Réforme : ne pas oublier l’imprimerie

Document présenté dans le cadre de l’exposition Le vent de la Réforme à la BNU de Strasbourg (Catalogue p. 138).

En haut, les huit caractères mobiles datant de la seconde moitié du 16è siècle et provenant de fouilles archéologiques. En bas, impression sur résine des caractères mobiles les mieux conservés. Celle-ci n’est pas sans évoquer une future carte perforée, ancêtre de l’informatique.
L’image montre bien, en lien avec l’invention du caractère mobile, ce que l’on pourrait appeler le devenir note du son du chant, par analogie avec ce que Bernard Stiegler appelle à partir de Sylvain Auroux le « devenir lettre du son de la parole ».
Dans la précédente chronique, j’avais surtout mis l’accent sur la dimension langue vernaculaire de la Réforme et sur la grammatisation comme extériorisation technique, à partir de la réflexion de Matthieu Arnold, affirmant que « la réformation fut la fille tout autant de la langue vernaculaire que de l’imprimerie ». Cela ne doit pas nous faire oublier le rôle à double tranchant et à effets multiples de l’imprimerie, déjà esquissé mais ici repris et approfondi.
Mais, d’abord, un petit retour sur la grammatisation.
La grammaire de la langue vernaculaire, soulignait Sylvain Auroux est ce qui « vient en dernier ». Elle était précédée d’un siècle d’alphabétisation. L’expression était utilisée au sens large par le linguiste Karl Heinz Göttert pour souligner que la langue allemande, qui est celle qui nous intéresse ici, a dû être élaborée pour le passage à l’écrit avec beaucoup d’apprentissages. Mais on peut prendre aussi l’expression au sens propre de création d’un alphabet, un découpage de la langue écrite en graphèmes, en lettres.
Je n’avais pas, sur le dernier point, évoqué la notion de gramme contenue dans celle de grammatisation. Ce que l’on appelle discrétisation consiste dans la capacité à pouvoir « isoler des grammes, c’est à dire des éléments constitutifs et en nombre fini formant un système » (Bernard Stiegler). C’est vrai pour, dans la langue, la lettre ou, comme le montre l’image ci-dessus, dans la musique, la note. C’est d’autant plus important que la grammatisation permet sa reproductibilité mécanique, sa répétition et que la grammatisation de la langue n’est pour Stiegler qu’un cas particuliers de la grammatisation des corps :
« …ce sont aussi les corps, les séquences temporelles en quoi consistent les gestes (dont la voix est un cas) et les mouvements (d’abord comme cinémato-graphie) qui sont aujourd’hui des objets de la grammatisation à travers l’image et le son »
(Bernard Stiegler : De la misère symbolique I Galilée page 112)
Nous avons même aujourd’hui pour les émotions, 🙂 et 🙁, des émoticônes.
Avec le développement du capitalisme, le découpage des gestes conduira à la taylorisation et à la prolétarisation comme perte, dans un premier temps, de savoir faire. On voit dans l’image le lien entre cette discrétisation et l’invention du caractère mobile d’imprimerie. Et le résultat de l’alliance de la note et de la lettre, en attendant le phonogramme ou gramophone, on le voit dans ce livre de cantique  photographié dans la maison de Luther, qui fut son couvent, à Wittenberg :

Imprimerie et propagande religieuse

« On a pu dire de la Réforme qu’elle fut le premier mouvement religieux qui reçut l’assistance de la presse à imprimer. Cependant, antérieurement à Luther, la chrétienté occidentale avait déjà requis l’aide des imprimeurs dans sa croisade contre les Turcs. Les dignitaires de l’Église avaient salué l’imprimerie comme un don de Dieu – une invention providentielle qui témoignait de la supériorité occidentale sur les armées infidèles ignorantes.
Si la croisade contre les Turcs fut ainsi le premier mouvement religieux à utiliser l’imprimé, le protestantisme fut assurément le premier à exploiter pleinement son potentiel en tant que moyen de communication de masse. Il fut aussi le premier mouvement d’un genre quelconque, religieux ou profane, à employer l’imprimerie à des fins de propagande explicite et d’agitation contre une institution établie. Avec leurs brochures visant à susciter un soutien populaire et destinées à des lecteurs qui ignoraient le latin, les réformateurs se muèrent, sans en avoir dessein, en précoces révolutionnaires et agitateurs. Ils laissèrent aussi des empreintes ineffaçables sous la forme de placards et de caricatures. Conçues pour attirer l’attention et stimuler l’indignation des lecteurs du XVIe siècle, leurs charges anti-papistes dessinées frappent encore par leur vigueur lorsque nous les voyons reproduites dans des livres d’histoire. L’exploitation du nouveau moyen de communication par les protestants est manifeste pour les érudits modernes.
Au surplus, les réformateurs avaient conscience de l’utilité de la presse à imprimer pour leur cause, et ils reconnaissaient son importance dans leurs écrits. Le thème de l’imprimerie en tant que preuve de supériorité spirituelle et culturelle, d’abord exploité par Rome dans sa croisade contre les Turcs « illettrés », fut repris par les humanistes allemands s’opposant à l’hégémonie romaine. Gutenberg avait déjà rejoint Arminius en tant que héros culturel autochtone avant de gagner encore en stature pour avoir fourni aux prédicateurs, princes et chevaliers luthériens leur arme la plus efficace dans leur valeureuse lutte contre la papauté. Luther lui-même décrivait l’imprimerie comme l’acte de grâce le plus grand de Dieu, et par lequel l’œuvre de l’Évangile trouve son accomplissement. A partir de Luther, le sentiment d’une grâce particulière accordée à la nation allemande fut associé à l’invention de Gutenberg, qui libérait les Allemands de leur sujétion à Rome et apportait la lumière de la véritable religion à un peuple craignant Dieu ».
(Elizabeth L . Eisenstein : La Révolution de l’imprimé / A l’aube de l’Europe moderne La découverte 1991 pp 181-182)

Atelier dans la maison Cranach à Wittenberg

Une invention à double tranchant

L’imprimerie elle-même, associée au retour humaniste aux textes grecs et hébreux, a mis à l’ordre du jour un certain nombre de questions indépendamment de Luther et des autres réformateurs, notamment concernant la Bible. On en était conscient à Rome où l’on a néanmoins tenté d’en contrôler les effets et de freiner l’accès direct et individuel à la Bible.
« Ce fut donc l’imprimerie, et non le protestantisme, qui rendit désuète la Vulgate médiévale et dynamisa l’exploitation de marchés de masse, Indépendamment de ce qui s’était passé à Wittenberg ou à Zurich, comme des autres questions soulevées par Luther, Zwingli ou Calvin, tôt ou tard l’Église aurait dû, à propos de la Bible, composer autant avec les conséquences de la révision des textes et de l’étude biblique trilingue qu’avec la forte expansion des marchés du livre. Que l’hérésie luthérienne se soit, ou non, répandue, que les abus du clergé aient été, ou non, réformés, les forces libérées par l’imprimé, grosses de formes de culte plus nationales et démocratiques, auraient dû être contenues ou autorisées à suivre leur cours.
L’argument selon lequel les positions adoptées au XVIe siècle par les catholiques, tout autant que celles des protestants, reflétaient une adaptation aux forces de « modernisation », doit être tempéré si l’on considère leurs divergences au sujet des forces liées à l’imprimerie. Selon certaines autorités, l’invention de Gutenberg aurait été « à double tranchant» puisqu’elle n’aida pas moins Ignace de Loyola que Martin Luther et stimula un renouveau du catholicisme tout en répandant des opuscules luthériens. Il est exact que la Contre-Réforme du XVIe siècle usa de l’imprimerie pour son prosélytisme et que des imprimeries catholiques servirent lucrativement l’Église romaine. Elles produisaient des bréviaires et des ouvrages de dévotion pour les prêtres de lointaines missions, des manuels pour les séminaires dirigés par les nouveaux ordres, toute une littérature dévote destinée aux laïcs pieux, et des brochures qui pourraient être utilisées plus tard par la congrégation de la Propagande créée au XVIIè siècle. Au surplus, en Angleterre, une fois assurée la mainmise des anglicans, les imprimeurs catholiques se montrèrent aussi habiles que leurs homologues puritains à imprimer et vendre clandestinement des ouvrages.
Si l’on considère uniquement la dissémination des livres et des opuscules, l’on est fondé à dire que la nouvelle technique fut exploitée de façon assez semblable par les protestants et les catholiques. Mais, […] les nouvelles fonctions remplies par l’imprimerie dépassaient la simple dissémination. Les décisions du concile de Trente visaient à contrôler ces nouvelles fonctions. En refusant d’autoriser de nouvelles éditions de la Bible, en affirmant la sujétion des laïcs à l’Église et en imposant des restrictions à leurs lectures, en mettant en œuvre de nouveaux instruments tels que l’Index et l’Imprimatur pour canaliser le flot des textes dans des voies rigidement prescrites, la papauté post-tridentine montra sa volonté de ne pas transiger. Elle prit une attitude inflexible qui se renforça encore avec le temps. Les décisions du concile de Trente inauguraient en fait une série d’actions d’arrière-garde destinées à contenir les nouvelles forces déclenchées par l’invention de Gutenberg. La longue guerre entre l’Église catholique romaine et la presse à imprimer devait se poursuivre pendant quatre siècles, et elle n’a pas encore entièrement cessé.[…].
Parmi les décisions du concile de Trente, celle du maintien de la version médiévale latine de la Bible doit être soulignée. Il s’agissait par là de résister à deux dangers différents: d’une part, celui qui venait des études grecques et hébraïques, de l’autre, celui que constituaient les traductions dans les langues vernaculaires. Car les impressions de la Bible exposaient l’autorité du clergé médiéval à un double assaut: elle était menacée à la fois par l’érudition laïque d’une élite savante et par la lecture de la Bible dans le grand public. Au niveau élitaire, des laïcs devenaient plus érudits que les hommes d’Église; la grammaire et la philologie mettaient en question le règne de la théologie ; les études grecques et hébraïques se taillaient une place dans les facultés. Au niveau populaire, il se trouvait des hommes’ et des femmes du commun pour connaître les Écritures aussi bien que les simples curés ; la vente des catéchismes et des livres de prières en langue vulgaire s’élargissait ; le latin liturgique n’était plus une langue sainte voilant des mystères sacrés. Jugée inférieure par les érudits humanistes, la traduction de saint Jérôme fut également rejetée par les réformateurs évangéliques qui la trouvaient trop ésotérique.
Bien entendu, les deux niveaux n’étaient pas absolument séparés. Un traducteur consciencieux devait posséder une certaine aisance trilingue et avoir accès à des éditions savantes. Un Tyndale ou un Luther profitaient des ouvrages publiés par des imprimeurs humanistes, et certains traduc­teurs, par exemple Lefèvre d’Étaples, étaient en même temps humanistes. Au surplus, le double assaut partait d’un seul et même endroit: l’officine de l’imprimeur.»
(Elizabeth L . Eisenstein : La Révolution de l’imprimé / A l’aube de l’Europe moderne. La découverte 1991 pp 194-195)

L’œil de l’écrit et l’oreille de l’oralité

Je retiens encore deux éléments du livre d’Elizabeth Eisenstein. Ils portent sur l’impact de l’homogénéisation pour et par la reproductibilité de l’imprimé. Le premier précise la place de l’imprimerie dans le rapport entre l’écrit et l’oral, sur le rapport de l’œil à l’oreille, lors du passage par l’école. Elizabeth Eisenstein écrit :
« La typographie stoppa la dérive linguistique, enrichit les vernaculaires en même temps qu’elle les standardisa, et prépara la voie à la purification et à la codification plus délibérées de toutes les grandes langues européennes. La répartition aléatoire de la fabrication des caractères au XVIe siècle détermina largement l’élaboration subséquente des mythologies nationales dans certains groupes distincts au sein d’États dynastiques multilingues. La reproduction de syllabaires et de traductions en vernaculaire contribua à d’autres égards au nationalisme. Une « langue maternelle », apprise «naturellement» sous le toit familial, était consolidée par l’inculcation d’un langage homogénéisé fabriqué par l’imprimé, qui était maîtrisé dès l’apprentissage enfantin de la lecture. Durant les années les plus réceptives de l’enfance, l’œil voyait en premier une version plus standardisée de ce que l’oreille avait entendu en premier. Ce fut surtout quand les écoles eurent généralisé l’enseignement de la lecture au moyen de syllabaires en vernaculaire et non plus en latin que les «racines» linguistiques et l’enracinement dans la patrie devinrent indissociables ». (o.c.).
On peut nuancer le propos. En Allemagne, le processus d’homogénéisation des idiomes s’est faite, rappelait Sylvain Auroux, par les milieux de la bourgeoise commerçante, et non par le centralisme étatique, ce qui fait, écrit-il, que « la promotion du hochdeutsch et les discussions des grammairiens sur sa nature, n’entameront jamais l’usage vernaculaire des dialectes régionaux ». C’est encore le cas aujourd’hui bien que les dialectes régionaux aient tendance à se perdre en Europe. Il en va d’eux comme de la biodiversité, si l’on n’en prend pas soin, elle s’appauvrit puis disparaît. On assiste aujourd’hui, en Alsace, à la fois comme  symptôme de crise et résurgence d’une aspiration légitime à l’individuation, à un retour du régionalisme bilingue qui, on le voit, vient de loin en ayant traversé toutes les vicissitudes de l’histoire.

« Godspot » et robot bénisseur

Avant de passer au second aspect, restons encore un moment dans  la question linguistique pour la projeter dans l’actualité. L’Église évangélique allemande a été récemment épinglée comme traficoteur de langue [Sprachpanscher] pour l’année 2017 par l’association de défense de la langue allemande. Elle lui reproche d’avoir introduit l’anglicisme godspot dans les églises pour désigner le wlan, réseau sans fil, mis à disposition des paroissiens. Épinglée aussi l’expression „Segen erleben – Moments of Blessing“ (moments de bénédiction) utilisé par un programme interactif Blessu 2, un robot distributeur de bénédictions et de versets de la bible. Les critiques font référence en cette année du cinq-centenaire aux efforts déployés par Martin Luther pour trouver le bon mot allemand dans son travail de traduction de la bible. Le vocabulaire n’est ici qu’un aspect. L’autre concerne les rapports entre religion et intelligence artificielle. L’initiative signée Stephan Krebs, de l’église protestante de la province Hesse-Nassau, « veut amener les gens à envisager la possibilité d’être bénis par une machine, [et à s’interroger] sur la nécessité d’un être humain. ». (Une source en français ici).
Se poser la question de la nécessité d’un humain dans le rapport au divin, est-ce une façon d’aller au bout du luthéranisme ? N’y a-t-il pas là la suite logique de la rationalisation de la bible et de sa transformation en système expert entamées par Luther ? Le réformateur n’a-t-il pas en grande partie démis le clergé de ses fonctions en le réduisant à sa plus simple expression ? « Pour l’essentiel, Réformation rime avec réduction » écrit le philosophe Peter Sloterdijk (Nach Gott / Après Dieu Suhrkamp 2017 p 55). La prolétarisation de la foi est en marche !

Blessu 2 le robot bénisseur

Second élément de l’homogénéisation  : la reproductibilité par l’imprimerie ne concerne pas seulement la lettre mais aussi les chiffres et l’image :
« Le fait que les lettres, les chiffres et les dessins étaient tous pareillement reproductibles à la fin du XVème siècle doit d’avantage être mis en relief. Que le livre imprimé ait rendu possible de nouvelles formes de rapports réciproques entre les éléments divers, voilà qui est plus important que le changement subi séparément par l’image, le chiffre et la lettre ». (Elizabeth L . Eisenstein : oc page 40)
La reproduction à l’identique des imprimés « modifiera pour toujours la vérité de l’écrit » (Karl Heinz Göttert). C’est ce qui fait que, comme a pu le souligner Abi Warburg, l’imprimerie a contribué non seulement à la diffusion de la Bible plus tard mais d’abord aussi à la renaissance des démons cosmiques. (J’ai déjà présenté ici  Abi Warburg ).

Le transport des démons cosmiques

« …depuis la fin de l’Antiquité, les divinités antiques n’ont jamais cessé, en tant que démons cosmiques, de faire partie des forces religieuses de l’Europe chrétienne. Elles ont eu une influence si profonde sur ses formes de vie pratiques que l’on ne saurait nier l’existence d’un règne parallèle de la cosmologie païenne, en particulier de l’astrologie, toléré en silence par l’Église chrétienne. Une tradition fidèle avait fait suivre aux divinités astrologiques un itinéraire qui, partant du monde hellénistique et passant par l’Arabie, l’Espagne et l’Italie, les amenait en Allemagne (dès 1470, ces voyageurs renaissent à Augsburg, Nuremberg et Leipzig, dans les textes et les images de la jeune imprimerie) ; elles étaient demeurées dans les écrits et dans le langage comme des divinités temporelles bien vivantes, qui désignaient mathématiquement toutes les phases de l’année, l’année elle-même, le mois, la semaine, le jour, l’heure, la minute et la seconde, tout en les gouvernant aussi au niveau personnel et mythique. C’étaient des êtres démoniques qui possédaient une double force étrangement contradictoire: en tant que signes des planètes, ils élargissaient l’espace, offrant des points de repère à la migration des âmes dans le cosmos; en tant qu’images des planètes, c’était en même temps des idoles, que la créature misérable cherchait à rejoindre dans une union mystique, à l’aide de pratiques d’adoration, comme le font les enfants. C’est justement l’espace séparant ces deux pôles opposés, qui semblent incompatibles au savant moderne, que mesure l’astronome du temps de la Réforme : l’abstraction mathématique d’une part, et une relation d’adoration cultuelle d’autre part, tels sont les points extrêmes d’une disposition de l’âme originelle, sans séparations ni limites. La logique construit l’espace de la pensée – la distance entre le sujet et l’objet – au moyen de la conceptualisation qui établit des distinctions; la magie vient précisément détruire cet espace, en rapprochant et reliant l’homme et l’objet, sur le plan des idées et sur le plan pratique; dans la pensée divinatoire de l’astrologie, nous pouvons les voir en œuvre comme un instrument encore rudimentaire, global, avec lequel l’astrologue peut faire à la fois des calculs et de la magie. L’époque où, comme l’écrit Jean Paul, la logique et la magie « fleurissaient, greffées sur un même tronc », comme le trope et la métaphore, est en fait de tous les temps; et en présentant cette polarité, l’étude scientifique des civilisations met à jour des connaissances jusqu’à présent négligées, qui peuvent contribuer à la critique positive et approfondie d’une historiographie dont la théorie de l’évolution est déterminée par des concepts purement chronologiques.
Les astrologues du Moyen Age transportèrent l’héritage hellénistique depuis Bagdad jusque dans le Nord, en passant par Tolède et Padoue; à Augsburg, les œuvres des astrologues arabes et italiens comptèrent donc parmi les premières productions illustrées de l’imprimerie.
C’est pourquoi, à la fin du XVè siècle, […] l’Antiquité astrologique connaît en Allemagne une renaissance extrêmement singulière, dont on n’a pas assez tenu compte jusqu’ici : le présent agité de luttes sociales et politiques a irrigué d’un sang nouveau les symboles planétaires qui survivent dans la littérature divinatoire – et tout d’abord les sept planètes anthropomorphiques -, ce qui en a fait en quelque sorte des divinités du moment. »
(Abi Warburg : La divination païenne et antique dans les écrits et les images à l’époque de Luther in Abi Warburg Essais florentins trad Sybille Müller présentation Eveline Pinto. Klienckseick 1990 pp 250-251)

L’invention des Taxis

C’est peut-être à cet endroit qu’il conviendrait d’associer à l’imprimerie une autre innovation qui lui est quasi contemporaine, le relais postal, qui allait raccourcir les distances. Depuis la fin du XVè siècle s’était mis en place des services postaux sous l’égide de la famille des Tassis, une famille originaire d’Italie. L’un d’entre eux, François de Tassis, en établissant des relais tous les 28 kilomètres, réussit à raccourcir les distances et à accélérer la distribution du courrier.
Le 12 novembre 1516, Charles 1er, roi d’Espagne, futur Charles Quint,  empereur d’Allemagne, confère aux Tassis (devenus de la Tour et Tassis ou Taxis par la suite), le monopole de la poste internationale à charge pour eux d’en organiser l’efficacité et ainsi faciliter les échanges de courrier et la circulation non seulement des idées mais des flux financiers, plus tard aussi des personnes. Le centre européen de la poste des Taxis sera installé à Bruxelles. Ils parviendront à un accord avec François Ier, qui y voyait son intérêt,  pour faire passer la poste du nord au sud en passant par la France.
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La Réforme, l’écriture et la révolution technologique de la grammatisation

Il m’a amusé de subvertir l’affiche et la couverture du catalogue de l’exposition Le vent de la réforme à la Bibliothèque universitaire de Strasbourg par deux citations respectivement extraites du livre de Matthieu Arnold, Luther (Fayard p.325) et de Sylvain Auroux La révolution technologique de la grammatisation (Editions Mardaga 1995). L’affiche a quelque chose de choquant venant d’une bibliothèque universitaire, qui n’en donne aucune précision, dans la mesure où elle perpétue une légende avérée. Il est à peu près certain que cette gestuelle n’est pas attribuable à Luther quand bien même on pourrait discuter pour savoir si les 95 thèses de la proposition de disputation portant essentiellement sur les indulgences ont été affichées ou non. C’était une pratique de l’époque que d’informer d’une proposition de controverse. La même légende se retrouve dans la bande dessinée consacrée à Luther. Où le geste se veut en outre révolutionnaire.
Il est d’autant plus curieux que la légende se perpétue en France qu’on y croit de moins en moins en Allemagne. Cela fait partie du storytelling de l’Église réformée. Le mettre en cause revient à dire à un Suisse que Guillaume Tell n’a pas existé. Il y a d’ailleurs une énorme contradiction entre ce geste qui se veut populaire, rebelle, et le contenu de ce qui est affiché, un texte en latin destiné à une disputatio universitaire.
Je voudrais dans ce qui suit m’interroger sur ce que signifie l’expression fille de la langue vernaculaire et de l’imprimerie ? Et montrer que, si un outil se forge dans l’époque de la Réforme, c’est outil est linguistique. Au terme d’un processus qui la dépasse et qui est d’une portée considérable. Mais avant de voir, avec Sylvain Auroux ce qu’est la grammatisation, en quoi elle est une technologie et une révolution, un rappel de l’état de la langue à l’époque où Martin Luther entreprend la traduction de la Bible en langue allemande.

Langue thudesque

Sans remonter trop loin, rappelons que les Serments de Strasbourg, au 9ème siècle, que prononcent, contre leur frère Lothaire, les petits fils de Charlemagne, Charles plus tard surnommé le Chauve et Louis qui sera appelé le Germanique, consignent pour la première fois grâce au chroniqueur Nithard, autre petit-fils de Charlemagne, l’usage officiel d’autres langues que le latin à savoir la lingua theudisca (langue thudesque) la romana lingua. (J’en ai parlé ici). Voici à quoi ressemblait la première :
Obar Karl then eid, then er sinemo bruodher Ludhuuuige gesuor, geleistit, indi Ludhuuuig min herro, then er imo gesuor, forbrihchit, ob ih inan es iruuenden ne mag, noh ih noh thero nohhein, then ih es iruuenden mag, uuidhar Karle imo ce follusti ne uuirdit. » (Si Charles observe le serment qu’il a juré à son frère Louis et que Louis, mon seigneur, rompt celui qu’il lui a juré, si je ne puis l’en détourner, ni moi ni aucun de ceux que j’en pourrai détourner, nous ne lui prêterons aucune aide contre Charles).
Avec le mot theudisca, nous avons, en passant par diutisch, l’origine du mot deutsch, allemand, qui signifie du peuple.
Je résume à grands traits. Suit un siècle d’alphabétisation. L’expression est utilisée dans une optique large par le linguiste Karl-Heinz Göttert  au sens où :
« la langue allemande a dû être élaborée pour le passage à l’écrit avec beaucoup d’apprentissages : adapter les lettres latines, élargir le vocabulaire, fluidifier les phrases ». (Karl-Heinz Göttert : Deutsche Sprache. 100 Seiten. Reclam)
Autour de l’an 1000, ce sera chose à peu près faite et cela permettra l’apparition de premières, non plus traductions strictes, mais déjà des adaptations des évangiles. Puis, ce sera le tournant de la langue profane des poètes sur le modèle de la littérature courtoise et des chansons de geste. Nous aurons pour la première Walter von der Vogelweide et pour les seconds Hartmann von Aue avec Erec et Yvain, Wolfram von Eschenbach et son Parzival, Gottfried von Strassburg et son Tristan, et l’anonyme Chanson des Niebelungs. Dans le domaine de la prose, Karl Heinz Göttert ajoute celle des prédicateurs, et surtout ce qu’il appelle la mystique féminine. C’est par ce biais que les femmes qui n’avaient accès ni à l’école latine ni au clergé s’exprimeront. On peut citer ici Mechthild von Magdebourg qui « apporte à la langue allemande le vocabulaire du sentiment religieux ». Au Moyen-Âge, la littérature est encore largement orale et sans le collectage du Codex Manesse, il n’en resterait aujourd’hui plus grand chose. Nous sommes au 14ème siècle, celui de l’invention des lunettes de lecture. Puis vint celle de l’imprimerie au milieu du 15ème .
« Avec l’impression de livres, les livres pour la première fois apparaissent sous une forme identique, ce qui modifiera pour toujours la vérité de l’écrit ». (Karl-Heinz Göttert : oc)
A noter que les premiers imprimés de Gutenberg, avant la Bible, concernaient les indulgences. La première bible dite Bible à 42 lignes connaît une diffusion très restreinte : 150 exemplaires papier. Du temps de Luther, elle atteindra 3000, dans le meilleur des cas même 5000 exemplaires.
« Les quantités nouvelles posaient un problème que l’on avait omis et que l’on pouvait omettre au vu de la faible portée des manuscrits, à savoir le caractère inachevé de la langue allemande, son absence d’unité ». (Karl-Heinz Göttert : oc)
Pendant tout le Moyen Age, l’allemand n’existait que dans ses variantes dialectales, parlées de toute façon mais aussi écrites. Je passe sur la question des voyelles longues ou brèves, les diphtongues. Et de leur unification au bout d’un moment. L’important à retenir ici est la persistance de parlers régionaux mais aussi le fait qu’un certain processus d’unification était déjà amorcé. La langue qu’emploiera Martin Luther pour la traduction du Nouveau Testament, en 1522, à partir de l’édition grecque (et latine) établie par Erasme, sera non pas celle qu’il entendra dans son entourage mais celle de la chancellerie du Prince électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce dernier devait devenir empereur avant de renoncer au profit de Charles Quint. La Saxe était à l’époque l’une des régions les plus avancées de l’Empire grâce à l’industrie minière et dans une position centrale entre le nord et le sud. En d’autres termes, Luther a utilisé la langue d’un territoire en devenir et central.
« Les Allemands ne manquaient pas de bibles en langue vernaculaire : entre 1466 et 1518, outre les éditions partielles, quatorze impression de l’écriture sainte avaient déjà paru en hochdeutsch (le haut-allemand, parlé surtout en Allemagne du Sud) et quatre en niederdeutsch (bas-allemand, dialecte propre à Allemagne du Nord. Cependant, ces traductions assez peu répandues souffraient de plusieurs défauts : fondées sur le texte latin de la Vulgate, elles le restituaient souvent de manière trop littérale, proposant à leur lecteurs un style lourd difficilement compréhensible. Dans la veine des humanistes, Luther décida de revenir aux sources de la Bible, l’hébreu et le grec, mais il s’attacha aussi à rendre la Bible dans un allemand accessible à ses contemporains ». (Matthieu Arnold : Luther. Fayard p. 259).

