« Pourquoi un Rhin nous sépare-t-il ? »

Un haïku alsacien particulièrement approprié au Sauterhin pour marquer la pause estivale :

« Worum trennt uns e Rhi ?
Àss mir zeige chenne,
wie me Brucke bäut. »

Lina Ritter  Elsässesche Haïku (Haïku alsaciens) 1965

«Pourquoi un Rhin nous sépare-t-il ? / Pour que nous puissions montrer / Comment se construisent des ponts»

 

Je dois la découverte de cette poésie à Daniel Muringer,  musicien et compositeur, membre du Groupe Geranium

 

 

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Friedrich Nietzsche et la cruauté de la relation créanciers débiteurs dans la généalogie de la morale

L’accord européen sur la Grèce est un tel défi au bon sens qu’il fait vaciller la raison. Vite un bouc émissaire ! Tiens un casque à pointe qui passe ! Il tombe bien celui-là… Brouillage de l’esprit.
Ce n’est pas un motif pour renoncer à comprendre, surtout que l’on sent bien qu’il s’est passé quelque chose d’important qui nous échappe. En Grèce même et en Europe. J’ai bien écrit accord européen. Ce n’est pas celui de M. Schäuble, ni celui de l’Allemagne seule.
On attribue souvent et beaucoup trop vite l’intransigeance ou le rigorisme de la chancelière allemande et de son âme damnée de la finance à je ne sais quelle «éthique protestante» qui serait partagée en Allemagne. D’abord Angela Merkel n’est pas l’Allemagne même si elle la représente, son parti ne fait pas 50% des voix, ensuite, sans nier bien sûr leur influence, tous les allemands ne sont pas protestants, il y a autant de catholiques qui trouveraient dans la récente encyclique du pape de quoi nourrir une réflexion sur l’économie, ce mot banni de la politique, elle-même réduite à de la comptabilité financière, en Europe : la combinaison de tout ce qui est techniquement possible avec la recherche du plus grand profit possible et la morale du moindre mal mène dans le mur, explique le camarade pardon Monseigneur Marx (Reinhardt). Quant à la Bavière souvent dite catholique, elle fait partie des plus intransigeants. Tous les protestants enfin ne sont pas des thuriféraires de la Deutsche Bank. On avait même entendu au début de la crise financière, l’Eglise réformée tempêter contre l’exigence d’un taux de rentabilité financière de 25% et contre la transformation de l’argent en Dieu. Il est vrai qu’elle est devenue bien silencieuse depuis, sans doute trop occupée à préparer les festivités pour le cinq centenaire de Martin Luther. Si éthique, admettons-la protestante, il y avait, autoriserait-elle à profiter des dettes d’autrui ? Or la crise de l’euro rapporte beaucoup d’argent à l’État allemand et sans doute pas seulement à lui comme le montre Guillaume Duval qui par ailleurs parle lui aussi de l’«esprit moralisateur protestant». C’est moral ça ? De l’éthique protestante ? Je ne parle même pas de la façon dont des entreprises allemandes trépignent d’impatience pour s’emparer de biens grecs privatisés. Parmi elles, une entreprise publique. Frapor, qui guigne les aéroports grecs  -seulement ceux qui sont rentables, bien sûr- qu’elle gère déjà en partie, appartient en effet au Land de Hesse et à la Ville de Francfort. N’ y aurait-il pas du conflit d’intérêt dans l’air ? L’éthique protestante autorise-t-elle à transformer un pays en Colonie pénitentiaire ? Rappelez-vous, dans l’œuvre de Kafka, une machine imprime dans la chair du condamné une sentence que personne ne peut déchiffrer. Enfin, ce n’est pas l’éthique protestante qui explique que la France, l’Italie et l’Espagne aient fait preuve de tant d’inertie et signé l’accord le plus débile de leur histoire (sous réserve d’inventaire).
C’est une maladie de notre époque que de tenter de tout expliquer par de la religion. Résultat la pensée patauge. Dieu n ‘a rien à faire dans la crise de l’euro. L’investissement aussi est une dette, une bien meilleure que celle qui ne sert qu’à rembourser les intérêts de dette permettant de nouveaux emprunts afin de continuer à rembourser la dette et ainsi de suite, sans fin. « La Grèce obtient un prêt de 7 milliards d’euros… pour rembourser d’autres prêts »
Il est temps d’en venir à la généalogie de la morale, ce qui nous mène à Nietzsche et nous permet de mesurer le degré auquel est parvenu ce que l’on nous présente comme notre «civilisation» européenne.
Die Schuld / die Schulden
Mais auparavant un détour par le vocabulaire. Il est vrai qu’il y a ce mot «très allemand», une «spécificité allemande» comme dit P. Sloterdijk, qu’on ne retrouve ni en anglais ni dans aucune langue latine, ce mot est le mot Schuld. Dans son fragment d’essai Le capitalisme comme religion, Walter Benjamin dit que le mot Schuld est d’une ambiguïté démoniaque.

Die Schuld / die Schulden

1. Dette
Die Schuld beträgt insgesamt 1234 Euro.
La dette s’élève en tout à 1234 euros
2. Culpabilité
Die Schuld eines Menschen ist schwer zu wiegen.
La culpabilité d’un homme est difficile à jauger
3. Faute
Es ist nicht deine Schuld !
Ce n’est pas de ta faute !
L’étymologie du mot mérite que l’on s’y arrête aussi. Elle intervient dans la réflexion de Nietzsche dont il sera question plus loin. Elle remonte à Skuld et nous conduit vers la mythologie nordique. Le nom de Skuld est issu du verbe vieux norrois (à l’origine des langues scandinaves) skole/skulle, dont le sens est « devrait arriver » Skuld prend donc la signification de « ce qui devrait arriver », au sens d’obligation et non de probabilité. On verra que la dette est une captation du futur.
Dans la mythologie nordique, Skuld est une des trois nornes. Son nom signifie «ce qui est à venir» Skuld représente le futur, Urd, le passé, et Verdandi le présent. Elle apparaît dans au moins deux poèmes nordiques en tant que Valkyrie. (Source Wikipedia)
Sá hon valkyrjur / vítt um komnar, / görvar at ríða / til Goðþjóðar. / Skuld helt skildi,/ en Skögul önnur, Gunnr, Hildr, Göndul/ ok Geirskögul.
Elle voyait des Valkyries / venir de fort lointain, / prêtes à chevaucher / vers Goðþjóð. / Skuld portait un bouclier, / et Skögul était une autre, / Gunnr, Hildr, Göndul / et Geirskögul.

Schuld source de violences et de profits

sô greif er Morgânen an
als einen schuldegen man.
er kam geriten in sîn lant
mit alsô creftiger hant,
daz er im mit gewalte
genuoge bürge valte;
Il attaqua Morgan comme si ce dernier était coupable (comme si ce dernier était son débiteur). Il pénétra dans son pays avec une telle violence qu’il s’empara de nombreux châteaux. Les villes durent s’acquitter à contrecœur de leurs biens et de leurs vies. Et cela jusqu’à ce qu’il eut accumulé tant d’argent et de biens qu’il put renforcer son armée pour imposer sa volonté aux villes comme aux châteaux où qu’il se rende avec sa troupe. (ma traduction)
Il pourrait être question de la Grèce d’aujourd’hui, le sens y est, mais le texte est extrait du Tristan de Gottfried von Strassburg, grand poète strasbourgeois dont le roman date du début du 13ème siècle. Il emploie l’ expression als einen schuldegen man qui signifie aussi bien comme s’il s’agissait d’un homme qui avait commis une faute que comme s’il lui devait quelque chose, s’il était son débiteur.

Extrait du texte de Nietzsche :

(il est un peu long mais mérite, je crois que l’on s’y arrête)
« Ces généalogistes de la morale ont-ils jamais entrevu jusqu’ici, ne serait-ce que vaguement, que le concept de Schuld [faute] par exemple, concept fondamental de la morale, remonte à un concept très matériel de Schulden [dettes] ? Ou que le châtiment en tant que représailles s’est développé complètement à l’écart de toute hypothèse quant à la liberté ou à la non-liberté de la volonté ? – et cela au point qu’il faut au contraire que l’animal «homme» ait déjà atteint un haut degré d’humanisation pour commencer à faire des distinctions bien plus primitives, telles que «avec préméditation», «par imprudence», «accidentellement», «responsable» et les notions contraires, et en tenir compte dans la fixation de la peine. «Le criminel mérite punition, parce qu’il aurait pu agir autrement», cette idée aujourd’hui si commune, si naturelle en apparence, si inévitable, et que l’on met sans cesse en avant pour expliquer comment est né le sentiment de la justice est en fait une forme tout à fait tardive et même raffinée du jugement et du raisonnement humain : qui la place dans les commencements se méprend grossièrement sur la psychologie de l’humanité primitive. Pendant la plus longue période de l’histoire humaine, on n’a nullement puni parce qu’on tenait le malfaiteur pour responsable de son action, donc pas du tout en supposant que seul le coupable doit être puni : – non, comme le font encore aujourd’hui les parents avec leurs enfants, on punissait par colère, du fait qu’on avait subi un dommage, et l’on passait sa colère sur l’auteur du dommage – mais cette colère se trouvait limitée et modifiée par l’idée que tout dommage trouve son équivalent d’une façon ou d’une autre et peut être réellement compensé, serait-ce par une douleur infligée à son auteur. D’où a-t-elle tiré son pouvoir, cette immémoriale idée, profondément enracinée, aujourd’hui peut-être inextirpable, d’une équivalence entre dommage et douleur ? Je l’ai déjà dit : du rapport contractuel entre créancier et débiteur, rapport aussi ancien que l’existence des «personnes juridiques», et qui ramène à son tour aux formes fondamentales de l’achat, de la vente, de l’échange, du trafic.
5.
Comme on peut s’y attendre après ce qui vient d’être dit, le fait d’imaginer ces rapports contractuels éveille toutes sortes de réticences et de soupçons contre l’humanité archaïque qui les a créés ou tolérés. C’est là précisément que l’on promet ; c’est là précisément qu’il s’agit de faire une mémoire à celui qui promet ; là précisément, il est permis de le penser, qu’il y a une mine de dureté, de cruauté, de douleur à découvrir. Pour inspirer de la confiance dans sa promesse de rembourser, pour donner une garantie du sérieux et du caractère sacré de sa promesse, pour graver dans sa mémoire le devoir de rembourser, le débiteur, en vertu d’un contrat, donne en gage au créancier, pour le cas où il ne paierait pas, un bien qu’il «possède», dont il dispose encore, par exemple son corps ou sa femme ou sa liberté ou même sa vie (ou, sous certaines conditions religieuses déterminées, sa félicité, le salut de son âme, et jusqu’à son repos dans la tombe : ainsi en Égypte où le créancier ne laissait en repos pas même dans la tombe le cadavre de son débiteur – il faut dire que chez les Égyptiens le repos de la tombe avait un sens particulier). Le créancier pouvait notamment infliger au corps du débiteur toute sorte d’humiliations et de tortures, par exemple en découper un morceau qui paraissait correspondre à la grandeur de la dette; – de ce point de vue, très tôt et partout, il y eut des estimations précises, parfois atroces dans leur minutie, estimations ayant force de droit, de chaque membre et de chaque partie du corps. Pour moi, c’est déjà un progrès, la preuve d’une conception juridique plus libre, plus généreuse, plus romaine, quand la loi des Douze Tables décrète qu’il importe peu que le créancier prenne plus ou moins dans un pareil cas «si plus minusve secuerunt, ne fraude esto». Faisons-nous une idée claire de la logique de cette forme de compensation : elle est assez étrange. On établit une équivalence en substituant à l’avantage qui compenserait directement le dommage (donc à sa compensation en argent, en terre, ou en un bien quelconque) une sorte de satisfaction qu’on accorde au créancier pour le rembourser et le dédommager, – satisfaction de pouvoir exercer sans retenue sa puissance sur un impuissant, «volupté de faire le mal pour le plaisir de le faire*», jouissance du viol : celle-ci est d’autant plus vive que le créancier est d’un rang social plus bas et d’une condition plus humble, elle peut alors lui sembler un plat plus savoureux et même lui donner l’avant-goût d’un rang supérieur. Par le moyen du « châtiment» infligé au débiteur, le créancier participe au droit des maîtres lui aussi atteint pour une fois au sentiment exaltant de pouvoir mépriser et maltraiter quelqu’un comme un inférieur ou, au cas où le pouvoir exécutif réel, l’exécution de la peine ont été délégués à l’ «autorité» de le voir du moins méprisé et maltraité. La compensation représente donc une invitation et un droit à la cruauté. –
6
C’est dans cette sphère, celle du droit des obligations, que se trouve le foyer d’origine du monde des concepts moraux «faute», «conscience», «devoir», «caractère sacré du devoir» – il a été à son début longuement et abondamment arrosé de sang comme l’ont été à leur début toutes les grandes choses sur terre. Et n’est-il pas permis d’ajouter qu’au fond ce monde a toujours gardé une certaine odeur de sang et de torture ! (même chez le vieux Kant : l’impératif catégorique sent la cruauté). C’est là qu’on a tranché pour la première fois ce sinistre mariage d’idées, devenu peut-être indissoluble, « faute et souffrance ». Répétons notre question : comment la souffrance peut-elle être une compensation pour des «dettes»? Parce que faire souffrir donnait un très grand plaisir et que celui qui avait subi le dommage et ses désagréments obtenait en échange une extraordinaire contre-jouissance : faire souffrir, – véritable fête, et, de nouveau, d’un prix d’autant plus élevé qu’elle était davantage en contradiction avec le rang et la situation sociale du créancier. (…)»
Friedrich Nietzsche : La généalogie de la morale 2ème Dissertation Œuvres complètes T7 Gallimard pages 256-260
Textes et variantes établies par Giorgio Colli et Mazzino Montinari. Traduit de l’Allemand par Cornélius Heim, Isabelle Hildenbrand et Jean Gratien
*en français dans le texte
Pour Nietzsche, le paradoxe de l’homme est d’être dressé comme «un animal qui puisse promettre». S’oppose à cette éducation si l’on peut dire une tendance contraire : la «force de l’oubli». Il s’agit donc de former en l’animal-homme une mémoire pour le rendre calculable par une moralisation et une «camisole de force sociale». Pour construire cette mnémotechnique, la promesse de remboursement est accompagnée d’un dispositif de torture ravivant en permanence la mémoire de la dette. «On grave quelque chose au fer rouge pour le fixer dans la mémoire : seul ce qui ne cesse de faire mal est conservé par la mémoire»
On a pu parler à propos des réformes exigées par les créanciers de la Grèce d’un théâtre de l’absurde à Bruxelles, on oublie que c’est aussi un théâtre de la cruauté. Il y a pas mal de temps déjà que nous sommes passé du delorisme au dolorisme.
Nietzsche s’arrête encore sur un autre mot allemand : Elend, que l’on traduit aujourd’hui par misère. Le philosophe rappelle qu’à l’origine le mot signifiait le banni, l’exclu, celui qui, dans l’incapacité de rembourser, est renvoyé à sa misère. Exit ! Grexit !
La dimension particulièrement intéressante chez Nietzsche est de poser, à côté des données objectives, comptables, de la dette, la part subjective de la relation débiteur créancier, ainsi que « la satisfaction de pouvoir exercer sans retenue sa puissance sur un impuissant». Le néolibéralisme exploite à fond cette subjectivité tout en n’étant responsable de rien. La comparaison de l’Eurogrouge avec le Parti communiste chinois évoquée par Slavoj Zizek est éclairante à cet égard. Le Parti communiste chinois gére la subjectivité, se mêle de tout dans la vie des Chinois mais n’est responsable de rien car il existe en dehors du système juridique.
Maurizzio Lazzarato s’appuyant sur Nietzsche et sa lecture par Guattari et Deleuze avec aussi Marx et Foucault souligne le caractère disciplinaire de la dette, elle fonctionne comme une massue sécuritaire. Il appelle cela la fabrique de l’homme endetté. Il montre aussi comment la question de la dette est une captation d’avenir :
«À la lumière de l’économie de la dette néolibérale, la deuxième-dissertation de La Généalogie de la morale se colore ainsi d’une nouvelle actualité: la dette n’est pas seulement un dispositif économique, elle est aussi une technique sécuritaire de gouvernement visant à réduire l’incertitude des comportements des gouvernés. En dressant les gouvernés à promettre (à honorer leur dette), le capitalisme «dispose à l’avance de l’avenir» puisque les obligations de la dette permettent de prévoir, de calculer, de mesurer, d’établir des équivalences entre les comportements actuels et les comportements à venir. Ce sont les effets de pouvoir de la dette sur la subjectivité (culpabilité et responsabilité) qui permettent au capitalisme de jeter un pont entre le présent et le futur.
L’économie de la dette est une économie du temps et de la subjectivation selon une acception spécifique. En effet, le néolibéralisme est une économie tournée vers l’avenir, puisque la finance est une promesse de richesse future et par conséquent incommensurable à la richesse actualisée. Inutile de crier au scandale parce qu’il n’y a pas de correspondance entre le «présent» et le «futur» de l’économie ! Ce qui importe, c’est la prétention de la finance à vouloir réduire ce qui sera à ce qui est, c’est-à-dire à réduire le futur et ses possibles aux relations de pouvoir actuelles.
Dans cette optique, toute l’innovation financière n’a qu’une finalité: disposer à l’avance de l’avenir en l’objectivant. Cette objectivation est d’une nature toute autre que celle du temps de travail; objectiver le temps, en disposer à l’avance signifie subordonner toute possibilité de choix et de décision que l’avenir recèle à la reproduction des rapports de pouvoir capitalistes. La dette s’approprie ainsi non seulement le temps d’emploi présent des salariés et de la population dans son ensemble, mais elle préempte aussi le temps non chronologique, le futur de chacun et l’avenir de la société dans son ensemble. L’étrange sensation de vivre dans une société sans temps, sans possible sans rupture envisageable, trouve dans la dette son explication principale».
Maurizzio Lazzarato : La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale. Editions Amsterdam
Ce qui me gêne chez Lazzarato, c’est précisément cette notion d’économie de la dette qui semble résumer toute l’économie. Que la tendance soit réelle, je ne le nie pas mais réduire à cela toute l’économie me paraît problématique. Je crois que précisément maintenant il faudrait se souvenir du sens premier du mot économie. Oikonomía (gestion de la maison) est formé des mots oîkos («maison») et nómos («loi»). L’économie consiste à prendre soin de son chez soi. Parler d’économie de la dette, c’est se priver de cette critique et revient à effacer celle de la démesure, à ne pas voir les limites de la déconnexion avec la vie réelle qui continue à avoir besoin d’oeconomie (de besoins à satisfaire dans la limite de la soutenabilité) ni ce qui est entrain de naître tout de même de futur dans l’économie réelle. Et encore une fois il y a de bonnes et de mauvaises dettes. Et où en serait l’Allemagne si les Européens cessaient de prendre des crédits pour acheter leurs Auto (prononcez aouh taux ! )
La focalisation exclusive sur la dette ne fait que renforcer son pouvoir sur les esprits. De même d’ailleurs, sur un tout autre plan, que la focalisation sur l’Allemagne seule responsable de …à peu près tout, ne fait que renforcer son pouvoir sans même qu’elle ait à chercher l’hégémonie, ce que Ulrich Beck appelait le «merkiavélisme». Une des caractéristiques de ce merkiavélisme est «cette tendance à ne pas agir, à ne pas encore agir, à différer l’action, à hésiter». Ulrich Beck ajoutait :
«Par ce jeu de poker du oui-mais, non-mais, les pays ayant besoin de crédits et leurs gouvernements apprennent à quel point ils dépendent de l’accord de l’Allemagne et se voient régulièrement signifier leur impuissance ».
Le texte de Nietzsche, à la recherche de l’origine du sentiment de culpabilité, éclaire la question de la dimension morale et punitive de la dette, telle qu’elle a pu produire ce «catalogue d’atrocités» dont parlait der Spiegel entre la Grèce et ses créanciers formant la part du «droit des maîtres». On a même l’impression mais je m’avance peut-être trop qu’une fois la punition infligée – et Nietzsche en souligne le caractère de classe – la réduction ou l’étalement comptable de la dette pourra commencer. Le piège aura fonctionné. Car la dette ne résume pas toutes les questions et n’explique pas «le refus de parler d’économie» selon l’expression de l’ancien ministre grec … des finances, Yanis Varoufakis : « Vous pourriez tout aussi bien chanter l’hymne national suédois que ce serait pareil ».
Il ne sert à rien de proposer un gouvernement de la zone euro, qu’il soit ou non d’avant garde, s’il lui est interdit de parler d’économie.
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Heiner Müller : Moi, Ajax, doublement trahi

