Andreas Gryphius (1616-1664)
Threnen des Vatterlandes/ Anno 1636 (Les pleurs de la patrie)

Pour notre anthologie de la littérature allemande et à l’occasion du quatre-centenaire du début de la Guerre de Trente ans, ce sommet de la poésie baroque allemande.
La Guerre de Trente ans a commencé par la défenestration de Prague en mai 1618. Même si elle y a duré moins longtemps, elle a dévasté l’Alsace, décimé sa population et ruiné son économie. On l’appelle Schwedenkrieg, la guerre des Suédois. Avec la complicité du Roi de France qui saisira l’occasion pour mettre la main sur l’Alsace, ils ont notamment occupé le sud de la région y provoquant des soulèvements paysans qui ont laissé des traces dans les mémoires (L’expression Gare aux suédois était encore utilisée par nos parents en guise de menace répressive, me signale Daniel Muringer) et dans la poésie dialectale (Nathan Katz, Emil Storck).
Pour Dominique Vidal-Sephiha

Jacques Callot :
Les misères et les malheurs de la guerre / La revanche des paysans :

Tränen des Vaterlandes
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La bibliothèque humaniste de Sélestat, quatre ans plus tard…

La bibliothèque humaniste de Sélestat a ré-ouvert ses portes après un peu plus de trois années de fermeture pour rénovation / réaménagement. Avec son nouveau nom : Bibliothèque humaniste / Trésor de la Renaissance. Je m’y était rendu peu avant qu’elle ne ferme, en janvier 2014. On en trouvera ici le récit. J’y suis retourné peu après sa réouverture, fin juin 2018.
Pour Michel Muller
Deux images donnent  à voir la différence :
En 2014 :


Photo © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Cela ressemble encore à l’idée que l’on se fait d’une bibliothèque même si les nouvelles bibliothèques universitaires d’aujourd’hui ne montrent plus beaucoup de livres. Si elles gagnent en efficacité, elles perdent en sérendipité qui désigne la possibilité en parcourant les rayonnages de trouver ce qu’on ne cherche pas.
En 2018 :
La comparaison entre les deux images permet de constater d’emblée que ce que l’on gagne en luminosité et en spaciosité (si, si, c’est rare mais cela peut se dire), on le perd en idée générale de bibliothèque, du moins en idée commune que l’on s’en fait. De ce point de vue, la rénovation opère un mouvement de bascule de la bibliothèque vers le musée avec une réduction des livres exposés à ses trésors. Une véritable idéologie des trésors, conception marchande du patrimoine, sévit en Alsace. L’objectif est touristique.
Certes, la relation musée/bibliothèque est ancienne, comme on peut le constater dans la dénomination de Stadtbibliothek-Museum (Musée-Bibliothèque municipale) qu’on lui a donné sous administration allemande, lors de son installation à cet endroit. Étonnante volonté de la ville de Sélestat de cacher l’origine allemande du transfert de la Bibliothèque de l’école latine et de celle du grand humaniste Beatus Rhenanus qui l’avait léguée à la ville peu avant sa mort en 1547, dans l’ancienne Halle au blé où elle fut inaugurée en 1889.
L’extension et la nouvelle entrée, qui se situe de l’autre côté depuis juillet 2018 est l’œuvre de l’architecte Rudy Ricciotti :
L’accès direct aux livres reste possible pour les chercheurs. Pour les touristes, ont été sélectionnés quelques-uns de ces trésors mis sous verre. Ils sont accompagnés d’un dispositif technologique qui permet de s’approcher d’un aspect de leur contenu, en général une sélection de doubles pages d’un livre ouvert. En voici un exemple :
II s’agit d’un incunable, le Catholicon de Giovanni Balbi, ici appelé Balbus (Jean de Gênes), écrit en 1286 Le catholicon, contrairement à ce que son nom pourrait suggérer, est un dictionnaire latin. « Il contient, nous informe Wikipedia, cette encyclopédie humaniste de notre époque, certaines informations encyclopédiques et une grammaire latine ». « Il est utilisé durant le Moyen Âge dans l’interprétation de la Bible, sous forme de manuscrit ». C’est aussi un des premiers livres à être imprimé, à Strasbourg par Johannes Gutenberg en 1460. L’édition ci-dessus date probablement de 1470 et est l’œuvre d’ Adolphe Rusch.
Il contient ce drôle de symbole typographique qui nous rappelle très vaguement quelque chose :

Un repère tactile nous promet de plus amples informations. Il renvoie vers ceci :

C’est pour le moins un peu court et, pour tout dire, dans son imprécision peu pédagogique.
Quittons l’exposition un instant pour quelques explications. Pourquoi une telle densité de texte et pourquoi ne pas marquer le paragraphe en allant à la ligne ? Peut-être pour des raisons d’économie, le papier était cher. Mais peut-être surtout parce que la mise en page restait à inventer. On oublie toujours que l’invention de l’imprimerie n’est pas suffisante sans l’invention des dispositifs qui l’accompagnent.
Le signe typographique sur l’incunable est le C de Capitulum (chapitre) allongé et barré dont la partie concave a été coloriée. L’évolution de la lettre C vers le pied de mouche se représente de la façon suivante :

Source : Wikipedia

Dans un logiciel de traitement de texte, on retrouve pied de mouche en bouton dans la barre des outils, il sert à activer les marques de formatage.

Ici, dans LibreOffice Writer sous Ubuntu

Si la fonction de marquage des paragraphes, alinéas et sauts de page ou de paragraphes restent les mêmes, les marques sont invisibles. Mais le texte écrit se présente mis en forme.
Il existe à la Bibliothèque de Sélestat d’autres symboles de repérage. J’étais lors de ma précédente visite parti à la recherche d’une manicule. Un membre du personnel de l’établissement dont je n’ai pas relevé la fonction m’en avait imprimé deux beaux exemples ( je reprends ci-dessous ce que j’avais alors déjà écrit là-dessus) :
Nous avons ci-dessus une belle image de lecture d’un texte sous ligné, annoté et repéré.
Voilà deux index qui nous ouvrent à la question de l’indexation. La manicule semble dire c’est là qu’il y a quelque chose qui mérite d’être retenu. L’index a l’air de dire : lis ceci, c’est pour toi. C’est la variante aimable. Mais il peut aussi évoquer une injonction.
Voyons nos manicules d’un peu plus prêt :
La manicule (petite main) est l’ancêtre du pointeur, un symbole, souvent en forme de flèche, pilotée par un dispositif de pointage, comme une souris. Sur les écrans tactiles, cela s’obtient même avec le doigt. Digitalisation.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/20/Cursor-design1-hand.svg/63px-Cursor-design1-hand.svg.png?uselang=frCursor-design1-arrow.svg

On échangeait à l’époque ses lectures. On prenait des notes pas seulement pour soi mais également pour les autres, pour échanger ses lectures avec les autres. Les érudits de l’humanisme rhénan rendaient visibles et lisibles à d’autres leurs lectures. La lecture n’était pas seulement une relation individuelle du lecteur à son texte. Elle est partage. Aujourd’hui, le traitement de texte contient des possibilités de sur et sous-lignage, d’adjoindre des commentaires et des notes en marge.
On peut se demander pourquoi prendre des notes. Bernard Stiegler dirait d’abord que c’est parce que nous avons la mémoire qui flanche, c’est une façon de retrouver le passage qui nous avait marqué mais c’est aussi une manière d’intensifier sa capacité d’attention. Souligner un passage c’est le retenir plus que d’autres. Dans son séminaire sur la « catégorisation contributive » dans le cadre des digital studies de l’IRI (Institut de recherche et d’innovation), il avait évoqué la question de la prise de note :
« Plus généralement on prend des notes pour concentrer son attention ou bien sa lecture. Quand je souligne quelque chose dans un livre, cela s’inscrit dans mon cerveau. Je prends des notes pour écrire dans mon cerveau, il ne s’agit pas là d’une métaphore. La question de la prise de notes est une question de sensori-motricité. Mon cerveau est une surface d’écriture. Lorsque je lis un livre, je lis aussi mon propre texte que sont mes rétentions secondaires [mes souvenirs] » (On peut retrouver cela ici à la douzième minute. On notera par la même occasion le dispositif d’annotation des vidéos développé par l’IRI)
Les notes, les repères de lecture sont des jalons sur le chemin de la compréhension.
Retour à l’exposition permanente de la Bibliothèque humaniste de Sélestat
Une partie de l’exposition est consacrée à l’invention de l’imprimerie. Mais comme nous l’avons vu cela ne suffit pas à régler la question de l’édition et de la lecture des textes. Il a fallu inventer d’autres dispositifs pour mettre en forme un texte et le rendre lisible. Bien entendu les pattes de mouche ont disparu devant le formatage des paragraphes. Elles ont été masqués mais existent toujours dans le texte numérisé.

On passe devant Dame Grammaire accueillant un enfant devant un bâtiment figurant les différents étages de sa formation. Elle tient à la main un écriteau avec les lettres de l’alphabet. C’est l’occasion de nous rappeler ce qu’est la grammatisation :
« La grammaire n’est donc pas une simple description du langage naturel. Il faut la concevoir aussi comme un outil linguistique : de même qu’un marteau prolonge le geste de la main et le transforme, une grammaire prolonge la parole naturelle, et donne accès à un corps de règles et de formes qui ne figurent souvent pas ensemble dans la compétence d’un même locuteur. […] Avec la grammatisation – donc l’écriture, puis l’imprimerie – et, en grande partie, grâce à elle, sont constitués des espace/temps de communication dont les dimensions et l’homogénéité sont sans commune mesure avec ce qui peut exister dans une société orale, c’est-à-dire sans grammaire. » (Sylvain Auroux : La révolution technologique de la grammatisation Editions Margada Philosophie et langage Liège 1995).
Dans le langage d’Ars Industrialis, la grammatisation est aussi une discrétisation, c’est à dire pour faire simple un découpage en unités reproductibles.
Poursuivons notre parcours. Au détour d’une rangée, voici la griffe du célèbre imprimeur vénitien Alde Manuce chez qui Erasme s’est initié aux techniques d’imprimerie.
Un dauphin symbole de vitesse est enroulé autour d’une ancre qui immobilise, fixe. L’image est accompagnée de l’adage Festina lente (« Hâte-toi lentement »). On retrouve l’ancre, elle aussi, en traitement de texte pour fixer un objet, une image ou un cadre à une page, un paragraphe, comme caractère…
La légende précise que l’adage signifie qu’il faut agir vite mais pas sans réflexion. On peut y voir aussi la nécessité dans le déluge de flux qui nous submerge de trouver et construire des points d’ancrage. Je ne sais pas si j’y arrive mais il me plaît de penser que c’est aussi l’une des fonctions que je souhaite donner au SauteRhin.
Venons-en à ce qui a le plus retenu mon atention : le cahier d’écolier de Beatus Rhenanus :
En 1498-99, Beatus Rhenanus a fréquenté l’école latine de Sélestat. Il était alors âgé d’environ treize ans. Son cahier d’écolier a été conservé. Il fournit de précieuses indications sur la méthode pédagogique appliquée par son professeur, Crato Hofmann. Le cahier est ouvert sur l’étude d’un texte d’Ovide commenté par un savant italien de la fin du 15è siècle. Le titre de la page indique qu’il s’agit du livre 5 des Fastes d’Ovide.
A l’époque, les cahiers n’étaient pas préformatés comme ceux que nous avons connu à l’école avec une marge, des lignes horizontales, des carreaux petits ou grands. Il fallait d’abord structurer la page en traçant soi-même les lignes. On appelait ce quadrillage la réglure. On choisissait ainsi l’interlignage et la largeur des marges. En traitement de texte d’aujourd’hui, les pages sont préformatées également et la grandeur des marges et des interlignes peuvent être modifiées.
Le texte étudié était écrit, sous la dictée, dans le cadre. Les marges et les interlignes servaient à prendre note des explications de texte données par le professeur. Elles sont portées sur la page en écriture plus fine. On notera l’ampleur de l’interlignage. Dans les cahiers de notre enfance, les marges servaient au commentaire rageur du professeur à l’encre rouge. Rouge est la couleur de la faute. Outre la question de la mise en page et des gloses qui font partie des techniques pédagogiques et d’apprentissage – Beatus Rhenanus a également numéroté les pages de son cahier – il en est une autre remarquable. Elle concerne l’usage pour la compréhension du latin de la langue vernaculaire, qui était alors à Sélestat une langue germanique qui commençait à être écrite. Vertütschet, c’est à dire traduit en allemand, disait-on à l’époque. Concernant les notes interlinéaires en allemand, Isabel Suzeau-Gagnaire écrit à propos d’un autre cahier :
« L’introduction de la langue allemande pourrait aussi être comprise en tant que moyen de transmission du savoir. Ne pourrions-nous pas y voir en ce XVème siècle finissant les prémisses du grand mouvement de traduction des œuvres latines en langue allemande ? »
(Cf Isabel Suzeau-Gagnaire : Le cahier d’écolier de Beatus Rhenanus / L’étude de Virgile in Beatus Rhenanus , Lecteur et éditeurs des textes anciens. Brepols Publishchers)
L’écolier utilise sa langue maternelle pour préciser le sens de certains mots. Il en faut parfois plusieurs accolés où une phrase pour rendre la concision d’un mot ou d’une expression latines.
Beatus Rhenanus, après ses études, a eu une activité philologique, éditoriale et d’écriture. Il est notamment l’auteur d’une histoire de la Germanie. Il est à noter cependant que ceux que l’on appelle les humanistes rhénans, Erasme ou Beatus Rhenanus ne sont jamais passé à l’écriture en langue allemande. D’autres l’ont fait notamment Martin Luther.
On peut logiquement affirmer que Beatus Rhenanus se serait intéressé au World Wide Web (www), le système hypertexte de l’Internet. Ou alors ce serait ne pas comprendre la place qu’il a occupé dans son époque dans laquelle il a activement contribué au renouvellement intellectuel, en relation directe avec les imprimeurs.
Comme il ne faut pas trop béatifier Beatus ni idéaliser cette époque, j’insère une autre image qui tendrait à montrer que l’élève pouvait peut-être aussi s’ennuyer et se livrer à quelque distraction :

RHENANUS (Beatus), Cahier d’écolier de Beatus Rhenanus à l’École latine de Sélestat.
Bibliothèque humaniste de Sélestat (MS 50)

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Heiner Müller : trois citations

Zukunft ergibt sich nicht aus Sandkastenspielen

L’avenir ne sort pas de jeux d’enfants au bac à sable

Wenn ich dich richtig verstehe : der Teufel steckt nicht mehr im Detail, sondern im Ganzen

Si je te comprends bien :
le diable ne se cache plus dans le détail, mais dans le tout (1)

Ohne die Maschine ist die Freiheit nicht mehr zu haben

Sans la machine, on ne peut plus avoir la liberté(2)

Heiner Müller in Ein Gespräch zwischen Wolfgang Heise und Heiner Müller Werke 10 Gespräche 1 Suhrkamp dans l’ordre p 515 et 516
Conversation entre Wolfgang Heise et Heiner Müller Traduction Jean-Pierre Morel in Fautes d’impression L’Arche respectivement p.61, 62 et 63
(1) Et nous perdons de vue la globalité ( Commentaire B.U.)
(2) A propos d’un texte d’Aragon définissant le théâtre de Robert Wilson comme une machine de liberté
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Krafklub : « Je viens de Karl Marx Stadt » (Chemnitz)

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Un anniversaire dans les airs

Descente en parapente depuis le Le Treh / Trehkopf – Markstein (altitude 1206 m) jusqu’à Fellering, le 23 août 2018. Vue sur un paysage morainique dans la vallée de la Thur, restes d’une époque où un glacier s’étendait jusque là. En bas, le village d’Oderen, à droite, le barrage de Kruth-Wildenstein, à gauche tout au fond Wesserling. Le sommet au dessus d’Oderen est le Drumont. La vallée perpendiculaire à celle de la Thur, qui part vers l’ouest, celle d’Urbès, mène au col de Bussang où se situe la source de la Moselle.

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Pause estivale

La Bibliothèque universitaire de Freiburg im Breisgau, en Forêt Noire, ouverte 24 heures sur 24,

est celle de tous les reflets, jusqu’à la rendre insaisissable.

Un lieu idéal pour se ressourcer, dans une ville agréable. Et vélocipédique

On se retrouve à la rentrée

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Quand Bertolt Brecht arrose son jardin

Pour Catherine et Daniel Muringer

Vom Sprengen des Gartens

O Sprengen des Gartens, das Grün zu ermutigen!
Wässern der durstigen Bäume! Gib mehr als genug. Und
Vergiss nicht das Strauchwerk, auch
Das beerenlose nicht, das ermattete
Geizige! Und übersieh mir nicht
Zwischen den Blumen das Unkraut, das auch
Durst hat. Noch giesse nur
Den frischen Rasen oder den versengten nur:
Auch den nackten Boden erfrische du.
Bertolt Brecht Vom Sprengen des Gartens Große Berliner Ausgabe 15, 89)

L’arrosage du jardin

Arroser le jardin, redonner vie à la verdure !
Apporter l’eau aux arbres assoiffés ! Donne plus qu’il n’en faut.
N’oublie pas les buissons, même ceux qui ne portent
Aucune baie, ceux qui n’ont plus de force
Et gardent tout pour eux ! Ne passe pas sans voir,
Entre les fleurs, la mauvaise herbe, qui elle aussi
A soif. N’arrose pas seulement
Le gazon, frais ou roussi :
Rafraîchis aussi le sol nu.
(Texte français de Maurice Regnaut in Bertolt Brecht Poèmes 6 L’Arche page 10)
Écrit en 1943 à Santa Monica où il vivait en exil, ce poème a été mis en musique et intégré dans le Hollywooder Liederbuch par Hanns Eisler. J’ai choisi de vous faire entendre une version jazzy de cette composition enregistrée par Michael Schiefel and the Wood & Stelel Trio, le  2 novembre 2016 pendant la Fête du Jazz dans la salle Boris Vian, à l’Institut français de Berlin.

Même si le poème semble parodier les conseils que pourrait contenir un manuel du parfait jardinier, il ne faut pas imaginer Brecht l’arrosoir à la main, le chapeau de paille sur la tête et le cigare à la bouche. Le mot allemand du titre, Sprengen, invite à sortir du cadre d’une première lecture. Ses multiples acceptions suggérées ne sont pas rendues par la traduction française qui se contente de l’une d’entre elle : arroser. Sprengen signifie aussi faire éclater ou faire sauter, le point commun à tous ces sens étant la notion de dispersion. Même pour l’arrosage, il est question d’un dispositif de dispersion de l’eau que ce soit par pommeau ou par jet. Le mot sprengen invite à disperser la lecture à d’autres réalités, sociales notamment. C’est aussi ce que suggère une notation de Brecht dans son Journal de travail qui évoque l’« étrange » rôle de la conscience politique :
« ce que je fais avec plaisir, c’est l’arrosage du jardin. étrange comme la conscience politique influe sur toutes ces opérations quotidiennes. d’où vient autrement la crainte qu’un morceau de gazon puisse être oublié, que la petite plante là-bas puisse ne rien recevoir ou recevoir moins, que le vieil arbre là-bas puisse être négligé tant il a l’air robuste. et mauvaise herbe ou pas, ce qui est verdure a besoin d’eau, et on découvre tant de verdure en terre à partir du moment où on se met à arroser »
(B. Brecht Journal de travail 20.10.42 L’Arche p.325)
Dans sa dimension sociale, ne rien négliger consiste à n’oublier ni les robustes plantes  ni les jeunes pousses. Et il faut tout autant prendre soin de la « mauvaise graine » voire du sol aride qui n’a encore rien produit.
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Johann Peter Hebel :
Unverhofftes Wiedersehen / Retrouvailles inespérées (1811)

Johann Peter Hebel (1760-1826)

Unverhofftes Wiedersehen


In Falun in Schweden küsste vor guten fünfzig Jahren und mehr ein junger Bergmann seine junge hübsche Braut und sagte zu ihr: »Auf Sankt Luciä wird unsere Liebe von des Priesters Hand gesegnet. Dann sind wir Mann und Weib und bauen uns ein eigenes Nestlein.« – »Und Friede und Liebe soll darin wohnen«, sagte die schöne Braut mit holdem Lächeln, »denn du bist mein Einziges und Alles, und ohne dich möchte ich lieber im Grab sein als an einem andern Ort.« Als sie aber vor St. Luciä der Pfarrer zum zweiten Male in der Kirche ausgerufen hatte: »So nun jemand Hindernis wusste anzuzeigen, warum diese Personen nicht möchten ehelich zusammen-kommen«, da meldete sich der Tod. Denn als der Jüngling den andern Morgen in seiner schwarzen Bergmannskleidung an ihrem Haus vorbei ging, der Bergmann hat sein Totenkleid immer an, da klopfte er zwar noch einmal an ihrem Fenster und sagte ihr guten Morgen, aber keinen guten Abend mehr. Er kam nimmer aus dem Bergwerk zurück, und sie saumte vergeblich selbigen Morgen ein schwarzes Halstuch mit rotem Rand für ihn zum Hochzeittag, sondern als er nimmer kam, legte sie es weg und weinte um ihn und vergaß ihn nie. Unterdessen wurde die Stadt Lissabon in Portugal durch ein Erdbeben zerstört, und der Siebenjährige Krieg ging vorüber, und Kaiser Franz der Erste starb, und der Jesuitenorden wurde aufgehoben und Polen geteilt, und die Kaiserin Maria Theresia starb, und der Struensee wurde hingerichtet, Amerika wurde frei, und die vereinigte französische und spanische Macht konnte Gibraltar nicht erobern. Die Türken schlossen den General Stein in der Veteraner Höhle in Ungarn ein, und der Kaiser Joseph starb auch. Der König Gustav von Schweden eroberte russisch Finnland, und die französische Revolution und der lange Krieg fing an, und der Kaiser Leopold der Zweite ging auch ins Grab. Napoleon eroberte Preußen, und die Engländer bombardierten Kopenhagen, und die Ackerleute säeten und schnitten. Der Müller mahlte, und die Schmiede hämmerten, und die Bergleute gruben nach den Metalladern in ihrer unterirdischen Werkstatt. Als aber die Bergleute in Falun im Jahr 1809 etwas vor oder nach Johannis zwischen zwei Schachten eine Öffnung durchgraben wollten, gute dreihundert Ellen tief unter dem Boden, gruben sie aus dem Schutt und Vitriolwasser den Leichnam eines Jünglings heraus, der ganz mit Eisenvitriol durchdrungen, sonst aber unverwest und unverändert war, also dass man seine Gesichtszüge und sein Alter noch völlig erkennen konnte, als wenn er erst vor einer Stunde gestorben oder ein wenig eingeschlafen wäre an der Arbeit. Als man ihn aber zu Tag ausgefördert hatte, Vater und Mutter, Gefreundte und Bekannte waren schon lange tot, kein Mensch wollte den schlafenden Jüngling kennen oder etwas von seinem Unglück wissen, bis die ehemalige Verlobte des Bergmanns kam, der eines Tages auf die Schicht gegangen war und nimmer zurückkehrte. Grau und zusammengeschrumpft kam sie an einer Krücke an den Platz und erkannte ihren Bräutigam; und mehr mit freudigem Entzücken als mit Schmerz sank sie auf die geliebte Leiche nieder, und erst als sie sich von einer langen heftigen Bewegung des Gemüts erholt hatte, »es ist mein Verlobter«, sagte sie endlich, »um den ich fünfzig Jahre lang getrauert hatte und den mich Gott noch einmal sehen lässt vor meinem Ende. Acht Tage vor der Hochzeit ist er auf die Grube gegangen und nimmer gekommen.« Da wurden die Gemüter aller Umstehenden von Wehmut und Tränen ergriffen, als sie sahen die ehemalige Braut jetzt in der Gestalt des hingewelkten kraftlosen Alters und den Bräutigam noch in seiner jugendlichen Schöne, und wie in ihrer Brust nach fünfzig Jahren die Flamme der jugendlichen Liebe noch einmal erwachte; aber er öffnete den Mund nimmer zum Lächeln oder die Augen zum Wiedererkennen; und wie sie ihn endlich von den Bergleuten in ihr Stüblein tragen ließ, als die einzige, die ihm angehöre und ein Recht an ihn habe, bis sein Grab gerüstet sei auf dem Kirchhof. Den andern Tag, als das Grab gerüstet war auf dem Kirchhof und ihn die Bergleute holten, schloss sie ein Kästlein auf, legte sie ihm das schwarzseidene Halstuch mit roten Streifen um und begleitete ihn in ihrem Sonntagsgewand, als wenn es ihr Hochzeittag und nicht der Tag seiner Beerdigung wäre. Denn als man ihn auf dem Kirchhof ins Grab legte, sagte sie: »Schlafe nun wohl, noch einen Tag oder zehn im kühlen Hochzeitbett, und lass dir die Zeit nicht lang werden. Ich habe nur noch wenig zu tun und komme bald, und bald wird’s wieder Tag. Was die Erde einmal wiedergegeben hat, wird sie zum zweiten Male auch nicht behalten«, sagte sie, als sie fortging und noch einmal umschaute.

Quelle: Johann Peter Hebel: Werke. Zwei Bände; hrsg. v. Otto Behagel, Stuttgart 1883 – 1884 (= Kürschners Deutsche National-Literatur Bd. 142/1 und 142/2) Bd.2: Schatzkästlein des rheinischen Hausfreundes, 1884

 

Retrouvailles inespérées

«
A Falun, en Suède, il y a bien cinquante ans et davantage, un jeune mineur embrassa sa jeune et belle fiancée en lui disant: «À la Sainte-Lucie notre amour sera béni par la main du prêtre. Alors, nous serons mari et femme et bâtirons notre propre petit nid.» – «Et la paix et l’amour y habiteront,» dit la jolie fiancée avec un merveilleux sourire, «car, pour moi, tu es tout, et mon bien unique, et sans toi, j’aimerais mieux être dans la tombe qu’en un autre endroit». Mais lorsqu’avant Sainte-Lucie le pasteur eut, à l’église, annoncé leurs fiançailles pour la deuxième fois: «Or si quelqu’un avait connaissance d’un obstacle, comme quoi ces personnes ne pourraient se marier, ce fut la mort qui s’annonça. Car lorsque le lendemain matin le jeune homme passa devant la maison de sa promise dans son costume noir de mineur – le mineur porte toujours sur lui son vêtement funéraire – il frappa certes encore une fois à sa fenêtre et lui souhaita un bon matin, mais ne lui dit plus jamais bonsoir. Il ne revint jamais de la mine, et c’est en vain que ce matin, pour lui, comme cadeau de mariage, elle entourait un foulard noir d’un ourlet rouge, mais comme il ne revint jamais, elle le mit de côté, le pleura, et ne l’oublia jamais. Entre temps la ville de Lisbonne au Portugal fut détruite par un tremblement de terre, et il y eut la guerre de sept ans, et l’empereur François 1er mourut, et l’ordre des Jésuites fut aboli et la Pologne partagée, et l’impératrice Marie-Thérèse mourut, et Struensee fut exécuté, l’Amérique devint libre, et les puissances réunies de la France et de l’Espagne ne purent s’emparer de Gibraltar. Les Turcs enfermèrent le général Stein dans la grotte des Vétérans en Hongrie et l’empereur Joseph mourut aussi. Le roi Gustave de Suède conquit la Finlande russe, et la révolution française et la longue guerre commencèrent, et l’empereur Léopold entra lui aussi dans sa tombe. Napoléon conquit la Prusse et les Anglais bombardèrent Copenhague, et les agriculteurs semaient et fauchaient. Le meunier moulait et les forgerons forgeaient, et les mineurs cherchaient des filons de métal dans leur atelier souterrain. Mais lorsqu’en 1809 les mineurs à Falun, un peu avant ou après la Saint-Jean, voulurent creuser une galerie entre deux puits, à trois cents bonnes aunes au-dessous du sol, ils tirèrent de la boue et de l’eau vitriolée le cadavre d’un jeune homme, entièrement imbibé de vitriol de fer, mais à part cela parfaitement conservé et inaltéré; de sorte que l’on pouvait encore tout à fait reconnaître ses traits et son âge, comme s’il venait de mourir il y a une heure ou s’était un peu endormi à son travail. Mais lorsqu’on l’eut sorti au jour, son père, sa mère, ses amis et connaissances étaient morts depuis longtemps, personne ne voulait connaître le jeune homme endormi ou savoir quelque chose de son malheur, jusqu’à ce que vînt la fiancée d’autrefois du mineur qui un jour était parti à la mine et n’était jamais revenu. Toute blanchie et ratatinée elle vint à cet endroit avec ses béquilles et reconnut son promis; et c’est plutôt avec un ravissement de joie qu’avec douleur qu’elle s’effondra sur le cadavre aimé, et ce n’est qu’après s’être remis d’un long et violent mouvement de l’âme : «C’est mon fiancé», dit- elle enfin, «que j’ai pleuré pendant cinquante ans et que Dieu me fait voir encore une fois avant ma fin. Huit jours avant la noce, il est descendu dans la terre et n’est jamais remonté.» Alors les cœurs de tous les témoins furent saisis de nostalgie et de larmes, lorsqu’ils virent la fiancée d’autrefois, à présent sous l’apparence de la vieillesse fanée et sans force, et le fiancé encore dans sa beauté juvénile, et comment dans son âme, après cinquante ans, la flamme de l’amour juvénile se rallumait encore une fois; mais lui n’ouvrit plus jamais ses lèvres pour sourire ou les yeux pour reconnaître; et comme enfin, étant la seule qui lui appartenait et qui avait un droit sur lui jusqu’à ce que sa tombe soit préparée au cimetière, elle le fit porter par les mineurs dans sa chambre. Le lendemain, lorsque la tombe fut prête et que les mineurs vinrent le chercher, elle ouvrit un coffret, lui mit le foulard de soie noir bordé de rouge autour du cou, et puis l’accompagna dans sa robe du dimanche, comme si c’était le jour de son mariage et non de son enterrement. Car lorsque au cimetière on le déposa dans sa tombe, elle dit: «À présent dors bien, encore un jour ou une dizaine, dans ce frais lit matrimonial, et que le temps ne te paraisse pas long. Je n’ai plus que peu de choses à faire et je viendrai bientôt, et bientôt il fera à nouveau jour. Ce que la terre a rendu une fois, elle ne le gardera pas non plus une seconde fois», dit-elle en partant et en se retournant encore une fois.
»
Johann Peter Hebel Histoires d’almanach : Suivi de leurs sources et du poème Précarité. Traduit par René Radrizzani. José Corti Collection romantique N°31.
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Bilinguisme et jeux de rôles

Wer eine fremde Sprache nach ihrem Geist spricht

Wer eine fremde Sprache nach ihrem Geist spricht, steht zwar in derselben Welt wie früher, dieselben Menschen stehen um ihn und an seinem Schicksal ist nichts verändert, aber es ist, als wäre ihm ein Zauberring an den Finger geschoben, und er sieht alle Dinge um ein Etwas verändert, ja wenn er mit Freunden Reden über sein Leben austauscht, Vorsätze oder Gesinnungen ausspricht, so geht durch alles das ein Zauber hin, der das Gewicht der äußeren Dinge verringert, das Bewußtsein des eigenen Selbst aber wie mit einem Panzer von Kraft und Mut umgibt. ln der Griechischen Anthologie steht ein merkwürdiges Gedicht, das, wenn ich nicht irre, dem Paulus Silentiarius zugeschrieben wird. Es erzählt von einem Jüngling und einem jungen Mädchen, die einander sehr liebten und so viele Zeit als sie wollten miteinander sein durften ; aber doch von dem immer gleichen Leben eine Art Ermüdung empfanden und des Abends, wie mit Puppen spielende Kinder, nur mit lebendigen Puppen, ihre Kleider tauschten, daß dann er dem in Mädchenkleidern verborgenen Achill, sie der Jägerin Artemis ähnlich sah; und wie sie für einander in der Verkleidung etwas ganz Neues empfanden, als hatten sie sich gerade erst kennengelernt. Ich weiß leider die Hexameter nicht auswendig, in denen diese schöne kleine Geschichte erzählt ist : aber wenn man ihr einen zweiten Sinn unterschieben wollte, so gäbe es keine hübschere Allegorie, um auszudrücken, wie merkwürdig und reizend es ist, von Lippen, die man sehr gut kennt, eine fremde Sprache in ihrem Geiste sprechen zu hören. Dieser Zauberring, den man nur anzustecken braucht, um ein verwandeltes Bild der Welt und des Lebens zu besitzen, geht ziemlich selten von der Hand eines gelehrten Philologen an die seines fleißigen Schülers über, denn meistens besitzt ihn keiner von beiden, aber der Sprachlehrer hat ihn fast immer aus der Hand des Lebens bekommen und kann ihn wieder auf einen anderen Finger schieben, am leichtesten auf den eines Kindes. Denn eine Sprache in ihrem Geiste zu sprechen, das ist alles ! Das ist die Prinzessin, deren seidenes Kleid durch die dicke Hecke der unregelmäßigen Zeitwörter schimmert. Was ich hier meine, ist so wahr und so ernst, aber ich fürchte, ich kompromittiere die Ernsthaftigkeit meines Gegenstandes, weil ich immer von Zaubersachen, von griechischen Gedichten und von Verkleidungen spreche.
Hugo von Hofmannstahl : Französische Redensarten in Gesammelte Werke in Einzlausgaben. Prosa I. S. Fischer Verlag S ; 302-303

Qui parle une langue étrangère dans l’esprit de celle-ci

« Qui parle une langue étrangère dans l’esprit de celle-ci reste dans le même monde qu’auparavant, en compagnie des mêmes personnes et rien dans son destin ne se trouve modifié mais tout se passe comme si un anneau magique lui avait été glissé au doigt et il voit toutes choses un rien modifiées ; oui, quand il échange avec des amis des propos sur sa vie, quand il exprime des intentions ou des opinions, tout est traversé par une magie qui réduit le poids des contingences extérieures mais enveloppe son propre moi d’une armure de force et de courage. Dans l’Anthologie grecque se trouve un étrange poème attribué si je ne me trompe pas à Paul le Silentiaire. Il parle d’un jeune homme et d’une jeune fille qui s’aimaient beaucoup et pouvaient passer ensemble autant de temps qu’ils le souhaitaient ; cependant, avec toujours la même vie, ils finirent par éprouver une sorte de fatigue et, les soirs, comme des enfants jouant aux poupées mais avec des poupées vivantes, ils échangeaient leurs habits de sorte que lui voyait en habits de jeune fille un Achille caché et qu’elle voyait en lui Artémis la chasseresse ; dans leurs déguisements, ils éprouvaient alors l’un pour l’autre quelque chose de tout à fait nouveau comme s’ils venaient de faire connaissance. Je ne sais malheureusement pas les hexamètres par cœur dans lesquels cette belle petite histoire est racontée : mais si on voulait y introduire un second degré, il fournirait la plus belle allégorie qui soit pour exprimer combien il est étrange et charmant d’entendre des lèvres que l’on connaît bien parler une langue étrangère dans l’esprit de celle-ci. Cet anneau magique qu’il suffit d’enfiler pour obtenir une image transformée du monde et de la vie quitte très rarement la main d’un philologue lettré pour celle de son élève studieux car la plupart du temps aucun des deux ne le possède, mais le professeur de langue l’a presque toujours reçu des mains de la vie et peut le glisser sur un autre doigt, le plus facilement au doigt d’un enfant. Car parler une langue dans l’esprit de celle-ci est tout. C’est elle la princesse dont l’habit de soie brille au travers de l’épaisse haie des mots irréguliers de l’époque. Ce que je veux dire est très vrai et sérieux mais je crains de compromettre le sérieux de mon objet en parlant tout le temps de magie, de poèmes grecs et de déguisements. »
Hugo von Hofmannstahl : Französische Redensarten in Gesammelte Werke in Einzlausgaben Prosa I. S. Fischer Verlag S ; 302-303. Traduction : Bernard Umbrecht
Il s’en passe des choses sous, dans et avec la langue… Hugo von Hofmannstahl rend ici hommage aux langues étrangères, en l’occurrence pour lui, l’autrichien, la langue française. Son texte s’applique cependant aussi bien à toute forme de bilinguisme .
Deux langues, n’est-ce pas déjà le début d’une relation érotique ? Bilinguisme et jeux de rôle. Le texte est intéressant me semble-t-il en ce qu’il permet d’introduire dans la question de la langue celle du désir. C’est ce qui manque et explique la difficulté à articuler langue et culture régionales, les deux étant réduits à leur seule dimension économique. On ne peut justifier comme je l’entends trop souvent le bilinguisme par la seule perspective de trouver un emploi chez le voisin. Cela revient à rater l’essentiel qui se trouve dans sa dimension symbolique, magique, écrit Hoffmanstahl. Son utilité viendra ensuite d’elle-même.
L’extrait ci-dessus est tiré d’un essai publié en 1897 dans une revue viennoise (Die Zeit). Il rend hommage à la langue française en évoquant une publication de celui qui fut son précepteur de français, Marie Gabriel Dubray, qui avait écrit à destination d’un public germanophone Gentillesses de la langue française dont l’objectif était de donner « au langage des étrangers un air bien français ».
Pour Hugo von Hofmannstahl les langues sont parmi « les plus belles choses au monde ». Elles sont  de « merveilleux instruments de musique » invisibles mais à notre disposition pour que nous nous en servions. Et que nous les travaillions comme on doit travailler son instrument de musique. Elles contiennent « la promesse de poèmes immortels » mais nous nous en servons de manière la plus grossière. Une langue se maltraite aussi c’est à dire se traite mal. Et même si nous sommes devenus sourds à notre propre langue, la moindre langue étrangère témoigne d’une « indescriptible magie »
« Hauch der Heimat » /« Heimat des Hauches »
L’essai contient encore un autre beau passage sur ce que la langue contient de souffle de la heimat et sur  d’autres jeux de rôles, ceux des mots :
« La langue est tout ce qui reste à celui qui est privé de heimat. En même temps, elle contient tout de celle-ci. De même que l’air merveilleusement chargé des odeurs d’eau douce, des senteurs et des prairies souffle dans les nuits calmes de le terre vers le bateau, la langue exhale un souffle de heimat [ein Hauch der Heimat] qui va par delà les mots. Tant de visages s’y fondent en ombres sombres, elle contient une telle part du paysage, tellement de jeunesse, d’indicible. Mais le plus fort de cette magie n’est pas dans les mots eux-mêmes mais dans les tournures, dans la manière impossible à traduire dont les mots sont placés les uns à côté des autres, dans la façon dont ils se répondent, se renforcent ou s’atténuent, jouent ensemble, se déguisent, prenant l’un le masque de l’autre, s’échangeant en les distanciant leurs significations premières »
« Hauch der Heimat » écrit Hofmannstahl. Le poète Claude Vigée a lui aussi joué avec ces mots en les permutant et transformé Hauch der Heimat en Heimat des Hauches, expression qui figure en allemand dans son poème Soufflenheim, du nom d’un village de potiers en Alsace qui lui sert de transposition : 
«Heimat des Hauches, endlos –
sans rives ni frontières
la rivière du souffle coule
taciturne, sous la chape d’argile crue,
la demeure du sang.
Le corps muet me tourne sur sa roue.
J’habite la maison d’un potier du silence.»
(Claude Vigée : Soufflenheim in Pâque de la Parole , Flammarion, Paris, 1983)
Dans son éloge à la langue française, Hofmannstahl cite en français un passage de Montaigne sur l’éducation des enfants dans lequel il est question de « frotter et limer notre cervelle contre celle d’aultruy ».
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Dès 1915, Albert Schweitzer disséqua la nationalisme

Albert Schweizer (1875-1965) Photo prise en 1955 Archives fédérales allemandes

Wie es zum Krieg kam

Wie von selbst stellte sich der Gedanke ein, daß nur große äußere Ereignisse aus diesem inneren Elend zu erlösen vermöchten. Er machte Völker und Staatsmänner halb unbewußt mit der Möglichkeit des Krieges mehr oder weniger vertraut und ließ sie den Ereignissen, die diese Katastrophe in Gang bringen konnten, wehrloser gegenüberstehen als es sonst der Fall gewesen wäre. Eine besondere Anziehungskraft besaß der Gedanke dadurch, daß schon der Beginn der Feindseligkeiten das Ende jeder Äußerung über die Zustände verhieß, insofern als die meisten Bürger durch die allgemeine Wehrpflicht unter militärische Disziplin kamen und [als] ünberdies noch Ausnahmemaßregeln in Kraft traten, die sich nach Bedarf auf alle Gebiete ausdehnen ließen.
Jedes Volk wußte um die trostlosen inneren Zustände des anderen und mußte ihm Erwägungen zutrauen, die ihm einen Krieg als ein in dieser Hinsicht sanierendes Ereignis erscheinen lassen konnten. Das Gefühl der gegenseitigen Bedrohung erhielt auch von hier aus immer neue Nahrung und half mit, die Katastrophe heraufzuführen.
Die Überlegung, daß die Staaten die hohen Rüstungskosten nicht mehr längere Zeit auszuhalten vermöchten und also dazu kommen könnten, ihnen durch einen Krieg ein Ende setzen zu wollen, wirkten in der selben Richtung.
Dazu kam noch der Einfluß, den die steigende Militarisierung der Völker auf ihre Psyche ausübte. Die Zahl derer, die in soldatischen Berufen standen, nehm stetig zu ; die Kontigente der unter die Waffen entbotenen Manschaften wurden ebenfalls immer stärker. So drang die einseitig soldatische Auffassung der Dinge in immer weitere Kreise hinein und ließ in der Volksstimmung eine Aggressivität zur Geltung kommen, die draußen noch viel stärker empfunden wurde als im Lande selbst.
Im Inneren mehrten sich die Konflikte zwischen bürgerlichem und militärischem Regiment und bahnten eine neue Entwicklung an, die die europäischen Kulturstaaaten immer mehr unter offene oder geheime Militärherschaft brachten.
Dabei waltete noch immer die Angst ob, daß das Volk es im militärischen Patriotismus, der der Realpolitik den nötigen Rückhalt geben sollte, dennoch nicht weit genug bringen könnte. Darum ließ man es sich angelegen sein, ihm unter dem neuen Geschlecht noch besonders zu züchten. Es kam eine Jugendliteratur auf, die das Sittliche und Erzieherische ganz zurücktreten ließ und nur darauf ausging, vaterländische Gesinnung im Sinne des Nationalismus und seiner Realpolitik zu pflegen. Die Pädagogen empfahlen [solche Litteratur] statt sie zu bekämpfen. Sie halfen mit, daß Werke, mit denen verglichen die früheren Räuber – und Indianergeschichten unschuldig gewesen waren, die weiteste Verbreitung fanden, die Jugend im ungesunden Nationalstolz erzogen und ihr den Sinn für wahres Menschentum nahmen.
So gingen wir in fortwährenden wirtschaftlischen und inneren Krisen , die dem Staatswesen und dem geistigen Leben tausendfachen Schaden brachten, dem Krieg zwischen den europäischen Kulturstaaten mit Bewußtsein entgegen und waren nur darüber im Unklarem, welcher der sich ablösenden aufregenden Zufälle ihn heraufführen würden. Darin bestand unsere Realpolitik.
Welche Ironie, daß die so unglaubliche Entfremdung unter den Völkern Platz [er]griff, während die materiellen Umstände es ihnen immer mehr erleichterten, in Beziehung zu einander zu treten und sich kennen zu lernen ! Was hatte man sich nicht alles von der Ausbildung des modernen Verkehrswesen versprochen ! Welche Hoffnungen waren auf die Presse gesetzt worden, die imstande wäre, in Eile und Fülle Worte und Gedanken von einem Punkte nach dem anderen zu tragen ! Es schien unzweifelhaft, wenn Menschen und Anschauungen so immerfort zwischen den Völkern hin und her gingen, ihr gegenseitiges Verstehen immer bessern und ihr Bewußtsein, eine gemeinsame Kulturmenschheit zu bilden, sich immer stärken müsse. Dieser Gedanke wurde um die Mitte des neunzehnten Jahrhunderts in glühenden Worten ausgesprochen. Das Geschlecht, das wir dahinsterben sehen, nahm ihn noch mit sich ins Grab. Wir aber müssen uns darein finden, daß er hinfällig war.

Albert Schweitzer : Wir Epigonen . Chapitre III, Erscheinungen des Niedergangs der Kultur. Pages 88-90 Edition CH Beck München 2005

Les dispositions à la guerre [14-18]

«

L’idée s’imposa donc d’elle-même que seuls de grands événements extérieurs pourraient sortir le pays de son état de crise et de misère intérieure.
Les peuples et les gouvernants se faisaient insidieusement à l’idée qu’une guerre était envisageable, voire souhaitable; on admettait d’avance qu’il ne faudrait pas empêcher tel ou tel incident d’enclencher la catastrophe. Et un emballement paraissait d’autant plus irrésistible que le début des hostilités marquerait aussitôt la suspension de la liberté d’informer, que les lois d’exception deviendraient la règle, que la plupart des hommes valides avaient fait leur service militaire obligatoire et appris sa discipline.
Chaque peuple connaissait la lamentable situation intérieure des autres nations et se mettait donc à croire que pour elles la guerre pourrait représenter une issue à leur crise. Le sentiment d’insécurité,dans un climat de menace mutuelle, trouvait là à se renforcer, n’excluait pas la catastrophe, y poussait au contraire. On estimait aussi que les États ne seraient pas capables de continuer encore longtemps à augmenter le budget de leur armée et qu’en conséquence ils seraient tentés de mettre un terme à leurs dépenses en déclenchant une guerre.
À tout cela s’ajoutait l’influence que la militarisation grandissante de la société exerce sur le psychisme des peuples. Le nombre des hommes enrôlés dans l’armée ou travaillant pour elle n’a cessé de croître. De sorte qu’une vision principalement militaire des choses finit par pénétrer des cercles de la population de plus en plus larges et fit monter une agressivité qui était perçue comme une menace potentielle à l’extérieur davantage qu’à l’intérieur du pays.
Or, à l’intérieur aussi les conflits s’aggravaient entre les civils et les militaires et vu le rapport des forces préparaient la voie à la domination de ceux-ci, sous une forme ouverte ou de manière dissimulée. Avec la crainte chez ces derniers que malgré tout le peuple ne se montrera pas, le moment venu, assez patriotique et pas autant que leur Realpolitik le réclame.
C’est pourquoi on prit soin de conditionner les jeunes générations à l’esprit de la guerre. Il s’est développé toute une littérature pour la jeunesse, qui écartait les considérations morales et se fixait
pour seul idéal de cultiver le patriotisme, devenu nationalisme, et de justifier ainsi les pratiques de la Realpolitik. Au lieu de s’y opposer, les pédagogues recommandaient ce type de littérature, à côté duquel la les anciennes histoires de brigands et d’Indiens paraissent bien innocentes; ils contribuaient ainsi à sa diffusion, ne se rendant pas compte que la jeunesse, accoutumée à un nationalisme malsain, perdait le sens de la vraie humanité.
C’est de cette manière que de crise économique en crise psychologique, par décomposition de la vie spirituelle des peuples, les États européens se sont mis en toute conscience sur le pied de la guerre et qu’il n’y avait plus qu’une incertitude: quand, à quelle occasion, par quel incident ? Voilà comment la Realpolitik se préparait virilement au pire.
Quelle ironie de la civilisation : cet incroyable éloignement des peuples les uns des autres, l’étrangeté grandissante entre eux, alors que les nouvelles conditions matérielles permettent aux gens de voyager facilement, au-delà des frontières nationales, et de faire connaissance !
Que n’a-t-on pas espéré du développement des moyens modernes de locomotion, chemins de fer, automobiles ? Que n’a-t-on pas espéré du développement de la presse, capable de diffuser en abondance les informations d’un point de la planète à l’autre ?
Il paraissait indéniable que si les hommes et leur culture ne cessent de circuler entre les nations, une compréhension mutuelle devrait en naître et que se renforcerait la conscience de faire partie d’une même humanité.
Cette idée d’une fraternité universelle dans les temps modernes a inspiré vers le milieu du XIX e siècle des discours enflammés. La génération que nous avons vu disparaître en restait convaincue jusqu’au bout. Mais nous, il nous faut bien constater que c’était une illusion.

»

Albert Schweitzer : Psychopathologie du Nationalisme
Texte établi, traduit et présenté par Jean-Paul Sorg
Arfuyen Collection « La faute à Voltaire » pages 63-66
Autant le reconnaître, j’avais vu ce livre sur la table de la librairie sans y prêter attention. A tort. Intitulé Psychopathologie du nationalisme, il rassemble des extraits de textes rédigés en 1915, alors qu’Albert Schweitzer s’était vu interdire l’exercice de la médecine par les autorités françaises qui l’avaient placé en garde à vue avant de l’interner dans un camp jusqu’à la fin de la Première guerre mondiale. Il était allemand. Allemand d’Alsace. Bloqué dans la colonie française du Gabon, Schweitzer décide de réfléchir à la profonde crise de civilisation traversée par l’Occident. Le titre Psychopathologie du nationalisme n’est pas de lui. Il a été choisi par Jean-Paul Sorg pour servir de lien aux extraits qu’il a sélectionnés et traduits. Ils sont tirés d’une œuvre posthume écrite en allemand sous le titre Wir Epigonen (Nous les épigones). N’est-on pas l’épigone de quelqu’un ? L’absence de complément fait que ce mot semble désigner en quelque sorte les rentiers de la philosophie qui n’ont pas compris que les civilisations sont mortelles comme l’écrira Paul Valéry en 1919 et qui ne sont pas effrayés par le devenir de l’humanité comme l’écrit en substance le futur Prix Nobel de la Paix.
La préoccupation d’Albert Schweitzer est de penser la catastrophe qu’a été le déclenchement de la guerre mondiale. On notera tristement, qu’en France du moins, et encore plus en Alsace qui devrait être concernée au premier chef, cent ans après nous sommes toujours privés de cette réflexion. J’en avais en 2014 posé quelques jalons.
Ce qui fait la singularité de celui qui fonda l’hôpital de Lambaréné en 1913, est la précocité de son diagnostic, contemporain du moment où Sigmund Freud se réveille de son sommeil patriotique, après avoir offert sa « libido à l’Autriche Hongrie » en écrivant ses Considérations actuelles sur la guerre et la mort (1915). L’autre particularité du docteur alsacien est son positionnement d’Alsacien allemand faisant le choix de partir construire un établissement de soins dans une colonie française. Cette attitude semble être un peu sa façon à lui de se situer « au-dessus de la mêlée » pour reprendre l’expression de son ami Romain Rolland. Ce dernier situait ainsi le contexte « intellectuel » de l’époque :
« L’Académie des sciences morales de Paris déclare, par la voix de son président, Bergson, que la lutte engagée contre l’Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie. L’histoire allemande, par la bouche de Karl Lamprecht, répond que la guerre est engagée entre le germanisme et la barbarie, et que les combats présents sont la suite logique de ceux que l’Allemagne a livrés, au cours des siècles, contre les Huns et contre les Turcs. » ( Romain Rolland Au-dessus de la Mêlée Journal de Genève 15 septembre 1914)
Psychopathologie du nationalisme. Elle n’a pas épargné grand monde.
Dans les textes rassemblés sous ce titre, le livre traite de la perversion d’un système dominé par la dérive de ce qu’Albert Schweitzer appelle « le complexe militaro-théologique » qui a pris le dessus dans les sociétés européennes. Pour l’auteur, ce n’est pas la guerre qui a détruit la civilisation, c’est la décadence de la civilisation qui a conduit à la guerre et à la barbarie. Le nationalisme avance quand reflue la civilisation. Cette dernière se définit dans ce contexte comme ce qui désarme les pulsions de mort et comme ce qui transcende les différences entre les peuples et les cultures. Comprenons : il n’est pas question de faire porter le chapeau à son voisin. Même s’il peut y avoir des différences de degré, « tous les peuples ont trahi la cause de la civilisation ». De même les états et les églises se sont détournés de leur mission civilisatrice et se sont désintéressés de l’avenir de l’humanité : « nous allons vers la domination d’une religion dénuée de culture, avec tous les périls que cela entraînera pour la vie spirituelle et sociale de notre époque ». Le médecin philosophe opère une distinction entre l’Etat-Nation et l’Etat-civilisation (Kulturstaat) partageant les idées d’universalisme fondées sur la raison de Johann Gottlieb Fichte pour qui le culte du patriotisme était une forme de barbarie.
Albert Schweitzer explique la mentalité à laquelle est parvenue son époque de la manière suivante :
« Lorsque les principes et les valeurs éthiques générales ne sont plus assez puissants pour réguler un sentiment comme l’amour de la patrie, lorsque celui-ci n’est plus éclairé par la raison morale, il se met à croître et à proliférer. Dans la mesure où les autres idéaux s’effondrent, l’idéal national, seul survivant, devient l’idéal des idéaux ; dans la mesure où nous laissons se perdre les biens de la civilisation, le nationalisme paraît incarner seul ce qui en reste et suppléer ainsi à leur manque. »
S’installe alors un système de la raison cynique qui débouche sur la guerre. Notre auteur n’oublie pas les questions de la technique et de la modernité. Il aborde un premier aspect par le biais du développement du tourisme :
« Les progrès techniques des moyens de communication (notamment du transport) se sont soldés partout en négatif ».
Si la quantité des échanges a fortement augmenté, la qualité de l’expérience humaine qu’on en retire a, elle, fortement baissé. Cela vaut jusqu’à aujourd’hui et s’applique tout aussi bien aux échanges via les réseaux sociaux. Dans le même mouvement, note Schweitzer, la nationalisation de l’Etat ferme les échanges de travail avec les immigrés.
« L’étranger touriste court d’une curiosité estampillée comme telle à une autre et loge avec ses congénères dans des hôtels internationaux. Pour lui, la société dans laquelle il promène son kodak est, à part les curiosités, la même partout ; jusque dans les jungles de l’Inde ou les déserts d’Afrique il retrouve ses semblables dans les mêmes lieux privilégiés. Aucune relation spirituelle vraie avec les habitants ne peut se produire dans des conditions aussi spéciales et artificielles ».
Et il ne connaissait pas le selfie ! Les deux dernières citations semblent montrer que l’appauvrissement en expérience communicable dans les relations humaines dont parle Walter Benjamin (Le Narrateur. Réflexions à propos de l’œuvre de Nicolas Leskov) en l’attribuant aux conséquences de la Première guerre mondiale lui est en fait antérieure et dues aux innovations techniques mal socialisées.
Le nationalisme et la culture de l’identité nationale ont conduit a une faillite de la conscience internationale :
« aucun peuple ne se sentait plus responsable de l’humanité de la civilisation en lui et en dehors de lui »
Si la catastrophe a permis à la bêtise et la grossièreté de s’épanouir c’est qu’elles étaient déjà là. Elle est le produit d’une époque pauvre en hommes libres Elle n’a en outre rien produit d’une possible régénération. Elle n’a fait qu’en obscurcir la nécessité. La dégradation est telle qu’avant même de songer à rétablir l’autorité de la raison, il nous faudra restaurer son honneur.
La sélection des passages faite par Jean Paul Sorg qui a été de 2008 à 2011 président de l’Association Française des Amis d’Albert Schweitzer et qui dirige depuis 2003 les Cahiers Albert Schweitzer en souligne l’actualité. Je voudrais pour conclure retenir, en deux temps, celle-ci :
« La conduite des affaires de la société, nous l’avons laissée entièrement entre les mains de ceux qui par leur naissance, un choix professionnel ou un bulletin de vote, sont entrés dans la carrière politique. Le droit appartient entièrement aux juristes, la théologie entièrement aux théologiens, l’éducation entièrement aux maîtres d’école. Pour avancer sur le chemin du progrès, nous plaçons toute notre confiance dans ces seuls professionnels »
Même si aujourd’hui ces aspects se sont encore d’avantage dégradés, les praticiens ayant été eux-même dessaisi de leur discipline aux profits d’experts, l’absence de vue d’ensemble explique qu’à l’époque ils aient si nombreux sombré dans le nationalisme. La seconde partie de la proposition reste vraie aussi, me semble-t-il, avec la réserve que les spécialités se sont encore d’avantage fragmentées et sont de plus en plus parcellaires :
« Nous ne paraissons pas nous soucier de l’absence d’un esprit général, qui à côté des connaissance spécialisées et à travers elles examinerait les conditions de notre temps, relierait entre elles les disciplines particulières et les élèverait dans une unité supérieure. Nous ne pensons pas que le progrès, par delà les savoirs constitués, réclame des forces créatrices, novatrices, et, comme le montre historiquement les périodes de la Renaissance et des Lumières, que les conceptions qui transforment les mentalités et les comportements ont d’abord dû être produites par l’esprit général avant de s’imposer aux spécialistes et divers hommes de l’art. Sans doute ceux-ci sont-ils appelé à gérer pratiquement l’acquis , mais là où ils opèrent seuls ils ne sont pas capables de dépasser l’ordre établi et de répondre aux défis de leur époque. »
Je suis frappé par le fait que mêmes ceux qui sont en quêtes d’alternatives restent cantonnés dans leurs spécialités et ne s’intéressent guère aux alternatives développées dans les autres secteurs.
Comme on l’aura constaté, Psychopathologie du nationalisme permet de découvrir des écrits de philosophie politique dus à Albert Schweitzer et datant de 1915. Issu d’un autre tradition, son approche et son langage ne me sont pas familiers. C’est précisément cette étrangeté qui est intéressante. Seule une mise à distance des ses propres conceptions permet de les approfondir. En tout état de cause l’important est de constater que même si, parus à titre posthume, ils n’ont pas été publiés à l’époque, il fallait alors du courage ne serait-ce que pour les penser ainsi. Une denrée rare aujourd’hui encore.
Le complément à cet ouvrage serait de penser aussi la question de l’internationalisme.
J’apporte à ceux que cette note de lecture aurait incités à lire le livre une précision à la demande de Jean-Paul Sorg. Une absence de points d’interrogation dans la postface déforme le propos de son auteur quand il s’interroge, page 135, sur la signification de la résolution d’Albert Schweitzer, citoyen allemand inquiet de la crise marocaine de s’engager au Gabon, colonie française. Il faut lire:
« Comprenons cette résolution soudaine, bien que ruminée depuis des mois, dans le contexte politique de l’heure. Comme un mouvement de solidarité avec la France ? Et comme une leçon donnée à l’Allemagne ? »
Le mode interrogatif a été changé en affirmation, ce qui en dénature le sens. De fait on ne sait pas exactement quels étaient ses sentiments alors si ce n’est qu’ils étaient au-delà de toute foi patriotique.
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