Vers un dialecte protestant

Pour traduire, explique Karl-Heinz Göttert, Luther a le plus souvent opté pour la variante moyenne-allemande.
« La traduction de la Bible par Luther en 1522 constitue un jalon dans le processus d’unification de la langue. Dans le passé, on fêtait Luther comme créateur de l’allemand standard en nouvel haut-allemand, aujourd’hui nous savons qu’il suivait le courant. De ce point de vue c’est moins Luther que la Bible avec son incroyable diffusion qui a donné à l’unification de la langue une forte impulsion. »
Sans compter les copies pirates, il y aura, du vivant du réformateur, 430 éditions complètes ou partielles, estimées à un demi million d’exemplaires. La célébrité qu’il avait acquise à la Diète de Worms a contribué à la diffusion. Luther opère un changement de perspective. Il ne s’agissait plus de s’orienter en fonction de la fidélité à l’original mais de traduire en s’attachant à la compréhension du destinataire. Il ne s’agissait pas seulement d’une question linguistique car la traduction n’était pas neutre. Il s’opérait en même temps une réforme de la religion, ce qui fera dire à l’un des frères Grimm, Jacob Grimm, que la langue allemande était un dialecte protestant. C’est notamment dans la Bible que les futurs grammairiens puiseront leurs exemples pour codifier la langue. Mais ce sera encore un processus long. La Grammatica Germaniae lingae de Johannes Clajus date de 1578. Il est vrai que, comme le note Sylvain Auroux, « la grammaire vient en dernier ».  Il faudra attendre encore un bon siècle pour voir le nombre de livres imprimés en allemand dépasser celui des livres écrits en latin.

Sola fide (la foi seule)

C’est sur la double implication, à la fois linguistique et théologique, de sa traduction que Luther a été amené à s’expliquer. Il pose lui-même le problème dans sa Missive sur la traduction :
« pour quelle raison, au chapitre III de l’Epître aux Romains, j’ai traduit les paroles de saint Paul arbitramur hominem justificari ex fide absque operibus, de la façon suivante: Nous estimons que l’homme est justifie sans les œuvres de la loi, seulement par la foi. En outre, vous remarquez que les papistes ont été outrecuidants à l’excès, parce que le mot sola (seule, seulement) ne se trouve pas dans le texte de Paul et que cet ajout par moi fait à la Parole de Dieu ne serait selon eux point tolérable, etc. »
Dans la nouvelle traduction de la Bible en français (Fayard), le passage dont il est question s’exprime ainsi :
« Parce que nous estimons que la foi justifie l’homme sans les actes dictés par la loi »
La modification apportée par Luther est d’importance. Le fait que seule la foi [sauve] sans les œuvres est en effet l’une des maximes de la nouvelle religion au nombre de cinq, qui sont autant de délégitimation de l’Église de Rome : sola fide, sola scriptura (l’écriture seule), sola gratia (la grâce seule), solus Christus (Le Christ seul) Soli Deo gloria (pour la gloire de Dieu seulement). Je note au passage que cette opposition de la foi contre la loi fait renvoi à une bifurcation biographique :  la décision prise par Luther d’abandonner les études juridiques pour entrer au couvent.
Après avoir assumé sa vantardise, affirmé qu’il s’agissait de sa traduction et qu’il faisait ce qu’il voulait, et que les papistes, s’ils n’étaient pas contents, n’avaient qu’à s’y mettre, il explique :
« Donc, en Romains, III, je savais pertinemment que le mot solum ne figure pas dans le texte latin et grec, et les papistes n’avaient pas besoin de me l’enseigner. Il est exact que les quatre lettres sola n’y figurent pas – des lettres que les têtes d’ânes contemplent comme les vaches un nouveau portail, sans se rendre compte cependant que ces lettres correspondent à l’intention même du texte, et que, quand on veut le traduire en allemand de façon claire et intelligible, on ne peut pas s’en passer, En effet, j’ai voulu parler allemand et non latin ou grec, car j’avais décidé d’utiliser l’allemand dans ma traduction, Or, il est dans la nature de notre langue allemande, quand elle parle de deux choses dont la première est affirmée et la seconde niée, d’utiliser le mot solum (allein, seulement) outre la négation ne… pas ou pas de. Par exemple, quand on dit : le paysan apporte seulement du grain et pas d’argent ; Non, en vérité, je n’ai actuellement pas d’argent, mais seulement du grain ; J’ai seulement mangé et pas encore bu ; As-tu seulement écrit et pas relu ? Et ainsi de suite, dans d’innombrables tournures d’usage courant.
Bien que les langues, latine ou grecque, ne le fassent point, la langue allemande procède ainsi dans toutes ces expressions : cela est dans sa nature [?] d’ajouter le mot seulement pour renforcer et préciser les mots ne… pas ou pas de. En effet, bien que je puisse également dire : le paysan apporte du grain et pas d’argent, les mots et pas d’argent n’ont pas un sens aussi fort et précis que quand je dis : le paysan apporte seulement du grain et pas d’argent », et ici, le mot seulement renforce à ce point les mots pas de qu’il en fait une expression allemande forte et claire. En effet, il ne faut pas demander à 1a lettre de la langue latine comment on doit parler allemand, comme le font ces ânes, Au contraire, il faut le demander à la mère en son foyer, aux enfants dans la rue, à l’homme du commun sur la place du marché, et regarder ceux-ci à la gueule pour voir comment ils parlent et traduire en conséquence – ainsi, ils comprennent et s’aperçoivent qu’on leur parle allemand.»
(Martin Luther Missive sur la traduction et l’intercession des saints (1530) Trad Hubert Guicharousse in Œuvres II Gallimard Pléiade p. 445)
Mais la traduction pour faciliter la compréhension du destinataire n’est qu’un aspect de la question. L’autre est théologique : il faut répondre à la crise de la foi et retrouver la confiance dans le salut. Il cherche dans l’explication linguistique une façon d’y répondre. Il lie d’ailleurs lui-même les deux dimensions à la fin de son texte. Ce n’est pas seulement une question de traduction, ses adversaires, ceux qu’il appelle les papistes, l’ont très bien compris et lui aussi :
« Mais assez parlé de la traduction et des caractéristiques propres aux langues. En effet, je ne me suis pas seulement fié ni plié à ces caractéristiques des langues pour ajouter solum (seulement) en Romains, III mais au contraire, le texte et la pensée de saint Paul le requièrent et l’exigent de façon impérieuse, car l’apôtre traite en cet endroit du point capital de la doctrine chrétienne, à savoir celui qui enseigne que nous sommes justifiés par la foi en Christ, sans aucune œuvre de la Loi. […]
Donc, puisque, fondamentalement, le sujet exige qu’on dise que la foi seule justifie, ainsi que les caractéristiques de notre langue allemande, qui enseignent également qu’il faut s’exprimer ainsi, que j’ai en outre l’exemple des saints Pères de l’Église, que cela est dicté par les périls qu’encourent les gens, qui ne doivent pas être attachés aux œuvres et manquer de foi au point d’en oublier le Christ – particulièrement à notre époque où ils sont accoutumés depuis si longtemps aux œuvres qu’il faut les en arracher avec force -, il n’est pas seulement légitime, mais aussi hautement nécessaire de dire de la façon la plus claire et évidente que seule la foi, sans les œuvres, justifie : je regrette de ne pas avoir ajouté aucune et d’aucun, donc de ne pas avoir traduit sans aucune œuvre d’aucune loi, de sorte que cela soit pleinement et franchement exprimé. C’est pourquoi ma traduction du Nouveau Testament restera ainsi, quand bien même tous les ânes papistes deviendraient fous furieux ; ils ne me feront pas ôter ce mot. » (Martin Luther oc p 453)
Non seulement la Bible le dit – du moins est-ce sa lecture – mais la langue allemande le confirme. Les œuvres dont il est question sont celles de la piété. On lui reprochera même de négliger celles de la charité. Luther avait eu, moine, une pratique obsessionnelle des exercices de piété avec le sentiment qu’ils ne faisaient que l »éloigner de la foi. Il faut entendre : celle dans le Christ. On voit que je m’efforce de comprendre ce qui est pour moi bien lointain pas seulement dans le temps.
Le Newes Testament Deutzsch, selon l’orthographe employée à l’époque, paraîtra en 1522. La Bible en entier attendra 1534. Les révisions successives et la traduction de l’Ancien Testament seront une œuvre collective signée D. Mart.Luth. L’édition non reliée de la Bible complète coûtait le salaire d’un compagnon maçon, en Allemagne centrale, précise l’historien  Heinz Schilling. (Luther Biographie Salvator)

Beruf

Certains choix de traduction effectués par les réformateurs ont eu des conséquences idéologiques précises, comme l’a montré Max Weber, à partir d’un exemple, celui du mot Beruf. Pour traduire dans la Sagesse de Jésus Ben Sira ce qu’en termes contemporains on rend par vieillis sur ton ouvrage, Luther a substitué au mot tâche, corvée, ouvrage, le mot Beruf mot à connotation religieuse provenant de Berufung au sens d’appel intérieur, de vocation. Max Weber a détaillé cette question dans son livre L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme dans lequel il écrit :
« Le mot [Beruf, au sens de position dans la vie, de domaine délimité de travail (Lebensstellung)], dans son acception actuelle, est issu des traductions de la Bible où il correspond à l’esprit du traducteur et non à celui de l’original. Dans la traduction luthérienne de  la Bible, il semble qu’il  soit pour la première fois employé  tout à fait dans notre acception actuelle dans un passage de Siracide (XI, 20 et 21). Il a pris ensuite sa signification actuelle dans la langue profane de tous les peuples protestants, alors qu’auparavant on ne pouvait trouver la moindre ébauche dans ce sens dans aucune littérature profane d’aucun de ces peuples (…). Une chose était au premier chef absolument nouvelle : c’était le fait d’estimer l’accomplissement du devoir à l’intérieur des professions séculières comme le contenu le plus élevé que pût revêtir dans l’absolu l’activité morale de l’individu. C’est là ce qui eut pour conséquence inévitable l’idée que le travail quotidien dans le monde revêtait une signification religieuse, et qui produisit  la notion de profession-vocation. [pour la première fois en ce sens-là]. Dans la notion de profession-vocation s’exprime donc le dogme central de toutes les dénominations protestantes, lequel réprouve la distinction qu’introduisent les catholiques dans les commandements moraux chrétiens entre praecepta et consilia et lequel reconnaît comme seul moyen de mener une vie agréable à Dieu, non pas de renchérir sur la moralité intramondaine par le moyen de l’ascèse monastique mais exclusivement d’accomplir les devoirs intramondains, tels qu’ils découlent de la position de chaque individu dans la vie ; position qui,  de ce fait, devient sa profession-vocation [Beruf] »  (Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme Traduction Jean Pierre  Grossein. Tel Gallimard pp 66-72)
Le sociologue allemand fait par ailleurs le lien entre cette traduction et celle évoquée précédemment concernant la sola fide :
« Mais quand il [Luther] tire plus clairement les conséquences de l’idée de la sola fide <par la foi seule>, quand il accentue de ce fait avec une acuité croissante son opposition aux conseils évangéliques catholiques du monachisme, dictés par le diable, la signification de la profession-vocation prend plus d’importance. Désormais la conduite de vie monacale n’est pas seulement, à l’évidence, dépourvue de toute valeur quant à la justification devant Dieu ; elle apparaît aussi à ses yeux comme le produit d’un manque de charité qui se dérobe égoïstement aux devoirs du monde. Par contraste, le travail dans une profession séculière paraît être l’expression extérieure de l’amour du prochain ; c’est toutefois sur un mode totalement étranger au monde, et dans une opposition presque grotesque, aux propositions d’Adam Smith, que Luther renvoie en particulier, pour fonder son point de vue, au fait que la division du travail force chaque individu à travailler pour d’autres. Mais cette justification, pour l’essentiel scolastique comme on le voit, disparaît bientôt à son tour, et Luther ne fait plus que renvoyer, en y insistant de plus en plus, au fait que l’accomplissement des devoirs intramondains est en toute circonstance la seule voie par où plaire à dieu, que c’est là, et là seulement, la volonté de Dieu, et que, pour cette raison, chaque profession licite a tout simplement la même valeur devant Dieu.  (Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme Traduction Jean Pierre  Grossein. Tel Gallimard pp 73-74)

La révolution technologique de la grammatisation

Document extrait de « Wir sind allzu lange deutsche Bestien gewesen » in Volksbildung bei Luther und Melanchthon ; eine Textsammlung / Stiftung Luthergedenkstätten in Sachsen-Anhalt. Hrsg. und kommentiert von Volkmar Joestel und Friedrich Schorlemmer

Le document ci-dessus reproduit la lettre manuscrite écrite, le 14 août 1558, par Philipp Melenchthon, compagnon de Luther à Wittenberg, qualifié de précepteur de la nation allemande. Elle recommande au maire de Herzberg d’engager comme enseignant Johannes Clajus, qui n’est autre que le rédacteur de la première grammaire allemande, la Grammatica Germanicae Linguae qui date de 1578. Grammatica germanicæ linguæ. Iohannis Claij Hirtzbergensis : ex bibliis Lutheri germanicis et aliis eius libris collecta. Le titre de l’ouvrage en latin précise que cette grammaire repose sur des exemples tirés entre autre de la Bible de Luther. Le lien entre la Réforme et la grammaire ne saurait être plus explicite. Mais cela ne se fera pas d’un coup.
« Clajus apporte une des premières réponses (dans l’aire germanique) au problème que le passage du latin au vernaculaire posait en termes nouveaux, à savoir celui du degré d’universalité des catégories du latin. Si, par delà le schéma de présentation et le métalangage, Clajus conserve autant que faire se peut les catégories de la grammaire (gréco)latine, il ne peut méconnaître que certaines distinctions du latin lui sont propres (ex. les genera verbi, différents en latin et en allemand). Il observe que l’universel se situe au niveau de la signification, et note qu’une même signification peut être exprimée différemment selon les langues, sans toutefois exploiter totalement cette dernière réflexion (ex. le système des cas, donné comme identique en latin et en allemand, et ce en dépit des paradigmes respectifs) ». (Claire Lecointre : Clajus, Johannes)
Le travail considérable de traduction de la Bible s’est fait sans qu’existât encore une grammaire de la langue allemande, à partir du latin et du grec (puis de l’hébreu) et en s’en éloignant. Luther fait preuve d’une conscience de la langue à travers sa pratique de celle-ci. Sylvain Auroux appelle cette conscience (Sprachbewusstsein) un savoir épilinguistique. En même temps, sa façon de discuter la bonne traduction, de comprendre un texte, est déjà une étape de la grammaire, une première forme d’analyse grammaticale, un pas vers la grammatisation. Celle-ci consiste pour Auroux à se doter d’un outillage métalinguistique. Cela se produit avec l’apparition de grammaires et des dictionnaires. Il faudra encore quelques dizaines d’années. Pour le philosophe linguiste, la grammatisation est une révolution technologique :
«  la Renaissance européenne est le point d’inflexion d’un processus qui conduit à produire des dictionnaires et des grammaires de toutes les langues du monde (et pas seulement des vernaculaires européens) sur la base de la tradition gréco-latine. Ce processus de grammatisation a profondément changé l’écologie de la communication humaine et a donné à l’Occident des moyens de connaissance et de domination sur les autres cultures de la planète. Il s’agit proprement d’une révolution technologique dont je n’hésite pas à considérer qu’elle est aussi importante pour l’histoire de l’humanité que la révolution agraire du néolithique ou la révolution industrielle du XIXe siècle ». (Sylvain Auroux : La révolution technologique de la grammatisation Editions Margada Philosophie et langage Liège 1995)
La connaissance métalinguistique (= sciences du langage) suppose l’ élaboration d’outils de connaissance. La rupture n’intervient que « lorsque les grammairiens postulent des éléments non manifestes pour expliquer les phénomènes observables ou dans le domaine du comparatisme, au XIXe siècle, avec les lois phonétiques et les reconstructions ».
« La grammaire n’est donc pas une simple description du langage naturel. Il faut la concevoir aussi comme un outil linguistique : de même qu’un marteau prolonge le geste de la main et le transforme, une grammaire prolonge la parole naturelle, et donne accès à un corps de règles et de formes qui ne figurent souvent pas ensemble dans la compétence d’un même locuteur. Cela est encore plus vrai des dictionnaires : quelle que soit ma compétence linguistique, je ne maîtrise certainement pas la quantité des mots qui figurent dans les grands dictionnaires monolingues qui seront produits à partir de la fin de la Renaissance (le contraire rendrait au reste ces dictionnaires inutiles à toute autre fin que l’apprentissage des langues étrangères). Cela signifie que l’apparition des outils linguistiques ne laisse pas intactes les pratiques linguistiques humaines. Avec la grammatisation – donc l’écriture, puis l’imprimerie – et, en grande partie, grâce à elle, sont constitués des espace/temps de communication dont les dimensions et l’homogénéité sont sans commune mesure avec ce qui peut exister dans une société orale, c’est-à-dire sans grammaire. » (Sylvain Auroux : oc)
Il existe divers degré de maîtrises du langage et partant différents degrés de compétences techniques. Il appelle techniques les
« pratiques codifiées permettant d’obtenir le plus souvent (existence d’un simple savoir-faire, ce que dans d’autres domaines on appelle un tour de main) ou à tout coup (existence de règles mécaniques), un résultat voulu. Ces techniques constituent les arts du langage. Elles donnent également lieu à la reconnaissance de compétences spécifiques, susceptibles de recevoir un statut professionnel dans une société donnée (conteurs, truchements ou interprètes, poètes, rhéteurs, scribes, etc.), ce que l’on peut appeler les métiers du langage ». (Sylvain Auroux : oc)
A côté de la grammatisation et la standardisation des vernaculaires européens, s’ajoute lors de l’exploration du globe, la colonisation et l’exploitation de vastes territoires, un « long processus de description, sur la base de la technologie grammaticale occidentale, de la plupart des langues du monde » :
« Cette entreprise ramifiée de savoir multilingue – dans le contexte de laquelle naîtront aussi bien la grammaire générale que la grammaire comparée – est aussi unique dans l’histoire de l’humanité que la physique mathématique galiléo-cartésienne, à laquelle elle est sans conteste homogène, ne serait-ce que par l’idée de déterminer des régularités qui seraient, non pas des prescriptions de l’usage culturel des langues, mais des nécessités inhérentes à leur nature ou des «lois» de leur développement historique ».(Sylvain Auroux : oc)
Nous avons vu dans nos exemples, avec Ulrich von Hutten et Thomas Müntzer ainsi qu’avec Luther que coexistaient un latin de plus en plus abstrait donnant un caractère ésotérique à la messe et une langue vernaculaire, en l’occurrence l’allemand, et que la pression vers la scripturisation de cette dernière allait s’accentuant tant pour des raisons politiques que religieuses. Religieuses :
«  … c’est la place de l’Eglise dans la société qui assure l’ancrage du latin. Ce dernier sera en péril dès que prendront de l’importance des activités sociales, qui, tout en réclamant écriture et techniques intellectuelles, formeront une sphère étrangère à l’Église (le commerce) ou lorsque la Réforme en proclamant la nécessité pour tous de l’accès direct aux textes sacrés (cf. la théorie luthérienne du sacerdoce universel) minimisera le rôle des intermédiaires lettrés ». (Sylvain Auroux : oc)
Rappelons-nous aussi la manière dont Thomas Müntzer expliquait l’usage, dans la messe, du latin, face à une langue vernaculaire qu’il a qualifié de désordonnée :
« il est facile de comprendre qu’ils chantaient en latin, parce que la langue allemande était encore tout à fait désordonnée, et aussi afin de maintenir les gens dans l’unité de la foi car au même moment toute l’Asie se séparait de la chrétienté. Or, il serait étonnant que cette situation des débuts ne soit pas améliorée. Car toute l’activité raisonnable des hommes tend vers l’amélioration progressive.[…] » Thomas Müntzer : La messe évangélique en allemand in Thomas Münzer, écrits théologiques et politiques. Traductions introduction et notes par Joel Lefebvre. Presses Universitaires de Lyon)
Dans le domaine de la littérature, le passage à l’allemand écrit était en gestation notamment dans l’espace rhénan. Il nécessitait encore des justifications. En 1494, Sébastien Brant, dans son Narrenschiff (Nef des fous), justifie l’emploi de la langue allemande par le fait que c’est celle des fous. Le narrateur se déclare d’entrée heureux que l’allemand soit de rigueur car il ne sait pas bien du tout le latin. En fait, Brant placera l’allemand au même plan de dignité que le latin. Son contemporain et ami Jean Geiler de Kaysersberg prononçait ses sermons en allemand dans la cathédrale de Strasbourg. En 1515, Thomas Murner qui sera un adversaire catholique de Luther avait traduit en allemand l’Eneïde de Virgile ainsi que d’autres textes. « Il n’y a dans ce mien méchant écrit ni art ni subtilité, car je suis malheureusement ignorant de la langue latine, et ne suis qu’un pauvre laïc» est-il écrit dans la préface à l’édition allemande de Till Eulenspiegel (1519). En 1587, encore, l’auteur – anonyme –  de l’ Historia von D. Johann Fausten dem weitbeschreyten Zauberer vnnd Schwartzkünstler justifie l’usage de la langue allemande par la nécessité de bien faire comprendre à tous ce dont est capable le diable. Il précise au lecteur chrétien qu’il disposera bientôt d’une édition latine. Je profite de ce rappel pour réparer un oubli qui m’a été signalé par un lecteur : j’aurais en effet pu citer Paracelse (1493-1541), notamment, qui à la même époque écrivait en langue alémanique. Ulrich von Hutten a donné un caractère politique aux motivations de passer à la langue allemande écrite
 « En latin, j’écrivais avant, ce [que j’écrivais] n’était pas connu de tous, maintenant j’écris à la patrie de la nation allemande dans sa langue pour suivre les choses »
Il y a une imbrication entre le mouvement de grammatisation, la constitution des nations et la Réforme à laquelle il faut bien sûr associer la Contre-Réforme :
« La constitution des nations européennes correspond à une profonde transformation des rapports sociaux (naissance du capital marchand, urbanisation, mobilité sociale, extension des relations commerciales, etc.), y compris dans leurs aspects religieux (Réforme (1517) et Contre-Réforme). L’expansion des nations entraîne inéluctablement une situation de luttes entre elles, ce qui se traduit immanquablement par une concurrence, renforcée parce qu’institutionnalisée, entre les langues, La vieille correspondance une langue, une nation, en prenant valeur, non plus pour le passé, mais pour le futur, acquiert un nouveau sens : les nations devenues quand elles l’ont pu des États, ceux-ci vont faire de l’apprentissage et de l’usage d’une langue officielle une obligation pour leurs citoyens.
Le mouvement de grammatisation des vernaculaires à la Renaissance ne ressemble pas, dans ses motivations, à celui de l’irlandais ou du provençal. Il ne s’agit plus seulement de fournir un instrument à la poésie, mais de déplacer le milieu linguistique de l’ensemble des activités intellectuelles. Certes la littérature est concernée en premier chef (son apparition plus ou moins précoce semble avoir des conséquences pour celle de la grammatisation, et c’est elle qui guide les discussions théoriques), mais pour comprendre l’ampleur du déplacement, il suffit de remarquer que la parution de traités de logique rédigés dans le vernaculaire accompagne globalement la grammatisation, (…). C’est tout le corpus scolaire du trivium [= les trois enseignements de base : la grammaire, la dialectique et la rhétorique] qui est transféré au vernaculaire. Le latin restera pour plusieurs siècles encore une langue privilégiée de la communication scientifique, mais les activités intellectuelles des nouvelles élites, et les activités spirituelles d’une large partie de la population (cf. Luther et la Réforme) vont désormais s’appuyer sur une culture et une pratique codifiée (d’où l’importance de l’enseignement de la rhétorique) du vernaculaire. Cette culture correspond à une véritable politique linguistique. L’absolutisme centralisateur de la monarchie est le moteur de cette politique en France et en Espagne. En l’absence d’État central, elle, est prise en charge, en Italie, par les élites régionales, qui rencontrent des difficultés à résoudre la questione della lingua, et, en Allemagne, par les milieux de la bourgeoise commerçante, ce qui fait que la promotion du hochdeutsch et les discussions des grammairiens sur sa nature, n’entameront jamais l’usage vernaculaire des dialectes régionaux. Lorsque l’on grammatise les vernaculaires européens, il ne s’agit pas simplement de les décrire, mais de leur donner un véritable outillage, semblable à celui dont disposaient pour leur langue les Grecs et les Latins. C’est d’une translatia studiorum qu’il s’agit.
On comprend mal cette entrée en scène des vernaculaires, si on ne la met pas en perspective avec trois éléments fondamentaux : la refonte de la grammaire latine, l’imprimerie et les grandes découvertes. Il y a une intrication chronologique complexe entre tous ces éléments (avec un léger avantage pour la refonte des études latines et l’imprimerie), si bien qu’il est hors de question d’établir une causalité linéaire entre eux ». […](Sylvain Auroux : oc)
Les humanistes en préconisant le retour aux auteurs anciens, au beau contre le latin médiéval technique et dont les structures sont calquées sur les langues vernaculaires ont largement « contribué à donner au latin son véritable statut de langue morte »
Et puis il y a l’imprimerie. Comment cette technique nouvelle intervient-elle ? Certes, son invention est antérieure à la grammatisation des vernaculaires et elle a d’abord contribué à la diffusion des textes latins, Sylvain Auroux pose néanmoins l’hypothèse selon laquelle grammatisation et imprimerie font partie de la même révolution techno-linguistique :
« … l’imprimerie a des conséquences sur la grammatisation. La pratique manuscrite médiévale laisse place (du moins théoriquement, n’oublions pas les ateliers de copistes), pour chaque exemplaire, à la variabilité, notamment orthographique. Avec l’imprimerie, non seulement la multiplication du même est incontournable, mais la normalisation des vernaculaires devient une affaire de standard professionnel. L’orthographe, la ponctuation et la régularisation de la morphologie concernent les imprimeurs typographes (avec ou sans le concours des auteurs et des grammairiens, voire contre eux) d’abord au sein de chaque atelier, puis pour tous ceux qui travaillent sur la même langue. La diffusion du livre imprimé impose, alors, la constitution d’un espace illimité dans lequel chaque idiome, délivré de la variation géographique, est devenu isotope. Une telle isotopie, dans les univers à écriture manuscrite, ne se rencontre que pour une seule langue (le latin ou le sanskrit, par exemple). En dehors des univers culturels disposant de l’imprimerie, on ne rencontre pas de cas où tant de langues aient été normalisées quasi-simultanément, dans un laps de temps aussi court et dans une ère géographique si restreinte.
Il n’est pas non plus impossible de rattacher à l’imprimerie une certaine évolution du fonctionnement cognitif. L’écriture manuscrite, comme la micro-informatique aujourd’hui, tend à ne pas dissocier le processus de production intellectuelle du texte et celui de sa réalisation matérielle. Le mode privilégié d’historicisation du savoir, c’est la permanence du texte à quoi s’ajoutent, par couches successives, gloses et commentaires, l’innovation est noyée dans un processus indéfini d’accrétion. Le savant médiéval est un nain juché sur l’épaule des géants. Il est symptomatique de voir, avec le développement de l’imprimerie, le scoliaste, type du savant antique et médiéval, disparaître progressivement des disciplines scientifiques. Avec l’imprimerie, écrire et publier sont nécessairement des activités différentes. Plus que ne l’avait jamais fait aucun atelier de copiste, l’atelier de l’imprimeur finit par disjoindre la production intellectuelle du texte et sa reproduction matérielle, qui sont, au départ, fortement liées (cf. par exemple, le cas de Alde Manuce). D’un côté, on recomposera indéfiniment le même texte; de l’autre, il faudra fournir aux imprimeurs, qui les achètent, des produits frais. L’innovation théorique devient une valeur, un nouvel équilibre se créé lentement entre les acquis, dont l’institution et la permanence se fragilisent, et les idées neuves qui sont peu à peu surévaluées: le progrès devient une contrainte de la production intellectuelle. » (Sylvain Auroux : oc pages 96-98)
Cette uniformisation et reproduction du même constituent une nouvelle forme d’externalisation, tout comme l’était au départ la naissance de l’écriture elle-même :
« L’émergence de la parole humaine est liée au développement corporel des anthropoïdes. Dans sa pure oralité elle est liée à l’individu ; sa possibilité est enfermée dans les capacités propres de ce dernier, quand bien même celles-ci doivent se développer dans le rapport d’échange symbolique avec les semblables. Avec l’apparition du support transposé de l’écriture, nous assistons à un processus original d’externalisation qui, au reste, n’est pas sans conséquence sur les fonctions corporelles de l’individu lui-même: avant l’écriture la main intervient surtout dans la fabrication, la face surtout dans le langage; après l’écriture l’équilibre se rétablit  (Leroi-Gourhan). C’est ce processus, dans lequel nous voyons la source de la plupart des technologies intellectuelles humaines…. » (Sylvain Auroux : oc)
et qui sera ressenti par Thomas Müntzer, nous l’avons vu, comme un obstacle à l’individuation du rapport de chacun à la spiritualité. Il reprochait à Luther d’avoir transformé la Bible en un système expert :
Pour conclure, donc, ce rapprochement avec notre époque :
« la révolution technologique de la grammatisation doit être conçue comme la constitution d’outils linguistiques externes à l’individu. Or, ce passage de l’interne à l’externe nous est aujourd’hui familier dans le domaine de l’intelligence artificielle : il entre dans la constitution de ce que nous nommons des systèmes-experts.
Un système-expert est une banque de connaissances implémentée dans une machine (un ordinateur) qui permet le traitement automatique des questions qu’on lui pose, par exemple effectuer un diagnostic médical. Pour tirer ses conclusions le système doit disposer d’un certain nombre de règles. Un système expert est conçu comme devant occuper la fonction d’un expert humain : Les ordinateurs doivent être considérés comme des prothèses sociales – destinées à remplacer des personnes humaines au sein des communautés» (H.M. Collins, Experts artificiels. Machines intelligentes et savoir social, t.f., Paris, Le Seuil, 1992, p. 291). Autrement dit, réaliser un système-expert consiste à effectuer le transfert d’un individu à un support externe. Un moment important dans ce transfert consiste dans l’élucidation des connaissances de l’expert humain et leur formalisation. Formaliser les connaissances consiste à les rendre explicites et invariables; on retrouve cette opération à chaque fois qu’il est question de mettre en forme une pratique, qu’il s’agisse de manuels de maçonnerie, de cuisine, de tricot, etc. Toutes choses égales, c’est exactement ce moment que nous retrouvons dans la grammatisation, et, antérieurement, dans la scripturisation. Nous devons toujours garder à l’esprit cette analogie qui est loin d’être triviale. (Sylvain Auroux : oc p. 161-164) »
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Thomas Müntzer (1488/89 – 1525) : « Bible, Babil, Babel »

