Sebastian Münster (1488-1552) : De la noble région d’ Alsace

De la noble region d’Alsace, à laquelle
nulle autre region du Rhein n’est digne d’estre
comparée, à cause de la grande fertilite d’icelle.

Ce nom d’Alsace, lequel les Allemās appellent Elsass, n’est pas un nom ancien, veu que les habitantz de ce pays estoyent anciennement appellez Tribochiens & Tribotes. Car aulcuns ont ceste opinion, que la principale ville d’Alsace c’estoit iadiz la ville de Strasbourg, & qu’elle a esté bastie par ceux de Treues, lesquelz (comme on dict) sont yssus du prince Trebeta. Et cōme puis apres ceulx de Treues eussent amené un nouueau peuple pour habiter au mesme lieu ou est aujourdhuy la ville de Strasbourg, ces nouueaux habitantz furent appelez Tribotes de ceulx de Treues. 0r quant à ce nom Alsass que nous disons Alsace, on pense qu’ il a este long tëps depuis prins de la riuiere d’Ill & que ceste lettre A a esté changée en I, & pourtant aulcuns afferment que ceste region a esté appellée Illesass,& non point Alsass : comme aussi il y en a d’aultres qui debattent que ceste rivière a esté appellée Alsass. Au liure des jeux militaires ou de ioustes & tournoys, ce pays est appelle Edelsass, quasi noble assiette. Or ceste region est divisée en deux, l’une est le hault pays d’Alsace, l’aultre est le bas. Le hault qui touche à la region de Sunggow, cōprend plusieurs seigneuries, car assez près de la ville de Than est la iurisdiction de l’abbe de Murbach, en laquelle sont ces villes, Gebwyler, Vuatwyler & quelques aultres : apres cela on trouve Mundat & là est contenu Sultz, Rufach & plusieurs aultres bourgades & villes subiectes à l’euesque de Strasbourg.

[Le Landgrauiat
du hault pays d’Alsace]

Le Langrauiat du hault pays d’Alsace est ioigant ceste seigneurie, asçauoir la ville d’Ensisheim auec plusieurs villages. Ce Lantgrauiat paruint à la iuridiction d’Albert comte de Habspourg pere de l’empereur Raoul enuiron l’an de salut 1200. Le pays d’Alsace finit du coste d’orient vers le Rhein, & est borné du cste d’occident du mont Vesague lequel sépare la Germanie de la Lorraine, & s’estend depuis Sunggow iusques à la ville de Vuyssembourg. La largeur depuis la riuiere du Rhein iusques aux montaignes, dure bien trois lieues de Germanie, combien qu’on trouue une plaine plus large vers Hagenaw, selon que les montaignes se recullent de plus en plus du Rhein.

[Les riuieres
qui sortēt hors
du mont Vosague]

De ce mont Vosague sortent plusieurs riuieres, lesquelles entrent dedans le Rhein passantz par le milieu de ceste terre. Car la rivuiere de Tholder sort de la vallée de Masmüster, Louch du destroict de Murbach & de Gebwiler, Fecht du dedans de la ville de Turckheim, Brusche de la vallée de Schirmeck, laquelle passe au pied des murailles de la ville de Molssheim, & de là au trauers de la ville de Strasbourg. Sorn prend son cours de Zabern, Mater de Neuwyler tirant vers Hagenow, & Sur passe par la forest, de laquelle un ancien monastère nomme Surbourg a prins son nom, lequel toutesfois est auiourdhuy un college de prestres seculiers, comme aussi la ville de Lauterbourg a prins son nom de la riviere de Lauter, laquelle prend son origine des montaignes de Vuasgow [Wasgau en fr. Vasgovie], loing derriere Vuissembourg, qui est une ville imperiale. On peult veoir ces riuieres & aultres semblables en la table du Rhein qui est icy mise en la figure du pays d’Alsace.

[La riuiere
d’Ill]

Or la principale riuiere de tout ce pays c’est Ill, laquelle faict son cours presque par tout le pays. Elle a son origine en Sunggow au dessus [hinder = derrière] de la ville d’Altkirch, et passe par ces villes subsequentes, àsçavoir Mulhusen, Einsheim, Colmar, Selestad, & Benfelden, en sans destours elle s’en va à Strasbourg,ou elle entre dedans le Rhein, ayant toutefois au parauant receu dedans soy toutz les ruisseaux qui sortent du mont Vosague. Or quant à la fertilite de ceste region, on pourra facilement cognoistre combien elle est grande par ce qu’en ceste contrée si estroicte il y croist toutz les ans une si grande abondance de vins & de bledz, que non seulement les habitantz qui sont en grand nombre, en ont assez pour leurs prouisions, mais aussi il en reste si grāde quantite, que mesme aussi toutz les voysins en ont leur part abondamment. Car le bon vin qui croist en ce pays d’Alsace, est porté par voicture continuelle & quelques fois aussi par eauë en Suysse, Souabe, Bavière, Lorraine et basse Allemaigne, & quelques fois en Angleterre. Au pays de Sunggow croist grande abondance de bledz, et mesme ceste abondance se trouuera par toute la pleine d’Alsace iusques à Strasbourg, & de là se fournissēt les montaignatz de Lorraine, ceux de Frāche cōte, & la plus grāde partie des Suysses. Les montaignes & costaux produisent du bon vin, et les planines abondāce de bledz & de fruitz.

[forestz de
chasteigniers]

Il y a aussi es mōtaignes d’Alsace des forestz de chasteigniers, il y aussi des mōtaignes pleines de mines d’argēt, de cuyure et de plomb, et principalement en la vallée de Leberthal [Val de Lièpvre]. Il y a aussi de beaux & excellentz pascages es montaignes & vallées, de quoi les fromages gras qui se font en Munsterthal, en rendent bon temoignage. Et pour dire en un mot, il n’y a point encore une aultre region en toute la Germanie, qui puisse ou doibue estre cōparée au pays d’Alsace en tout ce qui est necessaire pour la vie de l’hōme. Vray est qu’il a des cōtrées en Germanie qui produysent aussi bon vin que l’Alsace, mais cecy leur default, qu’il n’y a point si grāde abondāce de bledz ne d’arbres fructiers. Car pres des montaignes d’Alsace il n’y a pas un seul lieu inutile ne vuyde, qui ne soit habité, ou labouré. Il y a des maretz ioignāt le Rhein, & aupres d’iceulx des pasturages gras pour le bestail. Ceste petite region est tellement cōmode pour les hōmes, qu’on trouuve en icelle 46 villes tant grādes que petites, toutes closes de murailles : cinqāte chasteau es mōtaignes et vallée, & un nombre infiny de villages et mestairies.

[Les laboureurs
du pays d’Alsace]

Le cōmun populaire & les laboureurs y sont poures ; car ils mangēt tout ce qu’ilz peuuēt amasser, et ne resruēt rien pour l’aduenir, & par ce moyen quād quelque guerre suruient, ou quand les biens de la terre sont gastez ou perduz par quelque gelée ou aultre froidure, ilz endurēt grande necessite. Toutefois on subuient aux poures des greniers publicques. Il n’y a gueres de gētz natifz du pays qui y habitēt, mais la plus grand parties sont estrangiers, àsçavoir Souabes, Bauariēs, Sauoisiens, Bourguignōs & lorrains : lesquelz quand ilz ont une fois gouste que c’est du pays, ilz n’en veulent iamais sortir, & sur toutz aultres les Souabes ayment bien y faire leurs nidz. Quiconque y vouldra venir, il sera receu, de quelque part qu’il soit, & principalement ceulx qui s’applicquent à cultiuer la terre. A l’entour de Keisersperg qui est à dire mont Cesar [« Caesaris Mons » camp romain], la terre est grandement fertile, & pour ceste cause ont dict que c’est là le milieu d’Alsace, & là se trouuent trois villes fermées de murailles, si prochaines l’une de l’aultre, que d’un coup de canon on peult tirer de l’une sur l’aultre. Ces villes se nomment Keisersperg, Ammerswyer & Koensheim. On faict là cuyre du vin dedans de grandz vaisseaux, avec des charbōs allumes, ou bien on met du moust dedans les vaisseaux, et les enterre on dedās le marc des raisins qu’on oste du presoir, iusques à ce que la force du vin soit amortie, par ainsi il garde sa doulceur tout le long de l’hyuer, et on mene ce vin en plusieurs lieux, et est grandement prise. Les aultres emplissēt des petitz tonneaulx auec des raisins entiers & mettēt par dessus du moust, qui est un peu cuyt sus le feu , lequel tire à soi le goust desdictz raisins & garde aussi sa dulceur tout le loing de l’hyuer. Or cela se faict principalemēt de muscadeaux [muscat].

[Les relicques
des sainctz au
pays d’Alsace]

On trouue aussi au pays d’Alsace plusieurs relicques de sainctz, auxquelles on a faict plusieurs voyages iusques à nostre tēps. Le patron de la ville de Than c’est S. Thibault, a Rubeac ou Rufacch on inuoque sainct Valētin, à Hohemnorg ilz ont S. Odile, à laquelle ont leur recours ceulx qui sont chassieux. Et à Andlaw ont monstre à ceulx qui apportēt argent les os de S. Lazare, lequel a este resuscite par Iesus Christ. On lit de l’empereur Charles 4. de ce nom & roy de Boheme, qu’une fois il s’en vint à Hasle[Haslach], & print un loppin des os de S. Florent, qui est là aussi enterre : & de là s’en vint à Andlow ou il ouuvrit la tombe de sainctLazare, laquelle est au monastère des dames,& contempla les ossementz d’icelluy : & passant plus oultre s’en vint à Einsheim, là où il découvrit le sepulchre de sainct Urbain. Aultemps en feit il à Hohembourg. Car apres auoir faict ouurir la chasse de saincte Ottile, il print un lopin du bras droict d’icelle. Et ainsi ayant amasse beaucoup de relicques il les feit emporter en Boheme,& les feit enchasser en or et argent.
Münster, Sebastian: La cosmographie universelle : contenant la situation de toutes les parties du monde, avec leurs proprietez & appartenances … [Basel] : [Heinrich Petri], [1552]. Universitätsbibliothek Basel, EU I 84, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-9029 / Public Domain Mark
NB. J’ai retranscris l’original tel quel sauf à remplacer systématiquement le s long ſ par un s court et ſ+s par ss.
Imitant Sebastian Münster dans son adresse au lecteur, je précise moi aussi d’emblée mes intentions : elles ne sont pas de chercher à savoir si ce qui est écrit correspond ou non à ce que nous savons nous de cette époque, mon projet est de consigner les inspirations que la découverte des représentations d’hier peut produire aujourd’hui.
J’évoquerai un peu plus loin la question des différentes éditions et translations et ferai la présentation plus générale de la Cosmographie comme tentative d’un wikipedia du 16ème siècle. Priorité au texte lui-même et aux images de l’Alsace à l’époque de Sebastian Münster dont on verra qu’elles font partie d’un écheveau complexe qui pourrait nous aider à sortir de l’impasse des simplismes actuels.
C’est la présentation de la page reproduite ci-dessus qui m’a fourni la première impulsion de curiosité : il ne s’agit pas du tout d’un emboitement, façon poupée russe, du plus petit au plus grand. A une ville succède un village, puis ce que l’on appelait à l’époque un paysage, équivalent de landscape et Landschaft, les trois termes apparaissant à ce moment là, le dernier avant les autres, dès 1480. J’éviterai d’utiliser le terme de région, bien que son usage soit ici attesté par la version française éditée par le beau-fils de l’auteur, mais il n’a pas du tout le sens qu’on lui donne aujourd’hui où il ne désigne plus guère qu’une unité administrative au service d’une économie qui la dépasse. Il n’y avait pas cela à l’époque et pas non plus de gouvernance unifiée. La version allemande utilise le mot Land = le paysage qui, étymologiquement, est « l’agencement des traits, des caractères, des formes d’un espace limité, d’un pays, précise wikipedia, sachant que la question des limites est elle-même compliquée.

Virgula divina, la verge devinatoire et quelques métiers de la mine

La page qui précède celle transcrite ci-dessus s’achève sur la présentation de La (sic) comté de Montbéliard. Et ce qui m’a encore plus intrigué est le fait que le texte sur l’Alsace se prolonge par un long développement sur les techniques minières qui partent de la région mais en l’insérant dans un ensemble qui la dépasse. En voici à titre d’exemple les têtes de chapitre :
– Des mines tant d’argent que d’aultres metaulx, lesquelles on trouve par cy par la par la Germanie & principalement au pays d’Alsace
– Icy par la verge devinatoire on cherche le métal caché & et le tire on des puitz profondz, qui est le premier labeur de ceux qui besognent les mines.
– De la mine d’argent de Leberthal
[connu aujourd’hui sous le nom de Val d’Argent]
Icy les faiseurs des metaulx séparent & brisent les metaulx en lingots & billons, & lavent premièrement dedans de petites fossettes
Suivent ensuite trois pages entières de dessins schématisant les différentes étapes et procédés de traitement du minerai, ainsi que les différents métiers que cela implique. A noter que des femmes participent à la dernière étape de la séparation du métal et au dernier lavage. Avant le chapitre suivant dans lequel le métal est fondu, il est question d’un partage entre ceux qui peuvent prétendre à une part. Enfin :
Louvroir pour cuire, liquéfier, forger & séparer les metaulx [l’allemand est nettement plus concis : schmelzhütte] ou la roue pulsée par l’eaue tourne sans cesse & lève les soufflets qui allument le feu. Le fondeur reçoit continuellement le metal qui estre soulz & séparé des pierres metallicques& le jette dedans les seaux.
Après l’épisode minier très détaillé dans ses techniques pas seulement à partir du Val d’Argent dans les Vosges mais aussi de la Forêt noire et de la Saxe, la Cosmographie revient vers l’Alsace non sans avoir noté au passage l’existence de quelque lac et d’en avoir dessiné un poisson, ou évoqué ces « montaignes d’Alsace [qui] séparent le langage germanicque et le français » : Du pais d’Alsace & de la seigneurerie d’iceluy. Dans ce chapitre plus historique, il rappelle que ce pays a fait partie de l’Austrasie d’où il résulte, selon certaines histoires, écrit-il qu’on l’appelle La petite France.
Je reviens sur la question de la délimitation de l’Alsace.
La Cosmographie distingue le pays de Sunggow [Sundgau] et le comté de Ferrette de l’Alsace :
Après avoir longuement décrit le pays des Helvètes, est-il écrit, il est temps de poursuivre et voir d’autres paysages de la nation allemande. Le pays du Sundgau est dans la partie septentrionale « contigu du pays d’Alsace» dit le texte dont le titre affirme lui qu’il est « au hault pays d’Alsace » (« an dem obern Elsass ligen »). Das Sunggow stosst gegen sonnen auffgang an den Rhein, gegen nidergang an das welschland aber hinab an das ober Elsass.
Le Sundgau qui s’adosse au Jura est ouvert à l’est sur le pays de Bade et la Suisse avec lesquels il partage la langue alémanique, de même qu’au nord avec …l’Alsace, tandis qu’à l’ouest il est voisin de la Franche Comté, pays welsche. Le mot welsche désigne les langues latines. A l’époque dans le giron des Habsbourg, elle en maintiendra la religion et restera insensible à la Réforme de Luther ou celle de Calvin.
Ce qui me semble important ici, c’est précisément l’hésitation de Sebastian Münster. Il sent bien qu’il y a quelque chose de différent et du coup l’hésitation est plus proche de la réalité que son absence qui se conclurait sur une unité factice.
Et la ville de Mulhausen [Mulhouse] dont il est question dans notre document introductif est située dans le Sundgau. La version française fait une erreur sur le prénom du comte de Habsbourg, erreur qui n’existe pas dans la version allemande. Il s’agit bien de Rodolphe de Habsbourg auquel les bourgeois de Mulhouse ouvrirent les portes pour qu’il en chasse l’évêque de Strasbourg, du moins son représentant.
Venons-en maintenant à la noble Alsace. Le qualificatif n’existe que dans la version française. La version allemande titre plus sobrement : De l’Alsace et de sa grande fertilité qui n’a pas d’équivalent au bord du Rhin. L’article s’ouvre comme caractéristique première de l’Alsace par ce qui est appelé une Table du Rhin (tafel des Rheins), en fait une planche représentant le bassin hydrographique de la plaine d’Alsace. Le Rhin bien entendu entre et sort du cadre. L’illustration montre que les villes se sont installées aux confluents des cours d’eau. Le tableau au fil des éditions qui n’ont cessé d’être augmentées n’est pas resté en tête de chapitre et a glissé plus loin dans le corps du texte. On peut imaginer que c’est pour des raisons de pagination. Toujours est-il que le premier réseau dans la représentation est hydrographique bien qu’il existait déjà une cartographie des voies romaines comme la célèbre table de Peutinger. Il n’est pas inutile de se le rappeler car nous en avons perdu la conscience. C’est flagrant pour ce qui concerne l’Ill. De temps en temps, les rivières se rappellent à nous comme ce fut le cas récemment et cela dans leurs deux dimensions.
Celle des inondations…

