
Michel-Ange : Le jugement dernier détail, (Vatican, Chapelle Sixtine). Saint Barthélemy tient, d’une main, le couteau, avec lequel il fut écorché vif en Arménie, et, de l’autre, sa peau dans laquelle on peut voir un autoportrait de l’artiste.
KULTURPOLITIK NACH BORIS DJACENKO
Boris Djacenko sagte mir Nach dem Verbot
Meines Romans HERZ UND ASCHE Teil zwei
In dem zum erstenmal beschrieben wurden
Die Schrecken der Befreiung durch die ROTE ARMEE
Lud mein Zensor mich zu einem privaten Gespräch ein
Und der beamtete Leser zeigte mir stolz das verbotne
Typoskript in kostbares Leder gebunden SO
LIEBE ICH DEIN BUCH DAS ICH VERBIETEN MUSSTE
IM INTERESSE DU WEISST ES UNSRER GEMEINSAMEN SACHE
In der Zukunft sagte Boris Djacenko
Werden die verbotnen Bücher gebunden werden
IM INTERESSE DU WEISST ES UNSRER GEMEINSAMEN SACHE
In Leder gegerbt aus den Häuten der Schreiber
Halten wir unsre Haute intakt sagte Boris Djacenko
Damit unsre Bücher in haltbarem Einband
Überdauern die Zeit der beamteten Leser
(Heiner Müller : KULTURPOLITIK NACH BORIS DJACENKO in Warten auf der Gegenschräge. Gesammelte Gedichte. s.84)
POLITIQUE CULTURELLE SELON BORIS DJACENKO
Boris Djacenko me dit Après l’interdiction
De mon roman CŒUR ET CENDRE Deuxième partie
Dans lequel pour la première fois furent décrites
Les horreurs de la libération par l’Armée Rouge
Mon censeur m’invita à une rencontre en privé
Ce lecteur officiel me montra fièrement le manuscrit
Interdit serré dans un cuir précieux C’EST AINSI
QUE J’AIME TON LIVRE QUE J’AI DU INTERDIRE
DANS L’INTÉRÊT TU LE SAIS DE NOTRE CAUSE COMMUNE
A l’avenir dit Boris Djacenko
Les livres interdits auront pour reliure
DANS L’INTÉRÊT TU LE SAIS DE NOTRE CAUSE COMMUNE
Le cuir de la peau des écrivains
Gardons intacte notre peau dit Boris Djacenko
Pour que dans cette reliure résistante nos livres
Survivent au temps des lecteurs officiels
(Heiner Müller : POLITIQUE CULTURELLE SELON BORIS DJACENKO. Trad. J. Jourdheuil, J.-F. Peyret) in Heiner Müller : Poèmes 1949-1985. Christian Bourgois. p.91)
Beamteter Leser désigne le lecteur fonctionnaire d’une administration. Il est payé pour lire et pour, le cas échéant, repérer les passages suspects afin de les censurer. Il se distingue du lecteur amateur (amat=qui aime) et n’est pas à confondre, surtout dans ce cas particulier, avec le lecteur de la maison d’édition. Ici Neues Leben maison d’édition de la FDJ (Jeunesse libre allemande, organisation de jeunesse du SED, parti communiste est-allemand). En février 1958, le lecteur de Boris Djacenko, Karl Heinz Berger, et le directeur-adjoint de la maison d’édition ont été licenciés. On leur reprocha d’avoir encouragé la publication du second tome du roman Coeur et cendre de Boris Djacenko, dont des passages ont été jugés antisoviétiques. « Le directeur Bruno Petersen qui passait pour un camarade expérimenté et politiquement vigilant et le rédacteur en chef Sellin ont subi de lourdes sanctions disciplinaires du parti » dont ils étaient membres. (Siegfried Lokatis : Der rote Faden. Kommunistische Parteigeschichte und Zensur unter Walter Ulbricht )
On peut aussi penser aux lecteurs industriels de la société de marché.
Je signale par ailleurs que Schreck, Schrecken signifie l’effroi. (Voir ici). « Les effrois de la libération par l’Armée rouge ».
Qui était Boris Djacenko ?
Boris Djacenko est un écrivain de langue allemande d’originé lettonne. Il est né le 10 septembre 1917 à Riga, en Lettonie et mort à Berlin-Est le 14 avril 1975. Opposant au gouvernement de Kärlis Ulmanis, il est exclu de l’Université dont il suivait les cours de philosophie en auditeur libre. Pour échapper à une probable arrestation, il embarque en passager clandestin sur un bateau pour Rotterdam, en 1939. Arrivé à Paris en 1940, il est arrêté et emprisonné au Camp du Vernet dans l’Ariège où furent internés nombre de Républicains espagnols, de communistes et d’anti-fascistes allemands. Déporté en Allemagne, contraint au travail forcé, il fait une tentative d’évasion vers la Lettonie après l’agression allemande sur l’Union soviétique en 1941. Arrêté au Danemark, il est emprisonné à Flensburg dans le nord de l’Allemagne d’où il s’évade à nouveau. Clandestin à Berlin, il rejoint un groupe de résistance de travailleurs forcés. A l’arrivée de l’Armée rouge, il collabore avec l’administration soviétique, est maire provisoire de Töplitz (qui fera plus tard partie de Werder (Havel) dans le Brandenburg), journaliste à la Tägliche Rundschau, journal édité dans l’est de l’Allemagne par l’Armée rouge. Auteur de romans, de nouvelles et de pièces de théâtre, il vit de sa plume à partir de 1950.