L'enlèvement d'Europe sur un billet de banque allemand en 1948

L’enlèvement d’Europe sur un billet de banque allemand en 1948

(…)
La lumière brûle encore les crânes sont sous pression forcés aux économies
Les amputés s’entraînent à marcher droit
Sur des béquilles de location en fibre de verre
Sous la surveillance du sénateur aux finances
TOUT POUSSE VERS L’ARGENT TOUT DEPEND DE L’ARGENT
Gémit Faust dans le sarcophage de Goethe à Weimar
Par la voix brisée de Einar Schleef
Qui fait répéter les chœurs dans le crâne de Schiller
Moi le dinosaure dans le bruit du climatiseur
[Jusqu’au cou dans la spirale fiscale
Le pouvoir de l’Etat est issu de l’argent] L’argent
Doit acheter Le travail ne rend pas libre La patrie [Heimat]
Est là où arrivent les factures dit ma femme
Je lis AJAX de Sophocle par exemple Histoire
[D’une expérimentation animale] tragédie jaunie
D’un homme avec qui une déesse lunatique
Joue à colin-maillard devant Troie dans le gouffre des temps
Arnold Scharzenegger dans la TEMPETE DU DESERT
Pour me faire comprendre des lecteurs d’aujourd’hui
MOI AJAX VICTIME D’UNE DOUBLE TRAHISON [TROMPERIE]
(…)
Heiner Müller : Ajax zum Beispiel  / Ajax par exemple
Traduction Jean Pierre Morel [avec, entre crochets, les passages que j’ai modifié]
in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois]
Le texte est extrait d’un poème de Heiner Müller intitulé Ajax par exemple. Il fait écho ici à l’extrait de Faust que j’ai mis en ligne il y a 15 jours. Chez Müller, Goethe est une momie. Le propos prêté à Faust n’est pas une citation. Dans Faust, Marguerite soupire après avoir découvert les bijoux glissé dans son armoire :
« Tout court vers l’or
De l’or
Tout dépend. [Ah !] pauvres que nous sommes ».
Goethe : Faust I vers 2802-2804
La traduction utilisée est celle de l’édition de Urfaust, Faust I,  Faust II, traduite et commentée par Jean Lacoste et Jacques Le Rider aux éditions Bartillat (2009).
La citation est trop connue de tout écolier allemand, il y a donc peu de chance pour que la transformation de Gold en Geld chez Müller ne soit pas volontaire. La métamorphose se réalise d’ailleurs dans le cours même de la pièce. Chez Goethe qui fut, rappelons-le, Ministre des Finances d’un duché fort endetté, celui de Saxe-Weimar, Faust assiste dans la seconde partie de la tragédie à la transformation de la monnaie métal en papier monnaie, véritable procédé alchimiste. Dans la troisième partie de Faust, celle qui s’écrit aujourd’hui, il faudrait introduire une virtualisation supplémentaire, celle du papier en bits, d’avantage sensible encore à l’hybris de la déconnexion avec l’économie réelle. Si Faust finit entrepreneur capitaliste, aujourd’hui, l’argent va à l’argent. Il n’est même plus question en Europe, on l’aura remarqué, d’économie, encore moins d’oeconomie y compris dans les mouvements de solidarité avec la Grèce. A l’exception peut-être du Pape, le mot même a été banni du vocabulaire. Oikonomía («gestion de la maison») formé des mots oîkos («maison») et nómos («loi»). L’économie consiste à prendre soin de son chez soi (Heimat), réduit chez Müller à une boîte postale pour réception des factures. N’est-ce pas un peu ce à quoi on veut réduire la Grèce ?
Le poème date de 1994, c’est l’un des derniers publiés de son vivant. Il l’a été dans le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. Müller y passe en revue l’histoire de l’Europe depuis la Guerre des paysans jusqu’à Auschwitz et au Goulag mêlant cette histoire «écrite au siècle des dentistes» à celle des révolutions auxquelles on a limé le mordant ainsi qu’à celle des religions, les divinités grecques remplacées par les latines, les latines par les judéo-chrétiennes jusqu’à ce que les dieux n’apparaissent plus ou à la rigueur à la fin des programmes de télévision. Qui n’ont plus de fin.
Comme souvent dans des moments difficiles, Heiner Müller convoque la mythologie grecque. Ici, Ajax, le héros de la honte. Mais il le fait dans le contexte très précisément défini d’une «civilisation perverse» dans laquelle Ajax évoque une poudre à récurer bien plus qu’un héros antique. La pilule [contraceptive] rien que du bluff / Ajax tient propre comme un sou neuf. Le dicton populaire en RDA placé en exergue du poème dit littéralement que le bassin reste propre. Heiner Müller sortait de l’hôpital dans lequel les granulés qu’on lui avait prescrit se nommaient Créon.
Dans ce contexte comment écrire une tragédie, pour des lecteurs qui ne comprennent plus que le Schwarzenegger ? C’est un peu comme réciter du Sophocle au Parlement européen et apparaître comme un dinosaure :
«Moi, dinosaure mais pas de Spielberg me voici
Réfléchissant à la possibilité
D’écrire une tragédie Sainte noblesse
Dans un hôtel de Berlin capitale irréelle
Par la fenêtre mon regard tombe
Sur l’étoile Mercedes qui tourne
Mélancolique dans le ciel nocturne
Au dessus de l’or dentaire d’Auschwitz et autres filiales
De la Deutsche Bank sur l’Europacenter
Europe Le taureau est abattu la viande
Pourrit sur la langue pas une vache n’échappe au progrès
Les dieux ne te rendront plus visite
Tout ce qui reste est le dernier Ah ! d’Alcmène»
Comment écrire une tragédie à l’époque de la domination de la Bild Zeitung qui, cette dernière période, a une nouvelle fois face à la Grèce, en foulant au pied la plus élémentaire éthique journalistique, étalé son écœurante et inculte puanteur d’écuries d’Augias. La Bild Zeitung est à l’Allemagne sous la forme d’un journal ce que le Front national est à la France.
«Dans l’éternité de l’instant
Dans la misère de l’information BILD LUTTE POUR VOUS
Raconter devient de la prostitution BILD LUTTE
La tragédie rend l’âme »
Je lis AJAX de Sophocle par exemple. Dans la mythologie, Ajax a été floué d’une victoire qu’il avait emportée. Il avait ramené le corps d’Achille du champ de bataille ce qui lui a valu un regain d’estime alors qu’il passait déjà pour le plus grand héros après son ami, plus grand qu’Odyssée. C’est pourtant à ce dernier que fut remise l’armure d’Achille. Ajax se sentant floué, trompé, veut tuer les traîtres mais la déesse Athena lui jette un sort et il sombre dans une crise de folie. Ajax tue un troupeau d’animaux rançonnés qu’il croyait être ses ennemis. Dégrisé, il reconnaît sa honte et se jette sur son épée.
Pour le metteur en scène néerlandais Thibaut Delpeut du Toneelgroep Amsterdam qui a monté la tragédie de Sophocle fin 2013 au Théâtre de Francfort /Main, elle thématise la manière dont nous ne comprenons plus le monde que nous croyions défendre : «c’est un monde de croyances qui s’effondre, son monde tombe littéralement en ruines sous la pression des motivations égoïstes. L’existence morale d’Ajax reposait jusque là sur une série de valeurs, principes, sens de l’honneur indéfectibles. Lorsqu’il apparaît qu’il a été trompé par une société qu’il a défendu dans la guerre au péril de sa vie, il entre en crise»
Ajax par exemple. Le par exemple se comprend de deux façons. La première serait de l’interpréter comme : un exemple parmi d’autres. Heiner Müller aurait pu convoquer Prométhée par exemple. Ou Philoctète. La seconde plus symbolique désigne un à la place de. Des Ajax, des gens floués, trahis par les idéaux qu’ils croyaient défendre, il y en a beaucoup pas seulement des communistes (Müller évoque surtout ces derniers dans la suite du poème). Il y en a même un en chacun d’entre nous.
Le hasard a fait que ce texte avec d’autres ait été enregistré cette semaine en Avignon par France culture dans une version musicale sous le titre Ajax / Qu’on me donne un ennemi. Je vous recommande de l’écouter avec l’écrit sous les yeux, bien des choses se perdent à l’oral. Et personnellement, je trouve le débit trop rapide.
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#chronique berlinoise (5) / Berlin juin 2015 / Rêver, lutter

