très méchante société. Il a placé la Sainte Écriture pour un temps sous le boisseau, il a vécu en mécréant sans scrupule (comme le rapportera encore amplement cette Historia). Le proverbe dit vrai : rien n‘arrête ce qui veut aller au diable. En plus le Dr Faustus rencontra des semblables. Ils parlaient avec des mots chaldéens, persans, arabes et grecs : figuris, characteribus, caracteribus, conjuratoribus, incantationibus [signes, caractères magiques, paroles de sortilège, formules magiques] comme on appelle ce qui désigne les sortilèges et la magie. On ne parlait que de Dardaniæ Artes, Nigromantiæ, Carmina, veneficium, vaticinium, Incantatio [arts magiques, magie noire, incantations, poisons, prophéties, sorcellerie]. Cela plaisait fort au docteur Faustus. Il spéculait et étudiait nuits et jours dans les livres qui en traitaient. Il ne voulut à la suite de cela ne plus être nommé théologien mais homme du monde. Il se nommait un docteur en médecine [Doctor Medicinæ], était astrologue et mathématicien, pour finir médecin [Arzt]. En premier, il aida beaucoup de gens avec des remèdes, des herbes, des racines, des eaux, des potions, recettes et lavements. Il était à côté de cela éloquent, bien renseigné sur l‘Écriture sainte. Il connaissait très bien les règles du Christ. Celui qui connaît bien la volonté du Seigneur et ne la suit pas sera doublement frappé (de Dieu). Item : Tu ne tenteras pas ton seigneur, ton Dieu. Mais tout cela il le jeta par-dessus bord. Il se renia lui-même. Il ne lui sera pas pardonné. »

L’idée de Faust médecin préoccupé de soigner les gens est contenue d’emblée dans la légende. Faust à l’origine est jeune. Il l’est aussi chez Marlowe, contrairement à Goethe et Murnau où il est d’un âge avancé avec la nostalgie de la jeunesse. Christopher Marlowe reprend l’Historia dans le prologue de sa pièce avec un chœur narratif La tragique histoire de la vie et de la mort du Dr Faust (titre de la troisième édition) :

« Il est né de bas lignage, en Allemagne, dans une ville nommée Rhodes. À l’âge mûr, il alla à Wittemberg, où l’un de ses parents se chargea principalement de son éducation. Il profita si bien en religion, enrichissant le champ fertile du savoir, qu’on le décora bientôt du titre de docteur, excellent entre tous ceux qui disputent à plaisir sur les célestes matières de la Théologie. Alors, superbe et fier de sa science, il s’éleva, porté par ses ailes de cire, au-delà de ses forces et les cieux, qui les fondirent, conspirèrent sa chute. Il est tombé dans les arts démoniaques, et a gorgé ses talents de savoir doré. Il se repaît de la maudite nécromancie; rien ne lui est maintenant plus doux que la magie, qu’il préfère même à son Salut : Tel est l’homme assis dans son cabinet d’études. »

(Christopher Marlowe : Faust. Pièce en cinq actes. Traduite par Charles Le Blanc.)

Puis nous retrouvons Faust dans son cabinet d’études. Après avoir examiné la question de la logique d’Aristote, c’est au tour de la médecine car ubi desinit philosophus, ibi incipit medicus [«là où s’arrêtent les philosophes, les médecins débutent»].

«Vienne Galien !, car ubi desinit philosophus, ibi incipit medicus. Sois médecin, Faust, empile les écus, et deviens immortel par quelque cure miraculeuse. Summum bonum medicinæ sanitas. Le but ultime de la médecine est la santé. Allons, Faust, n’as-tu pas également atteint ce but ? Tes banalités ne résonnent-elles pas comme autant d’aphorismes? Tes prescriptions grâce auxquelles des villes entières furent sauvées de la peste et mille maux sans espoir enfin soulagés, ne sont-elles pas honorées ? Et pourtant, Faust, tu n’es et ne demeures qu’un homme. Pourrais-tu faire que l’homme vive à jamais, ou que, mort, il renaisse à la vie, alors cette profession t’apporterait l’estime. Adieu donc Médecine ! »

Enchaîne l’examen de la question du Droit avec Justinien, pour finir par un retour à la théologie. Tout cela est abandonné au profit des arts de la magie : « un bon magicien est un demi-dieu. Au travail, ô Faust, et deviens un Dieu! ». Cela sera repris par Goethe de manière bien plus ramassée :

« Hélas ! La philosophie,
La jurisprudence et la médecine,
Et aussi par malheur la théologie,
Je les ai étudiées à fond, avec un zèle ardent.
Et maintenant me voilà, pauvre fou !
Aussi sage que devant. »

