Il n’est jamais trop tard pour bien lire. On découvre ainsi des choses que l’on devrait connaître voire que l’on regrette de ne pas avoir lues plus tôt. Ainsi de Rêver sous le troisième Reich de Charlotte Beradt, une collecte de journaux de la nuit recueillis entre 1933 et 1939 à Berlin dès l’arrivée au pouvoir de Hitler et avant que l’auteure ne soit contrainte à prendre le chemin de l’exil. Ces rêves parlent de l’occupation de l’intime, la nuit, par le totalitarisme nazi.
«Goebbels vient dans mon usine. Il fait se ranger le personnel à droite et à gauche. Je dois me mettre au milieu et lever le bras pour faire le salut hitlérien. Il me faut une demi-heure pour réussir à lever le bras, millimètre par millimètre. Goebbels observe mes efforts comme s’il était au spectacle, sans applaudir ni protester. Mais quand j’ai enfin le bras tendu, il me dit ces cinq mots : votre salut je le refuse, fait demi-tour et se dirige vers la porte. Je reste ainsi, dans mon usine, au milieu de mon personnel, au pilori, le bras levé. C’est tout ce que je peux faire physiquement, tandis que mes yeux fixent son pied-bot pendant qu’il sort en boitant. Jusqu’à mon réveil, je reste ainsi. »
Ce récit de rêve provient d’un patron de PME social-démocrate. Il date des tout premiers jours de la prise de pouvoir par les nazis en 1933. En l’entendant, Charlotte Beradt, qui l’a recueilli, a sans doute compris tout de suite le sens qu’elle pouvait donner à son projet de collecte de rêves sous le Troisième Reich. Il se caractérise en effet d’emblée par l’irruption de l’actualité politique dans le rêve sous forme d’un rite d’initiation au totalitarisme visant à annihiler toute velléité de l’individu. Charlotte Beradt voit dans le rêve de cet entrepreneur «une parabole parfaite de la fabrication de la sujétion totale». L’abolition du Moi et son insertion dans la mécanique totalitaire constituent un système. Elle qualifie ce genre de rêve de journal de la nuit considérant qu’Hitler a tué le sommeil. Hitler does murder sleep, écrit-elle dans une lettre à Karl Otten, son éditeur. Dans la même missive, elle explique : «il s’agit pour moi de l’irruption de la dictature dès le début dans ce que l’être humain a de plus privé, la nuit et le sommeil». (Cité dans le chapitre consacré à Charlotte Beradt dans Kirsten Steffen : Haben sie mich gehasst ? Antworten für Martin Beradt (1881-1949) Igel Verlag 1999 page 312. Lisible en ligne)
La vie sans mur
L’irruption de la politique dans l’intime, on la trouve aussi dans cet autre récit d’un médecin en 1934. Il y est question de transparence :
«Après mes consultations, vers neuf heures du soir, au moment où je m’apprête à m’allonger tranquillement sur mon sofa avec un livre sur Matthias Grünewald, la pièce, mon appartement perdent brusquement leur murs. Effrayé, je regarde autour de moi : aussi loin que porte le regard, plus de murs aux appartements. J’entends un haut parleur hurler : conformément au décret sur la suppression de murs du 17 de ce mois».
Ce médecin intrigué par son rêve y a réfléchi et s’est rappelé que le matin même le gardien de l’immeuble était venu lui demander pourquoi il n’avait pas pavoisé et il l’avait calmé en lui versant un verre de schnaps tout en pensant qu’il le faisait entre quatre murs. Quant à Grünewald, dans la réalité, il n’en possédait pas de livre mais avait selon ses propres termes pris son célèbre retable d’Issenheim comme le symbole de la plus pure germanité.
La transparence se complète évidemment d’écoute alors que les procédés techniques s’automatisent et s’autonomisent. Il n’y a pas seulement le Service de surveillance des conversations téléphoniques, mais des dispositifs plus ou moins imaginaires pour traquer dans les rêves les mots qu’il est interdit de prononcer, les pensées qui, contrairement à ce que dit la chanson Die Gedanken sind frei, ne sont pas libres, où l’usage de pratiques interdites comme par exemple celle de l’utilisation de symboles mathématiques. Il s’agit dans ce cas du rêve de ce qu’il est impossible d’interdire. A la SA, chemises brunes des sections d’assaut, de la terreur physique correspond dans les rêves un sorte de SA mentale comme dans cette histoire de poêle qui fonctionne comme un magnétophone.
