Nouvelles de l’anthropocène (1)

Les niveaux Kaub du Rhin de 2003 à 2018 (Source)

Selon les information des ports suisses du Rhin, le tonnage de fret transbordé dans les ports suisses du Rhin affiche, pour l’année 2018, un recul de 19 %, toutes catégories confondues, par rapport à l’année précédente. Cela vaut pour tous les ports du Rhin supérieurs. La cause de ce fort recul réside dans le fait que le Rhin a atteint des niveaux historiquement bas. Ils ne sont pas seulement imputable à la sécheresse de l’été. La situation s’est aggravée dès le mois de juin et a perduré pratiquement jusqu’à la fin de l’année. Les deux derniers mois ont été particulièrement difficiles. Il y a eu, en 2018, autant de journées de basses eaux que pour les années 2010 à 2018 réunies. Le graphique ci-dessus couvre les années 2003 à 2018 et montre l’état des niveaux d’eau. On utilise pour cela un étalon appelé niveau Kaub. C’est à Kaub am Rhein en Rhénanie-Palatinat, à une heure de route de la Lorelei, que le Rhin mesure son niveau le plus bas par rapport à ceux du Rhin supérieur et du Rhin moyen (ce dernier va de Bingen à Bonn en passant par Koblenz). Ce niveau ne mesure pas la hauteur du Rhin depuis le lit mais une hauteur de mouillage mise en relation avec les tirants d’eau des bateaux. Il sert à déterminer la charge que peut transporter le bateau. (Source) La colonne rouge indique le niveau de moins de 80 cm, l’orange se situe sous 1 mètre 50, et le vert ce qui se situe au-dessus. Le vert a tendance à baisser et le rouge à augmenter. Il signifie donc des tonnages moindre. Il n’existe aucune interdiction de navigation administrative pour les basses eaux. A chacun de savoir ce qu’il peut transporter. (Source : Port of Switzerland). Les niveaux d’eau ont aussi des effets sur le nombre de bateaux pouvant circuler. Ce dont il est question ici concerne l’activité d’import – export des ports suisses par ailleurs en progression en volume

Toutes les difficultés économiques sur les bords du Rhin ne sont pas attribuables au niveau de l’eau du fleuve. Pour le port de Mulhouse-Rhin, par exemple, les problèmes de navigation se conjuguent avec l’embargo états-uniens envers l’Iran. De même pour la chimie allemande à propos de laquelle le journal Le monde écrit : « Le bas niveau du Rhin a touché directement la production du groupe [BASF] l’été dernier. Pour la même raison, les fortes perturbations du transport fluvial ont plombé ses livraisons, de même que celles de son principal client, l’automobile allemande (18 % de son chiffre d’affaires), par ailleurs empêtrée dans les nouvelles procédures d’homologation antipollution WLTP des véhicules ».

Bien d’autres facteurs ont joué un rôle dans les problèmes du secteur de la chimie. Le Rhin n’est pour rien dans la concurrence chinoise. Et quelle idée aussi pour Bayer d’avoir voulu racheter Monsanto ! Mais c’est un autre sujet.

Surtout depuis la construction du Canal d’Alsace ( issu du Traité de Versailles) qui le double, au départ essentiellement pour la production hydroélectrique en voie de privatisation, le Rhin est navigable de Bâle à Rotterdam constituant l’équivalent d’un grosse autoroute bien dense, à la différence que la tonne transportée y revient moins cher. On peut ici se poser la question de savoir si le toujours plus grand, toujours plus gros et toujours plus vite est aussi beautiful qu’on veut nous le faire croire.

Le Rhin n’est pas seulement un milieu « naturel », en cours de « renaturation », c’est un milieu anthropisé, façonné par les activités humaines qui l’on rectifié et canalisé, d’abord contre ses crues. S’il en a toujours connu, ainsi que des périodes de basses eaux, les difficultés amplifiées actuelles que connaît son cours sont un effet du réchauffement climatique avec le recul des glaciers alpins. Et la faible pluviométrie. Je rappelle que le Rhin est aussi un « bras de mer ». A l’autre bout, se pose le défi de l’élévation du niveau de la mer aux Pays-Bas.

Je veux me contenter, ici dans un premier temps, de poser un effet économique – boule de neige – concret de l’anthropocène. Encore faut-il le reconnaître comme tel pour le panser (Bernard Stiegler) et pour ne pas envisager des solutions qui aggraveraient le mal. L’une d’entre elles est en cours. Elle consiste dans le creusement du lit du fleuve. Le premier qui avait voulu court-circuiter les méandres du Rhin l’ avait rendu impraticable.

Bâle : grève pour le climat. Photo © GEORGIOS KEFALAS

La ville de Bâle en urgence climatique

Le 2 février dernier, entre 8 et 10.000 élèves ont manifesté dans les rues de Bâle ainsi que dans de nombreuses autres villes suisses (4000 à Genève) pour réclamer du parlement et du gouvernement des mesures effectives et conséquentes de lutte contre le réchauffement climatique. Le 20 février, le Grand Conseil de Bâle-Ville a approuvé une résolution proclamant «l’urgence climatique». Le texte de la déclaration utilise l’expression en anglais de Climate Emergency en en soulignant le caractère symbolique, c’est à dire non opposable. On peut y lire ceci :

« […] Le changement climatique n’est pas seulement un problème de climat. C’est une question économique, de sécurité, de protection des espèces et de paix.
On ne peut ni ne doit compter sur le fait que la réponse à ce problème soit de résolution seulement individuelle. Il y faut maintenant au niveau communal, cantonal, national et international des mesures pratiques pour contrer la catastrophe qui menace. Les mesures et plans actuels ne sont pas suffisants pour limiter d’ici 2050 le réchauffement à 1,5°. C’est pourquoi, il est plus important que jamais d’agir.

Le Grand Conseil de Bâle se déclare en Climate Emergency et reconnaît ainsi l’endiguement du changement climatique et de ses lourdes conséquences comme une tâche de la plus haute priorité.
Le Grand Conseil de Bâle tiendra compte des effets sur le climat comme de la durabilité écologique, sociale et économique pour toutes les affaires concernées et tant que faire se peut traitera prioritairement de celles qui atténueront le changement climatique et ses conséquences […] »

(Source en allemand)

Angela Merkel : nous vivons dans l’anthropocène

A l’ouverture de son discours à la 55ème conférence pour la sécurité à Munich, le 16 février dernier, Angela Merkel a évoqué l’anthropocène, qu’elle a défini non par ses causes mais par ses effets, après avoir évoqué Alexander von Humboldt qui a vécu au seuil de l’industrialisation et dont elle retient le tout est interaction („Alles ist Wechselwirkung“- je précise que, pour von Humboldt, cela vaut pour les hommes, les animaux, les continents voire le cosmos) :

„[…] wir haben das Anthropozän. 2016 wurde diese Definition dann auch von der internationalen geologischen Gesellschaft übernommen. Das heißt, wir leben in einem Zeitalter, in dem die Spuren des Menschen so tief in die Erde eindringen, dass es auch nachfolgende Generationen als ein ganzes Zeitalter, das vom Menschen geschaffen wurde, ansehen werden. Das sind Spuren von Kernwaffentests, des Bevölkerungswachstums, der Klimaveränderung, der Rohstoffausbeutung, des Mikroplastiks in den Ozeanen. Und das sind nur einige wenige Stichworte von dem, was wir heutzutage tun“.

Rede von Bundeskanzlerin Merkel zur 55. Münchner Sicherheitskonferenz am 16. Februar 2019 in München

Traduction

« Nous sommes dans l’anthropocène. En 2016, la société internationale de géologie en a adopté la définition. Cela veut dire que nous vivons à une époque dans laquelle les marques de l’homme pénètrent si profondément la terre que les générations futures l’appréhenderont comme une ère entièrement façonnée par l’homme. Ce sont les empreintes (ou les traces) des essais nucléaires, de la croissance démographique, du changement climatique, de l’exploitation des ressources naturelles, des microplastiques dans les océans pour ne citer que quelques exemples de nos actes d’aujourd’hui »

Dire cela devant ce que le journal Le Monde appelle « le gotha de la défense et de la sécurité du monde entier » n’est pas, me semble-t-il, négligeable, même si le propos revêt, là aussi, un caractère symbolique. Le journal cependant n’en dit mot. Le constat, qu’il faut cependant faire, ne suffit pas. L’on n’en saura pas plus sur le pourquoi du comment.

Certes, pour les deux derniers exemples, on peut dire : des mots tout cela. Encore faut-il les prononcer. Le Grand conseil de Bâle précise, dans une note jointe à sa déclaration prise en réaction aux manifestations de la jeunesse, que la notion d’urgence climatique est à prendre « symboliquement », c’est à dire qu’elle ne saurait « constituer une base juridique » pour en déduire des « mesures d’urgences ». C’est pourtant ce qu’elles impliquent. Mais, à force de dire, il faudra bien finir par faire. C’est pourquoi j’ai trouvé intéressant de les associer à un cas concret, celui de la navigation sur le Rhin, qui demande des mesures concrètes. Cela confère à ce qui ne pourrait n’apparaître que comme des mots un autre poids. Et il ne s’agit pas ici d’une quelconque opposition entre citoyens écolos et industriels. Ces derniers y sont confrontés aussi. Ils vont en chercher leurs solutions. Il y a fort à parier qu’elles seront à court terme. Le débat devrait porter tout de suite sur le comment qui suppose, pour en constituer le remède, d’en approfondir le diagnostic.

Publié dans Commentaire d'actualité, Rhin | Marqué avec , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Bernard Stiegler :  » Qu’est ce qui accable Zarathoustra ? »

On pourra lire ci-dessous, avec son aimable autorisation ce dont je le remercie,  un paragraphe du dernier livre de Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ?  Il porte sur le Zarathoustra de Friedrich Nietzsche.

 

L’ exposition « Open code II / Die Welt als Datenfeld » (Le monde comme base de données) au ZKM de Karlsruhe retrace entre autre la généalogie de la digitalisation en liant l’histoire des mathématiques et celle des machines dont ici celle du télégraphe de Morse qui, comme on le voit, fait appel aux doigts. Il date de 1844, année de naissance de Friedrich Nietzsche qui en  entendra le martèlement.

Qu’est-ce qui accable Zarathoustra ?

 

Wohlan! Wohlauf! Ihr höheren Menschen! Nun erst kreisst der Berg der Menschen-Zukunft. Gott starb: nun wollen wir, – dass der Übermensch lebe.

Allons ! En route ! Hommes supérieurs ! C’est maintenant seulement que la montagne de l’avenir humain accouche. Dieu mourut : maintenant nous voulons, nous, – que le surhumain vive.

(F. Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra Poche p.336 dans laquelle manque l’incise Homme supérieurs)

Qu’est-ce qui accable Zarathoustra ? C’est la question que pose Bernard Stiegler dans son dernier livre Qu’appelle-t-on panser ? Une première réponse se trouve dans le sous-titre même de l’ouvrage. Ce qui accable – le terme est fort – Zarathoustra, c’est : l‘immense régression à laquelle lui et nous sommes confrontés et qui consiste dans la venue massive du dernier homme. Grand ou petit. Il le dit dès le prologue. Zarathoustra descend de sa montagne pour tenter de parler à la fierté – ou ce qu’il en reste – des hommes : « Je veux donc leur parler de ce qu’il y a de plus méprisable : or, c’est le dernier homme. Car un jour, poursuit-il, – bientôt, si l’on en croit le GIEC – le sol sur lequel il vit sera tellement appauvri qu’il ne « pourra plus y pousser de grand arbre ». Nietzsche utilise pour qualifier le devenir du sol non seulement le qualificatif de arm (pauvre) mais aussi celui de zahm, c’est à dire le contraire de sauvage (wild), c’est à dire, qui a perdu tout son humus naturel, entièrement industrialisé, qui ne laisse plus rien au hasard. Pour Zarathoustra, il n’est pas encore trop tard. « Son sol est encore assez riche » pour «  planter le germe de son espoir le plus haut ». « Le désert avance », est-il écrit aussi dans Zarathoustra. Die Wüste wächst: weh Dem, der Wüsten birgt ! Le désert croît (s’étend) : malheur à celui qui porte [renferme] des déserts. Pour Zarathoustra, il n’y a pas de séparation entre la sécheresse intérieure et extérieure. C’est encore aussi le cas, aujourd’hui, pour les communautés aborigènes d’Australie : « La rivière est comme nous. Si notre sang cesse de circuler, nous sommes malades. Si l’eau dans la rivière cesse de couler, nous sommes malades », comme le rapporte Claude Henry.

« Ce qui accable Zarathoustra, écrit Bernard Stiegler c’est le nivellement, la destruction de la diversité, de la différence, de tout ce qui fait du monde un jardin… ». Mais il y a autre chose encore que nous ne comprenons pas, dit Nietzsche à ses contemporains, et que B. Stiegler associe à la mort thermique de l’univers, ce sont les prémisses de l’époque des machines :

« Nous entendons bien le martèlement du télégraphe, mais nous ne le comprenons pas » (Nietzsche : Fragment posthume 1877 22[76])

« La presse, la machine, le chemin de fer, le télégraphe sont des prémisses, dont personne n’a encore osé tirer la conclusion pour les mille ans qui viennent »
(Nietzsche : le Voyageur et son ombre § 278)

« Le moyennage surgit devant Nietzsche à la fois comme cette combinaison et comme la loi de l’entropie » (B. Stiegler). Nietzsche utilise les expressions de Durchschnitts-Mensch = l’individu lambda ou Monsieur et Madame Tout-le-monde, ou, ailleurs, il parle de Ausgleichung und Vermittelmäßigung des Menschen = le nivellement et le rapetissement, le rabaissement de l’homme, c’est à dire l’homme dés-individué, prolétarisé… Celui-ci est moyenné, c’est à dire réduit à une moyenne par le calcul. « Comment pourrions-nous, […] nous satisfaire encore de l’homme du présent ? » écrit Nietzsche dans La grande santé.


Pour le recensement aux Etats-Unis en 1890, Herman Hollerith construit une machine à cartes perforées. Image elle aussi extraite de la Généalogie de la digitalisation au ZKM de Karlsruhe

La presse, la machine, le chemin de fer, le télégraphe sont ce que Bernard Stiegler appelle des exosomatisations, du latin exo- (« en dehors »), et sauma (« corps »). L’exosomatisation est « un processus par lequel l’organique se dote d’externalités inorganiques ».
B. Stiegler introduit d’emblée une différence entre ce que Zarathoustra et Nietzsche décrivent mais sans pouvoir le penser et panser comme tel. Je reviendrai plus bas sur cette différance (Derrida).

« Au moment où Nietzsche décrit les effets de l’exosomatisation, sans thématiser celle-ci comme telle, mais en observant et en analysant son accélération, le recensement des États-Unis d’Amérique a lieu avec des moyens nouveaux qui tirent les conséquences du machinisme industriel promu par Jacquard et des travaux de Charles Babbage [qui a imaginé en 1834 sans pouvoir la construire la machine analytique, une machine à calculer programmable] (auxquels Marx se sera intéressé) et Ada Lovelace [fille de Lord Byron, première « programmeuse »] : l’information, que le télégraphe transporte sur des réseaux électriques depuis trente-cinq ans lorsque Nietzsche écrit Le voyageur et son ombre, devient alors et déjà une réalité fondamentalement computationnelle, c’est à dire un signal analysable et traitable par ce qui est en train de devenir la mécanographie.»
(Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ? Éditions Les Liens qui Libèrent pp. 222-223)

L’entropie, c’est craignos

Issue de la thermodynamique, l’entropie désigne en physique un processus irréversible (principe de Carnot 1824) de dissipation de l’énergie, facteur de désordre et d’épuisement de ses capacités de renouvellement. L’entropie, fille de la machine à vapeur, mesure la perte de cette disponibilité. Le physicien et philosophe autrichien Ludwig Boltzmann (1844-1906), un contemporain de Friedrich Nietzsche en a formulé la loi statistique (1873). La mort thermique de l’univers est une des possibilités de son devenir …

La thermodynamique, les débuts de la digitalisation sont des phénomènes contemporains de Nietzsche dont il dit qu’il ne les comprend pas mais que pourtant, selon Bernard Stiegler, il décrit. Ce n’est pas un hasard – le hasard joue aussi un grand rôle dans Zarathoustra – si Nietzsche opte pour une forme nouvelle, une nouvelle lyre pour les décrire. Nietzsche est un très, très grand styliste de la langue allemande. Le hasard est l’apparition d’une anomalie, d’un handicap que précisément l’homme doit « surmonter » en étant le « rédempteur du hasard ». C’est ce que le philosophe allemand appelle la « grande santé ». Le hasard est ce qui échappe au calcul.

Bien sûr que ça craint, affirme B. Stiegler, critiquant Gilles Deleuze, toutes ces technologies disruptives qui nous assaillent encore plus aujourd’hui qu’hier. Ce n’est pas courage, fuyons…Il faut avoir de l’Einverständis (Brecht), c’est à dire dans un premier temps de la compréhension pour cette crainte, seule façon d’éviter qu’elle ne se dégrade en peur qui débouche sur la recherche de boucs-émissaires.

Le lecteur de Nietzsche introduit à cet endroit un autre thème important de Ainsi parlait Zarathoustra : le courage.

« Le courage est ce qui craint un danger sans en avoir peur, c’est à dire : sans chercher à lui échapper, mais en le combattant comme tel. »
(B.S : Qu’appelle-t-on panser ? p.14)

Le courage pour Zarathoustra est celui du combat, il parle du « courage qui attaque ». Muth ist der beste Todtschläger, une arme létale en même temps qu’un… casse-tête.

« Mais il y a quelque chose en moi que je nomme courage : jusque-là il a réussi à abattre tout ce qui pouvait en moi être déplaisir. Ce courage enfin me fit m’immobiliser et dire : « Nain, c’est toi ou c’est moi ! » ( Ainsi parlait Zarathoustra / de la vision et de l’énigme. Poche p 189)

A l’opposé, la lâcheté est la dénégation du danger.

Stiegler cite, en exemple, comme crainte celle exprimée par Félix Guattari, dans son livre Les trois écologies :

« L’implosion barbare n’est nullement exclue… »
(Félix Guattari : Les trois écologies p.23)

F. Guattari ajoutait que « faute d’une ré-articulation des trois registres fondamentaux de l’écologie [environnemental + rapports sociaux + subjectivité humaine], on peut malheureusement présager la montée de tous les périls : ceux du racisme, du fanatisme religieux, des schismes nationalitaires basculant dans des refermetures réactionnaires, ceux de l’exploitation des enfants, de l’oppression des femmes » (Félix Guattari : Les trois écologies p.23).

C’est écrit en…1989. Et nous sommes en plein dedans.

Soit dit en passant, j’ouvre une parenthèse, il y a trente ans déjà Guattari nous prévenait aussi de l’arrivée d’un certain … Donald Trump :

« De même que des algues mutantes et monstrueuses envahissent la lagune de Venise, de même les écrans de télévision sont saturés d’une population d’images et d’énoncés dégénérés. Une autre espèce d’algue relevant, cette fois, de l’éco­logie sociale consiste en cette liberté de proliféra­tion qui est laissée à des hommes comme Donald Trump qui s’empare de quartiers entiers de NewYork, d’Atlantic-City, etc., pour les « rénover », en augmenter les loyers et refouler, par la même occa­sion, des dizaines de milliers de familles pauvres, dont la plupart sont condamnées à devenir home­less, l’équivalent ici des poissons morts de l’éco­logie environnementale ».

(Félix Guattari : Les trois écologies p.34)

Il y avait et il y a bien lieu de craindre.

Dans la présentation de son Ainsi parlait Zarathoustra, le philosophe allemand explique que le point de départ de son récit se trouve dans « l’idée de retour éternel » définie comme « la forme la plus haute d’acquiescement » (« die höchste Formel der Bejahung ». Il est important de dire oui – Ja – à ce qui est. I-ah ! ( Oui-han !) comme braie l’âne quand il parle allemand en se chargeant de tous ses fardeaux. Devenir ce que l’on est suppose de revenir sans cesse à sa bêtise. Eternel retour ! Perpétuelle renaissance. Continuelle alternance maladie-santé.

Bernard Stiegler pose, lui, la question de l’éternel retour en l’articulant au couple entropie / néguentropie se nourrissant l’une l’autre dans un processus constant et à partir d’une extension du concept d’entropie qui est passé de la physique à la biologie avec Erwin Schrödinger puis à la théorie de l’information avec Claude Shannon, puis par Norbert Wiener. On verra plus loin qu’il pousse encore plus loin en transformant entropie en anthropie. Ne sommes-nous pas à l’ère de l’anthropocène ?

Erwin Schrödinger, dans Qu’est-ce que la vie ?, écrit que la loi fondamentale de l’entropie « exprime simplement la tendance naturelle des choses à se rapprocher du chaos à moins que nous n’y mettions obstacle ».