Ebermünster entouré d’eau. Photo du journal L’Alsace

…ou celle de la sécheresse

Photo du journal L’Alsace. L’ONF justifie l’abattage des pins sylvestres malades dans la forêt de la Hardt en expliquant que la sécheresse de ces trois dernières années a favorisé le développement du champignon qui les fait périr.

Le réseau hydraulique « naturel » a été transformé et complété de main d’hommes par un réseau de canaux qui pour certains sortent et entrent, dépassent le territoire.

Une densité de cours d’eau bien plus élevée qu’on ne l’imagine                                                                     Données : BD CARTHAGE – IGN BD OCS 2011-2012 – CIGAL En gras les canaux

L’ensemble du territoire s’est anthropisé et artificialisé, cela dès avant la publication de la Cosmographie. Parfois, l’archéologie nous le ramène à la surface et il émerge encore ici ou là d’anciennes voies romaines. Les choses n’ont fait depuis que s’accélérer. Au réseau hydrographique s’est joint à travers champs un réseau routier, et superposé un réseau ferré, puis aérien, un réseau énergétique de gaz et électricité, d’abord hydraulique puis nucléarisé et récemment digitalisé, un réseau hertzien actuellement essentiellement numérique, un réseau téléphonique d’abord analogique puis numérique, passant aussi désormais par des satellites, bref toute une techno-sphère de plus en plus complexe en partie même imperceptible, il y a même des routes que l’on appelle des orbites. Et je ne parle pas du brouillard électromagnétique. Le numérique a en outre tout transformé. Désormais tout est numérique, on n’y échappe plus. Quand bien même on voudrait se terrer dans le plus petit des hameaux, le coup de fil à son voisin est digitalisé et passe par un satellite. La vitesse de transport de toutes ces techniques aidant, on finit par perdre la perception des réseaux à commencer par celui naturel : l’eau. C’est sans doute ce qui explique que les agriculteurs et les vignerons polluent allégrement de leurs pesticides la ressource qui, le changement climatique l’accentuant, tend à se raréfier et qui assure la fertilité de la terre. Allons encore un peu plus loin. Si la techno-sphère a un effet déterritorialisant, ce n’est pas imputable aux technologies en elles-mêmes mais à leur dépolitisation. La classe politique locale n’a eu de cesse d’organiser son propre dessaisissement de toutes les questions techniques jusqu’à vouloir renoncer à la propriété des compteurs d’électricité qui appartenaient aux communes. Après l’avoir livré sans discussion aux réseaux numériques pour rendre les villes soi-disant intelligentes, en se croyant entrée dans une ère post-industrielle en fait hyperindustrielle, elle s’effraye aujourd’hui de voir le territoire lui échapper. Elle ne sait littéralement plus où atterrir, pour reprendre le titre du dernier livre de Bruno Latour qui malheureusement oublie ces dimensions du problème. Les tentatives actuelles pour renouer le contact pêchent par défaut d’objectifs à hauteur des enjeux de l’anthropocène, car espérer retrouver le territoire pour continuer à le disrupter est contradictoire et illusoire. Les politiciens locaux  veulent la renaissance d’une Alsace institutionnelle pour « libérer l’économie », comme l’écrivent la et le prédident.e.s. des conseils départementaux dans une lettre aux alsaciens. Libérer l’économie. Et de quoi, je vous prie ?
La question n’est pas du tout ici celle de je ne sais quel conservatisme mais celle d’une pensée nouvelle. Sebastian Münster était lui dans un changement d’époque, c’est à dire dans une transformation à la fois technique et conceptuelle,  en gros celle de la Renaissance et des Réformes. Nous n’en sommes malheureusement pas là. Pour parler avec Bernard Stiegler, nous vivons une grande transformation technologique dans une absence d’époque. Il nous manque le volet adéquat de nouveaux savoirs conceptuels mais aussi de nouveaux savoir-faire et -vivre.
J’en reviens à la perception de l’Alsace au milieu du 16ème siècle telle qu’elle s’exprime dans la Cosmographie. Le paysage est double, y est distingué un haut et un bas, le haut au Sud, le bas au nord. Münster ne dit rien de l’origine de cette division dont on ne sait pas très bien où elle passe. Il se contente de constater le fait. A son époque, l’Alsace était divisée en deux diocèses, celui de Bâle et de Strasbourg, ce qui n’empêchait pas l’un d’avoir des possessions chez l’autre. On a pu repérer plusieurs lignes de partage dans l’histoire mais elles ne se superposent pas. On peut se demander pourquoi la division perdure mais qu’elle le fasse est un fait. Et on ne parle pas tout à fait la même langue du nord au sud de l’Alsace.
Sur le thème des cours d’eau, Sebastian Münster construit une autre constellation et consacre un chapitre de sa Cosmologie aux fleuves et rivières d’Allemagne soulignant qu’aucun pays n’est aussi bien arrosé. Dans les fleuves, il cite en premier le Danube et ensuite seulement le Rhin, puis le Neckar, le Main, l’Embs et l’Elbe ce qui donne une image de l’Europe dont l’artère principale est constituée par la Donau qui prend sa source en Forêt noire et débouche vers… l’Asie. Le Rhin est second par rapport au Danube. Je m’arrête un peu là-dessus parce que j’ai entendu récemment un des doyens de la politique alsacienne en être encore à l’Europe rhénane, une Europe reposant sur les repères de la guerre froide, du temps où la capitale de l’Allemagne fédérale était sûr le Rhin, à Bonn. On parle beaucoup en se moment de refonder l’Europe. On peut évidemment se demander si cela est possible en perpétuant le déni sur les raisons très idéologiques de sa fondation.
Voici la vision que le cartographe avait de l’Europe
Vu comme cela, on se rapproche de la route de la soie qui serait plutôt la route des robots. Mais si la Chine investit aujourd’hui dans un projet de canal Danube-Elbe-Oder, ce n’est sûrement pas parce qu’ils auraient encore là-bas d’anciennes cartes.
« Le pays d’Alsace finit du coste d’orient vers le Rhein, & est borné du coste d’occident du mont Vesague lequel sépare la Germanie de la Lorraine, & s’estend depuis Sunggow iusques à la ville de Vuyssembourg. La largeur depuis la riuiere du Rhein iusques aux montaignes, dure bien trois lieues de Germanie, combien qu’on trouue une plaine plus large vers Hagenaw, selon que les montaignes se recullent de plus en plus du Rhein. »
Le pays est relativement bien délimité à l’ouest et à l’est, c’est moins net au sud puisqu’il en sépare le Sundgau et au nord où la limite n’est pas claire. Le Rhin est une limite et non un fleuve central pour l ‘Alsace dont la principale rivière est l’Ill.

Terre d’abondance

Ce qui frappe notre auteur, au point de le signaler dès le titre d’ailleurs, est que l’Alsace est une terre d’abondance qu’il définit comme la capacité de produire plus que ses besoins et donc d’exporter ses produits. Ce sont surtout le raisin et le vin, le blé. L’Alsace était aussi une région où poussent les châtaigniers, les fruits et où l’on produit dans les alpages des fromages. On notera à propos du vin que Sebastian Münster, qui connaissait ce pays et qui était vigneron lui-même, décrit une technique de vin cuit. Mais la richesse n’est pas qu’agricole, elle est aussi minière, une activité décrite plus précisément ailleurs et aujourd’hui disparue. Côté commerce, s’ajoute celui des reliques.
Cette abondance ne profite pas à tout le monde
« Le cōmun populaire & les laboureurs y sont poures ; car ils mangēt tout ce qu’ilz peuuēt amasser, et ne resruēt rien pour l’aduenir, & par ce moyen quād quelque guerre suruient, ou quand les biens de la terre sont gastez ou perduz par quelque gelée ou aultre froidure, ilz endurēt grande necessite. Toutefois on subuient aux poures des greniers publicques ».
La généralisation sur le paysan pauvre est abusive. Il en est de relativement aisés voire qu’il était « parfaitement possible à un serf d’être riche » (G. Bischoff : La guerre des paysans p. 276) mais on notera le côté cigale et l’existence de greniers publics pour venir en aide aux plus démunis dans les épisodes de mauvaises récoltes
La population est en grande partie composée d’habitants venus d’ailleurs.
« Il n’y a gueres de gētz natifz du pays qui y habitēt, mais la plus grand parties sont estrangiers, àsçavoir Souabes, Bauariēs, Sauoisiens, Bourguignōs & lorrains : lesquelz quand ilz ont une fois gouste que c’est du pays, ilz n’en veulent iamais sortir, & sur toutz aultres les Souabes ayment bien y faire leurs nidz. Quiconque y vouldra venir, il sera receu, de quelque part qu’il soit, principalement ceulx qui s’applicquent à cultiuer la terre.
& sur toutz aultres les Souabes ayment bien y faire leurs nidz. Sebastian Münster était souabe lui-même et écrivait cela depuis Bâle. Ce qui est curieux, c’est l’affirmation selon laquelle les laboureurs y sont particulièrement bienvenus. Non que cela n’ait pu exister mais il fait silence sur un éventuel besoin en main-d’œuvre des industries minières et de celle de … l’imprimerie voire du clergé.

Sebastian Münster

Portrait de Sebastian Münster tel qu’il figure dans l’édition française de 1552. La gravure sur bois est de Rudolf Manuel

 Sebastian Münster est né probablement le 20 janvier 1488 à Ingelheim aujourd’hui en Rhénanie Palatinat. Son cursus de formation passe par les écoles de l’ordre des Franciscains dans lequel il entre en 1507. Le frère mineur conventuel étudiera notamment au couvent de l’ordre, à Rouffach – aujourd’hui en Alsace (Haut-Rhin) – auprès de Konrad Pellikan, qui était avec Johannes Reuchlin, l’un des précurseurs des études judaïques en Europe. Pellikan forma son élève au grec et à l’hébreu tout en lui enseignant les mathématiques et la cosmographie. Münster accompagna son professeur lorsque ce dernier partit comme supérieur du couvent de Pfortzheim. L’élève finit par enseigner lui-même et reçut l’ordination en 1512. En 1514 on le retrouve comme lecteur à l’Université de Tübingen où il fait la connaissance de Philipp Melanchthon et Johannes Reuchlin. Il complète sa formation en mathématiques et en astronomie chez Johannes Stöffler qui l’initie à la mesure cartographique et à la fabrication d’horloges solaires, globes et astrolabes.
Les premières publications de Münster portent sur l’hébreu. Son dictionarium hebraicum notamment a connu de nombreuses éditions. En 1524, il fut nommé enseignant d’hébreu, de mathématiques et de géographie à l’Université de Heidelberg. Cette dernière est trop conservatrice à son goût et il se rend de plus en plus fréquemment à Bâle où il réussit à être nommé en 1529 à la chaire d’hébreu comme successeur de Konrad Pellikan mais dans une université en mauvais état. Il quittera l’ordre des franciscains en acquiesçant aux thèses de Luther. Avec le réformateur Oekolampade, S. Münster fera de l’université de Bâle un centre reconnu des études hébraïques. En 1547, celui qui n’aura jamais de titre universitaire, sera nommé recteur de l’Université de Bâle, une fonction qui l’ennuiera plus qu’autre chose et qu’il n’exercera pas longtemps.
Entre temps, en 1530, il avait épousé la veuve de l’imprimeur bâlois Adam Petri. C’est avec son beau-fils Heinrich Petri qu’il éditera et le cas échéant rééditera ses livres parmi eux le plus célèbre, celui dont il est question ici, la Cosmographie universelle dont la première version en allemand date de 1544 et qui sera une sorte de Wikipedia du 16ème siècle. Sebastian Münster meurt à Bâle le 26 mai 1552, de la peste.