«Un SA se tient devant le gros poêle en carreaux de faïence bleue à l’ancienne mode qui se trouve dans un angle de notre salon et autour duquel nous nous réunissons tous les soirs pour bavarder ; il ouvre la porte du poêle et celui ci commence à énoncer d’une voix stridente et perçante chacune des phrases que nous avons dites contre le régime, chacune de nos plaisanteries (…)».
La rêveuse de 1933 était pourtant des plus sceptiques quant à la possibilité technique de tels phénomènes mais il suffit d’imaginer que c’est envisageable pour en avoir le prototype de la société sans défense :
Charlotte Beradt commente ce rêve ainsi :
«On voit ici directement la victime d’une forme difficilement compréhensible, et pas encore pleinement comprise, de la terreur au stade préparatoire : une terreur qui ne pouvait consister dans la surveillance permanente de millions de personnes mais dans l’incertitude où celles-ci se trouvaient quant à l’ampleur des possibilités de cette surveillance. Notre ménagère ne croit pas qu’un microphone a été installé mais elle se surprend dans la journée à penser que ce n’est pas totalement impossible et rêve aussitôt, la nuit suivante que tout ce que nous avons pu dire et penser dans l’intimité est connu. Peut-il y avoir rêve plus utile pour un régime totalitaire ? »
Le quotidien du jour passe directement dans le rêve de la nuit. Il y a plus pernicieux encore. Il y a ces songes dans lesquels l’on voit s’opérer la transformation de la victime en coupable ou du pourchassé en chasseur. Charlotte Beradt va encore plus loin en témoignant de rêves qui ne sont pas issus des pratiques nazies mais d’inquiétudes totalement fictives comme cette jeune fille qui a le nez busqué et qui a peur qu’on la prenne pour une juive, cette autre qui s’imagine discriminée parce qu’elle est brune. On en arrive à se rêver soi-même suspect non à partir d’un fait concret mais d’une théorie fantasmée.
«Quand dans le royaume imaginaire des rêves, ce ne sont plus les pratiques du Troisième Reich qui provoquent les rêves mais les fictions totales, baptisées théories, sur lesquelles il se fonde ; quand ce ne sont plus la terreur, des interdits, des paragraphes de loi, c’est à dire quelque chose de factuel qui les déclenchent mais des doctrines fantasmées, alors le rêve ainsi motivé devient une parabole de la schizophrénie totalitaire»
La notion de parabole ou de fable revient plusieurs fois sous la plume de Charlotte Beradt pour caractériser ces récits nocturnes, paraboles des différents aspects du totalitarisme nazi mais aussi, dans la progression du livre dans lequel les rêves sont classés par catégories (chapitres), paraboles de la lente adaptation aux réalités totalitaires. Les fables n’en sont pas seulement la traduction mais participent à la mise en place du système. Ce sont les mêmes hommes et femmes qui passent de la peur à l’acceptation voire au désir de participation aux entreprises du Führer quand ce ne sont pas des désirs érotiques. A titre d’exemple :
«Je rêve très souvent d’Hitler ou de Goering. Il me veut et je ne lui dis pas Mais je suis une femme honnête, je lui dis mais je ne suis pas nazie et je lui plais encore plus»
Une série de rêves de personnes juives assimilées, anciens combattants de la première guerre mondiale, traduisent leur exclusion de la communauté à laquelle ils croyaient toujours appartenir en raison de leurs antécédents militaires :
«Il y a deux bancs au Tiergarten, l’un qui est normalement vert, l’autre jaune [les juifs n’avaient alors plus le droit de s’asseoir que sur des bancs peints en jaune], et entre les deux une corbeille à papiers. Je m’assieds sur la corbeille à papier et je m’accroche moi-même autour du cou un écriteau comme en portent parfois les mendiants aveugles mais aussi comme les autorités en accrochent aux souilleurs de race : si nécessaire je cède la place aux papiers.
Microfictions






L’avion du vol Germanwings 4U9525 écrasé par son co-pilote
Germanwings Flug 4U9525 est en Allemagne le mot clé pour désigner sur un mode plus neutre ce qui en français est appelé Crash de l’A320. Le co-pilote d’un airbus faisant la ligne Barcelone-Düsseldorf, avec à son bord 144 passagers et 6 membres d’équipage, a volontairement écrasé l’avion contre les Alpes en manipulant le système de pilotage automatique après avoir verrouillé le cockpit. Il avait 27 ans.
Die Zeit 26 mars 2015 : L’effondrement d’un mythe
Un tel acte tragique gardera pour toujours une part de son mystère.
Dépasse-il pour autant tout entendement, comme l’a déclaré Angela Merkel ? C’est ce que les «responsables» politiques disent toujours devant le monstrueux : circulez, il n’y a rien à comprendre. Or c’est précisément l’attitude inverse qu’il conviendrait d’avoir. Aussi, sans avoir la prétention, loin s’en faut, d’être en capacité de faire le tour de la question, à fortiori d’en être expert, j’ai fait l’effort de rassembler quelques éléments disponibles qui permettent de penser au moins quelques aspects de la tragédie et ce qu’elle révèle de l’état d’une société. Il faut donc lire ce qui suit comme l’esquisse de quelques pistes de réflexion. Je sais que l’entreprise est risquée mais au moins autant que de faire semblant qu’il n’y a rien à comprendre. Et j’ai écrit ce qui suit sous réserve qu’aucune révélation spectaculaire ne vienne bouleverser les timides tentatives de compréhension dont il est rendu compte.
Dès l’apparition du mot suicide, j’ai pensé que la tragédie pouvait s’inscrire dans la succession des suicides au travail, sur le lieu de travail, peut-être parce que j’étais en train de lire le dernier livre de Dany-Robert Dufor, Le délire occidental, dont le 1er chapitre consacré au travail commence par ces phrases :
«Le travail en Europe se présente aujourd’hui, quelques années après la grande crise de 2008, sous un double jour : soit on souffre de l’absence de travail quand on est sans emploi, soit on souffre des différentes formes de la contrainte au travail lorsqu’on occupe un emploi. Bref, on souffre dans tous les cas : aussi bien de ne pas avoir de travail que d’en avoir un.La marque extrême de ces souffrances est, dans un cas comme dans l’autre, le suicide».
(Dany-Robert Dufour : Le délire occidental et ses effets actuels sur la vie quotidienne : travail, loisirs, amour Editions Les liens qui libèrent page 25)
La différence notable avec les cas connus est bien sûr qu’il ne s’agit pas d’un suicide solitaire. Y avoir entraîné 150 personnes relève alors plus de l’acte de folie meurtrière de masse, ce que l’on appelle en Allemagne la course de l’amok, voire du détournement d’avion. Je reviendrai plus loin sur ces différentes approches. La technique du suicide utilisée, la manipulation notamment du pilotage automatique peut aussi faire penser à une destruction de machine au sens luddite du terme. Quel que soit cependant l’accent que l’on met sur tel ou tel aspect, on peut noter la volonté de détruire ce qui faisait pour son auteur « que la vie vaut la peine d’être vécue». Je fais ici référence au livre de Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue (Flammarion) introduit par un chapitre sur La perte du sentiment d’exister qui semble s’appliquer à notre cas.
Restons encore un instant sur la question du travail.
La cabine de pilotage est un lieu de travail. Et un lieu de rêve en même temps, le lieu d’un travail de rêve que l’on peut, qui plus est, «élever au-dessus des nuages» comme le dit la publicité de l’école de pilotage d’Air Berlin. Ce rêve – devenir capitaine de vols longs-courrier – a été pour Andreas L, on le sait, détruit par la maladie. Ce qui pose une autre question, celle du rapport travail-maladie. Précisons encore dans ce chapitre où il est question de rêve que, comme le rappelle le Spiegel dans son dernier numéro (15/2015), «le mythe de l’artiste de l’aviation a vécu». L’automatisation des procédures n’a fait que se renforcer et est désormais telle que «les moments où il est possible de vraiment piloter sont devenus rares». Et, bien sûr, il n’est pas question d’avoir de l’imagination ou de vouloir faire preuve de créativité.
Nous savons peu de choses de l’état psychique d’Andreas L.
«Il y a cependant une chose que nous savons, c’est le souhait désespéré du co-pilote de dépasser sa maladie. Accepter la maladie n’était manifestement pas une option pour Andreas Lubitz. Cela aurait signifié pour lui renoncer au rêve de sa vie, être aux commandes de grosses machines pour des vols long-courriers. Même si la dépression chronique n’était peut-être pas la cause immédiate de l’écrasement, elle l’a manifestement poussé dans le désespoir. Et bien qu’il soit difficile de l’admettre : beaucoup de personnes connaissent cela même sans tentation suicidaire. Notre rapport à la maladie est souvent massivement perturbé. Et cela se modifie de plus en plus vite. Les maladies, avant tout celles qui nous barrent la route et se mettent au travers de nos projets de vie, nous leur avons déclaré la guerre avec les armes de la médecine scientifique. Même dans le domaine de la prévention, nous optons pour des mesures toujours plus radicales afin de s’assurer que jusqu’à un âge avancé le moindre trouble soit exclu ou éliminé. Il y a longtemps que nous n’éprouvons plus la maladie comme la «perturbation d’un équilibre» du corps et de l’âme, comme l’a si bien formulé le philosophe Hans-Georg Gadamer. La maladie n’est plus un destin, elle est devenue un lourd fardeau dont il faut absolument se débarrasser. Avec le même sentiment d’évidence que nous attendons la sécurité absolue dans un avion, beaucoup de gens réclament aujourd’hui l’élimination des risques de vie pathologiques par la médecine».
(Joachim Müller-Jung Frankfurter Allgemaine Zeitung 07/04/2015)
Médecine de rêve sécuritaire en quelque sorte dans une société de la performance, malade de la maladie.
La question des médias
Avant d’en venir à la question du suicide élargi et/ou du meurtre de masse, un mot sur le traitement médiatique des événements. Le voyeurisme a fait l’objet de plusieurs polémiques. Elles ont commencé par la révélation du nom du co-pilote que les journaux allemands se sont d’abord retenus de donner mais comme il avait été livré à la presse par le procureur français, la réserve n’a pas tenu longtemps avec comme conséquences évidement un acharnement médiatique sur la famille et d’anciens proches ainsi que sur les camarades d’école du groupe de lycéens qui a péri dans l’avion.
Mais la critique des médias tend à faire partie du système des médias. C’est vrai aussi chez nous. En voici un très bon résumé de Robert Misik, journaliste bloggeur viennois et lecteur de Baudrillard :
« Quand un avion s’écrase, les médias en parlent. Maints articles virent au sensationnalisme, ce qui pousse les gens à les lire, et une partie de ces lecteurs qui ont été incités à la lecture d’articles sensationnalistes par le sensationnalisme des dits articles s’échauffent contre le sensationnalisme des mêmes articles. Sur facebook, les différents lecteurs d’articles sensationnalistes se confortent dans leur énervement contre le sensationnalisme que quelqu’un les a manifestement obligé à lire. A la fin, même les journalistes acquiescent : les médias discutent alors dans les médias sur ces horribles médias et même questionnent le discours critique des médias, discours n’étant ici qu’un mot plus élégant pour bla-bla ».
Un titre a particulièrement choqué mais sur un tout autre terrain, celui de l’hebdomadaire die Zeit avec sa « une « : l’écrasement d’un mythe. La sécurité était le grand atout de la Lufthansa et le crash met tout cela à mal. L’hebdomadaire qui, il est vrai, a réagi très vite, et dans sa page économie, a laissé entendre que parmi les raisons possibles il aurait pu y avoir aussi des problèmes techniques liés au resserrement des coûts. Mettre ainsi en doute la qualité allemande, la fiabilité de la technique allemande relève du sacrilège.
L’homme allemand servant de la technique allemande aussi se doit d’être infaillible. Sous le titre Un homme faillible ? Imposssible, le Spiegel -Online du 4 avril écrivait :
« Le tabou de la défaillance de la technique allemande est au moins aussi grand que celui de l’âme allemande. Des maladies psychiques comme les dépressions ou les troubles bi-polaires […] sont considérés comme insupportables dans une société allemande étalonnée selon la pleine fonctionnalité de ses membres ».