Plus loin, il ajoute :

« Comment pourrions-nous exprimer en fonction de la théorie statistique la merveilleuse faculté que possède un organisme vivant de ralentir sa chute vers l’équilibre thermodynamique, la mort ? Nous l’avons déjà dit : il se nourrit d’entropie négative comme s’il attirait vers lui un courant d’entropie négative pour compenser l’accroissement d’entropie qu’il produit en vivant et se maintenir ainsi à un niveau d’entropie stationnaire et suffisamment bas ».

(Erwin Schrödinger : Qu’est-ce que la vie ? Points Poche p.131)

Schrödinger discute lui-même et trouve « peu commode » cette notion d’entropie négative. On parle de néguentropie. Quoi qu’il en soit, il affirme avec force que la vie est ce qui lutte contre l’entropie tout en en produisant.

La notion d’entropie a ensuite été introduite dans la théorie de l’information notamment par Claude Shannon, puis par Norbert Wiener. Pour Shannon, l’entropie désigne le degré d’incertitude sur la source émettant un message. C’est une question très compliquée sur laquelle je ne m’étends pas ici. D’autant que Bernard Stiegler élabore une forte critique de la notion même d’information à l’ère de la data-économie et des fake-news, qu’il considère comme largement impensée et qu’il faudrait rapporter à la notion de capital fixe telle que l’a décrite Marx dans les Grundrisse.

« La nature ne construit ni machines, ni locomotives, ni chemins de fer, ni télégraphes électriques, ni métiers à filer automatiques, etc. Ce sont là des produits de l’industrie humaine : du matériau naturel, transformé en organes de la volonté humaine sur la nature ou de son activation dans la nature. Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l’homme : de la force de savoir objectivée. Le développement du capital fixe indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle de l’intellect général, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie. »

(Karl Marx,  Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse » Les Éditions sociales, Paris, 2011, p. 660-662 Traduction de Jean-Pierre Lefebvre)

De même que l’entropie est destructrice de complexité en biologie, elle l’est dans le domaine de la pensée (noétique). L’entropie noétique sera, pour le dire le plus simplement, ce qui nous empêche de penser par nous-même, de développer une pensée singulière.

Cela me permet de revenir à la lecture de Nietzsche par Bernard Stiegler.
Avec notamment ceci :

« La presse écrite transforme l’information télé-graphiquement recueillie et transmise par les agences de presse apparues en 1835 en produit de consommation courante et quotidienne pour une opinion publique qui s’en trouve elle-même reconfigurée de fond en comble, ce flux quotidien d’informations, de marchandises et de personnes, devenant déjà à l’époque de Nietzsche et chaque jour plus soutenu – et sera bientôt constitué de personnes, marchandises et informations radio-diffusées, puis télé-visées, puis « postées », « selfiées : systémiquement tertiarisées de mille manières.
Ce devenir-flux affecte les savoirs sous toutes leurs formes, comme Nietzsche le souligne, dès 1872, dans Sur l’avenir de nos établissements de formation en articulant la division industrielle du travail intellectuel, devenu fonction de production, avec le commerce quotidien de l’information:

Un savant exclusivement spécialisé ressemble à l’ouvrier d’usine qui toute sa vie ne fait rien d’autre que fabriquer certaine vis ou certaine poignée pour un outil ou une machine déterminés, tâche dans laquelle il atteint, il faut le dire, à une incroyable virtuosité.
Nous atteignons maintenant le point où dans toutes les questions générales de nature sérieuse et surtout dans les problèmes philosophiques les plus élevés l’homme de science en tant que tel n’a plus du tout la parole. » (Nietzsche : Sur l’avenir de nos établissements de formation)

(Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on que panser ? Éditions Les Liens qui Libèrent pp. 222_223)

En somme : la prolétarisation est généralisée.

Anthropie et néganthropie


Présente dans l’exposition au ZKM de Karlsruhe, cette photographie évocatrice de l’artiste finlandais Pasi Orrensalo intitulée : « number 9 (power supplies / computers ». Elle date de 2017. Un nuage de déchets d’ordinateurs semble monter vers le ciel pour tenir compagnie aux nuages comme le ferait la fumée sortant d’une cheminée d’usine

La combinaison des trois entropies est ce que Bernard Stiegler nomme anthropie, terme qui a en outre l’avantage d’être centré sur l’anthropos, disons l’humain, et de faire le lien avec l’Anthropocène, ère géologique caractérisée par le fait que désormais les principales modifications de l’éco-système terrestre, sans annuler les autres, sont dues aux activité humaines. Le GIEC parle de forçage anthropique (gaz à effet de serre, aérosols, etc.) pour le distinguer des forçages naturels ayant des effets sur le climat.

Trois dimensions de l’entropie, de la dissipation irréversible de l’énergie ? Ou quatre ? Bernard Stiegler y ajoute une dimension cosmologique.

Dans l’extrait ci-dessus de son livre Qu’appelle-t-on panser, B. Stiegler s’appuie tout particulièrement et alternativement sur deux chapitres de Ainsi parlait Zarathoustra : celui intitulé Le convalescent et celui titré Le devin. Avant d’y venir, quelques mots peut-être sur les animaux, compagnons de Zarathoustra. Il y en a deux : l’aigle et le serpent. Le premier, le plus aérien et le plus voisin du soleil, est celui qui voit l’abîme et qui peut le saisir avec ses serres d’aigle. Le second est le plus terre à terre, et en même temps le plus fier et le plus rusé. A eux deux, ils forment l’alliance du courage.

Dégoût

Ekel, Ekel, Ekel – – – wehe mir! / Dégoût, dégoût, dégoût, malheur à moi.

Après ces paroles, dans le chapitre Le convalescent, Zarathoustra s’effondre semblable à un mort et ne parvient plus à se lever pendant sept jours. Il faut bien sept jours pour recréer le monde. Comme on le remarque ici, Nietzsche ne manque pas d’humour

« Enfin, après sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche, prit une pomme d’api dans sa main, la sentit et en trouva son odeur agréable. Alors ses animaux crurent que le moment était venu de lui parler.
Ô Zarathoustra, dirent-ils, te voilà étendu ainsi depuis sept jours déjà, les yeux lourds : ne veux-tu pas enfin te remettre sur tes pieds ?
Sors de ta caverne : le monde t’attend comme un jardin. Le vent joue avec de lourds parfums qui veulent aller vers toi ; et tous les ruisseaux aimeraient te suivre
Toutes les choses se languissent de toi, depuis sept jours que tu es resté seul, – sors de ta caverne ! Toutes les choses veulent être tes médecins ! »
(Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra / Le convalesent. Trad. Georges-Arthur Goldschmidt. Le livre de poche pp 260-261)

Dur parfois de se lever le matin.

Et voici la plainte du devin

« Tout est vide, tout est pareil, tout a été !
Et de toutes les collines, l’écho répétait : Tout est vide, tout est pareil, tout a été !
Certes, nous avons récolté : mais pourquoi tous nos fruits ont-ils pourri et pourquoi sont-ils devenus bruns ? Qu’est-il tombé la nuit dernière de la lune maléfique
Tout travail a été vain, notre vin est devenu poison, le mauvais œil a consumé et jauni nos champs et nos cœurs.
Nous nous sommes tous desséchés ; et si le feu tombe sur nous, nos cendres s’en iront en poussière : – Oui, nous avons même lassé le feu.
Tous les puits se sont desséchés pour nous et la mer s’est retirée elle aussi. On dirait que le sol va se dérober mais les profondeurs n’engloutissent rien !
Ah ! Où y a-t-il encore une mer où l’on puisse se noyer ? – voilà notre plainte – cette plainte qui passe sur les plats marécages.
En vérité, nous nous sommes déjà trop fatigués pour mourir, nous veillons encore et continuons à vivre dans des sépultures !
Ainsi Zarathoustra entendit parler un devin ; et sa prédiction lui alla droit au cœur et elle le transforma. »

Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra / Le devin .Le livre de poche pp 162-163)

Voilà décrit un processus entropique. Il n’est pas extérieur. « Pour moi, – comment y aurait-il un dehors de moi ? ». dit Zarathoustra. Mais cela, nous l’oublions. C’est dans ce chapitre qu’il s’affirme médiateur de la vie. Il est en quête de ce qui fait qu’elle vaut d’être vécue (B. Stiegler). La vie est ce qui s’organise pour différer les processus entropiques. En remettant de l’ordre, elle retarde la dissipation de l’énergie. Tout appauvrissement de la vie, toute réduction de sa (bio)diversité, toute perte de singularité est, au contraire, entropique et anthropique que ce soit dans le domaine physique, biologique ou noétique.

Exosomatisation et localisation

Bernard Stiegler confronte les descriptions de Nietzsche dans Zarathoustra et ailleurs avec les savoirs et les développements techniques de son époque, mais aussi avec les savoirs ultérieurs et d’avantage encore avec ceux qu’il contribue à constituer aujourd’hui. C’est ainsi que la description de la vie comme processus néguentropique par Erwin Schrödinger date de 1944. Le biologiste et philosophe allemand Jakob von Uexküll publie en 1934 son livre Streifzüge durch die Umwelten von Tieren und Menschen. Il a été publié en français sous le titre Milieu animal et milieu humain (Payot-Rivages). Il y théorise la question de l’Umwelt. Tout être vivant – aussi bien la tique que l’humain – perçoit et agit à l’intérieur de ce qui devient son milieu. Pour lui , il n’existe pas d’espace universel commun partagé par tous les êtres vivants. Chacun d’entre eux spécialise une partie de son corps pour interagir avec son milieu. Les Umwelräume sont des milieux en tant que lieux (titre en français de l’un des chapitres de livre).

« Avec le nombre de performances d’un animal s’accroît aussi la quantité d’objets qui peuplent son milieu. Elle s’accroît au cours de la vie individuelle de tout animal capable d’acquérir de l’expérience. En effet chaque nouvelle expérience détermine de nouvelles attitudes face à de nouvelles impressions. De nouvelles images-perceptions (Merkbilder) sont ainsi créées au moyen de nouvelles tonalités actancielles. (Wirktönen) »

Un cercle fonctionnel relie les différents signaux perceptifs et actanciels. Le funktionale Kreis dont parle von Uuexküll peut aussi bien être une boucle ou ce qui permet une circulation fonctionnels. Bernard Stiegler, dans la postface de la réédition de La technique et le temps (Fayard pp. 873 et 874) paru en même temps que celui dont il est question ici, opte pour un circuit formant lien entre les organes récepteurs et les organes effecteurs, circuit à l’intérieur duquel la tique poursuit son destin. Le biologiste allemand montre aussi que « sans conditions ordinatrices (Ordnungsbedingungen), il n’y aurait aucune nature coordonnée mais juste un chaos ». Ce désordre, c’est l’entropie.

Si la tique à partir de laquelle Von Uexküll construit son raisonnement est un organisme des plus simple qui n’a besoin de rien d’autre que lui-même et qui sait jeûner longtemps pour attendre une proie, l’être humain, lui, pour s’en défendre a inventé le tire-tique, sorte de pied de biche miniature, instrument indispensable au randonneur vosgien – et d’ailleurs – lui permettant de bien la retirer et d’éviter que la tête ne reste sous la peau. L’homme a aussi produit pour s’en prémunir un répulsif chimique en vaporisateur. On sait peu de choses semble-t-il de potentiels effets toxiques de ce dernier. Voilà qui nous ramène à la question de l’exosomatisation. Elle différencie l’homme de l’animal. En 1945, Alfred Lotka, développe l’idée d’exosomatisation. Cela nécessite quelques explications. L’être humain naît incomplet. On appelle cela néoténie. Pour vivre et se développer, il se crée des instruments dont il ne dispose pas à la naissance et qui sont « à l’extérieur du corps » et qui ne lui appartiennent pas génétiquement tel notre tire-tique. L’homme produit des exorganismes qui eux-mêmes vont des plus simples au plus complexes, des piscines pour nager comme le poisson, les avions pour voler comme l’oiseau. Cela au terme d’une longue évolution au cours de laquelle il a d’abord appris à tailler le silex. Le milieu humain est technique. L’appareil psychique est lui aussi exosomatisé.

Bernard Stiegler procède à une extension du concept d’entropie en liant les trois entropies déjà évoquées et en posant que l’homme massifié est lui aussi entropique. Les consommateurs, les téléspectateurs, les fesses-bouqués ont tendance à devenir des masses indifférenciés contraints par la domination du calculable. C’est cela le nihilisme dont voulait nous prévenir Nietzsche.

«L’anthropocène est [..] ce qu’il convient de caractériser comme une liquidation des localités et une augmentation générale et planétaire de l’entropie thermodynamique comme augmentation de la dissipation de l’énergie, de l’entropie biologique comme destruction de la biodiversité, et de l’entropie informationnelle comme destruction de la noodiversité.»

(B. S.: Qu’appelle-t-on panser ? page 77).

Stiegler dans Qu’appelle-t-on panser ? nous prévient des dérives d’une lecture transhumaniste de Nietzsche. J’ai choisi de mettre en évidence le paragraphe cité, d’abord parce qu’il parle de Zarathoustra mais aussi parce qu’il concentre une série de thèses plus amplement développées ailleurs dans le(s) livre(s) de Bernard Stiegler. Il ne résume pas, bien entendu, l’ensemble de l’ouvrage. Je n’en ai développé qu’un aspect. Son Qu’appelle-t-on panser ? est une référence directe et très critique envers le Qu’est-ce que penser ? de Martin Heidegger. Il fait aussi longuement appel à Robert Musil, lecteur lui aussi assidu de Nietzsche qui a décrit l’Homme sans qualité, le dernier homme de Nietzsche, comme celui qui se réduit à l’homme quantifiable et quantifié. Bernard Stiegler procède par effraction et extraction comme on le dirait pour un minerai.

Il interprète Zarathoustra comme un personnage-concept. La question de l’éternel retour devient alors celle du va-et-vient permanent entre la vie et la mort, l’abîme et l’élévation, l’entropie et la néguentropie, en lutte permanente de l’une vers l’autre. L’image de la roue qu’utilise Nietzsche ne me convainc cependant pas. J’ai le sentiment que le même vers lequel il est constamment fait retour n’est jamais tout à fait le même. C’est un même transformé. A moins que l’on puisse parler d’hélicoïde. Être, selon les traductions, l’intercesseur, le défenseur ou le porte-parole (Fürsprecher) de la vie dans un contexte entropique ne va pas de soi car, comme l’écrivait Léon Brillouin : Comment est-il possible de comprendre la vie quand le monde entier est dirigé par une loi de fer telle que « le second principe » de la thermodynamique, qui pointe vers la mort et l’annihilation ? Bernard Stiegler répond que nous ne pouvons le faire – comprendre – que « via une instrumentalité et depuis la localité d’une situation ».

Vaincre cet accablement demande un effort surhumain. Effort que Stiegler nomme néganthropologique. Cela passe par ce nouveau concept de panser avec a, parfois aussi écrit pænser pour bien articuler les deux. Penser c’est panser, c’est à dire prendre soin. Mais ce n’est pas placer un cautère sur une jambe de bois. Pour panser, il faut d’abord établir un diagnostic précis avant de pouvoir rédiger une ordonnance de soins. Panser avec a, c’est créer de la différance avec a, c’est à dire produire de la singularité, de l’écart avec la norme, de l’incalculable.
Je voudrais pour finir et en revenant à l’extrait ci-dessus encore mettre en évidence la question de la raison.

« Emmanuel Kant, dans la Critique de la raison pure, a montré à la fin du XVIIIe siècle que la pensée est constituée par des facultés qui sont l’intuition, l’entendement, l’imagination et la raison. L’entendement est la faculté analytique. Elle peut être automatisée. C’est ce que font les big data. Mais l’entendement tout seul, selon Kant, n’est pas capable de prendre la moindre décision, si ce n’est de répéter et de renforcer ce qui est déjà là. Il est incapable de créativité. C’est une condition de l’intelligence, mais elle ne suffit pas. L’intelligence est analytique et synthétique. Une synthèse est une décision dans une situation réelle où il faut trancher au-delà du réel. Une telle décision suppose ce que Kant appelle les idées de la raison. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle, le big data, le deep learning sont purement analytiques et computationnels. Or la pensée ne peut pas être computationnelle, c’est justement ce qui va au-delà du calcul, et qui permet des bifurcations qui constituent l’émergence dans le devenir entropique d’une réalité néguentropique, comme disait Schrödinger pour analyser ce en quoi consiste la vie ».
(Bernard Stiegler : Toute technologie est porteuse du pire autant que du meilleur).

Pour tirer le meilleur et panser le pire, il faut parvenir à construire des bifurcations non pas à l’extérieur mais à l’intérieur même des technologies qui sont des pharmaka. La pansée est une pensée pharmacologique. Elle permet l’élaboration d’un point de vue. Ce qui implique de partir d’un lieu.

En lien avec notre sujet et en hommage à Tomi Ungerer qui vient de décéder, ce dessin fait par l’artiste alsacien en soutien au programme du SPD, en 1961, programme dans lequel Willy Brandt réclamait le retour du ciel bleu sur la Ruhr (Source). Il fait le pendant avec l’image précédente.

Publié dans Pensée | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire

« Un s’Liadla esch fini » ? par Daniel Muringer

Daniel Muringer est musicien, compositeur et interprète. Avec son groupe Geranium, il milite depuis longtemps  pour faire vivre la musique et la chanson traditionnelle alsaciennes et pas seulement puisqu’il l’étend à la chanson populaire de tous les pays. Je le remercie d’avoir adapté et confié sa conférence au SauteRhin.

LES SOURCES DE LA MUSIQUE TRADITIONNELLE ALSACIENNE

Conférence musicale

Ce texte est une adaptation des notes rédigées pour la conférence en question.

Vous avez dit : « traditionnel  »    ?

Le titre de cette conférence pose en soi quelques questions : d’abord, le terme musique, alors qu’il s’agira principalement de chants, et un peu de musiques de danses.

Si j’avais parlé de musique alsacienne tout court, on aurait pu penser qu’il s’agit de « Blosmusik », musique « légère »de cuivres, qui n’a que rarement à voir avec notre matériau, ou encore, à l’opposé, de musique savante : en effet, si je dis « musique française, ou allemande, ou italienne », on pense, pour la première, à Couperin, Berlioz, Debussy, Messian, pour l’allemande, Bach, Beethoven, Brahms, Stockhausen, et pour l’italienne à Vivaldi, Rossini, Verdi, Berio, et l’on complètera à souhait.

Il a donc fallu distinguer la musique savante de cette autre qui ne le serait pas et que l’on qualifie généralement de populaire. JB Weckerlin, un des collecteurs qui seront évoqués, intitule sa publication : « Chansons populaires de l’Alsace ». À noter que, lorsqu’en 1984 Georges Klein et Richard Schneider réédite la collection Weckerlin, le titre change et devient « Chansons populaires d’Alsace », avec une petite nuance, donc.

Joseph Lefftz choisit comme titre : « das Volkslied im Elsass ». Mais comment traduit-on « Volkslied » ? Chanson du peuple, ou chanson populaire ? Ce n’est pas la même chose. Quand Weckerlin publie son ouvrage, elles le sont indubitablement, populaires, mais d’évidence aujourd’hui elles ne le sont plus.

Il y a cependant toujours une chanson populaire, mais passive, de consommation, véhiculée par la radio, télévision, et les nouveaux médias numériques, qui dictent leur loi, une nouveauté chassant les précédentes. Le chant a par ailleurs cessé d’être une pratique culturelle spontanée et généralisée. Quant à l’école, c’est simple, on n’y chante plus, sauf exceptions liées aux compétences personnelles de l’enseignant-e en la matière. Et c’est ainsi que, non seulement le patrimoine chansonnier alsacien, mais également le français, ou l’allemand, sont récemment passés à la trappe : quand avez-vous entendu pour la dernière fois des chansons comme : « ne pleure pas, Jeannette » « j’suis descendu dans mon jardin » « nous n’irons plus au bois » ou « Fuchs, Du hast die Gans gestohlen » ?

J’ai donc ajouté « traditionnel » pour délimiter mon objet. Le terme implique une transmission orale, de génération à génération, dans le cadre familial, souvent par les mères, mais également au travail (on pense ici aux carnets de chants des compagnonnages), dans le groupe social, ou pendant le service militaire.

Une tradition/transmission/Ìwerleferung qui s’est toutefois interrompue, et récemment, au lendemain de la 2è guerre mondiale, c’est-à-dire au moment ou radio et télévision deviennent des vecteurs culturels de masse. Au moment où François Wilhelm recueille in extremis, au fond de la vallée de St-Amarin, une ballade qui remonte aux Croisades.

« Traditionnel » suggère également une création collective, ou encore anonyme. Mais toute chanson a forcément un auteur à l’origine, même si, au fil des transmissions, texte ainsi que mélodie vont subir des transformations plus ou moins importantes, dictées par les goûts personnels ou les faiblesses de la mémoire, avec introduction d’emprunts à d’autres chansons jusqu’à s’éloigner entièrement de l’original. Et ce, pour une raison bien simple : l’absence de notation, de fixation ou de codification.

