Anna Seghers : « Trois femmes d’Haïti »

Anna Seghers quoiqu’un peu oubliée aujourd’hui, peut-être provisoirement seulement, était une grand dame de la littérature allemande. Pourquoi dire était ? Elle l’est toujours comme vient le rappeler la publication aux éditions Le temps des cerises de sa dernière œuvre, Trois femmes d’Haïti. Parue en 1980, elle était inédite en français. Trois nouvelles, trois femmes, trois époques, trois contextes historiques liés à un même lieu, Haïti, « fille de Colomb et de la mer ». Une écriture concise à portée universelle. Du grand art !
Anna Seghers corrigeant les épreuves à Altenhof  Source de l'image : http://www.anna-seghers.de/biographie_berlinlast.php

Anna Seghers corrigeant des épreuves à Altenhof
Source de l’image : http://www.anna-seghers.de/biographie_berlinlast.php

Dans la première nouvelle, La cache, Taoliina plonge dans la mer s’échappant du navire qui devait la ramener en Espagne pour être offerte à un grand du royaume. Changeant de direction, elle échappe à ses poursuivants et se réfugiera dans une grotte où elle vivra dans la solitude avec la « violente » nostalgie de la mer qui l’aidera à s’évader mais pas comme la première fois :
« Un jour, alors qu’elle était étendue dans sa grotte, une tempête d’une violence extrême éclata. La mer arrachait des morceaux à la côte. Des arbres furent déracinés. Les parois de la grotte cédèrent. Taoliina rampa le long de l’issue dérobée que les éboulements obstruaient en partie. Elle se cramponna à la roche le temps de reprendre haleine. Son visage fut bientôt dévoré par le sel des embruns. Où sont mes enfants ? Dans les mines ? Sous les chaînes ? En prison ? Sur la mer ? A chaque instant, le ressac menaçait de l’emporter. Elle mit ses dernières forces à s’agripper à un bloc de rocher. Au milieu de ce danger, elle sentit que la mer tentait de l’aider, la mer qui dès tout enfant lui avait été si familière.
Elle sut que son évasion était réussie. »
Dans La clef, la femme d’Haïti se prénomme Claudine. On la retrouve avec Amédée dans le Jura. Il avait réussi à se faire embaucher sur le chantier d’une construction de route pour se trouver à proximité de la prison où est enfermé Toussaint Louverture à qui ils vouent, Claudine et lui, un culte depuis le jour où …
Claudine raconte comment après avoir été achetée au marché aux esclaves, elle fut, pour une maladresse – elle avait fait tomber un vase qui valait trois fois plus que son prix d’achat à elle – enfermée dans un cachot creusé à même le mur derrière une grille qui lui écrasait les côtes. Toussaint Louverture avait été encouragé par la France révolutionnaire à libérer Haïti de l’esclavage. Elle avait eu  beau crier quand ils sont arrivés, les libérateurs sont passé  à côté d’elle sans la voir. Enfin, l’un d’eux s’arrêta :
« il se dressa à contre-courant du flot humain qui roulait autour de lui, il était fort et de grande taille. Il se pencha vers moi et me dit : Calme-toi tu seras bientôt libre. Toutefois, il n’arrivait pas à briser la serrure du premier coup. Sa voix gronda : Apportez la clef.
C’était Amédée qui gardera toujours la clef autour de son cou jusqu’à l’emporter dans sa tombe. Claudine refusera de la porter. Elle ne sera transmise à personne après sa mort et celle de Toussaint Louverture qui l’avait prise dans ses mains. D’instrument de libération, la clef était devenue une relique. Entre temps, comme dit un réplique de la pièce de Heiner Müller, La mission, tirée d’une nouvelle d’Anna Seghers Lumières sur le gibet faisant partie d’Histoires des Caraïbes, « La France s’appelle Napoléon ».
A chaque fois la libération de la femme se fait à contre-courant des flots. Il en va ainsi aussi pour Luisa dans la troisième nouvelle La séparation. Après la prison grotte pour Taoliina, la prison domestique pour Claudine, la prison d’Etat pour Luisa.
Luisa regarde s’éloigner le bateau qui emporte Cristobal dont la vie est menacée par les « Diables vaudou », les troupes de choc de Bébé Doc, rejeton dictateur de la famille Duvalier. Il est parti à Cuba apprendre à enseigner. La séparation sera définitive même quand ils se reverront. Cristobal revient marié à Mania une fille de riche qui lui permet de construire la bibliothèque dont il rêvait pour son peuple martyrisé. Il ne se préoccupe pas de Luisa qui s’est lié d’amitié avec Juan. Les tontons macoutes saccagent la bibliothèque, arrêtent Luisa qui est jetée en prison. Cristobal s’enfuit à Paris avec sa femme. N’y tenant plus, il retourne seul à Haïti « faire ce qu’il faut pour son pays dans son pays » et non pour une ancienne petite amie, motif non suffisant pour un révolutionnaire professionnel. A la chute du dictateur les prisons sont libérées non sans qu’auparavant les geôliers massacreurs ne se soient livrés dans les cellules les plus reculées aux pires exactions et mutilations envers les prisonniers. Juan rappelle à Cristobal l’existence de Luisa. Ils partent à sa recherche. Cristobal ne la reconnaît pas.  Peut-être pas seulement parce qu’elle est totalement défigurée. Juan lui la reconnaît à son doigt. Cristobal a du mal à y croire. Libre, elle restera pour lui – terrifiante instrumentalisation – « la preuve vivante et inchangée des persécutions qu’elle a subies ». Il refuse la proposition d’une opération de chirurgie esthétique. Luisa comprend que sa défiguration perpétue la séparation. Mais on ne peut pas vivre sans joie. Un petit bonheur valant mieux que pas de bonheur du tout, Luisa marie Cristobal à Susanna, la fille de Juan.
Les trois nouvelles forment un tout ? Elles ont été écrites en 1977-78 ensemble et sont faites pour être lues ensemble.  Les éditions Le temps des cerises publient en même temps, le témoignage inédit en français de Pierre Radvanyi sur sa mère : Au-delà du fleuve, avec Anna Seghers. On y lit page 146 :
« Nous n’allâmes plus à Altenhof, mais à Lindow, dans une maison de repos plus grande, au milieu d’un parc au bord d’un lac. Ma mère y corrigea les épreuves et la maquette de ses derniers récits, Drei Frauen aus Haiti (Trois femmes d’Haïti). Apprenant ce qui s’était passé au Cambodge sous le régimes des Khmers rouges, elle demanda stupéfaite : comment un gouvernement peut-il en arriver à détruire son propre peuple ? ».
Des tontons macoutes aux khmers rouges, Haïti est une métaphore du monde.
Mise en page 1
Anna Seghers : Trois femmes d’Haïti
Nouvelles – Le temps des cerises – Romans des Libertés- 8 euros
Traduit de l’allemand par Bruno Meur Postface d’Hélène Roussel
Pierre Radvanyi : Au-delà du fleuve, avec Anna Seghers Mise en page 1
Récit / Témoignage – Le temps des cerises – Récits des libertés -14 €
Netty Radvanyi est le nom véritable d’Anna Seghers. Avec son fils Pierre Radvanyi, né en 1926, on suit la famille contrainte à l’exil dès 1933, à l’arrivée de Hitler au pouvoir. Après avoir trouvé refuge à Paris, c’est l’exode, la clandestinité, le père emprisonné, Marseille et l’attente anxieuse de visas et de bateaux, les Antilles, le Mexique, le retour enfin en Allemagne en 1947. Pierre, lui, choisit Paris mais rend souvent visite à sa mère.
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Bertolt Brecht : « La radio serait-elle une invention antédiluvienne ? »


« L’homme qui a quelque chose à dire se désole de ne pas trouver d’auditeurs, mais il est encore plus désolant pour des auditeurs de ne trouver personne qui ait quelque chose à leur dire
». (Bertolt Brecht)

« Je me souviens de la première fois où j’ai entendu parler de la radio. C’était dans des entrefilets ironiques relatant qu’un véritable ouragan radiophonique était en train de dévaster l’Amérique. On avait pourtant l’impression que cet événement’ n’était pas simplement une mode, mais aussi quelque chose de vraiment moderne.
Cette impression se dissipa très vite lorsque nous entendîmes à notre tour la radio chez nous. On se demanda d’abord, bien sûr, avec étonnement, d’où venaient ces productions sonores, mais cet étonnement fit place à un autre : quelles étaient ces productions qui nous venaient de l’éther ? C’était un triomphe colossal de la technique que de pouvoir désormais faire parvenir au monde entier une valse de Vienne et une recette de cuisine; et cela pour ainsi dire en restant dans sa cachette.
C’était un événement marquant pour l’époque, mais pour quoi faire ? Je me rappelle une vieille histoire dans laquelle on montre à un Chinois la supériorité de la culture occidentale. A sa question : « Qu’y a-t-il chez vous? », l’occidental répondait : « Le chemin de fer, l’automobile, le téléphone ». – « Vous m’excuserez » répliquait alors poliment le Chinois, « mais je dois dire que tout cela nous l’avons déjà eu, puis oublié. » J’eus aussitôt au sujet de la radio l’impression effroyable que c’était un appareil immensément vieux, emporté jadis par le déluge dans l’oubli.
Nous avons chez nous la vieille habitude d’aller jusqu’au fond des choses, y compris au fond des flaques les moins profondes, quand il n’y a rien d’autre. Nous faisons une consommation énorme de choses au fond desquelles nous pouvons aller. Et il n’y a chez nous que très peu de personnes qui soient prêtes, le cas échéant, à s’en passer. C’est un fait que nous nous laissons toujours embobiner par les possibilités. Toutes ces villes qui s’élèvent aujourd’hui autour de nous ont sans aucun doute surpris cette bourgeoisie complètement épuisée, usée par ses faits et méfaits, et aussi longtemps que c’est la bourgeoisie qui les tiendra, elles demeureront inhabitables. La bourgeoisie les juge uniquement en fonction des chances qu’elles lui donnent naturellement. De là cette énorme surestimation de toutes les choses et de tous les systèmes qui recèlent des « possibilités ». Personne ne se soucie des résultats effectifs. On s’en tient simplement aux possibilités. Les résultats effectifs de la radio sont affligeants, mais ses possibilités sont « infinies» : la radio est donc une bonne chose.
C’est une très mauvaise chose.
Si je pensais réellement que cette bourgeoisie avait encore au moins cent ans à vivre, je veux bien parier qu’elle passerait encore des centaines d’années à· déblatérer sur les « possibilités » que recèle, par exemple, la radio. Tous ces gens qui prisent la radio le font uniquement parce qu’ils y voient un objet pour lequel on peut inventer « quelque chose ». Et ils auraient raison dès l’instant où l’on aurait trouvé « quelque chose » justifiant, si elle n’avait déjà eu lieu, l’invention de la radio. Toute production artistique, de quelque espèce qu’elle soit, commence dans ces villes de la façon suivante : un homme va trouver un artiste et lui dit qu’il dispose d’une salle. L’artiste interrompt alors le travail qu’il avait entrepris pour le compte d’un autre, lequel lui avait dit qu’il disposait d’un mégaphone. Le métier d’artiste consiste en effet à trouver quelque chose qui puisse excuser a posteriori que l’on ait fait, sans réfléchir à leur destination, la salle et le mégaphone. C’est un métier difficile et une production malsaine.
Je souhaite fort que cette bourgeoisie ajoute à son invention de la radio une autre invention qui permettrait également de fixer une bonne fois tout ce qui peut être communiqué par la radio. Les générations à venir pourraient alors considérer avec surprise comment une caste, en permettant de dire à toute la planète ce qu’elle avait à lui dire, avait en même temps permis à la planète de constater qu’elle n’avait rien à lui dire.
L’homme qui a quelque chose à dire se désole de ne pas trouver d’auditeurs, mais il est encore plus désolant pour des auditeurs de ne trouver personne qui ait quelque chose à leur dire.»
Bertolt Brecht Théorie de la radio in Ecrits sur la littérature et l’art 1 (Editions de L’arche 1970)
Le texte date de 1927/28 et fait partie des quelques textes regroupés sous le titre Théorie de la radio qui contient également des Propositions au directeur de la radio (1927), des notes pour le Vol au-dessus de l’océan (Pièce radiophonique 1929), d’un discours sur la fonction de la radio La radio appareil de communication (1932)
Dans les Propositions au directeur de la radio, Brecht lui conseille : Je pense donc que vous devriez vous rapprocher vous et vos appareils des événements réels et ne pas vous contenter de reproductions et d’exposés. Il appelle également à des créations spécifiques. Pour expérimenter le roman radiophonique, il suggère de faire appel aux meilleurs des meilleurs et cite Alfred Döblin. Il faut, dit Brecht dans le discours sur la fonction de la radio transformer la radio « d’appareil de distribution en appareil de communication ». En d’autres termes, les auditeurs doivent devenir des émetteurs, des producteurs de contenus.
« La radio pourrait-être le plus formidable appareil de communication qu’on puisse imaginer pour la vie publique, un énorme système de canalisation [un réseau] ou plutôt elle pourrait l’être si elle savait non seulement émettre mais recevoir, non seulement faire écouter l’auditeur mais le faire parler, ne pas l’isoler mais le mettre en relation avec les autres. Il faudrait alors que la radio, abandonnant son activité de fournisseur, organise cet approvisionnement par les auditeurs eux-même ».
En matière d’information, il suggère à la radio de « transformer les informations données par les gouvernants en réponses aux questions des gouvernés ». Brecht n’en dira pas beaucoup plus et ne fera pas ou très peu de radio, sceptique sur ses possibilités dans son époque,  contrairement à Walter Benjamin qui l’expérimentera pendant cinq années sans laisser d’écrit théorique sur la question. Les deux partageaient le même souci didactique. Benjamin a notamment travaillé en direction des enfants à qui entre autre il apprend la grande ville. C’était la radio avant la télévision. Peu de temps après, les nazis s’empareront du media radiophonique et sauront quoi en faire.
Quel serait pour nous pas loin de cent ans plus tard l’équivalent de ce que fut pour Brecht la technique radiophonique ? Nous avons des réseaux mais avons-nous résolu la question que pose Brecht pour la radio à savoir pour en faire quoi ? Les canaux à double sens que réclamait Brecht existent. Qu’est-ce qu’on fait passer dedans ? Et qui se trouve à l’autre bout ?
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Christa Wolf : le rituel hypomnésique du « jour dans l’année »

Mon nouveau siècle
Pour décrire ce que pratique Christa Wolf avec une constance sans faille et avec grand soin depuis 1960, le terme d’hypomnemata vient à l’esprit. Prenons le d’abord au sens où Sacha Lobo l’utilisait dans un article de lui que j’ai traduit cette année :
«  Une traduction approximative serait (écriture) de mémoire mais sa force vient du fait qu’elle est une écriture de l’observation de soi. Que fait de moi le monde »?
Je retiens Ecriture de l’observation de soi et Que fait de moi le monde ? N’est ce pas un peu la manière dont la romancière allemande définit ce rituel du jour dans l’année ? Mais il n’y a pas que cela. Il y a également chez elle une fascination pour le potentiel narratif de la vie quotidienne.
Au départ, une idée de Maxime Gorki qui, en 1935, avait invité les écrivains du monde entier à raconter une journée de leur vie, la même pour tous, le 27 septembre. En 1960, le journal soviétique, aujourd’hui russe, Izvestia, reprenait cette initiative à laquelle Christa Wolf avait répondu. Elle se demande dans la préface à la première édition de ces « Un jour dans l’année » qui vont de 1960 à 2000 et qui sert de préface à ceux du nouveau siècle (2001-2011), ce qui fait qu’elle n’a plus cessé depuis.
Elle fournit plusieurs raisons sur lesquelles il est intéressant de s’arrêter. Elle cite en premier « l’horreur de l’oubli » : fournir au moins une fois dans l’année « un pilier fiable à la mémoire » pour retenir ce qui sans cela serait une « irrémédiable perte de l’existence » :
« en dressant ce constat ponctuel à intervalles réguliers, j’espérais pouvoir obtenir une espèce de diagnotic au fil du temps : expression de mon envie d’y voir clair dans les situations, les êtres, mais en premier lieu en moi-même » (C’est moi qui souligne)
Cet exercice d’écriture constitue la journée en mémoire d’une journée. Christa Wolf précise que ces notes sont «  plus qu’un simple matériau », tout en étant également différents du journal intime. Si les notes sont prises le jour même, leur rédaction peut être différée et la journée déborde sur celles qui ont précédé et parfois sur celles qui suivent. La journée elle-même a son histoire, charrie de l’histoire.
« Les hypomnemata sont, en tant qu’actes d’écriture de soi, une modalité de constitution de soi. Sans ces hypomnemata, le risque est grand de sombrer dans l’agitation de l’esprit (stultitia), c’est à dire dans une instabilité de l’attention, le changement des opinions et des volontés. Cette attitude se caractérise par le fait que l’esprit est tourné vers l’avenir, le rend curieux de nouveautés mais l’empêche de se constituer en propre. C’est ce que nous retrouvons dans le zapping d’aujourd’hui.  L’écriture des hypomnemata, écrit Foucault, s’oppose à cet éparpillement en fixant des éléments acquis et en constituant en quelque sorte « du passé », vers lequel il est toujours possible de faire retour et retraite.  (Foucault, Dits et écrits, t2 p.1239) ». Christian Fauré 
Cela décrit très bien ce que Christa Wolf a entrepris avec le rituel du jour dans l’année. La réserve concerne la question de la publication. Celle-ci n’était pas posée au départ. L’enjeu au départ était celui-ci : «  La verbalisation de notre subjectivité » est une nécessité face à sa réification et marchandisation, écrit Christa Wolf. En 2003, elle prend la décision par devoir professionnel de rendre publique la première série qui va de 1960 à 2000 (Fayard 2006) pensant que devant le risque d’une histoire enfermée dans des formules simplistes, ces contributions peuvent empêcher de les figer dans le marbre.
A partir de ses prémisses, il ne reste plus qu’à découvrir les différents millésimes, les dix années que couvrent le livre, de 2001 à 2011, date le la mort de l’auteure, le 1er décembre. La loi du genre fait que les années se suivent mais ne se ressemblent pas. Tous ces 27 septembre n’ont pas la même qualité, la même densité, les pages sont de longueur variable, la discipline de travail connaît ses perturbations. Voulant répondre à l’invitation de Gorki d’écrire la mémoire d’un jour dans le monde, André Gide raconte avoir été tenté par la page blanche ou par le remplacement de cette journée par une autre tant il trouvait son 27 septembre 1935 insipide. Christa Wolf s’est bien entendu fixée comme règle de ne pas tricher.
Lorsque le siècle commence, elle a passé déjà 70 années de sa vie. Il y a le poids des ans et de la maladie, et il faut arriver à mettre la dernière main à ce qui est pour elle son dernier grand roman – la difficulté ne vient-elle pas précisément de ce qu’il est le dernier ? «  Comme il s’agit de la dernière chose importante que j’écrirai, j’ ai l’impression d’être trop exigeante avec moi-même » Il est question de la Ville des anges qui est aussi une longue réflexion sur la mémoire et l’oubli. Le roman paraît en Allemagne en 2010 et en France en 2012 (Seuil). Entre temps, elle a changé d’éditeur passant chez Suhrkamp. La liste des amis qui manquent s’allonge, les sorties de plus en plus difficile, la vie se concentre sur la famille. Et il y a Gerd (Gerhard Wolf, son mari confident, critique et éditeur) dont les petits plats font son bonheur. Il faudrait qu’un jour il nous livre quelques-unes de ces recettes. Puis vient le moment, où la mort s’installe dans chaque heure qui passe. Une journée dans l’année d’une fin de vie :
« Tout ceci ne me regarde plus. Mon temps est passé. J’assiste aux évènements. A quatre-vingts ans on n’est plus là. Ce n’est plus mon époque ».
Mais c’est encore la nôtre. Si petit à petit s’installe l’indifférence au monde ce n’est cependant pas sans que ce dernier n’ait au préabable explosé. Christa Wolf nous a quitté en nous laissant une énorme question :
Le livre s’ouvre sur le fracas du 11 septembre – événement qui comme le remarquait Derrida n’est toujours pas daté c’est à dire constitué en passé. Il résonne bien entendu encore le 27 septembre 2001, première journée de la nouvelle série et du nouveau siècle qui démarre d’emblée sur la guerre.
« cela fait maintenant seize jours que ces deux tours s’effondraient exactement dans le centre vide de notre civilisation que visait apparemment cette attaque » (page 22)
Il y a plus terrible encore, une autre explosion, mentale, quoique antérieure fait comme écho à la précédente. Christa Wolf n’est pas de la génération Internet, on s’en doute. Elle dispose bien d’un ordinateur mais son usage ne dépasse pas, semble-t-il, le traitement de texte. Il y a beaucoup de lectures de journaux mais plus étonnant aussi beaucoup de télévision. C’est en y regardant en 2007 Zabriski Point d’Antonioni qu’elle se fait cette réflexion :
« Et pour finir le regard méchant de la jeune fille qui fait exploser tout ce qu’il fixe : toute cette civilisation de la consommation, morte, qui détruit tout ce qui est jeune et vivant et à laquelle, c’est la leçon du film, on ne peut opposer qu’une autre destruction.
Je crois que le diagnostic d’Antonioni était juste. Tout s’est aggravé aujourd’hui, parce que notre culture morte est attaquée par une culture peut-être « plus barbare » mais en tout cas plus vivante l’islamisme » (page 128-129)
C’est en plein dans notre actualité.
Et dans le même ordre d’idée :
« Je connais trop bien ce sentiment de se retrouver le dos au mur, sommé de choisir entre deux termes d’une fausse alternative et de ne pouvoir prendre qu’une mauvaise décision, oui , je le sais trop bien : c’est le symptôme d’une société qui se trouve plongée dans une crise fondamentale »
On le voit, il est difficile quand on a lu le livre de Christa Wolf de le réduire aux « dernières nouvelles de la réunification ». Bien sûr, l’arnaque qu’elle a constitué est présente ainsi que les élections allemandes, d’autre choses encore se mêlant à la famille, les enfants, les repas. On passe du coq à l’âne au cours de ces journées non rythmées par une activité salariée. J’y ai personnellement non sans émotion croisé des personnes que j’ai eu le plaisir de connaître, je pense à Kurt Stern, Nuria Quevedo ….
Je rêve d’écrire un jour un parallèle entre Christa Wolf et Heiner Müller. Ils sont nés la même année 1929. Comme ma mère.
J’ai un point de désaccord avec ce qu’écrit la romancière qui trouve que la réputation d’Uwe Tellkamp est surestimée. Peut-être finira-t-elle par avoir raison mais j’avais eu quant à moi une bien meilleure impression de La tour qui me semblait annoncer un grand écrivain. Il est vrai que cela demande à être confirmé et que la suite se fait attendre.
L’écriture de soi de Christa Wolf dont elle prend soin de préciser qu’elle n’est pas à visée littéraire et dont le « je » n’est pas un « je » littéraire est d’abord une écriture pour soi. Cela correspond en tous points à la définition que l’on peut donner des hypomnemata. Elle y ajoute la dimension du rituel. Chacun pourra trouver le sien. L’enjeu est la préservation et l’épanouissement de nos subjectivités face à leur captation en tant qu’objets par les psychopouvoirs.
La décision de rendre cette écriture publique ne modifie pas cette caractéristique. Bien plus, elle nous rappelle ce que nous sommes en risque perdre comme le signalait récemment Eric Sadin à propos des Google Glass à savoir la dimension cognitive de l’attention et son épaisseur historique. (Eric Sadin : Les Google Glass préparent l’accaparement de notre attention par les publicitaires. Le Monde.12.11.2014 )
Mon nouveau siècle. Un jour dans l’année (2001-2011)  de Christa Wolf, traduit de l’allemand par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein, Seuil, 182 p., 19 €.
PS Vient de paraître chez Suhrkamp, de Christa Wolf son journal moscovite inédit Moskauer Tagebücher – Wer wir sind und wer wir waren
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Inédits de Heiner Müller sur Verdun

Un poème et un essai de commentaire sur Verdun se trouvent dans les ébauches de textes que recelaient les archives de Heiner Müller. Ils font écho à son séjour dans la ville fin septembre 1995.
Pour Michel Simonot
Heiner Müller "Warten auf der Gegenschräge / Gesammelte Gedichte Suhrkamp page 429

Heiner Müller « Warten auf der Gegenschräge / Gesammelte Gedichte » Suhrkamp page 429

 

 Verdun kitsch des monuments

 

 

 

 

 

 

Petit rappel du contexte

Le 29 septembre 1995, au lendemain de l’essai scénographique pour la mise en scène de Germania 3 dont il venait d’«achever » l’écriture à Los Angeles, et qui était prévue pour le début de 1996, au Berliner Ensemble dont il assumait la direction, Heiner Müller se met en route pour Verdun. Il est accompagné des scénographes et décorateurs Hans Joachim Schlieker et Mark Lammert, peintre et graphiste. Il y était venu à l’invitation de Laurent Brunner et de Michel Simonot qui avait intégré quelques uns de ses textes dans un projet de spectacle. Il voulait avant tout voir ces lieux. Il était question de l’éventualité de présenter l’année suivante, celle de la commémoration du 80 ème anniversaire de la Bataille de Verdun, en 1996, une scène de Germania 3 Les spectres du Mort-Homme, sa dernière pièce. Mais ce n’était peut-être qu’un prétexte.  Malgré son état de santé dont il savait l’issue fatale, il multipliait les projets à long terme.
Je ne vais pas répéter toute l’histoire que l’on peut (re)lire ici . Heiner Müller a été déclaré persona non grata à Verdun pour avoir entre autre selon la presse déclaré à propos des monuments : « Ils sont un ersatz, et en ce sens, le kitsch est un symptôme de la mauvaise conscience ».
J’avais écrit également
« Michel Simonot dit que Müller est resté silencieux là-dessus. Il y a eu une tentative de sa femme d’atténuer quelque peu les propos et Mark Lammert me dit qu’il existe dans les archives de Heiner Müller une esquisse de réponse à un article de l’hebdomadaire die Zeit qui traite le sujet. Je n’ai pas eu l’occasion d’aller la consulter à Berlin. J’y songerais à l’occasion. »
Je n’ai pas eu besoin de le faire. Le poème que l’on vient de lire figure dans la nouvelle édition des poésies complètes de Heiner Müller parmi une longue liste de textes en projet. Il s’agit de l’archive n°5354/1. Comme on l’a vu, il reste encore inachevé. Il n’a pas de titre mais c’était parfois aussi le cas pour des poèmes édités du vivant de l’auteur. Il existe ainsi un poème sans titre des années 1950 qui commence par : « PAYSAGE HEROÏQUE/ VARIATION SUR UN THEME / DE MAO TSE TUNG » où il est question d’une colline « labourée par des boulets et jonchée de cadavres ». Ici, d’héroïque le paysage se fait « bucolique ». S’y ajoute la « paix des vaches ». On s’attend peut-être à la description d’un paisible paysage rural quand arrive le mot « Verdun » et le « souvenir des morts », à quoi la ville est en général associée. L´opposition est violente d’autant que Verdun symbolise aussi la destruction de la ruralité par la technologie industrielle, ce que l’on appelle la bataille de matériel. Je rappelle qu’après la guerre, l’agriculture avait été interdite sur les champs de bataille. Dans ce paysage, les monuments dont le « kitsch » est non seulement «  mauvaise conscience des survivants » mais donne envie au vivant de se réfugier sur les autoroutes et sous les lignes à haute tension. Retour à l’industriel. Il n’y a pas de « je » mais on peut le deviner dans le soulagement de se « sentir en vie » au dessus des « milliers de morts ».
« Begraben », enterré, enfoui est un mot pivot. Je veux dire par là que l’on pourrait lire aussi bien « la mémoire / des morts / enterrée/ sous le kitsch des monuments » que « enterrée/ sous le kitsch des monuments/ la mauvaise conscience / des survivants »

Kitsch et pyramides

Arrêtons nous un instant sur le mot kitsch, que Müller maintient des propos rapportés dans la presse locale lors de son passage. C’est un mot d’origine allemande repris en français et dans d’autre langues, le mot lui-même est international comme l’est ce qu’il désigne. Paul Jankowski dans son livre Verdun (Gallimard) donne, à propos précisément de ce lieu, un exemple de ce qu’il appelle le « kitsch héroïque » que l’on pouvait trouver dans les journaux de l’époque. Il cite un journal berlinois qui écrivait que la fumée du tabac s’élevait dans les airs « comme les flammes du sacrifice qui brûlait dans leur coeur ». Kitsch ici au sens d’imitation facile de la littérature, une façon creuse de la singer,  un substitut mensonger. Ce dernier sens est semble-t-il aussi celui que lui donne Heiner Müller. Le mot s’inscrit en Allemagne dans une tradition qui à travers Hermann Broch le met en relation avec les industries culturelles et les totalitarismes. Le kitsch a une fonction idéologique dans le simulacre d’union nationale :
« Une chrétienté dont les prêtres sont contraints de bénir des canons et des tanks frôle le kitsch d’exactement aussi près qu’une poésie qui vise à chanter les louanges de la maison régnante tant aimée ou du Führer tant aimé ou du Maréchalissime président du Conseil tant aimé ».
Hermann Broch : Quelques remarques à propos du kitsch Editions Allia
Le mot est fort et se retrouve deux fois dans le poème. Le kitsch en termes de monument dédiés aux morts est aussi placé en opposition avec les pyramides comme on le constate dans un autre texte inédit de Heiner Müller dans lequel cette fois il procède à une rectification des propos qui lui avaient été prêtés. Cette esquisse de réponse rapportée dans une note éditoriale de Kristin Schulz était une réaction à un article très donneur de leçon de l’hebdomadaire die Zeit qui avait écrit notamment :
« Peut-être qu’une deuxième promenade [de Müller] aurait aiguisé son regard. Le grand art, ainsi l’Est républicain rapporte-t-il les propos de l’auteur, serait de l’art pour les vivants. Et les pyramides ? Et Taj Mahal ? Et le mémorial pour le Vietnam ? Müller attendait du grand art et n’a trouvé que du kitsch triste, kitsch de deuil. C’est pourquoi il conclut faussement que la guerre qui avait produit un art aussi mauvais ne pouvait être bonne ». Die Zeit 3 novembre 1995
A cela Heiner Müller réplique :
« Natürlich habe ich mehr gesagt / auch anders, als was in dem / Rumpf-Interview in – zu lesen / steht. Natürlich habe ich nicht gesagt / daß es keine große Kunst für die Toten / nicht geben kann. Ich habe laut /nur darüber / nachgedacht, warum es sie nicht mehr gibt / sondern nur noch Kitsch statt Pyramiden. Das ist offenbar nicht missverstanden worden. Ich habe nicht vergessen zu / Der Kitsch ist international / Die Empörung in Verdun kann ich / verstehn. Schließlich geht es um / das Heiligste – Verdun lebt / von seinen Toten. / Daß(die.) Deutschen in Frankreich / nicht (« die ») Franzosen in D[eutschland] eingefallen/überfallen / sind, habe ich als bekannt vorausgesetzt. / Das war vielleicht ein Fehler. » Archives Heiner Müller 2782/2 citée dans la note éditoriale de Kristin Schulz. « Warten auf der Gegenschräge / Gesammelte Gedichte » Suhrkamp page 650
« Bien entendu, j’en ai dit plus / et autrement que ce qu’on peut lire dans cette  / carcasse d’interview. Bien entendu, je n’ai pas dit /qu’il ne pouvait y avoir de grand art pour les morts. Je n’ai fait que de me demander à haute voix pourquoi il n’y en a plus / kitsch au lieu de pyramides. Cela n’a manifestement pas été compris./ Le kitsch est international / L’indignation à Verdun, je peux / la comprendre. Il en va après tout / du plus sacré – Verdun / vit de ses morts // Que les Allemands soient entrés / aient envahi la France / non les Français l’Allemagne / je l’ai supposé connu. / C’était peut-être mon erreur»
A propos de Verdun, je signale la parution du roman d’Arnold Zwzeig Education à Verdun dont nous avions parlé dans le cadre des lectures franco-allemandes de la guerre de 14-18. Le livre est paru aux Editions Bartillat dans la très ancienne traduction de Blaise Briot.
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Strasbourg 13 novembre 1918 : « Depuis midi le drapeau rouge flottait sur la tour de la cathédrale, mais l’orgue n’en jouait pas mieux pour autant » (Alfred Döblin)

Proclamation de la République  Place Kléber à Strasbourg 10 novembre 1918

Proclamation de la République Place Kléber à Strasbourg 10 novembre 1918 BNU Strasbourg

