Bertolt Brecht, Heiner Müller et le 17 juin 1953 en RDA (esquisse)

Cette photographie prise en juin 1952 par Heintz Funk, et qui provient des Archives fédérales, montre que dans le cadre du plan de construction de la Stalinallee à Berlin, des processus de rationalisation et de mécanisation ont été introduits. Auparavant les matériaux avaient été transportés à dos d’homme sur des hottes par des manœuvres appelés en allemand Hucker. Ils transportaient outre les briques dégagées par les Trümmerfrauen, femmes des décombres, également le ciment et le mortier sur les échafaudages. Le processus de rationalisation a conduit à des pertes de salaires. La grève des manœuvres du bâtiment a précédé celle des ouvriers des 16 et 17 juin 1953. A ma connaissance, seul Heiner Müller évoque cette question dans le témoignage placé plus loin. On retrouve le transporteur de pierre par exemple dans le personnage de Hilse dans sa pièce Germania Mort à Berlin

Deux des plus grands auteurs allemands, Bertolt Brecht et Heiner Müller ont assisté aux évènements du 17 juin 1953, jour d’une révolte ouvrière à Berlin et dans l’ensemble de la RDA. En termes idéologiques de l’époque, l’irruption de la classe ouvrière sur la scène politique contre ceux qui dirigeaient le pays au nom de la dite classe a provoqué un choc dont les effets seront durables. Les deux ont laissé des textes évoquant la situation et témoignages. Le premier, Brecht, s’est efforcé d’intervenir dans le champ politique, le second Müller, est resté spectateur. Observateur de ce qui sera son matériau théâtral.
Commençons par un texte de Heiner Müller :

« SCHOTTERBEK lorsque un matin de juin 1953 à Berlin, dans un soupir,  il s’effondra sous les coups de ses codétenus, il entendit sortis du bruit des chenilles de chars et étouffés par les épais murs prussiens de sa prison, les accents inoubliables de l’Internationale »

Heiner Müller :  SCHOTTERBEK

Ce court texte, cité ici dans son intégralité, qui  a en effet l’apparence d’un texte en prose, figure dans le volume de textes en prose des œuvres complètes parues chez Suhrkamp. Il a été probablement écrit en 1953 et publié pour la première fois en 1977 dans l’édition du Rotbuch Verlag, donc sous le contrôle de Müller, dans la même édition que Germania Mort à Berlin. Il contient la date ce qui est plutôt rare dans son œuvre : juin 1953 sans faire référence à un jour. Dans ce texte coup de poing, extraordinaire concentré de contradictions et de combinaisons dont Müller avait le secret, on décèle quelques thèmes futurs de son œuvre, celui des frères ennemis, nazis et communistes, la discipline prussienne et celles des chars soviétiques, chars libérateurs et/ou répressifs, la violence intérieure et  la violence extérieure, etc. On les retrouvera dans Celui qui casse les salaires (Der Lohndrücker), Germania Mort à Berlin, La Route des chars.

Un  mot sur le contexte

Staline meurt le 5 mars 1953, le sinistre Beria est à la manœuvre à Moscou, les Allemands de l’Est ne savent pas trop où ils en sont avec la politique soviétique. Qu’en est-il de la note de Staline du 10 mars 1952 proposant l’unification de l’Allemagne en échange de sa neutralité, qui faisait de la RDA un territoire à disposition des parties d’échecs soviétiques ? A-t-elle d’ailleurs jamais eu une quelconque crédibilité ? Les flottements sont utilisés par Walter Ulbricht alors secrétaire général du SED, le parti communiste est-allemand pour se lancer à marche forcée dans l’édification du socialisme, pensant ainsi bloquer tout velléité de réunification. Son alter égo occidental Konrad Adenauer était dans le même état d’esprit. Restaurer le capitalisme en RFA passait pour lui avant l’unité allemande.

Collectivisation forcée, politisation de l’école, conflits avec l’Eglise, politique d’austérité accentuent la crise. 15 à 20 000 personnes quittent chaque mois la RDA. Au printemps 1953, le gouvernement décide se supprimer les cartes d’alimentation aux 2 millions de commerçants et artisans et une augmentation de 10% des normes de productivité. A la mi-journée du 16 juin, 10 000 ouvriers du bâtiment se rassemblent devant le siège du gouvernement et demandent à parler à W. Ulbricht et à Otto Grotewohl, chef du gouvernement, qui n’ont rien à leur dire. Entre temps les mesures avaient été retirées. Plus d’un million de personnes ont manifesté dans les rues. Un millier d’entreprises se sont mis en grève. Il s’agissait vraiment d’un mouvement de révolte ouvrière, sortie des entreprises. L’université était en vacances. Les autres couches notamment intellectuelles n’étaient pas de la partie. Le commandement soviétique de Berlin a décrété l’Etat d’exception. Les chars soviétiques ont sauvé le régime et singulièrement le principal responsable de tout cela, Walter Ulbricht qui en retire un pouvoir consolidé.

Il y eut des dizaines de milliers d’arrestations, de nombreuses condamnations. Officiellement, 55 personnes sont mortes, peut-être plus. 34 manifestants et  passants. Les tribunaux militaires soviétiques ont prononcé 5 condamnations à mort, la RDA deux. Ils ont été exécutés. 4 sont mortes de mauvais traitements en prison. Des soldats soviétiques ont été sanctionnés pour avoir refusé de tirer.

Les idéologues des deux camps ont forgé aussitôt leurs instruments de propagande. En Allemagne de l’Ouest, le 17 juin sera un jour de fête nationale, à l’Est une tentative de putsch fasciste. Il y a eut bien sûr dans le mouvement une composante d’anciens nazis et pour cause. Heiner Müller explique cela très bien dans son autobiographie :

« Le syndicat des ouvriers du bâtiment était avant-guerre le syndicat où il y avait le plus de communistes, et donc par la suite celui où il y a eu ensuite le plus de places vacantes. Après-guerre, on n’avait besoin de personne de manière plus urgente que d’ouvriers du bâtiment. Les Russes avaient envoyé tout ce qui avait été nazi – sauf ceux qui étaient, selon leurs catégories, des criminels de guerre – sur les chantiers. C’étaient des officiers, des universitaires, des enseignants, des employés, des fonctionnaires. Ils sont tous devenus ouvriers dans le bâtiment …».