Toute chanson a un auteur, anonyme ou inconnu, parce qu‘on en a perdu la trace. Ainsi « dàs Elsass unses Landel » est souvent indiqué comme traditionnel, comme une Volksweise, alors qu‘elle est de Ehrenfried Stöber (né en 1779 et mort en 1835 ). Weckerlin et Lefftz donnent chacun une chanson qui sont des poèmes de Johann-Peter Hebel, le poète alémanique du Wiesental, contemporain de Goethe dont il a suscité l‘admiration.

Volkslied, une chanson que le peuple s‘est appropriée et qu‘il a entrepris de transmettre. Cette transmission est-elle un choix collectif, ou individuel ? Ainsi, quand un collecteur note une chanson chez un informateur, est-elle significativement partagée par d‘autres ?

Langues et territoires

Peu importait au peuple l’origine de la chanson : il suffisait qu’elle lui plaise et qu’il l’adopte. On dit que les charretiers de la ville sifflaient les airs de « La flûte enchantée » au lendemain de son succès à Vienne. Et concernant Mozart, Richard Schneider affirmait que la partie valsée de la danse « Rutsch hi rutsch har »  était un emprunt à ce dernier.

réf 1

Peu importait aussi la langue utilisée : lors des retours des dimanches passés dans les Vosges, ma mère chantait dans la voiture indifféremment en allemand, alsacien ou en français. Nous avions appris ainsi – et repris avec Géranium – « ‘s bucklig Mannla » qu’elle tenait de ses cousins bâlois, chanson que je n’ai jamais trouvé dans les collectages régionaux, (dans un recueil allemand, oui, avec une autre mélodie) mais qui, parce qu’elle figurait sur un de nos disques, est devenu désormais « alsacienne » puisque jouée depuis par d’autres chanteurs et groupes régionaux qui n’ont pas la moindre idée de son origine helvétique.

« Alsacien » signifie-t-il « originaire d’Alsace, spécifique à l’Alsace » ou « présent, ayant cours en Alsace » ? Ne rêvons pas, ce que nous avons conservé de ce patrimoine, nous est commun, en très grande part, aux Allemands et aux Suisses, voire bien au-delà.

Et parce que l’Alsace, à l’instar la Lorraine thioise, le Banat, les communautés allemandes sur la Volga, était un isolat de culture allemande, elle a constitué le paradis des ethno-musicologues d’outre-Rhin, car ces régions coupées de la métropole n’ont pas subi les modes et nouveautés qui ont fait ombrage au fonds chansonnier ancien et ont conservé des airs et paroles disparus en Allemagne même. Un certain Theodor von Creizenach écrit en 1845 : « aujourd’hui encore, l’Alsace est une vraie mine pour le chant populaire allemand (Volksgesang).

Car il est un fait et une réalité : la grande majorité des chansons qui figurent dans les collectages que nous allons éplucher sont en hochdeutsch, en allemand standard. Pourquoi ? Joseph Lefftz fournit une explication : « La conviction est profondément enracinée dans la conscience du peuple que son chant signifie davantage que le quotidien et qu’il va au-delà d’une simple imitation de la banalité du réel, en l’occurrence quelque chose de distingué et de solennel. Aussi l’on met de côté l’habit linguistique de la semaine et l’on revêt celui du dimanche, qui est la langue littéraire. Ce faisant, on cherche à s’élever du quotidien, en chantant et en écoutant ». Et Lefftz précise, et les exemples abondent, que vont néanmoins se glisser dans ce hochdeutsch une foule d’alsacianismes.
Weckerlin, lui, prétend que cet allemand est tellement mauvais que les chanteurs feraient mieux de s’en tenir au dialecte : on est cependant en 1881, la guerre franco-prussienne et l’annexion de l’Alsace sont passées par là, l’idéologie revancharde s’en mêle et il faut inventer une Alsace distincte de l’Allemagne.

De ces chansons, il nous reste aujourd’hui, à défaut de les entendre ou de les chanter, au moins les collectages, même s’ils consignent le répertoire de manière uniquement livresque, muséographique et ceux qui, depuis la fin du XVIIIè siècle, ont entrepris de noter ces petits trésors parce qu’ils pressentaient qu’ils étaient en danger méritent toute notre reconnaissance. À nous de faire revivre les pépites qu’ils ont consignées.

Goethe en Alsace

Le premier de ces collecteurs n’est autre que Wolfgang Goethe qui, lorsqu’il était étudiant à Strasbourg, avait noté, à l’instigation du poète et philosophe Herder, douze chansons.
La période n‘est pas anodine sur un plan politique : c‘est un moment où la bourgeoisie prend conscience de son importance face à l‘aristocratie, et cet intérêt pour la littérature orale du peuple participe de la valorisation d‘une classe sociale qui mêle, pour le moment, de manière indifférenciée bourgeoisie, paysannerie et monde ouvrier naissant.

Goethe avait chanté les airs des douze chants à sa soeur Cornelia qui les nota mais les partitions furent égarés. Le musicologue Joseph Müller-Blattau parvint à retrouver les mélodies les plus vraisemblables et Louis Pinck donnera 60 variantes de ces chants glanées en Moselle.

Plusieurs de ces douze chants sont de longs récits comprenant parfois 30 strophes et on ne peut pas s’empêcher de faire un lien avec la chanson de gestes ou les épopées chantées du Moyen-Âge. On se demande aussi pourquoi ces chansons, qui ont traversé les siècles, ont-elles pu nourrir l’imaginaire de nos aïeuls jusque dans les années 30 et 40, avec certes perte partielle de texte, pour brutalement disparaître du répertoire chansonnier depuis.

Il n’est pas sans intérêt de les présenter brièvement :

1) « Das Lied des Pfalzgrafen » (la chanson du comte palatin) : le comte apprend que sa sœur est enceinte. Il l’éreinte jusqu’à épuisement. Avant de mourir, elle lui apprend que le père n’est autre que le roi d’Angleterre qui viendra tuer le comte et emporter l’enfant.

2) « Das Lied vom eifersüchtigen Knaben » (la chanson du garçon jaloux) : un jeune homme tue sa fiancée infidèle.

3) « Das Lied vom Grafen Friderich » (la chanson du comte Friedrich) : le comte blesse accidentellement sa fiancée au cours d’une chevauchée. La chanson raconte l’agonie de la jeune femme pendant le repas de noces. Après sa mort, le père de la jeune femme tue le comte qui rejoint sa femme dans la tombe (30 strophes).

4) « Das Lied vom Herrn von Falkenstein » (la chanson du seigneur de Falkenstein) : qui croise une jeune femme sur son chemin et lui propose de passer la nuit ensemble. Elle réclame la libération de son amoureux prisonnier du seigneur. Elle veut l’affronter en duel, il cède et libère le prisonnier, mais exige que les deux quittent le pays. Elle refuse. Chanson féministe avant l’heure.

5) « Das Lied vom verkleideten Grafen » (la chanson du comte déguisé) : une jeune comte se déguise en femme pour tromper le père de sa royale amoureuse avec qui il passe la nuit avant que le roi ne découvre le stratagème.

6) « Das Lied vom Zimmergesellen » (la chanson du charpentier) : un charpentier cède aux avances d’une marquise : une servante les dénonce au marquis qui fait condamner le jeune homme à la pendaison. Mais le maire de la ville le fait libérer.

7) « Das Lied vom Lindenschmidt » (la chanson du Lindenschmidt)  : chanson sur un seigneur-brigand. L’épisode remonte à 1490.

8) « Das Lied vom Herrn und der Magd » (la chanson du seigneur et de sa servante): un seigneur prend sa servante comme maîtresse. Lorsqu’elle est enceinte, il lui propose d’épouser un valet. Elle refuse, se réfugie chez sa mère et meurt après la naissance de l’enfant. Le seigneur, mis au courant, accourt trop tard, et se donne la mort à son tour.

9) « Vom Braun Annel » (Anne la brune) : accueille son amoureux durant la nuit et surprise par le petit jour le fait descendre précipitamment par une corde dans un puits où il passe trois jours entiers.

10) « Das Lied vom jungen Grafen » (la chanson du jeune comte) : une jeune fille refuse de boire la coupe que lui propose le jeune comte et lui annonce son intention de se rendre dans un couvent. Celui-ci l’envoie au diable, puis, pris de remords, arrive trop tard au couvent où elle a prononcé ses vœux et son cœur en est brisé.

Une étude du Deutsches Volkliederarchiv a dénombré 2000 variantes de ce chant dans tout le domaine germanophone, néerlandais, hongrois, polonais, balte, sorbe, encore chantées jusque dans les années 50. Il en existe une version notée par François Wilhelm à Oderen en 1937 qui illustre non seulement le curieux abandon du mode mineur, mais également la perte qualitative en général.

11) « Das Lied vom plauderhaften Knaben » (la chanson du garçon bavard) : un jeune homme se vante auprès de ses comparses des avances que lui fait une jeune fille : celle-ci surprend la conversation et refuse de le laisser entrer, le laissant à ses regrets d’avoir trop parlé.

12) « Zugabe » (supplément, ou bis : c’est Goethe qui l’intitule ainsi)  : « moi et mon petit homme bossu, menons une bonne vie joyeuse, de la table au lit ! »

À noter que le bossu est encore ici un personnage bénéfique, au courant du 19è, il devient source de malheurs (cf. « Aïe, aïe, aïe »).

La totalité des chansons est en allemand standard, hormis de légères formes dialectales dans la dernière. On y relève une forte tonalité anti-aristocratique pour des textes populaires d’ancien régime, fustigeant l’orgueil et la suffisance des seigneurs ainsi que leur mépris pour les petites gens. On note également la dimension majoritairement tragique de ces chansons. Plus de la moitié des thèmes sont en mineur. Dans les collectages alsaciens ultérieurs, ce mode disparaît en grande partie, sauf dans celui de Pinck, lorrain.

Se pose ici la question des raisons de la disparition du mode mineur en Alsace au cours du XIXè siècle alors qu’il se maintient en Moselle : nous y reviendrons plus loin.

Chansons, mais sans musique

Après Goethe, on trouvera deux chansons « de Strasbourg » dans le « Knaben Wunderhorn » de Achim von Arnim et Clemens Brentano.

Dans les années 1830, Georg Büchner se passionne pour les chansons de sa fiancée strasbourgeoise, Mina (Wilhelmine) Jägle, mais n’en laisse aucune trace dans ses écrits.

Auguste et Adolphe Stöber publient des chansons dans leur Elsässisches Volksbüchlein de 1842, mais sans notes de musique.

En 1852, un décret impérial (de Napoléon III) incite au collectage des littératures populaires : un certain August Jäger, pasteur de Hohwiller, effectue des collectes, mais réclame le droit d’éditer lui-même le fruit de ses recherches, ce qui lui est refusé. Aucune trace ne subsiste de son travail.

En 1862, Carl Braun fait un appel à collecte dans le Journal de Guebwiller qui reste sans suite. La même année, Jean-Baptiste Weckerlin se met à l’œuvre, également par voie de presse, et cette initiative débouche sur le premier collectage avec notes de musique, et l’un des trois plus importants.

Jean-Baptiste Weckerlin

Jean-Baptiste Weckerlin est né en 1821 à Guebwiller et y meurt en 1910. Il est issu de la bourgeoisie locale aisée. Compositeur, il sera bibliothécaire du Conservatoire de Paris. Ses « chansons populaires de l’Alsace » paraissent en 1883 et comprennent 123 chansons.

Il divise son ouvrage en chapitres, précédé d’un précieux inventaire des Minnesänger (troubadours) alsaciens, ainsi :

1) Noëls et cantiques : y figure, à côté de nombreux extraits des Cantiques de Strasbourg de 1697, « es kommt ein Schiff geladen »  un chant de Noël du mystique dominicain Johann Tauler, né à Strasbourg vers 1300 et mort en 1361, que l’on peut considérer comme le plus ancien chant « populaire » d’Alsace.

réf 19

2) Chants légendaires, historiques, éloge de l’Alsace : on trouve dans cette rubrique, entre autres, « Christ ist erstanden »,

réf 4

une parodie datée de 1474 d’un cantique du XIIè siècle sur l’exécution de Peter von Hagenbach à Breisach, « Woluf mit richem Schalle »,

réf 5

un chant évoquant la victoire des alliés helvétiques de Mulhouse lors de la guerre des « Six deniers » („Sechs Plappertkrieg“) de 1466, un chant se rattachant à la „Guerre des paysans“ (Bauernkrieg) de 1525. Enfin, « Das Maisle pfifft »  (la mésange siffle) évoque le mécontentement des imprimeurs sur étoffe mulhousiens contraints à des travaux de terrassement en 1848 en raison du chômage : seule présence de la question ouvrière dans l‘ensemble des collectages connus.

réf 6

3) Berceuses, chansons et rondes enfantines : on s’attardera ici sur la signification profonde des comptines en apparence naïves ou dénuées de sens. Richard Schneider y détectera les échos mythologiques païens  : ainsi, les trois femmes dans un château à Bâle ne sont nul autres que les trois Parques qui tissent les fils de la vie (« Ritte, ritte, Ressala »).

réf 7

4) Mœurs, usages et coutumes : à noter une exception à l’anonymat : « ‘s Messti Lied » (chanson de la kilbe) indiquée comme étant d’Auguste Stöber.

5) Chansons d’amour, chansons poétiques : figurent dans la rubrique «« es trug das schwarzbraun Mädelein » datant du 17è siècle, une des rares mélodies en mineur,

réf 8

ainsi que trois chants en patois welche, dont : « ça les boubes de Tchièvremont » (à noter l’emprunt au germanique « Bube », garçon).

réf 9

6) Chansons de conscrits, de soldats, de compagnons.

7) Chansons à boire, chansons satiriques, bouffonnes :  on relève un exemple de mélange incessant de formes dialectales et d’allemand standard dans « nur luschtig ihr Briader »,

réf 10

une étonnante chanson surréaliste de 1860 – et dans le mode mineur ! – « ‘s ìsch wohr »,

réf 20

et trois chansons aux relents quelque peu antisémites qui nous rappelle la forte présence juive en Alsace, notamment dans le monde rural, « was isch das magerste ? » (qui y a-t-il de plus maigre ?)

réf 11

Après Weckerlin

En 1884, Curt. Mündel édite « Elsässische Volkslieder » 256 chansons sans mélodies.

Une première édition du LIEDERKRANZ paraît en 1902 (imprimé par Sutter à Rixheim) : sur 180 chansons moins de 2 douzaines sont réellement alsaciennes, affirme Joseph Lefftz. On y trouve effectivement « Lustig ist das Zigeunerleben » qualifiée de « Mülhhauser Volksweise ». Le fait d’être en dialecte ne suffit pas en effet : « O dü liewer Augustin » est viennois d’origine, et « Zu Làuterbàch » hessois, comme le précise Weckerlin.

Valentin Beyer édite en 1926 à Frankfurt  64 chansons qui son l’aboutissement du travail d’une branche du Club Vosgien crée en 1903, mais qui ne commencera vraiment qu’en 1911. Sous l’impulsion déterminante du docteur Kassel de Hochfelden avec enfin quelques subventions et le soutien de John Meier, fondateur du Volksliederarchiv à Fribourg-en-Brisgau, commence une grande collecte interrompue par la guerre. On parviendra tout de même à collecter 2400 textes et 1200 mélodies.

Louis Pinck

Avant de parler de Louis Pinck, faisons un retour sur la question de la perte de qualité mélodique et du mode mineur qui s’est produite en Alsace au cours du 19è, alors qu’elle s’est maintenue en Lorraine . Est-ce dû à l’industrialisation plus forte en Alsace ? Au fait que le mode mineur soit perçu comme appartenant à l’Ancien Régime dans une région attachée à la république ? En tout cas, le collectage de Pinck en Lorraine thioise, en raison de la forte parenté des chansons, nous donne une image de ce à quoi ont pu ressembler les mélodies originelles.

Louis Pinck est né en 1873 à Lemberg et mort en 1940 à Sarrebrück. Il est prêtre, folkloriste et donc collecteur de chants traditionnels. La zone où il enquête comprend le nord de la Moselle, le pays de Bitche et une partie de l’Alsace bossue.
Cinq volumes paraissent à partir de1926 à Kassel, avec à chaque fois une centaine de chansons, sans parler des variantes. Les deux derniers volumes sont édités en 1962 par sa sœur Angelika en collaboration avec Müller-Blattau, ethnomusicologue allemand (né à Colmar).
À noter que Pinck a utilisé à l’occasion pour son enquête des enregistrements sur rouleau.

« C’est lorrain, pas alsacien ! », diront certains. Il est pourtant légitime de l’englober dans notre inventaire : beaucoup de chansons sont communes même si les mélodies différent. Richard Schneider a largement puisé dans Pinck pour son répertoire de danses.
On y trouve beaucoup de chansons religieuses : l’anecdote veut que, lorsque les informateurs voyaient arriver le prêtre, ils lui chantaient d’abord ces dernières, et le folkloriste devait les rassurer et leur dire qu’ils pouvaient leur chanter ce qu’ils voulaient, y compris des « Lumpaliader » (chansons vulgaires ou salaces).
Le collectage Pinck est le plus intéressant d’un point de vue musical, et notamment en raison de la forte présence du mode mineur. Qu’a-t-il bien pu se passer en Alsace pour que celui-ci en ait été évincé ? Richard Schneider s’en étonne sans pouvoir fournir d’explication.

réf 13

La chanson du « Graf Backewil » est éloquente à ce propos : celle que donne Joseph Lefftz n’est autre que la version de François Wilhelm notée à Oderen en 1937. Pour Wilhelm, la chanson remonterait aux Croisades – le comte revient après des années de captivité dans les geoles turques -, pour ma part, les guerres austro-turques du 16è ou fin 17è sont peut-être plus vraisemblables. Quoiqu’il en soit, et précisément parce qu’il s’agit de chansons anciennes, il est surprenant de constater que, bien que les mélodies ont un dessin similaire, la version alsacienne soit en majeur et la lorraine en mineur.
On retrouve le phénomène en comparant la version de Pinck de « Gib mir die Blume » avec celle de Lefftz.

réf 14

Richard Schneider dénichera dans le collectage de Pinck nombre de spécimens de valses impaires, à cinq temps, dites « ungràda Walzer ».

François Wilhelm

Passons à François Wilhelm et ses « Vieilles chansons alsaciennes » parues en 1947 chez Alsatia. François Wilhelm, instituteur, a collecté essentiellement dans la vallée de St-Amarin et un peu à Masevaux. dans les années 30.  Je sais qu’il a été en poste en Algérie, mais je ne pourrais pas dire si c’était pendant la guerre, ce qui est néanmoins probable : en tout cas, voici la dédicace de son ouvrage : « A Juliette, ma femme pour le joyeux courage qu’elle eut de quitter avec moi nos chères vallées que profanait l’envahisseur ». Tout le paradoxe, le déchirement d’une génération est là : défendre un patrimoine en langue allemande alors qu’elle est celle de l’envahisseur dont on a souffert, et sans le recul nécessaire, au lendemain du traumatisme, pour faire la part des choses, la part d’un régime barbare et du peuple allemand qui en a aussi été victime, sinon la première. On mettra au compte de cette « schizophrénie » le fait que François Wilhelm entreprend de donner des traductions en français de certaines des chansons car c’est, je le cite : « une chose souhaitable en un moment où tous nos efforts doivent tendre à donner à notre jeunesse alsacienne une manière de penser toute française ». Et quand il dit plus loin que « la langue littéraire accessible au peuple n’a été que l’allemand, du fait de la persistance du tenace et rude dialecte alémanique qui est le nôtre », c’est encore le même déchirement qui est à l’oeuvre. Il a lui aussi relevé le  « glissement irrésistible de tous les tons mineurs vers une tonalité franchement majeure », mais l’explication qui suit relève davantage d’un esprit cocardier, de mise dans l’immédiate après-guerre, que d’un argument scientifique : «  « N’est-ce pas là une réplique et peut-être un effet remarquable de cet optimisme foncier qui est le caractère principal de nos compatriotes, dont le rire, plus fin qu’on a coutume de le penser, cache en somme une belle variété du célèbre esprit gaulois ? »
Un argument absolument sans fondement, puisque le mode mineur abonde dans les folklores des régions de France. Quant au monolinguisme, il sévit toujours en Alsace, sauf qu’une langue a supplanté l’autre.

