Le dessinateur et graveur allemand Joseph Kaspar Sattler « artiste sans tableau » est doublement à l’honneur d’abord par la réédition commentée littérairement de sa « Danse macabre moderne » accompagnée d’une étude sur la démarche créatrice de l’auteur et, d’autre part par sa présence dans l’exposition « Dernière danse / L’imaginaire macabre dans les arts graphiques », à la Galerie Heitz du Palais Rohan à Strasbourg pour laquelle un dessin de Sattler sert d’affiche. Une visite de l’exposition permet de mieux situer l’oeuvre de Sattler parmi les maîtres de l’histoire de la gravure dans laquelle l’espace rhénan a joué un rôle particulier lié à l’histoire de l’imprimerie. On y trouve Hans Holbein, Albrecht Dürer, Heinrich Aldegrever, Hans Sebald Beham jusqu’aux grands noms associés aux arts graphiques des XIXe et XXe siècles : Alfred Rethel, Alfred Kubin, George Grosz, Otto Dix, et, plus près de nous, Tomi Ungerer qui cite Sattler parmi ses maîtres et dont on peut voir les dessins de Rigor Mortis au Musée Tomi Ungerer. J’ajouterai à la liste de nom non exhaustive, parce que j’aime beaucoup et qu’on oublie toujours de la citer, Käthe Kollwitz que j’évoquerai plus bas.

Parlons d’abord du livre qui reprend les seize dessins de la Danse macabre moderne, créés à Strasbourg et édités à Berlin en 1912. Un exemplaire de cette édition d’héliogravures en couleurs a été numérisée par l’Université de Düsseldorf. En voici la page de couverture :
C’est cette édition de 16 planches sans texte avec uniquement le titre de chaque image en allemand et en français que Vincent Wackenheim reprend dans son livre Joseph Kaspar Sattler ou la tentation de l’os / 16 pièces faciles pour illustrer une « Danse macabre moderne » suivi de Un esprit agité. Il commente littérairement dans la première partie du livre, chacun des 16 dessins. Un extrait pour la première planche : Piqûre de vers, image que nous connaissons déjà
«(…) Joseph Kaspar Sattler prend soin d’ouvrir cette Danse macabre moderne par cette première planche, un portrait en creux de l’artiste, attaqué au cœur. Dérision : voici que l’artiste se moque de son propre travail, comme un écrivain d’entrée de jeu ridiculiserait ses personnages. Planche emblématique, porte-étendard, la seule qui présente un squelette complet, dont il ne manque pas une rotule, ni le moindre métacarpe. Un squelette en pleine santé, l’œil clair et la truffe humide, qui fait plaisir à voir. Un beau spécimen.
La lettrine forme un A majuscule, comme un compas ouvert. Sattler, artiste du livre, ne cache pas ses amours, celles des alphabets, des polices de caractères, des lettres ornées.
Sigillographie est le mot que l’on recherchait. Du latin sigillum, diminutif de signum, qui veut dire signe. On se souvient des deux frères, l’un myope et fumeur, l’autre pas. On se souvient des moutons, l’un les voyait, l’autre pas ».
William Blades, typographe britannique, a permis en 1893 une traduction en français de son ouvrage intitulé Les livres et leurs ennemis, parmi eux le feu, l’eau, le gaz et la chaleur, la poussière et la négligence, l’ignorance, le ver des livres (nous y voilà), la vermine, (la Blatte noire, le « Croton Bug »), enfin, pour faire bon poids, les relieurs et les collectionneurs. Il n’avait pas songé à l’os, qui appose sa signature authentique, sa marque, le trou de ver irréversible, comme trace d’une petite vérole qui défigure, et qu’on aura beau vouloir cacher de quelque fard, sans succès.»
Vincent Wackenheim
Ce squelette qui arpente sur ses échasses un chemin de livres ouverts stimule l’imagination et évoque le rapport du livre avec la mort, aussi bien par le fait que le livre comme tout objet contient du travail mort qu’en étant aussi ce qui permet le dialogue avec les morts, celle des auteurs notamment mais pas seulement. Ces taches d’encre sont peut-être aussi celle de l’imprimerie qui a fait disparaître le livre ancien et aussi les gravures et lettrines chères à Sattler, les deux béquilles encreuses ne sont-elles pas précisément enfoncées dans deux lettrines ? Pouvons-nous aller jusqu’à l’ évocation de perforations qui rappellent les cartes perforées ancêtres de l’informatique ?
Je ne détaillerai pas les 16 pièces de cette Danse macabre moderne éditée en porte-folio. Le qualificatif de moderne dit lui-même que ce travail s’appuie en la transformant sur une tradition. Non issue de la tradition cependant celle qui traite de la face cachée de la technique en temps de paix, l’accident. On relève aussi une thématique absente, celle de la jeune fille/femme et la mort.
