Friedrich Nietzsche, Zarathoustra et la grande santé

Friedrich Nietzsche Hymnus an das Leben (Hymne à la vie) pour chœur et orchestre.
Chœur et orchestre du Conservatoire de Côme. Direction d’orchestre Bruno Dal Bon. Direction du choeur Domenico Innominato. Teatro Sociale – 21 mars 2012

Die große Gesundheit

Wir Neuen, Namenlosen, Schlechtverständlichen […], wir Frühgeburten einer noch unbewiesenen Zukunft, wir bedürfen zu einem neuen Zwecke auch eines neuen Mittels, nämlich einer neuen Gesundheit, einer stärkeren gewitzteren zäheren verwegneren lustigeren, als alle Gesundheiten bisher waren. Wessen Seele danach dürstet, den ganzen Umfang der bisherigen Werte und Wünschbarkeiten er lebt und alle Küsten dieses idealischen »Mittelmeers« umschifft zu haben, wer aus den Abenteuern der eigensten Erfahrung wissen will, wie es einem Eroberer und Entdecker des Ideals zumute ist, insgleichen einem Künstler, einem Heiligen, einem Gesetzgeber, einem Weisen, einem Gelehrten, einem Frommen, einem Göttlich-Abseitigen alten Stils: der hat dazu zu allererst eins nötig, die große Gesundheit – eine solche, welche man nicht nur hat, sondern auch beständig noch erwirbt und erwerben muß, weil man sie immer wieder preisgibt, preisgeben muß… Und nun, nachdem wir lange dergestalt unterwegs waren, wir Argonauten des Ideals, mutiger vielleicht als klug ist, und oft genug schiffbrüchig und zu Schaden gekommen, aber, wie gesagt, gesünder als man es uns erlauben möchte, gefährlich gesund, immer wieder gesund, – will es uns scheinen, als ob wir, zum Lohn dafür, ein noch unentdecktes Land vor uns haben, dessen Grenzen noch niemand abgesehn hat, ein Jenseits aller bisherigen Länder und Winkel des Ideals, eine Welt so überreich an Schönem, Fremdem, Fragwürdigem, Furchtbarem und Göttlichem, daß unsre Neugierde sowohl als unser Besitzdurst außer sich geraten sind – ach, daß wir nunmehr durch nichts mehr zu ersättigen sind!… Wie könnten wir uns, nach solchen Ausblicken und mit einem solchen Heißhunger in Wissen und Gewissen, noch am gegenwärtigen Menschen genügen lassen? Schlimm genug, aber es ist unvermeidlich, daß wir seinen würdigsten Zielen und Hoffnungen nur mit einem übel aufrechterhaltenen Ernste zusehn und vielleicht nicht einmal mehr zusehn… Ein andres Ideal läuft vor uns her, ein wunderliches, versucherisches, gefahrenreiches Ideal, zu dem wir niemanden überreden möchten, weil wir niemandem so leicht das Recht darauf zugestehn: das Ideal eines Geistes, der naiv, das heißt ungewollt und aus überströmender Fülle und Mächtigkeit mit allem spielt, was bisher heilig gut, unberührbar, göttlich hieß; für den das Höchste, woran das Volk billigerweise sein Wertmaß hat, bereits so viel wie Gefahr, Verfall, Erniedrigung oder, mindestens, wie Erholung, Blindheit, zeitweiliges Selbstvergessen bedeuten würde; das Ideal eines menschlichübermenschlichen Wohlseins und Wohlwollens, welches oft genug unmenschlich erscheinen wird, zum Beispiel, wenn es sich neben den ganzen bisherigen Erdenernst, neben alle bisherige Feierlichkeit in Gebärde, Wort, Klang, Blick, Moral und Aufgabe wie deren leibhafteste unfreiwillige Parodie hinstellt – und mit dem, trotzalledem, vielleicht der große Ernst erst anhebt, das eigentliche Fragezeichen erst gesetzt wird, das Schicksal der Seele sich wendet, der Zeiger rückt, die Tragödie beginnt...

Friedrich Nietzsche : Die fröhliche Wissenschaft (gaya scienz) Texte repris dans Ecce Homo / Also sprach Zarathustra

La grande santé

« Nous qui sommes neufs, sans nom, difficiles à comprendre, nous les prématurés d’un futur encore inattesté, il nous faut, pour une fin nouvelle, également un moyen nouveau, soit une santé nouvelle, plus forte, plus délurée, plus coriace, plus osée, plus enjouée que n’ont été jusqu’ici toutes les santés. Celui dont l’âme brûle d’avoir fait le tour de toutes les valeurs, de toutes les aspirations qui ont eu cours jusqu’ici, et longé toutes les côtes de cette idéale « méditerranée », celui qui, par l’expérience la plus intime et la plus aventureuse, veut apprendre ce que ressent un conquérant et un explorateur de l’idéal, ou un artiste, un saint, un législateur, un sage, un savant, un homme pieux, un divin excentrique à l’ancienne mode : celui-là n’a besoin que d’une chose, mais essentielle, de la grande santé —une santé qu’il ne suffit pas de posséder, mais qu’il faut sans cesse conquérir et reconquérir puisqu’il faut sans cesse la risquer et la remettre en jeu. Et alors, après avoir longtemps été en route de la sorte, nous les argonautes de l’idéal, plus hardis peut-être qu’il n’est sage, ayant plus d’une fois fait naufrage et subi bien des avanies, mais, je l’ai dit, bien portants, plus qu’on ne souhaiterait nous l’accorder, dangereusement bien portants, d’une santé toujours renouvelée, — il nous semble qu’en récompense nous avons devant nous un pays encore indécouvert, dont nul n’a jamais embrassé les limites, un au-delà de toutes les contrées, de tous les recoins connus de l’idéal, un monde si opulent en richesses dépaysantes, problématiques, terribles et divines, que notre curiosité, tout autant que notre soif de possessions, en sont transportées — hélas, au point que désormais rien ne saurait plus nous rassasier !… Comment pourrions-nous, avec de telles perspectives, et une telle fringale de science et de conscience, nous satisfaire encore de l’homme du présent ? C’est regrettable, mais inévitable : nous ne pouvons plus regarder ses fins et ses espérances les plus nobles qu’en gardant à grand-peine le sérieux — à moins que nous n’ayons tout à fait cessé même de les regarder. C’est un autre idéal que nous suivons, un idéal prodigieux, tentant, plein de périls, auquel nous ne voudrions convertir personne, car nous reconnaissons volontiers à personne le droit de s’en réclamer : l’idéal d’un esprit qui, naïvement, c’est-à-dire sans intention et par pure exubérance et surabondance de forces, se joue de tout ce qui jusqu’alors a passé pour saint, bon, intangible, divin : pour qui ce que le peuple place — à bon droit — tout en haut de son échelle des valeurs, signifierait aussitôt danger, déclin, abaissement, ou, au moins, divertissement, aveuglement, oubli provisoire de soi; l’idéal d’un bien-être et d’un bon-vouloir qui peuvent souvent sembler inhumains, par exemple lorsqu’il s’oppose à tout ce qui fut jusqu’ici le sérieux terrestre, la solennité du geste, de la parole, de l’accent, du regard, de la morale et des devoirs — et se pose comme leur involontaire et criante parodie — et un idéal par lequel, malgré tout, s’annonce peut-être le grand sérieux, par qui le vrai point d’interrogation est posé, le destin de l’âme se décide, l’aiguille avance, la tragédie commence... »

Friedrich Nietzsche : La grande santé in Le Gai savoir Livre 5. 382. Cité par Nietzsche dans Ecce Homo. La traduction est ici reprise dans Friedrich Nietzsche : Œuvres philosophiques complètes 8 / Ecce Homo / Ainsi parlait Zarathoustra… Traduit de l’allemand par Jean-Claude Hémery. Gallimard. pp 308-309

Nietzsche présente son Zarathoustra – il dit en conter l’histoire – dans « Ecce homo », œuvre dans laquelle il est question de savoir « comment l’on devient ce que l’on est ». Devenir ce que l’on est suppose, au contraire des délires identitaires, ne pas savoir ce que l’on est et de faire sans cesse retour sur soi y compris sur ses parts d’ombre pour les évaluer et les réévaluer.

Dans la présentation de son Ainsi parlait Zarathoustra, le philosophe explique que le point de départ de son récit se trouve dans « l’idée de retour éternel » définie comme « la forme la plus haute d’acquiescement » (« die höchste Formel der Bejahung »). Il est important de dire oui – Ja –à ce qui est. I-ah ! (Oui-han) comme braie l’âne quand il parle allemand en se chargeant de tous ses fardeaux. Devenir ce que l’on est suppose de revenir sans cesse à sa bêtise. Eternel retour ! Perpétuelle renaissance. Continuelle alternance maladie-santé.
Nietzsche a commencé la rédaction de Ainsi parlait Zarathoustra, il dit que Zarathoustra lui est tombé dessus, en août 1881. Elle s’est achevée « à l’heure sainte où Richard Wagner mourait à Venise ». Richard Wagner était l’une des formes de sa maladie. Dans cette période de gestation, comparée à celle d’un éléphant femelle, il écrit la gaya scienza (Le gai savoir) qui paraît en 1882 et dans laquelle s’inscrit le début de Zarathoustra qui contient le passage cité ci-dessus, c’est à dire le chapitre 382 intitulé La grande santé. C’est aussi dans cette période que paraît sa composition l’Hymne à la vie (vidéo) inspirée par Lou Andreas-Salomé à partir de sa Prière à la vie. En voici la strophe finale

« Que tu me procures de la souffrance ou de la joie,
Je t’aime, la vie, avec ton bonheur et ta peine.
Et si tu dois m’anéantir,
en te quittant, je souffrirai comme
quand l‘ami s‘arrache au cœur de l‘ami »

Pathos du Oui à la vie.
La musique fait partie de Zarathoustra :

« Peut-être Zarathoustra appartient-il tout entier à la musique : il est en tout cas certain qu’il présupposait une véritable renaissance de l’art d’écouter ».

S’écouter soi et les autres. Sans ces derniers, il n’y a pas d’individuation. Avec Zarathoustra, Nietzsche construit un personnage type, une figure à l’égal de celle de Faust ou Don Juan. Un personnage-concept. Pour le comprendre, précise le philosophe, il faut partir des conditions physiologiques de son existence, résumées dans l’expression grande santé (grosse Gesundheit). Le récit est écrit « à partir de la réalité la plus immédiate, la plus quotidienne, qui parle ici de choses inouïes »

La grande santé est « une santé qu’il ne suffit pas de posséder, mais qu’il faut sans cesse conquérir et reconquérir puisqu’il faut sans cesse la risquer et la remettre en jeu ». C’est cela finalement la volonté de puissance. La volonté de puissance désigne la capacité de la vie à « se surmonte sans cesse elle-même ». Pour le philosophe, il n’y a pas de séparation entre l’esprit et le corps. Il n’y a pas d’esprit sans corps. Cette grande santé est la condition physiologique nécessaire aux argonautes pour conquérir les espaces inexplorés de l’idéal. En comparaison, les « idéaux » de l’homme du présent sont risibles, à supposer même qu’ils existent. La grande santé est aussi une condition pour pouvoir se mettre en état d’avoir de l’inspiration qui suppose d’être mis hors de soi.

« Zarathoustra définit une fois, avec rigueur sa tâche – c’est aussi la mienne – , écrit Nietzsche, afin que l’on ne puisse pas se méprendre sur son sens qui est d’acquiescer, jusqu’à se justifier, jusqu’à racheter même tout le passé.

Je vais parmi les hommes comme parmi des fragments du futur, de ce futur où plonge mon regard.
Ma seule ambition de poète est de recomposer, de ramener à l’unité, ce qui n’est que fragment, énigme, effroyable hasard.
Comment supporterai-je d’être homme, si l’homme n’est aussi poète et déchiffreur d’énigmes, et rédempteur du hasard ?
Racheter tous ceux qui furent, et convertir tout « il y avait » en « c’est ce que j’ai voulu », cela, et cela seul, je l’appellerais rédemption ».

Ce que Zarathoustra veut surmonter, c’est son « grand dégoût de l’homme [tel qu’il est présentement] », qui est pour lui « non-forme, matière brute, pierre mal dégrossie qui attend un sculpteur ».

« Ne-plus-vouloir et ne-plus- apprécier [évaluer], et ne-plus – créer : puisse cette grande lassitude m’épargner toujours!
Dans mon connaître aussi, je ne sens que la volupté de ma volonté à procréer et devenir : s’il est une innocence dans mon savoir, c’est qu’il contient la volonté de procréer.
Cette volonté m’emporta loin de Dieu et des dieux — que resterait-il à créer, si les dieux…existaient ?
Mais, vers l’homme, il me ramène toujours mon fervent désir de créer ; ainsi la pierre à dégrossir attire le marteau. l
Hommes, écoutez-moi ! Dans la pierre dort pour moi seul une image, l’image des images ! Hélas, pourquoi dort-elle dans la pierre la plus laide et la plus dure? |
Et voici que mon marteau se déchaîne cruellement contre la prison de cette image ! Des éclats de pierre volent, pulvérisés : que m’importe ?
Je la veux achever, car une ombre m’a visité – la chose la plus silencieuse, la plus légère qui soit, un jour m’a visité!
La beauté du surhumain m’a visité, sous la forme d’une ombre : que m’importent encore — les dieux ? »

(F Nietzsche : Ecce Homo Œuvres philosophiques complètes Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, etc Gallimard pp 317-318)

Reconstructeur de hasards. Le hasard (Zufall) est le contraire du fatalisme. Il est à l’opposé de la doctrine de la prédestination – et de la servitude volontaire – chère à Martin Luther transformant chacun en son propre prêtre (Marx + Nietzsche).
Zarathoustra est celui qui dit oui et celui qui dit non, comme l’écrit Brecht soulignant l’importance d’être d’accord (Einverständnis).

Un langage nouveau

Le titre complet du livre est le suivant : Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne. Pourquoi Zarathoustra ? Zoroastre est le fondateur de la religion monothéiste persane à partir duquel s’est mis en place la morale du bien et du mal. Il est le contraire de l’immoraliste Nietzsche :

« Zarathoustra, le premier, a vu dans la lutte du bien et du mal la vraie roue motrice du cours des choses – la transposition en métaphysique de la morale conçue comme force, cause, fin en soi, telle est son œuvre à lui. Mais poser cette question serait au fond déjà y répondre. Zarathoustra créa cette funeste erreur qu’est la morale : par conséquent il doit aussi être le premier à la reconnaître. »

(Nietzsche : Ecce homo. Pourquoi je suis un destin §3 in Œuvres philosophiques complètes Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, etc Gallimard p 335)

Zarathoustra parvient à surmonter cette position initiale, à la détruire, à force de courage et de sincérité. Et de coups de marteau dans ce rocher !

A mes risques et périls, comme dirait Zarathoustra, je me suis plongé dans le poème philosophique de Friedrich Nietzsche. Comme pour toute lecture, je tente de le réécrire à mon profit. Cela ne peut se faire qu’à partir de sa propre expérience. Là où elle manque, manque aussi la lecture. « Personne ne peut, écrit Nietzsche, tirer des livres plus qu’il n’en sait déjà ». Il ajoute : « ce à quoi l’on a pas accès par une expérience vécue, on n’a pas d’oreilles pour l’entendre » (Ecce homo o.c. p 277).

Allons dans le désert le plus reculé qui nous attend  et dans lequel l’esprit de chameau croulant sous le fardeau du tu dois se transforme en lion qui dit je veux puis en enfant qui est innocence et oubli, un recommencement et un jeu. Ce sont les trois métamorphoses de l’esprit, que plaide Zarathoustra. Dans la liberté créatrice. Le passage de l’un à l’autre est affaire de gangster, de carnivore (eines raubenden Thieres Sache).

« Lorsque Zarathoustra fut âgé de trente ans, [l’âge du Christ], il quitta sa heimat, et le lac de sa heimat pour la montagne ».

Cela sonne comme l’incipit d’un roman. Ainsi parle un narrateur. La phrase d’ouverture donne clairement l’impression d’être ailleurs que dans ce que l’on considère habituellement être de la philosophie. Mais sans m’attarder plus sur cette question, la forme d’Ainsi parlait Zarathoustra se caractérise par la recherche d’un nouveau langage qui fasse éclater les différences entre poésie et philosophie, pensée et art. Par la musique.

Ainsi parlait – ou parla – Zarathoustra. Also sprach Zarathoustra. [Al]So sprach Zarathoustra. Zarathoustra parla-parlait ainsi. Zarathoustra parle. Nietzsche écrit que Zarathoustra parle. Parfois, il chante. Il lui arrive aussi de danser. Parler à qui, comment ? Il parle toujours à quelqu’un fut-ce à lui même. Oralité. Parler, c’est dire quelque chose de quelque chose à quelqu’un. Il parle pour des oreilles qui ne sont pas toujours les bonnes. Ce qui suppose une bouche qui parle. L’adéquation n’est pas toujours au rendez-vous.

« Ils ne me comprennent pas : je ne suis pas la bouche qu’il faut à ces oreilles. Trop longtemps sans doute j’ai vécu dans les montagnes, j’ai trop écouté les ruisseaux et les arbres : je leur parle maintenant comme à des chevriers ».

Et il cherche un langage nouveau :

« Je suis [du verbe suivre] des voies nouvelles et il me vient un langage nouveau ; pareil à tous les créateurs je me suis fatigué des langues anciennes. Mon esprit ne veut plus courir sur des semelles usées.
Tout langage parle trop lentement pour moi : – je saute dans ton carrosse, tempête ! Et, toi aussi, je veux encore te fouetter de ma malice ! »

Fable

Nietzsche crée le personnage de Zarathoustra comme on crée un personnage de théâtre ou de roman. Ici, de ce que l’on pourrait appeler un poème philosophique. Il est en quête d’un style, d’une forme qui le sorte de la langue de bois philosophique de son époque. Poésie et philosophie sont certes sœurs mais elles s’expriment dans des langages différents, dans des différences qui peuvent être identifiées. A ce personnage il fallait une langue à la hauteur de sa quête du surhumain. Michel Deguy qualifie cette écriture de parabolique au sens de devenir fable.

«  Je pense parfois à Zarathoustra, ou à certaines fables de Kafka, qui sont du mythique-philosophique-théologique-poétique, qui retiennent quelque chose de cette trace d’écritures différentes, passant l’une dans l’autre, qui seraient le transvasement de toutes ces écritures-là. […] Le parabolique est peut-être une réponse. Ce que j’appelle ainsi, c’est le devenir du poème. C’est pourquoi je faisais allusion au Zarathoustra : qu’est- ce que c’est qu’une écriture poétique ? Au fond, la poéticité profonde de l’écriture, c’est son parabolisme, c’est-à-dire sa transmissibilité dans une fable ».
(Cf l’entretien de Bruno Clément avec Michel Deguy)

Parabole, fable, certes, mais aussi langage métaphorique. La caverne, le désert, le cycle du soleil, etc sont des métaphores. Ce qui fait du texte une invitation à une lecture personnelle.

Zarathoustra n’est pas seul à parler et parfois il se tait. Mais de quoi parle-t-il ?

Comme le soleil le fait chaque soir, Zarathoustra doit lui aussi retourner dans les profondeurs, « décliner », se coucher (untergehen), passer dans la zone d’ombre, selon le langage dans lequel s’expriment les hommes vers lesquels il veut descendre pour vider son sac. A chaque descente/remontée, il s’est transformé.

Lors de la première descente, après dix années de solitude, il rencontre un vieillard, un sage puis un saint homme qui le surprend à ne pas encore avoir compris que Dieu est mort.

„Als Zarathustra aber allein war, sprach er also zu seinem Herzen: « Sollte es denn möglich sein! Dieser alte Heilige hat in seinem Walde noch Nichts davon gehört, dass Gott todt ist!“ –

« Mais quand Zarathoustra fut seul, il parla ainsi à son cœur : Serait-ce donc possible ! Ce vieux saint dans sa forêt, il ne l’a donc pas encore entendu dire que Dieu est mort ! »

Tout au long du récit, Zarathoustra ne cesse de descendre et de remonter la montagne où se trouve sa caverne. Comme le soleil qui toujours décline et se relève, il va vers les hommes puis s’en éloigne et y reviens. Mais, il ne retourne pas vers les hommes pour à chaque fois  y trouver la même chose mais pour y chercher d’autres dimensions que celles qu’il avait trouvé précédemment et pour (se) requestionner à nouveaux frais comme le fait un compositeur qui fait retour à son thème pour le varier, l’augmenter, l’enrichir.

Zarathoustra n’est pas, me semble-t-il « une insurrection de la pensée contre l’histoire » comme l’affirme dans la postface de l’édition française de poche – fort agréable à lire, au demeurant – Georges-Arthur Goldschmidt. Je crois que Zarathoustra dit le contraire. N’a-t-il pas lui-même une histoire ? C’est contre la fatalité et l’esprit de pesanteur, son « ennemi héréditaire » qu’il se bat. Nietzsche est dans l’histoire de son époque. Et celle-ci continue. Et ne se répète pas. Elle doit, elle aussi, être réévaluée. Dans l’histoire, il y a aussi la distance qui nous sépare de Nietzsche même sil avait prévu que l’on ne le comprendrait qu’après lui. Peut-être est-il né « posthume » comme il le suggère dans Ecce Homo.

« Dieu est mort »

« Dieu est mort ». C’est une bonne nouvelle. Alléluia ? Oui et non. Dieu est mort. Mais tout le monde ne le sait pas encore. Et surtout n’en a pas tiré toutes les conséquences. C’est pourquoi l’homme ne cesse se s’enfoncer jusqu’à ce qu’advienne le dernier homme qui est l’une des conséquences possibles de la fin du divin. Il s’agit là du dieu chrétien. S’il est mort, c’est qu’il a existé. Il est le produit d’une histoire qui s’est achevée. Dieu est mort, cependant l’homme n’a de cesse de le remplacer. Que ce soit sous la forme du « divin marché » (Dany-Robert Dufour), de Sainte Consommation, du dieu algorithmisé de la Sillicon Valley ou du dieu Capital, aujourd’hui computationnel et financier. Il y a même une Japonaise qu’ils appellent la papesse du rangement avec ses « dix commandements » (sic) qui veut prolétariser nos capacités à ranger comme si nous étions incapables de nous organiser pour cela nous-même.

Ce capitalisme globalisé dans lequel nous vivons veut, bien plus encore que du temps de Nietzsche, qui était  celui du télégraphe, nous imposer son tu dois que précisément Zarathoustra veut transformer en je veux. Nous vivons à cet égard, aujourd’hui un assujettissement, une prolétarisation sans précédent par son ampleur. Ce je veux, comme la santé, est toujours à reconstruire.

Lire Zarathoustra avec son quotidien régional

Qui « ose » sans rire ces titres : Prier, c’est la santé et Saint Blaise soigne les gorges (Journal L’Alsace du 1/02/2018). Dans le domaine de la santé, il vaut mieux, semble-t-il, s’adresser non pas à Dieu mais à ses saints. Un certain nombre de rites, remontant au Moyen-Age et à l’époque où l’Église vendait à tour des bras ses reliques, sont encore vivaces. Ainsi celui consistant à boire, à la paille, un cru local de Pinot gris dans la calotte crânienne sertie d’or de Saint Blaise (Sankt Blasius) pour « soigner » et prévenir les mots de gorge. Bon, comme Zarathoustra rit aussi, rions-en avec lui : on sait dans toutes les chorales que le vin blanc – pas seulement celui-ci – a des effets sur les cordes vocales. 🙂  Saint Blaise n’est pas le seul. Il y a Sainte Odile pour les yeux, Saint Denis pour les maux de tête, Saint Guy, etc. Dieu et la santé ! Pour rester encore sur la parenthèse d’humour : un ami, Pierre-Marie, me raconte : « Dans mon enfance, au collège Saint Etienne (de Strasbourg), les processions étaient de rigueur, notamment au Mont Sainte Odile. Je me suis, une fois, frotté les yeux à la source. Quelques jours après, j’étais chez l’ophtalmologiste. Et finalement, la prière a eu du sens puisque depuis je porte des lunettes !!! »

La pente est raide

Monter/descendre mais la pente est raide. Terrible même :

« Ce n’est pas la hauteur : c’est la pente qui est terrible ! La pente d’où le regard se précipite vers le bas et d’où la main se tend vers le sommet. C’est là que le vertige de sa double volonté saisit le cœur.
Ah ! mes amis, devinez-vous aussi la double volonté de mon cœur ?
Cela, c’est ma pente et mon danger que mon regard se précipite vers les hauteurs et que ma main se tienne et s’appuie – sur la profondeur !
C’est à l’homme que s’accroche ma volonté, je me lie à l’homme avec des chaînes, puisque je suis attiré vers le surhumain ; car c’est là que veut aller mon autre volonté.
Et c’est à cette fin que je vis aveugle parmi les hommes, comme si je ne les connaissais point : afin que ma main ne perde pas entièrement sa foi en les choses solides ».

Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra / Du discernement humain

Le fossé entre ce que l’homme est ou, pire encore, est entrain de devenir et ce qu’il devrait être pour être à la hauteur des enjeux de son époque est de plus en plus profond. La pente est de plus en plus raide. Pour ne pas perdre le contact avec les hommes sans renoncer au sommet auquel il doit tendre, Zarathoustra fait un terrible grand écart. Il sait descendre très loin et monter très haut. Cela n’est-il pas aussi valable pour soi-même, individuellement. Ne devons nous pas nous prendre par la peau du cou et du cul, tel un baron Münchhausen, pour nous hisser hors du droit dans ses bottes rigides qui nous enfoncent dans les sables mouvants, pour sortir de notre bêtise, dans laquelle nous retombons sans cesse. Cela vaut aussi pour les collectifs.
Dans le récit de Nietzsche, le futur a deux directions réunies dans le portique « Instant ». L’une mène vers la régression et vers le dernier humain, l’autre est celle de l’avenir vers le surhumain. Il faut néanmoins emprunter l’une pour accéder à l’autre. Il faut acquiescer à la régression pour en tirer un avenir.

Notre univers se rétrécit…

Nous nous construisons des espaces de plus en plus petits dans lesquels on ne peut accéder qu’en courbant l’échine, des demeures de poupées barbies. Connectées en sus. Domotique !

«  Que signifient ces maisons ? En vérité, nulle grande âme ne les a bâties en symbole d’elle-même ! Un enfant stupide les aurait-il tirées de sa boîte à jouets ? Alors qu’un autre enfant les remette dans la boîte !
Et ces chambres et ces mansardes : des hommes peuvent-ils en sortir et y entrer ? Elles me semblent faites pour des poupées empanachées de soie, ou pour des petits chats gourmands qui aiment à se laisser manger.
Et Zarathoustra s’arrêta et réfléchit. Enfin il dit avec tristesse : Tout est devenu plus petit !
Je vois partout des portes plus basses : celui qui est de mon espèce peut encore y passer, mais – il faut qu’il se courbe !
Oh ! quand retournerai-je dans ma heimat où je ne serai plus forcé de me courber – de me courber devant les petits ! »

(Nietzsche : Zarathoustra / De la vertu qui rapetisse)

Intéressante cette définition de la heimat comme espace de sortie de l’étroitesse alors qu’elle aussi a tendance à se rétrécir.

… et le désert grandit

Die Wüste wächst: weh Dem, der Wüsten birgt ! Die Wüste wächst, belle allitération que ne rend aucune traduction en français. Le désert croît (s’étend) : malheur à celui qui porte en lui [renferme] des déserts.

Le désert avance, c’est vrai dans sa dimension physique en Australie ou ailleurs ou dans la désertification des instances de soins mais aussi intérieure à l’homme. Pour Zarathoustra, il n’y a pas de séparation entre l’intérieur et l’extérieur. C’est aussi le cas pour les communautés aborigènes pour qui la maladie des rivières est aussi la leur. En Australie, où pour les communautés aborigènes Gamilaraag et Yuwalaraag qui n’ont jamais eu la vie facile, écrit le physicien et économiste Claude Henry « les rivières étaient leur recours : La rivière est comme nous. Si notre sang cesse de circuler, nous sommes malades. Si l’eau dans la rivière cesse de couler, nous sommes malades. Avec la sécheresse et la chaleur sans précédent qui écrasent l’Australie, l’eau a cessé de couler, sans retour craint-on ».

Die Wüste wächst: weh Dem, der Wüsten birgt ! La phrase devenue célèbre encadre le psaume des Filles du désert que chante le voyageur – vieil européen – et l’ombre qui se dit être celle de Zarathoustra dans l’oasis où il est comme Jonas dans le ventre de la baleine. Il y est à la fois proche et loin du désert ensphynxé affreux néologisme dont il demanda pardon à Dieu et dans lequel il enfourne beaucoup de sentiments. Le psaume contient à la fois l’expression d’un désir érotique et son cri de refoulement.

Il est intéressant de noter que cette question du désert est, pour Nietzsche, présente dès 1870 , à la veille de la déclaration de guerre de la France au Royaume de Prusse, 1e 19 juillet 1870 mais déjà annoncée et dans laquelle il s’engagera comme volontaire :

« Voici un terrible coup de tonnerre. La guerre franco-allemande est déclarée et toute notre civilisation, râpée jusqu’à la corde, se précipite entre les bras du plus terrible démon ! Qu’allons-nous éprouver ? Ami, cher ami, nous nous sommes encore une fois revus dans le crépuscule de la paix. Que signifient aujourd’hui toutes nos aspirations ? Nous sommes peut être au commencement de la fin ! Quel désert ! Des cloîtres vont devenir nécessaires. Et nous serons les premiers frères »

(Nietzsche : Lettre du 14 juillet 1870 à Erwin Röhde. Cité par Yann Porte : Le siège de Metz en 1870. La guerre de Nietzsche comme expérience intérieure )

Was ist das der Mensch vs Übermensch ?

De quoi parle Zarahoustra ? : De volonté, de courage, de la nécessité pour l’homme – et la vie – d’être surmontés, etc. Il enseigne le surhumain :

„Ich lehre euch den Übermenschen. Der Mensch ist Etwas, das überwunden werden soll. Was habt ihr gethan, ihn zu überwinden? “

« Je vous enseigne le surhumain. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu’avez-vous fait pour le surmonter ? »

[…]

« Et la vie elle-même m’a dit ce secret: Vois, dit-elle, je suis ce qui doit toujours se surmonter à soi-même. »

Zarathoustra va au-delà de l’anthropocentrisme. Toutefois,  la réflexion de Nietzsche ne me semble pas englober l’ensemble du vivant où nous en sommes déjà à l’extinction d’un certain nombre d’espèces animales et, on l’oublie souvent, végétales.

Un petit détour par l’étymologie permet d’éviter toute confusion sur le concept de surhumain. Selon Georg Toepfer, auteur d’un dictionnaire historique de la biologie, le mot Mensch découlerait probablement de la racine verbale indo-européenne *men[e] qui signifie réfléchir, penser, évaluer.

„Werthe legte erst der Mensch in die Dinge, sich zu erhalten, – er schuf erst den Dingen Sinn, einen Menschen-Sinn! Darum nennt er sich « Mensch », das ist: der Schätzende.
Schätzen ist Schaffen: hört es, ihr Schaffenden! Schätzen selber ist aller geschätzten Dinge Schatz und Kleinod.
Durch das Schätzen erst giebt es Werth: und ohne das Schätzen wäre die Nuss des Daseins hohl. Hört es, ihr Schaffenden!
Wandel der Werthe, – das ist Wandel der Schaffenden. Immer vernichtet, wer ein Schöpfer sein muss.
Schaffende waren erst Völker und spät erst Einzelne; wahrlich, der Einzelne selber ist noch die jüngste Schöpfung“

Nietzsche Zarathustra / Von tausend und Einem Ziele

«  Ce n’est que l’homme qui adonné une valeur aux choses, afin de se conserver, – c’est lui qui qui a donné aux choses un sens, un sens d’humain ! C’est pourquoi il se nomme l’humain, c’est-à-dire, celui qui évalue.
Évaluer c’est créer : écoutez donc, vous qui êtes créateurs !
L’évaluation, c’est le trésor et le joyau de toutes les choses évaluées.
Ce n’est que par l’évaluation que se fixe la valeur et sans l’évaluation, l’existence serait une noix creuse. Écoutez-le, vous qui êtes créateurs !
Les valeurs changent lorsque le créateur se transforme. Celui qui doit créer détruit toujours.
Les créateurs furent d’abord des peuples et plus tard seulement des individus. En vérité, l’individu lui-même est la plus récente des créations.

Nietzsche : Zarathoustra / Des mille et un buts

D’abord peuples, puis individus. Nous en sommes à l’individu massifié

Si l’humain évalue, le surhumain transvalue toutes les valeurs, c’est à dire procède à une révision radicale voire un renversement des valeurs. L’homme, au lieu d’être dans une régression et de redevenir le ver de terre qu’il fut, doit être surmonté. Le verbe überwinden signifie vaincre mais au terme d’une lutte, surmonter au terme d’un effort, surmonter un obstacle. Le surhumain est ce qui relève de la création, par les hommes sans dieu, d’un « au delà d’eux-mêmes ». Le surhomme qu’il vaut mieux traduire par surhumain n’a rien à voir avec je ne sais quelle virilité héroïque. Il désigne un type d’accomplissement supérieur en opposition radicale aux nihilismes. Il passe par la capacité d’inscrire de nouvelles valeurs sur de nouvelles tables. Le surhumain tout comme la grande santé ne sont pas un état stable. Ils désignent ce vers quoi il faut tendre et qui est toujours à recommencer.

La volonté

L’objectif est de :

« Délivrer ceux qui sont passés, et métamorphoser tout « c’était » en un « je le voulais » ! – voilà seulement ce que j’appellerai rédemption ! »

Le libérateur s’appelle Volonté :

« Vouloir libère : mais comment s’appelle ce qui enchaîne même le libérateur ? C’était : c’est ainsi que s’appelle le grincement de dents et la plus solitaire affliction de la volonté. Impuissante envers tout ce qui a été fait – la volonté est pour tout ce qui est passé un méchant spectateur.
La volonté ne peut vouloir revenir en arrière ; ne pas pouvoir briser le temps et le désir du temps, – c’est là la plus secrète affliction de la volonté.
Vouloir délivre : qu’imagine la volonté elle-même pour se délivrer de son affliction et pour narguer son cachot ?
Hélas ! Tout prisonnier devient un fou ! La volonté prisonnière, elle aussi, se délivre avec folie.
Que le temps ne recule pas, c’est là sa colère ; ce qui était– ainsi s’appelle la pierre que la volonté ne peut faire rouler. »

Cette pierre, il faudra la casser à coup de marteau. Le surhumain s’inscrit dans la terre. La question n’est plus de blasphémer quelque dieu : La mort de dieu implique de ne pas blasphémer la terre.

Comment se « termine » Zarathoustra ?

Zarathoustra subit plusieurs métamorphoses avant de trouver son monde où midi et la minuit s’unissent. La dernière transformation n’est qu’esquissée. Après, le chameau et le lion, voici que :

„Zu dem Allen sprach Zarathustra nur Ein Wort: « meine Kinder sind nahe, meine Kinder » -, dann wurde er ganz stumm.“

(Nietzsche : Zarathustra / Das Zeichen)

« A tout cela Zarathoustra ne dit qu’un mot : Mes enfants sont proches, mes enfants, – puis il se tut tout à fait ».

(Nietzsche : Zarathoustra / Le signe)

On n’en saura pas plus : les enfants font signe.

Mais près du danger grandit/ Ce qui sauve aussi, écrit Hölderlin (Patmos). Cette phrase, répétée et réinterprétée à l’envie, à l’annonce de chaque catastrophe, ne veut pas dire qu’il suffise d’attendre béatement que nous soyons au fond du fond du trou pour espérer vivre un rebondissement. De tels retournements ou rebonds « dialectiques » sont illusoires. Cela veut dire que le chaos contient quelque part une solution, du chaos peut naître une direction nouvelle. En défaisant les anciennes connexions cérébrales, il permet de mettre en place de nouvelles et de sortir d’une voie sans issue, d’imprimer à la pensée un tournant, un changement de direction. Cela ne va pas sans travail poétique, sans rêve. (Cf . Le Sauterhin )

Nietzsche ajoute qu’il faut à l’homme du courage pour se surmonter – je garde cette question pour le prochain article.

Retour sur l’effroi

Nietzsche et son Zarathoustra nous instillent l’effroi et la manière de le surmonter. L’effroi de nous même, d’abord. mais aussi de la société de plus en plus étroite que nous avons bâtie, et du monde lui-même devenu immonde par la globalisation.
L’effroi, c’est quand nous nous voyons dans le miroir en ennemi de nous-mêmes, dit Heiner Müller, lecteur de Nietzsche. Je n’ai pas développé ce point dans mon essai Heiner Müller, Nietzsche, l’effroi et le regard de la méduse. Cela reste à faire. A ce propos, on peut se référer à la scène du rêve de l’enfant au miroir dans Ainsi parlait Zarathoustra :

„Was erschrak ich doch so in meinem Traume, dass ich aufwachte? Trat nicht ein Kind zu mir, das einen Spiegel trug ?
Oh Zarathustra – sprach das Kind zu mir – schaue Dich an im Spiegel !
Aber als ich in den Spiegel schaute, da schrie ich auf, und mein Herz war erschüttert : denn nicht mich sahe ich darin, sondern eines Teufels Fratze und Hohnlachen“.

(Nietzsche : Zarathustra/Das Kind mit dem Spiegel)

« Pourquoi me suis-je effrayé dans mon rêve, au point de m’en être éveillé ? Un enfant qui portait un miroir ne s’est-il pas approché de moi  ?
Ô Zarathoustra, me dit l’enfant, regarde-toi dans ce miroir !
Mais lorsque je regardai le miroir, je poussai un cri d’effroi et mon cœur fut bouleversé : car ce n’était pas moi que je vis mais le masque grotesque et le rire sardonique du diable »

(Nietzsche : Zarathoustra / L’enfant au miroir)

L’effroi doit être le point de départ de la Bildung, dit Nietzsche.

NB : Pour ce travail j’ai utilisé plusieurs traductions : celle de l’édition des œuvres complètes (Gallimard), celle traduite par Henri Albert en e-book libre d’accès et celle de Georges-Arthur Goldschmidt (Le livre de poche) dont sont extraites la plupart des  citations utilisées et qui est de loin la plus agréable à lire

Prochain article : Qu’est-ce qui accable Zarathoustra ?, le commentaire d’un extrait et du dernier livre de Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ? Face à l’immense régression. Ainsi parle Bernard Stiegler 🙂

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BLEU par Jean-Paul Sorg

Vase bouteille en faïence à motif de dragon en bleu de Deck. Musée Théodore Deck à Guebwiller (68)

Absent de l’ordre des couleurs au cours de l’antiquité grecque et latine, longtemps sans charge symbolique, si ce n’est dans ses teintes les plus sombres celle du deuil, le bleu serait une invention médiévale, surgie du XIIe siècle et se répandant alors rapidement sur les vitraux, les étoffes, les tentures, les manteaux des princes et les robes de Marie 1. Il n’y avait pas de mot latin pour nommer cette couleur “céleste”. D’où l’emprunt des langues romanes au germanique blao, blau. Là où l’on tend toujours à croire en des données objectives de la nature, on ne rencontre en vérité, les historiens se plaisent à nous le prouver, que du langage, des productions de l’art, le génie humain. On pense saisir du naturel, on tient immanquablement du culturel.

Pourtant le ciel, un ciel sans nuages ? L’air même, vertical, dans la chaleur d’un « juillet équatorial »? «Il fait bleu», écrit Jean-Paul de Dadelsen. « Il fait bleu depuis le sommet des monts jusqu’au bas des coteaux»2. Il arrive souvent qu’il fasse gris et que de la plaine on ne voie pas la montagne, mais là, personne ne l’a peut-être jamais dit avant, « il fait bleu ». Pleut-il  ? Non, il fait bleu ! On ne s’en lasse pas. « Dressant dans l’air bleu ses peupliers…, la plaine d’Alsace… étale son opulence…somnolente…»3. Elle fait deux choses, dans la phrase, la plaine d’Alsace : simultanément elle dresse ses peupliers et elle étale ses richesses… agricoles « depuis les Vosges où commence à sonner la cognée du bûcheron jusqu’au Rhin vert et musclé ». Le vert du Rhin, qui ferme la phrase, y répond au bleu de l’air, qui l’avait ouverte. Voilà du grand art ! Ni le Rhin, dans sa couleur verte et avec ses muscles, ni l’air tremblant tissé de bleu ne sont choses vraiment vues, mais choses dites.

Comme en écho à ce « il fait bleu » de Dadelsen, on entendra, si on tend l’oreille, le fameux « bleu adorable » de Hölderlin. Fleurit en ce bleu un clocher d’église, avec son toit de métal. Et autour du clocher, ceint du bleu le plus tendre, gravitent des cris d’hirondelles. Intraduisibles vers :

In lieblicher Bläue blühet mit dem
Metallenen Dache der Kirchturm. Den
Umschwebet Geschrei von Schwalben, den
Umgiebt die rührendste Bläue.

Incompréhensibles vers. Un clocher « fleurit » en un bleu charmant, aimable, gentil (lieblich), sur un fond de ciel bleu, un fond de bleu, lui-même émouvant, des plus émouvants. Le bleu émeut (les cœurs). C’est, à l’entrée apparemment sereine de ce poème, bleu sur bleu, une étrange explosion ou implosion de bleu dans le bleu. Impossible à peindre. Le contraire du pittoresque. Ce n’est pas un tableau calme. Kein stilles Leben ist es 4.  Clocher d’église dans le ciel : un bleu si doux qu’il rend fou, si adorable qu’il en devient insupportable, qu’il déchire l’âme, éblouit et jette l’homme à terre. Yeux à l’école du bleu 5 ? Yeux brûlés. Keine Bildsamkeit kommt des Menschen heraus. Nicht dichterisch wohnt der Mensch auf dieser Erde. Sondern, voll Verdienst und Taten 6. La poésie de Hölderlin consiste à peindre – feindre – la paix et la sainteté du monde, du ciel et de la terre. Telle est sa folie.

Autre (ou peut-être pas tellement ?) est la folie de Lenz. Quand après une ultime tentative de suicide – il s’était encore une fois jeté par la fenêtre -, on lui fit quitter le Ban de la Roche et que la voiture qui l’emmena sortit de la vallée, en se retournant il pouvait voir la montagne qui se dressait maintenant dans le couchant, « comme une vague de cristal d’un bleu profond »7. (wie eine tiefblaue Kristallwelle), et plus bas, sur la plaine, au pied des monts, s’étendait un voile bleuâtre qui scintillait faiblement. Ein schimmerndes bläuliches Gespinst. On a traduit Gespinst (au sens propre : etwas Gesponnenes) par « trame » 8 ; j’ai préféré voile. L’Alsacien, qui habituellement articule un é fermé là où en haut-allemand on émet le son i, prononce Gespénst (je mets l’accent aigu pour qu’en français on entende bien) et ne fait pas la différence avec le mot Gespenst : spectre, fantôme, esprit ou être jailli de l’esprit et n’ayant pas d’autre réalité. Hirngespinst : illusion, fiction, vision. Vision bleue de Lenz (dans le récit de Büchner). Lenz était arrivé, par la montagne, le 20 janvier 1778. Tout d’abord, le chaleureux accueil du pasteur Oberlin et sa présence lui firent du bien, mais quand celui-ci s’absenta quelque temps pour se rendre en Suisse, Lenz ne supporta pas la solitude. Il s’ennuyait terriblement. Pour tuer son ennui, il fit de grandes marches à travers les montagnes où alternaient les forêts et les masses grises des rochers. Il hurlait dans le vent. L’air des hauteurs l’enivrait, l’excitait. De gros nuages balayaient le ciel. Du bleu entre. C’est ça le style de Büchner. Des notations brutes : « Nuages fugitifs troués de bleu » est une trop bonne, trop habile traduction 9. Un jour qu’il monta jusqu’à un sommet et qu’une lumière pâle s’étendait tout autour, jusqu’aux horizons brouillés, le ciel lui parut être un stupide bleu et la lune, tout à fait ridicule, simplette 10. Il ne put alors qu’éclater de rire pour lui tout seul, il se sentit athée, définitivement athée. Il avait promis à Oberlin de prêcher dimanche dans son église.

Le ciel : un bleu stupide, un regard vide, au-dessus du sauvage massif montagneux du Ban de la Roche. Tout à l’opposé, semble-t-il, de l’adorable bleu, du tendre bleu d’amour, que voyait Hölderlin, au-dessus d’un clocher de Tübingen. Ce n’est pas la même vision, certes, mais dans l’un comme dans l’autre cas c’est toujours de la poésie, toujours de la fiction. Des opinions qui divergent, voilà tout. Hölderlin sait que le ciel peut être considéré comme stupide et il le dit adorable. Lenz (ou plutôt Büchner…) sait que le ciel peut être adorable, qu’il l’est, et il le dit stupide, dumm, bête, proprement incompréhensif. Toute affirmation recouvre (refoule) une négation. Toute expression poétique est une décision, un choix idéologique. Une invention.

Comme la patriotique ligne bleue des Vosges, qu’inventa Barrès. « Une vague de cristal bleu », pour Büchner, car on était au mois de février, quand l’air est froid et les crépuscules brefs. Question de moment. Affaire d’impression. Changent les saisons, changent les impressions. Ernst Stadler, par un calme après-midi de printemps, contemplait du haut du Mont Sainte-Odile la plaine d’Alsace immergée dans le vert ins Grün versenkt. Avec beaucoup d’églises et beaucoup d’arbres fruitiers qui fleurissaient blanc. Des villages serrés jusqu’au fond du pays, jusqu’au-delà du Rhin, où les ceinturaient « de nouveau » (sic) des montagnes bleues 11. Ces montagnes bleues, c’est la Forêt-Noire ! Ligne bleue de la Forêt-Noire, vue de loin à partir des Vosges ou de la plaine. Ligne nostalgique. Couleur bleue de la nostalgie romantique et nationale, qu’elle s’exprime de ce côté ou de l’autre… Stadler a écrit: « Mit… hingedrängten Dörfern, weit ins Land gerückt, bis übern Rhein, wo wieder blaue Berge sie umsäumen ». J’ai souligné wieder, parce que ce petit mot ici ne manque pas d’esprit: n’est-ce pas comme si inconsciemment le poète établissait une gémellité entre les deux massifs montagneux, comme s’il avait dans sa tête, sa mémoire, la ligne bleue des Vosges et qu’il la lançait au devant de lui, dans un grand geste de pacification, d’union géographique ? Cette union naturelle que l’Histoire (avec sa grande Hache!) a fendue… Contre l’Histoire rouge, la géographie bleue et… verte, écolo…

Le bleu a bien l’air d’être devenu en Europe la couleur la plus sentimentale, celle qui symbolise le mieux l’espérance, l’esprit de paix et de douceur, la tendresse chrétienne et non moins humaniste, bref, ce qu’il y a de meilleur dans nos belles âmes. Mais attention, ne nous illusionnons pas. Continuons de rêver, oui, mais ne nous endormons pas ! Quelqu’un a dit que « le bleu est en danger de mort ». C’était un poète, un prophète. Il s’appelait Jean-Hans Arp. Il avait écrit en 1965 L’ange et la rose 12. Et là il essaya de nous mettre en garde. « Le bleu est détesté par les surhommes, les libres-penseurs du dimanche, mécaniques et robots compris ». L’athéisme règne sans rival, sans rivages. Dans cette situation qui perdure et qui paraît avoir tout l’avenir pour elle, que faire ? Peut-être ne rien faire, enfin. Arp consacra sa vie à sculpter des nuages, des rondeurs, des rêves de rondeur, des riens. Des voluptés qu’il sema au milieu de l’agressivité générale. Des œufs de résurrection qu’il déposa au pied des grands immeubles qui perforent le ciel… Années cinquante, soixante. Les temps étaient à l’apocalypse. Des physiciens même annonçaient « la fin du ciel bleu », par les effets de la pollution de l’industrie et de la circulation des hommes.

Levant le nez au-dessus des vignobles de Guebwiller, le professeur Émile Storck regardait dans l’azur un avion qui tirait sur son passage une traîne d’argent que le souffle de l’air dissipait en flocons. Hoch im Blauie vum Himmel… e Flieger ziegt sini Silwerschleife / wun der Wind in Flocke verhücht…13. Poésie pure – ou pure poésie, disant la beauté singulière d’un phénomène. Mais en réalité, vous savez, la traîne d’argent qui se désagrège en flocons charmants, ce sont des gaz et ces gaz, c’est beaucoup de dioxyde de carbone à effet de serre. Le ciel, lentement, insensiblement se vitrifie. L’entropie gagne. Brassés avec d’autres polluants, les gaz carboniques ne se dissipent pas, mais demeurent suspendus dans l’atmosphère, pendant plus d’un siècle. Le mot gaz est apparenté étymologiquement au grec chaos. Le gaz des avions, dont la circulation ne cesse de croître d’une manière exponentielle : chaos dans le cosmos.

Le musée Florival de Guebwiller abrite quelques faïences et céramiques de Deck, qui offrent un bleu paisible, laiteux, lacté, qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde, si ce n’est comme sa reproduction ou son imitation. Théodore Deck avait inventé son bleu à Paris en 1874.

Jean-Paul Sorg

 

1 Cf. Bleu, histoire d’une couleur, ouvrage de Michel Pastoureau. Éd du Seuil octobre 2000

2 Jean-Paul de Dadelsen, Jonas, Gallimard, 1962. Le poème dont je cite un passage s’appelle «Femmes de la plaine».

3 Extrait de la quatrième phrase du texte «Goethe en Alsace», dans le livre de Jean-Paul de Dadelsen qui porte ce titre, éd. Le temps qu’il fait, 1982. Voici la phrase complète: «Dressant dans l’air bleu ses peupliers dont les feuilles les plus hautes bougent à peine dans le courant invisible d’une brise dormante, traversée d’eaux silencieuses, la plaine d’Alsace étale son opulence somnolente depuis les Vosges où commence à sonner la cognée du bûcheron jusqu’au Rhin vert et musclé.»

4 Hölderlin, dans le même poème In lieblicher Bläue: «Ein stilles Leben ist es…».

5 Hölderlin (dans le poème Griechenland: «Denn an der Augen Schule Blau».

6 Hölderlin, dans In lieblicher Bläue:«Ein stilles Leben ist es… weil… die Bildsamkeit herauskommt dann des Menschen» et plus loin: «Voll Verdienst, doch dichterisch wohnet / Der Mensch auf dieser Erde.»

7 Büchner, vers la fin de sa nouvelle Lenz, éd. Christian Bourgois, 1985. p. 62.

8 Traduction de Henri-Alexis Baatsch, dans l’édition citée ci-dessus.

9 Celle de Baatsch, dans l’édition que nous avons mentionnée. Texte original: «Vorüberstreifende Wolken, Blau dazwischen».

10 Texte original: «So kam er auf die Höhe des Gebirges, und das ungewisse Licht dehnte sich hinunter, wo die weißen Steinmassen lagen, und der Himmel war ein dummes blaues Aug, und der Mond stand ganz lächerlich drin, einfältig.»

11 Texte original d’Ernst Stadler, dans le poème «Herrad», du recueil Der Aufbruch: «Aber unter mir war Ebene, ins Grün versenkt, mit vielen Kirchen und weiß blühenden Obstbäumen,/ Hingedrängten Dörfern, weit ins Land gerückt, bis übern Rhein, wo wieder blaue Berge sie umsäumen.»

12 Chez Robert Morel Éditeur. Poèmes traduits de l’allemand par Maxime Alexandre et l’auteur.

13 Cf. Émile Storck: «Sandsteiwàg», in Lieder vu Sunne un Schàtte,éd. Alsatia, Colmar, 1962

Le bleu de Deck

Le céramiste Théodore Deck (1823-1891) natif de Guebwiller en Alsace s’installe à Paris en 1843 où il fonde un atelier de faïences d’art. Il sera directeur de la Manufacture de Sèvres. En 1874, il parvient à retrouver la formule du bleu turquoise des céramiques persanes. Ce bleu porte le nom de bleu de Deck ou bleu Deck.

Sur Jean-Hans Arp voir sur le SauteRhin : Jean Hans Arp : « Bouche gueule gorge »

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Pour le centenaire de leur assassinat,
Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht : une lettre de prison et une du front

Planche de l’herbier de Rosa Luxemburg. Braut in Haaren (Jungfer in Grün, Gretchen im Busch, Schwarzkümmel) Nigella (Familie: Ranunculaceae) Gekauft unterwegs zum Zahnarzt. Breslau, 2. August 1918. Nigelle de Damas communément appelée « cheveux de Vénus », « diable-dans-le-buisson » ou « Belle-aux-cheveux-dénoués ». Achetée sur le chemin vers le dentiste. Breslau, 2. août 1918

 

 

Wronke, 2. 5. 17.

„Meine liebste kleine Sonjuscha!

Ihr lieber Brief kam mir richtig gestern, am 1. Mai. Er und die Sonne, die seit zwei Tagen scheint, haben meinem wunden Gemüt so wohlgetan. Mir war nämlich in den letzten Tagen sehr weh ums Herz, aber nun wird’s wieder besser. Wenn es bloß so bliebe mit der Sonne! Ich bin jetzt fast den ganzen Tag draußen, schlendre in den Sträuchern herum, suche alle Winkel meines Gärtleins ab und finde allerlei Schätze. Also hören Sie: Gestern, am 1. Mai, begegnete mir – raten Sie wer? – ein strahlender frischer Zitronenfalter! Ich war so beglückt, daß mir mein ganzes Herz zuckte. Er flog an meinen Ärmel – ich trage ein lila Jäckchen, und die Farbe lockte ihn wohl – dann gaukelte er in die Höhe und fort über die Mauer. Am Nachmittag fand ich drei verschiedene schöne Federchen: ein dunkelgraues vom Rotschwänzchen, ein goldfarbenes von einem Goldammer und ein graugelbes von einer Nachtigall. Wir haben nämlich hier viel Nachtigallen, ich hörte eine zum ersten Mal schon am Ostersonntag früh, und seitdem kommt sie jeden Tag in mein Gärtlein auf die große Silberpappel Die Federchen lege ich zu meiner kleinen Sammlung in ein hübsches blaues Schächtelchen: Ich habe dort auch Federchen, die ich in der Barnimstraße im Hof gefunden habe – von Tauben und Hühnern, und auch ein wunderschönes blaues von einem Eichelhäher aus Südende. Die „Sammlung“ ist noch sehr klein, aber ich betrachte sie mir gern manchmal. Ich weiß schon, wem ich sie jetzt schenken werde.

Heute früh aber entdeckte ich direkt an der Mauer, an der ich hinüberwandle, ein ganz verstecktes Veilchen! Das einzige in meinem ganzen Gärtlein. Wie gehts bei Goethe?

Ein Veilchen auf der Wiese stand,
Gebückt in sich, und unbekannt,
Ein kleines herziges Veilchen!“

Ich habe mich so gefreut! Ich schicke es Ihnen hier, und einen Kuß habe ich leicht darauf gedrückt, mag es Ihnen meine Liebe und meinen Gruß bringen. Ob es noch ein bißchen frisch ankommt? …

Dann habe ich heute Nachmittag die erste Hummel getroffen! Eine ganz große im neuen schimmernd-schwarzen Pelzröcklein mit goldgelbem Gürtel. Sie brummte im tiefen Baß und flog auch erst an mein Jäckchen, dann im großen Bogen hoch über den Hof weg. Die Knospen der Kastanien sind so groß, rosig und schwellend, vor Saft glänzend, in ein paar Tagen werden sie wohl die Blättchen herausstecken, die so wie kleine grüne Händchen aussehen. Wissen Sie noch, voriges Jahr, wie wir vor einer solchen Kastanie mit jungen Blättchen standen und Sie in drolliger Verzweiflung riefen: „Rrosa! (Sie schnarren ja das „R“ noch schärfer als ich), was soll man machen? Was soll man machen vor Entzücken?!“

Und noch eine Entdeckung hat mich heute beglückt. Vorigen April rief ich Euch einmal Beide, wenn Sie sich erinnern, telephonisch dringend um 10 Uhr früh in den Botanischen, um mit mir die Nachtigall zu hören, die ein ganzes Konzert gab. Wir saßen dann still versteckt im dichten Gebüsch auf Steinen an einem kleinen sickernden Wasser; nach der Nachtigall hörten wir aber plötzlich so einen eintönigen klagenden Ruf, der etwa so lautete: „Gligligligligliglick!“ Ich sagte, das klinge wie irgend ein Sumpf- oder Wasservogel, und Karl stimmte dem bei, aber wir konnten absolut nicht herausfinden, wer’s war. Denken Sie, denselben Klageruf hörte ich plötzlich hier in der Nähe vor einigen Tagen in der Frühe, so daß mir das Herz vor Ungeduld pochte, endlich zu erfahren, wer das sei. Ich hatte keine Ruhe, bis ich’s heute herausfand: es ist kein Wasservogel, sondern der Wendehals, eine graue Spechtart. Er ist nur ein wenig größer als der Sperling und hat seinen Namen daher, weil er in Gefahr die Feinde durch komische Gebärden und Kopfverrenkungen zu schrecken sucht. Er lebt nur von Ameisen, die er an seiner klebrigen Zunge ansammelt, wie der Ameisenbär. Die Spanier nennen ihn deshalb Hormiguero – der Ameisenvogel. Mörike hat übrigens auf diesen Vogel ein sehr hübsches Scherzgedicht gemacht, das Hugo Wolf auch vertont hat. Mir ist, als hätte ich ein Geschenk gekriegt, seit ich weiß, wer der Vogel mit der klagenden Stimme ist. Vielleicht schreiben Sie es auch Karl, es würde ihn freuen.

Was ich lese? Hauptsächlich Naturwissenschaftliches: Pflanzengeo­graphie und Tiergeographie. Gestern las ich gerade über die Ursache des Schwindens der Singvögel in Deutschland: es ist die zunehmende rationelle Forstkultur, Gartenkultur und der Ackerbau, die ihnen alle natürlichen Nist- und Nahrungsbedingungen: hohle Bäume, Ödland, Gestrüpp, welkes Laub auf dem Gartenboden – Schritt für Schritt vernichten. Mir war es so sehr weh, als ich das las. Nicht um den Gesang für die Menschen ist es mir, sondern das Bild des stillen unaufhaltsamen Untergangs dieser wehrlosen kleinen Geschöpfe schmerzt mich so, daß ich weinen mußte. Es erinnerte mich an ein russisches Buch von Prof. Sieber über den Untergang der Rothäute in Nordamerika, das ich noch in Zürich gelesen habe: sie werden genau so Schritt für Schritt durch die Kulturmenschen von ihrem Boden verdrängt und einem stillen grausamen Untergang preisgegeben.

Aber ich bin ja natürlich krank, daß mich jetzt alles so tief erschüttert. Oder wissen Sie? ich habe manchmal das Gefühl, ich bin kein richtiger Mensch, sondern auch irgend ein Vogel oder ein anderes Tier in Menschengestalt; innerlich fühle ich mich in so einem Stückchen Garten wie hier oder im Feld unter Hummeln und Gras viel mehr in meiner Heimat als – auf einem Parteitag. Ihnen kann ich ja wohl das alles sagen: Sie werden nicht gleich Verrat am Sozialismus wittern. Sie wissen, ich werde trotzdem hoffentlich auf dem Posten sterben: in einer Straßenschlacht oder im Zuchthaus. Aber mein innerstes Ich gehört mehr meinen Kohlmeisen als den „Genossen“. Und nicht etwa, weil ich in der Natur, wie so viele, innerlich bankerotte Politiker ein Refugium, ein Ausruhen finde. Im Gegenteil, ich finde auch in der Natur auf Schritt und Tritt so viel Grausames, daß ich sehr leide. Denken Sie z. B., daß mir das folgende kleine Erlebnis nicht aus dem Sinn kommt. Vorigen Frühling ging ich in meiner stillen leeren Straße von einem Feldspaziergang heim, als mir auf dem Boden ein dunkler kleiner Fleck auffiel. Ich bückte mich und sah ein lautloses Trauerspiel: ein großer Mistkäfer lag auf dem Rücken und wehrte sich hilflos mit den Beinen, während ein ganzer Haufen winziger Ameisen auf ihm herumwimmelten und ihn – bei lebendigem Leibe verzehrten! Mich schauerte es, ich nahm mein Taschentuch heraus und fing an, die brutalen Bestien wegzujagen. Sie waren aber so frech und hartnäckig, daß ich einen langen Kampf mit ihnen ausfechten mußte, und als ich endlich den armen Dulder befreit und weit aufs Gras gelegt hatte, waren ihm schon zwei Beine abgefressen. … Ich lief fort mit dem peinigenden Gefühl, daß ich ihm schließlich eine sehr zweifelhafte Wohltat erwiesen habe.

Jetzt gibt es schon so lange Dämmerung abends. Wie liebe ich sonst diese Stunde! In Südende hatte ich viele Amseln, hier sehe und höre ich jetzt keine. Den ganzen Winter fütterte ich ein Paar und nun ist es verschwunden. In Südende pflegte ich um diese Zeit abends in der Straße herumzuschlendern; es ist so schön, wenn noch im letzten violetten Tageslicht plötzlich die rosigen Gasflammen an den Laternen aufzucken und noch so fremd in der Dämmerung aussehen, als schämten sie sich selbst ein wenig. Durch die Straße huscht dann geschäftig die undeutliche Gestalt irgend einer verspäteten Portierfrau oder eines Dienstmädchens, die noch schnell zum Bäcker oder Krämer laufen, um etwas zu holen. Die Schusterkinder, mit denen ich befreundet bin, pflegten noch in der Straße im Dunkeln zu spielen, bis sie von der Ecke aus energisch nach Hause gerufen wurden. Um diese Stunde gab es immer noch irgend eine Amsel, die keine Ruhe finden konnte und plötzlich wie ein ungezogenes Kind kreischte oder plapperte aus dem Schlaf und geräuschvoll von einem Baum zum andern flog. Und ich stand da mitten in der Straße, zählte die ersten Sterne und mochte gar nicht heim aus der linden Luft und der Dämmerung, in der sich der Tag und die Nacht so weich aneinanderschmiegten.

Sonjuscha, ich schreibe Ihnen bald wieder. Seien Sie ruhig und heiter, alles wird gut werden, auch mit Karl. Auf Wiedersehen bis zum nächsten Brief, mein liebes kleines Vöglein.

Ich umarme Sie.
Ihre Rosa

Source Bibliotheca Augustana
Rosa Luxemburg, Briefe aus dem Gefängnis.
Berlin: Karl Dietz Verlag, 2000

 

„Von der Dicken Berta zur Roten Rosa“, oeuvre du plasticien israélien Yigal Tumarkin (1984) installée à la Verkehrsinsel am Spichernplatz à Berlin, rénovée fin 2018

« Wronki / Poznań, 2. 5. 17.

Ma petite Sonioucha chérie !

Votre chère lettre est arrivée juste au bon moment hier, pour le 1er mai. Elle, et le soleil qui brille depuis deux jours ont fait tant de bien à mon âme blessée. Ces derniers jours, mon cœur avait si mal, mais maintenant cela va déjà mieux. Si seulement le soleil pouvait rester encore un peu ! En ce moment, je suis dehors presque toute la journée, je flâne au milieu des buissons, j’examine chaque recoin de mon petit jardin et je trouve toutes sortes de trésors. Écoutez ça : hier, le 1er mai, j’ai rencontré – devinez qui ? – un papillon Citron tout neuf, étincelant ! Il m’a rendue si heureuse que mon cœur tout entier a bondi. Il est venu se poser sur ma manche – je porte un gilet mauve, c’est sûrement la couleur qui l’a attiré -, puis il a batifolé en s’élevant dans les airs et s’est envolé par-dessus le mur.

Et cet après-midi, j’ai trouvé trois jolies petites plumes d’oiseaux, toutes différentes : une gris foncé de rouge-queue, une dorée de bruant et une jaune et grise de rossignol. Ici, nous avons beaucoup de rossignols ; la première fois que j’en ai entendu un, c’était le dimanche de Pâques, à l’aube, et depuis, il vient chaque jour dans mon petit jardin se poser sur le peuplier argenté. J’ai ajouté ces plumes à ma collection dans une jolie boîte bleue : il y a déjà celles que j’avais trouvées dans la cour à la Barnimstrasse – des plumes de pigeons et de poules, et aussi une merveilleuse plume bleue d’un geai des chênes de Südende. Ma « collection » est toute petite encore, mais j’aime bien la regarder de temps en temps. je sais déjà à qui je la donnerai.

Et ce matin de bonne heure, j’ai aussi découvert, tout contre le mur que je longe pendant la promenade, une petite violette bien cachée, la seule de mon jardin. Comment est-ce dit chez Goethe ?

Une violette dans un pré,
Repliée sur elle-même, ignorée
Un amour de violette

J’étais si contente ! Je vous l’envoie, avec un baiser léger que j’y ai déposé, pour qu’elle vous apporte mon amour et mon bonjour. Sera-t-elle encore une peu fraîche en arrivant ?…

Et l’après-midi, j’ai rencontré le premier bourdon ! Très gros dans un nouveau petit manteau de fourrure noir et brillant, ceinturé de jaune d’or. Dans un bourdonnement de basse, il est venu lui aussi se poser sur mon gilet, puis il est parti en décrivant un grand arc au dessus de la cour. Les boutons des châtaigniers sont énormes, roses, gonflés et brillants de sève ; dans quelques jours sans doute, ils sortiront leurs petites feuilles, qui font penser à de minuscules mains vertes. Vous souvenez-vous l’année dernière, nous étions devant un de ces châtaigniers, couvert de ces petites feuilles toutes neuves, et dans une inquiétude cocasse, vous avez crié « Rrosa ! (vous roulez les r encore plus fort que moi) Que faire ? Que faire devant un tel ravissement ?! »

Et puis une autre découverte m’a comblée aujourd’hui. En avril dernier, si vous vous souvenez, je vous avais appelé tous les deux [Karl et Sophie Liebkknecht] au téléphone à dix heures du matin, pour que vous veniez de toute urgence au Jardin botanique écouter avec moi le rossignol qui donnait un véritable concert. Nous étions donc là, silencieux, assis sur des pierres, tout près d’un petit ruisseau qui courait, bien caché dans un épais buisson ; et soudain, juste après le rossignol, nous avons entendu un cri plaintif et monotone, quelque chose comme Gligligligligliglick ! J’avais dit que ça ressemblait à un oiseau des marais ou des rivières, Karl était de mon avis, mais nous étions absolument incapables de dire qui c’était. Eh bien, figurez-vous qu’il y a quelques jours, tôt le matin ici, j’ai soudain entendu ce même cri, tout près, si bien que mon cœur s’est mis à cogner d’impatience à l’idée de découvrir enfin qui cela pouvait bien être. Je n’ai pas eu de repos jusqu’à aujourd’hui, où j’ai trouvé : ce n’était pas du tout un oiseau des rivières, mais un torcol, une espèce de pic gris. Il est un peu plus gros que le moineau, son nom vient des mouvements comiques et des contorsions de tête qu’il fait pour essayer de faire peur à ses ennemis lorsqu’il est en danger. Il se nourrit exclusivement de fourmis, qu’il attrape avec sa langue collante, comme le fourmilier. Voilà pourquoi les Espagnols l’appellent horniguero, l’oiseau aux fourmis. D’ailleurs Mörike a écrit sur cet oiseau un joli poème amusant qu’Hugo Wolf a mis en musique. J’ai l’impression d’avoir reçu un cadeau depuis que je sais qui est cet oiseau à la voix plaintive. Peut-être pouvez-vous l’écrire à Karl, ça lui ferait plaisir.

Ce que je lis ? Essentiellement des livres de sciences naturelles : géographie végétale et animale. Hier justement, je lisais quelque chose sur les causes de la disparition des oiseaux chanteurs en Allemagne : c’est l’exploitation intensive et systématique des forêts, l’horticulture et l’agriculture qui peu à peu détruisent le cadre naturel dans lequel ils nichent et se nourrissent : arbres creux, terres en friche, broussailles, feuilles mortes dans les jardins. cela m’a fait si mal de lire tout cela. Ce n’est pas que les oiseaux ne chantent plus pour les hommes qui me fait souffrir, c’est l’image de la disparition inéluctable et silencieuse de ces petites créatures sans défense, à tel point que je n’ai pu m’empêcher de pleurer. Cela m’a rappelé un livre russe du professeur Siber, que j’avais lu quand j’étais encore à Zurich, traitant de la disparition des Peaux-Rouges d’Amérique du Nord. Eux aussi, exactement de la même manière, se sont fait peu à peu chasser de leurs terres par les homme civilisés, et peu à peu, ont été livrés à une disparition silencieuse et cruelle.

Mais je dois être malade pour que tout me bouleverse aussi profondément. Ou alors savez-vous ce que c’est ? J’ai parfois le sentiment de ne pas être un vrai être humain, mais plutôt un oiseau ou quelque autre animal qui aurait très vaguement pris forme humaine ; au fond de moi, je me sens bien plus chez moi dans un petit bout de jardin comme ici, ou dans la campagne, entourée de bourdons et de brins d’herbe que – dans un congrès du Parti. A vous, je peux bien dire cela tranquillement : vous n’irez pas tout de suite me soupçonner de trahir le socialisme. Vous savez bien qu’au bout du compte, j’espère mourir à mon poste : dans un combat de rue ou au pénitencier. Mais mon moi profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux « camarades ».

Ce n’est pas que je trouve dans la nature un refuge ou un asile, comme c’est le cas pour tant d’hommes politiques en ruines. Au contraire, je trouve là aussi, et à chaque instant, tant de cruauté que je souffre beaucoup. Savez-vous, par ex, que je n’arrive pas à me défaire de ce souvenir : au printemps dernier, je rentrais d’une promenade dans les champs, je marchais dans ma rue silencieuse et déserte quand une petite tache noire au sol m’attira. Je me penchai, et assistai alors à une tragédie muette : un gros scarabée, couché sur le dos, se débattait désespérément avec ses pattes contre une horde de minuscules fourmis qui grouillaient sur son corps et – le mangeaient vivant ! Je fus prise de frisson, sortis mon mouchoir et me mis à chasser ces bêtes cruelles. Mais elles étaient si impudentes et tenaces que je dus batailler longtemps contre elles, et quand enfin je délivrai ce pauvre martyr et le posai plus loin dans l’herbe, deux de ses pattes étaient déjà mangées… Je suis partie avec le sentiment affreux de ne lui avoir, en fin de compte, rendu qu’un bien douteux service.

Maintenant, nous avons de longs crépuscules. Comme j’aime d’ordinaire cette heure ! A Südente, j’avais beaucoup de merles, mais ici, je n’en vois pas et n’en entends aucun pour le moment. Tout l’hiver, j’ai nourri un couple mais il a disparu maintenant. A Südente, j’avais l’habitude de me promener dans les rues le soir à cette heure ; c’est si beau, dans la lumière violette du jour finissant, les flammes roses des réverbères qui s’animent au crépuscule, avec l’air tout étrange, comme si elles avaient un peu honte. Passe alors la silhouette un peu floue d’une concierge en retard, ou d’une servante qui court chez le boulanger ou l’épicier pour vite aller chercher quelque chose. Les enfants du cordonnier, avec lequel j’avais lié amitié, jouaient encore dehors dans l’obscurité, avant qu’on ne les rappelle vigoureusement à la maison depuis le coin de la rue. Il y avait toujours un merle à cette heure-ci qui ne trouvait pas le repos, et qui se mettait soudain à piailler comme un enfant mal élevé, ou qui, dès le réveil, se mettait à voler bruyamment d’un arbre à l’autre en bavassant. Et moi j’étais là au milieu de la rue, je comptait les premières étoiles et je ne voulais pas rentrer, je ne voulais pas rentrer, je ne voulais pas quitter la douceur de l’air et ce crépuscule où le jour et la nuit s’effleuraient si doucement.

Sonioucha, je vous écris à nouveau bientôt. Soyez calme et sereine, tout ira bien, même pour Karl. Quant à vos soucis domestiques, je vais écrire à Mathilde et ferai ce que je peux.
Au revoir, à la prochaine lettre, cher petit oiseau.

Je vous serre dans mes bras.

Votre Rosa »

Tiré de de Rosa, la vie / Lettres de Rosa Luxemburg
Traduites par Laure Bernardi et Anouk Grinberg
Les éditions de l’Atelier

Un texte pour notre anthologie de la litétraure allemande et alémanique.

Südende est un quartier de Berlin où habita Rosa Luxemburg

Mathilde : Mathilde Jacob et l’amie et la secrétaire de Rosa Luxemburg qui la considérait comme son ange gardien. Elle fut assassinée à Theresienstadt en 1942.

Sophie Liebknecht

Au moment où Rosa Luxemburg, qui avait passé en raison de son hostilité à la guerre presque toute la durée de la Première guerre mondiale en prison (Berlin-Barnimstraße, forteresse de Wronki/ Poznań et Breslau / Wroclaw) écrit cette lettre à Sophie Liebknecht, historienne de l’art et seconde épouse de Karl Libknecht, ce dernier contrairement à tous les usages – il était député du Reichstag – avait été envoyé au front en janvier 1915 puis condamné à quatre années de prison pour avoir appelé et pris la parole à la manifestation anti-militariste du 1er mai 1916. Il avait 44 ans.

Assassinats 15 janvier 1919

Après de véritables appels au meurtre, Rosa Luxemburg fut assassinée avec Karl Liebknecht  et jetée à l’eau, « sous les yeux des socialistes au pouvoir » (Hannah Arendt), le 15 janvier 1919. Elle avait 47 ans. Rosa Luxemburg est l’une des plus belles figures révolutionnaires européennes. Sa fin tragique avec celle de Karl Liebknecht aura des conséquences importantes sur l’histoire de l’Europe. Son aura dépassera largement le cercle des militants. A preuve l’hommage que lui rendit, par exemple, Albert Schweitzer.

Un certain Otto Runge, prolétaire désoeuvré, enrôlé comme chasseur dans les Corps francs, milices reconstituées d’éléments de l’armée allemande défaite en 1918 et  précurseurs des nazis, sera l’opérateur des basses oeuvres. Il lui broya le crâne de deux coups de crosse. Elle fut jetée inanimée dans une voiture et frappée encore. Finalement le lieutenant Vogel l’acheva d’une balle dans la tête. Ils jetèrent son corps dans le Landwehrkanal. “Elle nage, la truie” : tel est le compte-rendu de Runge qu’attendent ses supérieurs. Il est le seul à avoir été condamné (à deux ans de prison),  ses supérieurs furent acquittés. Le plus haut gradé W. Pabst sera putschiste et marchand d’armes. Et décoré par l’Allemagne fédérale. Karl Liebknecht sera abattu à bout portant juste à côté, dans le Tiergarten.

Avant d’être exécutés, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht avaient été transportés à l’hôtel Eden siège de l’état-major des Corps francs pour y être interrogés brutalement. Dans ce même hôtel Eden était également installé le prince Bernhard von Bülow, l’ex-chancelier impérial sous Guillaume II jusqu’en 1909. La bonne de sa femme a bien aperçu Rosa Luxembourg encadrée par des soldats passer dans le couloir. Mais il ne lui est rien apparu d’inhabituel. Le comte Harry Kesssler qui a déjeuné avec le couple quelques jours plus tard, écrit dans son journal, le 24 janvier 1919 :

« Ce qui frappe chez Bülow c’est que lui, le principal responsable du déclenchement de la guerre mondiale et de la ruine de l’Allemagne, affiche un telle tranquilité de conscience. Il porte le même visage rose, reposé, presque mignon avec lequel il y a vingt, quarante ans déjà (je le connais depuis aussi longtemps), il enfilait des perles avec esprit comme il sied devant de jolies femmes. De tous les événements qui se passaient dans le monde il ne voyait que son propre reflet rose dans le miroir. Un petit cochon porte-bonheur qui n’a jamais rien fait d’autre que de contempler son propre bonheur y compris après la catastrophe »

Cette indifférence le rend complice des meurtres. Tout comme l’ont été les dirigeants sociaux-démocrates de l’Allemagne à l’époque.

 

« LA LIBERTÉ est toujours aussi celle de ceux qui pensent différemment »

Image tirée du film d’Alexander Kluge : Nachrichten aus der ideologischen Antike (Suhrkamp)                   « LA LIBERTÉ est toujours aussi celle de ceux qui pensent différemment »

Karl Liebknecht a lui aussi eu une activité épistolaire avec sa femme et ses enfants nés d’un premier mariage. J’ai choisi une lettre à son fils Wilhelm (Helmi), né en 1901 et âgé alors de 14 ans.

 

Lettre de Karl Liebknecht à son fils :

« 1/10/15. À Helmi.

Mon cher enfant,

Ta carte du 13, que j’ai reçue il y a quelques jours, m’a fait beaucoup de plaisir, mais tu aurais dû m’écrire une lettre. Pour cette fois, c’est trop tard, mais pour la prochaine fois n’oublie pas ! C’est trop tard, car avant que tu reçoives ceci, j’entendrai la cloche de la gare de Mitau et avant que ta lettre m’arrive, je te serrerai dans mes bras, en chair et en os.

Je suis quelque peu courbaturé à la suite de mes fatigues des derniers temps. De retour au secteur, je me rends aujourd’hui à l’hôpital, probablement à Mitau.
Comme en septembre, le commandant de compagnie m’a fait visiter par le médecin du bataillon. Une nuit, comme nous travaillions dans la forêt (on sciait du bois), il faisait un froid de loup — je me suis évanoui. Une autre fois, après le repli russe au delà de la Düna, cela m’est arrivé sur le chemin de notre nouveau chantier.
Nous allions à travers les anciennes positions russes — un labyrinthe souterrain, commode, bien construit, mais naturellement effondré, en partie. Les cadavres gisaient sur la terre glacée, tordus comme des vers ou bien avec de grands bras étendus, comme s’ils voulaient se cramponner à la terre ou au ciel pour se sauver, la face contre le sol ou levée. Déjà noire parfois. Et — mon Dieu — j’ai vu aussi là beaucoup de nos morts. J’ai aidé à les débarrasser de ce qu’ils portaient sur eux — ces derniers souvenirs, qu’on envoie à la femme et aux enfants.
L’histoire de cette guerre sera plus simple, vois-tu, mon fils, que l’histoire de beaucoup d’autres guerres plus anciennes, car les forces causales de cette guerre remontent brutalement à la surface. Pense aux Croisades, dont l’aspect religieux, culturel et légendaire, est si embrouillé : une apparence qui recouvre évidemment de simples raisons économiques, car les Croisades n’ont été que de grandes expéditions commerciales.
La monstruosité de la guerre actuelle dans sa mesure, ses moyens, ses buts, ne dissimule rien, mais au contraire — elle découvre, révèle. Nous en reparlerons — de cela et d’autres choses.
Tu me demandes ce que tu dois lire. Je te conseille d’abord une histoire de la littérature. Prends tout Schiller. Parcours-le. Lis-le. Relis-le à fond et relis-le encore. Et puis prends Kleist, Kœrner, quelques volumes de Gœthe, Shakespeare, Sophocle, Eschyle et Homère. Régale-toi de tout cela et puis arrête-toi et lis avec attention. Demeure seul avec tes livres pendant de longues heures. Ils deviendront ainsi tes amis et toi leur confident. Je ne voudrais en rien t’influencer. C’est une nécessité, et un devoir pour toi de chercher toi-même. Chacun doit prendre la route qui lui convient. D’ailleurs, le moment n’est pas loin où nous parlerons de cela de vive voix.
Je suis ravi du sort de vos chenilles. Continuez leur élevage avec tous les soins les plus scientifiques.
Je dois achever. Nous attendons l’auto qui doit nous conduire au lazaret. Mon sac est à faire.

Je t’embrasse, mon petit, ne t’inquiète pas pour moi. Prends l’air le plus souvent possible. Bonjour à tous.

Ton Papa.»

(Karl Liebknecht : Lettres du front et de la geôle (1916-1918) traduites par Francis Tréat et Paul Vaillant-Coutourier. Libraire de l’Humanité 1924. Paru en fac-similé aux Editions du Sandre malheureusement sans note ni appareil critique).

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/bd/Sophie_and_Karl_Liebknecht.jpg

Karl Liebknecht 1913 avec sa seconde femme Sophie et ses enfants d’un premier mariage : Wilhelm, Vera et Robert. Bildarchiv SAPMO-BArch Y10-444

A lire aussi sur le Sauterhin :
Au son d’une lyre crétoise
Janvier Rouge à Berlin

 

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Heiner Müller, Nietzsche l’effroi et le regard de la méduse (esquisse)

L’effroi de Müller versus l’effroi de Nietzsche

Ayant lu cela, Notre philosophie doit ici commencer non pas par l’étonnement, mais par l’effroi, phrase de Nietzsche commentée par Bernard Stiegler à l’Académie d’été de philosophie d’Epineuil le Fleuriel, il m’était immédiatement venu à l’esprit la difficulté que j’avais rencontrée à traduire le mot Schreck chez Heiner Müller à une époque où les traductions disponibles par exemple celle de Freud par Vladimir Jankélévitch le rendaient par frayeur. Et cela a provoqué l’impulsion d’une lecture de l’effroi chez Heiner Müller. Si l’on peut constater une proximité entre Heiner Müller et Friedrich Nietzsche, le premier lecteur du second, elle procède de deux démarches différentes, l’une artistique, l’autre philosophique. Et si les deux auteurs évoquent la nécessité de mettre l’effroi au point de départ des apprentissages, ce qui provoque l’effroi diffère chez l’un et l’autre. La question de l’homme de théâtre n’est pas celle du pansement (B. Stiegler : penser c’est panser, c’est à dire soigner). Il est de décrire et d’écrire la (les) blessure(s).

Müller Nietzsche effroi et regard de la méduse
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Greta Thunberg: « Nous ne pouvons résoudre une crise si nous ne la traitons pas comme telle »

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Heiner Müller et Paul Virilio

Couverture de la première édition allemande de Quartett de Heiner Müller dans la revue Filmkritik . Le texte de la pièce était précédé d’un entretien de Müller avec l’un des rédacteurs de la revue Harun Farocki. Son auteur  précise que Quartett peut se jouer dans un bunker après le troisième guerre mondiale.

L’hommage de Paul Virilio à Heiner Müller

«Je viens saluer mon frère, l’enfant de la guerre totale et de l’après-guerre totalitaire. Celui qui a vu passer la tempête, celle qui efface toute paix, à commencer par celle de l’esprit. Celui qui a su réaliser son œuvre au sein du chaos, dans le signe de contradiction d’une Europe dévastée. Un homme pour qui la Fin du monde était toujours d’actualité, à travers le feu, les décombres du passé. Mon frère de cendres qui revivait la débâcle, Stalingrad, Auschwitz ou Berlin, comme j’ai vécu la nuit du couvre-feu, l’horreur splendide des bombardements, la ruine des villes. A hauteur des grands tragiques tu prophétisais que l’homme n’est pas le centre du monde, mais sa fin, son achèvement. Et ceci, au moment où tout le malheur du monde provient sans doute du sentiment que l’homme est surpassable. Sentiment constamment renforcé par l’invention de machines qui prétendent lui succéder. Heiner mon frère de sang. Ton œuvre tout entière vient dissiper l’illusion fatale de l’eugénisme, l’éternel retour du machinal opposé à l’animal. Avec toi, l’ami, un monde finit, un monde commence et puisque mourir c’est continuer à naître, je te dis adieu.»

Paul Virilio 16 janvier 1996

La date du 16 janvier est celle des obsèques de Heiner Müller, décédé le 30 décembre 1995. Le texte était paru ce même jour dans le quotidien Libération. C’est celui que Virilio souhaitait lire à son enterrement et qui le sera par des amis du Théâtre de la Schaubühne.

Je dois beaucoup à Paul Virilio dont les écrits ont contribué à fissurer, du moins à élargir les fissures dans le mur que j’avais dans la tête et qui ne me permettait plus de comprendre ce qu’il se passait. Il m’ouvrait vers une autre façon de lire le monde. Avec d’autres, il m’a permis de changer de librairie. C’était à l’époque où j’étais en poste à Berlin pour le journal L’Humanité. Par l’intermédiaire d’une petite maison d’édition de Berlin-Ouest le Merve Verlag dirigé par Heidi Paris et Peter Gente commençaient à être introduits en Allemagne des textes de Baudrillard, Foucault, Guattari, Deleuze, Lyotard autant de choses qui alors, plus ou moins clandestinement, pénétraient en RDA et faisaient partie des discussion dans la mouvance müllérienne. Müller était très critique sur ce que l’on appelait le post-modernisme mais s’est intéressé aux auteurs regroupés sous ce vocable, qu’ils l’aient été à tort ou à raison n’est pas ici la question. C’est établi pour Baudrillard, Foucault que Müller a rencontré, pour Guattari et Deleuze notamment son Kafka. Il avait dans sa Bibliotèque Bunker archéologie et la Machine de vision de Virilio ainsi que d’autres des auteurs cités et pas mal de livres de Derrida dont je sais qu’il s’intéressait à Müller.

Il faudrait bien entendu pousser plus avant les investigations pour pouvoir apprécier les termes compliqués de l’échange franco-allemand qui a eu lieu là. Toujours est-il qu’il a eu lieu. Il y a peut-être quelque chose dans ce passé à reprendre pour nous.

J’ai eu le plaisir de rencontrer à plusieurs reprises Paul Virilio, toujours avec bonheur que ce soit pour des interviews ou sans raison particulière. Je me souviens du premier entretien. Il a été publié dans l’hebdomadaire Révolution pour lequel je travaillais à l’époque. C’était au lendemain de la Tragédie du Heysel. Le match de football entre Liverpool et la Juventus qui s’y déroulait s’est terminé par 39 morts et plus de 400 blessés.

J’avais assisté en 1988 en  compagnie de Virilio au spectacle La route des chars de Heiner Müller à Bobigny. Müller était présent. J’avais rêvé d’un entretien croisé Müller-Virilio et réussi à convenir d’une rencontre. Le jour et à l’heure dite, à la Coupole à Montparnasse, nous devions nous retrouver. Virilio était là ainsi que le metteur en scène et traducteur Jean Jourdheuil. Un seul absent Heiner Müller qui n’est pas venu. Je lui en ai beaucoup voulu. Et je n’ai jamais réussi à savoir le pourquoi de cette absence. Müller s’était fait reprocher par les autorités de son pays les propos qu’il avait tenu dans un précédent entretien qu’il m’avait accordé. Peut-être tout simplement ne voulait-il pas en rajouter.

Müller Bunker

Müller et Virilio se « connaissaient » donc. Connaître n’est pas le terme qu’emploie Virilio quand il décrit cette relation dans un texte d’août 1998 intitulé Müller Bunker :

« On meurt inconnu, étanche, même quand la célébrité a fait sauter la porte blindée d’un homme. Je n’ai donc pas connu Heiner Müller, aperçu quatre ou cinq fois, en tout, deux ou trois heures seulement, mais lorsque je l’imagine, je sens encore la graisse à fusil du mauser, le cuir des sangles qui soutiennent les cartouchières. En même temps, je revois Beuys et son stuka, en Crimée, et je me souviens de Fribourg, de la Forêt-Noire où j’étais en garnison à l’État-major de la première armée française. L’un de nos interprètes, paraît-il, s’appelait Alfred Döblin …[…]
C’est par le ciment que notre estime s’est peu à peu solidifiée. La dernière fois où nous nous sommes rencontrés, c’était l’automne à Paris et nous avons échangé quelques cadeaux: je lui ai donné mon stylo et il m’a offert un cadenas brisé, à propos de Berlin …
La serrure peut être fracturée, mais la porte est soudée par la rouille, l’oxydation de l’acier. »

Heiner Müller était « un frère », un « camarade d’exil croisé sur la route des chars d’un siècle impitoyable », écrit Virilio avant de commenter un extrait de l’un des poèmes de Müller :

« Sur l’écran je vois mes compatriotes
Avec leurs mains et leurs pieds voter
contre la vérité,
dont il y a quarante ans j’étais le détenteur.
Quelle tombe me préservera de ma jeunesse ?

«Télévision  »• in Heiner Müler, Poèmes 1949-1995. Paris, C. Bourgois éditeur, 1996

s’interrogeait Heiner Müller au grand dégel des pays de l’Est …
Pas une tombe, mon frère, un blockhaus, un bunker !
On ne partage jamais l’innocence, on ne partage que la culpabilité et : « lorsque tous seront coupables, ce sera la démocratie véritable (Camus). Celle des humbles, des pauvres qui ne jugent pas mais sont toujours jugés indésirables. »

La question du partage de la culpabilité a ému Heiner Müller. Dans un entretien avec Alexander Kluge en 1994, qui se trouve en regard du texte de Virilio dans la revue Drucksache dans lequel il a été édité, il disait à propos de cette question :

« Il y a quelques mois, à Paris, au cours d’une discussion sur un film qui avait été fait sur moi, j’ai rencontré Virilio. Après le film, une Bulgare que je connaissais depuis longtemps […] m’a interrogé au sujet de mes relations avec la Stasi. Et Virilio m’a dit après – j’ai trouvé cela très beau – que le seul espoir et la seule chance pour l’Europe se trouvait dans l’alliance des coupables. Il n’y a pas d’innocent. Ce ne sera que quand les nocents s’allieront en reconnaissant et partageant collectivement leur culpabilité que s’ouvrira une possibilité.»
(Heiner Müller im Gespräch mit Alexander Kluge August 1994. Trad.:BU)

Müller Bunker est paru dans Drucksache N.F.1 Paul Virilio édité par Wolfgang Storch / Heiner Müller-Gesellschaft. Richter Verlag ainsi qu’aux Editions Hazan | « Lignes »1999/1 n° 36 | pages 108 à 115
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Kza Han : « En croisées de souffles »

Kza Han a envoyé ce proème votif au SauteRhin. Je l’en remercie très chaleureusement.

En croisées de souffles-1
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Volker Braun au rivage de l’ouest

On trouvera ci-dessous un extrait de l’un des poèmes, Le rivage de l’ouest, paru dans le nouveau recueil de Volker Braun publié par les éditions Gallimard. Pour préserver la mise en page des textes d’abord en allemand puis en traduction française, ils sont présentés au format pdf  et suivis d’un petit commentaire.

Wesstrand

Dans ce choix de poèmes qui couvre les années 1960-2013, Volker Braun voyage de l’Allemagne de l’Est où il s’est entraîné à la marche debout, au besoin en se provoquant lui-même, à travers l’Europe jusqu’aux confins de l’ouest en s’alimentant tout au long du parcours au «marché noir» de l’humour. On va du Jardin d’agrément, Prusse (1960-1989) à L’opulence (2001-2014) en passant par Le massacre des illusions (1990-2000). Entre temps, le constat : «Le socialisme s’en va, Johnnie Walker arrive». Johnnie le marcheur ! Prémonitoire. Le socialisme dont il est question ici est celui de l’alternative et non celui qualifié de «réellement existant» dans lequel les ouvriers se mettaient à la disposition des usines et non l’inverse, ce qui est le cœur du problème et celui qui a conduit à son échec.
Volker Braun a intégré la dimension environnementale dans l’Internationale en y ajoutant d’autres damnés de la terre : aussi bien les phoques trahis, le buisson maltraité, les zones humides, l’antique savoir des minerais que les fleuves et les couchers de soleils.

Vous mes compagnons de lutte, ces déserts en marche,
Comme ils changent nos fiers projets
Avec leur stratégie du désespoir
Et nous encouragent de leurs trombes d’eau

Et l’homme englouti, ému de voir les
Raisonnables baleines,
Se soulève, rejoignant ses semblables, les minuscules
Racines.

Et notre Ligue, pourrie de part en part, si longtemps avilie
Par la solitude sur terre
Ressent
le désir élémentaire.

(Volker Braun L’Internationale)

Westrand, Le rivage de l’ouest (1995) dont est tiré l’extrait ci-dessus se situe dans le second des trois ensembles de cette anthologie. Il fait partie du groupe Massacre des illusions. J’ai hésité entre ce poème-ci et Wilderness et son Festin de crâne peut-être en raison, pour les deux, de leur composition particulière qui témoigne d’une diversification des formes poétiques avec ses lignes en retrait, ces phrases en escalier. Le recueil contient aussi plusieurs beaux exemples de prose. Si j’ai choisi celui-ci c’est aussi parce il y parle d’Althusser, question qui m’intéresse sous l’angle qu’aborde V.Braun et qui est proche de celui de Heiner Müller pour qui le philosophe est une figure d’Hamlet.
Il est beaucoup question dans cette anthologie de vase, gadoue, boue, fange. La boue peut être aussi bien celle que l’ouvrier extrait avec sa pelle que celle des illusions perdues, des promesses non tenues. La plaine – Brecht parlait des peines de la plaine qui sont devant nous (Brecht) devient la plaine de boue (titre d’un poème). L’éboueur et non le chiffonnier est ici le compagnon du poète. Dans le texte, les Marais pontins, on peut lire ceci :

Dans une baie de vase, je vis un couple
Agenouillé devant un tas de limon
Ils l’entassaient doucement à mains nues
Instillant aussi doucement la vase
Du bout de leurs doigts qui se rejoignaient.
Couverts de boue, en pleine jouissance
Toux deux dressaient peu à peu l’édifice
[…]

Dans Le rivage de l’ouest, j’ai été intrigué par ce mot de Schlick, en français la slikke, et j’aime bien fouiller les mots que je ne connais pas. Celui-ci est particulièrement intéressant dans le contexte dans lequel il est employé.

Dans cette slikke quotidienne
Où le haut est en bas et la mort est la vie.

La slikke désigne la partie de la vasière différente de la schorre (pré salé). Elle est recouverte à chaque marée. Son énorme biomasse microbienne joue un rôle essentiel dans le recyclage de la nécromasse. Biomasse/nécromasse. Il y a de la vie dans la gadoue. Vie et mort. Ce biotope est aussi particulièrement sensible à la dégradation du climat.
Slikke est un mot patois néerlandais signifiant « boue » et qui en danois signifie lécher, caresser. Cela peut se mettre en relation avec ce qui suit d’érotique et les «petits connins de la mer» anesthésiés par les citrons qui reprend mot pour mot le poème Les huîtres de l’époque où ces dernières avaient besoin de nombreux papiers de douane pour traverser le Mur. Comme une réminiscence malgré tout d’un bon temps même là-bas. Il y a de l’est dans l’ouest. Et réciproquement

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Alexander Kluge : L’ Unheimlichkeit (inquiétance) du temps

En mémoire de Paul Virilio
4 janvier 1932 – 10 septembre 2018

D‘Halberstadt à Alep
(en passant par Nantes avec – en hommage à – Paul Virilio)

Des bombardements de la ville d’Halberstadt à ceux d’Alep, je fais un détour par Nantes avec – et en hommage à – l’architecte, urbaniste et essayiste Paul Virilio. En construisant une sorte de dialogue franco-allemand, posthume pour l’un, entre les deux auteurs, comme un échange d’expériences vécues ainsi que le souhaite Alexander Kluge lui-même. Je le fais à partir de deux extraits de l’un et l’autre de ces deux « enfants de la guerre» (Virilio), extraits qui ne résument pas leurs œuvres mais signalent le point de départ d’une démarche qui à la fois se rejoint et reste différente.

L’actualité éditoriale est celle d’Alexander Kluge. Les éditions P.O.L viennent de publier le deuxième tome, de la « Chronique des sentiments » d’Alexander Kluge, l’Inquiétance du temps, chronique composée de 18 cahiers comprenant des ensembles historiques tels que : « Le bombardement de Halberstadt », « La casse par le travail » et « Le génie de la métropole ».

Deux photogrammes extraits de l’abc de la guerre de Bertolt Brecht. A gauche : population de Londres pendant une attaque aérienne. A droite : sans légende. ABC de la guerre. Presses Universitaires de Grenoble. Traduction Philippe Ivernel

 

 

Alexander Kluge :
„Der Himmel hört auf zu malen und wendet sich der Kritik zu“

Dort, über den Bergen, östlich von Aleppo, wo sonst aus den Morgennebeln die Sonne heraustrat: jetzt silbrige Glitzerpunkte in Reihe. Um sie herum – wie an so vielen anderen Tagen der gleichen Jahreszeit – färbte sich der Himmel nach Angaben von Zeugen, aber doch täglich stets etwas anders: stachelbeerfarb, bläulich-virtuos, flanellgelb, rotschimmernd, engelsfarb, hysterieweiß, rosa-melange. Und immer das Echo am entgegensetzten Westhorizont. Noch immer im Dunkel antwortete er auf die Lichtspritzer des Ostens.

Die Farbfülle zerstach die noch winzigen Artefakte, deren Motorenlärm in der Höhe ihrer Erscheinung vorauseilte. Noch waren sie Punkte. Und schon zog ihr Geräusch („die Posaune“), nämlich die Vorauserwartung, alle Aufmerksamkeit der Betrachter auf sich. Zwanzig Minuten später war die Stadt zerstört. Obwohl es sechs oder acht solcher Angriffe bedarf, um sie tatsächlich auszulöschen – und dann sind immer noch Nester von Menschengeist im Gange, die sich zu retten und neu einzurichten suchen. Der Angriff der Flugzeuge, eine solche Einwirkung BEWAFFNETER INDUSTRIE, INGENIEURSZENTRIERTER HIMMELSMACHT, enthält einen starken SCHUB VON KRITIK.

Im Luftschutzkeller gefragt: Wo war die letzte Abzweigung für mich und meine Kinder, wenn es darum geht, dem Verhängnis, das in zwei Meilen Höhe über uns hereinbricht, zu entgehen? Vor zwanzig Jahren? Hätte ich gestern noch entkommen können? Wohin ausweichen? Kenntnis der sicheren Orte ist der Anfang der Philosophie.

Ein Bombengeschwader am frühen Morgen am wie immer gefärbten Himmel begründet das Denken neu. Wäre mein Körper aus Stahl und so biegsam wie eine junge Pappel, ich könnte das Bombenfragment, das mich treffen will, abfedern. So kritisiert der SICH VERÄNDERNDE HIMMEL OBEN, den Körper, die Sinne und den Geist und fordert dringlich den Homo Novus, wie er zuletzt 1917 von den Biokosmisten der russischen Revolution ins Auge gefaßt wurde. Wo Brüder seid Ihr jetzt in meiner Not? Es war genug Zeit, mit Euch in Verbindung zu treten, aber ich war beschäftigt. Ich habe die kristallenen Farben des Himmels abzuzählen versucht. Der Himmel in der Frühe und der in der Abenddämmerung ist in unseren Breiten ein begabter Maler. Einige Sekunden vor meinem Ende (und das meiner Lieben) – und wenn der Einschlag den Nachbarn trifft künftig immerfort – will ich himmelschreiender Kritiker sein. Ich sauge an den Zitzen der Wölfin, um dieses Wundermittel in mich hineinzufüllen, falls mir Zeit bleibt.

« Le ciel cesse de peindre et se tourne vers la critique »

« Là-bas, au-dessus des montagnes à l’est d’Alep, où d’habitude le soleil émergeait des brumes matinales, scintille maintenant une rangée de points argentés. Tout autour d’eux – comme en bien d’autres journées de cette saison – le ciel se colorait, selon des témoins, mais un peu différemment tous les jours : couleur groseille à maquereau, bleu virtuose, jaune flanelle, vermeil, couleur d’ange, blanc hystérique, rose mélangé. Et toujours leur résonance lumineuse à l’horizon opposé, côté ouest. Encore sombre, celui-ci faisait écho aux fulgurations éclatantes émises à l’est.

Perçant la profusion des couleurs, les artefacts encore minuscules dont l’apparition était devancée par le bruit des moteurs. Ce n’étaient encore que des points. Et déjà leur vrombissement (« le son des trompettes »), l’anticipation anxieuse, focalisait l’attention du spectateur. Vingt minutes après, la ville était détruite. Bien qu’il faille six ou huit attaques de cette sorte pour vraiment l’anéantir. Et même dans ce cas il y aura toujours DES FOYERS D’ESPRIT HUMAIN en activité, qui tenteront de s’en tirer et de se réorganiser. Pareille attaque aérienne, à savoir l’intervention D’UNE INDUSTRIE ARMÉE, D’UN POUVOIR CÉLESTE FONDÉ SUR L’INGÉNIERIE, implique une FORTE CHARGE CRITIQUE.

Et de s’interroger au fond de l’abri anti-aérien : À quel moment aurions-nous pu encore bifurquer, mes enfants et moi, afin d’échapper à cette fatalité qui s’abat sur nous d’une hauteur de 3000 mètres ? Était-ce il y a vingt ans ? Aurais-je pu l’éviter hier encore ? Où se mettre à l’abri ? La connaissance des lieux sûrs est le commencement de la philosophie.

Une escadrille de bombardiers qui surgit tôt le matin dans un ciel aux couleurs immuables refonde la pensée. Si mon corps était d’acier tout en ayant la souplesse d’un jeune peuplier, alors je pourrais amortir l’impact d’un fragment de bombe qui cherche à m’atteindre. Ainsi le CIEL CHANGEANT, TOUT LÀ HAUT, critique-t-il le corps, les sens et l’esprit, réclamant urgemment l’Homme nouveau tel qu’en dernier lieu les biocosmistes de la Révolution russe l’avaient conçu en 1917. Où êtes-vous, mes frères, alors que je suis en détresse ? Le temps n’a pas manqué pour entrer en contact avec vous, mais j’étais occupé. Je tentais de compter les couleurs cristallines du ciel. Sous nos latitudes, le ciel d’aurore, comme celui du crépuscule, est un peintre fort doué. À quelques secondes de ma fin (et de celle des êtres qui me sont chers) – et à tout jamais si c’est mon voisin qui est frappé – je veux clamer jusqu’aux nues ma critique. Je tête les mamelles de la louve pour absorber en moi ce remède miraculeux, si le temps m’est donné.

Alexander Kluge, Chronique des sentiments, Livre II, Inquiétance du temps. Édition dirigée par Vincent Pauval. Traductions de l’allemand par Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Arthur Lochmann et Vincent Pauval. P.O.L, pp 12-14

Dès la préface de la Chronique des sentiments II, Alexander Kluge donne l’exemple ci-dessus de ce qu’il appelle des contre-récits qu’il oppose aux fantasmes produits par le monde globalisé et fonctionnalisé des algorithmes. La même inquiétance unit les bombardements d’hier à ceux d’aujourd’hui. Enfant de la guerre, Alexander Kluge vit dans un abri-antiaérien, le avril 1945, les bombardements et la destruction de sa ville natale, Halberstadt et fait le constat du «surgissement d’une industrie porteuse de bombes» et de l’émergence d‘une «stratégie d‘en haut». J’ai déjà amplement parlé du Raid aérien sur Halberstadt paru en édition séparée et qui avec quelques variantes est contenu dans la Chronique des sentiments II.

«L’aiguillon de l’inquiétude est le même aujourd’hui, lors d’un bombardement dans la région d’Alep, qu’en ce mois d’avril 1945 où ma sœur et moi-même avions dû trouver refuge dans un abri antiaérien. L’écart entre première et seconde nature – entre le surgissement d’une industrie porteuse de bombes (stratégie d’en haut) et l’idée de fuite, la quête d’une issue pour nous, les prisonniers du sous-sol (stratégie d’en bas), demeure un absolu.» (Kluge Chronique II)

Dans l’avant-propos aussi, l’auteur allemand exprime le souhait d’une mise en commun des expériences des sociétés française et allemandes. Je vais tenter non une mise en commun mais une mise en relation entre Alexander Kluge et Paul Virilio, décédé en septembre dernier. J’ai été quelque peu troublé de n’apprendre sa mort qu’avec trois mois de retard. Paul Virilio, autre enfant de la guerre, est témoin, à la même époque, des bombardements anglo-américains à Nantes, et de ce que lui appelle «l‘avènement du dessus», dans son rapport à la ville. Il a assisté en même temps à des phénomènes d’exode. Kluge et Virilio ont le même âge. Ils sont tous deux nés la même année à un mois d’intervalle. Voici comment Paul Virilio relate cette expérience, depuis un balcon où il assiste à l’apparition de la verticale qui barre la ligne d’horizon :

19 janvier 1991, Bagdad, Irak. Viseur d’un avion de chasse français prenant pour cible un dépôt de munition irakien pendant la Guerre du Golfe. Catalogue de l’exposition Ce qui arrive conçue par Paul Virilio à la Fondation Cartier en 2002-2003

Paul Virilio : « L’avènement du ciel dans l’histoire»

Je me souviens de ce balcon à Nantes, sur la rue Saint-Jacques, une cheminée d’usine dépassait derrière la façade, en vis-à-vis. Aligné sur sa fumée, je naviguais comme un capitaine à la barre… A cette époque, tout venait ou s’en allait de l’horizon vers l’horizon : les réfugiés du Nord qui passaient la Loire vers la zone libre (exode), les envahisseurs surgissant un midi en colonne armée, après la fuite des Anglais à Saint-Nazaire. Ces longues files de véhicules abandonnés sur les routes, vides.

Cet avion prémonitoire, abattu, et qu’une longue suite de badauds allait contempler, comme venant d’un autre monde. Une autre époque débutait, celle du ciel usagé, pratiqué, en conquête… Tous ces gens qui regardaient en l’air, abandonnant leurs travaux dès que le bruit haut et lointain d’un appareil se faisait entendre, un autre monde.
[…]
On n’a pas assez vu l’avènement du dessus, la saturation de l’espace, au détriment du dessous, fascinés que nous sommes depuis toujours par le dedans et le dehors.
Notre vie quotidienne, horizontale et bidimensionnelle. La longueur, la perspective sur la ligne d’horizon, l’aplatissement désormais sensible qui allait tout renverser, basculer cul par-dessus tête, les idées, les usages, les moyens et les hommes.
Les villes détruites ne le furent pas par hasard, par cruauté, aux considérations stratégiques de l’offensive aérienne s’ajoutait implicitement le fait qu’elles avaient de tout temps ponctué la conquête de la terre ; de la plus petite à la capitale, elles étaient toutes les ports du nouveau littoral : le littoral vertical. Le point de chute de l’étendue spatiale, l’infini commençait au ras des toits.
Ce gigantesque basculement du monde ne nous a pas assez alertés.
[…]
La seconde guerre a été ma mère, mon père. L’extrémité des situations vécues m’a instruit, il ne s’agit pas de complaisantes violences, comme cette tête coupée dans le caniveau ou ces camions de morts et de blessés remontant la rue (ma rue) vers l’hôpital Saint-Jacques après la destruction de l’Hôtel-Dieu, mais d’une vision du monde, inaltérable. La deuxième guerre est un réservoir de sens indispensable à la connaissance de la seconde paix qui est la nôtre.
L’avènement du ciel dans l’histoire, la hauteur, usuelle désormais, le dessus, présent et omniprésent à partir de l’an 40. Les bombardements stratégiques sont indispensables à l’analyse du phénomène urbain. Il ne s’agit pas ici d’un goût morbide pour le cataclysme, mais de la cruelle nécessité de considérer cliniquement l’agonie des villes pour entrevoir la construction future, la vie nouvelle. Cités, miroirs, agonies, jeux de glaces de la destructuration-construction de la vie mortelle et de la mort vivante».

(Paul Virilio : extraits de Urbain trop urbain introduction à L’insécurité du territoire (Stock 1976)

Je construis à ma façon cette petite constellation, persuadé que cette histoire aurait intéressé Paul Virilio qui avait aussi de l’amitié pour Heiner Müller. S’ils témoignent de « l’avènement du ciel dans l’histoire», il y a bien sûr des différences entre les deux vécus, entre le balcon et l’abri, mais surtout dans le fait, qu’à Nantes, le sol était occupé par les Allemands, dans les villes, on cohabitait avec l’ennemi, et que les libérateurs dominaient le ciel et déversaient leurs bombes sur les cités, ce qui ne facilitait pas la critique. Jusqu’à Hiroshima. En passant par Halberstadt. L’occupation du ciel était alors encore inédit.
Si Halberstadt est la ville natale de Kluge, Nantes n’est pas celle de Virilio né à Paris mais la ville sur la Loire fut son école.

« Ce qui m’a instruit, ce n’est pas l’horreur des emmurés vivants dans les caves, asphyxiés par l’éclatement des conduites de gaz, noyés par celui des canalisations d’eau (simplement, depuis, lors des alertes, je refusais de descendre aux abris, préférant cours et jardins, préférant risquer l’impact des éclats à l’enfermement des décombres), mais cette soudaine transparence, ce changement à vue de l’espace urbain, cette motilité de l’inanimé, de l’immeuble». (Paul Virilio ibidem)

Il a bien sûr aussi connu les abris qu’il a vécu comme Lebensraum, espace vital qui n’était pas un espace de vie mais un espace de peur. D’où son intérêt pour le Bunker comme machine à survivre. Son premier livre s’intitule Bunker Archéologie.

Avec la guerre, la forteresse Europe devient une forteresse sans toit. Partir de [19]40, ce n’est pas repartir comme en quarante car ce qui débute dans l’avènement du ciel et l’apparition d’un littoral vertical, n’a cessé depuis de se perfectionner jusqu’aux drones et à la mise en place d’une techno-sphère de réseaux satellitaires qui enserrent, emprisonnent la terre et contrôlent les villes devenues des smart-cities. On les dit intelligentes mais elles sont très bêtes. Qu’est ce dès lors qu’habiter ? Autre point commun de l’architecte et urbaniste et l’écrivain : la ville. On peut rappeler ici que les stratégies de dissuasion nucléaire sont anti-cités. Une poétique de la ville reste à inventer.

Le 8 avril 1945, 218 bombardiers américains de type B-17 (forteresse volante) appartenant à la 1ère Division de la Huitième Air Force a largué lors d’un bombardement en nappe 595 tonnes de bombes conventionnelles et incendiaires, détruisant le centre-ville à 82 %. Chez Alexander Kluge, dont l’ensemble Le raid aérien sur Halberstadt le 8 avril 1945 déjà paru séparément est inclus dans une version un peu élaguée dans Chronique des sentiments II, la « meute » de bombardiers est décrite comme un regroupement « en fabrique », chaque quadriréacteur à long rayon d’action formant un « atelier ». Selon une procédure d’où sont exclus « comme irrationnels » « des facteurs ayant joué un rôle dans la phase initiale tels que la confiance en Dieu, l’univers militaire des formes, la stratégie, la propagande interne à destination des équipages pour stimuler leur pugnacité, les indications sur les particularités de l’objectif, le sens de l’assaut, etc ». Ce n’est plus le citoyen en armes de Valmy mais le fonctionnaire spécialisé qui mène les assauts de sorte que les équipages vivent cela comme « l’histoire journalière de leur entreprise » sans nécessité de lui donner du sens. Nous sommes dans un système de rationalité industrielle.

« Le raid aérien ne devient réel et perceptible que quand il est raconté» (Kluge) Il s’agit d’une construction post-traumatique qui passe par l’écriture, la construction d’une mémoire non pas comme reconstruction du passé mais comme exploration de l’invisible » (Jean-Pierre Vernant : La traversée des frontières. Entre mythe et politique II.Points Essai page 151). Cette notion d’exploration de l’invisible pourrait figurer elle aussi parmi les définitions du poétique au sens où l’emploie Kluge. Un peu comme lui, Virilio voulait « naviguer au creux des intervalles». C’est peut-être aussi cela LE POETIQUE : une manière de lire le monde.

Le ciel cesse de peindre (Kluge). Il devient espace critique (titre d’un livre de Virilio) au sens où, sur terre, il devient fractal mais aussi au sens où l’espace devient lui-même objet de la critique. Au sens encore où cela appelle une autre vision de l’espace-temps et de nouvelles perspectives, orientations. Ce n’est plus le monde dans lequel on peut se fier au soleil. Le ciel est devenu technologique. Au dessus d’Alep, il remballe sa palette de couleurs différentes selon l’est et l’ouest en se voyant percé d’artefacts technologiques précédés par les trombones (de Jericho autre référence aussi pour Virilio), die Posaune. Kluge oppose à la stratégie du haut, celle du bas. Il y reste au fond de l’abri anti-aérien des niches d’ anti-entropie qui luttent pour la (sur)vie. Faire face à ce qui arrive. Il est aussi le lieu d’interrogations, de la quête des bifurcations. Qui sont d’abord celles d’un qu’aurais-je pu faire pour ne pas me retrouver dans cette situation : « À quel moment aurions-nous pu encore bifurquer ?» La réponse ne peut être que collective.

« Où êtes-vous, mes frères, alors que je suis en détresse ? Le temps n’a pas manqué pour entrer en contact avec vous, mais j’étais occupé».

Seul un collectif peut espérer conjurer la catastrophe. Quand il est absent, il est trop tard.

La guerre déstructure la ville, métamorphose son urbanité, autre point commun. Chez Kluge, cela se fait en cassant les lignes de frontières qui la traverse y compris celles des langues. On pourrait mettre en évidence d’autres points de rencontre entre les deux auteurs. Que soit simplement encore évoqué ici, puisque la Chronique y consacre plusieurs pages sous le titre La casse (Verschrottung) par le travail, l’enfouissement d’unités de productions sous les montagnes du Harz. Cet enfouissement sous terre avait à la fois un objectif de production et d’anéantissement (Kluge). Virilio parle de « l’enterrement de la puissance de production allemande, pour résister à la domination par le ciel». (Paul Virilio / Marianne Brausch : Voyage d’hiver Entretiens. Editions Parenthèse 1997 page 27)

L’Unheimlichkeit du temps

A partir de ce point, je fais des bonds à l’intérieur de la Chronique en avant en arrière, je picore au milieu de ces centaines d’histoires en tissant ma propre toile, chaque lecteur fera la sienne et ce ne sera pas la même, en quête du POETIQUE car peu importe la chronologie, on remonte à 200 milliards d’années avant J.C., ce qui compte, c’est la manière dont les différents temps agissent sur les corps, les sens, les pensées, bref ce qui constitue les sentiments qui s’enchaînent à travers l’histoire. Les différents temps se réunissent dans une même INQUIETANCE. Sur la chronologie, Kluge s’inspire du personnage du moine orthodoxe dans la Chronique des éons d’Andrei Bitov, un moine qui échange souvent sur Internet pour nous fournir ce qui est peut-être sa propre vision de la Chronique des sentiments :

« En travaillant sur cette chronique, écrit le moine Bitov, je dois lutter contre une erreur que font pas mal de mes collègues. Une chronique organisée chronologiquement donne l’impression que les époques révolues disparaissent dans le présent. Or les temps nouveaux ne succèdent pas, même sur le plan de la causalité, aux temps anciens, mais ils sont CONNECTES entre eux»

C’est ce qui autorise de s’écarter des repères temporels, à les désorganiser. Cette interconnexion à travers tous les temps est une dimension du POETIQUE comme une façon de «refaire tous les temps à neuf». Mais cela ne saurait signifier qu’il n’y aurait pas d’époques. Il s’agit d’apprendre à vivre avec les morts et leurs sentiments passés. Cela suppose la sauvegarde de la biodiversité qui inclut celle des langues : « Une opération de sauvetage est nécessaire pour sauvegarder les messages concernant les passé de l’humanité que recèlent ces catégories de langues menacée de disparition» écrit l’auteur dans une note page 1058. Si nous jetons des poignées de terre sur les cercueils des morts au cimetière disait Heiner Müller, c’est dans le secret espoir de les empêcher de continuer à vivre avec nous. A. Kluge fait le contraire. Il déterre car quelque chose du passé est toujours là dans notre présent qui détermine l’avenir. Dégeler ce qui est enfoui dans les glaces. Tout en en tenant le journal de bord, Kluge fouille, creuse, déterre met au jour comme un archéologue. C’est son grand mérite de nous transmettre le résultat de ses fouilles. Un archéologue des sentiments, à la recherche de « la rumeur des mondes engloutis», en quête d’une permanence des sentiments de « ceux d’en bas», dont il fait l’inventaire dans sa Bibliothèque d’Alexandrie. LE POÉTIQUE C‘EST FAIRE COLLECTE. Cueillir, assembler, rassembler, regrouper, réunir …. Le poétique n’est pas l’apanage du poète. S’il peut inclure la poésie, il ne s’y résume pas. Mais passe aussi par le dialogue avec les poètes. Est fortement présent dans la Chronique des sentiments II : Hölderlin qui décrivait cette tentation du Rhin de toujours vouloir couler vers l’est sans jamais y parvenir.

Y a-t-il quelque chose de commun entre les révolutions d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui ? Peut-être ceci :

« Depuis l’époque mésopotamienne, les provinces paient des impôts pour les grandes villes»

La révolution est un être vivant plein de surprises, écrit encore Kluge, elle ne survient jamais là où on l’attend. Cela produit comme une résonance d’actualité. De même que le constat que les pouvoirs savent organiser le renversement du renversement. Kluge donne ici l’exemple de la Commune de Paris. J’ajoute là mon grain de sel au menu klugien en introduisant moi aussi une citation de Walter Benjamin complétée par Heiner Müller :

Walter Benjamin : « Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale.  Mais peut-être les choses se présentent-elles tout autrement.  Il se peut que les révolutions soient l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans ce train tire le signal d’alarme ».

Müller : « Considérant le fait que le progrès technique laisse l’humanité sur place, la dépasse, c-à-d en conséquence qu’il la rend superflue, la place du révolutionnaire aujourd’hui n’est pas à l’accélérateur mais au frein»

Marx et Hölderlin

Le fondement du poétique se trouve dans la diversité des sens que nous portons en nous et qui d’une certaine façon échappe au langage de la théorie strictement discursive et rationnellement organisée. Cela ne veut pas dire que la question du sens serait évacuée. Il est même très frappant de constater comment l’auteur s’efforce de donner des directions de lecture en introduisant les différents chapitres de son livre. L’un des textes construit une rencontre entre Marx, alors jeune rédacteur à la Gazette rhénane, et le poète Hölderlin dans sa tour à Tübingen. La conversation porte sur Bonaparte. Hölderlin explique à Marx que le général n’a pas voulu rester dans le poème épique qu’il entendait lui consacrer.

« La conversation laissa Marx sur une impression contradictoire. D’un point de vue politico-économique, le poète lui faisait l’effet d’un esprit dérangé contrairement à l’image qu’il avait à cette époque de Heinrich Heine. Mais s’il y avait des révolutions, il fallait également qu’il y ait d’autres langues que celles des affaires ou celle dans laquelle s’exprimaient les journaux. Ainsi Marx appliquait-il une grille de lecture généreuse»

IL FALLAIT EGALEMENT QU’IL Y AIT D’AUTRES LANGUES – c’est moi qui souligne – que celle même de l’économie politique. A fortiori que celle des algorithmes. Autre déclinaison possible du POETIQUE qui signifie aussi tisser des liens non par volonté passéiste mais dans une perspective d’avenir.

« Quand les vies sont déchirées par le cours de l’histoire, la poétique ne saurait les raccommoder, les recoller, ou les recoudre. En revanche, s’il s’agit de comprendre ce que le monde nous réserve, elle a la capacité de créer des relations. Elle compose des toiles, à l’instar d’Arachné, cette jeune tisseuse lydienne transformée en araignée, sœur éloignée d’Internet.» [En fait, du web]

Mais qu’est-ce que cette Unheimlichkeit der Zeit, cette inquiétance du temps. L’unheimlichkeit est un de ces mots allemands très difficile à traduire sinon intraduisible. Peut-être la solution serait de ne pas le faire. Un peu comme le mot heimat que l’on devrait importer dans notre langue tel quel. Mais le français, pourtant prompt à reprendre des mots anglais à tout va, semble avoir quelques difficultés à le faire s’agissant de la langue allemande. Unheimlichkeit contient d’ailleurs le heim de heimat. Le heim(e)lichvertraut, einheimisch – désigne le familier, l’autochtone. Lunheimlich est ce qui n’est pas familier, qui est inamical, pas accueillant, qui nous sort de notre chez soi, voire ce qui fait froid dans le dos, Ce qui établit comme le soulignait Freud un rapport entre l’étrangeté et le familier, l’étrangeté l’est devenue parce qu’elle était d’abord familière mais aurait dû rester cachée. Elle n’est pas, cette étrangeté, dénuée d’une connotation qui évoque la présence de spectres, de monstres (Ungeheuer). L‘inquiétante étrangeté est la traduction française donnée en 1933 par Marie Bonaparte de Das Unheimliche de Freud. D’autres auteurs, nous apprend Wikipedia, traduisent par l’« inquiétante familiarité »(Roger Dadoun, « l’étrange familier »(François Roustang) ou même les « démons familiers » (François Stirn). Unheimlich est le mot choisi par Martin Heidegger pour traduire le deinon dans le célèbre vers de l’Antigone de Sophocle

« Il y a beaucoup de choses qui sont deina mais rien n’est plus deinon que l’homme.»

Hölderlin traduisait deinon par Ungeheur : monstrueux, deino-saure, dinosaure. Derrida ne l’a pas traduit gardant le mot grec deinon qui pour Jean-Pierre Vernant « est un monstre incompréhensible et déroutant, à la fois agent et agi, coupable et innocent, lucide et aveugle, maîtrisant toute la nature par son esprit et incapable de se gouverner lui-même»

Les traducteurs expliquent à partir de là – je l’ai un peu développé – le choix du mot inquiétance. Le néologisme a été introduit à la fois dans les traductions de Freud et de Heidegger.

Mais là il s’agit de l’homme-démon. Il est question chez Kluge d’une autre inquiétance, celle du temps.

Une note des traducteurs précise sur ce point :

« Chez Alexander Kluge, l’Unheimlichkeit der Zeit renvoie aux esprits de vengeance qui criblent le temps-monde et ses cours de vie. Le temps se fait inquiétance lorsque tout devient irréel, aspire de tous ses sens à une autre effectivité […] au risque de chuter hors de la réalité »

Chuter hors de la réalité. Quelle est cette étrange expression. L’écriture a-t-elle elle-même quelque chose d’unheimlich ? Il y a de l’inquiétance dans notre époque absence d’époque de la disruption technologique accélérée qui produit ce sentiment que le familier nous échappe, qui nous projette hors de la réalité, d’où peut-être cette envie réactive d’une deuxième peau (l’expression est de Kluge) fut-elle sous la forme d’un gilet quelle qu’en soit la couleur du surlignement et la constitution par l’intermédiaire des réseaux (a)sociaux – qui ont mis en place des dispositifs de création d’espaces communautaires – d’un second foyer virtuel et illusoire au carrefour des départementales. Cette question de la chute hors de la réalité – on peut aussi, raconte l’auteur, tomber d’une irréalité dans une autre a fait l’objet de plusieurs histoires y compris le dévissage de l’auteur lui-même trébuchant sur la bordure d’un trottoir à New-Yorck. Elle me donne l’occasion de revenir vers Paul Virilio qui parle lui du sentiment de décrocher de la réalité. Il le fait dans le contexte schizophrénique particulier de sa situation de perte de confiance, à Nantes, où le ciel et le son de la radio étaient aux Alliés, la terre et les images du cinéma aux occupants  :

« On n’était pas sûr de la réalité. Non seulement de la stabilité de la ville qui pouvait être ruinée en un bombardement mais aussi de l’amitié de ses amis, ou de l’amour de ses amants qui vous trahissaient, qui vous dénonçaient. C’est là une situation qui pour moi a été un traumatisme, non pas de la naissance mais de l’enfance.»

(Paul Virilio / Marianne Brausch : Voyage d’hiver Entretiens. Editions Parenthèse 1997 pages 18-19)

Il fallait dès lors pour lui devenir objecteur de conscience au sens où il fallait apprendre à ne pas en croire ses yeux.

« L’objection de conscience, c’est quand il y a un hiatus entre la perception réelle – les yeux – et puis la conception du réel. Le réel alors on ne le perçoit pas seulement par les yeux mais par une pensée retardée. C’est à dire qu’on a un doute sur le réel.»

(Paul Virilio / Marianne Brausch : Voyage d’hiver Entretiens. Editions Parenthèse 1997 pages 18-16)

Les bombes tombant du ciel provoquent chez les enfants de la guerre peur et curiosité, un mélange de sentiments pas vraiment réalistes qui font cependant partie de leur histoire où se mêlent subjectif et objectif. C’est ce qui chez Kluge fait chronique à l’opposé du capitalisme des sentiments qui s’exprime dans les «j’aime», dans le «combien ai-je d’amis qui me suivent» des réseaux sociaux. Ces pitoyables conceptions de l’amour et de l’amitié sont quantifiables et quantifiées. Elles produisent des hommes sans qualité (Musil). Elles ne se chroniquent pas. Alexander Kluge fait lui la chronique du non-calculable comme si celui-ci avait aussi une longue histoire qui ne passe pas comme disait Faulkner. Et Christa Wolf.

Je termine par les dernières lignes du livre :

« Si le poétique est une activité de collecte, comme la cueillette d’herbes et de baies, alors sa qualité réside dans la ténacité, l’exhaustivité, la persévérance et la passion qu’on met dans cette quête. Il en va d’un recueil-complet-ou-du-moins-presque-complet-de-soi. Une esquisse manuscrite difficilement lisible à ce sujet constitue la dernière oeuvre de Heiner Müller»

Il y a là comme une prise de relais, un passage de flambeau. A la différence du kitsch (Müller) des monuments aux morts, le monument que construit Alexander Kluge est vivant, fait de morts vivants.

Illustration extraite de la Chronique des sentiments II

Alexander Kluge, Chronique des sentiments, Livre II, Inquiétance du temps. Édition dirigée par Vincent Pauval. Traductions de l’allemand par Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Arthur Lochmann et Vincent Pauval. P.O.L, 1 184 p., 39 €

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Alexander Kluge / Georges Didi-Huberman :
Machtlos = impuissant ou sans pouvoir ?

Avant de vous inviter à visionner la vidéo ci-dessous, je propose aux non-germanistes de lire les extraits en français du poème de Bertolt Brecht dont il est question dans le film projeté : Der Kinderkreuzzug 1939, dans la belle traduction de Maurice Regnaut.  Alexander Kluge dit que ce poème l‘émeut encore beaucoup. Il est en effet d‘une forte  actualité quand on pense à la question des réfugiés d‘aujourd’hui en lien avec celles qui l‘ont précédées et à la relation entre l‘Europe et la Méditerranée.

Bertolt Brecht :
CROISADE DES ENFANTS 1939 


En l'an trente-neuf, en Pologne,
Il y eut un combat d'enfer
Qui de nombreux hameaux et villes
Ne laissa plus rien qu'un désert.
[...]
A petits pas, par maigres troupes,
Des enfants affamés allaient,
Rencontrant dans les bourgs en ruines
D'autres enfants qu'ils emmenaient.
lls voulaient fuir, fuir ces batailles,
Ce cauchemar, fuir à jamais,
Ils voulaient un beau jour atteindre
Un pays où règne la paix.
[...]


En Pologne, ce janvier-là,
Fut trouvé un chien vagabond
Qui promenait à son cou maigre
Une pancarte de carton.
Sur elle était écrit: A l'aide !
Nous ne savons plus le chemin
Et nous sommes cinquante-cinq.
Vous n'avez qu'à suivre le chien.
[...]
C'était écrit par un enfant.
Des paysans l'ont lu.
Une année et demie est passée à présent.
Le chien est mort de faim.

(traduction Maurice Regnaut)

Mes remerciements à Vincent Pauwal pour la transmission de la vidéo.

L‘extrait ci-dessus est tiré d‘une vidéo réalisée lors d‘une rencontre qui s’est déroulée, le 27 septembre 2018, au Bal, à Paris. Elle réunissait l’écrivain cinéaste Alexander Kluge et le philosophe et historien de l‘art Georges Didi-Huberman dans le contexte de la parution du deuxième volume de la Chronique des sentiments d’Alexander Klug.

Le poème de Bertolr Brecht est entrecoupé, commenté, par des images qu’il commente en retour. Images de glace (nos cœurs), de nos barbelés murs miradors et toutes sortes de dispositifs de contrôle, images du corps de  Aylan Kurdi, petit garçon de trois ans, mort dans un double naufrage en Méditerranée alors qu’il fuyait avec son frère aîné, mort lui aussi, la ville de Kobani, en Syrie, théâtre de violents affrontements entre djihadistes de l’organisation État islamique et les miliciens kurdes. Comme il y a très longtemps avant lui, Enée, le fondateur de Rome, avait fui Troie en portant son père sur le dos. On y voit aussi apparaître Steve Job dont le père était d’origine syrienne.

La construction de ce type de constellation est caractéristique de la façon de faire d‘Alexander Kluge, mélangeant ici textes, images et musique, ouvrant ainsi un espace d‘interrogation sinon d‘inquiétante étrangeté (Freud). Bien sûr la spatialisation scripturale du livre  ne permet pas ce que le cinéma rend possible, la simultanéité, on ne peut lire plusieurs textes en même temps comme on peut voir plusieurs images mais le principe du montage est actif dans les deux cas.  J‘ai déjà décrit cela à propos de la Chronique des sentiments I qui regroupait les Histoires de base. Kluge continue son livre des métamorphoses, son Atlas Mnemosyne. Le second volume est sous-titré cette fois : Inquiétance du temps, en allemand : Unheimilchkeit der Zeit, expression évoquant la résurgence d‘une étrangeté cachée.

DAS POETISCHE HEISST SAMMELN / LE POÉTIQUE C‘EST FAIRE COLLECTE, note Alexander Kluge dès les premières lignes d‘introduction de son livre, en attribuant ces propos à Heiner Müller. Sammeln est un verbe actif très polysémique s‘appuyant sur un sens premier qui désigne la cueillette pour se nourrir. Assembler, rassembler, regrouper, réunir … LE POÉTIQUE C‘EST FAIRE COLLECTE. Kluge ne dit, ici ,ni ce qui se collecte ni comment s‘y exprime le poétique. Le film contenu dans la video donne cependant une idée du comment. Collecter, c‘est aussi assembler dans un montage des éléments disparates dans le temps en en suggérant des liaisons souterraines. La collecte utilise la technique du montage.

Dans l‘extrait vidéo que j‘ai choisi, Georges Didi-Huberman soulève, en outre, la question de la Machtlosigkeit, impuissance et/ou absence de pouvoir, à laquelle nous sommes peu ou prou tous confrontés. Que faire face au sentiment partagé d‘impuissance ?

Pour mieux saisir ce qui se collecte, j‘entame la lecture attentive de cet épais volume à partir de cette ligne directrice du poétique. En commençant par l‘introduction, what else ?

A suivre …

 

 

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