La Cosmographie et Wikipedia

La Cosmographie comme Wikipedia se veulent un partage des connaissances d’une époque. Leur vocation à tous deux est d’être universelle et modifiable. L’œuvre de Münster a été sans cesse modifiée, augmentée. Comme Wikipedia, la Cosmographie n’est pas une source primaire, sur bien des points, elle fait appel aux connaissances et compétences existantes. Les deux entreprises sont multilingues et contributives, beaucoup moins bien sûr à l’époque qu’elles ne peuvent l’être et le sont aujourd’hui. Sebastian Münster a fait appel à des contributeurs de son temps, on en a dénombré jusqu’à 120, en leur fournissant les techniques de triangulation leur permettant eux-mêmes d’établir des distances. A titre de comparaison le nombre de personnes qui collaborent à Wikipedia se situe entre 500.000 et 1 million. On compte 21 éditions allemandes de la Cosmographie, 5 éditions latines, 7 françaises, autant en anglais mais ces dernières ne sont pas des ouvrages complets, se contentant de reprendre ce qui y est dit sur le nouveau monde. Il existe enfin une édition en tchèque, et trois en italiens. C’est, après la Bible, la plus grand entreprise éditoriale du 16ème siècle, les éditions allemandes arriveront à un total de 50.000 exemplaires. C’est aussi un work in progress, un travail sans cesse remis sur le métier, dans un contexte de concurrence entre imprimeurs. L’éditeur bâlois Heinrich Petri et son beau père sont passé d’une première édition de 818 pages en 1545 à 1752, soit le double, lors de la dernière édition de 1628, après la mort de l’auteur. Le nombre de pages est ici indiqué hors index et table des matières. Dès la deuxième édition on comptera un registre de 1008 entrées.
La cosmographie est décomposée en 6 livres. Le livre I contient « une description générale du circuit de la terre selon Ptolémée », le livre II explore les premières provinces de l’Europe, les Îles britanniques, l’Espagne, la Gaule, l’Italie. La Germanie dont l’Alsace, la Suisse et les Pays-Bas, occupe tout le livre III. Il explique qu’il s’y attarde car ceux qui ont écrit dessus n’y avaient jamais mis les pieds. Le suivant, IV, traite du Danemark, de la Norvège, de l’Islande, du Groenland, des monstres marins, de la Hongrie et d’Attila, Pologne Lituanie, Russie, Constantinople et l’histoire de l’Empire Ottoman. L’Asie se trouve dans le n°5 avec la Mésopotamie, la Perse, les Tatares, l’Inde et un peu de Chine, mais aussi les nouvelles îles, comment et par qui elles ont été trouvées. Il y est question de Christophe Colomb, de Magellan, d’Amerigo Vespucci. Et pour finir, la partie VI traite de l’Affricque, l’Egype, l’Ethiopie.
La langue choisie pour la première édition est bel et bien la langue vernaculaire de Sebastian Münster, l’allemand, témoignage d’une volonté de trouver un nouveau public plus large que celui constitué par les lettrés latinisants.
Il était conscient des limites de son entreprise. Ainsi écrit-il dans son adresse au lecteur :
« Il n’est possible qu’un homme seul puisse traverser et voir tous les lieux du monde et ne s’étend pas aujourd’hui l’âge de l’homme jusques à mille ans, comme jadis, pour pouvoir écrire les mœurs et faits tant des anciens que des modernes. Et pourtant nous aidons-nous des livres des anciens, et aussi de ceux qui en nostre temps ont couru divers pays et ont appris par expérience ce que moi et plusieurs autres n’aurons pas vu »
Plus loin, il définit un principe qui est aussi celui de wikipedia
« Quiconque pourra montrer que son opinion est meilleure que la nôtre, tant s’en faudra que lui contradictions, que même nous le remercierons s’il nous peut enseigner mieux car nous aimons mieux la vérité, qu’opiniâtreté. Des lieux lointains et à nous inconnus, nous en avons dit ce que nous avons trouvé es écrivains dignes de foi, sachant que c’est chose peneuse [? ] de transporter la plume en pais estrange ainsi en est l’enquête quelque fois trompeuse et incertaine puisque nul ne peut tout voir. Et pourtant doit on pardonner à un écrivain encore qu’il soit savant. Davantage ceux-là sont exécrables lesquels s’ils trouvent quelque mot mal propre, ils en sont si joyeux que vous diriez qu’ils ont pris Babylone. Item si on se désaccorde en quelque mot ils combattent comme s’il était question de perdre la vie. Mais je laisse ces propos et revient à toi ami lecteur quiconque tu sois qui prend plaisir en la Cosmographie qui est une étude laquelle a toujours été très plaisante aux gens honnêtes et l’est encore aujourd’hui principalement quand il y a peinture de régions, images de villes, portraitures de bêtes et de plantes rares et d’excellence et d’antiquités et vraies effigies d’illustre personnages quand on les peut recouvrer toutes lesquelles choses moi et mes compagnons avons taché de mettre en ce livre tant qu’il a été possible sans y épargner les dépenses, et avons si nous sommes servis du jugement et aide de plusieurs gens savants et avons demandé l’avis des gens de cour des princes et évêques, et l’aide des villes impériales et avons aucunement profité en ce faisant, combien qu’à vrai dire, tous n’ont pas tant fait que nous eussions bien désiré ».
En clair, tout le monde n’a pas répondu à ses attentes, à ses demandes, à ses courriers et singulièrement, précisera-t-il du côté des princes. Il ne dit pas avoir tout fait par lui-même. Au contraire. Il assume s’être servi de choses existantes qu’il a agglomérées. Si S. Münster a fait appel à des informateurs extérieurs, il reste le seul signataire de l’œuvre. Et l’on ne sait rien sur d’éventuels traducteurs.
Sebastian Münster se situe au cœur d’un changement d’époque marqué par l’imprimerie, les découvertes, les réformes et la guerre des paysans qu’il verra de près. Il en témoigne et nous voici dans une autre constellation,  un autre type de récit qui part d’une région et la dépasse – je traduis à partir du chapitre sur Sélestat de la version allemande :
« L’année 1525, dans cette ville et aux alentours, en l’espace de trois heures, plusieurs milliers de paysans insurgés furent tués par le duc de Lorraine. Tout de suite après, en trois ou quatre jours, le même duc en tua encore plusieurs milliers près de Scherwiller situé à un demi mille de Sélestat.
Cette année là quasiment toute l’Allemagne fut secouée par le soulèvement des pauvres paysans. Ils s ‘élevaient contre leurs seigneurs [oberkeit] et se mirent à faire sous couvert de l’évangile beaucoup de choses ineptes, ils voulaient être exemptés de cens, dîme, gabelles et autres charges et détruisirent et brûlèrent des monastères et des châteaux qui appartenaient aux nobles et au clergé. Ils prirent le contrôle de mainte ville. Le premier soulèvement eut lieu en Forêt Noire. Il s’étendit dans le Brisgau, l’Alsace, le Margraferland, le Palatinat, le Pays souabe, le Wurtemberg, la Franconie, la Bavière, etc. Princes, nobles, prêtres, moines, nonnes, personne n’étaient en sécurité jusqu’à ce que à la fin, la ligue [de souabe], d’autres princes et évêques s’unirent et se renforcèrent pour marcher sus aux paysans et en firent périr en maints endroits plusieurs milliers. On estime à plusieurs milliers le nombre total de morts. Même s’il n’y en avait que la moitié, ce serait tout de même un chiffre élevé ».
L’édition française, que j’ai ici utilisée, si elle reprend grosso modo à la page 508 le contenu précité mais dans un chapitre différent traitant non pas de Sélestat mais de Saverne, y ajoute ceci  :
« Il y avait un prêcheur à Mulnhausen [Mülhausen], ville de Thuringe qu’on appelait Thomas Monetarius ou monayeur [Thomas Müntzer], qui affirmait publiquement que le glaive de Gédéon lui était baillé pour abolir la tyrannie des méchants. Il éleva des bandes du menu peuple et fit piller les maisons des gentilshommes et les monastères. Mais ce pendant que le populaire était attentif au pillage sans tenir ordre, les princes de Saxe et Landgrave de Hesse les défirent. Thomas Monetarius et plusieurs de ses compagnons furent pris et eurent la tête tranchée, portant la peine de leur méchante entreprise. Ce Monetarius ou Monoyeur ci fut le premier auteur de l’erreur fantastique des Anabaptistes qui ont ému de grands troubles ça et là en Germanie. De moi qui écris ces choses, je en vis jamais de telles furies, car je fus par trois fois en danger de ma vie, étant contraint de passer au milieu des troupes de ces hommes enragés venant de Heidelberg jusqu’à Bâle »
Sebastian Münster ne témoigne guère d’une empathie envers les insurgés alors qu’il a le plus souvent par ailleurs honoré le travail des paysans. Il n’en a pas vraiment non plus, me semble-t-il à l’égard des princes dont il écrit qu’ils tuaient les paysans « comme [s’il s’agissait de] pauvres bêtes ».

Cosmographie, géographie, chorographie

Dès le début du livre dans l’adresse au lecteur apparaissent côte à côte les mots cosmographie et géographie. « L’art que l’on désigne du mot grec Cosmographiam [cosmos + graphia] est description de l’univers ou Geographiam description [dessin]de la terre ». Le mot utilisé est Ertrich qui désigne ce qui est différent de la mer, la terre dans laquelle on sème. Les mots géographie et cosmographie sont en fait assez proche. Les deux sont comparée à un travail de peintre. Mais d’emblée est introduite la question du temps de l’histoire. Sebastian Münster utilise parfois le terme de chorographie qu’il écrit corographie (du grec χώρα, chora, territoire d’une cité, et graphía, écriture). C’est une description du monde région par région en montrant la diversité de la Terre et en mettant l’accent sur sa dimension productive et nourricière. S’il s’agit avec la Cosmographie de donner un « visage au monde », son  auteur ne s’est pas contenté de la surface. On sait qu’au Val d’Argent en Alsace, il a pénétré sous la terre. Parmi les cartographes et géographes du 16ème siècle, il fait partie des tenants de l’école dite lorraine qui cultivait plus fortement le lien avec l’histoire que celle dite de Nuremberg de tradition plus mathématique et astronomique.
S’il arrive à Sebastian Münster de faire preuve parfois de condescendance envers certains peuples et d’afficher une prétendue supériorité européenne par rapport à l’Asie et l’Afrique, on peut aussi retenir dans sa conclusion, un hymne à la diversité qu’il fait découler d’une volonté divine :
« Ce n’est point de merveilles que les hommes aient entre eux non seulement diverse fortune, mais aussi diverse nature, diverses mœurs et façon de vivre, puis que nous voyons que les régions et les lieux ont cette même diversité et qu’une nation engendre des gens blancs comme lait et l’autre tirant sur le blanc l’autre bruns, l’autre du tout brûlé. Dieu l’a ainsi ordonné, afin que aussi les hommes fussent produits de diverse nature, divers courage et diverse industrie, comme les autres choses. Et cependant que chacun se contentait de sa condition , pour ne faire à autrui nul reproche de la sienne ».

Sources :

Fort heureusement plusieurs bibliothèques et universités suisses et allemandes ont mis en ligne des exemplaires de la Cosmographia. Il en existe aussi dans les bibliothèques d’Alsace mais ces dernières ne sont pas encore arrivées au 21ème siècle. Pour elles, ces trésors sont destinés à être exposés en vitrine et servent à confectionner des livres d’images occultant les contenus.
J’ai utilisé plusieurs éditions en ligne. Les deux principales viennent de la bibliothèque universitaire de Bâle. Je me suis servi de celle en allemand de 1544 :
Münster, Sebastian: Cosmographia. Beschreibung aller Lender durch Sebastianum Münsterum: in welcher begriffen aller Voelker, Herrschaften, Stetten, und namhafftiger Flecken, […]. Getruckt zu Basel : durch Henrichum Petri, 1544. ETH-Bibliothek Zürich, Rar 5716, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-8833 / Public Domain Mark
J’ajoute pour les versions allemandes digitalisées, une mention particulière pour la mise en ligne de l’Université de Cologne qui a l’immense avantage d’être indexée – une forme contemporaine d’hommage aux premiers efforts d’indexation – et permet d’accéder plus vite aux différentes parties : http://www.digitalis.uni-koeln.de/Muenster/muenster_index.html
Pour la version française, j’ai utilisé celle de 1552 imprimée à Bâle :
Münster, Sebastian: La cosmographie universelle : contenant la situation de toutes les parties du monde, avec leurs proprietez & appartenances … [Basel] : [Heinrich Petri], [1552]. Universitätsbibliothek Basel, EU I 84, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-9029 / Public Domain Mark
La version mise en ligne par la BNF est largement adaptée par Belleforest. Il est ainsi précisé que l’ « auteur [est] en partie Munster, mais [que l’oeuvre est] beaucoup plus augmentée, ornée & enrichie par François de Belle-Forest, Comingeois, tant de ses recerches [sic], comme de l’aide de plusieurs memoires envoyez de diverses villes de France, par hommes amateurs de l’histoire & de leur patrie » http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54510n.r
Je me suis servi aussi des travaux de la Société d’histoire de Ingelheim, la ville natale de Sebastian Münster et du catalogue de l’exposition consacrée, en 2002, à Ingelheim à Sebastion Münster (1488-1552), Universalgelehrter une Weinfachmann aus Ingelheim (Sebastian Münster esprit universel et expert en vin) édité par la société d’histoire d’Ingelheim.
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H.C.Binswanger : Faust et la chimisterie monétaire