François Wilhelm a noté quatre versions différentes du « Graf vum Backewil » déjà évoqué, également des variantes de l’une ou l’autre chanson notée par Goethe, dont une version du « junger Graf und die Nonne ». Wilhelm nous donne également deux chansons d’émigration en Amérique (rappelant que l’importante expatriation allemande du XIXè outre-Atlantique a aussi concerné l’Alsace) . Figurent dans l’ouvrage également le sympathique « Bellacker-lied » consacré au marcaire d’alors de la ferme-auberge bien connue

réf 21

et un « Bettellied » (chant de mendiants)  de Oderen également noté par Joseph Lefftz à Sundhouse en 1913 et aussi connu dans la vallée de Munster.

réf 22

Joseph Lefftz

Joseph Lefftz est né en 1888 à Obernai et mort à Strasbourg en 1977. C’est un universitaire, spécialiste du folklore et des traditions alsaciens. Il est bibliothécaire et conservateur à la Bibliothèque de l’Université de Strasbourg
Il reprend la suite du travail du Docteur Kassel, son beau-père. Un premier volume est prêt à paraître en 1940, mais arrivent les nazis, qui, parce que l’ouvrage contient quelques chants en français ainsi que des chansons républicaines bien qu’en allemand, dont une Marseillaise, en interdisent la publication. À la Libération, les choses ne vont cependant pas mieux, puisque Lefftz sera inquiété pendant dix ans par la commission d’épuration française parce que les chants sont essentiellement en allemand, et son travail ne sera publié qu’en 1966, en trois volumes, le deuxième en 67 et le dernier en 1969 chez Alsatia, soit plus d’un demi-siècle avec la collecte des documents.
Manqueront probablement à tout jamais deux autres volumes prévus (chansons spirituelles et chansons de danses). On ne sait pas où sont passés les documents concernés, la famille de Lefftz refusant de communiquer quoi que ce soit, traumatisée par les soupçons de pro-nazisme dont Joseph Lefftz avait fait l’objet.

Il convient de préciser que les mélodies et les textes ont souvent des indications de lieux de collectage différents et ne coïncident pas nécessairement.

Les trois tomes sont thématiquement répartis en :
1)  Ältere und jüngere Erzähllieder et Geschichtliche Lieder : s‘y trouve un « Es steht ein Lind in jenem Tal » qui remonte à 1450 qui figure dans le cahier de chants manuscrit d‘une certaine Ottilia Fenchlerin, Strassburg, 1592. On y trouve également des versions des chansons notées par Goethe, ainsi qu‘un « elsässisches Freiheitslied » (réf 23) de 1848 qui n‘est autre qu‘une Marseillaise en allemand.

réf 23

2) Le deuxième volume est consacré aux „Soldaten – und Conscritslieder“, aux „Lieder vom schaffenden und fahrenden Volk“ ainsi qu‘aux „Heimat und Wanderlieder“: on y trouve une chanson de cantinière, « die Marketenderin », évoquant les victoires allemandes de la guerre de 1870, la belle mélodie d‘un retour du guerrier, qui prouve qu‘on peut chanter la patrie France en allemand,

réf 24

« Krieger Heimkehr », un éloge de la vie paysanne, qui pourrait être de la plume d‘Auguste Stöber, „mer litt uff em Land“, la chanson avec laquelle nous faisions „schunkler“ notre public il y a plus de 40 ans, „Bürebiawla“, et ce chant – cri de rues du vendeur de cuillers : „Leffelmann“.

réf 25

3) Le troisième volume est consacré au chants „Der Liebe, Glück und Freuden“ „Der Liebe, Leid und Weh“ et „Vom Ledigsein, hochzeitmachen und Eheleben“ y figure ce rare chant en mode mineur : « d’r Maien » remontant au 16è siècle…

réf 26

… et un poème de JP Hebel « Selli gfallt m‘r gwìss »  mis en musique par KL Müller.

réf 27

Collectages ultérieurs

Richard Schneider, décédé il y a peu, était conseiller technique et pédagogique en Arts et traditions populaires pour Jeunesse et sports (un ministère bien rabougri aujourd’hui) dans les années 50 à 80. Il a constitué, à ce titre, le répertoire des groupes folkloriques, tant en terme de musique que de chorégraphie. Pour ce faire, il n’avait d’autre choix que d’interroger les collectages de chansons, en plus de collectages personnels.
Il est regrettable qu’il n’ait pas publié davantage : il ne s’est guère exprimé ailleurs que dans la réédition de Weckerlin, dans deux articles de l’ « Encyclopédie d’Alsace » consacrée respectivement à la chanson et à la danse, et dans un volume de « Folklore et Tradition en Alsace » paru en 1973. Restent les nombreuses fiches de danses, avec notes et chorégraphies, qu’il a laissés aux soins des différents groupes folkloriques avec lesquels il a travaillé. Quand je l’ai rencontré à deux reprises ces dernières années dans son appartement de Neudorf, plein à craquer de notes et documents, pour le persuader de mettre en forme son inventaire pour le site de l’OLCA, « Sàmmle », il rêvait encore que le Conseil Régional d’Alsace lui permettrait d’éditer un livre, somme de ses travaux.
Outre la mise à jour des danses, dont les fameux « ungràda Wàlzer » à cinq temps et autres rythmes irréguliers, les mazurkas, comme  l’air de « un a àltes Pààr Ochse », ou scottisches tel « Dü besch min » collecté à Altkirch en 1860,

réf 16

il a noté également des chansons, tels « Pfeischtmor »,

réf 30

ou encore « Uff d’r griene Wiese » (réf 17), qu’il annote comme une critique clandestine de Hitler.
Richard Schneider, parce que incorporé de force en Russie, a lui aussi aussi souffert d’une allergie profonde à ce qui était allemand, et dès qu’il le pouvait, il donnait des titres français aux danses, et traduisait les paroles en français. De ce fait, il n’est pas toujours facile de retrouver ses sources : ainsi nomme-t-il une danse « les cloutiers », alors qu’elle s’appelle « Nagelschmied » dans la collection Pinck.

On trouvera des chansons alsaciennes dans quelques ouvrages français, dont le volume consacré à l’Alsace de l’ « anthologie des chants populaires français » de Joseph Canteloube, en 1951, qui ne contient rien qui ne figurent déjà dans les collectages précédents, mais qui a au moins le mérite de donner le texte en langue régionale et pas que sous forme de traductions comme d’autres font sans état d’âme. On y apprend par contre, dans une longue introduction historique et non sans surprise, qu’en 1648 l’Alsace a été « rendue » à la France …

On assiste, avec les années 70 à la faveur de ce qu’on a appelé le « folk revival », à une reprise des collectages : c’est en effet la dernière ligne droite avant l’extinction des feux.
Citons celui de Richard WEISS et ses STUDENTE. Les chansons antiques en sont absentes, disparues en l’espace d’une génération : ce qui est recueilli est un répertoire plutôt début de siècle, pas inintéressant en soi, mais la rupture avec le vieux fonds chansonnier est consommée.
Ainsi, la chanson « a Tàg z’Milhüsa » écrite sur rien moins que le Radetzy-Marsch et qui connut une indéniable notoriété. Cette première moitié de siècle voit se développer la pratique qui consiste à écrire des textes en dialecte sur des musiques connues ou à la mode : ainsi, Tony Troxler « So ne Gleesla Wi » ou Germain Muller.

réf 28

Gérard LESER et Eugène MAEGEY, qui avait formé le duo des «Lustiga Malker » recueillent 20 chansons dans la vallée de Munster publiées dans l’annuaire de la société d’histoire, dont le « Menschtertaler Martala »

ref 31

Pour GERANIUM, l’informatrice principale est Maman Muringer : on a déjà évoqué « Altes Paar Ochse », « ‘s bucklig Mannla » ajoutons encore « ‘s Dundi hat gsait » que sa tante d’Obermorschwihr chantait, un peu éméchée (elle était vigneronne) avec une cuillère en bois sous la jupe qui remontait quand elle se balançait.

réf 32

Joseph SCHEUBEL et Jean-Marie EHRET procèdent à la mise en forme du probablement dernier collectage dans tous les sens du terme. Ils ont travaillé en fonds de vallée de la Doller dans les années 70 et 80, dans un contexte de déperdition avancée, mais, comme le remarquait Wilhelm, ces fonds de vallées ont constitué des conservatoires.
On y trouve une version très proche de celle donnée par Joseph Lefftz datant de 1878 de  « Fahrt ins Heu », l’histoire du paysan qui se cache dans la grange pour surprendre sa femme dans les bras d’un beau cavalier.
Le matériau est désormais musicalement appauvri mais il faut saluer l’approche scientifique des deux auteurs.
60 heures d’enregistrements sur cassettes effectuées alors par Jean-Marie EHRET attendent d’être éventuellement sauvées.

François Wilhelm pensait que l’avenir de ces chansons passait par une harmonisation pour chorale, ce dans quoi s’est lancé l’association Weckerlin de Martin Allheilig et Jean-Paul Gunsett dans les années 60. Vous avez entendu récemment des chorales chanter en alsacien ? Dans les 6 cahiers de chants magistralement harmonisées par Carl Reysz, Jean-Paul Baumgartner et André Roos, figure un chant que Nathan Katz a complété et qui se trouve dans sa pièce « Annele Balthasar ». « Uff Reesla rot ». Il y a bien un chant, chez Lefftz ou Pinck, je ne sais plus, dont le texte est proche, mais la mélodie bien différente : ce qui montre qu’on est passé à côté d’une foule de choses définitivement perdues.
Dans le même ordre d’esprit, cette remarque : les fiches de Joseph Lefftz donnent un lieu et une année de collectage : or, ce sont toujours un peu les mêmes noms de villages qui reviennent, en l’occurrence ceux où un correspondant de la collecte faisait le travail (Puberg et Limersheim, par exemple), et on ne peut s’empêcher de penser que si la recherche avait été menée plus systématiquement, la récolte aurait été bien plus fructueuse.

On trouvera encore des chansons d’Alsace dans des collectages allemands, dont la bien connue « O Strassburg, O Strassburg », chanson dont on oublie souvent son caractère anti-militariste, ainsi que dans le « Deutscher Liederhort » de Erk et Fr. Böhme de 1893-94.

Un mot encore sur un travail qui reste à faire, à savoir l’étude comparative des textes des chants, avec leurs motifs récurrents : ainsi, les chants sur les chasseurs, classés parfois dans les chants de métiers, alors qu’ils chassent volontiers souvent, non le gibier, mais les bergères. Le thème de “la blanche biche” recueillie par Davenson n’est pas loin. Il y a aussi des motifs qui reviennent, tels celui-ci : “Was zog er aus seiner Tasche ? Ein Messer war scharf und spitz » qui figure dans une chanson notée par Goethe. On la retrouve souvent avec une effet de suspense : que sort le jeune homme de sa poche ? Sera-ce un couteau assassin ou … ein Goldringelein (anneau d’or) en proposition de mariage ?
Quand on indique la couleur des cheveux d’une jeune fille, c’est toujours « schwarzbraun » : les cheveux bruns semblent être le parangon de la beauté féminine.
Une étude des symbolismes serait à mener : ainsi, le chant de cette « Schwarzbraun Mädelein » indiquée plus haut : elle porte un gobelet de vin rouge à Strasbourg quand elle croise un jeune homme : elle en perd sa pantoufle, symboles de perte de virginité, évidemment. Il en est de même pour la jeune fille qui, dans « Gib mir die Blume » cité plus haut,  est invitée à céder sa fleur.
Je mentionne encore la fréquence, surtout dans les ballades anciennes, d’une forme dialoguée, qui alternent les personnages d’une strophe à l’autre.

Reste à traiter des nombreux feuillets et partitions diverses : peut-on accepter dans ce patrimoine autre chose que le seul relevé de tradition orale ? Les collecteurs ont pris en compte les chansons consignés par écrit, dont les « fliegende Blätter », feuilles volantes, ainsi cette Marseillaise en allemand trouvée à Mulhouse en 1800.

Il m‘est ainsi parvenu, je ne sais plus ni quand, ni comment, une page manuscrite sur le « Güeter Mond » (réf 33), en fait une parodie d‘un chant allemand dont le texte est de Karl W. Ferdinand Enslin, 1848, et dont l‘auteur de la musique est inconnu, celle-ci néanmoins précisément datée de 1795, ce qui est pour le moins bizarre.

ref 33

Quel avenir pour la chanson traditionnelle alsacienne ? On s’en doute, il n’est guère brillant. Non seulement elle subit le sort du patrimoine populaire immatériel en général en butte à la culture commerciale, mais également le sort qui a été fait à la langue elle-même. A qui la faute ? A nous-mêmes, en bonne part. Nous avons courbé le dos et fait nôtre le slogan : il est chic de parler français que dénonçait Germain Muller. 50 langues disparaissent dans le monde chaque année et la nôtre suit ce chemin, dans ses deux formes, dialectale et standard, emportant avec elle le trésor chansonnier de nos aïeux.

En 1951, Richard Schneider notait à Munster ces quelques vers chantés aux résonances prémonitoires : « Un s’Liadla esch fini » : « et la chanson est finie et chacun prend la sienne, et celui qui n’a pas la sienne va au lit avec le chat ».

Daniel Muringer

Publié dans Arts, Essai | Marqué avec , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Friedrich Nietzsche, Zarathoustra et la grande santé

Friedrich Nietzsche Hymnus an das Leben (Hymne à la vie) pour chœur et orchestre.
Chœur et orchestre du Conservatoire de Côme. Direction d’orchestre Bruno Dal Bon. Direction du choeur Domenico Innominato. Teatro Sociale – 21 mars 2012

Die große Gesundheit

Wir Neuen, Namenlosen, Schlechtverständlichen […], wir Frühgeburten einer noch unbewiesenen Zukunft, wir bedürfen zu einem neuen Zwecke auch eines neuen Mittels, nämlich einer neuen Gesundheit, einer stärkeren gewitzteren zäheren verwegneren lustigeren, als alle Gesundheiten bisher waren. Wessen Seele danach dürstet, den ganzen Umfang der bisherigen Werte und Wünschbarkeiten er lebt und alle Küsten dieses idealischen »Mittelmeers« umschifft zu haben, wer aus den Abenteuern der eigensten Erfahrung wissen will, wie es einem Eroberer und Entdecker des Ideals zumute ist, insgleichen einem Künstler, einem Heiligen, einem Gesetzgeber, einem Weisen, einem Gelehrten, einem Frommen, einem Göttlich-Abseitigen alten Stils: der hat dazu zu allererst eins nötig, die große Gesundheit – eine solche, welche man nicht nur hat, sondern auch beständig noch erwirbt und erwerben muß, weil man sie immer wieder preisgibt, preisgeben muß… Und nun, nachdem wir lange dergestalt unterwegs waren, wir Argonauten des Ideals, mutiger vielleicht als klug ist, und oft genug schiffbrüchig und zu Schaden gekommen, aber, wie gesagt, gesünder als man es uns erlauben möchte, gefährlich gesund, immer wieder gesund, – will es uns scheinen, als ob wir, zum Lohn dafür, ein noch unentdecktes Land vor uns haben, dessen Grenzen noch niemand abgesehn hat, ein Jenseits aller bisherigen Länder und Winkel des Ideals, eine Welt so überreich an Schönem, Fremdem, Fragwürdigem, Furchtbarem und Göttlichem, daß unsre Neugierde sowohl als unser Besitzdurst außer sich geraten sind – ach, daß wir nunmehr durch nichts mehr zu ersättigen sind!… Wie könnten wir uns, nach solchen Ausblicken und mit einem solchen Heißhunger in Wissen und Gewissen, noch am gegenwärtigen Menschen genügen lassen? Schlimm genug, aber es ist unvermeidlich, daß wir seinen würdigsten Zielen und Hoffnungen nur mit einem übel aufrechterhaltenen Ernste zusehn und vielleicht nicht einmal mehr zusehn… Ein andres Ideal läuft vor uns her, ein wunderliches, versucherisches, gefahrenreiches Ideal, zu dem wir niemanden überreden möchten, weil wir niemandem so leicht das Recht darauf zugestehn: das Ideal eines Geistes, der naiv, das heißt ungewollt und aus überströmender Fülle und Mächtigkeit mit allem spielt, was bisher heilig gut, unberührbar, göttlich hieß; für den das Höchste, woran das Volk billigerweise sein Wertmaß hat, bereits so viel wie Gefahr, Verfall, Erniedrigung oder, mindestens, wie Erholung, Blindheit, zeitweiliges Selbstvergessen bedeuten würde; das Ideal eines menschlichübermenschlichen Wohlseins und Wohlwollens, welches oft genug unmenschlich erscheinen wird, zum Beispiel, wenn es sich neben den ganzen bisherigen Erdenernst, neben alle bisherige Feierlichkeit in Gebärde, Wort, Klang, Blick, Moral und Aufgabe wie deren leibhafteste unfreiwillige Parodie hinstellt – und mit dem, trotzalledem, vielleicht der große Ernst erst anhebt, das eigentliche Fragezeichen erst gesetzt wird, das Schicksal der Seele sich wendet, der Zeiger rückt, die Tragödie beginnt...

Friedrich Nietzsche : Die fröhliche Wissenschaft (gaya scienz) Texte repris dans Ecce Homo / Also sprach Zarathustra

La grande santé

« Nous qui sommes neufs, sans nom, difficiles à comprendre, nous les prématurés d’un futur encore inattesté, il nous faut, pour une fin nouvelle, également un moyen nouveau, soit une santé nouvelle, plus forte, plus délurée, plus coriace, plus osée, plus enjouée que n’ont été jusqu’ici toutes les santés. Celui dont l’âme brûle d’avoir fait le tour de toutes les valeurs, de toutes les aspirations qui ont eu cours jusqu’ici, et longé toutes les côtes de cette idéale « méditerranée », celui qui, par l’expérience la plus intime et la plus aventureuse, veut apprendre ce que ressent un conquérant et un explorateur de l’idéal, ou un artiste, un saint, un législateur, un sage, un savant, un homme pieux, un divin excentrique à l’ancienne mode : celui-là n’a besoin que d’une chose, mais essentielle, de la grande santé —une santé qu’il ne suffit pas de posséder, mais qu’il faut sans cesse conquérir et reconquérir puisqu’il faut sans cesse la risquer et la remettre en jeu. Et alors, après avoir longtemps été en route de la sorte, nous les argonautes de l’idéal, plus hardis peut-être qu’il n’est sage, ayant plus d’une fois fait naufrage et subi bien des avanies, mais, je l’ai dit, bien portants, plus qu’on ne souhaiterait nous l’accorder, dangereusement bien portants, d’une santé toujours renouvelée, — il nous semble qu’en récompense nous avons devant nous un pays encore indécouvert, dont nul n’a jamais embrassé les limites, un au-delà de toutes les contrées, de tous les recoins connus de l’idéal, un monde si opulent en richesses dépaysantes, problématiques, terribles et divines, que notre curiosité, tout autant que notre soif de possessions, en sont transportées — hélas, au point que désormais rien ne saurait plus nous rassasier !… Comment pourrions-nous, avec de telles perspectives, et une telle fringale de science et de conscience, nous satisfaire encore de l’homme du présent ? C’est regrettable, mais inévitable : nous ne pouvons plus regarder ses fins et ses espérances les plus nobles qu’en gardant à grand-peine le sérieux — à moins que nous n’ayons tout à fait cessé même de les regarder. C’est un autre idéal que nous suivons, un idéal prodigieux, tentant, plein de périls, auquel nous ne voudrions convertir personne, car nous reconnaissons volontiers à personne le droit de s’en réclamer : l’idéal d’un esprit qui, naïvement, c’est-à-dire sans intention et par pure exubérance et surabondance de forces, se joue de tout ce qui jusqu’alors a passé pour saint, bon, intangible, divin : pour qui ce que le peuple place — à bon droit — tout en haut de son échelle des valeurs, signifierait aussitôt danger, déclin, abaissement, ou, au moins, divertissement, aveuglement, oubli provisoire de soi; l’idéal d’un bien-être et d’un bon-vouloir qui peuvent souvent sembler inhumains, par exemple lorsqu’il s’oppose à tout ce qui fut jusqu’ici le sérieux terrestre, la solennité du geste, de la parole, de l’accent, du regard, de la morale et des devoirs — et se pose comme leur involontaire et criante parodie — et un idéal par lequel, malgré tout, s’annonce peut-être le grand sérieux, par qui le vrai point d’interrogation est posé, le destin de l’âme se décide, l’aiguille avance, la tragédie commence... »

Friedrich Nietzsche : La grande santé in Le Gai savoir Livre 5. 382. Cité par Nietzsche dans Ecce Homo. La traduction est ici reprise dans Friedrich Nietzsche : Œuvres philosophiques complètes 8 / Ecce Homo / Ainsi parlait Zarathoustra… Traduit de l’allemand par Jean-Claude Hémery. Gallimard. pp 308-309

Nietzsche présente son Zarathoustra – il dit en conter l’histoire – dans « Ecce homo », œuvre dans laquelle il est question de savoir « comment l’on devient ce que l’on est ». Devenir ce que l’on est suppose, au contraire des délires identitaires, ne pas savoir ce que l’on est et de faire sans cesse retour sur soi y compris sur ses parts d’ombre pour les évaluer et les réévaluer.

