Sylvain Maestraggi, photographe, a édité – il est son propre éditeur – en décembre 2014, après Marseille, fragments d’une ville, où il s’est mis dans les pas de Walter Benjamin, un second livre au titre qui peut paraître mystérieux : Waldersbach. 45 photographies y sont mises en page dans une relation avec d’une part des textes du pasteur Oberlin sur le séjour à Waldersbach de l’écrivain Jakob Michael Reinhold Lenz , surtout connu pour son théâtre, et des extraits du récit qu’en tira Georg Büchner dans sa nouvelle Lenz, chef-d’œuvre de la littérature allemande.
Lorsque la librairie 47°Nord (la latitude de Mulhouse) m’a demandé d’animer la soirée consacrée au livre de Sylvain Maestraggi, j’ai tout de suite pensé à le faire sous forme d’un échange plutôt qu’un simple jeu de questions/réponses, démarche à laquelle le public a été sensible en se mettant de la partie. Je retiens cependant de cette soirée participative l’essentiel, en concentré, de la conversation avec Sylvain Maestraggi qui s’est terminée par une lecture par chacun d’un extrait de Lenz également reproduits à la fin de ce texte à deux voix.
Waldersbach est le nom du village où se situe la nouvelle de Georg Büchner : Lenz, une nouvelle allemande du 19ème siècle inspirée de faits vrais, du séjour d’un écrivain allemand, Jakob Lenz, qui avait été accueilli à la fin du 18ème siècle par le pasteur Oberlin à Waldesbach dans le Ban de la Roche, à 50 km au Sud-Ouest de Strasbourg, dans la direction de Saint-Dié dans les Vosges.
J’ai eu envie d’aller me promener dans les deux vallées du Ban de la Roche, sur les traces de ce personnage de Büchner qui est en errance. Il arrive un soir d’hiver à Waldersbach pour un séjour de trois semaines chez le pasteur Oberlin. J’ai refait son parcours. J’ai fait des photographies du paysage en résonance avec le texte de Büchner et celui du pasteur Oberlin qui tous les deux racontent cette histoire. Le choix du titre ? C’est un nom de lieu comme pour Marseille et un lieu de promenade. J’ai choisi ce titre aussi pour sa consonance germanique. Ce qui m’a attiré, c’est qu’il s’agit d’une histoire allemande, écrite par des Allemands et qui se passe sur le territoire français, en Alsace. C’est une forme d’étrangeté qui m’intéresse. Je suis attiré par le romantisme allemand, par la place du wandern, de la promenade, dans la littérature allemande. On en trouve des représentations dans la peinture comme par exemple celle de Caspar David Friedrich ses tableaux de paysage avec des promeneurs solitaires de dos dans la montagne ou dans la plaine, ou en musique avec les motifs du Voyage d’hiver de Schubert. La première fois que je suis venu en Alsace, j’avais déjà lu Lenz et je me suis rendu compte que cette histoire très allemande se passait en fait sur le territoire français. Ce mélange, cette rencontre qui tient au caractère frontalier de l’Alsace m’intéressait comme pour Marseille l’ouverture sur l’espace méditerranéen. Waldersbach, ça sonnait bien. Et il y a cette relation entre une géographie française et un imaginaire allemand.
Waldersbach dans le Ban de la Roche ! Le Ban de la Roche est un territoire assez singulier. Il a d’abord fait partie du Saint Empire romain germanique avant d’être annexé par Louis XV. A l’époque d’Oberlin, on y parlait le welche, c’est à dire un patois roman. Le pasteur qui était en poste à Waldersbach était forcément bilingue. La personnalité du pasteur Oberlin mériterait que l’on s’y attarde. Il est au croisement de l’histoire de la littérature et de celle de la pédagogie. Il a innové dans le domaine pédagogique notamment pour l’apprentissage de la lecture, en l’occurrence du français. Son prédécesseur a imaginé la première bibliothèque publique de prêt. Oberlin a inventé le poêle à tricoter, première expérience de socialisation des enfants en bas âge, l’ancêtre de l’école maternelle. Pour la première fois dans l’histoire des enfants quittaient les parents pour être confiés à des jeunes filles. On est souvent très sévère avec le pasteur Oberlin en raison de son caractère mystique mais c’était aussi l’époque du protestantisme piétiste, d’un protestantisme partagé par le pasteur Jaeglé chez qui logeait Büchner à Strasbourg.