Le premier tome de son roman Coeur et cendre paraît en RDA en 1954. Une seconde édition sera publiée dès l’année suivante. D’autres suivront. Boris Djacenko y raconte l’histoire de Carla Lautenschläger, une jeune femme qui avait aidé dans sa fuite un travailleur forcé soviétique, Igor Pertuchow et s’est retrouvée en contact avec un groupe de résistance dans le nord de l’Allemagne. Igor réussit à se rendre à Berlin pour y poursuivre un travail clandestin. Carla et d’autres résistants sont arrêtés et internés. Djacenko évoque le destin des prisonniers sur fond de victoire des armées alliées. A la fin du roman, Carla met au monde un enfant que ses co-détenus se font un devoir de protéger. (Source en allemand)
Si le poème de Müller est daté de novembre 1989, ce n’est qu’en 2010, plus de 50 ans après son écriture, en 1958, et son interdiction, que le second tome de Coeur et cendre, a été montré à l’Académie des Arts de Berlin. L’écrivain et théoricien de la littérature, Werner Liersch, qui avait sauvé le seul exemplaire existant des épreuves du livre, l’y avait présenté (lien en allemand).
Dans le second tome, Boris Djacenko reprend les personnages de la première partie avec, cette fois, en arrière plan, l’entrée de l’Armée rouge en Allemagne. Il y parle des exactions et des viols commis par les soldats soviétiques sur les femmes allemandes. Il évoque le système du goulag en URSS, et la traque par les Soviétiques de techniciens allemands en astronautique à Peenemünde. Et cela peu après le lancement de la fusée Soyouz et du premier satellite Spoutnik par l’Union soviétique, en 1957. Ces sujets ont été jugés inacceptables par les dirigeants est-allemands. Ils ont été déclarés tabous alors même que Staline était mort en 1953 et que le rapport Khrouchtchev dénonçant les crimes de Staline avait été révélé en 1956. Et que l’on pouvait croire à une littérature du dégel. Dégel est le titre d’un écrit de Ilya Ehrenbourg, paru en 1954. Le signal du pouvoir était clair : il n’y aura pas de littérature du dégel en RDA. Le tabou durera longtemps malgré les efforts de la littérature de le briser petit à petit. Boris Djacenko ne se remettra pas de cette censure et n’écrira plus que des romans policiers sous le pseudonyme de Peter Adams.
Je ne vais pas faire ici l’histoire de la censure en RDA, il y a amplement matière et touche à bien d’autres sujets mais il faudrait aussi parler des manières de la contourner. Elle prend des formes diverses et elle est évolutive. Je vais cependant très succinctement inscrire celle portant sur les viols et les exactions des libérateurs dans son histoire. L’un des premiers à en être frappé est Edgar Morin. Se retrouvant chômeur, il se rend avec Robert Antelme, en 1950, à Berlin-Est récupérer leurs droits d’auteur. E. Morin témoigne :
« Nous savions que nos livres avaient été publiés en RDA: le mien, L’An zéro de l’Allemagne, vendu à 50 000 exemplaires aux éditions Volk und Welt, dans une traduction où avait été expurgé mon chapitre sur la zone soviétique dans lequel, bien qu’atténuant leur cruauté, je faisais état des viols et exactions ».
(Edgar Morin : Mes Berlin/ 1945-2013. Cherche Midi 2013.
Là, il ne s’agit pas de la censure d’un livre entier. Seul un chapitre avait été effacé et l’édition originale, en français, est restée disponible même si elle a failli déplaire au Parti communiste français.
« Les effrois de la libération par l’armée rouge ont été bien plus résolument tabouisés par la censure que tout autre sujet. Les débats politiques sur la censure à ce sujet ne concernaient toutefois pas en général des livres soviétiques, mais des romans comme Herz und Asche de Boris Djacenko (1958) et Tod am Meer de Werner Heiduczek (1977) ainsi que le Journal de travail de Bertolt Brecht. »
(Siegfried Lokatis : Der rote Faden. Kommunistische Parteigeschichte und Zensur unter Walter Ulbricht p.128. Traduit par mes soins)
Pour Boris Djacenko, c’est un roman entier qui est interdit et son auteur condamné au silence et, presque, dans le silence si ce n’est comme signal en direction des responsables éditoriaux. Même son cas, n’était peut-être le poème de Heiner Müller, était tombé dans l’oubli.