Dans la présentation de son Ainsi parlait Zarathoustra, le philosophe explique que le point de départ de son récit se trouve dans « l’idée de retour éternel » définie comme « la forme la plus haute d’acquiescement » (« die höchste Formel der Bejahung »). Il est important de dire oui – Ja –à ce qui est. I-ah ! (Oui-han) comme braie l’âne quand il parle allemand en se chargeant de tous ses fardeaux. Devenir ce que l’on est suppose de revenir sans cesse à sa bêtise. Eternel retour ! Perpétuelle renaissance. Continuelle alternance maladie-santé.
Nietzsche a commencé la rédaction de Ainsi parlait Zarathoustra, il dit que Zarathoustra lui est tombé dessus, en août 1881. Elle s’est achevée « à l’heure sainte où Richard Wagner mourait à Venise ». Richard Wagner était l’une des formes de sa maladie. Dans cette période de gestation, comparée à celle d’un éléphant femelle, il écrit la gaya scienza (Le gai savoir) qui paraît en 1882 et dans laquelle s’inscrit le début de Zarathoustra qui contient le passage cité ci-dessus, c’est à dire le chapitre 382 intitulé La grande santé. C’est aussi dans cette période que paraît sa composition l’Hymne à la vie (vidéo) inspirée par Lou Andreas-Salomé à partir de sa Prière à la vie. En voici la strophe finale

« Que tu me procures de la souffrance ou de la joie,
Je t’aime, la vie, avec ton bonheur et ta peine.
Et si tu dois m’anéantir,
en te quittant, je souffrirai comme
quand l‘ami s‘arrache au cœur de l‘ami »

Pathos du Oui à la vie.
La musique fait partie de Zarathoustra :

« Peut-être Zarathoustra appartient-il tout entier à la musique : il est en tout cas certain qu’il présupposait une véritable renaissance de l’art d’écouter ».

S’écouter soi et les autres. Sans ces derniers, il n’y a pas d’individuation. Avec Zarathoustra, Nietzsche construit un personnage type, une figure à l’égal de celle de Faust ou Don Juan. Un personnage-concept. Pour le comprendre, précise le philosophe, il faut partir des conditions physiologiques de son existence, résumées dans l’expression grande santé (grosse Gesundheit). Le récit est écrit « à partir de la réalité la plus immédiate, la plus quotidienne, qui parle ici de choses inouïes »

La grande santé est « une santé qu’il ne suffit pas de posséder, mais qu’il faut sans cesse conquérir et reconquérir puisqu’il faut sans cesse la risquer et la remettre en jeu ». C’est cela finalement la volonté de puissance. La volonté de puissance désigne la capacité de la vie à « se surmonte sans cesse elle-même ». Pour le philosophe, il n’y a pas de séparation entre l’esprit et le corps. Il n’y a pas d’esprit sans corps. Cette grande santé est la condition physiologique nécessaire aux argonautes pour conquérir les espaces inexplorés de l’idéal. En comparaison, les « idéaux » de l’homme du présent sont risibles, à supposer même qu’ils existent. La grande santé est aussi une condition pour pouvoir se mettre en état d’avoir de l’inspiration qui suppose d’être mis hors de soi.

« Zarathoustra définit une fois, avec rigueur sa tâche – c’est aussi la mienne – , écrit Nietzsche, afin que l’on ne puisse pas se méprendre sur son sens qui est d’acquiescer, jusqu’à se justifier, jusqu’à racheter même tout le passé.

Je vais parmi les hommes comme parmi des fragments du futur, de ce futur où plonge mon regard.
Ma seule ambition de poète est de recomposer, de ramener à l’unité, ce qui n’est que fragment, énigme, effroyable hasard.
Comment supporterai-je d’être homme, si l’homme n’est aussi poète et déchiffreur d’énigmes, et rédempteur du hasard ?
Racheter tous ceux qui furent, et convertir tout « il y avait » en « c’est ce que j’ai voulu », cela, et cela seul, je l’appellerais rédemption ».

Ce que Zarathoustra veut surmonter, c’est son « grand dégoût de l’homme [tel qu’il est présentement] », qui est pour lui « non-forme, matière brute, pierre mal dégrossie qui attend un sculpteur ».

« Ne-plus-vouloir et ne-plus- apprécier [évaluer], et ne-plus – créer : puisse cette grande lassitude m’épargner toujours!
Dans mon connaître aussi, je ne sens que la volupté de ma volonté à procréer et devenir : s’il est une innocence dans mon savoir, c’est qu’il contient la volonté de procréer.
Cette volonté m’emporta loin de Dieu et des dieux — que resterait-il à créer, si les dieux…existaient ?
Mais, vers l’homme, il me ramène toujours mon fervent désir de créer ; ainsi la pierre à dégrossir attire le marteau. l
Hommes, écoutez-moi ! Dans la pierre dort pour moi seul une image, l’image des images ! Hélas, pourquoi dort-elle dans la pierre la plus laide et la plus dure? |
Et voici que mon marteau se déchaîne cruellement contre la prison de cette image ! Des éclats de pierre volent, pulvérisés : que m’importe ?
Je la veux achever, car une ombre m’a visité – la chose la plus silencieuse, la plus légère qui soit, un jour m’a visité!
La beauté du surhumain m’a visité, sous la forme d’une ombre : que m’importent encore — les dieux ? »

(F Nietzsche : Ecce Homo Œuvres philosophiques complètes Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, etc Gallimard pp 317-318)

Reconstructeur de hasards. Le hasard (Zufall) est le contraire du fatalisme. Il est à l’opposé de la doctrine de la prédestination – et de la servitude volontaire – chère à Martin Luther transformant chacun en son propre prêtre (Marx + Nietzsche).
Zarathoustra est celui qui dit oui et celui qui dit non, comme l’écrit Brecht soulignant l’importance d’être d’accord (Einverständnis).

Un langage nouveau

Le titre complet du livre est le suivant : Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne. Pourquoi Zarathoustra ? Zoroastre est le fondateur de la religion monothéiste persane à partir duquel s’est mis en place la morale du bien et du mal. Il est le contraire de l’immoraliste Nietzsche :

« Zarathoustra, le premier, a vu dans la lutte du bien et du mal la vraie roue motrice du cours des choses – la transposition en métaphysique de la morale conçue comme force, cause, fin en soi, telle est son œuvre à lui. Mais poser cette question serait au fond déjà y répondre. Zarathoustra créa cette funeste erreur qu’est la morale : par conséquent il doit aussi être le premier à la reconnaître. »

(Nietzsche : Ecce homo. Pourquoi je suis un destin §3 in Œuvres philosophiques complètes Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, etc Gallimard p 335)

Zarathoustra parvient à surmonter cette position initiale, à la détruire, à force de courage et de sincérité. Et de coups de marteau dans ce rocher !

A mes risques et périls, comme dirait Zarathoustra, je me suis plongé dans le poème philosophique de Friedrich Nietzsche. Comme pour toute lecture, je tente de le réécrire à mon profit. Cela ne peut se faire qu’à partir de sa propre expérience. Là où elle manque, manque aussi la lecture. « Personne ne peut, écrit Nietzsche, tirer des livres plus qu’il n’en sait déjà ». Il ajoute : « ce à quoi l’on a pas accès par une expérience vécue, on n’a pas d’oreilles pour l’entendre » (Ecce homo o.c. p 277).

Allons dans le désert le plus reculé qui nous attend  et dans lequel l’esprit de chameau croulant sous le fardeau du tu dois se transforme en lion qui dit je veux puis en enfant qui est innocence et oubli, un recommencement et un jeu. Ce sont les trois métamorphoses de l’esprit, que plaide Zarathoustra. Dans la liberté créatrice. Le passage de l’un à l’autre est affaire de gangster, de carnivore (eines raubenden Thieres Sache).

« Lorsque Zarathoustra fut âgé de trente ans, [l’âge du Christ], il quitta sa heimat, et le lac de sa heimat pour la montagne ».

Cela sonne comme l’incipit d’un roman. Ainsi parle un narrateur. La phrase d’ouverture donne clairement l’impression d’être ailleurs que dans ce que l’on considère habituellement être de la philosophie. Mais sans m’attarder plus sur cette question, la forme d’Ainsi parlait Zarathoustra se caractérise par la recherche d’un nouveau langage qui fasse éclater les différences entre poésie et philosophie, pensée et art. Par la musique.

Ainsi parlait – ou parla – Zarathoustra. Also sprach Zarathoustra. [Al]So sprach Zarathoustra. Zarathoustra parla-parlait ainsi. Zarathoustra parle. Nietzsche écrit que Zarathoustra parle. Parfois, il chante. Il lui arrive aussi de danser. Parler à qui, comment ? Il parle toujours à quelqu’un fut-ce à lui même. Oralité. Parler, c’est dire quelque chose de quelque chose à quelqu’un. Il parle pour des oreilles qui ne sont pas toujours les bonnes. Ce qui suppose une bouche qui parle. L’adéquation n’est pas toujours au rendez-vous.

« Ils ne me comprennent pas : je ne suis pas la bouche qu’il faut à ces oreilles. Trop longtemps sans doute j’ai vécu dans les montagnes, j’ai trop écouté les ruisseaux et les arbres : je leur parle maintenant comme à des chevriers ».

Et il cherche un langage nouveau :

« Je suis [du verbe suivre] des voies nouvelles et il me vient un langage nouveau ; pareil à tous les créateurs je me suis fatigué des langues anciennes. Mon esprit ne veut plus courir sur des semelles usées.
Tout langage parle trop lentement pour moi : – je saute dans ton carrosse, tempête ! Et, toi aussi, je veux encore te fouetter de ma malice ! »

Fable

Nietzsche crée le personnage de Zarathoustra comme on crée un personnage de théâtre ou de roman. Ici, de ce que l’on pourrait appeler un poème philosophique. Il est en quête d’un style, d’une forme qui le sorte de la langue de bois philosophique de son époque. Poésie et philosophie sont certes sœurs mais elles s’expriment dans des langages différents, dans des différences qui peuvent être identifiées. A ce personnage il fallait une langue à la hauteur de sa quête du surhumain. Michel Deguy qualifie cette écriture de parabolique au sens de devenir fable.

«  Je pense parfois à Zarathoustra, ou à certaines fables de Kafka, qui sont du mythique-philosophique-théologique-poétique, qui retiennent quelque chose de cette trace d’écritures différentes, passant l’une dans l’autre, qui seraient le transvasement de toutes ces écritures-là. […] Le parabolique est peut-être une réponse. Ce que j’appelle ainsi, c’est le devenir du poème. C’est pourquoi je faisais allusion au Zarathoustra : qu’est- ce que c’est qu’une écriture poétique ? Au fond, la poéticité profonde de l’écriture, c’est son parabolisme, c’est-à-dire sa transmissibilité dans une fable ».
(Cf l’entretien de Bruno Clément avec Michel Deguy)

Parabole, fable, certes, mais aussi langage métaphorique. La caverne, le désert, le cycle du soleil, etc sont des métaphores. Ce qui fait du texte une invitation à une lecture personnelle.

Zarathoustra n’est pas seul à parler et parfois il se tait. Mais de quoi parle-t-il ?

Comme le soleil le fait chaque soir, Zarathoustra doit lui aussi retourner dans les profondeurs, « décliner », se coucher (untergehen), passer dans la zone d’ombre, selon le langage dans lequel s’expriment les hommes vers lesquels il veut descendre pour vider son sac. A chaque descente/remontée, il s’est transformé.

Lors de la première descente, après dix années de solitude, il rencontre un vieillard, un sage puis un saint homme qui le surprend à ne pas encore avoir compris que Dieu est mort.

„Als Zarathustra aber allein war, sprach er also zu seinem Herzen: « Sollte es denn möglich sein! Dieser alte Heilige hat in seinem Walde noch Nichts davon gehört, dass Gott todt ist!“ –

« Mais quand Zarathoustra fut seul, il parla ainsi à son cœur : Serait-ce donc possible ! Ce vieux saint dans sa forêt, il ne l’a donc pas encore entendu dire que Dieu est mort ! »

Tout au long du récit, Zarathoustra ne cesse de descendre et de remonter la montagne où se trouve sa caverne. Comme le soleil qui toujours décline et se relève, il va vers les hommes puis s’en éloigne et y reviens. Mais, il ne retourne pas vers les hommes pour à chaque fois  y trouver la même chose mais pour y chercher d’autres dimensions que celles qu’il avait trouvé précédemment et pour (se) requestionner à nouveaux frais comme le fait un compositeur qui fait retour à son thème pour le varier, l’augmenter, l’enrichir.

Zarathoustra n’est pas, me semble-t-il « une insurrection de la pensée contre l’histoire » comme l’affirme dans la postface de l’édition française de poche – fort agréable à lire, au demeurant – Georges-Arthur Goldschmidt. Je crois que Zarathoustra dit le contraire. N’a-t-il pas lui-même une histoire ? C’est contre la fatalité et l’esprit de pesanteur, son « ennemi héréditaire » qu’il se bat. Nietzsche est dans l’histoire de son époque. Et celle-ci continue. Et ne se répète pas. Elle doit, elle aussi, être réévaluée. Dans l’histoire, il y a aussi la distance qui nous sépare de Nietzsche même sil avait prévu que l’on ne le comprendrait qu’après lui. Peut-être est-il né « posthume » comme il le suggère dans Ecce Homo.

« Dieu est mort »

« Dieu est mort ». C’est une bonne nouvelle. Alléluia ? Oui et non. Dieu est mort. Mais tout le monde ne le sait pas encore. Et surtout n’en a pas tiré toutes les conséquences. C’est pourquoi l’homme ne cesse se s’enfoncer jusqu’à ce qu’advienne le dernier homme qui est l’une des conséquences possibles de la fin du divin. Il s’agit là du dieu chrétien. S’il est mort, c’est qu’il a existé. Il est le produit d’une histoire qui s’est achevée. Dieu est mort, cependant l’homme n’a de cesse de le remplacer. Que ce soit sous la forme du « divin marché » (Dany-Robert Dufour), de Sainte Consommation, du dieu algorithmisé de la Sillicon Valley ou du dieu Capital, aujourd’hui computationnel et financier. Il y a même une Japonaise qu’ils appellent la papesse du rangement avec ses « dix commandements » (sic) qui veut prolétariser nos capacités à ranger comme si nous étions incapables de nous organiser pour cela nous-même.

Ce capitalisme globalisé dans lequel nous vivons veut, bien plus encore que du temps de Nietzsche, qui était  celui du télégraphe, nous imposer son tu dois que précisément Zarathoustra veut transformer en je veux. Nous vivons à cet égard, aujourd’hui un assujettissement, une prolétarisation sans précédent par son ampleur. Ce je veux, comme la santé, est toujours à reconstruire.

Lire Zarathoustra avec son quotidien régional

Qui « ose » sans rire ces titres : Prier, c’est la santé et Saint Blaise soigne les gorges (Journal L’Alsace du 1/02/2018). Dans le domaine de la santé, il vaut mieux, semble-t-il, s’adresser non pas à Dieu mais à ses saints. Un certain nombre de rites, remontant au Moyen-Age et à l’époque où l’Église vendait à tour des bras ses reliques, sont encore vivaces. Ainsi celui consistant à boire, à la paille, un cru local de Pinot gris dans la calotte crânienne sertie d’or de Saint Blaise (Sankt Blasius) pour « soigner » et prévenir les mots de gorge. Bon, comme Zarathoustra rit aussi, rions-en avec lui : on sait dans toutes les chorales que le vin blanc – pas seulement celui-ci – a des effets sur les cordes vocales. 🙂  Saint Blaise n’est pas le seul. Il y a Sainte Odile pour les yeux, Saint Denis pour les maux de tête, Saint Guy, etc. Dieu et la santé ! Pour rester encore sur la parenthèse d’humour : un ami, Pierre-Marie, me raconte : « Dans mon enfance, au collège Saint Etienne (de Strasbourg), les processions étaient de rigueur, notamment au Mont Sainte Odile. Je me suis, une fois, frotté les yeux à la source. Quelques jours après, j’étais chez l’ophtalmologiste. Et finalement, la prière a eu du sens puisque depuis je porte des lunettes !!! »

La pente est raide

Monter/descendre mais la pente est raide. Terrible même :

« Ce n’est pas la hauteur : c’est la pente qui est terrible ! La pente d’où le regard se précipite vers le bas et d’où la main se tend vers le sommet. C’est là que le vertige de sa double volonté saisit le cœur.
Ah ! mes amis, devinez-vous aussi la double volonté de mon cœur ?
Cela, c’est ma pente et mon danger que mon regard se précipite vers les hauteurs et que ma main se tienne et s’appuie – sur la profondeur !
C’est à l’homme que s’accroche ma volonté, je me lie à l’homme avec des chaînes, puisque je suis attiré vers le surhumain ; car c’est là que veut aller mon autre volonté.
Et c’est à cette fin que je vis aveugle parmi les hommes, comme si je ne les connaissais point : afin que ma main ne perde pas entièrement sa foi en les choses solides ».

Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra / Du discernement humain

Le fossé entre ce que l’homme est ou, pire encore, est entrain de devenir et ce qu’il devrait être pour être à la hauteur des enjeux de son époque est de plus en plus profond. La pente est de plus en plus raide. Pour ne pas perdre le contact avec les hommes sans renoncer au sommet auquel il doit tendre, Zarathoustra fait un terrible grand écart. Il sait descendre très loin et monter très haut. Cela n’est-il pas aussi valable pour soi-même, individuellement. Ne devons nous pas nous prendre par la peau du cou et du cul, tel un baron Münchhausen, pour nous hisser hors du droit dans ses bottes rigides qui nous enfoncent dans les sables mouvants, pour sortir de notre bêtise, dans laquelle nous retombons sans cesse. Cela vaut aussi pour les collectifs.
Dans le récit de Nietzsche, le futur a deux directions réunies dans le portique « Instant ». L’une mène vers la régression et vers le dernier humain, l’autre est celle de l’avenir vers le surhumain. Il faut néanmoins emprunter l’une pour accéder à l’autre. Il faut acquiescer à la régression pour en tirer un avenir.

Notre univers se rétrécit…

Nous nous construisons des espaces de plus en plus petits dans lesquels on ne peut accéder qu’en courbant l’échine, des demeures de poupées barbies. Connectées en sus. Domotique !

«  Que signifient ces maisons ? En vérité, nulle grande âme ne les a bâties en symbole d’elle-même ! Un enfant stupide les aurait-il tirées de sa boîte à jouets ? Alors qu’un autre enfant les remette dans la boîte !
Et ces chambres et ces mansardes : des hommes peuvent-ils en sortir et y entrer ? Elles me semblent faites pour des poupées empanachées de soie, ou pour des petits chats gourmands qui aiment à se laisser manger.
Et Zarathoustra s’arrêta et réfléchit. Enfin il dit avec tristesse : Tout est devenu plus petit !
Je vois partout des portes plus basses : celui qui est de mon espèce peut encore y passer, mais – il faut qu’il se courbe !
Oh ! quand retournerai-je dans ma heimat où je ne serai plus forcé de me courber – de me courber devant les petits ! »

(Nietzsche : Zarathoustra / De la vertu qui rapetisse)

Intéressante cette définition de la heimat comme espace de sortie de l’étroitesse alors qu’elle aussi a tendance à se rétrécir.

… et le désert grandit

Die Wüste wächst: weh Dem, der Wüsten birgt ! Die Wüste wächst, belle allitération que ne rend aucune traduction en français. Le désert croît (s’étend) : malheur à celui qui porte en lui [renferme] des déserts.

Le désert avance, c’est vrai dans sa dimension physique en Australie ou ailleurs ou dans la désertification des instances de soins mais aussi intérieure à l’homme. Pour Zarathoustra, il n’y a pas de séparation entre l’intérieur et l’extérieur. C’est aussi le cas pour les communautés aborigènes pour qui la maladie des rivières est aussi la leur. En Australie, où pour les communautés aborigènes Gamilaraag et Yuwalaraag qui n’ont jamais eu la vie facile, écrit le physicien et économiste Claude Henry « les rivières étaient leur recours : La rivière est comme nous. Si notre sang cesse de circuler, nous sommes malades. Si l’eau dans la rivière cesse de couler, nous sommes malades. Avec la sécheresse et la chaleur sans précédent qui écrasent l’Australie, l’eau a cessé de couler, sans retour craint-on ».

Die Wüste wächst: weh Dem, der Wüsten birgt ! La phrase devenue célèbre encadre le psaume des Filles du désert que chante le voyageur – vieil européen – et l’ombre qui se dit être celle de Zarathoustra dans l’oasis où il est comme Jonas dans le ventre de la baleine. Il y est à la fois proche et loin du désert ensphynxé affreux néologisme dont il demanda pardon à Dieu et dans lequel il enfourne beaucoup de sentiments. Le psaume contient à la fois l’expression d’un désir érotique et son cri de refoulement.