On s’arrête sur cet étrange Pont dangereux, en allemand simplement appelé Eisenbahnbrücke = Pont de chemin de fer comme s’il allait de soi qu’un pont de chemin de fer est dangereux. C’est comme si la cage thoracique d’un squelette couché figurait la fragilité du pont à moins que comme le poème d’Ersnt Stadler le Passage de nuit sur le pont du Rhin à Cologne,qui est postérieur, il ne préfigure le voyage vers la mort dans les tranchées. (Voir ici). Dans cette veine, un autre dessin de Sattler qui ne figure pas dans la « Danse macabre moderne » mais que l’on trouve dans l’exposition Dernière Danse évoque l’accident de la vitesse et peut être mis en relation avec des gravures d’autres dessinateurs mettant en rapport la mort et le chemin de fer soit dans ses formes suicidaires ou dans les trains de la mort déjà présents dès la Première guerre mondiale.
Les danses macabres, chez Sattler on en trouve jusque dans les lettrines qu’il créée. Baudelaire qui souhaitait que Sattler illustre un de ses livres évoquait « Le branle universel de la danse macabre ».
La deuxième partie du livre est consacré à cet « esprit agité » qu’était Joseph Sattler. En résumé car on y trouve moults détails, voici ce qui pourrait figurer comme une notice biographique :
« Pour qui aime les situations simples, le cas Sattler, né en 1867, dessinateur, illustrateur de livres, créateur d’ex-libris et de menus, graveur à la fin de sa vie, pourra ébranler quelques idées reçues. Une fois sa formation achevée à Munich, il s’installe à Strasbourg en 1891[l’Alsace était alors allemande], part à Berlin en 1895, entretient des liens féconds des deux côtés des Vosges, revient en Alsace en 1904, participe au premier conflit mondial sur le front de l’Ouest, pour retrouver Munich en 1918, et y mourir en 1931. Destin pris par les mouvements du temps, Sattler, un allemand en Alsace, vit l’aventure européenne telle que nous pouvons la rêver dans cette fin de siècle, loin des clivages nationalistes, avant que ne s’embrasent les relations entre la France et L’Allemagne, jusqu’à l’état de guerre. »
Vincent Wackenheim : Joseph Kaspar Sattler ou la tentation de l’os / 16 pièces faciles pour illustrer une « Danse macabre moderne »
Je ne sais trop de quel rêve d’Europe il peut être question en Alsace entre l’annexion après la guerre de 1870/71 et les années d’épuration / dé-germanisation en 1918/19 qui a fait que Sattler est retourné à Munich. Il appartient à un groupe d’artistes, le « cercle de Saint-Léonard » à la position délicate, suspecte aux Allemands et en France où s’étaient réfugiés bon nombre d’artistes alsaciens. Ce groupe n’est pas dépourvu d’ambiguïtés, il contient des admirateurs y compris allemands de Maurice Barrès. Sattler est un artiste du« >Jugendstil. Parmi les oeuvres remarquables qui figurent en bonne place dans l’exposition Dernière Danse citons cette évocation de La Frontière, lieu spectral, qui date de 1915 :
Avant la Danse macabre moderne, Sattler a publié d’autres séries de planches par exemple les Images du temps de la guerre des paysans qui ont un côté bande dessinée et qui retiendront l’attention d’Alfred Jarry et les Anabaptistes, ainsi que des illustration pour l’Histoire de la civilisation des villes rhénanes ou pour La chanson des Niebelungs.
L’exposition Dernière danse














Brecht et la bonne âme Merkel
Bertolt Brecht peut-il nous aider à comprendre ce qu’il se passe actuellement dans la politique allemande ? Dans un essai remarqué, paru dans l’hebdomadaire die Zeit, Bernd Stegemann, chef dramaturge à la Schaubühne de Berlin, pense que oui et convoque pour cela la pièce de Brecht écrite à la fin des années 1930 : La bonne âme de Se-Tchuan. Comme la bonne âme du théâtre, celle de la politique, Angela Merkel, a besoin pour rester bonne que quelqu’un se charge de la sale besogne.
Cette réflexion est un autre éclairage qui s’ajoute à ceux déjà évoqués dans un précédent post. J’avais pour ma part déjà tenté d’ôter à politique allemande son voile de bonne vertu dans Sainte Angela, priez pour nous, question reprise également dans Disruption et bien pensance.