 

Gravure sur bois du Maître de Pétrarque : paysans à l’assaut d’un château (1519-1520)

Thomas Müntzer
An den Allstedter Bund

Die reinen Forcht Gottes zuvor, lieben Brueder. Wie lange slaft ihr, wie lang seid ihr Gott seins Willens nit gestandig, darum daf er euch nach eurem Ansehen verlassen hat ? Ach, wie viel hab ich euch das gesagt, wie es muß sein, Gott kann sich anderst nit offenbaren, ihr mußt gelassen stehen. Tuet ihr’s nicht, so ist das Opfer, euer herzbetruebtes Herzeleid, umsunst. Ihr mußt darnach von neuem auf wieder in Leiden kommen. Das sag ich euch, wollt ihr nit um Gottes Willen leiden, so mußt ihr des Teufels Märterer sein. Darum huet euch, seid nit also verzagt, nachlässig, schmeichelt nit langer den verkahrten Fantasten, den gottlosen Boswichtern, fanget an und strcitet den Strcit des Hcrren ! Es ist hoch Zeit, haltet eure Bruder alle darzu, dag sie gottlichs Gezeugnus nicht verspotten, sunst musscn sie alle verderben. Das ganze deutsche, franzosisch und welsch Land ist wag, der Meister will Spiel machen, die Böswichter mussen dran. Zu Fulda seind in der Osterwochen vier Stiftkirchen verwuestet, die Bauern im Kleegau und Hegau Schwarzwald seind auf, dreimal tauscnd stark, und wird der Hauf je langer je groger. Allein ist das mein Sorg, daf die närrischen Menschen sich verwilligcn in einen falschen Vertrag, darum daß sie den Schadcn nach nit erkermen.
Wann euer nur drei ist, die Gott gelassen, allein seinen Namen und Ehre suchen, wcrdet ihr hunderttauscnd nit furchtcn. Nun dran, dran, dran, es ist Zeit, die Boswichter seind frei verzagt wie die Hund. Regt die Bruder an, daf sie zur Fried kommen und ihr Bcwegung Gezeugnus holen. Es ist uber die Maß hoch, hoch vonnöten. Dran, dran, dran ! Laßt euch nicht erbarrnen, ab euch der Esau gute Wort furslägt (Genesis 33). Sehet nit an den Jammer der Gottlosen. Sic werdcn euch also freundlich bitten, greinen, flehen wie die Kinder. Lassct euch nit erbarrnen, wie Gott durch Mosen befohlen hat (Deuteronomium 7), und uns hat er auch offenbart dasselb. Reget an in Dorfern und Städten und sonderlich die Berggesellen mit ander guter Burse, welche gut darzu sein wird. Wir mussen nit langer slafen.
Sieh, da ich die Wort schreib, kame mir Botschaft von Salza wie das Volk den Amtmann Herzog Georgen vom Sloß lange weil um des Willen, daß cr drei hab heimlich wollen umbringen. Die Bauern yom Eisfelde seind ihr Junkern Fcind wordcn, kurz, sie wellen ihr kcin Gnade haben. Es ist des Wesens viel euch zum Ebcnbilde. Ihr mußt dran, dran, es ist Zeit. Balthasar und Barthel Krurnp, Valtein und Bischof, gehet vorne an den Tanz ! Lassct diesen Brief den Berggesellen werden. Mein Drucker wird kommen in kurzen Tagen, ich habe die Botschaft kriegen. Ich kann es itzund nit anders machen, sonst wollt ich den Bruedem Unterricht gnug geben, daß ihnen das Herz viel großer sollt werden dann alle Slosser und Rustung der gottlosen Böswichter auf Erden.Dran, dran, dran, dieweil das Feuer heiß ist. Lasset euer Schwert nit kalt werden, lasset nit verlähmen ! Schmiedet pinkepanke auf den Anbossen Nimrods, werfet ihne den Torm zu Bodem ! Es ist nit mugelich, weil sie leben, daß ihr der menschlichen Forcht solltet leer werden. Man kann euch von Gotte nit sagen, dieweil sie uber euch regieren. Dran, dran, weil ihr Tag habt, Gott gehet euch vor, folget, folget ! Die Geschichte stehen beschrieben Matthäus 24, Ezechiel 34, Danielis 74, Esdras 16, Apokalypse 6, welche Schrift alle Römer 13 erkläret.
Darum laßt euch nit abschrecken. Gott ist mit euch, wie geschrieben 2. Chronik 20, 15-18. Dies sagt Gott : «Ihr sol1t euch nit forchten. Ihr sol1t diese große Menge nit scheuen, es ist nit euer, sondern des Herm Streit. Ihr seid nit die da streiten, stellet euch vor männlich. Ihr werdet sehen die Hulfe des Herren uber euch.» Da Josaphat diese Wort herete, da fiel er nieder. Also tuet auch und durch Gott, der euch stärke, ahne Furcht der Menschen, im rechten Glauben, Amen.
Datum zu Muhlhausen im Jahre 1525
Thomas Muntzer, ein Knecht Gottes wider die Gottlosen

 Thomas Müntzer
Aux habitants d’Allstedt.

Mühlhausen, 26 ou 27 avril 1525,
La pure crainte de Dieu avant toutes choses. frères bien-aimés ! Combien de temps dormirez-vous encore ? Combien de temps tarderez-vous encore à exécuter la volonté de Dieu, sous prétexte que, selon vous, Il vous a abandonnés ? Hélas ! Que de fois vous ai-je dit qu’il en serait nécessairement ainsi ! Dieu ne peut se révéler autrement. Il faut que vous demeuriez dans le détachement. Si vous ne le faites pas, le sacrifice et la souffrance de votre cœur affligé auront été en vain, et après cela, vous devrez derechef tomber dans la souffrance. Je vous le dis, si vous ne voulez pas souffrir pour Dieu, vous serez les martyrs du Diable. C’est pourquoi prenez garde ; ne soyez pas pusillanimes et nonchalants ; ne flattez pas plus longtemps les rêveurs pervers et les scélérats impies ; prenez l’initiative et livrez le combat du Seigneur ! Il est plus que temps !
Exhortez tous vos frères à ne pas se moquer du témoignage divin, sinon ils sont perdus. Tout le pays allemand, français et italien est en mouvement. Le Maître va commencer la partie, il faut que les scélérats en soient. A Fulda, pendant la semaine de Pâques, quatre églises conventuelles ont été dévastées ; les paysans du Klettgau, du Hegau et de la Forêt Noire se sont dressés, forts de trois mille hommes, et leur troupe ne cesse de grandir. Ma seule crainte est que ces sots ne consentent à un faux accord, inconscients du dommage qui en résulterait.
Ne seriez-vous que trois qui, ayant atteint au détachement en Dieu, cherchent seulement Son nom et Son honneur, vous ne craindriez pas cent mille des leurs. Or çà ! Sus ! Sus ! Sus ! Les scélérats sont craintifs comme des chiens. Stimulez vos frères pour qu’ils parviennent à la paix intérieure et apportent le témoignage de leur élan. Cela est d’une extrême urgence. Sus! Sus! Sus! N’ayez point de miséricorde, même si Esaü vous suggère des paroles de bonté (Genèse 33:4). Ils vous supplieront gentiment, pleurnicheront, vous imploreront comme des enfants. Mais ne vous laissez pas aller à la miséricorde, ainsi que Dieu le commanda à Moïse (Deutéronome, 7: 1-5), et ainsi qu’Il l’a à nous aussi révélé. Soulevez les villages et les villes, et surtout les compagnons mineurs et autres braves garçons, qui seront bien utiles. Nous ne devons pas dormir plus longtemps.
Voyez ! Au moment-même où j’écris ces mots, un messager de Langensalza est venu m’apprendre que le peuple veut aller se saisir du bailli du duc Georges dans son château parce qu’il a voulu faire exécuter secrètement trois hommes. Les paysans d’Eichsfeld se soulèvent contre leurs hobereaux, et ils ne veulent leur faire aucun quartier. Voilà de nombreux faits qui doivent vous servir de modèle. Allez-y ! Sus donc ! Il est temps ! Balthazar et Barthel Krump, Valtein et Bischof, mettez-vous en tête de la danse! Faites tenir cette lettre aux compagnons mineurs. Mon imprimeur viendra dans quelques jours, j’en ai reçu le message. Pour le moment je ne peux faire plus, mais j’aurais voulu enseigner à nos frères que leur cœur doit devenir plus vaste que tous les châteaux et toutes les armures des scélérats impies de toute la terre.
Sus ! Sus, tant que le feu est chaud ! Ne laissez pas refroidir votre glaive. Ne le laissez pas faiblir. Vlan ! Vlan ! Forgez en tapant sur les enclumes de Nimrod ! Jetez à bas leurs tours ! Il n’est pas possible, aussi longtemps qu’ils seront en vie, que vous vous libériez de la crainte des hommes. Tant qu’ils régneront sur vous, on ne pourra pas vous parler de Dieu. Sus ! Sus, pendant qu’il fait jour ! Dieu marche devant vous. Suivez ! Suivez ! Tous ces événements sont écrits dans Matthieu 24,Ezéchiel 34, Daniel 7, Esdras 10, Apocalypse 6, tous écrits qui expliquent Romains 13.
C’est pourquoi ne vous laissez pas détourner par la crainte. Dieu est avec vous, comme il est écrit (2 Chroniques 20), Ainsi dit l’Eternel: « Ne craignez point et ne vous effrayez point devant cette multitude, car ce ne sera pas votre combat. mais celui du Seigneur. Ce ne sera pas vous qui combattrez ; il suffit que vous vous comportiez en hommes. Et vous verrez que raide de Dieu sera sur vous 1). Quand Josaphat entendit ces mots, il se prosterna la face contre terre. Faites de même, grâce à Dieu, et qu’Il vous conforte dans la vraie foi sans la crainte des hommes, amen !
Thomas Müntzer. serviteur de Dieu contre les impies.
Traduction française de Joël Lefebvre, tirée de : Thomas Münzer, écrits théologiques et politiques. Presses Universitaires de Lyon
Après Martin Luther, Ulrich von Hutten, troisième volet du feuilleton Réforme de notre anthologie de la littérature allemande : Thomas Müntzer. Il est à la fois, dans le camp de la Réforme, l’adversaire principal de Luther, traité de « docteur menteur » et son spectre : « J’ai donc tué Müntzer ; j’ai sa mort sur le dos. Mais je l’ai fait parce qu’il voulait tuer mon Christ », dit Luther dans un propos de table de 1533 (cité par Heinz Schilling : Martin Luther Biographie Ed Salvator p. 339).
Avant de poursuivre, quelques remarques sur la traduction
« Gott kann sich anderst nit offenbaren, ihr mußt gelassen stehen. », a été traduit par Dieu ne peut se révéler autrement. Il faut que vous demeuriez dans le détachement. Maurice Pianzola (Thomas Munzer ou la guerre des paysans. Edition Héros-Limite 2015), lui, y voit carrément un « vous devez passer à l’action ». C’est oublier que Müntzer reste théologien. Et c’est ce que je voudrais, dans ce qui suit, ne pas omettre m’écartant ainsi d’une tradition dont j’ai hérité moi-même. Gelassen est associé à la foi et à la confiance placée en Dieu. Gelassen stehen est une expression utilisée également par Luther dans son texte sur l’accomplissement des dix commandements : « Gottesfurcht und Liebe im rechten Glauben, und allezeit in allen Werken fest vertrauen, ganz bloß, lauter in allen Dingen gelassen stehen, sie seyen böse oder gut ». En français  : La crainte et l’amour de Dieu dans la vraie foi ; lui faire confiance en tout ce que l’on fait ; demeurer en toutes circonstances, mauvaises ou bonnes, dans une entière et pure sérénité. Nous sommes dans un moment de crise de la foi et de la confiance. (J’y reviens ultérieurement avec quelques écrits sur la question de Bernard Stiegler).
Müntzer appelle les habitants d’Allstedt à se jeter dans la mêlée de la Guerre des paysans. Il les connaît bien pour y avoir été prêtre de mars 1523 à août 1524, s’y être marié avec une ancienne nonne, Ottilie von Gersen, et y avoir côtoyé des mineurs venus nombreux assister à ses sermons. La commune elle-même l’avait pourtant rejeté. Mais, même s’il secoue ses anciens paroissiens, l’heure n’est plus à ressasser cette question. De partout montent les soulèvements populaires. Le mouvement semble même s’accélérer. L’expression communément utilisée pour le désigner, Guerre des paysans, fausse un peu la compréhension car elle occulte un des éléments sans lequel il n’est pas tout à fait compréhensible, à savoir la participation de nouvelles couches sociales comme les mineurs et d’une partie de la population urbaine des villes.
« Das ganze deutsche, französisch und welsch Land ist bewegt » est traduit Tout le pays allemand, français et italien est en mouvement. Müntzer raisonne en fonction des parlers, des langues. L’Alsace, en mouvement elle aussi, fait partie du pays allemand. Le pays français est ici sans doute le Pays de Montbéliard où des revoltes sont connues.  Il y eut également des soulèvements en Lorraine francophone du côté de Saint Dié, Blâmont, Dieuze mais elles ont eu lieu le 17 avril 1525, ce qui supposerait que l’information ait circulé très, très rapidement. Je n’ai pas connaissance de soulèvements paysans à cette date dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’Italie. Il y en eu cependant au Tyrol qui n’en faisait pas encore partie. Müntzer parle de welschland ce qui peut désigner une région où l’on parle l’italien mais aussi bien la Romandie.
Dans ces soulèvements, Müntzer voyait autant de signes que Le Maître va commencer la partie, il faut que les scélérats en soient. J’imagine qu’il croyait en l’imminence de la lutte finale contre l’Antéchrist ou, plutôt, qu’était arrivé le moment du Jugement (traduction de krisis) tel qu’il est décrit dans l’évangile de Mathieu (25) où Jésus, qui y est aussi appelé maître, séparera le bon grain de l’ivraie promettant aux uns le châtiment éternel et aux autres la vie éternelle. N’oublions pas que cela se situe dans une incroyable atmosphère de croyances astrologiques qui l’annonçaient également.
La lettre de Thomas Müntzer est l’une des toutes dernières qu’il ait écrite, il sera exécuté le mois suivant. Contrairement à son habitude, il ne cite plus les versets de la bible en entier se contentant de leurs références, ce qui est probablement le signe de son empressement. Elle a été qualifiée par le philosophe Ernst Bloch dans ces termes :
« …cet appel, cette déclaration de guerre aux maisons de Baal et de Nimrod – le puissant tyran qui le premier, imposa aux hommes la distinction du mien et du tien – brûle et rayonne comme le plus passionné, comme le plus furieux manifeste révolutionnaire de tous les temps ».(Ernst Bloch : Thomas Müntzer / Théologien de la révolution. Trad. Maurice de Gandillac. Julliard 10/18 p 96)
Malgré la pression de la conjoncture qui appelle des urgences organisationnelles, l’héritage mystique et apocalyptique de Münzer reste présent. La théologie d’abord. Et c’est bien cet alliage original qui fait la caractéristique de celui que son biographe allemand, Hans-Jürgen Goetz, appelle le révolutionnaire à la fin des temps.
Puisque Ernst Bloch nous y invite, examinons d’un peu plus près cette métaphore de Nimrod sur les enclumes duquel il faudrait forger les armes. Il est, selon certaines traductions, le premier puissant sur la terre. Dans la Bible – Genèse 10 -, il est écrit :
« Koush enfante Nimrod
le premier à dominer le monde […]
Dès ses débuts il règne sur Babel …»
Cela se passe après le déluge. Nimrod est le premier tyran et le constructeur de la Tour de Babel. Dans la tradition juive :
« [Nimrud] peu à peu, transforme l’état de choses en une tyrannie. Il estimait que le seul moyen de détacher les hommes de la crainte de Dieu, c’était qu’ils s’en remissent toujours à sa propre puissance. Il promet de les défendre contre une seconde punition de Dieu qui veut inonder la terre : il construira une tour assez haute pour que les eaux ne puissent s’élever jusqu’à elle et il vengera même la mort de leurs pères. Le peuple était tout disposé à suivre les avis de [Nimrod], considérant l’obéissance à Dieu comme une servitude ; ils se mirent à édifier la tour […] ; elle s’éleva plus vite qu’on eût supposé.
Flavius Josèphe :Antiquités juives, livre I 114-115 (chapitre IV 2-3)
La figure de Nimrod permet de situer ce qui oppose Müntzer et Luther. Ce dernier en effet l’utilise aussi mais pour fustiger la papauté : «  je sais maintenant et je m’assure que la papauté n’est que le règne de Babylone ; c’est la puissance de Nemrod, le robuste chasseur ». (Martin Luther : Prélude sur la captivité babylonienne de l’Eglise).
Jetez à bas leurs tours ! Parfois, il est traduit de s’en prendre aux donjons, ce qui n’est sans doute pas faux mais ôte la référence à la tour de Babel, puisque c’est de cela dont il est question. Surtout on voit comment, par rapport à une même référence biblique, Müntzer modifie la perspective et l’élargit. Si les théologiens partagent le même anticléricalisme, pour Müntzer l’antéchrist est aussi présent chez les princes. Il ne réussira pas à convaincre les paysans de s’en prendre aux châteaux plutôt qu’aux couvents. Il est vrai qu’il a lui-même hésité. Au moment où Müntzer écrit la lettre ci dessus, en avril 1525, Luther n’avait encore publié son appel Contre les bandes pillardes et assassines des paysans qui date du 10 mai dans lequel il qualifie Müntzer d’ »archidiable de Mülhausen » et appelle sans retenue au massacre des paysans oubliant jusqu’à sa propre théologie, comme le note Lucien Febvre, et en violant le principe qu’il a lui-même édicté de séparation du spirituel et du temporel. Luther avait cependant déjà pris position contre les revendications des insurgés réunis dans les célèbres douze articles qu’il condamne non pas parce qu’ils ne seraient pas justes mais parce qu’ils ne se soumettaient pas dans leur démarche globale au devoir d’obéissance et de soumission aux autorités civiles. Certaines doléances, Luther les avait lui-même formulées, telle la possibilité pour les communautés de choisir elles-mêmes leur prêtre comme gage contre leur corruption. Ce que Luther condamnait, écrit Matthieu Arnold c’était « l’argument qui les sous-tendait : le fait de fonder les rapports sociaux sur l’évangile » (Matthieu Arnold : Luther Fayard p 335).
Or le pur évangile devait dans l’esprit des paysans apporter quelque chose d’une justice divine sur terre, hic et nunc. Müntzer tente de répondre à une question que Luther ne veut pas poser et qui serait celle-ci : à quoi servirait une réforme qui n’aurait aucune incidence sur la vie des gens, sur la société ? A quoi bon la liberté chrétienne si c’est pour mieux supporter l’absolutisme princier ?
La lettre a une tonalité apocalyptique, l’heure du Jugement a sonné. Il aurait voulu, écrit-il, enseigner à nos frères que leur cœur doit devenir plus vaste que tous les châteaux et toutes les armures des scélérats impies de toute la terre. Mais pour le moment, il ne peut faire plus.
Pour Müntzer, Dieu parle au cœur des hommes et il contestera pour cette raison le biblicisme de Luther c’est à dire son obsession de l’écriture comme si l’obsession chez ce dernier de la lettre en faisait perdre l’esprit. Müntzer voulait détacher ses contemporains de la crainte des hommes et donc des seigneurs et autres pouvoirs séculaires pour lui substituer la seule crainte de Dieu. Müntzer conteste toute volonté d’externaliser la relation de l’homme avec le divin que ce soit par la sola scriptum, c’est à dire l’Ecriture seule de Luther comme unique source de la révélation divine ou par le clergé à qui il reprochait d’ « externaliser la foi » (H-J Goertz oc p 278) et de perturber la relation directe avec Dieu. Si on l’exprime en termes contemporains, il voit le clergé comme une sorte de société de service employant des coaches plus ou moins automatisés et/ou automatisables.

Thomas Müntzer (1488/89 – 1525)

Müntzer est né entre 1488 et 1489, ce n’est pas très bien établi, à Stollberg, petite ville minière (cuivre) dans le sud du Harz. Il est de cinq ans le cadet de Luther. Il y a toujours beaucoup d’incertitudes dans sa biographie. Et il n’existe aucun portrait de lui fait à son époque. C’est pourquoi, je n’en mets pas : ils sont tous imaginaires. Après l’école latine, il est inscrit à l’université de Leipzig et celle de Francfort sur Oder. Il n’y a pas trace de ses diplômes mais il en avait forcément pour avoir été ordonné prêtre en 1514. Il vivra de différentes activités ecclésiastiques et de cours privés. Il sera, par exemple confesseur, d’un couvent de nonnes. En juin/juillet 1517, il est appelé à se prononcer sur les indulgences par le recteur de l’école Saint Michel à Braunschweig avant même que Luther ne publie ses thèses. La même année, et par intermittence jusqu’en 1519, on le voit à Wittenberg. Il assiste à la dispute de Leipzig entre Luther et le représentant du pape, Eck. Le réformateur le recommandera comme prêtre à Zwickau où il exerce de 1520 à 1521. On lui reproche de créer des troubles et il est obligé de quitter la ville, fait un séjour en Bohème, en partie à Prague même. Il disparaît puis réapparaît à Halle. Disparaît à nouveau. On le retrouve en 1523 officiant à Allstedt jusqu’en 1524. A Allstedt, il se marie, aura un enfant, mettra en pratique la réforme de la messe entièrement en allemand, ce qui a fait sensation. Les gens accouraient pour l’écouter, ce qui n’était pas du goût du comte de Mansfeld qui interdit à ces sujets de s’y rendre. Müntzer entre très vite en conflit ouvert avec lui. Ses idées théologiques commencent à prendre une dimension politique et sociale. C’est ainsi, l’atmosphère anticléricale ambiante aidant, que la subvention destiné aux moines de l’ordre des mendiants sert à alimenter la caisse des pauvres. Se créée une Alliance des bourgeois de la ville favorables à ses idées et menant des actions anticléricales dont celle consistant à mettre le feu à une chapelle appartenant à l’Abbaye de Nauendorf. Les autorités princières n’en demandaient pas tant mais la ville fait corps. La situation ne se calmera pas, au contraire. Un chevalier catholique se met à attaquer ses sujets qui se rendent à l’église réformée. La pression catholique s’accentue. A Allstedt affluent des réfugiés protestants. Les nobles demandent le retour de leurs serfs. La ville se met en armes et s’installent des structures théocratiques. Müntzer est convoqué à la Cour de Weimar. Ses sermons sont soumis à la censure et son imprimeur licencié, l’alliance dissoute. Abandonné par les bourgeois de la ville et craignant une arrestation, il prend la décision de fuir. Dans la nuit du 7 au 8 Août 1524. Le 15, il arrive à Mülhausen où officiait un ancien moine réformateur, Heinrich Pfeiffer. Ils en furent d’abord expulsés pour y revenir séparément mais en position consolidée après un passage à Nuremberg et, pour Müntzer, à Bâle et en Forêt Noire, très précisément plusieurs semaines à Griessen dans le Klettgau. Les habitants de Mülhausen déposent le conseil municipal et élise un conseil perpétuel. « Ce conseil n’était pas le résultat d’une ivresse apocalyptique comme on l’a souvent cru mais la conséquence politique logique des conflits sociaux qui se sont mélangées avec la problématique de la Réforme ». (Hans-Jürgen Goertz : Thomas Müntzer Revolutionär am Ende der Zeiten. CH Beck München 2005 p 194). On est bien loin de l’analogie que certains ont voulu faire avec la Commune de Paris. Il n’y avait d’ailleurs plus de temps pour cela. On entrait dans la phase finale de la Guerre des paysans.
« Le soulèvement de Thüringe n’avait certainement pas été l’œuvre d’un homme seul. Müntzer n’était pas le grand organisateur du soulèvement, comme certains le pensaient. Il n’y a pas eu non plus de Parti müntzerien, qui aurait planifié son accession à la direction du mouvement. Dans la phase finale cependant, Müntzer se mit à la tête du grand regroupement près de Frankenhausen et tenta avec de multiples écrits d’obtenir du soutien de la part des ville environnantes proches et lointaines : Schmalkalde, Sonderhausen, Eisenach, Erfurt ; à l’inverse d’autres communes s’adressaient à lui pour obtenir aide et conseil. Il ne peut y avoir de doute sur le fait que Müntzer précisément dans les derniers jours à Frankenhausen a pris un part importante à la décision. Il était prédicateur et stratège. » (Hans-Jürgen Goertz : o.c. p209)
Le 11 mai 1525, Müntzer se rend à Frankenhausen avec une armée de 300 hommes, habitants de Mülhausen. Le lendemain, aura lieu la bataille finale. Elle fera entre 5 et 6000 morts auxquels viendront s’ajouter, cinq jours plus tard, à Saverne, en Alsace, 18000 morts, selon l’historien suisse Peter Blickle ou 15 000, selon Georges Bischoff (La guerre des paysans / L’Alsace et la révolution du Bundschuh. Ed. La Nuée Bleue) qui parle de crime de masse…l’un des plus lourds de l’histoire de l’Europe avant l’époque contemporaine. Il a touché entre 10 et 15% de la population alsacienne, et cela dans l’indifférence quasi générale des générations qui ont suivi jusqu’à aujourd’hui. Comme cette partie de l’histoire de l’Alsace ne fait pas, paraît-il, partie l’histoire de France, on n’en parle pas à l’école. Je le souligne ici car, lorsque l’on parle de territoire, il me paraît difficile de s’abstraire de son histoire.
Interrogé après avoir été fait prisonnier, Thomas Müntzer résumera l’essence du projet collectif d’une formule latine :
Omnia sunt communia (Tout est commun à tous).
Thomas Müntzer aura la tête tranchée à l’épée, le 27 mai 1525. Elle sera exposée avec celle de Heinrich Pfeiffer sur une pique en guise d’avertissement. Quelques jours plus tard, Luther publiera, dans le souci de le présenter comme un enragé et pour justifier que l’on avait bien eu affaire au Diable, les dernières lettres de Thomas Müntzer dont celle présentée plus haut. Il aura ainsi permis qu’elle leur survive. L’opuscule se voulant dossier d’accusation avait pour titre : Histoire épouvantable de Thomas Müntzer et jugement de Dieu contre lui, par quoi Il donne un démenti manifeste à cet esprit et le condamne.
Le texte cité figure aussi dans mon anthologie de la littérature allemande car il témoigne, lui aussi, de ce qui nous avait occupé avec Ulrich von Hutten, c’est à dire de ce passage à la scripturisation de la langue allemande qui, avec l’imprimerie, doit être associée à la Réforme. Joel Lefebre, souligne que « l’intérêt de l’œuvre de Müntzer n’est pas moindre dans le domaine de la langue allemande ». Il ajoute :
« si la langue de Müntzer est voisine de celle de Luther – ils sont originaires de la même région – leurs styles sont assez différents. Chez le premier, l’allemand est souvent plus personnel, plus vigoureux et plus riche, plus obscur aussi. Il est marqué par des créations verbales originales et surtout par la pulsation, dans l’écriture d’un souffle passionné qui est une des composantes essentielles de l’esprit de Müntzer ». (Thomas Münzer, écrits théologiques et politiques. Traductions introduction et notes par Joel Lefebvre. Presses Universitaires de Lyon p10)
Beaucoup d’écrits de cette période contiennent une conscience de leurs destinations et destinataires. Dans le texte ci-dessus, on l’observe également  : Faites tenir cette lettre aux compagnons mineurs. Mon imprimeur viendra dans quelques jours, j’en ai reçu le message. Les textes sont destinés à être imprimés, diffusés mais aussi à être lus par ceux qui savent lire aux autres qui ne le savent pas. N’oublions pas que le pourcentage de gens capables de lire tourne à l’époque autour de 10% de la population. On note aussi que l’imprimeur est mobile et se rapproche du lecteur. La profession était à l’évidence sous surveillance. Müntzer s’était fait confisquer bien des écrits déjà imprimés. Je relève aussi une forte présence dans l’ écrit de l’oral. D’une part, on sent que la lettre est destinée à être lue à voix haute. D’autre part, pendant qu’il écrit, un messager vient l’informer, son message passe aussitôt dans la lettre. Enfin, il y a les onomatopées : Sus, sus, vlan, vlan. Nous sommes dans un moment de passage de l’oralité vernaculaire à sa transcription et diffusion écrite. Formé à l’école latine, Müntzer a d’abord comme tous les prêtres officié en latin. Il est le premier, deux ans avant Luther, à avoir introduit la messe entièrement en allemand et pour ce faire à traduire un grand nombre de psaumes et cantiques qui représentent un tiers de son œuvre complète. Il l’a fait, écrit-il, « pour porter secours à la pauvre chrétienté en ruines » Après avoir précisé que la christianisation s’est faite par des moines italiens et français, j’ajouterais irlandais, il s’en explique en ces termes :
« il est facile de comprendre qu’ils chantaient en latin, parce que la langue allemande était encore tout à fait désordonnée [= non grammatisée], et aussi afin de maintenir les gens dans l’unité de la foi car au même moment toute l’Asie se séparait de la chrétienté.
Or, il serait étonnant que cette situation des débuts ne soit pas améliorée. Car toute l’activité raisonnable des hommes tend vers l’amélioration progressive.[…]
Il est insupportable que l’on prétende attribuer aux mots latins la force que leurs prêtent les magiciens, et que le pauvre peuple sorte de l’Eglise beaucoup plus ignorant qu’il n’y est entré [..] C’est pourquoi, en vue de ladite amélioration, en tenant compte de la particularité des allemands, mais en conformité absolue avec l’Esprit Saint, j’ai traduit les Psaumes, et cela plus d’après le sens que selon la lettre. Il ne vaut rien de faire des copies mot à mot car pour parvenir à l’esprit de l’Écriture, nous avons pour l’instant encore besoin de beaucoup de réflexion, jusqu’au moment où nous serons débarrassés de notre grossièreté et libérés des manières apprises […]
En conséquence, le but que je poursuis très sérieusement avec cet office en allemand est de porter secours à la pauvre chrétienté en ruines afin que tout homme de bonne volonté puisse voir, entendre et saisir comment les coquins de papistes, voués au désespoir éternel ont volé la sainte Bible pour le grand dommage de la chrétienté et empêché qu’on la comprit correctement tout en volant perfidement les biens des pauvres gens […]
Étant donné que le pauvre homme du commun n’a fondé sa foi que sur des momeries ainsi que sur des cérémonies, chants et lectures idolâtres dans les églises, et autres farces papistes, il est juste et il convient ainsi que le reconnaissent les prédicateurs évangéliques, que l’on ménage les faibles, 1 Corinthiens 3. Or, il n’est pas de moyen meilleur et plus adéquat de ménager les gens que de chanter ces cantiques en allemand, afin que les pauvres consciences faibles ne soient pas humiliées brutalement ni gavées de chansons dépourvues de signification et d’expérience de la foi ». ( Thomas Müntzer : La messe évangélique en allemand in Thomas Münzer, écrits théologiques et politiques. o.c.pages 64-66)
Pour parvenir à une langue allemande écrite, il faut commencer par se détacher de la traduction au mot à mot du latin. Luther dira quelque chose d’équivalent.
Ce travail sur la messe se déroulait à Allstedt où il se nommait directeur des consciences. Dès auparavant, dans son premier grand texte Protestation au sujet de la cause des Bohêmiens connu comme Manifeste de Prague –il était allé se ressourcer sur les terres du réformateur de Bohème Jean Hus, condamné au bûcher pour hérésie par l’Eglise en 1415 – il posait la question de l’Écriture, des Écritures, de la Bible comme instance extérieure verrouillée bloquant l’accès direct au divin :
« Ils [les prêtres] ferment à clé l’Écriture en prétendant que Dieu ne peut parler en personne aux hommes. C’est quand la semence tombe sur le champ fertile, c’est à dire dans les cœurs emplis de la crainte de Dieu, c’est là que sont le parchemin sur lesquels Dieu inscrit non pas avec de l’encre, mais de Son doigt vivant la véritable Écriture sainte dont la Bible extérieure est le vrai témoignage ». ( o.c. Page 59)
Écriture morte contre parole vivante. Parole vivante contre écriture morte.
De Prague vient aussi ce cri :« Was Bibel, Bubel, Babel, man muß auf einen Winkel kriechen und mit Gott reden », traduit par Maurice Gandillace qui était conscient de la difficulté de rendre l’allitération en «[Fi de] Bible, Babil Babel, il faut fourrer tout cela dans un petit coin et s’entretenir avec Dieu » (cité par Ernst Bloch : Thomas Müntzer, Théologien de la Révolution 10/18 page 28).
L’auteur du Manifeste de Prague l’a lui même traduit en latin – tout en l’allongeant quelque peu. Il en existe aussi une traduction partielle en tchèque. A propos de la version latine destinée aux humanistes déjà détachés de Rome, Annemarie Lohmann fait observer que dans ces milieux règne ce qu’elle appelle un strict biblicisme. C’est à ces derniers que s’adresserait Müntzer : « L’écriture sainte prise à la lettre était pour eux la norme qui régissait leur vie religieuse » (cité par Walter Elliger Tomas Müntzer Leben und Werk . Vandenhoek&Ruprecht in Göttingen page 200)

Une religion de l’oreille

La religion de Müntzer se construit, elle, comme une religion de l’oreille :
« La foi chrétienne est une assurance permettant de se reposer sur la parole et la promesse du Christ. Afin de saisir cette parole d’un cœur droit, il faut que l’oreille soit débarrassées de la rumeur des soucis et des désirs [pulsions?] » (Thomas Müntzer Contre la foi imaginaire [Gedichteten Glauben] o.c. p67 ).
Il n’est donc pas étonnant qu’il ait accordé tant d’attention à la liturgie en langue vernaculaire et qu’il ait porté un soin particulier à l’articulation des paroles avec la musique en transposant les cantiques. Il ne se voulait pas traducteur mais interprète. Curieusement, cependant, il maintient le chant grégorien là où Luther introduira le chant choral en inventant un genre musical.
La Bible sert à mortifier l’homme. Seule la capacité à faire le vide de l’esprit permet d’entendre la parole divine. Et il faut souffrir pour cela. Y compris « enfanter dans la douleur ». La foi est un chemin de croix. La voie qui conduit au ciel doit être étroite. La théologie de Müntzer n’est pas drôle. Je n’en développe pas ici les autres aspects. Je veux me concentrer sur la question de l’écrit et de l’imprimé.

« Il faut que toi homme du commun, tu deviennes savant toi-même »

Pour atteindre à la pure crainte de Dieu, il y a des obstacles. L’un d’entre eux réside dans le fait qu’on ne peut servir deux maîtres à la fois. Il faut donc se détacher de la crainte des hommes et des pouvoirs séculiers des princes. Et, pour cela, il faut apprendre soi même à lire :
« Nos doctes [les docteurs de l’Écriture] voudraient bien faire du témoignage de l’Esprit de Jésus une affaire de haute école. Mais ils manqueront leur but, et de loin, car s’ils sont savants, ce n’est pas pour que l’homme du commun devienne leur égal par leur enseignement. Au contraire, ils voudraient être les seuls juges en matière de foi, avec leur Écriture usurpée, alors qu’ils n’ont aucune foi en Dieu ni devant les hommes. Car chacun voit et saisit que c’est aux honneurs et aux bien temporels qu’ils aspirent. C’est pourquoi, il faut que toi homme du commun, tu deviennes savant toi-même, afin de ne pas être égaré plus longtemps. » (Thomas Müntzer : Expresse mise à nu de la fausse foi. o.c. P 100)
Il monte encore d’un ton, dans le même texte, accusant les docteurs de faire en sorte que « l’homme pauvre, préoccupé du souci de la nourriture, ne puisse apprendre à lire et ils ont l’impudence de prêcher qu’il doit se laisser écorcher et plumer par les tyrans ». On comprend que ceux que l’on a appelé un temps les théologiens de la libération surtout en Amérique latine y ait puisé quelque inspiration. La croyance en la capacité de chacun à trouver son propre chemin fait aussi que Müntzer n’exprime aucune hostilité particulière envers les autres religions, juive et musulmane, contrairement à Luther. A ce dernier, il reproche en outre de se faire instrumentaliser par les princes allemands. S’adressant directement à lui, il écrit:
«  Outre ta vantardise, il y a de quoi s’endormir à voir ta sottise insensée. Que tu aies tenu bon à la Diète de Worms, la noblesse allemande peut t’en savoir gré, elle à qui tu as si bien graissé la gueule et donné du miel. Car elle savait fort bien qu’avec ta prédication tu lui ferais des cadeaux à la façon de Bohème : monastères et couvents, que maintenant tu promets aux princes. Si à Worms tu avais fléchi, cette noblesse t’aurait fait poignarder plutôt que libérer, tout le monde le sait ».
(Plaidoyer très bien fondé et réponse à la chair sans esprit qui mène douce vie à Wittenberg et qui, par le vol de l’écriture sainte a souillé la pitoyable chrétienté. 1524)
C’est féroce et présenté comme une opinion partagée certes, mais c’est réellement ce qu’il s’est passé. La noblesse allemande s’est enrichie des biens de l’église tout comme l’avait fait l’aristocratie de Bohème après les mouvements hussites.
Müntzer n’était pas un élève de Luther. Ils s’étaient croisés. Ils représentent deux énergies qui ont fait la Réforme en rupture avec l’humanisme. Ils ont d’abord frappés ensemble avant de s’opposer. Ils montrent, mais il y aurait d’autres exemples, que les débuts de la Réforme furent bien plus chaotiques que ce que l’on veut nous faire croire avec l’image d’un très hypothétique marteau clouant des thèses en latin (pour qui ?) sur les portes d’une église, un certain 31 octobre 1517.
Pour Müntzer, Dieu n’est pas muet, il parle aux hommes et sa parole ne passe pas par l’écriture puisqu’elle a existé avant l’écriture. Les premiers chrétiens n’avaient pas de livres. Ces derniers sont le fruit du développement humain, – » toute l’activité raisonnable des hommes tend vers l’amélioration progressive »- indépendant de la foi, tout en lui posant des questions nouvelles. La foi reste une expérience subjective qui passe par le rêve. Il ne faut donc pas se fier aux signes, textes, rituels extérieurs. Il y a toujours, chez Müntzer, cette question de l’intériorisation opposée à un système d’écriture externe impersonnel qu’il faut déconstruire. L’Écriture ne donne pas la foi. La foi n’est pas externalisée ni externalisable dans la Bible. Cette dernière n’est que témoignage. Et à ce titre, il ne cesse pas de la citer, ce qui peut paraître paradoxal. La singularité consiste dans la façon d’agencer les versets et de les interpréter. La foi ne relève pas de la raison, on ne peut parvenir au ciel avec sa tête, elle relève plus du songe. Dans ce domaine, la Bible est utile comme instance de contrôle permettant de faire le tri dans les songes, des fois qu’ils seraient suscités par le Malin. Ce qui me frappe, en tous les cas, c’est qu’au moment où se fait la grande scripturisation de la langue vernaculaire en Allemagne, que l’on commence à écrire en allemand, en faisant du latin une langue morte, et de la messe en latin, un moment de pure magie, Thomas Müntzer s’inquiète du statut de l’écriture et de la transformation de la Bible en système expert. Au moment où on la traduit en allemand, il la délittéralise, appelle, comme dirait Derrida (La pharmacie de Platon), à ne « pas prendre la lettre à la lettre ». Précisons – et ce n’est pas anodin – qu’à ce moment là, la diffusion de la traduction de Bible en allemand uniformise la langue écrite.  Avec l’imprimerie, son image se reproduit désormais à l’identique alors que la langue orale reste idiomatique. Les deux se nourriront l’un l’autre dans un long processus. Je ne sais pas si Thomas Müntzer a lu le Phèdre de Platon. Il cite, dans l’un de ses textes, le philosophe grec, mais on est frappé de l’analogie entre ce qu’écrit le théologien et ce texte de Platon dans lequel Socrate critique l’écriture qu’il compare à la peinture :
« De fait, les êtres qu’engendre la peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants ; mais quand on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence. Il en va de même pour les discours [écrits]. On pourrait croire qu’ils parlent pour exprimer quelque réflexion ; mais si on les interroge, parce qu’on souhaite comprendre ce qu’ils disent, c’est une seule chose qu’ils se contentent de signifier, toujours la même. Autre chose : quand une fois pour toutes, il a été écrit, chaque discours va rouler de droite et de gauche et passe indifféremment auprès de ceux qui s’y connaissent, comme auprès de ceux dont ce n’est point l’affaire ; de plus il ne sait pas quels sont ceux à qui il doit ou non s’adresser. Que par ailleurs s’élèvent à son sujet des voix discordantes et qu’il soit injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n’est capable ni de se défendre ni de se tirer d’affaire tout seul. » (Platon : Phèdre. Traduction et présentation par Luc Brisson suivi de la Pharmacie de Platon par Jacques Derrida. GF Flammarion p180)
Sylvain Auroux commente ce passage qu’il cite – j’ai opté pour une autre traduction que celle de Léon Robin qu’il utilise et en prenant un peu en amont – en ces termes :
« Le défaut de l’écriture lui vient de ce qu’il n’y a pas derrière elle, comme lors de la parole vivante, un sujet humain susceptible d’en répondre. L’écrit est en quelque sorte de la parole morte, externe à l’homme qui s’engage dans son dire. La critique de Platon n’est nullement absurde : en dénonçant le fait que l’écriture n’est qu’une image, il touche bien l’essentiel. Chacun sait que dans l’écrit quelque chose de la parole se perd : le fait que ce soit la voix de Pierre, de Paul ou de Marie, les variations dans le timbre, l’accentuation, la sonorité, le rythme, les pauses, les intonations et leurs effets d’accentuation, etc. En un mot, l’écriture est abstraite. Le logocentrisme de Platon voit dans cette abstraction, une catastrophe, parce que, pour lui, elle est une perte de substance. Mais c’est grâce à cette abstraction, que l’écriture vaut pareillement pour toutes les paroles qu’elle représente. Il faut voir dans le processus de mise en écriture, ce que l’on peut appeler la scripturisation, l’un des premiers degrés de formalisation de la parole. D’une certaine façon, ce degré suit celui de la ritualisation des formules que l’on peut atteindre dès l’oral. Mais la scripturisation a l’ avantage de pouvoir être absolument générale: tout finit par s’écrire. C’est la langue entière qui est standardisée: selon la critique de Rousseau dans l’Essai sur l’origine des langues, au bout d’un certain temps on ne parle plus que comme on écrit. Là où le logo centrisme voit une catastrophe, il faut percevoir l’origine de la pensée scientifique et des sciences du langage. Sans écriture, saurions-nous même compter autrement que dans les procédures que permettent les cailloux, les bouliers ou les abaques ? » (Sylvain Auroux : La révolution technologique de la grammatisation. Editions Margada Philosophie et langage Liège 199, pp 161-164)
Les questions posées par Thomas Müntzer ne se sont pas éteintes avec son exécution. J’ai récemment interrogé un pasteur mulhousien. Il m’a surpris en me renvoyant à la question du signe et en me signalant que Ferdinand de Saussure était originaire d’un pays calviniste. Aujourd’hui que la révolution numérique transforme l’écriture comme la lecture et installe de nouvelles formes d’externalisations, ces questions à la fois rejoignent les anciennes et se posent de manière nouvelle.

 

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Ulrich von Hutten :
Ain new lied herr Ulrichs von Hutten
Un nouveau chant de Messire Ulrich von Hutten

Ulrich von Hutten. Gravure sur bois extrait de son livre de dialogues (Gesprächsbüchlein )

Ain new lied
herr Ulrichs von Hutten

1
Ich habs gewagt mit sinnen
und trag des noch kain rew,
mag ich nit dran gewinnen,
noch muoß man spüren trew;
dar mit ich main   nit aim allain,
wenn man es wolt erkennen:
dem land zuo guot,   wie wol man tuot
ain pfaffenfeind mich nennen.

2
Da laß ich ieden liegen
und reden was er wil;
hett warhait ich geschwigen,
mir wären hulder vil:
nun hab ichs gsagt,   bin drum verjagt,
das klag ich allen frummen,
wie wol noch ich   nit weiter fliech,
villeicht werd wider kummen.

3
Umb gnad wil ich nit bitten,
die weil ich bin on schuld;
ich hett das recht gelitten,
so hindert ungeduld,
daß man mich nit   nach altem sit
zuo ghör hat kummen laßen;
villeicht wils got   und zwingt sie not
zuo handlen diser maßen.

4
Nun ist oft diser gleichen
geschehen auch hie vor,
daß ainer von den reichen
ain guotes spil verlor,
oft großer flam    von fünklin kam,
wer waiß ob ichs werd rechen!
stat schon im lauf,   so setz ich drauf:
muoß gan oder brechen!

5
Dar neben mich zuo trösten
mit guotem gwißen hab,
daß kainer von den bösten
mir eer mag brechen ab
noch sagen daß   uf ainig maß
ich anders sei gegangen,
dann eren nach,   hab dise sach
in guotem angefangen.

6
Wil nun ir selbs nit raten
dis frumme nation,
irs schadens sich ergatten,
als ich vermanet han,
so ist mir laid;   hie mit ich schaid,
wil mengen baß die karten,
bin unverzagt,   ich habs gewagt
und wil des ends erwarten.

7
Ob dann mir nach tuot denken
der curtisanen list:
ain herz last sich nit krenken,
das rechter mainung ist;
ich waiß noch vil,   wöln auch ins spil
und soltens drüber sterben:
auf, landsknecht guot   und reuters muot,
last Hutten nit verderben!
(1521)
Un nouveau chant de
Messire Ulrich von Hutten



J'ai osé, très pertinemment,
Et n'en regrette encore rien.
Même si je n'y gagne pas,
Qu' on voie ma bonne intention.
J'ai ce faisant agi pour le bien
Non d'un seul, mais
Si l'on veut le reconnaître -
Pour le pays tout entier;
Quoiqu'on veuille faire de moi
Un ennemi des cléricaux.

Lors je laisse chacun mentir
Et raconter ce que voudra.
Si j 'avais tu la vérité,
Beaucoup me seraient plus aimables.
Mais je l'ai dite :
On m'a chassé.
Je m'en plains près des gens loyaux,
Bien que je ne m'enfuie plus loin,
Et que peut-être même, un jour,
Je revienne ?

Je n'implorerai point de grâce,
Car je n'ai point commis de faute.
J'aurais enduré la sentence,
Mais leur intolérance
Empêche qu'en vieille coutume
On m'ait fait venir
Pour m'entendre.
Peut-être est-ce par vouloir divin
Et nécessité qu'ils agissent
De la sorte.

Or il est advenu souvent
Dans le passé pareillement
Que l'un d'entre les gens puissants
Perdît à un jeu favorable.
Souvent une très grande flamme
S'allume à petite étincelle,
Qui sait si j'aurai bien calculé.
Déjà le jeu est dans son cours,
Dès lors je mise, et il faudra
Que je passe ou que je me brise.

Outre cela, je me console
En conscience que personne,
Si malveillant fût-il, ne puisse
Offenser mon honneur,
Ni prétendre
Qu'en quelque façon
]' aurais agi autrement
Que selon l'honneur;
]' ai engagé cette affaire
Avec la visée du bien.

Dès lors que cette nation pieuse
Ne peut se porter secours,
Ni ne veut lever le dommage,
Comme je l'ai demandé,
J'en suis très marri,
Et je prends congé
Pour mieux mêler les cartes.
Point ne suis dans le désarroi,
J'ai osé et je veux maintenant
Attendre que vienne la fin.

La ruse des courtisans peut
Bien me donner à penser,
Un cœur de juste conviction
Ne se peut laisser décourager.
J'en sais encore beaucoup
Qui voudraient entrer dans le jeu,
Dussent-ils en mourir.
Debout braves lansquenets
Et chevaliers courageux :
Empêchez que Hutten périsse !

Traduction Jean-Pierre Lefebvre dans
l’Anthologie bilingue de la poésie allemande
(Gallimard Pléiade)
Du vécu, peut-on dire ! Et cela a été compris comme tel à son époque. Une petite précision pour la lecture du texte : les courtisans rusés dont il y est question désignent les profiteurs de la domination séculière de la Curie romaine.
Après Martin Luther avec Eine Feste Burg ist unser Gott, je placerai dans notre anthologie de la littérature allemande, le texte du chevalier-poète, grande figure de l’humanisme allemand, Ulrich von Hutten, qui lui est un peu antérieur : 1521, pour Hutten, 1529 pour Luther. Il sera suivi d’un autre contemporain : Thomas Müntzer, adversaire, lui, de Luther dans le camp de la Réforme. Je m’inspire, en publiant ces trois auteurs, de l’anthologie Deutsches Lesebuch / Von Luther bis Liebknecht établie par Stephan Hermlin pour les éditions Reklam Leipzig en 1978. Je m’en écarterai par la suite. Et il faudra la compléter par des textes antérieurs et postérieurs.
Les trois auteurs que je viens d’évoquer ont comme point commun, outre d’être des contemporains et des acteurs de la Réforme, d’être tous les trois, et c’est là l’éclairage particulier que je voudrais apporter, ce qui est très peu ou même pas du tout souligné, des auteurs du passage du latin à la langue vernaculaire de leur pays, l’allemand, dans un moment où si le latin était bien codifié, grammatisé, l’allemand lui ne l’était pas encore. La première grammaire allemande date de 1573. Nous sommes dans le cas qui nous occupe une cinquantaine d’années avant. Ces auteurs sont donc parmi les premiers praticiens de la langue allemande écrite. Ils contribuent à faire du latin une langue morte. Ils ont certes eu des prédécesseurs, on le verra plus loin, mais ils ont joué un rôle décisif fournissant aux grammairiens les exemples dont ils avaient besoin pour rédiger une grammaire. Sauf Müntzer bien sûr qui était et est aujourd’hui encore le vilain méchant. A leur époque, la langue écrite et celles des humanistes était le latin. L’élite culturelle et religieuse écrivait et échangeait en latin. L’allemand était la langue des barbares ou des fous (Sébastien Brant). Érasme est resté hermétique aux langues vernaculaires qu’il connaissait pourtant mais elles n’étaient utilisées que dans la vie quotidienne, parfois aussi dans la correspondance strictement privée, mais jamais pour écrire dans l’idée d’être publié. Une grande partie de l’œuvre de Hutten est en latin mais il a fini par traduire lui même en allemand certains de ses propres textes puis d’en écrire un certain nombre directement en langue vernaculaire. Il s’en expliquera, comme on le verra. Dans sa biographie, Otto Flake, qui voit en Hutten un précurseur allemand de La Bruyère, écrit :
« Fasciné par les services rendus par Luther à la prose allemande, on a oublié de situer la place qui revient à Hutten dans l’histoire de notre langue » (Otto Flake : Ulrich von Hutten Fischer Verlag p. 269)
Ain new lied a été appelé le seul chant allemand de la littérature non religieuse entre Walther von der Vogelweide et Klopstock. Un monument à l’esprit chevaleresque par un représentant, resté entier et assumant pleinement ses origines, de la classe en déclin des chevaliers
On se surprend à être étonné que l’Allemagne ait pu produire un tel Don Quichotte qui plus est allié à un Condottiere (Franz von Sickingen) tout en cherchant l’amitié introuvable du pacifique Erasme.

Le Chevalier poète Ulrich von Hutten (1488 – 1523)

Né le 21 avril 1488, Ulrich von Hutten est issu d’une lignée de chevaliers qu’il n’a jamais reniée malgré une santé fragile qui a conduit son père à le placer en 1499 au couvent de Fulda où à défaut de prendre goût à la vie monacale, il acquerra de solides connaissances en latin. En 1505, l’année où Luther entre au couvent des Augustins, Hutten lui s’enfuit du sien qui était bénédictin et devient un étudiant vagabond, errant comme d’autres insatisfaits de son époque allant de-ci, de-là apprendre et enseigner au gré des circonstances. Il passera par plusieurs universités allemandes jusqu’au bord de la Baltique, puis ce sera entre 1511 et 1515, Vienne, Pavie alors occupée par les Français, Bologne, la mater studiosa. Participera-t-il à des batailles en Italie ? Et tous les cas, il les verra de près et se rendra compte lui même de ce dont est capable un pape guerrier.
Dans une lettre de 1518, il décrit à Willibald Pirckheimer ce qu’est la vie de château et pourquoi elle ne l’intéresse pas et qu’il n’a pas l’intention d’y revenir car contrairement à ce que son interlocuteur semble croire, l’endroit n’est en rien propice aux études et le rendrait infidèle à lui-même et aux sciences.
« Chez nous les choses sont ainsi : même si je disposais d’un héritage tel que je puisse vivre de ma fortune, les troubles seraient si grands qu’ils ne me laisseraient pas en paix. On vit dans des espaces ouverts, dans les forêts et sur les promontoires de ces châteaux. Ceux qui nous nourrissent sont de très pauvres paysans à qui nous inféodons nos champs, nos vignes, prés et forêts. Les revenus qu’ils procurent sont au regard de la peine qu’on y consacre maigres et il faut beaucoup de soins et d’efforts pour qu’ils soient riches et rentables ; nous devons veiller à bien administrer »
Il explique qu’il n’a d’autre choix que de se mettre au service d’un prince, ce qui ne signifie pas pour autant la tranquillité. Il est en permanence à la merci de n’importe quel chercheur de noises.
Et à quoi ça ressemble une vie de château ?
« Le château lui-même, qu’il soit sur une montagne ou dans une plaine, est construit non pas pour y mener une vie agréable mais pour y être en sécurité, entouré de fossés et de murailles, étroit à l’intérieur, limité par les étables pour petits et gros animaux ; à côté des pièces sombres, remplies de canons, de poix, de soufre et tous les autres ustensiles d’armement et de machines de guerre, partout l’odeur de la poudre de canon ; puis les chiens et les crottes de chien – une bien désagréable odeur aussi ! Des cavaliers vont et viennent, parmi eux aussi des voleurs et des assassins, car le plus souvent nos maisons sont ouvertes parce que nous ne savons pas qui vient et ne le demandons pas vraiment. On entend les bêlements des moutons, les mugissement des bœufs, les aboiements des chiens, les cris des ouvriers dans les champs, les grincements et bruits de ferraille des charrettes, oui chez nous à la maison même les hurlements des loups parce que les forêts sont proches. Toute la journée est consacrée à se préoccuper du jour suivant, c’est un affairement incessant, une intranquillité constante : les champs doivent être labourés, façonnés, les vignes demandent du travail, les arbres doivent être plantés, et l’herbe séchée, il faut herser, semer, amender, récolter, battre et à nouveau revient le temps des récoltes et des vendanges. Et si une année, les revenus sont mauvais ce qui dans ce climat infructueux est souvent le cas, alors sévissent une terrible pénurie et la pauvreté, de sorte qu’il y a toujours quelque chose qui irrite, dérange, inquiète, démoralise et vous fait se lever, vous appelle, vous éloigne et pousse au dehors. Et c’est pour une telle vie qui devrait être propice aux études que tu me demandes de quitter le service de la Cour sous prétexte qu’il serait inapproprié aux études ….»
C’est pas une vie que la vie de château, surtout pour un homme comme lui. Est-il pour autant un urbain ? Un chevalier urbain ? Cela ne lui convient pas vraiment non plus. Car en même temps, il se sent des obligations par rapport à son état de chevalier. Restent les cours princières et impériales :
« Ce n’est pas l’ambition qui me guide mais une intention claire qui me conduit à exercer différentes fonctions officielles. Je dois veiller à ma réputation et sauvegarder mon honneur, il me faut être digne des valeurs de mes ancêtres, accroître le renom de ma famille et l’éclat de mon lignage. Si je devais dévier de cela , je serais infidèle à moi même et aux sciences. (…).
Il sera au service des princes et de l’empereur d’abord Maximilien puis Charles Quint, chevalier polémiste et écrivain politique. Chevalier des libertés. Hutten a une haute conscience de la nécessité pour lui de faire honneur et même plus à sa lignée noble quand bien même elle plongerait ses racines loin dans le monde ancien qu’il pourfend par ailleurs. La chevalerie a cessé de jouer un rôle, je rappelle qu’en 1515, à Marignan, l’artillerie a triomphé de la chevalerie. Cette tension entre deux époques, forte et constante entre modernité et tradition, on la trouve, me semble-t-il dans le chant ci-dessus qui dresse un monument aux vertus de la chevalerie. Hutten a salué avec un cri d’enthousiasme le changement d’époque. En latin, comme il se doit pour tout humaniste qui se respecte : O saeculum , o litterae saeculum ! Juvat vivere :
Ô siècle, ô sciences ! C’est joie de vivre même s’il n’est pas encore temps de se reposer, mon Willibald ! Les études fleurissent, les esprits sont en mouvement. Prend la corde barbarie et prépare-toi au bannissement ! »
Il y a sans doute dans ce cri de joie la croyance d’une guérison de la syphillis qui le mine, mais pas seulement. Il vit avec bonheur et combativité la possibilité d’être à la charnière de deux époques où tout est à (ré)inventer. Au moment où il écrit cela, il n’y a pas encore vraiment d’effet Luther dont Hutten sera un partisan mais pour des raisons plus nationales que théologiques. Son hostilité envers le pape ne vient pas de motifs religieux mais politiques. Il avait écrit à Luther : « combattons ensemble pour la liberté commune ! Libérons la patrie opprimée ! ». Mais les libertés civiles, celles de l’esprit et de la nation n’étaient pas un concept luthérien pas plus que le libre arbitre auquel Luther, contre Erasme, opposait le « serf-arbitre ». Hutten étant mort jeune, on ne sait ce qu’il aurait pensé de Luther plus tard, notamment de ses écrits contre les juifs, lui qui avait combattu par la satire les adversaires du savant humaniste Jean Reuchlin accusé par l’inquisition de défendre les juifs. Il l’avait fait en imaginant et publiant entre 1515 et 1517 de manière anonyme les « Lettres des hommes obscurs ».  Reuchlin était hébraïsant, quasiment une hérésie pour les facultés de théologie qui dominaient les universités et pour lesquelles, hors du latin, il n’y avait pas de salut. Au demeurant, dans cette affaire, la Sorbonne aussi s’est déshonorée en jugeant que le livre de Reuchlin prenant la défense de la Kabbale, du Talmud et d’autres écrits hébraïques devait être condamné et brûlé. Ces lettres très appréciées de Thomas More avaient été écrites volontairement en latin de cuisine pour mieux renvoyer leurs auteurs présumés, moines – en tête les Dominicains de Cologne -, théologiens scolastiques et autres punaises de sacristie, à leur grotesque. Voici en exemple une satire de proposition quodlibétique ( = à sujet libre) pour une disputatio : est-ce péché de manger par inadvertance un poussin dans un œuf, le vendredi ? La question s’étend aux asticots dans les fromages. Pour ces derniers, ça va, car ils seraient proches du poisson mais le poussin n’est-ce pas de la viande ? Et faut-il vite acquérir, pour se racheter, une indulgence ?
L’épitre 14 de ces Lettres contient ce qui pourrait être un autoportrait de Hutten vu par un de ses adversaires scolastique :
« Et lorsque j’étais à Vienne, voilà qu’un collègue est arrivé de Moravie, qui devait être poète – d’ailleurs il écrivait des vers – et il a voulu enseigner la prosodie, mais il n’était pas immatriculé <au registre de la faculté>. Alors, Not’ Maître Heckmann le lui a interdit, et l’autre était si prétentieux qu’il pas voulu obéir à son ordre. Et alors, le recteur a interdit aux étudiants de ne pas suivre ses cours [l’homme obscur s’empêtre dans une double négation ]. Alors, ce ribaud est allé chez le recteur et lui a dit beaucoup de paroles insolentes et il l’a tutoyé. Alors le recteur a fait chercher les sergents de ville pour le faire mettre en prison, parce que c’était un scandale énorme qu’un vulgaire étudiant ait osé tutoyer un recteur d’université qui est un Not’ Maître. Et avec ça, j’apprends que ce collègue n’est pas bachelier, ni maître, ni diplômé ni gradué d’aucune façon. Et il se promenait comme un guerrier, c’est-à-dire comme un qui va partir à la guerre et il avait un grand chapeau et un grand poignard au côté. Et par Dieu, il aurait été mis en prison s’il n’avait pas eu des relations dans la cité. »
Ce poète irrespectueux aux allures martiales pourrait bien être Ulrich von Hutten lui-même.
Jean-Christophe Saladin, traducteur des 113 lettres, apporte sur la notion de poète la précision suivante :
« C’est le nom par lequel les humanistes aimaient se désigner et la plupart d’entre eux se targuaient en effet d’une production poétique importante. Se qualifier de « poète » signifiait en outre que l’on était un ennemi des scolastiques et de leur jargon. Dans les Lettres, les humanistes se désignent généralement comme poètes « profanes » par opposition aux poètes « religieux », auteurs d’hymnes dans le style traditionnel (en vers léonins par exemple). Les vrais « poètes » étaient ceux qui savaient composer selon les règles très subtiles de la métrique latine, donc sans rime, mais selon la quantité des syllabes ».
(Ulrich von Hutten Lettres des hommes obscurs Belles lettres Répertoire page 737)
Ulrich von Hutten n’était pas un troubadour. Ce qui caractérise sa littérature, c’est qu’elle était d’abord celle d’un homme de combat, engagé dans les enjeux de son époque. Par la plume pour l’essentiel et avec talent,  même s’il lui arrivait aussi de tirer l’épée pour de vrai. Il était querelleur comme le suggère son premier écrit à succès. Il pouvait comme personne dans ses textes lier son destin et ses affaires personnelles à ceux du monde et il a ce faisant, le style satirique aidant, beaucoup impressionné ses contemporains.
Avec Bulla sive bullicida, texte écrit en 1520, Hutten réagit à la Bulle Exsurge Domine édictée contre le renard hérétique par le pape et menaçant Luther d’être mis au ban de l’Empire. La même menace pesait sur Hutten également. L’intrigue est la suivante, écrit Brigitte Gauvin :
« la Bulle, arrivée en Allemagne avec les pleins pouvoirs, entreprend de tuer la liberté allemande. Celle-ci appelle au secours et ses cris sont entendus par Hutten, qui intervient. C’est lui qui va affronter la Bulle et il va successivement l’empêcher de nuire, la réduire à l’impuissance, la menacer et, finalement, la faire crever, au sens propre. Le dialogue est plus complexe que les précédents ; il constitue une véritable pièce de théâtre tant par sa longueur que par sa composition et son style. Pour ce dialogue-comédie qui manie la satire et la dénonciation aussi bien que la farce, Hutten a recouru au théâtre de Plaute (entrée in medias res, domination de la gestuelle, petit nombre de personnages, outrance des gestes et des mots, etc.) ».
Hutten fait tenir à la bulle papale un discours de marketing en faveur des « indulgences » dont le commerce autorise tous les crimes :
« Allons, qui que tu sois, que tu sois excommunié ou maudit, pour quelque raison que ce soit, pour n’importe quel crime, qui relève du droit, du droit canon, ou des hommes ; qui que tu sois, toi qui as commis un inceste ou un adultère, toi qui as violé des vierges, souillé des mères de famille ; qui que tu sois, toi qui t’es parjuré, qui as commis un meurtre, qui as quitté la religion, plusieurs fois ; toi qui as tué un prêtre, ou qui as transgressé les lois humaines et divines, sois absous et retrouve l’innocence ; toi qui as pris les objets sacrés, qui as pillé les églises, qu’il te soit permis de jouir pour toujours de ces biens, et tu n’auras pas à rendre ce que tu as pris. Écoutez-moi, où que vous soyez, contempteurs de Dieu, hommes privés de toute humanité : en échange de ce petit service, vous pourrez balayer toute l’ordure immonde des plus terribles crimes : le meurtre de cet homme sera suffisant, et n’importe qui peut le commettre impunément »
(Traduction du latin : Brigitte Gauvin in Citations, motifs, sujets : quelques types d’emprunt dans l’œuvre d’Ulrich von Hutten)
A la veille de la Diète de Worms (1521), où Luther comparut devant l’assemblée des princes électeurs réunis autour de Charles Quint, Hutten apporta au réformateur son soutien littéraire avec la publication des dialogues dont Vadiscus ou les trois visages de Rome Vadiscus sive Trias Romana (1520) repris en allemand dans le Gesprächsbüchlein traduction en allemand par l’auteur de ce dialogue en latin.
Dans l’avertissement au lecteur à l’ouverture – c’est le livre qui parle -, il explique qu’il veut montrer ce qu’il en est des mœurs à Rome (= là où se trouve le pape), à la fois, à l’époque, puissance spirituelle et ô combien terrestre qui n’arrête pas de vouloir faire les poches des Allemands.
Do mit sye scheren blat vnd kal,
Vnd nemen stets von teütschen gelt,
Dahin ir prattick ist gestelt.
Vnnd finden täglich neüwe weg,
Das gelt man in den kasten leg.
Do kummen teütschen vmb ir gůt.
Ist niemant den das rewen thůt? 
« Ainsi ils tondent et ne cessent de prendre l’argent aux Allemands . Pour ces pratiques ils trouvent tout le temps de nouvelles combines pour mettre de l’argent dans leur caisse. Les Allemands sont spoliés et personne pour protester ? »
Dans l’avertissement au lecteur qui conclut le texte , il écrit
Vnd das die summ ich red daruon,
die Bullen so von Rom här gon,
verkeren sitten weyt vnd breyt,
dardurch würt bößer som gespreyt.
Dieweyl es nun ist so gestalt
so ist von nöten mit gewalt,
den sachen bringen hilff vnd rat,
Herwider an der lugen stat
die göttlich warheit füren ein,
die hat gelitten schmach vnd pein,
Den falschen Symon treiben auß,
daz halt sanct Peter wider hauß.
Ich habs gewagt
« Et pour résumer ce dont j’ai parlé : Les bulles qui nous viennent de Rome corrompent les mœurs sans limite. Elles répandent une semence maligne. Les choses étant désormais ce qu’elles sont, il devient nécessaire d’user de violence pour y apporter remèdes, ramener la vérité divine dans la ville des mensonges qui a longtemps souffert de l’infamie et d’en chasser le faux Simon pour y ramener Saint Pierre. Je l’ai osé ».
Parler à son propos de nationalisme avec les connotations négatives attachées à ce mot aujourd’hui me semble inadéquat. La nation allemande était en formation. Hutten voulait libérer l’empire de la tutelle de l’Église de Rome. Certes, son patriotisme ne lui a pas évité les excès qui nous paraissent aujourd’hui d’une naïveté confondante. Il pensait par exemple que toute l’Italie devait appartenir à l’Allemagne. Dans une supplique en vers, il exhorte l’Empereur Maximilien à attaquer Venise. Il s’intéressera à Arminius, chef des Chérusques qui avaient infligé une sévère défaite aux troupes romaines. L’œuvre qu’il y consacrera paraîtra à titre posthume.

Et le latin devint langue morte…

Hutten avait été couronné en 1517 par l’empereur Maximilien poeta laureatus, poète couronné, pour son œuvre encore exclusivement en latin. Cette reconnaissance sera importante pour lui qui n’avait pas de titre universitaire. Il deviendra petit à petit un des acteurs du passage du latin à l’allemand et il se mettra à associer la liberté de l’Allemagne au développement de sa langue. Toutefois il faut souligner que l’allemand écrit existait déjà et que la pression des vernaculaires était inéluctable.
Selon Jean-Christophe Saladin, Hutten écrivait, dans les Lettres des homme obscurs, un latin qui s’était coulé dans le moule de la langue vernaculaire. Il précise :
« Le latin des hommes obscurs ne se comprend qu’en relation permanente avec les deux autres latins concurrents en usage à l’époque : le latin scolastique et le latin humaniste (supposé reproduire la langue antique classique) – sans parler du latin ecclésiastique (poétique ou liturgique), qui s’en distinguait également. L’imprégnation par les vernaculaires – évidente à la lecture des Lettres s’y surajoute et vient se glisser à l’intérieur de ces niveaux de langues. La langue des hommes obscurs apparaît donc comme une langue vivante, saisie en pleine transformation, précisément sous la pression des vernaculaires » (Jean-Christophe Saladin in Ulrich von Hutten Lettres des hommes obscurs Belles lettres page 91)
Le passage à la langue vernaculaire écrite était en gestation notamment dans l’espace rhénan. En 1494, Sébastien Brant, dans son Narrenschiff (Nef des fous), justifie l’emploi de la langue allemande par le fait que c’est celle des fous. Le narrateur se déclare d’entrée heureux que l’allemand soit de rigueur car il ne sait pas bien du tout le latin. En fait, Brant placera l’allemand au même plan de dignité que le latin. Il y aura une traduction en latin de la Nef des fous. Son contemporain et ami Jean Geiler de Kaysersberg prononçait ses sermons en allemand dans la cathédrale de Strasbourg. En 1515, Thomas Murner, autre poeta laureatus avec lequel Hutten se retrouvera à défendre Reuchlin mais qui sera un adversaire catholique de Luther avait traduit en allemand l’Eneïde de Virgile ainsi que d’autres textes dont certains de Hutten lui-même notamment celui sur la syphilis. « Il n’y a dans ce mien méchant écrit ni art ni subtilité, car je suis malheureusement ignorant de la langue latine, et ne suis qu’un pauvre laïc» est-il écrit dans la préface à l’édition allemande de Till Eulenspiegel (1519). En 1587, encore, l’auteur – anonyme –  de l’ Historia von D. Johann Fausten dem weitbeschreyten Zauberer vnnd Schwartzkünstler justifie l’usage de la langue allemande par la nécessité de bien faire comprendre à tous ce dont est capable le diable. Il précise au lecteur chrétien qu’il disposera bientôt d’une édition latine.
Selon Otto Flake, en voulant lire à Franz von Sickingen, qui hébergeait les partisans de Luther menacés (dont par exemple le théologien réformateur alsacien Martin Bucer) et qui ne connaissait pas le latin, son dialogue sur la fièvre, il le lui avait traduit en allemand. Le texte ayant beaucoup plu à son auditeur, il s’était  dit que comme il était traduit autant le publier. Dans la dédicace, il parle d’une transformation du latin en allemand en précisant que l’original latin est plus réussi.
En 1520, Ulrich von Hutten écrit dans un texte devenu et resté célèbre, « Klag und Vormanung gegen dem übermässigen unchristlichen Gewalt des Pabst zu Rom…. » (Plainte contre la violence démesurée et non chrétienne du Pape de Rome)
Latein ich vor geschriben hab,
Das was eim yeden nit bekandt.
Yetzt schrey ich an das vatterlandt,
Teütsch nation, in irer sprach,
Zu bringen dißen dingen rach.
« En latin, j’écrivais avant, ce [que j’écrivais] n’était pas connu de tous, maintenant j’écris à la patrie de la nation allemande dans sa langue pour suivre les choses »
Dans une sorte de post-scriptum à son texte, Eine Klagschrift Herr Ulrich von Hutten an gemein teutsche nation und wider dem tyrannischem Gewalt des Pabstes, Rom und seiner Romanisten, il explique que c’est pour éviter les malentendus sur ces écrits en latin mais aussi pour les rendre accessibles au commun des mortels, au populaire [gemeinem Mann], le faire juge de ses polémiques avec le pape qu’il s’est mis à transférer [transferieren] certains de ses textes latins en allemand, ce qui est le cas de celui dont il est question avant de se mettre à écrire directement en allemand, ce qui sera le cas du texte Klag und Vormahnung, déjà cité et paru peu de temps après.
Dans une lettre de la même année, il explique que l’usage du latin n’avait pas produit l’effet qu’il espérait et pour cause et qu’il n’avait pas voulu échauffer les esprits en lui rapportant les turpitudes de l’église de Rome. La langue allemande devient ensuite moteur d’émancipation, et le latin d’église une langue de pouvoir clérical.
[…]Und waren nur die pfaffen glert
Y etzt hatt vns gott auch kunst beschert,
Das wir die bücher auch verstan.
Wollauff, ist zeyt, wir mussen dran
Do uns die gschrift noch unbekandt,
Do hettens alls in irer handt.
Und was sye wolten was der glaub
Das volck sye machten blind und taub […
« Seuls les curés étaient lettrés. Maintenant Dieu nous a donné l’art de comprendre les livres. Il est temps, nous devons nous y mettre. Comme l’écriture nous est encore inconnue, ils tiennent tout entre leurs mains et rendent le peuple aveugle et muet pour lui faire croire ce qu’ils veulent».
Hutten donne l’impression que l’utilisation de l’allemand n’allait pas de soi pour lui au départ. Il lie son émergence aux nécessités conjoncturelles et aux intentions politiques. L’année 1520 est charnière : depuis 1520, donc Hutten « se bat en latin et en allemand comme avec une épée à double tranchant » (Dietrich Kurze, postace à Deutsche Schriften. Winkler Verlag). Je rappelle que c’est en 1521-22 que Luther traduira le Nouveau Testament.
En 1508, probablement à Leipzig, il avait contracté la syphilis que l’on appelait alors la maladie des français ou Mal français (Franzosenkrankheit), d’où l’existence du quartier de la Petite France à Strasbourg. Elle le poursuivra toute sa vie et sera cause de sa mort précoce. Ce n’est qu’en 1530 que le médecin italien Fracastor racontera l’histoire du berger Syphile qui donnera son nom à la maladie. Hutten a raconté dans La vérole et le remède du gaïac l’horreur de sa maladie, l’ignorance de la médecine et les ravages des traitements au mercure ainsi que l’espoir de sa guérison grâce à une rémission due au bois de gaïac que l’on venait de découvrir en Amérique. Importé de Saint Domingue. Le livre écrit en latin en 1518 et publié en 1519 avait été rapidement traduit en allemand, par Thomas Murner, mais aussi en français et anglais et a connu un franc succès. Il a été retraduit en français du latin et présenté par Brigitte Gauvin, en 2015 aux Belles Lettres
Ulrich von Hutten s’est trompé en croyant à une possible volonté politique de transformation de la part des princes et de l’Empereur Charles Quint au service duquel il sera. Ce dernier avait trop besoin du pape contre François 1er. Son statut de chevalier l’empêchait d’aller vers les révoltes paysannes qui avaient déjà commencées. La Guerre des paysans débute, en Alsace par exemple, dès 1493. Il avait une vision très réductrice et faussée des classes sociales. Il distinguait 4 classes de brigands ; ceux des grands chemins, les moins pires ; venaient ensuite les marchands qui encouragent le luxe ; puis les fonctionnaires d’état et les juristes ; enfin les pires, les cléricaux, moines, prélats, évêques, papes dont il fallait nationaliser les biens. Il croyait en une alliance des villes et des chevaliers. Ceci dit sans volonté critique particulière, la sociologie n’existait pas.
Les déceptions du poète furent nombreuses et ils les a souvent lui-même documentées. Parmi celles-ci compte ses efforts de concilier Luther et Erasme, de se lier d’amitié avec le pape des humanistes qui est resté très distant avec Luther comme la plupart des humanistes pour qui l’arrivée du réformateur de l’est signifiait plutôt une régression. Les humanistes quant à eux ont raté la langue vernaculaire. Hutten fait figure d’exception inaboutie.
En 1522, il participe à une aventure militaire en compagnie de Franz von Sickingen, son protecteur et ami, et la petite noblesse menacée de disparition par plus gros qu’eux. La « guerre des chevaliers » avait pour objectif la sécularisation des biens de l’Eglise. La cible choisie : l’archevêché de Trêves dont ils firent le siège en espérant le soutien de l’empereur qui leur fera défaut. Les rebelles se réfugieront au château de Nanstein. Sickingen mourra des suites de ses blessures dues à l’écroulement des murs du château sous l’effet des boulets de canons (600 en un seul jour). Une fois de plus, la chevalerie cédera sous les canons. Hutten s’était ensuite réfugié à Bâle où vivait Érasme qui n’a pas voulu le recevoir. Était-ce en raison de sa peur bleue de l’infection ? C’est à Mulhouse, ville voisine où il avait été accueilli en janvier 1523 par le Greffier de la ville Oswald Gamsharst avant d’en être chassé sous l’instigation de Martin Brüstlein, chef du contingent mulhousien qui était allé avec les mercenaires suisses se battre pour le pape en 1512 que Hutten écrit son Expostulatio (réclamation) contre Erasme. La réponse de ce dernier ne lui parviendra qu’après sa mort quelques mois plus tard, à l’âge de 35 ans sur l’île d’Ufenau (lac de Zürich) où il avait trouvé refuge grâce au réformateur suisse Zwingli.
Otto Falke résume ce qui était en jeu dans cette période du point de vue de la langue dans les termes suivants :
«  S’il y en avait eu un, cela aurait été Hutten qui réunissait toutes les conditions pour créer une langue de culture praticable qui aurait été en capacité se servir à l’expression de thèmes spirituels, intellectuels.
La traduction de la Bible par Luther n’a pas eu cet effet ; il n’y a du point de vue de la langue pas de classique allemand de l’humanisme. Hutten le serait devenu s’il avait vécu dix années de plus. Il y a une relation entre sa mort précoce et la dépravation verbeuse de la langue cultivée qui allait durer deux siècles. Il manquait aux lettrés et aux hommes d’église de la nouvelle scolastique leur conscience de la langue, le contrepoint à la rhétorique sous la pression de laquelle la pensée certes se différencie mais aussi foisonne sans retenue si la volonté de la forme est absente. Le poète allemand Hutten offre les plus grandes surprises. Pas moins que Luther mais autant que Luther, il retourne à la langue populaire, forte, naïve, s’émouvant d’elle-même et écrit des poèmes aussi bons que les meilleurs chants liturgiques. En plus de cela, il maîtrise encore la boîte à outils de l’humanisme. Quelle synthèse de l’esprit allemand et de l’esprit latin aurait pu naître avec lui. »
(Otto Flake : Ulrich von Hutten Fischer Verlag p. 234.  Otto Flake, né à Metz en 1880, a grandi et étudié en Alsace, à Colmar et à Strasbourg, s’est joint au mouvement dadaïste en 1918, En 1933, à l’instigation de son éditeur Samuel Fischer, il signe comme beaucoup une déclaration de loyauté envers Hitler, ce qui lui sera vivement reproché par Thomas Mann, Brecht et Döblin. Sa remarquable biographie de Hutten a été écrite en 1929)
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Pause

Banc en Forêt Noire.

L’inscription en dialecte alémanique de Forêt Noire :

Chumm hogg e weng ane un rueh di us

Ce que l’on peut traduire par

Viens, assieds-toi un instant et repose-toi

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Portrait de René Schickele par Ernst Erich Noth

René Schickele Gravure de Ludwig Meidner (1913) Gallica Bnf

René Schickele, un européen prématuré

Il y en eut déjà quelques-uns, de ces citoyens du Monde, précurseurs très en avance sur leur époque. Lorsque, en plein milieu de la fallacieuse paix postmunichoise qui était en fait une pré-guerre, je me convertis d’auteur allemand en écrivain français, j’ai fait enfin personnellement connaissance avec René Schickelé dont l’option linguistique avait été à l’opposé de la mienne. Alsacien de naissance, d’origine et de nationalité française, élevé par des parents strictement francophones et devenu bilingue seulement au cours de ses études, Schickelé devait devenir l’un des plus importants écrivains allemands des temps modernes. Poète sensible, essayiste pénétrant, il était avant tout un romancier de premier ordre. Il fut l’un des fondateurs et des porte-paroles autorisés de l’expressionnisme, le plus original mouvement littéraire et artistique d’Allemagne. L’un des auteurs les plus lus du monde germanophone, membre éminent de l’Académie de Poésie de Berlin, dont il démissionna immédiatement en 1933 pour manifester sa solidarité avec ses collègues allemands exclus et expulsés par les nazis, cet écrivain réellement important est demeuré presque totalement inconnu dans sa propre patrie. Si, de façon générale, l’on ne peut guère reprocher aux éditeurs parisiens d’avoir négligé de publier en traduction les œuvres des plus éminents représentants de la littérature allemande contemporaine, alors que cette littérature jouissait d’une certaine notoriété auprès de la critique française, cette étonnante carence à l’égard de Schickelé paraît bien incompréhensible. A moins que ce silence délibéré s’explique par certaines rancunes malveillantes en face du choix de ses sujets préférés, qui ont tourné longtemps, et tout particulièrement dans son œuvre la plus fameuse, la magnifique trilogie l’Héritage au bord du Rhin, autour du problème alsacien, qui continuait à sensibiliser, voire à traumatiser l’opinion publique en France, même après le retour de la province perdue.
Il n’y avait pourtant aucun motif plausible à de telles réserves empreintes de chauvinisme. Schickelé avait choisi la langue allemande, sans émigrer ni sur le plan idéologique ni sur le plan politique, des idées dominantes de l’esprit français ; ce pacifiste ardent, proche parent de Romain Rolland dans sa dévotion pour la paix, ce républicain convaincu, ce messager d’une Europe pacifique et libre, n’avait absolument rien de commun avec un quelconque nationalisme allemand (ou français) et son attitude dans le problème alsacien n’était en aucune façon « autonomiste » ni surtout d’inspiration pro-allemande. Il le voyait, certes, avec des yeux d’Européen et du point de vue des évolutions continentales en cours aujourd’hui, dans une perspective « pré-européenne» quasi prophétique ; pour lui, l’Alsace – et il aimait à parler de son Alsace -, constituait une sorte de préfiguration et de modèle d’une Europe-miniature, une médiatrice prédestinée et un lien naturel, non pas simplement une province-frontière ou intermédiaire, mais aussi la détentrice d’un message et d’un symbole. Personnellement, Schickelé n’avait d’ailleurs rien de cette mentalité alsacienne bien connue, oscillant prétendument d’un pôle à l’autre, et illustrée par la chanson populaire du Hans im Schnookeloch (qui ne sait pas ce qu’il veut; ce qu’il a, il ne le veut pas, ce qu’il veut, il ne l’a pas)1.
Il était, en définitive, un Européen prématuré2.
Cette étiquette – certes trop sommaire et ne tenant pas compte de l’universalité et de la complexité de cet esprit – d’Européen prématuré – esquisse tout au moins les contours essentiels de son drame, celui d’un Européen par excellence, pétri de la meilleure volonté du monde, mais se manifestant à une époque mal choisie, au moment où tout ce continent s’entredéchirait dans une rage suicidaire. Avec une confiance inflexible et en même temps une tristesse consciente, Schickelé a vécu lui-même, dans sa propre destinée, le problème de la frontière et des frontaliers, celui du voisinage à la fois amical et hostile de deux peuples et aussi celui de sa dualité : de se trouver lui-même tiraillé entre la langue de Racine et celle de Gœthe; en ce qui le concerne, il a réussi à le surmonter et même à lui trouver dans son œuvre une solution libératrice, une délivrance en quelque sorte. Ce protagoniste d’une grande Europe aérée, libre et unie, était animé, toute sa vie durant et où qu’il se trouvât, d’un amour profond et touchant pour sa petite patrie, l’Alsace. De sa maison en Allemagne, à quelque distance de Baden-Baden, près de ce « coin des trois pays » que l’on pourrait également appeler le « réduit alémanique », sa vue plongeait profondément en Alsace et aussi vers une pointe de la Suisse, qu’il connaissait bien du temps de sa période de pacifiste militant, durant la Première Guerre mondiale. Dans sa villa près de Nice, puis dans son dernier refuge à Saint-Paul-de-Vence, se trouvaient de vieilles armoires et de vieux coffres alsaciens qui, à première vue, juraient dans ce lumineux paysage méridional et qui pourtant se trouvaient bien à leur place. Certes, après son retour en France imposé par les circonstances politiques – il l’a reconnu lui-même – il s’était installé dans le Midi, mais pas uniquement pour des raisons de santé – bien qu’au moment où je lui fis une première visite il fût déjà très malade et marqué par la mort prochaine -, car il aimait la côte méridionale, presque tous ses livres en témoignent. A chaque fois que René Schickelé parlait de l’Alsace, ses yeux brillaient. «Quel magnifique pays ! disait-il, par exemple. Et quelle belle mission est la sienne ! Que le ciel lui accorde un demi-siècle de paix, et il suscitera l’admiration du monde. » Un jour je lui demandai, avec une certaine circonspection, d’ailleurs superflue avec cet interlocuteur d’une franchise absolue, s’il ne songeait pas à retourner dans sa petite patrie alsacienne. « Je ne demanderais pas mieux, dit-il, et ce serait avec une joie immense, si seulement l’occasion s’en présentait. » Cette occasion, il est vrai, aurait dû revêtir une forme matérielle et tangible, car du fait de sa séparation d’avec son public germanophone, qui lui avait à juste titre assuré autrefois des tirages massifs, ses revenus d’écrivain s’étaient amenuisés jusqu’à tomber à un niveau extrêmement bas – à cet égard aussi, il partageait le sort de ses collègues allemands exilés. « Je me vois, par exemple, continua-t-il, bibliothécaire ou conservateur de musée dans l’une de ces petites villes alsaciennes qui paraissent toujours avoir le sourire et que l’on ne peut regarder sans répondre soi-même à ce sourire amène et contagieux. Ou plutôt, poursuivit-il, j’aimerais y être facteur rural. Malheureusement, ce métier, le plus beau de tous, est peu compatible avec mon âge, et encore moins avec mon état de santé. Mais songez un peu : être l’homme qui est toujours par monts et par vaux, dehors en toute saison, par tous les temps, être celui qui porte chaque jour aux hommes, dans leur étroite demeure, des messages venus du vaste monde. Y a-t-il plus beau métier pour un poète? Franchement, je m’étonne que personne n’ait encore eu l’idée d’écrire le roman du facteur rural. Peut-être m’y résoudrai-je un jour. J’ai toujours vécu à la campagne et je connais mes facteurs par cœur. »
Son dernier roman: le Message dans une bouteille traitait effectivement de l’adresse d’un message, non pas, il est vrai, émanant du vaste monde, mais destiné à celui-ci, et il n’y était nullement question de facteurs ruraux amoureux de la nature et amis des hommes : c’était l’ultime et amer message d’un idéaliste désespéré annonçant l’imminent désastre mondial, le testament tragiquement ironique de Schickelé, dissimulé sous le masque d’un cas de folie présumé.
Nous échangeâmes tout d’abord une correspondance à l’occasion de mes travaux préparatoires pour le numéro spécial de la revue le Point sur le roman allemand et, là, Schickelé se montra particulièrement prévenant et généreux en renseignements autobiographiques ainsi qu’en documentation photographique et en autographes. Après tout, cette revue avait son siège à Colmar ! Ma première visite à Schickelé eut lieu à Nice-Fabron, où il habitait avec sa femme une maison sur les hauteurs, vaste et inondée de lumière, d’où l’on jouissait d’une vue magnifique sur le port et l’arrière-pays. Suffisamment près de la ville pour ne pas isoler le ménage de ses amis locaux, elle se trouvait assez à l’écart et au calme pour faciliter le travail contemplatif. Aucun bruit ne montait jusque-là ; pas de téléphone – on n’en voulait pas – pour interrompre la rédaction, la lecture ou la conversation. Cependant René Schickelé, homme éminemment sociable, ne vivait là nullement en ermite. Il recevait de nombreux visiteurs : son voisin le plus proche était Schalom Asch ; Fritz von Unruh habitait tout près ; en ville, mon hôte rencontrait régulièrement Heinrich Mann, et de Monaco tout proche, notre ami Armand Lunel venait le voir très souvent. Quand son état le lui permettait, Schickelé entreprenait lui-même de brefs voyages ; fort heureusement, il s’arrêtait dorénavant souvent à Aix. Il sortait tout juste d’une longue et grave maladie, sa convalescence se traînait en longueur et sa guérison devait bientôt se révéler compromise. Mais ‘en dépit de la fatigue et de la faiblesse que l’on décelait nettement sur son visage, il vous impressionnait par sa robustesse indiscutable; il était de taille moyenne, mais trapu, et son regard vif, parfois très perçant, trahissait son indomptable amour de la vie. Il n’avait pas seulement rapporté d’Allemagne tout son mobilier alsacien ; son cabinet de travail étonnamment spacieux, très admiré et dont on le jalousait bien malgré soi, tout en étant heureux de son aubaine, contenait l’une des bibliothèques privées les plus complètes qu’il m’eût jamais été donné de contempler et où ne manquait certainement aucun ouvrage essentiel concernant la littérature allemande contemporaine.
Cependant, lors de ma première visite, il ne fut guère question de celle-ci ; d’autant plus, par contre, de la France et de la langue française. Car, à plus de cinquante ans, il avait retrouvé le chemin du retour à sa patrie et à sa langue maternelle. Comme nous « débutions » en somme tous les deux dans cette langue, ou que nous recommencions pour ainsi dire notre carrière, nous ne manquâmes pas de sujets de conversation en parlant métier. Non sans raison, mais pour souligner le fait, Schickelé avait intitulé son premier livre français : le Retour. La signification, personnelle, en même temps que hautement politique, de ce titre n’aurait dû, à ce moment, échapper à personne.
Ce livre, saisissant sur le plan humain et très important du point de vue intellectuel, relatait ses souvenirs d’enfance en Alsace et ses premières lectures françaises, le tout relié organiquement et projeté sur le fond des circonstances qui avaient ramené le poète dans sa patrie. C’était là un événement littéraire remarquable : le retour à sa langue maternelle d’un grand écrivain de classe internationale et en même temps un hommage rendu à celle-ci ; pourtant cet événement passa presque inaperçu. Mieux, cette œuvre importante ne parut même pas régulièrement sous forme de livre, mais comme l’un des morceaux de lecture parmi d’autres dans l’un des numéros des Œuvres Libres. Pourtant il ne lésina point sur les efforts et les démarches pour trouver un éditeur (que celles-ci eussent été nécessaires nous attriste encore rétrospectivement). Je puis en témoigner d’autant mieux que je remuai moi-même ciel et terre à cet effet ; mais si mes recommandations trouvaient habituellement une audience sympathique, elles ne rencontrèrent, cette fois, que sourdes oreilles. Et ce n’est certes pas une consolation de devoir ajouter que cette méconnaissance – pour ne pas insinuer des motifs plus répréhensibles – fut et demeure une perte pour la France. Car, jusqu’à ce jour, aucune action en réhabilitation littéraire n’a été intentée.
Schickelé lui-même ne fut nullement découragé par l’attitude décevante des éditeurs à l’égard de son œuvre de débutant en langue française ; il envisagea même sérieusement d’écrire un grand roman français. Le temps, malheureusement, devait lui manquer pour réaliser ce projet. Il conservait ses scrupules au sujet de son retour dans la langue française et ces doutes étaient tout à l’honneur de sa conscience d’écrivain. Car il ne voulait s’attaquer à cet ambitieux roman qu’après avoir acquis la pleine possession de ses moyens d’expression. Il ne cessait de se demander si le Retour n’avait pas représenté un coup de dés sentimental extra-littéraire. Comme il voulait bien me permettre, à moi qui était son cadet de nombreuses années, d’émettre un avis ou un encouragement, je ne puis que lui affirmer, par sincère conviction et avec un enthousiasme sans réserve, que bien des pages du Retour, comme par exemple la scène déchirante de la mort de la mère, supportaient la comparaison avec les plus grands prosateurs français et qu’il avait parfaitement le droit et, partant de là, même le devoir envers lui-même de considérer à la fois son retour au pays et son retour vers sa langue d’origine comme définitivement acquis.
Après cette première prise de contact spontanée, nous devînmes inséparables. Le fils prodigue revenant à son français natal et le nouvel immigré adoptant cette langue se rejoignaient à ce carrefour et se découvraient, malgré leurs particularités propres, un certain nombre de points communs. Nos visites réciproques furent assez rares, mais notre échange de correspondance intarissable. Nous n’y parlions pas uniquement de littérature et bientôt de plus en plus rarement des problèmes et des misères d’une émigration très divisée sur le plan idéologique et même, sur le plan personnel, souvent livrée aux querelles intestines, avec laquelle le Français René Schickelé sympathisait naturellement et dont, par une solidarité bien compréhensible, il faisait lui-même partie dans une certaine mesure. Le cas Gläser l’avait touché autant que moi-même; lui aussi avait tout d’abord voulu croire que les rumeurs dénigrantes autour du renégat n’avaient été que des suppositions gratuites, comme il peut en naître d’une psychose de persécution et de méfiance. Quant à ma position d’ « homme à part », il la comprenait d’autant mieux que nous partagions sensiblement les mêmes idées sur les liens de chapelle ou de parti. Mais bientôt il ne fut plus question que d’une seule chose : la guerre. Son inéluctable approche pesait lourdement sur cet ami de la paix. Après avoir souffert des horreurs de la première et consacré sa vie et son œuvre au service de la Paix, l’idée de voir éclater une Seconde Guerre mondiale lui devenait insupportable et atroce. Il ne lui fut pas épargné d’en voir le déclenchement, mais une mort brutale lui évita tout au moins d’être témoin de la défaite et de l’occupation.
A cet ami arraché à mon affection, il ne me restait qu’à dire un adieu posthume. Ce fut la seule nécrologie marquante qui parût dans aucun journal littéraire français, durant ce mois critique de la guerre qui précéda l’invasion allemande – voire le seul qui fût à même de paraître. Peut-être n’y eut-il effectivement personne d’autre, parmi les écrivains ou journaliste français, qui fût suffisamment familiarisé avec son œuvre – je parle naturellement de son œuvre capitale, la plus importante, celle qui était écrite en allemand, et dont l’éloge que j’en fis ne fut pas censuré, alors que – et compte tenu des circonstances, la chose était parfaitement compréhensible -, on ne me permît pas d’évoquer l’univers de ses idées pacifistes. J’ai dû, à la vérité, consacrer trop d’articles à des disparus, qui tous ont chargé mon compte débiteur. Si du moins – et pas seulement en France, dans le cas Schickelé -, ces adieux respectifs pouvaient favoriser les rappels à la pleine survie littéraire de ces disparus, je m’en trouverais mieux et en dépit de ma peine, mon cœur se sentirait plus léger ».
1 En fait, la chanson en question caricature plutôt le caractère frondeur de l’Alsacien, jamais content de son sort et éternel rouspéteur, et non pas un manque de caractère. (N.d.T.)
2 En français dans le texte.
Ernst Erich Noth : Mémoires d’un allemand Tome 1 Livre II Les années françaises Juliard 1970 pages 489-498 Traduit de l’allemand par Paul Marie Flecher
Nous continuons à nous intéresser au destin singulier de René Schickele, « citoyen français und deutscher Dichter », citoyen français et poète allemand comme il se définissait lui-même, avec ce portait de celui qui se considère comme son alter ego inversé, Ernst Erich Noth, converti d’auteur allemand en écrivain français, que j’ai découvert grâce à un lecteur du Sauterhin, Pierre Foucher, que je remercie.
Le nom de Schickele s’écrit sans accent sur le e mais j’ai conservé ci-dessus l’orthographe telle qu’elle a été imprimée par les éditions Juliard.
Noth fait une erreur sur la langue parlée par les parents de l’écrivain : seule sa mère était « strictement » francophone. Elle n’a jamais voulu apprendre l’allemand. Il ne reviendra vers la langue de celle-ci qu’à la toute fin de sa vie avec son premier et seul roman en français : Le retour. Le père était, selon les termes du fils, « un alaman d’expression allemande ». La langue dans laquelle écrira le poète est celle qui lui a d’abord été transmise par l’école. Cela peut donner l’impression de détails anecdotiques mais ils revêtent une importance considérable.
Ernst Erich Noth, de son vrai nom Paul Albert Kranz a déjà été évoqué dans le Sauterhin, ici, à propos d’Ernst Glaeser. J’en ai trouvé un intéressant portait sur ce blog. On peut aussi consulter sa notice Wikipedia, . Disons en résumé que né à Berlin en 1909, Noth avait, à 18 ans, avec un ami fondé un club de suicide qui tournera à la tragédie connue sous le nom de Tragédie scolaire de Steglitz. En 1933 les nazis lui interdisent de soutenir sa thèse à l’université de Francfort. Pour échapper à l’arrestation, prévue pour le jour de l’incendie du Reichstag, il émigre en France en passant pas la Sarre. Après s’être installé dans le sud, il sera rédacteur aux Cahiers du sud. Déchu de la nationalité allemande, il sera interné deux fois au camp Les Milles, vivra un temps dans la clandestinité avant d’émigrer aux Etats Unis en 1941. De 1942 à 1948, date de son renvoi pour critique publique à la politique allemande des Etats-Unis, il dirigera le département allemand de la National Broadcasting Company, NBC. A partir de là, il sera 10 années, rédacteur en chef de Books Abroad et enseignera dans différentes universités américaines Il revient en Europe en 1963, d’abord en France pour en 1970 en Allemagne. Il est l’auteur d’une œuvre importante en trois langues. L’histoire de la tragédie de Steglitz a fait l’objet d’un récit de Noth Die Mietskaserne (La caserne locative) et est évoquée en 2004 dans un film de Achim von Borries dont le titre français est Parfum d’absinthe.
René Schickele s’était installé en 1934 à Nice-Fabron où Noth l’a rencontré pour la première fois avant de se retirer en 1938 à Vence où il mourut en 1940.  Dans ce bel hommage, je retiens tout particulièrement l’évocation des réticences de l’édition, reflet du chauvinisme français face à un grand écrivain citoyen français et poète allemand et à la singularité de l’Alsace. Sur ce plan-là, il y a aujourd’hui encore pas mal de progrès à faire.  Schickele  bien sûr se serait retourné dans sa tombe s’il avait entendu un Président de la République affirmer que l’Alsace n’existait plus. Mais les réalités historiques sont fort heureusement moins éphémères que les présidents.
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Aller-retour à Kehl avec deux poèmes de Jean-Paul Klée

Vue sur la pâtisserie Pierod depuis la librairie allemande dans la rue principale piétonne et commerçante de Kehl

OH PALMIER VERDISSANT
——————Si rarement l’Allema
gne m’a vü (je n’y mis pas souvent
le pié) comme si échaudé j’avais encor
confuse terreur de l’HORRIBLE CHOZZ
qu’à mon père assassiné fi
rent les NAZIS (c’était il y a
71 ans) mais nul n’oublie & ma
peau encor est-ell[e ta
touée d’une AFFRE qui n’aura
plus de nom ?… J’étais assis à la
PIEROD pâtisserie de l’autre côté
du Rhin devant un
bol de kafé au lait grand comme
piscine d’un[e villa de style
wagnérien — C’est à Kehl jüstement qu’a
édité Beaumarchais les
Œuvres de Voltaire (Paris l’aurait
censüré) Ici le pont a enjambé
un Styx blanchâtre qui sous le ciel
morose ne s’expri
me pas (ni flux infernal ni
sübtil trait d’union) : L’EAU
ne pense à rien elle ne charriait
que poissons ❑ sable ❑ cailloux ❑ c’est
l’insondable FLOU d’un continent perdü
& double suicidé !… L’autobus fée
son petit chemin comme s’il n’y avait
rien d’angoissant ni crüautés à l’ORI
ENT ni bientôt l’aphasique mort
d’un asiatique continent!...
Le palmier du confiseur est-il
un vrai palmier d’Arabie (c’est
oui) me dit un client « Je viens
« ici depuis quatorze ans je l’ai
« toujours vü verdissant » Le patron
l’a confirmé souriant Mais
l’Apocalypse va-t-elle d’issi
l’Épiphanie nous engloutir ?…
À koi ressemblera
février 2016 — Où donc arriv
era pourritür[e qu’Occident a
depuis si longues années inno
cülée dans tout le
monde entier ?…
L’Alsacien s’est levé a quitté
la confiserie me lançant « Prenez
« bien soin de mon arbre là — Je reviens
« d’ici 3 ans voir s’il
« est toujours verdürant. »

 

M’EN REVENANT DE KEHL
or dieuzement la gaufrette n’y
changera quasi-ri
en (sauf si l’alpaga descendrit
de son volcan) & l’angelik plümageur
m’enveloppera d’üne douceur
si émüe keu le koeur m’en
mordra Oh vieux sac rougi dont le
moralisme parfois m’enlisait
dans l’absolü d’une forêt si feuillüe
Encor un coup j’ai traversé le Rhin (la
librairie allemande s’organizait
mieux) & le lilas m’était
couleur préférée avec
saumon & rose thé Oh facilité
d’avachir tout cela d’une
forme jazzy Mon discours si
échevelé ne me sürvi
vre pas (comme si la Camarde m’a-
t-elle déjà sifflé) Quand ell[e vien
dra les herbes pâliront les boutons d’or
noirciront & d’un seul
claquement sec sa vieille FAULX
d’ivoire rouillé coupera mes
pauvres genoux pau
vres tibias & tout l’ÊTRE-là il
tombera ! …(&
pas même le temps de chanter soupi
rer) pleurer prier Le
coquelicot saignera Mes pieds
dans la cendre dispar
aîtront Ah quel mystère,
tout cela !!!…
Jean-Paul Klée, Décembre difficile, Collection de l’Olifant / Poésie, Belladone, 2017, 110 pages, 12€,
pages 26/27 et 47/48
Nous retrouvons, à l’occasion de la parution d’un nouveau recueil, Décembre difficile, l’écriture si singulière de Jean-Paul Klée, que j’ai déjà présenté ici. J’écrivais alors que la poésie de Jean-Paul Klée est une poésie du déplacement. J’ai choisi deux poèmes qui évoquent le passage du Rhin vers Kehl. Aller-retour. Ce langage très particulier s’accompagne d’un graphisme qui l’est aussi et qui semble noter les intonations de l’oralité dans ce chant de troubadour.  S’ajoute à l’écriture des mots, la partition de leur diction. Il suffit de l’avoir déjà écouté pour avoir l’impression d’entendre sa façon de pousser les aigüs. Tout cela forme  ce dialecte si caractéristique mais toujours accessible de Jean-Paul Klée. Il est de plain-pied dans nos préoccupations contemporaines et sans hésitation à nommer les choses.
Mais le souffle s’est fait plus court. Le troubadour se sait mortel (Quel mystère, tout cela !) et pressent que la planète elle-même, après la civilisation, l’est aussi.
L’écrivain éditeur Grégory Huck écrit dans la préface :
« Décembre difficile, pour lui, pour tous, le poète entre dans l’hiver de sa vie et voit pratiquement l’humanité entière le précéder. Nous finirons par disparaître n’ayant pas eu beaucoup plus de sagesse que les dinosaures. Oui, il semble plein d’amertume, le poète, dégoûté de n’avoir peut-être pas su rendre le monde meilleur. Lui, qui naquit sous les bombes, et peut-être plus affûté que d’autres pour sentir le soufre transporté par l’air de notre ère. Mais ce nouveau livre me semble davantage retentir comme une question qu’un avertissement : Que deviendront vos petits enfants ?, comment va-t-on se tirer de là ?… »
C’est tout le thème du poème Décembre difficile qui sert de titre à l’ensemble du recueil.
Jean-Paul Klée est un poète alsacien de langue française. J’avais noté à propos de René Schickele, poète alsacien de langue allemande, que les générations venues après ce dernier devront intégrer en plus de la guerre de 1870/71 et de la guerre de 1914-18 également la seconde partie de cette guerre mondiale. C’est le cas de Jean-Paul Klée né en 1943 sous les bombes et dont le père disparut au camp de concentration du Struthof en 1944.
Il est remarquable d’évoquer dans un même mouvement l’Allemagne qui assassine les philosophes, brûle les livres et celle qui a permis l’édition des œuvres complètes de Voltaire, dans l’édition dite de Kehl. Les Œuvres complètes de Voltaire ont en effet été imprimées dans le fort de Vauban à Kehl. Beaumarchais y avait installe sa Société littéraire typographique sur le territoire du margrave de Bade, pour échapper à la censure royale française, à l’hostilité de l’église et à la « douane des pensées ». En 1783, il fait débuter l’impression de la première édition avec ses nombreux volumes (70 et 92), avec les caractères de Baskerville.
Petite digression à ce propos. La présence d’un fort de Vauban nous rappelle l’annexion par la force de l’Alsace et d’une partie de la rive droite du Rhin par les armées de Louis le quatorzième venu faire la guerre ici. Louis XIV avait perdu Kehl mais gardé Strasbourg Non loin de l’emplacement de ce fort qui n’existe plus, dans une ancienne caserne se trouve aujourd’hui un très actif Salon Voltaire allemand. Allons, Kehl n’est pas seulement le bureau de tabac de Strasbourg.
On apprend sur la quatrième de couverture du recueil Décembre difficile que « dans les tiroirs de Jean-Paul Klée attendent près de treize mille pages de prose et de poésie ». Nous sommes impatients et curieux de les connaître.
 
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René Schickele : « Dies war mein Land… » / « Ceci était mon pays… »

«(…) Dies war mein Land, das ich mit schmerzlicher Liebe umfasste, mein eigenes Geheimnis sah ich verklärt. Ich hatte mich tief zu ihm niedergebeugt vom Berge der Toten, als gelte es, den grössten aller Toten, die Heimat aufzuheben. Dies Land gehörte nicht mir, ich gehörte ihm. Es war eine grosse Person voll mütterlicher Zauberkraft, ja stärker noch als die leibliche Mutter, weil sie mit der Gewalt auch jener Mutter in mir sprach, deren Kinder mir Freunde und Verwandte waren. In dieses Tal, auf diese Berge fiel der Widerschein aller Menschen, die ich verehre und liebte. In diesem Tal, auf diese Berge musste ich zurückwandern aus aller Welt. Hier stand die Scheune, in die ich alle Ernte fuhr. Dies war der Punkt, von dem ich ausging und zudem ich zurück kam, und dieser Weg fort und wieder heim, zeichnete jedesmal genau die Bewegung des Fischzugs, den ich draussen getan hatte.
Das Land der Vogesen und das Land des Schwarzwaldes waren die zwei Seiten eines aufgeschlagenen Buches – ich sah es deutlich vor mir, wie der Rhein sich nicht trennte, sondern vereinte, indem er die mit seinem festen Falz zusammenhielt. Die eine der beiden Seiten wies nach Osten, die andere nach Westen, auf jeder stand der Anfang eines und doch verwandten Liedes. Von Süden kam der Strom und ging nach Norden, und er sammelte in sich die Wasser aus dem Osten und dem Westen, um sie als Einziges und Ganzes ins Meer zu tragen… und dieses Meer umschloss die grosse, von den jüngsten, unsersättlichen Söhnen des Meschengschlechts bewohnte Halbinsel, in die das gewaltige Asien deutlich endet… Europa.
Nun schloss ich die Augen und sah mich weiter um. Folgte dem Rhein, da schlug der Bodensee plötzlich auftauchend seine Knabenlache an, unbändig vergnügt, und wechselte an gelungenen Abenden mit den Alpengipfeln märchenhaften Glücks. (…) ».

***

Ceci était mon pays que j‘étreignais d‘un amour douloureux, mon propre secret, je le voyais transfiguré. Je m‘étais penché profondément vers lui depuis la montagne des morts comme s‘il s‘agissait d‘élever la heimat vers les plus grands de tous les morts. Ce pays ne m‘appartenait pas, je lui appartenais. C‘était une grande personne pleine de pouvoir magique maternel, oui, plus fort encore que celui de la mère biologique car elle parlait en moi avec la force d‘une mère dont les enfants m‘étaient amis et parents. Cette vallée, cette montagne portaient le reflet de tous les êtres que j‘estimais, que j‘aimais. Vers cette vallée, cette montagne, il me fallait revenir depuis tous les pays du monde. C‘est ici que se trouvait la grange dans laquelle je rentrais toutes mes récoltes. C‘était là le lieu d‘où je partais et vers lequel je revenais et cet aller retour dessinait à chaque fois les contours de ma pêche miraculeuse faite à l‘extérieur.
Le pays des Vosges et le pays de la Forêt noire étaient comme les deux pages d’un livre ouvert et je voyais distinctement devant moi le Rhin qui ne les séparait pas mais les unissait en les reliant solidement dans son pli. L’une des pages indiquait l’ouest, l’autre l’est et chacune d’entre elles mentionnait le début d’un chant différent et pourtant ressemblant. Venant du sud, le fleuve allait vers le nord et réunissait en lui les eaux de l’est et les eaux de l’ouest pour les transporter en un unique tout vers la mer… et cette mer entourait la grande presqu’île habitée par les plus jeunes et plus insatiables fils du genre humain, presqu’île dans laquelle se termine clairement la puissante Asie… Europe.
A présent, je fermai les yeux et élargis mon regard. Je suivis le Rhin, voici que le lac de Constance surgit soudain avec son éclat de rire adolescent, ravi, et partageait, les meilleurs soirs, avec les sommets des Alpes, un bonheur fabuleux .»
(René Schickele extrait de Rundreise des fröhlichen Christenmenschen in Werke III (page 532). trad. Bernard Umbrecht)
Je ne connais pas de traduction disponible de ce texte à l’exception du passage en caractères gras que j’ai modifié et qui est généralement donné isolément, sans référence à son origine ni à son contexte, y compris dans l’enseignement, ce qui est tout de même quelque peu gênant comme on le verra. Il est ainsi présent sous cette forme et sans plus de précision dans un recueil de poèmes (?) rassemblés sous le titre Terre d’Europe aux éditions Arfuyen.
J’avais été séduit par l’association de la géophysique et du livre définissant l’espace rhénan à partir des montagnes comme si c’était cela là structure de la heimat de Schickele, citoyen français et écrivain allemand comme il se définissait lui-même. Il ne parle pas de l’Alsace et du pays de Bade mais d’une géographie physique qui subsiste (et préexiste) par delà le bien et le mal, par delà la douleur. C’est écrit après la première guerre mondiale et l’échec de la révolution allemande de 1918 que l’auteur, pacifiste, avait appelée de ses vœux et dont l’échec l’avait profondément déçu. Il savait la difficulté de retrouver après la guerre la relation au paysage.
J’avais pensé le publier moi-aussi tel quel dans ma série sur le Rhin. Quelque chose m’avait retenu. Ce texte était trop facilement critiquable et cela ne collait pas avec ce que je percevais de René Schickele bien que ne le connaissant pas très bien. Mes randonnées hebdomadaires dans les Vosges et la Forêt noire ne cessent, en ce moment en particulier, de me faire entrevoir depuis leurs sommets les glaciers des Alpes. On ne peut évidemment pas, pour peu qu’on prenne un peu de hauteur, définir l’Europe seulement à partir du Rhin. Je me suis donc mis en quête de l’origine de ce texte. Et quelle n’a pas été ma surprise que de constater que l’auteur lui-même élargit son horizon. Et comment ! Et c’est à partir de cet horizon élargi qu’il revient chez lui, le long du ….Danube dans cet espace rhénan qui est sa heimat bilingue. Mon hésitation n’a pas été vaine.
Le passage Le pays des Vosges et le pays de la Forêt noire est extrait de Rundreise des fröhlichen Christenmenschen partie d’un ensemble publié en 1922 sous le titre Wir wollen nicht sterben (Nous ne voulons pas mourir). On trouve cela dans les essais qui forment le troisième tome des Oeuvres (page 532). Il existe une variante du texte précité dans un roman der Wolf in der Hürde (Le loup dans l’enclos) partie de Das Erbe am Rhein (L’héritage du Rhin) qui date de 1931. Si le début est identique la suite propose une nuance :
«Ce fleuve unifiant flanqué des pays qui s’étendaient sur ses rives, c’était cela l’Europe, principalement cela et en tout état de cause il ne saurait y avoir d’Europe sans ces pays que le Rhin assemble avec sa couture, une couture qui restait toujours dans le cours de l’eau pour ne pas se déchirer ou pourrir».
(Le texte allemand est lisible en ligne)
Les pays que le fleuve rassemble sont, outre la France et l‘Allemagne, aussi bien les Pays Bas que la Suisse ainsi que le Liechtenstein, l‘Autriche, au lac de Constance, voire l‘Italie à la source. Le texte a été écrit bien avant la réduction de l‘Europe a une monnaie. Et bien entendu avant la seconde partie de la guerre mondiale du vingtième siècle qui allait encore plus compliquer les choses. Et accroître la douleur. Les générations suivantes devront l‘intégrer. Schickele est mort en 1940 non sans avoir vu la catastrophe arriver et écrit son dernier livre en …français.  L’intérêt de revisiter cet avant réside dans le fait qu’il s’y trouve peut-être une graine d’utopie utile à faire germer par et pour les générations futures.
Revenons à la tournée du joyeux chrétien. Rundreise désigne un voyage en boucle permettant de revenir au point de départ, même si, parti des Vosges, il revient en Forêt noire. Les Vosges et la Forêt noire forment pour lui un même pays avec deux langues et deux cultures leurs chants sont à la fois différents et se ressemblent. Le voyage virtuel est effectué à partir de la montagne des morts dont on apprendra au fil du texte qu‘il s‘agit du Hartmannsweilerkopf. Le narrateur remonte à la source du Rhin jusqu‘au glacier du Rhône, fleuve qu‘il suit vers le pays des aqueducs et des combats de taureaux.
«Une moyenne chaîne de montagne – ainsi va l‘histoire – avait empêché la Loire d‘atteindre le Rhône. Un mur mince les séparaient et ils restèrent séparés. Mais il ne put empêcher que les deux ainsi que leurs frères et sœurs n‘échangent le témoignage de leur fécondité par le passage des cols – ainsi va l‘histoire. En moi bourdonnait, malgré les différentes langues, presque en fusion, les strophes des troubadours de trois cours lumineuses : la Provence, le Lac de Constance et le Tyrol. Et le dragon pré-humain au bout de la Furka se sauvait dans la Mer méditerranée.
La France ! Pays du milieu tourné vers le sud-ouest comme l‘Allemagne, pays du milieu penché vers le nord-est.»
Je résume à très grands traits un texte qui mériterait sans doute d‘être fouillé davantage à partir d‘une traduction intégrale. La montagne des morts dont il est question au début est le Hartmannsweilerkopf. Le narrateur parle depuis ce haut lieu de massacre criminel de la Première guerre mondiale dans les Vosges et se demande :
«N‘y a-t-il pas enterré là un fils de chaque pays, de chaque paysage d‘Europe ? »
Un fils de chaque paysage d‘Europe. L‘Europe s‘est élargie par ses morts à la guerre.
Le voyage continue ou reprend. Et l‘Aragon et la Castille, au loin l‘Afrique. Et Nathan le sage. Et Don Quichotte etc…
«C‘est ainsi que je trouvai au cours de mon voyage que j‘entrepris, assis sur le bloc de pierre du Hartmannsweilerkopf, partout et en abondance ce que je cherchais : l‘égalité de l‘Europe façonnée par l‘histoire de ses peuples et par ses grandes figures. Même là où je n‘ai pas cherché, j‘ai trouvé quand même. Nous européens avions tous le même destin, nous échangions seulement nos rôles dans la manière de le construire ; c‘était vraiment toujours la même histoire».
Un peu plus tard, le voyage se prolonge vers l‘est, cette fois, les pays scandinaves, la Russie qui a installé des soviets, une référence à la Commune de Paris, puis c‘est le retour par le Danube qui ramène le joyeux chrétien dans la Forêt noire.
«Ich fuhr die Donau hinauf, mitten hinein in die Heimat – bald wäre ich wieder daheim ! Ich lief ihr entgegen, der Donau entgegen, lief mir selbst entgegen, ich hatte gar nicht weit bis zu ihr. Da war schon Donaueschingen. Und hier fand ich die Donau, in einem kleinen Bau, der für sie errichtet wo sie fein gefasst war wie ein Edelstein. Hier fand ich, über ihren Spiegel gebeugt, auch mich. …»
« Je remontai le Danube jusqu‘en plein milieu de la heimat – bientôt je serai de retour chez moi. J‘allai à sa rencontre, à l a rencontre du Danube, à la rencontre de moi-même – je n‘avais pas de long chemin à faire. Voici déjà Donaueschingen. Et là, je trouvai le Danube dans un écrin construit pour lui comme pour un diamant. Là, penché sur le miroir de sa source, je me retrouvai aussi moi-même. …»
S‘il n‘y a pas d‘Europe sans le Rhin, il n‘y en a pas non plus sans le Danube.
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A la mémoire de Pierre Seel, déporté homosexuel

 « Lorsque ma montre me fut volée dans le square Steinbach, la perte de ce cadeau auquel j’étais attaché me mortifia. Mais j’eus surtout peur des réactions de mes parents et de mes frères. Que leur répondre s’ils venaient à s’apercevoir de cette disparition ? Je ne pouvais pas leur dire la vérité. En désespoir de cause, je me rendis au commissariat de police signaler le vol. Le commissariat central de Mulhouse se trouve à l’arrière de l’hôtel de ville. Je fus courtoisement reçu. Mais quel ne fut pas mon embrassas lorsque au fur et à mesure des questions et des réponses nécessaires à l’établissement de la déclaration, l’officier de police, réalisant la signification du lieu et de l’heure tardive, se fit de plus en plus soupçonneux. Je rougis, mais voulus établir la vérité de l’incident. Le délit était un vol, pas ma sexualité. Il me fit signer la déposition et la classa.
Mais au moment de me lever pour le quitter, il me fit rasseoir. Puis il se mit brutalement à me tutoyer. Serais-je content si mon père, à la réputation intègre dans la ville, venait à apprendre où traînait son fils de dix-sept ans au lieu d’être à la maison ? Je ne souhaitais créer aucune ombre à la bonne réputation de ma famille. Je commençais alors à pleurer. Des larmes de honte ou de vexation d’avoir été piégé, je ne sais plus. En tous cas, je réalisai trop tard la naïveté de ma démarche. L’officier de police, après m’avoir humilié et fait peur, finit pas se faire plus rassurant : pour cette fois-ci rien ne transpirerait de cette affaire compromettante ; il me suffirait à l’avenir de ne plus fréquenter ce lieu mal famé. Puis il me libéra. Entré au commissariat en tant que citoyen volé, j’en ressortais homosexuel honteux.
L’incident n’eut effectivement pas de conséquences familiales immédiates. Le voleur ne fut jamais retrouvé, et je gardai de cet épisode un simple souvenir de malaise. J’ignorais que mon nom venait de s’inscrire dans le fichier de police des homosexuels de la ville et que, trois ans plus tard, mes parents apprendraient ainsi mon homosexualité. Et surtout comment imaginer que j’allais à cause de cela, tomber dans les griffes des nazis ? »
(Extrait de Pierre Seel : Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel
Pierre Seel avait dix-sept ans lorsqu’un vol de montre à laquelle il tenait beaucoup, cadeau d’une marraine aimée, l’avait conduit au commissariat de police de Mulhouse où il fut fiché par la police française pour homosexualité, simplement parce que le lieu de l’incident, le parc Steinbach, était réputé en être un lieu de rendez-vous. Comme il le dit lui-même : « Entré au commissariat en tant que citoyen volé, j’en ressortais homosexuel honteux » pour avoir fréquenté cet endroit « mal famé ». Lorsque les Allemands arrivèrent à Mulhouse en 1940, ils n’eurent qu’à consulter le fichier de la police française pour assouvir leur obsession raciale contre les homosexuels. Pierre Seel fut arrêté en mai 1941, torturé à la prison de Mulhouse avant d’être interné au camp de concentration de Schirmeck en Alsace. Il participera à la construction non loin de là du camp du Struthof. Après 6 mois de détention, en novembre 41, Pierre Seel est transféré dans le Reicharbeitsdienst, le service du travail obligatoire. Puis incorporé de force dans l’armée allemande et envoyé au front en Yougoslavie et en Russie le 15 octobre 1942. Pendant l’hiver 44, il déserte les rangs de l’armée allemande, en compagnie de son lieutenant et se rend aux Russes. Après la libération, il mènera un très long combat pour parvenir à témoigner. Il sera le premier à le faire. En 1994, il publie sa biographie «Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel» chez Calmann-Lévy, avec l’aide du journaliste Jean Le Bitoux.
Si je publie ce texte aujourd’hui, c’est en raison de l’annonce suivante parue dans la presse locale  :
Une caméra, couplée à un haut-parleur, sera installée sur un mât dans le square [Steinbach].  Et dès que le niveau sonore – par exemple d’une discussion nocturne (sic) – sera trop élevé, un policier municipal du centre de sécurité urbaine prendra le micro pour signifier le rappel à l’ordre avant d’envoyer une patrouille. (Source L’Alsace du 19 mai 2017).
Ainsi procède-t-on à l’installation dans le square où a commencé la tragique destinée de Pierre Seel et à la place des arbres qui s’y trouvaient d’un dispositif non seulement de vidéosurveillance mais de vidéo interpellation comme ils l’appellent. Ils ont en effet ajouté à l’œil du pouvoir, l’oreille et la voix du pouvoir. Il y a tout autour du parc où se trouve aussi la statue d’un autre mulhousien, le capitaine Dreyfus, cinq ou six – excusez du peu – de ces mâts. Deux portent  un oeil. Mais ils  sont tous  surmontés d’ustensiles divers. L’un se trouve directement à l’entrée avec deux sortes de petits canons qui ont l’air de projecteurs. Je ne sais laquelle de ces gamelles fait quoi. Peut-être cela procède-t-il d’une combinaison ? Je ne doute pas que les champions locaux de l’investigation nous le diront très vite. J’ai choisi pour illustration le mât qui se trouve dans la perspective de la façade du théâtre municipal où depuis longtemps, à part pour le jeune public, on ne traite plus des maux de la cité et sur laquelle est apposée la plaque commémorative pour Pierre Seel.

Vue sur la façade du Théâtre municipal depuis le square Steinbach

Le dispositif sécuritaire devrait entrer en activité «  à titre expérimental » à partir du 10 juin. Une mauvaise langue (de vipère) me susurre : le 10 ? La veille du premier tour des élections législatives ? Je ne l’écoute pas. Un hasard sûrement.
Ainsi, au nom de la lutte contre les incivilités (selon quelle définition et à partir de quand une incivilité est-elle un délit ?), se met en place en dehors de toute concertation et bien entendu de tout contrôle citoyen, l’esquisse d’une police des comportements qui rappelle de bien mauvais souvenirs. Se met en place aussi une nouvelle cartographie sonore de la ville comme corollaire prévisible à la mise en lumière du square. Quand les voleurs d’ombre se sont mis à vouloir « moderniser » le parc, ils en avaient probablement déjà l’intention. Le parc Steinbach avait comme caractéristique de ne pas être conçu selon des formes géométriques. Avec ses courbes, ses bosses, ses arbres non alignés, il avait même quelque chose d’anarchiste. Oh mon Dieu ! Mon Dieu ! On allait nous aplanir tout ça. Il s’agissait de « dissoudre » le parc, de l’ouvrir sur les rues adjacentes et d’en accélérer le passage. Il fallait concentrer le centre et aller plus vite d’un commerce à l’autre, on n’est pas là pour flâner, souffler, prendre son temps, faire halte, ce qui est la caractéristique même d’un parc ou d’un jardin public, ou encore d’un square. Et puis il y avait de l’ombre, les recoins d’intimité et de cachette dont les voleurs d’ombre voulaient nous priver. Rendre le parc Steinbach  transparent. Au « regard oblique des passants honnêtes » comme chantait Brassens à propos des amoureux sur les bancs publics ? On ne se méfie pas assez de la « transparence ». Supprimer l’ombre, la nuit, l’obscur, c’est supprimer la vie. Déjà transparent à la vue, le parc va aussi le devenir à l’oreille.
On ne sait pas, selon l’exemple cité dans la presse, à partir de combien de décibels se fera l’interpellation. On peut supposer que c’est à la discrétion, à l’arbitraire de la police municipale. Quant au rappel à l’ordre par haut-parleur, l’usage de ce dispositif sonore a une histoire militaire et policière déjà ancienne. Le thème du haut-parleur intervient plusieurs fois dans le récit de Pierre Seel au cours de son séjour au camp de concentration alsacien de Schirmeck. Fonction de propagande, fonction de rassemblement, fonction de convocation, de masquage des hurlements de torture.
« Un jour, les haut-parleurs nous convoquèrent séance tenante sur la place de l’appel. Hurlements et aboiements firent que, sans tarder, nous nous y rendîmes tous. On nous disposa au carré et au garde-à-vous, encadrés par les SS comme à l’appel du matin. Le commandant du camp était présent avec tout son état-major. J’imaginais qu’il allait encore nous asséner sa foi aveugle dans le Reich assortie d’une liste de consignes, d’insultes et de menaces à l’instar des vociférations célèbres de son grand maître, Adolf Hitler. Il s’agissait en fait d’une épreuve autrement plus pénible, d’une condamnation à mort. Au centre du carré que nous formions, on amena, encadré par deux SS, un jeune homme. Horrifié, je reconnus Jo, mon tendre ami de dix-huit ans.
Je ne l’avais pas aperçu auparavant dans le camp. Était-il arrivé avant ou après moi ? Nous ne nous étions pas vus dans les quelques jours qui avait précédé ma convocation à la Gestapo. Je me figeai de terreur. J’avais prié pour qu’il ait échappé à leurs rafles, à leurs listes, à leurs humiliations. Et il était là, sous mes yeux impuissants qui s’embuèrent de larmes. Il n’avait pas, comme moi, porté des plis dangereux, arraché des affiches ou signé des procès-verbaux. Et pourtant il avait été pris, et il allait mourir. Ainsi donc les listes étaient bien complètes. Que s’était-il passé ? Que lui reprochaient ces monstres ? Dans ma douleur, j’ai totalement oublié le contenu de l’acte de mise à mort.
Puis les haut-parleurs diffusèrent une bruyante musique classique tandis que les SS le mettaient à nu. Puis ils lui enfoncèrent violemment sur la tête un seau de fer blanc. Ils lâchèrent sur lui les féroces chiens de garde du camp, des bergers allemands qui le mordirent d’abord au bas-ventre et aux cuisses avant de le dévorer sous nos yeux. Ses hurlements de douleur étaient amplifiés et distordus par le seau sous lequel sa tête demeurait prise. Raide et chancelant, les yeux écarquillés par tant d’horreur, des larmes coulant sur mes joues, je priai ardemment pour qu’il perde très vite connaissance.
Depuis, il m’arrive encore souvent de me réveiller la nuit en hurlant. Depuis plus de cinquante ans, cette scène repasse inlassablement devant mes yeux. Je n’oublierai jamais cet assassinat barbare de mon amour. Sous mes yeux, sous nos yeux. Car nous fûmes des centaines à être témoins. Pourquoi se taisent-ils encore aujourd’hui ? Tous sont-ils donc morts ? Il est vrai que nous étions parmi les plus jeunes du camp, et que beaucoup de temps a passé. Mais je pense que certains préfèrent se taire pour toujours, redoutant de réveiller d’atroces souvenirs, comme celui-ci parmi d’autres ».
(Pierre Seel ibidem)
Aujourd’hui se rajoute une fonction policière d’interpellation. La population de ce territoire hautement citoyen n’a pas eu droit à des informations plus précises sur la réalité du dispositif sonore mis en place. On peut supposer qu’on ne répond pas par des vociférations à une bruyante « discussion nocturne » d’autant que, me suggère une autre mauvaise langue (de vipère),  le maire est un voisin du square. Il existe aujourd’hui des technologies de domestication des corps plus sophistiquées, à la fois plus discrètes et plus pernicieuses. Ultrasonique ? Comme l’explique Juliette Volcler dans son livre Le son comme arme / les usages policiers et militaires du son (La Découverte) :
« en permettant de choisir les personnes qui entendent ou non un son, les haut-parleurs ultrasoniques induisent par ailleurs des comportements différents au sein d’un même espace : c’est là leur intérêt comme technologie de contrôle et de surveillance. Ils peuvent en effet être employés dans les usines pour diffuser une information sonore tout en permettant à l’ouvrier de rester concentré sur le travail et font également office de répulsif sonore contre les pigeons et les sans-abris, dixit Directional sound, un des importateurs européens de l’Audio spotlight [projeteur sonore] »
Je ne dis pas que c’est précisément un tel équipement qui entoure le square mais qu’en l’absence d’information, il pourrait être et est probablement de cette catégorie. En tous les cas, il s’agit d’un dispositif de contrôle comportemental et d’injonction policière. Et qu’il est profondément choquant qu’il soit expérimenté précisément à cet endroit qui fut le point de départ d’un fichage de mœurs par la police française, lui même prélude à la déportation par les nazis de Pierre Seel et d’autres habitants de la ville.
J’entends qu’on me dit : ils n’y ont sûrement pas réfléchi. C’est précisément là qu’est le problème. C’est d’ailleurs pour qu’on n’y réfléchisse jamais qu’on a mis un directeur d’école comme adjoint à la sécurité. C’est pas politique puisque c’est technique, me répond-on invariablement. La preuve !
***
*
Remerciements à Daniel Muringer co-auteur d’une intervention littéraire et musicale sur la déportation, Chants à la mémoire, avec des textes de Primo Levi, Charlotte Delbo, Georges Semprun et Pierre Seel.
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Médée vue par Heiner Müller (esquisse) : l’avenir sacrifié

Pour Christa Wolf, Médée se situe à la frontière entre deux systèmes de valeurs personnifiés par la Cholchide son pays d’origine et Corinthe, son pays de refuge. Elle se situe aussi dans le passage de la société matriarcale à la société patriarcale. Je pense, écrit-elle que la saga de Médée « témoigne de la domestication et du désenchantement de la femme après la conquête de contrée autrefois structurées par le matriarcat » : « C’est un personnage sur une frontière du temps », celui de la colonisation des femmes par les hommes. ( Voir à ce propos : La Médée de Christa Wolf,  serpents, pharmakon et boucs-émissaires)
Les différentes versions de Médée chez Heiner Müller, que Christa Wolf a forcément lu, les deux auteurs s’appréciaient – sont antérieures (à celle de Pasolini également) et puisent aux mêmes sources mais leurs transformations  du matériau sont très différentes. Sa réutilisation chez Müller ne se fait pas comme chez Christa Wolf sur un mode rationalisé quasi philosophique ou pédagogique. Müller ménage une place et des plages de silence aux spectres. Cela tient aussi au théâtre. Il révèle la face obscure des choses à charge pour les spectateurs d’en inventer les remèdes.
Le mythe de Médée a beaucoup occupé Heiner Müller jusqu’à la toute fin de sa vie. On en trouve encore la présence dans sa dernière pièce Germania 3. Pour lui, les Argonautes symbolisent la colonisation sous toutes ses formes, colonisation intérieure ou extérieure, de l’agriculture par l’industrie, de la production par la bureaucratie, de la femme par l’homme, de la culture européenne par la culture américaine, etc…

Médée 1 : Commentaire de Médée (Extrait de Ciment, écrit en 1972)

« POLIA : Arrête, Sergueï. Arrête de te torturer. Et moi avec.
  DACHA : Vous n’avez qu’à continuer à jouer votre rôle, camarade Ivaguine, si ça vous soulage. Vous n’avez pas besoin de faire attention à moi, je ne suis plus mère. Et ne le serai plus. Ce qui m’importe, c’est que dans les foyers nos enfants ne dorment plus sur la paille.
  IVAGUINE : Je vous ai toujours admirée. Vous êtes une Médée. Et un sphinx pour nos yeux d’hommes, ai-je tort, camarade Tchoumalov, qui sont malades de la cataracte de notre histoire. Médée était la fille d’un éleveur de bétail en Colchide. Elle aima le conquérant qui volait les troupeaux de son père. Elle fut son lit et son amante jusqu’à ce qu’il la rejette pour une autre chair. Quand elle déchiqueta sous ses yeux les enfants qu’elle lui avait donnés et les jeta en morceaux à ses pieds, pour la première fois, sous l’éclat de l’amante, sous les cicatrices de la mère, l’homme vit avec horreur le visage de la femme.
  POLIA : Sergueï, tu ne sais pas ce que tu racontes.
  IVAGUINE à Dacha : Je ne voulais pas blesser vos sentiments. Excusez.
  DACHA : Vous devriez peut-être monter vraiment sur une scène, camarade Ivaguine.
  POLIA : Ne vois-tu pas, Dacha, quel misérable comédien il fait, Sergueï. Rien n’est vrai, même pas les larmes qu’il verse devant nous pour nous faire croire au rire sous lequel il voudrait couvrir le supplice de l’accouchement, qui lui déchire le cœur comme une césarienne.
Médée est un sphinx aux yeux des hommes : l’histoire les a rendus incapables de le voir.
Ciment, la pièce de Heiner Müller dont l’écriture est achevée 1972 tire une partie de sa matière du roman éponyme de l’écrivain russe Fiodor Gladkov. (Il a été traduit en français aux Éditions sociales sous le titre Le ciment par Victor Serge. J’ai chez moi une édition de 1944, épurée, sans nom du traducteur alors que ce nom apparaissait en 1926 date de la première édition).
Le ciment est un liant au sens physico-chimique comme métaphorique. Un liant d’abord liquide puis qui durcit. La pièce aborde la problématique de la (re)construction, en l’occurrence de l’économie et du pouvoir soviétiques après la Révolution d’Octobre mais, bien évidemment, pas seulement. De la (re)construction alors que la guerre civile fait rage. Et la famine. Nous sommes en 1921, l’année du tournant de la NEP, la nouvelle politique économique instaurée par Lénine. Gleb Tchumalov, l’ajusteur, revient du front. C’est le retour d’Ulysse, un Ulysse qu’aucune Pénélope n’a attendu. Les femmes se sont libérées de leurs « propriétaires », les hommes. La ville qu’il a quittée trois années auparavant est devenue un village et dans son ancienne usine où l’on cuisait le ciment, les machines sont au repos. L’usine est démontée A leur place, des chèvres et des cochons.« A coté des machines, je deviens une machine » dit le machiniste. Tchoumalov retrouve sa veuve Dacha devenue la veuve rouge, qui vit sa vie librement. Elle lui annonce qu’il  n’y aura plus d’épouse : « Tu ne trouveras plus ta femme / A la façon d’avant. / Quelque chose a cessé. / Ce qui commence est encore aveugle ».
La production a été colonisée par l’appareil bureaucratique. La révolution russe se retrouve seule.
« BORCHTCHI : Camarade Badyine qu’est-ce qu’on dit en ville de la révolution en Allemagne ?
  BADYINE :  il n’y a plus de révolution en Allemagne ».
Pour Müller, c’est le début de la fin de l’Union soviétique. Le socialisme dans un pays sous-développé, cela signifiait, dit-il, « la colonisation de sa propre population ».
La didascalie précise que le passage est suivi d’un long silence avant la mise en place d’une dimension cosmologique entre deux permanents communistes : Badyine et Borchtchi sont côte à côte. Chacun seul avec lui-même. Borchtchi remue la nuque, comme sous un joug, voit les étoiles.
«BORCHTCHI : Des étoiles
  BADYINE : Je ne m’intéresse pas à l’astronomie
  BORCHTCHI : Les étoiles ne s’intéressent pas non plus à nous, camarade Badyine
  BADYINE : Mort je n’aurais plus besoin de les voir
Il y a là comme un temps d’arrêt à la fois de l’histoire et de la pièce sur lequel Heiner Müller s’est expliqué :
« On arrive là à un moment de néant absolu qui marque la fin de la révolution soviétique et l’avènement des zombies. Mais la pièce ne pouvait pas s’arrêter là ».
(Heiner Müller Allemand dites-vous? Entretien avec Sylvère Lothringer dans Heiner Müller Fautes d’impression Editions L’Arche page 94)
On découvre alors un texte qui a une toute autre forme, celle d’un tourbillon en prose titré Héraclès 2 ou l’hydre (de Lerne). C’est l’un de plus beaux textes de Heiner Müller. Il figurera dans notre anthologie de la littérature allemande. Héraclès dont on peut rappeler qu’il faisait partie des Argonautes est en route pour affronter le monstre, l’hydre :
« Longtemps encore il crut marcher à travers la forêt dans l’abrutissement causé par le vent chaud qui semblait souffler de tous côtés et faisait bouger les arbres comme des serpents, dans le crépuscule toujours le même, suivant la trace de sang à peine visible sur le sol agité d’un tremblement régulier, allant seul à la bataille contre la bête »
Il sera entièrement mesuré de pied en cap par une chose qui ressemble à un automate alors que le temps est transformé en un « excrément dans l’espace ». Il n’est pas seulement hors de lui dans une pulsion guerrière contre la bête, il finit par comprendre que «  la forêt était la bête » qu’il traquait. Il se trouve à l’intérieur du monstre qu’il est censé combattre, «  l’union en une seule personne de l’ennemi et du champ de bataille, le ventre qui voulait le retenir » et le portait « à la vitesse de ses pas ».
Puis ce cri « A MORT LES Mères ». Comme on le verra plus loin dans Médée 2, les mères sont ici celles qui sont des « fabriques à soldats », c’est à dire des enfants destinés à la mort à la guerre.
Avant, se produit un court-circuit de la pensée.
« Quelque chose comme un éclair sans commencement ni fin décrivit un circuit incandescent avec les vaisseaux de son sang et les ramifications de ses nerfs. Il s’entendit rire, quand la douleur prit le contrôle de ses fonctions corporelles. Cela sonnait comme un soulagement : plus de pensées, c’était la bataille »
Nous retrouvons ici l’éclair / foudre qui dénoétise, comme l’écrit Bernard Stiegler à propos de la disruption, dont la vitesse transforme les rêves en cauchemar. (Cf Dans la disruption page 445).
Cela tourneboule dans le ventre de la bête : c’est Verdun. Toutes les techniques de la tuerie y passent, du couteau au tapis de bombes et aux bactéries contre la bête et contre lui-même dans une succession de destructions/reconstructions des parties de son propre corps– parfois de travers « la main gauche avec le bras droit » – et de la bête qui est son habitat.
Il se débat entre les contraintes et son refus de la prolétarisation.
L’auteur intervient ainsi à plusieurs reprises et perturbe le déroulement de la pièce qu’il écrit et y introduit la description de son théâtre cérébral. Le recours aux figures de l’antiquité grecque outre Héraclès, Ulysse, Prométhée, les Sept contre Thèbes permet, comme il est dit, dans l’épisode cité, de donner un « nom tiré d’un vieux livre » à « quelque chose qui n’était plus reconnaissable ». Autrement dit on se retourne vers les ingrédients du mythe pour décrire quelque chose d’encore inconnu, que l’on n’arrive pas encore à conceptualiser.
« Le texte de l ‘hydre était une tentative pour se sortir de la fange tout seul, écrit après une bouteille de vodka, dans un état proche de l’inconscience. Le lendemain, j’ai lu ce que j’avais écrit dans la nuit, et c’était utilisable, avec quelques modifications minimes, Le reste, ensuite, est plutôt un développement, l’approfondissement du problème homme/femme dans la grande scène qui suit, puis une scène de genre dans le style du réalisme socialiste, presque impossible à mettre en scène, la scène de la NEP 1 dans l’ombre du capitalisme, et l’autocritique destructrice du Parti. »
(Heiner Müller : Guerre sans bataille L’Arche page 208)
L’histoire de Ciment reprend son déroulement avec cette fois un passage surtitré Commentaire de Médée dont est extrait le texte cité. Tchoumalov qui a remporté une victoire dans la guerre contre le papier qui empêche le redémarrage de l’usine apprend de sa femme la mort – de faim- de leur fille. Dacha lui raconte ce qu’il s’est passé pendant qu’il était au front non sans lui demander s’il veut vraiment savoir : « Est-que tu veux le connaître, Gleb, le junker / Le bourgeois, le Blanc qui se cache en toi » Avec la question :
 Pourquoi n’enfonçons-nous pas nos dents toi
Dans ma chair et moi dans la tienne et ne déchirons-nous pas
Chacun dans l’autre la part qui nous revient ».
Je reviendrai plus loin sur ce chacun, homme /femme qui déchire chez l’autre la part qui est homme/femme. Dacha avait accepté de faire l’amour une dernière fois avec ceux qui partait à une mort certaine dans la guerre. Travailleuse du sexe pour le parti. Tchumalov doit comme il dit « traîner dans sa vie la concurrence des morts »
Dacha s’est libérée de la domination masculine au point de ne plus être à l’image du désir des hommes devenus incapables de voir les femmes telles qu’elles sont. La question est celle de la révolution du couple, des relations sexuelles, et de la famille, du bonheur privé et collectif dans un contexte où il faut d’abord trouver de quoi manger :
« Dehors la faim, la révolution suffoque étranglée par le blocus, et nous sommes embarrassés, et nous avons envie de nous frotter l’un à l’autre, chair contre chair, mais l’air est comme du béton entre nous ».
Le liant s’est solidifié, figé.
Je ne vais pas décrire Ciment au delà. Je me contente de relever cependant encore que Heiner Müller introduit dès cette pièce-ci une variante masculine de Médée en référence à la crise de folie d’Héraclès qui tua femme et enfants.
« MANCHOT
Te souviens-tu de l’école. On nous
Faisait lire Ovide : Héraclès
L’ouvrier qui massacre ses enfants
Après le travail
. Un beau passage »

Médée 2 : Medeaspiel (1974)

« Un lit descend des cintres et se pose debout. Deux femmes avec masques mortuaires apportent sur scène une jeune fille et l’installent dos au lit. Habillage de la mariée. On l’attache au lit avec la ceinture de la robe de mariée. Deux hommes avec masques mortuaires apportent le marié et le posent visage tourné vers la mariée. Il fait le poirier, marche sur les mains, fait la roue devant elle, etc.; elle rit silencieusement. Il déchire la robe de mariée et prend place à côté de la mariée. Projection: accouplement. Avec les lambeaux de la robe de mariée les masques mortuaires hommes ligotent les mains et les masques mortuaires femmes les pieds de la mariée aux montants du lit. Le reste sert de bâillon. Pendant que l’homme, devant son public féminin, fait le poirier, marche sur les mains, fait la roue, etc., le ventre de la femme se gonfle jusqu’à ce qu’il éclate. Projection: accouchement. Les masques mortuaires femmes sortent un enfant du ventre de la femme, défont ses liens et lui mettent l’enfant dans les bras. Pendant ce temps les masques mortuaires hommes l’ont tellement couvert d’armes que l’homme ne peut plus se mouvoir qu’à quatre pattes. Projection: massacre. La femme ôte son visage, déchire l’enfant et jette les morceaux dans la direction de l’homme. Des cintres tombent sur l’homme ruines membres entrailles ».
C’est le texte intégral. Les traducteurs ont conservé le titre allemand de Medeaspiel qui signifie Médée-Jeu. Que ce soit dans l’extrait précédent comme dans ceux qui suivent, Heiner Müller n’oublie jamais de faire savoir que nous sommes au théâtre. Avec tout le poids de la mort sur la vie, on retrouve dans la description de cette pantomime le thème de la fabrique de soldat. La question de Médée est celle du meurtre de son avenir. En ce sens cela peut aussi bien être la mère patrie.
« Médée, c’est la fabrique de l’histoire », écrit Pascal Quignard, ajoutant :
« Toute nation est une Médée . Dans les deux premiers vers du poème révolutionnaire Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé, Médée est le jour de gloire. […] Litttle Boy (petit garçon) tel est le nom de la bombe que la Mère (la société américaine) lâcha au-dessus de la population civile d’Hiroshima pour annoncer la bonne nouvelle de la fin des enfants bombes que l’Empire du Levant lançait monstrueusement, sans retour possible, dans des petits avions de bois, sur la flotte américaine du Pacifique »
(Pascal Quignard : L’origine de la danse Galilée page 124)
Qu’est-ce que le masque
« Qu’est-ce que le masque ? Dans la tragédie, l’homme ou l’acteur tragiques sont toujours complètement seuls presque monomanes, dans une situation absolue c’est à dire dépourvue d’alternative. Dans cette situation se développe le pathos du comédien pendant que croît le caractère sans issue du conflit avec le dieu jusqu’à ce qu’on en arrive à l’explosion du masque. Cette explosion du masque est le sommet du pathos sans issue qui conduit à la rencontre avec le dieu et consacre la défaite de l’homme. Le masque tragique est le masque du vaincu. Le dieu est vainqueur. Au sommet du pathos, il voit le dieu et est vaincu. C’est cela le masque. Il n’y a de masque que pour l’homme. Les dieux ne portent pas de masque. Il n’y a pas de jeu entre les hommes et les dieux. »
(Propos du metteur en scène grec, Theodoros Terzopoulos ami de Heiner Müller in Im Labyrinth / Theodoros Terzopoulos / Hg Frank Raddatz Theater der Zeit Recherchen 56 page 36. Trad. B. Umbrecht)
Il n’ y a pas de dieux dans le théâtre de Heiner Müller. Et les masques sont mortuaires. Tout se passe entre humains, il n’y a de jeu qu’entre les humains vivant et les morts.

 

Médée 3 (Extrait de Rivage à l’abandon Médée-Materiau Paysage avec argonautes 1981/82)

MEDEE : […]Regardez maintenant votre mère vous offrir un spectacle
Voulez-vous la voir brûler la jeune mariée
La robe de la barbare a le pouvoir
De s’unir mortellement à une autre peau
Blessures et cicatrices font un bon poison
Et la cendre qui était mon cœur crache du feu
La mariée est jeune non une chair ferme lisse
Que n’ont ravagée ni l’âge ni aucun enfantement
Sur son corps à présent j’écris mon spectacle
Je veux vous entendre rire quand elle criera
Avant minuit elle sera en flammes
Mon soleil se lèvera sur Corinthe
Je veux vous voir rire quand pour moi il se 1èvera
Partager ma joie avec mes enfants
Voici le fiancé dans la chambre nuptiale
Le voici qui dépose aux pieds de sa jeune épouse
La robe de mariée de la barbare mon cadeau de noces
Imbibé de ma sueur de soumission
La voici qui se campe la putain devant le miroir
Voici l’or de la Colchide qui obstrue les pores de sa peau
Plante dans sa chair une forêt de couteaux
La robe de mariée de la barbare célèbre ses noces
Jason avec ta virginale épouse
La première nuit m’appartient C’est la dernière
La voici qui crie Avez-vous des oreilles pour ce cri
Ainsi criait la Colchide quand vous étiez dans mes entrailles
Elle crie toujours Avez-vous des oreilles pour ce cri
Elle brûle Riez Je veux vous voir rire
Mon spectacle est une comédie Riez
Quoi Des larmes pour la jeune mariée Ah mes petits
Traîtres Vous n’aurez pas pleuré pour rien
Je veux de mon cœur vous arracher vous
La chair de mon cœur Ma mémoire Mes chéris
Le sang de vos veines rendez-le-moi
Réintégrez mon corps vous entrailles
C’est aujourd’hui l’échéance Jason Aujourd’hui
Ta chère Médée recouvre son dû
Pouvez-vous rire maintenant La mort est un présent
De mes mains vous allez le recevoir
J’ai abandonné en ruines derrière moi
Ma patrie maintenant derrière nous mon exil
De peur qu’à ma honte il ne devienne votre patrie
De ces humaines mains les miennes Ah
Que ne suis-je restée l’animal que j’étais
Avant qu’un homme ne fît de moi sa femme
Médée la barbare Maintenant dédaignée
De ces mains-là les miennes les mains
O combien gercées rougies usées de la barbare
Je veux déchirer l’humanité en deux
Et demeurer dans le vide au milieu Moi
Ni femme ni homme […]
Médée-Materiau. Je voudrais d’abord poser la question du matériau – en allemand material – qui chez le dramaturge allemand m’a toujours beaucoup intrigué. Quelques éléments de réponses. J’ai déjà évoqué la dimension de reconstruction de repères en puisant dans les anciennes balises pour décrire une situation qui les a perdues. On peut imaginer cela, le matériel, comme des briques qui construisent un récit dont le ciment s’est durci puis effrité et que l’on dégage pour les réutiliser en vue d’une nouvelle construction. Matériau au sens aussi où l’on parle de matériel psychique ou analytique, y compris de matériel coincé qu’il faut rendre disponible à l’analyse. Il y a chez Winnicott l’expression « matériel pour rêver ». Il parle de matériel apporté par les patients. C’est là peut-être qu’intervient la lecture dans la définition qu’en donne Heiner Müller :
« Le matériau, dit Heiner Müller à propos de sa pièce Rivage à l’abandon Matériau-Médée Paysage avec argonautes, abstraction faite de ma vie avec des femmes, venait d’Euripide, de Hans Henny Jahnn, et de Sénèque avant tout. (…). Sénèque pouvait faire se dérouler sur scène les atrocités qui chez les Grecs n’étaient que racontées, parce que ses pièces n’étaient pas mises en scène mais seulement récitées. C’est à Sénèque que se sont rattachés les auteurs élisabéthains, ils ne connaissaient pas les Grecs. Chez Euripide, il y a déjà beaucoup de philosophie qui entre en jeu et relativise la tragédie. Il reste qu’il pose la question des travailleurs immigrés : Médée, la barbare, même si le point de vue est celui du possesseur d’esclaves. Notre législation du droit d’ asile, qui autorise entre autres la séparation des mères et des enfants, l’éclatement des liens familiaux, repose bien sur des modèles de la société esclavagiste que l’on trouve chez Euripide. Sénèque écrit des tableaux atroces ou somptueux. Les auteurs élisabéthains les ont transposés au théâtre. Inoubliable, la dernière réplique de la Médée de Sénèque sur sa voiture à dragons, avec les cadavres de ses enfants. Elle jette les cadavres à Jason, il crie: «Médée. » Et elle dit: « Fiam » – je vais le devenir. C’est une autre dimension que chez les Grecs. Avec l’extension de l’imperium, la stabilité des petites cellules devenait existentielle, la matrone, qui assurait le maintien de l’association familiale, l’élément conservateur de l’État. La polis n’avait besoin de femmes que comme hétaïres [hetaíra = « bonne amie » ] et comme mères. Les mythes sont des expériences collectives coagulées, et d’autre part un espéranto, une langue internationale qui n’est plus seulement comprise en Europe ».
(Heiner Müller Guerre sans bataille L’Arche page 271)
Le mythe pour Müller est un concentré d’expériences collectives qu’il faut liquéfier et un espéranto. Le recours au matériau mythique a encore d’autres fonctions. Il permet de se mettre en position d’étrangéité, de distanciaton par rapport à soi-même, à la réalité que l’on vit. Pour Müller s’ajoute en plus le sentiment de vivre en vaincu, dans un exil intérieur. Il s’agit de repérer la présence d’éléments mythiques, de les faire réapparaître dans le présent pour les réinscrire dans une réalité nouvelle à la fois pour en prendre conscience et pour réinventer le mythe.
« Le mythe donne accès à la force obscure, cachée des choses. Mais ces dernières ne sont jamais univoques. C’est précisément cette ambivalence que la culture occidentale veut refouler. Le fait qu’il puisse y avoir quelque chose qui ne se réduise pas à la pensée et au concept. Le classicisme européen réagit à cela en dégradant les mythes en contes. […]En vérité les mythes terrifient . Car ils nous montrent le non-domestiqué, le sauvage, ce que la civilisation n’a pu soumettre ».
(Theodoros Terzopoulos in Im Labyrinth / Theodoros Terzopoulos / Hg Frank Raddatz Theater der Zeit Recherchen 56 Trad. B. Umbrecht)
Dans Médée-Matériau, Médée tue pour faire taire les cris de la Colchide en elle. La pièce de Heiner Müller dont j’ai extrait le passage Médée 3 ne s’appelle pas Médée-Materiau mais Rivage à l’abandon Médée-Materiau Paysage avec Argonautes. Médée-Materiau est le panneau central du triptyque. On ne saurait écrire l’histoire de Médée en se référant uniquement à Médée ou même uniquement à la relation avec Jason et les enfants. Il faut l’écrire et elle est écrite en tenant compte de l’apport de l’environnement dont elle dépend. Or celui-ci n’est pas « bon » pour reprendre un terme de Winnicott que je paraphrase ici. Cet environnement est décrit dans la partie au titre évocateur de Rivage à l’abandon. Ce rivage où ont débarqué les Argonautes est un cloaque rempli de détritus, la production est la production de déchets. L’endroit est localisé comme étant un lac près de Strausberg, ce qui laisse à penser que ces Argonautes pourraient bien être ceux venus de Moscou après la fin de la seconde guerre mondiale.
Strausberg. Wolfgang Leonhard, l’auteur de La révolution congédie ses enfants – la révolution elle-même est une Médée – décrit dans son histoire de la RDA, son retour d’exil et l’arrivée du groupe Ulbricht dont il faisait partie sur le territoire de la future RDA  :
« L’itinéraire exacte de notre route ne se révéla qu’en chemin. Nous avions d’abord atteint Custrin et de là nous sommes allés en direction de Strausberg, peu avant Berlin. Il y eut là plus tard le siège du ministère de la défense de la RDA. Nous avions pris exactement le même chemin à travers les hauteurs de Seelow et les champs de bataille sur lequel le Maréchal Joukov avec 2 millions et demi de soldats avait percé vers Berlin. Nous étions assis dans nos limousines et traversions d’incroyables destructions ».
(Wolfgang Leonhard : Meine Geschichte der DDR Rowohlt Taschenbuch page 50. Trad. B.U)
Nous retrouvons donc le thème de la colonisation que Müller universalise puisque ce lac peut tout aussi bien être une piscine à Beverly Hills ou une salle de bain dans une clinique psychiatrique.
Dans cette « terre conchiée par les survivants » apparaît Médée :
« Mais tout au fond Médée son frère
Dépecé dans ses bras Celle qui connaît
Les poisons ».
Transition vers Médée-Materiau. Cela montre bien que nous avons affaire à un ensemble. La part toxique de Médée – les poisons– apparaît dans un environnement qui l’est également. De même qu’il est colonisé.
Là encore Médée n’est pas seule mais dans un entourage resserré comprenant ses enfants à qui elle s’adresse à plusieurs reprises notamment en leur décrivant la scène de la promise de leur père en flammes, la nourrice et Jason. Sénèque que Müller revendique comme source d’inspiration décrit les métamorphoses de Médée entre une Medea superest (II me reste Médée) ; une Medea. . . fiam (Je deviendrai Médée), et une Madea nunc sum (C’est maintenant que je suis Médée)
Müller varie la figure de sphinx entre différents moments : au début, elle dit Ce n’est pas Médée/ Jason quand elle se regarde dans un miroir et plus loin, quand Jason demande Avant qu’étais-tu femme et elle répond Médée. Elle a été dépossédée de tout et lui rend aussi les enfants. Elle répète à la fin Oh je suis maligne Je suis Médée. Je. Un Je qui reste suspendu. Quand ensuite Jason l’appelle Médée, elle ne le connaît plus. Sans Jason est-elle encore Médée ?
Le dernier acte du triptyque qui en fait se déroule simultanément aux deux autres Paysage avec Argonautes évoque un moi collectif complètement disloqué dans une autre forme de colonisation dans laquelle la forêt brûle en EASTMANN COLOR.
Je voudrais revenir encore sur ce qui peut apparaître comme une aspiration à sortir de l’ambivalence, à rompre la dissociation homme- femme présente dans chaque individu
« Je veux déchirer l’humanité en deux
Et demeurer dans le vide au milieu Moi
Ni femme ni homme […] ».
On peut lire cela comme si on le disait d’une traite, sans respirer, on peut aussi mentalement détacher chaque mot en ménageant entre chacun d’entre eux des pauses. Ni femme – pause – ni homme et laisser dans ce vide apparaître des fantômes, par exemple, celui d’Hamlet. Je pense à la lecture qu’en fait Winnicott quand il préconise d’installer une pause entre le To be … et …or not to be afin de signifier la quête d’un autre terme à mettre à la place de not to be comme si voulais en somme mettre un être … quelque chose plutôt qu’un ne pas être. Winnnicott écrit alors :
« Il [Hamlet] cherche le moyen d’exprimer la dissociation intervenue dans sa personnalité entre l’élément masculin et l’élément féminin qui ,jusqu’à la mort de son père, avaient coexisté harmonieusement n’étant que des aspects d’une personnalité richement douée ».
( D.W. Winnicott : Jeu et réalité / L’espace potentiel Folio Essais pages 158-159)
Le psychanalyste britannique poursuit en estimant qu’ il n’est « pas impossible » de voir dans la cruauté d’Hamlet envers Ophélie « l’image de son rejet impitoyable de l’élément féminin qui était en lui, élément maintenant clivé et qu’il transmet à Ophélie » :
« Sa cruauté envers Ophélie peut-être comprise comme une mesure de sa répugnance à abandonner son élément féminin clivé ».
On peut me semble-t-il inverser la proposition et parler de la répugnance de Médée à abandonner son élément masculin. « Je veux déchirer l’humanité en deux / Et demeurer dans le vide au milieu Moi / Ni femme ni homme... fait écho au passage de Ciment : Pourquoi n’enfonçons-nous pas nos dents toi / Dans ma chair et moi dans la tienne et ne déchirons-nous pas / Chacun dans l’autre la part qui nous revient ». La relation homme femme est une relation à la fois à l’autre et au même, source de violence mimétique.
J’ai relevé dans l’œuvre de Heiner Müller les moments où Médée est directement nommée mais ce ne sont pas les seules références. On la retrouve dans d’autres personnages. Winnicott parlait d’ Ophélie. Celle-ci justement est présentée par Heiner Müller dans Hamlet-machine :
« C’est Électre qui parle. Au cœur de l’obscurité. Sous le soleil de la torture. Aux métropoles du monde. Au nom des victimes. Je rejette toute la semence que j’ai reçue. Je change le lait de mes seins en poison mortel. Je reprends le monde auquel j’ai donné naissance. J’étouffe entre mes cuisses le monde auquel j’ai donné naissance. Je l’ensevelis dans ma honte. À bas le bonheur de la soumission. Vive la haine, le mépris, le soulèvement, la mort. »

Goebbels dans Germania 3 (1995)

La scène se passe dans le bunker à la Chancellerie. Sont présents Hitler et Staline
«  (Entre Goebbels avec ses enfants morts)
GOEBBELS :
C’étaient mes enfants Mon avenir
Je les ai abattus Ils sont à toi
Nous laissons derrière nous ce qui vient après nous
L’avenir notre ennemi La victoire est à nous »
Hitler fait entrer ses dames pour les remercier de leur fidélité
On sait par un entretien avec Alexander Kluge que Heiner Müller pensait établir une relation entre Goebbels, le ministre de la propagande d’Hitler et Médée. Ici ce serait plutôt Goebbels en Jason qui entre avec ses enfants morts. Dans l’histoire vraie, que l’on peut supposer connue, c’est la femme de Goebbels qui a tué leurs six enfants avant de se donner la mort avec son mari. « Aux yeux de Sénèque, quand il compose son mime, écrit Pascal Quignard dans L’Origine de la danse (Editions Galilée), medea c’est Nero, Néron. Medea nunc sum veut dire : Maintenant je suis devenue le Mal en personne ».
Chez Christa Wolf , les enfants sont les boucs-émissaires d’une société qui repose sur l’infanticide. Pour Heiner Müller, Médée me paraît symboliser surtout la destruction de l’avenir. Les Spectres du Mort-homme sous-titre de Germania 3 Mort à Berlin sont ceux de l’avenir assassiné dans la bataille de matériel de la première guerre mondiale puis par Hitler et Staline. Les fantômes du futur sacrifié sont notre héritage, celui de l’Europe.

***

Ciment a été publié aux Éditions de Minuit dans la traduction de Jean Pierre Morel. Rivage à l’abandon Materiau-Médée Paysage avec Argonautes et Medeaspiel sont parus chez le même éditeur traduit par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger dans Germania Mort à Berlin et autres textes. Mêmes traducteurs et même éditeur pour Hamlet Machine. Germania  3 Les spectres du Mort-homme est paru aux Éditions de l’Arche dans la traduction de Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil.
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