En Allemagne, la technique «fait fonction de miroir exemplaire du tout social, elle en est le modèle et l’idéal» écrit Clemens Pornschlegel dans Penser l’Allemagne. C’est quasiment une religion d’Etat dans laquelle fusionne tout le symbolique :
« Toutes les références symboliques s’abolissent dans la science et l’industrie technique, laquelle vient en lieu et place du créateur absolu c’est à dire qu’elle fait immédiatement agir la vérité des choses. L’industrie technique ne peut ainsi faire autrement que d’être elle-même élevée au rang de monument, c’est à dire qu’elle est mise en scène de manière dramatisée en tant qu’instance de la vérité. Ce n’est pas un hasard si la technique, dans une société qui ne croit à rien d’autre qu’à la réalisation technique, est à ce point théâtralisée et mythifiée » (Clemens Pornschlegel : La technique comme emblème in Penser l’Allemagne. Fayard page 240
La course de l’amok
Changeons un peu d’optique avec Götz Eisenberg, sociologue mais aussi psychologue en milieu carcéral qui a étudié de nombreux cas de folies meurtrières que l’on connait en allemand sous le nom de course de l’amok en référence au livre de Stefan Zweig. En 1922, Stefan Zweig publia une nouvelle qui connut un grand succès aussi bien en Allemagne qu’en France où elle sera éditée en 1927. Son titre – Der Amokläufer– est traduit en français par Amok ou le fou de Malaisie.
Amok laufen signifie littéralement courir en amok. En Allemagne, on s’est saisi de cette expression pour désigner un être pris dans une crise de folie meurtrière. Goetz Eisenberg est l’auteur de plusieurs livres sur la question dont : Pour que personne ne m’oublie. Pourquoi amok et violence ne doivent rien au hasard. Son dernier livre s’intitule Zwischen Amok und Alzheimer. Zur Sozialpsychologie des entfesselten Kapitalismus que l’on pourrait traduire par Entre Amok et Alzheimer, une psychosociologie du capitalisme débridé. Sa récente contribution pour le magazine en ligne NachDenkSeiten a pour titre Tout entraîner dans sa chute.
Son texte commence par une citation extraite des mémoires d’Ernst August Wagner, tueur de masse déjà évoqué dans le Sauterhin :
«Personne n’a idée du volcan qui couve et bout en moi»
Goetz Eisenberg parle d’abord du moment d’émotion collective qui a fait suite à la tragédie du vol Germanwings 4U9525. Il écrit :
«Tout a glissé dans le fonctionnel comme disait Brecht et nous avons de temps en temps des catastrophes comme les inondations de l’Elbe, les courses de l’amok ou d’autres crimes spectaculaires pour donner le sentiment d’une communauté qui se rassemble devant le danger. Comme les porcs-épics gelant de froid de Schopenhauer les particules élémentaires contemporaines se poussent les unes contre les autres au risque de se blesser, ce qui très rapidement les sépare à nouveau pour finir par retourner dans le froid de leur indifférence et isolement».
Rappelant qu’il est admis que le co-pilote souffrait de dépression, il signale la fréquence de ce trouble psychique, en Allemagne. On estime que 4 millions d’allemands en souffrent et l’on évalue à 10 millions ceux qui à un moment donné de leur vie avant l’âge de la retraite en ont souffert.
«Lors des courses de l’amok de ces derniers temps on a pu observer une dynamique de ce que l’on a nommé narcissisme médial (medialen narzissmus). L’auteur de l’action est mû par le désir d’être reconnu, de devenir célèbre. Il jouit avant d’accomplir son acte du phantasme anticipé de sa gloire posthume, il veut mettre son départ en scène en lui donnant une dimension grandiose et entraîner le maximum de personnes de préférence le monde entier dans son naufrage. L’auteur de l’action se rend à l’épicentre de sa souffrance et transforme l’espace de son traumatisme en lieu de son triomphe. Il laisse son moi écorché et méconnu s’embraser dans un gigantesque feu d’artifice final».
A propos du fait de se taire et de cacher sa souffrance et sa maladie, le sociologue note que cela n’a rien d’inhabituel et prend l’exemple du cas de folie meurtrière d’Erfurt. La tuerie s’est produite dans la matinée du 26 avril 2002 au lycée Gutenberg à Erfurt en Thuringe. Un élève de 19 ans, exclu de l’école, tue douze professeurs, une secrétaire, deux élèves et un policier avant de se donner la mort. Sept personnes seront blessées.
«Le motif du silence sur des informations importantes et pénibles pour le futur auteur de crimes n’est pas atypique et a joué pour la tuerie d’Erfurt un rôle central. Robert S n’avait pas annoncé chez lui que depuis une demi année, il n’allait plus à l’école. Le Lycée Gutenberg l’avait exclu de manière bureaucratique début octobre 2001 après qu’il eut séché les cours et falsifié les attestations. Comme Robert S était majeur, l’école n’avait pas eu besoin d’alerter la famille. L’exclusion de l’école a enlevé à son projet de vie tout fondement et l’a poussé en raison des particularités du système scolaire de l’époque en Thuringe dans le néant. Sans la moindre attestation scolaire, il était menacé de devenir ce que l’on nomme dans le jargon actuel du darwinisme social un perdant [loser]. En taisant chez lui son exclusion et en faisant comme si tout était en ordre, il s’est mis selon l’expression du correspondant judiciaire Gerhard Mauz à jouer avec son entourage au badminton avec de la dynamite. Car nécessairement devait arriver le jour où ses mensonges s’éventeraient et où il devrait se présenter devant ses parents avec l’aveu de son échec. Le dernier jour des épreuves écrites du baccalauréat devint le jour de la décision et il décida de résoudre par la violence les contradictions sans issues dans lesquelles il s’était empêtré ».
Le silence sur l’exclusion permet de faire un parallèle avec le silence du co-pilote sur sa maladie dont il savait qu’elle le mettrait en danger de perdre sa licence de pilote et le métier de ses rêves.
Rappelons ici l’importance du mot Beruf, le métier, le savoir-faire, qui désignait au départ une vocation d’origine divine qui permettait de faire partie des élus. Max Weber avait repéré la transformation opérée par Martin Luther dans le sens du mot en faisant de l’accomplissement au travail un devoir d’inspiration divine :
«L’unique moyen de vivre d’une manière agréable à Dieu n’est pas de dépasser la morale de vie séculière par l’ascèse monastique, mais exclusivement d’accomplir dans le monde les devoirs correspondant à la place que l’existence assigne à l’individu dans la société (Lebensstellung), devoirs qui deviennent ainsi sa vocation (Beruf)» (Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme)
En conséquence et l’on en revient à Goetz Eisenberg :
«Quand on perd son métier on perd plus que son travail. Le rôle du métier dans notre culture est celui d’un pilier central du sentiment de dignité et fonctionne pour beaucoup comme une prothèse de l’estime de soi. Le métier de pilote est un rêve pour de nombreux jeunes garçons. Il est auréolé de glamour et confère à celui qui l’exerce une gratification narcissique multiforme et le conforte dans l’idée de sa propre grandeur».
La seule chose qui pourrait aider dans le collapsus de l’estime de soi et cet effondrement narcissique serait un réseau de relations émotionnelles. Le tueur d’Erfurt n’avait pas cela. Il dépendait d’un climat familial fortement centré sur la réussite qui rendait impossible l’aveu d’un échec. Qu’en était-il pour le co-pilote Andrea L. On ne le sait pour ce qui est de la famille. Et pour ce qui est de l’entreprise ? Il faudrait que le climat de l’entreprise permettent de prendre en considération les problèmes psychiques des salariés « autrement que sous forme de perturbation ou de réduction de performances » : « seul celui qui n’est pas sous la menace d’un licenciement ou d’un déclassement professionnel peut en situation de détresse trouver le chemin des collègues et supérieurs « .
Un tel climat n’existe pas dans l’aviation où règne l’omerta sur les problèmes psychiques et la peur pour sa carrière. Le réponse du management à la catastrophe des Alpes est d’ailleurs le développement des psychotechniques de contrôle et de détection préventive faisant comme si les tensions psychiques pouvaient se mesurer comme la tension artérielle ou être analysées comme des urines alors que s’élèvent des voix pour demander la levée du secret médical pour les pilotes.
La dépression est le burn-out du pauvre.
La dépression, c’est vulgaire ! La preuve : ce n’est même pas un mot anglais ! Comme burn-out.
«Les célébrités et les gens aisés se voient attester un burnout, les pauvres hères et les gens normaux une dépression, me disait ces-jours-ci un ami médecin. Le burnout [syndrôme d’épuisement professionnel] tient presque de la médaille de vétéran dans la société de la performance et du rendement sur le mode : j’ai donné tout ce que je pouvais, je me suis surpassé, j’ai besoin d’un break. La dépression, elle, a une connotation d’échec et de psychiatrie. Ne pas correspondre à l’image du gagneur, de l’actif toujours en forme, de bonne humeur, celui à qui tout réussit, ne pas être conforme à cette image-là conduit à se vivre en perdant, qui a honte de lui et se retire de la course au succès, à la carrière, à l’argent, course qui commence au jardin d’enfants, se poursuit à l’école et se termine dans la lutte pour la réussite professionnelle».
Le problème n’est pas la dépression mais sa stigmatisation sociale. Dans la société de la performance, le dépressif est traité comme « un déserteur qui, sans autorisation, a quitté les brigades du travail».
Reste la question du «suicide élargi», qui consiste à entraîner dans la tragédie d’autres personnes qui n’ont pas fait ce choix.
«Une catastrophe qui apparaît inévitable doit être accélérée, a dit Ernst Jünger pointant ainsi du doigt une possibilité de résoudre le mystère du suicide élargi. Au lieu d’assister passivement à la façon dont son projet de vie se voit privé de ses fondements, on prend le commandement de la destruction. Mais pourquoi le suicidaire décide-t-il d’entraîner d’autres personnes dans sa chute ? Pourquoi ne va-t-il pas se pendre tout seul et en silence dans son grenier ? […] Soit sa colère contre les vrais responsables de son malheur est trop grande soit il est tellement narcissique qu’un simple suicide ne lui apparaît pas comme suffisamment spectaculaire, un suicide élargi répond alors en négatif au phantasme de la toute puissance et de la grandeur. […] En cette époque de narcissisme intervient encore autre chose. Celui qui ne réussit pas par les voies habituelles peut rester dans les annales en héros négatif. Pour l’exprimer de manière tranchante : qui ne peut atterrir dans l’émission de télé-réalité L’Allemagne cherche une superstar peut opter pour la variante malfaisante du narcissisme médiatique et parvenir à la célébrité grâce à une course de l’amok ».
Une remarque encore sur cet angle. Elle concerne l’instrument du suicide, ici un avion, explosé comme un bouc-émissaire, avec ses passagers. A la différence d’autres crise de folie meurtrière où les auteurs de l’acte faisaient face à leurs victimes l’arme à la main, on peut penser à Richard Durn investissant le Conseil municipal de Nanterre, ici, le co-pilote avait les passagers dans son dos et la communication entre eux était solidement verrouillée par une porte blindée.
Cette porte blindée est pour Sascha Lobo un des points de cristallisation de la tragédie. Il commente, dans le Spiegel, le courriel privé d’un pilote de la Lufthansa dans lequel était écrit :
«L’écrasement : c’était en fin de compte un détournement d’avion».
Avec comme auteur du détournement un membre de l’équipage. Or, écrit Sascha Lobo, les mesures sécuritaires sont précisément prévues pour faire face aux détournements et elles ont failli. Parmi ces mesures, il y a le verrouillage du cockpit transformé en coffre fort. Alliance de la paranoïa antiterroriste et de la croyance aveugle en la technologie sécuritaire :
«La porte blindée ne peut pas voir de quel côté sont les bons et les méchants. Elle a été ainsi conçue parce que par définition les méchants portent toujours un turban et pas du tout un galon d’officier sur sa veste».
Sascha Lobo : Wenn die Sicherheitstehnik sich gegen die Sicherheit richtet (Quand la technique sécuritaire se retourne contre la technique)
Cette croyance absolue dans la technique, la soumission de la pensée sécuritaire à la technique a pour conséquence qu’il ne reste plus rien pour la compréhension du comportement humain. Avec quelle conséquence si le moindre frémissement d’un écart par rapport aux normes conduit à un interdit professionnel ? Ou si se faire photographier sur le pont du Golden Gate conduit à être fiché parce qu’on aurait décrété que c’est un lieu culte pour candidats au suicide ?