L’idée du livre était de construire à partir de photographies un parcours qui suive le récit de Büchner, d’instaurer un dialogue entre les images et le texte en rappelant l’atmosphère de la nouvelle. Le texte de Büchner repose sur un dialogue entre le personnage de Lenz et le pasteur Oberlin. Lenz est en fuite. Il fuit la société pour essayer de retrouver une harmonie avec la nature, avec le monde, dans un coin reculé de montagne. Lenz, en proie à des accès de folie, vient de Winterthur en Suisse. Il arrive chez le pasteur Oberlin avec l’idée d’arrêter la course du temps, de trouver le repos en s’adonnant à la contemplation de la nature et à la promenade. La situation de Lenz est décrite de manière poignante. Il y a une grande poésie des paysages dans la nouvelle de Büchner et je voulais découvrir les paysages qui l’avaient inspirée. Je suis allé à Waldersbach dans la période où se déroule le récit, qui commence par cette phrase : « le 20 janvier, Lenz partit dans la montagne ». La description du paysage témoigne de ce que ressent le personnage. Pour tenter de savoir par où il avait pu passer, il y avait aussi la carte du Ban de la Roche dessinée par Oberlin. J’ai essayé de retrouver des correspondances entre les chemins d’aujourd’hui et ceux du 18ème siècle. Ce qui m’a frappé, et qui a fortement influencé les photographies, c’est le climat : cette atmosphère de brume, de neige, de vent, ces changements brusques, averses et éclaircies soudaines, transcrits de manière extrêmement fidèle. En arrivant au Ban de la Roche, un 20 janvier moi aussi, j’ai retrouvé les sensations que Büchner décrit. J’ai essayé de les saisir. J’étais parti avec l’idée presque topographique de décrire cette vallée comme si je faisais une enquête. Je pensais trouver comme des vestiges, des preuves qui allaient témoigner de cette histoire, du passage de Lenz. Je n’ai pas réussi à suivre cette démarche « rationnelle ». C’est le paysage qui m’a embarqué et je me suis retrouvé avec des photos beaucoup plus expressionnistes, beaucoup moins maîtrisée que ce que j’avais imaginé au départ. Et cela tient au climat des Vosges. Il y a quelque chose qui a pris possession des images, a échappé au contrôle. C’était assez inattendu.
Lenz est un auteur de théâtre. Ami de Goethe, il avait été mis à la porte de Weimar pour comportement asocial. Il s’est réfugié en Suisse, à Winterthur. Il a été envoyé chez le pasteur Oberlin parce que l’on pensait que ce dernier avec son savoir, sa patience et son empathie pour les gens allait pouvoir faire quelque chose pour lui. Je crois que l’on peut lire le texte de Büchner sans forcément savoir qui était Jakob Lenz. Nous avons un chef d’œuvre de la littérature mondiale qui doit beaucoup aux Vosges qui ont joué pour Büchner un rôle extrêmement important. «Les Vosges sont une montagne que j’aime comme une mère. Je connais chaque sommet et chaque vallée et les vieilles légendes sont si originales et si secrètes», écrit Büchner (Lettre à Gutzkow 1835). Dans la nouvelle, on a l’impression que les rochers s’expriment, que la nature communique. Il y a une spatialisation du récit mais le récit n’est pas une géographie. C’est peut-être ce qui attire le photographe. Mais il faut faire autre chose qu’illustrer. Moi j’ai fait de l’illustration parce que j’ai suivi un itinéraire de Büchner décrit dans une lettre à ses parents mais c’est autre chose que la nouvelle.
Pourquoi avoir ajouté au texte de Büchner, celui d’Oberlin ? Est-ce pour étendre l’espace géographique ? Pourquoi cette association de photographies en couleur et en noir et blanc.
