Les réactions allemandes à l’exposition du Louvre De l’Allemagne montrent à quel point la France et l’Allemagne ne peuvent plus se voir en peinture.

Anita Rée (1885 -1933) , "Autoportrait avec cactus"(1925) . Selon la Frankfurter Allgemeine Zeitung, grande absente de l'exposition "De l'Allemagne" au Louvre
« L’Allemagne n’a pas de peintres », écrivait un critique français dans l’entre-deux-guerres. On rirait de cet aveuglement nationaliste si cette opinion n’avait dominé en France au XIXe siècle et, à plus forte raison, après les deux guerres mondiales. Aussi n’a-t-on vu que fort peu de peintres allemands dans un musée parisien avant la fin du XXe siècle, précisément avant 1992 et « Figures du moderne », que le Musée d’art moderne de la Ville de Paris consacrait alors aux avant-gardes des années 1900 à Dresde, Berlin et Munich ».
Ainsi commence l’article du Monde consacré à l’exposition « De l’Allemagne » qui est actuellement présentée au Louvre. Il a été publié sous le titre « Qui a dit qu’il n’y avait pas de peinture allemande ? », dans l’édition du 30.03.13. En sous titre : « De Friedrich à Beckmann, le Louvre répare une injustice bien française avec une exposition d’une rare richesse »
Pour quelqu’un qui comme moi garde un immense souvenir d’une formidable exposition intitulée Paris Berlin (1900-1933) qui s’est tenue au Centre Pompidou, en 1978, où, contrairement à celle du Louvre, Dada, le Bauhaus étaient présents, ces propos sont un peu étranges. Il y a eu l’exposition Symboles et Réalités – La peinture Allemande (1848-1905) au Petit Palais en 1984 – 85. A l’opposé de ce qui est en effet suggéré, nous ne partons pas de rien en matière de peinture allemande et cela date de bien avant 1992. Faut-il réinventer la roue chaque matin ?
Mais il me faut d’abord apporter quelques précisions pour expliquer pourquoi j’aborde cette question, ce qu’à priori je n’avais pas l’intention de faire puisque je n’ai pas vu ni ne verrai l’exposition du Louvre. Au prix actuel du TGV et au vu du contenu largement connu de l’exposition, je n’avais pas l’intention et n’ai toujours pas l’intention de faire le déplacement. Je le ferai pour Anselme Kiefer, cet été.
J’avais simplement signalé sur le compte twitter du SauteRhin l’existence d’un article très critique signé Niklas Maak de la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Une aimable non-germanophone m’ayant interrogé sur le contenu de l’article, il en résulte le travail qui suit, c’est-à-dire l’essentiel des reproches fait à l’exposition d’un point de vue allemand. Je m’étonne un peu, compte tenu de leur sévérité, de voir que cela ne soit repris nulle part. Tout comme je suis surpris de ne pas trouver dans la presse française écho d’un conflit entre Henri Loyrette désormais ex directeur du Louvre et les historiens du Centre allemand d’histoire de l’art. Ils ne sont pas contents et le font savoir. Ces derniers, selon le journal, se sont vus refuser l’accès du Louvre pendant le montage de l’exposition et auraient été stupéfaits de ce qu’ils y ont finalement découvert alors qu’ils l’avaient préparée. A savoir :
« L’histoire en image d’un pays au bord du gouffre, pillé par des forces obscures, un pays qui, en passant par le romantisme, les mondes bizarres de Böcklin et un expressionisme à dominante verte, se dirige tout droit vers le national-socialisme ».
Le journaliste cite Andreas Beyer, directeur du Centre allemand d’histoire de l’Art : « la subdivision de l’art allemand en un courant apollinien et dionysiaque ne vient pas de nous et cela ne nous paraît d’ailleurs pas très utile ». Elle est l’œuvre du Louvre sans concertation : « le Louvre a bricolé sa propre histoire à partir du matériel fourni par les Allemands [là c’est le journaliste qui parle] et cette histoire confirme tous les clichés d’un voisin étranger et romantique, dangereusement sombre ».