Brecht avait vu cela aussi avec effroi, mais pas seulement. Il s’en prend à la bêtise, en premier lieu celle de ses pairs, en l’occurrence le poète Kurt Bartel dut Kuba, secrétaire de l’Union des écrivains dans un poème demeuré célèbre, mais privé, à l’époque, d’espace public. Le texte ne sera publié qu’après sa mort :

La Solution
Après le soulèvement du 17 juin
Le secrétaire de l’Union des écrivains
Fit distribuer des tracts dans la Stalinallee
On y lisait que le peuple
Avait tourné en dérision la confiance du gouvernement
Et ne pourrait reconquérir cette confiance
Que par un travail redoublé. Ne serait-il
Pas plus simple que le gouvernement dissolve le peuple
Et en élise un autre ?
Brecht 1953

Brecht intervient aussi auprès des autorités du pays ainsi qu’en direction des Soviétiques pour les conjurer de saisir cette opportunité de contact entre la classe ouvrière et ceux qui dirigent le pays en son nom. La question a occupé Brecht. Son journal est silencieux entre mars et août 1953. Il revient sur les évènements à la date du 20.8.53 :

« le 17 juin a distancié l’existence entière. malgré tout leur désarroi et leur lamentable impuissance, les manifestations des ouvriers montrent encore qu’ici est la classe montante ce ne sont pas les petit-bourgeois, mais les ouvriers qui  agissent. leurs mots d’ordre sont confus et débiles, introduits par l’ennemi de classe, et il n’apparaît aucune capacité d’organisation, il ne se développe aucun conseil, il ne forme aucun plan. et cependant nous avions ici devant nous la classe, dans l’état le plus dépravé qui soit, mais enfin la classe. tout commandait d’exploiter à fond cette première rencontre. c’était le contact. il ne venait pas comme une embrassade, mais comme un coup de poing, c’était pourtant le contact. – le parti pouvait s’effrayer, mais n’avait pas à désespérer après toute cette évolution historique, il ne pouvait de toute façon compter sur l’assentiment spontané de la classe ouvrière. il y avait des tâches qu’il était obligé à la rigueur, dans les circonstances données, d’exécuter sans l’assentiment et même contre la résistance des ouvriers. mais maintenant se présentait, tel un grand contretemps, une grande occasion de gagner les ouvriers. c’est pourquoi je n’ai pas ressenti l’effrayant 17 juin comme purement négatif. à l’instant où j’ai vu le prolétariat – rien ne saurait m’inciter ici à user de restrictions habiles, rassurantes — de nouveau livré à l’ennemi de classe, au capitalisme revigoré de l’ère fasciste, j’ai vu la seule force qui puisse en venir à bout ».

Brecht Journal de travail Editions de l’Arche pages 548-49

Brecht est extrêmement sévère avec le mouvement lui-même mais conscient qu’il faut faire avec. Ce qui est frappant est sa tentative de faire entrer la nouvelle réalité et les hommes concrets dans les canons du dogme, dans des catégories de lutte des classes qui ne fonctionnent plus : « la classe, dans l’état le plus dépravé qui soit, mais enfin la classe », la classe celle au nom de qui…. Comment justifier la « Dictature du Prolétariat » avec un « prolétariat » dépravé ?

Ce dilemme est le fondement de la RDA. A cela s’ajoute le non pensé de la question stakhanoviste variante socialiste du fordisme/taylorisme. Brecht n’écrira aucune pièce sur la RDA. Ce sera le travail de Heiner Müller qui, lui, participe aux évènements en curieux : « Je n’ai vécu le 17 juin qu’en position d’observateur ». Il s’en nourrit en quelque sorte. Certains personnages rencontrés ce jour-là se retrouvent dans son œuvre. Il croise même des fantômes.

Heiner Müller raconte  :

« Ce que je sais, c’est que tout s’est produit de façon assez surprenante. À l’époque, j’habitais à Pankow, j’avais entendu à la radio: grève, Stalinallee, mani­festations. Je voulais voir ça et je suis allé prendre le tramway, le tramway ne fonctionnait pas, puis je suis allé jusqu’au métro, le métro ne fonctionnait pas non plus. Stefan Hermlin est sorti de la bouche du métro, la pipe à la bouche. C’est le seul personnage connu que j’ai vu dans la rue. (Je dois avoir vu un fantôme. Hermlin dit qu’il était à Budapest à ce moment-là). Puis je suis allé à pied au centre, jusqu’à la Leipziger Strasse; devant la Maison des Ministères, il y avait un attroupement, des fonctionnaires, il y en avait un que je connaissais. J’ai remarqué que les gens avait avaient l’air en proie à une excitation plutôt agréable. Puis j’ai marché dans la direction de l’Alexanderplatz, et là ça commençait déjà à être agité, il y avait des kiosques qui brûlaient, on voyait ce que Brecht a très bien décrit : des petits groupes de gens se formaient, et des orateurs en sortaient. Presque un phénomène biologique. Pour Brecht, c’était des visages d’inquisiteurs, des visages émaciés, fanatiques. Des cris: « Virez les barbiches! Les Russes dehors! ». Puis les jeunes de Berlin-Ouest sont arrivés, chaussettes tire-bouchonnantes et blousons, c’était la mode à l’époque, des colonnes entières de vélos qui se faufilaient là-dedans.(…) »

Le spectacle est intéressant :

« Ensuite je suis allé sur la Potsdamer Platz. C’est là qu’était le champ de bataille principal. Puis les chars sont arrivés, il y avait déjà beaucoup de choses qui brûlaient, la Maison Columbia par exemple. On a tou­jours une vision fragmentaire des choses quand on est soi-même sur place. C’était tout simplement intéressant, un spectacle. Je n’avais jamais rien vu de pareil. Comment une masse d’hommes réagit face aux chars, puis comment elle se disperse. Ce 17 juin a été surprenant pour moi ».

Il n’y avait pas sur le moment de dimension tragique, la terreur n’est venue qu’après note Müller, sans doute après qu’Ulbricht eut conforté son pouvoir et obtenu l’aval de Moscou :

« Quand les chars ont surgi, on percevait nettement de l’hésitation chez les Russes, et on sentait qu’en fait ils auraient voulu ne rien avoir à faire avec tout ça, ils étaient là, tout simplement, et s’il se passait quelque chose là, alors c’était un accident. Ça, j’en suis absolument certain, ils n’avaient manifestement pas reçu d’ordre clair, de toutes les façons la police de la RDA avait reçu d’Ulbricht l’interdiction de tirer, et les Russes non plus n’ont pas aimé le faire. Il n’était pas question de brutalité. D’abord, il s’agissait seulement de pacifier, la terreur n’est venue qu’après, les arrestations, les procès; mais l’affaire en elle-même, c’était plutôt une opération clinique. Ça s’est peut-être passé autrement dans les provinces. Pour ma part je n’avais pas d’espoirs, même déçus, j’étais observateur, rien de plus. Je n’avais par exemple rien ni pour ni contre Ulbricht. Ulbricht était pour nous tous un personnage comique. Pour beaucoup de gens c’était un objet de haine. Ceux qui l’ont craint, ce sont ceux qui en savaient plus. Ce qu’il y a eu d’étrange le 17 juin, c’est que l’écrasement de la révolte ait aussi bien marché. (…)

Müller se moque de l’interprétation des évènements par Ulbricht pour qui le 17 juin serait l’œuvre d’intellectuels renvoyés dans la production et qui, incapables de travailler de leur mains, attisent le mécontentement. Ulbricht n’était pas aimé de la population et ne l’aimait pas non plus.