L’économiste suisse atypique Hans Christoph Binswanger est décédé le 18 janvier 2018 à Saint-Gall en Suisse, à l’âge de 88 ans. Il a, pour moi, fait partie de ces personnes qui vous ouvrent à des horizons nouveaux sans même qu’il soit nécessaire de les côtoyer longuement. Cela s’était passé dans le train ICE qui me ramenait de Leipzig à Francfort. En première classe, dont j’avais profité par un de ces mystères de la tarification ferroviaire qui fait qu’un billet en 1ère est parfois moins cher qu’en seconde, la Frankfurter Allgemeine Zeitung était à disposition des voyageurs. A la question posée dans l’édition du 30 juin de cette année-là – Que pouvons-nous apprendre de Goethe (dans la crise actuelle) ?-, Hans Christoph Binswanger avait répondu :
  «  Je m’apprête à publier un livre avec pour titre : En avant vers la tempérance). Nous devons nous atteler à la Sorge (au soin) – soin pour la préservation de la nature, soin de son pays et souci de la mesure ».
J’ignorais jusqu’à ce jour que l’on pouvait lire tout cela dans le Faust de Goethe, le Faust II plus précisément, très peu lu  il est vrai, dont l’un des personnages allégoriques est Sorge qui signifie à la fois souci et soin et finit par rendre l’activiste entrepreneurial et « global player » (entrepreneur de la globalisation) Faust, devenu riche, définitivement aveugle. Aveugle au risque entropique du capitalisme en ce qu’il est anthropique ce dont Hans Christoph Binswanger n’a eu de cesse de prévenir ses contemporains. Même s’il n’utilise pas le mot, il interprète Faust, comme on le verra plus loin, comme le  témoin de la naissance de  l’anthropocène.
La lecture du Faust de Goethe par un H C Binswanger fut une véritable découverte. J’ai eu l’occasion d’assister, en 2010 à l’une de ses conférences, au Théâtre de Karlsruhe et surtout de lire son livre Geld und Magie / Eine ökonomische Deutung von Goethes Faust (Argent et Magie, une lecture économique du Faust de Goethe) paru au MurmannVerlag 2009, non traduit.
Ce professeur d’économie ET d’écologie s’est employé à dénoncer la dimension théologique de l’économie – dont la Rome est à Davos où elle tient ses conciles – et la transformation religieuse de sa corporation en Congrégation des économistes, titre d’un autre de ses livres. Il réfléchissait aux limites, celles de la croissance devenue mécroissance (Bernard Stiegler), mais aussi aux limites de l’économiste lui-même. Il pensait dans son dernier livre Die Wirklichkeit als Herausforderung (La réalité comme défi) que l’économie devait s’ouvrir à ce qui n’était pas elle, à ce qui n’était pas comptable, mesurable. Pour lui, la connaissance et le savoir ne pouvaient faire l’économie des arts, de la poésie. Pas seulement celle de Goethe mais aussi de Ronsard, par exemple, dont il citait Contre les bucherons de la forest de Gastine.
Né le 19 juin 1929 à Zürich, il portait un nom déjà célèbre étant le neveu du psychiatre et psychanalyste Ludwig Binswanger qui avait dirigé le Sanatorium Bellevue à Kreuzlingen où avait séjourné comme patient notamment Abi Warburg. Les thèses de l’économiste écologiste ont connu un regain d’intérêt à la faveur de la crise financière de 2008. Il était alors souvent présenté dans les medias comme le directeur de thèse de Josef Ackermann qui était à ce moment-là pdg de la Deutsche Bank, celui là-même qui s’était fait remonter les bretelles par l’Eglise protestante pour avoir exigé des taux de rentabilité de 25%.  On peut penser que le professeur n’en pouvait mais. Quand on le regardait, et sur certaines photos en particulier, on se disait qu’on le verrait bien dans le rôle de Méphisto. Ou même de Faust. Sans doute aurait-il préféré Goethe lui-même dont il disait qu’à la différence de nos ministres actuels dont la fonction est le déni, il avait utilisé son talent pour nous transmettre quelque chose de son savoir du réel, ayant été lui-même ministre… de l’économie.
L’ intrusion d’un économiste dans le monde bien gardé de l’exégèse goethéenne a suscité un immense intérêt et donné envie de revisiter une œuvre majeure de la culture allemande, elle-même écrite dans une période de bouleversements importants de l’histoire de l’Europe, celle des révolutions industrielles et politiques de la fin du 18ème siècle et du début du 19ème.
Dr Jekill et mister Hide
Binswanger a montré que toute la seconde partie de la tragédie faustienne avait pour thème le processus de croissance économique et la mise en évidence de son contenu alchimique dans sa dimension pharmacologique. Faust, on le sait, signe un pacte avec Mephisophéles. A eux deux, ils forment un couple façon Jekill et Hyde. A la différence de la légende sur laquelle s’appuie Goethe, ce pacte avec le diable n’est pas un contrat de service, limité à 24 ans, mais un pari dont la seule limite est celle de l’objectif atteint dans toute sa plénitude, c’est à dire quand Faust sera capable de dire Arrête-toi, tu es si beau. En alchimie, aussi, il est question de surmonter le temps. Sur le plan symbolique, elle consistait à transformer un vil métal, le plomb symbole du transitoire, en métal noble, l’or, symbole de l’éternité. Il s’agit de triompher du temps dans ses deux dimensions, celle de l’aurum potabile, l’élixir de l’éternelle jeunesse dont il est question dans le Faust I et l’or au sens d’argent qui, passant de main en main, ne se détériore pas et qui fait l’objet du Faust II
On dit qu’avec les développements des sciences modernes, la fabrication de l’or est devenue une illusion. Ce n’est pas du tout la thèse de Binswanger. Pour lui, les tentatives de fabriquer de l’or n’ont pas été abandonnées parce que les techniques mises en œuvre ne valaient rien mais parce qu’on y a substitué des méthodes bien plus efficaces. La question n’est pas tant de transmuter du plomb en or que de transformer une substance sans valeur en valeur, ce que l’on fait en changeant par exemple du papier en argent. Notre économiste voit une preuve de cela dans le fait qu’en France, le Duc d’Orléans, après avoir embauché le banquier Law, licenciera ses… astrologues. Dans le mythe originel, Faust est un alchimiste. La thèse est la suivante : Goethe montre que l’économie moderne dans laquelle la création monétaire joue un rôle central est la continuation de l’alchimie par d’autres moyens,. La création monétaire a de toute façon un caractère magique. Pour comprendre cela, reportons-nous à l’acte I du Faust II. Les caisses de l’empire sont vides :
L’EMPEREUR
L’argent manque, eh bien! procures-en donc!
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je vous procurerai ce que vous voulez et plus encore !
Les traducteurs ont opté pour le verbe procurer. En fait, le mot allemand schaffen signifie bel et bien créer. L’argent manque, eh bien créez-en, donc ! Et c’est bien ce qu’ils vont faire : créer du papier monnaie.
Ce plan fonctionne, au sens où chacun est prêt à accepter les billets pour de l’argent. L’acte de création monétaire – une chimisterie – a lieu dans la scène de la mascarade. C’est là que l’empereur déguisé en Plutus, Dieu des profondeurs et des mines, signe, à la lueur des flammes, l’original du billet de banque. En Europe, contrairement à la Chine qui l’avait précédée et où l’Empereur avait créé un Office pour l’argent facile (sic), ce n’est pas l’État qui a eu le privilège de la création monétaire mais d’emblée une banque privée avec des privilèges d’État. Elles n’ont cessé depuis de se renforcer en État dans l’État. Le modèle pour Goethe est la création, en 1692, de la Banque d’Angleterre par des hommes d’affaires de la City de Londres. Elle fut dotée par le Roi du privilège d’émettre du papier monnaie sans que la valeur émise soit entièrement couverte par sa valeur en or. C’est le point de départ de notre système monétaire actuel qui n’en est évidemment pas resté à ce que pouvait décrire Goethe. Plus tard, les États-Unis supprimeront l’étalon-or et la monnaie se digitalisera. H C Binswanger admet que Faust et Méphistophélès ont fondé une banque qui fait crédit – autre invention fausto-méphistophélique – à l’Empereur. Celui-ci peut dès lors payer ses dettes et Faust financer son grand œuvre, la création d’un nouveau territoire de l’économie.
LE CHANCELIER
Le présent billet vaut mille Couronnes.
Il est garanti par la caution assurée
D’innombrables biens enfouis dans le sol de l’empire.
Il est présentement fait diligence pour que ces riches trésors,
Aussitôt déterrés, servent à l’acquitter.
L’EMPEREUR
Je pressens un forfait, une monstrueuse duperie!
Qui a falsifié ici la signature de l’empereur?
Un tel crime est-il resté impuni?
LE TRÉSORIER
Souviens-toi! Tu l’as signé toi-même;
(v 6058 à 6067)
(A l’époque déjà, les politiques ne comprenaient rien à l’innovation technique.)
« Chimisterie »
Plus besoin donc de chercher à transformer le plomb en or, puisque l’on a réussi à transformer le papier en argent et que cet argent « force chimique de la société » (Karl Marx) peut circuler. On retrouve d’ailleurs le thème de la transmutation chez les observateurs de la révolution industrielle : « de cet égoût immonde, l’or pur s’écoule », écrit par exemple A.Toqueville à propos de Manchester. Cette création monétaire est toutefois à double tranchant, à la fois remède et poison. D’un côté, elle permet la mise en circulation de l’argent, les investissements, des actions créatrices produisant un élan économique, de l’autre, dans l’œuvre de Goethe, interviennent trois ruffians tout droit issus du 7ème cercle de l’Enfer de Dante, Fauchevite, Hatepilleuse et Grippedur, symbolisations de la violence brutale, de la cupidité et de l’avarice.
Le deuxième étage du processus alchimique sera celui de la création de valeur réelle. Goethe a clairement vu que la garantie or de la monnaie ne suffit pas. L’argent doit devenir capital c’est à dire être investi. Et qu’il faut prendre soin de ses investissements. Et à l’argent ajouter la propriété.
FAUST
C’est du pouvoir que je veux conquérir, de la propriété
L’action est tout, la gloire n’est rien
(v 10186-7)
Il ne s’agit pas ici, souligne l’économiste de Saint-Gall, de propriété foncière au sens du patrimonium mais du dominium, la propriété de droit romain réintroduit en Europe par le Code napoléon et qui est à la base de la propriété industrielle.
Argent, propriété, énergie et machines, nous sommes dans la révolution industrielle et dans la nouvelle religion du capitalisme. « La transcendance que l’homme autrefois cherchait dans la religion a été transférée à l’économie » dit H.C. Binswanger. Je rappelle que Walter Benjamin avait noté de son côté: « Le capitalisme sert essentiellement à l’apaisement des mêmes soucis, supplices et inquiétudes auxquelles les religions apportaient anciennement une réponse ».
Disruption
Faust meurt riche entrepreneur dans l’illusion d’avoir atteint son objectif et gagné son pari. Arrivé au seuil de la dernière et « suprême conquête », il prononce cette phrase absolument monstrueuse qu’il considère comme le « dernier mot de la sagesse » :
FAUST : Celui-là seul mérite la liberté autant que la vie,
Qui chaque jour doit les conquérir. C’est ainsi qu’environnés par le danger,
L’enfant, l’adulte et le vieillard passeront ici leurs actives années.
Je voudrai voir ce fourmillement-là,
Me tenir sur une terre libre, avec un peuple libre.
A l’adresse de cet instant, je pourrais dire :
Arrête –toi donc tu es si beau !
(vers 11574 et suivants)
Faust cède la place à la main invisible qui n’est plus celle de Dieu mais des marchés. Dans ce capitalisme 24h/24, son idéal de disruption, la mise en mouvement de tous et de tout, s’est généralisé à l’ensemble de la société constamment au travail, sans repos ni interruption. Une société qui n’existe d’ailleurs plus en tant que telle puisque placée en insécurité permanente. Rapportée à notre actualité, cela donne qu’il n’est évidemment pas question de retraite, ni d’éducation (l’enfant, l’adulte, le vieillard, chacun doit lutter pour sa vie « environné de dangers », sans protection sociale), on travaille bien sûr la nuit et le dimanche.
Le contenu du pari fausto-méphistophélique était de ne jamais prendre de répit et de repos, ne jamais s’étendre sur un lit de paresse
FAUST à Méphisto :
Si jamais je m’étends sur un lit de paresse,
Que ce soit fait de moi à l’instant
(…)
Je t’offre le pari
MEPHISTO:
Tope !
FAUST
Et masse !
Si je dis à l’instant :
Arrête-toi ! Tu es si beau !
Alors tu peux me mettre des fers
Alors je consens à m’anéantir
Alors le glas peut sonner (…)

Le jour où je mets en ligne cette chronique, la Neue Zürcher Zeitung annonçait un article en ces termes : nous n’aurons bientôt plus d’emploi stable, de salaire garanti, d’horaires fixes, de congés payés. Tout cela sera bientôt terminé. Le rêve de Faust. Source : https://nzzas.nzz.ch/hintergrund/wir-werden-bald-keine-festen-jobs-mehr-haben-ld.1351822?reduced=true

Pour Faust, il n’y a de repos qu’éternel, dans la mort. Bien sûr, son état d’intranquillité permanente n’est pas supportable sans la « fiole solitaire » et quelques excursions dans les cuisines des sorcières qui lui concocte les drogues dont il a besoin.
MEPHISTO :
Avale donc ! Vas-y sans crainte !
(la sorcière défait le cercle. Faust en sort)
Sortons vite, il ne faut pas que tu te reposes (v 2583).
Faust était devenu un être pulsionnel qui voyait « dans chaque femme une Hélène » à consommer sur le champ. Nuits de Walpurgis au FMI de DSK ! Dans le fond, Faust est la tragédie de l’épuisement du désir. Tout se passe comme si Goethe avait tenté de penser jusqu’à bout la Fable des abeilles de Mandeville et fait de sa pièce un laboratoire des conséquences culturelles et sociales de sa logique. Méphistophélès fait écho à la célèbre maxime qui sert de fondement au libéralisme et selon laquelle « les vices privés font le bien public » quand il déclare être « une partie de cette force qui veut toujours le mal et toujours fait le bien » (v 1335). Si Goethe permet aujourd’hui de penser la question des limites à ce déferlement, c’est qu’il les avait déjà placées dans son œuvre.
Vitesse et médiocrité
Pour Hans Christoph Binswanger, Faust a échoué parce qu’il s’est laissé emporter par la démesure, c’est la tragédie de la démesure : « aveuglé par sa vision d’un progrès perpétuel, il [Faust] ne voit pas que s’il ne garde pas la mesure, il détruira lui-même les fondements de son projet économique, il épuisera le monde ». A défaut d’en prendre soin. Binswanger a tiré de ce thème l’objet d’un livre qui est un plaidoyer pour une croissance mesurée. C’est par la démesure que Faust se livre « sans condition ». Rien ne doit luis résister. Il ne supporte pas que la demeure de Philémon et Baucis, zadistes avant l’heure, symbole de l’hospitalité, dérange la vue sur l’étendue de son territoire, il ne supporte pas non plus les cloches d’une religion ancienne (on passe du temps de l’horloge au temps argent du time is money) et ordonne leur expropriation.
Avec le « progrès », voici venir les actifs toxiques.
FAUST :
Un marais s’étend le long de la montagne
Empestant tout ce qui a déjà été conquis ;
Assécher aussi ce bourbier putride
Serait la dernière et suprême conquête
Pour Binswanger, Faust est ici victime d’une illusion. L’assèchement des marécages n’est pas l’achèvement de son grand œuvre (au sens alchimique) mais la correction des externalités négatives produites par ses travaux de canalisation, question à laquelle les contemporains de Goethe étaient confrontés. Goethe suivait avec attention les projets du Canal de Suez, Panama, Rhin et Danube. Faust, à ce moment là, a déjà été rendu aveugle par Sorge. Il entend les Lémures manier pelle et pioche, croit qu’ils engagent les travaux d’assèchement et ne voit pas qu’ils creusent sa propre tombe. Les Lémures sont les seuls êtres qui restent à la fin. Il n’a plus d’humains, pas de rituel d’obsèques, la société a été détruite, ce dont rêvaient Margaret Thatcher et tous les ultralibéraux à sa suite.
Goethe mourut le 22 mars 1832, peu après avoir terminé la seconde partie de Faust qu’il avait mis sous scellé. À cette date, l’Europe était lancée dans une dynamique d’industrialisation galopante. Nous savons aujourd’hui que c’était le début de ce qui s’appelle maintenant l’Anthropocène, l’époque où les désordres entropiques sont caractérisés comme produits essentiellement par les activités humaines. Goethe avait prévu cette évolution. Il écrivait ainsi au compositeur et chef d’orchestre Carl Friedrich Zelter en 1825 :
« La richesse et la vitesse, voilà ce que le monde admire et ce que chacun désire. Les chemins de fer, les courriers rapides, les bateaux à vapeur et toutes les facilités de communication possibles, voilà ce que recherche le monde cultivé pour se sur-cultiver et, ainsi, demeurer dans la médiocrité. »
(Cité d’après Walter Benjamin Œuvres II Goethe Folio Essais page 104)
Il faut bien sûr du temps pour poser un acte créateur mais la question n’est pas tant la vitesse que les instruments qui la permettent et qui ne sont pas configurés pour produire de l’intelligence mais de la bêtise.
Au commencement était l’action dit Faust après avoir rayé le Verbe, la Parole et la Force. La boulimie d’action dans le domaine économique est une recherche frénétique d’immortalité dans l’ici-bas. La chasse aux temps morts pour tuer le temps de la mort. Faust échoue à dominer le temps. Il voulait en conquérir la maîtrise mais quand Méphistophélès annonce que le temps devient le maître, l’expérience alchimique a échoué. C’est le pari perdu du Docteur Faust.
Voilà un peu ce que j’ai pu apprendre avec Hans Christoph Binswanger. Qu’il en soit remercié.
La traduction utilisée pour les citations de Goethe est celle de la remarquable édition de Urfaust, Faust I, Faust II, traduite et commentée par Jean Lacoste et Jacques Le Rider aux éditions Bartillat (2009)

