Georg Büchner : « Qu’est-ce qui en nous (fornique) ment, vole et tue ? »

La célèbre question de Georg Büchner est dans sa radicalité toujours d’actualité même si bien sûr le contexte notamment industriel s’est beaucoup métamorphosé depuis le début du 19ème siècle, plus encore aujourd’hui où l’automatisation industrielle d’éléments psychiques font que la bêtise est devenue « systémique » (Bernard Stiegler)

Mais d’abord les textes.

La question Qu’est-ce qui en nous ment, vole et tue ?– ou autre traduction Qu’est-ce qui en nous ment, assassine, vole ? – apparaît dans une lettre à sa fiancée Wilhelmine Jaeglé en mars 1834 :

« J’étudiais l’histoire de la Révolution. Je me sentais comme anéanti par le fatalisme atroce de l’histoire. Je trouve dans la nature humaine une épouvantable similitude – dans les relations humaines une violence inexorable accordée à tous et à personne. L’individu n’est qu’écume sur la vague, la grandeur un simple hasard, la domination du génie un jeu de marionnettes, un combat ridicule contre une loi d’airain, la reconnaître est le maximum de ce que l’on peut faire, la dominer est impossible. L’idée ne me vient plus à l’esprit de faire la courbette devant les chevaux de parade et les tire au flanc de l’histoire. J’ai habitué mon œil au sang. Mais je ne suis pas un couperet de guillotine. Il faut est l’une des paroles de condamnation avec lesquelles l’homme a été baptisé. Le mot selon lequel il faut certes que le scandale arrive, mais malheur à celui par qui il arrive – a de quoi faire frémir. Qu’est-ce qui en nous ment, assassine, vole ? Je n’ai pas envie de suivre plus avant cette idée. »

On retrouve la même question dans la bouche de Danton avec en ajout la dimension sexuelle :

Danton : « Il faut que le scandale arrive, mais malheur à celui par qui le scandale arrive. Il faut, c’était ce même il faut. Qui maudira la main sur laquelle est tombée la malédiction du il faut ? Qui a prononcé il faut, qui ? Qu’est-ce qui en nous fornique (se prostitue), ment, vole et tue ? Des marionnettes, voilà ce que nous sommes, et des puissances inconnues tirent nos ficelles
La mort de Danton Acte II, scène 5,

Büchner découvre le règne de la nécessité et des pulsions, des automatismes qui nous constituent. Elles sont associées à l’image de la marionnette manipulée par des forces inconnues qui en tirent les fils.

Quelque chose nous fait défaut

Büchner a écrit : « Qu’est-ce qui en nous ment, assassine, vole ? » pour aussitôt s’interrompre : « Je n’ai pas envie de suivre plus avant cette idée. » La radicalité de sa question n’a d’égale que sa suspension…

« Ce qui sépare Büchner de nous tous, dit le poète Volker Braun, c’est autant l’acuité de ses questions que l’hésitation résolue à y répondre. Il n’omet aucun argument désarmant : Une faute a été commise quand nous avons été créés, quelque chose nous fait défaut, je n’ai pas de nom pour ça, mais on ne se l’arrachera pas l’un l’autre des entrailles, alors à quoi bon s’éventrer ? Il avance des propositions effarantes : Il nous faut crier, rien de plus bête que de serrer les lèvres quand ça vous fait mal. C’était le moment d’une crise : celle de la pensée bourgeoise des avancées face à la violence et aux souffrances de la marche de l’époque. Personne n’a exprimé plus durement la désillusion ; elle est ce sel radical qui demeure, une fois évaporé le sens englobant le monde et l’être humain. Nous y goûtons voluptueusement, enfants que nous sommes d’une nouvelle rupture historique ».

Volker Braun dans son discours de réception du Prix Georg Büchner, s’arrête lui-aussi sur la célèbre interrogation :

« La question brutale : Qu’est-ce qui en nous ment, vole et tue ? était énoncée sous la torture, d’un intérêt obsédant, et exigeait l’examen des réflexes et affects de la créature ainsi que des mouvements et soubresauts du grand corps de notre espèce. Il fallait pour cela le complot des expériences pour atteindre le point névralgique que ne dépassaient pas la pensée matérialiste et la réforme libérale. Le tranchant de la lame était appliqué contre une préparation expérimentale bien plus imposante : l’ordre des choses ; cette énigme douloureuse dans laquelle parle Büchner cherche une double solution : l’homme et la société »

« L’examen des réflexes et des affects de la créature » (Volker Braun)

Büchner découvre les automatismes biologiques et psychiques et la bêtise. Il est intéressant de mettre les textes précédents en relation avec d’autres passages car, si les réponses sont ouvertes, les questions sont encadrées :

Dans une lettre à ses parents, il écrit : :

« Je ne méprise personne, et surtout pas à cause de son intelligence ou de sa culture, parce que personne n’a le pouvoir de ne pas devenir un sot ou un criminel – parce que des circonstances égales nous rendraient sans doute tous égaux, et parce que les circonstances sont hors de nous. Et l’intelligence surtout n’est qu’un côté très restreint de notre nature spirituelle, et la culture n’est qu’une forme très contingente de celle-ci. Celui qui me reproche un tel mépris prétend que je donnerais des coups de pied à un homme parce qu’il aurait une veste en mauvais état. Autrement dit, cette brutalité dont jamais on ne croirait quelqu’un capable dans le domaine du corps, on la transpose dans le domaine de l’esprit, où elle est encore plus vile. Je suis capable de traiter quelqu’un de sot sans le mépriser pour autant; la sottise [Dummheit] fait partie des caractéristiques universelles des choses humaines; »

C’est moi qui souligne. On retrouve le thème dans la bouche de Camille Desmoulins :

« C’est bien la peine de faire la bouche en cœur, de se mettre du rouge et de parler avec un accent choisi ! Nous ferions bien d’ôter, pour une fois nos masques. Nous verrions alors, comme dans un cabinet à glaces [miroirs], partout la même et imperturbable tête d’imbécile [d’andouille] archi-vieille et bien commune, ni plus ni moins. Les différences ne sont point si grandes, nous sommes tous des coquins [Schurke = voyou] et des anges, des idiots [Dummköpfe] et des génies, et tout cela ensemble. Ces quatre choses trouvent assez de place dans le même corps, elles ne sont pas aussi vastes qu’on se l’imagine. Dormir, digérer, faire des enfants voilà ce que tout le monde fait. Le reste ne constitue que des variations de tons différents sur le même thème. C’est bien nécessaire de se dresser sur la pointe des pieds et de prendre des airs, d’avoir honte l’un devant l’autre ! Nous avons attrapé le mal en mangeant tous à la même table et avons la colique »
La mort de Danton acte IV sc 5

Il suffirait de traduire comme il se devrait Dummheit par bêtise pour que les choses s’éclairent soudain. N’a-t-on pas traduit la conférence de Robert Musil Über die Dummheit par De la bêtise ? Nous voyons alors apparaître plus nettement encore sous la plume de Büchner le couple bêtise/intelligence. La bêtise est la chose la mieux partagée par les humains, elle fait partie de ses qualités universelles.

Mais qu’est-ce que la bêtise ?

« Le bêtise n’est pas l’ignorance : elle est ce qui nous rend honteux d’être homme. (…) L’intelligence n’est pas la connaissance ou la science – et chacun sait qu’il est possible de produire de la bêtise sous caution scientifique. L’intelligence est ce qui nous élève au-dessus de notre propre bêtise, et telle qu’elle est toujours à reconquérir : l’intelligence a une tendance inéluctable à retomber en bêtise. C’est pourquoi Valéry peut écrire après la Première guerre mondiale : Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus . »
Victor Petit : entrée Bêtise/Intellligence dans Vocabulaire d’Ars Industrialis in Bernard Stiegler Pharmacologie du Front national (Flammarion)

Nous sommes et des idiots et des génies, tout cela ensemble fait dire Büchner à Camille Desmoulin. La bêtise est un défaut d’origine répond Bernard Stiegler. Büchner en a-t-il eu l’intuition ?

L’automatisme de la pulsion

« Dormir, digérer, faire des enfants voilà ce que tout le monde fait » Mais quand on ne veut pas être comme tout le monde ? Büchner était en quête d’individuation ou, pour parler comme Volker Braun, il était à l’âge où « il commençait à devenir intéressant pour lui-même ».

Le texte allemand est le suivant: « Was ist das, was in uns lügt, hurt, stiehlt und mordet ? ». Quelle est cette chose, cette mécanique, cette machine en nous qui nous pousse à dire et faire des bêtises ? N’est-ce pas ce que, en partie du moins, Freud appellera un demi-siècle plus tard, le ça ?

«Nous donnons à la plus ancienne de ces provinces ou instances psychiques le nom de Ça ; son contenu comprend tout ce que l’être apporte en naissant, tout ce qui a été constitutionnellement déterminé, donc, avant tout, les pulsions émanées de l’organisation somatique et qui trouvent dans le Ça, sous des formes qui nous restent inconnues, un premier mode d’expression psychique.» Sigmund Freud, Abrégé de psychanalyse, 1938

Mais le ça ne résume pas tous les automatismes. Bernard Stiegler aborde la question dans un récent essai sur La Société automatique.

