Hommage au poète Nathan Katz

 

Sur Waldighoffen, village natal de Nathan Katz
se lève soudain un vent d’orage
et du vieux pommier tombent des pommes
comme une courte averse
sur la prairie recouverte de crocus roses
Ecoutons ensemble ! La langue natale de Nathan Katz
cette source ancienne et cette terre fertile
qu’elle ne cesse de renvoyer en écho
vers la langue universelle
Kza Han & Herbert Holl
Extrait de l’avant propos d’un choix de 17 poèmes de Nathan Katz : Comme si nous pouvions connaître l’ éternité publié aux Éditions Nadir en 1987. Mes remerciements à Herbert Holl de me les avoir transmis. Les auteurs de cet hommage au poète alsacien sont l’une d’origine coréenne et l’autre natif de Colmar. Nous les avons déjà croisés dans le SauteRhin notamment comme traducteurs de Hölderlin et d’Alexander Kluge. J’ai également publié un texte de Kza Han sur Otto Dix.
Né le 24 décembre 1892 à Waldighoffen, dans le Sundgau alsacien , une aire linguistique qui a ses sonorités propres, et mort à Mulhouse 1e 12 janvier 1981, Nathan Katz, ce « grand frère » dEugène Guillevic, est un grand poète alémanique, langue pour laquelle il avait opté après avoir commencé à écrire en allemand, langue qu’il avait apprise à l’école.
Parmi les mots utilisés par Kza Han et Herbert Holl dans le texte cité, il en est un qui m’attire particulièrement, c’est celui d’écho pour qualifier la relation entre la langue universelle et celle natale, singulière, la heimetsproch,qui est d’abord celle du village, la langue que l’on pourrait qualifier de langue payse. Une langue d’avant l’écriture moderne, qui s’est formée au cours de l’histoire, à travers de nombreuses générations, et qui a quelque chose de sacré  :
D’Haimetsproch, wu vil älter isch ass äiseri moderni Schriftsproch. D’Haimetspoch, wu si gformt het in lange Zite, dur vil Gchlàchter, un wu ebbis Heiligs isch.
Elle a traversé et a été formée par de nombreux corps à travers l’histoire.
L’écho est une onde sonore qui se propage en se métamorphosant. Elle ne reproduit pas à l’identique le singulier dans l’universel. Et inversement, car Nathan Katz était aussi à l’écoute de l’universel. La question de l’écoute justement compte parmi les raisons du choix de l ‘alémanique, seule langue capable de capter « l’appel qui traverse les jardins » du Sundgau, celui de la vie et de son éternel recommencement. O loos da Rüef dur d’Garta. Kza Han & Herbert Holl ont traduit ce qui est à la fois le titre d’un poème et d’un recueil par Capte l’appel qui traverse les jardins alors qu’habituellement l’on se contente d’un simple écoute : Écoute l’appel qui traverse les jardins. Losen ne signifie en effet pas seulement ouvrir ses esgourdes, il faut aussi les tendre. Être actif pour accéder aux dimensions secrètes de ce qui se peut entendre. De l’attention est requise pour le saisir. Cela ne suffit cependant pas. Encore faut-il élever la langue à une dimension poétique :
I ha versüecht, im Dialekt vom Sundgäu, Gedichchter un Geschichte un Theatersticker z’schribe. Im Dialekt vom Sundgäu, dam üralte alemanische àchte Dialekt, wie n er no vo de Büre im Sundgäu gredt wird, un i ha versüecht, dà Dialekt üf e hecheri Ebeni z’bringe, ohne ass er àchtheit verliert.
[J’ai essayé d’écrire des poèmes, des histoires, des pièces de théâtre en dialecte du Sundgau. En dialecte du Sundgau, ce très ancien et authentique dialecte alémanique tel qu’il est parlé par les paysans du Sundgau, et j’ai essayé d’élever ce dialecte à un niveau supérieur sans qu’il perde en authenticité.]
Ces propos tenus par Nathan Katz à l’occasion de la réception d’un prix culturel du Rhin supérieur à Fribourg en Brisgau en 1966 témoignent d’une claire conscience de l’importance de son travail. Il faut en quelque sorte tenir la langue par ses deux bouts, sa source et ce vers quoi elle est capable de s’élever. Cela passe par l’écriture.
À suivre….
Les citations sont extraites de D’Haimetsproch un dr Dichter Hebel in Nathan Katz Mi Sundgäu Morstadt Verlag p. 214
Publié dans Littérature | Marqué avec , , , , , | Laisser un commentaire

Bernard Stiegler : 1917-2017 et après

Bernard Stiegler : une proposition pour le siècle dans le cadre de Tribute 2018 une coproduction entre la HEAR, Haute école des arts du Rhin, et l’Académie d’Art de Chine qui s’est déroulé à Strasbourg du 2 au 10 décembre 2017. Source.
Les questions la mondialisation/globalisation ne lui sont évidemment pas étrangères, cependant, depuis que je connais Bernard Stiegler et que je suis ses travaux, je n’ai pas souvenir qu’il se soit à ce point situé sur une échelle planétaire qu’il définit comme constituée en « unité de conscience/inconscience », le plateau de la balance penchant me semble-t-il plutôt du côté du second terme du moins pour ce qui concerne le degré d’urgence. Le philosophe le fait ici depuis Strasbourg dans une forme originale.
De plus en plus me séduit l’idée, que j’emprunte à Alexander Kluge, de construire des constellations permettant de relier entre eux des éléments d’apparence éloignés et hétérogènes ou pouvant se situer sur des échelles de temps différents. En opposition aux corrélations manipulées par l’industrie numérique. Ces constellations forment ce que Kluge appelle un plurivers. Dans la vidéo ci-dessus défilent des dates qui ont ponctué le siècle ouvert par Dada et la révolution d’Octobre jusqu’à l’année 2017 au cours de laquelle 15.000 scientifiques ont lancé un cri d’alarme sur l’état de la planète. Dans ce défilé de moments chargés d’images, Bernard Stiegler retient le « point de bascule » de 1989, date de la Chute du Mur de Berlin dont l’ouverture a été provoquée par le vieux media télévision ( pour la première fois dans l’histoire, un événement est annoncé dans les médias avant d’avoir eu lieu dans la réalité inaugurant en ce sens le règne de la post-vérité), alors que s’esquissait, dans les locaux du CERN à Genève, le World Wide Web. Précédant la Chute du Mur, la répression du printemps de Pékin sur la place Tian’anmen avait beaucoup fait fantasmer dirigeants et oppositions, en RDA.
On retrouvera dans cette conférence augmentée de nombreux thèmes du philosophe sur lesquels je ne m’arrêterai pas ici, certains ont déjà été évoqués dans le Sauterhin, tels la prolétarisation (ici et ), la disruption, le pharmakon , la volonté de libérer Marx des marxistes, d’autres que je n’ai pas (encore) eu l’occasion d’aborder comme l’exosomatisation (production d’organes artificiels), la pansée comme thérapie etc. Je rappelle ici aussi la contribution de Bernard Stiegler au Sauterhin à propos de la Première guerre mondiale et des leçons qu’en tira Paul Valéry.
Je ne sais trop quoi penser de ce qu’il avance sur la Chine. Comme il est professeur à l’Université de Nankin et que nous ne savons pas grand chose de ce qu’il s’y passe, il est difficile pour moi d’en avoir une approche autre que celle d’exprimer du scepticisme.
On peut retenir encore du propos que le capitalisme actuel est défini comme un capitalisme de plateforme (industriel aussi, mais différent de celui de la machine à vapeur) qui veut imposer l’hégémonie du calcul et du calculable en éliminant l’incalculable c’est à dire le rêve et l’avenir.
Un aspect m’intéressera tout particulièrement pour le SauteRhin, en 2018, celui de la constitution d’une mondialité générant des localités singulières et respectant ces singularités et ces localités dans le cadre de ce que Marcel Mauss appelait l’internation. L’internation pour Marcel Mauss se distingue à la fois du cosmopolitisme abstrait de la société des nations aussi bien que de l’internationalisme longtemps appelé « prolétarien » en prenant en compte les interdépendances économiques déjà fortes au moment où il écrivait ceci, en 1920.
Je reste sur ma lancée mais je quitte le commentaire pour des considérations qui s’éloignent du cœur de ce que développe Bernard Stiegler, mais peut-être pas. L’Alsace est actuellement en quête d’une nouvelle manière de s’individuer. Cela s’exprime par une aspiration à un retour à son ancienne existence institutionnelle. Cette région me paraît détenir un potentiel d’expérimentation de cet internation contre le dogme national de l’unicité qui se résume dans le slogan absurde de un peuple, un Etat, une nation, une langue, qui empêche la pleine reconnaissance des langues régionales y compris l’allemand comme langues de France. Cette reconnaissance est une condition nécessaire mais non suffisante. Les langues régionales ne peuvent se résumer – même si ce n’est pas négligeable – à des facilités pour trouver des emplois chez nos voisins. Elles véhiculent aussi des cultures. D’autres chantiers doivent être ouverts si l’on veut éviter une simple restauration du passé pour une continuation de la politique telle qu’elle a été menée par les mêmes jusqu’à présent. La question est : si retour aux anciennes institutions – et pourquoi pas de nouvelles ?– ce serait pour faire quoi ? Au cours d’une récente rencontre, l’on s’est demandé ce qui pourrait mobiliser dans un projet commun, dans une même région, « alsaciens «  et « non-alsaciens », en fait dialectophones et non dialectophones et/ou anciens et nouveaux arrivants ? En déplaçant la focale, on peut trouver des réponses. Dans le fait, par exemple, que nous partageons une même nappe phréatique de plus en plus polluée de nitrates et de pesticides ou dans le fait – autre optique – que nous avons en commun avec nos voisins suisses et du pays de Bade, sur le Rhin, une centrale nucléaire qu’il est temps de fermer. Nous avons en commun avec l’ensemble des habitants de la planète la lutte contre les effets de l’anthropocène. D’autres pistes existent. Nous avons un remarquable modèle de sécurité sociale, hérité de Bismarck, et qui fonctionne bien, à défendre, etc …etc.. . Il serait bon aussi bien sûr pour faciliter les relations avec les autres que les « alsaciens » sortent de leur béate innocence à propos de tout ce qu’il s’est passé dans le siècle écoulé, ils ont à prendre aussi leur part de responsabilité.
Rêvons un peu et inventons du nouveau pour nous construire un avenir. Il peut être contenu dans le passé. Repartons, par exemple, de ce lointain printemps, encore largement impensé lui aussi, qu’a été la « Guerre des Paysans », évènement fondateur de la singularité de l’Alsace. Georges Bischoff termine son livre, La guerre des paysans / L’Alsace et la révolution du Bunschuh, par cette phrase : « Car les morts continuent à rêver ». Dialoguons avec eux. Ils nous permettront peut-être de redécouvrir la femme et l’homme du commun (der gemeine Mann). L’historien suisse, spécialiste de la question, Peter Blickle, qualifie la Guerre des paysans de Révolution de l’homme du commun. Il définit ce dernier, qu’il distingue de la notion de peuple, comme principalement anti-autoritaire, sans maître  (à l’exception pour l’époque de l’empereur) mais pas sans Dieu, celui des Réformes, et même grâce à lui. Cela pourrait nous servir, à nous mécréants, qui multiplions les assujettissements machiniques au point que certains auteurs parlent de technoféodalisme ou de féodalisme 2.0. D’autant que, toujours selon Peter Blickle, l’homme du commun aspirait à être sujet et source de droit. Aujourd’hui, la condamnation précède le jugement et l’on nous dit qu’une commune se gère comme un salon de coiffure. Plutôt que de se demander si les robots ont des droits, on ferait mieux de se préoccuper des droits de l’individu dans une data économie qui nous dés-individue à la vitesse de la lumière alors que les élu.e.s des villes et agglomérations d’Alsace et d’ailleurs nous livrent pieds liés à l’industrie numérique au prétexte de rendre les villes prétendument intelligentes alors qu’elles et ils les rendent foncièrement bêtes.

Bonne année 2018

Il y a 400, 200, 100 et 50 ans : 1618 début de la Guerre de Trente ans, 1818 naissance de Karl Marx, 1918 Révolution de Novembre 1918, 1968
Publié dans Pensée | Marqué avec , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Heiner Müller, le sphynx et les coronaires

 

Extrait de Heiner Müller – Gespräch & Werkzitate. Le portrait/ entretien entier se trouve dans le documentaire de Jürgen Miermeister pour ZDF/3Sat : (« Gesichter hinter Masken », 1996/97, 35′)

 

Herzkranzgefäß
Der Arzt zeigt mir den Film DAS IST DIE STELLE
SIE SEHEN SELBST Jetzt weißt du wo Gott wohnt
Asche der Traum von sieben Meisterwerken
Drei Treppen und die Sphinx zeigt ihre Kralle
Sei froh wenn der Infarkt dich kalt erwischt
Statt daß ein Krüppel mehr die Landschaft quert
Gewitter im Gehirn Blei in den Adern
Was du nicht wissen wolltest ZEIT IST FRIST
Die Bäume auf der Heimfahrt schamlos grün
VAISSEAU CORONAIRE
Le médecin me montre le film VOICI L’ENDROIT
VOYEZ VOUS-MÊME Tu sais maintenant où Dieu demeure
Cendre le rêve de sept chefs-d’ œuvre
Trois escaliers et la sphinge montre ses griffes
Estime-toi heureux si l’infarctus te cueille à froid
Sans qu’un invalide de plus traverse le paysage
Un orage dans le cerveau du plomb dans les artères
Ce que tu ne voulais pas savoir LE TEMPS EST COMPTÉ
Les arbres sur le chemin du retour scandaleusement verts
(Trad. J.-L. Besson, J. Jourdheuil)
Le poème date du mois d’Août 1992. Heiner Müller est décédé le 30 décembre 1995
Publié dans Heiner Müller | Marqué avec , , , , , | Laisser un commentaire

Poésie : Achterbahn / Le grand 8 (et inversement)

Très cher petit papa Noël
J'aimerais si tu le veux bien
Que tu laisses au pied du sapin
Un bon silence vraiment complet
Le vide en mon petit soulier
Je voudrais assez un grand rien
Enveloppé dans un nuage
En forme de bel ours polaire
Toutes mes larmes évaporées
Oh s'il te plaît fais-moi plaisir
Redeviens illumination
La neige par milliers en flocons
Toi en un tout seul exemplaire
Un mirage entre ciel et terre.


Valérie Rouzeau: Très cher petit papa Noël
Du lieber guter Weihnachtsmann

in Le Grand Huit / Die Achterbahn
Anthologie de poètes allemand et français
Editions Le Castor Astral.
Coédition avec Wallstein Verlag
Préface de Michael Hohmann et Alain Lance
Du lieber guter Weihnachtsmann
Ich wünsche mir erlaube doch
Dass du mir unterm Baum zum Fest
Perfekte Stille hinterlässt
Im Schuh nur Leere nur ein Loch
Auch wünsch ich mir ein großes Nichts
ln eine Wolke eingehüllt
Mit einer schönen Eisbärforrn
Und alle Tränen fort verdampft
Oh laß mich froh und munter sein
Sei wieder Licht das uns erhellt
Schnee der in tausend Flocken fällt
Ein Einzelner und kein Gewimmel
Erscheinung zwischen Grund und Himmel