 

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Jean-Paul Klée via Poezibao : « Avant la fin de tout » (fragments)

 

[…]

***
jeudi 30 Novem (chez moi, midi 15)
Il y a en France (la radio) 30 milliers de personnes SDF c’est-à-dire 3 fois la ville de Saverne. J’en connais un, prénommé Daniel (ex-agent d’entretien d’un collège) & qui, aimant la poësie, passait me voir les samedis à la librairie BF qu’Armand Peter tenait (à Strasbourg) rue Ste-Hélène. Son état s’est aggravé. Il dort (me semble-t-il) dans une pelouse derrière la CUS (nouvelle mairie). Il est, le pauvre, de plus en plus pouilleux (dégradé) rempli d’ombres et de haillons, se tient courbé (à demi debout) la tête baissée quasi « dansant » & dans un tel état repoussant k’il ne peut sûrement plus adresser un seul mot à personne ?.. Il aime beaucoup le romancier Claude Boulder (Pierre Claudé) qu’autrefois je pübliais dans l’Almanach du Messager boiteux. Son ton est resté (récemment) courtois & cultivé, il vous posait sans arrêt des questions sur vous seul & chaque fois je l’aidais un peu. L’autre jour dans les DNA sur la liste « SDF décédés dans la rue » [à Strasbourg] j’ai lu un prénom « Daniel » & j’ai cru que c’était lui. Non : il vit encor (je l’ai vü avant-hier près de l’abribus habituel). Si j’étais François d’Assise ou l’abbé Pierre, je le prendrais dans mes bras & le logerais dans un endroit de mon quatre-pièces si encombré d’archives & bouquins…. Hélas non, je ne suis pas « meilleur » que le « commun » (si vulgaire) des mortels !…
Parfois (m’a-t-on rapporté) ledit Daniel fait en pleine rue une crise de colère & hürlements. Si ça düre trop longtemps, quelqu’un fait venir un médecin ou les pompiers (le SAMU). Il y a aussi avenue de la Marseillaise un Africain (déjà âgé) qui (debout) avance à très petits pas & il parle pour lui seul & a dans les mains une Bible souillée de boisson ou de nourriture. « Et après ?.. » dirait (en soupirant) cette connaissance qui vit dans les Vosges du Nord & si souvent me « pourrit » la vie au téléphone. (Ah bon, de qui voulez-vous parler) ?..
***

[…]

Tiré de Jean Paul Klée : Avant la fin de tout (fragments) [série de carnets débutée le 3 novembre 2017 ]
Jean-Paul Klée a confié à Poezibao – site incontournable pour qui s’intéresse à la poésie – des extraits de carnets qu’il a commencé de tenir le quatre novembre 2017 et qu’il devait tenir si j’ai bien compris  juqu’à la Noël.  Le site de Florence Trocmé a publié en feuilleton une suite de pages issues de ces carnets que le poète a titré Avant la fin de tout, dans une transcription de Mathieu Jung, approuvée par Jean-Paul Klée. Au moment où je mets en ligne étaient parus cinq extraits. Je ne sais pas s’il y en aura d’autres. J’espère que cela ne s’arrêtera pas là. Je vous invite à les découvrir. Vous y retrouverez ce mélange détonnant de tragique et de verdeur qui caractérise Jean-Paul Klée ainsi que la graphie singulière par laquelle s’expriment ses intonations. Je salue en même temps le passage d’une écriture, du petit carnet « importé de Chine via Copenhague » au web via Poezibao.
J’ai évoqué Jean-Paul Klée à plusieurs reprises. On pourra retrouver  Jean-Paul Klée : Roi-du-Rhin et Aller-retour à Kehl avec deux poèmes de Jean-Paul Klée
Mes remerciements à Florence Trocmé.
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Hommage au poète Nathan Katz

 

Sur Waldighoffen, village natal de Nathan Katz
se lève soudain un vent d’orage
et du vieux pommier tombent des pommes
comme une courte averse
sur la prairie recouverte de crocus roses
Ecoutons ensemble ! La langue natale de Nathan Katz
cette source ancienne et cette terre fertile
qu’elle ne cesse de renvoyer en écho
vers la langue universelle
Kza Han & Herbert Holl
Extrait de l’avant propos d’un choix de 17 poèmes de Nathan Katz : Comme si nous pouvions connaître l’ éternité publié aux Éditions Nadir en 1987. Mes remerciements à Herbert Holl de me les avoir transmis. Les auteurs de cet hommage au poète alsacien sont l’une d’origine coréenne et l’autre natif de Colmar. Nous les avons déjà croisés dans le SauteRhin notamment comme traducteurs de Hölderlin et d’Alexander Kluge. J’ai également publié un texte de Kza Han sur Otto Dix.
Né le 24 décembre 1892 à Waldighoffen, dans le Sundgau alsacien , une aire linguistique qui a ses sonorités propres, et mort à Mulhouse 1e 12 janvier 1981, Nathan Katz, ce « grand frère » dEugène Guillevic, est un grand poète alémanique, langue pour laquelle il avait opté après avoir commencé à écrire en allemand, langue qu’il avait apprise à l’école.
Parmi les mots utilisés par Kza Han et Herbert Holl dans le texte cité, il en est un qui m’attire particulièrement, c’est celui d’écho pour qualifier la relation entre la langue universelle et celle natale, singulière, la heimetsproch,qui est d’abord celle du village, la langue que l’on pourrait qualifier de langue payse. Une langue d’avant l’écriture moderne, qui s’est formée au cours de l’histoire, à travers de nombreuses générations, et qui a quelque chose de sacré  :
D’Haimetsproch, wu vil älter isch ass äiseri moderni Schriftsproch. D’Haimetspoch, wu si gformt het in lange Zite, dur vil Gchlàchter, un wu ebbis Heiligs isch.
Elle a traversé et a été formée par de nombreux corps à travers l’histoire.
L’écho est une onde sonore qui se propage en se métamorphosant. Elle ne reproduit pas à l’identique le singulier dans l’universel. Et inversement, car Nathan Katz était aussi à l’écoute de l’universel. La question de l’écoute justement compte parmi les raisons du choix de l ‘alémanique, seule langue capable de capter « l’appel qui traverse les jardins » du Sundgau, celui de la vie et de son éternel recommencement. O loos da Rüef dur d’Garta. Kza Han & Herbert Holl ont traduit ce qui est à la fois le titre d’un poème et d’un recueil par Capte l’appel qui traverse les jardins alors qu’habituellement l’on se contente d’un simple écoute : Écoute l’appel qui traverse les jardins. Losen ne signifie en effet pas seulement ouvrir ses esgourdes, il faut aussi les tendre. Être actif pour accéder aux dimensions secrètes de ce qui se peut entendre. De l’attention est requise pour le saisir. Cela ne suffit cependant pas. Encore faut-il élever la langue à une dimension poétique :
I ha versüecht, im Dialekt vom Sundgäu, Gedichchter un Geschichte un Theatersticker z’schribe. Im Dialekt vom Sundgäu, dam üralte alemanische àchte Dialekt, wie n er no vo de Büre im Sundgäu gredt wird, un i ha versüecht, dà Dialekt üf e hecheri Ebeni z’bringe, ohne ass er àchtheit verliert.
[J’ai essayé d’écrire des poèmes, des histoires, des pièces de théâtre en dialecte du Sundgau. En dialecte du Sundgau, ce très ancien et authentique dialecte alémanique tel qu’il est parlé par les paysans du Sundgau, et j’ai essayé d’élever ce dialecte à un niveau supérieur sans qu’il perde en authenticité.]
Ces propos tenus par Nathan Katz à l’occasion de la réception d’un prix culturel du Rhin supérieur à Fribourg en Brisgau en 1966 témoignent d’une claire conscience de l’importance de son travail. Il faut en quelque sorte tenir la langue par ses deux bouts, sa source et ce vers quoi elle est capable de s’élever. Cela passe par l’écriture.
À suivre….
Les citations sont extraites de D’Haimetsproch un dr Dichter Hebel in Nathan Katz Mi Sundgäu Morstadt Verlag p. 214
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Bernard Stiegler : 1917-2017 et après

Bernard Stiegler : une proposition pour le siècle dans le cadre de Tribute 2018 une coproduction entre la HEAR, Haute école des arts du Rhin, et l’Académie d’Art de Chine qui s’est déroulé à Strasbourg du 2 au 10 décembre 2017. Source.
Les questions la mondialisation/globalisation ne lui sont évidemment pas étrangères, cependant, depuis que je connais Bernard Stiegler et que je suis ses travaux, je n’ai pas souvenir qu’il se soit à ce point situé sur une échelle planétaire qu’il définit comme constituée en « unité de conscience/inconscience », le plateau de la balance penchant me semble-t-il plutôt du côté du second terme du moins pour ce qui concerne le degré d’urgence. Le philosophe le fait ici depuis Strasbourg dans une forme originale.
De plus en plus me séduit l’idée, que j’emprunte à Alexander Kluge, de construire des constellations permettant de relier entre eux des éléments d’apparence éloignés et hétérogènes ou pouvant se situer sur des échelles de temps différents. En opposition aux corrélations manipulées par l’industrie numérique. Ces constellations forment ce que Kluge appelle un plurivers. Dans la vidéo ci-dessus défilent des dates qui ont ponctué le siècle ouvert par Dada et la révolution d’Octobre jusqu’à l’année 2017 au cours de laquelle 15.000 scientifiques ont lancé un cri d’alarme sur l’état de la planète. Dans ce défilé de moments chargés d’images, Bernard Stiegler retient le « point de bascule » de 1989, date de la Chute du Mur de Berlin dont l’ouverture a été provoquée par le vieux media télévision ( pour la première fois dans l’histoire, un événement est annoncé dans les médias avant d’avoir eu lieu dans la réalité inaugurant en ce sens le règne de la post-vérité), alors que s’esquissait, dans les locaux du CERN à Genève, le World Wide Web. Précédant la Chute du Mur, la répression du printemps de Pékin sur la place Tian’anmen avait beaucoup fait fantasmer dirigeants et oppositions, en RDA.
On retrouvera dans cette conférence augmentée de nombreux thèmes du philosophe sur lesquels je ne m’arrêterai pas ici, certains ont déjà été évoqués dans le Sauterhin, tels la prolétarisation (ici et ), la disruption, le pharmakon , la volonté de libérer Marx des marxistes, d’autres que je n’ai pas (encore) eu l’occasion d’aborder comme l’exosomatisation (production d’organes artificiels), la pansée comme thérapie etc. Je rappelle ici aussi la contribution de Bernard Stiegler au Sauterhin à propos de la Première guerre mondiale et des leçons qu’en tira Paul Valéry.
Je ne sais trop quoi penser de ce qu’il avance sur la Chine. Comme il est professeur à l’Université de Nankin et que nous ne savons pas grand chose de ce qu’il s’y passe, il est difficile pour moi d’en avoir une approche autre que celle d’exprimer du scepticisme.
On peut retenir encore du propos que le capitalisme actuel est défini comme un capitalisme de plateforme (industriel aussi, mais différent de celui de la machine à vapeur) qui veut imposer l’hégémonie du calcul et du calculable en éliminant l’incalculable c’est à dire le rêve et l’avenir.
Un aspect m’intéressera tout particulièrement pour le SauteRhin, en 2018, celui de la constitution d’une mondialité générant des localités singulières et respectant ces singularités et ces localités dans le cadre de ce que Marcel Mauss appelait l’internation. L’internation pour Marcel Mauss se distingue à la fois du cosmopolitisme abstrait de la société des nations aussi bien que de l’internationalisme longtemps appelé « prolétarien » en prenant en compte les interdépendances économiques déjà fortes au moment où il écrivait ceci, en 1920.
Je reste sur ma lancée mais je quitte le commentaire pour des considérations qui s’éloignent du cœur de ce que développe Bernard Stiegler, mais peut-être pas. L’Alsace est actuellement en quête d’une nouvelle manière de s’individuer. Cela s’exprime par une aspiration à un retour à son ancienne existence institutionnelle. Cette région me paraît détenir un potentiel d’expérimentation de cet internation contre le dogme national de l’unicité qui se résume dans le slogan absurde de un peuple, un Etat, une nation, une langue, qui empêche la pleine reconnaissance des langues régionales y compris l’allemand comme langues de France. Cette reconnaissance est une condition nécessaire mais non suffisante. Les langues régionales ne peuvent se résumer – même si ce n’est pas négligeable – à des facilités pour trouver des emplois chez nos voisins. Elles véhiculent aussi des cultures. D’autres chantiers doivent être ouverts si l’on veut éviter une simple restauration du passé pour une continuation de la politique telle qu’elle a été menée par les mêmes jusqu’à présent. La question est : si retour aux anciennes institutions – et pourquoi pas de nouvelles ?– ce serait pour faire quoi ? Au cours d’une récente rencontre, l’on s’est demandé ce qui pourrait mobiliser dans un projet commun, dans une même région, « alsaciens «  et « non-alsaciens », en fait dialectophones et non dialectophones et/ou anciens et nouveaux arrivants ? En déplaçant la focale, on peut trouver des réponses. Dans le fait, par exemple, que nous partageons une même nappe phréatique de plus en plus polluée de nitrates et de pesticides ou dans le fait – autre optique – que nous avons en commun avec nos voisins suisses et du pays de Bade, sur le Rhin, une centrale nucléaire qu’il est temps de fermer. Nous avons en commun avec l’ensemble des habitants de la planète la lutte contre les effets de l’anthropocène. D’autres pistes existent. Nous avons un remarquable modèle de sécurité sociale, hérité de Bismarck, et qui fonctionne bien, à défendre, etc …etc.. . Il serait bon aussi bien sûr pour faciliter les relations avec les autres que les « alsaciens » sortent de leur béate innocence à propos de tout ce qu’il s’est passé dans le siècle écoulé, ils ont à prendre aussi leur part de responsabilité.
Rêvons un peu et inventons du nouveau pour nous construire un avenir. Il peut être contenu dans le passé. Repartons, par exemple, de ce lointain printemps, encore largement impensé lui aussi, qu’a été la « Guerre des Paysans », évènement fondateur de la singularité de l’Alsace. Georges Bischoff termine son livre, La guerre des paysans / L’Alsace et la révolution du Bunschuh, par cette phrase : « Car les morts continuent à rêver ». Dialoguons avec eux. Ils nous permettront peut-être de redécouvrir la femme et l’homme du commun (der gemeine Mann). L’historien suisse, spécialiste de la question, Peter Blickle, qualifie la Guerre des paysans de Révolution de l’homme du commun. Il définit ce dernier, qu’il distingue de la notion de peuple, comme principalement anti-autoritaire, sans maître  (à l’exception pour l’époque de l’empereur) mais pas sans Dieu, celui des Réformes, et même grâce à lui. Cela pourrait nous servir, à nous mécréants, qui multiplions les assujettissements machiniques au point que certains auteurs parlent de technoféodalisme ou de féodalisme 2.0. D’autant que, toujours selon Peter Blickle, l’homme du commun aspirait à être sujet et source de droit. Aujourd’hui, la condamnation précède le jugement et l’on nous dit qu’une commune se gère comme un salon de coiffure. Plutôt que de se demander si les robots ont des droits, on ferait mieux de se préoccuper des droits de l’individu dans une data économie qui nous dés-individue à la vitesse de la lumière alors que les élu.e.s des villes et agglomérations d’Alsace et d’ailleurs nous livrent pieds liés à l’industrie numérique au prétexte de rendre les villes prétendument intelligentes alors qu’elles et ils les rendent foncièrement bêtes.

Bonne année 2018

Il y a 400, 200, 100 et 50 ans : 1618 début de la Guerre de Trente ans, 1818 naissance de Karl Marx, 1918 Révolution de Novembre 1918, 1968
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Heiner Müller, le sphynx et les coronaires

 

Extrait de Heiner Müller – Gespräch & Werkzitate. Le portrait/ entretien entier se trouve dans le documentaire de Jürgen Miermeister pour ZDF/3Sat : (« Gesichter hinter Masken », 1996/97, 35′)

 

Herzkranzgefäß
Der Arzt zeigt mir den Film DAS IST DIE STELLE
SIE SEHEN SELBST Jetzt weißt du wo Gott wohnt
Asche der Traum von sieben Meisterwerken
Drei Treppen und die Sphinx zeigt ihre Kralle
Sei froh wenn der Infarkt dich kalt erwischt
Statt daß ein Krüppel mehr die Landschaft quert
Gewitter im Gehirn Blei in den Adern
Was du nicht wissen wolltest ZEIT IST FRIST
Die Bäume auf der Heimfahrt schamlos grün
VAISSEAU CORONAIRE
Le médecin me montre le film VOICI L’ENDROIT
VOYEZ VOUS-MÊME Tu sais maintenant où Dieu demeure
Cendre le rêve de sept chefs-d’ œuvre
Trois escaliers et la sphinge montre ses griffes
Estime-toi heureux si l’infarctus te cueille à froid
Sans qu’un invalide de plus traverse le paysage
Un orage dans le cerveau du plomb dans les artères
Ce que tu ne voulais pas savoir LE TEMPS EST COMPTÉ
Les arbres sur le chemin du retour scandaleusement verts
(Trad. J.-L. Besson, J. Jourdheuil)
Le poème date du mois d’Août 1992. Heiner Müller est décédé le 30 décembre 1995
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Poésie : Achterbahn / Le grand 8 (et inversement)

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Le plus souvent les éditions bilingues portent sur des auteurs plus ou moins classiques. Il en va autrement ici, où sont rassemblés dans les deux langues 8 poètes (+1) allemands et français contemporains.
Je mets en avant le poème d’une auteure française, Valérie Rouzeau, un peu en raison de la période. Mais surtout, parce que je le trouve évocateur et que j’y perçois un souffle néguentropique bien venu dans ce pesant temps d’imaginaire enfantin colonisé et de marchés de Noël hypersécuritaires, où le « père noël » est ministre de l’intérieur. Le langage convenu veut que la période soit mâaâgiiique et de tradition. Sait-on encore de quelle magie et de quelle tradition, il pourrait s’agir. Le texte permet d’interroger cela en même temps que d’apprécier le jeu de langage avec la chanson connue.
L’actualité aurait pu me faire choisir aussi un poème de Jan Wagner, tout récent lauréat du prestigieux prix Georg Büchner, dont le jury a salué la « maîtrise des formes » et le « maniement ludique et jovial de la langue ». Son prof de latin ressemble un peu à celui que j’ai eu au lycée en sixième et, je crois, en cinquième, « ne vivant que de sénèque, catulle et tacite / que de pain noir et de pastilles à la menthe ».
A la différence que le mien est resté dans ma mémoire de bande dessinée en costume, certes élimé et rayé, et cravate avec d’épais verres de lunettes et non « en pantalon de velours et gros pulls tricotés / si larges que tout semblait prétendre à la toge ».
Sans doute une autre époque. Celle des pulls.
Huit poètes allemands et français se sont retrouvés à Paris en mars 2017, après s’être rencontrés à Francfort en juin 2016, puis à Berlin en décembre, pour se traduire réciproquement. Cette aventure poétique bilingue s’est faite à l’initiative de Michael Hohmann et Alain Lance.
Ces 8+1 poètes sont : Claude Adelen, Carolin Callies, Gérard Cartier, Marion Poschmann, Monika Rinck, Valérie Rouzeau, Hélène Sanguinetti, Silke Scheuermann, Jan Wagner. Ils ont bénéficié du travail de traducteurs : Gabriele Wennemer et d’Alexandre Pateau.
Le mot traduction n’est pas ici le plus adéquat, ou du moins mérite-t-il quelques précisions. Ulrich von Hutten, quand il a commencé à changer de langue parlait de transférer [transferieren] certains de ses textes latins en allemand. Il s’agissait d’un travail qu’il effectuait lui-même. Les préfaciers et animateurs des rencontres du grand huit, Michael Hohmann et Alain Lance parlent de « transmutations périlleuses », expression qui a quelque chose d’alchimique ou de Versschmuggel, littéralement de contrebande de vers. En fait une recréation dans une autre langue.
Le texte intégralement cité plus haut n’est pas le plus révélateur de la démarche dont procède l’anthologie et qui fait que « sous le ciel de Paris… » devienne « das ist die Berliner Luft …», la pollution restant la même ou que dans la poème de Monika Rinck Schnauf soit rendu par un Pfff :
Schnauf. Wie körperlich doch die Traurigkeit ist. / Pfff. Étrange, la tristesse, comme elle tient le corps.
Cette réécriture réciproque dans la langue de l’autre ouvre au lecteur bilingue, par le dialogue qu’ entretiennent les langues et les écarts que composent les versions, un espace d’imaginaire et de réflexion plus grand que ne ferait le texte seul même avec une traduction, dans la mesure où la recréation s’inquiète d’avantage de la langue et de la culture du public de l’autre que de la fidélité à l’auteur premier.
Je suis ainsi resté un long moment accroché à la branche dans l’écart entre la pensée feuillue dans la pinède et la pensée arborescente dans la sapinière :
Ich lag in den Kiefernschonung und dachte
in Blättern foliosen Wahn.
Ich dachte in Wuchsformen alter Meister,
dachte in Waldlabyrinthen, die blind
an der Rinde endeten.
J’étais couché dans une sapinière, la pensée
arborescente, folie foliaire.
Je pensais sous la forme végétale des vieux maîtres,
ma pensée perdue dans un labyrinthe sylvestre, en aveugle
se cognait aux écorces.
Marion Poschmann : 7 fragmente
Un temps j’avais oublié que j’étais sur un grand Huit, d’où ce léger trouble. Dans la descente, je me suis raccroché à ce fruit bien commun, lui, aux deux langues : la folie foliaire / folioser Wahn. Cette très belle expression, à retenir, pourrait peut-être même, avec ou sans pli, s’appliquer à la pensée « algorythmée ».
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Elmar Faber, éditeur (1934-2017)

Elmar Faber, grand éditeur de 1983 à 1992 de la prestigieuse maison Aufbau Verlag est décédé, le 3 décembre 2017, à l’âge de 83 ans. Il fut celui qui édita, en RDA, notamment Christa Wolf et Christoph Hein dont il avait publié sans accord officiel La fin de Horn, comme s’il s’agissait d’une erreur. C’est d’ailleurs Hein qui m’avait fourni le contact à Leipzig. J’avais en effet eu le plaisir de rencontrer Elmar Faber lors d’un reportage que j’avais réalisé pour le Monde Diplomatique. Il avait été le premier, à ma connaissance, à publier Uwe Tellkamp, avant qu’il ne devienne célèbre avec La tour.
Je reprends ici ce que j’écrivais le concernant à l’époque. Si je le fais, c’est parce que ce qu’il m’avait raconté est précisément ce qu’on l’on veut faire oublier de la réunification des Allemagnes.
Secondé par son fils, devenu entre-temps adjoint au maire de la ville [jusqu’en 2016], M. Elmar Faber a installé à Leipzig la maison d’édition Faber et Faber. Il a fait sa scolarité dans une période faste, celle où des esprits aussi brillants que Ernst Bloch et Hans Mayer, pour ne citer que les plus connus, enseignaient à l’Université de Leipzig, et il n’est pas près d’accepter qu’on lui retire un tel héritage. Auparavant, M. Faber était éditeur dans la plus prestigieuse maison d’édition de RDA, celle de Brecht et de Thomas Mann : Aufbau Verlag. A ce titre, il en a dirigé la privatisation. La seule alternative posée par la réunification aux entreprises était soit de se privatiser soit de disparaître. Le processus était sous le contrôle de la Treuhand Anstalt, [institution fiduciaire chargé de piloter le transfert de propriété lors de la dissolution de la RDA], auprès de qui il fallait, une fois le processus de transfert achevé montrer patte blanche. Elmar Faber n’y a pas échappé :
« J’ai été convoqué à la Treuhand. Il manquait un papier dans mon dossier. A la direction du personnel, on m’a présenté un document intitulé Déclaration. Je devais signer le texte suivant : Je déclare n’avoir jamais travaillé pour la Stasi [Police politique de la RDA]. J’ai répondu que je ne signerais pas, mais que je pouvais fournir une déclaration. J’ai signé le texte suivant : Je déclare n’avoir jamais rien signé pour garder mon poste, ni dans l’ancien système ni dans le nouveau. Cela s’est passé le matin, à 10 h 30. A 13 h 30, j’étais mis à la porte. »
Elmer Faber a connu des moments de colère dans cette période agitée qui a suivi la chute du Mur :
« Ce n’était pas une époque poétique. Les livres des meilleurs auteurs de RDA, mais aussi des éditions de Heinrich Mann, Leon Feuchtwanger, Arnold Zweig, Anna Seghers, des tonnes de livres, sont allés à la décharge. Il fallait faire de la place dans les rayonnages pour les livres de cuisine, les livres de conseils en tout genre et les guides touristiques. L’assassinat du premier dirigeant de la Treuhand Anstalt en 1991 avait marqué un tournant. Detlev Rohwedder faisait partie de ceux qui pensaient qu’on pouvait préserver une partie du potentiel industriel de l’ancienne RDA, et en particulier la maison d’édition Aufbau Verlag. Cette dernière a d’abord été achetée par un promoteur immobilier, puis reprise après sa mise en faillite par un homme d’affaires berlinois, Matthias Koch. Après la mort tragique de Detlev Rohwedder, poursuit Elmar Faber on a assisté au triomphe de la bêtise. Par exemple, un jour, le chef du personnel de la Treuhand a fini par conclure de ses brillantes méditations que notre maison d’édition n’avait finalement jamais rien publié d’autre que Marx et Engels(1). Voilà le genre d’imbécillités d’une arrogance incroyable auxquelles nous étions confrontés. »
Pour l’éditeur de Leipzig, il s’est mis en place un processus d’« a-historicisation » : « On a voulu oublier pourquoi nous voulions une autre Allemagne. » Cela expliquerait pourquoi aucune lueur ne point des débats actuels, qui réécrivent l’histoire en commençant par la fin. « Si les dirigeants deviennent plus bêtes que les dirigés, on va à la catastrophe, conclut-il avec Gramsci. C’est ce qui s’est passé en RDA. Aujourd’hui, les choses se répètent, à la différence toutefois que l’abêtissement de la classe politique s’accompagne de celui de la population. »
Extrait de Bernard Umbrecht : Sur les traces estompées de l’Allemagne de l’Est
in Le Monde Diplomatique  novembre 2009
(1) Ce qui est par ailleurs complètement faux. L’édition des œuvres de Marx et Engels l’a été par la maison d’édition du PC est-allemand, le Dietz Verlag.
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La Lorraine dans le destin de la famille d’Alfred Döblin

« Brief vom 29.3.1916 – An Herwarth Walden
(Briefe 1, S. 83.ff)
[Saargemünd] 29.III.l6
Lieber Walden,
ich muß wieder ein Lebenszeichen von mir geben, wenn auch mein jetziges Leben hier mir kaum ein Recht darauf giebt. Man arbeitet hier, « dient dem Vaterlande » in seiner Art, und so vergeht in einer erschreckenden Weise Tag um Tag. Ich habe keine Erinnerung daran, jemals ganze Monate so rasch und spurlos verschwinden gesehen zu haben wie jetzt ; es lohnt sich kaum aufzustehen; der Tag ist mit Tâtigkeit so vollgestopft und zwar genau regelmäßig wiederkehrender, daß ich wie das gedankenlose, sauber gearbeitete Rad eines Automaten funktioniere, oder wie der Groschen in einem Automat ; morgens werde ich reingeworfen, ein Tag kommt raus, abends holt man mich wieder; morgens u.s.w.<
Mit den Ohren haben wir die Schlachten um Verdun hier mitgekämpft ; orientiere Dich auf der Karte, wie weit wir von Verdun sind, und so stark war die Kanonade tags und nachts, daß bei uns die Scheiben zitterten, daß wir Trommelfeuer unterschieden, ganze Lagen, Explosionen; ein ewiges Dröhnen, Bullern, Pauken am westl[ichen] Rimmel. Jetzt, seit 1 Woche, ist alles still; was das ist, wer weiß ? Akustisch ist jedenfalls der Angriff auf Verdun zur Zeit eingeschlafen. Aber in andrer Hinsicht sind wir näher dem Herd; alles steckt voll Einquartierung, ein interessantes Bild auf den Straßen wie in den ersten Tagen der Mobilmachung; die Eroberer von Douaumont sind hier in Ruhestellung, sie ist aber bald zu Ende. Sie erzählen von den ungeheuren, von uns kaum ausdenkbaren Strapazen der Lagerung in nassen Wäldern, des Hungerns und Dürstens beim Vorrücken, weil keine Küchen nachkommen (tagelang!), Wassertrinken aus Granatlöchern, in denen Grundwasser erscheint -, Schneeessen. Dabei sehen die Leute famos aus, jung, stark, Frankfurter (a. O.), Mecklenburger, Berliner; täglich höre ich jetzt im Lazarett: « icke » und « mir », Heimatsklänge von der Riviera in Lichtenberg. […].
[ … ]»
Aus Alfred Döblin : « Meine Adresse ist Saargemünd » Spurensuche in einer Grenzregion. Zusammengetragen und kommentiert von Ralph Schock. Editions Gollenstein.
« Lettre du 29 mars 1916. A Herwarth Walden
(Briefe 1, page 83 et suivantes)
Cher Walden,
Il faut que je te donne à nouveau signe de vie, même si celle que je mène actuellement ici ne m’y autorise guère. Ici on travaille à sa manière, « au service de la patrie  » et ainsi passent les jours, c’est terrible. Je ne me souviens pas avoir vu, comme à présent, des mois entiers filer sans laisser de trace ; ça ne vaut presque pas la peine de se lever; la journée est tellement remplie d’activité, revenant avec une telle régularité, que je fonctionne comme le rouage d’un automate, bien entretenu et sans aucune pensée, ou comme une pièce de monnaie dans un distributeur automatique ; le matin on m’introduit dedans, il en sort une journée et le soir on me récupère, etc.
D’ici on a participé par les oreilles aux combats pour Verdun ; regarde sur la carte à quelle distance nous sommes de Verdun, la canonnade était si violente de jour comme de nuit que cela faisait trembler nos vitres et qu’on percevait distinctement le feu roulant, les explosions ; un grondement ininterrompu, le ronflement, les détonations dans le ciel, à l’ouest. Depuis une semaine, le calme règne ; qui peut dire ce que cela signifie ? Du point de vue acoustique, l’assaut sur Verdun est à présent en sommeil. Mais à un autre égard nous sommes plus proches du foyer brûlant ; partout des troupes ont pris leurs quartiers, les rues offrent un spectacle intéressant, comme dans les premiers jours de la mobilisation ; ceux qui ont pris d’assaut Douaumont sont au repos ici, mais ce sera bientôt fini. Ils racontent les épreuves terribles, à peine imaginables pour nous, le campement dans les forêts gorgées d’eau, la faim et la soif qui accompagnent leur progression, car pendant plusieurs jours aucune cantine ne les accompagne, on boit l’eau dans les trous d’obus où remonte la nappe phréatique, on avale de la neige. Alors que ces gars ont de l’allure, jeunes, forts, de Francfort-sur l’Oder, du Mecklembourg, de Berlin ; j’entends tous les jours leur accent typique à l’hôpital, cela me rappelle ma « Riviera » berlinoise de Lichtenberg. […]
[ … ] »
Alfred DÖBLIN Je vous écris de Sarreguemines. Serge Domini Editeur. Traduit de l’édition originale allemande Meine Adresse ist : Saargemünd / Ralph Schock / Gollenstein par Renate et Alain Lance
Dans l’extrait de la  la lettre que j’ai choisie parmi l’ensemble des lettres envoyées depuis Sarreguemines à son ami Herwarth Walden à Berlin et qui figurent dans le livre de Ralph Schock, Alfred Döblin évoque sa prolétarisation absolue qu’il situe dans la perte du rapport au temps alors qu’il est à proximité auditive de la zone de combat, pendant la Première guerre mondiale. Il se sent comme le rouage d’un automate. Je rappelle que l’invention du mot robot date de 1920. La partie de la lettre que j’ai supprimée traite de préoccupations éditoriales concernant son œuvre.
Döblin a vécu toute la Première guerre mondiale en Lorraine (en fait en Moselle) puis en Alsace, parties intégrantes de l’empire allemand, ses « plus militarisées », note l’auteur du livre, en tant que médecin militaire, d’abord à Sarreguemines puis à Haguenau d’où il vivra les derniers jours de présence de l’armée allemande et son évacuation en novembre 1918 ainsi que les épisodes de la révolution qui l’accompagnent. Ses malades viennent de la forêt d’Argonne. En 1914, le médecin et romancier avait déjà 36 ans. Il était né à Stettin, le 10 août 1878. Il exerçait comme médecin depuis une dizaine d’année. Il avait fait des études de spécialité psychiatrie à Freiburg/Brisgau en Forêt Noire et ouvert un cabinet de médecine générale et de neurologie auprès de la Sécurité sociale, à Berlin. Il avait déjà publié également Die Ermordung einer Butterblume,(L’assassinat d’une renoncule). Alfred Döblin s’enrôle, en décembre 14, comme médecin militaire. En devançant l’appel inévitable du réserviste qu’il était, cela lui permettait d’éviter le front Est. Il sera démobilisé en octobre 1918. Il est marié, un deuxième enfant est en route, Wolfgang dont il sera question plus loin, né le 17 mars 1915. Femme et enfants le rejoindront en juin 1915. La même année paraît chez Fischer Les Trois bonds Wang-lun, roman chinois. Il sera mis en vente en 1916. Il est paru en France en 2011 et aborde l’importante question : est-il fatal que les faibles se servent des armes des forts et s’enferment à leur tour dans la sphère du pouvoir et de la violence ?
En 1917, il entre en conflit avec sa hiérarchie. Il avait protesté parce que ses patients avaient faim et sans suivre pour cela la voie hiérarchique. Le 2 août 17, il est « promu » et transféré à Haguenau. Il travaille à l’Hôpital militaire de Haguenau et à Marienthal où il sera responsable de la formation des infirmières. Il est chargé aussi du contrôle de l’état de santé des prisonniers de guerre (il visite des entreprises). Le bon côté du déplacement à Haguenau est la proximité de Strasbourg et de sa bibliothèque. Il ne cesse en effet de se plaindre depuis Sarreguemines de l’absence de bibliothèque et de documentation pour le nouveau roman qu’il est entrain d’écrire.
Le livre de Ralph Schock documente les traces transfrontalières de Döblin pour l’essentiel entre la Lorraine et la Sarre. Y figurent notamment une correspondance fournie avec son ami, l’écrivain et éditeur, notamment de la revue d’avant-garde der Sturm, qu’ils avaient fondée ensemble, Herwarth Walden. Y sont évoquées quelques unes de ses préoccupations quotidiennes, enfants, famille, la coupe du costume militaire, les conditions de la création littéraire et le suivi de la publication de ses œuvres  ainsi que l’écho des champs de bataille : Sarreguemines est à 110 kilomètres du Mort-Homme. Döblin « participe [à la bataille]  par les oreilles », et bien entendu par le traitement des malades et des blessés. Parmi les observations les plus intéressantes, que fera Sigmund Freud aussi, il y a celle de la transformation du rapport à la mort. A Eda Lindner, la nièce de Else Lasker-Schüler qui fut la première femme de H.Walden, il écrit :
« L’un d’entre eux, décoré de la Croix de fer, me racontait qu’il ne connaît rien de plus beau que de monter à l’assaut, baïonnette en avant, pour transpercer l’ennemi. La distinction entre la vie et la mort, si claire en temps de paix, ne signifie plus grand chose pour ces gars ; il plane une atmosphère d’indifférence ; quand ils parlent de tomber, c’est comme si ce n’était rien… »
Cette guerre qui, à peine un an après son arrivée sur le front, lui sort déjà « par les trous de nez », se transforme en novembre 1916 en une « atroce » guerre aérienne. Il comprend vite qu’il a affaire à une Guerre de Trente ans. « La guerre de Trente Ans comme celle de Sept Ans ont, elles aussi, duré deux ans au début ! », écrira-t-il. Il s’attelle à sa description à partir du milieu de l’année 1916 dans son Wallenstein , roman qui paraîtra en 1920 et qui contient aussi la 1ère Guerre mondiale.
L’ouvrage Je vous écris de Sarreguemines comprend deux nouvelles, Le fantôme du Ritthof (dont le cadre se situe entre Bliesransbach en Sarre et Blies-Guersviller, en Lorraine) et L’abominable cochon, ainsi que sa correspondance avec l’écrivain Anton Betzner de 1946 à 1953. Ensemble, ils éditeront, après la seconde guerre mondiale, la revue Das Goldene Tor ; et enfin, le discours de Sarrebruck sur l’Europe de 1952. Dans la dernière partie du livre, Ralph Schock, lui même écrivain, éditeur et journaliste à la radio sarroise et pas tout à fait un inconnu pour les lecteurs du SauteRhin s’attache en une cinquantaine de pages à suivre les traces de Döblin traversant la frontière entre la Moselle et la Sarre. Le tout, complété d’une importante documentation iconographique, est commenté et précisé dans un ensemble de notes nombreuses et bien utiles. Si l’Alsace est évoquée, à part quelques rares lettres de Haguenau, où Döblin commence à être « hanté par des pensée religieuses », elle n’est pas d’avantage documentée. On imagine qu’aurait pu y figurer, par exemple, le texte Jours de révolution en Alsace, écrit entre le 9 et le 14 novembre 1918 à Haguenau où un extrait de Novembre 1918 dont une grande partie se déroule à Strasbourg. C’est bien dommage. Le Sauterhin peut aisément suppléer à cela. J’en ai parlé ici.
En vertu des accords d’Armistice, les troupes allemandes ont quinze jours pour quitter l’Alsace. Les Döblins retournent à Berlin où sera proclamée la république. Ils s’installent dans la Frankfurter Allee où l’écrivain resté médecin rouvre son cabinet médical. Ils y resteront jusqu’en 1931 date à laquelle ils s’installeront plus à l’ouest de la ville. Entre temps est paru son célèbre Berlin Alexanderplatz.
Le 28 février 1933 à 22 heures, Alfred Döblin prévenu par un officier de police de son arrestation imminente, quitte Berlin par le train pour Stuttgart et la frontière Suisse. Séjour chez un ami à Kreuzlingen (Suisse). La famille le rejoint. Son fils Wolfgang reste à Berlin afin de passer son baccalauréat. Le 14 août, ils partent tous pour Paris En 1936, Döblin obtient la nationalité française. En 1938, Wolfgang/Vincent Döblin obtient son doctorat en mathématiques à la Sorbonne. En novembre, il commence son service militaire dans l’armée française à Givet (Vosges Ardennes). Le 1er septembre 1939, débute la deuxième guerre mondiale. Mi-septembre, A. Döblin rejoint Robert Minder au sous-secrétariat d’Etat à l’Information comme collaborateur libre au « service allemand ». Il participe à la rédaction de textes de contre-propagande, tracts, journaux satiriques, etc. Son ministre de tutelle sera Jean Giraudoux.
Sa femme et son fils étant déjà partis, Döblin quitte Paris, le 10 juin 1940,  avec les services du Ministère de l’Information pour Tours. De là va commencer le périple qui le mènera de Tours à Moulins, Cahors, Rodez, Mende. Il rejoindra Erna et Stephan à Toulouse le 10 juillet. Départ d’Alfred, Erna et Stephan pour Marseille le 22 juillet puis ensuite le 30 juillet pour Lisbonne, via Barcelone et Madrid. Départ pour New York puis arrivée à Los Angeles le 7 octobre. Il y retrouvera entre autres Bertold Brecht qui avait beaucoup d’estime pour lui et dont il avait déjà fait la connaissance à Berlin. Une biographie détaillée de la famille Döblin est ici hors sujet. Certain éléments sont cependant nécessaires pour expliquer comment une seconde fois sur un mode, plus tragique encore, la Lorraine sera au centre de la destinée des Döblins. Alfred, Erna et Wolfgang Döblin sont en effet – on le sait peu – enterrés dans les Vosges à Housseras. L’essentiel de cette singulière histoire fait l’objet de la troisième partie du livre de Ralph Schock. Je m’y étais de mon côté intéressé, d’où les photographies que j’ai moi-même prises – il y en a dans le livre – à Housseras, village vosgien situé à 25 kms à l’est d’Epinal, à 26 kms à l’Ouest de Saint-Dié des Vosges.

Entrée du cimetière d’Housseras

Si Alfred Döblin, écrivain allemand mort à Fribourg en Brisgau est enterré dans les Vosges à Housseras c’est d’abord parce que son fils Vincent y est “mort pour la France” en juin 1940.

La tombe de Wolfgang/Vincent Döblin flanquée de part et d’autre de celles de ses parents.

Singulière histoire que celle d’un écrivain allemand génial, qui a obtenu la nationalité française, et d’ un mathématicien de génie, mort pour la France, dans un cimetière français dans les Vosges. En très bref :
En juin 1940, au moment où ses parents qui ont quitté Paris séparément se cherchent dans le Sud de la France, Wolfgang se trouve avec son régiment dans les Vosges. Il avait refusé à quatre reprises de devenir élève-officier, comme ses titres universitaires le lui permettaient. Incorporé comme télégraphiste au 291ème régiment d’infanterie, dans les Ardennes, il se présente comme alsacien devant ses camarades de régiment. Pendant la période d’inaction de la drôle de guerre, il poursuit ses recherches mathématiques. Il est cité à l’ordre de son régiment, le 19 mai 40, il recevra à titre posthume la croix de guerre avec palmes et la médaille militaire. A l’issue de durs combats, son bataillon finit par être encerclé et s’apprête à se rendre. Vincent s’y refuse et préfère le suicide dans une grange du village d’Housseras.
Ses parents n’apprendront le décès de leur fils, sans en connaître ni les circonstances ni la date, qu’en 1945. La mère s’est occupée de lui procurer une tombe. Vincent avait en effet d’abord été enterré avec des soldats allemands dans une tombe commune.
Après guerre, on propose à Döblin de prendre la responsabilité de chef du Bureau des Lettres au Service de l’Education Publique du Gouvernement Militaire en zone française d’occupation, basé à Baden-Baden. Il sera chargé des dossiers de délivrance des autorisations éditoriales. Il s’installe à Baden-Baden. et fonde la revue Das Goldene Tor dont le premier numéro est publié en octobre 1946 et cessera de paraître en 1951 faute de financement suffisant. Sa santé décline, il est presque aveugle. En 1953, Alfred Döblin ayant fait part de sa décision au Président Theodor Heuss de quitter à nouveau l’Allemagne, “je suis dans ce pays, qui a vu naître mes parents,  inutile“, ils s’installent à Paris.
A la suite de plusieurs hospitalisation en Forêt Noire, A. Döblin y mourra le 26 juin 1957 à Emmendingen près de Fribourg en Brisgau. Il sera inhumé à Housseras. Le 15 septembre, Erna se suicide à Paris. Elle rejoindra la sépulture de son mari et de son fils préféré.
Ludwig Marcuse proposera deux fois de suite en vain la nomination d’Alfred Döblin au prix Nobel. Il aurait dû être prix Nobel de Littérature. Il ne l’a pas été. Dans le livre de Ralph Schock, on retrouvera parmi les lettres en partie inédites à Anton Betzner, celle où le romancier, évoquant ses difficultés avec les éditeurs allemands , écrit :
« mon œuvre peut attendre, on verra bien qui tiendra le coup plus longtemps, de ceux de maintenant ou d’avant-hier, ou bien moi ».
Il lui a fallu de l’endurance. Et plus encore en France. Mais qu’à cela ne tienne, il a « tenu le coup » envers et contre la vieille garde littéraire.
Son fils Wolfgang/Vincent aussi aura mis 60 ans pour atteindre la célébrité posthume.
Il nous reste en effet une dernière question : mais en quoi est-on un génie mathématiques à 25 ans ? Il a fallu attendre l’année 2000, pour le savoir. Le 18 mai 2000, était ouvert à l’Académie des Sciences de Paris, un pli cacheté qui lui avait été adressé le 19 février 1940 et enregistré le 26. Il contenait une centaine de pages manuscrites griffonnées à la hâte et portant sur l’équation de Kolmogorov du nom du grand mathématicien russe et soviétique. Nous sommes avec lui, Vincent Döblin et ses maîtres dans le domaine du calcul des probabilités. Vincent/Wolfgang fonde en effet la théorie moderne des probabilités. L’équation de Kolmororoff est le sommet de la production mathématique de l’époque mais pas la seule. Il a depuis le front envoyé toute une série de solutions à des problèmes non résolus.
«Ce manuscrit a été écrit au cantonnement de novembre 1939 à février 1940. Il n’est pas absolument complet et son extérieur se ressent des conditions matérielles dans lesquelles il a été écrit. » s’excuse le soldat Doeblin en préambule sur un petit cahier d’écolier de la série « Villes et paysages de France ».
Marc Yor, le mathématicien qui a examiné ces pages, l’année 2000, explique :
« Je suis convaincu qu’il savait qu’il allait mourir. Avant de partir à la guerre, plein d’idées avaient germé dans sa tête, il voulait les développer. Il sait que son œuvre mathématique est l’une des plus prometteuses de sa génération. Mais Döblin sait aussi qu’il n’a pas beaucoup de temps. Alors il note le minimum. Juste assez pour pouvoir continuer son raisonnement. Il a tenu à poursuivre jusqu’au bout son travail mathématique, alors que tout concourt à l’en empêcher. Son moral engourdi, les conditions matérielles peu propices. Quitter la vie ne lui coûtait pas puisque c’était la seule victoire possible sur la barbarie nazie, mais c’était en même temps renoncer à la création mathématique. Et, d’une certaine façon, mourir deux fois. »
Le germaniste et romancier Marc Petit a consacré au destin de W. Döblin un remarquable et émouvant récit intitulé L’équation de Kolmogoroff (Ramsay, 2003). Existe en poche.
Alfred DÖBLIN Je vous écris de Sarreguemines. D’après Meine Adresse ist : Saargemünd Textes choisis et commentés par Ralph Schock / Editions Gollenstein. Traduction Renate et Alain Lance. Serge Domini Editeur. Parution mars 2017. 192 pages / Format 17 x 22 cm / Papier Munken pur.
Prix public 25 euros
Post Scriptum
Je m’étais, lors de mon passage à Housseras, intéressé un peu à son environnement. Il est hanté par la mort. Ce ne sont pas les cimetières militaires qui manquent autour du col de la Chipotte. J’ai alors découvert ce bâtiment :
De 1870 à 1944, c’est bien plus qu’une guerre de trente ans. Étrangement, j’avais réglé mon appareil photographique sur le noir et blanc, pour prendre ses vues, comme si j’avais eu le sentiment que la couleur ne s’y prêtait pas.
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Images de femmes autour de l’an 1500

Éros, pouvoir, morale et mort vers 1500

Visite au #Kunstmuseum_Bâle, Exposition #Weibsbilder (jusqu’au 7/01/2018)

L’année de la bataille de Marignan, Hans Baldung dit Grien (1484/85 – 1545), dessinateur, peintre et graveur, qui a passé une grande partie de sa vie à Strasbourg, grave l’image sur bois ci-dessus et l’intitule Aristote et Phyllis. Il s’appuie sur une histoire qui s’était répandue à partir du 13ème siècle, connue par le Lai d’Aristote dont il existe des variantes allemandes. Son origine ne remonte pas à l’antiquité mais à la littérature courtoise. Selon ce récit, Aristote avait fâché Phyllis parce qu’il avait reproché à son amant Alexandre Le Grand d’abandonner ses études au profit d’une courtisane. Cette dernière a entreprit de séduire le philosophe l’obligeant à la promener, à quatre pattes, assise sur lui, sous les yeux de son élève. L’anecdote a inspiré de nombreuses œuvres. La caractéristique de celle de Hans Baldung Grien réside dans la nudité qui, à l’époque, contrairement à aujourd’hui, n’allait pas de soi, et par l’allusion à ce qui pourrait être un pommier et, par le tissus flottant, au serpent, c’est à dire au péché originel. Il y a une inversion de la tradition biblique (« et l’homme [sera] ton maître », dit Dieu à Eve), une inversion comique des rapports de pouvoir. L’image symbolise aussi la relation entre la chair et l’esprit, l’ascendant des pulsions sur l’esprit
Nous sommes dans l’exposition actuellement présentée (jusqu’au 7/01/2018) au Kunstmuseum de Bâle consacrée aux figures féminines (Weibsbilder) autour de 1500, au moment du changement d’époque dont j‘ai déjà parlé à propos des Réformes.
On y apprend que les premières décennies du XVIe siècle constituent une étape importante de l’évolution de l’image de la femme dans l’histoire de l’art : le nombre d’images de femmes augmente rapidement et une multitude de nouveaux thèmes picturaux voient le jour. L’exposition propose une centaine d’œuvres d’artistes tels qu’Albrecht Dürer, Hans Baldung Grien, Urs Graf, Niklaus Manuel Deutsch et Lucas Cranach. Elle présente principalement des dessins et des gravures, mais aussi des peintures et des petites statuettes, ainsi que quelques œuvres rarement montrées au public, voire jamais pour certaines d’entre elles.
Dans ces œuvres, la femme apparaît, de manière nouvelle au début du 16ème siècle, tour à tour sous les traits d’une Vénus séduisante, d’une héroïne de vertu de l’Antiquité ou d’une vanité impérieuse. Elle revêt également l’apparence d’une souveraine rusée dominant l’homme, d’une prostituée sournoise ou d’une sorcière diabolique. Ces motifs apparaissent pour l’essentiel dans le cadre de débats moraux et reflètent les valeurs et les idéaux de l’époque souvent marqués par des stéréotypes négatifs. Certes, la femme était l’incarnation de la sensualité et de la beauté, mais elle suscitait aussi la crainte en raison de sa supposée propension au péché et à la fugacité. On redoutait également que la femme use de ses charmes pour exercer un pouvoir sur l’homme. Le cœur de l’exposition est constitué du remarquable fonds du Cabinet d’estampes du Kunstmuseum Basel complété par des prêts.
Le titre de l’exposition Weibsbilder a été pudiquement traduit en français, dans le communiqué de presse du musée, par féminité. Outre qu’il me semble manquer un pluriel, le terme Weib à l’époque signifiait tout simplement femme avant de se connoter péjorativement. Je parlerai quand à moi tout simplement d’images de femme.
Au départ, il y a la Genèse dont il est bon de rappeler la relation à trois entre Adam, Eve et le serpent qui incite à manger la pomme du jardin, ce qui fait prendre conscience de la nudité. Dieu condamne Eve à être dominée par l’homme et à enfanter dans la douleur, alors que dans le même temps, on oublie souvent de le préciser, l’homme lui est condamné aussi, mais au travail, au dur labeur de la terre.
« Genèse 3.6 La femme vit que l’arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu’il était précieux pour ouvrir l’intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d’elle, et il en mangea. […]
3.11 Et l’Éternel Dieu dit: Qui t’a appris que tu es nu ? Est-ce que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ?
3.12, L’homme répondit: La femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre, et j’en ai mangé.
3.13 Et l’Éternel Dieu dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela ? La femme répondit: Le serpent m’a séduite, et j’en ai mangé. […]
Il dit à la femme: J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi.
3.17 Il dit à l’homme: Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l’arbre au sujet duquel je t’avais donné cet ordre: Tu n’en mangeras point ! le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie,
3.18 il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs.
3.19 C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière.
Cela permet de mieux apprécier l’insolence de ce dessin de Albrecht Dürer des environs de 1510 qui présente Adam et Eve, avant la chute, de manière positive, comme deux égaux dans une intimité fusionnelle et complice :

Albrecht Dürer : Le péché originel première (sur 37) xylographie de la série  « Petite Passion »

Vu comme cela, on se demande évidemment où serait le mal.
Sur le même thème, frappante est la représentation proposée par Sébald Beham dans laquelle l’arbre de la connaissance est remplacé par un squelette traversé par un serpent :

Sebald Beham Adam und Eva 1543

Eros et Thanatos. Mais là encore on remarque la complicité de geste vers la pomme de sorte qu’Eve n’apparaît pas comme la seule coupable dans cette ânerie nommée péché originel. Mais surtout, dès le départ, pour le peintre, Dieu a rendu l’homme mortel. Sebald Beham fait partie avec son frère des peintres impies (gottlos = sans dieu, incroyants).
Je ne peux faire défiler toutes les images. Il y a bien des nuances dans l’approche de cette thématique, de ce qui est écrit dans la Bible et de ce qui n’y est pas écrit. La suggestion du serpent comme symbolisant l’organe sexuel masculin ne figure pas dans la Genèse, par exemple. Les variations permettent de montrer que l’image négative de la femme responsable de la faute originelle et de la mortalité que l’on doit au christianisme est une construction théologique.
Il n’y a bien entendu pas que cela. Que les relations entre les sexes ne soient pas qu’harmonie, on le savait à l’époque déjà.
On oublie trop que l’imprimerie sert aussi à diffuser des bêtises. En 1496 ou 97, paraît le marteau des sorcières, le Malleus Maleficarum, écrit par un dominicain originaire de Sélestat en Alsace où il n’y eut pas que des humanistes. Cette scolastique antiféministe affirme que les femmes, à cause de leur faiblesse et de l’infériorité de leur intelligence, seraient par nature prédisposées à céder aux tentations du Diable. On y invente littéralement une étymologie du mot femina (femme) qui dériverait de fides + minus (foi mineure). Tout proviendrait « de leur appétit charnel insatiable ». C’est pourquoi, « elles se livrent aux démons pour satisfaire leurs désirs ».
Il n’est pas certain du tout que cela soit illustré par Hans Baldung Grien comme ci-dessous :

Hans Baldung Green : Sorcière et dragon en forme de poisson (1515)

Qu’est-ce qui fait lien entre la sorcière et le dragon ? Une langue, une flamme, un jet de vapeur ou dans l’autre sens d’urine ? Et que tient-elle entre ses mains Pourquoi est-il dit du dragon qu’il a la forme d’un poisson ? Domine-t-elle le diable ? Les interprétations sont ouvertes. Les germanophones en trouveront une liste non exhaustive ici .
En 1961, encore, les éditions Reclam ont censuré cette image qui devait figurer dans la monographie de Gustav Hartlaub qui pourtant la considérait comme une œuvre majeure de l’artiste.
Le public du début du 16ème siècle, auquel ces images étaient destinées, était constitué par la bourgeoisie naissante des villes. Elles reflètent aussi les profondes ruptures sociales de ce changement d’époque. La place de la femme change. Son rapport au travail notamment. Alors que jusqu’au 15ème siècle, elle participait diversement aux processus de travail, elle est, au 16ème, exclue des corporations et plus généralement de la sphère du travail au profit de son rôle de mère et de femme au foyer. Ce dernier statut est encouragé également par le protestantisme. La bourgeoisie urbaine naissante façonne ses propres valeurs. En témoigne de manière caricaturale cette allégorie de la sagesse féminine :

Anton Woensam : Allegorie der weisen Frau um 1525 (Allegorie de la femme avisée)

L’image didactique de la femme sage (avisée) : les pieds solidement ancrés dans le sol, une grosse clé pour être à l’écoute de dieu, un cadenas pour éviter les paroles inutiles, dans le miroir non l’image de soi mais celle des souffrances du Christ, une colombe de la fidélité sur la poitrine, une ceinture de serpent pour se protéger des mauvaises amours (sic), le pain et la cruche d’eau pour les pauvres. Le mariage devient l’institution autorisant les relations sexuelles, qui l’étaient jusque là de manière beaucoup plus lâche. Des tribunaux de mœurs aussi bien ecclésiastiques que profanes veillent aux bonnes mœurs.
« Peu à peu, la femme ne fut plus perçue comme victime de comportements amoraux mais – au contraire – comme leur cause qu’il convenait d’endiguer ».
(Ariane Mensger : Weibsbilder Catalogue page 25).

Folie guerre et prostitution

L’inconvénient d’une thématique tient dans l’obligation de circonscrire son objet. Il faut peut-être ici juste rappeler aussi que l’époque dont il est question est celle d’une grande misère et violence sociales qui poussent à la quête de bouc émissaires et à des révoltes. Michelet considérait que le mouvement d’éruption des sorcières allait basculer dans la Guerre des paysans. C’est évoqué ici.
Les images sont localisées dans un espace géographique précis, en l’occurrence l’espace germanique. Que se passait-il ailleurs, au même moment ?
Les œuvres transportent quelque chose de cette époque de violences, de maladies (syphilis), de folies et de guerres. C’était l’Europe des mercenaires et de la prostitution qui les accompagnait. Le maître en la matière est sans conteste le dessinateur, graveur et mercenaire suisse, Urs Graf, sur lequel je terminerai le tour non exhaustif de cette belle exposition qui vaut le déplacement. L’aperçu que je propose ne donne qu’une vague idée de la diversité et surtout de la complexité des approches comparées qui invitent au débat. La femme y est représentée dans sa relation avec l’autre sexe ou du moins dans son regard.

Urs Graf : Die Liebesqualen (Les tourments de l’amour) autour de 1516

Un nombre incroyable de fléaux, d’origines humaines et naturelles, ainsi que de la petite bête qui monte assaillent ce cœur qui se fend et dont l’équilibre est menacé. Cette image tranche avec cette autre du même auteur d’où se dégage une certaine sérénité malgré la violence qu’elle évoque :

Urs Graf Lagerdirne und Erhängter (1525) Prostituée de camp (de soldat) et pendu.

Et pour finir :

Urs Graf : Prostituée sans bras et avec une jambe de bois

Cette dernière image a inspiré à Heiner Müller un poème faisant partie des fragments du Dieu bonheur (déjà évoqué ici). Le dramaturge allemand y lit, me semble-t-il, la projection de désirs refoulés, la traduction de peurs masculines inavouées comme si le fait d’avoir deux bras et deux jambes suffisaient à rendre la femme menaçante. Müller joue d’ailleurs avec l’homophonie entre armlos (sans bras) et harmlos (inoffensive) comme d’une crécelle chassant les mauvais esprits, magique instrument d’ autodéfense : ARMLOS IST HARMLOS / SANS BRAS C’EST SANS DANGER
« LE BONHEUR DE LA PRODUCTIVITÉ :
LA FIANCÉE DU SOLDAT
(d’après Urs Graf) 
Une femme sans bras avec une jambe de bois
Devant un paysage maritime, enceinte.
Économique : elle peut pas te faire les poches.
Tranquille : elle s’accroche pas à tes basques.
SANS BRAS C’EST SANS DANGER. Elle peut pas
Te courir derrière: si tu pars,
Tu pars. Tu lui fais peut-être un petit au revoir.
Après tout elle a encore des yeux (deux).
Quatre mille filles sans bras t’embrassent
Quatre mille filles enceintes avec des jambes de bois
Te suivent à la trace.
»
 Heiner Müller Poèmes 1949-1995 ( Christian Bourgois éd. p 47)
Trad. J.-L. Backès
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