La guérison de la peste qui pourtant ne satisfait pas le Dr Faust est ici introduite par Marlowe. Goethe reprendra lui aussi cette question, nous verrons plus loin comment. Pour les deux auteurs s’agrègent à la légende deux autres figures : Paracelse qui soigne de la peste les habitants d’une ville du sud du Tyrol en 1534 et écrira un traité sur la peste en 1535, et Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim, un esprit universel, théologien, juriste médecin et philosophe qui avait écrit en 1525 un De incertitudine et vanitate omnium scientiarum et artium (Sur l’incertitude et la vanité de tous les arts et de toutes les sciences).

Je dévie un peu pour rappeler ici que pour Paracelse, les maladies ne sont pas mono- mais pluri-causales. Pour lui il existe cinq entités de la peste :

« Il y a cinq entités qui produisent et engendrent toutes les maladies, de chacune desquelles provient chaque maladie […]. [1] [La force que renferment en eux les astres] agit de telle sorte en notre corps qu’il est complètement soumis à leur opération et à leur impression. Cette force des astres est appelée entité astrale (ens astrorum)… [2] La seconde force ou puissance, qui nous trouble violemment et nous précipite dans les maladies, est l’entité vénéneuse (ens veneni)… [3] La troisième force est celle qui affaiblit et use notre corps… On l’appelle entité naturelle (ens naturale). Cette entité se perçoit si notre corps est incommodé par une complexion immodérée ou affaibli par une complexion mauvaise… [4] La quatrième entité s’entend des esprits puissants, qui blessent et débilitent notre corps qui est en leur puissance… : entité spirituelle (ens spirituale)… [5] La cinquième entité qui agit en nous, c’est l’entité divine (ens Dei). […] Il existe cinq pestes : une provenant de l’entité de l’astre, une autre de l’entité du poison, une troisième de l’entité de la nature, une quatrième de l’entité des esprits, et la dernière de l’entité de Dieu. […]

(Paracelse,Volumen medicinae paramirum : Œuvres médico-chimiques ou Paradoxes. Liber paramirum, t. 1,  19-26. Source)

Le Faust de Goethe

Méphistophélès dans les airs. Illustrations du Faust de Goethe par Eugène Delacroix (1798-1863) Lithographie. 1827.

C’est dans la célèbre promenade de Pâques, très connue en Allemagne, souvent évoquée non pas pour le passage qui va suivre mais par son hymne au retour du printemps, que Goethe aborde la question du rapport du médecin à la peste dans un retour en arrière de Faust en compagnie de son assistant autour de la pierre qui lui servait de halte méditative :

« FAUST
Quelques pas encore, Jusqu’à cette pierre,
Et nous pourrons nous reposer de notre promenade,
Que de fois je m’y suis assis pensif seul,
Me torturant de prières et de jeûnes,
Riche d’espérance, ferme dans ma foi,
Par des larmes, des soupirs, des mains nouées ;
Je croyais obtenir du maître des cieux
La fin de cette peste cruelle.
Maintenant, les suffrages de la foule retentissent à mon oreille
comme une raillerie.
Oh ! Si tu pouvais lire dans mon cœur,
Combien peu le père et le fils
Méritaient tant de renommée!
Mon père était un obscur honnête homme
Qui sur la nature et ses cercles divins,
En toute probité, mais à sa manière,
Méditait en poursuivant des chimères ;
Il avait coutume, avec une société d’adeptes,
De s’enfermer dans le sombre laboratoire
Où, d’après des recettes infinies,
Il opérait la fusion des contraires.
C’était un lion rouge, hardi prétendant,
Qu’il unissait dans un bain tiède à la fleur de lys
Puis, les plaçant au milieu des flammes,
Il les transvasait d’un creuset nuptial à un autre.
Alors apparaissait, dans un verre,
La jeune reine irisée de mille couleurs,
C’était le remède, les patients mouraient,
Et personne ne demandait : Qui a guéri ?
C’est ainsi qu’avec des électuaires infernaux
Dans ces montagnes et ces vallées
Nous avons fait plus de ravage que l’épidémie
J’ai moi-même offert le poison à des milliers d’hommes
Ils ont tous dépéri, et, moi, j’ai survécu,
Pour que j’entende louer les impudents assassins.

WAGNER
Comment pouvez-vous vous affliger de cela ?
Un homme de bien ne fait-il pas assez
Quand il exerce l’art qui lui fut transmis.
Avec conscience et exactitude ?
Si tu honores ton père, jeune homme,
Tu recevras volontiers ses instructions :
Adulte, si tu fais avancer la science,
Ton fils pourra parvenir à un but plus élevé.

FAUST
Ô bienheureux qui peut encore espérer
Émerger de cet océan d’erreurs !
On a besoin de ce qu’on ne sait point,
Et de ce qu’on sait, on ne sait pas l’usage »

(Goethe : Faust 1 v 1022 -1066. Edition établie par Jean Lacoste et Jacques Le Rider. Ed. Bartillat)

C’est la réminiscence d’un autrefois, d’une pratique médicale ancienne dont les habitants se souviennent encore et pour laquelle, ils congratulent toujours leur médecin. Chez Goethe est introduite une expérience intergénérationnelle. Son père, avec qui Faust a pratiqué les soins, est qualifié par le fils d’ « obscur honnête homme » (dunkler Ehrenmann), à qui on ne dénie pas la « probité » mais qui reste obscur. Ce dernier adjectif désigne le fait qu’il ne fut pas connu tout comme, peut-être, son étrangeté, mais suggère aussi la pratique de sciences occultes. Cela est souligné par le sombre laboratoire dans lequel il cherche « la fusion des contraires ». Le lien entre médecine et alchimie donne un résultat peu probant : le remède est poison. Du moins Faust ne retient-il que cette dimension du pharmaka alors que, comme l’a souligné Paracelse, la différence entre remède et poison est affaire de dosage. Il faut une autre approche des contraires que celle qui vise à leur « fusion ». Le sentiment d’échec domine Faust au point qu’il se qualifie d’assassin. Faust, fils et complice d’assassin ! Mais le passage signale aussi que la question ne concerne pas des recherches spéculatives mais des savoirs pratiques : trouver un moyen de guérison. Faust a perdu la foi en Dieu. Quand celle ci-était encore ferme, il avait prié en vain pour de l’aide face à l’épidémie. Entre-temps, le sentiment d’impuissance lui a aussi fait perdre la foi dans la médecine. Il qualifie d’illusions même les avancées de cet art. Et avec ce paradoxe qu’aux yeux de ses patients il les a tout de même guéris. Mais Faust a honte des louanges que lui prodiguent les habitants délivrés de la peste dont lui-même en a été immun (= non soumis à..) car il ne peut expliquer cela scientifiquement au sens de savoirs rationnels qui rejettent dans l’obscurité, au rayon magie, les savoir-faire pratiques, empiriques. Il est une figure de la mélancolie, bile noire, dans la théorie des humeurs.

Reste la question du décalage entre ce que l’on sait et ce que l’on aurait besoin de savoir.

« On a besoin de ce qu’on ne sait point,
Et de ce qu’on sait, on ne sait pas l’usage »

Une sentence qui n’est pas sans résonance d’actualité. Outre la déconnexion entre savoirs et pratiques, Faust n’accepte pas qu’il y ait des limites tant aux savoirs que d’une manière plus générale comme le montre clairement Goethe dans la seconde partie de la tragédie quand Faust deviendra un entrepreneur sans frein, ni écologique ni d’hospitalité, après avoir découvert « l’alchimie » de l’argent papier.

On peut préciser qu’à l’époque où c’est écrit, la science médicale ne pouvait expliquer ni les succès ni les échecs des médications. Goethe ne caractérise pas la peste. On peut penser que cela désigne plus généralement les épidémies. Il a connu dans son enfance la rougeole, la varicelle et surtout la variole. Souvent malade, il se soignait par des décoctions de plantes et du sulfate de sodium. Et l’opium pour les douleurs. Son premier infarctus a été traité par des saignées et des compresses de raifort.  Au delà des questions que se pose Faust concernant celles de guérir ou tout le monde ou personne, ce qui implique la recherche d’un remède universel, se posait, à l’époque de Goethe qui est en partie aussi celle d’Immanuel Kant, celle du rapport de la médecine et de la loi morale. A partir notamment de celle de l’inoculation (variolite), ancêtre de la vaccination. Kant s’est intéressé à la question de savoir si l’on pouvait inoculer le mal pour guérir le mal. Faire le bien en faisant le mal est une thématique toute faustienne. Contrairement à Kant, Goethe était favorable à l’inoculation.

Faust, une légende populaire allemande

Le film de F.W. Murnau s’intitule : Faust, une légende populaire allemande. Tout en jouant sur la connaissance du Faust de Goethe dont tous les soldats de la Première Guerre mondiale avaient un exemplaire dans leur havresac, Murnau s‘en démarque en ouvrant sur plus de possibles et de libertés filmiques. Comme le note Hans Kyser scénariste du film  :

« Étant donné qu’un film s’inspirant étroitement de l’œuvre de Goethe serait incompréhensible sans la parole de Goethe, c’était une exigence dictée par les lois mêmes du genre filmique que d’élaborer davantage les motifs porteurs d’images. C’est le cas, par exemple, des vains efforts de Faust pour soigner les pestiférés. Il n’aurait guère été facile de créer une relation humainement émouvante avec un esprit médiéval qui ne fréquente que des succubes et des incubes » (Cité d’après la Revue Suisse du cinéma n°1, 1926.)

Images extraites du film Faust, une légende allemande de Friedrich Wilhelm Murnau. En jetant ses livres au feu, Faust découvre la data, clé d’accès au diable.

Murnau innove en mettant, contrairement à ses prédécesseurs, la rencontre entre Faust et le diable en lien direct avec l’épidémie de peste, elle-même l’œuvre d’une puissance maléfique. Le film s’ouvre sur trois cavaliers de l’apocalypse. La peste n’arrive pas seule. Elle est accompagnée d’autres fléaux qui ternissent l’image même d’un dieu : la guerre et la faim. Devant l’archange Gabriel, Méphistophélès, dont le nom même évoque quelque chose de sulfureux et de pestilentiel (mephitis), prétend que la terre lui appartient. L’archange lui désigne Faust qui enseigne que l’homme dispose de la liberté de choisir entre le bien et le mal. Le diable fait le pari qu’il gagnera le docteur à sa cause arguant qu’il est corruptible comme un autre. Si Mephisto gagne son pari, la terre lui appartiendra. Il emploie pour cela les grands moyens. Il répand la peste pour tenter de ramasser la mise en mettant Faust face à son impuissance devant l’épidémie. C’est à partir de cette impuissance face à la maladie que Faust dit que la foi et la connaissance ne sont d’aucun secours et se met à brûler ses livres. Ce faisant, il découvre, comme en palimpseste, la data qui contient le code d’accès (Schlüssel) au diable. Avec celui-ci, il conclut un pacte temporaire d’une journée demandant à être délivré de son impuissance face à l’épidémie. Faust guérit la population. Au nom du diable. D’abord crédité d’avoir réalisé un miracle, le docteur se voit ensuite accusé d’avoir pactisé avec le diable et se fait lapider. Faust tente de se suicider mais Méphisto l’en empêche. Il n’en a pas fini avec lui et lui fait miroiter le retour à la jeunesse, autre thème faustien.

Je vous propose pour terminer de visionner un extrait du film de F.W. Murnau .

 

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Thomas Mann : « Der Tod in Venedig »/ « La Mort à Venise »

Billet invité. Je remercie son auteur, Laurent Tissot, de m‘avoir donné son accord pour la reprise de son texte. Laurent Tissot est professeur émérite en histoire contemporaine à l’Université de Neuchâtel, spécialisé en histoire économique et en histoire du tourisme, des loisirs et des transports. L’essai est paru en premier sur le site suisse Viral. J’ai rajouté deux extraits en allemand pour rester dans l’esprit du SauteRhin et traduit les passages en anglais. Il m’a semblé intéressant de voir la question de l’épidémie sous l’angle du tourisme, puisque :

« Ce n’est pas le virus, c’est l’homme qui fait l’épidémie. Le virus est sédentaire : il n’a aucun moyen de locomotion. Pour se déplacer, il lui faut passer de corps en corps. C’est ce qu’exprime l’étymologie du mot épidémie : le terme est emprunté au latin médical “epidemia”, lui-même issu de la racine grecque “epidemos” – “epi”, qui circule, “demos”, dans le peuple. » (Norbert Gualde, immunologue, cité dans Le Monde 21/05/2020)

Histoire, tourisme et épidémie,
l’exemple de La Mort à Venise de Thomas Mann

Dirk Bogarde interprétant Gustav von Aschenbach dans l’adaptation au cinéma de La mort à Venise par Luchino Visconti (1971)

Par Laurent Tissot

Les récents événements nous ont appris la fragilité du secteur touristique. L’épidémie du Covid-19 a rappelé ce fait connu depuis très longtemps dans une perspective historique : les moindres perturbations conjoncturelles – qu’elles soient d’ordre géopolitique, militaire, économique ou … sanitaire – impactent immédiatement et profondément toute la chaîne de fonctionnement de l’activité touristique : voyagistes, transporteurs, hôteliers, restaurateurs, animateurs de loisirs, etc. La déflagration entraîne un effet de dominos qu’il est difficile de stopper et la remise en route est rude. La violence inouïe du Covid-19 a mis à l’arrêt – pour combien de temps ? – un secteur économique dont on dit qu’il est le plus gros employeur au monde. Il a aussi mis en exergue le désemparement de milliers de touristes surpris dans leurs lieux de séjours par les restrictions mises en place et immobilisés pour un temps plus ou moins long dans l’attente, parfois très angoissante, de moyens leur permettant de rentrer à la maison. La chambre d’hôtel ou la cabine du bateau de croisière se transforme soudainement en prison dont on se serait bien passé.  S’il est facile après coup de dénoncer l’insouciance de ces milliers de personnes ou l’immoralité des promoteurs touristiques de « penser » le tourisme comme ils l’ont fait, il n’est pas inutile de redire que les expériences historiques sont nombreuses pour nous rappeler cette fragilité.

Beaucoup de blogs, d’articles de journaux, d’émissions de télévision et de radio nous redisent l’ancienneté des épidémies et leurs impacts sur les sociétés pour nous faire bien comprendre qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et que notre croyance dans l’indestructibilité de nos sociétés n’était qu’illusion [1]. Peu de recherches portent cependant spécifiquement sur les liens entre épidémies et tourisme. En 1974, le grand spécialiste de la malaria L.J. Bruce Chwatt, publiait un article sur les liens entre le trafic aérien qui prenait un important essor dû à la croissance du tourisme et les épidémies en soulignant que « la croissance de l‘industrie du tourisme a considérablement augmenté le risque de transmission et rendu les actions préventives beaucoup plus difficiles[2]. Cet article amenait un scientifique français, spécialiste des migrations et directeur de recherches à l’Institut national d’études démographiques, Jacques Houdaille, à prolonger la réflexion de Chwatt. Houdaille faisait notamment remarquer que « Les règlements internationaux prévus depuis 1951 pour empêcher la transmission de certaines maladies épidémiques ont été assez bien observés pendant une quinzaine d’années. Toutefois, au cours des années 60, le développement rapide du tourisme a incité les autorités d’immigration à relâcher leur vigilance. Les progrès de l’aviation de commerce y ont fortement contribué »[3].  Chacun à leur manière et se servant de leur connaissance, ces deux scientifiques mettaient le doigt sur un phénomène qu’on ne voulait ou ne pouvait pas voir : l’impact des épidémies. Pour preuve, dans l’introduction à un numéro spécial d’une revue consacrée en 2007 à l’histoire du tourisme, nous finissions par nous poser la question de savoir si le tourisme a un futur : « Des visiteurs fatigués, des sites épuisés, des destinations déconseillées, des tour-opérateurs frauduleux, des aéroports surchargés, des autoroutes bloquées, tout indique que, sauf miracle, le tourisme fonce dans un mur où le bonheur ne sera certainement pas au rendez-vous »[4]. Aucun miracle ne s’est, il est vrai, produit, mais aucune mention n’était faite non plus des dangers d’une épidémie comme s’il était indécent d’invoquer son éventualité. Le Covid-19 nous donne l’occasion d’être plus attentif à l’essence même du tourisme qui, comme le dieu Janus, a deux faces, une heureuse, la plus souvent mise à avant – et pour cause – et l’autre, la face sombre.  Au début du 20e siècle, un célèbre écrivain a écrit un texte d’une actualité stupéfiante en ces jours de confinement. Dans sa nouvelle La mort à Venise, Thomas Mann a en effet merveilleusement (si l’on peut employer ce mot…) décrit le processus qui amène des … touristes à être pris dans les mailles d’un filet dont ils ne peuvent quasiment pas s’extirper[5]. Au-delà de sa magistrale maîtrise littéraire et de son intrigue qui voit un écrivain, Gustav Aschenbach se prendre d’une passion folle pour un adolescent, il fait œuvre d’observateur très avisé en montrant la diffusion sournoise à Venise de ce qu’il appelle « le choléra asiatique ».

Le texte de Mann aide à voir comment l’épidémie s’est propagée en Europe et particulièrement à Venise et comment elle affecte la ville et ses habitants, notamment les touristes. Dans sa « démonstration », Thomas Mann décrit un processus qui se divise en plusieurs étapes :

1. Origine asiatique de l’épidémie -> 2. Arrivée de l’épidémie en Europe -> 3. Identification du « patient zéro » -> 4. Transmission de l’épidémie -> 5. Manifestations -> 6. Mesures prises par les autorités -> 7. Réactions du public -> 8. Implications (départ ou confinement)[6].

Passons en revue ces différentes étapes et voyons comment Mann les retranscrit.

Dans le premier temps, Thomas Mann situe l’origine de l’épidémie en Asie.

« Engendrée par la chaleur dans le delta marécageux du Gange, avec les miasmes qu’exhale un monde d’îles encore tout près de la création, une jungle luxuriante et inhabitable, peuplée seulement de tigres tapis dans les fourrés de bambous, l’épidémie avait gagné tout l’Hindoustan où elle ne cessait de sévir avec une virulence inaccoutumée ; puis elle s’est étendue à l’est, vers la Chine, à l’ouest, vers l’Afghanistan, la Perse, et suivant la grande piste des caravanes avait porté ses ravages jusqu’à Astrakan et même Moscou. »

Dans un deuxième temps, c’est l’arrivée de l’épidémie en Europe. Thomas Mann identifie précisément les responsables :

« c’est avec les marchants syriens venus d’au-delà les mers qu’il [le mal] avait pénétré, faisant son apparition simultanément dans plusieurs ports de la Méditerranée, sa présence s’était révélée à Toulon, à Malaga ; on l’avait plusieurs fois devinée à Palerme et il semblait que la Calabre et l’Apulie fussent définitivement affectées. Seul le Nord de la péninsule avait été préservé. Cependant cette année-là – on était à la mi-mai – en un seul jour les terribles vibrions furent découverts dans les cadavres vidés et noircis d’un batelier et d’une marchande des quatre-saisons. »

La troisième étape du mécanisme est l’identification du « patient zéro » puis les infections qui peu à peu enserrent toute la ville malgré les dénégations des autorités de la ville :

« Un habitant des provinces autrichiennes venu, pour quelques jours à Venise en partie de plaisir, mourut en rentrant dans sa petite ville d’une mort sur laquelle il n’y avait pas se tromper et c’est ainsi que les premiers bruits de l’épidémie qui avait éclaté dans la cité des lagunes parvinrent aux journaux allemands. L’édilité de Venise fit répondre que les conditions sanitaires de la ville n’avaient jamais été meilleures et prit les mesures de première nécessité pour lutter contre l’épidémie. »

L’expansion s’opère ensuite par l’infection des produits alimentaires et leur transmission aux êtres humains:

« Mais sans doute, les vivres, légumes, viande, lait étaient-ils contaminés, car quoique l’on démentît ou que l’on arrangeât les nouvelles, le mal gagnait du terrain ; on mourait dans les étroites ruelles, et une chaleur précoce qui attiédissait l’eau des canaux favorisait la contagion. Il semblait que l’on assistât à une recrudescence du fléau et que les miasmes redoublassent de ténacité et de virulence. »

Thomas Mann expose dans un cinquième temps les manifestations sur les patients infectés.

 « Les cas de guérison étaient rares, quatre-vingt pour cent de ceux qui étaient touchés mouraient d’une mort horrible, car le mal se montrait d’une violence extrême, et nombreuses étaient les apparitions de sa forme la plus dangereuse, que l’on nomme la forme sèche. Dans ce cas, le corps  était impuissant à évacuer les sérosités que les vaisseaux sanguins faisaient filtrer en masse. En quelques heures le malade se desséchait et son sang devenu poisseux l’étouffait. Il agonisait dans les convulsions et les râles. »

Le sixième temps se voit dans les mesures prises par les autorités ou plutôt les dénégations de peur d’alarmer les touristes et de les voir s’enfuir de La Sérénissime.

„Aber die Furcht vor allgemeiner Schädigung, die Rücksicht auf die kürzlich eröffnete Gemäldeausstellung in den öffentlichen Gärten, auf die gewaltigen Ausfälle, von denen im Falle der Panik und des Verrufes die Hotels, die Geschäfte, das ganze vielfältige Fremdengewerbe bedroht waren, zeigten sich mächtiger in der Stadt als Wahrheitsliebe und Achtung vor internationalen Abmachungen ; sie vermochte die Behörde, ihre Politik des Verschweigens und des Ableugnens hartnäckig aufrechtzuerhalten. Der oberste Medizinalbeamte Venedigs, ein verdienter Mann, war entrüstet von seinem Posten zurückgetreten und unter der Hand durch eine gefügigere Persönlichkeit ersetzt worden“ .

(Thomas Mann : Der Tod in Venedig. Chap 6. Le texte allemand est dans le domaine public et accessible en ligne)

« Mais la crainte d’un dommage à la communauté, la considération que l’on venait d’ouvrir une exposition de peinture au jardin public et que les hôtels, les maisons de commerce, toute l’industrie complexe du tourisme risquaient de subir de grosses pertes au cas où, la ville décriée, une panique éclaterait, tout cela l’emportait sur l’amour de la vérité et le respect des conventions internationales, et décidait les autorités à persévérer obstinément dans leur politique de silence et de démentis. Le directeur du service de santé de Venise, un homme de mérite, avait démissionné avec indignation, et en sous-main on l’avait remplacé par quelqu’un de plus souple. »

Thomas Mann : La mort à Venise. Trad. Félix Bertaux et Charles Sigwal. Livre de Poche

Dans le septième point, Thomas Mann s’attache à décrire les réactions du public.

„Das Volk wußte das; und die Korruption der Oberen zusammen mit der herrschenden Unsicherheït, dem Ausnahmezustand, in welchen der umgehende Tod die Stadt versetzte, brachte eine gewisse Entsittlichung der unteren Schichten hervor, eine Ermutigung lichtscheuer und antisozialer Triebe, die sich in Unmäfigkeit, Schamlosigkeit und wachsender Kriminalität bekundete. Gegen die Regel bemerkte man äbends viele Betrunkene ; bösartiges Gesindel machte, so hieß es, nachts die Straßen unsicher ; räuberische Anfälle und selbst Mordtaten wiederholten sich, denn schon zweimal hatte sich erwiesen, daß angeblich der Seuche zum Opfer gefallene Personen vielmehr von ihren eigenen Anverwandten mit Gift aus dem Leben geräumt worden waren; und die gewerbsmäß ige Liederlichkeit naahm aufdringliche und ausschweifende Formen an, wie sie sonst hier nicht bekannt und nur im Süden des Landes und im Orient zu Hause gewesen waren“

Thomas Mann : ibidem

« Cela le public le savait, et la corruption des notables de la ville, ajoutée à l’incertitude qui régnait, à l’état d’exception dans lequel la mort rôdant plongeait la ville, provoquait une démoralisation des basses classes, une poussée de passions honteuses, illicites, et une recrudescence de criminalité où on les voyait faire explosion, s’afficher cyniquement. Fait anormal : on remarquait le soir beaucoup d’ivrognes ; la nuit, des rôdeurs rendaient, disait-on, les rues peu sûres ; les agressions, les meurtres se répétaient, et deux fois déjà il s’était avéré que des personnes soi-disant victimes du fléau avaient été empoisonnées par des parents qui voulaient se débarrasser d’elles ; le vice professionnel atteignait un degré d’insistance et de dépravation qu’autrement l’on ne connaissait guère dans cette région, et dont on n’a l’habitude que dans le Sud du pays et en Orient. »

Le huitième temps est celui de la décision. Un employé anglais d’une agence de voyage avoue à Aschenbach que la situation est très sérieuse et que la seule conclusion à tirer est de quitter sans délai Venise, avant l’installation de la quarantaine pour tous ses habitants, ce à quoi – au contraire de tous les autres touristes qui « partaient, fuyaient, la table d’hôte se dégarnissait de plus en plus, et il était rare de voir encore un étranger dans la ville » – il ne peut s’y atteler, envoûté qu’il est par la passion vouée à Tadzio, l’ange de la mort.

On ne saurait faire de la nouvelle de Thomas Mann l’exacte réplique de ce qui se passe avec le Covid-19. Ce serait sans intérêt et même idiot. Sur les huit étapes mentionnées, la plupart ne colle pas factuellement avec la présente situation même si les effets de la globalisation (les marchands syriens accostant en Europe) ou les réactions du public ou encore les manifestations de la maladie se retrouvent à bien des égards dans les deux cas. Il ne s’agit pas de prendre pour argent comptant les écrits d’un écrivain dont l’immense pouvoir d’imagination et de suggestion ne sont plus à démontrer ni d’en faire un historien. Nous le savons : les relations entre littérature et histoire prennent des chemins très complexes et parfois dangereux[7].

Une étude très fouillée des sources qui ont servi à Thomas Mann à décrire l’épidémie de « choléra asiatique » a été menée par un chercheur allemand. Il montre que Mann avait réuni une très importante documentation (journaux de l’époque, rapports officiels, témoignages, etc.) pour contextualiser sa nouvelle sans compter qu’avec son épouse Katia il fait un voyage à Venise au même moment où il place le séjour d’Aschenbach, soit au moment même où Venise connaît en 1911 une épidémie de choléra. Son témoignage personnel lui aussi très précieux :

«Revu avec le recul et du point de vue de l’histoire médicale, le récit de Thomas Mann sur le choléra à Venise se caractérise par une perspicacité rare et presque surnaturelle dans une affaire par ailleurs trouble qui a été marquée par des rumeurs, des spéculations et des démentis. La ville (et ses autorités) est diagnostiquée par l’écrivain avec une précision sans faille. Le déroulement de l’épidémie et les réponses apportées sont décrits avec une précision historiographique. Ces caractéristiques font presque de la nouvelle la source d’information contemporaine publiée la plus fiable et la plus précise concernant l’épidémie de choléra qui a touché Venise en 1911 »[8].

Il n’en reste pas moins qu’on ne peut en rester à une relation aussi simple. Thomas Mann n’est pas Gustav Aschenbach pas plus que la Venise de l’un n‘est celle de l’autre même si certaines similitudes – la présence de l’écrivain et de son héros au même endroit, celle du choléra – peuvent le laisser croire. Si histoire et littérature peuvent se croiser, on peut émettre un doute sur une totale adéquation des genres.

La description de Mann ne nous épargne pas non plus les stéréotypes ni sur les populations (les gens du Sud et de l’Orient) ni sur les aires géographiques (l’Asie). Ce qui fait dire à une chercheuse que, dans une perspective postcoloniale, le texte de Mann renfermait son lot de mépris de l’autre, d’impérialisme et de colonialisme. En stigmatisant l’origine indienne du choléra, il crée un imaginaire qui identifie les épidémies avec le monde tropical, associé au mal:

«Au mieux, le texte de Mann exprime la peur impériale très ancienne du colonisé et du colonisateur entrant en contact, et au pire, il présente une angoisse profondément ancrée de la contamination – une horreur de la diversité » qu’Aschenbach note en premier quand il parle de l’espace imaginaire qui relie l’Inde et la maladie » [9]

Si l’hypothèse est séduisante, elle n’en pas moins risquée en décontextualisant totalement les circonstances de rédaction et les intentions de Mann.

A côté de la dimension purement littéraire et interprétative, le texte de Mann pose donc de multiples questions épistémologiques et politiques. Pour notre part, nous aimerions insister sur sa capacité à séquencer théoriquement le processus d’infection dans son enchaînement tragique : de l’arrivée de l’épidémie aux implications sous la forme d’un départ ou de la mise en quarantaine. Ce déroulement aboutit à une inéluctable mise en berne des activités touristiques… Avec Thomas Mann, leur mise à mort, personnifiée par le héros, est l’unique aboutissement. Il faut espérer qu’après le Covid-19, une renaissance s’opérera.


[1] Cf. notamment le très intéressant blog de l’Economic History Society : The Long View on Epidemics, Disease and Public Health: Research from Economic History Part A and Part B : (consulté le 3 avril 2020. Cf. aussi Nicolas Weill, « Face à la maladie, les limites du pouvoir » in Le Monde, 3 avril 2020.

[2] L.J. Bruce Chwatt, “Air Transport and disease”, Journal of Biosocial Science, avril 1974, 6, p. 241-258.

[3] Jacques Houdaille. Le tourisme international et la maladie. In: Population, 30ᵉ année, n°1, 1975. pp. 140-142. L’auteur se demande d’ailleurs pourquoi la propagation de la fièvre jaune ne s’est jamais produite.

[4] «Le tourisme: de l’utopie réalisée au cauchemar généralisé ?» In: Entreprises et histoire. -Paris. -No 47(2007), p. 5-10.

[5] Dans son blog du 23 février 2020, GeoSophie – Paysages géopolitiques, la géographe Sophie Clairet reprend sans plus les extraits de la nouvelle de Thomas Mann dans le contexte du Covid-19 (consulté le 5 avril 2020).

[6] Nous nous sommes servis de la traduction française de Félix Bertaux et Charles Sigwalt parue chez Fayard en 1971 dans l’édition du Livre de Poche de 1984.

[7] Une très bonne mise au point peut être trouvée dans : Haddad Élie, Meyzie Vincent, « La littérature est-elle l’avenir de l’histoire ? Histoire, méthode, écriture. À propos de : Ivan Jablonka L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Seuil, 2014, 333 p., ISBN 978-2-02-1137190 4 », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2015/4 (n° 62-4), p. 132-154. DOI : 10.3917/rhmc.624.0132. URL : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2015-4-page-132.htm

[8] Thomas Rütten, « Cholera in Thomas Mann’s Death in Venice”. In Gesnerus, 2009, p.282

[9] Amrita Ghosh, « The Horror of Contact: Understanding Cholera in Mann’s Death in Venice », Transtext(e)s Transcultures [Online], 12 | 2017, Online since 24 October 2018, connection on 02 May 2019. URL : http://journals.openedition.org/transtexts/779 ; DOI : 10.4000/transtexts.779

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