Berlin-Wedding Juin 2015

Rêver Lutter

Qui n’a pas le courage de rêver, n’a pas la force de lutter

Rêver Lutter 2

En passant devant l’ Altes Museum :

Rêver Lutter 3

 

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#chronique berlinoise (4) : Berlin est une araignée d’eau

Évoquant à propos de Berlin «une sorte de dispersion de l’espace», Jean-Christophe Bailly avait fait référence au livre de Hanns Zichler : Berlin est trop grand pour Berlin. J’ai pu, d’occasion, me le procurer. Il épuisé. Je vous en propose l’extrait sur Berlin, ville flottante. Les diagrammes proviennent du même livre.
Schémas Villes
« L’urbaniste parisien Eugène Hénard a réalisé au tournant de ce siècle [20ème] des diagrammes pour quatre villes européennes qui, du fait de leur grand degré d’abstraction et parce qu’ils sont réduits aux vecteurs des axes, proposent pour le développement urbain de chacune des villes prise
individuellement une image dynamique de leurs flux. Si l’on songe à ce qui a été dit d’un Berlin amphibie, mou, fluide, dominé par les voies d’eau, les diagrammes de Hénard sont particulièrement féconds : alors que sur les plans de Moscou, de Paris et de Londres les fleuves figurent emblématiquement, le fleuve est absent de celle de Berlin. Ce lapsus cartographique porte en lui une vérité (hydrogéographique) : ce n’est pas une eau, un cours d’eau, un fleuve qui traverse la ville et qui se serait laissé domestiquer par elle, mais la ville elle-même qui flotte sur une immense étendue d’eau et dont la vie est régulée par ses eaux et ses hauts-fonds. Berlin est devenu une terre à force de sable accumulé peu à peu par des fleuves indolents aux bras nombreux. Berlin est une île et des marécages camouflés en ville, Les réductions magistrales de Hénard éventent le secret organique du corps urbain. Tandis que l’ourse mythologique de Gertrud Kolmar fait encore jouer l’enfant de la ville au bord du fleuve … Et montrait des mousses brunes, / lui donnait des cailloux gris et des branches de pin / Pour jouer, le sobre dessin de Hénard propose le contour d’un étrange animal. Il est peut-être le seul à pouvoir évoluer sur l’eau comme si c’était de la terre ferme : l’araignée d’eau. Comme l’araignée, Berlin se tient sur les eaux dont le cours déterminera le canevas du réseau de ses transports en commun. Ce qui chez Hénard est encore groupé, loin à l’est, autour de deux anneaux concentriques, s’agrandit et se déporte beaucoup plus loin au cours de ce que l’on a appelé la marche vers la périphérie, surtout en direction du sud-est et du nord-ouest. Mais le bord mystérieux est la Havel, au-delà commence le désert brandebourgeois, la boîte à sabler pour les jours de gel».
Extrait de : En considérant les diagrammes de systèmes de voiries (1908) d’Eugène HENARD in Hanns Zischler : Berlin est trop grand pour Berlin. Traduction Jean-François Poirier. Postface Jean-Christophe Bailly. Editions Mille et une nuits 1999. Epuisé
Les précédentes chroniques berlinoises :
#chronique berlinoise 1 : Au son d’une lyre crétoise
#chronique berlinoise 2 : Eclats d’une ville par Laurent Margantin
#chronique berlinoise 3 : Jean-Christophe Bailly / Bernard Plossu : Berlin 2005
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Méphistophélès n’aime pas la Grèce

Méphistophélès n’aime pas la Grèce. On peut le dire au présent s’agissant de l’œuvre de Goethe. On ne lit pas assez la deuxième partie de son Faust. Elle fourmille de références possibles à l’actualité à commencer par la grande scène de la création monétaire en papier, prélude à cette autre invention «fausto-méphistophélique» qu’est le crédit. A l’époque cependant, le crédit servait aux investissements – Faust finit entrepreneur capitaliste – c’est la grande différence, aujourd’hui, l’argent va à l’argent, c’est tout le problème. Après la création monétaire ex nihilo et la création asexuée d’homunculus dans sa fiole, deux procédés de chimisterie, Goethe nous transporte en Grèce. Faust est en quête d’Hélène qu’il arrache aux enfers et avec laquelle, il aura un fils, Euphorion. Dans Faust I, il avait abandonné Marguerite et son enfant. La nuit de Walpurgis classique, pendant de la Nuit de Walpurgis du Faust I, se déroule en Thessalie dans la haute vallée du Pénée. Méphistophélès toujours sous contrat est obligé d’y accompagner Faust. Il y est très mal à l’aise et y perd ses moyens, se révélant ce qu’il est : un diable certes, mais une créature nordique incapable de cohabiter avec les créatures helléniques. Il trouve «l’antique par trop vivant» !
Berlin, juin 2015 "La civilisation du diable dans la société"

Berlin, juin 2015
« La civilisation du diable dans la société »

MÉPHISTOPHÉLÈS, inspectant les lieux.
Cependant que je rôde parmi ces petits feux,
Je me sens complètement dépaysé,
Presque tout le monde est nu, par-ci par-là seulement en chemise:
Impudiques les sphinx, effrontés les griffons,
Et tout à l’avenant, bouclé, ailé,
Par-devant et par-derrière se reflète dans votre œil…
Nous aussi, pour sûr, nous sommes de tout cœur indécents,
Mais je trouve l’antique par trop vivant;
On devrait le ressaisir et le mettre au goût du jour,
Lui coller divers habits à la mode …
Peuple répugnant! Pourtant je ne dois pas me laisser rebuter:
Hôte nouveau, il faut que je les salue poliment …
Salut à vous, belles dames, sages grisons!
[…]
MÉPHISTOPHÉLÈS, dans la plaine.
Les sorcières nordiques, je savais bien m’en rendre maître,
Mais je ne me sens pas à l’aise avec ces esprits étrangers.
Le Blocksberg reste un endroit bien confortable,
Où que l’on soit, on se retrouve toujours.
Dame Ilse veille pour nous sur sa pierre,
Sur sa hauteur, Heinrich sera de bonne humeur,
Les ronfleurs, il est vrai, vitupèrent la misère,
Mais tout reste en l’état pour mille ans.
Tandis qu’ici, qui sait seulement où il va, où il se trouve,
Et si le sol n’est pas en train d’enfler sous ses pieds ? …
Je me promène gaiement dans une plate vallée
Et derrière moi, soudain, se dresse
Une montagne qui, certes, mérite à peine ce nom,
Mais qui cependant, pour me séparer de mes sphinx,
Est bien assez haute … Ici, maint feu flamboie encore
Le long de la vallée, et s’embrase autour de ces choses étranges …
Devant moi danse encore et plane, m’attirant et me fuyant,
Le chœur galant, fripon et voletant.
Allons-yen douceur! Par trop habitué aux friandises,
On cherche, où que ce soit, à saisir quelque chose.
Goethe : Faust II Acte II La nuit de Walpurgis classique 7080-7092 et 7076-7094
La traduction utilisée est celle de l’édition de Urfaust, Faust I,  Faust II, traduite et commentée par Jean Lacoste et Jacques Le Rider aux éditions Bartillat (2009). Elle tombe malheureusement assez vite en morceaux quand on s’en sert.
Voici de quelle manière Pietro Citati commente ce voyage en Grèce de Méphistophélès :
«La Grèce ne lui plaît pas. Ces péchés joyeux, sereins, commis sans remords; ces corps dénudés; ces Sphinx impudiques, ces Griffons effrontés, ces Arimaspes sans chemise offensent sa pruderie de diable chrétien. Les chants si fameux des Sirènes ne parviennent pas à émouvoir son esprit formé à écouter les romantiques Lieder allemands. A la fin, il lui semble que toute la Klassische Walpurgisnacht [Nuit de Walpurgis classique] n’est qu’une absurde mascarade, mise en scène par un poète au goût exécrable. Trébuchant sur les racines et les pierres, il grommelle et se lamente: il regrette son lointain Septentrion, l’odeur de poisson et de soufre de son Harz, ses chères vieilles habitudes, qu’il a quittées quelques heures plus tôt… C’est là sa vraie patrie, et il se la rappelle avec la nostalgie d’un philistin, qui se sent malheureux dès qu’il a laissé derrière lui la porte de sa maison: avec la tristesse d’un Adam chassé de son Paradis terrestre.
[…]
Rien ne contente ni ne satisfait son esprit chagrin. S’il était dans l’un de ces moments grandioses de fureur, de sarcasme et de cynisme durant lesquels il manifeste son génie propre, les spectacles de la Klassische Walpurgisnacht l’enchanteraient. La rage du feu plutonien jaillit des viscères de la terre; le sol se gonfle sous ses pieds, une montagne surgit en un instant, des météores sifflent à travers le ciel, comme si la nature tout entière obéissait à l’esprit du feu, de la violence et de la destruction que Méphistophélès porte en lui. Mais, en Grèce, tandis qu’il s’avance en boitant sur le sol caillouteux, les flammes elles-mêmes lui déplaisent, et l’agitation, l’ébullition perpétuelles de la terre lui sont pénibles. S’il pouvait les entendre, les discours de son élève Anaxagore provoqueraient chez lui l’un de ces gestes de supériorité irritée que suscitent les discours des enfants présomptueux.
En Grèce, Méphistophélès, reniant tout à fait son passé révolutionnaire, ne nous révèle que sa nature conservatrice qui aime les choses immuables, comme les rochers du Blocksberg et les pentes du Pindos, couronnées de chênes séculaires. Hélas, les exigences du drame et les désirs de Faust l’obligent à courir rapidement vers on ne sait qu’elle réincarnation. S’il pouvait s’arrêter, si le destin ne le contraignait, lui aussi, à tant de voyages inutiles à travers le monde, il aurait trouvé son séjour idéal : les rives supérieures du Pénée, où résident les Sphinx, ou plutôt mes Sphinx, comme il les appelle, dans un élan d’affection aussi chaleureux qu’inhabituel (7689, 7806). Il pourrait demeurer là, où rien ne change de visage, où rien ne change de place, où le monde repose solidement sur ses fondements de granit, résoudre éternellement énigmes et charades aux côtés du Sphinx, et à parler des étranges plaisirs de Dieu».
Pietro Citati : Goethe.
Traduction Brigitte Pérol (Editions L’arpenteur Gallimard)
Méphistophélès par son incapacité à faire cohabiter les sorcières et divinités grecques avec les nordiques est incapable d’être européen.
Rappels
– Sur la Grèce : Chants pour Kommeno ; Ce que l’Allemagne doit à la Grèce
– Sur Faust : Actualité du « Faust » de Goethe : La promenade de Pâques ; Le vers 11580 du Faust de Goethe ; Sur les traces du vrai docteur Faust ;
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«Tenez la Sarre, camarades » (Brecht)
Le référendum de la Sarre (1935) sous le regard des écrivains
Une contribution d’Alain Lance

Au lendemain de la première guerre mondiale, le Traité de Versailles accordait à la France, en réparation, les mines de charbon de la Sarre placée sous mandat de la Société des nations. Le traité prévoyait également en son chapitre III une consultation populaire au bout de quinze ans, à compter de sa mise en vigueur. La population du territoire du bassin de la Sarre a été appelée au choix entre les trois options suivantes :
a) maintien du régime de statu-quo (sous gourvernement international) ; b) union à la France ; c) union à l’Allemagne.
Le vote a eu lieu en janvier 1935. 90,3 % des votes furent favorables au retour de la Sarre à l’Allemagne. Sur 528.104 votants, seuls 2.124 se prononcèrent pour la France. Un triomphe de la propagande nazie.
La Sarre, qui avait été annexée par Louis XIV, qui a fait construire Sarrelouis, et avait constitué des départements français après la révolution jusqu’à l’empire, était retournée dans l’orbite prussienne et autrichienne (puis bavaroise) après le Congrès de Vienne en 1815. En novembre 1918, elle avait été occupée par l’armée française. Aragon raconte dans la Semaine sainte un face à face entre soldats français et mineurs de Sarre en grève. On trouve aussi un lointain écho de cette présence dans Est-ce ainsi que les hommes vivent : Dans le quartier Hohenzollern / Entre La Sarre et les casernes
La Maison Heinrich Heine à Paris organisait, le jeudi 11 juin 2015, une soirée intitulée HALTET DIE SAAR, GENOSSEN ! (Tenez la Sarre, camarades), titre du livre de témoignages littéraires rassemblés par Ralf Schock. La lecture-rencontre avec l’auteur avait été traduite et modérée par Alain Lance, poète et traducteur, qui a bien voulu en confier un écho au Sauterhin avec des traductions inédites en français ce dont je le remercie vivement.

Le referendum de la Sarre sous le regard des écrivains  par Alain Lance

Photomontage John Heartfield  Arbeiter Illustrierte Zeitung  (Journal illustré des travailleurs) 2/1935 La mort attaque la Sarre  Mais il est en votre pouvoir Qu'elle ne puisse pas vous étrangler Votez pour le statu-quo ! Protégez votre vie !

Photomontage John Heartfield Arbeiter Illustrierte Zeitung (Journal illustré des travailleurs) 2/1935
La mort attaque la Sarre
Mais il est en votre pouvoir
Qu’elle ne puisse pas vous étrangler
Votez pour le statu-quo ! Protégez votre vie !