Le texte d’Oberlin est différent de celui de Büchner. Dans son récit, le pasteur fait un compte rendu pour expliquer à ses amis pourquoi il n’a pas réussi à faire quelque chose pour Lenz et pourquoi il l’a renvoyé. Il n’y a pas la dimension poétique de Büchner mais il y a autre chose : la personnalité d’Oberlin qui est un peu en retrait chez Büchner. On trouve par exemple un passage sur les difficultés d’Oberlin à prêcher aux gens du village. J’ai souhaité qu’il soit un peu plus présent pour des raisons dramaturgiques, une question de tension narrative. J’ai fait un travail de montage entre des extraits de textes de l’un et de l’autre et les images, montage au sens cinématographique avec comme des voix-off sur les images. J’ai mis en tête du livre la conclusion d’Oberlin. J’ai aussi inséré le passage où Oberlin raconte qu’il confie son prêche à Lenz. J’ai beaucoup aimé cette idée de changement de place, d’échange de rôle. La juxtaposition de deux textes témoigne aussi de l’écart entre le fictionnel et le documentaire. Pour ce qui est de la couleur et du noir et blanc, j’ai toujours pratiqué les deux sans véritablement choisir. J’ai utilisé deux appareils, l’un pour la couleur et l’autre pour le noir et blanc, sans savoir ce qui allait en sortir. Cette dichotomie m’intéressait par rapport à la folie de Lenz qui passe d’une humeur à l’autre, d’une intensité à l’autre.
Mon sentiment est que Büchner a analysé l’échec d’Oberlin. Ce dernier a fait un rapport presque médical pour expliquer qu’il n’a pas réussi à faire quelque chose pour celui qu’on lui a envoyé. Büchner contrairement à Goethe essaye de comprendre Lenz. Goethe a été très méchant avec Lenz je ne sais si c’est à cause de Frédérique Brion. Büchner ne va pas jusque là. Tout le monde s’accorde à dire que la nouvelle de Büchner est un moment de rupture dans l’histoire de la littérature qu’il fait ainsi entrer dans la modernité. Le consensus est moins évident sur la caractéristique de ce récit. Jean Christophe Bally hésite entre la fiction et le documentaire au sens fort du terme. Christa Wolf dit dans Lire et écrire que la transformation du rapport médical en prose littéraire tient de la sorcellerie. Elle invente à partir de Lenz la notion «d’exactitude fantastique» c’est à dire une manière extrêmement précise de relater le cas, d’en faire l’autopsie et de le décrire avec des moyens très poétiques. C’est là qu’interviennent les Vosges, je crois, pour exprimer les états d’âme du personnage avec ce qui lui est extérieur, le clair, l’obscur, le haut, le bas, la mousse, le rocher pour essayer de comprendre.
Sylvain Maestraggi lit un extrait de Lenz qui figure dans son livre sous forme de fragments. Il s’agit du début du récit :
«Le 20 janvier, Lenz partit dans la montagne. Sommets et hauts plateaux sous la neige, pentes de pierres grises tombant vers les vallées, étendues vertes, rochers et sapins.
Il faisait un froid humide, 1’eau ruisselait des rochers, sautait sur le chemin. Les branches des sapins pendaient lourdement dans 1’air saturé d’eau. Des nuages gris passaient dans le ciel, mais tout était si opaque, – et puis le brouillard montait, accrochant aux buissons sa lourde humidité, si paresseux, si gauche.
Il poursuivait sa route avec indifférence, peu lui importait le chemin, tantôt montant, tantôt descendant. Il n’éprouvait pas de fatigue, mais seulement il lui était désagréable parfois de ne pas pouvoir marcher sur la tête.
Au début, il se sentait oppressé, lorsque les pierres se mettaient à rouler, lorsque la forêt grise s’agitait à ses pieds et que le brouillard tantôt engloutissait toutes les formes, tantôt découvrait à demi ces membres gigantesques ; il se sentait le cœur serré, il cherchait quelque chose comme des rêves perdus mais il ne trouvait rien. Tout lui paraissait si petit, si proche, si mouillé, il aurait aimé mettre la terre derrière le poêle, il ne comprenait pas comment il lui fallait tant de temps pour dévaler une pente et atteindre un point éloigné; il pensait devoir tout enjamber en quelques pas.