Il est intéressant de noter que cette question du désert est, pour Nietzsche, présente dès 1870 , à la veille de la déclaration de guerre de la France au Royaume de Prusse, 1e 19 juillet 1870 mais déjà annoncée et dans laquelle il s’engagera comme volontaire :

« Voici un terrible coup de tonnerre. La guerre franco-allemande est déclarée et toute notre civilisation, râpée jusqu’à la corde, se précipite entre les bras du plus terrible démon ! Qu’allons-nous éprouver ? Ami, cher ami, nous nous sommes encore une fois revus dans le crépuscule de la paix. Que signifient aujourd’hui toutes nos aspirations ? Nous sommes peut être au commencement de la fin ! Quel désert ! Des cloîtres vont devenir nécessaires. Et nous serons les premiers frères »

(Nietzsche : Lettre du 14 juillet 1870 à Erwin Röhde. Cité par Yann Porte : Le siège de Metz en 1870. La guerre de Nietzsche comme expérience intérieure )

Was ist das der Mensch vs Übermensch ?

De quoi parle Zarahoustra ? : De volonté, de courage, de la nécessité pour l’homme – et la vie – d’être surmontés, etc. Il enseigne le surhumain :

„Ich lehre euch den Übermenschen. Der Mensch ist Etwas, das überwunden werden soll. Was habt ihr gethan, ihn zu überwinden? “

« Je vous enseigne le surhumain. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu’avez-vous fait pour le surmonter ? »

[…]

« Et la vie elle-même m’a dit ce secret: Vois, dit-elle, je suis ce qui doit toujours se surmonter à soi-même. »

Zarathoustra va au-delà de l’anthropocentrisme. Toutefois,  la réflexion de Nietzsche ne me semble pas englober l’ensemble du vivant où nous en sommes déjà à l’extinction d’un certain nombre d’espèces animales et, on l’oublie souvent, végétales.

Un petit détour par l’étymologie permet d’éviter toute confusion sur le concept de surhumain. Selon Georg Toepfer, auteur d’un dictionnaire historique de la biologie, le mot Mensch découlerait probablement de la racine verbale indo-européenne *men[e] qui signifie réfléchir, penser, évaluer.

„Werthe legte erst der Mensch in die Dinge, sich zu erhalten, – er schuf erst den Dingen Sinn, einen Menschen-Sinn! Darum nennt er sich « Mensch », das ist: der Schätzende.
Schätzen ist Schaffen: hört es, ihr Schaffenden! Schätzen selber ist aller geschätzten Dinge Schatz und Kleinod.
Durch das Schätzen erst giebt es Werth: und ohne das Schätzen wäre die Nuss des Daseins hohl. Hört es, ihr Schaffenden!
Wandel der Werthe, – das ist Wandel der Schaffenden. Immer vernichtet, wer ein Schöpfer sein muss.
Schaffende waren erst Völker und spät erst Einzelne; wahrlich, der Einzelne selber ist noch die jüngste Schöpfung“

Nietzsche Zarathustra / Von tausend und Einem Ziele

«  Ce n’est que l’homme qui adonné une valeur aux choses, afin de se conserver, – c’est lui qui qui a donné aux choses un sens, un sens d’humain ! C’est pourquoi il se nomme l’humain, c’est-à-dire, celui qui évalue.
Évaluer c’est créer : écoutez donc, vous qui êtes créateurs !
L’évaluation, c’est le trésor et le joyau de toutes les choses évaluées.
Ce n’est que par l’évaluation que se fixe la valeur et sans l’évaluation, l’existence serait une noix creuse. Écoutez-le, vous qui êtes créateurs !
Les valeurs changent lorsque le créateur se transforme. Celui qui doit créer détruit toujours.
Les créateurs furent d’abord des peuples et plus tard seulement des individus. En vérité, l’individu lui-même est la plus récente des créations.

Nietzsche : Zarathoustra / Des mille et un buts

D’abord peuples, puis individus. Nous en sommes à l’individu massifié

Si l’humain évalue, le surhumain transvalue toutes les valeurs, c’est à dire procède à une révision radicale voire un renversement des valeurs. L’homme, au lieu d’être dans une régression et de redevenir le ver de terre qu’il fut, doit être surmonté. Le verbe überwinden signifie vaincre mais au terme d’une lutte, surmonter au terme d’un effort, surmonter un obstacle. Le surhumain est ce qui relève de la création, par les hommes sans dieu, d’un « au delà d’eux-mêmes ». Le surhomme qu’il vaut mieux traduire par surhumain n’a rien à voir avec je ne sais quelle virilité héroïque. Il désigne un type d’accomplissement supérieur en opposition radicale aux nihilismes. Il passe par la capacité d’inscrire de nouvelles valeurs sur de nouvelles tables. Le surhumain tout comme la grande santé ne sont pas un état stable. Ils désignent ce vers quoi il faut tendre et qui est toujours à recommencer.

La volonté

L’objectif est de :

« Délivrer ceux qui sont passés, et métamorphoser tout « c’était » en un « je le voulais » ! – voilà seulement ce que j’appellerai rédemption ! »

Le libérateur s’appelle Volonté :

« Vouloir libère : mais comment s’appelle ce qui enchaîne même le libérateur ? C’était : c’est ainsi que s’appelle le grincement de dents et la plus solitaire affliction de la volonté. Impuissante envers tout ce qui a été fait – la volonté est pour tout ce qui est passé un méchant spectateur.
La volonté ne peut vouloir revenir en arrière ; ne pas pouvoir briser le temps et le désir du temps, – c’est là la plus secrète affliction de la volonté.
Vouloir délivre : qu’imagine la volonté elle-même pour se délivrer de son affliction et pour narguer son cachot ?
Hélas ! Tout prisonnier devient un fou ! La volonté prisonnière, elle aussi, se délivre avec folie.
Que le temps ne recule pas, c’est là sa colère ; ce qui était– ainsi s’appelle la pierre que la volonté ne peut faire rouler. »

Cette pierre, il faudra la casser à coup de marteau. Le surhumain s’inscrit dans la terre. La question n’est plus de blasphémer quelque dieu : La mort de dieu implique de ne pas blasphémer la terre.

Comment se « termine » Zarathoustra ?

Zarathoustra subit plusieurs métamorphoses avant de trouver son monde où midi et la minuit s’unissent. La dernière transformation n’est qu’esquissée. Après, le chameau et le lion, voici que :

„Zu dem Allen sprach Zarathustra nur Ein Wort: « meine Kinder sind nahe, meine Kinder » -, dann wurde er ganz stumm.“

(Nietzsche : Zarathustra / Das Zeichen)

« A tout cela Zarathoustra ne dit qu’un mot : Mes enfants sont proches, mes enfants, – puis il se tut tout à fait ».

(Nietzsche : Zarathoustra / Le signe)

On n’en saura pas plus : les enfants font signe.

Mais près du danger grandit/ Ce qui sauve aussi, écrit Hölderlin (Patmos). Cette phrase, répétée et réinterprétée à l’envie, à l’annonce de chaque catastrophe, ne veut pas dire qu’il suffise d’attendre béatement que nous soyons au fond du fond du trou pour espérer vivre un rebondissement. De tels retournements ou rebonds « dialectiques » sont illusoires. Cela veut dire que le chaos contient quelque part une solution, du chaos peut naître une direction nouvelle. En défaisant les anciennes connexions cérébrales, il permet de mettre en place de nouvelles et de sortir d’une voie sans issue, d’imprimer à la pensée un tournant, un changement de direction. Cela ne va pas sans travail poétique, sans rêve. (Cf . Le Sauterhin )

Nietzsche ajoute qu’il faut à l’homme du courage pour se surmonter – je garde cette question pour le prochain article.

Retour sur l’effroi

Nietzsche et son Zarathoustra nous instillent l’effroi et la manière de le surmonter. L’effroi de nous même, d’abord. mais aussi de la société de plus en plus étroite que nous avons bâtie, et du monde lui-même devenu immonde par la globalisation.
L’effroi, c’est quand nous nous voyons dans le miroir en ennemi de nous-mêmes, dit Heiner Müller, lecteur de Nietzsche. Je n’ai pas développé ce point dans mon essai Heiner Müller, Nietzsche, l’effroi et le regard de la méduse. Cela reste à faire. A ce propos, on peut se référer à la scène du rêve de l’enfant au miroir dans Ainsi parlait Zarathoustra :

„Was erschrak ich doch so in meinem Traume, dass ich aufwachte? Trat nicht ein Kind zu mir, das einen Spiegel trug ?
Oh Zarathustra – sprach das Kind zu mir – schaue Dich an im Spiegel !
Aber als ich in den Spiegel schaute, da schrie ich auf, und mein Herz war erschüttert : denn nicht mich sahe ich darin, sondern eines Teufels Fratze und Hohnlachen“.

(Nietzsche : Zarathustra/Das Kind mit dem Spiegel)

« Pourquoi me suis-je effrayé dans mon rêve, au point de m’en être éveillé ? Un enfant qui portait un miroir ne s’est-il pas approché de moi  ?
Ô Zarathoustra, me dit l’enfant, regarde-toi dans ce miroir !
Mais lorsque je regardai le miroir, je poussai un cri d’effroi et mon cœur fut bouleversé : car ce n’était pas moi que je vis mais le masque grotesque et le rire sardonique du diable »

(Nietzsche : Zarathoustra / L’enfant au miroir)

L’effroi doit être le point de départ de la Bildung, dit Nietzsche.

NB : Pour ce travail j’ai utilisé plusieurs traductions : celle de l’édition des œuvres complètes (Gallimard), celle traduite par Henri Albert en e-book libre d’accès et celle de Georges-Arthur Goldschmidt (Le livre de poche) dont sont extraites la plupart des  citations utilisées et qui est de loin la plus agréable à lire

Prochain article : Qu’est-ce qui accable Zarathoustra ?, le commentaire d’un extrait et du dernier livre de Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ? Face à l’immense régression. Ainsi parle Bernard Stiegler 🙂

Publié dans Anthologie de la littérature allemande et alémanique / Schatzkästlein deutscher und alemanischer Litteratur, Pensée | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

BLEU par Jean-Paul Sorg

Vase bouteille en faïence à motif de dragon en bleu de Deck. Musée Théodore Deck à Guebwiller (68)

Absent de l’ordre des couleurs au cours de l’antiquité grecque et latine, longtemps sans charge symbolique, si ce n’est dans ses teintes les plus sombres celle du deuil, le bleu serait une invention médiévale, surgie du XIIe siècle et se répandant alors rapidement sur les vitraux, les étoffes, les tentures, les manteaux des princes et les robes de Marie 1. Il n’y avait pas de mot latin pour nommer cette couleur “céleste”. D’où l’emprunt des langues romanes au germanique blao, blau. Là où l’on tend toujours à croire en des données objectives de la nature, on ne rencontre en vérité, les historiens se plaisent à nous le prouver, que du langage, des productions de l’art, le génie humain. On pense saisir du naturel, on tient immanquablement du culturel.

Pourtant le ciel, un ciel sans nuages ? L’air même, vertical, dans la chaleur d’un « juillet équatorial »? «Il fait bleu», écrit Jean-Paul de Dadelsen. « Il fait bleu depuis le sommet des monts jusqu’au bas des coteaux»2. Il arrive souvent qu’il fasse gris et que de la plaine on ne voie pas la montagne, mais là, personne ne l’a peut-être jamais dit avant, « il fait bleu ». Pleut-il  ? Non, il fait bleu ! On ne s’en lasse pas. « Dressant dans l’air bleu ses peupliers…, la plaine d’Alsace… étale son opulence…somnolente…»3. Elle fait deux choses, dans la phrase, la plaine d’Alsace : simultanément elle dresse ses peupliers et elle étale ses richesses… agricoles « depuis les Vosges où commence à sonner la cognée du bûcheron jusqu’au Rhin vert et musclé ». Le vert du Rhin, qui ferme la phrase, y répond au bleu de l’air, qui l’avait ouverte. Voilà du grand art ! Ni le Rhin, dans sa couleur verte et avec ses muscles, ni l’air tremblant tissé de bleu ne sont choses vraiment vues, mais choses dites.

Comme en écho à ce « il fait bleu » de Dadelsen, on entendra, si on tend l’oreille, le fameux « bleu adorable » de Hölderlin. Fleurit en ce bleu un clocher d’église, avec son toit de métal. Et autour du clocher, ceint du bleu le plus tendre, gravitent des cris d’hirondelles. Intraduisibles vers :

In lieblicher Bläue blühet mit dem
Metallenen Dache der Kirchturm. Den
Umschwebet Geschrei von Schwalben, den
Umgiebt die rührendste Bläue.

Incompréhensibles vers. Un clocher « fleurit » en un bleu charmant, aimable, gentil (lieblich), sur un fond de ciel bleu, un fond de bleu, lui-même émouvant, des plus émouvants. Le bleu émeut (les cœurs). C’est, à l’entrée apparemment sereine de ce poème, bleu sur bleu, une étrange explosion ou implosion de bleu dans le bleu. Impossible à peindre. Le contraire du pittoresque. Ce n’est pas un tableau calme. Kein stilles Leben ist es 4.  Clocher d’église dans le ciel : un bleu si doux qu’il rend fou, si adorable qu’il en devient insupportable, qu’il déchire l’âme, éblouit et jette l’homme à terre. Yeux à l’école du bleu 5 ? Yeux brûlés. Keine Bildsamkeit kommt des Menschen heraus. Nicht dichterisch wohnt der Mensch auf dieser Erde. Sondern, voll Verdienst und Taten 6. La poésie de Hölderlin consiste à peindre – feindre – la paix et la sainteté du monde, du ciel et de la terre. Telle est sa folie.

Autre (ou peut-être pas tellement ?) est la folie de Lenz. Quand après une ultime tentative de suicide – il s’était encore une fois jeté par la fenêtre -, on lui fit quitter le Ban de la Roche et que la voiture qui l’emmena sortit de la vallée, en se retournant il pouvait voir la montagne qui se dressait maintenant dans le couchant, « comme une vague de cristal d’un bleu profond »7. (wie eine tiefblaue Kristallwelle), et plus bas, sur la plaine, au pied des monts, s’étendait un voile bleuâtre qui scintillait faiblement. Ein schimmerndes bläuliches Gespinst. On a traduit Gespinst (au sens propre : etwas Gesponnenes) par « trame » 8 ; j’ai préféré voile. L’Alsacien, qui habituellement articule un é fermé là où en haut-allemand on émet le son i, prononce Gespénst (je mets l’accent aigu pour qu’en français on entende bien) et ne fait pas la différence avec le mot Gespenst : spectre, fantôme, esprit ou être jailli de l’esprit et n’ayant pas d’autre réalité. Hirngespinst : illusion, fiction, vision. Vision bleue de Lenz (dans le récit de Büchner). Lenz était arrivé, par la montagne, le 20 janvier 1778. Tout d’abord, le chaleureux accueil du pasteur Oberlin et sa présence lui firent du bien, mais quand celui-ci s’absenta quelque temps pour se rendre en Suisse, Lenz ne supporta pas la solitude. Il s’ennuyait terriblement. Pour tuer son ennui, il fit de grandes marches à travers les montagnes où alternaient les forêts et les masses grises des rochers. Il hurlait dans le vent. L’air des hauteurs l’enivrait, l’excitait. De gros nuages balayaient le ciel. Du bleu entre. C’est ça le style de Büchner. Des notations brutes : « Nuages fugitifs troués de bleu » est une trop bonne, trop habile traduction 9. Un jour qu’il monta jusqu’à un sommet et qu’une lumière pâle s’étendait tout autour, jusqu’aux horizons brouillés, le ciel lui parut être un stupide bleu et la lune, tout à fait ridicule, simplette 10. Il ne put alors qu’éclater de rire pour lui tout seul, il se sentit athée, définitivement athée. Il avait promis à Oberlin de prêcher dimanche dans son église.

Le ciel : un bleu stupide, un regard vide, au-dessus du sauvage massif montagneux du Ban de la Roche. Tout à l’opposé, semble-t-il, de l’adorable bleu, du tendre bleu d’amour, que voyait Hölderlin, au-dessus d’un clocher de Tübingen. Ce n’est pas la même vision, certes, mais dans l’un comme dans l’autre cas c’est toujours de la poésie, toujours de la fiction. Des opinions qui divergent, voilà tout. Hölderlin sait que le ciel peut être considéré comme stupide et il le dit adorable. Lenz (ou plutôt Büchner…) sait que le ciel peut être adorable, qu’il l’est, et il le dit stupide, dumm, bête, proprement incompréhensif. Toute affirmation recouvre (refoule) une négation. Toute expression poétique est une décision, un choix idéologique. Une invention.

Comme la patriotique ligne bleue des Vosges, qu’inventa Barrès. « Une vague de cristal bleu », pour Büchner, car on était au mois de février, quand l’air est froid et les crépuscules brefs. Question de moment. Affaire d’impression. Changent les saisons, changent les impressions. Ernst Stadler, par un calme après-midi de printemps, contemplait du haut du Mont Sainte-Odile la plaine d’Alsace immergée dans le vert ins Grün versenkt. Avec beaucoup d’églises et beaucoup d’arbres fruitiers qui fleurissaient blanc. Des villages serrés jusqu’au fond du pays, jusqu’au-delà du Rhin, où les ceinturaient « de nouveau » (sic) des montagnes bleues 11. Ces montagnes bleues, c’est la Forêt-Noire ! Ligne bleue de la Forêt-Noire, vue de loin à partir des Vosges ou de la plaine. Ligne nostalgique. Couleur bleue de la nostalgie romantique et nationale, qu’elle s’exprime de ce côté ou de l’autre… Stadler a écrit: « Mit… hingedrängten Dörfern, weit ins Land gerückt, bis übern Rhein, wo wieder blaue Berge sie umsäumen ». J’ai souligné wieder, parce que ce petit mot ici ne manque pas d’esprit: n’est-ce pas comme si inconsciemment le poète établissait une gémellité entre les deux massifs montagneux, comme s’il avait dans sa tête, sa mémoire, la ligne bleue des Vosges et qu’il la lançait au devant de lui, dans un grand geste de pacification, d’union géographique ? Cette union naturelle que l’Histoire (avec sa grande Hache!) a fendue… Contre l’Histoire rouge, la géographie bleue et… verte, écolo…

Le bleu a bien l’air d’être devenu en Europe la couleur la plus sentimentale, celle qui symbolise le mieux l’espérance, l’esprit de paix et de douceur, la tendresse chrétienne et non moins humaniste, bref, ce qu’il y a de meilleur dans nos belles âmes. Mais attention, ne nous illusionnons pas. Continuons de rêver, oui, mais ne nous endormons pas ! Quelqu’un a dit que « le bleu est en danger de mort ». C’était un poète, un prophète. Il s’appelait Jean-Hans Arp. Il avait écrit en 1965 L’ange et la rose 12. Et là il essaya de nous mettre en garde. « Le bleu est détesté par les surhommes, les libres-penseurs du dimanche, mécaniques et robots compris ». L’athéisme règne sans rival, sans rivages. Dans cette situation qui perdure et qui paraît avoir tout l’avenir pour elle, que faire ? Peut-être ne rien faire, enfin. Arp consacra sa vie à sculpter des nuages, des rondeurs, des rêves de rondeur, des riens. Des voluptés qu’il sema au milieu de l’agressivité générale. Des œufs de résurrection qu’il déposa au pied des grands immeubles qui perforent le ciel… Années cinquante, soixante. Les temps étaient à l’apocalypse. Des physiciens même annonçaient « la fin du ciel bleu », par les effets de la pollution de l’industrie et de la circulation des hommes.

Levant le nez au-dessus des vignobles de Guebwiller, le professeur Émile Storck regardait dans l’azur un avion qui tirait sur son passage une traîne d’argent que le souffle de l’air dissipait en flocons. Hoch im Blauie vum Himmel… e Flieger ziegt sini Silwerschleife / wun der Wind in Flocke verhücht…13. Poésie pure – ou pure poésie, disant la beauté singulière d’un phénomène. Mais en réalité, vous savez, la traîne d’argent qui se désagrège en flocons charmants, ce sont des gaz et ces gaz, c’est beaucoup de dioxyde de carbone à effet de serre. Le ciel, lentement, insensiblement se vitrifie. L’entropie gagne. Brassés avec d’autres polluants, les gaz carboniques ne se dissipent pas, mais demeurent suspendus dans l’atmosphère, pendant plus d’un siècle. Le mot gaz est apparenté étymologiquement au grec chaos. Le gaz des avions, dont la circulation ne cesse de croître d’une manière exponentielle : chaos dans le cosmos.

Le musée Florival de Guebwiller abrite quelques faïences et céramiques de Deck, qui offrent un bleu paisible, laiteux, lacté, qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde, si ce n’est comme sa reproduction ou son imitation. Théodore Deck avait inventé son bleu à Paris en 1874.