Rappel de la parabole de Brecht dans La bonne âme de Se-Tchuan
Le résumé est de Bernd Stegemann :
« Shen Té qui avait reçu des Dieux [en remerciement pour son hospitalité] une importante somme d’argent pour faire le bien ouvre un débit de tabac. Comme les pauvres de la ville ont connaissance de sa bonté, la boutique est très vite envahie de nécessiteux et menacée de faillite. Pour pouvoir continuer à rester bonne, Shen Té invente un cousin Shui Ta pourvu de suffisamment d’insensibilité. Il rétablit la situation en se servant des moyens habituels de la concurrence et de l’exploitation.. La parabole se termine par la grossesse de Shen Té et un procès contre Shui TA accusé d’avoir assassiné la bonne Shen Té. Shui Ta peut aisément démontrer au tribunal que Shen Té et Shui TA ne font qu’une seule et même personne. Les mauvaises circonstances l’ont contraint à se couper en deux. La leçon est aussi simple que réaliste : pour pouvoir être bon dans un monde mauvais il y a besoin de l’aide de quelqu’un de mauvais. La seule chose qui pourrait lever cette contradiction [on est encore un peu là dans une vieille dialectique] serait non pas la bonté individuelle mais la révolution de la réalité mauvaise. »
Le vilain cousin Shui-Ta de la bonne âme Merkel a trois visages : les Etats des Balkans qui verrouillent leurs frontières, la montée en puissance de l’extrême droite, et le prestataire de service, la Turquie. Le plan concocté est d’un « cynisme perfide » car la politique d’accueil a un coût qui est transféré sur les marges pour ne pas déranger les nantis dans leurs bons sentiments. La bonté a des externalités négatives qu’on ne saurait avoir devant sa porte.
On lira ci-dessous ce qui me paraît être l’extrait le plus intéressant de ce texte. Entre crochets, je pointe de mon point de vue quelques réserves. Je pense qu’il y a d’autres raisons pour l’extrême droitisation que l’afflux de réfugiés. Son amorce était d’ailleurs antérieure. Les germanophones pourront retrouver le texte intégral en allemand ici.
En quoi consiste le coup politique ?
« En quoi consiste le coup politique qui permet jusqu’à présent au gouvernement Merkel d’effacer toutes les conséquences de sa politique et d’apparaître comme la seule instance humanitaire ? Le jugement moral est tellement fortement soudé à la sommation politique que chaque critique envers les conséquences de la politique d’accueil devient immédiatement immorale et cataloguée de droite. La montée rapide de l’AfD [Alternative pour l’Allemagne] s’explique essentiellement, par une dialectique involontaire, ainsi. S’il n’est plus possible d’avoir une opinion autre que celle de la chancelière sans passer pour être un extrémiste de droite, alors l’un ou l’autre le devient. Les conséquences de l’absence d’alternative, qui jusqu’à présent n’était observables que chez nos voisins européens sont arrivées chez nous. La montée de forces extrémistes en raison de la politique d’austérité merkelienne a un effet boomerang sur l’Allemagne.
On ne peut pas prêcher la fluidification néolibérale de toutes les règles, accepter la précarisation massive et ensuite damner moralement ceux qui ne veulent plus participer à la course dans laquelle les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Le tour de passe-passe de la politique néolibérale consiste à avoir occupé positivement et de manière inattaquable la notion de modernisation. Ouverture sur le monde, multiculturalisme et globalisation ne sont pas seulement des impératifs pour les couches moyennes supérieures mais aussi des mots de combat contre les peurs des couches inférieures, dont le boulot ne permet pas de travailler aujourd’hui à Berlin et demain à Dubai.
Que le parti dont l’électorat bénéficie des revenus les plus élevés en profite le plus est une évidence. L’affirmation selon laquelle il s’agit chez les partisans des Verts des contemporains les plus moralement conscients a parfaitement masqué sa contradiction interne. Si en tant qu’universitaire, on vit dans l’appartement dont on est propriétaire, il est très gratifiant de promouvoir une culture de l’accueil, et de se pincer le nez sur ceux qui protestent contre un foyer de réfugiés qui est construit dans leur ghetto. Que derrière la propagande d’ouverture au monde se cache aussi le démontage de toutes les règles sociales qui régulaient un peu le capitalisme ne peut être formulé qu’au prix de passer pour un passéiste ou dans le cas de la culture d’accueil d’être taxé de droite.
[…]
Dans un système politique dans lequel à l’exception de Die Linke tous les partis établis argumentent à partir de la même base idéologique, il n’est qu’une question de temps jusqu’à ce que se constitue une force contraire qui conteste le consensus.Que cette opposition radicale se nourrissent actuellement de ressentiment et de populisme montre le degré d’étiolement atteint par la pensée et l’argumentation des partis de gauche aujourd’hui. Ils ont renoncés lors de la crise financière en 2008 déjà à proposer des alternatives pour l’économie et ils se montrent incapables aujourd’hui de libérer l’idéologie néolibérale de la politique de Merkel de son voile moral. Il reste donc à craindre que Slavoj Zizek n’ait raison quand il pronostique que toute révolte de droite n’a lieu qu’en l’absence de révolution socialiste [Pour ce qui me concerne je ne sais trop en quoi cela peut consister une révolution socialiste. Peut-on croire encore au bon vieux renversement dialectique ?].
Ce n’est que si nous parvenons à séparer les conséquences économiques de la globalisation des exigences morales des vainqueurs de l’ordre dominant que pourra s’élaborer une politique réaliste. […] »