En juin, la Maison Heinrich Heine à Paris accueillait plusieurs manifestations en relation avec la Sarre : une exposition intitulée La Sarre, une histoire européenne, inaugurée le 10 juin par Annegret Kramp Karrenbauer, ministre-présidente de la Sarre, et deux soirées littéraires avec Ralph Schock, celle du 11 juin, au sujet du référendum du 13 janvier 1935 et celle du 15 juin, où il présenta son édition de la correspondance entre Georges Perec et son traducteur Eugen Helmlé. Ce livre, intitulé Cher Georges – Cher Eugen, est paru il y a quelques mois au Conte Verlag à St. Ingbert. Espérons qu’une édition française du bel échange amical qu’eurent, de 1966 à 1982, l’auteur de La Disparition et son excellent traducteur voie bientôt le jour.
Mais je souhaite souligner ici le grand intérêt des travaux de Ralph Schock sur le referendum de 1935 qui entraîna le rattachement de la Sarre au troisième Reich. Ralph Schock, essayiste, critique littéraire et responsable d’émissions littéraires à la Radio sarroise, a consacré deux ouvrages à cet événement sous cet angle spécifique : l’intervention ou le regard des écrivains. C’est d’abord Haltet die Saar, Genossen ! Antifaschistische Schriftsteller im Abstimmungskampf 1935, paru en 1984 chez H.W. Dietz Nachf., et Hier spricht die Saar – Ein Land wird interviewt (Gollenstein Verlag, 2005), qui réunit des reportages de Philippe Soupault, Theodor Balk et Ilya Ehrenbourg.
De nombreux écrivains allemands se sont impliqués dans le combat pour que la Sarre ne réintègre pas l’Allemagne tant que celle-ci était dirigée par les nazis. Le résultat du vote de janvier 1935 fut loin de répondre à leur attente puisque, comme on sait, à peine 10% des votants se prononcèrent sur le maintien du statu quo.
Ralph Schock a clairement retracé le contexte politique de l’époque et a donné lecture d’extraits de textes de Brecht, Klaus Mann, Thomas Mann, Gustav Regler, Kurt Tucholsky, Erich Weinert, et quelques autres. J’en avais pour la circonstance traduit quelques-uns. Les voici.

KURT TUCHOLSKY

(Extraits de lettres)
8 juin 1934
Même les journaux les moins importants ici écrivent que Genève a trahi les pauvres Sarrois. Il faut se mettre un peu à la place des gens : d’abord cette ridicule vieille dame, ce Wilson, fait croire aux gens qu’ils ont le droit de voter. Donc ils votent, et alors les Allemands déclarent que celui qui votera contre eux sera pendu. Certes, mais une fois pendu, il a toujours le droit de se plaindre. C’est cela qu’ils ont décidé à Genève (…) c’est pénible de devoir assister à tout cela.
25 juillet 1934
Les derniers numéros de la petite revue (la Neue Weltbühne) sont arrivés tous en même temps – c’est vraiment désolant. Petites gens. Ce décalage entre le faire et le pouvoir… non, ça ne va pas. Le mieux est encore cette phrase de Pallenberg sur Hitler : «Il a l’air d’un coureur de dot». Mais sinon… Dieu, c’est bien connu, sait tout, mais les communistes savent tout encore mieux. Quelle bêtise. En Sarre par exemple des milliers vont voter pour l’Allemagne par peur du front socialo-communiste. Le monde ne fonctionne pas comme un devoir de mathématiques.
15 novembre 1934
Le reportage sur la Sarre paru dans Vu est désespérément pessimiste. Si c’est exact, il semble régner là-bas une terreur tellement sèche et silencieuse que même l’additif de la Société des Nations précisant qu’ils auront encore une fois le droit de voter n’est d’aucun secours. Et d’ailleurs il vient trop tard. À cela s’ajoute – en plus de la terreur – cette attitude consistant à penser : «En fin de compte ….» Et c’est bien ce mot que je respecte énormément. Et c’est exactement ce que je dis aussi quand il s’agit de juger tous ces gens. En fin de compte …Voilà ce qui les attend, et on ne peut leur venir en aide. Ces pauvres bougres qui vont être vaincus ! Sûrement que beaucoup de jeunes gens votent pour l’Allemagne parce qu’ils se réjouissent à l’idée du sanglant carnaval qui va commencer alors, interrompant joliment, comme une guerre, la grisaille quotidienne.
11 décembre 1934
Les choses évoluent d’une manière très claire et ce à quoi cela va aboutir ne m’intéresse plus tellement : les Français vont être rabaissés au rang d’une puissance de deuxième ordre, ils ne font que répéter ce que disent les Anglais, et si un miracle ne se produit pas en Sarre, on aboutira à Genève à des négociations où peu importera si les Allemands récupèrent toutes leurs colonies ou seulement quelques-unes, s’ils obtiennent le corridor ou seulement les colonies, personne ne leur dira qu’ils n’ont pas payé leurs dettes, d’ailleurs ils ne les paieront pas, le «contrôle» du réarmement n’est qu’une farce, mais on a trouvé la formule. «L’ordre nouveau» a très justement dit qu’avant de rouspéter contre la Société des Nations il fallait vérifier si elle existait encore. Elle n’existe pas. Il y a seulement un petit groupe européen, bas, infâme, moche, dirigé par des marchands et des politiciens lâches, avec l’Angleterre à sa tête, qui veut diriger l’Europe sans s’acquitter du moindre devoir. Je plains tous ceux qui souffrent sous cette saleté, car elle n’en vaut pas la peine. On devrait à l’avenir s’occuper de choses plus raisonnables. Il faudrait qu’un miracle se produise en Sarre (qui appellerait M. Brüning sur la scène). Mais je ne le crois pas. Les jeux sont faits.
10 janvier 1935
À moins qu’un miracle ne se produise en Sarre, ce qui n’arrivera pas, nous avons tout lieu de redouter l’Europe qui nous attend. La Sarre a été terrorisée sans pouvoir se défendre, la ville de Sarrebruck barre la route au flot des opposants à Hitler, Monsieur Knox ne veut sans doute pas être impuissant, mais il l’est. Et comment parler sérieusement d’Eden. C’est à pleurer. Et on aura les Jeux Olympiques, qui balaieront le reste de méfiance, car des gens qui ont un tel talent d’organisation valent quand même quelque chose. Oui, où allons-nous ?
15 janvier 1935
[écrit avant d’avoir eu connaissance des résultats du référendum en Sarre]. Ce n’est presque plus la peine d’y réfléchir. Dans cet océan de bêtises, j’ai repéré deux poissons : D’Ormesson [Wladimir d’Ormesson, journaliste et diplomate, éditorialiste du Figaro de 1934 à 1940] fait un compte très précis : tant pour cent pour l’Allemagne, c’est un succès, tant pour cent un échec moral, tant pour cent un désastre. Il décide de ça, avec son cou crasseux. Si cela arrive, alors en Allemagne, on va… alors Hitler va… et alors il ne pourra pas…..
Pour moi une chose est claire :
Tous ces gens-là s’efforcent de deviner ce que rumine Hitler. Ils te racontent exactement pourquoi ceci ou cela ne peut pas se produire et pourquoi dans tel cas il se cassera la figure et dans tel autre cas il ne pourra l’emporter. Et quand tu les entends, tu sais pertinemment une chose : le fascisme peut être vaincu par tout ce qu’on peut imaginer, sauf par celui qui parle.
Et il en va de même chez les Juifs, comme chez les Suisses, les Suédois, et partout. Aucune idée forte, résolue, vitale pour s’y opposer. Aucun courage. Et surtout : aucun idéal. Et si la minorité en a un, alors il ressemble à l’idéal marxiste, auquel il est très difficile de se raccrocher. («mystique comme celui des premiers chrétiens et orthodoxe comme celui des anciens juifs», a dit un jour quelqu’un). Et alors ? Alors c’est forcément l’autre qui l’emportera.
Donc en Sarre la commission avait interdit d’arborer des drapeaux pour ne pas exercer une terreur sur les opinions (Comme si cette terreur n’était pas présente depuis longtemps !) Sur quoi Sarrebruck se transforme en une ville à Noël : tout est vert. «Ils se rattrapent avec des sapins !» a dit quelqu’un. Comme c’est touchant ! Mais non, crétins, ils ont seulement trouvé un autre moyen pour exercer leur contrôle : celui qui n’installe pas des branches de sapin est un Juif rouge. Et ça, on ne pourrait pas l’interdire ?
Il faut avoir lu ce dernier appel du Conseil tripartite adressé à la Sarre : moi qui me targue de comprendre un peu ce que parler veut dire, je n’y comprends rien, tellement c’est vide. Et l’homme de la rue devrait y comprendre quelque chose ? Ce qui confirme bien que tous ces accords de la dernière période sont en caoutchouc : le cas échéant, on poursuivra les consultations, on pourra, on devra, il faudra … c’est inexistant.
15 janvier 1935
Le résultat est incompréhensible. La terreur ? La Société des Nations, qui n’a montré aux gens qu’une seule possibilité ? En tout cas cela va être affreux maintenant.
18 ou 20 janvier 1935
Les Sarrois étaient seuls. Ils ont été abandonnés par :
L’Angleterre
La France
La Société de nations
Le mouvement syndical international
Le pape (le même qui refuse l’absolution à tout Français qui était dans l’Action française, quel courage !) Les Sarrois n’avaient pas de bons dirigeants et aucune définition propre et populaire de ce que signifie le statu quo.
Mais tout ceci ne saurait expliquer les 10%. Il y a autre chose en jeu. Ce ne sont pas non plus des traficotages sur les listes électorales, ni ce sur quoi le journal Le Temps a attiré l’attention : que les Sarrois habitant en Allemagne ne seraient pas tous venus, mais, à la place de ceux qui sont en camp de concentration, d’autres, pour qui le gouvernement allemand a établi de faux passeports. Tout ceci n’explique pas les 10%. L’explication est dans l’expression « en fin de compte ». En fin de compte nous sommes quand même Allemands…
Et ça on devrait le respecter. Car ce sont des Allemands. Et qu’ils aient maintenant ce que tous les autres réclament.
Mais ce qui va arriver maintenant est terrible.
Instinctivement les masses écoutent cet argument : «Donc cela ne peut quand même pas être si grave que ça en Allemagne, donc toutes ces histoires qu’on raconte ne sont pas si terribles, sans doute qu’on nous a menti…» Les pauvres exilés qui continuent à défendre leur cause vont avoir bonne mine.
C’est la France qui va accueillir les réfugiés venant de la Sarre. La France, toujours la France. Jamais l’Angleterre. L’Angleterre emprisonne impitoyablement ceux qui se réfugient sur son sol sans passeport, sans autorisation. Cela va faire trop, pour les Français, on peut le comprendre. Encore quarante mille, toujours la France
Voilà ce qui arrive quand on brandit de tels traités de paix délirants sans les mettre à exécution. Je les entends d’ici hausser les épaules – on s’en fiche. Ah tiens ? Et ont-ils fait de même quand ils ont acclamé le traité de Versailles ? Le Boche paiera. Je n’aurais rien contre, mais d’abord pousser des rugissements et ensuite se soumettre ? Un enfant qu’on élève de cette manière finit par devenir insolent. Comme l’Allemagne.
Mais le pire à mes yeux, c’est la conséquence morale de ce vote. J’avais estimé le pourcentage des opposants à 40 %, et je n’étais pas seul à commettre cette erreur. Je n’ai jamais vécu dans cette région. Ceux qui y avaient vécu disaient la même chose. Il faut donc que l’élément boche soit vraiment très fort. Sans doute que la terreur explique un succès pour l’Allemagne, mais pas d’une telle ampleur. Et la conséquence morale se fera sentir également ici. Cela va nous ronger avec une vigueur accrue. Oublié le 30 juillet, oubliés les atrocités, cela va recommencer sous d’autres formes.
Pourquoi ?
Parce que parmi tous ceux que nous connaissons il ne s’en trouve pas un seul qui serait prêt à donner ne fût-ce qu’une demi heure pour… oui, pour quoi au juste ? Il n’a ni programme, ni idéal, ni « religion », rien. Et c’est dans ce vide que les autres s’engouffrent. C’est une loi de la physique. In hoc signo vincent.
Les journaux de Bâle, c’est bien, ils y vont courageusement. Et que fait le pays ? Il ferme ses frontières hermétiquement contre une possible émigration en provenance de la Sarre. «Nous ne pouvons pas … » Ferme la. L’attitude de la Suisse est méprisable.
Citations extraites de Kurt Tucholsky : Briefe aus dem Schweigen (Rowohlt-Verlag, Reinbek 1977) et Q-Tagebücher“ (Rowohlt-Verlag, Reinbek 1978).
Traduction Alain Lance

ARTHUR KOESTLER

Le referendum en Sarre laissait aux Sarrois le choix entre trois solutions. Ils pouvaient soit se prononcer pour le retour de la Sarre à l’Allemagne, pour un rattachement à la France ou pour le statu quo, c’est-à-dire rester provisoirement sous l’administration de la Société des Nations.
Comme la population de la Sarre est allemande, il était évident que l’alternative française n’avait aucune chance. Les socialistes et les libéraux (assez peu nombreux) se sont prononcés dès le début pour le statu quo. En revanche les communistes ont au début affirmé que le maintien du statu quo servirait indirectement les intérêts français. Ils s’en sont donc pris aux socialistes comme «agents de l’impérialisme français» en avançant leur propre solution : «une Sarre rouge au sein d’une Allemagne des soviets.»
«Mais camarade», répliquèrent les ouvriers des mines consternés, à la direction du parti : «L’Allemagne des soviets n’existe pas encore, alors pour quelle solution devons-nous nous engager ?»
«Nous nous prononçons pour une Sarre rouge dans l’Allemagne des soviets, camarade !»
«Mais, camarade, l’Allemagne des soviets n’existe pas ! Est-ce que cela signifie que nous devons voter pour Hitler ?»
«Le comité central n’a pas dit que vous devez voter pour Hitler. Il a dit que vous devez voter pour une Sarre rouge dans une Allemagne des soviets.»
«Mais camarade, ne vaudrait-il pas mieux, en attendant qu’advienne cette Allemagne des soviets, voter pour le statu quo ?»
«Si vous votez pour le statu quo, vous vous alliez avec les agents social-fascistes de l’impérialisme français.»
« Pourrais-tu donc nous dire enfin, camarade, pour qui nous devons voter ? »
«Tu poses la question de façon mécaniste, camarade, comme je te l’ai déjà dit, la seule politique révolutionnaire correcte est de lutter pour une Sarre rouge dans une Allemagne des soviets. »
Et ce furent des centaines de semblables discussions qui se déroulèrent quotidiennement.
Arthur Koestler Zehn kleine Negerlein (Dix petits nègres) extrait de son autobiograhie Die Geheimschrift [L’écriture invisible] (Desch-Verlag, Wien/München/Basel 1954)
Traduction : Alain Lance
THEA STERNHEIM
[Thea Sternheim (1883-1971), auteure allemande, épouse un temps de Carl Sternheim, amie d’André Gide et de Gottfried Benn, traductrice d’André Maurois a émigré en avril 1932 en France. Elle a publié un journal, un roman Sackgassen ( Impasses) et la correspondance avec G. Benn]
15 janvier 1935
Je me réveille vers huit heures. Ces braves concierges, les Druaut, m’avaient promis de me glisser sous la porte les résultats du référendum en Sarre. Mais quand je commence à penser, ma curiosité fait déjà place à un pressentiment oppressant. Je reste ainsi un moment, incapable de me lever. Finalement (dehors neuf heures sonnent) je vais à la porte.
Sur le papier : «La Sarre a voté son rattachement à l’Allemagne. Près de 90% des voix en faveur du Reich.»
Mes jambes se dérobent. On peut donc pourchasser les Juifs, les catholiques, les marxistes, emprisonner sans jugement les pacifistes et des centaines d’autres avec un bestial arbitraire, les massacrer, en retenir des milliers dans les camps de concentration, on peut hurler la haine dans les micros, anéantir l’honneur véritable du pays – on peut faire tout cela si c’est enrobé de slogans patriotiques, qu’on dresse le poing contre la France, contre le bolchevisme, prétende être de la race des seigneurs, heurte les croyants quand on fait précisément le contraire de ce que nous prescrit la doctrine chrétienne.
On chancelle. C’est comme si on vous traînait dans la fange. Que personne ne parle de terreur ! Toute la Société des Nations attendait l’arme au pied, prête à offrir sa protection au cas où le droit à l’autodétermination du petit pays était mis en cause. Mais la mère souillée de meurtres et de honte a lancé son appel : et tout le monde de regagner aussitôt en rampant le protoplasme qui, couplé avec Hitler, va submerger le monde d’une portée de vipères comme on n’en a jamais vu.
Epouvantable ! Et le Saint Siège, qui s’entend toujours avec les riches et les puissants, préférant mettre en scène la pompe des mariages princiers que de vêtir les pauvres et de nourrir ceux qui ont faim, a, par la bouche des évêques de Trèves et de Spire, donné le mot d’ordre pour mettre à bas la liberté. Ah, c’est toujours une honte toute en nuances que de devoir vivre allemand !
Extrait de Thea Sternheim: Tagebücher [Journaux]1903 – 1971, hg. von Thomas Ehrsam und Regula Wyss (Wallstein-Verlag, Göttingen 2011).
Traduction Alain Lance

Mais pour finir sur une note plus drôle, cette anecdote relatée par Hans Bunge.

À l’automne 1934, Eisler mit en musique le poème de Brecht Le 13 janvier. Il fut publié pour la première fois le 27 octobre dans le journal Arbeiterzeitung. Après quoi il parut deux fois dans la Saar-Volksstimme ainsi que dans le supplément sarrois de l’organe du KPD Unsere Zeit. Il apparaît chaque fois sous le titre Le 13 janvier et dans Unsere Zeit le Chant de la Sarre a été ajouté en surtitre. C’est sous cette dénomination qu’il figure dans les œuvres complètes de Brecht.
Ce chant fit l’objet d’une divergence entre Brecht et Stefan Zweig, qu’a évoquée Eisler lors d’un entretien avec Hans Bunge vers la fin des années 50.
Fin 1934, Stefan Zweig, «ce célèbre industriel, industriel en littérature» lui a rendu visite dans son appartement londonien. Et Brecht se trouvait également chez lui ce jour là.
Eisler raconte : «Brecht n’a jamais lu une ligne de Zweig, mais il pensait que c’était un homme fortuné et qu’il y aurait peut-être là une source de financement pour le théâtre. … Zweig connaissait le nom de Brecht du temps de la République de Weimar, car Brecht était très célèbre. On pouvait donc parler d’un certain intérêt amical, bien qu’il se fût agi de deux univers fort éloignés.»
À la demande de Brecht, Eisler a donc joué Das Lied über die belebende Wirkung des Geldes (Le chant sur l’effet stimulant de l’argent) «Je savais que cela finirait mal. Jouer cette chanson à ce monsieur, négativement connu pour sa richesse – richesse d’origine familiale –et qui avait financé les éditions Insel, qui a financé toute sa carrière, lui faire entendre ça !» Zweig, «un homme de salon fort poli» a écouté sans sourciller. Puis ensuite Eisler lui a joué La ballade du moulin à eau. Zweig a fini par dire que tout cela était extrêmement intéressant. Un journaliste anglais qui était également présent a ensuite parlé des débats en cours en Sarre. Pour lui faire plaisir, Eisler lui a alors chanté sa mise en musique de la petite chanson de Brecht sur la Sarre. Le «Newspaperman» fut, aux dires d’Eisler, tout à fait emballé, ravi que quelque chose d’aussi beau fût possible. Et Brecht dit à Zweig : «Vous savez, c’est une bricole que nous avons faite pour donner un petit coup de main. Alors Zweig dit : Ne parlez pas de bricole, Monsieur Brecht, c’est peut-être ce que vous avez fait de mieux.» C’est ainsi que les choses se passent entre écrivains. Un échange de coups de poignard. Brecht lui donne Die belebende Wirkung des Geldes et voilà qu’ensuite une petite chanson pour une campagne électorale est la meilleure chose que Brecht ait jamais écrite. Les deux hommes étaient quittes et ils sont allés déjeuner ensemble.»
Hans Bunge: Fragen Sie mehr über Brecht – Hanns Eisler im Gespräch, (Demandez m’en plus sur Brecht-Entretien avec Hanns Eisler) Verlag Rogner & Bernhard, München 1972
Traduction Alain Lance

BERTOLD BRECHT

La chanson de la Sarre
De la Meuse jusqu’au Niemen
Court un fil barbelé
Derrière combat et saigne à présent
Le prolétariat.
Tenez la Sarre, camarades,
Camarades, tenez la Sarre.
Alors nous tournerons la page
À partir du 13 janvier.
La Bavière et la Saxe ;
Des bandits les ont occupées
Et le Wurtemberg et le pays de Bade
Sont effroyablement blessés.
Tenez la Sarre, camarades,
Camarades, tenez la Sarre.
Alors nous tournerons la page
À partir du 13 janvier.
Le général Goering en Prusse.
Thyssen qui pille sur le Rhin.
Dans la Hesse, dans la Thuringe,
Ils ont nommé des gouverneurs.
Tenez la Sarre, camarades,
Camarades, tenez la Sarre.
Alors nous tournerons la page
À partir du 13 janvier.
Ceux qui ont tout déchiré
De la grande Allemagne
Maintenant tendent les mains
Vers notre petite Sarre.
Tenez la Sarre, camarades,
Camarades, tenez la Sarre.
Alors nous tournerons la page
À partir du 13 janvier.
Sur la Sarre vous verrez
Ils se casseront les dents.
L’Allemagne que nous voulons
Doit être une autre Allemagne.
Tenez la Sarre, camarades,
Camarades, tenez la Sarre.
Alors nous tournerons la page
À partir du 13 janvier.
(Traduction Guillevic)
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«Hourrah perdu !»
1515 La bataille de Marignan-gnan vue de Suisse
Et ce que Mulhouse est allé faire dans cette galère

Commençons avec l’humour de l’écrivain Daniel de Roulet à qui j’ai emprunté l’expression Marignan-gnan. Le début de sa lettre au Conseiller fédéral Ueli Maurer (du même parti populiste de droite que Christoph Blocher) pose les éléments du débat actuel sur les célébrations de la bataille de Marignan en Suisse, dans une année électorale, sur fond de poussée xénophobe. (Le texte date de fin 2014)
«Monsieur le Conseiller fédéral,
499 ans, ça suffit. Vous n’allez tout de même pas, pendant toute une année électorale, nous chanter la chanson gnangnan de Marignan sous prétexte que voilà cinq siècles que nous, Suisses de souche, serions neutres, libres et vendus au plus offrant.
La neutralité helvétique n’a pas été inventée en 1515. Vous savez bien comment ça s’est passé : ce ne sont pas les Confédérés, comme vous dites, qui se sont battus à Marignan puisque les Bernois, les Soleurois, les Fribourgeois et les Valaisans étaient déjà rentrés chez eux, achetés par les Français pour ne pas se battre contre eux. Ensuite n’oublions pas que ceux qui restaient n’avaient pas vraiment l’équipement nécessaire parce que l’art de la guerre avait été modifié par l’irruption de la cavalerie légère. Venus de Croatie, d’Albanie et de Bosnie, les estradiots, à la fois centres-avants et ailiers droits, mais à cheval, ont provoqué le massacre de nos compatriotes dans la plaine de Milan. N’avez-vous pas peur que vos électeurs s’étonnent de vous voir fêter ces attaquants criminels étrangers qui ne respectaient pas notre culture de fantassins ? (…)» Source
Albrecht Dürer : La mort et le lansquenet 1510

Albrecht Dürer : La mort et le lansquenet Estampe 1510

Marignan 1515

« (…)
Von pa ti pa toc von von
Ta ri ra ri ra ri ra reyne
Pon, pon, pon, pon,
la la la . . . poin poin
la ri le ron
France courage, courage
Donnez des horions
Chipe, chope, torche, lorgne
Pa ti pa toc tricque, trac zin zin
Tue! à mort; serre
Courage prenez frapez, tuez.
Gentilz gallans [bons compagnons], soyez vaillans
Frapez dessus, ruez dessus
Fers émoluz, chiques dessus, alarme, alarme!
Courage prenez après suyvez, frapez, ruez
Ils sont confuz, ils sont perduz
Ils monstrent les talons.
Escampe toute frelore la tintelore
Ilz sont deffaictz
Victoire au noble roy Francoys
Escampe toute frelore bigot ».
Ces paroles sont celle de la chanson de 1528 du rappeur hagiographe Clément Janequin, intitulée tantôt La guerre, La bataille ou La bataille de Marignan. « La guerre est douce à ceux qui ne l’ont pas faite », écrivait Erasme en 1515.
Un père, notable de Berne, Ludwig Frishing, notait dans son journal de famille en 1515 :
«ce vendredi d’automne, jour de l’Exaltation de la Sainte Croix [ce qui correspond au 14 septembre, second jour de la bataille de Marignan], notre fils Ludwig est mort, les deux jambes transpercées dans cette ignoble bataille de Milan fomentée par l’odieux, le traître et meurtrier évêque valaisan et ses partisans. Que Dieu ne leur pardonne jamais ce crime. [Ludwig] avait à l’heure de son horrible mort 14 ans, 15 semaines et 1 jour»
(Extrait de 1515 Marignano, livret d’exposition. Musée national suisse)
S’il fait porter le chapeau à l’évêque de Sion, agitateur antifrançais s’il en était à l’époque, le cardinal guerrier Schiner, Ludwig Frishing ne précise pas que le fils n’a fait que suivre l’exemple mercenaire du père. On note surtout l’âge du jeune guerrier 14 ans que l’on considérait à l’époque comme l’âge adulte.
Le quotidien Tagesanzeiger s’étonnait récemment qu’alors que les négociations entre la Suisse et l’Europe sur le marché de l’électricité tendaient à l’échec et qu’elles nécessiteraient une clarification de la question du rapport de la Suisse à l’Union européenne, «les partis débattent dans la campagne électorale de Marignan, de neutralité et autres questions identitaires. C’est le débat des perdants : ils pratiquent la nostalgie et ratent l’avenir» (Source en allemand)
En fait, les questions se tiennent. Ou dit autrement, les «identitaires» anti-européens ont aussi une conception singulière de la place de la Suisse dans la bataille de Marignan.
A cela s’ajoute un autre phénomène. Le débat intéresse d’abord les cantons de langue allemande, les cantons francophones y sont totalement indifférents. Il y a une raison toute simple à cela : la Suisse romande n’existait pas au moment de la bataille de Marignan. Elle n’était pas concernée et s’en contrefiche encore aujourd’hui.

Treize cantons

La Suisse d’il y a 500 ans était en effet formée de 13 cantons fédérés. Si dans l’exposition Marignano à Zürich, il n’était pas permis de photographier, raison pour laquelle je ne l’évoque qu’en marge, il était cependant possible de le faire au Musée national qui abrite l’exposition. J’avais repéré lors de ma visite cette carte figurant les 13 cantons en 1513 (en rouge), avec des territoires inféodés à des cantons (Orange foncé) et d’autres alliés (Vert foncé). Tout en haut à gauche, on peut apercevoir une petite enclave alliée : Mulhouse. J’y reviens plus loin.
Il s’est créé en Suisse une fondation Pro Marignago qui entend fêter le cinq-centenaire de la victoire de François 1er sur les Suisses au terme de 2 jours de carnage en posant la défaite comme un acte fondateur de la neutralité du pays. Dans le comité de cette fondation, se trouvent des élus du parti populiste dont Christoph Blocher leader de la droite radicale suisse pour qui la neutralité signifie avant tout l’hostilité à l’Europe et aux étrangers et le repliement des Suisses dans leurs montagnes. Son crédo :
«La défaite et la retraite des Suisses marquent la fin de la politique de grande puissance de ces derniers et le début d’un tournant décisif de leur politique étrangère. Leur détermination en vue de la cohésion interne et de la stabilité l’emportera désormais sur des velléités expansionnistes. Elle est aussi à l’origine de la neutralité actuelle de la Confédération suisse .
Il importe surtout de se souvenir de la 500e année de la bataille de Marignan, d’en apprécier le sens et les effets par rapport à la vie d’aujourd’hui »
(Source)
De nombreux écrivains du réseau art+politique sont montés dès 2014 au créneau. Ils disent :
«Nous ne pensons pas que cette bataille  mérite une célébration. La défaite de la confédération jadis divisée n’est pas à l’origine du mythe de la neutralité. Il est choquant que ce carnage hallucinant se prête aujourd’hui sans contestation à la récupération politique, aux campagnes électorales».
Hourra, perdu ! 499 ans Marignano est le titre de leur blog. On y trouvera tous leurs textes en français et en allemand. Ils sont 18. Je vous invite à les découvrir
Des historiens s’y sont mis et se sont positionnés dans le débat :
«La leçon de Marignan consista en ceci que les bataillons de fantassins confédérés n’avaient aucune chance contre les canons qui les ont déchiquetés à la mi septembre dans le nord de l’Italie. Après cela les fantassins suisses sont passés d’une puissance militaire autonome à troupes auxiliaires pour les armées de rois étrangers qui pouvaient se les offrir en complément d’une cavalerie et d’une artillerie onéreuses. Personne ne pensait neutralité pas plus qu’il n’était question de retenue» (Thomas Maissen, directeur de l’Institut historique allemand de Paris, auteur d’une histoire de la Suisse qui fait référence.
(Source : Thomas Maissen 1315, 1415, 1515 und 1815 – vier Schweizer Jahrestage.Fakten und Fiktionen, Mythen und Lektionen Neue ZürcherZeitung)
Le débat porte sur la neutralité qui pour certains tirerait sa source de la défaite et qu’ils interprètent dans leurs intérêts d’aujourd’hui et dans le sens d’un repli sur soi. A l’opposé, un Jean Ziegler réclame une intervention militaire humanitaire déterminée de son pays. Thomas Maissen rappelle que jusqu’à la fin du 17ème siècle, l’idée de neutralité était connotée négativement car elle impliquait une indifférence religieuse, on ne pouvait être neutre entre Dieu et le Diable.
La neutralité de la Suisse été construite il y a deux cent ans, au Congrès de Vienne 1815 – autre anniversaire – qui garantit au pays son existence autonome et apporte «la reconnaissance et la garantie de la part de toutes les puissances de la neutralité perpétuelle de la Suisse dans ses nouvelles frontière».
Ce qui m’a surtout intéressé dans le travail de recherche que j’ai finalement été amené à faire c’est la question du mercenariat comme première forme de mondialisation et comme source de la richesse suisse, le commerce – librement consenti – du sang des hommes.

Un peu d’histoire d’abord et quand même

Dans le folklore historique français, nous avons Marignan 1515 ou 1515 Marignan. Cet ânonnement scolaire qui n’a plus court aujourd’hui était pour Fernand Braudel le symbole de la bêtise de sa discipline et de l’enseignement de l’histoire : Bayard sacrant chevalier le roi François 1er au soir de deux jours de bataille dont on oublie de révéler le nombre de morts et pourquoi. Il n’est pas sûr que 1517 soit une meilleure date – déjà on ne peut pas y échapper en Allemagne, c’est l’année où Martin Luther a placardé ses 95 thèses sur la porte de l’église du château de Wittenberg. Rappelons que c’est en 1464 que Gutenberg lègue l’imprimerie à l’humanité, véritable origine de bouleversements considérables, comme le numérique aujourd’hui.
«La bataille de Marignan est sans doute un des événements les plus célèbres de l’histoire de France. Tout le monde ou presque en connaît la date : 1515. Dans l’imaginaire national, elle serait une de ces journées qui ont fait la France, au même titre que la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, ou l’appel du général de Gaulle, le 18 juin 1940 [depuis peu quasi évincé par Waterloo, autre défaite presque transformée en victoire, médiatiquement plus payant dans tous les sens du mot].
Mais lorsque l’on interroge pour en savoir davantage, les choses se compliquent. Plus rares sont les personnes pouvant dire qu’il s’agit d’une victoire de François Ier remportée la première année de son règne alors qu’il espérait recouvrer le Milanais, perdu par les Français depuis 1513. Moins nombreuses encore sont celles capables d’affirmer que cette bataille se déroula en Italie, dans une plaine au sud de la capitale du duché; qu’elle dura deux jours, les jeudi 13 et vendredi 14 septembre, et que les principaux adversaires de François Ier furent des Suisses. Quant à savoir que cette bataille faillit être une terrible défaite sans l’intervention des Vénitiens dans la matinée du 14 septembre, qu’elle fut une des plus longues que l’armée royale eut à livrer et sans doute la plus meurtrière puisque, en près de vingt heures, au moins seize mille hommes y trouvèrent la mort, personne ou presque n’en a la souvenance. En somme, Marignan est aujourd’hui un événement connu sans que l’on sache pourquoi » (Didier Le Fur : Marignan 1515 Editions Perrin)
Si l’on prolonge un peu ce récit de Didier Le Fur, prologue à son livre, on peut ajouter que les soldats vénitiens étaient des mercenaires albanais, ceux de François 1er des lansquenets allemands et que les mercenaires suisses étaient commandés par un évêque catholique. N’était l’amoncellement de cadavres, ce serait presque une histoire drôle sur l’origine des souches.

Un contexte expansionniste

Si cette histoire est cantonnée à la Suisse alémanique comme déjà évoqué plus haut, c’est pour la simple raison qu’elle ne concerne qu’elle, comme le note Sandro Guzzi-Heeb, professeur d’histoire contemporaine à Lausanne :
«Car Marignan correspond à la période durant laquelle les territoires de langue allemande partaient à la conquête violente des territoires franco- et italianophones et consolidaient leur domination sur eux. On oublie que jusqu’en 1798 les ancêtres des Romands et des Tessinois étaient restés complètement des sujets » (Source en allemand)
Le noyau de la confédération helvétique quoique formé d’entités très individualistes était une puissance qui comptait en Europe. Il était un foyer de vie intellectuelle. Il n’était pas le seul à avoir des velléités expansionnistes. Toutes les puissances européennes avaient des vues sur le Nord de l’Italie. Le royaume de Naples et le Duché de Milan sont revendiqués par les rois de France. Le Saint Empire romain germanique guigne aussi les riches cités d’Italie. Les Espagnols sont maîtres du Royaume de Sicile . Et il faut compter avec Venise et l’État pontifical. En raison d’une nouvelle donne des échanges internationaux :
«le fait qui domine alors l’économie européenne est l’affirmation puissante de nouveaux centres industriels en Lombardie, Ligurie ou Toscane comme en Allemagne du Sud aussi »
Nicolas Morard : L’heure de la puissance (1994 – 1536) in Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses (Editions Payot)
C’est une période de développement de l’industrie (textile+métallurgie). L’essor du commerce donne du poids au contrôle des passages dans les Alpes notamment le col du Saint Gothard. Le commerce entre le Nord et le Sud de l’Europe a d’autant plus transité par la Suisse que les guerres entre la France et l’Angleterre, entre le roi de France et la Bourgogne avaient déplacé vers l’Est les voies de passage un tant soit peu sûres. Nicolas Morard (ibidem) définit ainsi les caractéristiques des guerres d’Italie telles qu’elles ont été vécues côté suisse :
«la persistance obstinée, mais efficace de quelques cantons à suivre la voie de leurs intérêts particuliers, en dépit des traités orientant la Diète dans un autre sens ; l’utilisation à ces mêmes fins, malgré les apparences d’un jeu anarchique, de l’expédition spontanée ou de l’engagement mercenaire »
Tout cela est assez compliqué à suivre en détail dans la mesure où il faut distinguer la politique des cantons, autonomes individuellement, celle de la Diète confédérale censée définir des intérêts communs et l’engagement des mercenaires dans tous les camps alternativement et parfois même les uns contre les autres.
Dans le nord de l’Italie, c’est le grand jeu des coups tordus au mépris de la vie humaine. Dès son arrivée sur le trône du royaume de France, il est sacré le 25 janvier 1515, à 21 ans, François 1er s’affirme Duc de Milan bien décidé à reconquérir la riche ville dont les Français avaient été chassés notamment parce que Louis XII ne payait pas ses mercenaires mais aussi grâce à une coalition montée par le Pape, l’Espagne, Venise et le noyau de la Confédération helvétique. Trois ans après, Venise aide François 1er à battre les Suisses. Venise jouera un rôle essentiel pour faire pencher la balance. La différence se fera aussi sur le plan politique par le fait que François 1er réussit à diviser les cantons suisses et à détacher certains cantons de l’armée des Confédérés moyennant fortes sommes d’argent (C’est ainsi que les soldats de Berne, Fribourg et Soleure retournent chez eux avant la bataille) ; sur le plan militaire, les historiens relève le rôle de la cavalerie légère et surtout des canons, sans compter les explosifs pour se frayer de nouveaux passages dans les Alpes et créer la surprise. C’est la fin de la domination de l’infanterie sur les champs de bataille. A un moment critique des combats, le roi de France a dû promettre aux lansquenets allemands un tiers du pillage de Milan pour les motiver. Je n’ai pas trouvé de chiffre consensuel entre auteurs français et suisses sur le nombre de morts. L’exposition Marignano 1515 au Musée national de Zurich avance celui de 10.000 morts «en majorité suisses» – il y avait aussi des Milanais- d’un côté, et, de l’autre, 5 à 6000 Français et Vénitiens. Tout cela en deux jours. C’est ce que l’on appelle une «bataille de géants» ! ? Il est intéressant de noter que François 1er ne pousse pas son avantage et en reste là. Il a déjà en tête un projet d’alliance avec les cantons suisses avec lesquels il signera un Traité de paix perpétuelle lui ouvrant l’accès durable au marché des mercenaires. Le royaume de France échouera cependant à se maintenir durablement en Italie.
Dans une lettre à François 1er, Erasme écrit quelques années plus tard, contre Machiavel semble-t-il, que ce n’est pas parce que les conséquences des guerres tombent sur les pauvres que cela les justifie :
«Qu’on n’aille pas nous dire que la guerre est moins abominable sous prétexte que la plus grand partie de ses maux retombent sur les pauvres gens et les humbles, tels que paysans, artisans, nomades. Notre Seigneur Jésus-Christ n’a pas moins répandu son sang pour la rédemption de ces petites gens méprisées à l’envi que pour celle des plus grands monarques »
(Erasme : Lettre à François 1er (1er décembre 1523) publiée dans Jean-Claude Margolin Guerre et Paix dans la pensée d’Erasme page 268)

Le mercenariat

Urs Graf  Recrutement d'un lansquenet, vers 1521,  dessin à la plume Kunstmuseum Basel Dans la maison des corporations, l’ambassadeur français muni d'une bourse bien garnie flatte un lansquenet allemand (à gauche) et un mercenaire confédéré (au centre).

Urs Graf Recrutement d’un lansquenet, vers 1521, dessin à la plume Kunstmuseum Basel
Dans la maison des corporations, l’ambassadeur français muni d’une bourse bien garnie flatte un lansquenet allemand (à gauche) et un mercenaire confédéré (au centre).

Durant l’ensemble des guerres d’Italie la demande de mercenaires est grande. Les confédérés sont très demandés et sont souvent en concurrence et opposés aux lansquenets allemands. Le système de mercenariat qui fonctionnera à une échelle quasi-industrielle a déjà affleuré dans ce qui précède. Il me semblait intéressant de s’y arrêter un peu plus, d’autant que la question est peu traitée par les historiens mais présente dans un certain nombre de prises de positions. Elle règle aussi d’une certaine façon la question de la neutralité.
Dans son histoire de la Suisse (Puf, Que Sais-je), Jean-Jacques Bouquet n’hésite pas à écrire :
«On peut presque dire qu’ils [les cantons suisses] s’enrichissent par la vente du sang de leurs administrés».
Le mercenariat comme forme primitive d’accumulation du capital. Dans ce système, les puissances belligérantes négocient avec la Diète fédérale qui gère les affaires communes des cantons confédérés les contrats de mercenariat. Les belligérants s’acquittent de la solde des soldats recrutés au sein de la Confédération. Ils sont par ailleurs autorisés à participer au pillage. Dans le même temps, les pays acquéreurs versent aux cantons qui fournissent les contingents des pensions pour pouvoir enrôler des mercenaires. S’y ajoutent des pots de vins aux notables locaux. On appelait ces accords des capitulations.
«Les capitulations ont été, elles aussi, un business en or pour les cantons. En signant des accords de paix avec la France puis l’Espagne, les Pays-Bas ou encore la Suède, ils s’assuraient l’accès à ces marchés, tout en trouvant une activité à ces mercenaires de premier ordre dont ils ne savaient que faire et pour lesquels ils encaissaient une fortune.C’est en fait à cette époque que naît la Suisse mondialisée, ouverte sur le monde. En choisissant de ne pas avoir de politique commune, ce qui les aurait obligés à créer un contrôle étatique, donc un État, les Suisses laissent le marché se débrouiller seul. Chaque canton, chaque capitaine même, pouvait ainsi s’organiser comme il l’entendait. Un vrai projet ultralibéral avant la lettre, sourit le professeur honoraire d’histoire contemporaine de l’Université de Lausanne [Hans-Ulrich Jost]. Mais pouvait-il en être autrement avec cet assemblage incertain d’états aux intérêts divergents et, qui plus est, profondément divisés par la Réforme. Quant à la débandade de Marignan, elle marque les esprits à cause de la défaite, bien sûr, du nombre de morts et de blessés, des accusations de corruption qui entouraient cette débâcle, de la crise morale consécutive à ces campagnes à répétition dont les hommes avaient ramené, outre des métaux précieux et des pièces d’orfèvrerie, le mal de Naples (la syphilis), mais aussi et surtout à cause de l’argent perdu. Se faire souffler dans un combat inutile 1 million de couronnes, voilà qui est resté longtemps en travers de la gorge des Confédérés. Il y a eu d’ailleurs des procès de capitaines pour faute professionnelle et corruption. Certains en ont même perdu la tête… »(Source)
Pour l’historien Simon Teuschler :
«Parmi les raisons de la débâcle de Marignan, il y a aussi le dérapage de la concurrence d’entreprises privées et de cantons pour des parts de marché dans le mercenariat oubliant la plus élémentaires retenue politique. Après la défaite, la couronne française a obligé les cantons pour des raisons très pragmatiques à mieux coordonner leurs exportations de mercenaires. Marignan est un des événements par lesquels les cantons confédérés ont été contraints sur pression extérieure à resserrer leurs liens et à déléguer des compétences en matière décisionnelle à des organismes communs» (Source en allemand)
Répartition des mercenaires suisses en 1700. Graphique du Musée national de Zürich

Répartition des mercenaires suisses vers 1700 en Europe. Graphique du Musée national de Zürich

Malgré la condamnation par exemple d’un Erasme qui compare le mercenaire au «bourreau qui reçoit un salaire pour son travail de boucher» (dans Guerre sans larmes 1515), et du réformateur suisse Zwingli qui avait accompagné les soldats à Marignan, le commerce du sang ne s’arrêtera pas. Entre 1500 et 1800, environ 1,5 millions de Suisses sont actifs dans le service mercenaire. On peut s’y engager dès l’âge de 16 ans avec l’espérance d’une richesse facilement et brutalement acquise.
Les guerres de religion compliqueront la donne. La France catholique emploiera des mercenaires suisses contre les Pays-Bas protestants. Lorsque ces derniers exigeront un traitement égal la Suisse déclarera sa neutralité. Pour servir à la fois les catholiques et les protestants et leur assurer une égalité de traitement, il faut en effet une certaine dose de neutralité.

Ce que Mulhouse est allé faire dans cette galère

Document scellant l'accord entre Mulhouse et les cantons suisses

Document des Archives de Mulhouse avec ses 14 sceaux scellant l’accord entre Mulhouse et les13 cantons suisses

Mulhouse, ville française depuis le choix de sa réunion à la République en 1798, a une histoire singulière qui la distingue de celle du reste de l’Alsace. Après avoir fait partie de la Décapole, alliance des villes libres alsaciennes du Saint Empire romain germanique, la ville s’était inscrite dans l’orbite de la Suisse au début du 16ème siècle. Elle signe un traité d’alliance avec Bâle en 1506, Le territoire de Bâle était entré lui, de son côté, dans l’alliance avec la confédération des 13 cantons en 1501. Mulhouse participera avec 20 hommes aux combats de l’alliance montée par le pape pour chasser les Français de Milan. D’abord alliée d’un allié, la ville de Mulhouse franchit un pas supplémentaire et entra en janvier 1515 dans la confédération suisse en tant que pays allié avec Zurich, Bern, Lucerne, Uri, Schwitz, Unterwalden, Zug, Glarus, Bâle, Fribourg, Soleure, Schaffhausen et Appenzell. Ce qui implique entre autre l’assistance militaire réciproque.(Voir ici la traduction du traité)
A peine la cérémonie de prestation de serment achevée, le 1er juillet 1515, la ville était invitée par la Diète à porter secours au Duc de Milan. Or, nous avons vu que François 1er avait réussi à retourner Berne, Fribourg et Soleure. Mulhouse a donc suivi Bâle qui faisait partie des jusqu’au-boutistes suisses refusant toute idée d’accord avec le roi de France. Un contingent d’une centaine d’hommes sera de la partie.
«Le capitaine du contingent mulhousien, le bourgmestre Laurent Jordan, son lieutenant Jean Weber et dix-neuf autres bourgeois de la cité avaient péri dans la bataille» (Histoire de Mulhouse des origines à nos jours. Editions des Dernières nouvelles d’Alsace 1977 page 71)
Ils furent à ce titre parmi les vaincus. Perdant ne voulant pas dire débiteur, la Confédération en sortira agrandie du Tessin et Mulhouse plus riche «d’une pension annuelle de 400 francs» en échange de l’engagement à ne plus s’opposer au roi de France. Ouf, «sur le plan financier, les Mulhouse se trouvaient pour l’instant tirés d’affaire» (ibidem).
De lointains successeurs du bourgmestre guerrier doivent soupirer : S’il pouvait en être de même aujourd’hui… Et pour faire des « économies », ils suppriment la page histoire du bulletin municipal.
Pour l’historienne de Mulhouse, Marie-Claire Vitoux , «le choix de 1515, qui se clôt en 1798, ouvre près de trois siècles d’indépendance de la Cité-Etat. La spécificité mulhousienne encore perceptible de nos jours doit beaucoup à ce choix  fait il y a 500 ans » :
«Cette position d’entre-deux (puissances)  permet à la Ville de s’enrichir durant la Guerre de Trente Ans (1618-1648) par ailleurs si dévastatrice pour les Etats allemands. Elle lui permet ainsi d’accumuler des capitaux qui seront disponibles pour l’industrialisation un siècle plus tard. Plus fondamentalement, cette obligation de décider par soi-même entre Royaume de France et Saint-Empire romain germanique  apporte à la Ville l’un de ses caractères politiques fondamentaux et durables : la capacité à ne compter que sur soi-même … » (Source)
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Escapade à Zürich

Quelques images d’une petite escapade à Zürich, en Suisse, au courant du mois de mai, deuxième moitié.

Zürich 1

Arrivée Gare de Zürich

Espresso

Échange bêtise contre gratuité. Je leur laisse le café. What else ?
La journée s’annonce un peu triste côté météo mais j’ai tout de même pu éviter le parapluie :

Météo du jour_Zürich

Quant à la météo politique :

Météo Politique_Zürich

La Suisse est dans une année électorale. Les élections fédérales auront lieu le 18 octobre prochain pour le renouvellement du Conseil national et du Conseil des états. Le parti populaire (populiste) dit la dépêche hausse le ton dénonçant le chaos dans la politique d’asile suisse. Cela nous intéressera surtout parce que c’est dans ce contexte que se déroulent les débats de campagne électorale sur la la bataille de Marignan d’il y a 500 ans.
On en parle  la semaine prochaine.
J’étais donc venu pour ceci :
1515Fidèle à ma devise de ne pas parler des expositions dans lesquelles il est interdit de photographier, je n’en parlerai pas explicitement  mais bien sûr je traiterai de la bataille de Marignan vue de Suisse. Dans les pays de langue allemande on dit Marignano.
En attendant, il reste un peu de temps avant le prochain train de retour, suffisamment pour marcher jusqu’au lac de Zürich. Pas loin, tout au bout :
Berlin_ZürichNous sommes à 863 kilomètres de Berlin (un peu moins de Paris) mais on reste dans un pays de langue allemande, l’une des quatre langues officielles de la Suisse. Ici on parle Schwyzerdütsch, le Züritüütsch même, un dialecte alémanique mais qu’on écrit en allemand « classique ».
Boutique souvenirsBoutique de souvenirs
Une autre boutique qui promet un rabais en euros :
Rabais euroL’industrie touristique pâtit du renchérissement du franc suisse par rapport à l’euro  et propose des rabais sur les paiement en euro. Ce n’est pas le cas pour la SNCF qui m’a taxée d’un supplément de 9 euros pour « frais de gestion ». Les plus drôles étaient les douaniers dans le TGV de retour qui m’ont demandé si j’avais plus de 10 000 euros sur moi et qui voulaient savoir ce que j’étais allé faire à Zürich. Tonton pourquoi tu tousses ?
Argent Pouvoir Amour

Argent Pouvoir Amour

Argent / Pouvoir / Amour et non comme on pourrait croire à première vue : L’argent fabrique l’amour. Encore que … . L’argent fabrique l’amour de l’argent. Une série télévisée allemande du même nom avait ajouté des points après chaque mot : Argent. Pouvoir. Amour. L’affiche annonce le Festival de Zürich (du 12 juin au 12 juillet 2015). Théâtre, musique, opéra, danse sur le thème Shakespeare et autres puissances, Shakespeare et la Renaissance en Angleterre et en Italie avec au centre Roméo et Juliette
LAc ZürichLe lac de Zürich
VacheEn Suisse, il y a toujours une vache quelque part.
Mais pas forcément des luthiers :
Luthier_Zürich

 

Magasin de jouets ZürichUn magasin de jouets. Apparemment, on n’apprend jamais assez tôt que rien ne va plus …
WaldmanStatue équestre de Hans Waldmann (1435-1489), chef de corporation puis d’armée et bourgmestre de la ville – un oligarque – qui se serait, entre autre, battu pour Mulhouse contre les ducs de Bourgogne. Accusé de traitrise et d’incitation à l’adultère, il fut décapité à l’épée au terme d’un procès expéditif.

On rentre

Zürich 3
Zürich s’étend de part et d’autre de la rivière qui s’appelle Limmat à la sortie du lac.

 

Zürich 4

Brasserie SchillerLa Suisse doit une fière chandelle à Friedrich Schiller quand on sait que Guillaume Tell n’a jamais existé – c’est une légende danoise.
Si on cassait une petite croûte avant de partir ?
Baguette Bismark_ZürichTiens, un sandwich de hareng Bismarck ! J’ignorais qu’en alémanique Birmarck s’écrivait ainsi k au lieu de ck. Une faute d’orthographe comme il y en a tant dans l’espace public.  Il y a décidément toujours quelque chose à dire à propos du Hareng Bismarck.
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ÉRASME de Rotterdam : Dulce Bellum Inexpertis (1515)
LA GUERRE EST DOUCE POUR CEUX QUI NE L’ONT PAS FAITE [i.e. à ceux qui n’y connaissent rien]

Commençons par un petit clin d’œil à l’actualité. J’ignorais qu’il y avait en France tant d’amateurs, d’amoureux du latin. Je sens que j’ai bien fait de garder mon «Gaffiot», qui n’est pourtant pas dans mon expérience le symbole d’un gai savoir. J’ai observé en effet qu’il sert au moins pour les «manifs» en attentant l’invention du lancer de«Gaffiot».
Voici donc le début, en latin (et grec), du texte dont il sera question aujourd’hui. On se rassure : la traduction et quelques phrases de plus suivent :
3001.IV, I, 1.Dulce bellum inexpertis
«Et elegans cum primis et multorum litteris celebratum adagium est :Γλυκùς ἀπείρῳ πόλεμος , id est Dulce bellum inexperto. Id ita reddit Vegetius libro De re militari III, capite XIV : Nec confidas satis, si tyro proelium cupit ; inexpertis enim dulcis est pugna. Citatur ex Pindaro : Γλυκù δὲ πόλεμος ἀπείροισιν, ἐμπείρων δέ τις ταρβεĩ προσιόντα νιν καρδίᾳ περισσὦς, id est Dulce bellum inexpertis, ast expertus quispiam horret, si accesserit cordi supra modum …. »
Desiderius Erasmus Roterodamus Adagia, Chiliades IV (Source)
«Il est particulièrement intéressant et répandu dans les lettres, l’adage Γλυκυς απειρψ πολεμος, c’est-à-dire la guerre est douce pour celui qui ne l’a pas faite. C’est Végèce qui, dans son livre sur l’Art de la guerre, III, chap. XIV, le cite ainsi : Ne te fie pas trop au jeune soldat qui désire se battre, car le combat est doux pour ceux qui ne savent pas ce que c’est. C’est tiré de Pindare : Γλυκυ εστι πολεμος απειροισιν, εμπειρων δε τις ταρβει προσιοντα νιν καρδια περισσως, c’est-à-dire la guerre est douce pour ceux qui ne l’ont pas faite, mais qui la connaît en éprouve, dès qu’il s’en approche, une horreur extrême.
Parmi les affaires humaines, il s’en trouve dont on ne peut concevoir, sans en avoir fait l’expérience, ce qu’elles contiennent de malheurs et de maux.
Douce est aux ignorants la fréquentation
D’un ami puissant, mais qui en a goûté
S’en méfie».

Une anthologie numérique sur le pacifisme

Je veux d’abord rendre hommage à une initiative qui s’est tenue du 13 au 16 mai 2015, dans le cadre des Rencontres de Genève Histoire et Cité  qui avaient pour thème «Construire la paix». Pendant trois jours, une équipe de volontaires, sous la coordination d’infoclio.ch et de la Bibliothèque numérique romande, avec la Faculté des Lettres de Genève, s’est donnée pour mission de produire de A à Z une anthologie de textes relatifs au pacifisme et de la mettre à disposition d’un large public.
Les Rencontres de Genève veulent mettre en relation le monde académique et le grand public sur le thème de l’histoire plus précisément autour de la question : À quel avenir est promis le passé dans nos sociétés connectées ? Son originalité est de poser la question des humanités digitales.
infoclio.ch a pour objectif de développer une infrastructure numérique pour les sciences historiques en Suisse.
Une quinzaine de participants ont abordé toutes les étapes de production d’un livre numérique: choix des textes, numérisation, mise en page, correction des épreuves, et la réalisation finale d’une Anthologie sur le pacifisme en différents formats de téléchargement. Un exemple à suivre. Cette anthologie de 235 pages vient d’être publiée. On trouvera les références et les liens à la fin de ce texte. Immanuel Kant, Victor Hugo, Diderot, Tolstoï, Jaurès, Romain Rolland et son célèbre Au dessus de la mêlée, la lettre de Freud à Einstein, Gandi, Camus, Mandela ….. y figurent.
J’ai choisi pour aiguiser l’appétit quelques extraits d’un texte d’Érasme, d’abord parce le Prince des humanistes a eu comme terrain d’action l’espace rhénan et s’imposait pour le Sauterhin mais aussi en raison de son originalité comme du lieu ainsi que de la date de sa publication : à Bâle en 1515, l’année de la bataille de Marignan. Érasme qui avait voyagé en Italie, était docteur en théologie de l’Université de Turin et édité à Venise ne pouvait pas ignorer les guerres d’Italie dans laquelle les mercenaires des Confédérés suisses, la France, le Pape et Venise étaient impliqués.
Le texte dont il est question fait partie des Adages publiés par Erasme entre 1500 et 1536 en 16 éditions différentes dont un format de poche. Le 3001ème adage fait partie de l’édition de 1515. Les adages sont «un des plus grands succès de librairie de la Renaissance» explique Isabelle Diu de l’École nationale des Chartes (Paris) dans un très beau texte dont je recommande la lecture, en ligne. Elle ajoute :
«Les raisons en sont faciles à comprendre : d’un accès aisé, presque ludique, composé comme en passant, l’ouvrage semble véhiculer une sorte de sagesse populaire ; pourtant, il s’appuie sur les autorités les plus prestigieuses, révèle de hautes qualités rhétoriques et s’avère ancré dans la réalité la plus contemporaine. Bien loin de n’être qu’une simple compilation à usage éthique, l’œuvre ressortit à la catégorie des essais rhétoriques et esthétiques. D’un même mouvement, il met à portée du grand nombre, avec un réel talent pédagogique, les trésors de la sagesse antique, sous une forme nouvelle et proprement humaniste : en restituant la lettre même des textes. Cette sorte d’anthologie de la littérature antique est donc aussi une forme de manifeste de l’humanisme lettré.»
Isabelle Diu / École nationale des Chartes (Paris) Une lecture des Adages d’Érasme, entre bibliographie rêvée et bibliothèque idéale
Les Adages sont ce que l’on appellerait aujourd’hui un work in progress. Ils ont même quelque choses de nos blogs, les délais de publication en plus bien sûrs. Ils contiennent l’idée d’une collection de maximes de l’antiquité commentées dans un «jardin d’auteurs variés» selon l’expression d’Érasme lui-même, un butinage qui forme une sorte de livre de lecture d’une bibliothèque idéale. L’édition est accompagnée d’un appareillage de lecture sous forme de deux index : l’un d’auteurs, l’autre thématique.
Mais cette bibliothèque
«échappe au réel, sa richesse devenant métaphore des ressources morales de son possesseur».
Isabelle Diu forme l’hypothèse que
«bibliothèque et bibliographie forment les espaces nécessaires à la création de nouveaux textes, qui existent indépendamment de l’accumulation des livres à l’intérieur de la bibliothèque, indépendamment des canons établis, mais pourtant par la grâce de leur existence».
Cela s’inscrit aussi dans notre réflexion sur la question des essais et celle à venir sur les bibliothèques

ÉRASME de Rotterdam : Dulce Bellum Inexpertis (1515) – Extraits

Dans le plaidoyer pour la paix d’Érasme écrit dans une période où l’on pensait pouvoir flirter impunément avec la mort et, rappelons-le, pendant laquelle en Suisse, à Bâle, on faisait commerce du sang des mercenaires, j’ai choisi quelques extraits dans lesquels il met en évidence la discordance entre l’homme et la guerre. Alors que l’homme est doué d’empathie, le tableau de la guerre ne correspond pas à cette image. Pour convaincre ceux qui approuvent la guerre sans rien y connaître, c’est un peu comme nos enquêtes d’opinion dans lesquelles les gens savent tout sur tout sauf sur la réalité à laquelle se rapporte la question, Érasme s’emploie à la décrire comme Urs Graf, lui-même mercenaire, s’est employé à la dessiner. Le troisième extrait est une tentative d’explication psycho sociale des mécanismes de la guerre.
Urs Graf, la bataille de Marignan

Urs Graf, la bataille de Marignan

La guerre est indigne de l’homme.
« Si, au nombre des affaires humaines, il en est une qu’il convienne d’entreprendre avec hésitation ou plutôt qu’il faille fuir, conjurer par ses prières, repousser par tous les moyens, c’est certainement la guerre : rien n’est plus impie, plus calamiteux, plus largement pernicieux, plus obstinément tenace, plus affreux, bref, plus indigne de l’homme, pour ne pas dire d’un chrétien. Et, chose étonnante à dire, on l’entreprend aujourd’hui un peu partout avec une telle légèreté, un tel manque de discernement ! avec quelle cruauté et quelle barbarie la font, non seulement les païens, mais aussi les chrétiens, non seulement les laïcs, mais aussi les prêtres et les évêques, non seulement les hommes jeunes et inexpérimentés, mais aussi les vieillards qui l’ont vécue bien souvent, non seulement le peuple et la foule naturellement changeante, mais surtout les princes dont le devoir serait d’apaiser par sagesse et raison les mouvements inconsidérés de la sotte multitude. Et il ne manque pas de jurisconsultes ni de théologiens qui cherchent à attiser leurs torches de semblables abominations et, comme on dit, les aspergent d’eau froide. Si bien que, de nos jours, la guerre est à ce point admise que les hommes s’étonnent de trouver quelqu’un à qui elle ne plaise pas ; à ce point approuvée qu’il est impie, et je dirais presque hérétique, de désapprouver cette entreprise entre toutes la plus criminelle, la plus malheureuse aussi.
Comme il serait mieux fondé de s’en étonner et de se demander quel mauvais génie, quel fléau, quelle calamité, quelle Furie a fait pénétrer pour la première fois dans l’esprit de l’homme le besoin, resté jusqu’alors animal, qui pousse cet être pacifique, créé pour la paix et la bienveillance – le seul que la nature ait fait naître pour le salut de tous – à se ruer avec une folie si bestiale et des violences si délirantes vers le massacre mutuel ! Et ce fait stupéfiera plus encore quiconque se sera détourné des opinions généralement reçues, pour observer l’essence même des choses et leur nature et examiner quelque peu, avec l’œil du philosophe, d’une part, l’image de l’homme et, d’autre part, le tableau de la guerre».
Après avoir décrit l’homme comme doué d’empathie, fait pour l’amitié, Érasme y oppose en dissonance le tableau de la guerre, ce qui suppose – il s’adresse à ceux qui n’y ont jamais été – un effort d’imagination, une imagination d’abord partiellement auditive :
«Imaginez donc que vous vous trouvez au milieu de cohortes barbares que leurs visages mêmes et le son de leurs voix rendent horribles, d’armées bardées de fer, rangées en bataille, parmi le fracas et l’éclat effrayants des armes, l’agitation odieuse d’un très grand nombre d’hommes, leurs regards menaçants, les appels rauques des cors, le son terrifiant de la trompette, les roulements de bombardes, aussi impressionnants que ceux du tonnerre, mais plus malfaisants, les clameurs folles ; imaginez que vous voyez le choc furieux, la monstrueuse boucherie, le sort cruel tant des tueurs que des tués, les cadavres entassés, les plaines gorgées et les fleuves teintés de sang humain. Il arrive même parfois que le frère fonde sur son frère, le parent sur son parent, l’ami sur son ami et, au moment où la fureur commune se déchaîne, enfonce le fer dans les entrailles de celui qui ne l’avait jamais blessé, fût-ce même d’un mot. Une tragédie semblable contient une telle somme de malheurs que le cœur humain se détourne avec horreur de sa description même. Pour ne pas rapporter ces maux tout ordinaires au regard de ceux que je viens de citer : moissons foulées partout, fermes en cendres, villages incendiés, troupeaux razziés, vierges violées, vieillards traînés en captivité, églises saccagées, brigandages, déprédations, violence et confusion partout. Je tairai de même ces malheurs qui suivent d’ordinaire une guerre, fût-elle la plus heureuse et la plus juste : le menu peuple dépouillé, les riches chargés d’impôts, tant de vieillards laissés seuls et anéantis par le massacre de leurs enfants plus misérablement que si l’ennemi leur avait enlevé, avec la vie, la faculté de souffrir, tant de vieilles femmes privées de leurs biens et supprimées ainsi plus cruellement que par le fer, tant de femmes veuves, tant d’enfants orphelins, tant de maisons remplies de deuil, tant de riches réduits à la misère. À quoi rime-t-il, en effet, de parler du bouleversement moral, alors que personne n’ignore que c’est de la guerre que sort la démoralisation générale de la vie ? C’est d’elle que naît le mépris du devoir, l’indifférence à l’égard des lois, l’audace de concevoir n’importe quel crime. De cette source jaillit un torrent de brigands, de voleurs, de sacrilèges, d’égorgeurs. Et – c’est là le plus grave de tout – cette pestilence si funeste ne sait se contenir dans ses propres limites, mais, née dans un coin quelconque, non seulement elle envahit, comme une épidémie, les régions voisines, mais encore elle entraîne les plus éloignées dans le désordre et le bouleversement général, par des nécessités commerciales ou à la faveur d’une alliance ou d’un traité. Bien plus, la guerre est engendrée par la guerre, une vraie guerre naît d’un semblant de guerre, la plus importante sort de la plus insignifiante et il n’est pas rare qu’il lui arrive alors ce qui, dans les fables, nous est raconté du monstre de Lerne».[…]
Érasme essaye ensuite de comprendre ce qui a fait de l’homme un être capable de meurtres
«Et toujours les plus grands maux se sont glissés dans la vie des hommes sous le masque du bien. Autrefois donc, quand les hommes primitifs, nus, sans remparts et sans toit, vivaient dans les forêts il arriva plusieurs fois qu’ils furent attaqués par des bêtes sauvages. Ce fut donc à elles que l’homme déclara d’abord la guerre, et l’on tenait pour courageux et l’on prenait comme chef celui qui avait protégé l’espèce contre la violence des fauves. Il paraissait parfaitement justifié de les égorger lorsqu’ils vous égorgeaient, de les massacrer quand ils vous massacraient, surtout s’ils vous assaillaient sans qu’on les eût attaqués. Comme ces actions étaient portées aux nues (c’est pour cela qu’on fit un dieu d’Hercule), la jeunesse ardente se mit à chasser les fauves à l’envi et à se parer de leurs dépouilles comme d’un trophée. Ensuite, non contents de les avoir égorgés, les jeunes gens se couvrirent de leurs peaux pour se défendre contre les rigueurs de l’hiver. Tels furent les premiers meurtres, telles, les premières dépouilles. Après quoi ils poussèrent plus loin, ils osèrent une chose que Pythagore a jugée résolument impie et qui pourrait nous paraître extravagante si l’habitude ne nous en empêchait, l’habitude dont la force est telle que, chez certains peuples, on a considéré comme un devoir pieux de précipiter dans une fosse un père âgé, après l’avoir battu à mort, et d’enlever la vie à celui de qui on l’avait reçue ; qu’on tenait pour saint de se nourrir de la chair de ses amis intimes ; qu’on jugeait beau de prostituer une vierge dans le temple de Vénus et bien des choses plus absurdes encore que celles-ci, dont le simple récit serait pour tous un objet d’abomination. Ainsi donc rien n’est assez criminel, assez atroce pour ne pas être approuvé si la coutume le veut. Quel crime osèrent-ils donc commettre ? Ils ne craignirent pas de se nourrir du cadavre des animaux tués, de lacérer de leurs dents la chair morte, d’en boire le sang, d’en sucer la lymphe et, selon l’expression d’Ovide, d’enfouir les entrailles au fond de leurs entrailles. Cet acte, tout inhumain qu’il parût à ceux dont l’esprit était plus civilisé, l’usage et la facilité le sanctionnèrent. On se plut même à regarder l’aspect d’un cadavre, on y prit un plaisir sensuel. Les chairs sont ensevelies dans des boîtes, conservées avec des aromates ; on inscrit en épitaphe « Ci-gît un sanglier, ici a été enterré un ours ». Cadavéreuses voluptés ! On alla plus loin. Des bêtes nuisibles, on en arriva aux animaux innocents. On s’en prit un peu partout aux moutons,
Animal sans ruse ni dol,
on s’en prit au lièvre, pour la seule raison qu’il était de chair délicate. On n’eut même pas pitié du bœuf domestique qui avait nourri longtemps, par ses sueurs, la famille ingrate ; on n’épargna aucune espèce d’oiseau, aucune espèce de poisson et la gourmandise devint à ce point tyrannique qu’aucun animal ne se trouva plus nulle part à l’abri de la cruauté humaine. Et l’habitude fit encore qu’on resta insensible à la violence exercée contre toute forme de vie, du moins tant qu’on s’abstînt d’abattre des hommes ».
Ce qui n’était au début qu’un corps à corps devient combat de bande puis l’innovation technique transforme le brigandage en guerre :
«Mais tandis que la férocité croît par l’usage, tandis que les colères grandissent, tandis que l’ambition s’enflamme toujours plus, ils arment leur fureur grâce à leur ingéniosité. On invente toute espèce d’armes défensives, on invente des armes offensives pour faire périr l’ennemi. Bientôt les hommes commencèrent à se heurter un peu partout, en troupes plus nombreuses et armées. Cette évidente folie ne manque pas d’honneurs. On la nomma «guerre» et l’on voulut que le courage résidât dans le fait de protéger, au péril de sa vie, ses enfants, sa femme, son troupeau, son gîte contre les violences des ennemis. Et ainsi, peu à peu, l’art de combattre se développant avec la civilisation, on entreprit de se déclarer la guerre de cité à cité, de région à région, de royaume à royaume. Pourtant, dans une entreprise fort cruelle en soi, subsistaient encore des vestiges de l’ancienne humanité : on réclamait satisfaction par l’entremise de parlementaires, les féciaux ; on en appelait au témoignage des dieux ; on préludait au combat par un assaut d’injures. L’affaire se réglait au moyen des armes ordinaires et par le courage, non par la ruse. Il était sacrilège d’assaillir l’ennemi avant le signal du combat ; il n’était pas permis de combattre après que le général avait fait sonner la retraite. Bref, on faisait assaut de valeur et de gloire plutôt qu’on ne cherchait à s’occire. On ne prenait les armes que contre les étrangers qu’on nommait, pour cette raison, «hostiles» (autrement dit, les «hôtes»). De là sont nés les empires : aucun ne fut jamais créé dans aucune nation si ce n’est au prix de beaucoup de sang humain. À partir de ce moment, les guerres s’enchaînent sans interruption : à tour de rôle, on se chasse du pouvoir et on le revendique. Ensuite, comme le commandement était tombé aux mains des pires scélérats, on tourna bientôt ses armes contre le premier venu, à sa fantaisie ; et les plus menacés par les périls de la guerre ne furent plus dorénavant les êtres malfaisants mais les gens bien rentés, le but du combat ne fut plus la gloire mais un butin sordide ou bien quelque profit plus criminel encore. Je ne doute pas que Pythagore, dans sa grande sagesse, ait prévu cela quand, par son enseignement philosophique, il détournait la masse inexpérimentée des hommes de l’abattage des animaux. Il se rendait compte que celui qui, sans avoir subi de dommage, se serait accoutumé à répandre le sang d’une bête inoffensive, ne craindrait pas, une fois mû par la colère et piqué par l’offense, de se débarrasser d’un homme. Qu’est-ce que la guerre, en effet, sinon un meurtre multiplié et réciproque, un banditisme d’autant plus scélérat qu’il s’accomplit sur une plus large échelle ? Mais ce sont là objets de plaisanterie, divagations de scolastiques pour les seigneurs grossiers de notre temps qui, n’ayant d’humain que la forme, n’hésitent pas à se prendre pour des dieux.
Et cependant, c’est en partant de là qu’on en est arrivé, nous le voyons, à ce point d’insanité de ne rien faire d’autre toute la vie. Nous sommes constamment en guerre, nation contre nation, royaume contre royaume, cité contre cité, prince contre prince, peuple contre peuple et – chose que les païens mêmes considèrent comme impie – allié contre allié, parent contre parent, frère contre frère, fils contre père, enfin – ce que je trouve plus atroce que tout cela – des chrétiens luttent contre des hommes, et j’ajouterai à contre-cœur, car c’est le fait le plus atroce, des chrétiens font la guerre contre des chrétiens. Aveuglement de l’esprit humain : personne ne s’en étonne, personne ne s’en indigne !» […]
Texte tiré de Margolin Jean-Claude, Guerre et paix dans la pensée d’Erasme, Paris, Aubier Montaigne, 1973, pp. 112-148.

 

La-Paix-Anthologie-numeriqueLA PAIX
Anthologie numérique sur le pacifisme
Infoclio.ch, Maison de l’Histoire de l’Université de Genève et Bibliothèque numérique romande, 2015.
235 p.
ISBN 978-3-906817-01-9
Téléchargements aux formats PDF, ePub, Mobipocket : sur le site d’Infoclio.ch
J’en profite pour vous présenter les Bourlapapey (bourla-papey, brûle-papiers en langage du pays de Vaud) de la Bibliothèque numérique romande
Les bourlapapey (bourla-papey, brûle-papiers en langage du pays de Vaud), étaient des révoltés paysans qui, pour s’opposer au rétablissement des impôts féodaux dans ce qui était alors, en 1802, le canton du Léman de la République Helvétique mirent le feu aux archives de plusieurs châteaux, centres de gouvernement, afin d’empêcher l’application de ces impôts. Leurs leaders d’abord condamnés furent amnistiés quelques mois plus tard et les impôts abolis.
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