Le plus souvent les éditions bilingues portent sur des auteurs plus ou moins classiques. Il en va autrement ici, où sont rassemblés dans les deux langues 8 poètes (+1) allemands et français contemporains.
Je mets en avant le poème d’une auteure française, Valérie Rouzeau, un peu en raison de la période. Mais surtout, parce que je le trouve évocateur et que j’y perçois un souffle néguentropique bien venu dans ce pesant temps d’imaginaire enfantin colonisé et de marchés de Noël hypersécuritaires, où le « père noël » est ministre de l’intérieur. Le langage convenu veut que la période soit mâaâgiiique et de tradition. Sait-on encore de quelle magie et de quelle tradition, il pourrait s’agir. Le texte permet d’interroger cela en même temps que d’apprécier le jeu de langage avec la chanson connue.
L’actualité aurait pu me faire choisir aussi un poème de Jan Wagner, tout récent lauréat du prestigieux prix Georg Büchner, dont le jury a salué la « maîtrise des formes » et le « maniement ludique et jovial de la langue ». Son prof de latin ressemble un peu à celui que j’ai eu au lycée en sixième et, je crois, en cinquième, « ne vivant que de sénèque, catulle et tacite / que de pain noir et de pastilles à la menthe ».
A la différence que le mien est resté dans ma mémoire de bande dessinée en costume, certes élimé et rayé, et cravate avec d’épais verres de lunettes et non « en pantalon de velours et gros pulls tricotés / si larges que tout semblait prétendre à la toge ».
Sans doute une autre époque. Celle des pulls.
Huit poètes allemands et français se sont retrouvés à Paris en mars 2017, après s’être rencontrés à Francfort en juin 2016, puis à Berlin en décembre, pour se traduire réciproquement. Cette aventure poétique bilingue s’est faite à l’initiative de Michael Hohmann et Alain Lance.
Ces 8+1 poètes sont : Claude Adelen, Carolin Callies, Gérard Cartier, Marion Poschmann, Monika Rinck, Valérie Rouzeau, Hélène Sanguinetti, Silke Scheuermann, Jan Wagner. Ils ont bénéficié du travail de traducteurs : Gabriele Wennemer et d’Alexandre Pateau.
Le mot traduction n’est pas ici le plus adéquat, ou du moins mérite-t-il quelques précisions. Ulrich von Hutten, quand il a commencé à changer de langue parlait de transférer [transferieren] certains de ses textes latins en allemand. Il s’agissait d’un travail qu’il effectuait lui-même. Les préfaciers et animateurs des rencontres du grand huit, Michael Hohmann et Alain Lance parlent de « transmutations périlleuses », expression qui a quelque chose d’alchimique ou de Versschmuggel, littéralement de contrebande de vers. En fait une recréation dans une autre langue.
Le texte intégralement cité plus haut n’est pas le plus révélateur de la démarche dont procède l’anthologie et qui fait que « sous le ciel de Paris… » devienne « das ist die Berliner Luft …», la pollution restant la même ou que dans la poème de Monika Rinck Schnauf soit rendu par un Pfff :
Schnauf. Wie körperlich doch die Traurigkeit ist. / Pfff. Étrange, la tristesse, comme elle tient le corps.
Cette réécriture réciproque dans la langue de l’autre ouvre au lecteur bilingue, par le dialogue qu’ entretiennent les langues et les écarts que composent les versions, un espace d’imaginaire et de réflexion plus grand que ne ferait le texte seul même avec une traduction, dans la mesure où la recréation s’inquiète d’avantage de la langue et de la culture du public de l’autre que de la fidélité à l’auteur premier.
Je suis ainsi resté un long moment accroché à la branche dans l’écart entre la pensée feuillue dans la pinède et la pensée arborescente dans la sapinière :
Ich lag in den Kiefernschonung und dachte
in Blättern foliosen Wahn.
Ich dachte in Wuchsformen alter Meister,
dachte in Waldlabyrinthen, die blind
an der Rinde endeten.
J’étais couché dans une sapinière, la pensée
arborescente, folie foliaire.
Je pensais sous la forme végétale des vieux maîtres,
ma pensée perdue dans un labyrinthe sylvestre, en aveugle
se cognait aux écorces.
Marion Poschmann : 7 fragmente
Un temps j’avais oublié que j’étais sur un grand Huit, d’où ce léger trouble. Dans la descente, je me suis raccroché à ce fruit bien commun, lui, aux deux langues : la folie foliaire / folioser Wahn. Cette très belle expression, à retenir, pourrait peut-être même, avec ou sans pli, s’appliquer à la pensée « algorythmée ».
Publié dans Littérature | Marqué avec , , , | Laisser un commentaire

Elmar Faber, éditeur (1934-2017)

Elmar Faber, grand éditeur de 1983 à 1992 de la prestigieuse maison Aufbau Verlag est décédé, le 3 décembre 2017, à l’âge de 83 ans. Il fut celui qui édita, en RDA, notamment Christa Wolf et Christoph Hein dont il avait publié sans accord officiel La fin de Horn, comme s’il s’agissait d’une erreur. C’est d’ailleurs Hein qui m’avait fourni le contact à Leipzig. J’avais en effet eu le plaisir de rencontrer Elmar Faber lors d’un reportage que j’avais réalisé pour le Monde Diplomatique. Il avait été le premier, à ma connaissance, à publier Uwe Tellkamp, avant qu’il ne devienne célèbre avec La tour.
Je reprends ici ce que j’écrivais le concernant à l’époque. Si je le fais, c’est parce que ce qu’il m’avait raconté est précisément ce qu’on l’on veut faire oublier de la réunification des Allemagnes.
Secondé par son fils, devenu entre-temps adjoint au maire de la ville [jusqu’en 2016], M. Elmar Faber a installé à Leipzig la maison d’édition Faber et Faber. Il a fait sa scolarité dans une période faste, celle où des esprits aussi brillants que Ernst Bloch et Hans Mayer, pour ne citer que les plus connus, enseignaient à l’Université de Leipzig, et il n’est pas près d’accepter qu’on lui retire un tel héritage. Auparavant, M. Faber était éditeur dans la plus prestigieuse maison d’édition de RDA, celle de Brecht et de Thomas Mann : Aufbau Verlag. A ce titre, il en a dirigé la privatisation. La seule alternative posée par la réunification aux entreprises était soit de se privatiser soit de disparaître. Le processus était sous le contrôle de la Treuhand Anstalt, [institution fiduciaire chargé de piloter le transfert de propriété lors de la dissolution de la RDA], auprès de qui il fallait, une fois le processus de transfert achevé montrer patte blanche. Elmar Faber n’y a pas échappé :
« J’ai été convoqué à la Treuhand. Il manquait un papier dans mon dossier. A la direction du personnel, on m’a présenté un document intitulé Déclaration. Je devais signer le texte suivant : Je déclare n’avoir jamais travaillé pour la Stasi [Police politique de la RDA]. J’ai répondu que je ne signerais pas, mais que je pouvais fournir une déclaration. J’ai signé le texte suivant : Je déclare n’avoir jamais rien signé pour garder mon poste, ni dans l’ancien système ni dans le nouveau. Cela s’est passé le matin, à 10 h 30. A 13 h 30, j’étais mis à la porte. »
Elmer Faber a connu des moments de colère dans cette période agitée qui a suivi la chute du Mur :
« Ce n’était pas une époque poétique. Les livres des meilleurs auteurs de RDA, mais aussi des éditions de Heinrich Mann, Leon Feuchtwanger, Arnold Zweig, Anna Seghers, des tonnes de livres, sont allés à la décharge. Il fallait faire de la place dans les rayonnages pour les livres de cuisine, les livres de conseils en tout genre et les guides touristiques. L’assassinat du premier dirigeant de la Treuhand Anstalt en 1991 avait marqué un tournant. Detlev Rohwedder faisait partie de ceux qui pensaient qu’on pouvait préserver une partie du potentiel industriel de l’ancienne RDA, et en particulier la maison d’édition Aufbau Verlag. Cette dernière a d’abord été achetée par un promoteur immobilier, puis reprise après sa mise en faillite par un homme d’affaires berlinois, Matthias Koch. Après la mort tragique de Detlev Rohwedder, poursuit Elmar Faber on a assisté au triomphe de la bêtise. Par exemple, un jour, le chef du personnel de la Treuhand a fini par conclure de ses brillantes méditations que notre maison d’édition n’avait finalement jamais rien publié d’autre que Marx et Engels(1). Voilà le genre d’imbécillités d’une arrogance incroyable auxquelles nous étions confrontés. »
Pour l’éditeur de Leipzig, il s’est mis en place un processus d’« a-historicisation » : « On a voulu oublier pourquoi nous voulions une autre Allemagne. » Cela expliquerait pourquoi aucune lueur ne point des débats actuels, qui réécrivent l’histoire en commençant par la fin. « Si les dirigeants deviennent plus bêtes que les dirigés, on va à la catastrophe, conclut-il avec Gramsci. C’est ce qui s’est passé en RDA. Aujourd’hui, les choses se répètent, à la différence toutefois que l’abêtissement de la classe politique s’accompagne de celui de la population. »
Extrait de Bernard Umbrecht : Sur les traces estompées de l’Allemagne de l’Est
in Le Monde Diplomatique  novembre 2009
(1) Ce qui est par ailleurs complètement faux. L’édition des œuvres de Marx et Engels l’a été par la maison d’édition du PC est-allemand, le Dietz Verlag.
Publié dans Histoire, Littérature | Marqué avec , , | Laisser un commentaire

La Lorraine dans le destin de la famille d’Alfred Döblin

« Brief vom 29.3.1916 – An Herwarth Walden
(Briefe 1, S. 83.ff)
[Saargemünd] 29.III.l6
Lieber Walden,
ich muß wieder ein Lebenszeichen von mir geben, wenn auch mein jetziges Leben hier mir kaum ein Recht darauf giebt. Man arbeitet hier, « dient dem Vaterlande » in seiner Art, und so vergeht in einer erschreckenden Weise Tag um Tag. Ich habe keine Erinnerung daran, jemals ganze Monate so rasch und spurlos verschwinden gesehen zu haben wie jetzt ; es lohnt sich kaum aufzustehen; der Tag ist mit Tâtigkeit so vollgestopft und zwar genau regelmäßig wiederkehrender, daß ich wie das gedankenlose, sauber gearbeitete Rad eines Automaten funktioniere, oder wie der Groschen in einem Automat ; morgens werde ich reingeworfen, ein Tag kommt raus, abends holt man mich wieder; morgens u.s.w.<
Mit den Ohren haben wir die Schlachten um Verdun hier mitgekämpft ; orientiere Dich auf der Karte, wie weit wir von Verdun sind, und so stark war die Kanonade tags und nachts, daß bei uns die Scheiben zitterten, daß wir Trommelfeuer unterschieden, ganze Lagen, Explosionen; ein ewiges Dröhnen, Bullern, Pauken am westl[ichen] Rimmel. Jetzt, seit 1 Woche, ist alles still; was das ist, wer weiß ? Akustisch ist jedenfalls der Angriff auf Verdun zur Zeit eingeschlafen. Aber in andrer Hinsicht sind wir näher dem Herd; alles steckt voll Einquartierung, ein interessantes Bild auf den Straßen wie in den ersten Tagen der Mobilmachung; die Eroberer von Douaumont sind hier in Ruhestellung, sie ist aber bald zu Ende. Sie erzählen von den ungeheuren, von uns kaum ausdenkbaren Strapazen der Lagerung in nassen Wäldern, des Hungerns und Dürstens beim Vorrücken, weil keine Küchen nachkommen (tagelang!), Wassertrinken aus Granatlöchern, in denen Grundwasser erscheint -, Schneeessen. Dabei sehen die Leute famos aus, jung, stark, Frankfurter (a. O.), Mecklenburger, Berliner; täglich höre ich jetzt im Lazarett: « icke » und « mir », Heimatsklänge von der Riviera in Lichtenberg. […].
[ … ]»
Aus Alfred Döblin : « Meine Adresse ist Saargemünd » Spurensuche in einer Grenzregion. Zusammengetragen und kommentiert von Ralph Schock. Editions Gollenstein.
« Lettre du 29 mars 1916. A Herwarth Walden
(Briefe 1, page 83 et suivantes)
Cher Walden,
Il faut que je te donne à nouveau signe de vie, même si celle que je mène actuellement ici ne m’y autorise guère. Ici on travaille à sa manière, « au service de la patrie  » et ainsi passent les jours, c’est terrible. Je ne me souviens pas avoir vu, comme à présent, des mois entiers filer sans laisser de trace ; ça ne vaut presque pas la peine de se lever; la journée est tellement remplie d’activité, revenant avec une telle régularité, que je fonctionne comme le rouage d’un automate, bien entretenu et sans aucune pensée, ou comme une pièce de monnaie dans un distributeur automatique ; le matin on m’introduit dedans, il en sort une journée et le soir on me récupère, etc.
D’ici on a participé par les oreilles aux combats pour Verdun ; regarde sur la carte à quelle distance nous sommes de Verdun, la canonnade était si violente de jour comme de nuit que cela faisait trembler nos vitres et qu’on percevait distinctement le feu roulant, les explosions ; un grondement ininterrompu, le ronflement, les détonations dans le ciel, à l’ouest. Depuis une semaine, le calme règne ; qui peut dire ce que cela signifie ? Du point de vue acoustique, l’assaut sur Verdun est à présent en sommeil. Mais à un autre égard nous sommes plus proches du foyer brûlant ; partout des troupes ont pris leurs quartiers, les rues offrent un spectacle intéressant, comme dans les premiers jours de la mobilisation ; ceux qui ont pris d’assaut Douaumont sont au repos ici, mais ce sera bientôt fini. Ils racontent les épreuves terribles, à peine imaginables pour nous, le campement dans les forêts gorgées d’eau, la faim et la soif qui accompagnent leur progression, car pendant plusieurs jours aucune cantine ne les accompagne, on boit l’eau dans les trous d’obus où remonte la nappe phréatique, on avale de la neige. Alors que ces gars ont de l’allure, jeunes, forts, de Francfort-sur l’Oder, du Mecklembourg, de Berlin ; j’entends tous les jours leur accent typique à l’hôpital, cela me rappelle ma « Riviera » berlinoise de Lichtenberg. […]
[ … ] »
Alfred DÖBLIN Je vous écris de Sarreguemines. Serge Domini Editeur. Traduit de l’édition originale allemande Meine Adresse ist : Saargemünd / Ralph Schock / Gollenstein par Renate et Alain Lance
Dans l’extrait de la  la lettre que j’ai choisie parmi l’ensemble des lettres envoyées depuis Sarreguemines à son ami Herwarth Walden à Berlin et qui figurent dans le livre de Ralph Schock, Alfred Döblin évoque sa prolétarisation absolue qu’il situe dans la perte du rapport au temps alors qu’il est à proximité auditive de la zone de combat, pendant la Première guerre mondiale. Il se sent comme le rouage d’un automate. Je rappelle que l’invention du mot robot date de 1920. La partie de la lettre que j’ai supprimée traite de préoccupations éditoriales concernant son œuvre.
Döblin a vécu toute la Première guerre mondiale en Lorraine (en fait en Moselle) puis en Alsace, parties intégrantes de l’empire allemand, ses « plus militarisées », note l’auteur du livre, en tant que médecin militaire, d’abord à Sarreguemines puis à Haguenau d’où il vivra les derniers jours de présence de l’armée allemande et son évacuation en novembre 1918 ainsi que les épisodes de la révolution qui l’accompagnent. Ses malades viennent de la forêt d’Argonne. En 1914, le médecin et romancier avait déjà 36 ans. Il était né à Stettin, le 10 août 1878. Il exerçait comme médecin depuis une dizaine d’année. Il avait fait des études de spécialité psychiatrie à Freiburg/Brisgau en Forêt Noire et ouvert un cabinet de médecine générale et de neurologie auprès de la Sécurité sociale, à Berlin. Il avait déjà publié également Die Ermordung einer Butterblume,(L’assassinat d’une renoncule). Alfred Döblin s’enrôle, en décembre 14, comme médecin militaire. En devançant l’appel inévitable du réserviste qu’il était, cela lui permettait d’éviter le front Est. Il sera démobilisé en octobre 1918. Il est marié, un deuxième enfant est en route, Wolfgang dont il sera question plus loin, né le 17 mars 1915. Femme et enfants le rejoindront en juin 1915. La même année paraît chez Fischer Les Trois bonds Wang-lun, roman chinois. Il sera mis en vente en 1916. Il est paru en France en 2011 et aborde l’importante question : est-il fatal que les faibles se servent des armes des forts et s’enferment à leur tour dans la sphère du pouvoir et de la violence ?
En 1917, il entre en conflit avec sa hiérarchie. Il avait protesté parce que ses patients avaient faim et sans suivre pour cela la voie hiérarchique. Le 2 août 17, il est « promu » et transféré à Haguenau. Il travaille à l’Hôpital militaire de Haguenau et à Marienthal où il sera responsable de la formation des infirmières. Il est chargé aussi du contrôle de l’état de santé des prisonniers de guerre (il visite des entreprises). Le bon côté du déplacement à Haguenau est la proximité de Strasbourg et de sa bibliothèque. Il ne cesse en effet de se plaindre depuis Sarreguemines de l’absence de bibliothèque et de documentation pour le nouveau roman qu’il est entrain d’écrire.
Le livre de Ralph Schock documente les traces transfrontalières de Döblin pour l’essentiel entre la Lorraine et la Sarre. Y figurent notamment une correspondance fournie avec son ami, l’écrivain et éditeur, notamment de la revue d’avant-garde der Sturm, qu’ils avaient fondée ensemble, Herwarth Walden. Y sont évoquées quelques unes de ses préoccupations quotidiennes, enfants, famille, la coupe du costume militaire, les conditions de la création littéraire et le suivi de la publication de ses œuvres  ainsi que l’écho des champs de bataille : Sarreguemines est à 110 kilomètres du Mort-Homme. Döblin « participe [à la bataille]  par les oreilles », et bien entendu par le traitement des malades et des blessés. Parmi les observations les plus intéressantes, que fera Sigmund Freud aussi, il y a celle de la transformation du rapport à la mort. A Eda Lindner, la nièce de Else Lasker-Schüler qui fut la première femme de H.Walden, il écrit :
« L’un d’entre eux, décoré de la Croix de fer, me racontait qu’il ne connaît rien de plus beau que de monter à l’assaut, baïonnette en avant, pour transpercer l’ennemi. La distinction entre la vie et la mort, si claire en temps de paix, ne signifie plus grand chose pour ces gars ; il plane une atmosphère d’indifférence ; quand ils parlent de tomber, c’est comme si ce n’était rien… »
Cette guerre qui, à peine un an après son arrivée sur le front, lui sort déjà « par les trous de nez », se transforme en novembre 1916 en une « atroce » guerre aérienne. Il comprend vite qu’il a affaire à une Guerre de Trente ans. « La guerre de Trente Ans comme celle de Sept Ans ont, elles aussi, duré deux ans au début ! », écrira-t-il. Il s’attelle à sa description à partir du milieu de l’année 1916 dans son Wallenstein , roman qui paraîtra en 1920 et qui contient aussi la 1ère Guerre mondiale.
L’ouvrage Je vous écris de Sarreguemines comprend deux nouvelles, Le fantôme du Ritthof (dont le cadre se situe entre Bliesransbach en Sarre et Blies-Guersviller, en Lorraine) et L’abominable cochon, ainsi que sa correspondance avec l’écrivain Anton Betzner de 1946 à 1953. Ensemble, ils éditeront, après la seconde guerre mondiale, la revue Das Goldene Tor ; et enfin, le discours de Sarrebruck sur l’Europe de 1952. Dans la dernière partie du livre, Ralph Schock, lui même écrivain, éditeur et journaliste à la radio sarroise et pas tout à fait un inconnu pour les lecteurs du SauteRhin s’attache en une cinquantaine de pages à suivre les traces de Döblin traversant la frontière entre la Moselle et la Sarre. Le tout, complété d’une importante documentation iconographique, est commenté et précisé dans un ensemble de notes nombreuses et bien utiles. Si l’Alsace est évoquée, à part quelques rares lettres de Haguenau, où Döblin commence à être « hanté par des pensée religieuses », elle n’est pas d’avantage documentée. On imagine qu’aurait pu y figurer, par exemple, le texte Jours de révolution en Alsace, écrit entre le 9 et le 14 novembre 1918 à Haguenau où un extrait de Novembre 1918 dont une grande partie se déroule à Strasbourg. C’est bien dommage. Le Sauterhin peut aisément suppléer à cela. J’en ai parlé ici.
En vertu des accords d’Armistice, les troupes allemandes ont quinze jours pour quitter l’Alsace. Les Döblins retournent à Berlin où sera proclamée la république. Ils s’installent dans la Frankfurter Allee où l’écrivain resté médecin rouvre son cabinet médical. Ils y resteront jusqu’en 1931 date à laquelle ils s’installeront plus à l’ouest de la ville. Entre temps est paru son célèbre Berlin Alexanderplatz.
Le 28 février 1933 à 22 heures, Alfred Döblin prévenu par un officier de police de son arrestation imminente, quitte Berlin par le train pour Stuttgart et la frontière Suisse. Séjour chez un ami à Kreuzlingen (Suisse). La famille le rejoint. Son fils Wolfgang reste à Berlin afin de passer son baccalauréat. Le 14 août, ils partent tous pour Paris En 1936, Döblin obtient la nationalité française. En 1938, Wolfgang/Vincent Döblin obtient son doctorat en mathématiques à la Sorbonne. En novembre, il commence son service militaire dans l’armée française à Givet (Vosges Ardennes). Le 1er septembre 1939, débute la deuxième guerre mondiale. Mi-septembre, A. Döblin rejoint Robert Minder au sous-secrétariat d’Etat à l’Information comme collaborateur libre au « service allemand ». Il participe à la rédaction de textes de contre-propagande, tracts, journaux satiriques, etc. Son ministre de tutelle sera Jean Giraudoux.
Sa femme et son fils étant déjà partis, Döblin quitte Paris, le 10 juin 1940,  avec les services du Ministère de l’Information pour Tours. De là va commencer le périple qui le mènera de Tours à Moulins, Cahors, Rodez, Mende. Il rejoindra Erna et Stephan à Toulouse le 10 juillet. Départ d’Alfred, Erna et Stephan pour Marseille le 22 juillet puis ensuite le 30 juillet pour Lisbonne, via Barcelone et Madrid. Départ pour New York puis arrivée à Los Angeles le 7 octobre. Il y retrouvera entre autres Bertold Brecht qui avait beaucoup d’estime pour lui et dont il avait déjà fait la connaissance à Berlin. Une biographie détaillée de la famille Döblin est ici hors sujet. Certain éléments sont cependant nécessaires pour expliquer comment une seconde fois sur un mode, plus tragique encore, la Lorraine sera au centre de la destinée des Döblins. Alfred, Erna et Wolfgang Döblin sont en effet – on le sait peu – enterrés dans les Vosges à Housseras. L’essentiel de cette singulière histoire fait l’objet de la troisième partie du livre de Ralph Schock. Je m’y étais de mon côté intéressé, d’où les photographies que j’ai moi-même prises – il y en a dans le livre – à Housseras, village vosgien situé à 25 kms à l’est d’Epinal, à 26 kms à l’Ouest de Saint-Dié des Vosges.