Parfois seulement, lorsque la tourmente rejetait les nuages dans les vallées et que leur vapeur remontait le long de la forêt; lorsque dans les rochers des voix se faisaient entendre, tantôt pareilles au grondement du tonnerre au loin, tantôt déchaînant tout près leurs mugissements puissants avec des accents tels qu’elles semblaient vouloir dans leur sauvage allégresse chanter la Terre ; lorsque les nuages s’approchaient en bondissant comme des chevaux effarouchés qui hennissent et qu’alors le soleil surgissait, traversant la nuée pour tirer sur la neige son épée étincelante, si bien qu’une lumière aveuglante, des sommets aux vallées, tranchait l’espace et l’illuminait; ou bien lorsque la tempête écartait les nuages et y déchirait un lac d’un bleu limpide, que le vent se taisait, et que du fond des ravins et du faîte des sapins montait comme une berceuse ou un carillon; lorsqu’une légère lueur rouge se glissait sur le bleu profond et que de petits nuages passaient sur des ailes d’argent et que bien loin sur tout le paysage les sommets se détachaient étincelants et fermes, – il sentait sa poitrine se déchirer, il se tenait haletant, le buste plié en avant, bouche bée, les yeux exorbités. Il lui semblait qu’il dût laisser pénétrer l’orage en lui et accueillir toutes choses, il s’étirait et s’étendait par-dessus la terre, il s’enfonçait dans l’univers : cette volupté lui faisait mal ; ou bien il s’arrêtait, posait la tête dans la mousse et fermait à demi les yeux; les choses alors retiraient de lui, la terre cédait sous son corps, devenait petite comme une planète errante puis plongeait dans le grondement d’un torrent dont les flots clairs passaient à ses pieds. Mais ce n’étaient que des instants; il se relevait alors, l’esprit dégrisé, clair, ferme et paisible, comme s’il avait eu sous les yeux un théâtre d’ombres, il ne se souvenait de rien ».
Mon extrait ne figure par dans le livre et concerne la crise d’athéisme de Lenz.
«Les nuages fuyaient rapidement sous la lune; tantôt tout était plongé dans les ténèbres, tantôt le paysage noyé dans la brume apparaissait au clair de lune. Il courait, montant, descendant. Dans sa poitrine résonnait un chant triomphal de l’Enfer. Le vent mugissait comme la voix des Titans. Il lui semblait qu’il pourrait tendre un poing gigantesque vers le ciel pour en arracher Dieu et le traîner entre les nuages; broyer le monde entre ses dents et le cracher au visage du Créateur ; il jurait, il blasphémait. Il parvint ainsi au sommet de la montagne, et la lumière incertaine s’étendait jusqu’aux masses blanches des rochers, le ciel était un œil bleu, stupide, et la lune y paraissait complètement ridicule et bornée. Lenz éclata de rire, et dans son rire l’athéisme prit racine ….»
Georg Büchner : Lenz/Le messager hessois/Caton d’Utique/Correspondance
Traduit de l’allemand par Henri-Alexis Baatsch
Christian Bourgois – éditeur
Sylvain Maestraggi a choisi la traduction de Lenz par Henri-Alexis Baatsch, de loin la meilleure
Waldersbach
par Sylvain Maestraggi
128 pages, 170 x 230 mm
45 photographies couleurs et noir et blanc
500 exemplaires
32 €
Texte : Georg Büchner, Jean-Frédéric Oberlin
Postface : Jean-Christophe Bailly
Mise en page : Florine Synoradzki














Ce que l’Allemagne doit à la Grèce et son rapport avec la réunification allemande
Deux conflits qui secouent l’Europe, en Grèce et en Ukraine, ont une partie de leur origine dans l’inachevé des accords de réunification allemande sur fond de destruction dans la pensée de la notion d’économie politique et des savoirs géopolitiques.
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Émouvant extrait de Marias Miroloi (la complainte de Maria) avec la voix de Maria Labri, que l’on voit sur l’image, une survivante du massacre de Kommeno, en Grèce. Aux percussions, le musicien de jazz allemand Günter «Baby» Sommer qui signe cette composition qui fait partie du très beau CD dédié aux victimes et aux habitants de Kommeno. Maria Labri y raconte l’histoire du prêtre qui est allé à la rencontre des soldats allemands pour tenter de les dissuader de mettre à exécution leurs intentions meurtrières. Il sera tué sur le champ.