« Depuis midi le drapeau rouge flottait sur la tour de la cathédrale, mais l’orgue n’en jouait pas mieux pour autant. Seuls quelques passants levèrent les yeux ».
Vu comme cela, on a plutôt envie de dire : Tu parles d’un évènement. Quelques courts plans d’un court métrage. Pourtant, nous sommes à Strasbourg, le 13 novembre 1918. Strasbourg et avec elle le reste de l’Alsace vivront de courts instants d’une révolution. Cela mérite tout de même d’être relaté.
L’humour est celui d’Alfred Döblin.
Je croiserai son témoignage avec celui de Carl Zuckmayer et de Charles Spindler et  les traces du passage à Strasbourg dans La mise à Mort d’Aragon, autre médecin fut-il auxiliaire
L’extrait cité provient du tome 1 Bourgeois et soldats du grand roman de Döblin, Novembre 1918, une révolution allemande.
Dans le journal qu’il tenait à l’époque des faits, Charles Spindler note à la date du 9 novembre 1918 :
« C’est aujourd’hui samedi, et je suis attendu chez mon ami Georges à la Robertsau. A la fin du dîner, un des comptables, la figure toute décomposée, vient nous annoncer que la révolution est à Kehl, qu’on s’est battu près du pont pour empêcher les délégués du Soldatenrat de Kiel de passer, mais que l’émeute a triomphé. Les marins sont en route pour Strasbourg et probablement déjà arrivés.
Mon ami n’est pas sans inquiétude : au lieu des Français, nous allons avoir des Conseils de soldats et Dieu sait à quels excès ils vont se livrer. L’unique chose qui pourrait nous sauver ce serait de hâter l’arrivée des Français ».
Charles Spindler : L’Alsace pendant la guerre 1914-1918 (Editions Place Stanislas. Nancy)
Ils se hâteront. Ce sera fait le 22 novembre.
La convention d’armistice signée le 11 novembre 1918, stipulait entre autre l’évacuation de l’Alsace Lorraine par les troupes allemandes dans un délai de quinze jours. L’Alsace était annexée à l’Allemagne depuis depuis le Traité de Francfort de 1871. Quant aux excès, ils consisteront pour l’essentiel à dégrader les officiers. Cette révolution sera d’abord une révolution contre la guerre. Restons encore un moment avec les considérations de l’ami Georges. Il  s’inquiète que « les idées bolchéviques aient pu contaminer l’armée française ; cela peut amener la révolution en France »
Horreur !
Döblin a vécu toute la Première guerre mondiale en Alsace en tant que médecin militaire d’abord à Sarreguemines puis à Haguenau d’où il vivra les derniers jours de présence de l’armée allemande et son évacuation en novembre 1918 ainsi que les épisodes révolutionnaire qui l’accompagnent. « Me voici dans ce trou lorrain » écrit Döblin à son ami Herwarth Walden dans une lettre du 1 janvier 1915 depuis Sarreguemines : « Tout vient de la forêt d’Argonne, Metz n’est pas loin d’ici [quelques 80 km], nous sommes dans la grande couronne du théâtre des opérations, il est question à tout bout de champ d’y appliquer les règles du théâtre des opérations. Si l’on va dans les environs, on entend très nettement tonner le canon comme des coups frappés sur un canapé, quelques étages au-dessus, quand les fenêtres sont ouvertes ».
En 1918, début novembre, peu de temps avant la fin de la guerre, l’écrivain allemand Carl Zuckmayer retournait vers son régiment dans les Vosges en passant par Strasbourg. Les plus malins avaient déjà commencé à prendre de nouvelles dispositions, francisant leur prénom et rebaptisant leur estaminet.
Zuckmayer dans son autobiographie :
Une nouvelle fois, il a fallu retourner sur le champ de bataille : après une nuit de débauche à Strasbourg où était stationné notre régiment de réserve. Un ancien brigadier de notre batterie qui avant la guerre mondiale avait participé aux campagnes coloniales allemandes en Chine et en Afrique y possédait un petit bistrot : « au couvercle relevé », allusion au chapeau des troupes coloniales allemandes de la formation Lettow-Vorbeck. Il avait déjà repeint l’enseigne du restaurant désormais rebaptisé « Estaminet au gay poilu »[gay avec y]. L’homme s’appelait Hebel et ses parents l’avaient prénommé Johann Peter, un blasphème envers l’aimable alémanique. Déjà il avait opté pour Jean-Pierre. Nous étions début novembre, il faisait froid avec du brouillard. J’ai passé la nuit chez lui. Nous avons incroyablement bu. Deux jeunes filles qu’il appelait ses filles sans les avoir engendrées servaient. Il me suggéra de ne plus retourner au front, les filles me cacheraient. Ma tête était restée suffisamment claire pour ne pas suivre son conseil. Je ne voulais pas rester coincé ici mais rentrer chez moi : le chemin de retour passait pas la troupe. Le lendemain, je me suis rendu dans une voiture à fourrage à la batterie où j’avais été affectée dans les Vosges. J’ai retrouvé quelques anciens qui étaient arrivés là par le même chemin du régiment de réserve après une blessure. Ils me connaissaient. Ils m’expliquèrent qu’ils étaient entrain de constituer un conseil de soldat dans lequel je devais être élu. Les officiers qui commandaient menaçaient de faire fusiller. On leur a ri au nez. Ils se séparèrent le lendemain dans une automobile de la division de la « troupe en révolte » qui se tenait brave comme un troupeau de mouton ayant perdu son berger. Je suis resté. L’équipe « révolutionnaire » voulait un officier. Ils chantaient non pas comme les Poilus remontés des tranchées du Chemin des Dames, l’Internationale mais comme au début de la guerre In der Heimat, in der Heimat [da gibt’s ein wiedersehen, refrain d’une chanson populaire du 19ème siècle].
On m’a laissé les épaulettes et les médailles, on m’a noué un bandeau rouge autour du bras et remis le commandement. Sur une haridelle fatiguée pour laquelle j’avais pendant la nuit volé de l’avoine dans les villages entre Colmar et Strasbourg, je menai le reste de notre troupe à traverser le pont du Rhin à Kehl. Les Alsaciens regardaient avec hostilité. Nous ne regardions ni à droite, ni à gauche. Aucun soldat n’avait dans l’idée que nous avions perdu la guerre par un « coup de poignard » dans le dos. Cela ne leur sera inculqué que plus tard. Mais nous n’avions pas non plus l’illusion que les gouvernements des vainqueurs étaient « meilleurs ». Affamés, battus mais avec nos armes, nous avons marché jusqu’à chez nous
Als wär’s ein Stück von mir (Comme si c’était une part de moi). S. Fischer Francfort 1966 pages 249 à 250, inédit en français
Döblin consacre quatre tomes à cette révolution singulière de novembre 1918 qui se terminera tragiquement dans la semaine sanglante de janvier 1919 où seront assassinés Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg et pratiquement un volume entier aux évènements qui ont eu lieu en Alsace.
Que s’est-il passé, dont Döblin a en partie été témoin ?
Tout commence dans les ports militaires allemands de Kiel et Wilhelmshaven, fin octobre quand les marins refusent d’obéir à l’Etat Major de la Marine qui, sachant la guerre perdue, veut lancer une offensive quasi suicidaire contre « l’Anglais ». Non seulement la guerre est perdue mais le pouvoir des Hohenzollern s’effondre. La république est proclamée le 9 novembre une première fois par Philipp Scheidemenan (SPD) et une seconde fois par Karl Liebknecht pour le groupe Spartakus. Le refus d’obéissance des marins se dresse contre l’attitude factieuse des amiraux. La révolte des soldats rejoint un mouvement de grève dans les usines et mènera à la constitution de Conseils ouvrier et soldats un peu partout en Allemagne : soulèvements et création de conseils d’ouvriers et de soldats à Munich, Cologne, Hanovre, Brunswick Leipzig, Francfort, Dresde… Le conseil ouvrier de Munich proclame la République socialiste de Bavière, le 8 novembre .
L’Alsace annexée n’échappe pas au mouvement.
Les marins arrivent à Mulhouse, Colmar, Sélestat, Strasbourg, le 9 novembre où ils constitueront également des conseils d’ouvriers et de soldats, procéderont à la dégradation de leurs officiers.
Alfred Döblin raconte comment cela s’est passé à Haguenau où il était stationné depuis août 1917. Là nous ne sommes pas dans le roman :
«(…) L’après-midi, vers quatre heures, après quelques rumeurs, de la musique retentit brusquement dans la vaste Kasernenstrasse : une gigantesque horde de soldats, fumant, en colonnes éparses, les mains dans les poches, sans armes, remonte la rue derrière un drapeau rouge farouchement brandi, un adjudant à sa tête ; ils se pressent en chahutant contre les portes de la caserne, les gardes ricanent et les laissent passer, ils vont de caserne en caserne, le cortège ne cesse de s’agrandir, hourras, cris, la population civile se mêle à eux, ils libèrent des prisonniers des cellules. La moitié de la ville est bientôt derrière eux. Je descends au pas de course, discute avec quelques soldats: ils ne veulent plus recevoir le moindre ordre d’un officier, c’en est fini de ça, et enfermer quelqu’un parce qu’il a dépassé la durée de sa permission, c’est plus possible. C’est tout. (…)
À regarder les visages des Alsaciens, tout cela n’est qu’un bal masqué dont ils sont les spectateurs. C’est maintenant un fait établi, nous sommes battus à plate couture et nous ne pouvons plus rien leur faire.
Le bruit court que les Français ont fait une percée du côté de Sarrebourg et qu’ils arriveront dans un ou deux jours; bon sang, comment va-t-on sortir d’ici ? Dans la pénombre du soir, des suppléments de la feuille de chou locale, on se les arrache, lecture en petits groupes. Et voilà le deuxième coup dur : le premier a été le discours du prince Max avec son ignominieuse demande d’armistice, et maintenant: l’empereur a abdiqué, l’empereur et roi, le gouvernement passe aux mains d’Ebert, sans explication, directement aux mains du social-démocrate Ebert. Cette « passation» de pouvoirs, ce n’est qu’une formalité, ce que cela veut dire, c’est que c’est la révolution, à Berlin la situation est la même qu’ici; on ne donne pas le gouvernement à Ebert, il l’a déjà. Et moi je moisis dans ce fichu trou, les Français nous collent aux basques – comment sortir d’ici ? Je veux aller à Berlin.
Dimanche matin à l’hôpital militaire, les gens de mon service croisent mon chemin en souriant, arborant de larges rubans rouges : dans le service, couloirs vides, bureaux vides, les malades sont seuls dans les salles, dans leurs lits; une infirmière hante les lieux, elle me dit que tous les autres sont partis en ville tôt ce matin, qu’on va former un Conseil de soldats et élire un représentant de l’hôpital. Un mort est là, la grippe, parmi les vivants, l’infirmière n’a personne pour le sortir, je cours à travers le bâtiment, un inspecteur se dévoue. Ici, dans ce bâtiment désert, les grosses huiles défilaient il y a peu, décorées de titres, décorées d’ordres inspecteur en chef, médecin chef, on tremblait, ils illuminaient chaque recoin, l’adjudant courait derrière eux avec un registre, chaque petit détail était répertorié, chaque négligence dans les tenues, dans l’installation des lits, dans l’affichage des têtes de lits. Des listes de toutes les chaises, de toutes les tringles à rideaux, de tous les crachoirs de chaque pièce demeurent affichées sur chaque porte. Et maintenant, si brusquement … Le vieux préposé à la morgue me croise tristement, me salue, trente ans qu’il travaille ici, qui lui paiera sa retraite ?
(…)
Les fenêtres et les balcons des maisons du marché pleins de civils. Délire, rayonnement général, malin plaisir, mépris, amusement des spectateurs excités. Campée aux fenêtres du café G., toute la haute et grasse bourgeoisie de la .petite ville, souriante, non, ricanante, animée, détendue en regardant le spectacle. Le grassouillet et petit M. se fourre les mains dans les poches, il dirige l’office de ravitaillement, millionnaire, sollicité tout le long la guerre, un bon cigare fiché au travers de la bouche, il opine du chef: « En voilà une bonne affaire pour Messieurs les Prussiens. » L’avocat W semble ne pas trouver assez d’histoires drôles, il en raconte à droite, à gauche, imite tel ou tel groupe de soldats. L’honorable maire M. est là, il est là, comment pourrait- il en être autrement? Jusqu’à présent il jouait l’assesseur du gouvernement prussien, et maintenant le zélé jeune homme prend une expressive pose française, appuyé au cadre de la fenêtre; il est pensif, réfléchit à une allocution en français qu’il veut faire ici dans deux semaines (…) »
Alfred Döblin : Jours de révolution en Alsace Traduit par Lucie Roignant Paru dans le catalogue de l’exposition 1914-1918 Orages de papier. Les collections de guerre des bibliothèques BNU 2008
Dans le roman Novembre 1918, il écrit :
«  Un train spécial, parti de Wilhelmshaven, et roulant à toute vapeur, passa Osnabrück, Münster, Düsseldorf, Cologne sans s’arrêter, sa cheminée lançait des flammèches, les rails vrombissaient. Ce train transportait 220 marins de la flotte de combat représentant l’avant-garde de la Révolution, des Alsa­ciens, qui tous dormaient dans les couloirs ou sur des bancs. Ils voulaient empêcher l’Alsace de tomber aux mains des Français.
Il y avait eu environ deux cent mille Alsaciens-Lorrains à Kiel et à Wilhelmshaven. (…) Puisqu’ils se trouvaient dans la marine, ils s’étaient eux aussi révoltés à Kiel … »
Döblin explique très simplement l’origine de cette fièvre révolutionnaire par le jusqu’au-boutisme suicidaire des amiraux de la marine impériale  :
« Puisque cette fois, en ce mois de novembre, l’on était enfin certain de ne pouvoir l’emporter en aucun point du globe, ni sur terre, ni sur mer, l’on entendait du moins sombrer avec panache. Qui, on? Les officiers. Les marins estimèrent pour leur part qu’ils avaient aussi leur mot à dire. Car ils étaient, eux aussi, embarqués sur ces bateaux sur lesquels les officiers voulaient mourir. Et il ne fallait pas compter sur eux dans un cas pareil. Et lorsqu’à l’heure dite on donna l’ordre d’appareiller, les chaudières étaient éteintes. Les chauffeurs non plus ne vou­laient pas mourir. A la bataille de Kunersdorf déjà, Frédéric le Grand avait eu affaire à cette répugnance toute particulière que les hommes et même les soldats éprouvent à marcher vers une mort trop certaine. Il avait hurlé: Voulez-vous donc vivre éternellement ? »
Mais il n’était pas simple d’être révolutionnaire et alsacien dans ce contexte. Döblin encore  :
« Et cela ne venait pas seulement de la présence de la cathédrale, de l’existence de charmants canaux paisibles, de l’Ill avec ses lavandières, des nombreuses brasseries où coulait encore un vin dont ils avaient été si longtemps privés … Cette Alsace, leur patrie chérie, donnait bien du fil à retordre à nos révolutionnaires. Ils n’arrivaient pas à placer leur marchandise ».
Les velléités autonomistes de l’Alsace seront vites broyées par les évènements, l’aspiration au référendum balayés par le plébiscite de l’accueil des troupes françaises. Le drapeau tricolore avait remplacé le drapeau rouge avant l’entrée du général Gouraud dans la ville. Et la révolution cessa faute de combattants.

Le med.aux. Louis Aragon

Un autre médecin arrive à Strasbourg en novembre 1918, le med.aux. Louis Aragon. Mobilisé dans l’armée en 1917, il avait été nommé médecin auxiliaire en avril 1918.  Il sera volontaire pour le front où il part fin juin 1918. Quand il arrive en Alsace en traversant les Vosges, l’épisode révolutionnaire est terminé. Il est confronté à l’aspiration autonomiste qu’il ne comprend pas. On lit ceci dans le Deuxième conte de la chemise rouge / Le carnaval « parenthèse » dans  La Mise à Mort :
« Je sais plus de vers d’Eichendorff que de Musset ou de Lamartine. Mais je me berce de tous les chants. Et tous les vers me font dormir, m’entraînent dans ce pays à moi du sommeil, tous les vers allemands à quoi j’ai pris goût de provocation depuis 1914, Schiller, Bürger, Rückert, Heine, Dehmel… C’est comme sous le train les roues qui croient déjà qu’elles tournent. Qui sait, le rêve a pris corps, ce pays d’imagination peut-être bien que c’est l’Alsace. Dans mon costume de soldat, j’étais arrivé au cœur de ce domaine contesté par le chemin de la montagne. Un peu partout sur les maisons se déployaient les drapeaux blanc et jaune. On m’a dit que c’était ainsi que se revendiquait ici l’autonomie. L’autonomie? Je ne comprends pas. Entre la France et l’Allemagne, le choix peut hésiter, mais l’autonomie … Ici mon oœur est partagé, je m’avance avec étonnement vers cette limite du langage. Il paraît que ceux qui sont tombés, c’était pour que nous ayons droit de nous asseoir sur la rive du Rhin, et rêver à ce pays d’au-delà du fleuve, où pour amour se dit Liebe, Zauber pour enchantement. Qu’est-ce que je ne donnerais pour avoir avec moi mon Jean- Christophe, comme une sorte de « Guide Bleu» à l’envers, refaisant la route à rebours qui mena par chez nous le jeune M. Krafft et, à cette minute du passage, entre les deux pays, quand le Français Rolland dit à son personnage: Il faut bien que je te suive, mon ombre … l’Allemand Christophe répond: Lequel de nous deux est l’ombre de l’autre? Cette phrase-là n’avait cessé de me tinter aux oreilles, sur les Hauts-de-Meuse, la Chaussée Brunehaut, le Chemin des Dames. Mais quand, à la Ferme de la Malmaison, j’avais trouvé ce petit livre ouvert encore sur un poème de Liliencron, j’avais regardé le mort à côté, comme si, pareil à Peter Schlemihl, je venais de perdre mon ombre. Le livre était dans ma cantine. Il faudrait le relire ici.»
Sur la foi d’un Barrès ou d’un Bazin, ils pensaient, écrit Aragon « qu’entrer en Alsace, c’était comme entrer en Poitou, en Morvan » et que derrière leurs volets clos, tous les alsaciens parlaient français. Les Allemands ? Mais c’était nous les Allemands, répond Betty à la question de Pierre Houdry voulant savoir c’était comment avec les Allemands ?  :
« Betty, je ne comprends pas l’Alsace. Comment est-ce que vous viviez, avant ? Avant ? Elle reste l’aiguille en l’air. Avant quoi ? Mais enfin, avec les Allemands … Eh bien … elle dit eh bien, comme si elle allait commencer un récit, et puis rien ne vient. Elle a dit au bout du compte une chose très étrange. C’était la vie, et cela ne se raconte pas, la vie. Mais enfin, Betty, les Allemands … comment étaient les rapports … comment …
Mes questions lui font lever les sourcils, et alors ils deviennent tout droits, la partie centrale se hausse au niveau des pointes latérales, comme si celles-ci étaient fixes. Les Allemands … mais c’était nous, les Allemands. Enfin, il n’y avait pas à y penser. Il y avait des gens de Rœschwoog, et puis de gens de Strasbourg, ou de Mannheim, ou de Berlin, de Munich. Voyons, Betty, vous faites exprès! Pierre, qu’est-ce que vous diriez, si on vous demandait comment, à Paris, sont vos rapports avec les gens de Marseille? Alors, vous ne vous sentiez pas Français? Nous ne l’étions pas. Certains d’entre nous avaient comme un sentiment d’attirance pour Paris, la campagne française, la Loire, est-ce que je sais? Il y a bien des anglomanes, chez vous. Mais le langage, Betty, le langage! Ce pays, mon ami, a toujours parlé deux langues, et la sienne. Il n’y avait rien de changé. »
Aragon La Mise à mort Oeuvres romanesques croisées d’Elsa triolet et Aragon T34

Révolution, vous avez dit révolution ?

La révolution ? Quelle révolution ? Cette révolution allemande a fait l’objet de bien des commentaires souvent sarcastiques. Il est vrai qu’elle ne répond à aucun des canons de la révolution qui sont ceux de la Révolution française puis celle, bolchévique, d’Octobre 1917. Pourquoi le devrait-elle d’ailleurs ? Elle conduira à un changement de régime, de l’Empire à la République. « Pour l’historien -comme pour certains révolutionnaires sur le terrain – , l’Allemagne était un Etat d’une grande stabilité sociale et politique avec un mouvement ouvrier fort, mais foncièrement modéré, qui sans la guerre, n’eut jamais songé à une révolution armée. (…) …le gros des soldats, des marins, et des ouvriers révolutionnaires allemands demeuraient aussi modérés et respectueux de la loi que dans ces blagues peut-être apocryphes, des révolutionnaires russes : quand une pancarte indique ‘pelouse interdite’, et les insurgés allemands marcheront naturellemnt sur les chemins ! »
(Eric J Hobsbawm : L’âge des extrêmes / Histoire du court Xxème siècle Editions Complexe / Le Monde diplomatique page 101)
Ou pour pour le dire avec Sébastien Haffner, c’est le cas unique d’une révolution sociale-démocrate écrasée par les sociaux démocrates.
Carl Zuckmayer se demande aussi comment caractériser ce qu’il a vécu  :
« Avons-nous vécu une révolution en 1918 ? Ce que j’en ai vu, fut un effondrement marqué par des traits révolutionnaires passagers dont les suites durèrent cinq ans jusqu’à la fin de l’année 1923.
Il n’y a pas eu de « bandits de novembre ». Il n’ y a pas eu de grand soulèvement populaire généralisé , pas de révolte organisée. Il n’y a eu aucune victoire d’un parti révolutionnaire.
La chure de l’Empire a touché le peuple allemand malgré les années de sang et de misère qui l’avait précédée de manière tout aussi inattendue que le déclenchement de la guerre.
A mieux le soulèvement dans la marine ressemblait à une révolte élémentaire lorsque les marins empêchèrent par la force la sortie de dernière heure de la flotte – une tentative insensée de harakiri. Ils envoyèrent ensuite des émissaires pour créer des conseils de soldats mais ne trouvaient partout que des équipées indécises, troublées et des officiers qui s’étaient mis sur la touche. Ici ou là, on leur arrachait épaulettes et décoration. Cela ne m’est pas arrivé car j’étais protégé et légitimé par ceux qui rentraient chez eux avec moi.
(…)
Il y eut des courants de gauche radicaux avec le mot d’ordre « tout le pouvoir aux conseils d’ouvriers et de soldats ». Ils s’inspiraient de la Révolution soviétique mais n’avaient ni des dirigeants formés pour une longue conspiration ni les masses derrière eux, pas même à Berlin ou dans les centres industriels. La majorité du prolétariat s’en tenait à ses représentants sociaux-démocrates et syndicaux éprouvés. Seuls de petits groupes adhèrent à la Ligue spartakiste inspirée par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg dont sortira plus tard le parti communiste ; la scission de gauche de la social-démocratie, le Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne [USPD], ne changea rien à cet état de fait.
Le peuple était fatigué, épuisé, déçu et dans sa majorité pas du tout d’esprit révolutionnaire. »Paix et pain «  étaient les mots écrits sur les pancartes portées dans les manifestations ; il y avait aussi le mot « liberté », mot auquel chacun donnait un sens différent et qui aurait très bien pu être remplacé par le mot « tranquillité »
Als wär’s ein Stück von mir (Comme si c’était une part de moi). S. Fischer Francfort 1966 inédit en français pages 253-254.
Quant au Med.aux., cette fois autre personnage de La mise à Mort, il a bien quelque écho mais la thèse qui prévaut est sans doute aussi imprégnée de Barrès pour qui la révolution allemande ne saurait être qu’ un coup fourré des boches.
« Le capitaine Mangematin vient de m’avertir: on a reçu l’ordre de ne pas laisser les déserteurs évadés d’Allemagne rejoindre librement leurs foyers en Alsace-Lorraine. Pourquoi ? Il paraît qu’ils sont les porteurs de l’esprit révolutionnaire qui s’est développé là-bas. C’est ainsi que j’ai appris que depuis huit jours il y a des Soviets de l’autre côté du Rhin. Oh, dans des régions limitées. C’est leur façon de continuer la guerre. Il faut faire attention aux émissaires. La propagande va remplacer les gaz asphyxiants. J’ai failli discuter. Je me suis mordu la langue.
Le médecin-auxiliaire m’écoute d’une oreille distraite. Il a encore fait des vers. Je lui suis reconnaissant d’une chose : bien qu’il soit mon aîné d’un mois, il a accepté de me remplacer comme popotier. Je l’ai été pendant un an, et vous parlez d’une sinécure ! C’est pour avoir manqué de prévoyance dans cette fonction, lors d’un déplacement, qu’on m’avait renvoyé manger chez les sous-offs. Le méd.-aux. m’a tiré une belle épine du pied. Mais il ne s’intéresse pas du tout à cette histoire des troubles en Allemagne. Il dit qu’il se passe des choses extraordinaires à Zürich. Il est en correspondance avec quelqu’un là-bas, un Roumain ».
Aragon La Mise à mort Oeuvres romanesques croisées d’Elsa Triolet et Aragon T34 page 26
Le roumain est Tristan Tsara et la révolution, celle de DADA. On ne saura pas sur quoi ni comment le narrateur a « failli discuter ».
Chacun sa révolution, pourrait-on dire. Que sait-on de la manière dont elle a pu être vécue ? Voici comment elle le fut chez Döblin, pour une bonne et un déserteur, ancien domestique lui aussi :
« La bonne se déshabilla tout heureuse, la révolution était plus belle que le plus beau des anniversaires.
Qu’est-ce qu’elle dirait, madame, en nous trouvant dans son lit ?
Ziweck qui l’étreignait violemment en gémissant d’excitation – depuis quand n’avait-il pas senti la chair d’une femme contre la sienne – répondit : Il est temps qu’ils s’aperçoivent que c’est la révolution ! »
 L’Arsace et la Loreille
Sont des pays d’cocus
Tirelu
Leon Paul Fargue : La chanson du chat
Cité par Aragon dans La mise à mort
Ce moment d’entre deux en Alsace, entre le départ des troupes allemandes et l’arrivée des troupes françaises, moment d’effondrement de l’ordre ancien a été magnifiquement décrit par Döblin dans Bourgeois et Soldats de même que cette révolution aux allures bon enfant qui connaîtra sa variante tragique à Berlin quand le chancelier Ebert (SPD) dépêchera un autre socialiste Noske pour mâter la révolution à Kiel, le même Noske qui réorganisera l’armée et fera en sorte comme l’écrivait Rosa Luxemburg dans son dernier article L’ordre règne à Berlin que «  les lamentables vaincus des Flandres et de l’Argonne » puisse rétablir leur renommée en remportant une victoire éclatante… sur 300 Spartakistes ». Ce sera en janvier 1919. On y reviendra.
Le roman a connu un destin singulier et n’a été aimé ni par la droite ni par les sociaux démocrates avec lesquels Döblin est particulièrement féroce ni par les communistes du moins au début. Ils y viendront plus tardivement, certains avec beaucoup de réticences. Trois autres tomes rejoindront Bourgeois et soldats : Peuple trahi (Tome 2) Retour des troupes du front (Tome 3) Karl et Rosa (Tome 4). Commencé en 1937, le tout est achevé en 1943. Lorsque Döblin retrourne en Allemagne en 1945, les autorités d’occupation françaises censureront la publication de Bourgeois et soldats pour ne pas revenir sur la question d’Alsace-Lorraine. Si le roman finira pas paraître en 1948 en Allemagne et 1982 chez Pandora en France, en Alsace,  la double question de la révolution et de l’autonomisme, ainsi que, d’une manière générale celle de nos grands pères soldats du Kayser, est restée sinon censurée strico sensu, du moins enfouie, effacée, oubliée et cela continue depuis cent ans. Ses fantômes réapparaissent aujourd’hui
Brecht avait été particulièrement élogieux à l’égard de l’art poétique de Döblin à même d’ « exprimer la nouvelle image du monde », de «remplir l’espace vacant créé par l’actuelle vision marxiste de l’art » ( Lettre à Döblin 1928). Il y a une formidable adéquation entre l’esthétique de Döblin et la situation qu’il est amené à décrire, pour un temps totalement ouverte où chacun est amené à se positionner, prendre une décision de manière individuelle. Ces fluctuations amusent Döblin qui prend un malin plaisir à se promener et nous promener à travers différents milieux, de droite à gauche et de gauche à droite, du haut en bas de l’échelle sociale comme nous l’avons vu déjà. Le lecteur est dans la même situation, invité à se déterminer lui-même, d’autant qu’il n’y a pas vraiment de personnage pouvant être considérer comme le porte parole de l’auteur.
Le titre Bourgeois et soldats qui peut surprendre donne une indication sur la manière de lire le roman. Il trouve une explication dans la toute fin, l’adieu à Strasbourg, le Rhin franchi, les révolutionnaires s’occupent de l’administration sous les regards de haine des « bourgeois », vieux allemands fonctionnaires et possédants expulsés d’Alsace qui en font des boucs émissaires.
« La révolution, héritière de la guerre, avait pris la forme de simples soldats ou de civils assis derrière une table en bois, brassard rouge au bras: elle examinait des papiers, en délivrait ou orientait les expulsés. Jour après jour ces baraques étaient la scène de crises de désespoir, le théâtre où s’exprimaient tous les tourments, jusqu’au mutisme né du sentiment d’être anéanti. Certains cependant poussaient un soupir de soulagement et rayonnaient en arrivant sur le sol de la patrie. On voyait aussi des hommes et des femmes bien habillés, sans doute des fonctionnaires, des enseignants, ils entraient dans les baraquements, observaient l’agitation et se joignaient à la file de ceux qui faisaient tamponner leurs papiers. Eh, oui … c’étaient bien eux, en civil ou en uniforme, les gars aux cocardes et aux brassards rouges qui étaient la cause de tout! Calmes et sérieux, voire gentils et compatissants, ces hommes simples faisaient leur travail.
Et c’est avec la même haine, la même soif de vengeance, la même colère rentrée qui leur avait permis d’affronter, là-bas, la meute hurlante et ses sarcasmes, que ces gens cultivés et bien vêtus considéraient les hommes calmes auxquels ils devaient tendre leurs papiers. Sans un mot, les membres du conseil de soldats signaient et tamponnaient, tête baissée. Ils n’étaient guère versés dans l’art d’écrire. Les dames et messieurs qui attendaient les regardaient de haut avec haine. Ils les haïssaient plus que la foule là-bas. C’était une haine effrénée. Telle loup qui s’apprête à planter ses crocs dans la nuque de l’agneau endormi, ils regardaient de haut les membres du conseil. »
Révolution « allemande » et contre-révolution « allemande »naissent en même temps.
Quelque part dans un lit d’hôpital, le caporal Hitler « prenait en pleurant de rage la décision d’entrer en politique »(Sebastien Haffner Allemagne, 1918 / Une révolution trahie Editions Complexe)

 

couv_1718Alfred Döblin
Bourgeois et soldats
Novembre 1918. Une révolution allemande (tome I)
Traduction revue de l’allemand par Maryvonne Litaize & Yasmin Hoffmann
Préface générale et avant-propos de Michel Vanoosthuyse
Agone 2009
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« Chute » du Mur de Berlin : pour la première fois dans l’histoire, un évènement est annoncé dans les médias avant d’avoir eu lieu dans la réalité.

Les ouvertures pratiquées dans le rideau de fer, le 9 novembre 1989 ont d’étranges héros, dont on parle peu. En effet, c’est pour la première fois dans l’histoire, qu’un évènement est annoncé dans les médias avant d’avoir eu lieu dans la réalité. C’est ce que s’est efforcé de démontrer un historien allemand, Heinz-Hermann Hertle du Centre de recherche sur l’Histoire contemporaine de Potsdam. Grâce à une comparaison minutieuse des différentes temporalités, celles des agences de presse, de la radio, de la télévision et celles vécues sur le terrain, il n’y a, pour lui, pas de doute : quand le présentateur de la télévision s’est écrié que le Mur était ouvert, les envoyés spéciaux sur le terrain était encore face à un …mur. Ce n’est qu’après l’annonce médiatique que les choses se sont emballées. Paraphrasant Marx, il affirme qu’ »une fiction médiatique  s’est emparée des masses et est devenue réalité« 
Mur côté Est
L’expression même de « Chute du Mur », appelé par ailleurs aussi rideau de fer – pourquoi ne dit-on pas que le rideau de fer s’est levé ? – n’est pas très réaliste, un mur comme cela ne tombe pas. Il s’est ouvert là où il l’était déjà. A cet endroit, les barrières se sont levées pour tout le monde. Ce n’est qu’un peu plus tard que l’on est monté dessus pour y danser et faire la fête puis pour démolir.
Comment les évènements se sont-ils enchaînés pendant que Mme Merkel était au sauna, le Chancelier d’Allemagne fédérale, Helmut Kohl, son futur mentor en Pologne où il tient à rester au dîner de gala, et moi, en banlieue parisienne au chômage et décontenancé par la vitesse des évènements. Heiner Müller quitte un moment les répétitions de Hamlet pour se rendre à New York afin de participer au concert de Heiner Goebbels « L’homme dans l’ascenseur », un de ses textes, dans lequel il intervenait. La célèbre réplique de Hamlet quitte le théâtre : « The Time is out of joint ». Elle était de circonstance :  « le temps est sorti de ses gonds », le temps a disjoncté, s’est détraqué, marche à l’envers… . Berlin vivra une incroyable succession de court-circuits.
En vertu du principe selon lequel quand les choses vous échappent feignez d’en être les organisateurs, il y a eu beaucoup de tentatives de dire c’est grâce à …, c’est la faute de …mais cela ne mène nulle part. Il y a même eu un ancien président de la République pour mentir effrontément et affirmer qu’il y avait été. La situation a bel et bien échappé à tout le monde même si cela peut-paraître surprenant pour une réalité aussi massive que le Mur.
Comment les évènements se sont-ils enchainés ?
Reprenons d’abord un peu en amont pour les jeunes générations qui ignorent tout ou presque de cela, On pourrait dire en paraphrasant Goethe et Schiller : «  la RDA ? Mais où était-ce ? Je n’arrive pas à trouver ce pays [1] ». A mesure que le temps passe, elle apparaît aux jeunes générations « aussi lointaine que l’empire inca tawantinsuyu [2] » A-t-elle seulement existé ?
Fondée en octobre 1949 dans la zone d’occupation soviétique sur les ruines matérielles et morales de l’Allemagne défaite,  elle est née lourdement handicapée, d’autant plus lourdement que le handicap n’a jamais été traité. Car, contrairement à ce qu’affirment les paroles de l’Internationale, on ne fait pas « du passé table rase ». En 1977, Christa Wolf écrivait [3]: « le passé n’est pas mort, il n’est même pas passé ». A propos des ruines morales du nazisme, Stig Dagerman notait que les antinazis sincères « sont plus déçus, plus apatrides et plus vaincus que les sympathisants nazis ne l’ont jamais été [4] ». Ce sont eux pourtant qui tenteront de construire une autre Allemagne. Au lendemain de la guerre, on a vu apparaitre sur des pancartes et des cahiers d’écoliers, cette phrase de Staline : « les Hitler vont et viennent, le peuple et l’Etat allemand demeurent ». Elle dégageait « le peuple » de toute responsabilité. Mais, pour l’exprimer avec Wolf Biermann : « on a tellement frotté le cul brun des Allemands de l’est avec la brosse de Staline qu’il en est devenu rouge ». Un « stalinisme antifasciste »  ou un « antifascisme stalinien » selon l’inversion proposée par Simone Barck [5] a servi de ciment pour fonder cette partie de l’Allemagne  « ressuscitée des ruines » comme le disait l’hymne national est-allemand, hymne que l’on a cessé de chanter à partir de 1972 en raison de sa référence à la « patrie [allemande] unie ». La RDA ne peut se comprendre sans cette triple relation avec le passé nazi d’une part, l’Union soviétique dont elle sera pour cette raison peu ou prou une satrapie et sa sœur ennemie l’Allemagne fédérale, d’autre part. Dans le contexte d’une guerre froide et avec cet étrange communisme consistant à poser les jalons d’une alternative tout en empêchant qu’elle se développe. La devise des dirigeants est-allemands peut se résumer ainsi : « tout pour le peuple, rien par le peuple [6] », peuple que Bertolt Brecht leur conseillera ironiquement de dissoudre pour en élire un autre après les grèves et émeutes ouvrières du 17 juin 1953. Le Mur, a été construit en 1961 pour empêcher l’évasion des forces vives du pays. Il a aussi fossilisé les relations sociales gangrenées par ailleurs par la paranoïa sécuritaire. (Voir la série Un mur à Berlin)
Le 9 novembre 1989, au soir, le Mur ne tient plus, la RDA cessera d’exister même si formellement elle tiendra encore une année, la caractéristique de cette dernière année étant le refus absolu de laisser la moindre chance à une expérience singulière au profit de la colonisation du pays par le capitalisme occidental. Précisons encore un élément de contexte important : L’empire soviétique s’effondre. La contre révolution libérale fait rage, Reagan, Thatcher : There is no alternative (au libéralisme). Coté soviétique, la doctrine Brejnev du contrôle de l’Empire et de son glacis militaire est remplacée par la « doctrine Frank Sinatra » : « I did it my way ». Je l’ai fait à ma façon. Rupture de la solidarité obligatoire et centralisée à Moscou. Chacun devra se débrouiller seul désormais. La RDA, est fortement secouée. D’un côté les manifestations pour une démocratisation du régime se multiplient notamment dans et autour des églises protestantes, de l’autre, cette année 1989 quelque 240 000 personnes quittent le pays sans autorisation en passant essentiellement par la Hongrie et la Tchécoslovaquie où ils demandent l’asile dans les ambassades de l’Allemagne de l’Ouest. Le 17 octobre, Erich Honecker est évincé et remplacé par Egon Krenz. Ce dernier formé à l’ombre du premier n’avait pas lui non plus d’encre rouge. L’absence de pensée alternative d’un pouvoir désemparé expliquera la suite des évènements. « Quoi que nous fassions, dira Krenz, ce sera une mauvaise décision ». Les dirigeants est-allemands avaient par ailleurs déjà commencé à « hypothéquer » en quelque sorte le Mur en échanges de crédits de la part du gouvernement de Bonn. Les négociations passent par un très proche d’Helmut Kohl, Wolfgang Schäuble.
Cette crise finale qui allait déboucher sur l’ouverture du Mur de Berlin et la fin de la RDA, il est intéressant de noter qu’elle a eu lieu alors que siégeait en séance plénière l’organe central du pouvoir, le Comité central du SED (Parti socialaiste unifié d’Allemagne, en fait un parti communiste). La « dictature du prolétariat », en fait sur le prolétariat, se retourne contre ses partisans. Au départ, le SED ne voulait rien de plus que libéraliser la loi sur les voyages, principale aspiration de la population et à sortir du guêpier politico-diplomatique à l’ambassade de RFA à Prague où se réfugiaient les Allemands de l’Est candidats au départ. La procédure au début devait être complexe, il fallait notamment être détenteur d’un passeport grâce auquel on pouvait demander un visa. L’objectif était de gagner du temps car seuls 4 millions d’habitants de la RDA (sur 17) possédaient un passeport.Le temps que les autres en aient un …. Jamais francs du collier et avec leurs habituelles méthodes de faux culs, ils n’ont respecté aucune des procédures même formelles habituelles et créé un vide interprétatif dans lequel se sont engouffrés les médias occidentaux. Il n’appartenait pas au Comité central de rédiger un texte de loi. Cela relevait du gouvernement. Quand le ministère de la justice a reçu le texte, il a bien vu que cela n’allait pas mais les dés étaient jetés. Celui qui les a lancé se nommait Günter Schabowski, membre du bureau politique qui tenait une conférence de presse sur la tenue de la réunion du comité central. On est confondu par son amateurisme. Il ne prendra pas connaissance avant d’être interrogé du document qu’on lui remettra contenant les nouvelles dispositions sur les voyages, sujet qu’il n’abordera qu’à la toute fin de sa conférence de presse en réponse à une question d’un journaliste italien à qui on l’avait soufflée
Je passe maintenant grâce au livre de Heinz-Hermann Hertle, Chronik des Mauerfalls / Die dramatischen Ereignisse um den 9. November 1989 (Ch.Links Verlag), au minutage précis des évènements à partir de la conférence de presse et des annonces des médias ouest-allemands qui l’interprètent comme l’ouverture immédiate des frontières.
18h52 : La parole est au correspondant de l’agence de presse italienne ANSA qui avait été briefé par son homoloque est-allemand. Il pose la question du ratage de la précédente loi (6 novembre) sur les voyages qui limitait la sortie du pays à 30 jours par an, était floue sur les motifs de refus et le financement et n’avait fait que renforcer les protestations dans le pays.
« Nous avons donc décidé aujourd’hui, répond Schabowski, de prendre une disposition (c’est moi qui souligne) qui permet à tout citoyen de la RDA de sortir du pays par les postes-frontières de la RDA » (Sous entendu sans passer par les ambassades occidentales dans les « pays frères »).
A partir de quand ? Quid du passeport ?
Il confirme que les voyages privés à l’étranger seront autorisés sans justification particulière .
On lui redemande : Avec passeport ?
Je ne peux pas répondre sur la question du passeport, dit Schabowski
A partir de quand ?
Dès maintenant
Il est 19 heures. La conférence de presse se termine.
A partir de là tout va s’emballer, l’annonce que la RDA allait prendre des dispositions de libéralisation est transformée par les agences de presse et la télévision ouest-allemande en chose faite. En RDA, la voie hiérarchique est court-circuitée. Toute la chaine descendante de commandement va disjoncter. Le SED qui avait voulu reprendre la main, provoquera la mise en mouvement de la population surtout celle de Berlin Est vers Berlin Ouest.
19h05 : Associated Press annonce : « la RDA ouvre ses frontières »
Peu avant le journal télévisé de la 1ère chaine publique ouest-allemande (ARD), l’agence ouest-allemande dpa surenchérit en annonçant du « sensationnel » : « La frontière avec la RFA et Berlin-Ouest est ouverte »
A 20h, ARD ouvre le journal avec l’information : « La RDA ouvre sa frontière »
20h15 A la fin du journal télévisé, on dénombre 80 Berlinois de l’Est aux trois points de passage venus vérifier la réalité de l’information.
Entre 21 h et 21h30, ils seront entre 500 et 1000 à répartir entre les différents points de passage. Rien n’a changé dans le dispositif des garde frontières. Ce qui avait changé cependant, c’était qu’on n’avait plus peur de s’en approcher.
A 21h 30, est tenté un coup foireux. Pour ouvrir une soupape, les garde frontières laissent sortir des gens en tamponnant leur passeport d’un visa sans retour  Sans le savoir, les premiers candidats à la sortie seront déchus de leur nationalité. (Cette pratique est-allemande d’annulation des passeports est reprise aujourd’hui par le gouvernement de l’Allemagne réunifiée contre les jeunes gens tenté de partir lutter avec ou contre l’Etat islamique).
La mesure est contreproductive. Elle créera de l’émotion, c’est bon ça pour la télé, et des problèmes en sens inverse avec par exemple des parents qui veulent revenir retrouver leurs enfants à la maison et qui se retrouve tout à coup interdits de retour.
A 22h42, commence avec un peu de retard l’émission d’information Tagesthemen  de l’ARD.
« Le sujet introductif montre un Berlin-Ouest pratiquement vide du côté de la Porte de Brandebourg. Le présentateur en chef Hanns Joachim Friedrichs commenta en off : La porte de Brandebourg, ce soir. Comme symbole de la division de Berlin, elle a fait son temps. Tout comme le Mur qui depuis 28 années sépare l’est et l’ouest. La RDA a cédé à la pression de la population. Les déplacements vers l’ouest sont libres . Puis Friedrichs est à l’antenne et dit : Il faut être prudent avec les superlatifs, ils s’usent facilement. Mais ce soir on peut en risquer un : ce 9 novembre est un jour historique . La Rda a annoncé que ses frontières sont ouvertes pour chacun à partir de maintenant .
Mais le discours de Friedrichs anticipait les évènements. Un film de la rédaction berlinoise [le siège était à Hambourg] bouclé à 22 heures montre que contrairement à ce qu’il annonçait, il régnait un calme absolu au moins aux points de passage filmés de la Heinrich-Heine-Strasse et de Checkpoint Charlie.
On passe à la rédaction berlinoise. Le reporter Robin Lautenbach est en direct du point de passage Invalidenstrasse, incontestablement fermé. Trois témoins berlinois de l’Ouest qui venait du point de passage Bornholmerstrasse et que Lautenbach interviewa sauvèrent Friedrichs du pétrin.
Sans connaissance de l’intention de la RDA de distribuer des visas sans retour, un témoin raconte : j’ai vécu l’arrivée vers nous vers 21h25 du premier couple en larmes, ils avaient atteint la ligne blanche . Les deux m’ont sauté au cou et nous avons pleuré ensemble ? Immédiatement le reporter Robin Lautenbach déclara que le point de passage fermé de l’Invalienstrasse était une exception :  manifestement ici Invalidenstrasse de l’autre côté la police des frontières n’ont pas encore reçu ou compris les instructions…Mais, comme dit, à d’autres points de passage, pas seulement dans la Bornholmerstrasse – nous l’avons aussi entendu de la Sonnenallee et du point de passage des étrangers Checkpoint Charlie – il est apparemment possible avec cette nouvelle réglementation de passer sans complication à Berlin Ouest »
Hans Harmann Hertle : Chronik des Mauerfalls Die dramatischen Ereignisse um den 9. November 1989 Ch.Links Verlag
La suite est connue, on nous la diffuse en boucle depuis 25 ans : la rumeur s’est réalisée. C’est un cas de prophétie auto-réalisatrice.
« Ces téléspectateurs et auditeurs qui ne voulaient pas rater ce moment historique et qui voulaient simplement aller voir et en être et qui pour cette raison ont afflué aux postes frontières et à la Porte de Brandebourg ont en fait créé l’évènement qui sans cela n’aurait pas eu lieu. Une fiction diffusée par les médias a mobilisé les masses et est devenue réalité. La chute du Mur est le premier événement mondial survenu pour avoir été annoncé par anticipation par les agences de presse, la radio et la télévision ».
Hans Harmann Hertle ibid
Si les dirigeants est-allemands avaient voulu le faire exprès, ils ne s’y seraient pas pris autrement.
Pour conclure, j’aimerais introduire une notion développée par Paul Virilio dans Ville panique, celle de « synchronisation de l’émotion collective » que l’on a me semble-t-il vu à l’œuvre ce soir là. On y a vécu comme une anticipation de ce que Virilio décrira ainsi :
« Après la longue histoire de la standardisation de l’opinion publique de l’époque de la révolution industrielle et de ses système de reproduction à l’identique, nous entrons dans l’ère d’une synchronisation de l’émotion collective qui favorise, avec la révolution informationnelle, non plus l’ancien collectivisme bureaucratique des régimes totalitaires, mais ce que l’on pourrait paradoxalement dénommer un individualisme de masse – puisque c’est chacun, un par un, qui subit, au même instant, le conditionnement mass médiatique ».
Paul Virilo Ville panique Editions Galilée page 49
Ce n’est pas tant la « synchronisation des émotions » qui constitue ici la nouveauté, Virilio lui-même la date je crois, à l’échelle planétaire, des premiers pas sur la lune, que le passage à l’individualisme de masse. Ce passage si l’on peut dire s’est fait à Berlin, le 9 novembre 1989. Il annonce l’avènement d’un autre communisme : le communisme des affects (Virilio) dans lequel nous vivons.

25 ans après ….

Je laisse de côté les questions de la commémoration et du marché de la mémoire qui bat son plein et pas seulement à Berlin, ainsi que celles du différentiel persistant entre l’est et l’ouest en Allemagne, pour un mot sur la manière dont le mur fait retour pas tellement dans le monde qui en est plein mais en Europe même. Récemment les internautes hongrois ont reproché à leur gouvernement à propos de la taxation de l’Internet de vouloir ériger « un rideau de fer digital » autour du pays. Le projet est pour l’instant retiré. A Berlin, un groupe d’artistes du Centre pour la beauté politique a détourné un certain nombre (14) de croix de victimes du Mur dans l’intention de les déplacer sur les murs qui barricadent l’Europe contre les immigrés, façon de créer un arc du passé vers le présent affirmant : « 25 ans après la chute du mur allemand, ce sont les frontières de l’Europe qui sont étanches et des dizaines de milliers de personnes se noient,meurent de déshydratation ou sombrent devant les murs extérieurs de l’Europe ». Ils se sont rendus en Bulgarie pour faire tomber le premier mur de l’Europe. Ils y ont été bloqués par la mobilisation policière et n’ont pas pu y parvenir.
[1] Goethe et Schiller , Xénies 95 : « L’Allemagne ? Mais où est-ce ? Je n’arrive pas à trouver ce pays
[2] Andrea Hünninger / Als der Globus explodierte Frankfurter Allgemeine Zeitung 8 janvier 2010
[3] Incipit de Trame d’ Enfance Editions Stock, 2009
[4] Automne allemand Actes Sud Babel page 40
[5] Simone Barck :  Le discours antifasciste en RDA dans LA RDA AU PASSE PRESENT sous la direction de Catherine FABRE-RENAULT, Elisa GOUDIN et Carola HÄHNEL-MESNARD. Presses Sorbonne Nouvelle 2006
[6] Werner Mittenzwei : Die Intellektuellen / Litteratur und Politik in Ostdeutschland 1945-2000. Editions Faber&Faber Leipzig
ae9783861535416
Hans-Hermann Hertle
Chronik des Mauerfalls
Die dramatischen Ereignisse um den 9. November 1989
Ch.Links Verlag
Existe aussi en format numérique

 

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L’écoute de soi et des autres dans les poésies de Heiner Müller (esquisse)

Dissémination octobre

La proposition de Serge Marcel Roche – salut au Cameroun – pour la dissémination d’octobre de la webassociation des auteurs était la suivante :
Un écri­vain, ça écoute beau­coup, oui mais quoi ou qui (on ne parle plus guère aujourd’hui des muses, qu’elles soient antiques ou modernes, ni même de l’inspiration ou de la voix inté­rieure) ? L’écoute ensemence-​t-​elle l’acte d’écrire et com­ment la manière dont on écoute et ce que l’on entend, hors de soi et en soi, se retrouvent en l’écrit ? C’est la direc­tion pro­po­sée pour cette dis­sé­mi­na­tion, en un temps de bavar­dage et de sur­dité : le rap­port de l’au(di)teur et de l’œuvre au silence, à la sono­rité des êtres, des choses, du lan­gage, à toute musique, sans limi­ter le champ au seul sens de l’ouïe, ou com­ment l’expérience (mul­ti­forme) de la per­cep­tion conduit au texte, se tra­duit en lui, résonne et est aujourd’hui pro­lon­gée dans et par l’univers numérique.
Serge Marcel Roche
Beau programme. Vaste programme.
J’essaye chaque fois que je le peux de participer aux disséminations quand les propositions se croisent avec les centres d’intérêts du SauteRhin. Ce n’est pas toujours le cas et je le fais un peu faussement. Le principe est en effet d’échanger des textes mais ce n’est pas toujours facile me consacrant essentiellement à la culture des pays de langue allemande. Mais on y arrivera. Dès janvier.
Là, les mots écrivain et écoute ont résonné immédiatement à mon oreille, à la lecture. J’ai connu un grand écrivain qui savait être silencieux et écouter, sauf que nous profitions de sa présence pour le faire parler. Il répondait. Il le faisait après un moment de silence, le temps d’une gorgée de whisky et d’une bouffée de cigare, avec une extrême attention aux mots utilisés dans la question. On était alors renvoyé à ses propres approximations. Et l’on pouvait s’attendre à du décoiffant plus qu’à du reposant. Cet écrivain est Heiner Müller. Je me suis notamment souvenu d’un long poème tout entier fait d’écoute me semblait-il. Il évoque la visite à un vieil homme d’état dont je parlerai plus loin.
Autre chose m’a fait signe au même moment. Je l’attendais pour y avoir apporté une toute, toute petite infiniment modeste contribution, la parution de ce qui semble bien être cette fois les poésies complètes de Müller avec des poèmes et des esquisses de poèmes inédits. J’en évoquerai quelques uns cette fois et d’autres prochainement. Le volume m’est parvenu début octobre. D’où l’idée de lire et relire ces poèmes sous l’angle des traces de l’écoute. Comme je m’en doutais, il y avait matière. Je me concentrerai là dessus avec une ouverture sur la prose et sur le théâtre bien sûr, Müller est d’abord un homme de théâtre. La plongée dans cette poésie a été un vrai bonheur en cette période de nostalgie des vieilles utopies. Je pourrais dédier ce texte à tous ceux qui veulent réécrire l’histoire comme si Müller n’avait pas existé alors qu’il est un peu notre encre rouge.
Portrait de Heiner Müller par Florian Flierl (Bronze 1998). Photographié à la galerie Flierl à Berlin dans l'exposition Mit den Augen messen (Mesurer avec les yeux) rassemblant des travaux des élèves de Josep Renau, un peintre espagnol qui avait été directeur des Beaux Arts de la République espagnole et s'était installé en RDA en 1958 / http://www.f-flierl.de/

Portrait de Heiner Müller par Florian Flierl (Bronze 1998). Photographié à la galerie Flierl à Berlin dans l’exposition « Mit den Augen messen » (Mesurer avec les yeux) rassemblant des travaux des élèves de Josep Renau, un artiste espagnol qui avait été directeur des Beaux Arts de la République espagnole et s’était installé en RDA en 1958

Kristin Schulz maîtresse d’oeuvre de cette édition rappelle que Müller a écrit des poèmes tout au long de sa vie et jusqu’au bout, le tout dernier, death in progress, peu avant sa mort en décembre 1995. Et toujours cette question qui est ce Moi qui dit Je ? Un Moi hanté. « Dans ses poèmes, écrit Kristin Schulz dans sa postface, l’auteur se confronte au dilemme d’être objet de l’histoire en voulant pourtant en devenir sujet. Tonalités expressionnistes, attitudes brechtiennes marquent les premiers textes. Les derniers sont imprégnés par la compréhension suivante : quand il n’y a plus de dialogue , l’heure du monologue est arrivée, le miroir devient le destinataire ».
Poèmes lyriques, d’amour, érotiques, textes pour enfants, ballades, sonnets, commentaires historiques, écoute de soi, de son corps, problèmes d’écritures comme par exemple un adieu à l’écriture manuscrite, les textes édités du vivant de Müller et ceux posthumes sont présentés dans l’ordre chronologique, répartis en quatre chapitres. Le volume s’ouvre sur l’unique édition de poèmes parue du vivant de son auteur en 1992 (Alexander Verlag), c’est celle qui a été reprise en France chez Christian Bourgois en 1996. Suivent l’ensemble des poèmes édités de son vivant, ensuite ceux publiés à titre posthume, le volume s’achève par une série de textes en projet. Un important appendice de notes précise la date, l’origine et le contexte de leur écriture et publication.
Les poèmes existent en tant que tel pour des lecteurs sans avoir  besoin de la médiation de la représentation, ce sont des créations à part entière et non des formes intermédiaires même s’ils sont parfois, mais pas toujours, dans un entre deux, en attente d’une destinée théâtrale où d’une association avec d’autres textes.
Le titre du recueil Warten auf der Gegenschräge (Attendre sur le plan incliné opposé) est tiré de l’un des tout derniers poèmes :
DRAME
les morts attendent sur le plan incliné opposé
parfois ils tiennent une main dans la lumière
comme s’ils vivaient jusqu’à ce qu’ils se retirent complètement
dans leur obscurité habituelle qui nous aveugle.
J’esquisserai donc ici ce qui pourrait devenir plus tard un essai sur la dimension de l’écoute dans l’œuvre de Heiner Müller.

Au début, une voix

Au début, c’est à dire au début dans la chronologie (le poème date de 1950, il est en deuxième place) et aussi poème des débuts (d’une tentative de construire autre chose sur le sol allemand) un poème qui s’intitule Rapport sur le début. Celui-là nous l’avons en français. Une voix d’abord ressentie comme extérieure, « venue de l’avant » qui semble un peu la mouche du coche et qui se termine ainsi quand la voix extérieure devient ce qu’elle est : une voix intérieure :
« 10
Mais toujours devant eux était la voix
Qui leur disait : ce n’est pas assez ! Ne vous
Arrêtez pas ! Qui s’arrête tombe ! Avancez ! Ainsi
Dans cette continuelle avancée en suivant la voix
Le difficile devint simple
L’inaccessible fut atteint.
Et au cours de cette avancée ils
Surent : ce qui parlait était leur propre voix »
(Trad. J.L. Besson, J. Jourdheuil in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois 1996)
On peut penser aux Mühen der Ebenen de Brecht. La voix gouverne le mouvement, il y a de l’avant(- garde) et de l’arrière. C’est peut-être aussi la voix fournit l’énergie à l’écriture. Plus tard, on verra ce mouvement stagner puis s’arrêter. L’utopie première de l’individu comme étant sa propre avant-garde n’a qu’un temps.  Le temps du sujet et l’espace de l’histoire s’enfouissent. On passe de l’horizontalité des débuts à la verticalité. Plus précisément à la verticalité des profondeurs où s’extraie le minerai de la poésie. Le tout dernier poème sans être en relation avec l’écoute dit ceci
« Sous l’espace sous le temps
Sous l’espace de l’histoire
Sous le temps de l’homme
Se trouve l’espace se trouve le temps du poème »

Les sons douloureux de l’enfance

Les sons douloureux de l’enfance sont ceux que le temps n’efface pas surtout quand on se retrouve face à ceux qui en ont été la cause comme cette méchante cousine revue des années plus tard. La revoir réveille le souvenir du craquement que fit le jouet qu’elle avait cassé dans son dos sous ses doigts boudinés.
« Aujourdhui encore
le craquement dans l’oreille Sous les yeux son inoubliable sourire. »
Le poème de 1989 s’intitule WIEDERSEHN MIT DER BÖSEN COUSINE (Retrouvaille avec la méchante cousine) (Warten auf der Gegenschräge page 84 inédit en français)
« Les parents hantent le MOI ». Capture d'écran avec le saisisant résumé d'un échange entre Bernard Stiegler et Alexander Kluge collant parfaitement avec notre propos

« Les parents hantent le MOI ». Capture d’écran avec le saisissant résumé d’un échange entre Bernard Stiegler et Alexander Kluge, sur dcp.tv sous le titre le philosophe comme poisson volant, très en phase avec notre propos.

Le père est évoqué dans un poème mais il fait surtout comme le grand père l’objet d’un texte en prose qu’il faut citer ici car il décrit une scène première c’est à dire une scène d’enfance traumatisante qui est également une première scène théâtrale fondatrice.
L’enfant assiste à l’arrestation de son père par les nazis, il entend, il voit, dans l’ombre :
1
1933, le 31 janvier à 4 heures du matin, mon père, permanent du Parti social-démocrate d’Allemagne, fut arrêté dans son lit. Je m’éveillai, le ciel devant la fenêtre noir, bruit de voix et de pas.A côté, on jeta des livres par terre. J’entendis la voix de mon père plus claire que les voix étrangères. Je descendis du lit et allai à la porte. Par l’entrebâillement, je vis un homme frapper mon père au visage. Grelottant, la couverture tirée jusqu’au menton, j’étais dans le lit lorsque la porte de ma chambre s’ouvrit. Dans la porte, mon père, derrière lui les étrangers, grands, en uniforme bruns. Ils étaient trois. L’un de la main tenait la porte ouverte. Mon père avait la lumière dans le dos, je ne pouvais pas voir son visage. Je l’entendis appeler doucement mon nom. Je ne répondis pas et restai immobile. Puis mon père dit : Il dort. La porte se referma . Je les entendis l’emmener puis le pas de ma mère qui revenait seule »
(La traduction de Jean Jourd’heuil et Heinz Schwarzinger figure comme texte de théâtre dans Hamlet Machine aux Editions de Minuit)
Sons et lumières, nous sommes comme au théâtre dans cette première expérience de la trahison décrite dans la première séquence – il y en a 10 – de ce texte en prose où il est question également de la mère.
J’entendis, je vis, je ne pouvais pas voir, j’entendis, j’entendis : On a presque envie de dire : au début était l’écoute. Elle va avec la vision mais toujours ensemble séparément. Il n’y a pas de fusion des sens mais une articulation.
Mais revenons aux poèmes. Au début était l’écoute, là encore, dans le poème dédié à Daniel Barenboim avec qui Müller s’était retrouvé à Bayreuth pour la mise en scène de Tristan et Isolde de Richard Wagner.
SAVON A BAYREUTH commence par la réminiscence de quelque chose d’entendu dans l’enfance :
« Enfant, j’entendais les adultes dire :
Dans les camps de concentration avec les Juifs
On fait du savon. Depuis j’ai toujours eu de l’antipathie
Pour le savon et j’exècre l’odeur du savon.
(…) »
Trad. J.L. Besson, J. Jourdheuil in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois 1996)

Dans la rue, les gares, le métro, les taxis

La rue, la gare, le métro, les taxis sont des lieux d’écoute de ce que disent les gens. Dans la gare, les oiseaux ne sont pas effrayés par le bruit du train alors que dans le taxi le bruit du monde rend les informations de la radio inaudibles. Heiner Müller ne conduisant pas lui-même était un grand usager des taxis, à Berlin où il habitait loin du centre ville, à Paris à New Yorck. L’un des textes rapporte une conversation avec un chauffeur de taxi roumain à New York . Un des rares textes, me semble-t-il fait d’un dialogue, entre l’auteur qui ne se contente pas d’écouter et le chauffeur de taxi.
Dans Elégies berlinoises ( Warten auf der Gegeschräge page 299 inédit en français), on passe de la forêt à la ville, nous sommes encore dans les ruines, puis :
« (…)
Je traverse le parc, occupé
Avec un vers dirigé contre la mauvaise habitude
De chanter des chansons tristes.
Un jeune homme est assis sur un banc.
Je l’entends
Chanter une chanson triste d’une voix retentissante.
Traversant la rue j’entends
Avec clarté dans le bruit de nombreux véhicules, un sifflement.
Un homme âgé se tient au bord de la route
Entre les lèvres une feuille de sureau.
Il siffle.
En passant je tape du doigt sur mon front.
Lui, aimablement
Approuve de la tête. »
Ce que l’on entends soulève parfois des réactions d’horreur comme dans COEUR DES TENEBRES D’APRES JOSEPH CONRAD. Après une scène d’apitoiement sur une prostituée polonaise aux prises avec un vieillard enrhumé dans le « Bar à devises » d’un hôtel de Berlin Est, l’auteur relève des propos horripilants. C’est écrit en décembre 1989, peu après la Chute du Mur, le 9 novembre. Le poème fait référence à la nouvelle de J. Conrad : Au cœur des ténèbres qui permet à Müller de prendre acte du pivotement nord sud du conflit est-ouest
« J’entends deux hommes d’affaires de passage
Bavarois d’après le tapage
Partager l’Asie: LA MALAISIE M’IRAIT
LA THAILANDE AUSSI ET LA CORÉE AVEC
ET LE SYSTÈME D’AIGUILLAGES POUR LE
YÉMEN
IL FAUT FAIRE LES PLANS ET
C’EST RÉGLÉ
ET LA CHINE AUSSI
LA CHINE EST UN PROJET EN SOI »
La scène se déplace ensuite dans le métro aérien
« Dans le métro ZOOLOGISCHER GARTEN
FRIEDRICHSTRASSE
J’ai rencontré deux citoyens de RDA
L’un raconte Mon fils de trois semaines
Est né avec un écriteau sur la poitrine
J’ÉTAIS A L’OUEST LE NEUF NOVEMBRE
Ma fille qui a le même âge J’ai des jumeaux
Porte l’inscription MOI AUSSI
THE HORROR THE HORROR THE HORROR »
(Trad. J. Jourdheuil, J.-F. Peyret in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois 1996)
Autre bar, à Baden Baden cettte fois, en 1995 dans NOTIZ 409 (Warten auf … page 377-78 non traduit à ma connaissance) dont j’ai toujours beaucoup aimé la fin :
« Je reviendrai hors de moi
Un jour en octobre en chute de pluie. »
Là encore captation d’une conversation
« (…)
Dans le bar de l’hôtel un hôte ivre ennuie
Une serveuse elle a terminé son service et peut
S’asseoir au comptoir avec la mort par cancer de sa femme
La conversation glisse ensuite sur les chiens
J’aime les CHOWCHOWs dit la serveuse
PARCE QU’ILS SONT SI PETITS S’IL VOUS PLAIT OU EST
MON DRINK crie l’ivrogne I HATE DOGS
THEY TOOK MY TIME WHEN I LIVED WITH MY WIFE
AND SHE’S DEAD NOW AND THE DOGS TOOK MY TIME
(…) »

L’écoute de soi, de son corps, de la mort qui vient.

Dans Das Duell ((Warten auf page 421) :
« J’entends mon vers respirer Nous sommes
au cœur du sujet La mort fourrage enrichi de la poésie »
Dans une esquisse de poème inachevé, ceci :
« Après l’endoscopie les yeux des médecins
Virent ma tombe ouverte j’entendais les pelles
S’entrechoquer lorsque je vis leurs yeux + pour un peu
je m’apitoyais devant leurs regards désemparés »
Le regard désemparé des médecins donnent à entendre l’avenir du patient.
Je ne suis pas ici tenu à l’exhaustivité mais je crois que j’ai à peu près fait le tour en ayant gardé le meilleur pour la fin, le texte auquel j’avais pensé d’emblée quand il a été question de l’écoute et qui m’avais frappe pour cette raison, Visite chez au vieil homme d’Etat ;
Qui rend visite à cet homme qui non seulement est vieux, d’une « santé altérée » mais qui en plus est homme d’Etat ? Et surtout pourquoi ? Qu’attend-on de cela ? Une interview ? On y va pour le questionner, l’écouter. ? Il y a on le verra plus loin trace d’un questionnement. Le narrateur est-il seul ? Sont-ils plusieurs ? Pendant un moment on a l’impression qu’il observe et écoute en retrait
Le vieil homme d’état est celui qui « sait les crimes du siècle »
«  (…)                                   Il sait
Les crimes du siècle Va et vient
Entre les puissances secrètes
30 000 par les Britanniques en Grèce …
De Gaulle les Américains voulaient …
Churchill percevait un salaire de …
Le tortionnaire Barbie était l’inventeur de la poupée Barbie
Les héros du 20 juillet
Sont devenus des martyres parce que le …
S’est retiré du jeu Avec son argent
Lorsque Stauffenberg devint gaucher Les Baltes
Ont épargné bien du travail aux Allemands avec les … »
Etranges points de suspension. Que suspendent-ils ? L’écoute ? L’attention ? L’intérêt ? Pas forcément. Peut-être ce qui est entendu ou retenu ou mérite d’être rapporté. Qu’y a-t-il à retenir de tout cela ? Les mots clés suffisent-ils ? C’est comme si certains mots étaient dans la lumière et d’autres dans le noir.
Fin des phrases suspendues :
« J’ai peur de mon ombre
Disait Staline à Joukov avant sa disgrâce
Quand Hitler manqua de carburant commença la guerre du Golfe
Et quel peuple en Europe ne serait pas heureux
Aujourd’hui joyeusement majoritaire sous la croix gammée
Comme le peuple allemand fut heureux pour la première fois
Dans la grisaille de son histoire pleine de malheurs géographiques
Libéré des Juifs Tsiganes pervers
Communistes demandeurs d’asile
Forêts intactes et prairies jusqu’à ce que tombe l’addition
Que savait Hegel ce gâcheur de la politique
Apprendre de l’histoire signifie apprendre le néant
La politique est LE POSSIBLE Un rêve d’hommes
Sans le moindre cri d’enfant »
L’auteur semble  reprendre la main. Le « monologue [du vieil homme] est muet ». La mortalité de l’homme est le destin  commun de tous les hommes au-delà des différents substrats linguistiques :
                                                                   Dans toutes les langues
Le nom de l’avenir est la mort Les mains du vieil homme d’État
Parfois il les regarde et les bouge en silence
Comme dans une conversation Son monologue est muet
Le regard sur sa main hésitante sur le verre de thé
L’oubli fait le succès de l’homme d’État
Puis vient une question et sa réponse :
Vos sentiments Aviez-vous des sentiments Si oui lesquels
Lorsqu’on vous a chassé de votre dernier bureau
Des sentiments Je ne sentais rien rien rien rien que le vide amer
Puis ce final glacé en terrible JE de miroir sur des mains muettes
« En écoutant derrière les rumeurs mythes légendes
Surgissent les informations mon regard
Sur ses mains devient regard reflété dans un miroir
Son deuil se fige
En mon texte plus froid Que m’importe le monde Je
Mange ses images La vérité VÉRITÉ
N’est pas un objet Les couleurs du mensonge sont
Mes oignons Je quitte le vieil homme d’État
Sa silhouette dans la porte courbée sous L’EXPÉRIENCE DE LA DOMINATION
Sa double poignée de main Avec le sentiment sublime
Que le monde passe à côté de nous et que ça ne fait rien »
(Trad. ].-L. Besson, J. Jourdheuil in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois 1996)
 «                                             Avec le sentiment sublime
Que le monde passe à côté de nous et que ça ne fait rien »
Comment ne pas évoquer sur la question de l’écoute, après la prose, le théâtre surtout bien sûr s’agissant de Heiner Müller. La situation théâtrale repose sur l’écoute autant que sur l’éclairage. On peut éclairer une écoute. On sait qu’on entend mal un spectacle mal éclairé. La réplique suppose l’écoute du personnage auquel on la donne. Mais on change d’espace. Nous ne sommes plus dans la lecture personnelle qui m’a surtout intéressée ici mais dans l’espace de la représentation ou pour prendre l’exemple de ce qui va suivre de la lecture publique qui introduit une autre dimension de l’écoute, celle d’un auditeur et/ou d’un spectateur. Jean Jourdheuil a développé cette notion de dramaturgie de l’écoute à partir de la lecture de la pièce de Heiner Müller Quartett d’après les Liaisons dangereuses de Laclos faite par Jeanne Moreau et Sami Frey dans la Cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon en 2007. Un extrait :

Dramaturgie de l’écoute

« La pièce commence par un monologue de Merteuil ; Valmont apparaît après avoir été évoqué et invoqué par Merteuil ; le monologue se transforme alors en dialogue. La perception que l’on a de ce commencement dans la Cour du Palais des Papes est sensiblement différente : Jeanne Moreau et Sami Frey entrent en pleine lumière sous les applaudissements du public ; prennent place à deux petites tables de bistrot, éloignées l’une de l’autre de quelques mètres ; la pleine lumière s’éteint ; Jeanne Moreau allume la petite lampe de bureau qui éclaire le plateau de sa table, son texte et, par réflexion, son visage ; Sami Frey, visible dans la pénombre, écoute Merteuil déconstruire-détruire-démolir la figure de Valmont dont il va devoir endosser le rôle lorsqu’allumant à son tour la petite lampe de bureau qui éclaire le plateau de sa table, il fera son entrée sous le nom de Valmont. Le texte de Merteuil n’est pas un monologue. Jeanne Moreau sait que ce que dit Merteuil est écouté par Sami Frey. Elle sait que son discours a deux auditeurs : le public et Sami Frey, c’est-à-dire Valmont présent-absent. Lorsque Sami Frey aura fait son entrée en scène (aura allumé sa lampe), Valmont répondra point par point à Merteuil. Leur rencontre prendra l’allure d’une joute verbale.
L’écoute du public est dédoublée. Il écoute en direct le discours de Merteuil, mais il l’écoute aussi tel qu’il est écouté par Sami Frey. Il voit Jeanne Moreau, il entend le discours de Merteuil et il scrute le visage, l’allure de Sami Frey dans la demi-obscurité, en quête d’une réaction au jeu de massacre auquel Merteuil se livre sur la figure de Valmont. L’écoute perd son caractère univoque : mots, rythme, sens. Problématisée, dédoublée, elle se déplie, se déploie, se démultiplie et se spatialise. Sa texture fait apparaître la trame des allusions et des sous-entendus. Assis à deux petites tables, sans jamais hausser le ton, deux acteurs parviennent à faire de la Cour d’Honneur d’un Palais des Papes l’espace d’une écoute sur plusieurs plans, l’espace d’une radiographie qui fait apparaître l’œuvre comme palimpseste : sous la peau le squelette et bien d’autres choses ».
Jean Jourdheuil : « Dramaturgie de l’écoute dans Quartett et Cosi fan Tutte »
Quelques jalons donc d’un travail possible sur l’écoute de soi et des autres dans l’œuvre de Heiner Müller. Ils sont d’abord constitués par les textes eux-mêmes, ceux où cette dimension est la plus évidente. Resterait à approfondir cette thématique par exemple selon les différentes acception de l’écoute, de l’entendre jusqu’à la mal écoute et au malentendu. En croisant avec d’autre sens, la vue alors que nous ne sommes plus à l’ère panoptique, l’odorat…d’autres thématiques aussi comme celle de l’espace et du temps ou, par exemple celle de la peur. Pour Nietzsche, que Müller a lu, il y a un rapport entre l’oreille et la peur, si j’en crois Peter Szendy. Ou, avec Marx, l’ouïe comme rapport au monde.
Merci à Serge Marcel Roche de m’avoir mis sur cette piste qui ouvre des possibilités de lectures nouvelles.
Sur les muses, j’ai failli évoquer l’ange de l’histoire mais c’est compliqué parce que l’on peut écrire aussi sur son absence même. J’ai assisté récemment dans la province de l’ex Allemagne de l’est à un spectacle où l’ange de l’histoire procédait à un rétropédalage en voulant nous ramener de Müller à Brecht à travers la nostalgie des utopies.
42441
Heiner Müller
Warten auf der Gegenschräge – Gesammelte Gedichte
Herausgegeben von Kristin Schulz
Suhrkamp Verlag
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Il était une fois la RDA, la preuve par l’encre rouge

Si, si, la RDA a existé ! Même qu’elle doit continuer à avoir existé ! La preuve par l’encre rouge d’une blague racontée par Slavoj Žižek

Sur le chemin des blagues à Calau en Basse Lusace. L’apprenti coiffeur passe son cul par la fenêtre*

« DANS UNE VIEILLE BLAGUE datant de la défunte République démocratique allemande, un travailleur allemand trouve du travail en Sibérie. Sachant que tout son courrier sera lu par la censure, il dit à ses amis : Mettons-nous d’accord sur un code. Si vous recevez de moi une lettre écrite à l’encre bleue ordinaire, je dis la vérité ; si elle est écrite à l’encre rouge, je mens. Au bout d’un mois, ses amis reçoivent la première lettre, à l’encre bleue : «Tout est formidable ici, les magasins sont pleins, la nourriture est abondante, les appartements sont grands et bien chauffés, les cinémas projettent des films occidentaux, il y a plein de belles filles peu farouches, la seule chose introuvable ici, c’est de l‘encre rouge. »
Slavoj Žižek  : Mes blagues,ma philosophie
Presse Universitaires de France 2014
page 120-121
Cette blague avait déjà introduit un autre texte de Žižek : Bienvenue dans le désert du réel
Si la RDA, que l’on appelait plus trivialement l’Allemagne de l’Est, n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer. Sans elle que serait l’Allemagne aujourd’hui à qui elle a fourni un président et une chancelière, où elle entretient le marché littéraire et cinématographique tout en servant de faire valoir à l’Allemagne post-démocratique, incapable de se définir positivement et autrement que comme gardienne de l’orthodoxie budgétaire, posture qui se retourne contre elle tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Je ne suis sans doute pas le seul à penser que l’Allemagne mérite mieux que ce rôle de garde chiourme que lui imposent ses dirigeants.
Depuis que la Rda a disparu, et je ne suis pas de ceux qui le déplorent, on a essayé de nous enfermer dans une fausse alternative : Ostalgie ou Ultralibéralisme, État de droit ou État de non droit, libéralisme étant par ailleurs synonyme obligatoire d’État de droit, de démocratie… En France où la RDA marche moins bien, elle est remplacée par la Corée du Nord à Ce soir ou jamais. RDA ou Corée du Nord, leur fonction n’est-elle pas de nous priver d’encre rouge, c’est à dire, si l’on suit le philosophe, d’alternative ?
Que nous dit en effet la blague de l’encre manquante ? Quelle est la signification de l’encre rouge ?
Slavoj Žižek se demande si la situation décrite n’est-pas la nôtre :
« N’est-ce pas encore notre situation? Nous avons toutes les libertés possibles, la seule chose qui manque, c’est l’ encre rouge : nous nous sentons libres parce qu’il nous manque le langage même qui nous permettrait d’exprimer notre absence de liberté. Ce que signifie ce manque d’encre rouge, c’est qu’aujourd’hui tous les principaux termes employés pour désigner le conflit actuel – guerre contre la terreur, démocratie et liberté, droits de l’homme, etc. – sont des termes faux, qui embrument notre perception de la situation au lieu de nous permettre de la penser. La tâche est aujourd’hui de fournir de l’encre rouge aux protestataires. »
Et aux autres.
De la disparition de la RDA, même Dieu ne s’en remet pas. Une autre blague du même livre  :
« Richard Nixon, Leonid Brejnev, et Erich Honecker [dirigeant de la RDA de 1976 à 1989] sont face à Dieu et l’interrogent sur l’avenir de leur pays respectif. A Nixon, Dieu répond : en 2000, les Etats-Unis seront communistes ! Nixon se détourne et se met à pleurer. A Brejnev , il dit : en 2000, l’Union soviétique sera sous contrôle chinois. Brejnev se détourne et se met à pleurer. Honecker demande : Et qu’en sera-t-il de ma chère RDA ? Dieu se détourne et se met à pleurer. »
Slavoj Žižek : Mes blagues,ma philosophie
Presse Universitaires de France 2014
page 105
* Le maître coiffeur UTZT devait continuellement fournir de quoi faire à son apprenti car le très alerte gaillard avait fini en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Ayant une nouvelle fois terminé les trois tâches fixées, alors qu’il demandait quoi faire d’autre, le maître d’apprentissage répliqua :
« Passe ton cul par la fenêtre ».
Lorsque l’apprenti au bout d’un moment revint, le maître-coiffeur UTZT demanda :
« Alors qu’ont dit les passants ? »
L’apprenti rétorqua :
« Ils ont dit bonjour Monsieur UTZT »
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La découverte de l’Allemagne par les martiens (1916)

1389_LEn pleine Première guerre mondiale, le Reich allemand reçoit la visite de trois martiens : tel est en une phrase le thème d’un film de science-fiction sorti sur les écrans à la fin de l’année 1916. Il est intitulé : « La découverte de l’Allemagne par les habitants de Mars ». C’est aussi le premier film officiellement fabriqué pour la propagande tant pour le front de l’arrière qu’à destination des pays neutres. C’est encore le premier film – un long métrage – de science-fiction même s’il n’est pas reconnu comme tel dans l’histoire du cinéma.
Britta Lange professeure d’histoire culturelle des 19ème et 20ème à l’Université Humboldt de Berlin est partie en quête de ce film dont il ne reste que des fragments. Son enquête est parue dans un petit livre La découverte de l’Allemagne par les martiens / La science-fiction comme film de propagande paru au Verbrecher Verlag (J’aime beaucoup l’intitulé de cette maison d’édition : Verbrecher= gangster, tout un programme).

La science-fiction comme  propagande

Les journalistes de la Planète Mars lisant les dépêches de l'agence Reuter

Les journalistes de la Planète Mars lisant les dépêches de l’agence Reuter

Tout commence sur la Planète Mars où des journalistes reçoivent les informations en provenance de la Planète Terre et en particulier celles produites par les belligérants de 14-18. Voici que tombent des dépêches de l’agence britannique Reuter et de l’agence de presse française Havas annonçant qu’en Allemagne les usines d’armement avaient cessé de tourner, que les habitants mourraient de faim et que le Reich allemand était au bord de la capitulation.
Mavortin, journaliste à « La mer de soleil », décide de partir pour l’Allemagne afin de vérifier la véracité des informations. Il est accompagné par l’érudit Marsilius, inventeur d’une potion qui libère de la pesanteur de Mars. Ils grimpent dans une capsule spatiale, traversent l’Espace et atterrissent à Munich sur le toit d’une maison près de la Frauenkirche où règne une atmosphère de Fête de la bière : bretzels, bière et boulettes de viande. Ils sont rejoint par Marsilietta, la fille de l’inventeur qui les as rejoints secrètement pour les besoins d’une romance dans le film. Bien entendu les martiens comprennent et parlent allemand. Tous les trois rejoignent Berlin en train puis l’hôtel Adlon en voiture. Dans la capitale, ils visitent des entreprises de l’industrie alimentaire et des loisirs, la laiterie Bolle (actuellement siège du Ministère de l’intérieur), un champ de courses. Ensuite, au cours de leur voyage à travers l’Allemagne, ils visitent des usines, les centres d’approvisionnement, le Port de Kiel, quelques monuments symboliques. Partout, ils rencontrent une économie qui tourne à plein régime, une population bien nourrie et sûre de la victoire. Armements, nourriture, produits de luxe alcool et cigarettes, tout en abondance. CQFD. C’est bien entendu ce que le film devait démontrer.
« La découverte de l’Allemagne par les martiens est un film sur l’état d’approvisionnement, un film pour encourager l’arrière à tenir bon, un film sur le front de l’arrière pour le front de l’arrière »
Mais s’il ne s’agissait que d’un vulgaire film de propagande, cela vaudrait-il la peine de s’y arrêter ?
Il y a autre chose, bien sûr.
L’auteure se demande :
« comment en est-on arrivé à donner aux contenus de propagande le cadre d’un des premiers films de science-fiction ? Avec une agence de presse sur la Planète Mars, un voyage intergalactique, des scènes de conte, des potions magiques et des pas de sept lieues ? Et comment répondre à ces questions s’il ne reste qu’un fragment de film et des sources rares ? »
C’est à cette quête-ci, cette enquête que se livre notre Sherlock Holmes de l’Institut d’histoire culturelle de Berlin. Britta Lange reconstruit l’histoire de ce film et en démonte les fonctions à partir des fragments disponibles (notamment un fragment de 15 minutes découvert au Musée du cinéma des Pays-Bas), mais aussi des témoignages de l’époque et des articles de presse, le film étant muet, il y a une liste de cartons. Elle se servira aussi, on le verra, de la biographie du scénariste qui joue un rôle non négligeable.
Elle révèle sa méthode :
« Découvrir ce film dans les archives, revient à le déterrer comme artefact mais le considérer ensuite comme document historique ne veut pas dire le découvrir intégralement et le dévoiler en autant de couches de signification pour qu’à la fin tout soit intégralement expliqué. Il ne s’agit pas de le dévoiler tant et plus. Ce serait plutôt l’inverse : recouvrir le film de différents filtres ; ces filtres ou histoires (Schichten oder Geschichten) resteront des coupes transversales qui se commentent l’une l’autre. Le film touche des motifs et discours de l’époque à la fois politiques, juridiques, artistiques et littéraires »
Une annonce dans la presse (BZ am Mittag 22.2.1917) reproduite dans le livre liste les thèmes revendiqués par le film :
Annonce dans la BZ am Mittag du 22.2.1917

Annonce dans la BZ am Mittag du 22.2.1917

Le livre décline ces différents points, d’autres encore. Je ne les résumerai pas tous.
La Découverte de l’Allemagne n’est pas le premier acte de propagande mais le premier de cette dimension.
« La propagande a été pour la première fois dans cette guerre reconnue comme étant une arme et la guerre en analogie avec celle menée avec des moyens militaires désignée comme guerre avec des moyens intellectuels, comme guerre des esprits »
Les concepts théoriques de propagande datent des années 1920. Le film contribue à façonner quelque chose qui n’existait pas encore. D’une part, on pensait n’avoir pas à recourir à un tel media tant on était persuadé que le guerre serait courte, d’autre part le cinéma ne faisait pas partie de la culture des militaires.
« Le changement de paradigme date de 1916. La situation militaire avait changé. La guerre stagnait dans les bains de sang des tranchées et il fallait de la propagande pour inciter à tenir bon »
Les alliés de l’Entente ne sont pas en reste de manipulation des esprits. On peut lire par exemple dans la correspondance entre Romain Rolland et Stéphane Zweig la grande difficulté à y résister et à ne pas succomber aux pulsions haineuses qu’elles produisent.
A l’incitation à tenir bon s’ajoute la découverte par les dirigeants allemands de l’efficacité de la propagande anglaise, française et américaine dans les pays neutres, Suisse, Pays Bas, Pays scandinaves. Cette dimension n’est malheureusement pas développée. A partir de 1916, l’intérêt pour le médium cinéma commence « à cheminer dans les cercles militaires et de l’industrie lourde »( C’est moi qui souligne)
La BUFA (Bild und Film Amt = Agence du film et de l’image) sera créée en janvier 1917 et placée directement sous les ordres du Commandement suprême des armées, de Luddendorff et Hindenburg. L’UFA sera créée à la fin de cette même année. La société Marsfilm Gmbh fut créée en septembre 1916. «  Ce nom de Marsfilm était tout un programme : la société ne devait pas produire de films sur la Planète Mars mais sur le Dieu de la guerre »
Le film évoqué jouera sur les deux tableaux et sera le premier produit par cette société. Sa sortie a eu lieu en décembre 1916 à Berlin. Suivront un film sur la flotte de sous-marin et un autre sur les usines d’armement.
Le metteur en scène du film est Georg Jacoby qui participera à la réalisation de plus de 200 films. Il sera membre du parti nazi. Le scénariste Richard Otto Frankfurter était avocat, écrivain et journaliste politique. Il sera en 1928 député du Reichstag. Interdit de profession parce que juif en 1934, il émigre en Suisse puis en Uruguay. Avocat de  A l’ouest rien de nouveau, il plaida pour Universal contre l’interdiction du film en 1930
« La découverte de l’Allemagne par les martiens constitue dans le panorama des films de propagande de la Première guerre mondiale une exception »
Atterrissage à Munich

Atterrissage à Munich

C’est l’un des rares films de fiction et qui plus est l’un des rares long-métrages. La dimension industrielle pouvait faire sensation. Voir tourner des usines était nouveau.
« Les scènes du film issus de l’industrie correspondent à l’influence prise par les militaires et l’industrie lourde sur l’industrie du cinéma ».
C’est aussi un film de propagande industrielle. A cela s’ajoute une composante de voyage dans un style ethnographique sans narration comme on le faisait alors pour montrer la découverte des colonies. Les genres se mélangent. Entre les images d’usine, de voyage ( la maison natale de Beethoven à Bonn, le monument Goethe Schiller à Weimar, la cathédrale de Munich et de Cologne), s’insèrent des figures et des actions fictionnelles et une romance.
L’une des attractions du film est constitué par l’univers et la mythologie sous-marins, la visite d’un submersible guidée par le Capitaine Paul Koenig, célèbre pour avoir réussi à rompre le blocus britannique et avoir depuis Kiel traversé l’Atlantique pour rejoindre Baltimore à bord d’un sous-marin civil, non armé. Outre la dimension de démenti aux informations sur la faim et l’absence de vie en Allemagne, il s’agissait de convaincre les pays neutres de leur intérêt à participer à la lutte contre le blocus maritime anglais et à plaider pour la neutralité des espaces maritimes et accessoirement intergalactiques. Le scénariste Richard Otto Frankfurter avait comme avocat et journaliste écrit sur la question de la liberté du commerce maritime en droit international.
Si l’on connaissait le fantastique par la littérature (ETA Hoffmann), l’expression science-fiction n’existait pas encore. Le film fut qualifié de sorte de Verniade (= à la façon de Jules Verne). Il se situe avant La femme dans la lune de Fritz Lang (1929) et après Le voyage dans la lune de Melies (1902).

Ethnographie imaginaire

Britta Lange se demande « comment des êtres dotés de technologies avancées mais en même temps disposant de pouvoirs magiques pouvaient être pris au sérieux comme ambassadeurs de la politique allemande ? » Dans le même ordre d’idée, on pourrait poser une question qu’elle ne pose pas : comment penser pouvoir plaider pour la neutralité après avoir violé celle de la Belgique en 1914 ? Par ailleurs l’écart entre l’étalage de l’abondance dans le film et la réalité de la faim dans la population n’est pas passée tout à fait inaperçue.
« En obscurcissant ce qu’il devait éclairer rationnellement, le film ne produit pas de description du réel mais une ethnographie imaginaire ».
La découverte de l’Allemagne par les martiens est un essai réactif, précise l’auteure, il est intéressant en tant qu’expérimentation du film de propagande. Le déficit de propagande servira de variante à la légende du coup de poignard dans le dos. Elle cite cette remarque de Luddendorff :
« L’Allemagne a perdu la guerre contre la psyché des peuples ennemis alors que son armée était victorieuse sur les champs de bataille ».
Le récit de Britta Lange est encadré par deux citations du scénariste Richard Otto Frankfurter dans un de ses ouvrages d’écrivain de 1909. La citation d’ouverture commence par « Tout est vrai… », celle de conclusion par « Bon, tout est faux… »
Et si le scénariste n’avait pas cru lui-même à son scénario ?
Die Entdeckung Deutschlands. Science-Fiction als Propaganda
Britta Lange
112 pages /14,00 €
Verbrecher Verlag Berlin 2014
ISBN: 9783957320193
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Les leçons de l’histoire, l’alchimie de la pensée, la vie numérique,travailler plus sans gagner plus, les tweets d’un cosmonaute…..Courtes, brèves et tweets

Ce que l’histoire nous apprend, le rêve de grande coalition européenne autour du travailler plus sans gagner plus, la vie numérique sur terre comme au ciel, un nouveau tour d’horizon en courtes et brèves éphémères comme le mois dernier avec une tentative cette fois de mieux les articuler avec plus éphémères encore, les tweets. Il  est pourtant parfois bien intéressant de s’en rappeler, par exemple celui sur la grande coalition chrétienne et sociale démocrate étendue à l’Europe qui donne sens à l’audition de Pierre Moscovici devant le Parlement européen.
Sommaire
1. Maltraitance dans un foyer d’accueil pour réfugiés.
2. Il n’y a pas de mémoire européenne commune de la Première guerre mondiale
3. Goodbye Lénine (Post Scriptum)
4. Ce que l’histoire nous apprend ! Les sermons du pasteur Gauck irritent les historiens
5. Problèmes d’intendance dans la Bundeswehr
6. Les ventes d’armes à l’extérieur vont bien
7. Le rêve allemand de Gattaz (et d’autres)
8. La grande coalition allemande CDU-SPD tend à s’étendre en Europe
9. On votait le 14 septembre dernier dans deux laenders de l’ex RDA , La Thuringe et le Brandebourg
10. Le Spd en quête de la vie numérique
11. Bernard Stiegler, l’alchimiste de la pensée, et Alexander Kluge, l’élève d’Adorno, face à l’épreuve publicitaire
12. Gazouilli spatial
13 Prix Konrad Wolf à Jürgen Holtz

1. Maltraitance dans un foyer d’accueil pour réfugiés.

« L’asile de nuit pour sans abri et les contrôles de police sont les piliers de la société actuelle… » (Rosa Luxemburg)
Des photographies montrant des agents de sécurité maltraitant des migrants dans un foyer de demandeurs d’asile ont choqué en Allemagne. L’absence d’image, elle, n’aurait sans doute pas ému autant. On ne se prive pas de les montrer aussi dans la presse française. De l’émotion, coco, ça empêche de réfléchir. Il n’y a pas de risque que le gouvernement nous fournisse une réflexion. « Chaque citoyen est choqué et se demande ce qu’elles [ces images] cachent », a souligné Steffen Seibert, le porte-parole du gouvernement.  » Il se garde bien de chercher ce qu’elles peuvent bien révéler.
En guise de suggestion, je me suis souvenu d’un texte de Rosa Luxemburg «  Dans l’asile de nuit » qui évoque la mort de sans-abri victimes d’une intoxication alimentaire. Dans un texte daté du 1er janvier 1912, elle écrit :
« L’asile de nuit pour sans-abri et les contrôles de police sont les piliers de la société actuelle au même titre que le Palais du Chancelier du Reich et la Deutsche Bank. Et le banquet aux harengs et au tord-boyaux empoisonné de l’asile de nuit municipal constitue le soubassement invisible du caviar et du champagne que l’on voit sur la table des millionnaires ».
On retrouve ces quatre piliers dans ce qui s’est passé aujourd’hui. Aux sans-abri s’ajoutent des demandeurs d’asile. Il y a toutefois, une différence notable : seule la chancellerie n’est pas – pas encore – privatisée. Sont en effet en cause dans ce manque d’attention et de soin porté à l’étranger en demande de secours, la privatisation de la gestion et de la surveillance des foyers d’hébergement ainsi que l’incurie de la puissance publique qui délègue sans contrôle à des société privées de plus en plus de missions sous couvert de réduction des dépenses publiques.

2. Il n’y a pas de mémoire européenne commune de la Première guerre mondiale

Vest Pocket ou Kodak du soldat Source : http://orf.at/stories/2214954/2214955/

Vest Pocket ou Kodak du soldat
Source : http://orf.at/stories/2214954/2214955/

Il n’y a pas de mémoire européenne commune de la Première guerre mondiale. Sans même parler de tous les autres pays dont on se préoccupe peu, elle n’a notamment pas été vécue et perçue de la même manière en France et Allemagne. On s’en doutait un peu. Encore faudrait-il savoir en quoi consistent les similitudes et quelles sont les différences. Arndt Weinrich, chargé de recherches à l’Institut historique allemand, spécialiste de la Grande Guerre et de sa mémoire en Allemagne, et membre du conseil scientifique de la mission du Centenaire et Benjamin Gilles, conservateur à la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine (BDIC) et spécialiste de la culture écrite en guerre se sont attelés à ce travail. A travers la question du rapport à la révolution de l’image. Ensemble, ils ont publié 14-18, une guerre des images. France-Allemagne .
Dans un débat en deux parties publié par Nonfiction.fr, ils s’expliquent sur ces différences. Dans une première partie, ils montrent ce qu’elles sont dans le rapport à la révolution des images, dans une seconde, ils évoquent le passage de la disjonction des histoires à la disjonction des mémoires. J’en retiens le passage traitant d’une part de la carcéralisation et des perceptions sensorielles, sujet que nous avons déjà abordé avec Helmut Lethen ainsi que celle de l’internationalisation du conflit
Benjamin Gilles – L’expérience de guerre vécue par les soldats des deux camps est indubitablement très proche. Allemands et Français découvrent en août et septembre 1914 la violence du champ de bataille et ont, pour s’en protéger, le même réflexe : ils creusent des tranchées et les aménagent.  Les tranchées deviennent leur norme d’existence. Ils y expérimentent le « triptyque de l’horreur » :  les rats, la boue et la mort de masse, anonyme. Ils vivent dans l’attente et l’ennui, même si l’autorité militaire tente de les occuper. Avec l’allongement sans fin de la durée de la guerre, et malgré l’instauration des permissions, ils éprouvent très durement le fait d’être séparés de leur famille
Arndt Weinrich – J’ajouterai également que les combattants vivent une forme de « carcéralisation psychologique » : ils ont le sentiment de vivre dans un univers cloisonné, fermé. La vie dans cet espace clos influence leur perception sensorielle. Le son devient le sens le plus utilisé, alors que la vue – celle de l’ennemi – est le sens traditionnellement mis à contribution à la guerre. Les combattants sont soumis, dans les deux cas, à une discipline militaire exigeante. Les fusillés pour l’exemple sont une des manifestations de cette rigueur, même si en Allemagne la justice militaire est grosso modo moins sévère.
BG – Des deux côtés du no man’s land, l’idée de la victoire prochaine ou au moins possible est également forte, même si elle connaît sans doute des conjonctures. Chaque grande offensive est l’occasion de réalimenter cette attente collective. Les soldats français sont persuadés qu’ils vont percer le front en 1915 lors des opérations en Champagne. Ils le sont aussi en avril 1917 sur le Chemin des Dames, cette bataille qui devait prendre le nom de bataille de France, sous entendu de bataille pour la délivrance de la France ! Dans les faits, ils expérimentent surtout l’échec et l’usure. Mais cette attitude est contrebalancée par un fort sentiment de défense de la patrie, du sol national, qui pousse à ne pas céder. On voit très bien ce sentiment s’exprimer lors des offensives allemandes du printemps 1918. La résistance des unités françaises, pourtant très éprouvées, est très forte
AW – Jusqu’à l’été 1918, les soldats allemands croient eux aussi à la victoire. Il ne faut pas oublier que malgré tous les échecs (Marne, Verdun etc.) l’Allemagne emporte chaque année sur le front de l’Est d’importantes batailles, et en 1917 la Russie sort même vaincue de la guerre. Il y a cependant une différence de taille entre les combattants français et allemands : pour les Poilus, la guerre se résume à la guerre des tranchées sur le front de l’ouest, alors que de nombreux Allemands (près de la moitié !) ont combattu sur plus d’un front et ont, par conséquent, vécu des conditions très différentes. Cette expérience crée des représentations et un imaginaire fort différent de la guerre dont on peut voir toute la singularité dans les œuvres de Walter Flex et d’Arnold Zweig qui traitent de la guerre sur le front oriental. Elle explique aussi, soit dit en passant, pourquoi la guerre de 14-18 a été pour les Allemands, et cela dès le début, une « Weltkrieg », une guerre mondiale, alors que les Français ont largement préféré l’appeler la Grande Guerre
L’intégralité sur nonfiction.fr
P.S.
Encore un livre cher. Paru aux Editions de la Martinière. Je demanderai à la Bibliothèque municipale de se le procurer. Si l’on souhaitait vraiment œuvrer pour une mémoire commune sur la Première guerre mondiale, la première chose serait de baisser le coût des livres. Cela existe en Allemagne quand ils sont considérés comme participant de la formation du citoyen.

3. Goodbye Lénine (Post Scriptum )

Dans un premier temps, le Sénat de Berlin avait refuser de  déterrer la grosse tête à Lénine (en granit rouge d’Ukraine) pour en faire l’un des clous d’une exposition sur les monuments politiques du 18ème au 20ème siècle effacés des rues de Berlin. La peur du ridicule l’a peut-être fait changer d’avis.

4. Ce que l’histoire nous apprend ! Les sermons du pasteur Gauck irritent les historiens.

Le pasteur et ex-pseudo dissident de l’ex RDA, Joachim Gauck, devenu président de l’Allemagne, se sert des commémorations pour prêcher pour une nouvelle posture de l’Allemagne en politique extérieure. Il le fait au nom des leçons de l’histoire. C’est surtout son discours pour le 75ème anniversaire de l’invasion de la Pologne par les troupes nazies qui a fait réagir les historiens. Pas seulement sur ce qu’il a dit mais aussi sur ce que, dans le même mouvement, il a oublié de dire. En Pologne, il a déclaré  en visant Vladimir Poutine  :
« L’histoire nous apprend que des concessions territoriales ne font souvent que renforcer l’appétit des agresseurs. L’histoire nous apprend cependant aussi que les escalades incontrôlées peuvent déboucher sur une dynamique qui risque d’échapper au contrôle ».
Il ne s ‘agit pas de défendre l’attitude des Russes mais de ne pas tout confondre. La décision d’envahir la Pologne n’a pas été prise par Hitler au terme d’une escalade incontrôlée des tensions mais délibérément par une volonté d’agression. Poutine lui-même n’est pas en reste de comparaisons hasardeuses. Il n’a pas la dignité d’un grand homme d’Etat. Cela ne justifie pas qu’un président allemand fasse de même.
Norbert Frei, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Jena, lui réplique qu' »apprendre de l’histoire signifie sur l’étroit continent européen avant tout et surtout de tenir compte des sentiments des voisins »
Douze historiens ont ainsi pris position. Beaucoup de contributions, si je résume, tournent autour de l’idée que si leçon de l’histoire il y a, elle se trouverait dans la nécessité d’inclure le point de vue de l’autre. Mais l’histoire de toute façon ne fournit pas de recettes pour une  politique d’aujourd’hui.
Jochen Hellbeck, professeur d’histoire est-européenne à l’Université Rutgers du New Jersey, estime que cela montre la conception que Gauck a de l’histoire quand, depuis la Pologne, il en appelle à une Europe unie sans la Russie tout en comparant à travers des fleurs Poutine avec Hitler. « C’est inquiétant », écrit -t-il, ajoutant :
« Si l’histoire de l’Allemagne au 20ème siècle contient une leçon pour notre temps, alors celle qu’en regard des dévastations causées par les Allemands en Europe de l’Est, les représentants de notre pays devraient s’efforcer d’y agir avec insistance pour la paix et l’équilibre. Cela vaut pour la Russie tout autant que pour la Pologne et l’Ukraine. L’invasion allemande de la Pologne a conduit à la guerre contre l’Union soviétique et culmina dans un inimaginable meurtre de masse. Gauck n’en a pas dit un mot ».
Ute Frewer, historienne et directrice de l’Institut Max Planck de développement humain écrit :
« La Pologne et les Etats Baltes ne sont pas les seuls à avoir des peurs historiques fondées. Une orientation occidentale de l’Ukraine, probablement même une adhésion à l’OTAN est perçue en Russie comme une menace. Il faut faire reproche au Président de ne pas avoir abordé cet aspect dans son discours ».
Source en allemand

Dans le même temps :

5. Problèmes d’intendance dans la Bundeswehr…..

6….. Mais les ventes d’armes à l’extérieur vont bien

7. Le rêve allemand de Gattaz (et d’autres)

En bleu les heures supplémentaires non payées par salarié. En jaune les heures supplémentaires payées

En bleu les heures supplémentaires non payées par salarié. En jaune les heures supplémentaires payées

Selon une étude européenne, alors que le nombre d’heures hebdomadaires de travail négocié entre partenaires sociaux est de 37,7 heures par semaine, les salariés effectuent en réalité en moyenne 40,5. Mais ils ne travaillent pas plus pour gagner plus. Sur les 47 heures supplémentaires annuelles, seules 20 sont payées, les 27 autres sont cadeau. Même pas de repos compensatoire. Selon le syndicat DGB, 17 % des salariés font régulièrement des heures supplémentaires non rémunérées. En appliquant le principe selon lequel tout travail mérite salaire, l’Allemagne pourrait donner un petit coup de pouce à leur fameuse croissance par ailleurs entrain de fléchir. Source

8. La grande coalition allemande CDU-SPD tend à s’étendre en Europe

9. On votait le 14 septembre dernier dans deux laenders de l’ex RDA , La Thuringe et le Brandeburg.

On relèvera des similitudes et des différences entre ces élections et celles du Land de Saxe, fin août. La participation électorale chute de 20 points dans le Brandeburg et reste autour de 50 % en Thuringe. Dans les deux cas se confirme l’élimination de l’allié traditionnel de la CDU, le parti libéral FDP et la présence de l’Alternative pour l’Allemagne dans les deux parlements. Bons scores des chrétiens démocrates, Ils sont moins bons pour le SPD. Quand on fait une politique de droite, on sert la soupe à la droite. Die Linke prend une claque dans le Brandeburg et se tient en Thüringe du moins en pourcentage, moins en voix. Il pourrait faire partie du gouvernement à Erfurt où la gauche est théoriquement majoritaire. Au moment où nous mettons en ligne les tractations sont encore en cours. Et la partie publique du débat porte sur la question de savoir si la RDA était ou non un Etat de non-droit. Autant parler du sexe des anges.
Résultats
Brandenburg : SPD : 31,9% (-1,1%), CDU  23,0% (+3,2%), LINKE 18,6% (-8,6%), AFD 12,2% (+12,2%), VERTS  6,2% (+0,5%), BVB/FW 2,7% (+1%), NPD  2,2% (-0,4%), FDP 1,5 (-6,3) Participation 47,9
Thüringe : CDU 33,5% (+2,3%), LINKE 28,2% (+0,8%), SPD 12,4% (-6,1%), AFD 10,6% (+10,6%), VERTS 5,7% (-0,5%), NPD 3,6% (-0,7%), FDP 2,5% (-5,1%), Participation 52,7
Le succès de l’Alternative pour l’Allemagne interpelle les différents partis en particulier à droite mais pas seulement.Il interroge aussi le socialdémocratisme de gauche de Die Linke. L’AfD puise son fond de commerce dans les non-dits de la politique traditionnelle. Angela Merkel est passée maîtresse dans la manière de ne pas dire ce qu’elle fait. On a récemment découvert que des phrases entières de ses discours étaient directement issus de compte-rendu d’instituts de sondage.
Comme pour la Saxe, ce résultat permet de mieux situer l’AfD à droite de l’échiquier politique entre les chrétiens démocrates et les néonazis. J’avais qualifié de mouvement de Tea party des professeurs en référence à ses créateurs mais il prend une dimension populaire. Ils ont été étiquetés un peu trop facilement par la presse comme « eurosceptiques » comme si l’on pouvait être autre chose que sceptique vis à vis de l’Europe. Dans ces élections, ce thème n’a pas joué un aussi grand rôle que lors des européennes. Il y a en Allemagne aussi les potentialités d’un Front national. Les marches pour la vie y existent aussi. Homophobe, l’AfD développe un modèle de famille idéale : Papa maman et leurs trois enfants comme le préconise Mère la Cigogne. C’est même assez « drôle » quand on les voit prêcher cela devant des assemblées de septuagénaires. A côté de ce fond de conservatisme traditionaliste, se forment à l’intérieur du parti des groupes de pression. Après la «Plateforme patriotique», vient de se constituer un groupe de transatlantistes, formé d’amis des Etats-Unis et d’Israël partisans d’une Pax translantica. Mais tout cela, entre les souverainistes, les atlantistes et les pro-Russes, est bien confus.

10. Le Spd en quête de la vie numérique

Le Spd vient de lancer un grand débat interne sur les réseaux numériques au cours d’une convention #DigitalLeben (Vie numérique). Il est prévu qu’il se déroule jusqu’au congrès ordinaire fin 2015. Sans en attendre de miracle, son attitude sur ces questions n’a pas été bien remarquable jusqu’à présent, notamment sur le scandale de la NSA, on peut tout de même le souligner. «  Le numérique est politique, a déclaré Sigmar Gabriel, président du SPD, le 20 septembre dernier, politique au sens large, au sens où la révolution numérique touche presque tous les domaines de la vie » S’il souligne le caractère industriel de cette « seconde révolution des machines », Rifkin en est à la troisième, un député SPD en trouve quatre, il tente ensuite de transposer le modèle social-démocrate du 19ème à celui du 21ème sous l’angle : comme nous avons dompté le capitalisme de Manchester, il nous faut dompter celui de la Silicon Valley. Il convient « d’humaniser et de civiliser » la métamorphose numérique. La cible est Google sans proposition de le remplacer par quelque chose d’autre. Il semble d’ailleurs se contenter de la question de savoir comment Google devra payer des impôts.
Il s’agit de « numériser l’ADN politique et programmatique du parti ». Beaucoup d’emphase mais on cherche en vain des esquisses de proposition sur le travail, les libertés, l’organisation de la société. Rien et c’est le plus grave sur l’école. Rien même sans en employer le mot sur la prolétarisation, sur le travail collaboratif, le logiciel libre, l’open data et j’en passe. Tout cela sonne creux mais ne préjugeons pas du débat qui est ouvert et public. Un site Internet y est consacré.  A suivre donc

11. Bernard Stiegler, l’alchimiste de la pensée, et Alexander Kluge, l’élève d’Adorno, face à l’épreuve publicitaire.

Bernard Stiegler chez A  Kluge
Autant je suis admiratif pour ce que fait Alexander Kluge avec sa proposition de cultiver des jardins numériques, où se trouvent de belles plantations – je l’avais d’ailleurs évoqué dans un texte sur le site d’ars industrialis -, autant je ne contribue pas à leur diffusion tant le fait qu’ils soient bordés par d’insupportables coupures publicitaires m’horripile et que je ne veux pas en devenir un vecteur.
L’exception confirmant la règle, j’en fais une. Peut-être sera-t-elle instructive. Elle concerne la rencontre entre Bernard Stiegler et l’ancien élève d’Adorno pour une émission de 24 minutes intitulée Alchimie de la pensée sur une musique de Django Reinhardt. Elle est en plus quasiment bilingue – chapeau pour la traductrice. Il y est question entre deux publicités pour Netflix de ce que signifient les Lumières au 21ème siècle. Bernard Stiegler évoque Deleuze, le poète Joe Bousquet, suit une coupure publicitaire en plein milieu d’une phrase avant de passer à Baudelaire. La singularité ….la somme des hasards… [allô mama, welcome to Netflix]….la négentropie … etc. La publicité est maîtresse du temps, elle déstructure la pensée, détruit l’attention. La phrase d’avant la coupure doit être reprise après, sinon le fil est perdu.
J’ai retenu deux phrases de Bernard Stiegler :
« Il faut être capable de devenir la cause de soi-même » et, après une évocation du gaz naturel, quelque chose  sur la calculabilité et Robert Musil : « il nous faut une compréhension poétique des mathématiques »
On a beau savoir que la pharmacologie doit composer, la potion est amère, la contradiction éclatante, n’y a-t-il pas là une limite ?
Je vous aurais prévenus. C’est ici après 20 secondes de pub.

12. Gazouilli spatial

Tweet AlexanderGerst
Dans le cadre de la dissémination de septembre de la webassociation des auteurs consacrée aux blogs de voyage sur le thème écrire au monde entier, Laurent Margantin a suivi le journal du cosmonaute allemand Alexander Gerst depuis la station spatiale internationale. Il en a tra­duit quelques tweets.
Voici sa présentation :
Alexander Gerst est physicien et vulcanologue, il a été sélectionné en 2009 comme astronaute par l’Agence spatiale européenne et il est parti rejoindre la Station Spatiale Internationale (ISS) le 28 mai dernier. Il diffuse des photos sur son compte Twitter depuis qu’il est dans l’espace, photos fascinantes qui, avec ses propres commentaires, composent une espèce de journal en apesanteur où des souvenirs de la vie sur terre ne cessent de ressurgir quand, passant au-dessus de telle ville où il a vécu, Alexander semble faire signe aux gens qui y vivent encore. Et c’est bien ce mélange d’activité scientifique dans l’espace avec une sensibilité personnelle qui est troublant, en même temps que la vitesse vertigineuse de la station qui plonge l’œil et la mémoire du spectateur dans une réalité kaléidoscopique où tous les repères vacillent en même temps. La brièveté du tweet étant ici peut-être la forme la mieux adaptée à une expérience qui nous est révélée à nous aussi en temps réel, et qui nous emporte dans le vertige vécu par Alexander Gerst.
J’ai traduit une vingtaine de ses tweets depuis l’allemand, jour­nal en ape­san­teur du cos­mo­naute alle­mand Alexander Gerst. On peut lire la totalité ici même, ils sont rédigés parallèlement en anglais.

13 Prix Konrad Wolf à Jürgen Holtz

Après le prix du Théâtre de la Ville de Berlin l’an dernier, Jürgen Holtz s’est vu décerné cette année le Prix Konrad Wolf de l’Académie des Beaux Arts.
Je vous avais présenté cet ami l’an dernier et publié la traduction du discours qu’il avait prononcé lors de la remise des prix.
Un film vient de lui être consacré. Il a été réalisé par Thomas Knauf sous le tire : Gespräche um nichts (Conversations sur rien). En voici en allemand la bande annonce. Même celles et ceux qui ne comprennent pas cette langue peuvent le voir évoluer, danser.

Holtz – Gespräche um nichts (Trailer) from Atlantis Film on Vimeo.

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