Avant de passer à la période qui fait réellement difficulté, je fais un petit retour au texte du journal Le Monde qui résume la peinture allemande à l’invention de la géographie :
« Si l’art allemand ne peut se définir par son passé et ses maîtres, le peut-il par une spécificité particulière ? C’est, dans les termes de l’exposition, «l’hypothèse de la nature». Le paysage est en effet l’un des genres dominants. S’invente grâce à lui une géographie allemande, des Alpes bavaroises et saxonnes jusqu’à la Baltique, du Rhin à l’Elbe. Ses peintres, dont Friedrich est le plus grand, s’attachent à ce qui est le plus spectaculaire, mais aussi le plus ancien. A la suite de Goethe, ils se font géologues, glaciologues, météorologues. Plus de panoramas italiens fantaisistes, plus d’allégories ou d’historiettes : le paysagisme allemand du premier tiers du XIXe siècle, comme du reste le paysagisme anglais, n’est jamais tout à fait exempt d’une pensée de l’histoire naturelle du paysage, donc de l’histoire d’un territoire. Ce n’est pas ce à quoi l’on pense d’abord devant un Friedrich, qui attire le regard dans un espace vaste et profond, même si le tableau est de petit format ».
A propos de Caspar David Friedrich, je renvoie au texte de Kleist que j’ai récemment mis en ligne, tout autre chose qu’un point de vue de géologue
Pour Niklas Maak, c’est surtout la fin de l’exposition qui est problématique, en gros ce qui vient après Adolph von Menzel et l’Expressionisme et se termine par Léni Riefenstahl, les Dieux du Stade (1936) et Max Beckmann, l’Enfer des oiseaux (1938). Il n’y a aucune œuvre de 1939. Pourtant l’exposition traite de la période 1800-1939. Le directeur du Louvre a trouvé, apprend-on, la date de 1939 plus suggestive.
A propos de la fin, Le Monde écrit :
« On ne connaît que trop la suite. L’exposition aurait pu la rappeler avec les dessins de l’architecte Albert Speer, les toiles d’Ivo Saliger ou les bronzes d’Arno Breker consternantes variations sur l’antique corrompu par le totalitarisme. Ces objets ne sont pas là – et, en effet, il n’aurait pas été acceptable qu’ils entrent au Louvre ».
Fort bien mais Leni Riefenstahl n’est-elle pas au cinéma ce qu’Albert Speer est à l’architecture ? Qu’est ce qui rend sa présence à elle, au Louvre, plus acceptable ?
Pour le journaliste allemand, l’exposition est devenue surtout par sa fin une « étrange construction téléologique », ce que précisément les historiens allemands de l’art auraient voulu éviter :
« Celui qui ne lit pas les contributions du catalogue [48 euros] et ne suit que les indications données au fil de l’exposition a l’impression que les Allemands après un court moment de fascination pour l’Antiquité se sont retirés dans leurs forêts où dans un fourré de mousse verte, sous les couleurs empoisonnées de la terre et de la moisissure, vers 1900, ils sont devenus fous avant de se retrouver dans le national-socialisme. »
Le reproche fait à l’exposition est de donner une vision d’un art allemand qui conduit inéluctablement au IIIème Reich au lieu de considérer ce qui s’est passé comme un « processus politique » pour lequel on cherchait aussi des alternatives.
« Ces alternatives, celles d’une Allemagne qui, après la 1ère guerre mondiale , y compris sous l’influence de la France a renoué avec ce que le romantisme contenait de potentiel des Lumières, sont trop peu présentes dans les dernières salles.
Il y a certes la Symphonie d’une grande ville mais pas de Bauhaus. Il faut chercher à la loupe pour trouver des exemples montrant comment l’esprit du classicisme de Weimar a été mené vers la modernité. De même, il faut chercher à la loupe les femmes artistes. Aucun tableau de Paula Modersohn-Becker, rien de Hannah Höch, d’une manière générale pas de Dada. Rien de l’importante artiste d’avant-garde Anita Rée qui, fille d’un commerçant juif de Hambourg a appris à dessiner des nus chez Fernand Léger à Paris, vivait en Italie avant de retourner en représentante de la Nouvelle Objectivité en Allemagne où, diffamée par les Nazis, elle se suicidera en 1933. »
De telles histoires qui auraient témoigné des influences européennes sur l’art allemand n’ont pas intéressé le Louvre.