Jean-Paul Sorg

 

1 Cf. Bleu, histoire d’une couleur, ouvrage de Michel Pastoureau. Éd du Seuil octobre 2000

2 Jean-Paul de Dadelsen, Jonas, Gallimard, 1962. Le poème dont je cite un passage s’appelle «Femmes de la plaine».

3 Extrait de la quatrième phrase du texte «Goethe en Alsace», dans le livre de Jean-Paul de Dadelsen qui porte ce titre, éd. Le temps qu’il fait, 1982. Voici la phrase complète: «Dressant dans l’air bleu ses peupliers dont les feuilles les plus hautes bougent à peine dans le courant invisible d’une brise dormante, traversée d’eaux silencieuses, la plaine d’Alsace étale son opulence somnolente depuis les Vosges où commence à sonner la cognée du bûcheron jusqu’au Rhin vert et musclé.»

4 Hölderlin, dans le même poème In lieblicher Bläue: «Ein stilles Leben ist es…».

5 Hölderlin (dans le poème Griechenland: «Denn an der Augen Schule Blau».

6 Hölderlin, dans In lieblicher Bläue:«Ein stilles Leben ist es… weil… die Bildsamkeit herauskommt dann des Menschen» et plus loin: «Voll Verdienst, doch dichterisch wohnet / Der Mensch auf dieser Erde.»

7 Büchner, vers la fin de sa nouvelle Lenz, éd. Christian Bourgois, 1985. p. 62.

8 Traduction de Henri-Alexis Baatsch, dans l’édition citée ci-dessus.

9 Celle de Baatsch, dans l’édition que nous avons mentionnée. Texte original: «Vorüberstreifende Wolken, Blau dazwischen».

10 Texte original: «So kam er auf die Höhe des Gebirges, und das ungewisse Licht dehnte sich hinunter, wo die weißen Steinmassen lagen, und der Himmel war ein dummes blaues Aug, und der Mond stand ganz lächerlich drin, einfältig.»

11 Texte original d’Ernst Stadler, dans le poème «Herrad», du recueil Der Aufbruch: «Aber unter mir war Ebene, ins Grün versenkt, mit vielen Kirchen und weiß blühenden Obstbäumen,/ Hingedrängten Dörfern, weit ins Land gerückt, bis übern Rhein, wo wieder blaue Berge sie umsäumen.»

12 Chez Robert Morel Éditeur. Poèmes traduits de l’allemand par Maxime Alexandre et l’auteur.

13 Cf. Émile Storck: «Sandsteiwàg», in Lieder vu Sunne un Schàtte,éd. Alsatia, Colmar, 1962

Le bleu de Deck

Le céramiste Théodore Deck (1823-1891) natif de Guebwiller en Alsace s’installe à Paris en 1843 où il fonde un atelier de faïences d’art. Il sera directeur de la Manufacture de Sèvres. En 1874, il parvient à retrouver la formule du bleu turquoise des céramiques persanes. Ce bleu porte le nom de bleu de Deck ou bleu Deck.

Sur Jean-Hans Arp voir sur le SauteRhin : Jean Hans Arp : « Bouche gueule gorge »

Publié dans Essai, Littérature | Marqué avec , , , , , , , , , , | 2 commentaires

Pour le centenaire de leur assassinat,
Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht : une lettre de prison et une du front

Planche de l’herbier de Rosa Luxemburg. Braut in Haaren (Jungfer in Grün, Gretchen im Busch, Schwarzkümmel) Nigella (Familie: Ranunculaceae) Gekauft unterwegs zum Zahnarzt. Breslau, 2. August 1918. Nigelle de Damas communément appelée « cheveux de Vénus », « diable-dans-le-buisson » ou « Belle-aux-cheveux-dénoués ». Achetée sur le chemin vers le dentiste. Breslau, 2. août 1918

 

 

Wronke, 2. 5. 17.

„Meine liebste kleine Sonjuscha!

Ihr lieber Brief kam mir richtig gestern, am 1. Mai. Er und die Sonne, die seit zwei Tagen scheint, haben meinem wunden Gemüt so wohlgetan. Mir war nämlich in den letzten Tagen sehr weh ums Herz, aber nun wird’s wieder besser. Wenn es bloß so bliebe mit der Sonne! Ich bin jetzt fast den ganzen Tag draußen, schlendre in den Sträuchern herum, suche alle Winkel meines Gärtleins ab und finde allerlei Schätze. Also hören Sie: Gestern, am 1. Mai, begegnete mir – raten Sie wer? – ein strahlender frischer Zitronenfalter! Ich war so beglückt, daß mir mein ganzes Herz zuckte. Er flog an meinen Ärmel – ich trage ein lila Jäckchen, und die Farbe lockte ihn wohl – dann gaukelte er in die Höhe und fort über die Mauer. Am Nachmittag fand ich drei verschiedene schöne Federchen: ein dunkelgraues vom Rotschwänzchen, ein goldfarbenes von einem Goldammer und ein graugelbes von einer Nachtigall. Wir haben nämlich hier viel Nachtigallen, ich hörte eine zum ersten Mal schon am Ostersonntag früh, und seitdem kommt sie jeden Tag in mein Gärtlein auf die große Silberpappel Die Federchen lege ich zu meiner kleinen Sammlung in ein hübsches blaues Schächtelchen: Ich habe dort auch Federchen, die ich in der Barnimstraße im Hof gefunden habe – von Tauben und Hühnern, und auch ein wunderschönes blaues von einem Eichelhäher aus Südende. Die „Sammlung“ ist noch sehr klein, aber ich betrachte sie mir gern manchmal. Ich weiß schon, wem ich sie jetzt schenken werde.

Heute früh aber entdeckte ich direkt an der Mauer, an der ich hinüberwandle, ein ganz verstecktes Veilchen! Das einzige in meinem ganzen Gärtlein. Wie gehts bei Goethe?

Ein Veilchen auf der Wiese stand,
Gebückt in sich, und unbekannt,
Ein kleines herziges Veilchen!“

Ich habe mich so gefreut! Ich schicke es Ihnen hier, und einen Kuß habe ich leicht darauf gedrückt, mag es Ihnen meine Liebe und meinen Gruß bringen. Ob es noch ein bißchen frisch ankommt? …

Dann habe ich heute Nachmittag die erste Hummel getroffen! Eine ganz große im neuen schimmernd-schwarzen Pelzröcklein mit goldgelbem Gürtel. Sie brummte im tiefen Baß und flog auch erst an mein Jäckchen, dann im großen Bogen hoch über den Hof weg. Die Knospen der Kastanien sind so groß, rosig und schwellend, vor Saft glänzend, in ein paar Tagen werden sie wohl die Blättchen herausstecken, die so wie kleine grüne Händchen aussehen. Wissen Sie noch, voriges Jahr, wie wir vor einer solchen Kastanie mit jungen Blättchen standen und Sie in drolliger Verzweiflung riefen: „Rrosa! (Sie schnarren ja das „R“ noch schärfer als ich), was soll man machen? Was soll man machen vor Entzücken?!“

Und noch eine Entdeckung hat mich heute beglückt. Vorigen April rief ich Euch einmal Beide, wenn Sie sich erinnern, telephonisch dringend um 10 Uhr früh in den Botanischen, um mit mir die Nachtigall zu hören, die ein ganzes Konzert gab. Wir saßen dann still versteckt im dichten Gebüsch auf Steinen an einem kleinen sickernden Wasser; nach der Nachtigall hörten wir aber plötzlich so einen eintönigen klagenden Ruf, der etwa so lautete: „Gligligligligliglick!“ Ich sagte, das klinge wie irgend ein Sumpf- oder Wasservogel, und Karl stimmte dem bei, aber wir konnten absolut nicht herausfinden, wer’s war. Denken Sie, denselben Klageruf hörte ich plötzlich hier in der Nähe vor einigen Tagen in der Frühe, so daß mir das Herz vor Ungeduld pochte, endlich zu erfahren, wer das sei. Ich hatte keine Ruhe, bis ich’s heute herausfand: es ist kein Wasservogel, sondern der Wendehals, eine graue Spechtart. Er ist nur ein wenig größer als der Sperling und hat seinen Namen daher, weil er in Gefahr die Feinde durch komische Gebärden und Kopfverrenkungen zu schrecken sucht. Er lebt nur von Ameisen, die er an seiner klebrigen Zunge ansammelt, wie der Ameisenbär. Die Spanier nennen ihn deshalb Hormiguero – der Ameisenvogel. Mörike hat übrigens auf diesen Vogel ein sehr hübsches Scherzgedicht gemacht, das Hugo Wolf auch vertont hat. Mir ist, als hätte ich ein Geschenk gekriegt, seit ich weiß, wer der Vogel mit der klagenden Stimme ist. Vielleicht schreiben Sie es auch Karl, es würde ihn freuen.

Was ich lese? Hauptsächlich Naturwissenschaftliches: Pflanzengeo­graphie und Tiergeographie. Gestern las ich gerade über die Ursache des Schwindens der Singvögel in Deutschland: es ist die zunehmende rationelle Forstkultur, Gartenkultur und der Ackerbau, die ihnen alle natürlichen Nist- und Nahrungsbedingungen: hohle Bäume, Ödland, Gestrüpp, welkes Laub auf dem Gartenboden – Schritt für Schritt vernichten. Mir war es so sehr weh, als ich das las. Nicht um den Gesang für die Menschen ist es mir, sondern das Bild des stillen unaufhaltsamen Untergangs dieser wehrlosen kleinen Geschöpfe schmerzt mich so, daß ich weinen mußte. Es erinnerte mich an ein russisches Buch von Prof. Sieber über den Untergang der Rothäute in Nordamerika, das ich noch in Zürich gelesen habe: sie werden genau so Schritt für Schritt durch die Kulturmenschen von ihrem Boden verdrängt und einem stillen grausamen Untergang preisgegeben.

Aber ich bin ja natürlich krank, daß mich jetzt alles so tief erschüttert. Oder wissen Sie? ich habe manchmal das Gefühl, ich bin kein richtiger Mensch, sondern auch irgend ein Vogel oder ein anderes Tier in Menschengestalt; innerlich fühle ich mich in so einem Stückchen Garten wie hier oder im Feld unter Hummeln und Gras viel mehr in meiner Heimat als – auf einem Parteitag. Ihnen kann ich ja wohl das alles sagen: Sie werden nicht gleich Verrat am Sozialismus wittern. Sie wissen, ich werde trotzdem hoffentlich auf dem Posten sterben: in einer Straßenschlacht oder im Zuchthaus. Aber mein innerstes Ich gehört mehr meinen Kohlmeisen als den „Genossen“. Und nicht etwa, weil ich in der Natur, wie so viele, innerlich bankerotte Politiker ein Refugium, ein Ausruhen finde. Im Gegenteil, ich finde auch in der Natur auf Schritt und Tritt so viel Grausames, daß ich sehr leide. Denken Sie z. B., daß mir das folgende kleine Erlebnis nicht aus dem Sinn kommt. Vorigen Frühling ging ich in meiner stillen leeren Straße von einem Feldspaziergang heim, als mir auf dem Boden ein dunkler kleiner Fleck auffiel. Ich bückte mich und sah ein lautloses Trauerspiel: ein großer Mistkäfer lag auf dem Rücken und wehrte sich hilflos mit den Beinen, während ein ganzer Haufen winziger Ameisen auf ihm herumwimmelten und ihn – bei lebendigem Leibe verzehrten! Mich schauerte es, ich nahm mein Taschentuch heraus und fing an, die brutalen Bestien wegzujagen. Sie waren aber so frech und hartnäckig, daß ich einen langen Kampf mit ihnen ausfechten mußte, und als ich endlich den armen Dulder befreit und weit aufs Gras gelegt hatte, waren ihm schon zwei Beine abgefressen. … Ich lief fort mit dem peinigenden Gefühl, daß ich ihm schließlich eine sehr zweifelhafte Wohltat erwiesen habe.

Jetzt gibt es schon so lange Dämmerung abends. Wie liebe ich sonst diese Stunde! In Südende hatte ich viele Amseln, hier sehe und höre ich jetzt keine. Den ganzen Winter fütterte ich ein Paar und nun ist es verschwunden. In Südende pflegte ich um diese Zeit abends in der Straße herumzuschlendern; es ist so schön, wenn noch im letzten violetten Tageslicht plötzlich die rosigen Gasflammen an den Laternen aufzucken und noch so fremd in der Dämmerung aussehen, als schämten sie sich selbst ein wenig. Durch die Straße huscht dann geschäftig die undeutliche Gestalt irgend einer verspäteten Portierfrau oder eines Dienstmädchens, die noch schnell zum Bäcker oder Krämer laufen, um etwas zu holen. Die Schusterkinder, mit denen ich befreundet bin, pflegten noch in der Straße im Dunkeln zu spielen, bis sie von der Ecke aus energisch nach Hause gerufen wurden. Um diese Stunde gab es immer noch irgend eine Amsel, die keine Ruhe finden konnte und plötzlich wie ein ungezogenes Kind kreischte oder plapperte aus dem Schlaf und geräuschvoll von einem Baum zum andern flog. Und ich stand da mitten in der Straße, zählte die ersten Sterne und mochte gar nicht heim aus der linden Luft und der Dämmerung, in der sich der Tag und die Nacht so weich aneinanderschmiegten.

Sonjuscha, ich schreibe Ihnen bald wieder. Seien Sie ruhig und heiter, alles wird gut werden, auch mit Karl. Auf Wiedersehen bis zum nächsten Brief, mein liebes kleines Vöglein.

Ich umarme Sie.
Ihre Rosa

Source Bibliotheca Augustana
Rosa Luxemburg, Briefe aus dem Gefängnis.
Berlin: Karl Dietz Verlag, 2000

 

„Von der Dicken Berta zur Roten Rosa“, oeuvre du plasticien israélien Yigal Tumarkin (1984) installée à la Verkehrsinsel am Spichernplatz à Berlin, rénovée fin 2018

« Wronki / Poznań, 2. 5. 17.

Ma petite Sonioucha chérie !

Votre chère lettre est arrivée juste au bon moment hier, pour le 1er mai. Elle, et le soleil qui brille depuis deux jours ont fait tant de bien à mon âme blessée. Ces derniers jours, mon cœur avait si mal, mais maintenant cela va déjà mieux. Si seulement le soleil pouvait rester encore un peu ! En ce moment, je suis dehors presque toute la journée, je flâne au milieu des buissons, j’examine chaque recoin de mon petit jardin et je trouve toutes sortes de trésors. Écoutez ça : hier, le 1er mai, j’ai rencontré – devinez qui ? – un papillon Citron tout neuf, étincelant ! Il m’a rendue si heureuse que mon cœur tout entier a bondi. Il est venu se poser sur ma manche – je porte un gilet mauve, c’est sûrement la couleur qui l’a attiré -, puis il a batifolé en s’élevant dans les airs et s’est envolé par-dessus le mur.

Et cet après-midi, j’ai trouvé trois jolies petites plumes d’oiseaux, toutes différentes : une gris foncé de rouge-queue, une dorée de bruant et une jaune et grise de rossignol. Ici, nous avons beaucoup de rossignols ; la première fois que j’en ai entendu un, c’était le dimanche de Pâques, à l’aube, et depuis, il vient chaque jour dans mon petit jardin se poser sur le peuplier argenté. J’ai ajouté ces plumes à ma collection dans une jolie boîte bleue : il y a déjà celles que j’avais trouvées dans la cour à la Barnimstrasse – des plumes de pigeons et de poules, et aussi une merveilleuse plume bleue d’un geai des chênes de Südende. Ma « collection » est toute petite encore, mais j’aime bien la regarder de temps en temps. je sais déjà à qui je la donnerai.

Et ce matin de bonne heure, j’ai aussi découvert, tout contre le mur que je longe pendant la promenade, une petite violette bien cachée, la seule de mon jardin. Comment est-ce dit chez Goethe ?

Une violette dans un pré,
Repliée sur elle-même, ignorée
Un amour de violette

J’étais si contente ! Je vous l’envoie, avec un baiser léger que j’y ai déposé, pour qu’elle vous apporte mon amour et mon bonjour. Sera-t-elle encore une peu fraîche en arrivant ?…

Et l’après-midi, j’ai rencontré le premier bourdon ! Très gros dans un nouveau petit manteau de fourrure noir et brillant, ceinturé de jaune d’or. Dans un bourdonnement de basse, il est venu lui aussi se poser sur mon gilet, puis il est parti en décrivant un grand arc au dessus de la cour. Les boutons des châtaigniers sont énormes, roses, gonflés et brillants de sève ; dans quelques jours sans doute, ils sortiront leurs petites feuilles, qui font penser à de minuscules mains vertes. Vous souvenez-vous l’année dernière, nous étions devant un de ces châtaigniers, couvert de ces petites feuilles toutes neuves, et dans une inquiétude cocasse, vous avez crié « Rrosa ! (vous roulez les r encore plus fort que moi) Que faire ? Que faire devant un tel ravissement ?! »

Et puis une autre découverte m’a comblée aujourd’hui. En avril dernier, si vous vous souvenez, je vous avais appelé tous les deux [Karl et Sophie Liebkknecht] au téléphone à dix heures du matin, pour que vous veniez de toute urgence au Jardin botanique écouter avec moi le rossignol qui donnait un véritable concert. Nous étions donc là, silencieux, assis sur des pierres, tout près d’un petit ruisseau qui courait, bien caché dans un épais buisson ; et soudain, juste après le rossignol, nous avons entendu un cri plaintif et monotone, quelque chose comme Gligligligligliglick ! J’avais dit que ça ressemblait à un oiseau des marais ou des rivières, Karl était de mon avis, mais nous étions absolument incapables de dire qui c’était. Eh bien, figurez-vous qu’il y a quelques jours, tôt le matin ici, j’ai soudain entendu ce même cri, tout près, si bien que mon cœur s’est mis à cogner d’impatience à l’idée de découvrir enfin qui cela pouvait bien être. Je n’ai pas eu de repos jusqu’à aujourd’hui, où j’ai trouvé : ce n’était pas du tout un oiseau des rivières, mais un torcol, une espèce de pic gris. Il est un peu plus gros que le moineau, son nom vient des mouvements comiques et des contorsions de tête qu’il fait pour essayer de faire peur à ses ennemis lorsqu’il est en danger. Il se nourrit exclusivement de fourmis, qu’il attrape avec sa langue collante, comme le fourmilier. Voilà pourquoi les Espagnols l’appellent horniguero, l’oiseau aux fourmis. D’ailleurs Mörike a écrit sur cet oiseau un joli poème amusant qu’Hugo Wolf a mis en musique. J’ai l’impression d’avoir reçu un cadeau depuis que je sais qui est cet oiseau à la voix plaintive. Peut-être pouvez-vous l’écrire à Karl, ça lui ferait plaisir.

Ce que je lis ? Essentiellement des livres de sciences naturelles : géographie végétale et animale. Hier justement, je lisais quelque chose sur les causes de la disparition des oiseaux chanteurs en Allemagne : c’est l’exploitation intensive et systématique des forêts, l’horticulture et l’agriculture qui peu à peu détruisent le cadre naturel dans lequel ils nichent et se nourrissent : arbres creux, terres en friche, broussailles, feuilles mortes dans les jardins. cela m’a fait si mal de lire tout cela. Ce n’est pas que les oiseaux ne chantent plus pour les hommes qui me fait souffrir, c’est l’image de la disparition inéluctable et silencieuse de ces petites créatures sans défense, à tel point que je n’ai pu m’empêcher de pleurer. Cela m’a rappelé un livre russe du professeur Siber, que j’avais lu quand j’étais encore à Zurich, traitant de la disparition des Peaux-Rouges d’Amérique du Nord. Eux aussi, exactement de la même manière, se sont fait peu à peu chasser de leurs terres par les homme civilisés, et peu à peu, ont été livrés à une disparition silencieuse et cruelle.

Mais je dois être malade pour que tout me bouleverse aussi profondément. Ou alors savez-vous ce que c’est ? J’ai parfois le sentiment de ne pas être un vrai être humain, mais plutôt un oiseau ou quelque autre animal qui aurait très vaguement pris forme humaine ; au fond de moi, je me sens bien plus chez moi dans un petit bout de jardin comme ici, ou dans la campagne, entourée de bourdons et de brins d’herbe que – dans un congrès du Parti. A vous, je peux bien dire cela tranquillement : vous n’irez pas tout de suite me soupçonner de trahir le socialisme. Vous savez bien qu’au bout du compte, j’espère mourir à mon poste : dans un combat de rue ou au pénitencier. Mais mon moi profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux « camarades ».

