Images de femmes autour de l’an 1500

Éros, pouvoir, morale et mort vers 1500

Visite au #Kunstmuseum_Bâle, Exposition #Weibsbilder (jusqu’au 7/01/2018)

L’année de la bataille de Marignan, Hans Baldung dit Grien (1484/85 – 1545), dessinateur, peintre et graveur, qui a passé une grande partie de sa vie à Strasbourg, grave l’image sur bois ci-dessus et l’intitule Aristote et Phyllis. Il s’appuie sur une histoire qui s’était répandue à partir du 13ème siècle, connue par le Lai d’Aristote dont il existe des variantes allemandes. Son origine ne remonte pas à l’antiquité mais à la littérature courtoise. Selon ce récit, Aristote avait fâché Phyllis parce qu’il avait reproché à son amant Alexandre Le Grand d’abandonner ses études au profit d’une courtisane. Cette dernière a entreprit de séduire le philosophe l’obligeant à la promener, à quatre pattes, assise sur lui, sous les yeux de son élève. L’anecdote a inspiré de nombreuses œuvres. La caractéristique de celle de Hans Baldung Grien réside dans la nudité qui, à l’époque, contrairement à aujourd’hui, n’allait pas de soi, et par l’allusion à ce qui pourrait être un pommier et, par le tissus flottant, au serpent, c’est à dire au péché originel. Il y a une inversion de la tradition biblique (« et l’homme [sera] ton maître », dit Dieu à Eve), une inversion comique des rapports de pouvoir. L’image symbolise aussi la relation entre la chair et l’esprit, l’ascendant des pulsions sur l’esprit
Nous sommes dans l’exposition actuellement présentée (jusqu’au 7/01/2018) au Kunstmuseum de Bâle consacrée aux figures féminines (Weibsbilder) autour de 1500, au moment du changement d’époque dont j‘ai déjà parlé à propos des Réformes.
On y apprend que les premières décennies du XVIe siècle constituent une étape importante de l’évolution de l’image de la femme dans l’histoire de l’art : le nombre d’images de femmes augmente rapidement et une multitude de nouveaux thèmes picturaux voient le jour. L’exposition propose une centaine d’œuvres d’artistes tels qu’Albrecht Dürer, Hans Baldung Grien, Urs Graf, Niklaus Manuel Deutsch et Lucas Cranach. Elle présente principalement des dessins et des gravures, mais aussi des peintures et des petites statuettes, ainsi que quelques œuvres rarement montrées au public, voire jamais pour certaines d’entre elles.
Dans ces œuvres, la femme apparaît, de manière nouvelle au début du 16ème siècle, tour à tour sous les traits d’une Vénus séduisante, d’une héroïne de vertu de l’Antiquité ou d’une vanité impérieuse. Elle revêt également l’apparence d’une souveraine rusée dominant l’homme, d’une prostituée sournoise ou d’une sorcière diabolique. Ces motifs apparaissent pour l’essentiel dans le cadre de débats moraux et reflètent les valeurs et les idéaux de l’époque souvent marqués par des stéréotypes négatifs. Certes, la femme était l’incarnation de la sensualité et de la beauté, mais elle suscitait aussi la crainte en raison de sa supposée propension au péché et à la fugacité. On redoutait également que la femme use de ses charmes pour exercer un pouvoir sur l’homme. Le cœur de l’exposition est constitué du remarquable fonds du Cabinet d’estampes du Kunstmuseum Basel complété par des prêts.
Le titre de l’exposition Weibsbilder a été pudiquement traduit en français, dans le communiqué de presse du musée, par féminité. Outre qu’il me semble manquer un pluriel, le terme Weib à l’époque signifiait tout simplement femme avant de se connoter péjorativement. Je parlerai quand à moi tout simplement d’images de femme.
Au départ, il y a la Genèse dont il est bon de rappeler la relation à trois entre Adam, Eve et le serpent qui incite à manger la pomme du jardin, ce qui fait prendre conscience de la nudité. Dieu condamne Eve à être dominée par l’homme et à enfanter dans la douleur, alors que dans le même temps, on oublie souvent de le préciser, l’homme lui est condamné aussi, mais au travail, au dur labeur de la terre.
« Genèse 3.6 La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d’elle, et il en mangea. […]
3.11 Et l’Éternel Dieu dit: Qui t’a appris que tu es nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ?
3.12, L’homme répondit: La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé.
3.13 Et l’Éternel Dieu dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela ? La femme répondit: Le serpent m’a séduite, et j’en ai mangé. […]
Il dit à la femme: J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi.
3.17 Il dit à l’homme: Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l’arbre au sujet duquel je t’avais donné cet ordre: Tu n’en mangeras point ! le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie,
3.18 il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs.
3.19 C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.
Cela permet de mieux apprécier l’insolence de ce dessin de Albrecht Dürer des environs de 1510 qui présente Adam et Eve, avant la chute, de manière positive, comme deux égaux dans une intimité fusionnelle et complice :

Albrecht Dürer : Le péché originel première (sur 37) xylographie de la série  « Petite Passion »

Vu comme cela, on se demande évidemment où serait le mal.
Sur le même thème, frappante est la représentation proposée par Sébald Beham dans laquelle l’arbre de la connaissance est remplacé par un squelette traversé par un serpent :

Sebald Beham Adam und Eva 1543

Eros et Thanatos. Mais là encore on remarque la complicité de geste vers la pomme de sorte qu’Eve n’apparaît pas comme la seule coupable dans cette ânerie nommée péché originel. Mais surtout, dès le départ, pour le peintre, Dieu a rendu l’homme mortel. Sebald Beham fait partie avec son frère des peintres impies (gottlos = sans dieu, incroyants).
Je ne peux faire défiler toutes les images. Il y a bien des nuances dans l’approche de cette thématique, de ce qui est écrit dans la Bible et de ce qui n’y est pas écrit. La suggestion du serpent comme symbolisant l’organe sexuel masculin ne figure pas dans la Genèse, par exemple. Les variations permettent de montrer que l’image négative de la femme responsable de la faute originelle et de la mortalité que l’on doit au christianisme est une construction théologique.
Il n’y a bien entendu pas que cela. Que les relations entre les sexes ne soient pas qu’harmonie, on le savait à l’époque déjà.
On oublie trop que l’imprimerie sert aussi à diffuser des bêtises. En 1496 ou 97, paraît le marteau des sorcières, le Malleus Maleficarum, écrit par un dominicain originaire de Sélestat en Alsace où il n’y eut pas que des humanistes. Cette scolastique antiféministe affirme que les femmes, à cause de leur faiblesse et de l’infériorité de leur intelligence, seraient par nature prédisposées à céder aux tentations du Diable. On y invente littéralement une étymologie du mot femina (femme) qui dériverait de fides + minus (foi mineure). Tout proviendrait « de leur appétit charnel insatiable ». C’est pourquoi, « elles se livrent aux démons pour satisfaire leurs désirs ».
Il n’est pas certain du tout que cela soit illustré par Hans Baldung Grien comme ci-dessous :

Hans Baldung Green : Sorcière et dragon en forme de poisson (1515)

Qu’est-ce qui fait lien entre la sorcière et le dragon ? Une langue, une flamme, un jet de vapeur ou dans l’autre sens d’urine ? Et que tient-elle entre ses mains Pourquoi est-il dit du dragon qu’il a la forme d’un poisson ? Domine-t-elle le diable ? Les interprétations sont ouvertes. Les germanophones en trouveront une liste non exhaustive ici .
En 1961, encore, les éditions Reclam ont censuré cette image qui devait figurer dans la monographie de Gustav Hartlaub qui pourtant la considérait comme une œuvre majeure de l’artiste.
Le public du début du 16ème siècle, auquel ces images étaient destinées, était constitué par la bourgeoisie naissante des villes. Elles reflètent aussi les profondes ruptures sociales de ce changement d’époque. La place de la femme change. Son rapport au travail notamment. Alors que jusqu’au 15ème siècle, elle participait diversement aux processus de travail, elle est, au 16ème, exclue des corporations et plus généralement de la sphère du travail au profit de son rôle de mère et de femme au foyer. Ce dernier statut est encouragé également par le protestantisme. La bourgeoisie urbaine naissante façonne ses propres valeurs. En témoigne de manière caricaturale cette allégorie de la sagesse féminine :

Anton Woensam : Allegorie der weisen Frau um 1525 (Allegorie de la femme avisée)

L’image didactique de la femme sage (avisée) : les pieds solidement ancrés dans le sol, une grosse clé pour être à l’écoute de dieu, un cadenas pour éviter les paroles inutiles, dans le miroir non l’image de soi mais celle des souffrances du Christ, une colombe de la fidélité sur la poitrine, une ceinture de serpent pour se protéger des mauvaises amours (sic), le pain et la cruche d’eau pour les pauvres. Le mariage devient l’institution autorisant les relations sexuelles, qui l’étaient jusque là de manière beaucoup plus lâche. Des tribunaux de mœurs aussi bien ecclésiastiques que profanes veillent aux bonnes mœurs.
« Peu à peu, la femme ne fut plus perçue comme victime de comportements amoraux mais – au contraire – comme leur cause qu’il convenait d’endiguer ».
(Ariane Mensger : Weibsbilder Catalogue page 25).

Folie guerre et prostitution

L’inconvénient d’une thématique tient dans l’obligation de circonscrire son objet. Il faut peut-être ici juste rappeler aussi que l’époque dont il est question est celle d’une grande misère et violence sociales qui poussent à la quête de bouc émissaires et à des révoltes. Michelet considérait que le mouvement d’éruption des sorcières allait basculer dans la Guerre des paysans. C’est évoqué ici.
Les images sont localisées dans un espace géographique précis, en l’occurrence l’espace germanique. Que se passait-il ailleurs, au même moment ?
Les œuvres transportent quelque chose de cette époque de violences, de maladies (syphilis), de folies et de guerres. C’était l’Europe des mercenaires et de la prostitution qui les accompagnait. Le maître en la matière est sans conteste le dessinateur, graveur et mercenaire suisse, Urs Graf, sur lequel je terminerai le tour non exhaustif de cette belle exposition qui vaut le déplacement. L’aperçu que je propose ne donne qu’une vague idée de la diversité et surtout de la complexité des approches comparées qui invitent au débat. La femme y est représentée dans sa relation avec l’autre sexe ou du moins dans son regard.

Urs Graf : Die Liebesqualen (Les tourments de l’amour) autour de 1516

Un nombre incroyable de fléaux, d’origines humaines et naturelles, ainsi que de la petite bête qui monte assaillent ce cœur qui se fend et dont l’équilibre est menacé. Cette image tranche avec cette autre du même auteur d’où se dégage une certaine sérénité malgré la violence qu’elle évoque :

Urs Graf Lagerdirne und Erhängter (1525) Prostituée de camp (de soldat) et pendu.

Et pour finir :

Urs Graf : Prostituée sans bras et avec une jambe de bois

Cette dernière image a inspiré à Heiner Müller un poème faisant partie des fragments du Dieu bonheur (déjà évoqué ici). Le dramaturge allemand y lit, me semble-t-il, la projection de désirs refoulés, la traduction de peurs masculines inavouées comme si le fait d’avoir deux bras et deux jambes suffisaient à rendre la femme menaçante. Müller joue d’ailleurs avec l’homophonie entre armlos (sans bras) et harmlos (inoffensive) comme d’une crécelle chassant les mauvais esprits, magique instrument d’ autodéfense : ARMLOS IST HARMLOS / SANS BRAS C’EST SANS DANGER
« LE BONHEUR DE LA PRODUCTIVITÉ :
LA FIANCÉE DU SOLDAT
(d’après Urs Graf) 
Une femme sans bras avec une jambe de bois
Devant un paysage maritime, enceinte.
Économique : elle peut pas te faire les poches.
Tranquille : elle s’accroche pas à tes basques.
SANS BRAS C’EST SANS DANGER. Elle peut pas
Te courir derrière: si tu pars,
Tu pars. Tu lui fais peut-être un petit au revoir.
Après tout elle a encore des yeux (deux).
Quatre mille filles sans bras t’embrassent
Quatre mille filles enceintes avec des jambes de bois
Te suivent à la trace.
»
 Heiner Müller Poèmes 1949-1995 ( Christian Bourgois éd. p 47)
Trad. J.-L. Backès
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Lénine dans le rôle du dieu bonheur

 

Prière au dieu Bonheur ? Photo Thomas Aurin . Image extraite du spectacle Lénine de Milo Rau  à la Schaubühne de Berlin

 Icône du russe икона, ikona (« image religieuse »), issu du grec ancien εἰκόνια, eikonia (« petites images »)
N.B. Pour éviter tout malentendu : je ne préjuge pas d’un spectacle que je n’ai pas vu, je suis étonné que de telles images  puissent se lire en 2017, ainsi que je le propose,  à partir d’un texte bien antérieur de Heiner Müller.

Heiner Müller :

NAPOLEON ZUM BEISPIEL, weinte, als
Bei Wagram seine Garde ihren Fluchtweg
Über die Blessierten schrien VIVE L’EMPEREUR.
Das Denkmal war gerührt : sein Mörtel schrie.
An einem Sonntag nach der Arbeit fuhr
Er, LENIN, auf die Hasenjagd, gelenkt
Von seinem Fahrer, sonstige Begleitung :
Keine. Das war sein Urlaub. In den Wald
Ging er allein. Nämlich der Fahrer mußte
Beim Auto bleiben, das war unersetzlich
Lenin traf einen Bauern, der den Wald
Nach Pilzen abging. Seine Jagd fiel aus.
Der Alte schimpfte auf die Sowietmacht
Im Dorf, Oben und Unten immer noch
Viel Reden, wenig Mehl. Die Pilze auch knapp.
Lachte, als Lenin die Beschwerden aufschrieb
Das Dorf , Namen und Fehler der Genossen.
Er hatte sich auch schon beschwert. Nicht zweimal.
Wer sind wir. Wenn du Lenin wärst zum Beispiel
Und Lenin wär ein Mann wie du der zuhört
Man könnte glauben das es anders wird
Aber du bist nicht Lenin und so bleibt es.

NAPOLEON PAR EXEMPLE se mit à pleurer
A Wagram quand sa garde en retraite
Passa sur le corps de ses propres blessés
Et les blessés criaient VIVE L’EMPEREUR.
Le monument fut ému : le mortier criait.
Un beau dimanche, après le travail, il partit,
Lui, LÉNINE, pour la chasse au lièvre conduit
Par son chauffeur. C’était son congé. Il entra
Tout seul dans la forêt. Car le chauffeur
Devait rester avec l’auto. Indispensable.
Lénine rencontra un paysan, qui cherchait
Des champignons dans la forêt. Il laissa tomber la chasse.
Le vieux pestait contre le pouvoir soviétique.
Au village, plus haut, plus bas, toujours beaucoup
De discours, pas de farine. Pas lourd de champignons non plus.
Il rit quand Lénine nota ses plaintes, le nom du village,
Celui des camarades, et leurs erreurs.
Lui aussi s’était déjà plaint. Pas deux fois.
Qui sommes nous. Si tu étais Lénine par exemple,
Si Lénine était un homme comme toi, qui écoute ce qu’on lui dit
On pourrait croire que les choses iraient autrement
Mais tu n’es pas Lénine et tout reste comme avant.

Traduction Jean-Louis Backes
in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois Editeur 1996
Le texte a été probablement écrit vers le milieu des années 1960. Il est d’abord paru comme partie d’un ensemble, une tentative de réaliser, à la demande du compositeur Paul Dessau, un livret d’opéra à partir d’un fragment laissé par Brecht intitulé Les voyages du Dieu bonheur. Le projet a échoué. Müller s’est expliqué sur les problèmes qu’il avait rencontré notamment avec la parabole brechtienne qui ne lui permettait plus de décrire la réalité du monde, telle qu’il la percevait. Il n’y avait plus d’ange de l’histoire. Il en reste néanmoins cependant une pièce fragmentée intitulée Le dieu Bonheur qu’on peut trouver dans Germania Mort à Berlin et autres textes (Editions de Minuit). Certains textes du Dieu Bonheur ont été publiés séparément et font partie des poésies de Heiner Müller. Ainsi du texte ci-dessus, avec une variante comme on le verra plus loin. Il est donc intéressant d’en préciser l’origine : Le dieu Bonheur est un ballon (de baudruche?) qui parcourt un monde de désolation auquel il ne comprend rien. Il est imperméable à la réalité. Après plusieurs tentatives infructueuses pour entrer en contact avec elle, il endosse différents rôles, celui de chanteur, de provocateur, d’activiste puis d’homme d’État. Celui de NAPOLÉON, PAR EXEMPLE, puis de LÉNINE, deux figures qui hantent l’Europe.
La locution par exemple, que l’on retrouve dans ce poème-ci par deux fois, mais que l’on rencontre aussi ailleurs Ajax, par exemple, me semble signaler que nous sommes dans une construction métaphorique qui s’élabore à partir d’un personnage dans une situation elle même historique. On peut la reprendre comme situation explicative, adaptable à d’autres phénomènes. Müller n’écrit pas un livre d’histoire, il façonne un parangon pour ses contemporains et au-delà pour ses futurs lecteurs
Il y a Napoléon, connu et reconnu comme tel, l’empereur, il y a Lénine incognito. Qui n’est pas connu, pas reconnu et ne se fait pas connaître, la différence entre les deux n’est pas péjorative pour l’un et/ou élogieuse pour l’autre, leurs places dans l’histoire de la littérature sont différentes. Ils ne sont pas dans une opposition mais dans une succession. Pour Stendhal déjà, l’histoire ne s’écrivait plus à travers ses protagonistes. Dans la Chartreuse de Parme, Fabrice del Dongo ne reconnaît plus son ’empereur lors de son passage.
Ici, Napoléon, déjà monument, est reconnu comme tel et verse des larmes narcissiques ou convulsives quand les blessés sur le champ de bataille de Wagram, que sa garde piétine, crient VIVE L’EMPEREUR alors que leur sang sert de matériau pour la confection de sa statue. Wagram fut une des plus sanglantes batailles des guerres napoléoniennes et se pose la question du pourquoi applaudit-on le principal responsable de ses souffrances.
Il y a Lénine, le héros de la Révolution d’octobre, en quelque sorte en civil et incognito, qui veut profiter d’un dimanche bucolique pour tirer un lièvre et qui rencontre un de ses compatriotes, un paysan parti à la cueillette de champignons. Le bolchevique est présenté comme enfermé dans un protocole. Je ne sait pas si Lénine était chasseur ou s’il s’agit d’une licence poétique mais Müller pointe un phénomène qui m’a toujours intrigué pour l’avoir constaté : la propension des dirigeants communistes, y compris les français, Georges Marchais en particulier, qui allait volontiers en RDA pour ramener des trophées, à donner libre cours à leurs instincts primitifs de chasseurs. Eux ne risquaient pas de rencontrer un paysan.
Lénine, dans le récit de Müller, abandonne son projet cynégétique afin d’entendre les doléances d’un paysan contre son propre pouvoir. Il n’y avait donc pas accès autrement ? Mais ce qui frappe surtout c’est la manière caractéristique dont Heiner Müller donne un coup de canif dans un récit qui commence de manière presque bucolique et pourrait à la limite devenir banal. Il y incise en effet une bifurcation par ces quelques mots : Pas lourd de champignons non plus. On connaît cette façon de rendre, dans ce cas-ci le pouvoir soviétique, et d’une manière plus générale l’État, responsable de tout ce qui va mal, du mauvais temps ou de la pousse des champignons, ce qui est pour le moins étonnant pour un paysan. Il y a un peu plus loin dans le texte de Müller une seconde de ces incises, éloquente dans sa brièveté : pas deux fois (Nicht zweimal). On ne l’y reprendra pas à exprimer ses plaintes dans les instances du village. L’attente finale de l’homme providentiel fait endosser à Lénine un rôle de Dieu Bonheur.
La version théâtrale contient une autre fin, avec une autre question. S’ajoutent en effet, à la suite du texte ci-dessus, les deux vers suivants :
« Pourquoi Lénine n’a – t – il pas dit au vieux
Dans la forêt près de Moscou qu’il était Lénine ».
Müller avait commis, à la demande du compositeur Paul Dessau, un texte lénifiant sur Lénine dont il dira plus tard qu’il en avait encore les cheveux qui se dressaient sur sa tête. Le Chant de Lénine n’est pas sans rappeler eine Feste Burg ist unser Gott : Notre Dieu est une forteresse, le cantique de Luther ou Dieu est une épée et une bonne armure. Chez Müller c’est l’Armée rouge, une épée, un bouclier qui protège notre pouvoir.
En voici la fin :
Toujours devant nous sa voix
La parole vivante de Lénine
Son travail nous le poursuivons
Ici et maintenant
Le monde était vieux, le temps était long
Depuis Lénine à notre pas ils vont
Au pas de la Révolution
C’est tout simplement un mauvais texte, dira-t-il plus tard. Ce chant fut d’ailleurs, significativement, le seul texte de lui jamais publié dans l’organe central du Parti communiste est-allemand. Il ajoutait qu’il était mauvais non seulement parce qu’il reproduisait tous les clichés du Parti mais aussi parce qu’il avait été écrit sans autre motivation que celle de rendre un service au compositeur Paul Dessau. Le Chant de Lénine fait partie des vieux textes qui font l’objet d’une autocritique écrite après la chute du Mur de Berlin.
« AUTOCRITIQUE
Mes éditeurs fouillent dans de vieux textes
Parfois quand je les lis j’ai froid dans le dos J’ai
Écrit cela détenteur de la vérité
Soixante ans avant ma mort présumée
Sur l’écran je vois mes compatriotes
Avec leurs mains et leurs pieds voter contre la vérité
Dont il y a quarante ans j’étais détenteur
Quelle tombe me préservera de ma jeunesse»
(Heiner Müller Télévision traduction J.Jourdheuil et JF Peyret in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois Editeur 1996 page 97)
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Réformes : l’ubris des indulgences

Ce magnifique parchemin, exemple d’une lettre d’« indulgence » scellée par un groupe de cardinaux et d’évêques dont le vice-chancelier de l’Église Rodrigue Borgia, futur pape Alexandre VI, a été présenté dans le cadre de l’exposition Vent de la Réforme à la BNU de Strasbourg.
Le billet de rémission de peine a été accordé aux membres de la confrérie de Saint Sébastien, attachée à l’église des frères carmes de Strasbourg (Finkwiller), le 27 mai 1488. Elle permettait aux membres de la confrérie d’être dispensés de pénitence. Ce qui frappe évidemment c’est l’impression de luxe et le nombre de sceaux nécessaire pour que la garantie y soit. Pour y croire ?

Ablassbrief

Je mets le mot couramment employé d’indulgence(s) entre guillemets ou en italique. Il réclame en effet quelques explications. Son sens moderne prête à confusion. Quoi de plus humain, bien sûr, que d’être indulgent, compréhensif, de trouver des excuses, des circonstances atténuantes, d’atténuer les peines. Le mot allemand est Ablass. Il signifie remise, réduction, rabais. Il s’agit d’une rémission totale (indulgence plénière) ou partielle (indulgence partielle) des peines temporelles dues aux péchés déjà pardonnés, accordée par l’Église. Au début, le mot désignait la réduction des pénitences imposées par l’église sous forme de peines moins lourdes puis accordées par l’accomplissement de bonnes œuvres tels des jeûnes, prières, pèlerinages, aumônes, actes de charité, dons en argent. Jusqu’au XIè siècle, il ne s’agissait que de rémission partielle au cas par cas. A partir des croisades, – la participation à celle-ci passaient particulièrement méritoire et l’église en promettait une rémission complète – s’est instaurée la coutume d’associer la rémission plénière à certaines œuvres. La justification dogmatique reposait sur l’existence d’un trésor dont disposerait l’Église :
« le Christ et les saints auraient satisfait de façon surabondante à la justice de Dieu, et leurs mérites auraient valeur de compensation, qui permettrait de suppléer aux satisfactions incomplètes des autres membres du Corps mystique du Christ, voire de remplacer la pénitence exigée de ceux-ci. L’Église hiérarchique disposait de ce trésor à l’image d’un supérieur ayant le pouvoir de gérer les biens de sa communauté ».
(Marc Lienhard : Notice explicative sur la Controverse destinée à montrer la vertu des indulgences que l’on appelle plus couramment Les quatre-vingt-quinze thèses in Luther Œuvres I Pléiade
La plus-value du trésor est à disposition de la hiérarchie de l’Église. Au départ modeste soulagement, le phénomène enfle jusqu’à la démesure en raison des besoins d’argent. Je reviens plus loin sur l’hybris qui s’est déclenchée à partir de ce dispositif
Une autre magnifique lettre de rémission que l’on peut voir à Stuttgart :

Elle est contresignée par dix cardinaux de Rome pour l’église paroissiale Sankt Maria à Altshausen au Nord du lac de Constance, ancienne résidence de l’ordre Teutonique et la confrérie de Saint Sébastien. Les cardinaux accordent chacun 100 jours (au total 1000 jours) de rémissions de péchés pour tous les croyants qui, les jours désignés, se rendent à l’Église et contribuent par leurs œuvres pieuses à sa construction et son équipement. De quoi rassembler une belle somme !
Sur la composition luxueuse du parchemin, le Landesarchiv de Bade-Württemberg précise : Le rebord du parchemin est galonné de lignes rouges et montre des fleurs et des vrilles en rouge, vert et bleu avec de l’or. Dans l’initiale ‘R’ en haut à gauche, le blason du pape Innocent VIII, en haut à droite dans le cercle vert, le blason du Commandeur de l’ordre Wolfgang von Klingenberg [au demeurant Commandeur de la province de Souabe-Alsace-Bourgogne de l’ordre teutonique]. Au centre de la frange est représenté le martyre de Saint Sébastien reconnaissable au corps percé de flèches.
(On peut effectuer une visite virtuelle de l’exposition Réformation dans le Württemberg )
En voici une autre, sortie, elle, de l’imprimerie de Gutenberg

Paulinus Chappe: « Indulgence » pour le combat contre les Turcs et pour la défense de Chypre sortie de l’imprimerie de Gutenberg en 1454. Pour récolter de l’argent pour la guerre contre les Turcs, Paulinus Chappe, envoyé du roi de Chypre, a fait imprimer à partir de 1452 un grand nombre de lettre de rémission de pénitences qui avaient été consacrées par le Pape Nicolas V, l’année précédente. Un texte standard imprimé sur parchemin. Il fallait, après y avoir porté son nom, la date et la signature, remettre le chèque certificat au prêtre pour obtenir une rémission des peines de pénitence.
Une dernière enfin toujours sortie de l’imprimerie a été présentée dans l’exposition Le Vent de la Réforme à la BNU de Strasbourg

A l’époque de Luther, les lettres d’indulgences sont imprimées en grande quantité. La planche à billet déjà ! Elles précisent les conditions dans lesquelles on peut acquérir une indulgence, ainsi que sa portée. L’image est celle d’une déclinaison aux Pays Bas de l’indulgence plénière renouvelée par Léon X en 1515. Le document est conservé au WLB Stuttgart.
On observe à mesure de l’avancée de l’imprimerie, combien les indulgences se dévalorisent. Individualisées et marquées de dix sceaux, au début, elles finissent dépersonnalisées, un modèle unique imprimé en grand nombre avec des blancs à remplir de son nom et de la date. L’imprimerie est  un pharmakon, aussi bien poison que remède.
L’argent manque, eh bien créez-en, donc ! fait dire Goethe à l’’Empereur dans Faust II Et aussitôt Méphistophélès inventa le papier monnaie, la monnaie fiduciaire : un tel papier au lieu d’or et de perles est si commode ! La monnaie fiduciaire est gagée sur un autre trésor enfoui dans le sol et dont dispose l’Empereur. Cela restera globalement vrai jusqu’à l’abandon par les États-Unis de l’étalon or.
La première mention occidentale d’une forme de monnaie fiduciaire de papier est faite par Marco Polo (1296). Lorsqu’il les découvre en Chine, il écrit : « le Grant Khan fait prendre pour monnoie écorces d’arbres qui semblent chartres » (Le Devisement du monde, chapitre XCVI). (Wikipedia)
En Europe, les premiers billets de banque émis par un établissement bancaire (stricto sensu) sont apparus au début du XVIIè siècle avec la Banque de Stockholm (Riksbank), en 1658 qui avait de fait un statut public, bien que propriété d’actionnaires privés.

Le billet de dollar américain porte l’inscription : In god we trust = « Nous plaçons notre confiance en Dieu » Et non pas nous avons foi en Dieu.
« Le billet de banque constitue une monnaie que l’on appelle fiduciaire, car sa matière, support des signes, ne vaut rien et parce que son pouvoir libératoire (c’est-à-dire l’achat et le remboursement de la dette que l’on peut payer grâce à lui) repose sur la confiance. Il se distingue de la lettre de change de façon nette; la lettre de change était une monnaie professionnelle – même si son usage au XVIIe siècle dépassa la corporation des marchands – et nominale, or le billet, qui fut d’abord un document marqué du nom du bénéficiaire, ne le fut plus au XIXème siècle et passa de main en main, anonymement. La lettre de change est payable à échéance; le billet de banque est immédiatement payable à vue, sur simple présentation. »
(Clarisse Herrenschmidt Les Trois écritures Langue Nombre Code NRF Gallimard 2007)
Confiance. Nous sommes dans le champ lexical de la fiance dont nous avons le mot fiancé(e) envers qui on est engagé par une promesse. fidere « avoir confiance, se confier ». Croyance, foi , confiance :
« Que l’on parle de  crédit  (de creditum, « ce à quoi l’on croit ») ou de monnaie fiduciaire  ( ce en quoi l’on a foi, fides), dans les deux cas, on évoque tout ce qu’un emprunt, un livret d’épargne, un investissement ou un billet de banque doivent à des phénomènes de croyance. Surtout, on a affaire, dans tous ces cas, à des effets parfaitement réels et mesurables de phénomènes d’adhésion imaginaire.
(Yves Citron Esquisse d’une économie politique des affects  in Yves Citton et Frédéric Lordon, Spinoza et les sciences sociales : de la puissance de la multitude à l’économie des affects, Paris, Éditions Amsterdam, 2008, p. 45-123)
J’y reviens plus bas.

L’hubris des indulgences

Pour comprendre ce que Lucien Febvre appelle, dans son livre Martin Luther, un destin (PUF), « l’affaire des indulgences » qu’il qualifie d’ouverture au drame de la Réforme, un certain nombre de considérations doivent être prises en compte. Ce sont les ingrédients d’une crise de confiance, dans un monde où la religion et l’église tenaient une place si essentielle que nous avons du mal à comprendre aujourd’hui et qui faisait
« que les gens de cette époque ressentaient avec la même angoisse le manque de certitude dans la foi que nous, aujourd’hui, l’absence de sécurité des marchés financiers ou de la paix mondiale »
(Heinz Schilling : Luther, un rebelle dans un temps de rupture Salvator p.15)
Sans revenir au contexte général de mondialisation à l’époque, déjà étudié, je retiendrai cependant ici, ceci :
« Avec l’invention de l’imprimerie, les progrès de la métallurgie, l’emploi de la houille blanche, l’utilisation de chariots dans les mines, une nette progression dans la production des métaux et des textiles marque la seconde moitié du XVè siècle; c’est alors que commencent à être fabriqués et utilisés les premiers canons et autres armes à feu; l’amélioration de la construction des caravelles et des techniques de navigation permet l’ouverture de nouvelles routes maritimes.
Des capitaux. des marchandises plus abondantes. des vaisseaux et des armes: voilà les moyens de l’essor du commerce, des découvertes, des conquêtes.
Dans le même mouvement et sur la même base de la décomposition de l’ordre féodal, de grands monarques rassemblent, conquièrent, tissent par les mariages, forgent dans la guerre des empires et des royaumes. Bien avant que soit réalisée l’unité nationale, les États renforcés travaillent à élargir leur autonomie par rapport à la papauté ».
(Michel Béaud : Histoire du capitalisme 1500-2010. Nouvelle édition Points Seuil 2010. p 28)
Décomposition de l’ordre féodal. La morale du Moyen Âge prônait le juste prix et prohibait le prêt à intérêt. Elle commence à être sérieusement ébranlée, ajoute Michel Béaud qui cite à cet endroit Georges Bataille, lequel précise que demander des intérêt revient à faire payer du temps qu’on disait « être la chose de Dieu » :
« Le riche a des réserves : que le pauvre vienne à manquer, le riche qui l’empêche de mourir de faim, sans être lui-même gêné, pourrait-il au remboursement exiger davantage qu’il n’avança ? Ce serait faire payer le temps, qu’au contraire de l’espace, on disait être la chose de Dieu et non des hommes»
(G. Bataille. La Part maudite, p. 166).
Les indulgences sont elles-mêmes aussi une façon d’acheter du temps, de raccourcir le temps terriblement long du purgatoire dont nous avons vu combien il se rapprochait de l’enfer, on pourrait dire aussi un crédit d’impôt à faire valoir dans l’au-delà alors que le prêt cesse d’être une œuvre de charité. C’est pour répondre à la question des taux usuraires que le Concile de Latran en 1515 donne son accord aux Monts de piété en rejetant l’usure tout en entérinant le principe des intérêts.
« En prêtant de l’argent sur gages moyennant un intérêt, le Mont-de-piété ne pratique pas l’usure. Il ne demande rien à ses débiteurs pour l’usage de l’argent prêté et ne poursuit pas le gain à l’occasion du prêt. La cause finale des avances consenties par la banque est la charité. Les personnes qui ont recours à elle, n’ont à rendre en vertu du contrat de prêt que les sommes empruntées. Mais la cause finale de l’intérêt se trouve dans le contrat de louage de service (locatio operarum) qui de par son essence est un contrat à titre onéreux »
(Maurice Weber: Les origines des Monts-de-piété. Rixhem, Strasbourg, 1920. Cité par Guillaume Pastureau : Le Mont-de-piété en France : une réponse économique aux problèmes sociaux de son époque (1462-1919).  Note 2 ; Revue d’histoire de la protection sociale. En ligne )
Dans ce contexte, les ambitions de pouvoir coûtent cher. Les dépenses de prestige et de représentation du Pape avec la reconstruction de la Basilique Saint Pierre à Rome pour laquelle Jules II, pape guerrier, avait édicté une Bulle d’indulgences et les ambitions d’Albert de Brandebourg, candidat Hohenzollern au trône archi-épiscopal de Mayence, forment le « prélude nécessaire à l’affaire des indulgences proprement dites » comme l’écrit Lucien Febvre qui parle d’abus inouï qu’un homme de 24 ans parvienne à cumuler, fait sans précédent et interdit par le droit canon, deux archevêchés et un évêché, moyennant finances empruntées au banquier Fugger. Un scandale sur lequel Luther est resté muet, accuse Lucien Febvre quand bien même on peut admettre qu’il ne connaissait pas l’accord passé par le pape et Albert de Brandebourg laissant à ce dernier la moitié des recettes. Nous sommes en 1514.
En 1515, la Bulle d’indulgences fut renouvelée pour 8 ans, cette fois par Léon X à l’intention des deux provinces ecclésiastiques de Magdebourg; et de Mayence au terme de l’accord de partage moitié pour la Curie, moitié pour Albert de Brandebourg, les intérêts et les frais de gestion pour les banquiers Fugger qui voulaient se faire rembourser les sommes prêtées à l’Archevêque de Mayence, sommes qu’il avait dû verser au Pape afin d’obtenir le cumul des évêchés.
Le commerce des indulgences avait déjà fait l’objet précédemment de critiques. Erasme les met sur le compte de la folie dans son Eloge de la folie paru en 1511. La folie culminera avec l’intervention d’un autre personnage, en 1517 : Le dominicain Johannes Tetzel, sous-commissaire à la vente des indulgences parcoure la province de Mayence et Magdebourg, accompagné par un agent des banquiers Fugger chargé de gérer les finances. Les arguments marketing employés sans vergogne par ce dernier pour vendre sa marchandise formeront la goutte d’eau qui fera déborder le vase.
Dans un texte satirique dont j’ai déjà parlé, Ulrich von Hutten donne la mesure de la démesure en faisant tenir à une bulle papale un discours de marketing en faveur des « indulgences » dont le commerce autorise tous les crimes :
« Allons, qui que tu sois, que tu sois excommunié ou maudit, pour quelque raison que ce soit, pour n’importe quel crime, qui relève du droit, du droit canon, ou des hommes ; qui que tu sois, toi qui as commis un inceste ou un adultère, toi qui as violé des vierges, souillé des mères de famille ; qui que tu sois, toi qui t’es parjuré, qui as commis un meurtre, qui as quitté la religion, plusieurs fois ; toi qui as tué un prêtre, ou qui as transgressé les lois humaines et divines, sois absous et retrouve l’innocence ; toi qui as pris les objets sacrés, qui as pillé les églises, qu’il te soit permis de jouir pour toujours de ces biens, et tu n’auras pas à rendre ce que tu as pris. Écoutez-moi, où que vous soyez, contempteurs de Dieu, hommes privés de toute humanité : en échange de ce petit service, vous pourrez balayer toute l’ordure immonde des plus terribles crimes : le meurtre de cet homme sera suffisant, et n’importe qui peut le commettre impunément »
(Traduction du latin : Brigitte Gauvin in Citations, motifs, sujets : quelques types d’emprunt dans l’œuvre d’Ulrich von Hutten)
Lucien Febvre rappelle d’ailleurs que le propos prêté à Tetzel selon lequel dès que de l’argent sonne dans la caisse l’âme s’envole du purgatoire n’est pas spécifiquement allemand. Pareils propos ont été tenu en France également. On en a témoignage par les condamnations de la Sorbonne.
Comment se passaient ces campagnes de démarchage en quelque sorte à domicile ?
« En grande pompe, le sous-commissaire allait d’un lieu à l’autre. Son action, considérée comme prioritaire, reléguait au second rang la prédication et les cérémonies habituelles. Les confesseurs, dans le cadre de cette campagne, disposaient de pouvoirs exceptionnels, y compris pour des péchés dont l’absolution était réservée d’habitude aux évêques, voire au pape. L’acquisition d’une indulgence coûtait un demi-florin aux petites gens [Au XVIè siècle, un artisan gagnait en moyenne 1 florin par semaine] et au moins vingt-trois aux souverains, aux archevêques et aux évêques. Les indigents pouvaient, dans une certaine mesure, apporter leur contribution sous forme de prières et de jeûne. A côté de l’indulgence proprement dite, les fidèles pouvaient acquérir d’autres grâces : une lettre pour le confessionnal qu’on pouvait, par la suite, en cas de danger de mort par exemple, présenter une fois au confesseur pour obtenir à nouveau l’absolution générale et l’indulgence plénière, Tout cela, avec d’autres avantages à acquérir moyennant paiement, était précisé dans l’ Instruction sommaire de quarante-quatre pages publiée en 1517 au nom d’Albert de Brandebourg »
(Marc Lienhard : oc)
Il est important de noter que c’est d’abord la démesure de cette forme de recettes spirituelles du Vatican qui a choqué Luther et ses contemporains. Luther avait lui-même acquis, pour des parents défunts, des indulgences lors de son séjour à Rome. Il en existe au moins une qui porte son nom. Elle avait été accordée au couvent dont il était moine. Le moine de Wittenberg n’a pas eu de contact direct avec les  marchands de rémissions car le Prince électeur Frédéric de Saxe dont la religion de la grâce passait par une considérable collection de reliques leur avait interdit sur son territoire pour cause de concurrence. « La concurrence spirituelle se doublait d’une concurrence dynastique » avec Albert de Brandebourg, écrit Mathieu Arnold, qui apporte une précision historique :
« Toutefois, si l’indulgence n’était pas prêchée en Saxe, les ouailles de Luther n’eurent aucune peine à l’acquérir loin de là […]. Il n’est pas rare que des biographes de Luther relient sa réaction à certaines expériences pastorales amères qu’il aurait faite : ses paroissiens auraient refusé de faire pénitence, brandissant les indulgences qu’il avait acquises auprès de Tetzel. Certes, même si Luther n’était pas le pasteur de la paroisse de Wittenberg, il pouvait être amené à en confesser les fidèles ; toutefois nulle part il n’a écrit – ni même rapporté dans ses propos de table – avoir observé, dans le cadre de la confession, les effets délétères de la prédiction des indulgences sur ses ouailles »
(Matthieu Arnold Luther Fayard p. 108)
Tout est ci-dessus dans l’incise dans le cadre de la confession. Certes, il l’a peut-être entendu par ailleurs, hors cadre de la confession. C’est très curieux ce refus de toute impulsion extérieure. Il faut absolument que Luther soit poussé par une force purement intérieure qui ne doit rien à un vieux monde qui s’écroule, comme si l’une pouvait être séparée de l’autre. Faire le lien ne signifie pas nier la crise propre au moine et à l’homme Luther. Son effroi et ses angoisses. Par effroi, il était devenu moine avant de constater qu’il n’avait trouvé dans le couvent où régnait une piété comptable (H. Schilling oc p 92) la bonne réponse à ses angoisses. Un propos de table rapporte que Luther avait entendu que pour son business, Tetzel n’hésitait pas à affirmer que même quelqu’un qui aurait séduit et engrossé la Vierge Marie pouvait être délivré du Purgatoire en achetant un bout de papier. Il est difficile de faire le tri entre ce qu’a dit et pas dit Luther. Il n’a ainsi jamais écrit ni même rapporté dans ses propos de table qu’il a affiché des thèses sur les portes d’une église, ce qui vu l’importance qu’on lui accordera plus tard est tout de même curieux.
La focalisation sur la question des indulgences ne doit pas faire oublier d’autres phénomènes produisant des effets délétères sur les chrétiens de l’époque : l’état de corruption du clergé qui explique l’accueil rapide et bien venu d’un nouveau souffle dans l’Église. Parmi les éléments de la crise de confiance : l’anticléricalisme qui s’était développé en raison de comportements peu vertueux des gens d’église. Je prendrai, ici, l’exemple de la Ville de Mulhouse dans laquelle la Réforme fut proclamée en juillet 1523, assez tôt, donc. Examinant les causes qui permirent au parti de la Réforme d’établir et de consolider sa prépondérance, celui qui en fut l’archiviste de 1924 à 1961 évoque « le défaut d’ordre et le manque de discipline qui se manifestait ouvertement » laissant les croyants livrés à eux-mêmes ainsi qu’ « un certain relâchement des mœurs parmi les clercs séculiers », bref le dis-crédit qui frappe le clergé
« L’ordre teutonique, collateur de l’église paroissiale, depuis longtemps n’a plus rempli tous les devoirs que lui imposait sa charge. Il a laissé sans titulaire l’office du curé, parfois pendant des années et a provoqué par cette négligence l’intervention voire les remontrances des autorités civiles. Il n’a pas sévi lorsque les clercs logés dans la commanderie remplissaient nuitamment les rues de la ville de leurs cris et de leurs disputes. C’est à ce manque de surveillance sérieuse qu’on peut imputer tous les excès qui se produisirent et qui furent comblés, le 24 juin 1507, par l’assassinat, dans la commanderie même, du curé Jean Bertsch de la main d’un de ses acolytes.
Il ne semble pas y avoir eu régulièrement de commandeur dans la maison de Mulhouse. Rodolphe d’Andlau l’était de 1499 à 1501, Jean-Sébastien de Stetten de 1509 à 1517 et Georges d’Andlau le devint en 1519. Dans les intervalles, la maison n’avait pas de chef et était administrée par le curé, susdit Jean Bertsch, mentionné en 1502 comme « provisor et vicarius » sous le nom de Jean d’Offenbourg.
Depuis 1512 d’ailleurs, la commanderie teutonique, manquant de frères-prêtres, de son ordre, n’était plus à même de pourvoir la cure d’un des siens et devait par conséquent recourir à des prêtres séculiers, qu’elle salariait et auxquels elle conférait l’office du curé.
Dans ces conditions, les adjoints du curé et les autres clercs séculiers avaient beau jeu, puisque toute surveillance et tout contrôle faisaient défaut.
Enfin, l’opposition des Teutoniques à la consécration du nouveau maître-autel, refus qui indisposait tout autant les chapelains que les fidèles et qui dura de 1508 à 1510, suscita un grand mécontentement dans toute la ville. Tous ces faits réunis firent baisser le dévouement et le respect traditionnels à l’égard du clergé séculier et cela à une époque où les idées et les conceptions créées par l’Humanisme et la Renaissance avaient déjà fortement ébranlé l’édifice de la foi.
A ces griefs formulés contre l’ordre teutonique en tant que tête de la paroisse, s’ajoutaient les reproches qu’on adressait à titre individuel aux chapelains. Nous avons déjà mentionné, sans trop y insister, les très nombreux excès et délits, dont les chapelains se rendaient coupables – fornication, concubinage, coups et blessures – et pour lesquels l’officialité leur infligeait des amendes. Il est évident, que seuls les délits portés à la connaissance des autorités diocésaines se trouvaient punis, alors que bon nombre d’autres excès, restant ignorés d’elles, échappaient à la répression. Mais il est certain que la population de la ville, elle, n’ignorait ni les uns ni les autres et ne se gênait pas de critiquer ouvertement les chapelains fautifs pour leur inconduite, ce qui ne contribuait certes pas à rehausser le prestige du clergé et le respect traditionnel que les fidèles lui devaient.
Ces abus se produisaient d’ailleurs depuis de longues années. L’évêque de Bâle en avait été informé et s’était efforcé de remédier à cet état de choses. N’ayant obtenu aucun succès, il avait décidé d’envoyer à Mulhouse son fiscal et en avait avisé, le 18 juin 1517, les autorités de la ville en précisant que son mandataire devait « mettre fin à la vie licencieuse que mènent les prêtres» et en priant le Magistrat de prêter aide et assistance à son envoyé. De fait, cette nouvelle tentative de supprimer les abus et excès des clercs fautifs n’eut pas le résultat espéré par l’évêque ».
(Marcel Moeder : L’Eglise de Mulhouse au Moyen-Âge Publications de l’Institut des Hautes études alsaciennes. Tome XVI. Editions F.-X. Le Roux Strasbourg-Paris 1957 pp 105-106. N.B. Pour être tout à fait précis, ainsi que me l’écrit l’actuelle responsable des Archives, Marcel Moeder a été nommé en 1924 adjoint de L.G. Werner, archiviste en titre de la ville de Mulhouse et lui a succédé à ce poste en 1950, jusqu’en 1961).
Pas étonnant qu’on ne fasse « plus confiance aux promesses de salut de la caste des prêtres » (H. Schilling). L’évêque conduit à faire appel aux autorités municipales pour mettre au pas les ecclésiastiques qui dépendent de lui, on ne décrit pas mieux l’état de crise qui conduit en même temps à l’affirmation d’un nouveau pouvoir municipal face à un clergé qui se vit dans une extraterritorialité, hors juridiction dans une sorte de contre société qui aurait ses propres lois. La Réforme est aussi un retour à l’ordre, non sans lien avec les villes :
« Avec la Réforme, la discipline ecclésiastique et sociétale devient ensuite un trait fondamental de la chrétienté latine, et ce dans toutes les confessions et tous les États confessionnels ; elle se répandit et fut institutionnalisée spécialement dans le calvinisme, et, à son tour, par l’Eglise romaine à travers la confession et les exercices spirituels des nouveaux ordres religieux, en particuliers celui des Jésuites.»
(Schilling oc p 990)
Il n’y avait pas besoin des « indulgences » pour se sentir mal dans cette société et dans cette église-ci. Elles ne sont que la partie immergée de l’iceberg.
C’est dans ce contexte que celui qui s’appelait encore Martin Luder allait devenir Martinus Eleuthérius, puis Luther. Il était lui aussi dans un processus de mise en question de son engagement monacal. Il gardera longtemps après avoir quitté le couvent ses habits de moine. Il est alors professeur de Bible à l’université récemment créée de Wittenberg. Heinz Schilling a sans doute raison d’insister sur le l’importance du lien entre la Réforme et l’Université. Dans les 95 thèses – en latin – qu’il propose à la discussion universitaire – qui n’aura jamais lieu -, Luther ne s’attaque pas directement aux indulgences mais c’est quand même un peu tout comme. Surtout il procède à un changement de paradigme. Il ne faut pas oublier aussi que Luther avait une vision particulièrement pessimiste de la nature humaine. Voici la première de ses 95 thèses :
Thèse I : En disant « Faites pénitence ( …)[Mt 4,17]», notre Seigneur et Maître Jésus-Christ a voulu que toute la vie des fidèles soit une pénitence.
Matthieu 4,17 : Tut Buße, denn das Himmelreich ist nahe herbeigekommen ! Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche. Les différences de traduction de la Bible sont souvent assez drôles. La nouvelle traduction en français dit : Changez ! Le règne des cieux est proche. Pas tout à fait la même chose. Changer de langue, c’est changer de religion.
Ce que les contemporains de Luther pensaient acheter en acquérant le bout de papier du pape, c’était précisément un rabais sur les pénitences quand ce n’était pas un ticket VIP pour le ciel et la grâce.
Il y a là, dans la référence biblique à Matthieu 4,17, écrit Peter Sloterdijk, « dans la pénitence non défendable, non manipulable, non achetable, tout le programme de la Réformation ». (Peter Sloterdijk Nach Gott /Après Dieu Suhrkamp 2017). Le philosophe assure que, ceci posé, tout le reste en découle aisément. Le démontage des indulgence devient un jeu d’enfant : rien ne saurait en effet remplacer la pénitence, aucun papier fût-il béni par le pape. On peut même dire qu’il n’y a plus rien à disputer. Cela ne le sera d’ailleurs pas. Ni là, ni devant l’Empereur à Worms. Les attaques seront centrées sur ce qui apparaît comme contestant le pape.
Thèse XVI. L’enfer, le purgatoire, le ciel semblent être différents autant que le sont le désespoir, le quasi-désespoir, la tranquillité de l’âme.
En distinguant d’un quasi l’enfer du purgatoire en les comparant à un désespoir et un quasi-désespoir, « desesperatio, prope desesperatio », il ouvre avec ce petit mot latin de prope (= presque, quasi), poursuit Sloterdijk, un espace d’espérance. Une espérance attendue par lui et ses contemporains. On notera que le virtuose en exégèse de la lettre biblique qu’il deviendra ne dit pas (encore) qu’il n’est pas fait mention de purgatoire dans la bible, en tous cas du mot lui-même. Il est encore dans l’ancienne scolastique. A l ‘absence de sécurité qu’offrent des indulgences discréditées, il oppose une nouvelle conception de la foi, de la fidélité, de la croyance.
En disant que toute la vie terrestre est une vie de pénitence, ce qui finira par signifier une vie de travail, il procède, ajoute Sloterdijk, à « un pré-positionnement du purgatoire » dans l’ici-bas en quoi selon lui consiste la Réforme : le purgatoire pour tous et dès maintenant et non post-mortem. Les couvents deviennent dès lors superflus.
Comme le note Bernard Stiegler dans Mécréance et discrédit I, le negotium va se substituer à l’otium. Ce dernier terme désigne le temps consacré à la méditation, au loisir studieux, à des formes d’ascèse. Luther y contribuera par sa condamnation du monachisme (i.e. qu’une vie pieuse ne conduit pas au salut) et par l’introduction de la notion de Beruf.
« Dans la notion de profession-vocation [Beruf] s’exprime […] le dogme central de toutes les dénominations protestantes, lequel réprouve la distinction qu’introduisent les catholiques dans les commandements moraux chrétiens entre praecepta et consilia et lequel reconnaît comme seul moyen de mener une vie agréable à Dieu, non pas de renchérir sur la moralité intramondaine par le moyen de l’ascèse monastique mais exclusivement d’accomplir les devoirs intramondains, tels qu’ils découlent de la position de chaque individu dans la vie ; position qui,  de ce fait, devient sa profession-vocation [Beruf] »
(Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme Traduction Jean Pierre  Grossein. Tel Gallimard pp 66-72)
Je n’entre pas plus avant dans les suites de cette histoire qui se déroule ensuite dans un jeu compliqué de rivalités entre les réformateurs, princes électeurs allemands, l’empereur et le Vatican, s’instrumentalisant les uns, les autres. Luther a bénéficié d’un nombre tellement incroyable de circonstances favorables, que l’on ne peut qu’ être enclin à conclure que son positionnement répondait à son époque. Luther a frappé par sa façon de tenir tête à l’empereur en disant qu’il ne pouvait faire autrement que croire en ce qu’il croit et qu’il tirait de la lettre de la Bible. Il a donné à lire à ses contemporains la Bible en allemand mais il n’a pas été le seul et il faudra encore du temps pour qu’elle entre dans tous les foyers. Avec d’autres, il a apporté une religion de consolation et de salut par le travail et sauvé la chrétienté et le pape. A côté de lui, puis un peu plus tard de Calvin, arrive côté catholique un troisième réformateur : Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des Jésuites.
Cette histoire aujourd’hui présentée comme exclusivement positive a une face très sombre, bien des tâches obscures qu’on ne saurait occulter : pour Luther, antisémitisme et appel au massacre des paysans auxquels personne ne songera à dédier un requiem, à l’exception, dans le domaine de l’architecture, d’Albrecht Dürer, auteur d’un projet de monument, mais aussi avec la Contre Réforme,  mise à l’index et Inquisition, entreprises de colonisation. Aucune des religions désormais divisées n’armera ses fidèles contre la violence, ce que réclamera à la même époque sans cesse Érasme. Pas moins de huit guerres de religion dans la seconde moitié du 16ème siècle. avant que ne commence une autre guerre, celle de Trente ans. L’année du cinq-centenaire de Luther n’est pas encore achevée que l’offensive éditoriale sur le quatre centenaire du début de la guerre de Trente ans a déjà commencé.

Notre époque de mécréance et discrédit

Dans la vitrine de l’Église réformée de Lörrach : « Réformation au lieu de halloween », ‘Des thèses à la place des potirons »

Le pseudo carnaval d’automne concurrence, le 31 octobre, la journée de la Réformation.

Vous prendrez bien un peu de Luthérol ? Ci-dessus, une vitrine avec un ensemble d’objets estampillés Luther, rassemblés par le Musée des Trois frontières de Lörrach dans le cadre de l’exposition les réformes dans le Rhin supérieur
Je reprends le fil du début. Le sous-titre est un clin d’oeil au livre de Bernard Stiegler paru en 2004 aux éditions Galilée Mécréance et discrédit dans lequel il explique, en associant crise de la croyance et du crédit comme caractéristiques de notre époque, que pour que se constitue une nouvelle époque, avec de nouvelles civilités et de nouveaux modes de vie, il faut que la mutation technique se dédouble d’une civilisation réinventée. C’est ce qui s’est passé avec la Réforme au sens large du terme. Si Heinz Schilling amplement cité fait de Luther un rebelle dans un temps de rupture, il oublie d’y associer la rupture qui l’a précédée qui est, elle, technique. Au moins certains aspects y sont en filigrane alors qu’ils sont totalement absents du livre de Matthieu Arnold malgré l’affirmation qu’il ne creuse pas que la Réforme fut la fille le l’imprimerie et de la langue vernaculaire, ce n’est pas rien, tout de même !
Bernard Stiegler :
« … il y a eu le mouvement très important de la Réforme, lié à l’apparition de l’imprimerie, c’est-à-dire une nouvelle forme d’hypomnèse [techniques de mémoire], contexte de la révolte de Luther contre son monastère et de sa nouvelle conception de l’ecclésia [assemblée]. Luther est un moine qui vient affirmer la possibilité d’un otium du peuple, soutenant qu’il faut que les fidèles sachent lire parce c’est dans un rapport direct au texte, dans la confrontation directe avec la parole du Christ, que la créature peut être et rester fidèle. Or, l’église est devenue, aux yeux de Luther, un système fiscal qui éloigne de la foi. Et Luther conçoit ainsi un otium du peuple que la contre-réforme prend rapidement à son compte, à travers Ignace de Loyola, au nom du pape cette fois-ci, et c’est ainsi que les jésuites apparaissent et développent leur discours sur l’alphabétisation, faisant du dimanche, et à travers le missel, le jour d’une pratique hypomnésique pour tous ».
L’entretien dont est extrait ce texte s’intitule significativement il n’y a plus de dimanche possible. A l’ère du capitalisme 24h/24. On n’attend plus des dimanches que l’ouverture des magasins. Dans la zone frontalière où je vis, des que dans l’un des pays il y a un jour férié,  d’origine religieuse ou pas, les gens se précipitent chez le voisin faire des achats.
Bernard Stiegler interprète la Réforme liée à l’imprimerie entre autre comme une thérapetique de la lecture. L’otium dont il parle est une notion qui, ici, s’oppose à ce qui s’appelle trivialement le loisir ou le temps libre, en ce qu’il ne s’agit pas d’un temps de consommation mais d’un temps d’une pratique qui « donne la liberté de prendre soin de soi au nom de quelque chose de supérieur à soi ». Ce quelque chose de plus grand que soi peut s’appeler Dieu, ou le Parti, morts tous les deux, ou tout autre chose dès lors qu’il désigne une pratique d’existence, souvent liée à des rituels, qui aille au-delà de la simple subsistance. L’otium du peuple, expression qui  s’amuse de l’opium du peuple que serait pour certains la religion, est à la fois historiquement l’accès du peuple à la lecture de la bible et une pratique collective, celle de l’assemblée.
Si dans la plupart de ces derniers livres, Bernard Stiegler revient sur ce qu’il s’est produit au moment des ruptures ayant conduit à la Réforme, c’est parce que quelque chose a commencé là qui s’achève aujourd’hui et qu’il faut repenser les questions actuelles d’une certaine façon à la lumière de ce qui s’était passé à l’époque. En 2011, Bernard Stiegler avait intitulé les Entretiens du Nouveau Monde Industriel « Confiances, Défiances et Technologies ». Je m’en souviens d’autant mieux que j’y étais intervenu.
Dans le texte de présentation du colloque il notait :
« Quelle que soit sa forme, une société est avant tout un dispositif de production de fidélité. Croire en l’autre – et non seulement lui faire confiance – veut dire que l’on compte sur lui au-delà même de tout calcul, comme garant d’une inconditionnalité ; c’est à dire comme garantissant des principes, une droiture, une probité, etc. Ce sont les rôles tenus par les parents, les curés, les instituteurs, les agriculteurs, les officiers, etc. Ces personnages sont en cela chargés d’une sorte de mission surmoïque : ceux qui croient en eux investissent en eux – et aussi bien, dans la Nation, dans le Christ, dans la Révolution, mais aussi dans le projet social qu’ils incarnent et que doit aussi incarner tout entrepreneur selon Max Weber »
(in Les entretiens du nouveau monde indusriel 2011)
Nous vivons nous aussi dans une démesure financière et ne croyons plus en rien. Non seulement la classe politique est discréditée mais aussi l’industrie (agroalimentaire et pharmaceutique ou encore automobile en particulier), également les institutions scientifiques et de santé, par exemple, ainsi que les organismes de régulation qui ne régulent d’ailleurs pas grand chose, en tous les cas du point de vue citoyen. Nous ne croyons plus au progrès, nous consommons frénétiquement des nouveautés, ce qui n’est pas la même chose. L’inflation de cartes de fidélité sonne comme un témoignage de son manque.
Je me souviens avoir vu en son temps, cela devait être en 1973, dans le cadre des Mercredi du Théâtre, dans une production de la comédie de Caen, la pièce de Dieter Forte aujourd’hui largement décriée en Allemagne et qui s’intitulait : Martin Luther et Thomas Münzer ou les débuts de la comptabilité. J’en ai surtout retenu le dernier aspect qui était l’élément surprenant : les débuts de la comptabilité. Un nouveau type d’écriture se mettait en place, l’écriture comptable qui bénéficiera aussi du développement de l’imprimerie. Le premier traité de comptabilité date de 1494. Nous avons vu comment Copernic en 1517 commençait à poser la nécessité d’une mesure fiable de la monnaie, lui permettant d’être quantifiable afin d’assurer la confiance entre les partenaires commerciaux.
«  … la Réforme installe une nouvelle conception de la foi. Lorsqu’advient l’imprimerie, et qu’elle se combine avec la crise de foi que provoque en Luther la pratique des indulgences, et sa perte de la foi non pas en Dieu, mais en son représentant sur Terre, le pape, c’est-à-dire le père, un nouveau stade de l’écriture advient qui conduira aussi au papier monnaie, aux billets de banque, aux lettres de change, aux assignats, et finalement au dollar, sur lequel il est écrit cette devise: « ln God we trust ».
Bernard Stiegler : Inquiétude, défiance, discrédit à l’aube d’un nouveau monde industriel in Confiance, croyance, crédit dans les mondes industriels Fyp Editions p23)
Le capitalisme transforme la fidélité en confiance, laquelle repose sur la calculabilité.
>« …le capitalisme a transformé la nature de l’engagement qui structurait la société occidentale – fondée sur la foi propre à la croyance religieuse monothéiste – en confiance entendue comme calculabilité fiduciaire. Cependant, la crise du capitalisme qui s’est déclenchée en 2007-2008 nous a appris que la transformation de la fidélité en calculabilité opérée par les appareils fiduciaires, a rencontré une limite où le crédit s’est massivement renversé en discrédit. ».
(Les entretiens du nouveau monde indusriel 2011, Doc citée) )
Avec le développement du numérique réapparaissent de grandes questions que posa l’imprimerie, et qui déclenchèrent en grande partie les réformes :
« Lorsque cette imprimerie deviendra électronique, s’écrira dans le silicium et circulera à la vitesse de la lumière – ce que nous vivons aujourd’hui -, elle donnera des instruments financiers de titrisation qui peuvent paraître diaboliques. Avec l’époque de Luther, l’écriture qui forme un nouveau stade de la communauté religieuse des fidèles et une nouvelle forme de cette fidélité qu’est la foi commence, ce qui va engendrer une fiduciarité qui va elle-même conduire à une confiance d’un nouveau type parce que sans foi (sinon sans loi) et même contradictoire avec toute foi. »
Bernard Stiegler : Inquiétude, défiance, discrédit à l’aube d’un nouveau monde industriel in Confiance, croyance, crédit dans les mondes industriels Fyp Editions p23)
Ce qui me frappe dans les réformes protestantes qui ne réussiront pas à s’installer à l’échelle de l’Empire germanique (les protestants ne forment aujourd’hui qu’un tiers de la population pour une même proportion de catholiques), c’est la manière dont elles sont fortement liées à la territorialisation et à l’urbanisation. Et à la langue. En Alsace, s’est développé un mélange singulier de luthéranisme et d’humanisme rhénan teinté de calvinisme avec par endroit des zestes de Zwingli. Cela conduira quand le capitalisme s’installera vraiment, c’est-à-dire avec l’industrialisation et la division en classes, à de curieuses inversions avec, par exemple, à Mulhouse, une bourgeoisie protestante francophone et une classe ouvrière, venue des campagnes, catholique et germanophone. Il n’est peut-être pas inutile d’y repenser au moment où se repose la question des territoires qui devrait permettre de renforcer à la fois les singularités et leurs coopérations, les unes n’allant pas sans les autres.

Luther sans fin

La figurine playmobil de Luther avec une plume à la main droite et une bible dans la main gauche avait fait polémique en raison du mot Ende (fin) figurant (à gauche sur l’image) sous les livres de l’ancien testament, ceux en hébreu alors que commence sur l’autre page le nouveau testament.   Une nouvelle édition a supprimé le mot fin (Source) :

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Histoire mondiale de l’année 1517

Le moine et le rhinocéros. Couverture du livre de Heinz Schilling consacré à l’histoire mondiale de l’année 1517 qui a largement inspiré cette chronique

L’Allemagne s’apprête à commémorer le cinq-centenaire de l’année 1517, année de la réformation. Pour l’occasion, un jour de congés pour tous, cette année, et pas seulement dans les laenders protestants. Le 31 octobre 1517, en effet, à Wittenberg, en Saxe, loin du monde, aux confins de la civilisation comme il le disait lui-même, un certain Martin Luder, moine de son état et professeur de bible, publiait, aux fins d’une discussion universitaire, 95 thèses (on pourrait dire aujourd’hui qu’ils ont la forme de 95 tweets), en latin, amorçant la contestation notamment de la mercantilisation de la rémission des péchés par l’Église de Rome. Il avait 35 ans, plus tout à fait un jeune rebelle. Il ignorait encore ce que sa publication allait provoquer. Mais ses tweets allaient se diffuser sur les réseaux sociaux de l’époque, celui des imprimeurs, avides de nouveautés. S’il était loin d’imaginer ce que cela allait produire, peut-être en avait-il la prémonition car, désormais, il se met à signer Martinus Eleutherius (eleutherius= en grec le libre) qui allait devenir Martin Luther. Voulait-il plus simplement se débarrasser de ce nom de Luder, le nom du père, qui en outre, à l’époque, signifiait l’appât (aujourd’hui luder se traduit plutôt crapule ou garce) et se prêtait aux moqueries ? Luther s’est beaucoup bagarré sur le sens des mots. Imagine-t-on ce qu’aurait donné la nouvelle traduction de la Bible si son auteur avait été un certain Martin Luder, Martin la crapule ? Ce ne sont que des spéculations mais elles servent à produire des livres. Et sans mystère pas de mythologie !
Dans l’Histoire mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron et subdivisée en années, il n’y a pas d’année 1517. On y passe directement de 1515, date bien connue, à 1534, année où Jacques Cartier fait, à François Ier, récit de son premier voyage vers les terres neuves, puis à l’année 1536 consacrée à l’internationale calviniste. Le calvinisme y est défini comme la « Réformation des nomades ». Si l’on admet cette thèse, le luthéranisme serait alors, lui, la Réformation de la territorialisation, quoiqu’on n’imagine pas Calvin sans la ville (Genève). En France, y compris avec google.fr, on ne semble connaître de Martin Luther que Martin Luther King
Si 1517 n’est pas un sujet dans cette histoire française, il n’en va pas de même pour l’Alsace, à l’époque pour partie, dans la sphère du Saint Empire romain germanique et, pour une autre plus au sud, dans celle des cantons suisses (Cf.), bien que Luther n’y soit pas et de loin la seule référence à la Réforme. Le musée des Trois frontières (France Allemagne Suisse), de Lörrach, parle à juste titre, pour la région et l’exposition qu’elle y consacre, des Réformes au pluriel, un pluriel tout à fait bienvenu.

L’Europe s’ouvre au monde

« Partie à la recherche des épices de l’Asie, l’Europe rencontre … l’or et l’argent de l’Amérique. Pour les conquérir, Hernando Cortez s’empare du Mexique en 1519, Francisco Pizarro, du Pérou en 1531 et Diego de Almagro, du Chili en 1535. Dès lors, rien n’empêche les métaux précieux de se répandre sur tout le continent. On estime qu’entre 1492 et 1550 leur stock, d’abord essentiellement constitué d’or, puis à prédominance d’argent, a été multiplié par un coefficient de 8 à 12. Un phénomène inattendu se produit alors: dans toute l’Europe, les prix s’accroissent à une vitesse vertigineuse. Les victimes sont comme toujours les titulaires de revenus fixes (ouvriers et nobles peu fortunés passant leur temps aux armées) alors que les propriétaires nobles ou bourgeois, vendant leurs produits, les commerçants et les banquiers, en sont les bénéficiaires. Ainsi, s’opère définitivement la transition entre deux mondes, le monde médiéval gouverné par sa règle de modération dans sa poursuite du lucre et sa condamnation du gain pour le gain et le monde nouveau où le marchand va devenir roi. Désormais l’or pourra tout acheter. .. jusqu’au salut des âmes ; L’or, dit Christophe Colomb, est le trésor, et celui qui le possède a tout ce qu’il faut en ce monde, comme il a aussi le moyen de racheter les âmes du Purgatoire et de les installer au Paradis. L’Église rentrera dans ce jeu-là lorsqu’en 1515, le pape Léon X accordera des indulgences à tous ceux qui contribuent financièrement à l’achèvement de la basilique Saint-Pierre de Rome. La violente réaction de Martin Luther (1483-1546), qui déclenchera la Réforme, n’ira cependant pas – même si elle s’inscrit dans la ligne d’un retour vers le passé – jusqu’à condamner le principe de tout commerce de l’argent, dès lors que les taux ne sont pas usuraires ; quant à Calvin (1509-1564), Max Weber (1864-1920) a montré comment sa conception de l’ascétisme laïc combinée à la réhabilitation de la réussite dans les affaires a efficacement contribué à l’accumulation sur laquelle devait s’appuyer l’essor du système capitaliste. »
(René Passet : Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire. Éditions Les Liens qui Libèrent p. 104)

« Le moine et le rhinocéros »

L’Europe ne rencontre pas seulement l’or et l’argent provenant d’ailleurs. Elle en développe aussi elle-même. On ne comprend pas la Réforme allemande si l’on oublie la richesse, due aux mines, de la Saxe et celle de son Prince-électeur, protecteur de Luther et courtisé par le Pape. L’Europe rencontre aussi une autre humanité et bien plus généralement encore d’autres formes de vie jusqu’alors inconnues.
L’historien allemand, Heinz Schilling, par ailleurs biographe du réformateur, qui a eu la bonne idée de nous proposer une histoire mondiale de l’année 1517, donne l’exemple du rhinocéros Odyssée arrivé au Portugal en 1515, envoyé à son roi par le gouverneur de l’Inde portugaise qui l’avait reçu en cadeau du sultan de Cambay (Cujarat). Dürer, peut-être ne croyant pas à la vitesse de communication du dessin qu’un commerçant de Nuremberg lui avait envoyé, l’a antidaté. Puis en a fait une gravure sur bois que les nouvelles techniques d’imprimerie se chargeront de diffuser.

Albrecht Dürer : le rhinocéros Odyssée

Le texte au dessus du dessin dit ceci :
« En l’année 1513 après la naissance du Christ, on apporta de l’Inde à Emmanuel, le grand et puissant roi de Portugal, cet animal vivant. Ils l’appellent rhinocéros. Il est représenté ici dans sa forme complète. Il a la couleur d’une tortue tachetée, et est presque entièrement couvert d’épaisses écailles. Il est de la taille d’un éléphant mais plus bas sur ses jambes et presque invulnérable. Il a une corne forte et pointue sur le nez, qu’il se met à aiguiser chaque fois qu’il se trouve près d’une pierre. Le stupide animal est l’ennemi mortel de l’éléphant. Celui-ci le craint terriblement car lorsqu’ils s’affrontent, le rhinocéros court la tête baissée entre ses pattes avant et éventre fatalement son adversaire incapable de se défendre. Face à un animal si bien armé, l’éléphant ne peut rien faire. Ils disent aussi que le rhinocéros est rapide, vif et intelligent. »
En observant bien l’image, on remarque la présence d’une deuxième corne et l’on glisse de la réalité à la chimère. Qui nous rappelle les rôles des monstres prophétiques à cette époque. Je quitte le livre de Heinz Schilling pour celui d’Abi Warburg, et son essai sur La divination païenne et antique dans les écrits et images à l’époque de Luther dans lequel il parle beaucoup des pratiques astrologiques dans l’entourage de Luther, pratiques auxquelles, selon lui, Luther n’adhère pas contrairement à son ami Philippe Melanchthon. Il y a en effet cet autre dessin de Dürer :

Albrecht Dürer : Le pourceau monstrueux de Landser. Gravure

Abi Warburg commente ainsi :
« […] l’image du rejeton difforme d’une truie, qui à première vue n’a rien de politique ou de fatal, montre qu’à cette époque Dürer se sentait très à l’aise dans cette région des monstres prophétiques. Cette gravure sur cuivre représente la truie prodigieuse de Landser qui naquit en 1494 dans le Sundgau [Sud de l’Alsace]. Ce monstre n’avait qu’une tête, mais deux corps et huit pattes. On a pu démontrer que Dürer avait utilisé comme modèle une feuille volante illustrée que Sébastien Brant, l’érudit du début de la Renaissance, avait publiée en 1496 en latin et en allemand. Comme bien d’autres feuilles du même genre, elle est dédiée à l’empereur Maximilien et soutient sa politique au moyen de prédictions. Dans le texte, Brant se présente très consciemment comme un augure antique (ce qui est très significatif pour les idées que nous développons ici), et il place son exégèse politique sous le patronage de la truie prodigieuse de Virgile, qu’un augure montre à Enée : Qu’est-ce que cette truie va nous apporter? Mais je pense aussi au fond de moi-même que la truie nous donne à lire l’histoire et annonce les choses à venir, comme celle qu’Enée trouva avec ses petits sur le sable du Tibre …
C’est vraiment une Edition spéciale / horreurs de la nature mise au service de la politique du jour. Sébastien Brant aurait pu s’appuyer encore sur bien d’autres ancêtres, encore plus anciens et encore plus vénérables; son horrible fait divers actuel se lisait déjà en caractères cunéiformes sur des tablettes d’argile assyriennes. Nous savons que vers le milieu du VIle siècle av. J.-c. le prêtre-oracle Nergal-Etir rapporte au roi Assarhaddon la naissance d’un cochon à huit pattes et à deux queues ; il en déduit que le prince allait s’emparer du royaume et du pouvoir, et il ajoute que le boucher Uddanu avait salé la bête, sans doute pour la conserver dans les archives de la maison royale.
Il est scientifiquement établi depuis longtemps que les arts divinatoires romains sont en rapport direct avec les techniques mantiques babyloniennes, à travers l’Etrurie. Mais si le lien entre Assarhaddon et Maximilien s’est maintenu pendant plus de 2000 ans, c’est grâce aux soins des savants archéologues, mais surtout à cause de ce besoin primitif inné qui pousse les hommes à rechercher une causalité mythologique. Cependant, l’état d’esprit babylonien est déjà dépassé en fait dans la gravure de Dürer: il n’y a aucune inscription, il n’y a plus de place pour l’oracle de Nergal-Etir/Brant. C’est l’intérêt pour les sciences de la nature qui sert d’aiguillon. »
(Abi Warburg Essais florentins traduction Sybille Müller présentation Eveline Pinto Klienckseick 1990 pp 277-278).

1517 Bataille de Verdello près de Bergame.

Une autre forme de chimère, si l’on peut dire, est constitué par le récit de la bataille de Verdello. Heinz Schilling ouvre le prologue de son livre en évoquant l’histoire fantastique d’une bataille qui se serait déroulée non loin de Bergame en décembre 1517. Nicolas Le Roux raconte lui-aussi cette histoire à propos de l’invention de la Renaissance
« Près de la bourgade de Verdello, on assista à plusieurs reprises au spectacle de formidables armées sortant d’un bois, au son des tambours et s’affrontant dans un tonnerre d’artillerie. Des porcs apparurent ensuite, qui se livrèrent à leur tour à un combat sans merci. Le pape fut informé de ces apparitions, dans lesquelles il vit un signe de la menace que le sultan faisait peser sur la chrétienté. »
(Nicolas Le Roux : 1515 L’invention de la Renaissance Armand Colin p.208).
Il cite un extrait du journal du bourgeois de Paris
(1518.) Au dict an 1517, en janvier, à Rome et par delà, tant en l’air que en terre, en un boys, furent oys plusieurs gens d’armes se combattre, et sembloient estre environ VI ou VIII mille hommes ; et y oyait-on comme coullevrines, bombardes et armures sonner, les uns contre les aultres ; la quelle bataille dura bien une heure ou plus, sans touteffoys rien voyr. Après on oyoit plusieurs pourceaulx, en pareil nombre, se combattre, dont le populaire espouvanté estimoit que ces pourceaux signifioient les infideles mahométistes.
(Anonyme : Journal d’un bourgeois de Paris sous le règne de François Premier)
Heinz Schilling donne cet exemple pour montrer que dans les cours royales, impériales, princières, dans les chancellerie et même à la Curie, on prenait de telles apparitions au sérieux. Il précise que ce récit est paru en feuille volante. Il a parcouru l’Europe. Dans le même ordre d’idée, il y a la conjonction de Saturne – dont Luther s’est moqué – qui « annonçait », prétendait-on, rien de moins que la Guerre des paysans.
Dans l’atlas Mnémosyne d’Abi Warburg figure cette image qui provient du calendrier astrologique de 1515 qui prophétise le malheur pour 1524. Warburg la met en parallèle avec l’image du Zeppelin .

Extrait du calendrier astrologique de Reymann

Source 
On a voulu y voir l’annonciation de la guerre des paysans dont les batailles finales auront lieu en 1525. Il y a eu dans la littérature de masse, écrit Warburg, l’expression d’une peur panique du déluge :
« depuis des années, en effet, on était persuadé que vingt conjonctions, dont seize dans le signe d’eau des Poissons, devaient provoquer en février 1524 une inondation catastrophique de la terre entière. Les physiciens les plus savants en astrologie de l’époque approuvaient avec véhémence ; ou bien ils niaient avec la même ardeur, afin d’apaiser l’humanité inquiète sur l’ordre des plus hautes autorités religieuses ou laïques, en publiant officieusement des écrits rassurants.
Le même Reymann qui composa le calendrier astrologique de 1515 fait partie des prophètes de malheur de l’année 1524. L’illustration de ses Practica montre un poisson géant au ventre constellé d’étoiles (il s’agit des planètes en conjonction) ; l’ouragan dévastateur sort de ce ventre et s’abat sur une ville évoquée par des bâtiments. Cet événement a réuni, sur la droite, l’Empereur et le Pape ; par la gauche arrivent les paysans, Hans portant la houe, conduit par un porte étendard muni d’une jambe de bois et d’une faux : l’antique dieu des semailles semblait tout indiqué pour symboliser ses enfants rebelles .»
(Abi Warburg Essais florentins traduction Sybille Müller présentation Eveline Pinto Klienckseick 1990 pp 265-266).
On ne souligne peut-être pas assez qu’avec l’imprimerie ces images changent de statut. La vérité aussi.
Parmi les signes non évoqués par les deux auteurs, j’y ajoute en 1492, la météorite d’Ensisheim, en Alsace toujours, qui fera l’objet d’une feuille imprimée de Sebastian Brant, d’un dessin de Dürer et d’une diffusion par l’imprimerie. J’ai déjà parlé, aussi, de l’épidémie de danse de Saint Guy qui prend en quelque sorte le relais de la lèpre, torsion à l’intérieur de la même inquiétude, selon Michel Foucault.
A la sphère mentale et à la découverte de mondes exotiques, s’ajoute ce qui est dans la réalité le contact avec une autre humanité. ainsi, pour ne s’en tenir qu’à l’année 1517, le débarquement des Espagnols au Yukapan maya, la visite d’un envoyé de l’empereur à Moscou, l’arrivée d’une mission portugaise en Chine. Heinz Schilling en publie les témoignages correspondants. Les Européens découvrent d’autres civilisations, d’autres mœurs, d’autres religions, d’autres cultures, rituels et … écritures.
La même année s’achève le Concile de Latran par une fin de non-recevoir à toute velléité de réformes – à part peut-être, mais c’était en 1515, l’acceptation des monts de piété – alors que non seulement le monde les appelait et y aspirait mais également la religion et l’église elle-même. Heinz Schillling insiste en particulier sur la jeune université d’Alcalà de Henares en Espagne dont le centre de recherches sur la Bible, sous la houlette du Cardinal de Cisneros, avait achevé en 1517, l’édition de la complutense, la bible polyglotte dite d’Alcalà, c’est-à-dire l’édition de la bible complète dans ses langues d’origine. La question de la langue vernaculaire s’y était posée aussi.
Sur le plan géopolitique et politique, ça bouge aussi, cette année-là, avec la montée en hégémonie de la maison des Habsbourg, qui allait se conclure en 1519 par l’élection de Charles d’Espagne devenu Charles Quint, empereur du Saint Empire romain germanique et surtout la victoire en 1517 de l’Empire ottoman sur le sultan mamelouk qui lui ouvrait la voie vers la péninsule arabique et les côtes d’Afrique du Nord.
La constellation des états européens ne présente pas un bloc uniforme. Elle est traversée de très vives tensions : « les rois et les princes se mettent d’une main de fer à construite leurs états, imposent leur souveraineté et leur monopole de la violence et soulèvent contre eux d’anciennes forces pré-étatiques – noblesse et chevaliers mais aussi bourgeoisie des villes et paysans. Résistance, révoltes et rebellions sont dans l’air du temps ». En 1517, se développe la conspiration paysanne du Bundschuh en Forêt Noire.
Puis il y a les guerres qui n’arrêtent pas. Leur caractère endémique, les nouvelles techniques guerrières, l’achat et l’entretien de troupes de mercenaires coûtent cher. Il faut faire payer tout cela. Pas besoin de faire un dessin pour savoir à qui. Paysans comme urbains et une partie des nobles se sentent menacés dans leur existence.
« Pour les paysans comme pour les chevaliers d’empire, les bases juridiques, corporatives et les conditions économiques de la vie quotidienne se modifient à une vitesse dramatique »
(Heinz Schilling 1517 Weltgeschiche eines Jahres CH Beck)

1517 : Machiavel fait l’âne, Erasme la paix,
et le chanoine Copernic pèse la monnaie

L’Utopie de Thomas More était paru l’année précédente. Machiavel banni de Florence vit un moment difficile. Je ne sais s’il se sent devenir bête, en tous les cas, il fait l’âne ce qui lui permet de lancer des ruades et de lâcher des pets. Heinz Schilling n’évoque pas cela mais dans l’âne d’or, un poème écrit cette année-là, qui reste inachevé, et auquel Voltaire a consacré un article du dictionnaire philosophique, on peut lire :
« … les temps où nous vivons sont si révoltants de méchanceté que, sans avoir les yeux d’Argus, on aperçoit plus facilement le mal que le bien. Si donc je crache maintenant un peu de venin quoique j’eusse perdu l’habitude de dire du mal, ce sont les temps qui m’y forcent en m’en donnant une ample matière.
et ailleurs :
« Mais personne ne doit avoir cervelle assez légère pour croire que si sa maison menace de crouler, c’est dieu qui la lui sauvera sans qu’il l’étaye : il mourra bel et bien sous ses décombres . »
(Nicolas Machiavel : L’Âne d’or, in Œuvres complètes, intr. J. Giono, éd. établie et annotée par E. Barincou, Paris, 1952, p. 54-80)
Croire qu’en ne faisant rien, on pourra se sauver parce que Dieu y pourvoira, est une critique implicite à Savorarole, considéré comme un précurseur de la Réforme
Erasme à qui l’on doit déjà (1515) un Dulce bellum, dans lequel il expliquait que ne pouvaient aimer la guerre que ceux qui n’y connaissaient rien, revient à la charge sur le même thème, deux années plus tard, en se faisant le porte parole didactique de la paix pour démonter les mobiles cachés de la guerre.
C’est la paix qui parle :
« On rougit de rappeler pour quels motifs honteux ou frivoles les princes chrétiens font prendre les armes aux peuples. L’un a prouvé ou simulé quelque droit suranné, comme s’il importait beaucoup que tel ou tel prince gouvernât l’État pourvu que les intérêts publics fussent bien administrés. Un autre prend pour prétexte un point omis dans un traité de cent chapitres. Celui-ci a un ressentiment contre celui-là au sujet d’une fiancée refusée ou enlevée ou de quelque raillerie un peu trop libre ; et, le comble de l’infamie, c’est qu’il y a des princes qui, sentant leur autorité faiblir par suite d’une paix trop longue et de l’union de leurs sujets, s’entendent en secret, de façon diabolique, avec les autres princes qui, lorsque le prétexte est trouvé, provoquent la guerre, afin de tout diviser par la discorde de ceux qui vivaient étroitement unis et de dépouiller le malheureux peuple, grâce à cette autorité sans frein que donne la guerre. C’est à quoi veillent les princes les plus scélérats qui assouvissent leurs passions au prix des malheurs des peuples et qui, en temps de paix, négligent leurs devoirs envers l’État ».
(Erasme : Complainte de la paix Folio p. 47)
Nicolas Copernic, surtout resté dans l’histoire comme astronome, était dans l’année qui nous occupe chanoine de l’évêché de Warm dont son oncle était l’évêque. En sa qualité d’administrateur, il eut à faire avec les questions financières, ce qui lui permit d’ajouter un quatrième fléau à ceux qui frappaient les hommes de son temps, la dépréciation de la monnaie :
« Quelque innombrables que soient les fléaux qui causent d’ordinaire la décadence des royaumes, des principautés et des républiques, les quatre suivants sont néanmoins, à mon sens les plus redoutables : la discorde, la mortalité, la stérilité de la terre et la dépréciation de la monnaie. Les trois premiers de ces fléaux sont si évidents que personne ne les ignore, mais le quatrième, concernant la monnaie, n’est admis que par peu de gens, par les esprits les plus ouverts, car il ne ruine pas les États d’une façon violente et d’un seul coup, mais peu à peu et d’une manière presque insensible. »
(Nicolas Copernic, Discours sur la frappe des monnaies – De monetae cudendae ratio)
Dans son essai sur la frappe des monnaie, il explique que la monnaie ne vaut pas seulement son poids de métal mais dépend aussi de la valeur que lui accorde les acteurs économiques :
« La monnaie consiste en or ou en argent marqués d’une empreinte, avec lesquels on paie le prix de vente ou d’achat des choses selon la coutume propre à tout État ou à tout souverain. La monnaie est donc, en quelque sorte, la commune mesure des évaluations. Il importe cependant que ce qui doit constituer une mesure conserve toujours une grandeur sûre et immuable, sinon l’ordre public serait fréquemment troublé et l’acheteur, comme le vendeur, se trouverait lésé ; il en serait de même si l’aune, le boisseau ou le poids ne conservaient pas une quotité bien déterminée. Par cette mesure, j’entends l’estimation de la monnaie elle-même : sans doute cette estimation dépend-t-elle de la bonté de la matière, mais il importe cependant de distinguer la valeur de la monnaie de son estimation, car on peut estimer davantage la monnaie que la matière dont elle est faite et réciproquement ». (Nicolas Copernic, Discours sur la frappe des monnaies – De monetae cudendae ratio)
En tout état de cause, il pose que la confiance se mesure et il en faut une mesure fiable. Ce qui permet de raccrocher cet essai, qui sera publié plus tard, à l’année qui nous intéresse, c’est que sa rédaction a commencé en août 1517.
« La mesure du monde et sa documentation sur des globes et des atlas, l’explication rationnelle des relations économiques et monétaires, les réflexions philosophiques sur la guerre et la paix, n’étaient que l’une des formes par lesquelles les hommes du début du 16ème siècle cherchaient à s’orienter. L’autre consistait à scruter le ciel et ses apparitions, les disettes, la faim, les épidémies ou les guerres pour y trouver les signes d’une réalité surnaturelle. Ils y voyaient l’expression d’une profonde perturbation dans la relation entre Dieu et les hommes, ou, plus grave encore, le signe annonciateur de l’imminence du Jugement dernier qui allait s’abattre sur l’humanité… »
(Heinz Schilling 1517 Weltgeschiche eines Jahres CH Beck)
Le monde vu d’Europe et l’Europe elle-même étaient donc dans une transformation accélérée. À l’intérieur de leur propre culture, les européens redécouvraient le monde antique y compris ses monstres et ses démons, à l’extérieur par son exploration, ils entraient en contact avec d’autres cultures :
« Chez beaucoup de gens le changement éveille de profondes peurs. Ils craignent pour leur avenir – pour leur destin dans ce monde-ci mais avant tout, aussi, pour leur salut dans la vie après la mort à laquelle presque tous croyaient. Et ils se raccrochaient à tout ce qu’ils pouvaient : exercices de contrition, jeûnes, prières, appels aux saints et bien entendu « indulgences » qui proliféraient. Mais cela n’avait que des effets de petits cataplasmes et ne faisait qu’augmenter la nostalgie de renouveau religieux et ecclésiastique »
(Heinz Schilling : Vor genau 500 Jahren Die Zeit 2. März 2017)
Si l’on croit au déluge ou à la proximité du Jugement dernier, se pose inévitablement la question du devenir après la mort. Enfer, purgatoire ou paradis, comment tout cela s’organise-t-il ? Quid du salut de son âme ? Par ailleurs, le purgatoire avait tendance à se rapprocher terriblement de l’enfer comme l’affirme Matthieu Arnold .
« Échappant à l’enfer puisqu’ils avaient été pardonnés, avant d’accéder à la félicité les croyants risquaient forts de séjourner dans un lieu tout aussi terrifiant, le purgatoire, où ils purgeraient les peines complémentaires que Dieu leur imposerait. En effet au long du Moyen Age, le purgatoire s’était peu à peu rapproché de l’enfer. De cette infernalisation du purgatoire ainsi que l’a qualifiée Jacques Le Goff, le Miroir des chrétiens (1470) du franciscain Dederich de Munster, premier catéchisme en allemand imprimé, nous donne une illustration saisissante lorsqu’il expose en lien avec le Credo, le sort des hommes dans l’au-delà : je crois que la peine du purgatoire est plus amère que toutes les peines qui peuvent exister en ce monde. Je crois que, dans le temps présent, Dieu est très gracieux. Je crois que, après ce temps, il sera un juge très sévère pour les méchants.» (Matthieu Arnold Luther Fayard p.100)
Nous sommes,  en 1517, à un moment culminant de la crise du religieux qui s’agglomère à l’ensemble des autres crises.
«  Il est vrai que Luther avec sa doctrine de la grâce a apporté une nouvelle vision de la sécurité dans le monde que même des intellectuels comme Albrecht Dürer ont vécu comme une libération de grandes peurs. Mais cela ne signifie pas Lumières et modernité. Comme ses contemporains, Luther est très éloigné de Lessing et de sa parabole de l’anneau organisant la cohabitation pacifique des religions ; même les sorcières, le diable et les signes prémonitoires étaient pour lui une réalité ».
(Heinz Schilling : Vor genau 500 Jahren Die Zeit 2. März 2017
On l’aura compris, pour Heinz Schilling, Martin Luther ne marque pas, comme cela est encore affirmé ici ou là, le début de la modernité. Enfermé dans la Bible, il ignorait à peu près tout du monde nouveau qui s’annonçait. Dans son histoire de l’année 1517, dont des éléments sont repris dans sa biographie du réformateur, Schilling montre à quel point ses contemporains étaient prêt à accepter un message tel que celui de Luther qui allait les soulager de leurs angoisses. L’autisme du pape, de l’église romaine, a beaucoup fait, avec l’imprimerie, pour son succès. Heinz Schilling n’hésite pas à dire que, finalement, Luther a sauvé le pape.
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Réforme : ne pas oublier l’imprimerie

Document présenté dans le cadre de l’exposition Le vent de la Réforme à la BNU de Strasbourg (Catalogue p. 138).

En haut, les huit caractères mobiles datant de la seconde moitié du 16è siècle et provenant de fouilles archéologiques. En bas, impression sur résine des caractères mobiles les mieux conservés. Celle-ci n’est pas sans évoquer une future carte perforée, ancêtre de l’informatique.
L’image montre bien, en lien avec l’invention du caractère mobile, ce que l’on pourrait appeler le devenir note du son du chant, par analogie avec ce que Bernard Stiegler appelle à partir de Sylvain Auroux le « devenir lettre du son de la parole ».
Dans la précédente chronique, j’avais surtout mis l’accent sur la dimension langue vernaculaire de la Réforme et sur la grammatisation comme extériorisation technique, à partir de la réflexion de Matthieu Arnold, affirmant que « la réformation fut la fille tout autant de la langue vernaculaire que de l’imprimerie ». Cela ne doit pas nous faire oublier le rôle à double tranchant et à effets multiples de l’imprimerie, déjà esquissé mais ici repris et approfondi.
Mais, d’abord, un petit retour sur la grammatisation.
La grammaire de la langue vernaculaire, soulignait Sylvain Auroux est ce qui « vient en dernier ». Elle était précédée d’un siècle d’alphabétisation. L’expression était utilisée au sens large par le linguiste Karl Heinz Göttert pour souligner que la langue allemande, qui est celle qui nous intéresse ici, a dû être élaborée pour le passage à l’écrit avec beaucoup d’apprentissages. Mais on peut prendre aussi l’expression au sens propre de création d’un alphabet, un découpage de la langue écrite en graphèmes, en lettres.
Je n’avais pas, sur le dernier point, évoqué la notion de gramme contenue dans celle de grammatisation. Ce que l’on appelle discrétisation consiste dans la capacité à pouvoir « isoler des grammes, c’est à dire des éléments constitutifs et en nombre fini formant un système » (Bernard Stiegler). C’est vrai pour, dans la langue, la lettre ou, comme le montre l’image ci-dessus, dans la musique, la note. C’est d’autant plus important que la grammatisation permet sa reproductibilité mécanique, sa répétition et que la grammatisation de la langue n’est pour Stiegler qu’un cas particuliers de la grammatisation des corps :
« …ce sont aussi les corps, les séquences temporelles en quoi consistent les gestes (dont la voix est un cas) et les mouvements (d’abord comme cinémato-graphie) qui sont aujourd’hui des objets de la grammatisation à travers l’image et le son »
(Bernard Stiegler : De la misère symbolique I Galilée page 112)
Nous avons même aujourd’hui pour les émotions, 🙂 et 🙁, des émoticônes.
Avec le développement du capitalisme, le découpage des gestes conduira à la taylorisation et à la prolétarisation comme perte, dans un premier temps, de savoir faire. On voit dans l’image le lien entre cette discrétisation et l’invention du caractère mobile d’imprimerie. Et le résultat de l’alliance de la note et de la lettre, en attendant le phonogramme ou gramophone, on le voit dans ce livre de cantique  photographié dans la maison de Luther, qui fut son couvent, à Wittenberg :

Imprimerie et propagande religieuse

« On a pu dire de la Réforme qu’elle fut le premier mouvement religieux qui reçut l’assistance de la presse à imprimer. Cependant, antérieurement à Luther, la chrétienté occidentale avait déjà requis l’aide des imprimeurs dans sa croisade contre les Turcs. Les dignitaires de l’Église avaient salué l’imprimerie comme un don de Dieu – une invention providentielle qui témoignait de la supériorité occidentale sur les armées infidèles ignorantes.
Si la croisade contre les Turcs fut ainsi le premier mouvement religieux à utiliser l’imprimé, le protestantisme fut assurément le premier à exploiter pleinement son potentiel en tant que moyen de communication de masse. Il fut aussi le premier mouvement d’un genre quelconque, religieux ou profane, à employer l’imprimerie à des fins de propagande explicite et d’agitation contre une institution établie. Avec leurs brochures visant à susciter un soutien populaire et destinées à des lecteurs qui ignoraient le latin, les réformateurs se muèrent, sans en avoir dessein, en précoces révolutionnaires et agitateurs. Ils laissèrent aussi des empreintes ineffaçables sous la forme de placards et de caricatures. Conçues pour attirer l’attention et stimuler l’indignation des lecteurs du XVIe siècle, leurs charges anti-papistes dessinées frappent encore par leur vigueur lorsque nous les voyons reproduites dans des livres d’histoire. L’exploitation du nouveau moyen de communication par les protestants est manifeste pour les érudits modernes.
Au surplus, les réformateurs avaient conscience de l’utilité de la presse à imprimer pour leur cause, et ils reconnaissaient son importance dans leurs écrits. Le thème de l’imprimerie en tant que preuve de supériorité spirituelle et culturelle, d’abord exploité par Rome dans sa croisade contre les Turcs « illettrés », fut repris par les humanistes allemands s’opposant à l’hégémonie romaine. Gutenberg avait déjà rejoint Arminius en tant que héros culturel autochtone avant de gagner encore en stature pour avoir fourni aux prédicateurs, princes et chevaliers luthériens leur arme la plus efficace dans leur valeureuse lutte contre la papauté. Luther lui-même décrivait l’imprimerie comme l’acte de grâce le plus grand de Dieu, et par lequel l’œuvre de l’Évangile trouve son accomplissement. A partir de Luther, le sentiment d’une grâce particulière accordée à la nation allemande fut associé à l’invention de Gutenberg, qui libérait les Allemands de leur sujétion à Rome et apportait la lumière de la véritable religion à un peuple craignant Dieu ».
(Elizabeth L . Eisenstein : La Révolution de l’imprimé / A l’aube de l’Europe moderne La découverte 1991 pp 181-182)

Atelier dans la maison Cranach à Wittenberg

Une invention à double tranchant

L’imprimerie elle-même, associée au retour humaniste aux textes grecs et hébreux, a mis à l’ordre du jour un certain nombre de questions indépendamment de Luther et des autres réformateurs, notamment concernant la Bible. On en était conscient à Rome où l’on a néanmoins tenté d’en contrôler les effets et de freiner l’accès direct et individuel à la Bible.
« Ce fut donc l’imprimerie, et non le protestantisme, qui rendit désuète la Vulgate médiévale et dynamisa l’exploitation de marchés de masse, Indépendamment de ce qui s’était passé à Wittenberg ou à Zurich, comme des autres questions soulevées par Luther, Zwingli ou Calvin, tôt ou tard l’Église aurait dû, à propos de la Bible, composer autant avec les conséquences de la révision des textes et de l’étude biblique trilingue qu’avec la forte expansion des marchés du livre. Que l’hérésie luthérienne se soit, ou non, répandue, que les abus du clergé aient été, ou non, réformés, les forces libérées par l’imprimé, grosses de formes de culte plus nationales et démocratiques, auraient dû être contenues ou autorisées à suivre leur cours.
L’argument selon lequel les positions adoptées au XVIe siècle par les catholiques, tout autant que celles des protestants, reflétaient une adaptation aux forces de « modernisation », doit être tempéré si l’on considère leurs divergences au sujet des forces liées à l’imprimerie. Selon certaines autorités, l’invention de Gutenberg aurait été « à double tranchant» puisqu’elle n’aida pas moins Ignace de Loyola que Martin Luther et stimula un renouveau du catholicisme tout en répandant des opuscules luthériens. Il est exact que la Contre-Réforme du XVIe siècle usa de l’imprimerie pour son prosélytisme et que des imprimeries catholiques servirent lucrativement l’Église romaine. Elles produisaient des bréviaires et des ouvrages de dévotion pour les prêtres de lointaines missions, des manuels pour les séminaires dirigés par les nouveaux ordres, toute une littérature dévote destinée aux laïcs pieux, et des brochures qui pourraient être utilisées plus tard par la congrégation de la Propagande créée au XVIIè siècle. Au surplus, en Angleterre, une fois assurée la mainmise des anglicans, les imprimeurs catholiques se montrèrent aussi habiles que leurs homologues puritains à imprimer et vendre clandestinement des ouvrages.
Si l’on considère uniquement la dissémination des livres et des opuscules, l’on est fondé à dire que la nouvelle technique fut exploitée de façon assez semblable par les protestants et les catholiques. Mais, […] les nouvelles fonctions remplies par l’imprimerie dépassaient la simple dissémination. Les décisions du concile de Trente visaient à contrôler ces nouvelles fonctions. En refusant d’autoriser de nouvelles éditions de la Bible, en affirmant la sujétion des laïcs à l’Église et en imposant des restrictions à leurs lectures, en mettant en œuvre de nouveaux instruments tels que l’Index et l’Imprimatur pour canaliser le flot des textes dans des voies rigidement prescrites, la papauté post-tridentine montra sa volonté de ne pas transiger. Elle prit une attitude inflexible qui se renforça encore avec le temps. Les décisions du concile de Trente inauguraient en fait une série d’actions d’arrière-garde destinées à contenir les nouvelles forces déclenchées par l’invention de Gutenberg. La longue guerre entre l’Église catholique romaine et la presse à imprimer devait se poursuivre pendant quatre siècles, et elle n’a pas encore entièrement cessé.[…].
Parmi les décisions du concile de Trente, celle du maintien de la version médiévale latine de la Bible doit être soulignée. Il s’agissait par là de résister à deux dangers différents: d’une part, celui qui venait des études grecques et hébraïques, de l’autre, celui que constituaient les traductions dans les langues vernaculaires. Car les impressions de la Bible exposaient l’autorité du clergé médiéval à un double assaut: elle était menacée à la fois par l’érudition laïque d’une élite savante et par la lecture de la Bible dans le grand public. Au niveau élitaire, des laïcs devenaient plus érudits que les hommes d’Église; la grammaire et la philologie mettaient en question le règne de la théologie ; les études grecques et hébraïques se taillaient une place dans les facultés. Au niveau populaire, il se trouvait des hommes’ et des femmes du commun pour connaître les Écritures aussi bien que les simples curés ; la vente des catéchismes et des livres de prières en langue vulgaire s’élargissait ; le latin liturgique n’était plus une langue sainte voilant des mystères sacrés. Jugée inférieure par les érudits humanistes, la traduction de saint Jérôme fut également rejetée par les réformateurs évangéliques qui la trouvaient trop ésotérique.
Bien entendu, les deux niveaux n’étaient pas absolument séparés. Un traducteur consciencieux devait posséder une certaine aisance trilingue et avoir accès à des éditions savantes. Un Tyndale ou un Luther profitaient des ouvrages publiés par des imprimeurs humanistes, et certains traduc­teurs, par exemple Lefèvre d’Étaples, étaient en même temps humanistes. Au surplus, le double assaut partait d’un seul et même endroit: l’officine de l’imprimeur.»
(Elizabeth L . Eisenstein : La Révolution de l’imprimé / A l’aube de l’Europe moderne. La découverte 1991 pp 194-195)

L’œil de l’écrit et l’oreille de l’oralité

Je retiens encore deux éléments du livre d’Elizabeth Eisenstein. Ils portent sur l’impact de l’homogénéisation pour et par la reproductibilité de l’imprimé. Le premier précise la place de l’imprimerie dans le rapport entre l’écrit et l’oral, sur le rapport de l’œil à l’oreille, lors du passage par l’école. Elizabeth Eisenstein écrit :
« La typographie stoppa la dérive linguistique, enrichit les vernaculaires en même temps qu’elle les standardisa, et prépara la voie à la purification et à la codification plus délibérées de toutes les grandes langues européennes. La répartition aléatoire de la fabrication des caractères au XVIe siècle détermina largement l’élaboration subséquente des mythologies nationales dans certains groupes distincts au sein d’États dynastiques multilingues. La reproduction de syllabaires et de traductions en vernaculaire contribua à d’autres égards au nationalisme. Une « langue maternelle », apprise «naturellement» sous le toit familial, était consolidée par l’inculcation d’un langage homogénéisé fabriqué par l’imprimé, qui était maîtrisé dès l’apprentissage enfantin de la lecture. Durant les années les plus réceptives de l’enfance, l’œil voyait en premier une version plus standardisée de ce que l’oreille avait entendu en premier. Ce fut surtout quand les écoles eurent généralisé l’enseignement de la lecture au moyen de syllabaires en vernaculaire et non plus en latin que les «racines» linguistiques et l’enracinement dans la patrie devinrent indissociables ». (o.c.).
On peut nuancer le propos. En Allemagne, le processus d’homogénéisation des idiomes s’est faite, rappelait Sylvain Auroux, par les milieux de la bourgeoise commerçante, et non par le centralisme étatique, ce qui fait, écrit-il, que « la promotion du hochdeutsch et les discussions des grammairiens sur sa nature, n’entameront jamais l’usage vernaculaire des dialectes régionaux ». C’est encore le cas aujourd’hui bien que les dialectes régionaux aient tendance à se perdre en Europe. Il en va d’eux comme de la biodiversité, si l’on n’en prend pas soin, elle s’appauvrit puis disparaît. On assiste aujourd’hui, en Alsace, à la fois comme  symptôme de crise et résurgence d’une aspiration légitime à l’individuation, à un retour du régionalisme bilingue qui, on le voit, vient de loin en ayant traversé toutes les vicissitudes de l’histoire.

« Godspot » et robot bénisseur

Avant de passer au second aspect, restons encore un moment dans  la question linguistique pour la projeter dans l’actualité. L’Église évangélique allemande a été récemment épinglée comme traficoteur de langue [Sprachpanscher] pour l’année 2017 par l’association de défense de la langue allemande. Elle lui reproche d’avoir introduit l’anglicisme godspot dans les églises pour désigner le wlan, réseau sans fil, mis à disposition des paroissiens. Épinglée aussi l’expression „Segen erleben – Moments of Blessing“ (moments de bénédiction) utilisé par un programme interactif Blessu 2, un robot distributeur de bénédictions et de versets de la bible. Les critiques font référence en cette année du cinq-centenaire aux efforts déployés par Martin Luther pour trouver le bon mot allemand dans son travail de traduction de la bible. Le vocabulaire n’est ici qu’un aspect. L’autre concerne les rapports entre religion et intelligence artificielle. L’initiative signée Stephan Krebs, de l’église protestante de la province Hesse-Nassau, « veut amener les gens à envisager la possibilité d’être bénis par une machine, [et à s’interroger] sur la nécessité d’un être humain. ». (Une source en français ici).
Se poser la question de la nécessité d’un humain dans le rapport au divin, est-ce une façon d’aller au bout du luthéranisme ? N’y a-t-il pas là la suite logique de la rationalisation de la bible et de sa transformation en système expert entamées par Luther ? Le réformateur n’a-t-il pas en grande partie démis le clergé de ses fonctions en le réduisant à sa plus simple expression ? « Pour l’essentiel, Réformation rime avec réduction » écrit le philosophe Peter Sloterdijk (Nach Gott / Après Dieu Suhrkamp 2017 p 55). La prolétarisation de la foi est en marche !

Blessu 2 le robot bénisseur

Second élément de l’homogénéisation  : la reproductibilité par l’imprimerie ne concerne pas seulement la lettre mais aussi les chiffres et l’image :
« Le fait que les lettres, les chiffres et les dessins étaient tous pareillement reproductibles à la fin du XVème siècle doit d’avantage être mis en relief. Que le livre imprimé ait rendu possible de nouvelles formes de rapports réciproques entre les éléments divers, voilà qui est plus important que le changement subi séparément par l’image, le chiffre et la lettre ». (Elizabeth L . Eisenstein : oc page 40)
La reproduction à l’identique des imprimés « modifiera pour toujours la vérité de l’écrit » (Karl Heinz Göttert). C’est ce qui fait que, comme a pu le souligner Abi Warburg, l’imprimerie a contribué non seulement à la diffusion de la Bible plus tard mais d’abord aussi à la renaissance des démons cosmiques. (J’ai déjà présenté ici  Abi Warburg ).

Le transport des démons cosmiques

« …depuis la fin de l’Antiquité, les divinités antiques n’ont jamais cessé, en tant que démons cosmiques, de faire partie des forces religieuses de l’Europe chrétienne. Elles ont eu une influence si profonde sur ses formes de vie pratiques que l’on ne saurait nier l’existence d’un règne parallèle de la cosmologie païenne, en particulier de l’astrologie, toléré en silence par l’Église chrétienne. Une tradition fidèle avait fait suivre aux divinités astrologiques un itinéraire qui, partant du monde hellénistique et passant par l’Arabie, l’Espagne et l’Italie, les amenait en Allemagne (dès 1470, ces voyageurs renaissent à Augsburg, Nuremberg et Leipzig, dans les textes et les images de la jeune imprimerie) ; elles étaient demeurées dans les écrits et dans le langage comme des divinités temporelles bien vivantes, qui désignaient mathématiquement toutes les phases de l’année, l’année elle-même, le mois, la semaine, le jour, l’heure, la minute et la seconde, tout en les gouvernant aussi au niveau personnel et mythique. C’étaient des êtres démoniques qui possédaient une double force étrangement contradictoire: en tant que signes des planètes, ils élargissaient l’espace, offrant des points de repère à la migration des âmes dans le cosmos; en tant qu’images des planètes, c’était en même temps des idoles, que la créature misérable cherchait à rejoindre dans une union mystique, à l’aide de pratiques d’adoration, comme le font les enfants. C’est justement l’espace séparant ces deux pôles opposés, qui semblent incompatibles au savant moderne, que mesure l’astronome du temps de la Réforme : l’abstraction mathématique d’une part, et une relation d’adoration cultuelle d’autre part, tels sont les points extrêmes d’une disposition de l’âme originelle, sans séparations ni limites. La logique construit l’espace de la pensée – la distance entre le sujet et l’objet – au moyen de la conceptualisation qui établit des distinctions; la magie vient précisément détruire cet espace, en rapprochant et reliant l’homme et l’objet, sur le plan des idées et sur le plan pratique; dans la pensée divinatoire de l’astrologie, nous pouvons les voir en œuvre comme un instrument encore rudimentaire, global, avec lequel l’astrologue peut faire à la fois des calculs et de la magie. L’époque où, comme l’écrit Jean Paul, la logique et la magie « fleurissaient, greffées sur un même tronc », comme le trope et la métaphore, est en fait de tous les temps; et en présentant cette polarité, l’étude scientifique des civilisations met à jour des connaissances jusqu’à présent négligées, qui peuvent contribuer à la critique positive et approfondie d’une historiographie dont la théorie de l’évolution est déterminée par des concepts purement chronologiques.
Les astrologues du Moyen Age transportèrent l’héritage hellénistique depuis Bagdad jusque dans le Nord, en passant par Tolède et Padoue; à Augsburg, les œuvres des astrologues arabes et italiens comptèrent donc parmi les premières productions illustrées de l’imprimerie.
C’est pourquoi, à la fin du XVè siècle, […] l’Antiquité astrologique connaît en Allemagne une renaissance extrêmement singulière, dont on n’a pas assez tenu compte jusqu’ici : le présent agité de luttes sociales et politiques a irrigué d’un sang nouveau les symboles planétaires qui survivent dans la littérature divinatoire – et tout d’abord les sept planètes anthropomorphiques -, ce qui en a fait en quelque sorte des divinités du moment. »
(Abi Warburg : La divination païenne et antique dans les écrits et les images à l’époque de Luther in Abi Warburg Essais florentins trad Sybille Müller présentation Eveline Pinto. Klienckseick 1990 pp 250-251)

L’invention des Taxis

C’est peut-être à cet endroit qu’il conviendrait d’associer à l’imprimerie une autre innovation qui lui est quasi contemporaine, le relais postal, qui allait raccourcir les distances. Depuis la fin du XVè siècle s’était mis en place des services postaux sous l’égide de la famille des Tassis, une famille originaire d’Italie. L’un d’entre eux, François de Tassis, en établissant des relais tous les 28 kilomètres, réussit à raccourcir les distances et à accélérer la distribution du courrier.
Le 12 novembre 1516, Charles 1er, roi d’Espagne, futur Charles Quint,  empereur d’Allemagne, confère aux Tassis (devenus de la Tour et Tassis ou Taxis par la suite), le monopole de la poste internationale à charge pour eux d’en organiser l’efficacité et ainsi faciliter les échanges de courrier et la circulation non seulement des idées mais des flux financiers, plus tard aussi des personnes. Le centre européen de la poste des Taxis sera installé à Bruxelles. Ils parviendront à un accord avec François Ier, qui y voyait son intérêt,  pour faire passer la poste du nord au sud en passant par la France.
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La Réforme, l’écriture et la révolution technologique de la grammatisation

Il m’a amusé de subvertir l’affiche et la couverture du catalogue de l’exposition Le vent de la réforme à la Bibliothèque universitaire de Strasbourg par deux citations respectivement extraites du livre de Matthieu Arnold, Luther (Fayard p.325) et de Sylvain Auroux La révolution technologique de la grammatisation (Editions Mardaga 1995). L’affiche a quelque chose de choquant venant d’une bibliothèque universitaire, qui n’en donne aucune précision, dans la mesure où elle perpétue une légende avérée. Il est à peu près certain que cette gestuelle n’est pas attribuable à Luther quand bien même on pourrait discuter pour savoir si les 95 thèses de la proposition de disputation portant essentiellement sur les indulgences ont été affichées ou non. C’était une pratique de l’époque que d’informer d’une proposition de controverse. La même légende se retrouve dans la bande dessinée consacrée à Luther. Où le geste se veut en outre révolutionnaire.
Il est d’autant plus curieux que la légende se perpétue en France qu’on y croit de moins en moins en Allemagne. Cela fait partie du storytelling de l’Église réformée. Le mettre en cause revient à dire à un Suisse que Guillaume Tell n’a pas existé. Il y a d’ailleurs une énorme contradiction entre ce geste qui se veut populaire, rebelle, et le contenu de ce qui est affiché, un texte en latin destiné à une disputatio universitaire.
Je voudrais dans ce qui suit m’interroger sur ce que signifie l’expression fille de la langue vernaculaire et de l’imprimerie ? Et montrer que, si un outil se forge dans l’époque de la Réforme, c’est outil est linguistique. Au terme d’un processus qui la dépasse et qui est d’une portée considérable. Mais avant de voir, avec Sylvain Auroux ce qu’est la grammatisation, en quoi elle est une technologie et une révolution, un rappel de l’état de la langue à l’époque où Martin Luther entreprend la traduction de la Bible en langue allemande.

Langue thudesque

Sans remonter trop loin, rappelons que les Serments de Strasbourg, au 9ème siècle, que prononcent, contre leur frère Lothaire, les petits fils de Charlemagne, Charles plus tard surnommé le Chauve et Louis qui sera appelé le Germanique, consignent pour la première fois grâce au chroniqueur Nithard, autre petit-fils de Charlemagne, l’usage officiel d’autres langues que le latin à savoir la lingua theudisca (langue thudesque) la romana lingua. (J’en ai parlé ici). Voici à quoi ressemblait la première :
Obar Karl then eid, then er sinemo bruodher Ludhuuuige gesuor, geleistit, indi Ludhuuuig min herro, then er imo gesuor, forbrihchit, ob ih inan es iruuenden ne mag, noh ih noh thero nohhein, then ih es iruuenden mag, uuidhar Karle imo ce follusti ne uuirdit. » (Si Charles observe le serment qu’il a juré à son frère Louis et que Louis, mon seigneur, rompt celui qu’il lui a juré, si je ne puis l’en détourner, ni moi ni aucun de ceux que j’en pourrai détourner, nous ne lui prêterons aucune aide contre Charles).
Avec le mot theudisca, nous avons, en passant par diutisch, l’origine du mot deutsch, allemand, qui signifie du peuple.
Je résume à grands traits. Suit un siècle d’alphabétisation. L’expression est utilisée dans une optique large par le linguiste Karl-Heinz Göttert  au sens où :
« la langue allemande a dû être élaborée pour le passage à l’écrit avec beaucoup d’apprentissages : adapter les lettres latines, élargir le vocabulaire, fluidifier les phrases ». (Karl-Heinz Göttert : Deutsche Sprache. 100 Seiten. Reclam)
Autour de l’an 1000, ce sera chose à peu près faite et cela permettra l’apparition de premières, non plus traductions strictes, mais déjà des adaptations des évangiles. Puis, ce sera le tournant de la langue profane des poètes sur le modèle de la littérature courtoise et des chansons de geste. Nous aurons pour la première Walter von der Vogelweide et pour les seconds Hartmann von Aue avec Erec et Yvain, Wolfram von Eschenbach et son Parzival, Gottfried von Strassburg et son Tristan, et l’anonyme Chanson des Niebelungs. Dans le domaine de la prose, Karl Heinz Göttert ajoute celle des prédicateurs, et surtout ce qu’il appelle la mystique féminine. C’est par ce biais que les femmes qui n’avaient accès ni à l’école latine ni au clergé s’exprimeront. On peut citer ici Mechthild von Magdebourg qui « apporte à la langue allemande le vocabulaire du sentiment religieux ». Au Moyen-Âge, la littérature est encore largement orale et sans le collectage du Codex Manesse, il n’en resterait aujourd’hui plus grand chose. Nous sommes au 14ème siècle, celui de l’invention des lunettes de lecture. Puis vint celle de l’imprimerie au milieu du 15ème .
« Avec l’impression de livres, les livres pour la première fois apparaissent sous une forme identique, ce qui modifiera pour toujours la vérité de l’écrit ». (Karl-Heinz Göttert : oc)
A noter que les premiers imprimés de Gutenberg, avant la Bible, concernaient les indulgences. La première bible dite Bible à 42 lignes connaît une diffusion très restreinte : 150 exemplaires papier. Du temps de Luther, elle atteindra 3000, dans le meilleur des cas même 5000 exemplaires.
« Les quantités nouvelles posaient un problème que l’on avait omis et que l’on pouvait omettre au vu de la faible portée des manuscrits, à savoir le caractère inachevé de la langue allemande, son absence d’unité ». (Karl-Heinz Göttert : oc)
Pendant tout le Moyen Age, l’allemand n’existait que dans ses variantes dialectales, parlées de toute façon mais aussi écrites. Je passe sur la question des voyelles longues ou brèves, les diphtongues. Et de leur unification au bout d’un moment. L’important à retenir ici est la persistance de parlers régionaux mais aussi le fait qu’un certain processus d’unification était déjà amorcé. La langue qu’emploiera Martin Luther pour la traduction du Nouveau Testament, en 1522, à partir de l’édition grecque (et latine) établie par Erasme, sera non pas celle qu’il entendra dans son entourage mais celle de la chancellerie du Prince électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce dernier devait devenir empereur avant de renoncer au profit de Charles Quint. La Saxe était à l’époque l’une des régions les plus avancées de l’Empire grâce à l’industrie minière et dans une position centrale entre le nord et le sud. En d’autres termes, Luther a utilisé la langue d’un territoire en devenir et central.
« Les Allemands ne manquaient pas de bibles en langue vernaculaire : entre 1466 et 1518, outre les éditions partielles, quatorze impression de l’écriture sainte avaient déjà paru en hochdeutsch (le haut-allemand, parlé surtout en Allemagne du Sud) et quatre en niederdeutsch (bas-allemand, dialecte propre à Allemagne du Nord. Cependant, ces traductions assez peu répandues souffraient de plusieurs défauts : fondées sur le texte latin de la Vulgate, elles le restituaient souvent de manière trop littérale, proposant à leur lecteurs un style lourd difficilement compréhensible. Dans la veine des humanistes, Luther décida de revenir aux sources de la Bible, l’hébreu et le grec, mais il s’attacha aussi à rendre la Bible dans un allemand accessible à ses contemporains ». (Matthieu Arnold : Luther. Fayard p. 259).

Vers un dialecte protestant

Pour traduire, explique Karl-Heinz Göttert, Luther a le plus souvent opté pour la variante moyenne-allemande.
« La traduction de la Bible par Luther en 1522 constitue un jalon dans le processus d’unification de la langue. Dans le passé, on fêtait Luther comme créateur de l’allemand standard en nouvel haut-allemand, aujourd’hui nous savons qu’il suivait le courant. De ce point de vue c’est moins Luther que la Bible avec son incroyable diffusion qui a donné à l’unification de la langue une forte impulsion. »
Sans compter les copies pirates, il y aura, du vivant du réformateur, 430 éditions complètes ou partielles, estimées à un demi million d’exemplaires. La célébrité qu’il avait acquise à la Diète de Worms a contribué à la diffusion. Luther opère un changement de perspective. Il ne s’agissait plus de s’orienter en fonction de la fidélité à l’original mais de traduire en s’attachant à la compréhension du destinataire. Il ne s’agissait pas seulement d’une question linguistique car la traduction n’était pas neutre. Il s’opérait en même temps une réforme de la religion, ce qui fera dire à l’un des frères Grimm, Jacob Grimm, que la langue allemande était un dialecte protestant. C’est notamment dans la Bible que les futurs grammairiens puiseront leurs exemples pour codifier la langue. Mais ce sera encore un processus long. La Grammatica Germaniae lingae de Johannes Clajus date de 1578. Il est vrai que, comme le note Sylvain Auroux, « la grammaire vient en dernier ».  Il faudra attendre encore un bon siècle pour voir le nombre de livres imprimés en allemand dépasser celui des livres écrits en latin.

Sola fide (la foi seule)

C’est sur la double implication, à la fois linguistique et théologique, de sa traduction que Luther a été amené à s’expliquer. Il pose lui-même le problème dans sa Missive sur la traduction :
« pour quelle raison, au chapitre III de l’Epître aux Romains, j’ai traduit les paroles de saint Paul arbitramur hominem justificari ex fide absque operibus, de la façon suivante: Nous estimons que l’homme est justifie sans les œuvres de la loi, seulement par la foi. En outre, vous remarquez que les papistes ont été outrecuidants à l’excès, parce que le mot sola (seule, seulement) ne se trouve pas dans le texte de Paul et que cet ajout par moi fait à la Parole de Dieu ne serait selon eux point tolérable, etc. »
Dans la nouvelle traduction de la Bible en français (Fayard), le passage dont il est question s’exprime ainsi :
« Parce que nous estimons que la foi justifie l’homme sans les actes dictés par la loi »
La modification apportée par Luther est d’importance. Le fait que seule la foi [sauve] sans les œuvres est en effet l’une des maximes de la nouvelle religion au nombre de cinq, qui sont autant de délégitimation de l’Église de Rome : sola fide, sola scriptura (l’écriture seule), sola gratia (la grâce seule), solus Christus (Le Christ seul) Soli Deo gloria (pour la gloire de Dieu seulement). Je note au passage que cette opposition de la foi contre la loi fait renvoi à une bifurcation biographique :  la décision prise par Luther d’abandonner les études juridiques pour entrer au couvent.
Après avoir assumé sa vantardise, affirmé qu’il s’agissait de sa traduction et qu’il faisait ce qu’il voulait, et que les papistes, s’ils n’étaient pas contents, n’avaient qu’à s’y mettre, il explique :
« Donc, en Romains, III, je savais pertinemment que le mot solum ne figure pas dans le texte latin et grec, et les papistes n’avaient pas besoin de me l’enseigner. Il est exact que les quatre lettres sola n’y figurent pas – des lettres que les têtes d’ânes contemplent comme les vaches un nouveau portail, sans se rendre compte cependant que ces lettres correspondent à l’intention même du texte, et que, quand on veut le traduire en allemand de façon claire et intelligible, on ne peut pas s’en passer, En effet, j’ai voulu parler allemand et non latin ou grec, car j’avais décidé d’utiliser l’allemand dans ma traduction, Or, il est dans la nature de notre langue allemande, quand elle parle de deux choses dont la première est affirmée et la seconde niée, d’utiliser le mot solum (allein, seulement) outre la négation ne… pas ou pas de. Par exemple, quand on dit : le paysan apporte seulement du grain et pas d’argent ; Non, en vérité, je n’ai actuellement pas d’argent, mais seulement du grain ; J’ai seulement mangé et pas encore bu ; As-tu seulement écrit et pas relu ? Et ainsi de suite, dans d’innombrables tournures d’usage courant.
Bien que les langues, latine ou grecque, ne le fassent point, la langue allemande procède ainsi dans toutes ces expressions : cela est dans sa nature [?] d’ajouter le mot seulement pour renforcer et préciser les mots ne… pas ou pas de. En effet, bien que je puisse également dire : le paysan apporte du grain et pas d’argent, les mots et pas d’argent n’ont pas un sens aussi fort et précis que quand je dis : le paysan apporte seulement du grain et pas d’argent », et ici, le mot seulement renforce à ce point les mots pas de qu’il en fait une expression allemande forte et claire. En effet, il ne faut pas demander à 1a lettre de la langue latine comment on doit parler allemand, comme le font ces ânes, Au contraire, il faut le demander à la mère en son foyer, aux enfants dans la rue, à l’homme du commun sur la place du marché, et regarder ceux-ci à la gueule pour voir comment ils parlent et traduire en conséquence – ainsi, ils comprennent et s’aperçoivent qu’on leur parle allemand.»
(Martin Luther Missive sur la traduction et l’intercession des saints (1530) Trad Hubert Guicharousse in Œuvres II Gallimard Pléiade p. 445)
Mais la traduction pour faciliter la compréhension du destinataire n’est qu’un aspect de la question. L’autre est théologique : il faut répondre à la crise de la foi et retrouver la confiance dans le salut. Il cherche dans l’explication linguistique une façon d’y répondre. Il lie d’ailleurs lui-même les deux dimensions à la fin de son texte. Ce n’est pas seulement une question de traduction, ses adversaires, ceux qu’il appelle les papistes, l’ont très bien compris et lui aussi :
« Mais assez parlé de la traduction et des caractéristiques propres aux langues. En effet, je ne me suis pas seulement fié ni plié à ces caractéristiques des langues pour ajouter solum (seulement) en Romains, III mais au contraire, le texte et la pensée de saint Paul le requièrent et l’exigent de façon impérieuse, car l’apôtre traite en cet endroit du point capital de la doctrine chrétienne, à savoir celui qui enseigne que nous sommes justifiés par la foi en Christ, sans aucune œuvre de la Loi. […]
Donc, puisque, fondamentalement, le sujet exige qu’on dise que la foi seule justifie, ainsi que les caractéristiques de notre langue allemande, qui enseignent également qu’il faut s’exprimer ainsi, que j’ai en outre l’exemple des saints Pères de l’Église, que cela est dicté par les périls qu’encourent les gens, qui ne doivent pas être attachés aux œuvres et manquer de foi au point d’en oublier le Christ – particulièrement à notre époque où ils sont accoutumés depuis si longtemps aux œuvres qu’il faut les en arracher avec force -, il n’est pas seulement légitime, mais aussi hautement nécessaire de dire de la façon la plus claire et évidente que seule la foi, sans les œuvres, justifie : je regrette de ne pas avoir ajouté aucune et d’aucun, donc de ne pas avoir traduit sans aucune œuvre d’aucune loi, de sorte que cela soit pleinement et franchement exprimé. C’est pourquoi ma traduction du Nouveau Testament restera ainsi, quand bien même tous les ânes papistes deviendraient fous furieux ; ils ne me feront pas ôter ce mot. » (Martin Luther oc p 453)
Non seulement la Bible le dit – du moins est-ce sa lecture – mais la langue allemande le confirme. Les œuvres dont il est question sont celles de la piété. On lui reprochera même de négliger celles de la charité. Luther avait eu, moine, une pratique obsessionnelle des exercices de piété avec le sentiment qu’ils ne faisaient que l »éloigner de la foi. Il faut entendre : celle dans le Christ. On voit que je m’efforce de comprendre ce qui est pour moi bien lointain pas seulement dans le temps.
Le Newes Testament Deutzsch, selon l’orthographe employée à l’époque, paraîtra en 1522. La Bible en entier attendra 1534. Les révisions successives et la traduction de l’Ancien Testament seront une œuvre collective signée D. Mart.Luth. L’édition non reliée de la Bible complète coûtait le salaire d’un compagnon maçon, en Allemagne centrale, précise l’historien  Heinz Schilling. (Luther Biographie Salvator)

Beruf

Certains choix de traduction effectués par les réformateurs ont eu des conséquences idéologiques précises, comme l’a montré Max Weber, à partir d’un exemple, celui du mot Beruf. Pour traduire dans la Sagesse de Jésus Ben Sira ce qu’en termes contemporains on rend par vieillis sur ton ouvrage, Luther a substitué au mot tâche, corvée, ouvrage, le mot Beruf mot à connotation religieuse provenant de Berufung au sens d’appel intérieur, de vocation. Max Weber a détaillé cette question dans son livre L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme dans lequel il écrit :
« Le mot [Beruf, au sens de position dans la vie, de domaine délimité de travail (Lebensstellung)], dans son acception actuelle, est issu des traductions de la Bible où il correspond à l’esprit du traducteur et non à celui de l’original. Dans la traduction luthérienne de  la Bible, il semble qu’il  soit pour la première fois employé  tout à fait dans notre acception actuelle dans un passage de Siracide (XI, 20 et 21). Il a pris ensuite sa signification actuelle dans la langue profane de tous les peuples protestants, alors qu’auparavant on ne pouvait trouver la moindre ébauche dans ce sens dans aucune littérature profane d’aucun de ces peuples (…). Une chose était au premier chef absolument nouvelle : c’était le fait d’estimer l’accomplissement du devoir à l’intérieur des professions séculières comme le contenu le plus élevé que pût revêtir dans l’absolu l’activité morale de l’individu. C’est là ce qui eut pour conséquence inévitable l’idée que le travail quotidien dans le monde revêtait une signification religieuse, et qui produisit  la notion de profession-vocation. [pour la première fois en ce sens-là]. Dans la notion de profession-vocation s’exprime donc le dogme central de toutes les dénominations protestantes, lequel réprouve la distinction qu’introduisent les catholiques dans les commandements moraux chrétiens entre praecepta et consilia et lequel reconnaît comme seul moyen de mener une vie agréable à Dieu, non pas de renchérir sur la moralité intramondaine par le moyen de l’ascèse monastique mais exclusivement d’accomplir les devoirs intramondains, tels qu’ils découlent de la position de chaque individu dans la vie ; position qui,  de ce fait, devient sa profession-vocation [Beruf] »  (Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme Traduction Jean Pierre  Grossein. Tel Gallimard pp 66-72)
Le sociologue allemand fait par ailleurs le lien entre cette traduction et celle évoquée précédemment concernant la sola fide :
« Mais quand il [Luther] tire plus clairement les conséquences de l’idée de la sola fide <par la foi seule>, quand il accentue de ce fait avec une acuité croissante son opposition aux conseils évangéliques catholiques du monachisme, dictés par le diable, la signification de la profession-vocation prend plus d’importance. Désormais la conduite de vie monacale n’est pas seulement, à l’évidence, dépourvue de toute valeur quant à la justification devant Dieu ; elle apparaît aussi à ses yeux comme le produit d’un manque de charité qui se dérobe égoïstement aux devoirs du monde. Par contraste, le travail dans une profession séculière paraît être l’expression extérieure de l’amour du prochain ; c’est toutefois sur un mode totalement étranger au monde, et dans une opposition presque grotesque, aux propositions d’Adam Smith, que Luther renvoie en particulier, pour fonder son point de vue, au fait que la division du travail force chaque individu à travailler pour d’autres. Mais cette justification, pour l’essentiel scolastique comme on le voit, disparaît bientôt à son tour, et Luther ne fait plus que renvoyer, en y insistant de plus en plus, au fait que l’accomplissement des devoirs intramondains est en toute circonstance la seule voie par où plaire à dieu, que c’est là, et là seulement, la volonté de Dieu, et que, pour cette raison, chaque profession licite a tout simplement la même valeur devant Dieu.  (Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme Traduction Jean Pierre  Grossein. Tel Gallimard pp 73-74)

La révolution technologique de la grammatisation

Document extrait de « Wir sind allzu lange deutsche Bestien gewesen » in Volksbildung bei Luther und Melanchthon ; eine Textsammlung / Stiftung Luthergedenkstätten in Sachsen-Anhalt. Hrsg. und kommentiert von Volkmar Joestel und Friedrich Schorlemmer

Le document ci-dessus reproduit la lettre manuscrite écrite, le 14 août 1558, par Philipp Melenchthon, compagnon de Luther à Wittenberg, qualifié de précepteur de la nation allemande. Elle recommande au maire de Herzberg d’engager comme enseignant Johannes Clajus, qui n’est autre que le rédacteur de la première grammaire allemande, la Grammatica Germanicae Linguae qui date de 1578. Grammatica germanicæ linguæ. Iohannis Claij Hirtzbergensis : ex bibliis Lutheri germanicis et aliis eius libris collecta. Le titre de l’ouvrage en latin précise que cette grammaire repose sur des exemples tirés entre autre de la Bible de Luther. Le lien entre la Réforme et la grammaire ne saurait être plus explicite. Mais cela ne se fera pas d’un coup.
« Clajus apporte une des premières réponses (dans l’aire germanique) au problème que le passage du latin au vernaculaire posait en termes nouveaux, à savoir celui du degré d’universalité des catégories du latin. Si, par delà le schéma de présentation et le métalangage, Clajus conserve autant que faire se peut les catégories de la grammaire (gréco)latine, il ne peut méconnaître que certaines distinctions du latin lui sont propres (ex. les genera verbi, différents en latin et en allemand). Il observe que l’universel se situe au niveau de la signification, et note qu’une même signification peut être exprimée différemment selon les langues, sans toutefois exploiter totalement cette dernière réflexion (ex. le système des cas, donné comme identique en latin et en allemand, et ce en dépit des paradigmes respectifs) ». (Claire Lecointre : Clajus, Johannes)
Le travail considérable de traduction de la Bible s’est fait sans qu’existât encore une grammaire de la langue allemande, à partir du latin et du grec (puis de l’hébreu) et en s’en éloignant. Luther fait preuve d’une conscience de la langue à travers sa pratique de celle-ci. Sylvain Auroux appelle cette conscience (Sprachbewusstsein) un savoir épilinguistique. En même temps, sa façon de discuter la bonne traduction, de comprendre un texte, est déjà une étape de la grammaire, une première forme d’analyse grammaticale, un pas vers la grammatisation. Celle-ci consiste pour Auroux à se doter d’un outillage métalinguistique. Cela se produit avec l’apparition de grammaires et des dictionnaires. Il faudra encore quelques dizaines d’années. Pour le philosophe linguiste, la grammatisation est une révolution technologique :
«  la Renaissance européenne est le point d’inflexion d’un processus qui conduit à produire des dictionnaires et des grammaires de toutes les langues du monde (et pas seulement des vernaculaires européens) sur la base de la tradition gréco-latine. Ce processus de grammatisation a profondément changé l’écologie de la communication humaine et a donné à l’Occident des moyens de connaissance et de domination sur les autres cultures de la planète. Il s’agit proprement d’une révolution technologique dont je n’hésite pas à considérer qu’elle est aussi importante pour l’histoire de l’humanité que la révolution agraire du néolithique ou la révolution industrielle du XIXe siècle ». (Sylvain Auroux : La révolution technologique de la grammatisation Editions Margada Philosophie et langage Liège 1995)
La connaissance métalinguistique (= sciences du langage) suppose l’ élaboration d’outils de connaissance. La rupture n’intervient que « lorsque les grammairiens postulent des éléments non manifestes pour expliquer les phénomènes observables ou dans le domaine du comparatisme, au XIXe siècle, avec les lois phonétiques et les reconstructions ».
« La grammaire n’est donc pas une simple description du langage naturel. Il faut la concevoir aussi comme un outil linguistique : de même qu’un marteau prolonge le geste de la main et le transforme, une grammaire prolonge la parole naturelle, et donne accès à un corps de règles et de formes qui ne figurent souvent pas ensemble dans la compétence d’un même locuteur. Cela est encore plus vrai des dictionnaires : quelle que soit ma compétence linguistique, je ne maîtrise certainement pas la quantité des mots qui figurent dans les grands dictionnaires monolingues qui seront produits à partir de la fin de la Renaissance (le contraire rendrait au reste ces dictionnaires inutiles à toute autre fin que l’apprentissage des langues étrangères). Cela signifie que l’apparition des outils linguistiques ne laisse pas intactes les pratiques linguistiques humaines. Avec la grammatisation – donc l’écriture, puis l’imprimerie – et, en grande partie, grâce à elle, sont constitués des espace/temps de communication dont les dimensions et l’homogénéité sont sans commune mesure avec ce qui peut exister dans une société orale, c’est-à-dire sans grammaire. » (Sylvain Auroux : oc)
Il existe divers degré de maîtrises du langage et partant différents degrés de compétences techniques. Il appelle techniques les
« pratiques codifiées permettant d’obtenir le plus souvent (existence d’un simple savoir-faire, ce que dans d’autres domaines on appelle un tour de main) ou à tout coup (existence de règles mécaniques), un résultat voulu. Ces techniques constituent les arts du langage. Elles donnent également lieu à la reconnaissance de compétences spécifiques, susceptibles de recevoir un statut professionnel dans une société donnée (conteurs, truchements ou interprètes, poètes, rhéteurs, scribes, etc.), ce que l’on peut appeler les métiers du langage ». (Sylvain Auroux : oc)
A côté de la grammatisation et la standardisation des vernaculaires européens, s’ajoute lors de l’exploration du globe, la colonisation et l’exploitation de vastes territoires, un « long processus de description, sur la base de la technologie grammaticale occidentale, de la plupart des langues du monde » :
« Cette entreprise ramifiée de savoir multilingue – dans le contexte de laquelle naîtront aussi bien la grammaire générale que la grammaire comparée – est aussi unique dans l’histoire de l’humanité que la physique mathématique galiléo-cartésienne, à laquelle elle est sans conteste homogène, ne serait-ce que par l’idée de déterminer des régularités qui seraient, non pas des prescriptions de l’usage culturel des langues, mais des nécessités inhérentes à leur nature ou des «lois» de leur développement historique ».(Sylvain Auroux : oc)
Nous avons vu dans nos exemples, avec Ulrich von Hutten et Thomas Müntzer ainsi qu’avec Luther que coexistaient un latin de plus en plus abstrait donnant un caractère ésotérique à la messe et une langue vernaculaire, en l’occurrence l’allemand, et que la pression vers la scripturisation de cette dernière allait s’accentuant tant pour des raisons politiques que religieuses. Religieuses :
«  … c’est la place de l’Eglise dans la société qui assure l’ancrage du latin. Ce dernier sera en péril dès que prendront de l’importance des activités sociales, qui, tout en réclamant écriture et techniques intellectuelles, formeront une sphère étrangère à l’Église (le commerce) ou lorsque la Réforme en proclamant la nécessité pour tous de l’accès direct aux textes sacrés (cf. la théorie luthérienne du sacerdoce universel) minimisera le rôle des intermédiaires lettrés ». (Sylvain Auroux : oc)
Rappelons-nous aussi la manière dont Thomas Müntzer expliquait l’usage, dans la messe, du latin, face à une langue vernaculaire qu’il a qualifié de désordonnée :
« il est facile de comprendre qu’ils chantaient en latin, parce que la langue allemande était encore tout à fait désordonnée, et aussi afin de maintenir les gens dans l’unité de la foi car au même moment toute l’Asie se séparait de la chrétienté. Or, il serait étonnant que cette situation des débuts ne soit pas améliorée. Car toute l’activité raisonnable des hommes tend vers l’amélioration progressive.[…] » Thomas Müntzer : La messe évangélique en allemand in Thomas Münzer, écrits théologiques et politiques. Traductions introduction et notes par Joel Lefebvre. Presses Universitaires de Lyon)
Dans le domaine de la littérature, le passage à l’allemand écrit était en gestation notamment dans l’espace rhénan. Il nécessitait encore des justifications. En 1494, Sébastien Brant, dans son Narrenschiff (Nef des fous), justifie l’emploi de la langue allemande par le fait que c’est celle des fous. Le narrateur se déclare d’entrée heureux que l’allemand soit de rigueur car il ne sait pas bien du tout le latin. En fait, Brant placera l’allemand au même plan de dignité que le latin. Son contemporain et ami Jean Geiler de Kaysersberg prononçait ses sermons en allemand dans la cathédrale de Strasbourg. En 1515, Thomas Murner qui sera un adversaire catholique de Luther avait traduit en allemand l’Eneïde de Virgile ainsi que d’autres textes. « Il n’y a dans ce mien méchant écrit ni art ni subtilité, car je suis malheureusement ignorant de la langue latine, et ne suis qu’un pauvre laïc» est-il écrit dans la préface à l’édition allemande de Till Eulenspiegel (1519). En 1587, encore, l’auteur – anonyme –  de l’ Historia von D. Johann Fausten dem weitbeschreyten Zauberer vnnd Schwartzkünstler justifie l’usage de la langue allemande par la nécessité de bien faire comprendre à tous ce dont est capable le diable. Il précise au lecteur chrétien qu’il disposera bientôt d’une édition latine. Je profite de ce rappel pour réparer un oubli qui m’a été signalé par un lecteur : j’aurais en effet pu citer Paracelse (1493-1541), notamment, qui à la même époque écrivait en langue alémanique. Ulrich von Hutten a donné un caractère politique aux motivations de passer à la langue allemande écrite
 « En latin, j’écrivais avant, ce [que j’écrivais] n’était pas connu de tous, maintenant j’écris à la patrie de la nation allemande dans sa langue pour suivre les choses »
Il y a une imbrication entre le mouvement de grammatisation, la constitution des nations et la Réforme à laquelle il faut bien sûr associer la Contre-Réforme :
« La constitution des nations européennes correspond à une profonde transformation des rapports sociaux (naissance du capital marchand, urbanisation, mobilité sociale, extension des relations commerciales, etc.), y compris dans leurs aspects religieux (Réforme (1517) et Contre-Réforme). L’expansion des nations entraîne inéluctablement une situation de luttes entre elles, ce qui se traduit immanquablement par une concurrence, renforcée parce qu’institutionnalisée, entre les langues, La vieille correspondance une langue, une nation, en prenant valeur, non plus pour le passé, mais pour le futur, acquiert un nouveau sens : les nations devenues quand elles l’ont pu des États, ceux-ci vont faire de l’apprentissage et de l’usage d’une langue officielle une obligation pour leurs citoyens.
Le mouvement de grammatisation des vernaculaires à la Renaissance ne ressemble pas, dans ses motivations, à celui de l’irlandais ou du provençal. Il ne s’agit plus seulement de fournir un instrument à la poésie, mais de déplacer le milieu linguistique de l’ensemble des activités intellectuelles. Certes la littérature est concernée en premier chef (son apparition plus ou moins précoce semble avoir des conséquences pour celle de la grammatisation, et c’est elle qui guide les discussions théoriques), mais pour comprendre l’ampleur du déplacement, il suffit de remarquer que la parution de traités de logique rédigés dans le vernaculaire accompagne globalement la grammatisation, (…). C’est tout le corpus scolaire du trivium [= les trois enseignements de base : la grammaire, la dialectique et la rhétorique] qui est transféré au vernaculaire. Le latin restera pour plusieurs siècles encore une langue privilégiée de la communication scientifique, mais les activités intellectuelles des nouvelles élites, et les activités spirituelles d’une large partie de la population (cf. Luther et la Réforme) vont désormais s’appuyer sur une culture et une pratique codifiée (d’où l’importance de l’enseignement de la rhétorique) du vernaculaire. Cette culture correspond à une véritable politique linguistique. L’absolutisme centralisateur de la monarchie est le moteur de cette politique en France et en Espagne. En l’absence d’État central, elle, est prise en charge, en Italie, par les élites régionales, qui rencontrent des difficultés à résoudre la questione della lingua, et, en Allemagne, par les milieux de la bourgeoise commerçante, ce qui fait que la promotion du hochdeutsch et les discussions des grammairiens sur sa nature, n’entameront jamais l’usage vernaculaire des dialectes régionaux. Lorsque l’on grammatise les vernaculaires européens, il ne s’agit pas simplement de les décrire, mais de leur donner un véritable outillage, semblable à celui dont disposaient pour leur langue les Grecs et les Latins. C’est d’une translatia studiorum qu’il s’agit.
On comprend mal cette entrée en scène des vernaculaires, si on ne la met pas en perspective avec trois éléments fondamentaux : la refonte de la grammaire latine, l’imprimerie et les grandes découvertes. Il y a une intrication chronologique complexe entre tous ces éléments (avec un léger avantage pour la refonte des études latines et l’imprimerie), si bien qu’il est hors de question d’établir une causalité linéaire entre eux ». […](Sylvain Auroux : oc)
Les humanistes en préconisant le retour aux auteurs anciens, au beau contre le latin médiéval technique et dont les structures sont calquées sur les langues vernaculaires ont largement « contribué à donner au latin son véritable statut de langue morte »
Et puis il y a l’imprimerie. Comment cette technique nouvelle intervient-elle ? Certes, son invention est antérieure à la grammatisation des vernaculaires et elle a d’abord contribué à la diffusion des textes latins, Sylvain Auroux pose néanmoins l’hypothèse selon laquelle grammatisation et imprimerie font partie de la même révolution techno-linguistique :
« … l’imprimerie a des conséquences sur la grammatisation. La pratique manuscrite médiévale laisse place (du moins théoriquement, n’oublions pas les ateliers de copistes), pour chaque exemplaire, à la variabilité, notamment orthographique. Avec l’imprimerie, non seulement la multiplication du même est incontournable, mais la normalisation des vernaculaires devient une affaire de standard professionnel. L’orthographe, la ponctuation et la régularisation de la morphologie concernent les imprimeurs typographes (avec ou sans le concours des auteurs et des grammairiens, voire contre eux) d’abord au sein de chaque atelier, puis pour tous ceux qui travaillent sur la même langue. La diffusion du livre imprimé impose, alors, la constitution d’un espace illimité dans lequel chaque idiome, délivré de la variation géographique, est devenu isotope. Une telle isotopie, dans les univers à écriture manuscrite, ne se rencontre que pour une seule langue (le latin ou le sanskrit, par exemple). En dehors des univers culturels disposant de l’imprimerie, on ne rencontre pas de cas où tant de langues aient été normalisées quasi-simultanément, dans un laps de temps aussi court et dans une ère géographique si restreinte.
Il n’est pas non plus impossible de rattacher à l’imprimerie une certaine évolution du fonctionnement cognitif. L’écriture manuscrite, comme la micro-informatique aujourd’hui, tend à ne pas dissocier le processus de production intellectuelle du texte et celui de sa réalisation matérielle. Le mode privilégié d’historicisation du savoir, c’est la permanence du texte à quoi s’ajoutent, par couches successives, gloses et commentaires, l’innovation est noyée dans un processus indéfini d’accrétion. Le savant médiéval est un nain juché sur l’épaule des géants. Il est symptomatique de voir, avec le développement de l’imprimerie, le scoliaste, type du savant antique et médiéval, disparaître progressivement des disciplines scientifiques. Avec l’imprimerie, écrire et publier sont nécessairement des activités différentes. Plus que ne l’avait jamais fait aucun atelier de copiste, l’atelier de l’imprimeur finit par disjoindre la production intellectuelle du texte et sa reproduction matérielle, qui sont, au départ, fortement liées (cf. par exemple, le cas de Alde Manuce). D’un côté, on recomposera indéfiniment le même texte; de l’autre, il faudra fournir aux imprimeurs, qui les achètent, des produits frais. L’innovation théorique devient une valeur, un nouvel équilibre se créé lentement entre les acquis, dont l’institution et la permanence se fragilisent, et les idées neuves qui sont peu à peu surévaluées: le progrès devient une contrainte de la production intellectuelle. » (Sylvain Auroux : oc pages 96-98)
Cette uniformisation et reproduction du même constituent une nouvelle forme d’externalisation, tout comme l’était au départ la naissance de l’écriture elle-même :
« L’émergence de la parole humaine est liée au développement corporel des anthropoïdes. Dans sa pure oralité elle est liée à l’individu ; sa possibilité est enfermée dans les capacités propres de ce dernier, quand bien même celles-ci doivent se développer dans le rapport d’échange symbolique avec les semblables. Avec l’apparition du support transposé de l’écriture, nous assistons à un processus original d’externalisation qui, au reste, n’est pas sans conséquence sur les fonctions corporelles de l’individu lui-même: avant l’écriture la main intervient surtout dans la fabrication, la face surtout dans le langage; après l’écriture l’équilibre se rétablit  (Leroi-Gourhan). C’est ce processus, dans lequel nous voyons la source de la plupart des technologies intellectuelles humaines…. » (Sylvain Auroux : oc)
et qui sera ressenti par Thomas Müntzer, nous l’avons vu, comme un obstacle à l’individuation du rapport de chacun à la spiritualité. Il reprochait à Luther d’avoir transformé la Bible en un système expert :
Pour conclure, donc, ce rapprochement avec notre époque :
« la révolution technologique de la grammatisation doit être conçue comme la constitution d’outils linguistiques externes à l’individu. Or, ce passage de l’interne à l’externe nous est aujourd’hui familier dans le domaine de l’intelligence artificielle : il entre dans la constitution de ce que nous nommons des systèmes-experts.
Un système-expert est une banque de connaissances implémentée dans une machine (un ordinateur) qui permet le traitement automatique des questions qu’on lui pose, par exemple effectuer un diagnostic médical. Pour tirer ses conclusions le système doit disposer d’un certain nombre de règles. Un système expert est conçu comme devant occuper la fonction d’un expert humain : Les ordinateurs doivent être considérés comme des prothèses sociales – destinées à remplacer des personnes humaines au sein des communautés» (H.M. Collins, Experts artificiels. Machines intelligentes et savoir social, t.f., Paris, Le Seuil, 1992, p. 291). Autrement dit, réaliser un système-expert consiste à effectuer le transfert d’un individu à un support externe. Un moment important dans ce transfert consiste dans l’élucidation des connaissances de l’expert humain et leur formalisation. Formaliser les connaissances consiste à les rendre explicites et invariables; on retrouve cette opération à chaque fois qu’il est question de mettre en forme une pratique, qu’il s’agisse de manuels de maçonnerie, de cuisine, de tricot, etc. Toutes choses égales, c’est exactement ce moment que nous retrouvons dans la grammatisation, et, antérieurement, dans la scripturisation. Nous devons toujours garder à l’esprit cette analogie qui est loin d’être triviale. (Sylvain Auroux : oc p. 161-164) »
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Thomas Müntzer (1488/89 – 1525) : « Bible, Babil, Babel »

 

Gravure sur bois du Maître de Pétrarque : paysans à l’assaut d’un château (1519-1520)

Thomas Müntzer
An den Allstedter Bund

Die reinen Forcht Gottes zuvor, lieben Brueder. Wie lange slaft ihr, wie lang seid ihr Gott seins Willens nit gestandig, darum daf er euch nach eurem Ansehen verlassen hat ? Ach, wie viel hab ich euch das gesagt, wie es muß sein, Gott kann sich anderst nit offenbaren, ihr mußt gelassen stehen. Tuet ihr’s nicht, so ist das Opfer, euer herzbetruebtes Herzeleid, umsunst. Ihr mußt darnach von neuem auf wieder in Leiden kommen. Das sag ich euch, wollt ihr nit um Gottes Willen leiden, so mußt ihr des Teufels Märterer sein. Darum huet euch, seid nit also verzagt, nachlässig, schmeichelt nit langer den verkahrten Fantasten, den gottlosen Boswichtern, fanget an und strcitet den Strcit des Hcrren ! Es ist hoch Zeit, haltet eure Bruder alle darzu, dag sie gottlichs Gezeugnus nicht verspotten, sunst musscn sie alle verderben. Das ganze deutsche, franzosisch und welsch Land ist wag, der Meister will Spiel machen, die Böswichter mussen dran. Zu Fulda seind in der Osterwochen vier Stiftkirchen verwuestet, die Bauern im Kleegau und Hegau Schwarzwald seind auf, dreimal tauscnd stark, und wird der Hauf je langer je groger. Allein ist das mein Sorg, daf die närrischen Menschen sich verwilligcn in einen falschen Vertrag, darum daß sie den Schadcn nach nit erkermen.
Wann euer nur drei ist, die Gott gelassen, allein seinen Namen und Ehre suchen, wcrdet ihr hunderttauscnd nit furchtcn. Nun dran, dran, dran, es ist Zeit, die Boswichter seind frei verzagt wie die Hund. Regt die Bruder an, daf sie zur Fried kommen und ihr Bcwegung Gezeugnus holen. Es ist uber die Maß hoch, hoch vonnöten. Dran, dran, dran ! Laßt euch nicht erbarrnen, ab euch der Esau gute Wort furslägt (Genesis 33). Sehet nit an den Jammer der Gottlosen. Sic werdcn euch also freundlich bitten, greinen, flehen wie die Kinder. Lassct euch nit erbarrnen, wie Gott durch Mosen befohlen hat (Deuteronomium 7), und uns hat er auch offenbart dasselb. Reget an in Dorfern und Städten und sonderlich die Berggesellen mit ander guter Burse, welche gut darzu sein wird. Wir mussen nit langer slafen.
Sieh, da ich die Wort schreib, kame mir Botschaft von Salza wie das Volk den Amtmann Herzog Georgen vom Sloß lange weil um des Willen, daß cr drei hab heimlich wollen umbringen. Die Bauern yom Eisfelde seind ihr Junkern Fcind wordcn, kurz, sie wellen ihr kcin Gnade haben. Es ist des Wesens viel euch zum Ebcnbilde. Ihr mußt dran, dran, es ist Zeit. Balthasar und Barthel Krurnp, Valtein und Bischof, gehet vorne an den Tanz ! Lassct diesen Brief den Berggesellen werden. Mein Drucker wird kommen in kurzen Tagen, ich habe die Botschaft kriegen. Ich kann es itzund nit anders machen, sonst wollt ich den Bruedem Unterricht gnug geben, daß ihnen das Herz viel großer sollt werden dann alle Slosser und Rustung der gottlosen Böswichter auf Erden.Dran, dran, dran, dieweil das Feuer heiß ist. Lasset euer Schwert nit kalt werden, lasset nit verlähmen ! Schmiedet pinkepanke auf den Anbossen Nimrods, werfet ihne den Torm zu Bodem ! Es ist nit mugelich, weil sie leben, daß ihr der menschlichen Forcht solltet leer werden. Man kann euch von Gotte nit sagen, dieweil sie uber euch regieren. Dran, dran, weil ihr Tag habt, Gott gehet euch vor, folget, folget ! Die Geschichte stehen beschrieben Matthäus 24, Ezechiel 34, Danielis 74, Esdras 16, Apokalypse 6, welche Schrift alle Römer 13 erkläret.
Darum laßt euch nit abschrecken. Gott ist mit euch, wie geschrieben 2. Chronik 20, 15-18. Dies sagt Gott : «Ihr sol1t euch nit forchten. Ihr sol1t diese große Menge nit scheuen, es ist nit euer, sondern des Herm Streit. Ihr seid nit die da streiten, stellet euch vor männlich. Ihr werdet sehen die Hulfe des Herren uber euch.» Da Josaphat diese Wort herete, da fiel er nieder. Also tuet auch und durch Gott, der euch stärke, ahne Furcht der Menschen, im rechten Glauben, Amen.
Datum zu Muhlhausen im Jahre 1525
Thomas Muntzer, ein Knecht Gottes wider die Gottlosen

 Thomas Müntzer
Aux habitants d’Allstedt.

Mühlhausen, 26 ou 27 avril 1525,
La pure crainte de Dieu avant toutes choses. frères bien-aimés ! Combien de temps dormirez-vous encore ? Combien de temps tarderez-vous encore à exécuter la volonté de Dieu, sous prétexte que, selon vous, Il vous a abandonnés ? Hélas ! Que de fois vous ai-je dit qu’il en serait nécessairement ainsi ! Dieu ne peut se révéler autrement. Il faut que vous demeuriez dans le détachement. Si vous ne le faites pas, le sacrifice et la souffrance de votre cœur affligé auront été en vain, et après cela, vous devrez derechef tomber dans la souffrance. Je vous le dis, si vous ne voulez pas souffrir pour Dieu, vous serez les martyrs du Diable. C’est pourquoi prenez garde ; ne soyez pas pusillanimes et nonchalants ; ne flattez pas plus longtemps les rêveurs pervers et les scélérats impies ; prenez l’initiative et livrez le combat du Seigneur ! Il est plus que temps !
Exhortez tous vos frères à ne pas se moquer du témoignage divin, sinon ils sont perdus. Tout le pays allemand, français et italien est en mouvement. Le Maître va commencer la partie, il faut que les scélérats en soient. A Fulda, pendant la semaine de Pâques, quatre églises conventuelles ont été dévastées ; les paysans du Klettgau, du Hegau et de la Forêt Noire se sont dressés, forts de trois mille hommes, et leur troupe ne cesse de grandir. Ma seule crainte est que ces sots ne consentent à un faux accord, inconscients du dommage qui en résulterait.
Ne seriez-vous que trois qui, ayant atteint au détachement en Dieu, cherchent seulement Son nom et Son honneur, vous ne craindriez pas cent mille des leurs. Or çà ! Sus ! Sus ! Sus ! Les scélérats sont craintifs comme des chiens. Stimulez vos frères pour qu’ils parviennent à la paix intérieure et apportent le témoignage de leur élan. Cela est d’une extrême urgence. Sus! Sus! Sus! N’ayez point de miséricorde, même si Esaü vous suggère des paroles de bonté (Genèse 33:4). Ils vous supplieront gentiment, pleurnicheront, vous imploreront comme des enfants. Mais ne vous laissez pas aller à la miséricorde, ainsi que Dieu le commanda à Moïse (Deutéronome, 7: 1-5), et ainsi qu’Il l’a à nous aussi révélé. Soulevez les villages et les villes, et surtout les compagnons mineurs et autres braves garçons, qui seront bien utiles. Nous ne devons pas dormir plus longtemps.
Voyez ! Au moment-même où j’écris ces mots, un messager de Langensalza est venu m’apprendre que le peuple veut aller se saisir du bailli du duc Georges dans son château parce qu’il a voulu faire exécuter secrètement trois hommes. Les paysans d’Eichsfeld se soulèvent contre leurs hobereaux, et ils ne veulent leur faire aucun quartier. Voilà de nombreux faits qui doivent vous servir de modèle. Allez-y ! Sus donc ! Il est temps ! Balthazar et Barthel Krump, Valtein et Bischof, mettez-vous en tête de la danse! Faites tenir cette lettre aux compagnons mineurs. Mon imprimeur viendra dans quelques jours, j’en ai reçu le message. Pour le moment je ne peux faire plus, mais j’aurais voulu enseigner à nos frères que leur cœur doit devenir plus vaste que tous les châteaux et toutes les armures des scélérats impies de toute la terre.
Sus ! Sus, tant que le feu est chaud ! Ne laissez pas refroidir votre glaive. Ne le laissez pas faiblir. Vlan ! Vlan ! Forgez en tapant sur les enclumes de Nimrod ! Jetez à bas leurs tours ! Il n’est pas possible, aussi longtemps qu’ils seront en vie, que vous vous libériez de la crainte des hommes. Tant qu’ils régneront sur vous, on ne pourra pas vous parler de Dieu. Sus ! Sus, pendant qu’il fait jour ! Dieu marche devant vous. Suivez ! Suivez ! Tous ces événements sont écrits dans Matthieu 24,Ezéchiel 34, Daniel 7, Esdras 10, Apocalypse 6, tous écrits qui expliquent Romains 13.
C’est pourquoi ne vous laissez pas détourner par la crainte. Dieu est avec vous, comme il est écrit (2 Chroniques 20), Ainsi dit l’Eternel: « Ne craignez point et ne vous effrayez point devant cette multitude, car ce ne sera pas votre combat. mais celui du Seigneur. Ce ne sera pas vous qui combattrez ; il suffit que vous vous comportiez en hommes. Et vous verrez que raide de Dieu sera sur vous 1). Quand Josaphat entendit ces mots, il se prosterna la face contre terre. Faites de même, grâce à Dieu, et qu’Il vous conforte dans la vraie foi sans la crainte des hommes, amen !
Thomas Müntzer. serviteur de Dieu contre les impies.
Traduction française de Joël Lefebvre, tirée de : Thomas Münzer, écrits théologiques et politiques. Presses Universitaires de Lyon
Après Martin Luther, Ulrich von Hutten, troisième volet du feuilleton Réforme de notre anthologie de la littérature allemande : Thomas Müntzer. Il est à la fois, dans le camp de la Réforme, l’adversaire principal de Luther, traité de « docteur menteur » et son spectre : « J’ai donc tué Müntzer ; j’ai sa mort sur le dos. Mais je l’ai fait parce qu’il voulait tuer mon Christ », dit Luther dans un propos de table de 1533 (cité par Heinz Schilling : Martin Luther Biographie Ed Salvator p. 339).
Avant de poursuivre, quelques remarques sur la traduction
« Gott kann sich anderst nit offenbaren, ihr mußt gelassen stehen. », a été traduit par Dieu ne peut se révéler autrement. Il faut que vous demeuriez dans le détachement. Maurice Pianzola (Thomas Munzer ou la guerre des paysans. Edition Héros-Limite 2015), lui, y voit carrément un « vous devez passer à l’action ». C’est oublier que Müntzer reste théologien. Et c’est ce que je voudrais, dans ce qui suit, ne pas omettre m’écartant ainsi d’une tradition dont j’ai hérité moi-même. Gelassen est associé à la foi et à la confiance placée en Dieu. Gelassen stehen est une expression utilisée également par Luther dans son texte sur l’accomplissement des dix commandements : « Gottesfurcht und Liebe im rechten Glauben, und allezeit in allen Werken fest vertrauen, ganz bloß, lauter in allen Dingen gelassen stehen, sie seyen böse oder gut ». En français  : La crainte et l’amour de Dieu dans la vraie foi ; lui faire confiance en tout ce que l’on fait ; demeurer en toutes circonstances, mauvaises ou bonnes, dans une entière et pure sérénité. Nous sommes dans un moment de crise de la foi et de la confiance. (J’y reviens ultérieurement avec quelques écrits sur la question de Bernard Stiegler).
Müntzer appelle les habitants d’Allstedt à se jeter dans la mêlée de la Guerre des paysans. Il les connaît bien pour y avoir été prêtre de mars 1523 à août 1524, s’y être marié avec une ancienne nonne, Ottilie von Gersen, et y avoir côtoyé des mineurs venus nombreux assister à ses sermons. La commune elle-même l’avait pourtant rejeté. Mais, même s’il secoue ses anciens paroissiens, l’heure n’est plus à ressasser cette question. De partout montent les soulèvements populaires. Le mouvement semble même s’accélérer. L’expression communément utilisée pour le désigner, Guerre des paysans, fausse un peu la compréhension car elle occulte un des éléments sans lequel il n’est pas tout à fait compréhensible, à savoir la participation de nouvelles couches sociales comme les mineurs et d’une partie de la population urbaine des villes.
« Das ganze deutsche, französisch und welsch Land ist bewegt » est traduit Tout le pays allemand, français et italien est en mouvement. Müntzer raisonne en fonction des parlers, des langues. L’Alsace, en mouvement elle aussi, fait partie du pays allemand. Le pays français est ici sans doute le Pays de Montbéliard où des revoltes sont connues.  Il y eut également des soulèvements en Lorraine francophone du côté de Saint Dié, Blâmont, Dieuze mais elles ont eu lieu le 17 avril 1525, ce qui supposerait que l’information ait circulé très, très rapidement. Je n’ai pas connaissance de soulèvements paysans à cette date dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’Italie. Il y en eu cependant au Tyrol qui n’en faisait pas encore partie. Müntzer parle de welschland ce qui peut désigner une région où l’on parle l’italien mais aussi bien la Romandie.
Dans ces soulèvements, Müntzer voyait autant de signes que Le Maître va commencer la partie, il faut que les scélérats en soient. J’imagine qu’il croyait en l’imminence de la lutte finale contre l’Antéchrist ou, plutôt, qu’était arrivé le moment du Jugement (traduction de krisis) tel qu’il est décrit dans l’évangile de Mathieu (25) où Jésus, qui y est aussi appelé maître, séparera le bon grain de l’ivraie promettant aux uns le châtiment éternel et aux autres la vie éternelle. N’oublions pas que cela se situe dans une incroyable atmosphère de croyances astrologiques qui l’annonçaient également.
La lettre de Thomas Müntzer est l’une des toutes dernières qu’il ait écrite, il sera exécuté le mois suivant. Contrairement à son habitude, il ne cite plus les versets de la bible en entier se contentant de leurs références, ce qui est probablement le signe de son empressement. Elle a été qualifiée par le philosophe Ernst Bloch dans ces termes :
« …cet appel, cette déclaration de guerre aux maisons de Baal et de Nimrod – le puissant tyran qui le premier, imposa aux hommes la distinction du mien et du tien – brûle et rayonne comme le plus passionné, comme le plus furieux manifeste révolutionnaire de tous les temps ».(Ernst Bloch : Thomas Müntzer / Théologien de la révolution. Trad. Maurice de Gandillac. Julliard 10/18 p 96)
Malgré la pression de la conjoncture qui appelle des urgences organisationnelles, l’héritage mystique et apocalyptique de Münzer reste présent. La théologie d’abord. Et c’est bien cet alliage original qui fait la caractéristique de celui que son biographe allemand, Hans-Jürgen Goetz, appelle le révolutionnaire à la fin des temps.
Puisque Ernst Bloch nous y invite, examinons d’un peu plus près cette métaphore de Nimrod sur les enclumes duquel il faudrait forger les armes. Il est, selon certaines traductions, le premier puissant sur la terre. Dans la Bible – Genèse 10 -, il est écrit :
« Koush enfante Nimrod
le premier à dominer le monde […]
Dès ses débuts il règne sur Babel …»
Cela se passe après le déluge. Nimrod est le premier tyran et le constructeur de la Tour de Babel. Dans la tradition juive :
« [Nimrud] peu à peu, transforme l’état de choses en une tyrannie. Il estimait que le seul moyen de détacher les hommes de la crainte de Dieu, c’était qu’ils s’en remissent toujours à sa propre puissance. Il promet de les défendre contre une seconde punition de Dieu qui veut inonder la terre : il construira une tour assez haute pour que les eaux ne puissent s’élever jusqu’à elle et il vengera même la mort de leurs pères. Le peuple était tout disposé à suivre les avis de [Nimrod], considérant l’obéissance à Dieu comme une servitude ; ils se mirent à édifier la tour […] ; elle s’éleva plus vite qu’on eût supposé.
Flavius Josèphe :Antiquités juives, livre I 114-115 (chapitre IV 2-3)
La figure de Nimrod permet de situer ce qui oppose Müntzer et Luther. Ce dernier en effet l’utilise aussi mais pour fustiger la papauté : «  je sais maintenant et je m’assure que la papauté n’est que le règne de Babylone ; c’est la puissance de Nemrod, le robuste chasseur ». (Martin Luther : Prélude sur la captivité babylonienne de l’Eglise).
Jetez à bas leurs tours ! Parfois, il est traduit de s’en prendre aux donjons, ce qui n’est sans doute pas faux mais ôte la référence à la tour de Babel, puisque c’est de cela dont il est question. Surtout on voit comment, par rapport à une même référence biblique, Müntzer modifie la perspective et l’élargit. Si les théologiens partagent le même anticléricalisme, pour Müntzer l’antéchrist est aussi présent chez les princes. Il ne réussira pas à convaincre les paysans de s’en prendre aux châteaux plutôt qu’aux couvents. Il est vrai qu’il a lui-même hésité. Au moment où Müntzer écrit la lettre ci dessus, en avril 1525, Luther n’avait encore publié son appel Contre les bandes pillardes et assassines des paysans qui date du 10 mai dans lequel il qualifie Müntzer d’ »archidiable de Mülhausen » et appelle sans retenue au massacre des paysans oubliant jusqu’à sa propre théologie, comme le note Lucien Febvre, et en violant le principe qu’il a lui-même édicté de séparation du spirituel et du temporel. Luther avait cependant déjà pris position contre les revendications des insurgés réunis dans les célèbres douze articles qu’il condamne non pas parce qu’ils ne seraient pas justes mais parce qu’ils ne se soumettaient pas dans leur démarche globale au devoir d’obéissance et de soumission aux autorités civiles. Certaines doléances, Luther les avait lui-même formulées, telle la possibilité pour les communautés de choisir elles-mêmes leur prêtre comme gage contre leur corruption. Ce que Luther condamnait, écrit Matthieu Arnold c’était « l’argument qui les sous-tendait : le fait de fonder les rapports sociaux sur l’évangile » (Matthieu Arnold : Luther Fayard p 335).
Or le pur évangile devait dans l’esprit des paysans apporter quelque chose d’une justice divine sur terre, hic et nunc. Müntzer tente de répondre à une question que Luther ne veut pas poser et qui serait celle-ci : à quoi servirait une réforme qui n’aurait aucune incidence sur la vie des gens, sur la société ? A quoi bon la liberté chrétienne si c’est pour mieux supporter l’absolutisme princier ?
La lettre a une tonalité apocalyptique, l’heure du Jugement a sonné. Il aurait voulu, écrit-il, enseigner à nos frères que leur cœur doit devenir plus vaste que tous les châteaux et toutes les armures des scélérats impies de toute la terre. Mais pour le moment, il ne peut faire plus.
Pour Müntzer, Dieu parle au cœur des hommes et il contestera pour cette raison le biblicisme de Luther c’est à dire son obsession de l’écriture comme si l’obsession chez ce dernier de la lettre en faisait perdre l’esprit. Müntzer voulait détacher ses contemporains de la crainte des hommes et donc des seigneurs et autres pouvoirs séculaires pour lui substituer la seule crainte de Dieu. Müntzer conteste toute volonté d’externaliser la relation de l’homme avec le divin que ce soit par la sola scriptum, c’est à dire l’Ecriture seule de Luther comme unique source de la révélation divine ou par le clergé à qui il reprochait d’ « externaliser la foi » (H-J Goertz oc p 278) et de perturber la relation directe avec Dieu. Si on l’exprime en termes contemporains, il voit le clergé comme une sorte de société de service employant des coaches plus ou moins automatisés et/ou automatisables.

Thomas Müntzer (1488/89 – 1525)

Müntzer est né entre 1488 et 1489, ce n’est pas très bien établi, à Stollberg, petite ville minière (cuivre) dans le sud du Harz. Il est de cinq ans le cadet de Luther. Il y a toujours beaucoup d’incertitudes dans sa biographie. Et il n’existe aucun portrait de lui fait à son époque. C’est pourquoi, je n’en mets pas : ils sont tous imaginaires. Après l’école latine, il est inscrit à l’université de Leipzig et celle de Francfort sur Oder. Il n’y a pas trace de ses diplômes mais il en avait forcément pour avoir été ordonné prêtre en 1514. Il vivra de différentes activités ecclésiastiques et de cours privés. Il sera, par exemple confesseur, d’un couvent de nonnes. En juin/juillet 1517, il est appelé à se prononcer sur les indulgences par le recteur de l’école Saint Michel à Braunschweig avant même que Luther ne publie ses thèses. La même année, et par intermittence jusqu’en 1519, on le voit à Wittenberg. Il assiste à la dispute de Leipzig entre Luther et le représentant du pape, Eck. Le réformateur le recommandera comme prêtre à Zwickau où il exerce de 1520 à 1521. On lui reproche de créer des troubles et il est obligé de quitter la ville, fait un séjour en Bohème, en partie à Prague même. Il disparaît puis réapparaît à Halle. Disparaît à nouveau. On le retrouve en 1523 officiant à Allstedt jusqu’en 1524. A Allstedt, il se marie, aura un enfant, mettra en pratique la réforme de la messe entièrement en allemand, ce qui a fait sensation. Les gens accouraient pour l’écouter, ce qui n’était pas du goût du comte de Mansfeld qui interdit à ces sujets de s’y rendre. Müntzer entre très vite en conflit ouvert avec lui. Ses idées théologiques commencent à prendre une dimension politique et sociale. C’est ainsi, l’atmosphère anticléricale ambiante aidant, que la subvention destiné aux moines de l’ordre des mendiants sert à alimenter la caisse des pauvres. Se créée une Alliance des bourgeois de la ville favorables à ses idées et menant des actions anticléricales dont celle consistant à mettre le feu à une chapelle appartenant à l’Abbaye de Nauendorf. Les autorités princières n’en demandaient pas tant mais la ville fait corps. La situation ne se calmera pas, au contraire. Un chevalier catholique se met à attaquer ses sujets qui se rendent à l’église réformée. La pression catholique s’accentue. A Allstedt affluent des réfugiés protestants. Les nobles demandent le retour de leurs serfs. La ville se met en armes et s’installent des structures théocratiques. Müntzer est convoqué à la Cour de Weimar. Ses sermons sont soumis à la censure et son imprimeur licencié, l’alliance dissoute. Abandonné par les bourgeois de la ville et craignant une arrestation, il prend la décision de fuir. Dans la nuit du 7 au 8 Août 1524. Le 15, il arrive à Mülhausen où officiait un ancien moine réformateur, Heinrich Pfeiffer. Ils en furent d’abord expulsés pour y revenir séparément mais en position consolidée après un passage à Nuremberg et, pour Müntzer, à Bâle et en Forêt Noire, très précisément plusieurs semaines à Griessen dans le Klettgau. Les habitants de Mülhausen déposent le conseil municipal et élise un conseil perpétuel. « Ce conseil n’était pas le résultat d’une ivresse apocalyptique comme on l’a souvent cru mais la conséquence politique logique des conflits sociaux qui se sont mélangées avec la problématique de la Réforme ». (Hans-Jürgen Goertz : Thomas Müntzer Revolutionär am Ende der Zeiten. CH Beck München 2005 p 194). On est bien loin de l’analogie que certains ont voulu faire avec la Commune de Paris. Il n’y avait d’ailleurs plus de temps pour cela. On entrait dans la phase finale de la Guerre des paysans.
« Le soulèvement de Thüringe n’avait certainement pas été l’œuvre d’un homme seul. Müntzer n’était pas le grand organisateur du soulèvement, comme certains le pensaient. Il n’y a pas eu non plus de Parti müntzerien, qui aurait planifié son accession à la direction du mouvement. Dans la phase finale cependant, Müntzer se mit à la tête du grand regroupement près de Frankenhausen et tenta avec de multiples écrits d’obtenir du soutien de la part des ville environnantes proches et lointaines : Schmalkalde, Sonderhausen, Eisenach, Erfurt ; à l’inverse d’autres communes s’adressaient à lui pour obtenir aide et conseil. Il ne peut y avoir de doute sur le fait que Müntzer précisément dans les derniers jours à Frankenhausen a pris un part importante à la décision. Il était prédicateur et stratège. » (Hans-Jürgen Goertz : o.c. p209)
Le 11 mai 1525, Müntzer se rend à Frankenhausen avec une armée de 300 hommes, habitants de Mülhausen. Le lendemain, aura lieu la bataille finale. Elle fera entre 5 et 6000 morts auxquels viendront s’ajouter, cinq jours plus tard, à Saverne, en Alsace, 18000 morts, selon l’historien suisse Peter Blickle ou 15 000, selon Georges Bischoff (La guerre des paysans / L’Alsace et la révolution du Bundschuh. Ed. La Nuée Bleue) qui parle de crime de masse…l’un des plus lourds de l’histoire de l’Europe avant l’époque contemporaine. Il a touché entre 10 et 15% de la population alsacienne, et cela dans l’indifférence quasi générale des générations qui ont suivi jusqu’à aujourd’hui. Comme cette partie de l’histoire de l’Alsace ne fait pas, paraît-il, partie l’histoire de France, on n’en parle pas à l’école. Je le souligne ici car, lorsque l’on parle de territoire, il me paraît difficile de s’abstraire de son histoire.
Interrogé après avoir été fait prisonnier, Thomas Müntzer résumera l’essence du projet collectif d’une formule latine :
Omnia sunt communia (Tout est commun à tous).
Thomas Müntzer aura la tête tranchée à l’épée, le 27 mai 1525. Elle sera exposée avec celle de Heinrich Pfeiffer sur une pique en guise d’avertissement. Quelques jours plus tard, Luther publiera, dans le souci de le présenter comme un enragé et pour justifier que l’on avait bien eu affaire au Diable, les dernières lettres de Thomas Müntzer dont celle présentée plus haut. Il aura ainsi permis qu’elle leur survive. L’opuscule se voulant dossier d’accusation avait pour titre : Histoire épouvantable de Thomas Müntzer et jugement de Dieu contre lui, par quoi Il donne un démenti manifeste à cet esprit et le condamne.
Le texte cité figure aussi dans mon anthologie de la littérature allemande car il témoigne, lui aussi, de ce qui nous avait occupé avec Ulrich von Hutten, c’est à dire de ce passage à la scripturisation de la langue allemande qui, avec l’imprimerie, doit être associée à la Réforme. Joel Lefebre, souligne que « l’intérêt de l’œuvre de Müntzer n’est pas moindre dans le domaine de la langue allemande ». Il ajoute :
« si la langue de Müntzer est voisine de celle de Luther – ils sont originaires de la même région – leurs styles sont assez différents. Chez le premier, l’allemand est souvent plus personnel, plus vigoureux et plus riche, plus obscur aussi. Il est marqué par des créations verbales originales et surtout par la pulsation, dans l’écriture d’un souffle passionné qui est une des composantes essentielles de l’esprit de Müntzer ». (Thomas Münzer, écrits théologiques et politiques. Traductions introduction et notes par Joel Lefebvre. Presses Universitaires de Lyon p10)
Beaucoup d’écrits de cette période contiennent une conscience de leurs destinations et destinataires. Dans le texte ci-dessus, on l’observe également  : Faites tenir cette lettre aux compagnons mineurs. Mon imprimeur viendra dans quelques jours, j’en ai reçu le message. Les textes sont destinés à être imprimés, diffusés mais aussi à être lus par ceux qui savent lire aux autres qui ne le savent pas. N’oublions pas que le pourcentage de gens capables de lire tourne à l’époque autour de 10% de la population. On note aussi que l’imprimeur est mobile et se rapproche du lecteur. La profession était à l’évidence sous surveillance. Müntzer s’était fait confisquer bien des écrits déjà imprimés. Je relève aussi une forte présence dans l’ écrit de l’oral. D’une part, on sent que la lettre est destinée à être lue à voix haute. D’autre part, pendant qu’il écrit, un messager vient l’informer, son message passe aussitôt dans la lettre. Enfin, il y a les onomatopées : Sus, sus, vlan, vlan. Nous sommes dans un moment de passage de l’oralité vernaculaire à sa transcription et diffusion écrite. Formé à l’école latine, Müntzer a d’abord comme tous les prêtres officié en latin. Il est le premier, deux ans avant Luther, à avoir introduit la messe entièrement en allemand et pour ce faire à traduire un grand nombre de psaumes et cantiques qui représentent un tiers de son œuvre complète. Il l’a fait, écrit-il, « pour porter secours à la pauvre chrétienté en ruines » Après avoir précisé que la christianisation s’est faite par des moines italiens et français, j’ajouterais irlandais, il s’en explique en ces termes :
« il est facile de comprendre qu’ils chantaient en latin, parce que la langue allemande était encore tout à fait désordonnée [= non grammatisée], et aussi afin de maintenir les gens dans l’unité de la foi car au même moment toute l’Asie se séparait de la chrétienté.
Or, il serait étonnant que cette situation des débuts ne soit pas améliorée. Car toute l’activité raisonnable des hommes tend vers l’amélioration progressive.[…]
Il est insupportable que l’on prétende attribuer aux mots latins la force que leurs prêtent les magiciens, et que le pauvre peuple sorte de l’Eglise beaucoup plus ignorant qu’il n’y est entré [..] C’est pourquoi, en vue de ladite amélioration, en tenant compte de la particularité des allemands, mais en conformité absolue avec l’Esprit Saint, j’ai traduit les Psaumes, et cela plus d’après le sens que selon la lettre. Il ne vaut rien de faire des copies mot à mot car pour parvenir à l’esprit de l’Écriture, nous avons pour l’instant encore besoin de beaucoup de réflexion, jusqu’au moment où nous serons débarrassés de notre grossièreté et libérés des manières apprises […]
En conséquence, le but que je poursuis très sérieusement avec cet office en allemand est de porter secours à la pauvre chrétienté en ruines afin que tout homme de bonne volonté puisse voir, entendre et saisir comment les coquins de papistes, voués au désespoir éternel ont volé la sainte Bible pour le grand dommage de la chrétienté et empêché qu’on la comprit correctement tout en volant perfidement les biens des pauvres gens […]
Étant donné que le pauvre homme du commun n’a fondé sa foi que sur des momeries ainsi que sur des cérémonies, chants et lectures idolâtres dans les églises, et autres farces papistes, il est juste et il convient ainsi que le reconnaissent les prédicateurs évangéliques, que l’on ménage les faibles, 1 Corinthiens 3. Or, il n’est pas de moyen meilleur et plus adéquat de ménager les gens que de chanter ces cantiques en allemand, afin que les pauvres consciences faibles ne soient pas humiliées brutalement ni gavées de chansons dépourvues de signification et d’expérience de la foi ». ( Thomas Müntzer : La messe évangélique en allemand in Thomas Münzer, écrits théologiques et politiques. o.c.pages 64-66)
Pour parvenir à une langue allemande écrite, il faut commencer par se détacher de la traduction au mot à mot du latin. Luther dira quelque chose d’équivalent.
Ce travail sur la messe se déroulait à Allstedt où il se nommait directeur des consciences. Dès auparavant, dans son premier grand texte Protestation au sujet de la cause des Bohêmiens connu comme Manifeste de Prague –il était allé se ressourcer sur les terres du réformateur de Bohème Jean Hus, condamné au bûcher pour hérésie par l’Eglise en 1415 – il posait la question de l’Écriture, des Écritures, de la Bible comme instance extérieure verrouillée bloquant l’accès direct au divin :
« Ils [les prêtres] ferment à clé l’Écriture en prétendant que Dieu ne peut parler en personne aux hommes. C’est quand la semence tombe sur le champ fertile, c’est à dire dans les cœurs emplis de la crainte de Dieu, c’est là que sont le parchemin sur lesquels Dieu inscrit non pas avec de l’encre, mais de Son doigt vivant la véritable Écriture sainte dont la Bible extérieure est le vrai témoignage ». ( o.c. Page 59)
Écriture morte contre parole vivante. Parole vivante contre écriture morte.
De Prague vient aussi ce cri :« Was Bibel, Bubel, Babel, man muß auf einen Winkel kriechen und mit Gott reden », traduit par Maurice Gandillace qui était conscient de la difficulté de rendre l’allitération en «[Fi de] Bible, Babil Babel, il faut fourrer tout cela dans un petit coin et s’entretenir avec Dieu » (cité par Ernst Bloch : Thomas Müntzer, Théologien de la Révolution 10/18 page 28).
L’auteur du Manifeste de Prague l’a lui même traduit en latin – tout en l’allongeant quelque peu. Il en existe aussi une traduction partielle en tchèque. A propos de la version latine destinée aux humanistes déjà détachés de Rome, Annemarie Lohmann fait observer que dans ces milieux règne ce qu’elle appelle un strict biblicisme. C’est à ces derniers que s’adresserait Müntzer : « L’écriture sainte prise à la lettre était pour eux la norme qui régissait leur vie religieuse » (cité par Walter Elliger Tomas Müntzer Leben und Werk . Vandenhoek&Ruprecht in Göttingen page 200)

Une religion de l’oreille

La religion de Müntzer se construit, elle, comme une religion de l’oreille :
« La foi chrétienne est une assurance permettant de se reposer sur la parole et la promesse du Christ. Afin de saisir cette parole d’un cœur droit, il faut que l’oreille soit débarrassées de la rumeur des soucis et des désirs [pulsions?] » (Thomas Müntzer Contre la foi imaginaire [Gedichteten Glauben] o.c. p67 ).
Il n’est donc pas étonnant qu’il ait accordé tant d’attention à la liturgie en langue vernaculaire et qu’il ait porté un soin particulier à l’articulation des paroles avec la musique en transposant les cantiques. Il ne se voulait pas traducteur mais interprète. Curieusement, cependant, il maintient le chant grégorien là où Luther introduira le chant choral en inventant un genre musical.
La Bible sert à mortifier l’homme. Seule la capacité à faire le vide de l’esprit permet d’entendre la parole divine. Et il faut souffrir pour cela. Y compris « enfanter dans la douleur ». La foi est un chemin de croix. La voie qui conduit au ciel doit être étroite. La théologie de Müntzer n’est pas drôle. Je n’en développe pas ici les autres aspects. Je veux me concentrer sur la question de l’écrit et de l’imprimé.

« Il faut que toi homme du commun, tu deviennes savant toi-même »

Pour atteindre à la pure crainte de Dieu, il y a des obstacles. L’un d’entre eux réside dans le fait qu’on ne peut servir deux maîtres à la fois. Il faut donc se détacher de la crainte des hommes et des pouvoirs séculiers des princes. Et, pour cela, il faut apprendre soi même à lire :
« Nos doctes [les docteurs de l’Écriture] voudraient bien faire du témoignage de l’Esprit de Jésus une affaire de haute école. Mais ils manqueront leur but, et de loin, car s’ils sont savants, ce n’est pas pour que l’homme du commun devienne leur égal par leur enseignement. Au contraire, ils voudraient être les seuls juges en matière de foi, avec leur Écriture usurpée, alors qu’ils n’ont aucune foi en Dieu ni devant les hommes. Car chacun voit et saisit que c’est aux honneurs et aux bien temporels qu’ils aspirent. C’est pourquoi, il faut que toi homme du commun, tu deviennes savant toi-même, afin de ne pas être égaré plus longtemps. » (Thomas Müntzer : Expresse mise à nu de la fausse foi. o.c. P 100)
Il monte encore d’un ton, dans le même texte, accusant les docteurs de faire en sorte que « l’homme pauvre, préoccupé du souci de la nourriture, ne puisse apprendre à lire et ils ont l’impudence de prêcher qu’il doit se laisser écorcher et plumer par les tyrans ». On comprend que ceux que l’on a appelé un temps les théologiens de la libération surtout en Amérique latine y ait puisé quelque inspiration. La croyance en la capacité de chacun à trouver son propre chemin fait aussi que Müntzer n’exprime aucune hostilité particulière envers les autres religions, juive et musulmane, contrairement à Luther. A ce dernier, il reproche en outre de se faire instrumentaliser par les princes allemands. S’adressant directement à lui, il écrit:
«  Outre ta vantardise, il y a de quoi s’endormir à voir ta sottise insensée. Que tu aies tenu bon à la Diète de Worms, la noblesse allemande peut t’en savoir gré, elle à qui tu as si bien graissé la gueule et donné du miel. Car elle savait fort bien qu’avec ta prédication tu lui ferais des cadeaux à la façon de Bohème : monastères et couvents, que maintenant tu promets aux princes. Si à Worms tu avais fléchi, cette noblesse t’aurait fait poignarder plutôt que libérer, tout le monde le sait ».
(Plaidoyer très bien fondé et réponse à la chair sans esprit qui mène douce vie à Wittenberg et qui, par le vol de l’écriture sainte a souillé la pitoyable chrétienté. 1524)
C’est féroce et présenté comme une opinion partagée certes, mais c’est réellement ce qu’il s’est passé. La noblesse allemande s’est enrichie des biens de l’église tout comme l’avait fait l’aristocratie de Bohème après les mouvements hussites.
Müntzer n’était pas un élève de Luther. Ils s’étaient croisés. Ils représentent deux énergies qui ont fait la Réforme en rupture avec l’humanisme. Ils ont d’abord frappés ensemble avant de s’opposer. Ils montrent, mais il y aurait d’autres exemples, que les débuts de la Réforme furent bien plus chaotiques que ce que l’on veut nous faire croire avec l’image d’un très hypothétique marteau clouant des thèses en latin (pour qui ?) sur les portes d’une église, un certain 31 octobre 1517.
Pour Müntzer, Dieu n’est pas muet, il parle aux hommes et sa parole ne passe pas par l’écriture puisqu’elle a existé avant l’écriture. Les premiers chrétiens n’avaient pas de livres. Ces derniers sont le fruit du développement humain, – » toute l’activité raisonnable des hommes tend vers l’amélioration progressive »- indépendant de la foi, tout en lui posant des questions nouvelles. La foi reste une expérience subjective qui passe par le rêve. Il ne faut donc pas se fier aux signes, textes, rituels extérieurs. Il y a toujours, chez Müntzer, cette question de l’intériorisation opposée à un système d’écriture externe impersonnel qu’il faut déconstruire. L’Écriture ne donne pas la foi. La foi n’est pas externalisée ni externalisable dans la Bible. Cette dernière n’est que témoignage. Et à ce titre, il ne cesse pas de la citer, ce qui peut paraître paradoxal. La singularité consiste dans la façon d’agencer les versets et de les interpréter. La foi ne relève pas de la raison, on ne peut parvenir au ciel avec sa tête, elle relève plus du songe. Dans ce domaine, la Bible est utile comme instance de contrôle permettant de faire le tri dans les songes, des fois qu’ils seraient suscités par le Malin. Ce qui me frappe, en tous les cas, c’est qu’au moment où se fait la grande scripturisation de la langue vernaculaire en Allemagne, que l’on commence à écrire en allemand, en faisant du latin une langue morte, et de la messe en latin, un moment de pure magie, Thomas Müntzer s’inquiète du statut de l’écriture et de la transformation de la Bible en système expert. Au moment où on la traduit en allemand, il la délittéralise, appelle, comme dirait Derrida (La pharmacie de Platon), à ne « pas prendre la lettre à la lettre ». Précisons – et ce n’est pas anodin – qu’à ce moment là, la diffusion de la traduction de Bible en allemand uniformise la langue écrite.  Avec l’imprimerie, son image se reproduit désormais à l’identique alors que la langue orale reste idiomatique. Les deux se nourriront l’un l’autre dans un long processus. Je ne sais pas si Thomas Müntzer a lu le Phèdre de Platon. Il cite, dans l’un de ses textes, le philosophe grec, mais on est frappé de l’analogie entre ce qu’écrit le théologien et ce texte de Platon dans lequel Socrate critique l’écriture qu’il compare à la peinture :
« De fait, les êtres qu’engendre la peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants ; mais quand on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence. Il en va de même pour les discours [écrits]. On pourrait croire qu’ils parlent pour exprimer quelque réflexion ; mais si on les interroge, parce qu’on souhaite comprendre ce qu’ils disent, c’est une seule chose qu’ils se contentent de signifier, toujours la même. Autre chose : quand une fois pour toutes, il a été écrit, chaque discours va rouler de droite et de gauche et passe indifféremment auprès de ceux qui s’y connaissent, comme auprès de ceux dont ce n’est point l’affaire ; de plus il ne sait pas quels sont ceux à qui il doit ou non s’adresser. Que par ailleurs s’élèvent à son sujet des voix discordantes et qu’il soit injustement injurié, il a toujours besoin du secours de son père ; car il n’est capable ni de se défendre ni de se tirer d’affaire tout seul. » (Platon : Phèdre. Traduction et présentation par Luc Brisson suivi de la Pharmacie de Platon par Jacques Derrida. GF Flammarion p180)
Sylvain Auroux commente ce passage qu’il cite – j’ai opté pour une autre traduction que celle de Léon Robin qu’il utilise et en prenant un peu en amont – en ces termes :
« Le défaut de l’écriture lui vient de ce qu’il n’y a pas derrière elle, comme lors de la parole vivante, un sujet humain susceptible d’en répondre. L’écrit est en quelque sorte de la parole morte, externe à l’homme qui s’engage dans son dire. La critique de Platon n’est nullement absurde : en dénonçant le fait que l’écriture n’est qu’une image, il touche bien l’essentiel. Chacun sait que dans l’écrit quelque chose de la parole se perd : le fait que ce soit la voix de Pierre, de Paul ou de Marie, les variations dans le timbre, l’accentuation, la sonorité, le rythme, les pauses, les intonations et leurs effets d’accentuation, etc. En un mot, l’écriture est abstraite. Le logocentrisme de Platon voit dans cette abstraction, une catastrophe, parce que, pour lui, elle est une perte de substance. Mais c’est grâce à cette abstraction, que l’écriture vaut pareillement pour toutes les paroles qu’elle représente. Il faut voir dans le processus de mise en écriture, ce que l’on peut appeler la scripturisation, l’un des premiers degrés de formalisation de la parole. D’une certaine façon, ce degré suit celui de la ritualisation des formules que l’on peut atteindre dès l’oral. Mais la scripturisation a l’ avantage de pouvoir être absolument générale: tout finit par s’écrire. C’est la langue entière qui est standardisée: selon la critique de Rousseau dans l’Essai sur l’origine des langues, au bout d’un certain temps on ne parle plus que comme on écrit. Là où le logo centrisme voit une catastrophe, il faut percevoir l’origine de la pensée scientifique et des sciences du langage. Sans écriture, saurions-nous même compter autrement que dans les procédures que permettent les cailloux, les bouliers ou les abaques ? » (Sylvain Auroux : La révolution technologique de la grammatisation. Editions Margada Philosophie et langage Liège 199, pp 161-164)
Les questions posées par Thomas Müntzer ne se sont pas éteintes avec son exécution. J’ai récemment interrogé un pasteur mulhousien. Il m’a surpris en me renvoyant à la question du signe et en me signalant que Ferdinand de Saussure était originaire d’un pays calviniste. Aujourd’hui que la révolution numérique transforme l’écriture comme la lecture et installe de nouvelles formes d’externalisations, ces questions à la fois rejoignent les anciennes et se posent de manière nouvelle.

 

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Ulrich von Hutten :
Ain new lied herr Ulrichs von Hutten
Un nouveau chant de Messire Ulrich von Hutten

Ulrich von Hutten. Gravure sur bois extrait de son livre de dialogues (Gesprächsbüchlein )

Ain new lied
herr Ulrichs von Hutten

1
Ich habs gewagt mit sinnen
und trag des noch kain rew,
mag ich nit dran gewinnen,
noch muoß man spüren trew;
dar mit ich main   nit aim allain,
wenn man es wolt erkennen:
dem land zuo guot,   wie wol man tuot
ain pfaffenfeind mich nennen.

2
Da laß ich ieden liegen
und reden was er wil;
hett warhait ich geschwigen,
mir wären hulder vil:
nun hab ichs gsagt,   bin drum verjagt,
das klag ich allen frummen,
wie wol noch ich   nit weiter fliech,
villeicht werd wider kummen.

3
Umb gnad wil ich nit bitten,
die weil ich bin on schuld;
ich hett das recht gelitten,
so hindert ungeduld,
daß man mich nit   nach altem sit
zuo ghör hat kummen laßen;
villeicht wils got   und zwingt sie not
zuo handlen diser maßen.

4
Nun ist oft diser gleichen
geschehen auch hie vor,
daß ainer von den reichen
ain guotes spil verlor,
oft großer flam    von fünklin kam,
wer waiß ob ichs werd rechen!
stat schon im lauf,   so setz ich drauf:
muoß gan oder brechen!

5
Dar neben mich zuo trösten
mit guotem gwißen hab,
daß kainer von den bösten
mir eer mag brechen ab
noch sagen daß   uf ainig maß
ich anders sei gegangen,
dann eren nach,   hab dise sach
in guotem angefangen.

6
Wil nun ir selbs nit raten
dis frumme nation,
irs schadens sich ergatten,
als ich vermanet han,
so ist mir laid;   hie mit ich schaid,
wil mengen baß die karten,
bin unverzagt,   ich habs gewagt
und wil des ends erwarten.

7
Ob dann mir nach tuot denken
der curtisanen list:
ain herz last sich nit krenken,
das rechter mainung ist;
ich waiß noch vil,   wöln auch ins spil
und soltens drüber sterben:
auf, landsknecht guot   und reuters muot,
last Hutten nit verderben!
(1521)
Un nouveau chant de
Messire Ulrich von Hutten



J'ai osé, très pertinemment,
Et n'en regrette encore rien.
Même si je n'y gagne pas,
Qu' on voie ma bonne intention.
J'ai ce faisant agi pour le bien
Non d'un seul, mais
Si l'on veut le reconnaître -
Pour le pays tout entier;
Quoiqu'on veuille faire de moi
Un ennemi des cléricaux.

Lors je laisse chacun mentir
Et raconter ce que voudra.
Si j 'avais tu la vérité,
Beaucoup me seraient plus aimables.
Mais je l'ai dite :
On m'a chassé.
Je m'en plains près des gens loyaux,
Bien que je ne m'enfuie plus loin,
Et que peut-être même, un jour,
Je revienne ?

Je n'implorerai point de grâce,
Car je n'ai point commis de faute.
J'aurais enduré la sentence,
Mais leur intolérance
Empêche qu'en vieille coutume
On m'ait fait venir
Pour m'entendre.
Peut-être est-ce par vouloir divin
Et nécessité qu'ils agissent
De la sorte.

Or il est advenu souvent
Dans le passé pareillement
Que l'un d'entre les gens puissants
Perdît à un jeu favorable.
Souvent une très grande flamme
S'allume à petite étincelle,
Qui sait si j'aurai bien calculé.
Déjà le jeu est dans son cours,
Dès lors je mise, et il faudra
Que je passe ou que je me brise.

Outre cela, je me console
En conscience que personne,
Si malveillant fût-il, ne puisse
Offenser mon honneur,
Ni prétendre
Qu'en quelque façon
]' aurais agi autrement
Que selon l'honneur;
]' ai engagé cette affaire
Avec la visée du bien.

Dès lors que cette nation pieuse
Ne peut se porter secours,
Ni ne veut lever le dommage,
Comme je l'ai demandé,
J'en suis très marri,
Et je prends congé
Pour mieux mêler les cartes.
Point ne suis dans le désarroi,
J'ai osé et je veux maintenant
Attendre que vienne la fin.

La ruse des courtisans peut
Bien me donner à penser,
Un cœur de juste conviction
Ne se peut laisser décourager.
J'en sais encore beaucoup
Qui voudraient entrer dans le jeu,
Dussent-ils en mourir.
Debout braves lansquenets
Et chevaliers courageux :
Empêchez que Hutten périsse !

Traduction Jean-Pierre Lefebvre dans
l’Anthologie bilingue de la poésie allemande
(Gallimard Pléiade)
Du vécu, peut-on dire ! Et cela a été compris comme tel à son époque. Une petite précision pour la lecture du texte : les courtisans rusés dont il y est question désignent les profiteurs de la domination séculière de la Curie romaine.
Après Martin Luther avec Eine Feste Burg ist unser Gott, je placerai dans notre anthologie de la littérature allemande, le texte du chevalier-poète, grande figure de l’humanisme allemand, Ulrich von Hutten, qui lui est un peu antérieur : 1521, pour Hutten, 1529 pour Luther. Il sera suivi d’un autre contemporain : Thomas Müntzer, adversaire, lui, de Luther dans le camp de la Réforme. Je m’inspire, en publiant ces trois auteurs, de l’anthologie Deutsches Lesebuch / Von Luther bis Liebknecht établie par Stephan Hermlin pour les éditions Reklam Leipzig en 1978. Je m’en écarterai par la suite. Et il faudra la compléter par des textes antérieurs et postérieurs.
Les trois auteurs que je viens d’évoquer ont comme point commun, outre d’être des contemporains et des acteurs de la Réforme, d’être tous les trois, et c’est là l’éclairage particulier que je voudrais apporter, ce qui est très peu ou même pas du tout souligné, des auteurs du passage du latin à la langue vernaculaire de leur pays, l’allemand, dans un moment où si le latin était bien codifié, grammatisé, l’allemand lui ne l’était pas encore. La première grammaire allemande date de 1573. Nous sommes dans le cas qui nous occupe une cinquantaine d’années avant. Ces auteurs sont donc parmi les premiers praticiens de la langue allemande écrite. Ils contribuent à faire du latin une langue morte. Ils ont certes eu des prédécesseurs, on le verra plus loin, mais ils ont joué un rôle décisif fournissant aux grammairiens les exemples dont ils avaient besoin pour rédiger une grammaire. Sauf Müntzer bien sûr qui était et est aujourd’hui encore le vilain méchant. A leur époque, la langue écrite et celles des humanistes était le latin. L’élite culturelle et religieuse écrivait et échangeait en latin. L’allemand était la langue des barbares ou des fous (Sébastien Brant). Érasme est resté hermétique aux langues vernaculaires qu’il connaissait pourtant mais elles n’étaient utilisées que dans la vie quotidienne, parfois aussi dans la correspondance strictement privée, mais jamais pour écrire dans l’idée d’être publié. Une grande partie de l’œuvre de Hutten est en latin mais il a fini par traduire lui même en allemand certains de ses propres textes puis d’en écrire un certain nombre directement en langue vernaculaire. Il s’en expliquera, comme on le verra. Dans sa biographie, Otto Flake, qui voit en Hutten un précurseur allemand de La Bruyère, écrit :
« Fasciné par les services rendus par Luther à la prose allemande, on a oublié de situer la place qui revient à Hutten dans l’histoire de notre langue » (Otto Flake : Ulrich von Hutten Fischer Verlag p. 269)
Ain new lied a été appelé le seul chant allemand de la littérature non religieuse entre Walther von der Vogelweide et Klopstock. Un monument à l’esprit chevaleresque par un représentant, resté entier et assumant pleinement ses origines, de la classe en déclin des chevaliers
On se surprend à être étonné que l’Allemagne ait pu produire un tel Don Quichotte qui plus est allié à un Condottiere (Franz von Sickingen) tout en cherchant l’amitié introuvable du pacifique Erasme.

Le Chevalier poète Ulrich von Hutten (1488 – 1523)

Né le 21 avril 1488, Ulrich von Hutten est issu d’une lignée de chevaliers qu’il n’a jamais reniée malgré une santé fragile qui a conduit son père à le placer en 1499 au couvent de Fulda où à défaut de prendre goût à la vie monacale, il acquerra de solides connaissances en latin. En 1505, l’année où Luther entre au couvent des Augustins, Hutten lui s’enfuit du sien qui était bénédictin et devient un étudiant vagabond, errant comme d’autres insatisfaits de son époque allant de-ci, de-là apprendre et enseigner au gré des circonstances. Il passera par plusieurs universités allemandes jusqu’au bord de la Baltique, puis ce sera entre 1511 et 1515, Vienne, Pavie alors occupée par les Français, Bologne, la mater studiosa. Participera-t-il à des batailles en Italie ? Et tous les cas, il les verra de près et se rendra compte lui même de ce dont est capable un pape guerrier.
Dans une lettre de 1518, il décrit à Willibald Pirckheimer ce qu’est la vie de château et pourquoi elle ne l’intéresse pas et qu’il n’a pas l’intention d’y revenir car contrairement à ce que son interlocuteur semble croire, l’endroit n’est en rien propice aux études et le rendrait infidèle à lui-même et aux sciences.
« Chez nous les choses sont ainsi : même si je disposais d’un héritage tel que je puisse vivre de ma fortune, les troubles seraient si grands qu’ils ne me laisseraient pas en paix. On vit dans des espaces ouverts, dans les forêts et sur les promontoires de ces châteaux. Ceux qui nous nourrissent sont de très pauvres paysans à qui nous inféodons nos champs, nos vignes, prés et forêts. Les revenus qu’ils procurent sont au regard de la peine qu’on y consacre maigres et il faut beaucoup de soins et d’efforts pour qu’ils soient riches et rentables ; nous devons veiller à bien administrer »
Il explique qu’il n’a d’autre choix que de se mettre au service d’un prince, ce qui ne signifie pas pour autant la tranquillité. Il est en permanence à la merci de n’importe quel chercheur de noises.
Et à quoi ça ressemble une vie de château ?
« Le château lui-même, qu’il soit sur une montagne ou dans une plaine, est construit non pas pour y mener une vie agréable mais pour y être en sécurité, entouré de fossés et de murailles, étroit à l’intérieur, limité par les étables pour petits et gros animaux ; à côté des pièces sombres, remplies de canons, de poix, de soufre et tous les autres ustensiles d’armement et de machines de guerre, partout l’odeur de la poudre de canon ; puis les chiens et les crottes de chien – une bien désagréable odeur aussi ! Des cavaliers vont et viennent, parmi eux aussi des voleurs et des assassins, car le plus souvent nos maisons sont ouvertes parce que nous ne savons pas qui vient et ne le demandons pas vraiment. On entend les bêlements des moutons, les mugissement des bœufs, les aboiements des chiens, les cris des ouvriers dans les champs, les grincements et bruits de ferraille des charrettes, oui chez nous à la maison même les hurlements des loups parce que les forêts sont proches. Toute la journée est consacrée à se préoccuper du jour suivant, c’est un affairement incessant, une intranquillité constante : les champs doivent être labourés, façonnés, les vignes demandent du travail, les arbres doivent être plantés, et l’herbe séchée, il faut herser, semer, amender, récolter, battre et à nouveau revient le temps des récoltes et des vendanges. Et si une année, les revenus sont mauvais ce qui dans ce climat infructueux est souvent le cas, alors sévissent une terrible pénurie et la pauvreté, de sorte qu’il y a toujours quelque chose qui irrite, dérange, inquiète, démoralise et vous fait se lever, vous appelle, vous éloigne et pousse au dehors. Et c’est pour une telle vie qui devrait être propice aux études que tu me demandes de quitter le service de la Cour sous prétexte qu’il serait inapproprié aux études ….»
C’est pas une vie que la vie de château, surtout pour un homme comme lui. Est-il pour autant un urbain ? Un chevalier urbain ? Cela ne lui convient pas vraiment non plus. Car en même temps, il se sent des obligations par rapport à son état de chevalier. Restent les cours princières et impériales :
« Ce n’est pas l’ambition qui me guide mais une intention claire qui me conduit à exercer différentes fonctions officielles. Je dois veiller à ma réputation et sauvegarder mon honneur, il me faut être digne des valeurs de mes ancêtres, accroître le renom de ma famille et l’éclat de mon lignage. Si je devais dévier de cela , je serais infidèle à moi même et aux sciences. (…).
Il sera au service des princes et de l’empereur d’abord Maximilien puis Charles Quint, chevalier polémiste et écrivain politique. Chevalier des libertés. Hutten a une haute conscience de la nécessité pour lui de faire honneur et même plus à sa lignée noble quand bien même elle plongerait ses racines loin dans le monde ancien qu’il pourfend par ailleurs. La chevalerie a cessé de jouer un rôle, je rappelle qu’en 1515, à Marignan, l’artillerie a triomphé de la chevalerie. Cette tension entre deux époques, forte et constante entre modernité et tradition, on la trouve, me semble-t-il dans le chant ci-dessus qui dresse un monument aux vertus de la chevalerie. Hutten a salué avec un cri d’enthousiasme le changement d’époque. En latin, comme il se doit pour tout humaniste qui se respecte : O saeculum , o litterae saeculum ! Juvat vivere :
Ô siècle, ô sciences ! C’est joie de vivre même s’il n’est pas encore temps de se reposer, mon Willibald ! Les études fleurissent, les esprits sont en mouvement. Prend la corde barbarie et prépare-toi au bannissement ! »
Il y a sans doute dans ce cri de joie la croyance d’une guérison de la syphillis qui le mine, mais pas seulement. Il vit avec bonheur et combativité la possibilité d’être à la charnière de deux époques où tout est à (ré)inventer. Au moment où il écrit cela, il n’y a pas encore vraiment d’effet Luther dont Hutten sera un partisan mais pour des raisons plus nationales que théologiques. Son hostilité envers le pape ne vient pas de motifs religieux mais politiques. Il avait écrit à Luther : « combattons ensemble pour la liberté commune ! Libérons la patrie opprimée ! ». Mais les libertés civiles, celles de l’esprit et de la nation n’étaient pas un concept luthérien pas plus que le libre arbitre auquel Luther, contre Erasme, opposait le « serf-arbitre ». Hutten étant mort jeune, on ne sait ce qu’il aurait pensé de Luther plus tard, notamment de ses écrits contre les juifs, lui qui avait combattu par la satire les adversaires du savant humaniste Jean Reuchlin accusé par l’inquisition de défendre les juifs. Il l’avait fait en imaginant et publiant entre 1515 et 1517 de manière anonyme les « Lettres des hommes obscurs ».  Reuchlin était hébraïsant, quasiment une hérésie pour les facultés de théologie qui dominaient les universités et pour lesquelles, hors du latin, il n’y avait pas de salut. Au demeurant, dans cette affaire, la Sorbonne aussi s’est déshonorée en jugeant que le livre de Reuchlin prenant la défense de la Kabbale, du Talmud et d’autres écrits hébraïques devait être condamné et brûlé. Ces lettres très appréciées de Thomas More avaient été écrites volontairement en latin de cuisine pour mieux renvoyer leurs auteurs présumés, moines – en tête les Dominicains de Cologne -, théologiens scolastiques et autres punaises de sacristie, à leur grotesque. Voici en exemple une satire de proposition quodlibétique ( = à sujet libre) pour une disputatio : est-ce péché de manger par inadvertance un poussin dans un œuf, le vendredi ? La question s’étend aux asticots dans les fromages. Pour ces derniers, ça va, car ils seraient proches du poisson mais le poussin n’est-ce pas de la viande ? Et faut-il vite acquérir, pour se racheter, une indulgence ?
L’épitre 14 de ces Lettres contient ce qui pourrait être un autoportrait de Hutten vu par un de ses adversaires scolastique :
« Et lorsque j’étais à Vienne, voilà qu’un collègue est arrivé de Moravie, qui devait être poète – d’ailleurs il écrivait des vers – et il a voulu enseigner la prosodie, mais il n’était pas immatriculé <au registre de la faculté>. Alors, Not’ Maître Heckmann le lui a interdit, et l’autre était si prétentieux qu’il pas voulu obéir à son ordre. Et alors, le recteur a interdit aux étudiants de ne pas suivre ses cours [l’homme obscur s’empêtre dans une double négation ]. Alors, ce ribaud est allé chez le recteur et lui a dit beaucoup de paroles insolentes et il l’a tutoyé. Alors le recteur a fait chercher les sergents de ville pour le faire mettre en prison, parce que c’était un scandale énorme qu’un vulgaire étudiant ait osé tutoyer un recteur d’université qui est un Not’ Maître. Et avec ça, j’apprends que ce collègue n’est pas bachelier, ni maître, ni diplômé ni gradué d’aucune façon. Et il se promenait comme un guerrier, c’est-à-dire comme un qui va partir à la guerre et il avait un grand chapeau et un grand poignard au côté. Et par Dieu, il aurait été mis en prison s’il n’avait pas eu des relations dans la cité. »
Ce poète irrespectueux aux allures martiales pourrait bien être Ulrich von Hutten lui-même.
Jean-Christophe Saladin, traducteur des 113 lettres, apporte sur la notion de poète la précision suivante :
« C’est le nom par lequel les humanistes aimaient se désigner et la plupart d’entre eux se targuaient en effet d’une production poétique importante. Se qualifier de « poète » signifiait en outre que l’on était un ennemi des scolastiques et de leur jargon. Dans les Lettres, les humanistes se désignent généralement comme poètes « profanes » par opposition aux poètes « religieux », auteurs d’hymnes dans le style traditionnel (en vers léonins par exemple). Les vrais « poètes » étaient ceux qui savaient composer selon les règles très subtiles de la métrique latine, donc sans rime, mais selon la quantité des syllabes ».
(Ulrich von Hutten Lettres des hommes obscurs Belles lettres Répertoire page 737)
Ulrich von Hutten n’était pas un troubadour. Ce qui caractérise sa littérature, c’est qu’elle était d’abord celle d’un homme de combat, engagé dans les enjeux de son époque. Par la plume pour l’essentiel et avec talent,  même s’il lui arrivait aussi de tirer l’épée pour de vrai. Il était querelleur comme le suggère son premier écrit à succès. Il pouvait comme personne dans ses textes lier son destin et ses affaires personnelles à ceux du monde et il a ce faisant, le style satirique aidant, beaucoup impressionné ses contemporains.
Avec Bulla sive bullicida, texte écrit en 1520, Hutten réagit à la Bulle Exsurge Domine édictée contre le renard hérétique par le pape et menaçant Luther d’être mis au ban de l’Empire. La même menace pesait sur Hutten également. L’intrigue est la suivante, écrit Brigitte Gauvin :
« la Bulle, arrivée en Allemagne avec les pleins pouvoirs, entreprend de tuer la liberté allemande. Celle-ci appelle au secours et ses cris sont entendus par Hutten, qui intervient. C’est lui qui va affronter la Bulle et il va successivement l’empêcher de nuire, la réduire à l’impuissance, la menacer et, finalement, la faire crever, au sens propre. Le dialogue est plus complexe que les précédents ; il constitue une véritable pièce de théâtre tant par sa longueur que par sa composition et son style. Pour ce dialogue-comédie qui manie la satire et la dénonciation aussi bien que la farce, Hutten a recouru au théâtre de Plaute (entrée in medias res, domination de la gestuelle, petit nombre de personnages, outrance des gestes et des mots, etc.) ».
Hutten fait tenir à la bulle papale un discours de marketing en faveur des « indulgences » dont le commerce autorise tous les crimes :
« Allons, qui que tu sois, que tu sois excommunié ou maudit, pour quelque raison que ce soit, pour n’importe quel crime, qui relève du droit, du droit canon, ou des hommes ; qui que tu sois, toi qui as commis un inceste ou un adultère, toi qui as violé des vierges, souillé des mères de famille ; qui que tu sois, toi qui t’es parjuré, qui as commis un meurtre, qui as quitté la religion, plusieurs fois ; toi qui as tué un prêtre, ou qui as transgressé les lois humaines et divines, sois absous et retrouve l’innocence ; toi qui as pris les objets sacrés, qui as pillé les églises, qu’il te soit permis de jouir pour toujours de ces biens, et tu n’auras pas à rendre ce que tu as pris. Écoutez-moi, où que vous soyez, contempteurs de Dieu, hommes privés de toute humanité : en échange de ce petit service, vous pourrez balayer toute l’ordure immonde des plus terribles crimes : le meurtre de cet homme sera suffisant, et n’importe qui peut le commettre impunément »
(Traduction du latin : Brigitte Gauvin in Citations, motifs, sujets : quelques types d’emprunt dans l’œuvre d’Ulrich von Hutten)
A la veille de la Diète de Worms (1521), où Luther comparut devant l’assemblée des princes électeurs réunis autour de Charles Quint, Hutten apporta au réformateur son soutien littéraire avec la publication des dialogues dont Vadiscus ou les trois visages de Rome Vadiscus sive Trias Romana (1520) repris en allemand dans le Gesprächsbüchlein traduction en allemand par l’auteur de ce dialogue en latin.
Dans l’avertissement au lecteur à l’ouverture – c’est le livre qui parle -, il explique qu’il veut montrer ce qu’il en est des mœurs à Rome (= là où se trouve le pape), à la fois, à l’époque, puissance spirituelle et ô combien terrestre qui n’arrête pas de vouloir faire les poches des Allemands.
Do mit sye scheren blat vnd kal,
Vnd nemen stets von teütschen gelt,
Dahin ir prattick ist gestelt.
Vnnd finden täglich neüwe weg,
Das gelt man in den kasten leg.
Do kummen teütschen vmb ir gůt.
Ist niemant den das rewen thůt? 
« Ainsi ils tondent et ne cessent de prendre l’argent aux Allemands . Pour ces pratiques ils trouvent tout le temps de nouvelles combines pour mettre de l’argent dans leur caisse. Les Allemands sont spoliés et personne pour protester ? »
Dans l’avertissement au lecteur qui conclut le texte , il écrit
Vnd das die summ ich red daruon,
die Bullen so von Rom här gon,
verkeren sitten weyt vnd breyt,
dardurch würt bößer som gespreyt.
Dieweyl es nun ist so gestalt
so ist von nöten mit gewalt,
den sachen bringen hilff vnd rat,
Herwider an der lugen stat
die göttlich warheit füren ein,
die hat gelitten schmach vnd pein,
Den falschen Symon treiben auß,
daz halt sanct Peter wider hauß.
Ich habs gewagt
« Et pour résumer ce dont j’ai parlé : Les bulles qui nous viennent de Rome corrompent les mœurs sans limite. Elles répandent une semence maligne. Les choses étant désormais ce qu’elles sont, il devient nécessaire d’user de violence pour y apporter remèdes, ramener la vérité divine dans la ville des mensonges qui a longtemps souffert de l’infamie et d’en chasser le faux Simon pour y ramener Saint Pierre. Je l’ai osé ».
Parler à son propos de nationalisme avec les connotations négatives attachées à ce mot aujourd’hui me semble inadéquat. La nation allemande était en formation. Hutten voulait libérer l’empire de la tutelle de l’Église de Rome. Certes, son patriotisme ne lui a pas évité les excès qui nous paraissent aujourd’hui d’une naïveté confondante. Il pensait par exemple que toute l’Italie devait appartenir à l’Allemagne. Dans une supplique en vers, il exhorte l’Empereur Maximilien à attaquer Venise. Il s’intéressera à Arminius, chef des Chérusques qui avaient infligé une sévère défaite aux troupes romaines. L’œuvre qu’il y consacrera paraîtra à titre posthume.

Et le latin devint langue morte…

Hutten avait été couronné en 1517 par l’empereur Maximilien poeta laureatus, poète couronné, pour son œuvre encore exclusivement en latin. Cette reconnaissance sera importante pour lui qui n’avait pas de titre universitaire. Il deviendra petit à petit un des acteurs du passage du latin à l’allemand et il se mettra à associer la liberté de l’Allemagne au développement de sa langue. Toutefois il faut souligner que l’allemand écrit existait déjà et que la pression des vernaculaires était inéluctable.
Selon Jean-Christophe Saladin, Hutten écrivait, dans les Lettres des homme obscurs, un latin qui s’était coulé dans le moule de la langue vernaculaire. Il précise :
« Le latin des hommes obscurs ne se comprend qu’en relation permanente avec les deux autres latins concurrents en usage à l’époque : le latin scolastique et le latin humaniste (supposé reproduire la langue antique classique) – sans parler du latin ecclésiastique (poétique ou liturgique), qui s’en distinguait également. L’imprégnation par les vernaculaires – évidente à la lecture des Lettres s’y surajoute et vient se glisser à l’intérieur de ces niveaux de langues. La langue des hommes obscurs apparaît donc comme une langue vivante, saisie en pleine transformation, précisément sous la pression des vernaculaires » (Jean-Christophe Saladin in Ulrich von Hutten Lettres des hommes obscurs Belles lettres page 91)
Le passage à la langue vernaculaire écrite était en gestation notamment dans l’espace rhénan. En 1494, Sébastien Brant, dans son Narrenschiff (Nef des fous), justifie l’emploi de la langue allemande par le fait que c’est celle des fous. Le narrateur se déclare d’entrée heureux que l’allemand soit de rigueur car il ne sait pas bien du tout le latin. En fait, Brant placera l’allemand au même plan de dignité que le latin. Il y aura une traduction en latin de la Nef des fous. Son contemporain et ami Jean Geiler de Kaysersberg prononçait ses sermons en allemand dans la cathédrale de Strasbourg. En 1515, Thomas Murner, autre poeta laureatus avec lequel Hutten se retrouvera à défendre Reuchlin mais qui sera un adversaire catholique de Luther avait traduit en allemand l’Eneïde de Virgile ainsi que d’autres textes dont certains de Hutten lui-même notamment celui sur la syphilis. « Il n’y a dans ce mien méchant écrit ni art ni subtilité, car je suis malheureusement ignorant de la langue latine, et ne suis qu’un pauvre laïc» est-il écrit dans la préface à l’édition allemande de Till Eulenspiegel (1519). En 1587, encore, l’auteur – anonyme –  de l’ Historia von D. Johann Fausten dem weitbeschreyten Zauberer vnnd Schwartzkünstler justifie l’usage de la langue allemande par la nécessité de bien faire comprendre à tous ce dont est capable le diable. Il précise au lecteur chrétien qu’il disposera bientôt d’une édition latine.
Selon Otto Flake, en voulant lire à Franz von Sickingen, qui hébergeait les partisans de Luther menacés (dont par exemple le théologien réformateur alsacien Martin Bucer) et qui ne connaissait pas le latin, son dialogue sur la fièvre, il le lui avait traduit en allemand. Le texte ayant beaucoup plu à son auditeur, il s’était  dit que comme il était traduit autant le publier. Dans la dédicace, il parle d’une transformation du latin en allemand en précisant que l’original latin est plus réussi.
En 1520, Ulrich von Hutten écrit dans un texte devenu et resté célèbre, « Klag und Vormanung gegen dem übermässigen unchristlichen Gewalt des Pabst zu Rom…. » (Plainte contre la violence démesurée et non chrétienne du Pape de Rome)
Latein ich vor geschriben hab,
Das was eim yeden nit bekandt.
Yetzt schrey ich an das vatterlandt,
Teütsch nation, in irer sprach,
Zu bringen dißen dingen rach.
« En latin, j’écrivais avant, ce [que j’écrivais] n’était pas connu de tous, maintenant j’écris à la patrie de la nation allemande dans sa langue pour suivre les choses »
Dans une sorte de post-scriptum à son texte, Eine Klagschrift Herr Ulrich von Hutten an gemein teutsche nation und wider dem tyrannischem Gewalt des Pabstes, Rom und seiner Romanisten, il explique que c’est pour éviter les malentendus sur ces écrits en latin mais aussi pour les rendre accessibles au commun des mortels, au populaire [gemeinem Mann], le faire juge de ses polémiques avec le pape qu’il s’est mis à transférer [transferieren] certains de ses textes latins en allemand, ce qui est le cas de celui dont il est question avant de se mettre à écrire directement en allemand, ce qui sera le cas du texte Klag und Vormahnung, déjà cité et paru peu de temps après.
Dans une lettre de la même année, il explique que l’usage du latin n’avait pas produit l’effet qu’il espérait et pour cause et qu’il n’avait pas voulu échauffer les esprits en lui rapportant les turpitudes de l’église de Rome. La langue allemande devient ensuite moteur d’émancipation, et le latin d’église une langue de pouvoir clérical.
[…]Und waren nur die pfaffen glert
Y etzt hatt vns gott auch kunst beschert,
Das wir die bücher auch verstan.
Wollauff, ist zeyt, wir mussen dran
Do uns die gschrift noch unbekandt,
Do hettens alls in irer handt.
Und was sye wolten was der glaub
Das volck sye machten blind und taub […
« Seuls les curés étaient lettrés. Maintenant Dieu nous a donné l’art de comprendre les livres. Il est temps, nous devons nous y mettre. Comme l’écriture nous est encore inconnue, ils tiennent tout entre leurs mains et rendent le peuple aveugle et muet pour lui faire croire ce qu’ils veulent».
Hutten donne l’impression que l’utilisation de l’allemand n’allait pas de soi pour lui au départ. Il lie son émergence aux nécessités conjoncturelles et aux intentions politiques. L’année 1520 est charnière : depuis 1520, donc Hutten « se bat en latin et en allemand comme avec une épée à double tranchant » (Dietrich Kurze, postace à Deutsche Schriften. Winkler Verlag). Je rappelle que c’est en 1521-22 que Luther traduira le Nouveau Testament.
En 1508, probablement à Leipzig, il avait contracté la syphilis que l’on appelait alors la maladie des français ou Mal français (Franzosenkrankheit), d’où l’existence du quartier de la Petite France à Strasbourg. Elle le poursuivra toute sa vie et sera cause de sa mort précoce. Ce n’est qu’en 1530 que le médecin italien Fracastor racontera l’histoire du berger Syphile qui donnera son nom à la maladie. Hutten a raconté dans La vérole et le remède du gaïac l’horreur de sa maladie, l’ignorance de la médecine et les ravages des traitements au mercure ainsi que l’espoir de sa guérison grâce à une rémission due au bois de gaïac que l’on venait de découvrir en Amérique. Importé de Saint Domingue. Le livre écrit en latin en 1518 et publié en 1519 avait été rapidement traduit en allemand, par Thomas Murner, mais aussi en français et anglais et a connu un franc succès. Il a été retraduit en français du latin et présenté par Brigitte Gauvin, en 2015 aux Belles Lettres
Ulrich von Hutten s’est trompé en croyant à une possible volonté politique de transformation de la part des princes et de l’Empereur Charles Quint au service duquel il sera. Ce dernier avait trop besoin du pape contre François 1er. Son statut de chevalier l’empêchait d’aller vers les révoltes paysannes qui avaient déjà commencées. La Guerre des paysans débute, en Alsace par exemple, dès 1493. Il avait une vision très réductrice et faussée des classes sociales. Il distinguait 4 classes de brigands ; ceux des grands chemins, les moins pires ; venaient ensuite les marchands qui encouragent le luxe ; puis les fonctionnaires d’état et les juristes ; enfin les pires, les cléricaux, moines, prélats, évêques, papes dont il fallait nationaliser les biens. Il croyait en une alliance des villes et des chevaliers. Ceci dit sans volonté critique particulière, la sociologie n’existait pas.
Les déceptions du poète furent nombreuses et ils les a souvent lui-même documentées. Parmi celles-ci compte ses efforts de concilier Luther et Erasme, de se lier d’amitié avec le pape des humanistes qui est resté très distant avec Luther comme la plupart des humanistes pour qui l’arrivée du réformateur de l’est signifiait plutôt une régression. Les humanistes quant à eux ont raté la langue vernaculaire. Hutten fait figure d’exception inaboutie.
En 1522, il participe à une aventure militaire en compagnie de Franz von Sickingen, son protecteur et ami, et la petite noblesse menacée de disparition par plus gros qu’eux. La « guerre des chevaliers » avait pour objectif la sécularisation des biens de l’Eglise. La cible choisie : l’archevêché de Trêves dont ils firent le siège en espérant le soutien de l’empereur qui leur fera défaut. Les rebelles se réfugieront au château de Nanstein. Sickingen mourra des suites de ses blessures dues à l’écroulement des murs du château sous l’effet des boulets de canons (600 en un seul jour). Une fois de plus, la chevalerie cédera sous les canons. Hutten s’était ensuite réfugié à Bâle où vivait Érasme qui n’a pas voulu le recevoir. Était-ce en raison de sa peur bleue de l’infection ? C’est à Mulhouse, ville voisine où il avait été accueilli en janvier 1523 par le Greffier de la ville Oswald Gamsharst avant d’en être chassé sous l’instigation de Martin Brüstlein, chef du contingent mulhousien qui était allé avec les mercenaires suisses se battre pour le pape en 1512 que Hutten écrit son Expostulatio (réclamation) contre Erasme. La réponse de ce dernier ne lui parviendra qu’après sa mort quelques mois plus tard, à l’âge de 35 ans sur l’île d’Ufenau (lac de Zürich) où il avait trouvé refuge grâce au réformateur suisse Zwingli.
Otto Falke résume ce qui était en jeu dans cette période du point de vue de la langue dans les termes suivants :
«  S’il y en avait eu un, cela aurait été Hutten qui réunissait toutes les conditions pour créer une langue de culture praticable qui aurait été en capacité se servir à l’expression de thèmes spirituels, intellectuels.
La traduction de la Bible par Luther n’a pas eu cet effet ; il n’y a du point de vue de la langue pas de classique allemand de l’humanisme. Hutten le serait devenu s’il avait vécu dix années de plus. Il y a une relation entre sa mort précoce et la dépravation verbeuse de la langue cultivée qui allait durer deux siècles. Il manquait aux lettrés et aux hommes d’église de la nouvelle scolastique leur conscience de la langue, le contrepoint à la rhétorique sous la pression de laquelle la pensée certes se différencie mais aussi foisonne sans retenue si la volonté de la forme est absente. Le poète allemand Hutten offre les plus grandes surprises. Pas moins que Luther mais autant que Luther, il retourne à la langue populaire, forte, naïve, s’émouvant d’elle-même et écrit des poèmes aussi bons que les meilleurs chants liturgiques. En plus de cela, il maîtrise encore la boîte à outils de l’humanisme. Quelle synthèse de l’esprit allemand et de l’esprit latin aurait pu naître avec lui. »
(Otto Flake : Ulrich von Hutten Fischer Verlag p. 234.  Otto Flake, né à Metz en 1880, a grandi et étudié en Alsace, à Colmar et à Strasbourg, s’est joint au mouvement dadaïste en 1918, En 1933, à l’instigation de son éditeur Samuel Fischer, il signe comme beaucoup une déclaration de loyauté envers Hitler, ce qui lui sera vivement reproché par Thomas Mann, Brecht et Döblin. Sa remarquable biographie de Hutten a été écrite en 1929)
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Pause

Banc en Forêt Noire.

L’inscription en dialecte alémanique de Forêt Noire :

Chumm hogg e weng ane un rueh di us

Ce que l’on peut traduire par

Viens, assieds-toi un instant et repose-toi

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Portrait de René Schickele par Ernst Erich Noth

René Schickele Gravure de Ludwig Meidner (1913) Gallica Bnf

René Schickele, un européen prématuré

Il y en eut déjà quelques-uns, de ces citoyens du Monde, précurseurs très en avance sur leur époque. Lorsque, en plein milieu de la fallacieuse paix postmunichoise qui était en fait une pré-guerre, je me convertis d’auteur allemand en écrivain français, j’ai fait enfin personnellement connaissance avec René Schickelé dont l’option linguistique avait été à l’opposé de la mienne. Alsacien de naissance, d’origine et de nationalité française, élevé par des parents strictement francophones et devenu bilingue seulement au cours de ses études, Schickelé devait devenir l’un des plus importants écrivains allemands des temps modernes. Poète sensible, essayiste pénétrant, il était avant tout un romancier de premier ordre. Il fut l’un des fondateurs et des porte-paroles autorisés de l’expressionnisme, le plus original mouvement littéraire et artistique d’Allemagne. L’un des auteurs les plus lus du monde germanophone, membre éminent de l’Académie de Poésie de Berlin, dont il démissionna immédiatement en 1933 pour manifester sa solidarité avec ses collègues allemands exclus et expulsés par les nazis, cet écrivain réellement important est demeuré presque totalement inconnu dans sa propre patrie. Si, de façon générale, l’on ne peut guère reprocher aux éditeurs parisiens d’avoir négligé de publier en traduction les œuvres des plus éminents représentants de la littérature allemande contemporaine, alors que cette littérature jouissait d’une certaine notoriété auprès de la critique française, cette étonnante carence à l’égard de Schickelé paraît bien incompréhensible. A moins que ce silence délibéré s’explique par certaines rancunes malveillantes en face du choix de ses sujets préférés, qui ont tourné longtemps, et tout particulièrement dans son œuvre la plus fameuse, la magnifique trilogie l’Héritage au bord du Rhin, autour du problème alsacien, qui continuait à sensibiliser, voire à traumatiser l’opinion publique en France, même après le retour de la province perdue.
Il n’y avait pourtant aucun motif plausible à de telles réserves empreintes de chauvinisme. Schickelé avait choisi la langue allemande, sans émigrer ni sur le plan idéologique ni sur le plan politique, des idées dominantes de l’esprit français ; ce pacifiste ardent, proche parent de Romain Rolland dans sa dévotion pour la paix, ce républicain convaincu, ce messager d’une Europe pacifique et libre, n’avait absolument rien de commun avec un quelconque nationalisme allemand (ou français) et son attitude dans le problème alsacien n’était en aucune façon « autonomiste » ni surtout d’inspiration pro-allemande. Il le voyait, certes, avec des yeux d’Européen et du point de vue des évolutions continentales en cours aujourd’hui, dans une perspective « pré-européenne» quasi prophétique ; pour lui, l’Alsace – et il aimait à parler de son Alsace -, constituait une sorte de préfiguration et de modèle d’une Europe-miniature, une médiatrice prédestinée et un lien naturel, non pas simplement une province-frontière ou intermédiaire, mais aussi la détentrice d’un message et d’un symbole. Personnellement, Schickelé n’avait d’ailleurs rien de cette mentalité alsacienne bien connue, oscillant prétendument d’un pôle à l’autre, et illustrée par la chanson populaire du Hans im Schnookeloch (qui ne sait pas ce qu’il veut; ce qu’il a, il ne le veut pas, ce qu’il veut, il ne l’a pas)1.
Il était, en définitive, un Européen prématuré2.
Cette étiquette – certes trop sommaire et ne tenant pas compte de l’universalité et de la complexité de cet esprit – d’Européen prématuré – esquisse tout au moins les contours essentiels de son drame, celui d’un Européen par excellence, pétri de la meilleure volonté du monde, mais se manifestant à une époque mal choisie, au moment où tout ce continent s’entredéchirait dans une rage suicidaire. Avec une confiance inflexible et en même temps une tristesse consciente, Schickelé a vécu lui-même, dans sa propre destinée, le problème de la frontière et des frontaliers, celui du voisinage à la fois amical et hostile de deux peuples et aussi celui de sa dualité : de se trouver lui-même tiraillé entre la langue de Racine et celle de Gœthe; en ce qui le concerne, il a réussi à le surmonter et même à lui trouver dans son œuvre une solution libératrice, une délivrance en quelque sorte. Ce protagoniste d’une grande Europe aérée, libre et unie, était animé, toute sa vie durant et où qu’il se trouvât, d’un amour profond et touchant pour sa petite patrie, l’Alsace. De sa maison en Allemagne, à quelque distance de Baden-Baden, près de ce « coin des trois pays » que l’on pourrait également appeler le « réduit alémanique », sa vue plongeait profondément en Alsace et aussi vers une pointe de la Suisse, qu’il connaissait bien du temps de sa période de pacifiste militant, durant la Première Guerre mondiale. Dans sa villa près de Nice, puis dans son dernier refuge à Saint-Paul-de-Vence, se trouvaient de vieilles armoires et de vieux coffres alsaciens qui, à première vue, juraient dans ce lumineux paysage méridional et qui pourtant se trouvaient bien à leur place. Certes, après son retour en France imposé par les circonstances politiques – il l’a reconnu lui-même – il s’était installé dans le Midi, mais pas uniquement pour des raisons de santé – bien qu’au moment où je lui fis une première visite il fût déjà très malade et marqué par la mort prochaine -, car il aimait la côte méridionale, presque tous ses livres en témoignent. A chaque fois que René Schickelé parlait de l’Alsace, ses yeux brillaient. «Quel magnifique pays ! disait-il, par exemple. Et quelle belle mission est la sienne ! Que le ciel lui accorde un demi-siècle de paix, et il suscitera l’admiration du monde. » Un jour je lui demandai, avec une certaine circonspection, d’ailleurs superflue avec cet interlocuteur d’une franchise absolue, s’il ne songeait pas à retourner dans sa petite patrie alsacienne. « Je ne demanderais pas mieux, dit-il, et ce serait avec une joie immense, si seulement l’occasion s’en présentait. » Cette occasion, il est vrai, aurait dû revêtir une forme matérielle et tangible, car du fait de sa séparation d’avec son public germanophone, qui lui avait à juste titre assuré autrefois des tirages massifs, ses revenus d’écrivain s’étaient amenuisés jusqu’à tomber à un niveau extrêmement bas – à cet égard aussi, il partageait le sort de ses collègues allemands exilés. « Je me vois, par exemple, continua-t-il, bibliothécaire ou conservateur de musée dans l’une de ces petites villes alsaciennes qui paraissent toujours avoir le sourire et que l’on ne peut regarder sans répondre soi-même à ce sourire amène et contagieux. Ou plutôt, poursuivit-il, j’aimerais y être facteur rural. Malheureusement, ce métier, le plus beau de tous, est peu compatible avec mon âge, et encore moins avec mon état de santé. Mais songez un peu : être l’homme qui est toujours par monts et par vaux, dehors en toute saison, par tous les temps, être celui qui porte chaque jour aux hommes, dans leur étroite demeure, des messages venus du vaste monde. Y a-t-il plus beau métier pour un poète? Franchement, je m’étonne que personne n’ait encore eu l’idée d’écrire le roman du facteur rural. Peut-être m’y résoudrai-je un jour. J’ai toujours vécu à la campagne et je connais mes facteurs par cœur. »
Son dernier roman: le Message dans une bouteille traitait effectivement de l’adresse d’un message, non pas, il est vrai, émanant du vaste monde, mais destiné à celui-ci, et il n’y était nullement question de facteurs ruraux amoureux de la nature et amis des hommes : c’était l’ultime et amer message d’un idéaliste désespéré annonçant l’imminent désastre mondial, le testament tragiquement ironique de Schickelé, dissimulé sous le masque d’un cas de folie présumé.
Nous échangeâmes tout d’abord une correspondance à l’occasion de mes travaux préparatoires pour le numéro spécial de la revue le Point sur le roman allemand et, là, Schickelé se montra particulièrement prévenant et généreux en renseignements autobiographiques ainsi qu’en documentation photographique et en autographes. Après tout, cette revue avait son siège à Colmar ! Ma première visite à Schickelé eut lieu à Nice-Fabron, où il habitait avec sa femme une maison sur les hauteurs, vaste et inondée de lumière, d’où l’on jouissait d’une vue magnifique sur le port et l’arrière-pays. Suffisamment près de la ville pour ne pas isoler le ménage de ses amis locaux, elle se trouvait assez à l’écart et au calme pour faciliter le travail contemplatif. Aucun bruit ne montait jusque-là ; pas de téléphone – on n’en voulait pas – pour interrompre la rédaction, la lecture ou la conversation. Cependant René Schickelé, homme éminemment sociable, ne vivait là nullement en ermite. Il recevait de nombreux visiteurs : son voisin le plus proche était Schalom Asch ; Fritz von Unruh habitait tout près ; en ville, mon hôte rencontrait régulièrement Heinrich Mann, et de Monaco tout proche, notre ami Armand Lunel venait le voir très souvent. Quand son état le lui permettait, Schickelé entreprenait lui-même de brefs voyages ; fort heureusement, il s’arrêtait dorénavant souvent à Aix. Il sortait tout juste d’une longue et grave maladie, sa convalescence se traînait en longueur et sa guérison devait bientôt se révéler compromise. Mais ‘en dépit de la fatigue et de la faiblesse que l’on décelait nettement sur son visage, il vous impressionnait par sa robustesse indiscutable; il était de taille moyenne, mais trapu, et son regard vif, parfois très perçant, trahissait son indomptable amour de la vie. Il n’avait pas seulement rapporté d’Allemagne tout son mobilier alsacien ; son cabinet de travail étonnamment spacieux, très admiré et dont on le jalousait bien malgré soi, tout en étant heureux de son aubaine, contenait l’une des bibliothèques privées les plus complètes qu’il m’eût jamais été donné de contempler et où ne manquait certainement aucun ouvrage essentiel concernant la littérature allemande contemporaine.
Cependant, lors de ma première visite, il ne fut guère question de celle-ci ; d’autant plus, par contre, de la France et de la langue française. Car, à plus de cinquante ans, il avait retrouvé le chemin du retour à sa patrie et à sa langue maternelle. Comme nous « débutions » en somme tous les deux dans cette langue, ou que nous recommencions pour ainsi dire notre carrière, nous ne manquâmes pas de sujets de conversation en parlant métier. Non sans raison, mais pour souligner le fait, Schickelé avait intitulé son premier livre français : le Retour. La signification, personnelle, en même temps que hautement politique, de ce titre n’aurait dû, à ce moment, échapper à personne.
Ce livre, saisissant sur le plan humain et très important du point de vue intellectuel, relatait ses souvenirs d’enfance en Alsace et ses premières lectures françaises, le tout relié organiquement et projeté sur le fond des circonstances qui avaient ramené le poète dans sa patrie. C’était là un événement littéraire remarquable : le retour à sa langue maternelle d’un grand écrivain de classe internationale et en même temps un hommage rendu à celle-ci ; pourtant cet événement passa presque inaperçu. Mieux, cette œuvre importante ne parut même pas régulièrement sous forme de livre, mais comme l’un des morceaux de lecture parmi d’autres dans l’un des numéros des Œuvres Libres. Pourtant il ne lésina point sur les efforts et les démarches pour trouver un éditeur (que celles-ci eussent été nécessaires nous attriste encore rétrospectivement). Je puis en témoigner d’autant mieux que je remuai moi-même ciel et terre à cet effet ; mais si mes recommandations trouvaient habituellement une audience sympathique, elles ne rencontrèrent, cette fois, que sourdes oreilles. Et ce n’est certes pas une consolation de devoir ajouter que cette méconnaissance – pour ne pas insinuer des motifs plus répréhensibles – fut et demeure une perte pour la France. Car, jusqu’à ce jour, aucune action en réhabilitation littéraire n’a été intentée.
Schickelé lui-même ne fut nullement découragé par l’attitude décevante des éditeurs à l’égard de son œuvre de débutant en langue française ; il envisagea même sérieusement d’écrire un grand roman français. Le temps, malheureusement, devait lui manquer pour réaliser ce projet. Il conservait ses scrupules au sujet de son retour dans la langue française et ces doutes étaient tout à l’honneur de sa conscience d’écrivain. Car il ne voulait s’attaquer à cet ambitieux roman qu’après avoir acquis la pleine possession de ses moyens d’expression. Il ne cessait de se demander si le Retour n’avait pas représenté un coup de dés sentimental extra-littéraire. Comme il voulait bien me permettre, à moi qui était son cadet de nombreuses années, d’émettre un avis ou un encouragement, je ne puis que lui affirmer, par sincère conviction et avec un enthousiasme sans réserve, que bien des pages du Retour, comme par exemple la scène déchirante de la mort de la mère, supportaient la comparaison avec les plus grands prosateurs français et qu’il avait parfaitement le droit et, partant de là, même le devoir envers lui-même de considérer à la fois son retour au pays et son retour vers sa langue d’origine comme définitivement acquis.
Après cette première prise de contact spontanée, nous devînmes inséparables. Le fils prodigue revenant à son français natal et le nouvel immigré adoptant cette langue se rejoignaient à ce carrefour et se découvraient, malgré leurs particularités propres, un certain nombre de points communs. Nos visites réciproques furent assez rares, mais notre échange de correspondance intarissable. Nous n’y parlions pas uniquement de littérature et bientôt de plus en plus rarement des problèmes et des misères d’une émigration très divisée sur le plan idéologique et même, sur le plan personnel, souvent livrée aux querelles intestines, avec laquelle le Français René Schickelé sympathisait naturellement et dont, par une solidarité bien compréhensible, il faisait lui-même partie dans une certaine mesure. Le cas Gläser l’avait touché autant que moi-même; lui aussi avait tout d’abord voulu croire que les rumeurs dénigrantes autour du renégat n’avaient été que des suppositions gratuites, comme il peut en naître d’une psychose de persécution et de méfiance. Quant à ma position d’ « homme à part », il la comprenait d’autant mieux que nous partagions sensiblement les mêmes idées sur les liens de chapelle ou de parti. Mais bientôt il ne fut plus question que d’une seule chose : la guerre. Son inéluctable approche pesait lourdement sur cet ami de la paix. Après avoir souffert des horreurs de la première et consacré sa vie et son œuvre au service de la Paix, l’idée de voir éclater une Seconde Guerre mondiale lui devenait insupportable et atroce. Il ne lui fut pas épargné d’en voir le déclenchement, mais une mort brutale lui évita tout au moins d’être témoin de la défaite et de l’occupation.
A cet ami arraché à mon affection, il ne me restait qu’à dire un adieu posthume. Ce fut la seule nécrologie marquante qui parût dans aucun journal littéraire français, durant ce mois critique de la guerre qui précéda l’invasion allemande – voire le seul qui fût à même de paraître. Peut-être n’y eut-il effectivement personne d’autre, parmi les écrivains ou journaliste français, qui fût suffisamment familiarisé avec son œuvre – je parle naturellement de son œuvre capitale, la plus importante, celle qui était écrite en allemand, et dont l’éloge que j’en fis ne fut pas censuré, alors que – et compte tenu des circonstances, la chose était parfaitement compréhensible -, on ne me permît pas d’évoquer l’univers de ses idées pacifistes. J’ai dû, à la vérité, consacrer trop d’articles à des disparus, qui tous ont chargé mon compte débiteur. Si du moins – et pas seulement en France, dans le cas Schickelé -, ces adieux respectifs pouvaient favoriser les rappels à la pleine survie littéraire de ces disparus, je m’en trouverais mieux et en dépit de ma peine, mon cœur se sentirait plus léger ».
1 En fait, la chanson en question caricature plutôt le caractère frondeur de l’Alsacien, jamais content de son sort et éternel rouspéteur, et non pas un manque de caractère. (N.d.T.)
2 En français dans le texte.
Ernst Erich Noth : Mémoires d’un allemand Tome 1 Livre II Les années françaises Juliard 1970 pages 489-498 Traduit de l’allemand par Paul Marie Flecher
Nous continuons à nous intéresser au destin singulier de René Schickele, « citoyen français und deutscher Dichter », citoyen français et poète allemand comme il se définissait lui-même, avec ce portait de celui qui se considère comme son alter ego inversé, Ernst Erich Noth, converti d’auteur allemand en écrivain français, que j’ai découvert grâce à un lecteur du Sauterhin, Pierre Foucher, que je remercie.
Le nom de Schickele s’écrit sans accent sur le e mais j’ai conservé ci-dessus l’orthographe telle qu’elle a été imprimée par les éditions Juliard.
Noth fait une erreur sur la langue parlée par les parents de l’écrivain : seule sa mère était « strictement » francophone. Elle n’a jamais voulu apprendre l’allemand. Il ne reviendra vers la langue de celle-ci qu’à la toute fin de sa vie avec son premier et seul roman en français : Le retour. Le père était, selon les termes du fils, « un alaman d’expression allemande ». La langue dans laquelle écrira le poète est celle qui lui a d’abord été transmise par l’école. Cela peut donner l’impression de détails anecdotiques mais ils revêtent une importance considérable.
Ernst Erich Noth, de son vrai nom Paul Albert Kranz a déjà été évoqué dans le Sauterhin, ici, à propos d’Ernst Glaeser. J’en ai trouvé un intéressant portait sur ce blog. On peut aussi consulter sa notice Wikipedia, . Disons en résumé que né à Berlin en 1909, Noth avait, à 18 ans, avec un ami fondé un club de suicide qui tournera à la tragédie connue sous le nom de Tragédie scolaire de Steglitz. En 1933 les nazis lui interdisent de soutenir sa thèse à l’université de Francfort. Pour échapper à l’arrestation, prévue pour le jour de l’incendie du Reichstag, il émigre en France en passant pas la Sarre. Après s’être installé dans le sud, il sera rédacteur aux Cahiers du sud. Déchu de la nationalité allemande, il sera interné deux fois au camp Les Milles, vivra un temps dans la clandestinité avant d’émigrer aux Etats Unis en 1941. De 1942 à 1948, date de son renvoi pour critique publique à la politique allemande des Etats-Unis, il dirigera le département allemand de la National Broadcasting Company, NBC. A partir de là, il sera 10 années, rédacteur en chef de Books Abroad et enseignera dans différentes universités américaines Il revient en Europe en 1963, d’abord en France pour en 1970 en Allemagne. Il est l’auteur d’une œuvre importante en trois langues. L’histoire de la tragédie de Steglitz a fait l’objet d’un récit de Noth Die Mietskaserne (La caserne locative) et est évoquée en 2004 dans un film de Achim von Borries dont le titre français est Parfum d’absinthe.
René Schickele s’était installé en 1934 à Nice-Fabron où Noth l’a rencontré pour la première fois avant de se retirer en 1938 à Vence où il mourut en 1940.  Dans ce bel hommage, je retiens tout particulièrement l’évocation des réticences de l’édition, reflet du chauvinisme français face à un grand écrivain citoyen français et poète allemand et à la singularité de l’Alsace. Sur ce plan-là, il y a aujourd’hui encore pas mal de progrès à faire.  Schickele  bien sûr se serait retourné dans sa tombe s’il avait entendu un Président de la République affirmer que l’Alsace n’existait plus. Mais les réalités historiques sont fort heureusement moins éphémères que les présidents.
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