Le 16 août 1943, 317 habitants (172 femmes et 145 hommes dont 97 de moins de 15 ans et 13 bébé) ont été massacrés par une compagnie de la Wehrmacht à Kommeno, dans l’Epire au Nord Ouest de la Grèce sous le prétexte que des partisans avaient rassemblé des vivres dans le village. (J’ai raconté ici l’histoire du CD)
Kommeno comme Distomo est un équivalent d’Oradour ou de Lidice sans en avoir la portée symbolique. C’est ce que pense l’historien Hagen Fleischer, un allemand qui vit en Grèce où il est professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Athènes :
«Les massacres de Lidice en Tchéquie ou à Oradour en France ont une place dans la mémoire collective parce qu’ils font partie de la sphère culturelle de l’Europe centrale et occidentale. La Grèce dans son ensemble, les cent Lidices grecs sont une tache aveugle sur la carte européenne de la terreur nazie» (Entretien à la Tageszeitung 16 août 2013)
Il raconte une anecdote révélatrice. Lorsqu’il a, en 1970, devant une promotion d’historiens, annoncé qu’il changeait de sujet de thèse passant de l’occupation allemande du Danemark à l’occupation de la Grèce, il rencontra de l’étonnement : «quoi, nous étions là-bas aussi ?». Et comment ! En 1941, la Wehrmacht a occupé la totalité de la Grèce et de la Crète après que l’Italie de Mussolini n’ait pas réussi à venir à bout de la résistance grecque. L’occupation a fait entre 300 et 600.000 victimes. Une centaine de milliers de civils sont morts de faim. 60 000 juifs en grand partie de Salonique, la Jérusalem des Balkans, ont été déportés et assassinés.
L’occupation de la Grèce signifiait aussi son exploitation économique. Il s’agissait de faire financer l’occupation par l’occupé. L’Allemagne nazie n’a pas seulement prélevé des matières premières et des productions. Au centre de la controverse actuelle se trouve la question d’un crédit extorqué qui, en 1945, s’élevait au total à 476 millions de Reichsmarks et n’a jamais été remboursé.
Cette dette relève-t-elle d’un contrat de crédit ou entre-t-il dans la catégories des dommages de guerre ayant fait l’objet de réparations ? Même si nous sommes dans un cas limite comme certains le pensent, seule la Cour de justice internationale pourrait trancher. Elle n’a pas été saisie. Il est parfaitement légitime de la part du gouvernement grec de laisser cette question ouverte à la négociation bilatérale. Si elle a été relancée par Alexis Tsipras dans sa déclaration gouvernementale et confirmée récemment, la revendication de la Grèce est ancienne et ne date pas de l’arrivée au pouvoir de Syriza. Le gouvernement allemand considère que la question des réparations est définitivement close, un point de vue contesté en Allemagne même, à la fois sur le plan juridique mais plus encore sur le plan moral. Alors qu’était remise sur le tapis la question de la saisie, pour réparations, de biens allemands, saisie autorisée par un tribunal grec, dans un discours au Parlement, le 11 mars, le Premier ministre grec, après avoir accusé l’Allemagne de «tours de passe passe juridiques» a déclaré : «je voudrais personnellement assurer aux deux peuples, aussi bien aux Grecs qu’aux Allemands que nous approcherons la question avec la sensibilité, la responsabilité et l’honnêteté requises dans la communication et le dialogue». Peut-être un appel au calme à ses compatriotes. Cependant, certaines déclarations ministérielles intempestives ne facilitent pas la compréhension.
En 1946, la Conférence de Paris sur les réparations de guerre fait une répartition en matériel et en liquidités sans proportion avec les dommages réellement subis par la Grèce qui n’en perçoit que 25 millions de dollars. Peanuts pourrait-on dire alors qu’il est admis que la Grèce fait partie des pays qui ont le plus souffert du nazisme.
En 1953, les accords de Londres sur la dette – au demeurant signés par la Grèce – procèdent à l’effacement d’une partie de la dette de guerre allemande. Il est à noter qu’un tel effacement était déjà intervenu sur les réparations de la Première guerre mondiale :
« après un premier moratoire sur le paiement de sa dette en 1922, l’Allemagne fit défaut en 1923. Sous la houlette des Etats-Unis, on envisagea alors deux rééchelonnements. Le premier, associé au plan Dawes de 1923, se traduisit par une diminution des annuités et par le lancement d’un emprunt avec l’émission de titres à maturité de vingt-cinq ans.