« Outre cet automatisme technologique qui envahit en ce moment le monde en toutes les dimensions, il y a l’automatisme de la pulsion. L’automatisme se présente ici comme comportements automatiques symptomatiques, et beaucoup plus généralement comme phénomènes psychosomatiques.
Je suis ému et je rougis, ou je blêmis: ce sont là des automatismes de mon corps; ou encore, l’angoisse provoque en moi des comportements automatiques obsessionnels (qui forment dans le ça un compromis entre conscience et inconscient – le ça est un espace d’automatismes issus à la fois de la conscience et de l’inconscient, tout son enjeu est là aux dires de Freud lui-même).
Mes comportements obsessionnels, et automatiques en cela même, dénotent aux yeux de tous – sauf aux miens – que quelque chose ne va pas: ces comportements me permettent de me cacher ce qui ne va pas, pour le refouler, l’empêcher de s’exprimer en le laissant malgré tout s’exprimer, mais comme automatisme, c’est-à-dire par défaut et sans que je le voie, «inconsciemment».
Ces automatismes de l’inconscient et du ça, qui ne sont pas ceux de la pulsion, mais des mécanismes de défense contre les automatismes pulsionnels, sont pathologiques au sens où ils produisent un pathos, une émotion, une altération qui réprime ce que je nomme un traumatype et qui engendre des stéréotypes très spécifiques – la mémoire étant constituée de stéréotypes synchronisateurs qui contiennent des traumatypes diachronisateurs: les stéréotypes du névrosé font que dans certaines situations, il répète toujours les mêmes comportements parce qu’ils contiennent un traumatype qu’ils empêchent de se manifester par lui-même, c’est-à-dire de façon autonome.

Chez Freud, la question de la libido est celle de la transformation de la pulsion en tant qu’elle est automatique en autonomie du désir fondée sur la composition de la pulsion de mort avec la contre-tendance pulsionnelle et tout aussi automatique qu’est la pulsion de vie, comme pulsion de reproduction vitale. Le désir est ainsi ce qui agence reproduction technique et reproduction vitale comme deux automatismes dont la composition est autonome.

Automatisation et autonomisation de la technique

Le processus automatique qu’est le vivant, et en particulier, le vivant doté d’un système nerveux sexué et d’un néocortex – à la différence des escargots ou des limaces -, conduit à travers une transformation de ces automatismes à une conquête de l’autonomie, c’est-à-dire à un saut dans ce que Simondon appelle l’individuation psychique et collective ».

Où ça vous mène de lire Büchner !
C’est même ce qui le rend si passionnant. Ses textes ne sont pas clos bien au contraire et pas seulement parce qu’en partie ils sont encore fragments. Les questions sont ouvertes et lire Büchner implique d’y mettre un peu du sien. Avec d’autres.

Références :

Pour les lettres de Bücher, j’ai utilisé les traductions de Henri-Alexis Baatsch parues dans l’édition des textes de Büchner faite en 1974 par Jean-Christophe Bailly ,

Volker Braun : Briser l’ordre des choses. Discours de réception du Prix Georg Büchner 2000. Traduit de l’allemand par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein in Poésie n°94 (2001).

Bernard Stiegler : La société automatique in La métamorphose numérique Vers une société de la connaissance et de la coopération Sous la direction de Francis Jutand Editions alternatives. Pages 94-95

Précédents articles consacrés à Büchner :
Georg Büchner/ Paul Celan : la « contreparole » de Lucile
« La vie des riches est un long dimanche »
Dans les Vosges en compagnie de Georg Büchner
Georg Büchner et le corsaire de Darmstadt
Voir aussi : L’enfant et le désenchantement du monde

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« Mutti (maman)» Merkel : élections-régression

J’ai déjà essayé de montrer comment l’ultralibéralisme tue la politique. Les dernières élections législatives allemandes au cours desquelles la chancelière Angela Merkel a été appelée « Mutti », maman, sont le résultat du vote régressif d’une société qui a peur et se réfugie dans les jupes de sa maman. C’est ce qui ressort d’un entretien de l’hebdomadaire die Zeit avec la psychanalyste Thea Bauriedl, professeure de psychologie clinique à l’Université Ludwig-Maximilian de Munich. Elle construit sa lecture autour du thème « vous me connaissez », mots avec lesquels Angela Merkel a conclu son débat télévisé avec Peer Steinbruck, tête de liste du SPD.

Thea Bauriedl :
« Vous me connaissez dit Angela Merkel et cela semble déjà suffire. Beaucoup de gens acquiescent spontanément. Ils se disent : nous savons comment elle est, cette maman, elle est exactement comme nous le souhaitons. Elle saura tout savoir faire et fera tout bien. Tout soupçon, toute crainte est mise de côté. Qui s’aviserait de la critiquer prendrait le risque d’être puni ou rejeté ».

La psychanalyste rappelle que l’enfant dans des situations de peur peut se réfugier au sens propre et figuré dans les jupes de sa mère mais qu’il doit y rester tranquille, ne pas déranger pour ne pas perdre la protection ; c’est une situation d’emprisonnement. Cela se reproduit dans la vie d’adulte y compris en politique.

« Il y a différentes formes de sécurité. On peut se retrouver protégé et soumis dans une prison (psychique) ou bien on peut prendre au sérieux ses propres sentiments et, de manière autonome, veiller à ce que cela se passe bien pour soi dans ses relations personnelles et politiques. La seconde forme de recherche de sécurité peut être assimilée dans le domaine politique avec le besoin d’autodétermination dans la démocratie »

Les Allemands s’inscrivent-ils avec Merkel dans une tradition de l’histoire allemande qui ne veut « surtout pas d’expérience » et dans laquelle la présence d’une aile protectrice défie toute argumentation ?

Thea Bauriedl :
« Je crois que nous retombons loin derrière quelque chose que nous avions déjà. Oser plus de démocratie, nous l’avions au moins déjà en parole. Et maintenant nous faisons un pas en arrière dans une pseudo sécurité par une minoration de la réalité de notre situation et par une soumission de fidèles à la domination de  la bonne mère éternelle que nous pensons connaître parce que c’est elle-même qui le prétend. C’est une sécurité frelatée. On ne peut pas parler de vraie sécurité. Comme si ne pas prendre de risque en ne faisant rien, cela pouvait marcher ! Le plus grand risque qu’on peut prendre est de ne pas être attentif à ce que l’on ressent et de ne pas agir en conséquence »

comme des agneaux qui suivent Merkel

Angela Merkel conduit-elle à une dépolitisation, demande le journal Zeit-online ?

Thea Bauriedl :
« Oui. Nous n’avons plus dans notre pays de débat politique authentique et constructif, peu de lutte pour le meilleur. Nous sommes en majorité comme des agneaux qui suivent Merkel parce que nous craignons qu’elle nous abandonne si nous ne sommes pas sages et ne croyons pas en elle ou si nous devions remarquer combien et comment elle nous manipule avec son vous me connaissez. La raison propre, les propres sentiments ne jouent dans bien des cas plus aucun rôle. Nous Allemands avons déjà une fois fait l’expérience que nous pouvons devenir politiquement aveugles si nous faisons simplement confiance à la devise vous me connaissez ».

« Ce qui se passe actuellement en Allemagne contredit en grande partie le principe fondamental de la démocratie, l’autodétermination responsable de chacun dans la collectivité ; et cela contredit aussi une culture de la discussion permanente et ouverte pour la meilleure voie, la meilleure décision pour tous. Si nous ne prenons pas conscience de cette forme spécifique de perte de pouvoir de la population qui est à l’œuvre depuis quelque temps, nous ne ferons rien pour nous y opposer. Nous continuerons à voter pour une forme de sécurité qui restreint notre autonomie. Et nous répondrons alors : oui nous la connaissons et nous votons pour elle parce que nous ne nous sentons pas capable de trouver nous-mêmes notre chemin à travers des discussions constructives ».

Source de l’article en allemand

L’analyse de Thea Bauriedl évoque un état de misère symbolique dans la société et une demande d’attention et de soin. Mais, sa réflexion le montre bien, « prendre soin » n’est pas infantiliser et maintenir en état de soumission mais émanciper, (se) donner les outils pour penser et être par soi-même, travailler à la construction de sa propre autonomie. Un tel objectif est directement en contradiction avec l’idée merkelienne qu’il n’y aurait pas d’alternative.

Le Spd prendra-t-il la responsabilité d’une grande coalition avec Angela Merkel au risque du tuer toute capacité d’opposition ? Dans ce cas, en effet, les députés des partis restants (Verts et die Linke) ne disposeront pas des ressources parlementaires suffisantes pour faire leur travail d’opposants alors que dans le même temps se crée en Allemagne une dynamique d’extrême droite. L’Alternative pour l’Allemagne, après son score de 4,7 %, sert de point de ralliement aux groupuscules islamophobes au point de gêner ses promoteurs, qui se veulent surtout propres sur eux , en risquant de faire des taches sur leurs costumes trois pièces.

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Georg Büchner/ Paul Celan : la « contreparole » de Lucile

 

LUCILE entre et s’assied sur les marches de la guillotine : Je m’assieds sur tes genoux, ange de la mort silencieux. (Elle chante.)
C’est un faucheur qu’on appelle la mort
Missionné par le Très-Haut.
Oh, cher berceau qui a endormi mon Camille et l’a étouffé sous tes roses.
Oh, cloche mortuaire dont la douce langue a chanté sa mise au tombeau.
(Elle chante.)
Elle les a moissonnés
Par centaines de milliers.
(Entre une patrouille.)
UN CITOYEN: Qui va là ?
LUCILE: Vive le roi!
CITOYEN: Au nom de la République. (La garde l’entoure et l’emmène.)

Scène finale de La mort de Danton de Georg Büchner acte 4 sc 9

Danton est mort guillotiné en compagnie de Camille Desmoulin, Hérault, Lacroix, Fabre. La pièce de Büchner, intitulée La mort de Danton, pourrait s’arrêter là. Il n’en est rien. Comme le remarque Paul Celan, Lucile (Desmoulin) est « encore une fois là », « noch einmal da » !
Elle revient pour deux scènes après la mort de Danton. D’abord dans « une rue » puis sur le théâtre de « l’échafaudage sanglant », Place de la Révolution, où nous avions « assisté » auparavant à l’exécution et, après avoir chanté des extraits de la Chanson du faucheur, elle crie « Vive le roi ! ».
Comment expliquer ce contrepied ?
Dans les textes d’accompagnement scolaires on explique que, par ce cri, Lucile est sûre de rejoindre Camille dans la mort. Elle est aussitôt entourée, arrêtée.
Paul Celan dans son discours de remerciement pour le Prix Georg Büchner qui lui avait été attribué en 1960 propose une toute autre lecture.

Écoutons-le d’abord après avoir planté le décor :

Place de la Révolution. « Les charrettes arrivent et s’immobilisent devant la guillotine», comme le précise la didascalie

Paul Celan :
« Leurs occupants sont donc là, tous au complet, Danton, Camille, les autres. Même ici, ils sont tout plein de paroles, de paroles d’un grand art, ils nous les servent, ce sont parfois des citations que Büchner n’a que la peine de retranscrire, il y est question de marcher-à-la-mort ensemble, Fabre prétend même mourir « doublement », chacun se montre à la hauteur,-il y a simplement quelques voix « voix diverses » pour trouver « qu’on a déjà vu tout cela » et que « ça devient ennuyeux ».
Et là, quand tout va finir, dans les longs moments où Camille – non pas lui, pas lui-même, mais comme un de ceux du convoi-, où ce Camille-là, meurt théâtralement, pour ne pas dire ïambiquement, une mort que seulement deux scènes plus tard, à partir d’une parole qui lui est étrangère – qui lui est si proche – nous pouvons ressentir comme sa mort à lui, alors, donc, que partout autour de Camille pathos et phrases attestent le triomphe de la « marionnette » et des « fils », voici Lucile, qui est aveugle à l’art, cette même Lucile pour laquelle la parole a quelque chose d’une personne, quelque chose qu’on peut voir, percevoir, voici Lucile encore une fois, avec son cri soudain : « Vive le Roi ».
Après toutes ces paroles prononcées à la tribune (c’est ici l’échafaud sanglant), quelle parole !
C’est la contre-parole, la parole qui casse le « fil », la parole qui n’est plus la révérence faite « aux badauds et à l’histoire sur ses grands chevaux », c’est un acte de liberté, c’est un pas »

Par cette « contreparole », Lucile prend le contrepied des marionnettes dont elle casse les fils. Danton dans l’acte II scène 5 de la même pièce dit ceci :

« Des marionnettes, voilà ce que nous sommes, et des puissances inconnues tirent nos ficelles, nous ne sommes rien, rien par nous-mêmes »

La question n’est pas d’être ou de ne pas être, la question est d’être par soi-même. Lucile oppose sa parole à celle des automates. « Je pense que pour traiter des choses humaines on devrait trouver aussi des mots qui le soient », écrit Büchner (Lettre à Auguste Stöber 9 décembre 1833) La parole de Lucile est celle d’une « individuation radicale » dit Paul Celan qui utilise d’ailleurs en allemand le mot individuation dont j’ignorais qu’il existait. Une individuation qui passe par une parole libérée de l’obligation de « faire la courbette devant les rosses de parade et les laquais de l’histoire » – autre façon de traduire Paradegäulen und Eckstehern der Geschichte -, c’est-à-dire qui refuse de se prosterner devant le factice et la fanfaronnade, une parole libérée du il faut au sens de je n’ai pas d’autre choix.
Son cri à elle passe par des mots.
L’équivalent du cri de Lucile, Paul Celan le retrouve chez Lenz, la célèbre nouvelle de Büchner dont il cite le passage suivant :

« …simplement il lui était parfois désagréable de ne pouvoir marcher sur la tête »

Le « vive le Roi » de Lenz est dans son désir « de marcher sur la tête »

Tous deux procèdent à un renversement.
Mais ces renversements dans le cas qui nous occupe posent un problème.

Chez Lucile, il conduit à un « Vive le roi ». On ne peut ignorer le contenu du cri. Paul Celan en est parfaitement conscient. Il note :

« Certes, cela sonne, et dans le contexte de ce que j’ose en dire maintenant, actuellement, ce n’est peut-être pas un hasard-, cela sonne d’abord comme une façon de se déclarer pour l’ancien régime.
Mais ici (…) il ne s’agit pas d’un hommage rendu à la monarchie, ni aux choses d’hier qu’il s’agirait de conserver.
L’hommage ici rendu l’est à une majesté du présent, témoignant de la présence de l’humain, la majesté de l’absurde.
Et cela, Mesdames et Messieurs ne se laisse pas nommer une fois pour toutes, mais je crois que c’est …la poésie »

Lenz franchit un pas de plus que Lucile, dit encore Paul Celan

« Lenz – c’est-à-dire Büchner – est allé ici un pas plus loin que Lucile. Son Vive le Roi à lui n’est plus une parole, c’est un terrible arrêt de la parole, l’arrêt de qui – le nôtre aussi – a le souffle et la parole coupés.
Poésie : cela peut signifier un tournant du souffle »

La pièce de Büchner « La mort de Danton » n’est pas une pièce historique. On peut même dire que son auteur cherche à mettre une distance entre son époque et celle, révolue, de la Révolution française dont il a perçu le caractère bourgeois. Il laisse « les morts enterrer les morts ». Je me demande dans quelle mesure Georg Büchner n’a pas anticipé une question qui sera posée par Karl Marx quelques temps plus tard dans son 18 brumaire :

« La révolution sociale du XIX° siècle [celle qui intéresse Büchner] ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle-même avant d’avoir liquidé complètement toute superstition à l’égard du passé. Les révolutions antérieures avaient besoin de réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-mêmes leur propre contenu. La révolution du XIX° siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet. Autrefois, la phrase débordait le contenu, maintenant, c’est le contenu qui déborde la phrase ». (Karl Marx Le 18 brumaire de L. Bonaparte 1851)

Le texte de Paul Celan s’intitule Le méridien, Discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Georg Büchner à Darmstadt, le 22 octobre 1960.
On le trouve dans Paul Celan : Le méridien et autres proses. Edition bilingue. Traduit de l’allemand et annoté par Jean Launay. Seuil. Librairie de XXIème siècle.

 

 

 

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Un parti aux tendances antidémocratiques et antisociales frôle la barre des 5 %

Le parti Alternative pour l’Allemagne a frôlé la barre des 5 % de voix nécessaires pour avoir des élus au Bundestag. Avec un score de 4,7 %, ce n’est peut-être qu’un feu de paille. Il faut se rappeler cependant que pour les prochaines élections européennes, le seuil est fixé à 3%. Aussi pourra-t-il renforcer la cohorte des droites extrêmes et ultralibérales au Parlement européen. Je publie avec l’aimable accord de son auteur que je remercie un petit rappel historique des « valeurs » portées par ce parti dont j’avais parlé dès le lendemain de sa création.
Ce rappel permet de fournir à la presse française qui parle avec quelque légèreté de l’AfD comme d’un parti simplement « eurosceptique » quelques éléments d’informations.
J’ajoute à cette collection de citations les sources allemandes pour en faciliter la vérification.

Andreas Kemper est sociologue à Münster, auteur du livre Rechte Euro-Rebellion, la rebellion antieuro de droite. Le texte traduit ci-dessous est paru sur son blog

Comment l’Alternative pur l’Allemagne a-t-elle pu atteindre 4,7 % des suffrages ?

par Andreas Kemper

L’Alternative pour l’Allemagne est un parti qui fut installé en février 2013. Il avait un précurseur : WA2013. Cette organisation qui est apparue en septembre 2012 comme un groupe Facebook, avait avec Bernd Lucke, Konrad Adam et Alexander Gauland un groupe fondateur visible. Les medias ont dormi et omis d’avertir des menaces pour la démocratie que l’on pouvait déduire des déclarations grossières de ces trois conservateurs néolibéraux. Retour en arrière.

Lucke [actuel président de l’AFD]: pour la suppression de l’allocation chômage et de l’aide sociale

Bernad Lucke est signataire de l’appel de Hambourg de 2005 qui non seulement demandait une « plus faible indemnité pour ceux qui avaient déjà de petits salaires » mais affirmait également que « la politique sociale devait faire passer les allocations (chômage) du statut de compensations salariales et à celui de complément salarial ». Aides sociales, allocations chômages, retraites anticipées poussent les salaires à des niveaux que le marché ne peut plus financer.

Adam [Konrad Adam, porte parole de l’AfD ] : pas d’argent pour les retraités, les chômeurs, pas de formation pour les jeunes turcs, limiter le droit de vote

C’est en ce sens que s’exprimait Konrad Adam en 2006 dans un article intitulé « Pourquoi devrais-je payer pour vous ? Il interpelait les lectrices et lecteurs du journal conservateur die Welt : « chacun d’entre vous devrait demander à chaque chômeur, chaque retraité, chaque étudiant de quel droit il part du principe qu’il doit lui payer de quoi vivre, ou sa retraite ou ses études ». Il ne s’est même pas privé de propos discriminatoires à l’égard des handicapés :

« 38 millions de salariés font face à 20 millions de retraités et pensionnés, 8 millions de handicapés, 6 ou 7 millions de chômeurs et 2 millions d’étudiants : des gens qui considèrent que c’est leur droit de vivre avec ce que d’autres gagnent pour eux par leur travail ».

Adam s’est beaucoup exprimé sur l’éducation. Dans son article, « L’éducation ne se redistribue pas » (Bildung lässt sich nicht umverteilen), on trouve des propos clairement racistes à propos du « jeune turc des grandes villes »

« Comme il a du mal avec l’apprentissage mais qu’il joue volontiers du couteau quand quelque chose ne lui plaît pas, il se retrouve au bas de l’échelle quant aux résultats scolaires mais tout en haut dans les statistiques de la criminalité : un cas plutôt désespéré qui précisément pour cette raison, en triple victime de la société, est le bénéficiaire idéal de l’ambitieuse et pédagogique industrie allemande de l’assistanat. »

Adam s’est associé à la position de l’éditeur de la revue libertaire de droite « eigentümlich frei », André Lichtschlag, visant à retirer aux chômeurs le droit de vote.

« Seule la propriété semblait une garantie pour un usage responsable du droit de vote. Ce n’est que plus tard que la capacité de prendre soin de soi et des siens par ses propres moyens a cessé d’être une condition du droit de vote. On peut douter que cela ait constitué un progrès (…). Le surpoids des passifs pèse à la longue sur les actifs (…) »

Ces phrases sont tirées d’un article Qui doit voter ? de 2006. Adam et d’autres membres de l’AfD sont auteurs de cette publication dont le slogan est « Liberté au lieu de démocratie ». Il n’est pas question là de polémique mais de revendications politiques sérieuses.

Gauland [Alexander Gauland, autre porte parole de l’AfD] : les décisions parlementaires majoritaires ne comptent pas

Un mépris identique pour les principes électoraux se retrouve chez Alexander Gauland. Peu avant la création de WA2013/AfD, Gauland se plaignait de la peur des Allemands devant l’usage de la violence militaire. Il s’est référé positivement au discours du fer et du sang de Bismarck en citant le passage suivant :

« Ce n’est pas avec des discours et des décisions majoritaires que l’on tranche les grandes questions de ce temps – ce fut la grande erreur de 1848 et 1849 – mais par le fer et le sang ».

Ce discours, Bismarck l’a tenu en 1862. Peu après, le parlement qui s’opposait au réarmement militaire fut dissous.

AfD et démocratie : l’inversion auteur –victime des medias

La référence à Bismark n’est pas un hasard. Bismarck junker de l’est de l’Elbe représentait les intérêts de la noblesse terrienne. Leurs descendants ont fondé en 2006 le réseau Zivile Koalition (coalition civile) avec la formule programmatique : « réforme des structures de décision ». C’est cette formule qu’Hans-Olaf Henkel [Ancien président du patronat de l’industrie] a fait inscrire dans le programme du Parti Die freien Wähler (les électeurs libres) qui fut d’abord courtisé par WA2013 mais qui fut considéré comme insuffisamment conservateur. D’où la création par WA2013 de l’AfD. Il ne faut pas s’étonner si le NPD (parti néonazi) considère l’AfD comme son « brise glace », que Lucke piétinait dans son milieu électoral et que les scores de l’AfD sont importants là où le NPD faisait aussi beaucoup de voix.

Les fait ci-dessus ont été rassemblés par des bloggeurs. Ce n’est que la pointe de l’iceberg que j’ai dévoilé dans mon livre, un iceberg avec une structure cristalline de réseaux de campagnes brutaux et froids et de laboratoires d’idées proches des entreprises. Il est peu probable que les 360 000 anciens électrices et électeurs de Die Linke qui ont semble-t-il cette fois voté AfD aient eu conscience de l’existence et du rayonnement de ces générateurs de froid.

Au lieu de rapporter clairement et complètement ces faits, les medias ont mis en scène l’AfD comme présumée victime de l’antifa qui à Göttingen aurait aspergé une maison d’essence et à Brême lancé une attaque masquée au couteau contre Bernd Lucke. Rien de tout cela n’était vrai, les démentis ont été discrets, timides et tardifs. – comme dans le cas de Thilo Sarrazin, les medias ont failli. Il y a toujours eu un milieu électoral populiste à droite en Allemagne – il dépend aussi des medias qu’il en sorte ou non un parti victorieux.

(Traduction Bernard Umbrecht)

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Georg Büchner : « la vie des riches est un long dimanche »

Le timbre commémoratif du bicentenaire de la naissance de Georg Büchner a pour motif le mandat d’amener qui a été établi contre lui par le Juge d’instruction Georgi après son départ en exil à Strasbourg . Il sera publié sous cette forme dans les journaux en 1835. Le chiffre 1628 est le numéro de l’annonce.

En voici la traduction

[Darmstad.] Mandat d’arrêt. La personne correspondant au signalement ci-dessous, Georg Büchner, étudiant en médecine à Darmstadt s’est soustrait à l’instruction judiciaire sur sa participation présumée à des activités de haute trahison en fuyant sa patrie. Nous demandons aux autorités publiques intérieures et extérieures au pays de procéder à son arrestation en cas de découverte et de le livrer au juge d’instruction signataire.
Darmstad, le 13 juin 1835
Tribunal du Grand Duché de Hesse
De la Province de Haute Hesse,
Le juge d’instruction, Conseiller à la Cour, Georgi

Signalement

Age : 21 ans
Taille : 6 pieds (chaussures), 9 pouces dans les nouvelles unités de mesure de Hesse [1m725]
Cheveux : blonds
Front : fortement bombé
Sourcils : blonds
Yeux : gris
Nez : protubérant
Bouche : petite
Barbe : blonde
Menton : rond
Visage : oval
Couleur du visage : fraîche
Corpulence : forte, élancée
Signe particulier : myope

Une lettre de cachet en timbre-poste commémoratif, curieux, non ? D’habitude, on utilise plutôt des portraits. Je rappelle cependant qu’on n’en connaît que deux de Büchner, un troisième récemment découvert est controversé.
Les deux portraits ne le représentent que par la tête ou le tronc. De sorte que le signalement policier reste le plus complet dont nous disposons. On y relève la taille, les couleurs et la myopie. On verra plus loin qu’il y en a un second encore un peu plus détaillé.
Bien sûr, il reste bizarre de commémorer un génie de la littérature par un document témoignant de l’activité d’un Etat policier. Büchner est aujourd’hui reconnu comme un tout grand des lettres allemandes. Voici comment parallèlement on le représente du côté de la monnaie :

La pièce de monnaie commémorative porte en inscription l’appel à la révolte du virulent pamphlet politique rédigé par Büchner Le messager hessois : Paix aux chaumières  Guerre au Palais . Sur la tranche de la pièce, on trouve l’inscription « Ich bin so jung und die Welt ist so alt » (Je suis si jeune et le monde est si vieux), une réplique de Léonce et Lena.

La pièce de monnaie donne ainsi la raison qui mène au motif du timbre. Subtils ces Allemands ! L’ont-ils fait exprès ?

Mais pourquoi  la police en voulait-elle à ce jeune homme de 21 ans, à peine connu – sa première pièce La mort de Danton est parue dans le numéro du 26 mars / 7 avril 1835 de la revue littéraire Phönix éditée par Karl Gutzkow. Et pourquoi avait-il pris le chemin de l’exil ?

Büchner avait été en contact lors de son passage à Strasbourg avec les idées révolutionnaires qui agitaient la France à l’époque (Révolution de Juillet 1830). « Il a pu sur place observer les conséquences d’une révolution bourgeoise mais aussi l’établissement et la consolidation de la Monarchie de Juillet et le pouvoir croissant de l’aristocratie de l’argent » note Jan-Christoph Hauschild. Büchner a une analyse fine du caractère bourgeois de la révolution et de la place du peuple dans la révolution. A Strasbourg, il apprend aussi la manière dont un citoyen engagé peut s’organiser légalement et illégalement.

De retour dans le Grand Duché de Hesse, pour y poursuivre des études de médecine commencée à Strasbourg, il fonde avec des étudiants et des artisans la Société des droits de l’homme, une association républicaine et égalitaire à l’image de celle de Strasbourg qui était marquée par les idées égalitaires de Babeuf : Puisque tous ont été créés dans les mêmes conditions, tous sont égaux, à part les différences établies par la nature elle-même fait-il dire à Saint Just dans La mort de Danton. Jan Christoph Hauenschild a qui j’emprunte ces éléments le place dans la tradition de Gracchus Babeuf. Il a d’ailleurs intitulé son dernier livre sur Büchner : Conjuration pour l’égalité.

« La vie des riches est un long dimanche »

Le Grand duché de Hesse est, avec la Saxe l’état le plus peuplé de la Confédération germanique, un état qui tout en se donnant des allures démocratiques est autoritaire et policier, où, surtout, régnait une situation sociale calamiteuse que Büchner dénonce avec virulence dans un pamphlet destiné à être distribué en tract : Le messager hessois qu’il rédige en 1834 et qui commence ainsi :

« Paix aux chaumières ! guerre aux palais !

En cette année 1834, il semble que la Bible soit démentie. C’est tout comme si Dieu avait créé les paysans et les ouvriers [handwerker ceux qui œuvrent, non ceux de l’industrie] le cinquième jour et les princes et les privilégiés le sixième, et comme si le Seigneur avait dit à ceux-ci : « régnez sur tous les animaux qui rampent sur la terre » et qu’il eût compté les paysans et les simples bourgeois parmi la vermine. La vie des privilégiés est un long dimanche … »

« La vie des riches est un long dimanche ». En écrivant ceci, je rétablis le texte original de Büchner qui avait au départ écrit « les riches » (die Reichen). Friedrich Ludwig Weidig a retravaillé le texte et remplacé riches par « ceux de la haute » (die Vornehmen). Henri – Alexis Baatsch dont je reprends la traduction a coupé la poire en deux. Je n’entre pas dans le détail de cette histoire même si la nuance n’est pas sans importance. Büchner s’en prend aux nobles et aux libéraux.

Le titre du tract, « Paix aux chaumières ! guerre aux palais ! », s’entend dans une perspective polémique aux niveaux des esprits et non comme un appel à une organisation militarisée et surtout pas groupusculaire. Dans Le messager hessois, Büchner retourne contre les puissants le langage religieux que ces derniers utilisent pour « justifier » l’oppression.