« Boris Djacenko s’est fait écorcher vif. Ni CŒUR ET CENDRES, deuxième partie, ni son cas n’ont survécu au temps. […]. En 1958, le parti agissait encore à visage découvert et sans être inquiété. Djacenko appartenait à la préhistoire des affaires, où sa toute-puissance s’effritera de cas en cas. Pas d’agitation politique autour de Djacenko comme lors de la déchéance de citoyenneté de Biermann. Pas de solidarité de ses collègues comme lors de l’exclusion de Stefan Heym et de ses pairs de l’Union des écrivains. Pas d’Occident en attente de manuscrits interdits. C’est une histoire qui date de la préhistoire de l’intérêt de l’Allemagne fédérale. Djacenko doit s’en sortir tout seul. Il n’y parvient pas, comme il ne parvient pas à se faire une place dans les exemples de victimes de la censure ».
(Werner Liersch : Der Fall Djacenko. Wie ein unbequemes Buch verboten wurde und Erwin Strittmatter eine Wende vollzog: Unerwünschte Vergewaltigungen. Berliner Zeitung 25.01.2003)
C’est un petit peu moins vrai aujourd’hui.
Pour Brecht, la situation est encore autre mais porte en partie sur le même thème du libérateur agresseur. En 1965, à l’approche du 10ème anniversaire de sa mort, se posa la question d’éditer son Journal, en RDA. Le célèbre dramaturge avait cependant pris la précaution de confier parallèlement les droits de publication de ses œuvres complètes à l’éditeur ouest-allemand Suhrkamp qui imprima tome après tome. Helene Weigel s’étant opposé à toute coupe dans le Journal, ce dernier ne paraîtra pas en Allemagne de l’Est pour l’occasion. ( Cf Simone Barck ; Martina Langermann ; Siegfried Lokatis :„Jedes Buch ein Abenteuer“ : Zensur-System und literarische Öffentlichkeiten in der DDR bis Ende der sechziger Jahre. Berlin. Akademie Verlag. 1997)
Voici l’un des passages en cause. Il est daté du 25 octobre 1948 :
« aujourd’hui encore, trois ans plus tard, frémit parmi les travailleurs, à ce que j’entends dire partout, la panique occasionnée par les pillages et les viols après la conquête de Berlin. dans les quartiers ouvriers, on avait attendu les libérateurs avec une joie désespérée, les bras étaient grands ouverts, mais la rencontre se changea en agression, qui n’épargna ni les septuagénaires ni les enfants de douze ans et fut perpétrée en pleine lumière. on rapporte que les soldats russes, même pendant les combats de maison en maison, couverts de sang, épuisés, farouches, arrêtaient le tir pour que les femmes puissent aller chercher de l’eau, accompagnaient les affamés de leur cave à la boulangerie, aidaient à dégager les victimes sous les ruines, mais après la bataille des hordes ivres parcoururent les habitations, s’emparèrent des femmes, abattirent les hommes et les femmes qui résistaient, violèrent sous les yeux des enfants, faisaient la queue devant les maisons etc. kuckhahn [Heinz Kuckhan assistant de Brecht] a vu une septuagénaire tuée par balle après le viol, il a vu aussi un commissaire abattre deux soldats qui avaient pillé et qui l’attaquèrent lorsqu’il leur demanda des comptes. après toutes les dévastations matérielles que les armées nazies ont causées dans leur pays, les communistes russes devront encore faire face maintenant aux dévastations psychiques que la guerre de rapine hitlérienne a causées parmi les « moujiks » déshumanisés par le tsarisme, lancés depuis peu dans le processus de civilisation. »
(Bertolt Brecht : Journal de travail. 1938-1955. L’Arche. 1976. Trad Philippe Ivernel.. p.484-485)
Le Journal de travail de Brecht sera tout de même édité en RDA mais un peu plus de 10 ans plus tard, seulement en 1977 (Aufbau Verlag).
La même année sort le roman de Werner Heiduczek Tod am Meer non traduit en français, avant d’être interdit sur intervention de l’ambassadeur soviétique en RDA qui ne l’avait même pas lu. Il y a bien eu une svère critique dans l’organe central du SED mais elle constituait une excellente publicité pour le livre dont les exemplaires restant ont été retirés des librairies.
Ces cas de censure se sont fait dans une relative discrétion. Peu de publicité en RDA même. Ce sera différent pour un autre cas assez proche de celui de Boris Djacenko. Werner Bräunig sera lui aussi cloué au pilori mais pour de tout autres raisons . Son grand roman, Rummelplatz, sur les débuts de la RDA et le monde du travail restera inachevé et ne paraîtra jamais du temps de la RDA. Il sera édité en 2007 et non traduit en français. Le roman fut interdit « parce qu’il décrivait la réalité », dira Heiner Müller. Il fera l’objet, en 1965, à travers la publication d’extraits dans des revues et journaux, d’une véritable campagne de dénigrement de la part du parti communiste est-allemand (SED). Il mèna la charge pour affirmer qu’il était le seul détenteur de la vérité sur la société est-allemande et imposer le mythe de la monosémie. Werner Bräunig ne s’en remettra pas non plus. J’y reviendrai prochainement.
Il y a eu encore bien d’autres tabous en RDA. Je le les évoquerai pas ici si ce n’est pour signaler que le mot censure lui-même était prohibé. L’usage du mot censeur par Heiner Müller et non d’un euphémisme n’est pas innocent.
Heiner Müller et Boris Djacenko
Heiner Müller connaissait Boris Djacenko. Il l’avait rencontré une première fois au cours d’un stage d’écrivains en 1949 où ce dernier était venu parler du réalisme socialiste. « Il est venu dans la salle, a regardé autour de lui, s’est dirigé vers moi, m’a serré la main et a commencé à parler. Nous ne nous étions jamais vus », racontera le dramaturge dans son autobiographie. (p.46). Plus tard, Müller publiera, dans la Neue Deutsche Literatur (NDL 3.1954), la critique de l’un des recueils de nouvelles de Djacenko, Das gelbe Kreuz (Verlag Neues Leben 1953). Müller écrira notamment :
« Les héros ne sont pas des statues, les ennemis ne sont pas décrits comme des salopards chimiquement purs, il n’y a dans le livre pas trace de schématisme. Cette honnêteté artistique plaide pour le talent de Djacenko. De langue maternelle lettonne, son allemand reste à affiner pour le débarrasser des dernières malformations et mots jargonnants ».
(H. Müller : Novellen aus unserer Zeit in Heiner Müller Werke 8 / Schriften. Suhrkamp. p.73-75. Traduit par mes soins).
En 1961, Boris Djacenko était venu assister à un filage de scènes de la pièce de Heiner Müller, Die Umsiedlerin / La déplacée qui fut interdite le soir même de la première. Sa présence lors d’une séance de contrôle organisée pour le parti communiste a été interprétée par la suite comme un élément de preuve de l’existence d’une conspiration.
« Boris Djacenko est venu, il sortait juste de chez le dentiste et avait une joue enflée, ce qui accentuait encore son accent russe, et il a parlé avec emphase, avec son accent russe, en faveur de ce spectacle. Les camarades ont été impressionnés et se sont dit : si les Russes sont pour, il faut que nous soyons prudents. Nous n’avions pas présenté Djacenko, cela a été interprété ensuite comme une attitude sournoise de notre part — le fait que nous aurions mis un Russe en avant pour endormir la vigilance du Parti. Il n’était pas tellement connu, malgré Cœur et Cendre dont la deuxième partie avait été interdite parce qu’il avait été le premier à y décrire les viols qui ont eu lieu pendant et après la Deuxième guerre mondiale, et parce qu’il avait dit la vérité au sujet de l’avancée de l’Armée Rouge. Mais les fonctionnaires qui étaient présents ont pensé : c’est un Russe, et il est pour, donc cela ne peut pas être faux. Ils ont donc argumenté très prudemment ».
(Heiner Müller : Guerre sans bataille / Vie sous deux dictatures/ Une autobiographie. L’Arche. Trad. Michel Deutsch. p. 136)
Métamorphose du mythe de Marsyas

Titien : Le Supplice de Marsyas
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Becht* or not Becht
*Olivier Becht, candidat d’Ensemble en lice face à un candidat RN dans la 5ème circonscription du Haut-Rhin.
J’avais appelé à voter au premier tour pour le Nouveau Front populaire. Le seul enjeu du deuxième tour est de faire en sorte que le RN n’atteigne pas la majorité absolue à l’Assemblée nationale et réduire, autant que possible, le nombre de ses députés. Il s’agit maintenant de faire front démocratique.
Dans les décombres du rempart
« En général, quand une catastrophe privée ou publique s’est écroulée sur nous, si nous examinons, d’après les décombres qui en gisent à terre, de quelle façon elle s’est échafaudée, nous trouvons presque toujours qu’elle a été aveuglément construite par un homme médiocre et obstiné qui avait foi en lui et qui s’admirait. Il y a par le monde beaucoup de ces petites fatalités têtues qui se croient des providences.»
(Victor Hugo : Claude Gueux .1834. Cité par Patrick Boucheron)
Sacré Hugo ! Toujours là quand on a besoin de lui. Voilà celui qui se prenait pour Jupiter habillé pour l’hiver et face aux ruines du barrage qu’il prétend incarner pour la troisième fois.
Le vote mulhousien
Mais commençons par les résultats électoraux à Mulhouse. Dans la ville même, découpée en deux circonscriptions, la gauche arrive en tête avec reespectivement 39 % (Droite : 29 %, RN : 24 %), dans la 5ème, la mienne, et 49 % (RN : 26 % et droite : 18) dans la 6ème. A la faveur du découpage électoral qui consiste depuis longtemps à diluer la gauche mulhousienne dans un environnement de droite voire d’extrême droite, ces résultats s’inversent. Les deux candidates -l’une Génération.s, l’autre LFI -, en tête à Mulhouse passent en troisième position – certes qualifiées pour le second tour – dans les deux circonscriptions. Elles se désistent.
Je resssère dans un premier temps mon propos sur la circonscription qui me concerne directement, Il me reste donc, pour dimanche prochain, comme candidats d’une part Olivier Becht, ancien ministre du gouvernement d’Élisabeth Borne et d’autre part le candidat d’extrême droite.
Becht or not Becht ?
Je précise d’emblée que ce n’est pas la question pour moi. Bien entendu, je n’hésiterai pas à appuyer sur son nom (A Mulhouse nous avons toujours d’antiques ordinateurs de vote). Mais cela ne répond à aucun automatisme et encore moins à une consigne de vote. Je tiens à donner le sens de mon geste. Car, j’avais déjà, par deux fois, voté pour Emmanuel Macron au deuxième tour des deux dernières élections présidentielles pour constater aussitôt qu’il piétinait mon vote. Plus récemment, dans sa Lettre aux Français, il n’a rien trouvé de mieux que de qualifier mon bulletin de vote d’« immigrationniste », néologisme lepéniste et d’agiter le spectre de la « guerre civile », thème zémourrien.
Alors voter dimanche prochain pour l’un de ses anciens ministres ?
E. Macron n’a pas seulement dissous l’Assemblée nationale, il a aussi dissous la fonction présidentielle, n’ayant jamais été le président de tous les Français. Et au lieu de prendre en compte l’état de misère symbolique dont souffrent nos concitoyens pour y trouver remède, il s’est employé à « souiller », comme l’écrit Patrick Boucheron,
« chaque station de notre histoire nationale {…] par une parole qui en méprise la dignité (à Oradour-sur-Glane, le 10 juin il se déclare ravi de leur avoir balancé une grenade dégoupillée dans les jambes », et c’est sur l’île de Sein qu’il s’en prend, le 18 juin, au programme totalement immigrationniste du Front populaire). Inutile de commenter plus avant : Emmanuel Macron est sorti de l’histoire. Et s’il y entre à nouveau, c’est pour y occuper la place la plus infâme qui soit en République, celle des dirigeants ayant trahi la confiance que le peuple leur a accordée en ouvrant la porte à l’extrême droite – d’abord en parlant comme elle, ensuite en gouvernant comme elle, enfin en lui laissant le pouvoir. »
(Patrick Boucheron : Contre l’extrême droite, sortir de la torpeur, maintenant !)
Avec la dissolution de l’Assemblée nationale, le Président de la République a accepté la cohabitation avec le RN tout en organisant le matraquage du Nouveau Front populaire. Ceci dit, cependant, je n’ai jamais été partisan d’un anti-macronisme primaire parce que je le considère comme un piètre substitut à l’absence d’analyses des forces réelles en présence dans le monde et qui dépassent même les pouvoirs d’un président de la République. Quand bien même ce dernier les accompagnerait sans discernement. En outre, c’est le RN qui profite de cela.
Alors, certes, Olivier Becht s’est présenté sans étiquette, il n’en est pas moins classé Ensemble par le Ministère de l’Intérieur. Dans son Carnet de campagne n°2, il appelait les électeurs de sa circonscription à « refuser le chaos des Extrêmes » avec majuscule et point d’exclamation.
« Livrer la France au chaos des extrêmes de droite et de gauche serait catastrophique surtout à 15 jours des Jeux Olympiques, lorsque le monde entier nous regarde »
Qui donc a dissous l’Assemblée nationale peu avant les Jeux Olympiques ?
Avec sa colistière, qui fut sa suppléante et a été députée Renaissance lorsqu’il a été nommé ministre, il ajoute à ce machiavélisme d’opérette en couleur rouge et bleue sur fond blanc, cette fois à l’encre noire :
« Mais l’on ne peut pas non plus donner un chèque en blanc à M. Macron qui a commis beaucoup d’erreurs ».
Celui qui a été de la même promotion de l’ENA qu’E. Macron se gardera bien de nous dire quelles ont été ces erreurs. Trop nombreuses ?
Je passe rapidement sur la caricature, d’opérette elle aussi, qu’O. Becht fait de ses adversaires notamment de la gauche accusée contre toute évidence de vouloir sortir de l’Otan, de s’exclure de l’Euro et de l’Europe, d’assommer les Français d’impôts « quand les riches auront quitté le pays ». Lui qui se vante d’avoir contribué à l’installation de Microsoft en Alsace (un immense centre de données pour le cloud et l’IA) croit-il encore que la firme californienne paye des impôts ? Mais au-delà de cela, on cherche en vain chez lui comme chez la plupart des candidat.e.s, de droite comme de gauche, l’ombre d’un souci quant aux effets sur les esprits des nouvelles technologies, en particuliers celles de la dite « intelligence » artificielle. Dans sa diatribe contre le Nouveau Front populaire, il n’hésite pas à aller sur le terrain de l’extrême droite affirmant qu’il va ouvrir la porte à « 200 millions de réfugiés climatiques » Et toujours attiser les peurs. Il affirme sans rire que voter pour le RN c’est risquer que « l’extrême gauche mette le feu au pays 10 jours avant les Jeux olympiques ».
Une meilleure tenue des arguments sortis de la basse rhétorique des deux extrêmes n’aurait pas nui à un débat réellement démocratique.
Alors, voter pour lui ? Il ne nous facilite pas la tâche. Et déjà on entend poindre la tentation du vote blanc ou nul. A Mulhouse, le vote nul n’est pas programmé sur les ordinateurs.
Rappel de ce qu’est le RN
Une analyse sérieuse du RN par O. Becht aurait été la bienvenue. Un collectif de plus d’un millier d’historiennes et d’historiens ont contribué récemment à un rappel utile sur ce qu’ils et elles appellent « la plus grande des menaces pour la République et la démocratie » :
« Malgré le changement de façade, le Rassemblement national [RN] reste bien l’héritier du Front national, fondé en 1972 par des nostalgiques de Vichy et de l’Algérie française. Il en a repris le programme, les obsessions et le personnel. Il s’inscrit ainsi dans l’histoire de l’extrême droite française, façonnée par le nationalisme xénophobe et raciste, par l’antisémitisme, la violence et le mépris à l’égard de la démocratie parlementaire. Ne soyons pas dupes des prudences rhétoriques et tactiques grâce auxquelles le RN prépare sa prise du pouvoir. Ce parti ne représente pas la droite conservatrice ou nationale, mais la plus grande des menaces pour la République et la démocratie.
La préférence nationale , rebaptisée priorité nationale, reste le cœur idéologique de son projet. Elle est contraire aux valeurs républicaines d’égalité et de fraternité et sa mise en œuvre obligerait à modifier notre Constitution. Si le RN l’emporte et applique le programme qu’il annonce, la suppression du droit du sol introduira une rupture profonde dans notre conception républicaine de la nationalité puisque des personnes nées en France, qui y vivent depuis toujours, ne seront pas Françaises, et leurs enfants ne le seront pas davantage. […]
Au-delà, le programme du RN comporte une surenchère de mesures sécuritaires et liberticides. Inutile de recourir à un passé lointain pour prendre conscience de la menace. Partout, lorsque l’extrême droite arrive au pouvoir par les urnes, elle s’empresse de mettre au pas la justice, les médias, l’éducation et la recherche. Les gouvernements que Marine Le Pen et Jordan Bardella admirent ouvertement, comme celui de Viktor Orban en Hongrie, nous donnent une idée de leur projet : un populisme autoritaire, où les contre-pouvoirs sont affaiblis, les oppositions muselées, et la liberté de la presse restreinte ».
(Collectif : Nous, historiennes et historiens, ne nous résignons pas à une nouvelle défaite, celle des valeurs qui, depuis 1789, fondent le pacte politique français)
Le petit matelot de l’extrême droite dans ma circonscription veut carrément rétablir des « bureaux de douane » entre la France et l’Allemagne. Plus il y aura de frontières, plus il sera content. Est-ce cela que certains veulent expérimenter ? Le retour au Moyen-Âge ?
L’urgence du moment électoral est d’empêcher que le RN ne parvienne à la majorité absolue et de réduire le plus possible le nombre de ses élus. C’est le seul vrai danger aujourd’hui, il n’y a pas d’autre priorité. C’est pourquoi, bien que je ne sache pas ce qu’il fera de mon apport, ni quelle sera son positionnement futur, j’appuierai sur le bouton Olivier Becht.
Sauver l’honneur du Haut-Rhin
Je le ferai aussi pour contribuer à sauver l’honneur du Haut-Rhin s’il se confirmait que ses électrices et électeurs s’apprêtent à voter majoritairement pour les représentants d’un parti fondé entre autrespar d’anciens Waffen SS et qui n’a pas démontré qu’il avait rompu avec cette tradition. Ils en sont même fiers. A preuve, le candidat RN arrivé en tête de la première circonscription du Haut-Rhin (Colmar), un profeseur d’anglais bon chic bon genre, Laurent Gnaedig. a affirmé lors d’un débat mercredi soir sur BFM Alsace que les propos de Jean-Marie Le Pen – prononcés en 1987 et réitérés par la suite – sur les chambres à gaz nazies comme « point de détail de l’histoire » étaient «une erreur de communication« et qu’il ne pensait pas que c’était « une remarque antisémite ». C’était juste un mauvais choix de mot. Il est relancé par un journaliste présent en plateau : « La justice a tranché sur ce point-là et donc, vous dites que ce n’est pas antisémite ? » Réplique de M. Gnaedig : « Moi j’ai encore des doutes actuellement…». Ce n’est pas un dérapage. Il dit cela très tranquillement. Et ce n’était pas sa première sortie du genre. Dans un autre débat au soir du premier tour, il répondait à une question d’un candidat LR qui lui demandait si en supprimant le droit du sol, le RN allait renvoyer sa nièce, il répondait : « la préfecture s’occupera de son cas, ne vous inquiétez pas ».
Les RN se lâchent déjà avant même d’avoir gagné. Qu’est-ce que ce sera après ?
Voter pour
Il ne suffira pas de ne pas voter pour le ou la candidat.e du RN. Il faudra apporter sa voix à celui ou celle qui est suceptible d’empêcher son élection. C’est une question de responsabilité démocratique, même si ce n’est pas facile.
Dans son tract du deuxième tour, Olivier Becht atténue quelque peu la fallacieuse rhétorique des deux extrêmes sans l’abandonner pour autant afin de concentrer le thème du chaos sur l’extrême droite. Il sait que « rien n’est gagné » mais cherche plutôt des voix de droite sans se soucier d’en accueillir de gauche. La tolérance zéro qu’il prône ne s’applique plus qu’aux voyous alors qu’auparavant il fourrait dans le même sac « les délinquants, les trafiquants, les cambrioleurs, radicaux et terroristes ». Tout en continuant à s’opposer à la taxation des fortunes, il dit vouloir construire autre chose. Nous serons au moins d’accord sur ce dernier point à défaut de l’être sur son contenu.
Un maire « qui ne comprend pas »
« Les habitants de ma commune ont pour la plupart de hauts revenus, il n’y a aucun problème de sécurité et le village est doté de tous les équipements, je ne comprends pas ce vote RN ».
C’est ce qu’affirmait le maire anonyme d’une petite commune non nommée dans le journal L’Alsace. Il serait temps que la gauche lui apporte une réponse au-delà de l’explication simpliste d’un clivage ville / campagne. Ce cas précis concerne celles et ceux qui, travaillant dans la ville centre, habitent les villages dortoirs environnants. Il y a de l’urbain dans le rural. Ils/elles ne connaissent l’insécurité que par les médias de Bolloré. Et, à la campagne, l’urbain se sent seul, en manque de relations sociales. Le monde a changé et change sans cesse et à une vitesse folle, ce qui trouble fortement les esprits qui se mettent en quête de boucs émissaires. La seule révolution que les pseudo-révolutionnaires ignorent, c’est la révolution technologique.
Au degré zéro de la pensée
Plus généralement, la gauche n’a pas fait entendre de musique du désir dans la cacophonie pulsionnelle suscitée par le populisme industriel de la « télé-cratie ». Celle-ci, exploitant les pulsions, détruit le désir et par là même ce qu’Aristote appelait la philia qui est ce qui lie les habitants d’une cité, façonne leur vivre-ensemble. Le populisme industriel est ce qui réduit les temps de conscience à des « temps de cerveaux disponibles ».
Nous avons rarement assisté à une élection aussi télé-guidée construisant notamment la pure fiction d’un duel Bardella – Mélenchon qui n’avait aucune réalité mais alimentait les phantasmes pulsionnels des foules. On ne peut que regretter que Mélenchon se soit si complaisamment prêté au jeu. Son apparition éclair au soir du premier tour, en porte-parole de lui-même, m’est apparu comme l’expression d’un égocentrisme indécent. Il n’était pas le représentant des candidats et élus du Nouveau Front populaire pour qui j’avais voté. La prise de parole de leur représentante, Marine Tondelier, était déjà enregistrée mais a été ignorée des médias à son profit.
Dans son livre La télécratie contre la démocratie / Lettre ouverte aux représentants politiques, paru en 2006, il y aura bientôt vingt ans, à la veille de l’élection présidentielle de 2007qui opposa N. Sarkozy à S. Royale, Bernard Stiegler diagnostiquait que nous en étions arrivés au « degré zéro de la pensée ». Il reprenait l’expression du procureur Jean-Claude Martin à propos des assassins (appelés le « gang des barbares ») d’Ilan Halimi. Il appelait, notamment Ségolène Royal, qui prônait un désir d’avenir, à donner un coup d’arrêt à la dérive du « populisme télécratique ». Il notait que « lorsque le désir ne lie plus les pulsions à travers les structures sociales capables de les transformer en sublimation, c’est-à-dire en inventions sociales (artistiques, scientifiques, politiques, techniques, etc.), les pulsions se déchaînent et ruinent la société. »
Je propose à votre réflexion l’extrait ci-dessous du livre de B. Stiegler, sachant bien entendu que l’auteur n’en est pas resté là dans ses analyses mais il ne me parait pas inutile d’en revenir à ces débuts. Il y parlait de la télé-cratie, ajoutant le tiret pour signifier qu’il n’en parlait pas seulement comme de la radio-télévision – le Berlusconi d’hier s’appelle aujourd’hui Bolloré – mais de ses extensions déjà en route à l’époque où ne culminaient cependant pas encore les réseaux (a)sociaux, alimentés, aujourd’hui, par l’IA et particulièrement manipulés par l’extrême droite . Peut-on parler d‘algo-cratie ?
« Le populisme en général, c’est ce qui met la régression, la grégarité et la xénophobie au cœur de l’action politique, en flattant dans « le peuple » ce qui, dans le collectif, tend à tirer les individus vers des comportements de masses, et en vue de faire des pulsions qui caractérisent les foules une arme de pouvoir.
Le populisme industriel, c’est ce qui utilise le pouvoir des médias de masse, et en particulier des médias audiovisuels, pour soutirer une plus-value financière des pulsions que ces médias permettent de provoquer et de manipuler, et singulièrement, dans le cas de la télévision, ce que l’on appelle la « pulsion scopique ».
La politique pulsionnelle, qui est le règne de la misère politique, c’est ce qui consiste à faire du populisme industriel, et sans vergogne, une occasion de démultiplier les effets du populisme politique.
Le populisme industriel, dont l’apparition tient à des causes très précises, conduit à ce que, à propos de la façon dont Silvio Berlusconi a conquis le pouvoir en Italie (après avoir échoué à imposer la Cinq aux Français, malgré le soutien de François Mitterrand), on a appelé, et d’un très vilain mot, la « télécratie ».
Cette télé-cratie, au cours de la dernière décennie, s’est imposée dans d’innombrables démo-craties industrielles, bien au-delà de Berlusconi. Et elle les ronge de l’intérieur : elle les détruit. C’est elle qui, à travers ce que j’ai analysé ailleurs comme une misère symbolique, engendre nombre des maux dont les apprentis sorciers font leurs principaux arguments de campagne – et il s’agit de maux à la fois comme ce qui cause la souffrance du désir, et comme ce qui permet de manipuler cette souffrance, c’est-à-dire de la leurrer (de lui donner l’espoir illusoire de l’apaiser), au risque de l’exaspérer encore plus, et d’engendrer ainsi, à la longue, des comportements littéralement furieux.
Il est grand temps qu’un vaste mouvement social, pacifique, mais résolu, s’oppose à cette télécratie, qui détruit l’espace politique même, et qui emporte irrésistiblement les hommes et les femmes politiques de France et d’ailleurs vers des formes de populisme variées, mais toutes plus dangereuses les unes que les autres. C’est pourquoi, s’il y aura, en 2007, ce qui sera voté, qui sera un fait, et qu’il faudra accepter – comme le résultat de ce que la démocratie française est devenue – il faudrait aussi, et sans tarder, pour redonner sans attendre des couleurs à la vie démocratique, et au-delà de la misère politique télécratique, qu’un mouvement social ouvre une nouvelle perspective, non pas contre ce vote, mais face à ce vote. Ce mouvement du renouveau devrait précéder, accompagner et dépasser ce vote – et commencer à déplacer la question politique vers un autre terrain que celui du marketing politique. »
(Bernard Stiegler : La télécratie contre la démocratie / Lettre ouverte aux représentants politiques. Flammarion 2006. p.19-20)
Agir pour la suite non pas contre le résultat du vote mais face à lui. Tout ce qui est simplement anti est voué à l’échec. Ce qu’il faut c’est commencer à construire une véritable bifurcation. Il n’y a pas d’alternative à cela. Ce n’est pas la fin de l’histoire.
Pour faire front poétique
La gauche n’a pas besoin de grandes gueules, de coups d’éclats qui ne servent qu’à alimenter la scène médiatique. Elle n’a nul besoin d’un matamor mais d’un renouvellement de la pensée, d’une pensée conçue comme thérapeutique, une pansée. Elle devrait aussi écouter l’avertissement de Patrick Chamoiseau. L’écrivain martiniquais, s’il approuve les mesures économiques et sociales du Nouveau Front populaire, « capables d’oxygéner une justice sociale », note cependant que ce serait
« une folie »
que d’
« organiser la lutte de fond contre l’extrême droite autour de cette seule dimension matérielle ».
Il précise :
« Le capitalisme protéiforme a réduit l’humain à son pouvoir d’achat. Partis, syndicats, comités, médias libres, instances de médiations ou de service public, ont été dégradés. La chaîne d’autorité vertueuse qui animait les vieux tissus sociaux (depuis les institutions jusqu’au cadre familial) s’est vue invalidée sous les priorités du Marché. Le travail, autrefois source d’accomplissement individuel par un arc-en-ciel d’activités, a été réduit à un « emploi » monolithique, besogne maintenant précaire, dépourvue de signifiances, qui avale sans ouvrage les exaltations de la vie. Dès lors, cet affaiblissement de l’imaginaire (noué aux précarités existentielles) abîme les individuations en individualismes. Il entretient une peur constante de la déchéance sociale. Il cherche des boucs émissaires, et nourrit des réflexes du rejet de l’Autre, du repli sur soi, de crispations inamicales dessous les vents du globe, avec des hystéries racistes, sexistes, antisémites ou islamophobes, habitant de grands désirs devenus tristes… A cela s’ajoute une raréfaction de la rencontre avec de puissantes stimulations culturelles qui ne relèveraient pas de la simple consommation. Ces involutions néo-libérales génèrent un obscurantisme diffus, sans rêves, sans combats, sans idéaux. Les prépotences moyenâgeuses, les trumpismes démocratiques et les boursouflures de l’extrême droite, y fleurissent. Ce maelstrom hallucinant ne saurait se conjurer sur le long terme par des mesures d’économistes, ni être minoré face aux immanences écologiques. »
(Patrick Chamoiseau : Pour faire front poétique. Texte initialement paru dans Libération, le 21 juin 2024, reproduit sur le site des Humanités avec l’aimable autorisation de l’auteur)