Mais l’échec du plan Dawes conduisit à un deuxième rééchelonnement, le plan Young de 1930 : les paiements furent rééchelonnés sur cinquante-neuf ans, et un nouvel emprunt international fut lancé avec émission de titres ayant une maturité de trente ans. Ces plans ambitieux n’empêchèrent pas l’Allemagne d’accumuler des arriérés de paiement à partir de 1933, date à laquelle le régime nazi décide de refuser tout remboursement de ses dettes ».
(Gilles Dufrénot : La dette grecque de 2015 comme la dette allemande de 1953 in Le Monde 03.02.2015
Avec les accords de Londres, sur les 29,7 milliards de Deutsche Marks dus en réparations de la Seconde guerre mondiale, il n’en restait plus que 14 remboursables, pour partie sur 20 ans, pour partie sur 30. Cela a permis le réarmement de l’Allemagne souhaité par les États-Unis alors qu’ils s’engageaient dans la guerre de Corée.
Surtout, l’accord renvoyait toutes les autres questions en suspend aux … calendes grecques, c’est à dire, pensait-on, à une hypothétique réunification allemande à laquelle personne ne croyait à l’époque (et que d’ailleurs personne ne souhaitait).
Il y avait notamment en suspend la question d’un prêt forcé. Concrètement comme l’explique Hagen Fleischer dans un entretien à la Tagesschau (10.02.2015), «de mars 1942 à Octobre 1944, la banque nationale grecque [sous l’autorité d’un gouvernement de collaboration] devait chaque mois – souvent plusieurs fois – créditer un compte de la Wehrmacht [l’armée allemande] de sommes importantes» Certaines d’entre elles ont été remboursées. Un remboursement certes sans intérêt était en effet prévu, confirmant qu’il s’agissait bien d’un crédit. «Ce crédit d’occupation est un cas singulier, on ne peut le comparer aux dettes de guerre allemandes dans d’autres pays, assure encore Fleischer qui a trouvé dans des archives fédérales un memorandum dans lequel les experts du régime nazi ont eux-mêmes évalué le montant de la dette du Reich envers la Grèce à 476 millions de Reichsmarks. Il a également déniché dans les archives de la banque nationale grecque un calcul qui a la même époque arrive à peu près au même résultat : 228 millions de dollars ( 2 Reichsmarks de l’époque valaient 1 dollar). Avec les intérêts sur 70 années, on arrive à une estimation de l’ordre de 11 milliards d’euros. Vu ainsi, on le voit, cette question ne relèverait pas des réparations de guerre stricto sensu mais d’une somme due par contrat et jamais remboursée.
En 1953, les questions en suspend avaient été reportées mais pas du tout considérées comme réglées ou annulées. Et la réunification allemande à laquelle on ne croyait pas a eu lieu en 1990. Toute l’argumentation du gouvernement allemand repose aujourd’hui sur le fait que l’accord dit 2+4 mettant fin à la division de l’Allemagne équivaut à un traité de paix et solde les comptes avec la Grèce comme avec tous les autres. L’accord 2+4 a été signé par les deux Allemagnes, ainsi que par France, la Grande Bretagne, les États-Unis et l’Union soviétique d’où son nom. Il entérine la fin de la guerre froide et permet à l’Allemagne de retrouver sa pleine souveraineté avec le retrait des troupes alliées.
Et c’est précisément pour ne pas prendre le risque que d’autres pays aient la possibilité de faire valoir des questions en suspend qu’on a réduit l’accord aux 2+4 en le faisant passer pour un traité de paix. Un traité de paix à 5 ?!
« Le gouvernement allemand a conclu cet accord avec l’idée qu’il réglait définitivement la question des réparations. L’accord 2+4 ne prévoit pas d’autres réparations » (Karl Diller, Secrétaire d’état aux relations avec le parlement auprès du Ministre des finances, 30 janvier 2003)
Dans ses Mémoires, l’ancien ministre des Affaires étrangères à la manœuvre à l’époque [avec Roland Dumas, côté français], Hans Dietrich Genscher, note qu’avec la signature de l’accord 2+4, «on ne pouvait plus réclamer un traité de paix et nous avons ainsi été soulagé du souci de demandes de réparations imprévisibles».
L’accord a été soumis aux pays (dont la Grèce) participants du processus d’Helsinki (Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe) qui déclarent en avoir pris «connaissance avec satisfaction». Pour le gouvernement allemand, «prendre connaissance» signifie signer un traité de paix ! Selon un rapport d’expertise du Bundestag, il n’est pas établi juridiquement que prendre connaissance fut-ce avec satisfaction signifie renoncer explicitement à toute revendication de réparations et moins encore au remboursement d’un crédit que n’en relève pas à proprement parler.
L’hebdomadaire Der Spiegel est récemment revenu sur la question affirmant avoir revisité les documents pour montrer comment Helmut Kohl, le chancelier de l’époque et son Ministre des Affaires étrangères ont fait des pieds et des mains pour empêcher que la question des réparations n’affleurent et pour maintenir à l’écart des pays comme la Grèce. Les Soviétiques s’y sont laissés prendre – ils attendaient surtout de l’Allemagne une aide économique et financière – et la France de François Mitterrand n’a rien trouvé à y redire.
Le Spiegel écrit :
« Un ministre grec déclara plus tard que le successeur d’Adenauer, Ludwig Erhard lui avait promis qu’on rembourserait le crédit forcé une fois l’Allemagne réunifiée. Selon le gouvernement fédéral une telle déclaration ne se retrouve dans aucun document officiel. Toutefois, elle correspondrait à la logique de l’accord de Londres sur la dette ; et lorsque, en 1989, le Mur est tombé, on vit aussitôt apparaître en Grèce des revendications de réparations » (Spiegel 9/2015 Die Furcht vor dem F-Wort).
Autrement dit en résumé, dans un premier temps alors qu’on n’y croyait pas la réunification allemande a servi à repousser les demandes de réparations et une fois la réunification acquise tout a été fait pour empêcher qu’elles n’affleurent. Il paraît que c’est ce que l’on appelle un «chef d’œuvre de diplomatie».
Cela montre aussi que lorsqu’il s’agit de leurs intérêts, les Allemands savent jouer avec le temps (la Grèce ne réclame rien d’autre) et que la dette n’est pas pour eux une question morale. La soi-disant morale du remboursement ne sert qu’à l‘inversion des causalités – c’est ainsi que Bernard Stiegler définit l’idéologie. Ce que la Troïka veut surtout, après avoir renfloué les banques allemandes et française en faisant passer cela pour une aide à la Grèce, c’est imposer le dogme TINA, There is no alternative à la politique ultra libérale plus connue sous le nom de réformes et montrer qu’on ne peut en sortir. Quand au désespoir que cela peut provoquer, personne n’en est bien sûr jamais responsable.
La réunification allemande et l’Ukraine
Je voudrais maintenant élargir mon propos à un autre conflit qui tire lui-aussi en partie sa source de l’inachevé des accords de réunification allemande, il s’agit de l’Ukraine. Il y avait en effet dans ce processus un implicite qui n’a jamais été codifié. Il concerne la non extension de l’Otan vers l’Est, promesse faite à Mikhaïl Gorbatchev qui croyait à la Maison commune Europe. En 1997, encore, Madeleine Albright, Secrétaire d’état de Bill Clinton déclarait à Moscou devant Boris Eltsin : « Plus jamais vous contre nous et nous contre vous mais tous ensemble du même côté, telle est la philosophie de l’Otan ». Ce sont restées paroles en l’air.
«Mikhaïl Gorbatchev avait donné son accord à la participation de l’Allemagne réunifiée à l’OTAN à la condition que l’OTAN ne s’étendrait pas plus loin à l’est. Des représentants de haut rang comme James Baker et Hans-Dietrich Genscher ont publiquement donné leur assentiment [mais il n’y a pas d’engagement écrit]. A l’époque, l’OTAN comptait 16 membres. Après les élargissements de 1999, 2004 et 2008 elle en a 28 parmi lesquels six anciens alliés et 3 anciennes républiques soviétiques» ( Reinhard Mutz : Die Krimkrise und der Wortbruch des Westens (La crise de Crimée et le déni de parole de l’ouest) in Blätter für deutsche und internationale Politik 4/2014)
En 2008, il a été question de l’adhésion de la Géorgie et de l’Ukraine. Faut-il chercher beaucoup plus loin…? Même si le comportement vulgaire et autocratique des dirigeants russes et l’annexion illégale de la Crimée rendent l’analyse difficile, certaines données géopolitiques sont difficilement contournables.