« Arrivé à la fin de l’exposition, l’art allemand apparaît, à l’exception de Käthe Kollwitz, comme un art d’hommes peint en vert au bord d’un chemin singulier (Sonderweg) menant à la dépravation (…) On ne trouve pas trace d’un art qui ne serait pas le miroir de sombres catastrophes et qui ouvrirait sur des esquisses d’un possible autre vie ».
Je pense avoir extrait ce qui me paraît l’essentiel de ce texte. Il s’agit là d’abord d’un point de vue légitime bien sûr même si l’auteur donne parfois un peu le sentiment qu’il ne pourrait y avoir d’exposition sur l’art allemand que faite par les Allemands. Mais la sévérité de la critique et surtout l’importance des manques relevés – pas de Bauhaus, pas de Dada, pas de femmes, mériteraient quelques explications de la part du Louvre. Il est vrai qu’il a mieux à faire : organiser des jeux-concours sur Twitter. C’est beau la culture !
Faut-il s’énerver de constater la persistance en France des clichés sur l’Allemagne se demande le Hamburger Tageblatt sous le titre : « Pour les Français les Allemands sont un peuple de poètes et de nigauds » ? En bref, faut-il s’énerver qu’Henri Loyrette ne soit pas Mme de Stael ?
Tout cela montre surtout que décidément rien ne va plus dans les relations franco-allemandes et que les deux pays ne peuvent même plus se voir en peinture.
L’article du Monde est en accès restreint pour les abonnés.
L’article de la Frankfurter Allgemeine Zeitung peut être consulté librement. Ainsi que celui du quotidien de Hambourg
En Suisse, le Tagesanziger parle du « béton français » (en français dans le titre) qui cimente les clichés.
Si vous repérez d’autres articles, merci de me les signaler.
Post scriptum :
voir la réaction du Centre allemand d’histoire de l’Art
Le journal Le Monde est revenu sur la controverse
Un historien de l’art français a également pris position
L’inconsistante alternative du « tea party » des professeurs
La « une » du « Spiegel » : « Le mensonge de la pauvreté. Comment les pays européens en crise cachent leur patrimoine ».
C’est dans le contexte obscurantiste, alimenté par une étude de la BCE, qu’illustre cette « une » du Spiegel qui sous-entend un non seulement ils sont fainéants mais ils planquent leur pognon, que s’est créé dimanche dernier, 14 avril 2013, à six mois des élections législatives, un nouveau parti qui a pris pour nom : « Alternative pour l’Allemagne ».
Depuis quelque temps, on sent que quelque chose se cherche du côté de la droite de la droite allemande. Et ce n’est pas la première tentative du genre. Il y a eu, par exemple, la création du Parti des Electeurs libres (sic) qui a réussi une percée au Parlement du Land de Bavière. L’actuel président du nouveau parti, Bernd Lucke en faisait partie et on retrouve dans les deux cas les mêmes inspirateurs. Parmi eux Hans-Olaf Henkel, ancien président de la Confédération patronale de l’industrie allemande et pourfendeur de l’euro, que Klaus Harprecht n’hésite pas à qualifier de « pendant allemand de Le Pen », version peinte en bleu marine. Car tout ce beau monde fait bon chic bon genre et exprime sa xénophobie les lèvres pincées, tout en s’offrant un petit frisson de politiquement incorrect. Un tea party à l’allemande, qui pratique une monétarisation de la démocratie et de la citoyenneté dénonçant la « camisole des partis » de l’establishment (en Allemagne on parle du cartel) et leur « police du langage », « l’EURSS » (l’Union soviétique européenne, qui fonctionne comme l’équivalent de l’UMPS du Front national), de la « dégénérescence du parlementarisme ». Bien sûr, ces gens là « ne font pas d’idéologie », ils pataugent dedans. Ils ne sont « ni de droite ni de gauche », ils sont le « parti du bon sens ». J’ai repris là quelques expressions applaudies debout lors du Congrès fondateur de l’Alternative pour l’Allemagne dans un hôtel de Berlin. Assemblée d’hommes quinquagénaires, beaucoup de professeurs d’économie des universités, des représentants du capitalisme entrepreneurial familial, beaucoup d’anciens adhérents des partis de la coalition gouvernementale et quelques néonazis infiltrés du NPD qui tenait à avoir un pied dedans.
Bien sûr, rien n’indique que cela marchera cette fois plus que les précédentes. Ils ont actuellement le vent en poupe et l’on sait les Allemands nostalgiques de leur symbole identitaire perdu, le DM (Deutschemark). Cette régression identitaire est instrumentalisée pour la poursuite de la révolution conservatrice. En arrière plan, se trouve en effet une boite à penser, la bien nommée société Friedrich Hayek
Mais quelque chose me fait penser que c’est à prendre au sérieux.
En occupant le mot alternative pour le dévoyer dans un contexte de There is no alternative aggravé dont ils dénoncent le suivisme, les professeurs de ce tea party à l’allemande jouent un jeu dangereux. Car l’alternative qu’ils proposent est inconsistante : faire de la zone euro le bouc émissaire d’une crise qu’ils ont vécu pour beaucoup comme membre des partis de la coalition de Mme Merkel. Cette prétendue alternative est couplée au nationalisme, c’est une « alternative pour l’Allemagne ». Pour le bloggeur Christian Schaeffer, nous avons à faire à un « national-libéralisme intellectuel »
Tout cela est encore en gestation.
Voici un petit aperçu de la bouillie programmatique. Si le nouveau parti est présenté comme anti-euro, on notera aux revendications qui figure en tête du mince programme de trois pages que ce n’est pas sans ambigüité :
« Nous demandons la dissolution ordonnée de la zone euro. L’Allemagne n’a pas besoin de l’Euro. L’euro est dommageable pour les autres pays ».
Deuxième phrase
« Nous demandons la réintroduction des monnaies nationales ou la création d’alliances monétaires plus petites et plus stables. La réintroduction du D-Mark ne doit pas être taboue »
M’est avis que l’on devrait pouvoir être plus clair.
Dans un entretien à Focus-online, Bernd Lucke, présenté comme le « rebelle » anti-euro, précise que pour lui l’euro n’est pas la bonne monnaie pour un territoire aussi grand et aussi économiquement disparate. Dans un premier temps, il souhaite que la Grèce, Chypre, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, « probablement aussi » la France sortent de l’euro. Mais il trouverait bien aussi de créer une zone monétaire entre l’Allemagne, la Finlande, les Pays-Bas et l’Autriche.
Tout le monde ne mérite pas l’euro. On retrouve dans d’autres domaines cet inégalitarisme. Par exemple dans le domaine de la démocratie. Un autre bloggeur, sociologue, Andreas Kemper, fait observer que Konrad Adam, un fieffé réactionnaire qui vient d’être élu à la direction de ce nouveau parti joue avec l’idée qu’il faudrait peut-être supprimer le droit de vote pour les chômeurs et les retraités qui vivent de subsides de l’Etat et qui trop nombreux pèsent négativement sur la politique. Les faibles ont trop de poids politique dans nos démocraties, telle est la thèse. Dans le fond seule la propriété garantit la citoyenneté et il faut protéger l’élite de la démocratie. Le même considère qu’il n’y a « pas de redistribution scolaire » et mène une attaque en règle contre la pédagogie et l’égalitarisme tablant sur un retour de l’autorité du maitre et le rôle éducatif de la famille. (Cf. Wer soll wählen ? Die Macht der Schwachen. Qui devrait voter ? Le pouvoir des faibles)
Considérer que la question de l’euro est la seule question de la crise qui détermine tout le reste constitue une fausse base qui mène à une fausse alternative. Celle d’un économisme financier extrémiste qui est en ceci particulièrement dangereux qu’il occupe et dévoie l’idée même d’alternative
A suivre donc…