Une fois le texte imprimé, il sera distribué.

Le pouvoir considère ce manifeste comme un acte de haute trahison, un écrit « au ton bas et particulièrement irrespectueux », le « produit d’un républicanisme effréné le plus effronté » qui appelle au renversement de l’ordre établi.

Plusieurs amis dont Karl Minnigerode, porteur de 133 exemplaires du Messager hessois, seront arrêtés.

Georg Büchner a pressenti que son tour allait arriver. Il prend la décision de s’enfuir. Direction Sud, Worms, Speyer, Wissembourg, Strasbourg.

Le 27 mars 1835, il écrit à ses parents depuis Strasbourg :

« Je crains fort que le résultat de l’enquête ne justifie amplement le pas que j’ai franchi ; il y a eu de nouvelles arrestations et on s’attend à ce qu’il y en ait prochainement d’avantage encore. Minnigerode a été pris in flagranti crimine. On le considère comme le chemin qui doit mener à la découverte de toutes les menées révolutionnaires jusqu’à ce jour : on cherche à tout prix à lui arracher son secret ; comment sa faible constitution pourrait-elle résister à la lente torture à laquelle on le soumet ? … »

Büchner pense que lui-même n’aurait pas supporté la prison :

« Je sais avec certitude que Minnigerode a eu un moment les mains enchaînées à Friedberg ; je le sais de quelqu’un qui était emprisonné avec lui. Il doit être malade et à l’agonie ; fasse le ciel que ses souffrances prennent fin ! Il est entendu que les prisonniers sont nourris comme tels et ne reçoivent ni lumière ni livre. Je remercie le ciel d’avoir prévu ce qui allait arriver ; je serais devenu fou dans un trou pareil ». (Lettre aux parents de début août 1835)

Karl Minnigerode que Büchner croira mort frôlera effectivement la folie. Il s’en sortira de justesse et sera libéré en 1837 après quatre années d’emprisonnement, Rétabli, il partira pour l’Amérique.

Minnigerode est arrêté le 1er aout 1834. Büchner aussitôt informé, range sa chambre d’étudiant à Giessen, en écarte tous les documents compromettants et part prévenir les autres. Le ministère informe le juge d’instruction Gregori qu’il dispose d’indications montrant que « l’étudiant Büchner de Giessen était l’auteur de l’imprimé révolutionnaire dont il est question ». Il y avait un dénonciateur, un agent de la Stasi de l’époque. De retour de sa tournée, Büchner trouve sa chambre sous scellés. Un premier mandat d’arrêt est établi. Il contient quelques détails de plus que celui qui paraîtra en juin 1935 dans les journaux. Il précise notamment qu’il porte une légère moustache, qu’il chausse parfois des lunettes, que sa veste est une « sorte de polonaise », etc.

Mais il n’y a rien de solide contre lui. Il va même porter plainte contre la fouille de son appartement, ce qui a pour effet de conforter le juge dans la faiblesse de l’accusation.

La distribution du Messager hessois se poursuit. Büchner passe l’hiver chez ses parents à Darmstadt et travaille assidûment à l’écriture de La mort de Danton.

Les choses ont l’air de se calmer jusqu’en avril 1835 où les dénonciations d’un second indicateur conduisent à une nouvelle vague d’arrestation.

Mais Büchner n’est déjà plus là. D’où le mandat d’amener

A-t-il eu vent que quelque chose se préparait ? On ne sait.

Sans attendre de toucher ses honoraires pour la publication de La mort de Danton, la seule œuvre publiée de son vivant (avec le Messager hessois), il prend la poudre d’escampette. Le 9 mars, il est à Wissembourg, et le 11 à Strasbourg à une distance de 200 km de Darmstadt qu’il a dû parcourir en évitant le risque d’un contrôle d’identité ce qui n’était possible que pour ceux qui n’avaient aucun bagage.

De Wissembourg, il écrit, le 9 mars :

« Si j’étais resté, j’aurais passé tout ce temps dans un cachot à Friedberg ; on m’en aurait alors relâché, physiquement et moralement détruit. Cette perspective était pour moi si claire, j’en suis si certain que j’ai choisi le grand mal d’un exil volontaire. J’ai maintenant la tête et les mains libres…Je dispose maintenant de tout. Je vais étudier avec la plus grand ardeur les sciences philosophico-médicales, et dans ce domaine, il y a encore assez de place pour faire quelque chose de valable et notre époque est précisément faite pour reconnaître ce genre de travail. Depuis que j’ai franchi la frontière, j’ai un nouveau courage à vivre ; je suis pour le moment tout à fait seul , mais cela augmente précisément mes forces. C’est un grand bienfait que d’être débarrassé de la crainte secrète et constante de l’arrestation et des autres poursuites qui me tourmentaient sans relâche à Darmstadt »

« Quelque chose de valable dans les sciences » : ce sera sa thèse sur le système nerveux du barbeau. Georg Büchner sera aussi Docteur en philosophie de l’Université de Zürich. Il n’a jamais envisagé l’écriture comme une profession estimant que l’on était trop soumis à la pression du compromis éditorial pour pouvoir en vivre. Il en a d’ailleurs fait deux fois l’expérience.

Büchner est persuadé que s’il était resté, il aurait été « physiquement et moralement détruit ». Si Minnigerode s’est est sorti de justesse et au bord de la folie, ce ne sera pas le cas pour le « co-auteur » du Messager hessois, Friedrich Ludwig Weidig. Arrêté en avril 1835, il sera retrouvé « suicidé » en prison, le 23 février 1837.

Büchner mourra peu de jours avant.

En ayant fui la prison, Georg Büchner a pu laisser au monde quelques chefs d’œuvre de la littérature qui chez lui ne va pas sans engagement.

Note sur les sources (en langue allemande) :

La première partie du texte repose sur deux livres de Jan Christoph Hauschild : son Georg Büchner paru chez RoRoRo et Georg Büchner, Verschwörung für die Gleichheit (Conjuration pour l’égalité), paru cette année 2013 chez Hoffmann und Campe.

Les informations de la seconde partie repose sur le livre de Hermann Kurzke paru cette année 2013 également : Georg Büchner Geschichte eines Genies (Histoire d’un génie) Verlag CH Beck

Rappel des articles précédents :
Dans les Vosges en compagnie de Georg Büchner
Georg Büchner et le corsaire de Darmstadt
Voir aussi : L’enfant et le désenchantement du monde

 

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L’arbre à tétines

Une amie nous a envoyé cette photographie prise à Göttingen où un platane sexagénaire prête ses branches pour y accrocher des tétines qu’en Suisse romande on appelle lolettes.

Le rituel de l’arbre à tétines, importé du Danemark, existe dans plusieurs villes allemandes. Il permet aux enfants de se séparer plus facilement de leur sucette en caoutchouc. Ils peuvent y revenir à tout moment.

Le rituel est collectif. La séparation se fait au cours d’une fête de la tétine.

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Comment devient-on Merkel III ? Ou quand la politique ultralibérale tue la politique

"L'avenir de l'Allemagne (est) entre debonnes mains ". Panneau électoral (2400 mètres carrés ) du parti d’Angela Merkel près de la Gare centrale de Berlin

On pourrait se dire que si la République démocratique allemande (RDA) n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer. Non seulement elle est une des ressources du cinéma et de la littérature, mais en plus elle fournit du personnel politique à l’Allemagne, pas moins qu’une chancelière et un président.

Puisque j’évoquais la littérature :

Dans son dernier roman – dernier en date – intitulé Last exit to El Paso, Fritz Rudolf Fries, qui nous confirme au passage qu’il n’a rien perdu de son humour, parle de la chancelière allemande en évoquant « son sourire congelé d’infirmière au chevet du capitalisme agonisant ».

On l’aura compris, à une semaine des élections au Bundestag, le 22 septembre prochain, il sera question d’Angela Merkel qui aspire à un troisième mandat de chancelière. La question n’est pas de participer même en négatif à un culte de la personnalité. Je laisse aussi complètement de côté l’histoire de son passé est-allemand. J’en parle en étant conscient que face à l’invisible révolution permanente du complexe militaro industriel et technologique dont parle Ulrich Beck (ici en allemand), l’essentiel du travail de la politique dans le contexte de l’ultralibéralisme consiste à se défaire des attributs et fonctions de la politique. C’est ainsi que l’on pourrait définir succinctement une politique néolibérale ou ultralibérale. Il s’agit d’organiser le laisser faire des forces économiques et du marché.

Jürgen Habermas parle de la « démission historique des élites politiques ».

« Depuis l’apparition de la crise grecque en mai 2010 et la défaite [des chrétiens-démocrates] aux élections régionales de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, elle [Angela Merkel] avance à pas comptés, chacun de ses gestes étant dicté par l’opportunisme du dirigeant qui veut rester au pouvoir. Depuis le début de la crise, l’habile chancelière louvoie avec sagacité, mais sans afficher de principes identifiables, et prive pour la deuxième fois les élections du Bundestag de tout sujet polémique, sans parler de la politique européenne, un thème soigneusement verrouillé.
Elle peut façonner la feuille de route à sa guise car l’opposition, si elle s’aventurait à faire pression sur la question chatouilleuse de l’Europe, risquerait de se voir opposer l’argument-massue de l’ »union de la dette ». Et ce par les gens qui ne pourraient que dire la même chose s’ils ouvraient la bouche.
L’Europe est en perdition et le pouvoir politique revient à ceux qui décident des sujets « autorisés » pour l’opinion. L’Allemagne ne festoie pas pendant la peste, elle baille aux corneilles. Faillite des élites ? Tout pays démocratique a les dirigeants politiques qu’il mérite. Et il y a quelque chose de curieux à attendre des élus un comportement autre qu’ordinaire ». (Source)

«Depuis huit années de gouvernement Merkel, écrit Jacob Augstein, l’Allemagne est immobilisée par l’auto-illusion ». La « femme la plus puissante du monde » n’agit pas. Mais n’est-ce pas là la clé de son succès ? Depuis 1997 jamais les allemands n’ont été aussi satisfaits de leur gouvernement, dit un sondage. Paradoxalement, note encore Augstein, «  de plus en plus de journalistes, de scientifiques s’indignent d’un gouvernement qui use de sa fonction pour se détourner des défis auxquels il devrait faire face». Mais ce qu’écrivent les journalistes, la population s’en fiche, « car en vérité les Allemands partagent avec Angela Merkel la peur de l’avenir ». La première à en souffrir est la jeunesse.

Peer Steinbrück, tête de liste du SPD

Les élections allemandes se situent dans le contexte que l’on pourrait qualifier avec Colin Crounch de postdémocratique si ce n’était qu’il faudrait interroger ce mot qui laisse entendre que nous ayons déjà connu des situations réellement démocratiques ou satisfaisantes du point de vue démocratique. Mais l’expression désigne un fonctionnement apparent de la démocratie derrière le paravent duquel d’autres puissances non démocratiques gouvernent. Le tout est accentué en Allemagne par le fait que la sociale-démocratie est morte et bien morte. Son dernier fossoyeur se nomme Gerhard Schröder. C’est tellement vrai que le candidat à la succession de ce dernier s’efforce désespérément de dire d’un geste qu’elle peut encore.

La petite de l’autre côté (du mur)

Commençons peut-être par ce que peut nous dire la psychologie, nous terminerons par la linguistique en passant par la sociologie. Relevons d’abord avec le psychothérapeute Tilman Moser que dans un pays dirigé pendant des siècles par des hommes, gouverne une « jeune fille qui vient de l’autre côté » (du mur). On peut même ajouter que l’on trouve dans son gouvernement un homosexuel aux Affaires étrangères et un ministre des finances en fauteuil roulant. Cela interdit a priori de dire qu’il s’agit d’une Allemagne frileuse et provinciale.

Et pourtant …

Il sera question d’une « Sur-mère protectrice ».

Angela Merkel n’a pas la dureté assassine d’une Margaret Thatcher : «  Elle a les traits bons et durs d’une mère qui élève seule ses enfants, qui pose son homme même quand les enfants font des problèmes », affirme Tilman Moser. Elle est Mutti, maman. Pour le psychothérapeute, «même en campagne électorale, elle reste la dirigeante féminine du ménage qui n’hésite pas, pour le bien de sa propre famille, à piquer à ses voisins verts ou rouges les bonnes idées comme si elles avaient toujours été les siennes ». Il s’opère envers elle un transfert régressif et infantile, une délégation de responsabilité à « celle qui sait ». Rien à voir avec un choix programmatique. Nous ne sommes pas au-delà mais en-deçà de la politique.

« Qu’un candidat à la chancellerie soit peut-être plus intelligent, que le nombre de mots informatifs qu’il utilise par unité de temps soit plus important, qu’il soit ironiquement méchant, ne fait que renforcer l’attachement à la Dame d’apparence tranquille, qui a accumulé tant d’expérience et de renommée internationales et qui offre à la fierté infantile l’image de la femme la plus puissante du monde »

Cf Mädchen, Mutti, Machtfigur (Jeune fille, maman et figure de pouvoir)

Cette vision d’une figure maternelle primitive intériorisée qui bien entendu sert des intérêts bien plus cyniques, les lobbies règnent, n’est peut-être pas loin de l’approche du caricaturiste Klaus Stuttman qui note qu’elle apparaît comme « l’une d’entre nous » :

« … elle n’est pas vaniteuse, ce qui saute particulièrement aux yeux après les égocentriques forcenés qu’étaient Schröder et Fischer. Je pense que c’est un gros avantage pour elle à l’heure où l’écart entre riches et pauvres, entre haut et bas recommence à se creuser. On ne la considère pas comme à l’origine de cette évolution (alors que c’est sa politique qui l’a provoquée) ni comme faisant partie des riches et de ceux d’en haut, mais, à cause de sa modestie, plutôt comme quelqu’un de normal, « l’une d’entre nous ». (Source)

L’anti bling bling en quelque sorte. Dotée en plus d’une aura scientifique.

« Avec son aura de scientifique, elle souligne qu’elle n’a que faire de châteaux en Espagne, de construction imaginaire, de projets littéraires. Pour elle n’existe que le réel que chacun peut voir, un modèle tout à fait classique du conservatisme pragmatique. Les conservateurs ne s’imaginent pas comme les architectes d’un nouvel ordre humain. Merkel ne se présente pas (plus) comme démiurge d’une nouvelle liberté mais comme une monteuse qui éliminent les dommages, un serrurier qui répare, un jardinier qui coupe, éclaircit, arrose, soigne ce qui promet de bien pousser et fleurir ». Franz Walter : Wie die Gesellschaft so die Politik (La politique à l’image de la société)

Mais c’est aussi une femme de pouvoir, le sien propre, « merkiavélique ».

« Une stratégie de démobilisation asymétrique »

Elle ne cherche rien d’autre qu’un troisième mandat, son pouvoir à elle et peu importe à la limite avec qui elle gouvernera. Même si elle a des préférences, toutes les options restent ouvertes d’où ce que Ralf Tills désigne comme une « stratégie de démobilisation asymétrique ». Il s’agit de faire en sorte que le camp adverse ne puisse pas former un gouvernement contre les partis chrétiens démocrates. L’un des éléments de démobilisation du SPD est bien entendu la référence à Gerhard Schröder. Il lui suffit d’encenser dans un débat l’ancien chancelier social-démocrate pour plomber son adversaire. Si Angela Merkel fait du Schröder, à quoi bon voter SPD d’autant qu’elle lui pique aussi quelques éléments programmatiques et mobilisateurs comme par exemple le salaire minimum. Certains pensent même qu’avec la droite au pouvoir, il y a plus de chances d’avoir une politique sociale-démocrate qu’avec les sociaux démocrates eux-mêmes tant ces derniers une fois aux commandes s’efforcent de donner des gages néo-libéraux. L’asymétrie consiste en ceci qu’elle ne nécessite pas de son côté une forte mobilisation. Sauf que c’est précisément là qu’il y a un risque. C’est qu’en cas de perte de l’allié libéral, et dans l’hypothèse d’une grande coalition mieux vaut être le plus fort possible. L’autre risque c’est que les conservateurs purs et durs y perdent leurs repères. (CF Ralf Tills : la démobilisation asymétrique en allemand)

Il ne faut donc point trop en dire. Là notre chancelière excelle.

Le merkiavélisme

Ulrich Beck a forgé le terme de merkiavélisme (issu d’une contraction de Merkel et Machiavel) pour désigner un mode d’exercice informel du pouvoir. Par ce concept de merkiavélisme, le sociologue allemand tente de définir l’étrange méthode de gouvernement de la chancelière allemande qui, l’air de rien, parvient non seulement à imposer mais à renforcer son pouvoir en Europe sans qu’il soit nécessaire pour cela de passer par des décisions formelles. Une des caractéristiques de ce merkiavélisme est « cette tendance à ne pas agir, à ne pas encore agir, à différer l’action, à hésiter ». Ulrich Beck ajoute :

« Par ce jeu de poker du oui-mais, non-mais, les pays ayant besoin de crédits et leurs gouvernements apprennent à quel point ils dépendent de l’accord de l’Allemagne et se voient régulièrement signifier leur impuissance ».

Le sociologue rappelle le concept d’Empire State développé par Max Weber :

« Un empire state peut selon Weber exercer une hégémonie pouvant aller jusqu’au despotisme sans disposer de tous les pouvoirs formels de commandement. Comme exemple, il nomme le rôle de la Prusse dans le Zollverein [Union douanière allemande] ou la place de New York comme siège des puissances financières. On peut utiliser ce concept pour caractériser la place de l’Allemagne en Europe : les structures de décision formelles ne bougent pas mais, sous la pression de la crise, l’Allemagne y a accru son pouvoir sans qu’il soit nécessaire pour cela de le formaliser. » (Source de l’entretien en allemand )

Homo économicus : Alors qu’on lui demandait , « Mme la chancelière vous paraissez toujours si fraîche », Mme Merkel a répondu « oui, l’industrie cosmétique allemande sait y faire ». Nous avons là une autre caractéristique d’une politique néo-libérale : la politique se définit elle-même désormais comme prestataire de service aux industries. « Wir verstehen uns ausdrücklich als Dienstleister der deutschen Unternehmen. » Nous concevons expressément notre rôle comme celui de prestataire de service pour les entreprises allemandes“ a déclaré Guido Westerwelle, ministre des Affaires étrangères. (ici en allemand)

Dans la première note en marge des élections allemandes, j’avais écrit que le comportement de mère la rigueur d’Angela Merkel en faisait un sujet fuyant dépourvu d’affect au point qu’il lui fallait de temps en temps montrer que le pouvoir est incarné, qu’il a un corps. Il se fait alors photographier en maillot de bain ou bien on montre que mais si, mais si, j’ai un cou et il porte un collier.

On peut ajouter en référence à l’affiche électorale qui illustre cet article : voyez mes mains. Elles expriment quelque chose. Quoi ? Chacun y mettra ce qu’il veut : un cœur, une posture religieuse, un signe cabalistique, un message aux extraterrestres ou autre chose. (Le doigt d’honneur de Peer Steinbrück se situe sur le même registre de langage corporel. Il s’agissait en plus d’une interview muette).

Je corrige un peu en le précisant ce que j’ai écrit sur Angela Merkel. Cela  concerne ce que l’on désigne par son habitus. Son vocabulaire cependant compense ou corrige son allure générale, son comportement. A la remarque de l’hebdomadaire die Zeit faisant observer que « la chancelière apparaît plutôt distante et dotée d’un contrôle de soi », le linguiste Joachim Scharloth rétorque :

« C’est exact pour ce qui concerne son habitus. Mais le choix de ses mots en est le contraire. Elle parle très fortement aux sentiments des gens. Parmi ses mots les plus utilisés, il y a aimable, aimant (lieb), chaleureux, cordial (herzlich), passionnant, captivant (spannend), des adverbes d’intensité äusserst (exceptionnellement, extraordinairement) ou bestmöglich (le mieux possible) qui connoteny des sentiments, des convictions. Angela Merkel en use deux fois plus que Peer Steinbrück »

( Cf Merkels Rhetorik ist nicht elegant – « La rhétorique Merkel n’est pas élégante »)

Elle a aussi un art consommé d’étouffer les controverses. Elle se transforme en édredon comme le souligne Thorsten Denkler dans la Süddeutsche Zeitung, Tout ce qui lui tombe dessus, elle l’absorbe, le ramollit, l’enveloppe.

Pour l’essayiste et romancier Fritz J. Raddatz, Angela Merkel s’est forgée « une grammaire tout à fait personnelle dépourvue de concret ». Elle est sans doute un bon pilote mais les passagers ne savent pas trop où ils atterrissent. «  Sa rhétorique est celle de l’annonciation et les détails des annonces sont des produits finis, des éléments préfabriqués à l’image d’une construction de lego ». Pour Raddatz, c’est le contraire d’une parole qu’il définit comme la recherche d’un contact, d’une relation ». Certes elle est aimée, ajoute-t-il mais être aimé n’est pas une catégorie politique. Il poursuit – retenons l’avertissement – : « quand les allemands aiment leurs hommes politiques, il y a tout lieu d’être méfiant ».

Il repère la négligence de son langage et son côté automate :

« ce qu’elle dit de la crise financière sonne comme des stéréotypes préfabriqués nichés dans les synapses de son cerveau et se déverse en appuyant sur un bouton ou grâce à un mot code comme la poupée Ophélia dans les Contes d’Hoffman, peu importe qu’ils conviennent ou non ». (Source en allemand :

Bernard Stiegler évoque certains de ces aspects dans son dernier livre en parlant de « court-circuit de la parole » et de « gouvernement de la bêtise »

« Depuis la révolution conservatrice, la domination de l’idéologie qui n’aura rencontré presque aucune résistance, et qui a conduit à la destruction des formes attentionnelles et des systèmes sociaux en général, a affecté directement la langue – et cette affection directement pathologique a infecté et infesté les gouvernants un peu partout dans le monde. Cette domination aura fait passer du règne factuel de la bêtise au gouvernement délibéré par la bêtise aussi bien que de la bêtise » ( in Pharmacologie du Front National – Flammarion. Page 114)

Gouverner pas la bêtise, n’est pas l’apanage du gouvernement allemand. C’est, par exemple, fêter l’anniversaire de son chat dans une émission sur le budget de la nation comme récemment, le ministre français  de l’économie – si, si il l’est – Pierre Moscovici.

En résumé, l’idée n’était pas présente au départ mais s’est révélée au fil de l’écriture : l’ultralibéralisme tue la politique, la dessaisit de ses attributs, la transforme en prestations de service au marché et ramène la campagne électorale à des gestes plus ou moins obscènes et surtout sans parole, qui semblent crier : nous avons l’air d’automates mais nous avons un corps vivant :

 

 

 

 

 

 

Et die Linke me direz-vous ?

J’hésite. 

Mais pour rester dans la même tonalité, voici la Vice présidente du Parti, Sarah Wagenknecht, qui, dans Gala, se prend pour Frida Kahlo.

C’est sans doute ce qu’on appelle faire de la politique autrement.

Avec tout le respect dû à Frida Kahlo, bien sûr qui, elle, peignait.

 

Notes précédentes :
1. Une politique d’ingénieur
2. Si Angela Merkel était caissière de supermarché
3. Un risque de rupture entre les générations.
4. Hypomnemata d’un état de choc numérique

 

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Note en marge des élections allemandes : 4. Hypomnemata (aide mémoire) d’un état de choc numérique

Partie d'une affiche du Parti Pirate qui se conclut par "Now I have to build a gnu one"

Même s’il est vrai que le sujet n’est pas grand public et que – malheureusement – les électeurs ne se détermineront pas là-dessus, le 22 septembre prochain, les révélations Edward Snowden ont créé un choc perceptible en Allemagne -20 000 manifestants à Berlin le 7 septembre – dont on se fait mal une idée en France où non seulement le scandale ne provoque pas de réaction mais où, en plus, la gauche de gouvernement nous somme de faire confiance aux services secrets. Personne n’oserait dire cela en Allemagne aujourd’hui.

Frank Rieger, dans un article récent, se demande, au contraire, si « les services de renseignement se prennent pour Dieu », un dieu numérique qui « jette son œil vigilant et qui voit tout » sur le monde. Et qui, le cas échéant, y envoie ses « agents du Bien » contre les forces du Mal. Et comme ils veulent notre bien, ils nous surveillent aussi pour notre bien : „In God we trust. All others we monitor. “ (Notre confiance est en Dieu, les autres, on les as a l’œil). Surtout, Frank Rieger constate combien la politique n’est plus que spectatrice des agissements et accords passés entre les services de renseignements. Dire que tout se passe dans le respect de la loi et du droit est « devenu une phrase creuse ». Pour Ulrich Beck, vient de s’écrire une nouvelle page de la Société du risque. Celle d’un risque numérique global qui menace la liberté.

On lira ci-dessous un texte de Sasha Lobo,  acteur connu des réseaux numériques et éditorialiste du Spiegel on line. Son texte, paru le 23 juillet dernier, repose sur la mnémotechnique des hypomnemata dont on trouvera en plus de celle qu’il donne lui-même une définition ici.

Mon chemin vers le dégoût, par Sasha Lobo

«  Il existe une forme primitive du blog, c’est la forme littéraire des hypomnemata de l’antiquité. Une traduction approximative serait (écriture) de mémoire mais sa force vient du fait qu’elle est une écriture de l’observation de soi. Que fait de moi le monde ? Depuis le 6 juin 2013 débuts des révélations, qui se poursuivent, du plus grand scandale numérique du 21ème siècle, j’ai observé mes réactions et les ai ordonnées en phases.

1. Etonnement

Edward Snowden révèle avec Prism que la surveillance d’Internet est bien plus étendue que je ne l’aurais jamais imaginé et à peu près autant que ne l’affirmaient les conspirationnistes. A la différence essentielle que nous en avons les preuves. Vérifiées par de sérieux journalistes d’investigation. Mais je ne me rends pas encore bien compte de l’étendue et de la gravité de cette attaque sur les droits fondamentaux et sur le Net. Étrange constat : bien que je sois chez moi sur le net, ce que je ressens se développe comparativement plus lentement.

2. Choc

Mon étonnement ne fait place au choc qu’avec les révélations sur Tempora, le traçage intégral du trafic Internet par les services secrets britanniques. Ma conscience se réfugie dans la platitude avec laquelle la psyché accompagne le choc : c’est pas possible ! Ce qui signifie en réalité cela ne doit pas être possible. Et l’est pourtant. Et le scandale s’amplifie. Prism et Tempora ne sont que des détails. Le choc est un état transitoire de torpeur qui, peut être, a anticipé ce qui vient pour ménager dans les situations critiques un moment de calme avant la tempête.

3. Indignation

Ma tempête se nomme indignation. Elle est attisée par les réactions et non réactions du gouvernement. Apaisements, minimisations, diversions. Le ministre de l’Intérieur se révèle être, dans toutes ses facettes et sous quelque perspective qu’on l’observe, une erreur de casting. Hans-Peter Friedrich [ministre de l’intérieur] personnifie dans l’affaire Prism la défaillance de l’Etat. Chaque demi-phrase est le terreau de 10 années de rancœur contre la politique. Je lui en suis presque reconnaissant. Car, étrangement, il est plus facile de m’indigner contre les fautes de Friedrich que contre la surveillance elle-même. Pourtant on en sait chaque jour d’avantage sur sa radicalité.

4. Irritation

Après trois semaines environ, une irritation se mêle à mon indignation. Beaucoup de gens autour de moi semblent peu indignés. Plus grave encore : dans les conversations avec mes concitoyens plutôt éloignés du Net des positions cyniques du genre c’était évident se mêlent à des propos naïfs comme Facebook est surveillé, c’est votre propre faute. Pour la première fois, la phrase je n’ai rien à cacher est prononcée avec un degré zéro d’ironie. Tout aussi irritant est le temps mis par l’opposition à comprendre qu’il ne s’agit pas de campagne électorale mais de l’existence de l’Etat de droit. Peut-être ne l’a-t-elle toujours pas compris.

5. Impuissance

De l’absence d’indignation publique, en dehors de la communauté du Net et de quelques cercles de journalistes, naît un sentiment d’impuissance entrelacé de déception. La crainte que le citoyen moyen ne se décide. Et qu’il n’opte pour la surveillance complète s’il était placé devant le choix entre le groupe de Sauerland [groupe jihadiste allemand] démasqué et le tiers des libertés garanties par la Constitution, la dignité humaine incluse. Un citoyen sous surveillance n’a pas de dignité. Un homme surveillé illégalement quoi qu’insoupçonnable aux yeux de l’État n’est plus un citoyen. Pour un peu mon impuissance virerait au désespoir. Le ministre de l’Intérieur revient du voyage le plus raté depuis Ulysse [voyage d’information de Friedrich aux États-Unis] et j’en perds les superlatifs pour qualifier la manière dont il a failli à sa tâche de gardien de la Constitution.

6. Colère

Les sentiments précédents se distillent en colère. L’indignation est diffuse. Le colère a une direction. Je suis en colère contre les services secrets qui détruisent l’État de droit au nom de la protection de l’État de droit. Le suicide comme remède domestique contre la mort. Je suis en colère contre un gouvernement dont je ressens les réactions (à l’exception de celle de la ministre de la Justice) comme un mélange d’incompétence, de mauvaise grâce et de tranquillisant. Le cabinet Merkel s’avère être dans cette crise une organisation de non gouvernance. Et le responsable [au Cabinet Merkel] des services secrets, Ronald Pofalla, est inexistant. Je suis en colère parce qu’on me ment et qu’en plus on me ment mal. Nous n’avons même pas droit à des mensonges de qualité. Ha ha ! Non. Un droit de merde [il utilise l’expression fucking Recht] dans un état de droit de merde avec une constitution de merde. Peut-être qu’Angela Merkel n’a-t-elle appris que par la presse l’existence de la constitution. [Elle a déclaré avoir appris l’existence de Prism par la presse, ce qui est un mensonge avéré].

7. Dégoût

Je suis encore en colère mais une partie de cette colère se refroidit en dégoût. Je suis pris de dégoût devant un ministre de l’Intérieur dont la capacité intellectuelle n’est pas suffisante pour reconnaître que la notion même de droit fondamental supérieur [selon lequel la sécurité serait au-dessus des autres droits] mine la constitution. Et en tout premier lieu, me dégoûte Angela Merkel pour sa façon de défendre la liberté dans l’Hindu Kush mais pas dans nos ordinateurs. La chancelière est, paraît-il, une femme avisée. Peut-être que la vieille technique culturelle des hypomnemata par l’observation de soi lui permettrait de reconnaître ce que le scandale d’espionnage a fait d’elle ».

Source du texte en allemand

Notes précédentes :
1. Une politique d’ingénieur
2. Si Angela Merkel était caissière de supermarché
3. Un risque de rupture entre les générations.

 

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Note en marge des élections allemandes / 3. Un risque de rupture entre les générations.

 

Katharina Nocun cc-by-sa: Miriam Juschkat

Katharina Nocun, 26 ans, est secrétaire générale du Parti pirate. Son texte d’abord paru sur son blog a été retaillé pour l’hebdomadaire die Zeit, dont nous l’avons extrait, sous le titre Ma génération n’a pas de lobby . Mais je ne l’ai pas traduit parce que le texte émane d’une Pirate mais parce que, bien au-delà, il me paraît révélateur de ce que ressent une génération sacrifiée par l’ »opulente » Allemagne de Mme Merkel.

 

« A première vue ma génération semble bénie. Nous grandissons dans la paix, dans l’un des pays les plus riches du monde. En réalité cela va mal pour nous. Cela se remarque déjà aux étiquettes que l’on m’accole ainsi qu’à celles et ceux de mon âge : Génération stagiaire, Génération Burnout [syndrome d’épuisement], Génération lasse de la politique, Génération pauvreté dans la vieillesse. Cela ne sonne pas vraiment comme des qualificatifs d’enfant du bonheur. Ils témoignent plutôt d’une peur de l’avenir. Et cela correspond malheureusement à un grand nombre.

Lorsque nous sommes entrées à l’école, les maîtresses et maîtres disaient que le mondé nous était ouvert. A l’université, les professeurs qui avaient encore pu étudier et passer leurs diplômes gratuitement nous déclinaient les avantages des frais de scolarité. Nous avons pris des crédits. Nous nous sommes mis en chasse d’attestations de formation. Les soft skills (compétences douces) nous les testons dans des activités bénévoles. Et puis les semestres à l’étranger, les cours de langue, les qualifications complémentaires. Le marché du travail voit cela d’un bon œil. La psyché un peu moins. Les temps d’attentes pour les consultations de psychologues se rallongent. Les études terminées, nous concourrons pour un emploi convoité dans une économie globalisée et dérégulée (…).

Le temps des biographies salariales en ligne droite est révolu, pas seulement pour ma génération. Nous le ressentons dès notre formation. Le nouveau salarié idéal est un produit optimisé de part en part qui nécessite en permanence l’ajout de nouvelles caractéristiques. Dans beaucoup de profession les stages non rémunérés sont depuis longtemps la norme. Il est tout à fait hors norme par contre de donner un travail à ces stagiaires encore moins en CDI. Malgré le faible chômage de nombreux jeunes gens bien diplômés sautent d’un temps partiel à un autre, d’un job ponctuel rémunéré à un autre. Au lieu d’un emploi stable beaucoup font une connaissance de longue durée avec des agences d’intérim. Il manque tout simplement la volonté politique de mettre fin à ses développements. En Italie ma génération est appelée la génération 1000 euros, en Grèce, elle s’appelle 750 euros.

Nous avons grandi avec des catastrophes naturelles produites par les hommes. Lorsque Tchernobyl a explosé ma mère était enceinte de moi. Régulièrement nous observons l’échec des conférences sur le climat. De toute façon, personne n’attend plus de vrai résultat. De Fukushima nous arrivent de manière routinière, tous les mois, les communications sur l’état de contamination radioactive de l’eau. Ce que beaucoup ne comprennent pas : le mot Endlager (stockage ultime, terme utilisé pour les déchets radioactifs) a dans la perspective de quelqu’un de 20 ans une autre signification. Notre héritage écologique, le poids écologique qui pèse sur nos épaules est la conséquence des décisions politiques de nos parents. Le constat est amer.

Il y avait un thème général ces dernières années : nous devons économiser. Puis vint la crise financière et soudain des milliards ont été dégagés alors qu’il ne manquait que quelques millions pour les universités et les gardes d’enfants. Dans le même temps, malgré les économies nécessaires des niches fiscales ne sont pas touchées.

Le reproche fait à la jeunesse d’être apolitique est absurde. Des millions de jeunes gens sont descendus dans la rue pendant des mois au Portugal, en Grèce, en Espagne. D’autres ont occupé Wall Steet. En Allemagne, nous avons protesté contre les coupes budgétaires, le coût des études et ACTA. Déçus par la politique nous le serons quand nous verrons que notre résistance est vaine.

Le vécu politique clé de notre génération a été constitué par les attentats du 11 septembre 2011, nous avons grandi avec ses conséquences. Avec des listes anti-terroristes, des données anti-terroristes, des lois anti-terroristes. Avec des passeports biométriques, des scanners corporels, tests d’opinion dans les universités. Avec la conservation des données, la censure d’Internet, les chevaux de Troie de l’Etat. Des libertés garanties par la constitution sont d’autant plus facilement limitées qu’elles concernent Internet. Pour les nouvelles générations, le Net n’est pas n’importe quel lieu mais quelque chose qui nous accompagne partout et en toute circonstance. Les extensions externes de mon cerveau, disséminées par le réseau trahissent qui j’aime, pour qui je vote, ce que je pense. C’est le nouveau cœur de ma privée. Internet est d’abord une chance immense pour la démocratie et non d’abord un danger. Pourtant au lieu de l’utiliser pour plus de participation et de transparence, le législateur préfère saper la présomption d’innocence (…).

Le politique et les marchés règlent beaucoup de choses mais pas l’avenir de la prochaine génération. Je paye ma cotisation retraite légale. Pourtant beaucoup de gens de mon âge n’attendent plus de retraite mais le minimum vieillesse. L’Allemagne est au second rang des populations les plus âgées. Dès maintenant dit la statistique ma retraite au lieu de représenter 50 ou 60 % de mon revenu n’en fera plus que 43 % si j’ai de la chance. Et pour cela je ne pourrai pas me permettre d’arrêter à 67 ans loin s’en faut. La protestation publique reste absente. Il y a encore du temps d’ici là ! Les caisses privées ne sont pas la solution. Pour beaucoup c’est trop en demander. Si nous ne mettons pas bientôt en œuvre la mise à jour des systèmes sociaux, cela signifiera pratiquement pour ma génération la rupture du contrat intergénérationnel. J’ai parfois le sentiment que c’est comme si nos parents avaient fait la fête et qu’il nous faut maintenant ranger et payer (…). »

Notes précédentes :
1. Une politique d’ingénieur
2. Si Angela Merkel était caissière de supermarché

Note suivante (à venir): Hypomnemata d’une crise de confiance numérique

 

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Note en marge des élections allemandes / 2. Si Angela Merkel était caissière de supermarché

Si elle était dans ce rôle…, nous pourrions avoir le dialogue ci-dessous.

La parodie illustre bien le comportement d’Angela Merkel, pas facile à décrire, tout particulièrement la façon qu’elle a eu de « répondre » aux questions qu’on lui posait dans l’affaire du scandale Prism de la NSA, mais cela vaut plus généralement pour les esquives dont elle est coutumière :

Client : Combien coûtent ces nouilles ?

Merkel : Le prix se calcule en fonction du prix d’achat et de la marge commerciale. D’autres aspects peuvent aussi entrer en ligne de compte

Client : Et donc combien coûtent les nouilles ?

Merkel : Pour la fixation du prix c’est la centrale de Essen qui est compétente en dernier ressort

Client : Il n’y a pas d’étiquette dessus !

Merkel : ça, ça relève de ma collègue. Je ne manquerai pas de parler de cela avec elle .

Client : Sans ironie. Je dois reconnaître que vous m’avez l’air compétente. J’en prends huit paquets

Le texte provient du site de Stefan Niggemeier où il a d’abord été posté en commentaire

Note précédente : Une politique d’ingénieur
Note suivante (à venir) : Le risque d’une rupture entre les générations

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