«De la fin de la division [de l’Allemagne] devait sortir un nouvel ordre de paix et de sécurité solide de Vancouver à Vladivostok comme cela avait été convenu dans la Charte de Paris pour une nouvelle Europe [celle-là même où des pays prenaient connaissances de l’accord 2+4] signée en novembre 1990 par 35 chefs d’État et de gouvernement de la Conférence pour la paix et la sécurité en Europe. Sur la base des principes définis et des premières mesures concrètes devait être construite une « Maison européenne commune » dans laquelle chaque état participant bénéficierait d’une égale sécurité. Cet objectif politique de l’après guerre n’a pas été tenu».
Le passage est extrait d’un texte intitulé «Wieder Krieg in Europa ? Nicht in unserem Namen !»(De nouveau la guerre en Europe ? Pas en notre nom !) signé par plus d’une soixantaine de personnalités parmi lesquelles on relève l’ancien président de la République Roman Herzog, Antje Vollmer, l’ancien chancelier Gerhard Schröder mais aussi Wim Wenders, Hanna Schygulla, Christoph Hein, Ingo Schulze, Gerhard Wolf etc.. (Source)
Pour les signataires, l’extension de l’ouest vers l’est, perçue comme menaçante par la Russie n’aurait pas dû se faire sans «en même temps approfondir la coopération avec Moscou».
La destruction des savoir géopolitiques
Les deux conflits qui n’ont rien de marginaux ont pour arrière plan la destruction pour l’un, la Grèce, de la notion même d’économie politique et l’autre, l’Ukraine, celle des savoirs géopolitiques. Dans les deux cas l’Allemagne se trouve au centre du jeu. Dispose-t-elle – et avec elle l’Europe – d’une conception géopolitique ?
La géopolitique est une notion qui particulièrement en Allemagne a été discréditées à la fin de la seconde guerre mondiale. Et, à la suite, les réalités mondiales étaient toutes lues dans l’optique du conflit est-ouest, explique Herfried Münkler, politologue et historien des idées. Mais il ajoute :
«Cela s’est modifié entre 1989 et 1991, avec l’effondrement du Pacte de Varsovie puis l’éclatement de l’Union soviétique mais on ne l’a pas remarqué. Occupés par les conséquences économiques et sociales de la réunification, nous n’avons pas vu la signification de la renaissance d’un centre européen dans la perception de ses voisins comme pour l’action de l’Europe unie sur ses marges. Avec la crise de l’euro, le conflit Russie-Ukraine et l’effondrement de l’ordre politique au Proche Orient avec la guerre des milices de l’état islamique, la géopolitique a fait retour dans l’agenda politique. Elle s’est heurtée à une pensée politique qui n’était pas préparée au retour des fantômes du passé»
Or l’Europe n’a pas de volonté d’autonomie, aucune conception de son devenir, n’a pas de concept géopolitique, il est question bien sûr d’une géopolitique de l’ère des drones à reconstruire et non de celle du siècle dernier.
«Les Européens ne pourront pas à moyen terme s’abstenir de définir leur positionnement géopolitique. Et les Allemands devront comprendre qu’ils ont en tant que puissance du centre de l’Europe une responsabilité particulière pour l’avenir de l’Union européenne : ils doivent agir contre les forces centrifuges pour maintenir ensemble le sud et le centre de l’Europe mais aussi l’est et l’ouest. Pas d’extension, de la cohésion, tel serait la notion géopolitique clé de son action. La tâche politique centrale de l’Allemagne fédérale dans les prochaines années serait de transformer les forces centrifuges en dynamiques centripètes. Cela ne se fera pas sans une formation géopolitique de la pensée ».
(Herfried Münkler : Vom Nutzen und Nachteil geopolitischen Denkens (Avantages et inconvénients d’une pensée géopolitique)