« La grande qualité d’Ulbricht était qu’il était lâche et par consé­quent fait pour la dictature. La peur, il l’a apprise à Moscou. Staline ne l’aimait pas. Ulbricht savait très bien qu’il n’était pas aimé. Dans les situations délicates, il a bien entendu aussi embrassé des enfants. Un personnage sinistre. C’était le pendant d’Adenauer.

Son plan, rendre la RDA autarcique, était débile, mais c’était sa meilleure idée. Dans ses discours, il était complètement à la botte des soviétiques, hypocrite comme tout homme politique qui réussit. À un moment donné, à Ahrenshoop, j’ai rencontré Jan Koplowitz, un écrivain de RDA; il m’a raconté qu’il avait rencontré Ulbricht et que Ulbricht lui avait demandé : «Alors, camarade Koplowitz, qu’est-ce que tu vas écrire maintenant ?» Koplowitz avait autrefois été membre de l’Union des écrivains prolétaires révolutionnaires et a dit : «Je vais écrire un livre sur le 17 juin. » Alors Ulbricht lui a expliqué comment il devait écrire: « Bon, écoute mon gars, voilà ce que tu dois écrire. Y a un fonctionnaire, voilà, et il a fait n’importe quoi et il doit retourner à la production, à la base. Et maintenant voilà qu’il a les mains douces et molles, le pouvoir rend les mains douces et molles, et il n’est pas capable de travailler, et maintenant faut bien et alors, il râle, rouspète ». Une explication du 17 juin par les difficultés d’un fonctionnaire qui a été viré, qui est renvoyé à la base et n’est plus vraiment capable de faire un travail physique, et commence donc à inciter les prolétaires à la révolte pour ne plus avoir à travailler. La véritable histoire, c’est plutôt qu’Ulbricht, Honecker et un troisième avaient été convoqués à Moscou et confrontés au projet de Béria d’abandonner la RDA. Donc élections libres et fin de l’expérience. Ils étaient d’accord, ils devaient l’être; ils sont rentrés à Berlin, et là il y a eu le 17 juin. Et le 17 juin les a aidés, c’est ce qui leur a permis de survivre. Mais ensuite un nouveau problème s’est posé, Ulbricht a demandé aux Russes d’intervenir et ils ne voulaient pas. Ils ont d’abord dit : «C’est votre affaire.» Et ce n’est qu’en passant par Moscou qu’Ulbricht a obtenu qu’ils interviennent tout de même. C’est, je pense, un tournant dans l’histoire de la RDA, le 17 juin comme la dernière chance de faire une autre politique, manquée par peur de la population et avant tout des adversaires surpuissants de l’Ouest.[C’est moi, B.U. qui souligne] Mais peut- être que ça aussi c’est une illusion. »

Les extraits ci-dessus proviennent de Heiner Müller : Guerre sans bataille. Vie sous deux dictatures. Une autobiographie L’Arche 1996 Pages 110 à 115. Je me suis permis quelques corrections.

Ce que l’on vient de lire constitue la charpente d’un texte à compléter non seulement dans ses dimensions historiques et littéraires mais aussi et surtout théoriques autour de la question sur laquelle butte Brecht.

 

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« L’Allemagne est Hamlet ! »

On trouvera ci-dessous le texte de présentation fait par Jean Jourdheuil de la lecture spectacle qu’il dirige avec les élèves du groupe 41 (2ème année) de l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique du Théâtre National de Strasbourg, lecture qui aura lieu au Louvre, les 22 et 23 juin prochains.

Portrait de Ferdinand Freiligrath peint par Johann Peter Hasenclever

L’agencement des textes choisis porte le titre de la première phrase (sans le point d’exclamation) d’un poème de Ferdinand Freiligrath intitulé Hamlet qui commence en effet ainsi :

L’Allemagne est Hamlet ! Grave et muette
Dans ses murs chaque nuit
Erre la liberté ensevelie
Et fait signe aux hommes de guet

Hamlet, ce « vieux rêveur , comme l’écrit Freiligrath, est un texte qui date de 1844, une époque où le rythme du temps était celui de la machine à vapeur. Il traite pourrait-on dire de la question de prendre ou de ne pas prendre parti. Freiligrath y place le poète et auteur dramatique Kotzebue, honni par les étudiants progressistes et assassiné par un étudiant en théologie, dans le rôle de Polonius.

Jean Jourdheuil situe son travail dans un contexte d’absence de curiosité et de relations culturelles entre la France et l’Allemagne et de réveil des clichés. L’époque où un François Mitterrand pouvait s’intéresser à Heiner Müller est désormais très lointaine. Depuis Paul Valéry, c’est l’Europe qui est Hamlet. En France, la tour de garde se situe aujourd’hui du côté du Théâtre du Rond Point à Paris.

L’Allemagne est Hamlet

« On pouvait s’attendre à une apothéose des échanges culturels entre France et Allemagne à l’occasion du cinquantième anniversaire du traité de l’Elysée entre de Gaulle et Adenauer  proclamant la nécessité de l’amitié franco-allemande (1963) et du Tricentenaire de la naissance de Frédéric de Prusse et de Jean-Jacques Rousseau (1712), il n’en est rien. Ces échanges sont actuellement au point mort, marqués par une étonnante absence de curiosité, une formidable indifférence et ignorance. Culturellement et politiquement l’amitié franco-allemande est devenue un « dogme vide » (Huffington Post).

En 1989, pour le Bicentenaire de la Déclaration des Droits de l’Homme, Helmut Kohl était venu à Paris flanqué de Ewald-Heinrich von Kleist et de Manfred Rommel. Aujourd’hui,  rien de tel. Tout se passe comme si les géopoliticiens français ne comprenaient plus rien à l’Allemagne dès lors qu’elle n’est plus divisée. Quant à l’Allemagne, qui a probablement toujours su ce qu’elle attendait de la France en Europe, elle semble considérer que les deux décennies écoulées depuis la chute du Mur l’ont miraculeusement régénérée. Tout naturellement les clichés refont surface.

Le groupe 41 de l’École du TNS a effectué à l’initiative de Jean Jourdheuil en novembre-décembre 2012  un atelier de mise en scène et de dramaturgie sur la pièce de Heiner Müller Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing : deux versions de cette pièce ont été présentées par Alexandre Todorov et Vincent Thépaut. Ce même groupe d’élèves de l’école du TNS présente aujourd’hui au Louvre, sous la direction de Jean Jourdheuil, une lecture spectacle appréhendant l’histoire, la culture et l’imaginaire de l’Allemagne en abordant deux figures, l’une historique Frédéric II, l’autre quasi mythique Hamlet selon la tradition allemande, qui éclairent certains aspects, certaines récurrences de l’histoire et de la culture allemandes. Sans curiosités réciproques l’Europe ne sera qu’un vain mot.

C’est pourquoi nous avons choisi, à partir de l’œuvre de Heiner Müller de décliner deux ou trois thématiques susceptibles d’éclairer l’état des choses autrement que le discours de l’actualité journalistique. Les textes qui seront présentés sont les suivants : deux poèmes du 19ème siècle, l’un du baron (Freiherr) von Zedlitz intitulé « Revue Nocturne »[1] où il est question de la résurrection de la Grande Armée de Napoléon, l’autre de Ferdinand Freiligrath, qui fut un temps l’ami de Heinrich Heine et de Karl Marx, intitulé « L’Allemagne est Hamlet » et des extraits de deux pièces, deux textes singuliers, sarcastiques et tragiques, de Heiner Müller : Hamlet-machine (1977)  et Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing (1976). Heiner Müller écrivit ces deux textes à son retour en RDA après un séjour de 9 mois comme « professeur et artiste invité » à l’université d’Austin au Texas. Il avait alors, miraculeusement, obtenu l’autorisation d’honorer cette invitation. C’était l’époque où il sortait d’un ostracisme de 10 ans dans son pays. Ces deux textes marquent un tournant dans l’histoire du théâtre ; ils sont contemporains de l’entrée des sociétés occidentales dans ce que certains appellent l’ère de la post modernité ».

Jean Jourdheuil, juin 2013


[1] Revue au sens militaire « Die nächtliche Heerschau »
Nachts um die zwölfte Stunde / Verläßt der Tambour sein Grab, / Macht mit der Trommel die Runde, / Geht emsig auf und ab. (A la mi-nuit, le tambour quitte sa tombe, pour faire sa ronde laborieuse).

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Notes berlinoises 2013 (8) : Chausseestraße, direction Wedding

 

A partir du cimetière de Dorotheenstadt et de la maison Brecht, je suis remonté le long de la Chausseestraße en direction du Wedding. Quelques impressions visuelles.

 

1. Le dancing et le bar, deux univers


 

 

2. Pans de Mur pour la décoration


 

Dans les cours intérieures privatives les pans du Mur de Berlin servent d’objets décoratifs.

 

3. Top secret

 

 

 

 

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L’ancien Stade de la jeunesse du Monde, Stadion der Weltjugend, d’abord appelé Stade Walter Ulbricht, construit par la RDA en 1950, a été détruit contrairement à celui d’Hitler rénové. Sur l’emplacement, s’installe le nouveau siège des services de renseignements allemand, le Bundesnachrichtendienst (BND).  A côté, la Stasi fait figure d’un club d’amateurs

 

4. Les friches et le conteneur comme principe architectural


 

 

Dans le fond, l’architecture est un jeu de legos.

 

5. Paraboles et transparence


On approche du Wedding

Il n’y a que les banques pour faire croire qu’elles sont transparentes.

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Notes berlinoises 2013 (7) : La tombe de Heiner Müller

Comme assez souvent quand je suis à Berlin, je suis allé faire un petit tour au cimetière de Dorotheenstadt dans la Chausseestrasse juste dernière la Maison Brecht.

J’ai eu un petit choc devant la tombe de Heiner Müller en constatant que son nom était à peine encore lisible. Certes, il ne l’a jamais été beaucoup, et peut-être n’est-ce qu’une question d’éclairage, de position du soleil, d’angle de vision, autant de thèmes qui collent avec son œuvre mais j’ai eu un sentiment d’effacement de son nom. On s’imagine que dans les cimetières le temps est immuable. Et bien, non, le temps y passe aussi. A Berlin, tout s’efface de toute façon. 18 ans déjà et/ou à peine ! Pourtant, je ne serais pas surpris de l’apercevoir en sortant d’ici comme à l’époque où nous avions du temps. Mais sans doute s’est-il cristallisé là un autre sentiment celui de l’effacement de ses textes dans les théâtres. On le joue à peine encore. Pour compenser cela, d’ailleurs, la Société Heiner Müller organise des soirées tricot qu’elle appelle les « Lundi Heiner Müller ». Certes, on peut toujours en rêver et se faire son propre théâtre mais un théâtre sans société n’en est pas vraiment un.

Il aurait fallu avoir, à ce moment-là, une blague de prête. Mais lui seul savait en faire à propos de la mort, des enterrements et des cimetières. Selon Alexandre Kluge, Müller disait qu’un enterrement réussi devait être raté. Il disait aussi que c’est une erreur de croire que les morts sont morts.

Une citation m’est venue à l’esprit. Elle est extraite de Bildbeschreibung traduit par Paysage sous surveillance (J.Jourdheuil et JF Peyret) :

….JE T’AI POURTANT DIT DE NE PAS REVENIR QUAND ON EST MORT ON EST MORT,

Cette réplique sonne comme le négatif d’une autre réplique :

« La dernière aventure est la mort
Je reviendrai hors de moi
Un jour en octobre en chute de pluie. »

Nous étions en mai et il faisait exceptionnellement beau.

 

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Notes berlinoises 2013 (6) : Le long de l’East Side Gallery

J’ai déjà évoqué les projets de construction contestés entre l’East Side Gallery, sur les restes de l’ancien Mur de Berlin, et la Spree. Je suis allé voir de plus prêt ce qu’il en est.

Attention travaux !

 

Pans de murs récemment enlevés pour les travaux de construction d’un immeuble de luxe

 

Personne ne s’élève contre la colonisation par la publicité qui sévit ici comme partout ailleurs à Berlin

 

Autre ouverture

 

En passant côté ouest du Mur, on comprend que cet espace entre le Mur et le fleuve aiguise l’appétit des spéculateurs

 

Les travaux continuent

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150 ans du SPD : L’hommage d’Erich Mühsam à la socialdémocratie (1907)


 

Erich Mühsam:

Der Revoluzzer / Le rrrévolutionnaire
(Dédié à la social-démocratie).

Il était une fois un rrrévolutionnaire,
Dans le civil, nettoyeur de réverbère;
Il allait d’un pas rrrévolutionnaire
Avec les rrrévolutionnaires.

Et il criait : « Je rrrévolutionne ! »
Et le bonnet rrrévolutionnaire
Posé sur l’oreille gauche,
Il se sentait rrredoutable.

Cependant, les rrrévolutionnaire marchaient
Au plein milieu des rues
Où d’habitude, sans être gêné,
Il nettoie tous les becs de gaz

Pour les ôter du sol
Ils arrachèrent les becs de gaz
Des pavés de la rue
Aux fins d’en faire des barricades.

Mais notre rrrévolutionnaire
Criait : « Je suis le nettoyeur des réverbères
De ce bon éclairage.
Je vous en supplie, ne l’ abîmez pas.

Si nous éteignons la lumière
Personne ne pourra plus rien voir
Je vous en prie, laissez ces lanternes
Sinon, je ne joue plus. »

Alors, les rrrévolutionnaires rient
Et les réverbères craquent
Et le nettoyeur en s’éloignant doucement
Pleure amèrement.

Alors, il est resté chez lui
Et là, il a écrit un livre
Dont le sujet était
« Comment être rrrévolutionnaire
Tout en nettoyant les réverbères ».

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Notes berlinoises 2013 (5) : Ah oui, Wagner !

Vu un peu partout dans le métro de Berlin

Wagner, l’affaire du moment.

Il naissait, il y a deux cents ans, le 22 mai 1813 – je sais c’était hier- la même année que… Büchner, le 17 octobre.

La Ville de Nüremberg ne veut pas être en reste. Pensez-donc, le nom de la ville est dans le titre un opéra de Wagner, Les maîtres chanteurs de Nuremberg. Dans les villes européennes, les programmateurs culturels sont désormais les offices du tourisme.

Même pas peur du ridicule.

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Notes berlinoises 2013 (4) : De Berlin à Berlin, l’itinéraire singulier d’un comédien dans les Allemagnes

Comme déjà annoncé, le 5 mai 2013, eut lieu à Berlin la remise du prix du théâtre de Berlin à Jürgen Holtz, prix remis par Klaus Wovereit, bourgmestre gouverneur de Berlin, avec les hommages notamment de Klaus-Maria Brandauer, Robert Wilson, Angela Winkler….
On trouvera ci-dessous la traduction du discours prononcé par Jürgen Holz, témoignage de l’itinéraire singulier d’un comédien dans les Allemagnes et d’un pan de l’histoire des théâtres allemands d’avant et après la réunification.
Entre crochets, je me suis permis parfois d’apporter quelques petites précisions en évitant ainsi de les accumuler à la fin du texte en notes de traduction.
Un mot sur la notion de dramaturge. Le rôle de dramaturge est bien plus important dans les théâtres en Allemagne qu’en France. Il désigne un membre de l’équipe théâtrale permanente chargé du travail de compréhension et d’interprétation du texte pour la mise en scène. Il joue aussi un rôle important dans les programmations des théâtres. Il est également chargé de la confection du programme du spectacle.

 

Où finit le passage de témoin ?

Par Jürgen Holtz

Je me souviens : 1995, en été, après douze années d’absence, je retrouvai ma ville qui était à nouveau entière, Christo et Jeanne-Claude venaient d’emballer le Reichstag. Oui, vraiment ! J’avais quitté la ville la première fois pendant la guerre totale, en 1943, en direction de la Franconie, où les nazis étaient aussi nombreux que les grains de sable à la mer. J’étais enfant unique. Ma mère ne put s’empêcher de retourner aussitôt à Berlin auprès du père et de notre logement endommagé de sorte que je suis resté seul chez mes parents nourriciers pour qui je devins un boulet quand le cauchemar prit fin. Là, j’ai appris à feindre, à voler, à mendier. En juin 1945, je suis parti. Retrouver la maison dans Berlin bombardé, détruite par les tirs. A la recherche de mes parents. Je les ai retrouvés, je suis allé à l’école, me suis livré à des trafics, des trocs, des stocks illégaux, j’ai volé. Échouant à l’école, j’eus droit à l’internat sur l’île de Scharfenberg dans le lac de Tegel ; j’en suis parti lorsque Berlin fut divisé et qu’une grande injustice nous eut frappée, nous les élèves internes, une injustice politique ; j’ai quitté Berlin pour la zone orientale où l’on fondait la RDA. 1949. J’y suis resté. J’y ai passé mon baccalauréat qui n’était pas reconnu dans les secteurs occidentaux. J’y ai ensuite été fait comédien à Weimar puis Leipzig. Là, se sont noués des amitiés, des relations, se sont formés des points de vue, des perspectives. J’y ai joué à Erfurt, Brandeburg, Greifswald. HAMLET fut le couronnement de ce parcours. Ce chemin qui avait commencé au cours de ma scolarité passait par la croyance dans la continuité, était redevable au travail en équipe, était marqué par l’espérance. C’est ainsi que je comprenais le socialisme. Conséquence du « Hamlet », j’ai été engagé dans la partie Est de la ville, à la Volksbühne. Y régnait une sorte de socialisme dont Heiner Müller disait « … le socialisme, c’est quand les postes sont distribués ». Si j’avais supporté jusque là les critiques, je voulais continuer à le faire vaillamment. J’ai joué pendant dix-neuf années dans la partie orientale de la ville, Angelo dans Mesure pour mesure de Shakespeare, (Holz [qui signifie en allemand bois] joue comme s’il était en bois, écrivirent les critiques), Jean dans Mademoiselle Julie [de Strindberg] (Bêtise petite bourgeoise et occidentale, écrivirent-ils), Debuisson dans La mission de Heiner Müller (pour 50 spectateurs par représentation et je ne sais pas ce qu’écrivirent les critiques). Je fis encore une lecture de Kleist et, parce que dans cette période j’avais travaillé à Hambourg et Bochum pour Fatzer et La mission, je sus que je n’avais plus ma place dans l’Etat des ouvriers et des paysans. Je suis parti. En 1993, trois années après la Chute du Mur, grâce aux succès de la série télévisée Motzki et ceux de Francfort, avant tout Katarakt de Reinald Goetz, je me suis senti suffisamment fort et en devoir de revenir à Berlin. Tous les théâtres y étaient en ébullition : le Schiller Theater, le Deutsches Theater, le Maxime Gorki, le Berliner Ensemble, la Volksbühne. Mais l’invitation d’aller bientôt au Schiller Theater s’avéra n’être pas une bonne idée quand la maison fut fermée sur décision politique peu après la Freie Volksbühne. Michael Ebert me fit venir deux ans plus tard au Deutsches Theater. J’étais revenu dans ma ville. Heiner Müller mourut. Peu de temps après, Ruth Berghaus. On parlait de cancer du Tournant (Wendekrebs). Thomas Langhoff prophétisait au Deutsches Theater : « vous allez voir ce que vous allez voir ». Et la privatisation s’empara des esprits de Berlin-Est. Gosch réalisa le Prince de Hombourg, j’y ai joué Kottwitz, il mit en scène En attendant Godot, je jouais Estragon puis le Songe d’une nuit d’été, j’étais Puck. Malgré cela, je dus quitter le Deutsches Theater comme tous ceux de plus de 65 ans – « décision du Sénat », nous disait la Direction. Avec le Tournant, la transformation de tout le théâtre allemand avait commencé. Je quittai à nouveau ma ville pour revenir quelques années plus tard au Berliner Ensemble. Changements dus aux engagements ? La première fois, j’avais quitté Berlin sous une pluie de bombes. Je revins. Mon père avait tourné le dos à Schering [Entreprise chimique], travaillait bénévolement, se mit à étudier les beaux-arts à Weissensee. Je me suis retrouvé parmi les étudiants, dans les beaux arts. Lorsque je quittai la ville pour la seconde fois en direction de l’Est, qu’il me fallut décider comment et où je devais vivre, penser, travailler, cela était du à des actes politiques et administratifs qui décrivent une histoire allemande et berlinoise honteuse qui n’était pas due aux crimes nazis mais aux conséquences sur l’Allemagne des conflits d’intérêts des puissances nucléaires.

J’ai mené bien des existences théâtrales. Elles étaient, selon le théâtre, le metteur en scène, la région, si diverses que je pensais parfois ne pas être la même personne qui répétait, jouait. S’opposer, résister à cela revenait parfois à mastiquer des pierres. J’ai laissé derrière moi femmes, enfants, amis, livres lorsque j’ai quitté la RDA, en 1983, et que j’ai commencé à jouer au théâtre à Munich, puis Francfort. Puis à Zürich, à Cologne, à Bochum puis à nouveau à Francfort. Là tout était différent des théâtres de RDA. Franck Bambauer me dit : « nous voulons tous survivre ici ». Beaucoup de peur. Souvent, on mettait en scène trop vite. Il y eut plus de production non achevées, insuffisamment formées, la programmation annuelle toujours trop pleine. La forme d’existence des théâtres, de Hambourg à Munich, était l’organisation permanente de l’état d’urgence interne. Les comédiens venaient toujours avec le texte appris. Trop peu de choses étaient transformées au cours des répétitions. J’en ai vu et vécu des représentations brillantes, belles, intelligentes. Mais pas de communauté, pas de partage. On se fuyait plutôt les uns les autres. Et puis cette peur que je ne connaissais pas sous cette forme. Mais, dans le fond, qu’y avait-il à mettre en commun ? Il y avait là un manque d’épaisseur quand en RDA la pression des grands fonds compressait tout. A Munich, j’ai interrogé Heiner Müller sur la différence entre l’Est et l’Ouest. Il répondit : « Si tu ouvres ta gueule à l’Est, tu vas à Bautzen [prison pour dissidents], là tu peux crier autant que tu veux. A l’Ouest, tu peux crier autant que tu veux, de toute façon personne n’écoute ». Lorsque après douze années je partis de là pour revenir à Berlin, à nouveau au Deutsches Theater, alors que la RDA avait cessé d’exister, beaucoup de ceux qui m’y avaient connu à l’époque ne me connaissait plus et pas seulement en raison d’une si longue absence, mais parce qu’ils ne le voulaient pas. Je ne les connaissais plus moi non plus. Nous étions devenus des étrangers. Après quelques années je me suis fâché avec Langhoff. Au bout de six années, la fin était arrivée, licencié pour raison d’âge, c’est-à-dire sans raison. Je ne voulais pas rester.

J’avais à Francfort, rappelé par Eschberg – après un engagement chez lui riche en évènements – joué Philippe dans Don Carlos chez Jens Daniel Herzog. Il me tira de ma désagréable situation berlinoise et m’emmena à Mannheim. Là à nouveau personne ne me connaissait. Mais je pus continuer à jouer Katarakt. Hasko Weber put avec moi libérer Nathan de la jungle des vieux malentendus entre tolérance et question juive. Je pensais pouvoir faire quelque chose pour la réception des Lumières allemandes. J’espérais fournir la preuve de mes capacités à jouer à Berlin. Entre temps, j’avais atteint l’âge de 75 ans. Devais-je m’arrêter ou me mettre à mendier ? Thomas Langhoff avait mis en scène Tell à Mannheim et m’engagea pour Viol de Botho Strauss au Berliner Ensemble. J’y fus aussi pour Wallenstein [Schiller] Avec l’Opéra de quat’sous vint à nouveau un contrat permanent. Ce qui fut inventé à Mannheim avec Carlos, Nathan, personne n’en était demandeur à Berlin. A Mannheim non plus. Ne s’est-il rien passé ? Comment se fait-il que ce qui est beau, remarquable, disparaisse sans laisser de trace ? Que reste-t-il dans les têtes ? Y a-t-il des souvenirs ? Ou bien tout cela entre-t-il dans la centrifugeuse videuse de sens ?

Pour le 80ème anniversaire de Fritz Marquardt, à la Volksbühne, Herrmann Beyer et Dieter Montag avaient présenté en son honneur quelques extraits de ses mises en scènes de textes de Heiner Müller. Quel sérieux, quelle force, quelle actualité, cela avait soudain. J’ai du pleurer. Et, mon Dieu, pas par nostalgie mais par tristesse et actualité.

Ce que je raconte est l’histoire d’absences. Et des peines dues à ces absences. Peut-être que nous ne nous intéressons pas les uns les autres ? Ou alors, ce que nous avons à nous dire sur nous-mêmes nous apparaît-il comme étant déjà des mensonges et de l’esbroufe ? Ou est-ce simplement le désintérêt craintif, l’arrogance de la médiocrité. Dans l’espace public allemand, on prêche le scepticisme. Une vieille histoire toujours terriblement nouvelle. Le scepticisme est notre croyance moderne. Nous n’avons plus confiance en personne ni en rien. Nous ne croyons pas l’Europe, ni l’Etat, ni la police. Et les hommes politiques ? Ils savent qu’ils n’ont pas confiance les uns dans les autres. Pourquoi devrions-nous, nous, leur faire confiance. Nous nous y complaisons. Nous ne croyons pas non plus au théâtre. Nous n’allons pas danser avec lui, nous dansons sur lui. Les plus grands défaitistes sont les metteurs en scène car, dans les universités, ils apprennent avant toute chose que les pièces de théâtre ne valent rien. Ou est-ce que je me trompe ? Une grande incrédulité, une aversion, un dégoût accueille ce que nous faisons. Cette incrédulité, cette aversion, ce dégoût sont comme une maladie contagieuse. Elle dévore les talents si nous passons notre temps à nous convaincre que de toute façon cela n’ira pas. Le théâtre en RDA a été enseveli ; Schleef, à qui je dois beaucoup, était probablement son dernier prophète.

Des acteurs de théâtre célèbres ont réussi à enthousiasmer le public de cinéma. De célèbres acteurs de cinéma ont emballé le public de théâtre. Cela se passait autrefois. L’époque où les troupes de théâtre ne cessaient de grandir. On avait du temps et de l’argent. Le théâtre donna au film, plus tard à la télévision, ses forces. L’âge d’or de la guerre froide ! A l’Est encore plus qu’à l’Ouest ! Après la réunification, les théâtres allemands subirent une telle cure d’amaigrissement qu’ils avaient besoin pour eux-mêmes de toutes les forces qui leur restaient. Les textes aussi ont maigri. L’échange de forces s’est tari. Aujourd’hui, nous avons une complète séparation des medias visuels et du théâtre. Pourtant, la télévision allemande étend sont règne à l’intérieur des théâtres.

Dans de plus en plus de petites villes, les habitants se battent avec énergie pour le maintien de leurs théâtres. Ils luttent pour la préservation de l’espace culturel que leur dérobe la culture de masse des medias.

La télévision ne cultive pas un langage du quotidien. Le quotidien, elle le voit aussi peu qu’elle ne voit la misère ou les grands problèmes. On s’en aperçoit quand elle regarde le quotidien, la misère et qu’elle utilise le langage de la rue. Les medias fabriquent des duplicatas qu’ils présentent comme la réalité avec une telle densité que chacun considère cette apparence et ses produits virtuels comme la réalité qu’il faut prendre comme s’il s’agissait de l’original, de l’art et de la nature. L’imitation s’assujettit le beau. Elle impose son exigence de crédibilité aux théâtres qui n’ont pas besoin de cette crédibilité pour être crédibles. La langue au théâtre est en voie de disparition. C’est la disparition du gestus, de l’art, la disparition du théâtre.

Ma vie théâtrale a connu trois commencements. Le premier en 1952 lorsque je me rendis à Weimar pour y réussir mon examen d’entrée à l’école d’art dramatique avec, de Büchner, le monologue de septembre de Danton [Acte II scène 5]. Je n’avais pas vraiment cru pouvoir être reçu. La seconde fois, ma vie théâtrale commença à Greifswald lorsque je répétais et jouais Hamlet. Réussite et renommée. Dans toute la RDA. Lorsque au Deutsches Theater, les vieux comédiens m’ont serré la main, qu’Ernst Bush me fit saluer, j’eus l’impression que ma vie théâtrale commençait une troisième fois. Les anciens issus de la grande tradition du théâtre d’acteur, tradition politique aussi, m’avaient-ils admis parmi les leurs ? Et passé le relais, transmis la responsabilité, la mission de porter plus loin la tradition de la langue, la tradition politique, de Lessing à Brecht ? Je voulais être, jouer comme Ernst Busch, Hélène Weigel, d’une manière générale comme les grands prédécesseurs. C’était cela mon relais. Quelques années plus tard, en 1970 déjà, l’immobilisme artistique installé par des administrateurs extérieurs s’est emparé du Deutsches Theater, Besson partit pour la Volksbühne, Dresen disparut, [Klaus] Wischnewski, dramaturge en chef s’en alla. Les anciens moururent. Après avoir joué pour la 300ème fois Commis d’office [de John Mortimer] à la Petite comédie de Hans Anselm Pertens, je ne pus résister aux sirènes de Heiner Muller et Ruth Berghaus au Berliner Ensemble. Mais mon relais ? J’avais, en 1974, abandonné mon activité d’enseignant à l’Ecole d’art dramatique parce que je voulais apprendre à nouveau moi-même. En 1975, pendant les répétitions de Mademoiselle Julie, j’ai vu à la télévision occidentale La mouette mise en scène par Peter Zadek. J’ai vu soudain de la liberté que je n’avais pas. Liberté, comment jouer avec sincérité ? Sans donner le change ? J’étais hors de moi. Je m’en suis ouvert à Schleef. Il répondit en bégayant : « nous sommes des estropiés, nous devons jouer les estropiés ». L’expulsion de Wolf Biermann survint l’année suivante, 1976. Le Parti tenta d’améliorer sa situation en délivrant des visas de 10 ans aux membres de l’intelligentsia qu’il n’aimait pas. Pour ceux qui partirent, c’était le grand large dont nous avions si peur en RDA. Pour moi la disparition de ceux auprès de qui j’avais appris fut une catastrophe absolue (le plus dur pour moi fut la disparition de Einar Schleef). Beaucoup rirent et restèrent indifférents, d’autres saisirent leur chance.

(La liberté de l’homme n’est pas la fin de l’administration de la misère)

Et maintenant ? Je reçus une invitation d’Ivan Nagel à Hambourg. Pour jouer Fatzer chez Karge/Langhoff. Culture et Brecht export. Je suis resté onze mois à me trimbaler à l’Ouest. Je suis rentré dans le trou noir. J’ai répété La construction [Heiner Müller] chez Marquardt, LA MISSION chez Heiner Müller et Ginka Tscholakowa, sa belle femme bulgare. Grand succès pour 50 spectateurs par représentations, plus n’étaient pas autorisés. Avec la « mission », je commençais à deviner ce qu’il en est des MISSIONS, des relais, des continuités. Le théâtre de la RDA s’était gavé de l’examen attentif des mêmes, de la question sociale, de la misère, de la question de classe. Mon bâton de relais était-il resté coincé là dedans ? Après La déplacée, La construction, La mission, il n’y eut plus de travail pour moi dans le deuxième Etat allemand. La conception socialiste de l’art dramatique s’est détachée de l’Etat réellement existant. Il l’a congédiée. Passer le relais ? Comment ? Où ? Lorsque dans la nuit, après la dernière représentation de La construction, en juin 1983, je quittai Berlin, j’avais des raisons personnelles impossibles à réguler autrement. Mais je suis parti en vaincu. J’avais perdu ma guerre dans la guerre froide après la guerre. Mon espoir, je le voyais dans les théâtres occidentaux de langue allemande. Je pensais que nous, les séparés de la RDA, nous pourrions prolonger notre travail avec nos amis de l’Ouest. N’y avait-il pas une gauche culturelle allemande ? Mais l’indignation contre nous, venus de l’Est, en particulier contre Einar Schleef et ses mises en scène de Mères [d’après Eschyle et Euripide], Avant le lever du soleil [Gerhardt Hauptmann], Les comédiens [Pièce de Einar Schleef] à Francfort fut de principe dans la gauche ouest-allemande. C’était l’indignation contre le caractère brutal, primitif de ce qui venait de l’Est. Dont ils nous rendaient responsables au lieu d’en rendre responsable les circonstances. Je me mis à douter du passage de témoin, du continuum. De même que nous nous sommes sentis obligés de transporter à l’Ouest nos concepts dans lesquels tout était politique après le piège Biermann, nous les avons perdus dans le monde. Avec la réunification, toute la tradition théâtrale de Gerhardt Hauptmann sinon de Lessing même toucha à sa fin. A l’Est comme à l’Ouest. La thérapie cellulaire Frisch de la RDA dans les années 1970-1980 n’y changea rien. Qui la comprend encore aujourd’hui ? Qui la défend aujourd’hui sur une scène ? Est-ce seulement possible ? Car cette « transmission » avait mené de Lessing à Hauptmann, les deux à Marx et Brecht pour gérer théâtralement « la misère sociale des masses ». C’est cela qui était terminé. C’est cela qui était à bout, épuisé. Avant la seconde guerre mondiale, la Seconde Internationale avait failli. Sous la République de Weimar déjà, la société de classes avait pris fin. La Volksgemeinschaft [Communauté reposant sur le mythe de la race] des nazis était déjà la société de masse allemande. La RDA a fêté après la Seconde guerre mondiale les classes disparues. L’Ouest inventa le partenariat social. Heiner Müller prophétisait après le Tournant : « Maintenant, il va falloir nous mettre à faire de l’Art ! ». Mais, qui sait ce que c’est, ai-je demandé.

Les théâtres en Allemagne ont été et sont des survivances féodales. Brecht avait des élèves qui apprenaient chez lui. Il est passé de mode de faire son apprentissage auprès des maîtres de la mise en scène. J’avais un metteur en scène qui n’avait pas appris la mise en scène mais la physique (Adolf Dresen). Lorsque j’étudiais à l’Ecole supérieure d’art dramatique, il y avait autour de nous tellement d’étudiants en dramaturgie autour de notre petite classe de comédiens que je pensais qu’il en fallait toujours deux pour en traîner un de nous à travers la scène. Bunraku de dramaturges. Brecht avait proclamé le théâtre de l’ère scientifique. Depuis lors, les théâtres ont été sortis de leur univers d’expériences par les universités. Et maintenant que les dramaturges ont appris à googler, ils bousillent toujours plus profondément notre travail d’artisans du théâtre. Et écrivent les livres de recettes sur la manière dont nous pouvons copier les films et les romans pour accéder au statut d’auteur. Vous le voyez, le plagiat est un modèle d’affaire et non plus une faute morale. Ce ne sont pas les comédiens ni les metteurs en scène mais les dramaturges qui imposent le « théâtre de l’ère scientifique », qui transforment les théâtres à leur avantage. Ce n’est pas une bonne chose pour le drame et la dramaturgie. Car elles subiront la contrainte de se muer en agences, comme cela est déjà chose faite dans les rédactions de la télévision et de la radio. Elles vivent avec leurs théâtres sans aucun doute avec leur temps mais elles volent au théâtre la capacité de lui « tendre le miroir » (Vous voyez comme le plagiat flotte dans l’air que nous respirons) L’homme dans l’ascenseur dans La mission de Heiner Müller ne peut accomplir sa mission, celui qui doit le missionner, le Chef s’est probablement tiré une balle dans la tête, personne n’a entendu le coup de feu, l’homme monte de plus en plus haut, depuis longtemps sans la compagnie d’autres hommes, la porte de l’ascenseur s’ouvre ; il se trouve dans un grand espace désert d’un haut plateau inconnu. Il est libéré de sa mission, libéré de son auto-rapetissement entre mission et récompense, congédié dans les hautes sphères de la liberté. Je ne savais pas que le monde était si grand. Lorsque je suis sorti, je l’ai compris peu à peu. Le relais ? C’est moi. Est-ce moi ? Ma vie de comédien s’est avéré être une tentative d’aller vers moi-même.

[ Suivent des remerciements à tous ceux dont les rencontres ont constitué des moments, importants, à ceux à qui il doit le prix qui lui a été décerné, à sa femme…..]

Pour finir afin de vous redonner de l’air et du mouvement, une blague : Un homme se présente au directeur du cirque en lui disant, j’ai une chouette proposition à vous faire. Suspendez une grosse boule au sommet du cirque puis remplissez la piste à ras bord de merde. Ensuite vous détachez la boule qui tombera dans l’arène … Stop, stop, dit le directeur du cirque, le public va être éclaboussé …. Oui dit l’homme. J’apparaîtrai alors. Tout en blanc.

Jürgen Holtz
Berlin 5 mai 2013
(Traduction : Bernard Umbrecht)

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Notes berlinoises 2013 (3) : Beckett à Berlin

Samuel Beckett a passé six mois en Allemagne en 1936/37. Dans une des ses lettres, il décrit Berlin comme un « sphinx bavard »

Tell Halaf : Petit Orthostat, Basalt. Sphinx ailé mâle. Image tirée de "Essays in ancient civilization presented to Helene J Kantor"

« … . Berlin m’apparait comme un sphinx bavard qui, mise à part l’inconséquence de son apparition, ne pose aucune énigme. Un sphinx mâle[1], oui un sphinx à barbe comme on peut l’admirer au musée Tell Halaf [2]. Le lion est associé à l’avenue Unter den Linden, l’homme à l’Ile aux musées, les ailes sont formées par le ciel, leurs combats mortels qui certes ressemble plus à une accolade, sont aussi belles que celle à vrai dire plus furtives que l’on peut voir après les jours les plus noirs depuis O’Connell Bridge à Dublin. De cette façon on ne peut préciser ses impressions sauf à leur ôter l’essentiel. Je comprends par exemple très bien combien il serait facile de se laisser porter à l’enthousiasme par Berlin ; et je sais pourtant avec quel sentiment de satisfaction, comme s’il s’agissait d’une fuite, j’entreprendrai dans 15 jours mon voyage à Dresde. … »

Samuel Beckett 31/12/1936 Lettre à Günter Albrecht à Hambourg (Extraite du recueil de lettres parues aux Editions Suhrkamp 2013 traduite de l’allemand par Bernard Umbrecht)

[1] NDT Une exception
[2] NDT Lors de fouilles archéologiques en Syrie, Max von Oppenheim avait découvert des dieux, animaux et êtres fabuleux en pierre qui décoraient, au début du 1er millénaire av. J.-C., le palais d´un souverain araméen. Il ramena les trouvailles les plus spectaculaires à Berlin. Ces dernières furent présentées au public en 1930, dans une ancienne usine aménagée en musée.

Source de l’image (Pdf)

Sur Samuel Beckett, voir le témoignage de son éditeur allemand Siegfried Unseld chez Laurent Margantin

Voir, sur Berlin 2013,  les notes précédente 1 et 2

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Notes berlinoises 2013 (2) : une prison rose bonbon !

Quand j’ai pris cette photographie, je me suis demandé si l’image n’exprimait pas dans le fond le rêve secret des Allemands d’un farniente dans un décor de pâtisserie en plastique rose. Mais ce n’est pas le décor définitif, les travaux étaient encore en cours. Pourtant, parfois, les transitions sont plus révélatrices que le résultat final.
A proximité de l’Alexanderplatz, à qui décidément on en fait voir de toutes les couleurs, est installée grandeur nature la « maison de rêve de Barbie », poupée anorexique, icône du capitalisme consumériste. Son installation précède de quelques semaines la visite de Barak Obama à Berlin.
Ce lieu où se façonnent les esprits et les comportements se visitera à partir du 15 mai 2013 prochain.
Les enfants et leurs parents pénètreront dans cette prison rose munis d’un bracelet électronique équipé d’une puce RFID, instrument de « personnalisation » des rêves préformatés par le marketing.
Devant une telle laideur, on se demande où sont ces arts et cette culture dont on fait si grand cas à Berlin.
Je n’y crois guère mais les Berlinois rendraient un grand service à l’Europe en boycottant massivement dès le départ cette colonisation du continent par le rose bonbon.

 

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