Ce n’est pas que je trouve dans la nature un refuge ou un asile, comme c’est le cas pour tant d’hommes politiques en ruines. Au contraire, je trouve là aussi, et à chaque instant, tant de cruauté que je souffre beaucoup. Savez-vous, par ex, que je n’arrive pas à me défaire de ce souvenir : au printemps dernier, je rentrais d’une promenade dans les champs, je marchais dans ma rue silencieuse et déserte quand une petite tache noire au sol m’attira. Je me penchai, et assistai alors à une tragédie muette : un gros scarabée, couché sur le dos, se débattait désespérément avec ses pattes contre une horde de minuscules fourmis qui grouillaient sur son corps et – le mangeaient vivant ! Je fus prise de frisson, sortis mon mouchoir et me mis à chasser ces bêtes cruelles. Mais elles étaient si impudentes et tenaces que je dus batailler longtemps contre elles, et quand enfin je délivrai ce pauvre martyr et le posai plus loin dans l’herbe, deux de ses pattes étaient déjà mangées… Je suis partie avec le sentiment affreux de ne lui avoir, en fin de compte, rendu qu’un bien douteux service.

Maintenant, nous avons de longs crépuscules. Comme j’aime d’ordinaire cette heure ! A Südente, j’avais beaucoup de merles, mais ici, je n’en vois pas et n’en entends aucun pour le moment. Tout l’hiver, j’ai nourri un couple mais il a disparu maintenant. A Südente, j’avais l’habitude de me promener dans les rues le soir à cette heure ; c’est si beau, dans la lumière violette du jour finissant, les flammes roses des réverbères qui s’animent au crépuscule, avec l’air tout étrange, comme si elles avaient un peu honte. Passe alors la silhouette un peu floue d’une concierge en retard, ou d’une servante qui court chez le boulanger ou l’épicier pour vite aller chercher quelque chose. Les enfants du cordonnier, avec lequel j’avais lié amitié, jouaient encore dehors dans l’obscurité, avant qu’on ne les rappelle vigoureusement à la maison depuis le coin de la rue. Il y avait toujours un merle à cette heure-ci qui ne trouvait pas le repos, et qui se mettait soudain à piailler comme un enfant mal élevé, ou qui, dès le réveil, se mettait à voler bruyamment d’un arbre à l’autre en bavassant. Et moi j’étais là au milieu de la rue, je comptait les premières étoiles et je ne voulais pas rentrer, je ne voulais pas rentrer, je ne voulais pas quitter la douceur de l’air et ce crépuscule où le jour et la nuit s’effleuraient si doucement.

Sonioucha, je vous écris à nouveau bientôt. Soyez calme et sereine, tout ira bien, même pour Karl. Quant à vos soucis domestiques, je vais écrire à Mathilde et ferai ce que je peux.
Au revoir, à la prochaine lettre, cher petit oiseau.

Je vous serre dans mes bras.

Votre Rosa »

Tiré de de Rosa, la vie / Lettres de Rosa Luxemburg
Traduites par Laure Bernardi et Anouk Grinberg
Les éditions de l’Atelier

Un texte pour notre anthologie de la litétraure allemande et alémanique.

Südende est un quartier de Berlin où habita Rosa Luxemburg

Mathilde : Mathilde Jacob et l’amie et la secrétaire de Rosa Luxemburg qui la considérait comme son ange gardien. Elle fut assassinée à Theresienstadt en 1942.

Sophie Liebknecht

Au moment où Rosa Luxemburg, qui avait passé en raison de son hostilité à la guerre presque toute la durée de la Première guerre mondiale en prison (Berlin-Barnimstraße, forteresse de Wronki/ Poznań et Breslau / Wroclaw) écrit cette lettre à Sophie Liebknecht, historienne de l’art et seconde épouse de Karl Libknecht, ce dernier contrairement à tous les usages – il était député du Reichstag – avait été envoyé au front en janvier 1915 puis condamné à quatre années de prison pour avoir appelé et pris la parole à la manifestation anti-militariste du 1er mai 1916. Il avait 44 ans.

Assassinats 15 janvier 1919

Après de véritables appels au meurtre, Rosa Luxemburg fut assassinée avec Karl Liebknecht  et jetée à l’eau, « sous les yeux des socialistes au pouvoir » (Hannah Arendt), le 15 janvier 1919. Elle avait 47 ans. Rosa Luxemburg est l’une des plus belles figures révolutionnaires européennes. Sa fin tragique avec celle de Karl Liebknecht aura des conséquences importantes sur l’histoire de l’Europe. Son aura dépassera largement le cercle des militants. A preuve l’hommage que lui rendit, par exemple, Albert Schweitzer.

Un certain Otto Runge, prolétaire désoeuvré, enrôlé comme chasseur dans les Corps francs, milices reconstituées d’éléments de l’armée allemande défaite en 1918 et  précurseurs des nazis, sera l’opérateur des basses oeuvres. Il lui broya le crâne de deux coups de crosse. Elle fut jetée inanimée dans une voiture et frappée encore. Finalement le lieutenant Vogel l’acheva d’une balle dans la tête. Ils jetèrent son corps dans le Landwehrkanal. “Elle nage, la truie” : tel est le compte-rendu de Runge qu’attendent ses supérieurs. Il est le seul à avoir été condamné (à deux ans de prison),  ses supérieurs furent acquittés. Le plus haut gradé W. Pabst sera putschiste et marchand d’armes. Et décoré par l’Allemagne fédérale. Karl Liebknecht sera abattu à bout portant juste à côté, dans le Tiergarten.

Avant d’être exécutés, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht avaient été transportés à l’hôtel Eden siège de l’état-major des Corps francs pour y être interrogés brutalement. Dans ce même hôtel Eden était également installé le prince Bernhard von Bülow, l’ex-chancelier impérial sous Guillaume II jusqu’en 1909. La bonne de sa femme a bien aperçu Rosa Luxembourg encadrée par des soldats passer dans le couloir. Mais il ne lui est rien apparu d’inhabituel. Le comte Harry Kesssler qui a déjeuné avec le couple quelques jours plus tard, écrit dans son journal, le 24 janvier 1919 :

« Ce qui frappe chez Bülow c’est que lui, le principal responsable du déclenchement de la guerre mondiale et de la ruine de l’Allemagne, affiche un telle tranquilité de conscience. Il porte le même visage rose, reposé, presque mignon avec lequel il y a vingt, quarante ans déjà (je le connais depuis aussi longtemps), il enfilait des perles avec esprit comme il sied devant de jolies femmes. De tous les événements qui se passaient dans le monde il ne voyait que son propre reflet rose dans le miroir. Un petit cochon porte-bonheur qui n’a jamais rien fait d’autre que de contempler son propre bonheur y compris après la catastrophe »

Cette indifférence le rend complice des meurtres. Tout comme l’ont été les dirigeants sociaux-démocrates de l’Allemagne à l’époque.

 

« LA LIBERTÉ est toujours aussi celle de ceux qui pensent différemment »

Image tirée du film d’Alexander Kluge : Nachrichten aus der ideologischen Antike (Suhrkamp)                   « LA LIBERTÉ est toujours aussi celle de ceux qui pensent différemment »

Karl Liebknecht a lui aussi eu une activité épistolaire avec sa femme et ses enfants nés d’un premier mariage. J’ai choisi une lettre à son fils Wilhelm (Helmi), né en 1901 et âgé alors de 14 ans.

 

Lettre de Karl Liebknecht à son fils :

« 1/10/15. À Helmi.

Mon cher enfant,

Ta carte du 13, que j’ai reçue il y a quelques jours, m’a fait beaucoup de plaisir, mais tu aurais dû m’écrire une lettre. Pour cette fois, c’est trop tard, mais pour la prochaine fois n’oublie pas ! C’est trop tard, car avant que tu reçoives ceci, j’entendrai la cloche de la gare de Mitau et avant que ta lettre m’arrive, je te serrerai dans mes bras, en chair et en os.

Je suis quelque peu courbaturé à la suite de mes fatigues des derniers temps. De retour au secteur, je me rends aujourd’hui à l’hôpital, probablement à Mitau.
Comme en septembre, le commandant de compagnie m’a fait visiter par le médecin du bataillon. Une nuit, comme nous travaillions dans la forêt (on sciait du bois), il faisait un froid de loup — je me suis évanoui. Une autre fois, après le repli russe au delà de la Düna, cela m’est arrivé sur le chemin de notre nouveau chantier.
Nous allions à travers les anciennes positions russes — un labyrinthe souterrain, commode, bien construit, mais naturellement effondré, en partie. Les cadavres gisaient sur la terre glacée, tordus comme des vers ou bien avec de grands bras étendus, comme s’ils voulaient se cramponner à la terre ou au ciel pour se sauver, la face contre le sol ou levée. Déjà noire parfois. Et — mon Dieu — j’ai vu aussi là beaucoup de nos morts. J’ai aidé à les débarrasser de ce qu’ils portaient sur eux — ces derniers souvenirs, qu’on envoie à la femme et aux enfants.
L’histoire de cette guerre sera plus simple, vois-tu, mon fils, que l’histoire de beaucoup d’autres guerres plus anciennes, car les forces causales de cette guerre remontent brutalement à la surface. Pense aux Croisades, dont l’aspect religieux, culturel et légendaire, est si embrouillé : une apparence qui recouvre évidemment de simples raisons économiques, car les Croisades n’ont été que de grandes expéditions commerciales.
La monstruosité de la guerre actuelle dans sa mesure, ses moyens, ses buts, ne dissimule rien, mais au contraire — elle découvre, révèle. Nous en reparlerons — de cela et d’autres choses.
Tu me demandes ce que tu dois lire. Je te conseille d’abord une histoire de la littérature. Prends tout Schiller. Parcours-le. Lis-le. Relis-le à fond et relis-le encore. Et puis prends Kleist, Kœrner, quelques volumes de Gœthe, Shakespeare, Sophocle, Eschyle et Homère. Régale-toi de tout cela et puis arrête-toi et lis avec attention. Demeure seul avec tes livres pendant de longues heures. Ils deviendront ainsi tes amis et toi leur confident. Je ne voudrais en rien t’influencer. C’est une nécessité, et un devoir pour toi de chercher toi-même. Chacun doit prendre la route qui lui convient. D’ailleurs, le moment n’est pas loin où nous parlerons de cela de vive voix.
Je suis ravi du sort de vos chenilles. Continuez leur élevage avec tous les soins les plus scientifiques.
Je dois achever. Nous attendons l’auto qui doit nous conduire au lazaret. Mon sac est à faire.

Je t’embrasse, mon petit, ne t’inquiète pas pour moi. Prends l’air le plus souvent possible. Bonjour à tous.

Ton Papa.»

(Karl Liebknecht : Lettres du front et de la geôle (1916-1918) traduites par Francis Tréat et Paul Vaillant-Coutourier. Libraire de l’Humanité 1924. Paru en fac-similé aux Editions du Sandre malheureusement sans note ni appareil critique).

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/bd/Sophie_and_Karl_Liebknecht.jpg

Karl Liebknecht 1913 avec sa seconde femme Sophie et ses enfants d’un premier mariage : Wilhelm, Vera et Robert. Bildarchiv SAPMO-BArch Y10-444

A lire aussi sur le Sauterhin :
Au son d’une lyre crétoise
Janvier Rouge à Berlin

 

Publié dans Anthologie de la littérature allemande et alémanique / Schatzkästlein deutscher und alemanischer Litteratur, Histoire | Marqué avec , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Heiner Müller, Nietzsche l’effroi et le regard de la méduse (esquisse)

L’effroi de Müller versus l’effroi de Nietzsche

Ayant lu cela, Notre philosophie doit ici commencer non pas par l’étonnement, mais par l’effroi, phrase de Nietzsche commentée par Bernard Stiegler à l’Académie d’été de philosophie d’Epineuil le Fleuriel, il m’était immédiatement venu à l’esprit la difficulté que j’avais rencontrée à traduire le mot Schreck chez Heiner Müller à une époque où les traductions disponibles par exemple celle de Freud par Vladimir Jankélévitch le rendaient par frayeur. Et cela a provoqué l’impulsion d’une lecture de l’effroi chez Heiner Müller. Si l’on peut constater une proximité entre Heiner Müller et Friedrich Nietzsche, le premier lecteur du second, elle procède de deux démarches différentes, l’une artistique, l’autre philosophique. Et si les deux auteurs évoquent la nécessité de mettre l’effroi au point de départ des apprentissages, ce qui provoque l’effroi diffère chez l’un et l’autre. La question de l’homme de théâtre n’est pas celle du pansement (B. Stiegler : penser c’est panser, c’est à dire soigner). Il est de décrire et d’écrire la (les) blessure(s).

Müller Nietzsche effroi et regard de la méduse
Publié dans Essai, Heiner Müller, Pensée | Marqué avec , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Greta Thunberg: « Nous ne pouvons résoudre une crise si nous ne la traitons pas comme telle »

Publié dans Commentaire d'actualité | Marqué avec , , , , | Laisser un commentaire

Heiner Müller et Paul Virilio

Couverture de la première édition allemande de Quartett de Heiner Müller dans la revue Filmkritik . Le texte de la pièce était précédé d’un entretien de Müller avec l’un des rédacteurs de la revue Harun Farocki. Son auteur  précise que Quartett peut se jouer dans un bunker après le troisième guerre mondiale.

L’hommage de Paul Virilio à Heiner Müller

«Je viens saluer mon frère, l’enfant de la guerre totale et de l’après-guerre totalitaire. Celui qui a vu passer la tempête, celle qui efface toute paix, à commencer par celle de l’esprit. Celui qui a su réaliser son œuvre au sein du chaos, dans le signe de contradiction d’une Europe dévastée. Un homme pour qui la Fin du monde était toujours d’actualité, à travers le feu, les décombres du passé. Mon frère de cendres qui revivait la débâcle, Stalingrad, Auschwitz ou Berlin, comme j’ai vécu la nuit du couvre-feu, l’horreur splendide des bombardements, la ruine des villes. A hauteur des grands tragiques tu prophétisais que l’homme n’est pas le centre du monde, mais sa fin, son achèvement. Et ceci, au moment où tout le malheur du monde provient sans doute du sentiment que l’homme est surpassable. Sentiment constamment renforcé par l’invention de machines qui prétendent lui succéder. Heiner mon frère de sang. Ton œuvre tout entière vient dissiper l’illusion fatale de l’eugénisme, l’éternel retour du machinal opposé à l’animal. Avec toi, l’ami, un monde finit, un monde commence et puisque mourir c’est continuer à naître, je te dis adieu.»

Paul Virilio 16 janvier 1996

La date du 16 janvier est celle des obsèques de Heiner Müller, décédé le 30 décembre 1995. Le texte était paru ce même jour dans le quotidien Libération. C’est celui que Virilio souhaitait lire à son enterrement et qui le sera par des amis du Théâtre de la Schaubühne.

Je dois beaucoup à Paul Virilio dont les écrits ont contribué à fissurer, du moins à élargir les fissures dans le mur que j’avais dans la tête et qui ne me permettait plus de comprendre ce qu’il se passait. Il m’ouvrait vers une autre façon de lire le monde. Avec d’autres, il m’a permis de changer de librairie. C’était à l’époque où j’étais en poste à Berlin pour le journal L’Humanité. Par l’intermédiaire d’une petite maison d’édition de Berlin-Ouest le Merve Verlag dirigé par Heidi Paris et Peter Gente commençaient à être introduits en Allemagne des textes de Baudrillard, Foucault, Guattari, Deleuze, Lyotard autant de choses qui alors, plus ou moins clandestinement, pénétraient en RDA et faisaient partie des discussion dans la mouvance müllérienne. Müller était très critique sur ce que l’on appelait le post-modernisme mais s’est intéressé aux auteurs regroupés sous ce vocable, qu’ils l’aient été à tort ou à raison n’est pas ici la question. C’est établi pour Baudrillard, Foucault que Müller a rencontré, pour Guattari et Deleuze notamment son Kafka. Il avait dans sa Bibliotèque Bunker archéologie et la Machine de vision de Virilio ainsi que d’autres des auteurs cités et pas mal de livres de Derrida dont je sais qu’il s’intéressait à Müller.

Il faudrait bien entendu pousser plus avant les investigations pour pouvoir apprécier les termes compliqués de l’échange franco-allemand qui a eu lieu là. Toujours est-il qu’il a eu lieu. Il y a peut-être quelque chose dans ce passé à reprendre pour nous.

J’ai eu le plaisir de rencontrer à plusieurs reprises Paul Virilio, toujours avec bonheur que ce soit pour des interviews ou sans raison particulière. Je me souviens du premier entretien. Il a été publié dans l’hebdomadaire Révolution pour lequel je travaillais à l’époque. C’était au lendemain de la Tragédie du Heysel. Le match de football entre Liverpool et la Juventus qui s’y déroulait s’est terminé par 39 morts et plus de 400 blessés.

J’avais assisté en 1988 en  compagnie de Virilio au spectacle La route des chars de Heiner Müller à Bobigny. Müller était présent. J’avais rêvé d’un entretien croisé Müller-Virilio et réussi à convenir d’une rencontre. Le jour et à l’heure dite, à la Coupole à Montparnasse, nous devions nous retrouver. Virilio était là ainsi que le metteur en scène et traducteur Jean Jourdheuil. Un seul absent Heiner Müller qui n’est pas venu. Je lui en ai beaucoup voulu. Et je n’ai jamais réussi à savoir le pourquoi de cette absence. Müller s’était fait reprocher par les autorités de son pays les propos qu’il avait tenu dans un précédent entretien qu’il m’avait accordé. Peut-être tout simplement ne voulait-il pas en rajouter.

Müller Bunker

Müller et Virilio se « connaissaient » donc. Connaître n’est pas le terme qu’emploie Virilio quand il décrit cette relation dans un texte d’août 1998 intitulé Müller Bunker :

« On meurt inconnu, étanche, même quand la célébrité a fait sauter la porte blindée d’un homme. Je n’ai donc pas connu Heiner Müller, aperçu quatre ou cinq fois, en tout, deux ou trois heures seulement, mais lorsque je l’imagine, je sens encore la graisse à fusil du mauser, le cuir des sangles qui soutiennent les cartouchières. En même temps, je revois Beuys et son stuka, en Crimée, et je me souviens de Fribourg, de la Forêt-Noire où j’étais en garnison à l’État-major de la première armée française. L’un de nos interprètes, paraît-il, s’appelait Alfred Döblin …[…]
C’est par le ciment que notre estime s’est peu à peu solidifiée. La dernière fois où nous nous sommes rencontrés, c’était l’automne à Paris et nous avons échangé quelques cadeaux: je lui ai donné mon stylo et il m’a offert un cadenas brisé, à propos de Berlin …
La serrure peut être fracturée, mais la porte est soudée par la rouille, l’oxydation de l’acier. »

Heiner Müller était « un frère », un « camarade d’exil croisé sur la route des chars d’un siècle impitoyable », écrit Virilio avant de commenter un extrait de l’un des poèmes de Müller :

« Sur l’écran je vois mes compatriotes
Avec leurs mains et leurs pieds voter
contre la vérité,
dont il y a quarante ans j’étais le détenteur.
Quelle tombe me préservera de ma jeunesse ?

«Télévision  »• in Heiner Müler, Poèmes 1949-1995. Paris, C. Bourgois éditeur, 1996

s’interrogeait Heiner Müller au grand dégel des pays de l’Est …
Pas une tombe, mon frère, un blockhaus, un bunker !
On ne partage jamais l’innocence, on ne partage que la culpabilité et : « lorsque tous seront coupables, ce sera la démocratie véritable (Camus). Celle des humbles, des pauvres qui ne jugent pas mais sont toujours jugés indésirables. »

La question du partage de la culpabilité a ému Heiner Müller. Dans un entretien avec Alexander Kluge en 1994, qui se trouve en regard du texte de Virilio dans la revue Drucksache dans lequel il a été édité, il disait à propos de cette question :

« Il y a quelques mois, à Paris, au cours d’une discussion sur un film qui avait été fait sur moi, j’ai rencontré Virilio. Après le film, une Bulgare que je connaissais depuis longtemps […] m’a interrogé au sujet de mes relations avec la Stasi. Et Virilio m’a dit après – j’ai trouvé cela très beau – que le seul espoir et la seule chance pour l’Europe se trouvait dans l’alliance des coupables. Il n’y a pas d’innocent. Ce ne sera que quand les nocents s’allieront en reconnaissant et partageant collectivement leur culpabilité que s’ouvrira une possibilité.»
(Heiner Müller im Gespräch mit Alexander Kluge August 1994. Trad.:BU)

Müller Bunker est paru dans Drucksache N.F.1 Paul Virilio édité par Wolfgang Storch / Heiner Müller-Gesellschaft. Richter Verlag ainsi qu’aux Editions Hazan | « Lignes »1999/1 n° 36 | pages 108 à 115
Publié dans Heiner Müller, Littérature, Pensée | Marqué avec , , , , , | Laisser un commentaire

Kza Han : « En croisées de souffles »

Kza Han a envoyé ce proème votif au SauteRhin. Je l’en remercie très chaleureusement.

En croisées de souffles-1
Publié dans Arts, Littérature | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire