Peter Handke : Chanson de l’enfance dans « Les ailes du désir »

Ouverture du film de Wim Wenders Der Himmel über Berlin (Les Ailes du désir), 1987, sur un poème de Peter Handke à qui vient d’être attribué le Prix Nobel de littérature 2019.

Lied vom Kindsein – Peter Handke

Als das Kind Kind war,
ging es mit hängenden Armen,
wollte der Bach sei ein Fluß,
der Fluß sei ein Strom,
und diese Pfütze das Meer.

Als das Kind Kind war,
wußte es nicht, daß es Kind war,
alles war ihm beseelt,
und alle Seelen waren eins.

Chanson de l’enfance – Peter Handke

Lorsque l’enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit une rivière.
Et la rivière, un fleuve.
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant.
Tout pour lui avait une âme
et toutes les âmes n’en faisaient qu’ une.

Als das Kind Kind war,
hatte es von nichts eine Meinung,
hatte keine Gewohnheit,
saß oft im Schneidersitz,
lief aus dem Stand,
hatte einen Wirbel im Haar
und machte kein Gesicht beim fotografieren.

Als das Kind Kind war,
war es die Zeit der folgenden Fragen:
Warum bin ich ich und warum nicht du?
Warum bin ich hier und warum nicht dort?
Wann begann die Zeit und wo endet der Raum?
Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum?
Ist was ich sehe und höre und rieche
nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt?
Gibt es tatsächlich das Böse und Leute,
die wirklich die Bösen sind?
Wie kann es sein, daß ich, der ich bin,
bevor ich wurde, nicht war,
und daß einmal ich, der ich bin,
nicht mehr der ich bin, sein werde?

Lorsque l’enfant était enfant,
il n’avait d’opinion sur rien,
il n’avait pas d’habitude.
Il s’asseyait souvent en tailleur,
et partait en courant,
avait une mèche rebelle,
et ne faisait pas des mines quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant, vint le temps des questions comme celles-ci  :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi ne suis-je pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi … pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est-elle rien d’autre qu’un rêve ?
Ce que je vois, ce que j’entend et sens, n’est-ce pas…simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de le devenir je ne l’étais pas, et qu’un jour moi… qui suis moi, je ne serai plus ce moi que je suis ?

Als das Kind Kind war,
würgte es am Spinat, an den Erbsen, am Milchreis,
und am gedünsteten Blumenkohl.
und ißt jetzt das alles und nicht nur zur Not.
Als das Kind Kind war,
erwachte es einmal in einem fremden Bett
und jetzt immer wieder,
erschienen ihm viele Menschen schön
und jetzt nur noch im Glücksfall,
stellte es sich klar ein Paradies vor
und kann es jetzt höchstens ahnen,
konnte es sich Nichts nicht denken
und schaudert heute davor.

Als das Kind Kind war,
spielte es mit Begeisterung
und jetzt, so ganz bei der Sache wie damals, nur noch,
wenn diese Sache seine Arbeit ist.

Lorsque l’enfant était enfant,
il avait du mal à ingurgiter les épinards, les petits pois, le riz au lait
et le chou-fleur bouilli.
Et maintenant, il mange tout cela et pas seulement par nécessité.
Lorsque l’enfant était enfant, il se réveilla un jour dans un lit qui n’était pas le sien.
Et maintenant cela lui arrive souvent.
Beaucoup de gens lui paraissaient beaux,
et maintenant avec beaucoup de chance quelques-uns.
Il se faisait une image précise du paradis et maintenant c’est tout juste s’il l’entrevoit.
Il ne pouvait imaginer le néant,
et maintenant il en tremble de peur.

Lorsque l’enfant était enfant
Le jeu était sa grande affaire
et maintenant il s’affaire comme naguère mais seulement lorsqu’il s’agit de son travail.

Als das Kind Kind war,
genügten ihm als Nahrung Apfel, Brot,
und so ist es immer noch.

Als das Kind Kind war,
fielen ihm die Beeren wie nur Beeren in die Hand
und jetzt immer noch,
machten ihm die frischen Walnüsse eine rauhe Zunge
und jetzt immer noch,
hatte es auf jedem Berg
die Sehnsucht nach dem immer höheren Berg,
und in jeden Stadt
die Sehnsucht nach der noch größeren Stadt,
und das ist immer noch so,
griff im Wipfel eines Baums nach dem Kirschen in einem Hochgefühl
wie auch heute noch,
eine Scheu vor jedem Fremden
und hat sie immer noch,
wartete es auf den ersten Schnee,
und wartet so immer noch.

Lorsque l’enfant était enfant,
les pommes et le pain suffisaient à le nourrir.
Et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
les baies tombaient dans sa main comme seules tombent les baies,
et c’est toujours ainsi.
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
et c’est toujours ainsi.
Sur chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
et dans chaque ville, le désir d’une ville plus grande encore.
Et il en est toujours ainsi.
Dans l’arbre, il tendait les bras vers les cerises, avec la même volupté qu’aujourd’hui.
Il était intimidé par les inconnus et il l’est toujours.
Il attendait la première neige et il l’attendra toujours.

Als das Kind Kind war,
warf es einen Stock als Lanze gegen den Baum,
und sie zittert da heute noch.

Lorsque l’enfant était enfant il a lancé un bâton contre un arbre, comme un javelot.
Et il  y vibre toujours.

 

On trouvera plus de choses à propos de l’écrivain Peter Handke sur Oeuvres ouvertes

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Adorno, Wotan et la fin

 „

Wer nichts vor sich sieht und wer die Veränderung der gesellschaftlichen Basis nicht will, dem bleibt eigentlich gar nichts anderes übrig, als wie der Richard-Wagnersche Wotan zu sagen: Weisst Du, was Wotan will? Das Ende —, der will aus seiner eigenen sozialen Situation heraus den Untergang, nur eben dann nicht den Untergang der eigenen Gruppe, sondern wenn möglich den Untergang des Ganzen.

Theodor W. Adorno : Aspekte des neuen Rechtsradikalismus. Suhrkamp 2019 p 10

« 

Qui ne voit devant lui poindre aucun à-venir et qui ne veut pas transformer les bases sociales de la société, à celui-ci il ne reste en fin de compte plus rien d’autre qu’à dire comme le Wotan de Wagner : Sais-tu ce que veut Wotan ? La fin -, il veut à partir de sa situation sociale propre sa chute, pas seulement la fin de son propre groupe mais si possible le naufrage général de tous.

»

Theodor W. Adorno : Aspects du nouveau radicalisme de droite. Inédit en français. (Extrait traduit par mes soins).

Le texte d’Adorno Aspekte des neuen Rechtsradikalismus, est une conférence qu’il a prononcée devant les étudiants socialistes à Vienne, en Autriche, le 6 avril 1967, dans le contexte d’une montée en Allemagne du parti néo-nazi NPD. Il n’en existait jusqu’à présent dans les archives qu’une bande son. Cette dernière retranscrite vient de paraître aux éditions Suhrkamp à l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’auteur.

Ecoutons ce que dit Wotan et regardons la façon dont Patrice Chéreau l’a interprété.

Richard Wagner : Ring des Nibelungen – Premier jour: La Walkyrie, Acte 2 (1965). Direction : Pierre Boulez. Mise en scène de Patrice Chéreau, avec Donald McIntyre (Wotan), Gwyneth Jones (Brünhilde).

WOTAN :

„ Ich berührte Alberichs Ring, —
gierig hielt ich das Gold !
Der Fluch, den ich floh,
nicht flieht er nun mich : —
Was ich liebe, muss ich verlassen,
morden, wen je ich minne,
trügend verraten,
wer mir traut !
Fahre denn hin,
herrische Pracht,
göttlichen Prunkes
prahlende Schmach !
<b>Zusammen breche,
was ich gebaut !
Auf geb ich mein
Werk :
nur Eines will ich noch :
das Ende —
das Ende ! —“

« J’ai touché l’anneau d’Alberich,
avide, j’ai eu l’or en mains !
J’ai fui la malédiction,
mais elle ne me fuit pas :
je dois abandonner ce que j’aime,
assassiner celui que j’adore,
tromper et trahir
qui a foi en moi
Que disparaissent
gloire et splendeur,
la honte éclatante
du faste divin !
<b>Que s’effondre ce que j’ai bâti!
J’abandonne mon œuvre ;
je ne veux plus qu’une chose :
la fin,
la fin ! – »

Traduction : Françoise Ferlan in Guide des opéras de Wagner.  Fayard

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Europäische Gottesanbeterin / Mante religieuse

Une mante, qui m’a tout l’air d’être religieuse au vu de la coloration de ses pattes, pond ses œufs dans mes géraniums.

Peu de temps après : la séparation. L’oosphère, l’enveloppe protectrice contenant les œufs se durcit et reste fixée à une branche de géranium.

Éclosion prévue : mai -juin 2020

La mante, parfois surnommée tigre de l’herbe1, cheval du diable2, s’en va. Elle mourra avant l’hiver. Cet insecte ne vit que quelques mois, grosso modo de mai à novembre.

En Allemagne, on l’appelle Gottesanbeterin, (en alsacien Gottesbattra) littéralement l’adoratrice de dieu, celle qui prie [beten] dieu. Elle y figure parmi les espèces protégées. En France, elle l’est également en Ile-de-France.

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Ernst Haeckel, créateur du mot « oecologie » (1866)

Ernst Hæckel en 1906

Quelles que soient les critiques que l’on peut formuler à son égard et son ambivalence, certains lui reprochent d’être un des précurseurs de l’eugénisme et d’un certain darwinisme social, le médecin et zoologue Ernst Haeckel (1834–1919), fervent défenseur du darwinisme en Allemagne, est  le premier à avoir forgé le mot écologie et à le définir. Il le fait dans son livre Generelle Morphologie der Organismen (Morphologie générale des organismes) paru en 1866, dans le chapitre intitulé Oecologie und Chorologie (la chorologie traite des aires de répartition géographique des espèces) non sans reprocher aux autres sciences, notamment à la physiologie, d’ignorer les « conditions d’existences » des organismes.

Unter Oecologie verstehen wir die gesammte Wissenschaft von den Beziehungen des Organismus zur umgebenden Aussenwelt, wohin wir im weiteren Sinne alle „Existenz-Bedingungen“. rechnen können. Diese sind theils organischer, theils anorganischer Natur; sowohl diese als jene sind, wie wir vorher gezeigt haben, von der grössten Bedeutung für die Form der Organismen, weil sie dieselbe zwingen, sich ihnen anzupassen. Zu den anorganischen Existenz-Bedingungen, welchen sich jeder Organismus anpassen muss, gehören zunächst die physikalischen und chemischen Eigenschaften seines Wohnortes, das Klima (Licht, Wärme, Feuchtigkeits- und Electricitäts – Verhältnisse der Atmosphäre), die anorganischen Nahrungsmittel, Beschaffenheit des Wassers und des Bodens etc. Als organische Existenz-Bedingungen betrachten wir die sämmtlichen Verhältnisse des Organismus zu allen übrigen Organismen, mit denen er in Berührung kommt, und von denen die meisten entweder zu seinem Nutzen oder zu seinem Schaden beitragen. Jeder Organismus hat unter den übrigen Freunde und Feinde, solche, welche seine Existenz begünstigen und solche, welche sie beeinträchtigen. Die Organismen, welche als organische Nahrungsmittel für Andere dienen, oder welche als Parasiten auf ihnen leben, gehören ebenfalls in diese Kategorie der organischen Existenz-Bedingungen. Von welcher ungeheueren Wichtigkeit alle diese Anpassungs- Verhältnisse für die gesammte Formbildung der Organismen sind, wie insbesondere die organischen Existenz-Bedingungen im Kampfe um das Dasein noch viel tiefer umbildend auf die Organismen einwirken, als die anorganischen, haben wir in unserer Erörterung der Selections-Theorie gezeigt.

Ernst Haeckel : Generelle Morphologie der Organismen. Allgemeine Grundzüge der organischen Formen-Wissenschaft, mechanisch begründet durch die von Charles Darwin reformirte Descendenz-Theorie, 1866)

Couverture du livre de Ernst Haeckel sur les formes artistiques de la nature (1904)

Planche dédiée aux araignées. Lithographie de Adolf Giltsch d’après les dessins de Haeckel.  Hessischen Landesmuseums de Darmstadt. Exposition „Verborgene Schönheit – Kunstformen der Natur“(Beautés cachées les formes artistiques de la nature)  2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« 

Nous désignons sous le terme écologie toute la science des relations de l’ organisme avec le monde extérieur environnant, ce qui recouvre, au sens large, toutes les « conditions d’existence ». Celles-ci sont en partie de nature organique, en partie de nature anorganique [inorganique]. Les unes comme les autres sont, comme nous l’avons montré précédemment, de la plus grande importance pour la forme des organismes car elles obligent ces derniers à s’adapter à elles. Parmi les conditions d’existence anorganiques auxquelles tout organisme doit s’adapter, il y a les propriétés physiques et chimiques de son habitat, le climat (lumière, chaleur, électricité et humidité de l’atmosphère), la nourriture anorganique, l’état de l’eau, du sol etc. Pour ce qui est des conditions d’existence organiques, nous prenons en compte l’ensemble des rapports de l’organisme qui entrent en contact avec les autres organismes dont la plupart ont sur eux soit des effets favorables soit néfastes. Tout organisme rencontre au milieu des autres des amis et des ennemis, les uns facilitent son existence d’autres la compromettent. Les organismes qui servent aux autres de nourriture ou ceux qui y vivent en parasites font également partie de cette catégorie de conditions d’existence. Toutes ces relations d’adaptation sont d’une extrême importance pour la formation des organismes. Les conditions organiques d’existence agissent de manière bien plus profonde sur la transformation des organismes dans leur lutte pour l’existence (Dasein) que les conditions anorganiques ainsi que nous l’avons montré dans notre commentaire sur la théorie de la sélection.

»

(Traduction Bernard Umbrecht)

Oecologie (prononcez Eucologuie), qu’il l’écrit avec un « c », alors qu’aujourd’hui il s’écrit Ökologie, est un mot qu’Ernst Haeckel forge à partir du grec οἶκος qu’il traduit par Haushalt (la tenue du foyer, l’économie domestique ), Lebensbeziehungen (relations de vie).
Antérieurement à ce passage, il avait succinctement défini l’oecologie comme “la science des relations métaboliques entre les organismes” (die Oecologie, die Wissenschaft von den Wechselbeziehungen der Organismen unter einander). Ailleurs, il écrit encore que l’écologie est l’étude des habitats naturels ( Die Oecologie oder die Lehre vom Naturhaushalte). Peu avant lui, Charles Darwin avait parlé d’ « économie de la nature ». Économie et écologie partagent une racine grecque commune : oïkos. D’où l’expression employée par Haeckel de „Naturhaushalt“= foyer, habitat, maison voire économie de la nature. Il parle encore d’un monde extérieur environnant. Il ne connaît pas la notion de milieu, l’Umwelt qui n’est pas l’environnement mais le monde de vie propre à chaque espèce que définira, 70 ans plus tard, Jakob von Üexküll. J’y viendrai ultérieurement. Notons cependant qu’en 1848, un médecin français, Charles Robin, inventait la notion de mésologie (du grec meson, milieu) pour appeler de ses vœux à la constitution d’une science des milieux.

L »écologie est pour Haeckel une science, une science englobant tout l’ensemble des « conditions de vies » et des relations compris dans un sens très large. Mais, comme le souligne Jean-Paul Deléage dans son Histoire de l’écologie,  il n’a pas exploré le continent qu’il a découvert et nommé. Je relève aussi qu’il parle des conditions d’existence des organismes exclusivement en termes d’adaptation. Il n’envisage pas la possibilité d’un agir sur, dans et avec le milieu. C’est un peu comme si c’était lui que visait le philosophe anglais Whitehead quand il écrit :

« Le fait que des espèces organiques ont été produites à partir de distributions de matière imorganique et le fait qu’au cours du temps des espèces organiques de type de plus en plus élevé se sont développées ne sont en rien éclairés par aucune doctrine d’adaptation au milieu, ni de lutte pour la vie.
En réalité, la marche en avant a été accompagnée par le développement de la relation inverse. Des animaux ont entrepris progressivement d’adapter le milieu à eux-mêmes. Ils ont bâti des nids et des habitations sociales d’une grande complexité ; les castors ont coupé des arbres et construit des barrages sur des rivières ; des insectes ont élaboré une vie communautaire d’un niveau élevé comportant une variété de réactions exercées sur le milieu.
Même les actions les plus intimes des animaux sont des activités qui modifient le milieu. Les plus simples des choses vivantes se laissent pénétrer par leur nourriture. Les animaux plus évolués chassent leur nourriture, l’attrapent et la mâchent. Ce faisant ils transforment le milieu pour leurs propres besoins. Certains animaux fouissent le sol pour trouver leur subsistance, d’autres traquent leur proie. Bien sûr, la doctrine courante de l’adaptation au milieu couvre toutes ces opérations. Toutefois, elles sont fort mal exprimées par son énoncé, sous le couvert duquel on perd aisément de vue les faits eux-mêmes. Les formes de vie supérieures s’occupent activement à modifier leur milieu. Dans le cas de l’espèce humaine, cette attaque active du milieu est le fait le plus saillant de son existence ».

Alfred North Whitehead : la fonction de la raison Payot . P 104

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Alexander Kluge : quand un pilote de chasse fait dans sa culotte

Mes remerciements à Alexander Kluge et Vincent Pauval

Une histoire formidablement racontée dans une concision remarquable et évocatrice. J’ai bien noté les guillemets au verbe penser et l’allitération dentale poétique (Der Darm denkt) qui semble justifier le titre. Il me reste cependant des réticences à cette idée que les intestins « pensent » – on finit par oublier les guillemets – même si je comprends ce qu’A.Kluge veut dire par là. Sa thèse favorite est qu’un intestin soit plus malin (klüger) qu’une tête. Ainsi affirme-t-il que nous les humains sommes de très anciennes formes de vie, les billiards de cellules que vous et moi portons en nous existent depuis des temps immémoriaux. Elles sont intrinsèquement rebelles. Elles n’obéissent pas (Source). Certes il s’est passé quelque chose d’unheimlich, un coup d’arrêt dans le bombardement d’un mariage civil. Mais, sans nier le rôle des intestins qui ont pu être assimilés à un second cerveau, une réaction du corps somatique fut-elle de révolte, un affect, qui créent de l’imprévisible, du non-intentionnel, dans une activité calculée alors que le cerveau prolétarisé, déconnecté de la conscience, du pilote de chasse fait défaut, peut-on appeler cela « penser » ?  Nos tripes sont-elles outillées pour cela ?

Reste un beau récit édifiant transformé en un petit opéra grâce à l’utilisation de la Marche du décervelage extrait de la Musique pour les soupers du roi Ubu de Bernd Alois Zimmermann

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La malédiction d’Erysichthon

Ce texte répond à l’invitation de Laurent Margantin
de constituer une Bibliothèque forestière

 

Ferdinand Hodler (1853-1918) Der Holzfäller / Le bûcheron 1910 Huile sur toile H. 130; L. 101 cm © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Saisissante image, pour ne pas dire effrayante au regard actuel, que celle de ce bûcheron du peintre suisse Ferdinand Hodler, cette opposition entre la puissance de l’homme en mouvement diagonal contre la fragilité statique et verticale des arbres sans feuilles. La lecture contemporaine que l’on peut faire du tableau dépasse de loin les intentions du peintre. Elle évoquerait plutôt une sorte de figure (Gestalt) héroïque du Travailleur à la Ernst Jünger dominant de sa stature la nature. La première esquisse du tableau est une commande de la Banque nationale suisse qui voulait illustrer les billets de 50 et 100 francs suisses. L’image ne résume bien évidemment pas la production artistique symboliste du peintre bernois et genevois qui, en 1914, signe la protestation contre le bombardement de la cathédrale de Reims, ce qui lui vaut d’être exclu de toutes les sociétés artistiques allemandes et autrichiennes. Sur Hodler et son œuvre, voir ici.

Pour moi, cette image évoquerait plutôt la figure d’Erysichthon telle que la décrivait Ronsard dont on trouvera le texte ci-après. Je choisis de conserver la langue originale et l’orthographie Erisichton qu’utilise le poète et que l’on trouve aussi dans certaines traductions :

« Contre les bucherons de la forest de Gastine »,

« Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d’une dure congnée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre baston,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les boeufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d’Esté ne rompra la lumiere.

Plus l’amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d’effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les fleches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu’en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d’Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd. »

Pierre de Ronsard : Elégies, XXIV

La forêt de Gâtine, aux confins de la Touraine et du Vendômois, était ce qui subsistait, du temps de Ronsard, d’une vaste forêt primitive. Durant près de six siècles, l’histoire du pays de Gâtine, qui se confond avec la forêt du même nom, « est principalement celle des défrichements qui tendent sans cesse à faire reculer la forêt primitive, pour faire place à des terres labourables ou à des landes utilisées pour le pacage d’un maigre bétail » explique Daniel Schweiz. Il ajoute : « C’est au cours des XIe et XIIe siècles que va être effectué l’essentiel des grands défrichements de la forêt primitive; […] Les derniers défrichements réalisés au cours du XVIe siècle sont d’ampleur très limitée, ils vont cependant rester en mémoire grâce aux vers fameux de Pierre de Ronsard, indigné par la mise en coupe réglée de ce qui subsistait de la forêt primitive en Vendômois, après 1573. » (Source)

Le mythe d’Erysichthon

Erysichthon, en grec Erusi-chthôn, est celui qui fend la terre. Il fait partie du cycle Déméter (Cérès chez les Latins) symbole de la terre nourricière. Le premier à avoir raconté cette histoire est le poète grec Callimaque de Cyrène dans son Hymne en l’honneur de Cérès au troisième siècle avant Jésus Christ. Extrait :

« Les Pélasges [peuple de Thessalie] habitaient encore à Dotium. Ils y avaient consacré à Cérès  un bois délicieux, planté d’arbres touffus, impénétrables au jour ; lieu charmant, que la déesse aima toujours à l’égal d’Éleusis, de Triopion et d’Enna. Là, parmi les pins et les ormes altiers, les poiriers s’enlaçaient aux pommiers, et du sein des rocailles jaillissait une onde pareille au cristal le plus pur.
Mais quand le ciel voulut retirer ses faveurs aux enfants de Triopas, un funeste projet séduisit Érisichton. Il prend vingt esclaves, tous à la fleur de l’âge, tous semblables aux géants, et capables d’emporter une ville. II les arme de haches et de cognées, et court insolemment avec eux au bois de Cérès.
Au milieu s’élevait un immense peuplier qui touchait jusqu’aux astres et dont l’ombre, à midi, favorisait les Dryades. Frappé le premier, il donne en gémissant un triste signal aux autres arbres. Cérès connut à l’instant le danger de son bois sacré : « Qui donc, s’écria-t-elle en courroux, brise les arbres que j’aime ? » Aussitôt, sous les traits de Nicippe (c’était sa prêtresse), les bandelettes et le pavot dans les mains, la clef du temple sur l’épaule, elle s’approche, et ménageant encore un insolent et coupable mortel : « Ô toi, lui dit-elle, qui brises des arbres consacrés aux dieux, ô mon fils, arrête ; retiens tes esclaves ; mon fils, cher espoir de ta famille, n’arme point le courroux de Cérès, dont tu profanes le bocage. » Mais lui, plus furieux qu’une lionne du Tomare à l’instant qu’elle accouche, « Retire-toi, répond-il, ou bientôt cette hache… Ces arbres ne serviront plus qu’à bâtir le palais où je passerai mes jours avec mes amis dans les festins et dans la joie. »
Il dit, et Némésis écrivit le blasphème. Soudain Cérès en fureur se montra tout entière : ses pieds touchent à la terre et sa tête à l’Olympe. Tout fuit, et les esclaves demi-morts abandonnent leurs cognées dans les arbres. Cérès les épargna ; ils n’avaient fait qu’obéir à leur maître. Mais à ce maître impérieux : « Va, dit-elle, insolent, va bâtir le palais où tu feras des festins : certes, il t’en faudra souvent célébrer désormais. »
Elle n’en dit pas plus : le supplice était prêt. Aussitôt s’allume au sein de l’impie une faim cruelle, insatiable, ardente, insupportable ; effroyable tourment dont il fut bientôt consumé. Plus il mange, plus il veut manger ; vingt esclaves sont occupés à lui préparer des mets, douze autres à lui verser à boire : car l’injure de Cérès est l’injure de Bacchus, et toujours Bacchus partagea le courroux de Cérès.
[…]
Cependant au fond de son palais, Érésichton, passant les jours à table, y dévore mille mets. Plus il mange, plus s’irritent ses entrailles. Tous les aliments y sont engloutis sans effet, comme au fond d’un abîme.
[…]
Tant qu’à Triopas il resta quelque ressource, son foyer fut seul témoin de sa peine. Mais quand Érisichton eut absorbé tout son bien, on vit le fils d’un roi, assis dans les places publiques, mendier les aliments les plus vils ».

Callimaque de Cyrène : Hymnes / En l’honneur de Cérès
On peut lire le texte intégral ici

Si Calimaque précise à quoi doit servir le bois, à la construction d’une salle de festin, Ovide qui a repris l’histoire dans les Métamorphoses ne l’évoque pas. Ce dernier cependant modifie le sort d’Erysichton en en faisant non un mendiant chassé par son père qu’il a ruiné et faisant les poubelles mais un anthropophage de lui-même

« La force du mal, après qu’elle a consommé toute
matière, donne une nouvelle pâture à la lourde maladie.
Erisichthon met en pièce ses propres membres, par morsure
déchirement : le pauvre nourrit son corps en le diminuant »

(Ovide : Les métamorphoses. Livre VIII.
Traduction : Marie Cosnay aux bien-nommées Editions de l’ogre)

C’est la version d’Ovide que reprend Ronsard. Ce dernier y ajoute la dimension de la dette.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.»

Chez Calimaque de Cyrène, l’arbre abattu était un peuplier dont le bois était destiné aux poutres de sa salle à manger, dans lequel il comptait donner des festins.

La forêt est différente chez Ovide :

«  Ici s’élevait un immense chêne, au tronc plein d’années, tout un bois. Des bandelettes, des tablettes de souvenir, des tresses l’entouraient, témoins des vœux réalisés. Souvent, sous l’arbre, les dryades menaient les chœurs, souvent, mains unies, elles se rangeaient autour de lui et, si on devait mesurer en brasses le tronc, il en faisait trois fois cinq. Le reste de la forêt était sous l’arbre et l’herbe sous le reste de la forêt ».

La punition contre le geste guerrier attaquant pour son confort le bois sacré de Déméter est irrémédiable. Il est particulièrement intéressant de relever chez Ovide, qui le traite de criminel sacrilège qui vend en les prostituant les pouvoirs de métamorphose de sa propre fille, qu’il est lui-même interdit de métamorphose car « il méprisait la force des dieux ».

Il « nourrit son corps en le diminuant ». On pourrait dire aussi en référence au dernier rapport du Giec : se nourrir de la terre en la diminuant. L’humanité épuise la terre. On peut y voir l’expression de la dynamique de croissance exponentielle de notre économie qui à mesure qu’elle exploite les ressources les raréfie.

Dans la Divine comédie de Dante Allighieri, où Erysichthon est évoqué dans le Purgatoire (XXIII, 24) comme symbole de n’avoir plus que la peau sur les os, on peut lire, ailleurs, ceci :

« Il sort rempli de sang de la triste forêt, qu’il laisse en tel état, que même dans mille ans on ne la pourra plus reboiser comme avant. » (Purgatoire XIV, 64-66)

Les mille ans, nous y sommes.

Ce n’est pas n’importe quelle forêt à laquelle s’attaque sauvagement Erysichthon et cela justifie que l’on puisse évoquer la forêt amazonienne, poumon et patrimoine de l’humanité, qui devrait être sanctuarisée. Cette fonction de poumon n’est bien sûr pas évoquée dans les légendes. Si les fonctions changent, elles convergent vers une même exigence de respect. Les forêts sont toujours plus qu’une ressource de bois à exploiter de plus en plus industriellement. Elles ont une dimension symbolique qui va au-delà de la question d’une gestion durable, ou non, des forêts. Et les arbres aujourd’hui meurent aussi d’une autre façon : la maladie et la sécheresse. Leur préservation est une des solutions, non la seule, permettant de lutter contre le réchauffement climatique.

«Une exploitation plus durable des terres, une réduction de la surconsommation et du gaspillage de nourriture, l’élimination du défrichement et du brûlage des forêts, une moindre exploitation du bois de chauffage et la réduction des émissions de gaz à effet de serre nous offrent un réel potentiel d’amélioration et contribueraient à résoudre les problèmes de changement climatique en lien avec les terres émergées»,

a déclaré Eduardo Calvo, coprésident de l’équipe spéciale du GIEC pour les inventaires nationaux de gaz à effet de serre.

S’il fallait nommer un Erysichthon d’aujourd’hui, même s’il n’est pas le seul responsable, il y a d’autres bûcherons et il est le produit d’un système social, le nom du président d’extrême droite du Brésil conviendrait assez bien. Sous son pouvoir, la déforestation de la forêt amazonienne s’accélère. L’Institut national de recherche spatiale du Brésil fait état de 2 254 kilomètres carrés de zones amazoniennes déforestées en juillet 2019, contre 596,6 en juillet 2018, soit une hausse de 278 %. Il est notable que Ronsard passe d’Erysichthon aux peuples ingrats qui ne savent pas reconnaître les bienfaits de la forêt.

Quelle malédiction pour Jair Bolsonaro et son nihilisme ?  Que ses cheveux repoussent en croissance exponentielle, à mesure qu’il les fait couper, de sorte qu’il ne pourra plus jamais quitter son salon de coiffure où il finira ruiné ? Ouvrons plutôt la question, avec Ronsard : « Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses / Merites-tu, meschant» ?

Post-scriptum : Déforestation et colonialisme

Un post-scriptum pour évoquer, cela me semble de circonstance, le rapport entre la déforestation et le colonialisme à partir d’une lecture postérieure à la rédaction du texte ci-dessus. Il concerne « le déplacement vers le Sud des dégâts et conflits forestiers » vers le milieu du 19ème siècle. Dans leur livre L’évènement anthropocène (Points, Seuil), Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz notent que :

« si en Europe, du fait du recours aux énergies fossiles, les tensions sociales et écologiques autour de la forêt s’atténuent, c’est au prix de la déforestation accélérée des zones tropicales depuis 1850 ou de leur transformation en forêts monospécifiques d’eucalyptus (papier), d’hévéas (caoutchouc) ou de palmiers à huile. Dans la seconde moitié du XIXè siècle, le modèle de la forêt réglée (né en Allemagne puis autour de l’École forestière de Nancy) se globalise pour rationaliser les forêts du Sud, devenues réservoirs du Nord . La création de l’Indian Forest Service en 1860, puis la fondation d’administrations équivalentes au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et dans les territoires colonisés d’Afrique, font qu’à la fin du XIXè siècle les forestiers britanniques gèrent une surface équivalente à dix fois celle de la Grande-Bretagne. Dirigé au début du XXè siècle par Gifford Pinchot, ancien élève de l’École de Nancy et figure du conservationnisme, le domaine public forestier des États-Unis est lui aussi gigantesque : avec celui du Canada, il couvre 15 % de la surface du continent nord-américain. À la faveur de l’affirmation de l’État-nation et des empires, qui donne une place croissante à l’expertise scientifique, la gestion soutenable des forêts permet de redéfinir ces espaces immenses en propriété nationale où impériale, et d’en organiser l’exploitation réglée. Elle permet également de contrôler des populations locales dans leur rapport à la nature. »

S’arrêtant sur le cas indien, où l’administration forestière coloniale a conduit à de nombreuses révoltes en raison de la privation des droits d’usage de la forêt ôtées aux populations autochtones, la destruction des villages , etc, ils soulignent :

« Comme en Europe autour de 1800, les conflits forestiers constituent donc un phénomène global où se joue une lutte essentielle entre une nature optimisée, connectée au marché en vue de servir les besoins de consommateurs lointains, et un environnementalisme des pauvres des communautés villageoises privées de droits d’usage et de gestion commune.
L’historien Ramachandra Guha dresse un bilan environnemental négatif de cette foresterie technocratique conservationniste en soulignant que les forêts d’Inde sont aujourd’hui en bien plus mauvaise condition qu’en 1860. Alors que le service forestier gère toujours 22 % de la surface de l’Inde, moins de la moitié de ces 22 % est boisée . »

(Christophe Bonneuil / Jean-Baptiste Fressoz : L’évènement Anthropocène / La Terre, l’histoire et nous. Seuil poche pp 293-295)

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Voilà pourquoi l’on nous désespère

« L’histoire est l’art de rappeler aux femmes
et aux hommes leur capacité d’agir en société »

Patrick Boucheron

Frontispice du Leviathan par Abraham Bosse.

Dans un entretien sur une pleine page au journal Dernières Nouvelles d’Alsace (27/07/2019) repris dans l’Alsace du 29/07/2019 – avec un peu de décalage, c’est la même rédaction –  alors que bien des protagonistes locaux ne bénéficient pas de tant d’honneur, Benoit Vaillot s’appuyant sur un présupposé idéologique sans nuance analyse toute forme de différenciation locale voire même toute forme de décentralisation et partant la création d’une Collectivité européenne d’Alsace comme favorisant mécaniquement une surenchère ethno-régionaliste. Voilà qui a au moins le mérite de mettre les pieds dans le plat du couvent des Jacobins. Cette mécanique ossifiée empêche d’imaginer toute possibilité de transformation accompagnant les métamorphoses de la vie. L’entretien n’a rien d’une improvisation. Je m’appuierai pour le critiquer sur une contribution du même auteur à un think-thank, comme ils disent en bon français, appelé l’Aurore. Ce laboratoire d’idées, une des appellations possibles en français, a été créé par l’ancien ministre Jean Glavany et est dirigé par Gilles Clavreul, un haut fonctionnaire proche, dit-on, de Manuel Valls qui fut membre du cabinet de François Hollande. Il se fixe pour objectif de réinvestir la place laissée vacante par la social-démocratie moribonde. A son programme : réarmer la république contre la proposition identitaire (sic). Sans confondre les uns avec les autres, cela permet se situer un peu d’où ça parle. Je ne sais pas si l’auteur se revendique de la gauche mais on trouvera dans ses propos des raisons pour lesquelles celle-ci nous désespère. Cela vaut d’ailleurs pour tous les partis dit républicains comme l’ont montré les dernières élections européennes.
Je ne me contenterai pas de cette critique. Après avoir dans un premier temps souligné que ce type de questionnement mène dans une impasse, paraphrasant le bon vieux mot d’ordre, ce n’est qu’un début, élevons le débat, je m’efforcerai de montrer que souterrainement enfouie se pose une question à ouvrir, celle de la localité. Ce faisant je me risque à un exercice de travaux pratiques du groupe Internation.
Commençons par le texte de l’entretien. Il a fait quelque bruit dans le Landerneau où la croyance en un impératif d’immédiateté a effacé le temps d’une réflexion plus approfondie. Je le reprends ici dans son intégralité en encadré, il sera entrecoupé de commentaires. Le tout sera approfondi à la fin. C’est moi qui sur- et souligne. En italique les questions de la journaliste.

1. Réplique à Benoît Vaillot

Collectivité d’Alsace et régionalisme : « Un risque d’éloignement de la nation »

Alors que beaucoup se réjouissent de la création de la collectivité européenne d’Alsace, d’autres s’inquiètent. « La différenciation territoriale favorise les mouvements ethno-régionalistes », constate l’historien strasbourgeois Benoît Vaillot (*), spécialiste des frontières et des identités.

(*) Benoît Vaillot est agrégé d’histoire, doctorant à l’université de Strasbourg et à l’Institut universitaire européen de Florence. Il est spécialiste des frontières.

Propos recueillis par Anne-Camille BECKELYNCK

Que pensez-vous de la création de la collectivité européenne d’Alsace ?

Je pense que c’est un gadget administrativo-politique qui met en danger l’unité et l’indivisibilité de la République : on attribue à une collectivité spécialement créée des compétences particulières exorbitantes et la possibilité d’adapter des lois.

D’où il ressort qu’un gadget peut ébranler les fondements de la République caractérisée par son unité et son indivisibilité. Bigre ! La République est-elle si fragile que cela ? La Constitution de la République française précise en son article 1er d’une part que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », et que « son organisation est décentralisée ». On ne trouve pas de caractère d’unicité dans notre Constitution actuelle. Ce sont l’article 1er de la Constitution de l’an I ou 24 juin 1793 ainsi que le point II du Préambule de la Constitution du 4 novembre 1848, qui précisent que « La République est démocratique, une et indivisible ». Donc les constitutions se révisent sans que cela ne constitue un danger pour la patrie. J’ai d’abord cru que notre historien n’avait pas bien lu la Constitution. Il s’avère qu’en fait il veut restaurer celle de 1793.

Exorbitantes ?

La collectivité européenne d’Alsace va être dotée de compétences supplémentaires que d’autres collectivités n’ont pas en matière de coopération transfrontalière, économie et innovation, formation professionnelle, éducation, culture, logement, ainsi que les langues et cultures régionales.
La nouvelle collectivité aura la possibilité, par exemple, de promouvoir le bilinguisme, en prenant partiellement en charge, de façon encore assez floue, l’enseignement de l’allemand. Or pour être professeur d’allemand en France il faut normalement avoir passé un concours de l’Éducation nationale et/ou être recruté par l’État. L’exception accordée à l’Alsace en la matière présage un désengagement de l’État sur des missions fondamentales et fait courir le risque d’une décentralisation sans règles communes, avec un transfert désorganisé des compétences étatiques au bon vouloir des élus locaux. De plus, c’est illisible pour les citoyens et dangereux pour l’indivisibilité de la République.

On notera que pour illustrer ce qu’il appelle des compétences exorbitantes, il cible comme exemple la singularité de l’histoire de l’Alsace d’avoir été dans son histoire de langue allemande et d’être frontalière avec l’Allemagne. Pourtant en matière de compétences supplémentaires, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Tout au plus, dans certains domaines, la nouvelle collectivité peut être chef de file – on ne sait trop ce que cela veut dire – d’un ensemble parfaitement hétéronomique. Le toute reste dans le cadre du code général des collectivités territoriales. Et sous la férule d’un pro-consul de la préfectorale. Et c’est même là qu’il y a un problème. Pas de trace de compétences, de pouvoir de décision un tant soit peu autonomes. Il est totalement inexact de dire que la nouvelle collectivité prenne en charge, fut-ce partiellement, l’enseignement de l’allemand. Le texte de loi dit ceci :

« Art. L. 3431-4. – La Collectivité européenne d’Alsace peut proposer sur son territoire, tout au long de la scolarité, un enseignement facultatif de langue et culture régionales selon des modalités définies par la convention mentionnée à l’article L. 312-10 du code de l’éducation, en complément des heures d’enseignement dispensées par le ministère de l’éducation nationale.
La Collectivité européenne d’Alsace peut recruter par contrat des intervenants bilingues pour assurer cet enseignement ».

Au fond, vous contestez la « décentralisation à la carte » voulue par le gouvernement…

Le droit à la différenciation territoriale repose sur l’idée que toutes les collectivités sont différentes et que leurs compétences doivent épouser leurs besoins. Mais le problème est que l’expression de ces besoins découle de revendications identitaires et non de la défense de l’intérêt général local.
Un statut spécifique pour l’Alsace ne bénéficiera en réalité pas vraiment à la région et à ses habitants.

Affirmer que les besoins de différenciations découlent de revendications identitaires constitue une erreur d’analyse manifeste. C’est mettre la charrue avant les bœufs. Les « revendications identitaires » tomberaient-elles du ciel ? Ces besoins sont ce qu’ils sont , on peut toujours en faire la critique, mais ils ne sont pas à confondre avec leur instrumentalisation par des forces identitaires qu’il conviendrait dès lors de nommer. Car, qui est ici visé par cette appellation confuse ?  Il n’y a pas à confondre l’aspiration à une diversalité au sens d’Edouard Glissant qui la définit comme une « mise en relation harmonieuse des diversités préservées » avec une revendication identitaire. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en pas. Le tout est de savoir pourquoi.

Mais justement, l’existence même de l’Alsace en tant qu’entité institutionnelle, sa place sur la carte de France officielle, a été effacée par la réforme territoriale de 2015 et la création de la région Grand Est. Est-ce que ce n’est pas là le péché originel ?

Cette réforme territoriale bâclée est l’une des plus grandes fautes de la présidence de François Hollande. Elle a supprimé des régions cohérentes et pertinentes pour l’action publique, et l’Alsace a été l’une de ces victimes. La suppression de la région Alsace a été une erreur fondamentale et la création du Grand Est une erreur encore plus grande. On a rassemblé ensemble des régions au profil politique, économique et culturel très différent pour constituer un monstre administratif qui éloigne les citoyens des centres de décision. Et plutôt que de remédier à cette situation ubuesque en cassant la réforme de 2015, le président de la République et son gouvernement réalisent une réforme encore plus néfaste en créant une nouvelle collectivité avec de nouvelles compétences, mais qui va rester dans la région Grand Est. L’Alsace devrait tout simplement redevenir une région à part entière.

Là nous sommes à peu près d’accord. Quoi que… peut-être pas pour les mêmes raisons. Car sa conception de la région et du département est strictement étatico-pyramidale. Du haut en bas. Toute complexité distendrait selon lui ce cadre. C’est la complexité qui l’effraye. Mais le problème n’est pas tant là que dans le fait qu’elle ne fait pas sens. La région a été créée, on le sait, sur un coin de table où François Hollande s’est amusé entre la poire et le fromage à la découper ainsi.
Je signale à propos de la région du Grand- Orient -Est, que cette dernière vient de lancer un appel d’offre pour la fabrication d’une identité grand-estienne qui lui fait si grand défaut, et pour cause. Les éléments de la carte d’identité ont déjà été définis : les rois de France ayant été sacrés à Reims, la Marseillaise créée à Strasbourg, les batailles de la Marne et de Verdun en 1914 et 1916 , etc. (Cf Rapport du SRADDET page 11) , je vous laisse imaginer la suite. Au fait, ils ont oublié que Jeanne d’Arc étant lorraine… Et forcément effacé que l’Alsace était allemande depuis 40 ans en 14-18 et qu’on y parlait alors majoritairement l’allemand. (Cf ici)

Vous êtes spécialiste de la construction des souverainetés et des identités nationales. D’après vos recherches, quels effets ont les différenciations territoriales de ce type ?

La promotion des différences de compétences entre collectivités génère une surenchère ethno-régionaliste. Par « ethno-régionalisme » on qualifie le régionalisme d’exclusion qui revendique des différences irréductibles par rapport à l’État central et qui construit l’identité régionale contre ce dernier. Il distille une petite musique contre l’État, qui est comparable à celle que l’on retrouve chez certains élus nationaux contre l’Union européenne : « Ce n’est pas notre faute, c’est la faute à Bruxelles », « Ce n’est pas notre faute, c’est la faute à Paris », au fond, c’est le même discours.
Globalement, les mouvements ethno-régionalistes manipulent les identités régionales et même, au besoin, les inventent ! Ça a été le cas en Italie avec l’invention de la Padanie dans les années 1970. Cette région a été inventée par la Ligue du Nord [initialement « Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie », rebaptisée en 2018 « La Ligue » – Lega en italien. Ce parti d’extrême-droite est aujourd’hui dans la coalition au pouvoir, avec notamment le ministre Matteo Salvini, NDLR]. Ce parti ne souhaitait plus verser à l’État italien des impôts qui seraient redistribués pour le développement de toute la péninsule italienne – structurellement plus riche au nord qu’au sud – et a donc inventé une identité pour le justifier.
Les exemples en France ne vont assurément pas aussi loin, mais on peut s’étonner de voir qu’à Rennes, les plaques de rue sont aussi écrites en langue bretonne alors qu’historiquement personne à Rennes n’a jamais parlé breton…
On constate que, pour s’implanter durablement, les mouvements ethno-régionalistes ont toujours comme priorité la revendication des compétences en matière éducative et culturelle pour la région. L’aménagement du territoire qu’ils mettent en avant pour rassurer n’est qu’un leurre. C’est pour ça qu’ils insistent autant sur la question de l’apprentissage des langues régionales.

Faut-il déduire de la dernière affirmation que l’apprentissage des langues régionales suffirait de facto à mettre celles et ceux qui la pratiqueraient en opposition irréductible à l’état central ? Je passe sur l’affirmation discutable que personne à Rennes n’a jamais parlé breton… Et, placer l’Alsace sur le même plan que l’invention de la Padanie, fallait l’oser ; c’est ce qu’on appelle être à côté de la plaque. On passe donc des identitaires aux ethno-regionalistes en passant par ceux qui disent : c’est la faute à Paris puis plus loin aux régionalistes tout court, sans oublier la poignée de mafieux. Cela s’appelle un amalgame là où il faudrait introduire de la différenciation et surtout de la précision. En l’absence d’ethnie, de quoi l’ethno-régionalisme est-il le nom ? En fait ces paravents masquent le fait que l’auteur est hostile à l’idée même de singularité. Toute différentiation ferait, selon lui, mécaniquement un point de bascule dans une nébuleuse destructrice niant ainsi le fait que cela peut-être aussi une ouverture sur une métamorphose individuante. Or, c’est cette négation-ci, avec celle de la vie que révèle la vision mécanique de l’histoire – inquiétant pour un doctorant en histoire -, qui fait le jeu des obscurantismes. Surtout si l’alternative proposée est de danser autour du totem de la République « une et indivisible ».

La Corse a obtenu en 1991 un statut différencié. Qu’est-ce qu’on a pu observer depuis, ces vingt-huit dernières années ?

On constate que la différenciation territoriale favorise mécaniquement les mouvements ethno-régionalistes puisqu’elle leur offre la reconnaissance institutionnelle qu’ils réclament. Jusqu’à récemment, les régionalistes corses ne représentaient qu’eux-mêmes et une poignée de mafieux. Mais la création de la collectivité territoriale de Corse leur a donné une légitimité forte et ils n’ont cessé de progresser. Maintenant, on compte plusieurs partis régionalistes corses dont le score total a doublé entre 2004 et 2010 (de 17 à 35 %). Ils ont fait leur entrée à l’Assemblée nationale en 2017, avec trois députés sur quatre circonscriptions.
Dans ce cadre institutionnel, le danger est qu’à terme les partis nationaux disparaissent au profit des partis régionaux. Donc c’est une illusion, de la part des élus locaux alsaciens, de penser qu’ils vont maîtriser, contenir ou avaler les autonomistes. Au contraire, ils vont devoir être dans une surenchère face à eux pour exister politiquement dans le cadre de la nouvelle entité territoriale. Ils vont être progressivement phagocytés et à terme, l’unité nationale est en danger.

Si l’on ne peut pas dialoguer avec les « autonomistes », on fait quoi ? On fait appel à l’aimable docteur Guillotin du couvent des Jacobins ?

Et donc selon vous, plus on en donne aux régionalistes, plus ils en demandent ?

Absolument. Regardons à l’étranger pour prendre du recul sur nos débats franco-français. Un exemple évident nous est offert par la Catalogne. La proclamation unilatérale d’indépendance de 2017, tous les spécialistes des territoires en Europe la jugeaient inévitable. Depuis les années 1980, l’État espagnol a cédé à toutes les demandes des régionalistes. Le degré d’autonomie de la Catalogne s’est tellement rapproché de l’indépendance qu’il était devenu logique que les indépendantistes terminent le processus. En face, l’État espagnol a réagi de façon extrêmement brutale, à la mesure de son laxisme pendant quarante ans.
Au Royaume-Uni, des compétences particulières sont attribuées aux entités qui la composent [Angleterre, Pays de Galles, Écosse, Irlande du Nord] à travers la devolution. Cela a permis aux indépendantistes écossais du SNP [Scottish national party] d’accéder au pouvoir. Ils ont organisé en 2014 un référendum sur l’indépendance (55,3 % de non) et parlent d’en organiser un nouveau pour ne pas être embarqués dans le Brexit. Si l’Écosse prend son indépendance, le Royaume-Uni est non seulement mort, mais la nation britannique aussi.
Il y a aussi l’exemple belge. Les régionalistes flamands demandent depuis plus de cinquante ans plus d’autonomie en disant, à chaque fois, que c’est la dernière. Ça a amené en 1993 à une fédéralisation de l’État belge, avec des entités séparées selon des critères territoriaux et linguistiques. Maintenant les indépendantistes flamands demandent de régionaliser des domaines fondamentaux comme l’impôt ou la sécurité sociale. Aujourd’hui, il ne reste plus à la Belgique que son roi et une équipe de football ! Francophones et Flamands ont même des partis politiques séparés au Parlement national. Ce n’est pas une prédiction folle que d’envisager la dissolution de la Belgique à moyen terme…
On constate que plus on donne aux régionalistes, plus on tend vers la destruction de l’État et de la nation.

Trop long ! Coupez ! (aurait du dire le Rédacteur en chef). Régionalistes, indépendantistes, autonomistes, ethno-régionalistes, tout cela est du pareil au même. Qu’en est-il de l’Allemagne, état fédéral, de la Suisse multilingue et dialectale où les Cantons lèvent l’impôt et alimentent les finances de l’État et non l’inverse ? Comment qualifie-t-il les mouvements d’extrême droite et xénophobes qui se développent là-bas ? Ont-ils pour origine la dévolution ? Car il condamne aussi la dévolution, c’est à dire … la délégation de compétences sur le mode : vous leur donnez le petit doigt et ils veulent tout avaler.

Donc selon vous, la création de cette collectivité alsacienne fait courir à terme le risque d’une sécession ?

Les mouvements ethno-régionalistes prennent des formes différentes selon les territoires et il ne faut pas voir la Catalogne partout, mais il y a un risque d’éloignement de la nation. Toute différenciation territoriale fait mettre le doigt dans cet engrenage. Cela ne veut pas dire que la décentralisation est un danger en soi mais qu’il faut proposer une décentralisation au service de la population qui n’amoindrit pas le rôle de l’État. L’État doit garder un rôle social fort et permettre d’équilibrer le territoire.
C’est pour cette raison qu’il faudra être vigilant sur d’éventuelles revendications fiscales. La volonté d’autonomie fiscale a souvent été le moteur de l’indépendantisme. En Écosse, les revendications indépendantistes sont aussi motivées par le fait qu’il y a du pétrole en mer du Nord et qu’ils ne veulent pas partager le magot…
La décentralisation à la carte telle que la proposent le président de la République et le gouvernement actuel profite in fine toujours aux mêmes : les métropoles et les régions les plus riches. Il n’y a aucun intérêt pour la Corrèze de demander un statut particulier puisqu’elle n’en aura jamais les moyens. Cette réforme est dangereuse parce qu’elle risque de flatter les mouvements ethno-régionalistes qui souhaitent mettre fin à la solidarité nationale et à l’égalité territoriale qu’apporte l’État républicain. Les inégalités territoriales de notre pays, révélées lors de la crise des gilets jaunes, n’ont pas fini de s’accroître.

Et on y répond par un égalitarisme territorial ? On remarquera qu’il laisse courir la question de la sécession tout en abondant dans son sens. Son incapacité à penser la différence ne lui permet non seulement pas de lire les textes mais de relever la moindre singularité de l’histoire de l’Alsace comparée aux autres régions. Il est vrai qu’on ne l’apprend pas à l’école.
Simplisme, déni, et contrevérité,  le fait de prendre les effets pour les causes, ce qui est une définition de l’idéologie, caractérisent cet entretien. Alerter d’un danger n’est pas critiquable en soi, mal poser le problème peut s’avérer tout aussi dangereux car cela alimente les mauvaises réponses.

Singulièrement, Benoît Vaillot en oublie même qu’il existe déjà un droit local d’Alsace Moselle. A ce qu’on sache cette réalité n’a pas spécialement favorisé le développement d’un ethno-régionalisme. De quoi d’ailleurs cette chose est-elle le nom en l’absence d’ethnie ? Cherchant un peu à savoir ce que contenait ce néologisme on ne peut plus vague, force est de constater que nous avons à faire à une nébuleuse. On trouve pêle-mêle : ethno-régionaliste = « défenseur d’une population régionale ». Une population régionale serait une ethnie ? Un certain Lieven De Winter pose qu’un parti ethno-régionaliste est un parti qui postule la différence culturelle irréductible d’une catégorie clairement définie de la population et demande, afin que cette différence puisse être prise en compte adéquatement, une modification de la structure de gouvernement adaptée aux besoins (Cf De Winter; Lieven. Non-state wide parties in Europe. Barcelon (ES), Institut de ciències politiques isocials, 1994. cité par Frédéric Falkenhagen : Les électorats ethno-régionalistes en Europe occidentale) ».
Pour Benoît Vaillot, l’ « ethno-régionalisme » qualifie le régionalisme d’exclusion qui revendique des différences irréductibles par rapport à l’État central et qui construit l’identité régionale contre ce dernier. On voit que c’est clair ! L’impression domine que le préfixe ethno n’a ici qu’une fonction péjorative. Le néologisme doit servir de repoussoir. A quoi ? A ceci :

« De plus en plus, est apparue la nécessité de garantir la diversité des dispositions législatives afin d’adapter ces dernières aux réalités locales. Cette multiplicité législative explique peut-être que l’adjectif « une » qui figurait dans les textes révolutionnaires, ait disparu dans les Constitutions du xxe siècle. L’existence de textes venant concurrencer la loi et la reconnaissance de populations au sein du peuple français sont deux illustrations de la recherche d’une diversité territoriale qu’il n’est pas possible d’ignorer ».(Michel VERPEAUX, Professeur à l’Université Panthéon-Sorbonne, Directeur du Centre de recherches en droit constitutionnel, sur le site du Conseil constitutionnel)

Dans un article co-écrit avec le politiste Benjamin Morel, les deux auteurs critiquent la différentiation territoriale assimilée de fait à une « décentralisation asymétrique » qui conduirait ipso facto à une « surenchère ethno-régionaliste, soit un régionalisme d’exclusion se fondant sur un rejet de l’État central ». Car, il y aurait « une corrélation entre l’étendue des compétences des collectivités et le sentiment ethno-régionaliste ». Toute dévolution, tout transfert de compétence, voire d’adaptation de la loi à des réalités régionales conduirait à la radicalisation des aspirations identitaires. Plus raide, tu meurs. Pensée mécanique qui nie la vie même à partir d’une conception absolutiste de l’État. Le choix des mots et leur flou qui condensent les amalgames n’a rien d’anodin.
Benjamin Morel et Benoit Vaillot vont jusqu’à affirmer qu’il serait vain de « distinguer un régionalisme modéré qui viserait à l’autonomie de gestion et un ethno-régionalisme extrême, poussant à l’indépendance ». De quoi bloquer toute évolution. Ils en rajoutent en prétendant que « la décentralisation peut même représenter un frein à la croissance ». Les singularités quand bien même elles existeraient ne doivent pas trouver de traduction institutionnelle.
Selon les auteurs toute fêlure dans l’armature du Leviathan dont on oublie par ailleurs de dire qu’il est aujourd’hui numérique provoquerait une dérive ethno-regionaliste. Ne reste plus qu’à renforcer sa cuirasse comme s’il s’agissait d’un corps extérieur assiégé, à la mettre sous la protection de la police en guerre contre une population jugée hostile et à retourner aux fondamentaux de 1793 niant deux siècles d’histoire. Pour  finir plus royaliste que le roi puisque aussi bien nation – celle de Renan, auquel les auteurs se réfèrent – et Etat central sont confondus. Feuilletant les extraits du Journal de Robert Musil, je suis tombé sur cette annotation :

« Il dit : Savez-vous ce qu’il en est ? Il leur manque un roi en France. – Oh, pourtant, n’êtes-vous pas suisse et républicain ? rétorquai-je. – Ça, c’est une autre question ; Nous, nous sommes républicains depuis 600 ans pas seulement depuis 45 » [1845 en fait la deuxième République est de 1848 et pour 4 ans seulement. le texte de Musil date des années 1910]

(Robert Musil : Aus den Tagebüchern. Suhrkamp p. 84)

L’absence d’ouverture de l’État envers la diversité n’a d’égale que son ouverture à tous les vents de la globalisation. Ne faut-il pas plutôt considérer, sans tomber dans le faux débat jacobin/girondin, le fait que, quand le corset d’une conception unitaire de la République est trop serré, des coutures cèdent ? Et serré, il l’est.

L’Alsace qui était une région diverse devient, par fusion des anciens départements, au départ prévue dès la constitution des nouvelles régions, une collectivité unique sans réelles compétences particulières, pas même un petit supplément d’âme de langue et d’histoire régionales, cette dernière toujours absente des programmes scolaires. Tiens, au fait, pourquoi notre historien ne critique-t-il pas cela ? Avec le « nouveau » nom de Collectivité européenne d’Alsace, elle est destinée à devenir laboratoire d’une zone franche transnationale dont on vendra la marque, le plus sûr moyen de lui faire perdre sa consistance. Il fallait pour cela récupérer le nom même. La région Grand Est et non la nouvelle collectivité pourra ainsi organiser, comme elle vient de l’annoncer, expressément pour marquer le coup, en une sorte de geste inaugural, un Marché de Noël alsacien à …New-York puisque l’ « identité » de l’Alsace, c’est le marché de Noël. Quoi d’autre ? Tout ça pour ça ? En tous les cas, il y a de l’argent pour ce faire. En espérant que l’Ubu états-unien ne va pas se mettre à taxer les boules en prétextant que lui seul les a, les boules.

Je signale au passage que le Traité d’Aix-La-Chapelle, qui complète le Traité de l’Elysée entre la France et l’Allemagne, prévoit la « mise en œuvre conjointe d’un projet de territoire portant sur la reconversion de la zone de proximité de la centrale nucléaire de Fessenheim dans le contexte de sa fermeture, au travers d’un parc d’activités économiques et d’innovation franco-allemand, de projets dans le domaine de la mobilité transfrontalière, de la transition énergétique et de l’innovation ».

Que la décentralisation puisse poser des problèmes d’équilibres, de péréquations, qu’elle ne règle pas la question sociale, etc… je n’en disconviens pas. Mais un tel manichéisme mécanique ne permet précisément ni de les poser ni de les traiter.

2. La question de la localité

Avec  la restauration de l’absolutisme étatique où le citoyen finit dans la dichotomie ami/ennemi à la Carl Schmitt qui décrivait ainsi ce qui constituait la politique, nous sommes dans une impasse. La raideur mécanique de ce « rationalisme »  est un déni de l’importance la localité et témoigne de l’incapacité à la penser de manière pharmacologique sauf à débusquer un bouc émissaire (pharmakos) ici appelé ethnorégionaliste sans penser à ce qui le produit. Bétonner les exorganismes complexes que construisent les sociétés humaines revient à nier la vie elle-même. C’est d’elle qu’il faut partir. Et toute vie aussi bien biologique que noétique dépend d’une localité. Les animaux eux-mêmes, et contrairement à ce que l’on croit, ne s’adaptent pas à leur milieu mais le construisent.

Pour remettre les choses sur leurs pieds, on pourrait partir d’un peu d’empathie (Einverständnis) pour les souffrances qu’engendrent dans les populations le sentiment que le sol se dérobe sous leurs pieds et qui les conduit à se renfermer dans un illusoire cocon préservant une illusoire identité. L’illusion est dans la clôture. Il ne s’agit pas ici de s’enfermer dans une fausse alternative ouverture/ fermeture mais de considérer avec la philosophe Simone Weil que le milieu de vie quelles qu’en soient les limites n’existe pas sans relation avec un extérieur :

« un milieu déterminé doit recevoir une influence extérieure non pas comme un apport, mais comme un stimulant qui rende sa vie propre plus intense »

(Simone Weil : L’enracinement / Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain).

Il faudrait compléter cette notion par le fait qu’il s’agit aussi de vie noétique et que l’ensemble ne peut se concevoir en faisant abstraction des milieux techniques. Ne nous demande-t-on pas sur la photo d’identité de mettre nos lunettes ? Par ailleurs, le travail et les modes de vie sont, sous toutes leurs formes, prolétarisés.
Pour en rester à Simone Weil, elle note – en 1949 – que c’est précisément au moment où tout a été entièrement « remis en dépôt à l’état » qu’il se décompose :

« Enfin le village, la ville, la contrée, la province, la région, toutes les unités géographiques plus petites que la nation, ont presque cessé de compter. Celles qui englobent plusieurs nations ou plusieurs morceaux de nations aussi. Quand on disait, par exemple, il y a quelques siècles, « la chrétienté », cela avait une tout autre résonance affective qu’aujourd’hui l’Europe.
En somme, le bien le plus précieux de l’homme dans l’ordre temporel, c’est-à-dire la continuité dans le temps, [i.e : le lien entre les vivants et les morts, « la mission de la collectivité à l’égard de l’être humain, à savoir assurer à travers le présent une liaison entre le passé et l’avenir »] par-delà les limites de l’existence humaine, dans les deux sens, ce bien a été entièrement remis en dépôt à l’État.
Et pourtant c’est précisément dans cette période où la nation subsiste seule que nous avons assisté à la décomposition instantanée, vertigineuse de la nation. Cela nous a laissés étourdis, au point qu’il est extrêmement difficile de réfléchir là-dessus ».

(Simone Weil :  ibid)

En même temps, il ne faut cependant pas exagérer la question des racines particulièrement rhizomateuses en Alsace. Les racines, il faut savoir en couper, ou les déplacer tout comme il faut savoir se rendre étranger à soi-même (sich entfremden) pour mieux se retrouver.

« C’est depuis le temps des nomades, où il fallait garder en mémoire les lieux de pâture, que l’on surestime ainsi la question de l’endroit où l’on est ».

(Robert Musil L’homme sans qualité)

Ou Claude Vigée :

« l’homme n’est pas un tronc figé dans l’espace jusqu’à sa mort : seule ses jambes agiles constituent ses racines qui courent libres sur l’étendue de la terre »

(Cité dans Claude Vigée : Mon double royaume in Les orties noires Edition bilingue. Oberlin )

Claude Vigée n’en a jamais pour autant oublié son idiome dialectal, l’emportant avec lui.

Je note au passage que les plus alsaciens des Alsaciens sont en Amérique, que l’Ubu britannique, de son nom complet Alexander Boris de Pfeffel Johnson, dit le brexiteur, a des « racines » alsaciennes et ottomanes, l’un de ses ancêtres fut chambellan du roi de Bavière, de même que l’Ubu -c’est un euphémisme-  états-unien a des « racines » allemandes. Même qu’il n’aime pas qu’on le lui rappelle. Ils ont en point commun d’être des produits de l’Europe.

L’arbre généalogique est ici anecdotique ce qui ne veut pas dire que la généalogie le soit. Il n’apporte pas grand-chose. L’ « identité », pour évoquer un instant ce mot pas très heureux, n’est jamais acquise. Pour les signes extérieurs, il y a la carte d’identité. Il y en a même de trop. Elle est désormais biométrique c’est-à-dire qu’une parcelle de notre corps, empreinte digitale, de l’iris, de la rétine, de la voix, forme du visage seraient suffisantes à nous identifier dans la société de contrôle numérisée par la mise en place de dispositifs de contrôles de plus en plus automatisés. Un décret du gouvernement français vient d’ officialiser le développement d’une application mobile d’authentification d’identité sans possibilité d’un choix librement consenti comme le réclamait la CNIL, en voie de marginalisation. Baptisée «AliceM», elle fait appel à un dispositif de reconnaissance faciale.

Pas sûr qu’Alice aurait aimé cela… Elle qui disait :

« Est-ce que, par hasard, on m’aurait changée au cours de la nuit ? Réfléchissons : étais-je identique à moi-même lorsque je me suis levée ce matin ? Je crois bien me rappeler m’être sentie un peu différente de l’Alice d’hier »

Ce sera la fin du Pays des Merveilles. Dans cette société de contrôle (Gilles Deleuze) qui n’est plus simplement de surveillance (M. Foucault), nous sommes de plus en plus considérés comme des ennemis potentiels de l’État et décrits comme des homme[s] sans qualité quantifiables et numérisables.

La question de l’identité, en tous les cas posée comme un état qui permettrait de dire voilà ce que je suis, est une fausse question. Car il s’agit de devenir ce que l’on est, c’est à dire être comme Alice capable de métamorphoses, capables de développer, sans y parvenir jamais tout à fait, le maximum de nos potentialités en relation avec le développement des potentialités de la localité. Elle est celle de la singularité. Penser l’individuation, toujours aussi collective, ne peut faire l’économie d’un examen de notre assujettissement à l’algorithmisation du monde qui nous dividualise (Gilles Deleuze) et non qui nous individue et dans lequel on laisse la Silicon Valley faire la police et la justice sur les réseaux sociaux. Et créer une monnaie.

Il me semble qu’en partant de ces considérations-ci, on peut en développer une pharmacologie et panser cette souffrance. évoquée plus haut. Qu’elle soit manipulée par un certain nombre de forces, cela me paraît indiscutable. Mais on ne peut se passer de l’analyse du terreau sur lequel elles opèrent. Plus discutables sont les façons de les qualifier. Nous en avons déjà vues un certain nombre. On parle aussi de conservatisme, les progressistes étant du côté de l’État et de la rationalité financière. Certains parlent même de fascisme. Je sais – un peu – ce qu’il était hier mais j’ignore ce qu’il signifie aujourd’hui. Je me méfie en tous les cas d’un tel mot non défini. Il faudrait pour le moins le caractériser. Sans doute, le concept adéquat reste à inventer. Le mot conservateur est ambigu dans la mesure où le soin à porter aux localités peut passer par la nécessité de conserver un certain nombre de choses. Les localités qu’une politique de santé financiarisée veulent priver de leurs maternités parce qu’un accouchement par jour n’est pas rentable là où l’usine à 50km de là en réalise dix fois plus n’ont-elles pas raison de vouloir les préserver, quand bien même il faudrait les repenser ?

La globalisation a été et est vécue comme une délocalisation non seulement en termes de transfert de lieux de production mais aussi par ce qui est ressenti comme une intrusion de l’altérité des messagers du malheur (Brecht), ceux qui portent avec eux les malheurs du monde. C’est cet oiseau de malheur, ce porteur de mauvaises nouvelles, le réfugié, que l’on transforme en bouc émissaire. La localité doit présenter une dimension d’hospitalité. Elle inclut d’ailleurs la cohabitation avec d’autres espèces animales et végétales. Pensons au loup !

Nous sommes dans le contexte de l’anthropocène tel que le définit Bernard Stiegler :

«L’anthropocène est [..] ce qu’il convient de caractériser comme une liquidation des localités et une augmentation générale et planétaire de l’entropie thermodynamique comme augmentation de la dissipation de l’énergie, de l’entropie biologique comme destruction de la biodiversité, et de l’entropie informationnelle comme destruction de la noodiversité.»

(B. S.: Qu’appelle-t-on panser ? page  77).

La localité alors, qu’est-ce que c’est ? Question difficile en l’absence de traditions de réflexion sur le sujet. Je ne sais pas si l’on peut dire que le philosophe Bernard Stiegler a introduit la question ; en tous cas, il la porte fortement actuellement. Je n’en démêlerai que quelques aspects ou m’efforcerai de le faire. Commençons par ce que la localité n’est pas. Elle n’est pas assimilable à un folklore. Elle ne produit aucun déterminisme géographique. L’endroit où l’on est né n’est pas déterminant. Au demeurant, on n’a pas demandé leur avis aux femmes du temps où elles étaient tenues de suivre leurs maris. Pour Edgar Reitz, le réalisateur allemand de la série éponyme, la heimat est un univers fictif et toujours quelque chose que l’on a perdu. Le plus souvent, ce qui reste dans la mémoire ce sont les lieux des premières socialisations. Elle peut être le lieu où l’on arrive. Elle peut être la demeure du souffle, une géographie fictive, que l’on pourrait écrire avec Bernard Stiegler local-ité, c’est à dire qui a le caractère du local sans en avoir forcément une inscription physique, c’est à dire qui tient lieu de, comme l’on dit. Et à partir duquel peut se conquérir la singularité de la parole et de la pensée. Elle est ce qui permet d’acquérir un point de vue.
La localité est le lieu où la vie produit de l’anti-entropie, de l’anti-anthropie. Elle est ce qui permet de produire de la diversité, que se constituent des savoir-faire, des savoir-vivre et où se développent des capacités à penser/ panser par soi-même.

La localité dans son rapport à la globalisation / mondialisation

La localité ne se suffit pas à elle-même. Outre sa propre plasticité, elle entre en relation avec d’autres localités pour des échanges réels constituant des marchés (Fernand Braudel) et/ou symboliques, le stammtisch de l’association des joyeux chasseurs d’images, par exemple. Ou la bibliothèque municipale lieu d’un dialogue ace les auteurs vivants et morts. Le premier « non enraciné », étranger, est le commerçant (Georg Simmel), indispensable à la vie de la localité en ce qu’il transporte vers d’autres localités ce qui est produit par l’une ou y apporte ce qui est produit ailleurs. D’abord à l’intérieur d’un territoire puis de plus en plus loin. A cette dimension horizontale s’en ajoute une autre, verticale qui a tendance a supplanter la première dans la globalisation.

« …le problème de notre temps n’est […] pas d’avoir à choisir entre globalisation et repliement national, mais de bâtir un ordre juridique mondial solidaire et respectueux de la diversité des peuples et des cultures. Cette perspective tierce, la langue française nous offre un mot pour la nommer, avec la distinction qu’elle autorise entre globalisation et mondialisation. Mondialiser, au sens premier de ce mot (où « monde » s’oppose à « immonde », comme « cosmos » s’oppose à « chaos »), consiste à rendre humainement vivable un univers physique : à faire de notre planète un lieu habitable. Autrement dit, mondialiser consiste à maîtriser les différentes dimensions écologique, sociale et culturelle du processus de globalisation. Et cette maîtrise requiert en toute hypothèse des dispositifs de solidarité, qui articulent la solidarité nationale aux solidarités locales ou internationales ».

(Alain Supiot : Mondialisation ou globalisation ? Les leçons de Simone Weil)

On ne peut cependant pas mondialiser la globalisation qui est une délocalisation sans mondialiser la localité. On voit mal comment une question aussi importante que celle de la nécessaire transformation de notre agriculture et de notre alimentation posée mondialement par le Giec pourrait se gérer autrement que localement, ce qui ne veut pas dire en autarcie mais tant au niveau des différents pays, groupes de pays que de celui des régions y compris transfrontalières, villes, villages et ceci pas seulement verticalement mais aussi horizontalement, tant diachroniquement que synchroniquement.  Les agricultures ont une histoire parmi les plus anciennes même. L’effet du changement climatique n’est pas le même sur le vignoble bordelais que sur le vignoble alsacien ou champenois. De même, je ne vois pas comment on peut afficher son attachement à l’Alsace sans se préoccuper de l’état de la nappe phréatique qui se gère de manière transrhénane ou des forêts vosgiennes qui se meurent. Ces dernières se gèrent de manière transvosgienne.  C’est aussi localement qu’on fait l’expérience de l’anthropocène. Je note d’ailleurs que dans les soi-disant nouvelles compétences qualifiées d’exorbitantes aucune ne touche aux questions de l’environnement. Et pour cause, elles n’ont même pas été demandées.

La première localité dans l’univers est la biosphère aujourd’hui coiffée d’une technosphère :

« Depuis Spoutnik, des milliers de satellites encerclent la Terre en boucles de quatre-vingt-dix minutes. Leurs ondes enveloppent le globe d’une deuxième atmosphère, une technosphère. Le réseau dense des données issues d’observations satellitaires et la lourde infrastructure informatique qui permet de les traiter sont à la fois ce qui sauve, en nous permettant de mieux connaître les impacts humains sur le système Terre, et ce qui nous a perdus, en ce qu’ils participent du projet de domination absolue de la planète »

( Christophe Bonneuil / Jean-Baptiste Fressoz : l’événement Anthropocène. Seuil. p.79)

Grâce à ce système, nous sommes sans cesse géolocalisés même quand nous prenons un ticket de stationnement pour lequel il faut désormais, du moins dans ma ville, entrer en données son numéro intégral d’immatriculation. Pas sûr d’ailleurs que cela soit bien légal.

La seule façon de contrer ce futur est de construire un à-venir. Il faut sans cesse relocaliser et transformer et le global et le local en mondes et mondial-ités au sens d’habités et habitables où il n’est pas seulement question de survivre et de vivre mais de vivre bien et de vivre mieux (Whitehead). Cete question n’est pas nouvelle, ce qui est nouveau est qu’elle s’inscrit dans un horizon dans lequel se situe un point de non-retour.

C’est dans ce contexte qu’il faut poser la question de l’avenir – un avenir et non un éternel présent encore moins un passé figé – de l’Alsace car « nous avons besoin de l’avenir et non de l’éternité de l’instant » (Heiner Müller).

Il existe une catégorie particulière de localités, qui me tient particulièrement à cœur, ce sont les localités transfrontalières, surtout si elles partagent des pans d’histoire communs. Non seulement en termes de relations d’échanges entre des localités situées de part et d’autres d’une frontière mais en tant aussi d’espaces transnationaux comme par exemple celle du Rhin supérieur regroupant l’Allemagne, la France et la Suisse, par ailleurs non membre de l’Union européenne. Pour de telles régions, l’idée d’internation, au sens de Marcel Mauss peut acquérir une signification particulière à condition de ne pas confondre internation avec inter-état-nation comme c’est le cas aujourd’hui. Car cela suppose d’acquérir pour ces régions de nouvelles capacités d’autonomie et de réduire les écarts entre elles permettant de renforcer ce qu’elles ont de commun sans détruire, au contraire cultiver – prendre soin de -, leurs différences. Les hétéronomies et les interdépendances sont une réalité. On ne peut penser aucune autonomie sans penser ces dernières. Et autrement qu’en termes mécaniques.

Complexe ? Et alors ?

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Robert Musil : « D’où, chose remarquable, rien ne s’ensuit… »

Egon Schiele : Landschaft mit zwei Bäumen / Paysage avec deux arbres 1913

1. Woraus bemerkenswerterweise nichts hervorgeht

Über dem Atlantik befand sich ein barometrisches Minimum; es wanderte ostwärts, einem über Rußland lagernden Maximum zu, und verriet noch nicht die Neigung, diesem nördlich auszuweichen. Die Isothermen und Isotheren taten ihre Schuldigkeit. Die Lufttemperatur stand in einem ordnungsgemäßen Verhältnis zur mittleren Jahrestemperatur, zur Temperatur des kältesten wie des wärmsten Monats und zur aperiodischen monatlichen Temperaturschwankung. Der Auf- und Untergang der Sonne, des Mondes, der Lichtwechsel des Mondes, der Venus, des Saturnringes und viele andere bedeutsame Erscheinungen entsprachen ihrer Voraussage in den astronomischen Jahrbüchern. Der Wasserdampf in der Luft hatte seine höchste Spannkraft, und die Feuchtigkeit der Luft war gering. Mit einem Wort, das das Tatsächliche recht gut bezeichnet, wenn es auch etwas altmodisch ist: Es war ein schöner Augusttag des Jahres 1913.

Robert Musil: Der Mann ohne Eigenschaften. Erstes Buch

« 

1. D’où, chose remarquable, rien ne s’ensuit.

« On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique ; elle se déplaçait d’ouest en est en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l’air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l’anneau de Saturne, ainsi que nombre d’autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu’en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l’air avait atteint son maximum, et l’humidité relative était faible. Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c’était une belle journée d’août 1913.

»

Robert Musil, L’homme sans qualités Ed. du Seuil – traduction Philippe Jaccottet

 

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Volterra (Toscane) par Wolfgang Storch

Volterra

 

Brief an den Dichter Adonis

Lieber Monsieur Adonis

[…]

Ich kam an einem Karfreitag zum erstenmal nach Volterra, auf dem Weg von Pisa nach Siena. Ein Tag, an dem die Bäume dunkelviolett leuchteten, voll der Knospen, die aufbrechen wollen. Ein Land im Karfreitagszauber. Ich fuhr wie im Flug den mächtigen Bergrücken hinauf. Meinen ersten Sohn, Kaspar, sieben Jahre alt, an meiner Seite. Ich fand die Stadt streng und selbstbewuft, eine stolze Kommune, in sich geschlossen. Aber da war der weite Blick über das Land im ersten Grün. Dort unten auf dem Weg nach Siena wollten wir eine Merenda machen. Den Berg hinab treffen wir auf einen Hügel, ein Wald wie ein Igel. Wir stiegen hinauf. Ich sehe das Land jetzt von der halben Höhe, auf der Höhe der Hügelketten ringsum, in dem Moment des Eintauchens. Ich bin nicht im Norden, nicht im Süden, nicht im Osten, nicht im Westen. Der Hügel ein Nabel der Welt. Er heißt San Martino. Hier wurde am 1. Mai getanzt und wird es nun wieder. Eine Landschaft um mich, von der ich glaubte, hier könne ich ankommen. Da es mir gelänge, hier zu leben. In der Fremde und doch nicht. Großgeworden in der bayerischen Voralpenlandschaft, war dies Land das Gegenstück, sein Vorbild.

Am Südhang von Volterra fand ich sechs Jahre später mein Haus – auf eben dieser halben Höhe. In der Mitte des letzten Jahrhunderts ausgebaut von den Volterraner Brüdern Tangassi. Sie hatten ihre Alabasterarbeiten in Mexiko verkaufen können. Aus dem Bedürfnis, etwas von Mexiko hier für sich gegenwärtig zu machen, verwandelten sie ein altes Bauernhaus. Die kleine Kirche weihte der Bischof 1858 Maria de Guadalupe, der Schutzheiligen von Mexiko. Es war die Zeit, als Wagner nach Venedig an den Canale Grande zog, um dort den zweiten Akt von „Tristan und Isolde“ zu komponieren. 1943, als ich geboren wurde, okkupierte die Wehrmacht das Haus für mehrere Monate. Die Offiziere bedankten sich bei der Hausherrin mit einem Wandteppich aus alten Stoffen mit orientalischen Mustern und Schriftzügen, mit Tieren, Vögeln, die nun mein jüngster Sohn entdeckt. Vielleicht eine Arbeit aus Sizilien. Unter dem Wandteppich schlafe ich. Von wem er kam, erfuhr ich erst vor kurzem.

Die Ankunft ist der Tod, sagten Sie in Berlin. Hier in Volterra will ich ankommen. Der Ort eröffnet sich, wie die Pflanzen, die warten, daß ich den Schreibtisch verlasse. Ich bin, da ich das Leben hier zu verstehen suchte, hineingewachsen in einen Raum, in dem ich Begegnungen, Konstellationen, die mich in der Jugend geprägt haben, wiederfinden konnte. Das Gefühl, jetzt bist du angekommen, überfiel mich immer wieder. Dieses durchdringende Jetzt – ein Glücksgefühl, eine Stufe auf einer langen Treppe. Die Geburt von Antonio Maria vor eineinhalb Jahren hat viel verändert. Für die Nachbarn war es das Zeichen, daf ich zum Leben in Volterra entschlossen bin. Mein Sohn wächst hier auf und entdeckt die Welt, wo ich sie noch einmal entdecke.

Und ihn entdecke. Als seine tiefen Augen zu sehen begannen, mich anschauten, waren sie erfüllt von einer Herkunft, wissende Augen, die in eine neue Welt eintauchen. „Oft erhaschte ich einen Blick seines Auges,“ las ich zu der Zeit in den Erinnerungen von Isadora Duncan, als sie von ihrem und Edward Gordon Craigs Kind erzählt, „und dann fühlte ich mich ganz nahe an der Scheidelinie, wo das geheimnisvolle Rätsel des Lebens in Schatten versinkt. Diese Seele in dem neugeschaffenen Körper, die meinen Blick mit scheinbar verstehendem Auge erfaßte, mit Augen, die aus der Ewigkeit zu kommen schienen und liebevoll meinen Blick erwiderten.“ Günther Lucke aus Erfurt, der Stadt meines Vaters, erzählte: Die Seelen der Toten wandern in die Teiche, der Storch, der die Ankunft des Früblings symbolisiert, fischt sie als Kinder wieder heraus und bringt sie zu den Eltern. Glücklich die Vorstellung, die Platon übermittelte, daß die Kinder ihre Eltern wählen. So blicken sie angekommen auf uns, damit wir wissen, was sie wußten, bevor sie beginnen, das, was sie jetzt umgibt, anzuschauen, zu begreifen.

Von der Stadtmauer Volterras reicht der Blick im Norden über Pisa zu den Apuanischen Alpen, in der Ferne die Marmorbrüche von Carrara, im Ostenbis ins Chianti-Gebiet, im Süden über die Colline metallifere in die Maremma, im Westen auf das Tyrrhenische Meer, bis zu den Bergen Korsikas – ein Erdkreis, den das zwischen den Hügeln leuchtende Meer weitet. Ein Erdkreis aufgefangen vom Mittelmeer. Die Römer fügten den etruskischen Namen Velathri neu zusammen aus volare und terra. Zwischen Himmel und Erde den Winden ausgesetzt. Man glaubt, sich fallen lassen zu können und fliegt, wie die Bussarde über den Hängen. Die Stadt aber kann sich nicht den Berg hinunter ausdehnen. Der Lehmboden, der die Nekropolen birgt, trägt keine Häuser. Im Nordwesten ist ein Teil des Berges in den Abgrund gestürzt. Die senkrechten gelben Felsen weisen in sein Inneres.

Aus dem Alabaster, den die Etrusker im Umkreis Volterras unter der Erde fanden, weiß und geädert wie Marmor, doch Gips – aus diesem Material formten sie Urnen und gaben sich darin der Erde zurück, gaben sich darauf selbst als Bild: ruhende Körper, gelagert wie zum Mahl, mit übergroßen Köpfen, die sich mit einer Direktheit darstellen wie auf der Piazza. Es ist ihr Ort, ihre Stadt, ihr Land. „Haben die Etrusker schon im Leben den Tod immer bei sich gehabt wie jetzt diese Urnen“, fragte Max Picard, „so daß das Sein im Tode für sie nichts anderes war als das Sein im Leben ? Sie machen den Eindruck von Wartenden, bereit im nächsten Augenblick, ins Leben zurückzukehren, sie sind gar nicht weggekehrt vom Leben, sie sind nur auf die andere Seite des Todes gegangen, der die andere Seite des Lebens war.“ An den Seiten der Urnen finden sich geflügelte Lasen, Toten- führerinnen wie im Norden die Walküren. Die Nekropolen gruben die Volterraner vor den Stadtmauern in den Berg, Viertel der anderen Stadt.

Keine Stadt in der Toscana erfuhr den Tod, erfuhr Vergewaltigung und Plünderung durch die Medici so grausam wie Volterra. Die Eroberung, angeordnet von Lorenzo il Magnifico, der das Erz der Colline metallifere brauchte, ausgeführt durch Federico di Montefeltro, der sein Urbino zu einem glänzenden Zentrum der Renaissance ausbaute, endete in dem Sacco di Volterra, der Italien erschütterte. Wo einmal die Akropolis und die Tempel standen, haben die Medici eine Zwingburg errichtet. Ein Gefängnis bis heute. Die Stadt aber lebt mit den Gefangenen. Mit ihnen erarbeitet Armando Punzo Stücke von Peter Weiss und Jean Genet, zeigt sie im Gefängnishof und auf der Piazza. Lorenzo il Magnifico hatte Andrea Poliziano auf dem Sterbebett anvertraut, er glaube nicht, daß ihm der Sacco di Volterra dereinst vergeben werde, die Hölle warte auf ihn. Savonarola hatte ihm darum die Absolution verweigert. Als Florenz den fünfhundertsten Todestag Lorenzos feierte, las der Bischof von Volterra eine Messe für die Opfer. Es ist, schrieb Max Picard, „als könne man auf den langsam zur Gegenwart ansteigenden Stufen der Zeit wieder zurück in die Vergangenheit hin- abgehen“.

Volterra hat seine Gestalt gefunden in einer etruskischen Bronzestatue aus dem zweiten Jahrhundert vor Christus, 575 mm hoch: „Ombra della sera“. Ein Jüngling nackt, dessen Körper die Abendsonne dreimal überlängt hat, auf festem Fuß hoch aufgeschossen, ein Kind fast noch, versunken mit sich selbst konfrontiert, in sich horchend, der Schoß wird Geschlecht. Die Hände auf den Oberschenkeln ruhend umschließen Bauchnabel und Penis, umschließen, was nun aufbricht, wie die Sonne, die ins Meer taucht, in Erwartung der Kraft, lieben zu können, zu zeugen, in Erwartung dessen, was geschehen wird, Dunkles, in Erwartung der Hochzeit, der Rückkehr der Sonne. Im Aufsteigen der chtonischen Kräfte, eine Sonde hinab in die Erde, hoch hinauf in einen Raum, der nun zu erfahren ist. Seine Mitte der Bauchnabel und seine neue Mitte jetzt der Penis, der eine kann nicht Mitte sein, wenn nicht der andere Mitte ist,

Er ist wie der Wind, der sich nicht zurückzieht, und wie das Wasser, das nicht zur Quelle heimkehrt. Beginnend bei sich, schafft er seinesgleichen – er hat keine Vorfahren, und seine Wurzeln sind in seinen Schritten.

Er wandert im Abgrund und hat die Gestalt des Windes.

Das andere Bild, in dem sich Volterra vergegenwärtigt – auch dies im Moment des Sonnenunterganges – ist die ,Kreuzabnahme » von Rosso Fiorentino. Datiert 1521, in Auftrag gegeben von der Compagnia della Croce di Giorno für ihre Kapelle in San Francesco – fünfzig Jahre nach dem Sacco di Volterra. Der Schmerz darüber scheint sich in dem Bild erneut zu manifestieren. Christus hat die Welt verlassen. Maria vom Tode getroffen, gehalten von zwei Frauen, Maria Magdalena, hingestürzt auf die Knie vor Maria, ihren Schoß umfangend, sie stützend, ihren Schoß küssen, ihn trösten wollend, der ihn gebar, der nun sein Werk vollbracht hat. Auf der anderen Seite Johannes, hochaufgerichtet, geschlagen, den Kopf in den Händen, im Schmerz über die Welt, die Christus getötet hat. Erstarrt. Im weißen Schlaglicht. In der Ferne auf freiem Hügel in der Abendsonne flanierende Edelleute mit Schwertern, auf dem Kamm Söldner mit Hellebarden. Vier Männer auf Leitern, Joseph von Arimathia über den Querbalken des Kreuzes gebeugt, Nikodemus links und noch zwei Helfer, suchen den vom Kreuz gelösten Körper zu halten, zu bergen. In heller Erregung alle vier. Ein Wind erfaßt sie. Der in die Arme der Helfer hinsinkende tote Christus beschreibt einen halben Kreis, er selbst die hinabtauchende Sonne, die Haut ein fahles Grün, im Zentrum der vier Männer, deren Körper, Arme, Beine ein rotierendes Sonnenrad bilden. Nikodemus entdeckt die Wunde in der Brust des Toten, die die Hand des Helfers rechts berührt, zurückfahrend und schon sich darauf stürzend, mit der ausgestreckten Linken darauf zeigend und schon berühren wollend, ein Aufschrei und schon dürstend, gierig die Augen, im flammenden Rot das Hemd, über die Schultern das schwarze Fell, ein Tier: das Blut will wieder aus der Wunde hervorbrechen. Selig verzückt hinter den geschlossenen Augen Christus. Die Wunde zeigte Rosso dem Betrachter auf einem anderen Bild, der Grablegung in der Kirche San Lorenzo von Sansepolcro: geschlossene Lippen. Geüffnet die Lippen von Maria. In ihrem Rücken eine Kriegsfurie, die Zähne zeigend, blutig die Lippen. Gemalt 1528, ein Jahr nach dem Sacco di Roma.

Es war Nikodemus, berichtet die Legenda aurea, der von dem Gekreuzigten ein herrliches Bild gemalt hatte. Ein Bild, das das Blut Christi, seine Heilkraft barg. Als Juden mit einer Lanze hineinstachen, „ging reichlich Blut und Wasser heraus und füllte das Gefäß, das man darunter hielt. Da erschraken die Juden und trugen das Blut in ihre Synagoge: da wurden alle Kranken davon gesund, die man damit bestrich“. Von dieser Wirkung sollte das Bild für Volterra sein, damit die Stadt erkennt, es ist die Leidensfähigkeit, ist die Hingabe, die Wunde, die ihr die Kraft zur Genesung geben. Der tote Christus ist geborgen, so hatte ihn zuvor Michelangelo, 25 Jahre alt, wie Rosso jetzt, in die Arme von Maria gelegt, schwerelos, erlöst, einkehrend, lächelnd. So zeigte er ihn, fünfzig Jahre später, gestützt von Maria Magdalena, sie beide aber gehalten von Nikodemus, in dem Michelangelo sich selbst darstellte, – es sollte die Pietà für sein eigenes Grabmal werden.

Unten im Hof an der Mauer stand ein Feigenbaum mit zwei Stämmen, ein V. Er trug schwere schwarze Feigen. Seine Blätter flogen wie Vögel im Wind vom Meer. Ein Sturm hatte letztes Jahr den rechten Stamm umgebrochen. Den linken Stamm stützten wir. Vor vier Wochen zeigte Gabriele einen Spalt, der sich, wie mit einem Messer eingeschnitten, vom Boden den Stamm hochzog. Der linke Stamm wollte nicht ohne den rechten leben. Schwarze Feigen hatte mir früher Francesco gebracht. Mit vollen Händen. Ihn als Nachbarn zu finden, war ein großes Geschenk. Er war die Seele hier auf dem Südhang. Geboren vor dem Ersten Weltkrieg, war er mit seinen Eltern und drei jüngeren Geschwistern nach dem Zweiten Weltkrieg von den Abbruzzen, wo ihr Land sie nicht mehr ernähren konnte, nach Volterra gezogen. Sein Leben, sagte er, war Krieg, drei Kriege: Afrika, Albanien, Griechenland. Als italienischer Kriegsgefangener kam er in das KZ Mauthausen. Er und seine zweite Frau, eine Volterranerin, lebten zusammen mit der Familie seines Sohnes aus der ersten Ehe. Sie bau- ten das Haus aus, als ich nach Volterra kam. Oft war ich zum Essen eingeladen. Er lachte beim Anstoßen und sagte: „troppo amore“. Die er für mich empfinde, er gab sie mir. Mit ihm konnte jeder reden, ihn um Rat fragen. Man wufte, er erzähit nichts weiter. Er antwortete auch nicht viel. Aber ihm gegenüber klärten sich die Dinge, man wußte, was zu tun ist. Als seine Frau starb, wurde es ihm schwer zu leben. Er kam, um ein Glas Rotwein zu trinken, freute sich über die Gitanes. Auf dem Weg nachhause stürzte er in den Graben. Sein Sohn kam, war böse, er dürfe nicht trinken. Ich verstand ihn. So war es meiner Mutter ergangen, als ich mit meiner Familie und sie allein lebte. Francesco kam immer weniger, er konnte nicht mebr. Als er starb, war ich nicht in Volterra. Das Gespräch kommt auf ihn. Er lebt in denen, die ihn gefragt haben.

Als in Florenz die Pest herrschte, hat Pontormo für die Grabkapelle der Familie Capponi in der Kirche Santa Felicità ein Altarbild gemalt, das auf die Kreuzabnahme von Rosso Fiorentino sieben Jahre später antwortet, das sich ebenso auf Michelangelos Pietà bezieht: ein Bild, das Kreuzabnahme, Beweinung, Pietà, Grablegung und Himmelfahrt in einer Bewegung auffingt. Neun Männer und Frauen, besorgt um Maria, von deren Schoß der tote Sohn hinweggetragen wird, besorgt um den Sohn, den der Vater erwartet. Das heute nicht mehr vorhandene Bild des Vaters befand sich in der Volte der Kapelle: die rechte Hand ausstreckend nach dem Sohn, in der linken ein Tuch, um den Körper von den Wunden zu reinigen. Der Jüngling, der Christus auf den Schultern trägt, wendet sich um, blickt suchend in den Raum der Kapelle, als hörte er die Stimme Gottes, der den Sohn erwartet. Seine Haut gemalt in hellem Lila, in derselben Farbe, demselben Licht wie das Kleid der Frau, die auf Maria zugeht – beide sind Überbringer. Sie reicht Maria das Tuch, mit dem sie den Kôrper des Soh- nes gereinigt hat. Oder will sie mit dem Tuch die Tränen Marias auffangen. Oder das Tuch – Zentrum der Komposition – ist ein Bild der Seele. Die Frau führt Maria die Seele des Sohnes zu. Maria hat ihre rechte Hand, die eine Frau aus der Hand des Sohnes gelôst hat, Abschied nchmend erhoben. Seine Seele wird bei ihr bleiben, wie die Seele der Eurydike bei Orpheus, als sie wieder hinabgleitet in die Unterwelt.

Die neun Gestalten sind wie eine, sagt Anja, die Studentin aus Wladiwostok. Sie sind nicht mehr auf Maria Magdalena, Johannes oder Joseph von Arimathea zurückführbar, so sehr die eine oder andere Haltung an sie erinnern. Pontormo zeigt sich selbst als eine der neun Gestalten, im Rücken von Maria mit dem Blick auf Gott Vater, schnstüichtig, da in dem Mysterium, das er hier gemalt hat, seine bekundete Furcht vor dem Tod aufgefangen ist, fragend und demütig, da er es malen konnte, auch er ein Überbringer. So ist es ein Bild von Pfingsten – nicht des heiligen Geistes. Es bekundet ein Überfallensein durch das Göttliche, das sich im Tod offenbart, als Reinigung, Einkehr und Wiederkehr. Ergriffen durch den Schmerz, durchdrungen vom dem, was sich ihnen offenbart, im Mitleiden sich selbst überbringend, sind sie Boten, in die Welt hinauszugehen. Auf die Fenster- wand rechts der Kapelle malte Pontormo die Verkündigung, den Beginn.

Gestern hatte es geregnet. Ich pflanze vier japanische Nelken in das Beet um die Linde, die letzten noch nicht eingepflanzten. Zwei abgebrochene Blüten stecke ich in den Mund, da fällt mir der Titel von Pirandellos Monolog ein, „Der Mann mit der Blume im Mund », und dadurch Klaudias Frage gestern nacht, als sie den Text bis zu Pontormo gelesen hatte: „Willst du hier sterben?“ In Pontormos Kapelle hatte ich sie am ersten Tag geführt, als sie in Florenz gelandet war, um mich in Volterra zu besuchen. Die Verkündigung begleitet uns, das Licht, das sich in dem Engel bricht, ihn erfüllt. Sein Gewand, seine Flügel sind, um das andere Licht sichtbar zu machen.

Die Farben, mit denen Pontormo gemalt hat, was an Karfreitag geschah, sind die Farben des Karfreitag, der Frühling in der ersten Zartheit, die Farben noch wie die Wurzeln, die Blätter in threr Verwandlung durch das Licht, schutzlos gegen die Sonne, die sie suchen, Karfreitagszauber.

Antonio führt mich hinunter zu dem kleinen Teich, den ich noch nicht kenne. Dino hat ihn in einer Senke mitten in Grazianos Acker angelegt. Gestern war Antonio, als er Lehmklumpen in den ‘Teich warf, selbst hineingefallen. Die neunjährige Laura hat ihn herausgezogen. Jetzt wirft er wieder Lehmklumpen hinein. Auf dem Schreibtisch ein Photo, da bin ich so alt wie er jetzt – an der Hand meines Vaters am Schlachtensee Anfang 1945, bevor wir Berlin verließen. Seine wissenden Augen sind abwesend. Das war die Zeit, als beschlossen wurde, die Produktion der V 2, die er als Ingenieur zu organisieren hatte, von Peenemünde nach Mittelbau Dora zu verlagern. Als nach dem Weltkrieg die Fabriken von Siemens wieder aufgebaut waren, starb er. Er ertrank im Tegernsee. Ein Herzschlag. Ich sah seine Hände und schwamm auf sie zu. Ich war neun Jahre alt. Noch immer weiß ich zu wenig von ihm.

Heute ist Pfingstsonntag. Der Sommer fängt an. Vor zwei Stunden sind die Studenten abgefahren. Die Sonnenlicht streift flach über die Hügel. Mario hat den steilen Hang unterhalb von seinem Teich mit dem Traktor umgegraben. Jetzt ist Stille, nur die Stimmen der Vôgel. Stefan, der mit dem Studium beginnt, hatte mir noch Kohlezeichungen, seine ersten Landschaften, gezeigt. Was ihm gelang, waren die Wege den Hügel hinab, unter den Pinien, was er suchte, mit „Orfeo“ beschäftigt, waren Öffnungen in die Unterwelt, die Gänge hinunter. Heute vor 50 Jahren wurde das Grundgesetz der Bundesrepublik Deutschland verkündet. Es erlaubt nicht den Krieg, der jetzt geführt wird und nicht aufhört. Als er vor zwei Monaten begann, schrieb mir Dusan Rajak aus Belgrad: „Die Luftangriffe gehen weiter bis zur Vernichtung, so sagt uns unsere Tochter, die in Los Angeles lebt“. Mit Antonio besuchte ich Primo, einen Bauern in der Nachbarschaft, den ich lange nicht gesehen hatte. „Es ändert sich nichts,“ sagte et, „aber alles ändert sich.“

Wolfgang Storch

Volterra, 23. Mai 1999

Geschrieben für das Programm Les Représentations de la Méditerranée Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, Aix-en-Provence Université de Provence. Inédit en allemand

Urne funéraire étrusque. Musée étrusque de Volterra

Lettre à Adonis

Cher monsieur Adonis

[…]

Je suis venu à Volterra pour la première fois un vendredi saint, en allant de Pise à Sienne. Un jour où les arbres avaient un éclat violet foncé, regorgeant de bourgeons qui voulaient percer. Un pays dans l’enchantement du vendredi saint. Comme en vol, je gravis l’imposant piton. À côté de moi mon premier fils, Kaspar, âgé de sept ans. Je trouvai la ville austère et sûre d’elle, une commune fière, fermée sur elle-même. Mais il y avait la vue étendue sur la région dans sa première verdure. Nous voulions pique-niquer là en bas, sur la route de Sienne. En descendant, je tombe sur une colline, une forêt pareille à un hérisson. Nous y sommes montés. Maintenant, à mi-pente, je vois la région, à la hauteur des chaînes de collines tout autour, au moment de l’immersion. Je ne suis pas au nord, pas au midi, pas à l’est, pas à l’ouest. La colline est un nombril du monde. Elle s’appelle San Martino. On y a dansé le 1er mai et on recommencera. Autour de moi un paysage qui me donna à croire que je pourrais aboutir ici. Que je pourrais réussir à vivre ici. À l’étranger, et pourtant pas. J’avais grandi dans le paysage des Préalpes bavaroises, ce pays en était le pendant, c’était son modèle.

Six ans après j’ai trouvé ma maison sur le versant sud de Volterra — précisément à cette mi-hauteur. Aménagée au milieu du siècle dernier par les frères Tangassi de Volterra. Ils avaient pu vendre leurs travaux d’albâtre au Mexique. Par besoin de se concrétiser ici quelque chose du Mexique, ils transformèrent une vieille ferme. L’évêque consacra la petite église à Maria de Guadalupe, protectrice de Mexico, en septembre 1858. Dans le même temps, Wagner s’installait à Venise sur le Grand Canal, pour y composer le deuxième acte de Tristan et Isolde. En 1943, au moment de ma naissance, la Wehrmacht occupa la maison pendant plusieurs mois. Les officiers remercièrent la propriétaire en lui offrant une tapisserie d’étoffe ancienne, ornée de motifs et d’écritures orientales avec des animaux, des oiseaux, que mon plus jeune fils découvre à présent. Peut-être un travail fait en Sicile. C’est sous cette tapisserie que je dors. Je ne sais que depuis peu de qui elle vient.

L’arrivée est la mort, avez-vous dit à Berlin. C’est ici, à Volterra, que je veux arriver L’endroit s’ouvre comme les plantes qui attendent que je quitte ma table de travail. Comme j’ai essayé ici de comprendre la vie, je me suis assorti à un espace dans lequel je pouvais retrouver des rencontres, des constellations, qui m’ont marqué dans ma jeunesse. Cette sensation : voilà, tu es arrivé, m’a toujours repris à l’improviste. Ce maintenant qui me traverse, une sensation de bonheur, une marche dans un long escalier. La naissance d’Antonio Maria il y a un an et demi a changé beaucoup de choses. Les voisins y ont vu le signe que je m’étais décidé à vivre ici. C’est ici que mon fils grandit et découvre le monde, alors que je le découvre à nouveau.

Et que je découvre mon fils. Quand ses veux profonds ont commencé à voir, m’ont regardé, ils étaient emplis d’une origine : c’étaient des yeux qui savaient, au moment de s’enfoncer dans un monde nouveau. « Souvent j’ai surpris un regard de lui, ai-je lu à l’époque dans les souvenirs d’Isadora Duncan, au moment où elle évoque l’enfant qu’elle a eu d’Edward Gordon Craig, et je me suis alors sentie très près de la ligne de partage où l’énigme mystérieuse de la vie s’abîme dans l’ombre. Cette âme dans un corps nouvellement créé, qui rencontrait mon regard avec un œil qui semblait comprendre, avec des yeux qui semblaient venir de l’éternité et amoureusement répondaient à mon regard ». Günther Lucke, d’Erfurt, la ville de mon père, racontait : les âmes des morts errent dans les étangs, la cigogne, qui symbolise l’arrivée du printemps, les y repêche de son bec sous forme d’enfants et les apporte aux parents. Réjouissante est l’idée, transmise par Platon, que les enfants choisissent leurs parents. Ainsi, sitôt arrivés, nous regardent-ils afin que nous sachions ce qu’ils savaient avant de commencer à regarder, à concevoir, ce qui les entoure.

Du mur d’enceinte de la ville, le regard découvre au nord, au-delà de Pise vers les Alpes apouanes, les lointaines carrières de marbre de Carrare, à l’est la région de Chianti, au sud la Maremme par-delà les monts métallifères, à l’est la mer Tyrrhénienne jusqu’aux montagnes corses – un univers agrandi par la mer qui scintille entre les collines. Un univers capté par la Méditerranée. Les Romains ont refait le nom étrusque de Velathri à partir de volare et terra. Entre ciel et terre, livrée aux vents. On croit qu’on pourrait se laisser tomber et voler, comme les busards au-dessus des pentes. Mais la ville ne peut s’étendre vers le bas. Le sol de glaise qui abrite les nécropoles ne supporte pas les maisons. Au nord-ouest, un pan de la montagne est tombé dans le précipice. Les rochers jaunes à pic indiquent ce qu’elle est au-dedans.

Avec l’albâtre qu’ils trouvaient sous la terre aux environs de Volterra, blanc et veiné comme du marbre, mais qui reste du gypse, les Étrusques faisaient des urnes : à l’intérieur, ils se donnaient de nouveau à la terre ; à l’extérieur, ils se donnaient à voir en effigie : corps au repos, allongés comme pour un repas, avec des têtes trop grosses, qui se présentent avec la même franchise que sur la piazza ; c’est leur place, leur ville, leur pays. « Les Étrusques avaient-ils déjà de leur vivant leur mort constamment près d’eux comme maintenant leurs urnes, s’est demandé Max Picard, de sorte que l’existence dans la mort n’était en rien différente de l’existence dans la vie ? Ils donnent l’impression de gens qui attendent de revenir à la vie, prêts dans la minute qui suit, on ne les a nullement balayés de la vie, ils sont juste allés de l’autre côté de la mort qui était l’autre côté de la vie ». Sur les flancs des urnes se trouvent des Lazes ailées, conductrices des morts comme les Walkyries dans le Nord. Les habitants de Volterra ont creusé les nécropoles dans la montagne devant les remparts. Ce sont les quartiers de l’autre ville.

Aucune ville de Toscane n’a connu de mort, n’a connu de violences et de pillages aussi affreux que Volterra du fait des Médicis. Ordonnée par Laurent le Magnifique, qui avait besoin du minerai des monts métallifères, exécutée par Frédéric de Montefeltre qui, de sa ville d’Urbino, fit un des centres éclatants de la Renaissance, la prise de Volterra se changea en sac de Volterra et bouleversa l’Italie. À l’emplacement de l’acropole et des temples anciens, les Médicis ont érigé une forteresse. Une prison jusqu’à aujourd’hui. La ville vit avec les détenus. Avec eux Armando Punzo travaille des pièces de Peter Weiss et de Jean Genet, les monte dans la cour de la prison et sur la place. Sur son lit de mort, Laurent le Magnifique avait confié à Andrea Poliziano qu’il croyait qu’on ne lui pardonnerait jamais le sac de Volterra, que l’enfer l’attendait. Savonarole lui avait pour cela refusé l’absolution. Quand Florence célébra le cinq centième anniversaire de la mort de Laurent, l’évêque de Volterra dit une messe pour les victimes. « Tout se passe, a écrit Max Picard, comme si l’on pouvait emprunter les degrés du temps qui montent lentement vers le présent pour redescendre vers le passé »,

Volterra a trouvé son emblème dans une statue de bronze étrusque du 1er siècle avant Jésus-Christ, haute de cinquante-sept centimètres et demi : « Ombra della sera ». Un jeune homme nu, dont le soleil du soir a multiplié la longueur par trois, solidement campé, élancé, presque un enfant encore, perdu dans la confrontation avec lui-même, écoutant en lui-même, son giron en train de devenir un sexe, les mains au repos sur le haut des cuisses protègent le nombril et le pénis, protègent ce qui maintenant commence, quand le soleil plonge dans la mer en attente de la force de pouvoir aimer, procréer en attente de l’obscur avenir, en attente du mariage, du retour du soleil. Dans la montée des forces telluriques, une sonde plongeant dans la terre, s’élevant vers un espace encore à apprendre. Son centre est le nombril et son nouveau centre à présent le pénis, l’un ne peut être le centre si l’autre ne l’est pas.

Il est le vent qui ne bat pas en retraite et l’eau qui ne remonte
pas à sa source. Il crée son espèce à partir de lui-même –
il n’a pas d’ancêtres et ses racines sont dans ses pas.
Il marche dans l’abîme et a la silhouette du vent.

L’autre image dans laquelle Volterra s’actualise — elle aussi au moment du coucher de soleil – est la Descente de croix de Rosso Fiorentino, datée de 1521. Commandée par la Compagnia della Croce di Giorno pour sa chapelle à Saint-François – cinquante ans après le sac de Volterra. La douleur causée par celui-ci semble se manifester de nouveau sur le tableau. Le Christ à quitté le monde. Marie, frappée par la mort, tenue par deux femmes, Marie-Madeleine, qui s’est jetée aux genoux de Marie, étreignant son ventre, la soutenant, voulant embrasser, consoler, le ventre qui l’a porté, lui qui maintenant a accompli sa tâche. De l’autre côté Jean, dressé de toute sa haute taille, frappé, la tête entre les mains, plein de douleur pour le monde qui a tué le Christ. Paralysé. Dans un trait de lumière blanche. Au-dessous de lui, dans le lointain, sur une colline au couchant des gentilshommes flânant avec des épées, sur la crête des soldats avec des hallebardes. Quatre hommes sur des échelles, Joseph d’Arimathie penché au- dessus du bras de la croix, Nicodème à gauche, et deux autres aides, cherchent à tenir, à sauver, le corps détaché de la croix. Tous quatre dans une excitation complète. Un souffle de vent les enveloppe. Le corps du Christ mort qui ploie dans les bras des aides dessine un demi-cercle, lui-même soleil plongeant dans les flots, la peau d’un vert blafard, au centre des quatre hommes dont les corps, les bras, les jambes forment une roue de soleil en train de tourner Nicodème découvre sur la poitrine du mort la blessure que touche la main de l’aide placé à droite, à la fois il recule et déjà se jette sur elle, la désignant de sa main gauche tendue et voulant la toucher, il crie d’effroi et il est déjà assoiffé, les yeux pleins de convoitise, la tunique d’un rouge brûlant, la fourrure noire sur les épaules, une bête : le sang veut à nouveau jaillir de la blessure. Transporté de félicité derrière ses yeux clos, le Christ. Rosso a fait voir la blessure au spectateur sur un autre tableau, la Mise au tombeau, de l’église San Lorenzo à Sansepolcro : des lèvres serrées. Entrouvertes les lèvres de Marie. Derrière elle, une furie guerrière montre ses crocs, les lèvres sanglantes. Peinte en 1528, un an après le sac de Rome.

C’est Nicodème, rapporte la Légende Dorée, qui avait peint une image magnifique du Crucifié. Une image qui conservait le sang du Christ, son pouvoir de guérison. Quand les Juifs le percèrent d’une lance, « il en sortit abondance de sang et d’eau qui remplirent le calice que l’on tenait au-dessous. Pris d’effroi, les Juifs portèrent le calice dans leur synagogue : là, tous les malades qui en furent enduits guérirent ». Le tableau devait avoir le même effet sur Volterra, afin que la ville reconnaisse que la disponibilité à souffrir, le sacrifice, la blessure lui donneraient seuls la force de guérir. Le Christ mort est sauvé : ainsi Michel-Ange, à vingt-cinq ans – l’âge de Rosso quand il peint ce tableau – l’avait-il déjà mis dans les bras de Marie, léger, racheté, de retour en lui-même, souriant. Et ainsi l’a-t-il montré, cinquante ans plus tard, soutenu par Marie- Madeleine, mais tous deux étreints par Nicodème, en qui Michel-Ange s’est représenté : ce devait être la Pietà pour son propre tombeau.

En bas dans la cour, le long du mur, poussait un figuier à deux troncs, un V. Il donnait de lourdes figues noires. Ses feuilles volaient comme des oiseaux dans le vent de la mer. L’année dernière, une tempête a brisé le tronc de droite. Nous avons étayé celui de gauche. Il y a quatre semaines, Gabriele me fit voir une fente qui, comme creusée au couteau, montait le long du tronc en partant du sol. Le tronc de droite ne voulait pas vivre sans le gauche. Des figues noires, Francesco m’en avait apporté avant. À pleines mains. L’avoir comme voisin fut un don précieux. C’était l’âme du versant sud. Né avant la Première Guerre mondiale, il avait, avec ses parents et trois frères et sœurs plus jeunes, quitté les Abruzzes, où leur terre ne pouvait plus les nourrir pour venir à Volterra après la Seconde Guerre mondiale. Sa vie, disait-il, n’était que guerre ; trois guerres : l’Afrique, l’Albanie, la Grèce. Prisonnier de guerre italien, il fut déporté au camp de concentration de Mauthausen. Sa deuxième femme, native de Volterra, et lui vivaient avec la famille de son fils d’un premier lit. Ils agrandissaient la maison, quand je vins à Volterra. J’étais souvent invité à manger. Il riait en trinquant et disait : « troppo amore ». Celui qu’il sentait pour moi, il me l’a donné. Tout le monde pouvait lui parler, lui demander conseil. On savait qu’il ne raconterait rien. Il ne répondait guère non plus. Mais, face à lui, les choses s’éclairaient, on savait que faire. Quand sa femme mourut, il trouva la vie dure. Il venait boire un verre de vin, il était content de trouver des Gitanes, En rentrant, il tombait dans le fossé. Son fils venait, se fâchait, il ne fallait pas qu’il boive. Je le comprenais. Il en avait été ainsi pour ma mère, quand je vivais avec ma famille, et qu’elle était toute seule. Francesco vint de moins en moins, il n’avait plus la force. Quand il mourut, je n’étais pas à Volterra. La conversation revient sur lui. Il vit en ceux qui lui ont posé des questions.

Au moment où la peste sévissait à Florence, Pontormo a peint pour la chapelle funéraire de la famille Capponi, dans l’église Santa Felicità, un retable qui, sept ans après, répond à la Descente de croix de Rosso Fiorentino et se rapporte aussi à la Pietà de Michel-Ange : un tableau qui embrasse en un seul mouvement, déposition, déploration, Pietà, Mise au tombeau et Ascension. Neuf hommes et femmes pour s’occuper de Marie, on écarte son fils mort de son sein, et pour s’occuper du fils que son père attend. L’image du père, qui n’est plus là aujourd’hui, se trouvait sur la voûte de la chapelle : la main droite tendue vers son fils, un linge dans la gauche pour nettoyer le corps de ses plaies. Le jeune homme qui porte le Christ sur ses épaules tourne la tête, scrute l’espace de la chapelle comme s’il entendait la voix de Dieu qui attend son fils.

Sa peau est lilas clair, de la même couleur, dans la même lumière, que les habits de la femme qui s’avance vers Marie – tous deux sont des porteurs. Elle tend à Marie le linge avec lequel elle a nettoyé le corps du fils. Ou elle veut recueillir sur Je linge les larmes de Marie. Ou le linge – au centre de la composition — est une image de l’âme. La femme apporte à Marie l’âme de son fils.

En signe d’adieu, Marie a levé la main droite qu’une femme a détachée de la main du fils. L’âme de celui-ci lui restera, comme l’âme d’Eurydice à Orphée, quand elle glisse de nouveau en arrière, vers les Enfers.

Les neuf figures sont comme une seule, dit Anja, l’étudiante de Vladivostok. Elles ne sont plus réductibles à Marie-Madeleine, Jean ou Joseph d’Arimathie, même si telle ou telle attitude rappelle ceux-ci. Pontormo se montre lui-même parmi les neuf figures, dans le dos de Marie, le regard tourné vers Dieu le Père, anxieux de capter dans le mystère qu’il a peint sa peur déclarée de la mort, interrogatif et humble d’avoir pu peindre cela, un porteur lui aussi. C’est donc une image de la Pentecôte – non du Saint-Esprit. Elle manifeste une attaque surprise par le divin, qui se révèle dans la mort comme purification, recueille- ment et retour Transis de douleur, pénétrés de ce qui se révèle à eux, devenant des porteurs d’eux-mêmes dans la compassion, ils sont des envoyés, afin d’aller dans le monde. Sur le mur de la fenêtre, à droite de la chapelle, Pontormo a peint l’Annonciation, le commencement.

Il a plu hier. Je plante quatre œillets du Japon dans le parterre autour du tilleul, les derniers ne sont pas encore dans la terre. Je mets dans ma bouche deux fleurs à la tige cassée et voilà que me viennent à l’esprit le titre du monologue de Pirandello, L’homme une fleur à la bouche et, pour cette raison, la question que m’a posée Klaudia, hier soir, après avoir lu le texte jusqu’à Pontormo : « Veux-tu mourir ici ? ».

Je l’avais emmenée à la chapelle de Pontormo le premier jour, quand elle avait atterri à Florence pour venir me voir à Volterra. L’Annonciation nous accompagne, la lumière qui se réfracte sur l’ange, qui le remplit. Son vêtement, ses ailes sont là pour rendre visible l’autre lumière.

Les couleurs avec lesquelles Pontormo a peint ce qui est arrivé le jour de la Pentecôte sont les couleurs du vendredi saint, du printemps dans sa douceur première, les couleurs encore pareilles aux racines, les feuilles dans leur première transformation. par la lumière, sans défense devant le soleil, enchantement du vendredi saint.

Antonio me conduit au petit étang que je ne connais pas encore. Dino l’a aménagé dans une dépression au milieu du champ de Graziano. Hier, en jetant des mottes de glaise dans l’étang, Antonio est tombé dedans. Laura, qui a neuf ans, l’en a retiré, Maintenant il y jette de nouveau des mottes de glaise. Sur ma table de travail, une photo où je donne la main à mon père, j’ai maintenant le même âge que lui, au bord du Schlachtensee, au début de 1945, avant que nous ne quittions Berlin, Ses yeux, qui savent, sont absents. C’est le moment où l’on décida de transférer la production des V2, qu’il avait à organiser comme ingénieur, de Peenemünde au complexe de Dora. Quand les usines Siemens furent reconstruites après la guerre, il mourut. Il se noya dans le Tegernsee. Une crise cardiaque. Je vis ses mains et nageai vers elles. J’avais neuf ans. J’en sais toujours trop peu sur lui.

Aujourd’hui, c’est la Pentecôte. L’été commence. Les étudiants sont partis il y a deux heures. La lumière du soleil effleure la cime des collines. Mario a labouré avec son tracteur la pente raide au-dessous de son étang. Le silence règne à présent, il n’y a que les cris des oiseaux. Stefan, qui commence ses études d’art, m’a encore montré des dessins au fusain, ses premiers paysages. Ce qu’il a bien réussi, ce sont les chemins qui descendent la colline, sous les pins, ce qu’il cherchait, occupé d’Orphée, c’étaient les entrées des Enfers, les galeries de descente. Il y a cinquante ans aujourd’hui fut proclamée la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne. Elle n’autorise pas la guerre qui est livrée en ce moment et qui ne cesse pas. Lorsqu’elle à commencé il y a deux mois, Dusan Rnjak m’a écrit de Belgrade : « Les attaques aériennes continueront jusqu’à l’anéantissement, nous dit ma sœur qui habite Los Angeles ». Avec Antonio, je suis allé voir Primo, un paysan du voisinage. « Rien ne change, a-t-il dit, mais tout change ».

Wolfgang Storch

Volterra 23 mai 1999

Traduction: Jean-Pierre Morel

Ecrit pour Les représentations de la Méditerranée Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, Aix-en-Provence Université de Provence. Paru dans :  Thierry Fabre et Robert Ilbert (dir.), Les représentations de la Méditerranée, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000,

Vue sur les collines metallifères depuis la Villa Le Guadalupe

L’extrait sur Volterra, une région que j’aime beaucoup, est partie d’une lettre / dialogue avec le poète syrien Adonis. La première partie du texte est un récit d’enfance et de découverte des rives de la Mediterranée (notamment Beyrouth) en compagnie de sa mère par un jeune allemand né pendant la Seconde guerre mondiale. L’ensemble du texte répond à la question de savoir ce que représente la Mediterrannée pour un Allemand. Une réflexion qui convoque Hölderlin, Rimbaud et leur quête de l’orient, Etel Adnan, Adonis, d’autres et bien sûr aussi Heiner Müller pour qui « nous avons besoin de l’avenir et non de l’éternité de l’instant ».

Le dramaturge, curateur, metteur en scène et auteur Wolfgang Storch s’est installé en 1992 au pays étrusque, à Volterra où il a fait avec Klaudia Ruschkowski de la Villa Le Guadalupe un espace d’art et de rencontres. Il travaille actuellement, entre autre, sur la place de l’octogone dans l’architecture.

Je remercie l’auteur de m’avoir confié son texte, inédit en allemand.

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Découverte d’une « cité ouvrière » du 16ème siècle

Au lieu-dit La Fouchelle, à Sainte-Marie-aux-mines (Haut-Rhin) dans  les Vosges, des fouilles archéologiques ont mis à jour les ruines d’une maison de mineur (ou de fondeur). Elle fait partie d’un ensemble plus vaste datant du 1er quart du 16ème siècle.

J’y suis allé pour voir avant qu’elle ne soit ré-enfouie. Ce qui constitue, me disent les archéologues, la meilleure protection en l’absence des autres. D’autant qu’il s’agit de la dernière campagne de fouilles commencées en 2013.

La maison ici découverte qui  s’étend de la bâche bleue au premier plan jusqu’au mur du fond, est un logement pour deux familles. Il y en avait pour 3 et même quatre familles. Il faut imaginer un alignement de maisons le long du chemin et de la courbe de niveau de la colline. Un autre groupe de maisons se trouvait en contrebas. On évalue à 70 le nombre de logements construits ici autour de 1525 jusqu’aux environs de 1625. Ils se situent à proximité des lieux de travail à mi-distance de quelques centaines de mètres, entre les entrées de deux mines d’argent, de cuivre et de plomb.

Ils constituent donc jusqu’à preuve du contraire la première « cité ouvrière » connue à ce jour. Je mets « cité ouvrière » entre guillemets car comme le signale Pierre Flück, présent sur les lieux, la cité ouvrière fait partie d’un champ lexical plus récent qui pourrait prêter à confusion. De construction standardisée, ces maisons étaient constituées d’une pièce équipée d’un kachelofa (poêle de faïence) et  d’une cuisine. La voici :

Dans le mur entre la cuisine et la stuwa comme on dit par chez nous (Stube = pièce chauffée), une ouverture donnait accès au Kachelofa :

En remontant le chemin, je rencontre une équipe de jeunes archéologues entrain précisément de se livrer à des travaux de céramologie autour d’un amas de poêle de faïence qui s’est effondré sur lui-même :

Il en ressort parfois ceci  :

Je reviendrai de manière plus approfondie sur le sujet à l’occasion de la parution du livre consacré à ces fouilles. Il est annoncé pour l’automne.

Giftgrubeite (CaMn 2 Ca 2 (AsO 4) 2 (AsO 3 OH) 2 · 4H 2 O)

L’ancienne région minière de Sainte-Marie-aux-Mines ne cesse de faire parler d’elle dans le domaine de la minéralogie. Une dizaine de nouveaux minéraux y ont été attestés récemment. A titre d’exemple : la giftgrubeite qui porte le nom de la mine où elle a été découverte, la Giftgrube = la mine à poisons). Elle est le produit d’une minéralisation récente. Selon le Journal of Geosciences : un minéral secondaire récent, formé par l’altération des minéraux de la veine arsenicale après l’exploitation. Une minéralisation post-industrielle en quelque sorte.

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