Entrée du cimetière d’Housseras

Si Alfred Döblin, écrivain allemand mort à Fribourg en Brisgau est enterré dans les Vosges à Housseras c’est d’abord parce que son fils Vincent y est “mort pour la France” en juin 1940.

La tombe de Wolfgang/Vincent Döblin flanquée de part et d’autre de celles de ses parents.

Singulière histoire que celle d’un écrivain allemand génial, qui a obtenu la nationalité française, et d’ un mathématicien de génie, mort pour la France, dans un cimetière français dans les Vosges. En très bref :
En juin 1940, au moment où ses parents qui ont quitté Paris séparément se cherchent dans le Sud de la France, Wolfgang se trouve avec son régiment dans les Vosges. Il avait refusé à quatre reprises de devenir élève-officier, comme ses titres universitaires le lui permettaient. Incorporé comme télégraphiste au 291ème régiment d’infanterie, dans les Ardennes, il se présente comme alsacien devant ses camarades de régiment. Pendant la période d’inaction de la drôle de guerre, il poursuit ses recherches mathématiques. Il est cité à l’ordre de son régiment, le 19 mai 40, il recevra à titre posthume la croix de guerre avec palmes et la médaille militaire. A l’issue de durs combats, son bataillon finit par être encerclé et s’apprête à se rendre. Vincent s’y refuse et préfère le suicide dans une grange du village d’Housseras.
Ses parents n’apprendront le décès de leur fils, sans en connaître ni les circonstances ni la date, qu’en 1945. La mère s’est occupée de lui procurer une tombe. Vincent avait en effet d’abord été enterré avec des soldats allemands dans une tombe commune.
Après guerre, on propose à Döblin de prendre la responsabilité de chef du Bureau des Lettres au Service de l’Education Publique du Gouvernement Militaire en zone française d’occupation, basé à Baden-Baden. Il sera chargé des dossiers de délivrance des autorisations éditoriales. Il s’installe à Baden-Baden. et fonde la revue Das Goldene Tor dont le premier numéro est publié en octobre 1946 et cessera de paraître en 1951 faute de financement suffisant. Sa santé décline, il est presque aveugle. En 1953, Alfred Döblin ayant fait part de sa décision au Président Theodor Heuss de quitter à nouveau l’Allemagne, “je suis dans ce pays, qui a vu naître mes parents,  inutile“, ils s’installent à Paris.
A la suite de plusieurs hospitalisation en Forêt Noire, A. Döblin y mourra le 26 juin 1957 à Emmendingen près de Fribourg en Brisgau. Il sera inhumé à Housseras. Le 15 septembre, Erna se suicide à Paris. Elle rejoindra la sépulture de son mari et de son fils préféré.
Ludwig Marcuse proposera deux fois de suite en vain la nomination d’Alfred Döblin au prix Nobel. Il aurait dû être prix Nobel de Littérature. Il ne l’a pas été. Dans le livre de Ralph Schock, on retrouvera parmi les lettres en partie inédites à Anton Betzner, celle où le romancier, évoquant ses difficultés avec les éditeurs allemands , écrit :
« mon œuvre peut attendre, on verra bien qui tiendra le coup plus longtemps, de ceux de maintenant ou d’avant-hier, ou bien moi ».
Il lui a fallu de l’endurance. Et plus encore en France. Mais qu’à cela ne tienne, il a « tenu le coup » envers et contre la vieille garde littéraire.
Son fils Wolfgang/Vincent aussi aura mis 60 ans pour atteindre la célébrité posthume.
Il nous reste en effet une dernière question : mais en quoi est-on un génie mathématiques à 25 ans ? Il a fallu attendre l’année 2000, pour le savoir. Le 18 mai 2000, était ouvert à l’Académie des Sciences de Paris, un pli cacheté qui lui avait été adressé le 19 février 1940 et enregistré le 26. Il contenait une centaine de pages manuscrites griffonnées à la hâte et portant sur l’équation de Kolmogorov du nom du grand mathématicien russe et soviétique. Nous sommes avec lui, Vincent Döblin et ses maîtres dans le domaine du calcul des probabilités. Vincent/Wolfgang fonde en effet la théorie moderne des probabilités. L’équation de Kolmororoff est le sommet de la production mathématique de l’époque mais pas la seule. Il a depuis le front envoyé toute une série de solutions à des problèmes non résolus.
«Ce manuscrit a été écrit au cantonnement de novembre 1939 à février 1940. Il n’est pas absolument complet et son extérieur se ressent des conditions matérielles dans lesquelles il a été écrit. » s’excuse le soldat Doeblin en préambule sur un petit cahier d’écolier de la série « Villes et paysages de France ».
Marc Yor, le mathématicien qui a examiné ces pages, l’année 2000, explique :
« Je suis convaincu qu’il savait qu’il allait mourir. Avant de partir à la guerre, plein d’idées avaient germé dans sa tête, il voulait les développer. Il sait que son œuvre mathématique est l’une des plus prometteuses de sa génération. Mais Döblin sait aussi qu’il n’a pas beaucoup de temps. Alors il note le minimum. Juste assez pour pouvoir continuer son raisonnement. Il a tenu à poursuivre jusqu’au bout son travail mathématique, alors que tout concourt à l’en empêcher. Son moral engourdi, les conditions matérielles peu propices. Quitter la vie ne lui coûtait pas puisque c’était la seule victoire possible sur la barbarie nazie, mais c’était en même temps renoncer à la création mathématique. Et, d’une certaine façon, mourir deux fois. »
Le germaniste et romancier Marc Petit a consacré au destin de W. Döblin un remarquable et émouvant récit intitulé L’équation de Kolmogoroff (Ramsay, 2003). Existe en poche.
Alfred DÖBLIN Je vous écris de Sarreguemines. D’après Meine Adresse ist : Saargemünd Textes choisis et commentés par Ralph Schock / Editions Gollenstein. Traduction Renate et Alain Lance. Serge Domini Editeur. Parution mars 2017. 192 pages / Format 17 x 22 cm / Papier Munken pur.
Prix public 25 euros
Post Scriptum
Je m’étais, lors de mon passage à Housseras, intéressé un peu à son environnement. Il est hanté par la mort. Ce ne sont pas les cimetières militaires qui manquent autour du col de la Chipotte. J’ai alors découvert ce bâtiment :
De 1870 à 1944, c’est bien plus qu’une guerre de trente ans. Étrangement, j’avais réglé mon appareil photographique sur le noir et blanc, pour prendre ses vues, comme si j’avais eu le sentiment que la couleur ne s’y prêtait pas.
Publié dans Littérature | Marqué avec , , , , , , , | 3 commentaires

Images de femmes autour de l’an 1500

Éros, pouvoir, morale et mort vers 1500

Visite au #Kunstmuseum_Bâle, Exposition #Weibsbilder (jusqu’au 7/01/2018)

L’année de la bataille de Marignan, Hans Baldung dit Grien (1484/85 – 1545), dessinateur, peintre et graveur, qui a passé une grande partie de sa vie à Strasbourg, grave l’image sur bois ci-dessus et l’intitule Aristote et Phyllis. Il s’appuie sur une histoire qui s’était répandue à partir du 13ème siècle, connue par le Lai d’Aristote dont il existe des variantes allemandes. Son origine ne remonte pas à l’antiquité mais à la littérature courtoise. Selon ce récit, Aristote avait fâché Phyllis parce qu’il avait reproché à son amant Alexandre Le Grand d’abandonner ses études au profit d’une courtisane. Cette dernière a entreprit de séduire le philosophe l’obligeant à la promener, à quatre pattes, assise sur lui, sous les yeux de son élève. L’anecdote a inspiré de nombreuses œuvres. La caractéristique de celle de Hans Baldung Grien réside dans la nudité qui, à l’époque, contrairement à aujourd’hui, n’allait pas de soi, et par l’allusion à ce qui pourrait être un pommier et, par le tissus flottant, au serpent, c’est à dire au péché originel. Il y a une inversion de la tradition biblique (« et l’homme [sera] ton maître », dit Dieu à Eve), une inversion comique des rapports de pouvoir. L’image symbolise aussi la relation entre la chair et l’esprit, l’ascendant des pulsions sur l’esprit
Nous sommes dans l’exposition actuellement présentée (jusqu’au 7/01/2018) au Kunstmuseum de Bâle consacrée aux figures féminines (Weibsbilder) autour de 1500, au moment du changement d’époque dont j‘ai déjà parlé à propos des Réformes.
On y apprend que les premières décennies du XVIe siècle constituent une étape importante de l’évolution de l’image de la femme dans l’histoire de l’art : le nombre d’images de femmes augmente rapidement et une multitude de nouveaux thèmes picturaux voient le jour. L’exposition propose une centaine d’œuvres d’artistes tels qu’Albrecht Dürer, Hans Baldung Grien, Urs Graf, Niklaus Manuel Deutsch et Lucas Cranach. Elle présente principalement des dessins et des gravures, mais aussi des peintures et des petites statuettes, ainsi que quelques œuvres rarement montrées au public, voire jamais pour certaines d’entre elles.
Dans ces œuvres, la femme apparaît, de manière nouvelle au début du 16ème siècle, tour à tour sous les traits d’une Vénus séduisante, d’une héroïne de vertu de l’Antiquité ou d’une vanité impérieuse. Elle revêt également l’apparence d’une souveraine rusée dominant l’homme, d’une prostituée sournoise ou d’une sorcière diabolique. Ces motifs apparaissent pour l’essentiel dans le cadre de débats moraux et reflètent les valeurs et les idéaux de l’époque souvent marqués par des stéréotypes négatifs. Certes, la femme était l’incarnation de la sensualité et de la beauté, mais elle suscitait aussi la crainte en raison de sa supposée propension au péché et à la fugacité. On redoutait également que la femme use de ses charmes pour exercer un pouvoir sur l’homme. Le cœur de l’exposition est constitué du remarquable fonds du Cabinet d’estampes du Kunstmuseum Basel complété par des prêts.
Le titre de l’exposition Weibsbilder a été pudiquement traduit en français, dans le communiqué de presse du musée, par féminité. Outre qu’il me semble manquer un pluriel, le terme Weib à l’époque signifiait tout simplement femme avant de se connoter péjorativement. Je parlerai quand à moi tout simplement d’images de femme.
Au départ, il y a la Genèse dont il est bon de rappeler la relation à trois entre Adam, Eve et le serpent qui incite à manger la pomme du jardin, ce qui fait prendre conscience de la nudité. Dieu condamne Eve à être dominée par l’homme et à enfanter dans la douleur, alors que dans le même temps, on oublie souvent de le préciser, l’homme lui est condamné aussi, mais au travail, au dur labeur de la terre.
« Genèse 3.6 La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d’elle, et il en mangea. […]
3.11 Et l’Éternel Dieu dit: Qui t’a appris que tu es nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ?
3.12, L’homme répondit: La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé.
3.13 Et l’Éternel Dieu dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela ? La femme répondit: Le serpent m’a séduite, et j’en ai mangé. […]
Il dit à la femme: J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi.
3.17 Il dit à l’homme: Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l’arbre au sujet duquel je t’avais donné cet ordre: Tu n’en mangeras point ! le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie,
3.18 il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs.
3.19 C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.
Cela permet de mieux apprécier l’insolence de ce dessin de Albrecht Dürer des environs de 1510 qui présente Adam et Eve, avant la chute, de manière positive, comme deux égaux dans une intimité fusionnelle et complice :

Albrecht Dürer : Le péché originel première (sur 37) xylographie de la série  « Petite Passion »

Vu comme cela, on se demande évidemment où serait le mal.
Sur le même thème, frappante est la représentation proposée par Sébald Beham dans laquelle l’arbre de la connaissance est remplacé par un squelette traversé par un serpent :

Sebald Beham Adam und Eva 1543

Eros et Thanatos. Mais là encore on remarque la complicité de geste vers la pomme de sorte qu’Eve n’apparaît pas comme la seule coupable dans cette ânerie nommée péché originel. Mais surtout, dès le départ, pour le peintre, Dieu a rendu l’homme mortel. Sebald Beham fait partie avec son frère des peintres impies (gottlos = sans dieu, incroyants).
Je ne peux faire défiler toutes les images. Il y a bien des nuances dans l’approche de cette thématique, de ce qui est écrit dans la Bible et de ce qui n’y est pas écrit. La suggestion du serpent comme symbolisant l’organe sexuel masculin ne figure pas dans la Genèse, par exemple. Les variations permettent de montrer que l’image négative de la femme responsable de la faute originelle et de la mortalité que l’on doit au christianisme est une construction théologique.
Il n’y a bien entendu pas que cela. Que les relations entre les sexes ne soient pas qu’harmonie, on le savait à l’époque déjà.
On oublie trop que l’imprimerie sert aussi à diffuser des bêtises. En 1496 ou 97, paraît le marteau des sorcières, le Malleus Maleficarum, écrit par un dominicain originaire de Sélestat en Alsace où il n’y eut pas que des humanistes. Cette scolastique antiféministe affirme que les femmes, à cause de leur faiblesse et de l’infériorité de leur intelligence, seraient par nature prédisposées à céder aux tentations du Diable. On y invente littéralement une étymologie du mot femina (femme) qui dériverait de fides + minus (foi mineure). Tout proviendrait « de leur appétit charnel insatiable ». C’est pourquoi, « elles se livrent aux démons pour satisfaire leurs désirs ».
Il n’est pas certain du tout que cela soit illustré par Hans Baldung Grien comme ci-dessous :

Hans Baldung Green : Sorcière et dragon en forme de poisson (1515)

Qu’est-ce qui fait lien entre la sorcière et le dragon ? Une langue, une flamme, un jet de vapeur ou dans l’autre sens d’urine ? Et que tient-elle entre ses mains Pourquoi est-il dit du dragon qu’il a la forme d’un poisson ? Domine-t-elle le diable ? Les interprétations sont ouvertes. Les germanophones en trouveront une liste non exhaustive ici .
En 1961, encore, les éditions Reclam ont censuré cette image qui devait figurer dans la monographie de Gustav Hartlaub qui pourtant la considérait comme une œuvre majeure de l’artiste.
Le public du début du 16ème siècle, auquel ces images étaient destinées, était constitué par la bourgeoisie naissante des villes. Elles reflètent aussi les profondes ruptures sociales de ce changement d’époque. La place de la femme change. Son rapport au travail notamment. Alors que jusqu’au 15ème siècle, elle participait diversement aux processus de travail, elle est, au 16ème, exclue des corporations et plus généralement de la sphère du travail au profit de son rôle de mère et de femme au foyer. Ce dernier statut est encouragé également par le protestantisme. La bourgeoisie urbaine naissante façonne ses propres valeurs. En témoigne de manière caricaturale cette allégorie de la sagesse féminine :

Anton Woensam : Allegorie der weisen Frau um 1525 (Allegorie de la femme avisée)

L’image didactique de la femme sage (avisée) : les pieds solidement ancrés dans le sol, une grosse clé pour être à l’écoute de dieu, un cadenas pour éviter les paroles inutiles, dans le miroir non l’image de soi mais celle des souffrances du Christ, une colombe de la fidélité sur la poitrine, une ceinture de serpent pour se protéger des mauvaises amours (sic), le pain et la cruche d’eau pour les pauvres. Le mariage devient l’institution autorisant les relations sexuelles, qui l’étaient jusque là de manière beaucoup plus lâche. Des tribunaux de mœurs aussi bien ecclésiastiques que profanes veillent aux bonnes mœurs.
« Peu à peu, la femme ne fut plus perçue comme victime de comportements amoraux mais – au contraire – comme leur cause qu’il convenait d’endiguer ».
(Ariane Mensger : Weibsbilder Catalogue page 25).

Folie guerre et prostitution

L’inconvénient d’une thématique tient dans l’obligation de circonscrire son objet. Il faut peut-être ici juste rappeler aussi que l’époque dont il est question est celle d’une grande misère et violence sociales qui poussent à la quête de bouc émissaires et à des révoltes. Michelet considérait que le mouvement d’éruption des sorcières allait basculer dans la Guerre des paysans. C’est évoqué ici.
Les images sont localisées dans un espace géographique précis, en l’occurrence l’espace germanique. Que se passait-il ailleurs, au même moment ?
Les œuvres transportent quelque chose de cette époque de violences, de maladies (syphilis), de folies et de guerres. C’était l’Europe des mercenaires et de la prostitution qui les accompagnait. Le maître en la matière est sans conteste le dessinateur, graveur et mercenaire suisse, Urs Graf, sur lequel je terminerai le tour non exhaustif de cette belle exposition qui vaut le déplacement. L’aperçu que je propose ne donne qu’une vague idée de la diversité et surtout de la complexité des approches comparées qui invitent au débat. La femme y est représentée dans sa relation avec l’autre sexe ou du moins dans son regard.

Urs Graf : Die Liebesqualen (Les tourments de l’amour) autour de 1516

Un nombre incroyable de fléaux, d’origines humaines et naturelles, ainsi que de la petite bête qui monte assaillent ce cœur qui se fend et dont l’équilibre est menacé. Cette image tranche avec cette autre du même auteur d’où se dégage une certaine sérénité malgré la violence qu’elle évoque :

Urs Graf Lagerdirne und Erhängter (1525) Prostituée de camp (de soldat) et pendu.

Et pour finir :

Urs Graf : Prostituée sans bras et avec une jambe de bois

Cette dernière image a inspiré à Heiner Müller un poème faisant partie des fragments du Dieu bonheur (déjà évoqué ici). Le dramaturge allemand y lit, me semble-t-il, la projection de désirs refoulés, la traduction de peurs masculines inavouées comme si le fait d’avoir deux bras et deux jambes suffisaient à rendre la femme menaçante. Müller joue d’ailleurs avec l’homophonie entre armlos (sans bras) et harmlos (inoffensive) comme d’une crécelle chassant les mauvais esprits, magique instrument d’ autodéfense : ARMLOS IST HARMLOS / SANS BRAS C’EST SANS DANGER
« LE BONHEUR DE LA PRODUCTIVITÉ :
LA FIANCÉE DU SOLDAT
(d’après Urs Graf) 
Une femme sans bras avec une jambe de bois
Devant un paysage maritime, enceinte.
Économique : elle peut pas te faire les poches.
Tranquille : elle s’accroche pas à tes basques.
SANS BRAS C’EST SANS DANGER. Elle peut pas
Te courir derrière: si tu pars,
Tu pars. Tu lui fais peut-être un petit au revoir.
Après tout elle a encore des yeux (deux).
Quatre mille filles sans bras t’embrassent
Quatre mille filles enceintes avec des jambes de bois
Te suivent à la trace.
»
 Heiner Müller Poèmes 1949-1995 ( Christian Bourgois éd. p 47)
Trad. J.-L. Backès
Publié dans Arts | Marqué avec , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Lénine dans le rôle du dieu bonheur

 

Prière au dieu Bonheur ? Photo Thomas Aurin . Image extraite du spectacle Lénine de Milo Rau  à la Schaubühne de Berlin

 Icône du russe икона, ikona (« image religieuse »), issu du grec ancien εἰκόνια, eikonia (« petites images »)
N.B. Pour éviter tout malentendu : je ne préjuge pas d’un spectacle que je n’ai pas vu, je suis étonné que de telles images  puissent se lire en 2017, ainsi que je le propose,  à partir d’un texte bien antérieur de Heiner Müller.

Heiner Müller :

NAPOLEON ZUM BEISPIEL, weinte, als
Bei Wagram seine Garde ihren Fluchtweg
Über die Blessierten schrien VIVE L’EMPEREUR.
Das Denkmal war gerührt : sein Mörtel schrie.
An einem Sonntag nach der Arbeit fuhr
Er, LENIN, auf die Hasenjagd, gelenkt
Von seinem Fahrer, sonstige Begleitung :
Keine. Das war sein Urlaub. In den Wald
Ging er allein. Nämlich der Fahrer mußte
Beim Auto bleiben, das war unersetzlich
Lenin traf einen Bauern, der den Wald
Nach Pilzen abging. Seine Jagd fiel aus.
Der Alte schimpfte auf die Sowietmacht
Im Dorf, Oben und Unten immer noch
Viel Reden, wenig Mehl. Die Pilze auch knapp.
Lachte, als Lenin die Beschwerden aufschrieb
Das Dorf , Namen und Fehler der Genossen.
Er hatte sich auch schon beschwert. Nicht zweimal.
Wer sind wir. Wenn du Lenin wärst zum Beispiel
Und Lenin wär ein Mann wie du der zuhört
Man könnte glauben das es anders wird
Aber du bist nicht Lenin und so bleibt es.

NAPOLEON PAR EXEMPLE se mit à pleurer
A Wagram quand sa garde en retraite
Passa sur le corps de ses propres blessés
Et les blessés criaient VIVE L’EMPEREUR.
Le monument fut ému : le mortier criait.
Un beau dimanche, après le travail, il partit,
Lui, LÉNINE, pour la chasse au lièvre conduit
Par son chauffeur. C’était son congé. Il entra
Tout seul dans la forêt. Car le chauffeur
Devait rester avec l’auto. Indispensable.
Lénine rencontra un paysan, qui cherchait
Des champignons dans la forêt. Il laissa tomber la chasse.
Le vieux pestait contre le pouvoir soviétique.
Au village, plus haut, plus bas, toujours beaucoup
De discours, pas de farine. Pas lourd de champignons non plus.
Il rit quand Lénine nota ses plaintes, le nom du village,
Celui des camarades, et leurs erreurs.
Lui aussi s’était déjà plaint. Pas deux fois.
Qui sommes nous. Si tu étais Lénine par exemple,
Si Lénine était un homme comme toi, qui écoute ce qu’on lui dit
On pourrait croire que les choses iraient autrement
Mais tu n’es pas Lénine et tout reste comme avant.

Traduction Jean-Louis Backes
in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois Editeur 1996
Le texte a été probablement écrit vers le milieu des années 1960. Il est d’abord paru comme partie d’un ensemble, une tentative de réaliser, à la demande du compositeur Paul Dessau, un livret d’opéra à partir d’un fragment laissé par Brecht intitulé Les voyages du Dieu bonheur. Le projet a échoué. Müller s’est expliqué sur les problèmes qu’il avait rencontré notamment avec la parabole brechtienne qui ne lui permettait plus de décrire la réalité du monde, telle qu’il la percevait. Il n’y avait plus d’ange de l’histoire. Il en reste néanmoins cependant une pièce fragmentée intitulée Le dieu Bonheur qu’on peut trouver dans Germania Mort à Berlin et autres textes (Editions de Minuit). Certains textes du Dieu Bonheur ont été publiés séparément et font partie des poésies de Heiner Müller. Ainsi du texte ci-dessus, avec une variante comme on le verra plus loin. Il est donc intéressant d’en préciser l’origine : Le dieu Bonheur est un ballon (de baudruche?) qui parcourt un monde de désolation auquel il ne comprend rien. Il est imperméable à la réalité. Après plusieurs tentatives infructueuses pour entrer en contact avec elle, il endosse différents rôles, celui de chanteur, de provocateur, d’activiste puis d’homme d’État. Celui de NAPOLÉON, PAR EXEMPLE, puis de LÉNINE, deux figures qui hantent l’Europe.
La locution par exemple, que l’on retrouve dans ce poème-ci par deux fois, mais que l’on rencontre aussi ailleurs Ajax, par exemple, me semble signaler que nous sommes dans une construction métaphorique qui s’élabore à partir d’un personnage dans une situation elle même historique. On peut la reprendre comme situation explicative, adaptable à d’autres phénomènes. Müller n’écrit pas un livre d’histoire, il façonne un parangon pour ses contemporains et au-delà pour ses futurs lecteurs
Il y a Napoléon, connu et reconnu comme tel, l’empereur, il y a Lénine incognito. Qui n’est pas connu, pas reconnu et ne se fait pas connaître, la différence entre les deux n’est pas péjorative pour l’un et/ou élogieuse pour l’autre, leurs places dans l’histoire de la littérature sont différentes. Ils ne sont pas dans une opposition mais dans une succession. Pour Stendhal déjà, l’histoire ne s’écrivait plus à travers ses protagonistes. Dans la Chartreuse de Parme, Fabrice del Dongo ne reconnaît plus son ’empereur lors de son passage.
Ici, Napoléon, déjà monument, est reconnu comme tel et verse des larmes narcissiques ou convulsives quand les blessés sur le champ de bataille de Wagram, que sa garde piétine, crient VIVE L’EMPEREUR alors que leur sang sert de matériau pour la confection de sa statue. Wagram fut une des plus sanglantes batailles des guerres napoléoniennes et se pose la question du pourquoi applaudit-on le principal responsable de ses souffrances.
Il y a Lénine, le héros de la Révolution d’octobre, en quelque sorte en civil et incognito, qui veut profiter d’un dimanche bucolique pour tirer un lièvre et qui rencontre un de ses compatriotes, un paysan parti à la cueillette de champignons. Le bolchevique est présenté comme enfermé dans un protocole. Je ne sait pas si Lénine était chasseur ou s’il s’agit d’une licence poétique mais Müller pointe un phénomène qui m’a toujours intrigué pour l’avoir constaté : la propension des dirigeants communistes, y compris les français, Georges Marchais en particulier, qui allait volontiers en RDA pour ramener des trophées, à donner libre cours à leurs instincts primitifs de chasseurs. Eux ne risquaient pas de rencontrer un paysan.
Lénine, dans le récit de Müller, abandonne son projet cynégétique afin d’entendre les doléances d’un paysan contre son propre pouvoir. Il n’y avait donc pas accès autrement ? Mais ce qui frappe surtout c’est la manière caractéristique dont Heiner Müller donne un coup de canif dans un récit qui commence de manière presque bucolique et pourrait à la limite devenir banal. Il y incise en effet une bifurcation par ces quelques mots : Pas lourd de champignons non plus. On connaît cette façon de rendre, dans ce cas-ci le pouvoir soviétique, et d’une manière plus générale l’État, responsable de tout ce qui va mal, du mauvais temps ou de la pousse des champignons, ce qui est pour le moins étonnant pour un paysan. Il y a un peu plus loin dans le texte de Müller une seconde de ces incises, éloquente dans sa brièveté : pas deux fois (Nicht zweimal). On ne l’y reprendra pas à exprimer ses plaintes dans les instances du village. L’attente finale de l’homme providentiel fait endosser à Lénine un rôle de Dieu Bonheur.
La version théâtrale contient une autre fin, avec une autre question. S’ajoutent en effet, à la suite du texte ci-dessus, les deux vers suivants :
« Pourquoi Lénine n’a – t – il pas dit au vieux
Dans la forêt près de Moscou qu’il était Lénine ».
Müller avait commis, à la demande du compositeur Paul Dessau, un texte lénifiant sur Lénine dont il dira plus tard qu’il en avait encore les cheveux qui se dressaient sur sa tête. Le Chant de Lénine n’est pas sans rappeler eine Feste Burg ist unser Gott : Notre Dieu est une forteresse, le cantique de Luther ou Dieu est une épée et une bonne armure. Chez Müller c’est l’Armée rouge, une épée, un bouclier qui protège notre pouvoir.
En voici la fin :
Toujours devant nous sa voix
La parole vivante de Lénine
Son travail nous le poursuivons
Ici et maintenant
Le monde était vieux, le temps était long
Depuis Lénine à notre pas ils vont
Au pas de la Révolution
C’est tout simplement un mauvais texte, dira-t-il plus tard. Ce chant fut d’ailleurs, significativement, le seul texte de lui jamais publié dans l’organe central du Parti communiste est-allemand. Il ajoutait qu’il était mauvais non seulement parce qu’il reproduisait tous les clichés du Parti mais aussi parce qu’il avait été écrit sans autre motivation que celle de rendre un service au compositeur Paul Dessau. Le Chant de Lénine fait partie des vieux textes qui font l’objet d’une autocritique écrite après la chute du Mur de Berlin.
« AUTOCRITIQUE
Mes éditeurs fouillent dans de vieux textes
Parfois quand je les lis j’ai froid dans le dos J’ai
Écrit cela détenteur de la vérité
Soixante ans avant ma mort présumée
Sur l’écran je vois mes compatriotes
Avec leurs mains et leurs pieds voter contre la vérité
Dont il y a quarante ans j’étais détenteur
Quelle tombe me préservera de ma jeunesse»
(Heiner Müller Télévision traduction J.Jourdheuil et JF Peyret in Heiner Müller Poèmes 1949-1995 Christian Bourgois Editeur 1996 page 97)
Publié dans Heiner Müller | Marqué avec , , , , , , | Laisser un commentaire

Réformes : l’ubris des indulgences

Ce magnifique parchemin, exemple d’une lettre d’« indulgence » scellée par un groupe de cardinaux et d’évêques dont le vice-chancelier de l’Église Rodrigue Borgia, futur pape Alexandre VI, a été présenté dans le cadre de l’exposition Vent de la Réforme à la BNU de Strasbourg.
Le billet de rémission de peine a été accordé aux membres de la confrérie de Saint Sébastien, attachée à l’église des frères carmes de Strasbourg (Finkwiller), le 27 mai 1488. Elle permettait aux membres de la confrérie d’être dispensés de pénitence. Ce qui frappe évidemment c’est l’impression de luxe et le nombre de sceaux nécessaire pour que la garantie y soit. Pour y croire ?

Ablassbrief

Je mets le mot couramment employé d’indulgence(s) entre guillemets ou en italique. Il réclame en effet quelques explications. Son sens moderne prête à confusion. Quoi de plus humain, bien sûr, que d’être indulgent, compréhensif, de trouver des excuses, des circonstances atténuantes, d’atténuer les peines. Le mot allemand est Ablass. Il signifie remise, réduction, rabais. Il s’agit d’une rémission totale (indulgence plénière) ou partielle (indulgence partielle) des peines temporelles dues aux péchés déjà pardonnés, accordée par l’Église. Au début, le mot désignait la réduction des pénitences imposées par l’église sous forme de peines moins lourdes puis accordées par l’accomplissement de bonnes œuvres tels des jeûnes, prières, pèlerinages, aumônes, actes de charité, dons en argent. Jusqu’au XIè siècle, il ne s’agissait que de rémission partielle au cas par cas. A partir des croisades, – la participation à celle-ci passaient particulièrement méritoire et l’église en promettait une rémission complète – s’est instaurée la coutume d’associer la rémission plénière à certaines œuvres. La justification dogmatique reposait sur l’existence d’un trésor dont disposerait l’Église :
« le Christ et les saints auraient satisfait de façon surabondante à la justice de Dieu, et leurs mérites auraient valeur de compensation, qui permettrait de suppléer aux satisfactions incomplètes des autres membres du Corps mystique du Christ, voire de remplacer la pénitence exigée de ceux-ci. L’Église hiérarchique disposait de ce trésor à l’image d’un supérieur ayant le pouvoir de gérer les biens de sa communauté ».
(Marc Lienhard : Notice explicative sur la Controverse destinée à montrer la vertu des indulgences que l’on appelle plus couramment Les quatre-vingt-quinze thèses in Luther Œuvres I Pléiade
La plus-value du trésor est à disposition de la hiérarchie de l’Église. Au départ modeste soulagement, le phénomène enfle jusqu’à la démesure en raison des besoins d’argent. Je reviens plus loin sur l’hybris qui s’est déclenchée à partir de ce dispositif
Une autre magnifique lettre de rémission que l’on peut voir à Stuttgart :

Elle est contresignée par dix cardinaux de Rome pour l’église paroissiale Sankt Maria à Altshausen au Nord du lac de Constance, ancienne résidence de l’ordre Teutonique et la confrérie de Saint Sébastien. Les cardinaux accordent chacun 100 jours (au total 1000 jours) de rémissions de péchés pour tous les croyants qui, les jours désignés, se rendent à l’Église et contribuent par leurs œuvres pieuses à sa construction et son équipement. De quoi rassembler une belle somme !
Sur la composition luxueuse du parchemin, le Landesarchiv de Bade-Württemberg précise : Le rebord du parchemin est galonné de lignes rouges et montre des fleurs et des vrilles en rouge, vert et bleu avec de l’or. Dans l’initiale ‘R’ en haut à gauche, le blason du pape Innocent VIII, en haut à droite dans le cercle vert, le blason du Commandeur de l’ordre Wolfgang von Klingenberg [au demeurant Commandeur de la province de Souabe-Alsace-Bourgogne de l’ordre teutonique]. Au centre de la frange est représenté le martyre de Saint Sébastien reconnaissable au corps percé de flèches.
(On peut effectuer une visite virtuelle de l’exposition Réformation dans le Württemberg )
En voici une autre, sortie, elle, de l’imprimerie de Gutenberg

Paulinus Chappe: « Indulgence » pour le combat contre les Turcs et pour la défense de Chypre sortie de l’imprimerie de Gutenberg en 1454. Pour récolter de l’argent pour la guerre contre les Turcs, Paulinus Chappe, envoyé du roi de Chypre, a fait imprimer à partir de 1452 un grand nombre de lettre de rémission de pénitences qui avaient été consacrées par le Pape Nicolas V, l’année précédente. Un texte standard imprimé sur parchemin. Il fallait, après y avoir porté son nom, la date et la signature, remettre le chèque certificat au prêtre pour obtenir une rémission des peines de pénitence.
Une dernière enfin toujours sortie de l’imprimerie a été présentée dans l’exposition Le Vent de la Réforme à la BNU de Strasbourg

A l’époque de Luther, les lettres d’indulgences sont imprimées en grande quantité. La planche à billet déjà ! Elles précisent les conditions dans lesquelles on peut acquérir une indulgence, ainsi que sa portée. L’image est celle d’une déclinaison aux Pays Bas de l’indulgence plénière renouvelée par Léon X en 1515. Le document est conservé au WLB Stuttgart.
On observe à mesure de l’avancée de l’imprimerie, combien les indulgences se dévalorisent. Individualisées et marquées de dix sceaux, au début, elles finissent dépersonnalisées, un modèle unique imprimé en grand nombre avec des blancs à remplir de son nom et de la date. L’imprimerie est  un pharmakon, aussi bien poison que remède.
L’argent manque, eh bien créez-en, donc ! fait dire Goethe à l’’Empereur dans Faust II Et aussitôt Méphistophélès inventa le papier monnaie, la monnaie fiduciaire : un tel papier au lieu d’or et de perles est si commode ! La monnaie fiduciaire est gagée sur un autre trésor enfoui dans le sol et dont dispose l’Empereur. Cela restera globalement vrai jusqu’à l’abandon par les États-Unis de l’étalon or.
La première mention occidentale d’une forme de monnaie fiduciaire de papier est faite par Marco Polo (1296). Lorsqu’il les découvre en Chine, il écrit : « le Grant Khan fait prendre pour monnoie écorces d’arbres qui semblent chartres » (Le Devisement du monde, chapitre XCVI). (Wikipedia)
En Europe, les premiers billets de banque émis par un établissement bancaire (stricto sensu) sont apparus au début du XVIIè siècle avec la Banque de Stockholm (Riksbank), en 1658 qui avait de fait un statut public, bien que propriété d’actionnaires privés.

Le billet de dollar américain porte l’inscription : In god we trust = « Nous plaçons notre confiance en Dieu » Et non pas nous avons foi en Dieu.
« Le billet de banque constitue une monnaie que l’on appelle fiduciaire, car sa matière, support des signes, ne vaut rien et parce que son pouvoir libératoire (c’est-à-dire l’achat et le remboursement de la dette que l’on peut payer grâce à lui) repose sur la confiance. Il se distingue de la lettre de change de façon nette; la lettre de change était une monnaie professionnelle – même si son usage au XVIIe siècle dépassa la corporation des marchands – et nominale, or le billet, qui fut d’abord un document marqué du nom du bénéficiaire, ne le fut plus au XIXème siècle et passa de main en main, anonymement. La lettre de change est payable à échéance; le billet de banque est immédiatement payable à vue, sur simple présentation. »
(Clarisse Herrenschmidt Les Trois écritures Langue Nombre Code NRF Gallimard 2007)
Confiance. Nous sommes dans le champ lexical de la fiance dont nous avons le mot fiancé(e) envers qui on est engagé par une promesse. fidere « avoir confiance, se confier ». Croyance, foi , confiance :
« Que l’on parle de  crédit  (de creditum, « ce à quoi l’on croit ») ou de monnaie fiduciaire  ( ce en quoi l’on a foi, fides), dans les deux cas, on évoque tout ce qu’un emprunt, un livret d’épargne, un investissement ou un billet de banque doivent à des phénomènes de croyance. Surtout, on a affaire, dans tous ces cas, à des effets parfaitement réels et mesurables de phénomènes d’adhésion imaginaire.
(Yves Citron Esquisse d’une économie politique des affects  in Yves Citton et Frédéric Lordon, Spinoza et les sciences sociales : de la puissance de la multitude à l’économie des affects, Paris, Éditions Amsterdam, 2008, p. 45-123)
J’y reviens plus bas.

L’hubris des indulgences

Pour comprendre ce que Lucien Febvre appelle, dans son livre Martin Luther, un destin (PUF), « l’affaire des indulgences » qu’il qualifie d’ouverture au drame de la Réforme, un certain nombre de considérations doivent être prises en compte. Ce sont les ingrédients d’une crise de confiance, dans un monde où la religion et l’église tenaient une place si essentielle que nous avons du mal à comprendre aujourd’hui et qui faisait
« que les gens de cette époque ressentaient avec la même angoisse le manque de certitude dans la foi que nous, aujourd’hui, l’absence de sécurité des marchés financiers ou de la paix mondiale »
(Heinz Schilling : Luther, un rebelle dans un temps de rupture Salvator p.15)
Sans revenir au contexte général de mondialisation à l’époque, déjà étudié, je retiendrai cependant ici, ceci :
« Avec l’invention de l’imprimerie, les progrès de la métallurgie, l’emploi de la houille blanche, l’utilisation de chariots dans les mines, une nette progression dans la production des métaux et des textiles marque la seconde moitié du XVè siècle; c’est alors que commencent à être fabriqués et utilisés les premiers canons et autres armes à feu; l’amélioration de la construction des caravelles et des techniques de navigation permet l’ouverture de nouvelles routes maritimes.
Des capitaux. des marchandises plus abondantes. des vaisseaux et des armes: voilà les moyens de l’essor du commerce, des découvertes, des conquêtes.
Dans le même mouvement et sur la même base de la décomposition de l’ordre féodal, de grands monarques rassemblent, conquièrent, tissent par les mariages, forgent dans la guerre des empires et des royaumes. Bien avant que soit réalisée l’unité nationale, les États renforcés travaillent à élargir leur autonomie par rapport à la papauté ».
(Michel Béaud : Histoire du capitalisme 1500-2010. Nouvelle édition Points Seuil 2010. p 28)
Décomposition de l’ordre féodal. La morale du Moyen Âge prônait le juste prix et prohibait le prêt à intérêt. Elle commence à être sérieusement ébranlée, ajoute Michel Béaud qui cite à cet endroit Georges Bataille, lequel précise que demander des intérêt revient à faire payer du temps qu’on disait « être la chose de Dieu » :
« Le riche a des réserves : que le pauvre vienne à manquer, le riche qui l’empêche de mourir de faim, sans être lui-même gêné, pourrait-il au remboursement exiger davantage qu’il n’avança ? Ce serait faire payer le temps, qu’au contraire de l’espace, on disait être la chose de Dieu et non des hommes»
(G. Bataille. La Part maudite, p. 166).
Les indulgences sont elles-mêmes aussi une façon d’acheter du temps, de raccourcir le temps terriblement long du purgatoire dont nous avons vu combien il se rapprochait de l’enfer, on pourrait dire aussi un crédit d’impôt à faire valoir dans l’au-delà alors que le prêt cesse d’être une œuvre de charité. C’est pour répondre à la question des taux usuraires que le Concile de Latran en 1515 donne son accord aux Monts de piété en rejetant l’usure tout en entérinant le principe des intérêts.
« En prêtant de l’argent sur gages moyennant un intérêt, le Mont-de-piété ne pratique pas l’usure. Il ne demande rien à ses débiteurs pour l’usage de l’argent prêté et ne poursuit pas le gain à l’occasion du prêt. La cause finale des avances consenties par la banque est la charité. Les personnes qui ont recours à elle, n’ont à rendre en vertu du contrat de prêt que les sommes empruntées. Mais la cause finale de l’intérêt se trouve dans le contrat de louage de service (locatio operarum) qui de par son essence est un contrat à titre onéreux »
(Maurice Weber: Les origines des Monts-de-piété. Rixhem, Strasbourg, 1920. Cité par Guillaume Pastureau : Le Mont-de-piété en France : une réponse économique aux problèmes sociaux de son époque (1462-1919).  Note 2 ; Revue d’histoire de la protection sociale. En ligne )
Dans ce contexte, les ambitions de pouvoir coûtent cher. Les dépenses de prestige et de représentation du Pape avec la reconstruction de la Basilique Saint Pierre à Rome pour laquelle Jules II, pape guerrier, avait édicté une Bulle d’indulgences et les ambitions d’Albert de Brandebourg, candidat Hohenzollern au trône archi-épiscopal de Mayence, forment le « prélude nécessaire à l’affaire des indulgences proprement dites » comme l’écrit Lucien Febvre qui parle d’abus inouï qu’un homme de 24 ans parvienne à cumuler, fait sans précédent et interdit par le droit canon, deux archevêchés et un évêché, moyennant finances empruntées au banquier Fugger. Un scandale sur lequel Luther est resté muet, accuse Lucien Febvre quand bien même on peut admettre qu’il ne connaissait pas l’accord passé par le pape et Albert de Brandebourg laissant à ce dernier la moitié des recettes. Nous sommes en 1514.
En 1515, la Bulle d’indulgences fut renouvelée pour 8 ans, cette fois par Léon X à l’intention des deux provinces ecclésiastiques de Magdebourg; et de Mayence au terme de l’accord de partage moitié pour la Curie, moitié pour Albert de Brandebourg, les intérêts et les frais de gestion pour les banquiers Fugger qui voulaient se faire rembourser les sommes prêtées à l’Archevêque de Mayence, sommes qu’il avait dû verser au Pape afin d’obtenir le cumul des évêchés.
Le commerce des indulgences avait déjà fait l’objet précédemment de critiques. Erasme les met sur le compte de la folie dans son Eloge de la folie paru en 1511. La folie culminera avec l’intervention d’un autre personnage, en 1517 : Le dominicain Johannes Tetzel, sous-commissaire à la vente des indulgences parcoure la province de Mayence et Magdebourg, accompagné par un agent des banquiers Fugger chargé de gérer les finances. Les arguments marketing employés sans vergogne par ce dernier pour vendre sa marchandise formeront la goutte d’eau qui fera déborder le vase.
Dans un texte satirique dont j’ai déjà parlé, Ulrich von Hutten donne la mesure de la démesure en faisant tenir à une bulle papale un discours de marketing en faveur des « indulgences » dont le commerce autorise tous les crimes :
« Allons, qui que tu sois, que tu sois excommunié ou maudit, pour quelque raison que ce soit, pour n’importe quel crime, qui relève du droit, du droit canon, ou des hommes ; qui que tu sois, toi qui as commis un inceste ou un adultère, toi qui as violé des vierges, souillé des mères de famille ; qui que tu sois, toi qui t’es parjuré, qui as commis un meurtre, qui as quitté la religion, plusieurs fois ; toi qui as tué un prêtre, ou qui as transgressé les lois humaines et divines, sois absous et retrouve l’innocence ; toi qui as pris les objets sacrés, qui as pillé les églises, qu’il te soit permis de jouir pour toujours de ces biens, et tu n’auras pas à rendre ce que tu as pris. Écoutez-moi, où que vous soyez, contempteurs de Dieu, hommes privés de toute humanité : en échange de ce petit service, vous pourrez balayer toute l’ordure immonde des plus terribles crimes : le meurtre de cet homme sera suffisant, et n’importe qui peut le commettre impunément »
(Traduction du latin : Brigitte Gauvin in Citations, motifs, sujets : quelques types d’emprunt dans l’œuvre d’Ulrich von Hutten)
Lucien Febvre rappelle d’ailleurs que le propos prêté à Tetzel selon lequel dès que de l’argent sonne dans la caisse l’âme s’envole du purgatoire n’est pas spécifiquement allemand. Pareils propos ont été tenu en France également. On en a témoignage par les condamnations de la Sorbonne.
Comment se passaient ces campagnes de démarchage en quelque sorte à domicile ?
« En grande pompe, le sous-commissaire allait d’un lieu à l’autre. Son action, considérée comme prioritaire, reléguait au second rang la prédication et les cérémonies habituelles. Les confesseurs, dans le cadre de cette campagne, disposaient de pouvoirs exceptionnels, y compris pour des péchés dont l’absolution était réservée d’habitude aux évêques, voire au pape. L’acquisition d’une indulgence coûtait un demi-florin aux petites gens [Au XVIè siècle, un artisan gagnait en moyenne 1 florin par semaine] et au moins vingt-trois aux souverains, aux archevêques et aux évêques. Les indigents pouvaient, dans une certaine mesure, apporter leur contribution sous forme de prières et de jeûne. A côté de l’indulgence proprement dite, les fidèles pouvaient acquérir d’autres grâces : une lettre pour le confessionnal qu’on pouvait, par la suite, en cas de danger de mort par exemple, présenter une fois au confesseur pour obtenir à nouveau l’absolution générale et l’indulgence plénière, Tout cela, avec d’autres avantages à acquérir moyennant paiement, était précisé dans l’ Instruction sommaire de quarante-quatre pages publiée en 1517 au nom d’Albert de Brandebourg »
(Marc Lienhard : oc)
Il est important de noter que c’est d’abord la démesure de cette forme de recettes spirituelles du Vatican qui a choqué Luther et ses contemporains. Luther avait lui-même acquis, pour des parents défunts, des indulgences lors de son séjour à Rome. Il en existe au moins une qui porte son nom. Elle avait été accordée au couvent dont il était moine. Le moine de Wittenberg n’a pas eu de contact direct avec les  marchands de rémissions car le Prince électeur Frédéric de Saxe dont la religion de la grâce passait par une considérable collection de reliques leur avait interdit sur son territoire pour cause de concurrence. « La concurrence spirituelle se doublait d’une concurrence dynastique » avec Albert de Brandebourg, écrit Mathieu Arnold, qui apporte une précision historique :
« Toutefois, si l’indulgence n’était pas prêchée en Saxe, les ouailles de Luther n’eurent aucune peine à l’acquérir loin de là […]. Il n’est pas rare que des biographes de Luther relient sa réaction à certaines expériences pastorales amères qu’il aurait faite : ses paroissiens auraient refusé de faire pénitence, brandissant les indulgences qu’il avait acquises auprès de Tetzel. Certes, même si Luther n’était pas le pasteur de la paroisse de Wittenberg, il pouvait être amené à en confesser les fidèles ; toutefois nulle part il n’a écrit – ni même rapporté dans ses propos de table – avoir observé, dans le cadre de la confession, les effets délétères de la prédiction des indulgences sur ses ouailles »
(Matthieu Arnold Luther Fayard p. 108)
Tout est ci-dessus dans l’incise dans le cadre de la confession. Certes, il l’a peut-être entendu par ailleurs, hors cadre de la confession. C’est très curieux ce refus de toute impulsion extérieure. Il faut absolument que Luther soit poussé par une force purement intérieure qui ne doit rien à un vieux monde qui s’écroule, comme si l’une pouvait être séparée de l’autre. Faire le lien ne signifie pas nier la crise propre au moine et à l’homme Luther. Son effroi et ses angoisses. Par effroi, il était devenu moine avant de constater qu’il n’avait trouvé dans le couvent où régnait une piété comptable (H. Schilling oc p 92) la bonne réponse à ses angoisses. Un propos de table rapporte que Luther avait entendu que pour son business, Tetzel n’hésitait pas à affirmer que même quelqu’un qui aurait séduit et engrossé la Vierge Marie pouvait être délivré du Purgatoire en achetant un bout de papier. Il est difficile de faire le tri entre ce qu’a dit et pas dit Luther. Il n’a ainsi jamais écrit ni même rapporté dans ses propos de table qu’il a affiché des thèses sur les portes d’une église, ce qui vu l’importance qu’on lui accordera plus tard est tout de même curieux.
La focalisation sur la question des indulgences ne doit pas faire oublier d’autres phénomènes produisant des effets délétères sur les chrétiens de l’époque : l’état de corruption du clergé qui explique l’accueil rapide et bien venu d’un nouveau souffle dans l’Église. Parmi les éléments de la crise de confiance : l’anticléricalisme qui s’était développé en raison de comportements peu vertueux des gens d’église. Je prendrai, ici, l’exemple de la Ville de Mulhouse dans laquelle la Réforme fut proclamée en juillet 1523, assez tôt, donc. Examinant les causes qui permirent au parti de la Réforme d’établir et de consolider sa prépondérance, celui qui en fut l’archiviste de 1924 à 1961 évoque « le défaut d’ordre et le manque de discipline qui se manifestait ouvertement » laissant les croyants livrés à eux-mêmes ainsi qu’ « un certain relâchement des mœurs parmi les clercs séculiers », bref le dis-crédit qui frappe le clergé
« L’ordre teutonique, collateur de l’église paroissiale, depuis longtemps n’a plus rempli tous les devoirs que lui imposait sa charge. Il a laissé sans titulaire l’office du curé, parfois pendant des années et a provoqué par cette négligence l’intervention voire les remontrances des autorités civiles. Il n’a pas sévi lorsque les clercs logés dans la commanderie remplissaient nuitamment les rues de la ville de leurs cris et de leurs disputes. C’est à ce manque de surveillance sérieuse qu’on peut imputer tous les excès qui se produisirent et qui furent comblés, le 24 juin 1507, par l’assassinat, dans la commanderie même, du curé Jean Bertsch de la main d’un de ses acolytes.
Il ne semble pas y avoir eu régulièrement de commandeur dans la maison de Mulhouse. Rodolphe d’Andlau l’était de 1499 à 1501, Jean-Sébastien de Stetten de 1509 à 1517 et Georges d’Andlau le devint en 1519. Dans les intervalles, la maison n’avait pas de chef et était administrée par le curé, susdit Jean Bertsch, mentionné en 1502 comme « provisor et vicarius » sous le nom de Jean d’Offenbourg.
Depuis 1512 d’ailleurs, la commanderie teutonique, manquant de frères-prêtres, de son ordre, n’était plus à même de pourvoir la cure d’un des siens et devait par conséquent recourir à des prêtres séculiers, qu’elle salariait et auxquels elle conférait l’office du curé.
Dans ces conditions, les adjoints du curé et les autres clercs séculiers avaient beau jeu, puisque toute surveillance et tout contrôle faisaient défaut.
Enfin, l’opposition des Teutoniques à la consécration du nouveau maître-autel, refus qui indisposait tout autant les chapelains que les fidèles et qui dura de 1508 à 1510, suscita un grand mécontentement dans toute la ville. Tous ces faits réunis firent baisser le dévouement et le respect traditionnels à l’égard du clergé séculier et cela à une époque où les idées et les conceptions créées par l’Humanisme et la Renaissance avaient déjà fortement ébranlé l’édifice de la foi.
A ces griefs formulés contre l’ordre teutonique en tant que tête de la paroisse, s’ajoutaient les reproches qu’on adressait à titre individuel aux chapelains. Nous avons déjà mentionné, sans trop y insister, les très nombreux excès et délits, dont les chapelains se rendaient coupables – fornication, concubinage, coups et blessures – et pour lesquels l’officialité leur infligeait des amendes. Il est évident, que seuls les délits portés à la connaissance des autorités diocésaines se trouvaient punis, alors que bon nombre d’autres excès, restant ignorés d’elles, échappaient à la répression. Mais il est certain que la population de la ville, elle, n’ignorait ni les uns ni les autres et ne se gênait pas de critiquer ouvertement les chapelains fautifs pour leur inconduite, ce qui ne contribuait certes pas à rehausser le prestige du clergé et le respect traditionnel que les fidèles lui devaient.
Ces abus se produisaient d’ailleurs depuis de longues années. L’évêque de Bâle en avait été informé et s’était efforcé de remédier à cet état de choses. N’ayant obtenu aucun succès, il avait décidé d’envoyer à Mulhouse son fiscal et en avait avisé, le 18 juin 1517, les autorités de la ville en précisant que son mandataire devait « mettre fin à la vie licencieuse que mènent les prêtres» et en priant le Magistrat de prêter aide et assistance à son envoyé. De fait, cette nouvelle tentative de supprimer les abus et excès des clercs fautifs n’eut pas le résultat espéré par l’évêque ».
(Marcel Moeder : L’Eglise de Mulhouse au Moyen-Âge Publications de l’Institut des Hautes études alsaciennes. Tome XVI. Editions F.-X. Le Roux Strasbourg-Paris 1957 pp 105-106. N.B. Pour être tout à fait précis, ainsi que me l’écrit l’actuelle responsable des Archives, Marcel Moeder a été nommé en 1924 adjoint de L.G. Werner, archiviste en titre de la ville de Mulhouse et lui a succédé à ce poste en 1950, jusqu’en 1961).
Pas étonnant qu’on ne fasse « plus confiance aux promesses de salut de la caste des prêtres » (H. Schilling). L’évêque conduit à faire appel aux autorités municipales pour mettre au pas les ecclésiastiques qui dépendent de lui, on ne décrit pas mieux l’état de crise qui conduit en même temps à l’affirmation d’un nouveau pouvoir municipal face à un clergé qui se vit dans une extraterritorialité, hors juridiction dans une sorte de contre société qui aurait ses propres lois. La Réforme est aussi un retour à l’ordre, non sans lien avec les villes :
« Avec la Réforme, la discipline ecclésiastique et sociétale devient ensuite un trait fondamental de la chrétienté latine, et ce dans toutes les confessions et tous les États confessionnels ; elle se répandit et fut institutionnalisée spécialement dans le calvinisme, et, à son tour, par l’Eglise romaine à travers la confession et les exercices spirituels des nouveaux ordres religieux, en particuliers celui des Jésuites.»
(Schilling oc p 990)
Il n’y avait pas besoin des « indulgences » pour se sentir mal dans cette société et dans cette église-ci. Elles ne sont que la partie immergée de l’iceberg.
C’est dans ce contexte que celui qui s’appelait encore Martin Luder allait devenir Martinus Eleuthérius, puis Luther. Il était lui aussi dans un processus de mise en question de son engagement monacal. Il gardera longtemps après avoir quitté le couvent ses habits de moine. Il est alors professeur de Bible à l’université récemment créée de Wittenberg. Heinz Schilling a sans doute raison d’insister sur le l’importance du lien entre la Réforme et l’Université. Dans les 95 thèses – en latin – qu’il propose à la discussion universitaire – qui n’aura jamais lieu -, Luther ne s’attaque pas directement aux indulgences mais c’est quand même un peu tout comme. Surtout il procède à un changement de paradigme. Il ne faut pas oublier aussi que Luther avait une vision particulièrement pessimiste de la nature humaine. Voici la première de ses 95 thèses :
Thèse I : En disant « Faites pénitence ( …)[Mt 4,17]», notre Seigneur et Maître Jésus-Christ a voulu que toute la vie des fidèles soit une pénitence.
Matthieu 4,17 : Tut Buße, denn das Himmelreich ist nahe herbeigekommen ! Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche. Les différences de traduction de la Bible sont souvent assez drôles. La nouvelle traduction en français dit : Changez ! Le règne des cieux est proche. Pas tout à fait la même chose. Changer de langue, c’est changer de religion.
Ce que les contemporains de Luther pensaient acheter en acquérant le bout de papier du pape, c’était précisément un rabais sur les pénitences quand ce n’était pas un ticket VIP pour le ciel et la grâce.
Il y a là, dans la référence biblique à Matthieu 4,17, écrit Peter Sloterdijk, « dans la pénitence non défendable, non manipulable, non achetable, tout le programme de la Réformation ». (Peter Sloterdijk Nach Gott /Après Dieu Suhrkamp 2017). Le philosophe assure que, ceci posé, tout le reste en découle aisément. Le démontage des indulgence devient un jeu d’enfant : rien ne saurait en effet remplacer la pénitence, aucun papier fût-il béni par le pape. On peut même dire qu’il n’y a plus rien à disputer. Cela ne le sera d’ailleurs pas. Ni là, ni devant l’Empereur à Worms. Les attaques seront centrées sur ce qui apparaît comme contestant le pape.
Thèse XVI. L’enfer, le purgatoire, le ciel semblent être différents autant que le sont le désespoir, le quasi-désespoir, la tranquillité de l’âme.
En distinguant d’un quasi l’enfer du purgatoire en les comparant à un désespoir et un quasi-désespoir, « desesperatio, prope desesperatio », il ouvre avec ce petit mot latin de prope (= presque, quasi), poursuit Sloterdijk, un espace d’espérance. Une espérance attendue par lui et ses contemporains. On notera que le virtuose en exégèse de la lettre biblique qu’il deviendra ne dit pas (encore) qu’il n’est pas fait mention de purgatoire dans la bible, en tous cas du mot lui-même. Il est encore dans l’ancienne scolastique. A l ‘absence de sécurité qu’offrent des indulgences discréditées, il oppose une nouvelle conception de la foi, de la fidélité, de la croyance.
En disant que toute la vie terrestre est une vie de pénitence, ce qui finira par signifier une vie de travail, il procède, ajoute Sloterdijk, à « un pré-positionnement du purgatoire » dans l’ici-bas en quoi selon lui consiste la Réforme : le purgatoire pour tous et dès maintenant et non post-mortem. Les couvents deviennent dès lors superflus.
Comme le note Bernard Stiegler dans Mécréance et discrédit I, le negotium va se substituer à l’otium. Ce dernier terme désigne le temps consacré à la méditation, au loisir studieux, à des formes d’ascèse. Luther y contribuera par sa condamnation du monachisme (i.e. qu’une vie pieuse ne conduit pas au salut) et par l’introduction de la notion de Beruf.
« Dans la notion de profession-vocation [Beruf] s’exprime […] le dogme central de toutes les dénominations protestantes, lequel réprouve la distinction qu’introduisent les catholiques dans les commandements moraux chrétiens entre praecepta et consilia et lequel reconnaît comme seul moyen de mener une vie agréable à Dieu, non pas de renchérir sur la moralité intramondaine par le moyen de l’ascèse monastique mais exclusivement d’accomplir les devoirs intramondains, tels qu’ils découlent de la position de chaque individu dans la vie ; position qui,  de ce fait, devient sa profession-vocation [Beruf] »
(Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme Traduction Jean Pierre  Grossein. Tel Gallimard pp 66-72)
Je n’entre pas plus avant dans les suites de cette histoire qui se déroule ensuite dans un jeu compliqué de rivalités entre les réformateurs, princes électeurs allemands, l’empereur et le Vatican, s’instrumentalisant les uns, les autres. Luther a bénéficié d’un nombre tellement incroyable de circonstances favorables, que l’on ne peut qu’ être enclin à conclure que son positionnement répondait à son époque. Luther a frappé par sa façon de tenir tête à l’empereur en disant qu’il ne pouvait faire autrement que croire en ce qu’il croit et qu’il tirait de la lettre de la Bible. Il a donné à lire à ses contemporains la Bible en allemand mais il n’a pas été le seul et il faudra encore du temps pour qu’elle entre dans tous les foyers. Avec d’autres, il a apporté une religion de consolation et de salut par le travail et sauvé la chrétienté et le pape. A côté de lui, puis un peu plus tard de Calvin, arrive côté catholique un troisième réformateur : Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des Jésuites.
Cette histoire aujourd’hui présentée comme exclusivement positive a une face très sombre, bien des tâches obscures qu’on ne saurait occulter : pour Luther, antisémitisme et appel au massacre des paysans auxquels personne ne songera à dédier un requiem, à l’exception, dans le domaine de l’architecture, d’Albrecht Dürer, auteur d’un projet de monument, mais aussi avec la Contre Réforme,  mise à l’index et Inquisition, entreprises de colonisation. Aucune des religions désormais divisées n’armera ses fidèles contre la violence, ce que réclamera à la même époque sans cesse Érasme. Pas moins de huit guerres de religion dans la seconde moitié du 16ème siècle. avant que ne commence une autre guerre, celle de Trente ans. L’année du cinq-centenaire de Luther n’est pas encore achevée que l’offensive éditoriale sur le quatre centenaire du début de la guerre de Trente ans a déjà commencé.

Notre époque de mécréance et discrédit

Dans la vitrine de l’Église réformée de Lörrach : « Réformation au lieu de halloween », ‘Des thèses à la place des potirons »

Le pseudo carnaval d’automne concurrence, le 31 octobre, la journée de la Réformation.

Vous prendrez bien un peu de Luthérol ? Ci-dessus, une vitrine avec un ensemble d’objets estampillés Luther, rassemblés par le Musée des Trois frontières de Lörrach dans le cadre de l’exposition les réformes dans le Rhin supérieur
Je reprends le fil du début. Le sous-titre est un clin d’oeil au livre de Bernard Stiegler paru en 2004 aux éditions Galilée Mécréance et discrédit dans lequel il explique, en associant crise de la croyance et du crédit comme caractéristiques de notre époque, que pour que se constitue une nouvelle époque, avec de nouvelles civilités et de nouveaux modes de vie, il faut que la mutation technique se dédouble d’une civilisation réinventée. C’est ce qui s’est passé avec la Réforme au sens large du terme. Si Heinz Schilling amplement cité fait de Luther un rebelle dans un temps de rupture, il oublie d’y associer la rupture qui l’a précédée qui est, elle, technique. Au moins certains aspects y sont en filigrane alors qu’ils sont totalement absents du livre de Matthieu Arnold malgré l’affirmation qu’il ne creuse pas que la Réforme fut la fille le l’imprimerie et de la langue vernaculaire, ce n’est pas rien, tout de même !
Bernard Stiegler :
« … il y a eu le mouvement très important de la Réforme, lié à l’apparition de l’imprimerie, c’est-à-dire une nouvelle forme d’hypomnèse [techniques de mémoire], contexte de la révolte de Luther contre son monastère et de sa nouvelle conception de l’ecclésia [assemblée]. Luther est un moine qui vient affirmer la possibilité d’un otium du peuple, soutenant qu’il faut que les fidèles sachent lire parce c’est dans un rapport direct au texte, dans la confrontation directe avec la parole du Christ, que la créature peut être et rester fidèle. Or, l’église est devenue, aux yeux de Luther, un système fiscal qui éloigne de la foi. Et Luther conçoit ainsi un otium du peuple que la contre-réforme prend rapidement à son compte, à travers Ignace de Loyola, au nom du pape cette fois-ci, et c’est ainsi que les jésuites apparaissent et développent leur discours sur l’alphabétisation, faisant du dimanche, et à travers le missel, le jour d’une pratique hypomnésique pour tous ».
L’entretien dont est extrait ce texte s’intitule significativement il n’y a plus de dimanche possible. A l’ère du capitalisme 24h/24. On n’attend plus des dimanches que l’ouverture des magasins. Dans la zone frontalière où je vis, des que dans l’un des pays il y a un jour férié,  d’origine religieuse ou pas, les gens se précipitent chez le voisin faire des achats.
Bernard Stiegler interprète la Réforme liée à l’imprimerie entre autre comme une thérapetique de la lecture. L’otium dont il parle est une notion qui, ici, s’oppose à ce qui s’appelle trivialement le loisir ou le temps libre, en ce qu’il ne s’agit pas d’un temps de consommation mais d’un temps d’une pratique qui « donne la liberté de prendre soin de soi au nom de quelque chose de supérieur à soi ». Ce quelque chose de plus grand que soi peut s’appeler Dieu, ou le Parti, morts tous les deux, ou tout autre chose dès lors qu’il désigne une pratique d’existence, souvent liée à des rituels, qui aille au-delà de la simple subsistance. L’otium du peuple, expression qui  s’amuse de l’opium du peuple que serait pour certains la religion, est à la fois historiquement l’accès du peuple à la lecture de la bible et une pratique collective, celle de l’assemblée.
Si dans la plupart de ces derniers livres, Bernard Stiegler revient sur ce qu’il s’est produit au moment des ruptures ayant conduit à la Réforme, c’est parce que quelque chose a commencé là qui s’achève aujourd’hui et qu’il faut repenser les questions actuelles d’une certaine façon à la lumière de ce qui s’était passé à l’époque. En 2011, Bernard Stiegler avait intitulé les Entretiens du Nouveau Monde Industriel « Confiances, Défiances et Technologies ». Je m’en souviens d’autant mieux que j’y étais intervenu.
Dans le texte de présentation du colloque il notait :
« Quelle que soit sa forme, une société est avant tout un dispositif de production de fidélité. Croire en l’autre – et non seulement lui faire confiance – veut dire que l’on compte sur lui au-delà même de tout calcul, comme garant d’une inconditionnalité ; c’est à dire comme garantissant des principes, une droiture, une probité, etc. Ce sont les rôles tenus par les parents, les curés, les instituteurs, les agriculteurs, les officiers, etc. Ces personnages sont en cela chargés d’une sorte de mission surmoïque : ceux qui croient en eux investissent en eux – et aussi bien, dans la Nation, dans le Christ, dans la Révolution, mais aussi dans le projet social qu’ils incarnent et que doit aussi incarner tout entrepreneur selon Max Weber »
(in Les entretiens du nouveau monde indusriel 2011)
Nous vivons nous aussi dans une démesure financière et ne croyons plus en rien. Non seulement la classe politique est discréditée mais aussi l’industrie (agroalimentaire et pharmaceutique ou encore automobile en particulier), également les institutions scientifiques et de santé, par exemple, ainsi que les organismes de régulation qui ne régulent d’ailleurs pas grand chose, en tous les cas du point de vue citoyen. Nous ne croyons plus au progrès, nous consommons frénétiquement des nouveautés, ce qui n’est pas la même chose. L’inflation de cartes de fidélité sonne comme un témoignage de son manque.
Je me souviens avoir vu en son temps, cela devait être en 1973, dans le cadre des Mercredi du Théâtre, dans une production de la comédie de Caen, la pièce de Dieter Forte aujourd’hui largement décriée en Allemagne et qui s’intitulait : Martin Luther et Thomas Münzer ou les débuts de la comptabilité. J’en ai surtout retenu le dernier aspect qui était l’élément surprenant : les débuts de la comptabilité. Un nouveau type d’écriture se mettait en place, l’écriture comptable qui bénéficiera aussi du développement de l’imprimerie. Le premier traité de comptabilité date de 1494. Nous avons vu comment Copernic en 1517 commençait à poser la nécessité d’une mesure fiable de la monnaie, lui permettant d’être quantifiable afin d’assurer la confiance entre les partenaires commerciaux.
«  … la Réforme installe une nouvelle conception de la foi. Lorsqu’advient l’imprimerie, et qu’elle se combine avec la crise de foi que provoque en Luther la pratique des indulgences, et sa perte de la foi non pas en Dieu, mais en son représentant sur Terre, le pape, c’est-à-dire le père, un nouveau stade de l’écriture advient qui conduira aussi au papier monnaie, aux billets de banque, aux lettres de change, aux assignats, et finalement au dollar, sur lequel il est écrit cette devise: « ln God we trust ».
Bernard Stiegler : Inquiétude, défiance, discrédit à l’aube d’un nouveau monde industriel in Confiance, croyance, crédit dans les mondes industriels Fyp Editions p23)
Le capitalisme transforme la fidélité en confiance, laquelle repose sur la calculabilité.
>« …le capitalisme a transformé la nature de l’engagement qui structurait la société occidentale – fondée sur la foi propre à la croyance religieuse monothéiste – en confiance entendue comme calculabilité fiduciaire. Cependant, la crise du capitalisme qui s’est déclenchée en 2007-2008 nous a appris que la transformation de la fidélité en calculabilité opérée par les appareils fiduciaires, a rencontré une limite où le crédit s’est massivement renversé en discrédit. ».
(Les entretiens du nouveau monde indusriel 2011, Doc citée) )
Avec le développement du numérique réapparaissent de grandes questions que posa l’imprimerie, et qui déclenchèrent en grande partie les réformes :
« Lorsque cette imprimerie deviendra électronique, s’écrira dans le silicium et circulera à la vitesse de la lumière – ce que nous vivons aujourd’hui -, elle donnera des instruments financiers de titrisation qui peuvent paraître diaboliques. Avec l’époque de Luther, l’écriture qui forme un nouveau stade de la communauté religieuse des fidèles et une nouvelle forme de cette fidélité qu’est la foi commence, ce qui va engendrer une fiduciarité qui va elle-même conduire à une confiance d’un nouveau type parce que sans foi (sinon sans loi) et même contradictoire avec toute foi. »
Bernard Stiegler : Inquiétude, défiance, discrédit à l’aube d’un nouveau monde industriel in Confiance, croyance, crédit dans les mondes industriels Fyp Editions p23)
Ce qui me frappe dans les réformes protestantes qui ne réussiront pas à s’installer à l’échelle de l’Empire germanique (les protestants ne forment aujourd’hui qu’un tiers de la population pour une même proportion de catholiques), c’est la manière dont elles sont fortement liées à la territorialisation et à l’urbanisation. Et à la langue. En Alsace, s’est développé un mélange singulier de luthéranisme et d’humanisme rhénan teinté de calvinisme avec par endroit des zestes de Zwingli. Cela conduira quand le capitalisme s’installera vraiment, c’est-à-dire avec l’industrialisation et la division en classes, à de curieuses inversions avec, par exemple, à Mulhouse, une bourgeoisie protestante francophone et une classe ouvrière, venue des campagnes, catholique et germanophone. Il n’est peut-être pas inutile d’y repenser au moment où se repose la question des territoires qui devrait permettre de renforcer à la fois les singularités et leurs coopérations, les unes n’allant pas sans les autres.

Luther sans fin

La figurine playmobil de Luther avec une plume à la main droite et une bible dans la main gauche avait fait polémique en raison du mot Ende (fin) figurant (à gauche sur l’image) sous les livres de l’ancien testament, ceux en hébreu alors que commence sur l’autre page le nouveau testament.   Une nouvelle édition a supprimé le mot fin (Source) :

Publié dans Histoire | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire

Histoire mondiale de l’année 1517

Le moine et le rhinocéros. Couverture du livre de Heinz Schilling consacré à l’histoire mondiale de l’année 1517 qui a largement inspiré cette chronique

L’Allemagne s’apprête à commémorer le cinq-centenaire de l’année 1517, année de la réformation. Pour l’occasion, un jour de congés pour tous, cette année, et pas seulement dans les laenders protestants. Le 31 octobre 1517, en effet, à Wittenberg, en Saxe, loin du monde, aux confins de la civilisation comme il le disait lui-même, un certain Martin Luder, moine de son état et professeur de bible, publiait, aux fins d’une discussion universitaire, 95 thèses (on pourrait dire aujourd’hui qu’ils ont la forme de 95 tweets), en latin, amorçant la contestation notamment de la mercantilisation de la rémission des péchés par l’Église de Rome. Il avait 35 ans, plus tout à fait un jeune rebelle. Il ignorait encore ce que sa publication allait provoquer. Mais ses tweets allaient se diffuser sur les réseaux sociaux de l’époque, celui des imprimeurs, avides de nouveautés. S’il était loin d’imaginer ce que cela allait produire, peut-être en avait-il la prémonition car, désormais, il se met à signer Martinus Eleutherius (eleutherius= en grec le libre) qui allait devenir Martin Luther. Voulait-il plus simplement se débarrasser de ce nom de Luder, le nom du père, qui en outre, à l’époque, signifiait l’appât (aujourd’hui luder se traduit plutôt crapule ou garce) et se prêtait aux moqueries ? Luther s’est beaucoup bagarré sur le sens des mots. Imagine-t-on ce qu’aurait donné la nouvelle traduction de la Bible si son auteur avait été un certain Martin Luder, Martin la crapule ? Ce ne sont que des spéculations mais elles servent à produire des livres. Et sans mystère pas de mythologie !
Dans l’Histoire mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron et subdivisée en années, il n’y a pas d’année 1517. On y passe directement de 1515, date bien connue, à 1534, année où Jacques Cartier fait, à François Ier, récit de son premier voyage vers les terres neuves, puis à l’année 1536 consacrée à l’internationale calviniste. Le calvinisme y est défini comme la « Réformation des nomades ». Si l’on admet cette thèse, le luthéranisme serait alors, lui, la Réformation de la territorialisation, quoiqu’on n’imagine pas Calvin sans la ville (Genève). En France, y compris avec google.fr, on ne semble connaître de Martin Luther que Martin Luther King
Si 1517 n’est pas un sujet dans cette histoire française, il n’en va pas de même pour l’Alsace, à l’époque pour partie, dans la sphère du Saint Empire romain germanique et, pour une autre plus au sud, dans celle des cantons suisses (Cf.), bien que Luther n’y soit pas et de loin la seule référence à la Réforme. Le musée des Trois frontières (France Allemagne Suisse), de Lörrach, parle à juste titre, pour la région et l’exposition qu’elle y consacre, des Réformes au pluriel, un pluriel tout à fait bienvenu.

L’Europe s’ouvre au monde

« Partie à la recherche des épices de l’Asie, l’Europe rencontre … l’or et l’argent de l’Amérique. Pour les conquérir, Hernando Cortez s’empare du Mexique en 1519, Francisco Pizarro, du Pérou en 1531 et Diego de Almagro, du Chili en 1535. Dès lors, rien n’empêche les métaux précieux de se répandre sur tout le continent. On estime qu’entre 1492 et 1550 leur stock, d’abord essentiellement constitué d’or, puis à prédominance d’argent, a été multiplié par un coefficient de 8 à 12. Un phénomène inattendu se produit alors: dans toute l’Europe, les prix s’accroissent à une vitesse vertigineuse. Les victimes sont comme toujours les titulaires de revenus fixes (ouvriers et nobles peu fortunés passant leur temps aux armées) alors que les propriétaires nobles ou bourgeois, vendant leurs produits, les commerçants et les banquiers, en sont les bénéficiaires. Ainsi, s’opère définitivement la transition entre deux mondes, le monde médiéval gouverné par sa règle de modération dans sa poursuite du lucre et sa condamnation du gain pour le gain et le monde nouveau où le marchand va devenir roi. Désormais l’or pourra tout acheter. .. jusqu’au salut des âmes ; L’or, dit Christophe Colomb, est le trésor, et celui qui le possède a tout ce qu’il faut en ce monde, comme il a aussi le moyen de racheter les âmes du Purgatoire et de les installer au Paradis. L’Église rentrera dans ce jeu-là lorsqu’en 1515, le pape Léon X accordera des indulgences à tous ceux qui contribuent financièrement à l’achèvement de la basilique Saint-Pierre de Rome. La violente réaction de Martin Luther (1483-1546), qui déclenchera la Réforme, n’ira cependant pas – même si elle s’inscrit dans la ligne d’un retour vers le passé – jusqu’à condamner le principe de tout commerce de l’argent, dès lors que les taux ne sont pas usuraires ; quant à Calvin (1509-1564), Max Weber (1864-1920) a montré comment sa conception de l’ascétisme laïc combinée à la réhabilitation de la réussite dans les affaires a efficacement contribué à l’accumulation sur laquelle devait s’appuyer l’essor du système capitaliste. »
(René Passet : Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire. Éditions Les Liens qui Libèrent p. 104)

« Le moine et le rhinocéros »

L’Europe ne rencontre pas seulement l’or et l’argent provenant d’ailleurs. Elle en développe aussi elle-même. On ne comprend pas la Réforme allemande si l’on oublie la richesse, due aux mines, de la Saxe et celle de son Prince-électeur, protecteur de Luther et courtisé par le Pape. L’Europe rencontre aussi une autre humanité et bien plus généralement encore d’autres formes de vie jusqu’alors inconnues.
L’historien allemand, Heinz Schilling, par ailleurs biographe du réformateur, qui a eu la bonne idée de nous proposer une histoire mondiale de l’année 1517, donne l’exemple du rhinocéros Odyssée arrivé au Portugal en 1515, envoyé à son roi par le gouverneur de l’Inde portugaise qui l’avait reçu en cadeau du sultan de Cambay (Cujarat). Dürer, peut-être ne croyant pas à la vitesse de communication du dessin qu’un commerçant de Nuremberg lui avait envoyé, l’a antidaté. Puis en a fait une gravure sur bois que les nouvelles techniques d’imprimerie se chargeront de diffuser.

Albrecht Dürer : le rhinocéros Odyssée

Le texte au dessus du dessin dit ceci :
« En l’année 1513 après la naissance du Christ, on apporta de l’Inde à Emmanuel, le grand et puissant roi de Portugal, cet animal vivant. Ils l’appellent rhinocéros. Il est représenté ici dans sa forme complète. Il a la couleur d’une tortue tachetée, et est presque entièrement couvert d’épaisses écailles. Il est de la taille d’un éléphant mais plus bas sur ses jambes et presque invulnérable. Il a une corne forte et pointue sur le nez, qu’il se met à aiguiser chaque fois qu’il se trouve près d’une pierre. Le stupide animal est l’ennemi mortel de l’éléphant. Celui-ci le craint terriblement car lorsqu’ils s’affrontent, le rhinocéros court la tête baissée entre ses pattes avant et éventre fatalement son adversaire incapable de se défendre. Face à un animal si bien armé, l’éléphant ne peut rien faire. Ils disent aussi que le rhinocéros est rapide, vif et intelligent. »
En observant bien l’image, on remarque la présence d’une deuxième corne et l’on glisse de la réalité à la chimère. Qui nous rappelle les rôles des monstres prophétiques à cette époque. Je quitte le livre de Heinz Schilling pour celui d’Abi Warburg, et son essai sur La divination païenne et antique dans les écrits et images à l’époque de Luther dans lequel il parle beaucoup des pratiques astrologiques dans l’entourage de Luther, pratiques auxquelles, selon lui, Luther n’adhère pas contrairement à son ami Philippe Melanchthon. Il y a en effet cet autre dessin de Dürer :

Albrecht Dürer : Le pourceau monstrueux de Landser. Gravure

Abi Warburg commente ainsi :
« […] l’image du rejeton difforme d’une truie, qui à première vue n’a rien de politique ou de fatal, montre qu’à cette époque Dürer se sentait très à l’aise dans cette région des monstres prophétiques. Cette gravure sur cuivre représente la truie prodigieuse de Landser qui naquit en 1494 dans le Sundgau [Sud de l’Alsace]. Ce monstre n’avait qu’une tête, mais deux corps et huit pattes. On a pu démontrer que Dürer avait utilisé comme modèle une feuille volante illustrée que Sébastien Brant, l’érudit du début de la Renaissance, avait publiée en 1496 en latin et en allemand. Comme bien d’autres feuilles du même genre, elle est dédiée à l’empereur Maximilien et soutient sa politique au moyen de prédictions. Dans le texte, Brant se présente très consciemment comme un augure antique (ce qui est très significatif pour les idées que nous développons ici), et il place son exégèse politique sous le patronage de la truie prodigieuse de Virgile, qu’un augure montre à Enée : Qu’est-ce que cette truie va nous apporter? Mais je pense aussi au fond de moi-même que la truie nous donne à lire l’histoire et annonce les choses à venir, comme celle qu’Enée trouva avec ses petits sur le sable du Tibre …
C’est vraiment une Edition spéciale / horreurs de la nature mise au service de la politique du jour. Sébastien Brant aurait pu s’appuyer encore sur bien d’autres ancêtres, encore plus anciens et encore plus vénérables; son horrible fait divers actuel se lisait déjà en caractères cunéiformes sur des tablettes d’argile assyriennes. Nous savons que vers le milieu du VIle siècle av. J.-c. le prêtre-oracle Nergal-Etir rapporte au roi Assarhaddon la naissance d’un cochon à huit pattes et à deux queues ; il en déduit que le prince allait s’emparer du royaume et du pouvoir, et il ajoute que le boucher Uddanu avait salé la bête, sans doute pour la conserver dans les archives de la maison royale.
Il est scientifiquement établi depuis longtemps que les arts divinatoires romains sont en rapport direct avec les techniques mantiques babyloniennes, à travers l’Etrurie. Mais si le lien entre Assarhaddon et Maximilien s’est maintenu pendant plus de 2000 ans, c’est grâce aux soins des savants archéologues, mais surtout à cause de ce besoin primitif inné qui pousse les hommes à rechercher une causalité mythologique. Cependant, l’état d’esprit babylonien est déjà dépassé en fait dans la gravure de Dürer: il n’y a aucune inscription, il n’y a plus de place pour l’oracle de Nergal-Etir/Brant. C’est l’intérêt pour les sciences de la nature qui sert d’aiguillon. »
(Abi Warburg Essais florentins traduction Sybille Müller présentation Eveline Pinto Klienckseick 1990 pp 277-278).

1517 Bataille de Verdello près de Bergame.

Une autre forme de chimère, si l’on peut dire, est constitué par le récit de la bataille de Verdello. Heinz Schilling ouvre le prologue de son livre en évoquant l’histoire fantastique d’une bataille qui se serait déroulée non loin de Bergame en décembre 1517. Nicolas Le Roux raconte lui-aussi cette histoire à propos de l’invention de la Renaissance
« Près de la bourgade de Verdello, on assista à plusieurs reprises au spectacle de formidables armées sortant d’un bois, au son des tambours et s’affrontant dans un tonnerre d’artillerie. Des porcs apparurent ensuite, qui se livrèrent à leur tour à un combat sans merci. Le pape fut informé de ces apparitions, dans lesquelles il vit un signe de la menace que le sultan faisait peser sur la chrétienté. »
(Nicolas Le Roux : 1515 L’invention de la Renaissance Armand Colin p.208).
Il cite un extrait du journal du bourgeois de Paris
(1518.) Au dict an 1517, en janvier, à Rome et par delà, tant en l’air que en terre, en un boys, furent oys plusieurs gens d’armes se combattre, et sembloient estre environ VI ou VIII mille hommes ; et y oyait-on comme coullevrines, bombardes et armures sonner, les uns contre les aultres ; la quelle bataille dura bien une heure ou plus, sans touteffoys rien voyr. Après on oyoit plusieurs pourceaulx, en pareil nombre, se combattre, dont le populaire espouvanté estimoit que ces pourceaux signifioient les infideles mahométistes.
(Anonyme : Journal d’un bourgeois de Paris sous le règne de François Premier)
Heinz Schilling donne cet exemple pour montrer que dans les cours royales, impériales, princières, dans les chancellerie et même à la Curie, on prenait de telles apparitions au sérieux. Il précise que ce récit est paru en feuille volante. Il a parcouru l’Europe. Dans le même ordre d’idée, il y a la conjonction de Saturne – dont Luther s’est moqué – qui « annonçait », prétendait-on, rien de moins que la Guerre des paysans.
Dans l’atlas Mnémosyne d’Abi Warburg figure cette image qui provient du calendrier astrologique de 1515 qui prophétise le malheur pour 1524. Warburg la met en parallèle avec l’image du Zeppelin .

Extrait du calendrier astrologique de Reymann

Source 
On a voulu y voir l’annonciation de la guerre des paysans dont les batailles finales auront lieu en 1525. Il y a eu dans la littérature de masse, écrit Warburg, l’expression d’une peur panique du déluge :
« depuis des années, en effet, on était persuadé que vingt conjonctions, dont seize dans le signe d’eau des Poissons, devaient provoquer en février 1524 une inondation catastrophique de la terre entière. Les physiciens les plus savants en astrologie de l’époque approuvaient avec véhémence ; ou bien ils niaient avec la même ardeur, afin d’apaiser l’humanité inquiète sur l’ordre des plus hautes autorités religieuses ou laïques, en publiant officieusement des écrits rassurants.
Le même Reymann qui composa le calendrier astrologique de 1515 fait partie des prophètes de malheur de l’année 1524. L’illustration de ses Practica montre un poisson géant au ventre constellé d’étoiles (il s’agit des planètes en conjonction) ; l’ouragan dévastateur sort de ce ventre et s’abat sur une ville évoquée par des bâtiments. Cet événement a réuni, sur la droite, l’Empereur et le Pape ; par la gauche arrivent les paysans, Hans portant la houe, conduit par un porte étendard muni d’une jambe de bois et d’une faux : l’antique dieu des semailles semblait tout indiqué pour symboliser ses enfants rebelles .»
(Abi Warburg Essais florentins traduction Sybille Müller présentation Eveline Pinto Klienckseick 1990 pp 265-266).
On ne souligne peut-être pas assez qu’avec l’imprimerie ces images changent de statut. La vérité aussi.
Parmi les signes non évoqués par les deux auteurs, j’y ajoute en 1492, la météorite d’Ensisheim, en Alsace toujours, qui fera l’objet d’une feuille imprimée de Sebastian Brant, d’un dessin de Dürer et d’une diffusion par l’imprimerie. J’ai déjà parlé, aussi, de l’épidémie de danse de Saint Guy qui prend en quelque sorte le relais de la lèpre, torsion à l’intérieur de la même inquiétude, selon Michel Foucault.
A la sphère mentale et à la découverte de mondes exotiques, s’ajoute ce qui est dans la réalité le contact avec une autre humanité. ainsi, pour ne s’en tenir qu’à l’année 1517, le débarquement des Espagnols au Yukapan maya, la visite d’un envoyé de l’empereur à Moscou, l’arrivée d’une mission portugaise en Chine. Heinz Schilling en publie les témoignages correspondants. Les Européens découvrent d’autres civilisations, d’autres mœurs, d’autres religions, d’autres cultures, rituels et … écritures.
La même année s’achève le Concile de Latran par une fin de non-recevoir à toute velléité de réformes – à part peut-être, mais c’était en 1515, l’acceptation des monts de piété – alors que non seulement le monde les appelait et y aspirait mais également la religion et l’église elle-même. Heinz Schillling insiste en particulier sur la jeune université d’Alcalà de Henares en Espagne dont le centre de recherches sur la Bible, sous la houlette du Cardinal de Cisneros, avait achevé en 1517, l’édition de la complutense, la bible polyglotte dite d’Alcalà, c’est-à-dire l’édition de la bible complète dans ses langues d’origine. La question de la langue vernaculaire s’y était posée aussi.
Sur le plan géopolitique et politique, ça bouge aussi, cette année-là, avec la montée en hégémonie de la maison des Habsbourg, qui allait se conclure en 1519 par l’élection de Charles d’Espagne devenu Charles Quint, empereur du Saint Empire romain germanique et surtout la victoire en 1517 de l’Empire ottoman sur le sultan mamelouk qui lui ouvrait la voie vers la péninsule arabique et les côtes d’Afrique du Nord.
La constellation des états européens ne présente pas un bloc uniforme. Elle est traversée de très vives tensions : « les rois et les princes se mettent d’une main de fer à construite leurs états, imposent leur souveraineté et leur monopole de la violence et soulèvent contre eux d’anciennes forces pré-étatiques – noblesse et chevaliers mais aussi bourgeoisie des villes et paysans. Résistance, révoltes et rebellions sont dans l’air du temps ». En 1517, se développe la conspiration paysanne du Bundschuh en Forêt Noire.
Puis il y a les guerres qui n’arrêtent pas. Leur caractère endémique, les nouvelles techniques guerrières, l’achat et l’entretien de troupes de mercenaires coûtent cher. Il faut faire payer tout cela. Pas besoin de faire un dessin pour savoir à qui. Paysans comme urbains et une partie des nobles se sentent menacés dans leur existence.
« Pour les paysans comme pour les chevaliers d’empire, les bases juridiques, corporatives et les conditions économiques de la vie quotidienne se modifient à une vitesse dramatique »
(Heinz Schilling 1517 Weltgeschiche eines Jahres CH Beck)

1517 : Machiavel fait l’âne, Erasme la paix,
et le chanoine Copernic pèse la monnaie

L’Utopie de Thomas More était paru l’année précédente. Machiavel banni de Florence vit un moment difficile. Je ne sais s’il se sent devenir bête, en tous les cas, il fait l’âne ce qui lui permet de lancer des ruades et de lâcher des pets. Heinz Schilling n’évoque pas cela mais dans l’âne d’or, un poème écrit cette année-là, qui reste inachevé, et auquel Voltaire a consacré un article du dictionnaire philosophique, on peut lire :
« … les temps où nous vivons sont si révoltants de méchanceté que, sans avoir les yeux d’Argus, on aperçoit plus facilement le mal que le bien. Si donc je crache maintenant un peu de venin quoique j’eusse perdu l’habitude de dire du mal, ce sont les temps qui m’y forcent en m’en donnant une ample matière.
et ailleurs :
« Mais personne ne doit avoir cervelle assez légère pour croire que si sa maison menace de crouler, c’est dieu qui la lui sauvera sans qu’il l’étaye : il mourra bel et bien sous ses décombres . »
(Nicolas Machiavel : L’Âne d’or, in Œuvres complètes, intr. J. Giono, éd. établie et annotée par E. Barincou, Paris, 1952, p. 54-80)
Croire qu’en ne faisant rien, on pourra se sauver parce que Dieu y pourvoira, est une critique implicite à Savorarole, considéré comme un précurseur de la Réforme
Erasme à qui l’on doit déjà (1515) un Dulce bellum, dans lequel il expliquait que ne pouvaient aimer la guerre que ceux qui n’y connaissaient rien, revient à la charge sur le même thème, deux années plus tard, en se faisant le porte parole didactique de la paix pour démonter les mobiles cachés de la guerre.
C’est la paix qui parle :
« On rougit de rappeler pour quels motifs honteux ou frivoles les princes chrétiens font prendre les armes aux peuples. L’un a prouvé ou simulé quelque droit suranné, comme s’il importait beaucoup que tel ou tel prince gouvernât l’État pourvu que les intérêts publics fussent bien administrés. Un autre prend pour prétexte un point omis dans un traité de cent chapitres. Celui-ci a un ressentiment contre celui-là au sujet d’une fiancée refusée ou enlevée ou de quelque raillerie un peu trop libre ; et, le comble de l’infamie, c’est qu’il y a des princes qui, sentant leur autorité faiblir par suite d’une paix trop longue et de l’union de leurs sujets, s’entendent en secret, de façon diabolique, avec les autres princes qui, lorsque le prétexte est trouvé, provoquent la guerre, afin de tout diviser par la discorde de ceux qui vivaient étroitement unis et de dépouiller le malheureux peuple, grâce à cette autorité sans frein que donne la guerre. C’est à quoi veillent les princes les plus scélérats qui assouvissent leurs passions au prix des malheurs des peuples et qui, en temps de paix, négligent leurs devoirs envers l’État ».
(Erasme : Complainte de la paix Folio p. 47)
Nicolas Copernic, surtout resté dans l’histoire comme astronome, était dans l’année qui nous occupe chanoine de l’évêché de Warm dont son oncle était l’évêque. En sa qualité d’administrateur, il eut à faire avec les questions financières, ce qui lui permit d’ajouter un quatrième fléau à ceux qui frappaient les hommes de son temps, la dépréciation de la monnaie :
« Quelque innombrables que soient les fléaux qui causent d’ordinaire la décadence des royaumes, des principautés et des républiques, les quatre suivants sont néanmoins, à mon sens les plus redoutables : la discorde, la mortalité, la stérilité de la terre et la dépréciation de la monnaie. Les trois premiers de ces fléaux sont si évidents que personne ne les ignore, mais le quatrième, concernant la monnaie, n’est admis que par peu de gens, par les esprits les plus ouverts, car il ne ruine pas les États d’une façon violente et d’un seul coup, mais peu à peu et d’une manière presque insensible. »
(Nicolas Copernic, Discours sur la frappe des monnaies – De monetae cudendae ratio)
Dans son essai sur la frappe des monnaie, il explique que la monnaie ne vaut pas seulement son poids de métal mais dépend aussi de la valeur que lui accorde les acteurs économiques :
« La monnaie consiste en or ou en argent marqués d’une empreinte, avec lesquels on paie le prix de vente ou d’achat des choses selon la coutume propre à tout État ou à tout souverain. La monnaie est donc, en quelque sorte, la commune mesure des évaluations. Il importe cependant que ce qui doit constituer une mesure conserve toujours une grandeur sûre et immuable, sinon l’ordre public serait fréquemment troublé et l’acheteur, comme le vendeur, se trouverait lésé ; il en serait de même si l’aune, le boisseau ou le poids ne conservaient pas une quotité bien déterminée. Par cette mesure, j’entends l’estimation de la monnaie elle-même : sans doute cette estimation dépend-t-elle de la bonté de la matière, mais il importe cependant de distinguer la valeur de la monnaie de son estimation, car on peut estimer davantage la monnaie que la matière dont elle est faite et réciproquement ». (Nicolas Copernic, Discours sur la frappe des monnaies – De monetae cudendae ratio)
En tout état de cause, il pose que la confiance se mesure et il en faut une mesure fiable. Ce qui permet de raccrocher cet essai, qui sera publié plus tard, à l’année qui nous intéresse, c’est que sa rédaction a commencé en août 1517.
« La mesure du monde et sa documentation sur des globes et des atlas, l’explication rationnelle des relations économiques et monétaires, les réflexions philosophiques sur la guerre et la paix, n’étaient que l’une des formes par lesquelles les hommes du début du 16ème siècle cherchaient à s’orienter. L’autre consistait à scruter le ciel et ses apparitions, les disettes, la faim, les épidémies ou les guerres pour y trouver les signes d’une réalité surnaturelle. Ils y voyaient l’expression d’une profonde perturbation dans la relation entre Dieu et les hommes, ou, plus grave encore, le signe annonciateur de l’imminence du Jugement dernier qui allait s’abattre sur l’humanité… »
(Heinz Schilling 1517 Weltgeschiche eines Jahres CH Beck)
Le monde vu d’Europe et l’Europe elle-même étaient donc dans une transformation accélérée. À l’intérieur de leur propre culture, les européens redécouvraient le monde antique y compris ses monstres et ses démons, à l’extérieur par son exploration, ils entraient en contact avec d’autres cultures :
« Chez beaucoup de gens le changement éveille de profondes peurs. Ils craignent pour leur avenir – pour leur destin dans ce monde-ci mais avant tout, aussi, pour leur salut dans la vie après la mort à laquelle presque tous croyaient. Et ils se raccrochaient à tout ce qu’ils pouvaient : exercices de contrition, jeûnes, prières, appels aux saints et bien entendu « indulgences » qui proliféraient. Mais cela n’avait que des effets de petits cataplasmes et ne faisait qu’augmenter la nostalgie de renouveau religieux et ecclésiastique »
(Heinz Schilling : Vor genau 500 Jahren Die Zeit 2. März 2017)
Si l’on croit au déluge ou à la proximité du Jugement dernier, se pose inévitablement la question du devenir après la mort. Enfer, purgatoire ou paradis, comment tout cela s’organise-t-il ? Quid du salut de son âme ? Par ailleurs, le purgatoire avait tendance à se rapprocher terriblement de l’enfer comme l’affirme Matthieu Arnold .
« Échappant à l’enfer puisqu’ils avaient été pardonnés, avant d’accéder à la félicité les croyants risquaient forts de séjourner dans un lieu tout aussi terrifiant, le purgatoire, où ils purgeraient les peines complémentaires que Dieu leur imposerait. En effet au long du Moyen Age, le purgatoire s’était peu à peu rapproché de l’enfer. De cette infernalisation du purgatoire ainsi que l’a qualifiée Jacques Le Goff, le Miroir des chrétiens (1470) du franciscain Dederich de Munster, premier catéchisme en allemand imprimé, nous donne une illustration saisissante lorsqu’il expose en lien avec le Credo, le sort des hommes dans l’au-delà : je crois que la peine du purgatoire est plus amère que toutes les peines qui peuvent exister en ce monde. Je crois que, dans le temps présent, Dieu est très gracieux. Je crois que, après ce temps, il sera un juge très sévère pour les méchants.» (Matthieu Arnold Luther Fayard p.100)
Nous sommes,  en 1517, à un moment culminant de la crise du religieux qui s’agglomère à l’ensemble des autres crises.
«  Il est vrai que Luther avec sa doctrine de la grâce a apporté une nouvelle vision de la sécurité dans le monde que même des intellectuels comme Albrecht Dürer ont vécu comme une libération de grandes peurs. Mais cela ne signifie pas Lumières et modernité. Comme ses contemporains, Luther est très éloigné de Lessing et de sa parabole de l’anneau organisant la cohabitation pacifique des religions ; même les sorcières, le diable et les signes prémonitoires étaient pour lui une réalité ».
(Heinz Schilling : Vor genau 500 Jahren Die Zeit 2. März 2017
On l’aura compris, pour Heinz Schilling, Martin Luther ne marque pas, comme cela est encore affirmé ici ou là, le début de la modernité. Enfermé dans la Bible, il ignorait à peu près tout du monde nouveau qui s’annonçait. Dans son histoire de l’année 1517, dont des éléments sont repris dans sa biographie du réformateur, Schilling montre à quel point ses contemporains étaient prêt à accepter un message tel que celui de Luther qui allait les soulager de leurs angoisses. L’autisme du pape, de l’église romaine, a beaucoup fait, avec l’imprimerie, pour son succès. Heinz Schilling n’hésite pas à dire que, finalement, Luther a sauvé le pape.
Publié dans Histoire | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire