#Chronique berlinoise (8) : ORPHELINE D’ÉTREINTE

 

ORPHELINE D’ÉTREINTE

Le poète monte sur un talus herbeux
Non par hasard
Il y grimpait jadis pour contempler l’autre côté
Dans un mélange de consternation et de voyeurisme
Il observait les bribes de vie au-delà du mur
Baisers volés sans consentement
Il s’indignait de ne pouvoir adresser la parole sinon par héler
Horizon divisé
Ciel partagé
On lui vantait le bon côté du miroir
Télévisions journaux bon sens et mots de comptoir
Contemplation de soi même
Narcisses éperdus
Il aimerait savoir si son double de l’époque
Celui d’outre-mur
Rit encore de lui
Sarcasmes perdus
Une amertume définitive parcourt son sourire
Conscient de n’avoir franchi aucun secret depuis vingt-cinq ans
Il n’a juste plus aucun reflet désormais
Pour tenter une vague saisie de soi
Laurent Maindon
Le texte ci-dessus qui rappelle le Berlin divisé à l’époque du mur et son absence aujourd’hui fait partie d’un extrait de Chroniques berlinoises de Laurent Maindon paru dans La Revue des ressources et publié ici dans le cadre de la dissémination des écritures de la web-association des auteurs (mars 2016).
Les Chroniques berlinoises (à paraître intégralement en juin) sont une suite de 120 poèmes retraçant des impressions de séjour multiples à Berlin entre 1985 et 2015. Laurent Maindon, par ailleurs directeur artistique du Théâtre du Rictus à Nantes, est un habitué de Berlin. Ce recueil s’inscrit dans ses recherches poétiques et est le 3ème que publieront les éditions du Zaporogue.
La Revue des Ressources que je vous invite à découvrir est une revue électronique culturelle de littérature, d’art et d’idées fondée en 1998.

Pour retrouver l’ensemble des chroniques berlinoises, cliquez ici.

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Crêpage de neurones à propos des réfugiés.

Les comédiens de "Je suis Fassbinder" (TNS)

Les comédiens de « Je suis Fassbinder » (TNS)

Je me suis frotté les yeux quand j’ai lu ce titre claironnant dans l’Humanité : L’extrême-droite ne sort pas victorieuse des élections en Allemagne. Cette manie de croire qu’il suffit de prendre le contrepied des autres pour paraître révolutionnaire. Il s’agirait, nous dit-on,  d’un symptôme de transfert que de penser que l’extrême droite a gagné lors des dernières élections régionales dans trois Länder, un sacré sondage soit-dit en passant. Terme psychanalytique pour terme psychanalytique, j’opterai pour ce qui concerne l’Humanité pour celui de dénégation. Celle-ci avait déjà été pratiquée lors des premiers succès du Front national avec le succès que l’on sait. Il serait temps aussi que l’on cesse de penser que le dernier mot pour ce qui concerne l’Allemagne devrait revenir à Cohn-Bendit, ça finit par lasser. Contrairement à ces journaux de gauche qui passent leur temps à critiquer les production des autres sans proposer eux-mêmes de meilleures analyses, je vais tenter de faire mieux à partir d’une autre hypothèse.
Le meilleur résumé – mais je n’ai pas tout lu – je l’ai trouvé sous la plume du chroniqueur de Ouest-France, Laurent Marchand
«Un tabou, un interdit. Une impossibilité radicale. Depuis 1945, aucun espace politique à la droite de la CDU, l’Union chrétienne démocrate, ne semblait concevable en Allemagne. Ni pour les nostalgiques du nazisme, dont les tentatives de reconstitution ont toujours été systématiquement réprimées par la Cour constitutionnelle. Ni même pour des forces radicales moins extrêmes, mais en opposition aux partis traditionnels, garants de l’ordre libéral et démocratique de l’après-guerre.
Depuis hier, ce large consensus a lâché. Cet espace introuvable est désormais occupé par le parti de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD). Créé il y a à peine trois ans, AfD a fait plus qu’une percée hier dans trois Länder importants de la fédération. Comptant désormais des élus dans la moitié des parlements régionaux du pays, il s’est installé comme un acteur probablement durable de la vie politique allemande ». (Source)
Fin du Sonderweg ?Je pourrais ergoter qu’il y a toujours eu plus à droite que la CDU, c’est son aile bavaroise la CSU. Elle peine à se glisser entre la CDU et l’AfD. Mais, l’essentiel me semble-t-il est de noter qu’une frontière a été franchie. Il sera beaucoup question de frontières, de disruption de frontières, d’effacement de clivages, d’escamotage de séparation dans ce qui suit, y compris de la perméabilité de cette membrane que l’on appelle la peau qui elle aussi, en s’effaçant, lève la distinction entre intérieur et extérieur. L’écriture de ce texte a en effet commencé avant et s’est poursuivie après que j’aie été voir au TNS de Strasbourg la dernière production de Falk Richter et Stanislas Nordey, Je suis Fassbinder qui brasse avec plus ou moins de bonheur toutes ces questions. Les représentations sont terminées à Strasbourg mais le spectacle sera en tournée dans les mois qui viennent.
Sans entrer dans les détails des différentes régions et de leurs différences, des transferts de voix entre les partis, du rôle positif ou négatif des différentes personnalités têtes de listes, faisons un petit retour sur les résultats des élections, le 13 mars dernier,  dans les trois Länder du Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat, Saxe Anhalt, ce dernier de l’ex RDA, les deux autres de l’ouest. Après une longue période de baisse de la participation électorale, on note à nouveau une tendance inverse. Malgré cela, dans les trois cas, le parti des abstentionnistes continue d’arriver en tête dans les urnes. Le regain de participation est sans doute lié à l’intensité des débats sur la question des réfugiés et à l’apparition de cette nouvelle formation d’extrême droite ainsi que de la décomplexion de l’électorat évoquée par le journaliste d’Ouest-France. A l’exception de la Rhénanie Palatinat, où le SPD fait un bon score au détriment des Verts, laminés, l’effondrement du parti social démocrate se poursuit. Cela s’explique par le fait qu’il ne soit plus qu’une pâle copie de ses concurrents. Les amis de Jean-Luc Mélenchon sont eux marginalisés dans une période où en Allemagne aussi tout crie à l’alternative. De quoi méditer.

L’AfD, ça Trump énormément

J’avais dès l’apparition de l’AfD en 2013 noté que ce nouveau venu occupait dangereusement l’idée d’alternative en prenant tout simplement pour nom Alternative pour l’Allemagne. J’avais écrit  :
« En occupant le mot alternative pour le dévoyer dans un contexte de TINA There is no alternative aggravé dont ils dénoncent le suivisme, les professeurs de ce tea party à l’allemande jouent un jeu dangereux. »
En trois ans, de parti anti-euro, l’AfD est devenu parti anti-étrangers ciblant de plus en plus une seule catégorie d’étrangers et leur religion.  De parti de professeurs d’université bon chic bon genre, il est devenu en éjectant son fondateur, un parti de masse bête et méchant sur fond de déliquescence de la social-démocratie (SPD + Linke) et d’un accroissement considérable des inégalités. Ses bons scores à deux chiffres, il ne les fait plus seulement dans l’ex-RDA mais aussi dans le Bade-Wurtemberg, ancien bastion de la CDU c’est à dire là où les ouvriers votaient chrétien démocrate. En même temps, la période de l’après réunification s’achève. L’AfD a surfé sur la conjonction de deux crises, celle des réfugiés qui s’accompagne d’une crise européenne et d’une aggravation de la crise sociale. Son programme et son électorat se sont radicalisés. On en sait un peu plus sur son contenu même s’il n’existe encore qu’à l’état de projet. Je n’en énumère que quelques exemples : privatisation de l’assurance chômage ; suppression des allocations monoparentales ; éloge du CO2 présenté comme bénéfique pour l’agriculture ; l ‘Islam n’aurait pas sa place en Allemagne ; évidemment Travail Famille Patrie, fond commun des tous ces trumpéteurs, trumpéteuses de tous les pays, pratiquant le culte de Friedrich Hayek, le pape du libéralisme. Il est amusant de voir les égéries du mouvement, telles Jeanne d’Arc, se mettre en quête de la virilité du mâle allemand protecteur de la femme blonde. Il paraîtrait que le jardin d’enfants dévirilise les garçons. Logique qu’elles admirent Poutine. Les trump-pets ont l’avantage de montrer que l’on peut se passer de la référence à des ancêtres nazis pour donner un origine à la connerie.
Leur prochaine étape : le Bundestag en 2017. Avec l’aide d’Angela Merkel, ils vont y parvenir si elle tient jusque là. Comme chancelière, grâce à ses multiples avatars dans les différents partis, sa politique n’est pas fondamentalement contestée. Même en France, certains la croient de gauche comme s’ils avaient opéré un transfert de Tsipras vers Merkel. Etrange volatilité des opinions sans profondeur ni mémoire. Comme chef des Chrétiens démocrates, Angela Merkel divise son parti et le mène dans le mur. Le parti chrétien démocrate cherche donc son Brutus un peu comme la gauche française cherche le sien.

Crêpage de chignons neurones

Pendant tout ce premier trimestre 2016 ont eu lieu des débats autour d’un pavé dans la mare jeté par le philosophe Peter Slotedijk reprochant à Angela Merkel de fuir des réalités. Enfin un crêpage de chignons neurones, dirent les uns, on s’en fout, nous on se coltine les problèmes, dirent les autres. Je connais à peine sinon pas du tout les livres du philosophe. Je prends en général connaissance de ses postures provocatrices mais je goûte peu ses jeux de langue et sa rhétorique spéculative.
Je n’aurais guère prêté plus d’attention à cela ni à la polémique qui s’en est suivi s’il n’y avait eut l’intervention du politologue Herfried Münkler qui a donné à la polémique une autre dimension du fait de sa posture de conseiller du prince Merkiavel pour reprendre l’expression forgée par Ulrich Beck. L’évocation de ce débat fait partie du diagnostic, chacun pourra en juger. Il signale où en la culture dans ce pays. C’est pourquoi j’en fourni de larges extraits. Je fais l’impasse sur la polémique portant sur  le thème de la proximité de certains propos avec des discours d’extrême droite car ce n’est pas tant la proximité qu’il faut critiquer – ce n’est pas un argument, il y en a toujours – que le discours lui-même. L’ancien recteur de l’Ecole supérieure de design de Karlsruhe, d’abord interrogé par le magazine Cicero sur les événements de Cologne et le terrorisme opère avec la notion de phobocratie. Peut pas dire gouvernement de la peur comme tout le monde ? L’entretien porte ensuite sur la question des réfugiés et des frontières.

Peter Sloterdijk :

« Pensons à un échange imaginaire entre Carl Schmitt et Walter Benjamin sur l’état d’exception (Ausnahmezustand). A l’affirmation de Carl Schmitt selon laquelle est souverain celui qui décide de l’état d’exception, Benjamin répliquait que pour le pauvre hère que l’on appelait alors le prolétariat l’état d’exception était une expérience quotidienne. Transposé aux réalités d’aujourd’hui cela signifie que maintenant c’est le réfugié qui décide de l’état d’urgence. Le gouvernement allemand dans un acte de renoncement à la souveraineté s’est laissé déborder. Cette abdication se poursuit jour et nuit. (…) »
Que signifie cela, qu’aurait-il fallu faire ?
Peter Sloterdijk :
« La différence entre droit d’asile et droit des étrangers ( Die Differenz zwischen Asylrecht und Einwanderungsrecht) doit être définie avec beaucoup plus de précision que jusqu’à présent. […] De nombreux réfugiés prennent bien acte des faiblesses de l’état postmoderne et en apparence post-national. La société postmoderne se rêve dans un au-delà des frontières. Elle existe dans un mode surréel d’oubli des frontières. Elle jouit d’être dans une culture de conteneurs aux parois minces. Là où dans le passé existaient des frontières solides, les parois solides ont été remplacées par de fines membranes. Elles sont massivement franchies.[…] Nous n’avons pas appris l’éloge des frontières. Et cela depuis longtemps. Déjà sous le ministère des affaires étrangères Fischer [Joschka Fischer (Vert) fut ministre des Affaires étrangères et vice chancelier de Gerhard Schröder de 1998 à 2005] avait commencé une imperceptible invasion, on avait accordé à l’époque des millions de visas pour des gens d’Europe de l’est dont on supposait qu’ils ne voulaient pas venir chez nous mais dans le monde anglo-saxon. A l ‘époque, l’Allemagne était un pays de transit pour des rêves d’émigration allant plus loin. Les Allemands ont rêvé le sommeil des justes. Pour eux, les frontières n’étaient que des obstacles au tourisme. Ils n’ont pas voulu comprendre qu’après 1945 environ 150 nouveaux états ont été créés. On croit toujours encore dans ce pays qu’une frontière est faite pour être franchie. »
Quand on lui demande à quoi cela tient il invoque « une faiblesse congénitale » (???) à distinguer le côté droit du côté gauche d’une ligne. La suite de l’entretien porte sur la vérité et le mensonge et se poursuit sur l’intégration européenne. J’en retiens le passage suivant :
Peter Sloterdijk :
« La fausse résonance du mot intégration s’entend [s’agissant de l’Europe] de manière encore plus aiguë que lorsqu’il s’agit de la prétendue intégration des réfugiés ou de ceux qui n’ont pas encore de passeport allemand. L’Europe est mal formatée. On a mis ensemble des choses qui n’ont rien à faire ensemble. L’Europe avec l’euro devient une communauté de contrainte qui signifie pour la majorité des gens bien moins que ce que les Européens de profession à Bruxelles et Strasbourg voudraient leur faire croire. Bien sûr, l’Europe, comme espace de libre circulation et d’échange de biens culturels, est une chose merveilleuse. Mais la communauté de contrainte qu’impose l’Europe s’est avérée être de trop. On a donné à l’Europe une forme dans laquelle ses membres doivent se distancier d’eux-mêmes (sich entfremden). Manifestement, il s’agit moins d’un nouveau nationalisme que d’urgence locale. On a été trop fortement ligoté dans des chaînes d’actions communautaires, d’où la demande de marges de manœuvres.[…]. Comme fédération distendue, l’Union européenne a plus de chances qu’en se resserrant encore d’avantage. On peut prophétiser une longue vie à l’état national parce que c’est la seule entité politique d’importance qui pour l’instant fonctionne à peu près. Les structures supranationales ne peuvent perdurer que dans la mesure où elles sont soutenues par des états nationaux».
Après avoir rappelé que ce que nous vivons n’est que l’avant-garde d’un mouvement plus ample, il conclut d’une phrase qui a fait le tour des rédactions :
« Les Européens développeront tôt ou tard une politique de frontières commune efficace. L’impératif territorial s’imposera. À la longue. Il n’y a pas après tout d’obligation morale à l’autodestruction. »
La réaction viendra dans l’édition de l’hebdomadaire die Zeit du 20 février 2016 – à laquelle Peter Sloterdijk répliquera à nouveau le 9 mars. Sous le titre « Combien les gens intelligents peuvent être inconscients », le politologue de renom, Herfried Münkler, dont j’avais déjà signalé son plaidoyer pour un retour à la géopolitique produit un discours de pouvoir que le pouvoir ne tient pas.  Il écrit :

Herfried Münkler :

« (…) On peut aussi interpréter la crise des réfugiés comme un défi de stratégie politique et alors la question posée est de savoir si, au-delà des points de vue humanitaires et des contraintes juridiques, il y avait des raisons d’ouvrir les frontières allemandes au flux des réfugiés sur la route des Balkans et de débattre de ce qu’auraient été et que seraient les coûts de la fermeture des frontières que certains philosophes propagent avec empressement. Ce débat n’a quasiment pas été mené en Allemagne et c’est une des raisons pour laquelle, après une phase d’euphorie humanitaire et sa frustration dans la nuit de la Saint Sylvestre à Cologne, il a été prétendu que la fermeture de la frontière sans autre forme de procès était une option disponible pour le gouvernement. […]
Peter Sloterdijk et Rüdiger Safranski, les maîtres temporaires de la République, parlent d’une noyade du pays et d’une politique frivole de la fine membrane par négligence de l’État, comme s’il suffisait au gouvernement de suivre leurs conseils d’une fermeture rigide des frontières pour que tout aille à nouveau mieux. Les réponses restant en deçà de la complexité des questions ont leurs propres suggestions. Mais qu’elles soient données aussi par ceux qui au fil des ans se sont mis en scène comme les gardiens du Graal de la complexité et les représentants d’une pensée complexe, cela témoigne d’un grave manque de réflexion stratégique dans la culture politique de ce pays. On fait comme si l’on pouvait revenir à un ordre dans lequel frontières et souveraineté servaient de guide au politique. On peut bien sûr le revendiquer mais on devrait savoir où cela mènerait. Les récentes argumentations montrent que ces précurseurs de la pensée ont beaucoup parlé du 20ème siècle et que leur pensée métaphorique les a empêché de donner unes dimension analytique à leur propos. […]
En principe, la décision d’ouverture des frontières avait pour but d’acheter du temps pour saisir les causes de la crise et ses développements futurs et pour élaborer des solutions européennes à ce qui constitue un défi pour l’Europe dans les décennies à venir. Il était bien évidemment clair dès l’été dernier que l’Allemagne ne pouvait accueillir chaque année un million de réfugiés ; elle devait bien plus servir avec l’Autriche de  trop plein d’inondation, ce qui devait dégager le temps de travailler à une solution européenne : une répartition équitable en Europe ; une meilleure sécurité aux frontières extérieures de l’Europe ; stabilisation de la périphérie. Cela n’avait pas grand chose à voir avec du romantisme ou du sentimentalisme. La proclamation démonstrative d’une culture de l’accueil était une réaction de la société civile aux actes incendiaires contre les asiles de réfugiés.. Elle faisait partie d’un combat pour la conscience de soi et pour l’image de l’Allemagne et n’est pas à confondre avec les projets poursuivis par le gouvernement.
Au moins trois aspects ont joué un rôle dans la décision de Berlin de s’attaquer seul au défi européen : empêcher qu’une politique de régime frontalier ne débouche sur le début de la fin de l’espace Schengen et ainsi plus généralement de l’UE ; éviter que ne se créée sur la route des Balkans un embouteillage de réfugiés qui aboutirait à un effondrement des États concernés ; éviter que l’Allemagne ne se retrouve comme celle qui par égoïsme national ait à assumer les deux. Les coûts d’une telle décision étaient clairs : on allégeait ainsi la pression de participer à la solution sur les pays non situés sur la route des Balkans et on se heurtait au rejet voire la résistance d’une partie de la population électorale allemande. […]. L’échange espace contre temps est un élément fondamental d’une pensée stratégique.[…] Il n’est pas à exclure que l’Europe sous l’effet de la crise des réfugiés n’éclate mais c’est un essentiel de la politique allemande que cela ne se fera qu’après que l’Allemagne aura tout fait pour l’en empêcher. »
Avant de passer à la réponse de Sloterdijk, je voudrais en remarque à ce texte dire que s’il a le mérite d’exister comme discours du pouvoir, on se demande pourquoi le pouvoir lui-même ne serait pas capable de le tenir, car il y a quelque chose de frappant dans le mutisme de la chancelière qui pense que slogans du type on y arrivera peut servir de parole à des électeurs déboussolés. Il est probable que les électeurs, elle s’en fiche. Angela Merkel n’a pas eu jusqu’à présent le souci de la périphérie. Avant que les problèmes ne débordent sur l’Allemagne, la périphérie, Grèce et Italie, était le cadet de ses soucis. Aujourd’hui elle utilise un autre pays de la périphérie comme prestataire de service. Elle a une conception marchande des relations internationales. Peter Sloterdijk oublie de dire que l’effacement des frontières en Europe a comme motivation première la réduction des coûts dans la circulation des marchandises. Pierre Gattaz, président du Medef, Ulrich Grillo, président de la Confédération allemande des industries et Ingo Kramer, président de la Confédération des associations patronales allemandes viennent de rappeler que la désintégration de Schengen serait une entrave à la circulation des marchandises dont ils se passeraient bien dans leur économie de flux tendus.
Le 9 mars 2016, dans l’hebdomadaire Die Zeit, sous le titre Réflexes primitifs, Peter Sloterdijk, rejetant globalement toutes les critiques qu’il accuse de réflexes de chiens de Pavlov et de céder à la facticité (= la soumission aux faits), ce qui nous vaut une lourde digression sur Pavlov, fait une exception pour Herfied Münkler plus digne sans doute de lui. Le philosophe se défend également des attaques concernant sa « proximité » avec des discours d’extrême droite en affichant parmi les 50 nuances de... gauche, celle du conservatisme. Quand on lui parle de stratégie en politique ça le fait marrer.

Peter Sloterdijk :

« Il est exact que Safranski et moi avons émis des réserves contre la noyade de l’Allemagne par des flux incontrôlés de réfugiés. Cela exprimait un souci conservateur de gauche à propos de la menace pesant sur la cohésion sociale. Le conservatisme de gauche qui est ma couleur depuis longtemps fait partie des nuances menacées d’effacement dans ce climat d’hostilité aux différenciations. Divers commentateurs aveugles aux nuances lisent dans mes options des tendances nationale conservatrices pour ne pas dire de nouvelle droite voire de soutien aux positions délirantes de l’AFD. Mais deviner à la lecture signifie projeter dans la lecture. On ne peut imaginer une déformation plus insensée de mes vues et de ce qui les fonde. Je n’ai jamais fait mystère du fait que quoique issu de la gauche universaliste, j’ai au fil des ans aussi voulu apprendre à préserver le droit aux intérêts particuliers. Je le fais sous la prémisse que le particulier conscient de sa liberté est le seul vecteur porteur d’universel. […]
Dans les faits, notre dissensus se développe à partir d’une réponse contradictoire à la question de savoir si la politique de Merkel envers la vague de réfugiés depuis l’été dernier était autre chose qu’une réponse désemparée à l’inattendu. Safranski et moi avons indépendamment l’un de l’autre donné raison à l’opinion populaire qui dans une large majorité acquiesce au sentiment que dans la propagande merkelienne de bienvenue il s’agit d’une improvisation de dernière minute qui voulait faire de nécessité vertu [Ce qui était aussi mon sentiment]
Une telle interprétation serait au demeurant compréhensible et pas forcément déshonorante. La politique dans notre modernité hyper-complexe est bien plus improvisée que ne veut l’admettre l’électorat qui préfère croire à une intelligence planifiante d’en haut. Peu de gens sont prêts à considérer que dans les hautes sphères de commandement l’atmosphère est venteuse. Il se peut même que la première réaction d’Angela Merkel ait été juste, compte tenu de la situation, car elle a enrayé la soudaine nouvelle détestation de l’Allemagne. Mais juste elle ne l’est certainement plus. Que la Chancelière ait tardé à inverser le courant est une faute objective. Même Otto von Bismark remarquait en son temps que sa politique d’équilibre européen qui passait pour souveraine n’était rien d’autre qu’un système d’entraides temporaires. L’homme le plus puissant dans l’histoire récente de l’Europe, Napoléon Bonaparte a reconnu dans ses Mémoires de Saint Hélène que la vérité était qu’il n’avait jamais été maître de ses actions. On serait mal inspiré si l’on voulait attendre d’une figure de transition comme Mme Merkel rompue au flou plus que de ce héros d’envergure. La modération des ambitions ne modifient pas les risques. Les fautes d’acteurs de moyenne envergure peuvent aussi à terme avoir des conséquences fâcheuses. Que la politique se transforme de plus en plus en management de la fatalité est dans la nature de processus multifactoriels. Le jeu avec le hasard devient de son côté de plus en plus hasardeux. L’art de dominer le hasard s’avère d’un apprentissage de plus en plus difficile. Cet art est actuellement entre les bonnes mains du ministre allemand des Affaires étrangères. […] Étonnant de constater que le régime auto-hypnotique de la politique vaut aussi pour les politologues. Monsieur Münkler aime manifestement à se présenter comme initié à la raison stratégique qui règne au sommet de l’État allemand. A côté de lui, Safranski et moi ne serions que des personnes privées ignorantes. J’aimerais bien qu’il garde raison. Si après plusieurs années d’afflux, il se trouvera 5 millions de réfugiés dans le pays on ne pourra que prier qu’il y ait eu pour cela un grand plan. Et peut-être que le discours jusqu’à présent sans consistance de Merkel sur la solution européenne se remplira de substance utile dans les prochaines années. »
Voilà pour le débat. Il ne va pas très profond je le concède dans la recherche des causes de ce qui nous arrive surtout de cette imbrication explosive de crises. Il m’a néanmoins semblé utile de faire mention de l’état du débat intellectuel du moins tel qu’il transparaît dans les medias dominants. Peut-être y en a-t-il de plus intéressants que je ne connais pas. Je l’espère. La piètre qualité du débat intellectuel fait partie de la régression générale à l’œuvre. Quelques questions sont cependant aussi les nôtres, ce sont celles du cadre de la transformation. National ?  Européen ? La question des territoires et de leurs limites, celle des frontières. On a vu l’effacement de la limite droite gauche. Sur ce plan, il me semble que Sloterdijk a raison de s’inquiéter de la perte de diversités d’opinions. Si cela continue tout ce qui ne sera pas Front national ou AfD sera de gauche dans une vaste synthèse droitegauche – nous avons un spécialiste de la question à la tête de l’Etat – dans le magma idéologique d’une Merkhollande sans frontières. N’est-ce pas le but recherché ?
Stratégie ou pas ?
Pourquoi MOI je devrais savoir ?

Heureusement, il y a Fassbinder

Avec la dernière phrase – Pourquoi MOI je devrais savoir ? – je joue avec une réplique du spectacle de Falk Richter et Stanilas Nordey, Je suis Fassbinder :
« Stan (Fassbinder). Rien ni personne n’a aucun sens actuellement. L’Europe n’a aucun sens. Toute  la politique extérieure française n’a aucun sens. NOTRE INTERVENTION EN SYRIE N’A AUCUN SENS. Pourquoi MOI je devrais avoir un sens ? Je suis un chroniqueur. Je suis un sismographe ! Je perçois ce qui existe. RIEN DE PLUS ! »
(merci à pour la transcription à Jean-Pierre Thibaudat )
Le RIEN DE PLUS n’est pas à prendre pour une profession de foi, cela en tout cas ne me semblerait pas acceptable même si nous nous disons tous de temps à autre  par fatigue : à quoi bon chercher un sens ! Se mettre en quête de compréhension a bien sûr aussi pour effet de renforcer la solitude de celui qui s’y adonne. Les philosophes cités plus haut auraient pu figurer tels quels dans le texte de Falk Richter. C’est aussi du café du commerce dont la pièce fait à mon goût un étalage un peu trop grand. On pourrait dire que la pièce est construite autour d’une actualisation du célèbre dialogue de Fassbinder avec Liselotte Eder dans le film collectif L’automne en Allemagne dans lequel on voit le cinéaste, son amant et sa mère dans une situation de panique après l’épisode terroriste qu’a connu l’Allemagne en 1977. Interrogée par son fils sur ce qu’il faudrait faire dans cette situation de chaos, la mère réclame avec une touchante naïveté la venue d’un gentil dictateur : « ce qui serait le mieux, en ce moment, ce serait un maître autoritaire qui serait très bon, gentil et juste ».
La présence de Fassbinder permet fort heureusement d’échapper quelque peu à « la totale occupation du présent » que prédisait Heiner Müller en 1990 et que favorise le procédé utilisé d’une écriture à chaud jusque pendant les répétions. Le constat de Müller n’est pas à prendre positivement. Il n’y a pas comme l’ont fait certains critiques à glorifier je ne sais quel hyperprésent ou plus que présent mais bien plutôt à interroger son arrogance selon l’expression de Patrick Boucheron. J’ai bien entendu cette réplique : je ne lis plus d’articles de presse mais seulement le titre des hyperliens qu’on m’envoie ? Il faut bien mettre des ralentisseurs au flux du présent pour retrouver de la distance et de la profondeur.
L’un des personnages fait un moment tourner sa bite comme Thierry sa fronde. Il est question des corps et de ce qu’ils deviennent dans ce chaos. Cette tentative d’articulation entre le chaos extérieur et la perte d’un chez soi intérieur, intime,  constitue la partie la plus originale du spectacle. Plus précisément encore, il est question de désappartenance des individus et de la perméabilité de leur peau, frontière intime et ultime après que l’on se soit débarrassé de ses vêtements. Elle ouvre au traitement marchand de l’intime. L’expression être mal dans sa peau ne suffit plus, elle suppose une enveloppe protectrice qui contienne encore quelque peu le mal. Le problème est que la frontière est poreuse, elle laisse passer dans les deux sens le mal qu’on finit par vomir quand ce n’est pire.
Vendredi soir, une alerte de BFMTV sur l’arrestation d’un terroriste s’est incrustée dans ma messagerie alors que je n’avais rien demandé. Cela surprend parce qu’on croit toujours être chez soi devant sa boite à courriel. Mais nous ne sommes plus au temps du facteur où la boite aux lettres était à l’entrée de la maison. Elle est à l’intérieur. BMFTV en franchissant les murs de ma maison sans autorisation cherche à faire de l’argent avec l’émotion que suscite le terrorisme.
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« … je ne lâcherai pas pied ».

ÉLISABETH.
Ça va faire huit mois que j’ai été renvoyée … j’ai dû abandonner ma chambre et mettre ma broche au clou … j’ai habité chez une copine avec laquelle je ne m’entendais pas, mais je n’ai pas lâché pied.
J’ai couru partout et on m’a dit que ça s’améliorait et qu’il y aurait à nouveau du travail sans qu’on bouleverse et qu’on bousille tout. Il n’y a pas eu de travail et on n’a rien bousillé, mais je n’ai pas lâché pied.
Les gens se sont calmés et se sont tus, il y en a qu’on a mis en prison… et Kathy a commencé à fréquenter. .. En voyant le nombre de demandeurs d’emploi dans le journal, j’ai eu un choc, mais je n’ai pas lâché pied.
Le journal a parlé de la grande misère de la population et les ministres ont dit que l’État était un État social et qu’il fallait que ça change. Que ça minait la morale, [et que c’était la volonté de Dieu] et ce genre de chose. Moi j’ai vu combien il était difficile de supporter les autres. Mais je n’ai pas lâché pied.
Partout on exploitait et on escroquait, ceux qui n’ont rien, bien sûr. Alors j’ai dit à l’État: « Écoute, État, je suis une citoyenne ». Mais l’État, lui, n’a rien dit.
À présent, je pourrais avoir un travail, mais pour l’avoir il me faut de l’argent. En fait, je suis représentante … J’ai besoin d’une caution de cent cinquante marks. Mais je ne lâcherai pas pied ! J’ai foi en la chance qui un jour devra me sourire … la seule foi qui me soit restée. La foi déplace les montagnes, je ne lâcherai pas pied.
Avec mes derniers sous, je me suis payé des cosmétiques, pour trouver du travail plus facilement.
Ödön von Horváth
Foi Amour Espérance
Une petite danse de mort en cinq tableaux
Variantes

Traduction de Henri Christophe
Ödön von Horváth Théâtre complet tome 4
L’Arche Editeur
Le texte ci-dessus est extrait d’un matériau élaboré par Horváth au début des années 1930 à partir de témoignages recueillis par un chroniqueur judiciaire. Il ne figure pas en tant que tel dans la pièce, seules quelques phrases se trouvent éparpillées dans la version remise à l’éditeur, dans laquelle l’auteur a procédé à des coupes sévères. Le monologue peut donc se lire hors de son contexte et reste pleinement ouvert aux interprétations.
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Gerd Krumeich : L’affaire Dreyfus vue d’Allemagne

C’est en 1906 par la réhabilitation du capitaine que se termine l’affaire Dreyfus si tant est que l’on puisse dire qu’elle soit entièrement terminée et qu’il ne traîne pas ici ou là encore quelque antidreyfusard. L’officier français d’origine juive alsacienne (né à Mulhouse le 9 octobre 1859) avait été accusé de traîtrise en faveur de l’Allemagne. Cette dernière savait qu’il n’en était rien et connaissait le vrai coupable. Comment a-t-elle réagit tant du point de vue gouvernemental que de celui de l’opinion ? L’ écho a été multiforme, variable selon les milieux. Je vous fais profiter d’une conférence donnée sur la question par Gerd Krumeich, professeur émérite de l’Université de Düsseldorf, spécialiste de l’histoire franco-allemande spécialement, de la Première guerre mondiale. Il parle un excellent français et n’est pas dénué d’humour. Un compte rendu de ses propos :
Pour Gerd Krumeich, l’affaire Dreyfus est un exemple caractéristique de dérapage des relations franco-allemandes. Il nous l’explique du point de vue d’outre-Rhin en la replaçant dans le contexte des rapports entre les deux pays à la fin du 19ème siècle. On imagine difficilement aujourd’hui à quel point ils s’étaient tendus à cette époque jusqu’à la haine. Ils étaient caractérisés chez chacun par le soupçon sempiternel et quotidien que l’autre tramait quelque chose.
Les Français savent très bien qu’ils se sentaient à l’époque menacés par les Allemands, ils savent cependant beaucoup moins que les Allemands eux-aussi se sentaient menacés par les Français. Revanche est le mot qui caractérise l’inquiétude côté allemand. Pour les historiens, il est établi qu’il n’était plus question de revanche en France. Les Alsaciens eux-mêmes, rattachés à l’Empire, avaient accepté leur situation et en auraient été encore plus contents s’ils avaient été mieux traités par le Reich, autrement que comme un glacis. Dans les années 1880, il y avait une sorte d’accord tacite entre Bismarck et Jules Ferry, la France s’occupe de ses colonies sans ingérence allemande et on ne parle plus de revanche.
En 1885-86, l’atmosphère change. On assiste en France à un renouveau nationaliste avec le général Boulanger très populaire et qui promet la revanche. Il sera ministre de la guerre. Les Allemands ont observé cela avec une sorte de curiosité inquiète. Ils s’efforcent de contribuer à empêcher la prise de pouvoir du général Boulanger. Mais plus grave encore pour les Allemands que ce réveil du nationalisme français a été la signature des accords franco-russes. D’autant que Bismarck avait été très content que la France ne joue aucun rôle dans un réseau d’alliances qui pourrait se retourner contre l’Allemagne. Or, un accord militaire franco-russe de 1892 aboutit à l’alliance franco-russe de 1894. Et fait étonnant, de ces accords, les Allemands n’ont pris connaissance qu’avec retard, en 1896-97. C’est en effet, en 1896, qu’une première dépêche de l’attaché militaire à l’ambassade d’Allemagne à Paris, Max von Schwartzkoppen signale : « il semblerait que la France ait trouvé un accord avec les Russes ».
Catastrophe! Scandale ! Bien que l’accord ait été défensif. Nous sommes en 1897
C’est dans ce contexte que se déclencha l’affaire Dreyfus. L’attitude allemande face aux événements qui se sont déroulés en France a suivi une ligne particulière et curieuse. Les prises de positions alternent entre silence obtus et confus, accélération sciemment mise en scène et un désengagement officiel. Les décisions et les non décisions, les refus du gouvernement reflétaient bien les stéréotypes d’opinion préétablis concernant la France. Les réactions du gouvernement allemand aux événements en France se sont déroulés en trois phases consécutives.
Il s’agissait d’abord de réagir à une information donnée par le journal à grande diffusion Le Matin annonçant en 1894 une affaire de trahison du secret militaire au profit de l’Allemagne. L’ambassadeur allemand, le comte von Münster dément catégoriquement. On n’en parle plus jusqu’en 1896-97, au moment où les Allemands découvrent l’alliance franco-russe et où est publié le pamphlet de Bernard Lazare L’Affaire Dreyfus – Une erreur judiciaire, début novembre 1896. C’est à partir de cette date que l’attaché militaire allemand Schwartzkoppen remarque que le bordereau censé avoir été envoyé par Dreyfus l’avait en fait été par Esterhazy en relation avec lui à l’insu de son ambassadeur. En automne 1897, les autorités militaires allemandes décident de rappeler à Berlin leur attaché militaire en France. Ce geste est aussitôt interprété comme un aveu et renforce la nervosité de l’opinion française. S’ils le retirent, c’est qu’il y a anguille sous roche. On assiste à une hystérisation de l’opinion publique française. Certains allèrent jusqu’à affirmer que le Kaiser lui-même avait écrit une lettre au «traître» Dreyfus. La constante assurance du gouvernement français sur la culpabilité indiscutable du capitaine constitua un défi pour le gouvernement allemand. Les déclarations officielles et répétées qu’il n’y avait jamais eu la moindre relation entre une quelconque autorité allemande et le capitaine Dreyfus étaient ainsi ouvertement désavouées par le gouvernement français. Le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, Bernhard von Bülow, voulant réagir contre cette obstination des officiels français intervint de manière catégorique au Reichstag, le 24 janvier 1898 :
« Je déclare de façon la plus formelle et la plus catégorique qu’il n’y a jamais eu entre l’ex capitaine français Alfred Dreyfus se trouvant actuellement sur l’île du Diable et n’importe quel agent allemand la moindre relation ou rapport de quelque nature que ce soit ».
Le gouvernement allemand avait tout fait pour rétablir la situation. En vain. Les Allemands niaient et les Français affirmaient avoir la preuve du contraire. Le retrait de l’attaché militaire allemand Schwartzkoppen grillait la piste Esterhazy et convainquit les Français que l’Allemagne n’était pas innocente. La focalisation sur Dreyfus était telle qu’aucune autre piste n’était envisagée. Le gouvernement allemand ne fit que réagir aux affirmations françaises. En ce sens, il jouait un double jeu car il ne livrait pas le vrai coupable qu’il connaissait. Il se contentait de ce qui sonnait comme une dénégation.
La «gifle» officielle allemande intervint en mai 1898 et prit la forme d’ une déclaration officielle :
«le gouvernement allemand n’a jamais dit qu’il n’avait pas eu de relation avec Esterhazy».
Les Allemands ont ainsi livré le coupable mais les Français ne veulent pas le croire. Jusqu’à l’absurdité.
Vint ensuite l’affaire du faux grossier à charge de Dreyfus fabriqué de toute pièce par le Colonel Hubert Henry.
La découverte du faux Henry a engendré une crise de déstabilisation de la IIIème République perçue par les dirigeants allemands comme décadente. Elle a encouragé une politique allemande agressive. Les autorités politiques et militaires allemandes pensaient que la France était au bord d’un coup d’état militaire de type bonapartiste et que ce serait la guerre de revanche. Au stéréotype allemand de la revanche répond en miroir celui de l’agressivité de l’autre, côté français.
Berhard von Bülow , le 29 septembre 1898, dans un mémoire au chancelier et à l’empereur définit les intérêts allemands face à cette affaire. Il écrit :
«Notre intérêt général dans l’affaire Dreyfus est de nous tenir à l’écart dans la mesure du possible. Une victoire des anti-révisionnistes n’est pas souhaitable car elle pourrait amener la dictature et la guerre contre nous. Nous n’avons pas de raison de nous attrister du discrédit qui pèse sur le haut commandement de l’armée française. D’autre part, il n’est pas souhaitable que la France s’attire à nouveau par une rapide et éclatante réhabilitation de Dreyfus les sympathies libérales et juives en Europe. Le mieux pour nous serait que l’affaire continue à ulcérer, qu’elle déchire l’armée et qu’elle scandalise l’Europe»
L’Allemagne a suivi les mouvements de l’opinion française. Elle aurait pu s’efforcer d’ apporter plus de preuves mais elle choisit le laisser-faire. Chercher à comprendre l’autre ne faisait pas partie des pratiques politiques de l’époque. Personne n’a pensé à prendre son téléphone pour éviter le déclenchement de la 1ère guerre mondiale.
On peut conclure qu’il n’y a aucune origine allemande au scandale Dreyfus. Il est entièrement made in France, fait maison. Pour conclure ce chapitre, Gerd Krumeich fournit une anecdote : l’empereur Guillaume II a annoté l’exemplaire du J’accuse de Zola qu’on lui avait transmis en portant en marge un bravo Zola.
Ce qui précède concerne l’attitude des «élites»  politiques et militaires.
Qu’en était-il des faiseurs d’opinion, la presse et des milieux populaires ?
L’intérêt est énorme à partir de 1897. Le procès de Rennes en 1899, second procès après cassation du premier, est suivi avec attention et intégralement par la presse libérale allemande.
Les opinions ne sont pas d’un bloc. On distingue grosso modo trois gros courants de commentaires.
Dans la presse gouvernementale, les milieux conservateurs et nationaux libéraux, la principale préoccupation portait sur les relations franco-allemandes que l’on ne voulait pas voir détériorées par une agitation populiste. Les milieux conservateurs craignaient un retour de la France dans le boulangisme, le bonapartisme, la dictature. La France devait rester républicaine c’est à dire à leurs yeux faible. On retrouve la position de von Bülow. L’antisémitisme avait commencé depuis la fin des années 1880 d’infiltrer les milieux conservateurs et on y suivait avec intérêt condescendant la résistance française à «l’internationale des banquiers juifs». L’antisémitisme de plus en plus virulent s’attaquait aussi aux socialistes français et allemands à qui l’on reprochait de soutenir les agissements de la «juiverie internationale» en défendant Dreyfus. Du côté conservateur, la revue réputée die Zukunft tient une place à part. Elle profita de l’affaire pour s’attaquer aux libéraux et juifs allemands accusés de faire partie d’un syndicat Dreyfus pour saboter la société allemande. Les catholiques du centre, toujours sous le coup du Kulturkampf, peu d’accord avec les prussiens protestants, penchaient massivement vers une lecture antisémite de l’affaire. Dans leur revue Germania, on pouvait lire que le scandale Dreyfus était le «début de la tentative d’Israël de dominer le monde». Les libéraux réagissent plus diversement. Leur gauche représentée par la revue Die Nation s’intéressa particulièrement au sort cruel de la personne de Dreyfus On félicita la France de disposer d’hommes capables de prendre des risques pour leur réputation afin d’arracher une victime innocente à l’hystérie collective et de défendre le droit. Cela devait servir d’exemple. De tels hommes manquaient selon eux en Allemagne. La condamnation de Zola après sa lettre au Président de la République suscita des réflexions amères sur l’équilibre précaire entre les droits de l’homme et la violence politique en France. Après la nouvelle condamnation de Dreyfus à Rennes, certains évoquèrent une défaite morale de la France et un second Sedan beaucoup plus grave que le premier car il s’agissait de la désagrégation de la nation. A gauche, on dénonce le militarisme. On se félicitait de la lutte contre l’alliance du sabre et du goupillon.
Les uns sont contents que la France se dissolve, d’autres craignaient que cela n’ait des répercussions antidémocratiques en Allemagne.
Côté socialistes, on plaidait pour la liberté de la presse qui avait réussi à obtenir la révision du procès. L’affaire Dreyfus justifiait la lutte des socialistes contre le militarisme allemand. Certaines réactions socialistes ne sont cependant pas exemptes, elles aussi d’antisémitisme.
Wilhelm Liebknecht [fondateur du Parti social-démocrate et père de Karl] parfaitement francophone était un cas curieusement à part. Il boudait et était convaincu que Dreyfus était un traître.
Autre milieu, le théâtre populaire. A Hambourg, par exemple, en 1898, une pièce appelée Capitaine Dreyfus sur l’affaire connaîtra un succès considérable. Le théâtre populaire obtient son succès – une centaine de milliers de spectateurs – par sa dimension antimilitariste, on y lit l’histoire d’un individu pris dans les rets du militarisme, livré à la machine de l’état. Était visé le militarisme prussien.
(Propos recueillis lors d’une conférence prononcée par Gerd Krumeich, le 2 mas 2016, dans le cadre des rencontres de la Décapole à Mulhouse)
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Robert Musil, le réel et ses possibles

«Pour des raisons suffisamment évidentes, chaque génération traite la vie qu’elle trouve à son arrivée dans le monde comme une donnée définitive, hors les quelques détails à la transformation desquels elle est intéressée. C’est une conception avantageuse, mais fausse. A tout instant, le monde pourrait être transformé dans toutes les directions, ou du moins dans n’importe laquelle; il a ça, pour ainsi dire, dans le sang. C’est pourquoi il serait original d’essayer de se comporter non pas comme un homme défini dans un monde défini où il n’y a plus, pourrait-on dire, qu’un ou deux boutons à déplacer (ce qu’on appelle l’évolution), mais, dès le commencement, comme un homme né pour le changement dans un monde créé pour changer…».
(Robert Musil, L’ Homme sans qualités Traduction Philippe Jacottet Seuil 1982 Tome I page 328 )
Arriver dans un monde qui est déjà là est la condition d’une vita activa, ai-je écrit à propos de la naissance de Heiner Müller. Nous naissons au monde pour le transformer et nous constituer en je partie d’un nous. Dans l’extrait ci-dessus de L’homme sans qualité, Robert Musil dit même que c’est la qualité du monde que d’être là pour cela. Il est fait pour être transformé, il a ça dans le sang. S’il est discutable qu’il puisse l’être dans n’importe quelle direction, je relèverai d’abord qu’il n’y a pas d’identité prédéfinie dans un monde déjà décrit qui se satisferait d’aménagements à la marge, un ou deux boutons à déplacer. Car c’est ce qui ferait que l’homme resterait sans qualité (ohne Eigenschaft = sans caractère qui lui soit propre). L’individuation, c’est à dire, dans le langage de Bernard Stiegler, le processus qui fait que l’individu devient ce qu’il est, passe par cet effort de changer le monde que l’on peut aussi appeler travail, qui n’a rien à voir avec la discutable étymologie du tripalium. A défaut de reconnaître cela, on «hésite à devenir quelque chose». Robert Musil dans un autre passage du même livre invite à chercher dans le réel d’autres possibles que ce qui donné comme tel : «S’il y a un sens du réel, et personne ne doutera qu’il ait son droit à l’existence, il doit bien y avoir quelque chose que l’on pourrait appeler le sens du possible». Ce sens du possible, il le définit comme «la faculté de penser tout ce qui pourrait être aussi bien et de ne pas accorder plus d’importance à ce qui est qu’à ce qui n’est pas». Cette disposition créatrice est affaire d’imagination. «C’est l’imaginaire qui pose ordinairement les bornes du possible et de l’impossible», disait Robespierre. Les possibles ne sont pas hors du réel. Ils y sont contenus sous forme de potentialités non révélées.Comment les trouve-t-on ? En aiguisant son regard sur la réalité pour y déceler des bifurcations possibles. Il ne suffit pas de poser la transformation pour la transformation. Sur ce plan la bourgeoisie a été révolutionnaire jusqu’à l’excès. L’affaire se complique quand les transformations débouchent sur une nouvelle ère géologique, celle de l’anthropocène, l’ère où l’homme par son industrie est force géologique. Il n’est plus possible de dire : dans n’importe qu’elle direction. Ne reste que la direction de la néganthropie. (Pour B. Stiegler, la néganthropie – avec a – désigne un système valorisant la production de remèdes à l’entropie -avec e -, c’est à dire prolongeant l’espérance de vie de la planète)
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Ernst Friedrich : Guerre à la guerre !

Le centenaire, ce 21 février, du début de la boucherie de Verdun, qui symbolise l’absurdité du meurtre de masse industrialisé où s’est nouée la tragédie du 20ème siècle, me fournit l’occasion d’évoquer l’œuvre pacifiste d’Ernst Friedrich, auteur en 1924 de Guerre à la guerre! et fondateur du Musée anti-guerre de Berlin que j’ai visité lors d’un voyage l’an dernier dans la capitale allemande. Berlin Brüsseler-Strasse dans le Wedding, plutôt à l’écart des lieux touristiques, au bas d’un immeuble ordinaire, un lieu singulier :
Anti-Kriegs-Museum = Musée anti-guerre.

Anti-Kriegs-Museum = Musée anti-guerre.

Le fondateur de ce musée situé au départ à une autre adresse se nomme Ernst Friedrich, un objecteur de conscience de la Première guerre mondiale. Né le 25 février 1894, à Breslau (Wroclaw, Pologne), il entame à 14 ans un apprentissage d’imprimeur qu’il ne mène pas au bout. Il sera ouvrier de fabrique. A 17 ans, il adhère au Parti social-démocrate (SPD) qu’il quitte après que ce denier eut voté en 1914 les crédits de guerre. Attiré très tôt par le théâtre, il brillera dans le rôle de Romeo au Théâtre royal prussien de Potsdam. Au début de la guerre de 14, il reste au théâtre. Appelé sous les drapeaux, il sera réfractaire au service militaire. Les objecteurs de conscience étaient alors considérés soit comme des criminels soit comme des fous. Ernst Friedrich a connu les deux accusations. Faut-être fou pour ne pas aimer la guerre, pensait-on, même les «intellectuels» l’ont aimé. Cela rappelle la scène du congrès de médecins à Berlin, dans Les derniers jours de l’Humanité. Karl Kraus y fait dire à un psychiatre présentant son patient à des gastro-entérologues :
«Messieurs, cet homme souffre de l’idée fixe qu’une «idéologie criminelle», comme il appelle le noble idéalisme de nos autorités, accule l’Allemagne à sa ruine, il estime que nous sommes perdus si, à l’apogée de notre course victorieuse, nous ne nous déclarons pas vaincus, et que notre gouvernement, que nos chefs militaires – et non bien sûr les Anglais (Cris : «Oh , oh !») – seraient coupables de la mort de nos enfants (Cris : «Bouh !»). L’affirmation que nos enfants meurent et que notre situation alimentaire serait donc mauvaise prouve tout net à elle seule le trouble mental de cet homme. (Cris : «Très juste !») »
Karl Kraus : Les dernier jours de l’humanité
Traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson et Henri Christophe. Editions Agone
En 1917, «plutôt que d’endosser un uniforme d’assassin», E. Friedrich décide délibérément d’entreprendre un acte de sabotage : «La prison m’était plus sympathique que le champ de bataille». Il pénètre la nuit dans les locaux du journal Schlesische Zeitung et sabote les machines.
«Et lorsque plus tard, en prison, j’ai reçu mon ordre de mobilisation et que j’ai refusé de racheter ma honte devant l’ennemi (alors que je n’en avais pas), les médecins de la prison ont prétendu que quelque chose ne tournait pas rond dans ma petite tête».
Il sera libéré de prison dans la foulée de la Révolution de novembre 1918 et participera en janvier 1919 au soulèvement spartakiste à Berlin. Un court moment, il sera compagnon de route de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg et adhérent à la Jeunesse socialiste libre qui allait devenir Jeunesse communiste en 1920. Mais Friedrich est libertaire. Il créera plus tard un mouvement de jeunesse anti-autoritaire et pratiquera la vie en Commune. Précisons, car il y a anarchiste et anarchiste, que pour Ernst Friedrich qui «n’avait pas d’ennemi», la fin ne justifiait pas les moyens ni agressivité envers ceux qui ne pensaient pas comme lui.
En 1924, date anniversaire du déclenchement des hostilités, il publie son grand œuvre Guerre à la guerre, un virulent pamphlet pacifiste suivi un an plus tard par la création du Musée anti-guerre dont le livre quoique le précédent est en quelque sorte le catalogue anticipé.
Si la Première guerre mondiale s’est terminée sur les champs de bataille en 1918 – il y aura encore des combats dans les Balkans et au Moyen Orient – elle n’était pas terminée loin de là dans les têtes, rappelle le célèbre historien allemand de 14-18, Gerd Krumeich. dans la préface à la réédition de l’ouvrage. Celui-ci reste pratiquement selon lui la seule survivance de la lutte contre la guerre dans la République de Weimar :
«Ce livre fut un scandale, car il franchissait les bornes de ce qui, aujourd’hui encore, malgré notre accoutumance aux images actuelles de violence dans le monde, est supportable, ces limites sont celles qui montrent la défiguration de l’homme».
Gerd Krumreich KRUMEICH : Préface à Krieg dem Kriege Ch. Links Verlag Berlin
A part le Hinkemann d’Ernst Toller, histoire d’un soldat qui revient de guerre émasculé, peu d’œuvres littéraires ont à l’époque traité des mutilations. Et si des gueules cassées avaient été décrites, seule la documentation photographique de Guerre à la guerre! en montrait des images. Nous verrons plus loin qu’il ne se contente pas de montrer.
«Ernst Friedrich s’est attaqué au tabou le plus difficile et probablement le plus archaïque – qui souvent rend la vue insupportable encore aujourd’hui. Il montrait la destruction du visage, ce visage qui fait de l’homme un individu à l’image de Dieu ».
Gerd Krumreich KRUMEICH : Préface à Krieg dem Kriege Ch. Links Verlag Berlin
L'image de Dieu en masque à gaz.

L’image de Dieu en masque à gaz.

Ernst Friedrich n’a pas seulement brisé le tabou de la défiguration par la guerre, il en a également brisé un autre en rappelant que la guerre, «cela veut dire le meurtre». Elle est «consentement meurtrier»
Voici un exemple de ce que l’on enseignait dans les jardins d’enfant prolétariens créés par notre auteur. Le commentaire d’une image sur le Tu ne tueras point porte sur la différence entre l’assassin et le soldat.

Petit dessinateur

Le texte est tel qu’il figurait dans l’édition originale qui avait été publiée en quatre langues : allemand, anglais, français et néerlandais.
Dans son livre Devant la douleur des autres, Susan Sontag décrit en ces termes sa perception du livre Guerre à la guerre! :
«Entre les jouets et les tombes, le lecteur accomplit un atroce parcours photographique au gré de quatre années de ruine, de massacre et d’avilissement : ce ne sont qu’églises et châteaux détruits et pillés, villages anéantis, forêts ravagées, paquebots torpillés, véhicules fracassés, objecteurs de conscience pendus, prostituées à demi nues dans des bordels militaires, soldats gazés souffrant le martyre, enfants d’Arménie au corps squelettique. La quasi-totalité des séquences montrées dans Guerre à la guerre! sont difficiles à regarder, notamment les images des cadavres de soldats, toutes armées confondues, pourrissant en tas dans les champs, le long des routes et en bordure des tranchées. Mais les pages les plus insupportables de ce livre, tout entier conçu pour horrifier et accabler, se trouvent assurément dans la section intitulée «Le visage de la guerre», qui montre vingt-quatre portraits en gros plan de soldats horriblement défigurés. Friedrich, quant à lui, n’a pas commis l’erreur de présumer que des images aussi déchirantes et repoussantes parleraient d’elles-mêmes. Chaque photographie s’accompagne d’une légende exaltée rédigée en quatre langues (1’allemand, le français, le hollandais et l’anglais), et la perversité de l’idéologie militariste est, à chaque page, fustigée et raillée.».
Susan Sonntag : Devant la douleur des autres Christian Bourgois Editeur 2002 pages 22 à 25
Traduit de l’anglais par Fabienne Durant-Bogaert
Susan Sontag l’a repéré : Friedrich accompagne les photographies de légendes dénonçant l’idéologie militariste, procédé qui le rapproche des désastres de la guerre de Goya. Cela fonctionne par exemple en opposition image et discours public comme le montre l’image ci-dessous :
"La guerre fait sur moi l'effet d'une cure thermale" (Hindenburg).

« La guerre fait sur moi l’effet d’une cure thermale » (Hindenburg).

La photographie d’une gueule cassée en opération est mise en opposition /contradiction avec une déclaration du maréchal Hindenburg, chef du Grand État-Major de l’armée impériale qui avait déclaré :« la guerre fait sur moi l’effet d’une cure thermale». Cette atroce ironie est l’écho dénonciateur d’une réalité :
«Nous avons à faire à un commandement général qui s’éloigne de plus en plus du champ de bataille. Un scandale : ces messieurs de la haute étaient assis devant leurs tables richement couvertes,loin de l’écho de l’enfer et n’avaient pas la moindre idée de ce qui se jouait dans les tranchées »
Gerd Krumeich Sur la bataille de Verdun  dans un entretien avec Katja Iken Spiegel Online
Un autre procédé consiste à juxtaposer deux images dans un avant et un après comme dans cet autre exemple intitulé l’orgueil de la famille montrant d’abord un soldat posant fièrement pour ses proches suivi du «revers de la médaille», quelques semaines plus tard.

Album de famille 20001

On est loin de la ridicule rime d’Apollinaire, Les obus ma parole / Jouaient à pigeon vole qui aurait pu servir de légende en contrepoint à l’une des photos.
Pour Susan Sontag, ce que l’on pourrait appeler aussi le  J’accuse d’Ernst Friedrich rejoint celui d’Abel Gance :
«En 1938, […] le grand cinéaste français Abel Gance montra en gros plan, dans l’une des scènes paroxystiques de son nouveau J’accuse, quelques membres d’une population le plus souvent tenue cachée : ces anciens combattants hideusement défigurés que l’on a surnommés les «gueules cassées».[…] Tout comme l’album de Friedrich, le film de Gance s’achève dans un nouveau cimetière militaire : non point seulement pour nous rappeler les millions de jeunes gens qui furent sacrifiés au militarisme et à l’incompétence entre 1914 et 1918 dans cette guerre saluée comme «la der des ders», mais aussi pour faire valoir le jugement sacré que ces morts ne manqueraient pas de porter à l’encontre des politiciens et des généraux de l’Europe s’ils pouvaient savoir que, vingt ans plus tard, une autre guerre aurait lieu. «Morts de Verdun, levez-vous !» crie le protagoniste, un ancien combattant devenu fou, avant de répéter son injonction en allemand et en anglais : «Vos sacrifices sont vains» Et la vaste plaine mortuaire commence à cracher sa multitude, une armée de fantômes aux visages mutilés et aux uniformes putréfiés, qui surgit des tombes et se disperse en tous sens, semant la panique parmi la population déjà mobilisée pour une nouvelle guerre paneuropéenne. «Une chose peut vous arrêter : c’est l’épouvante. Remplissez-vous de cette horreur ! » hurle le dément-à la foule fuyante des vivants, qui lui répond en lui offrant une mort de martyr à la suite de laquelle il rejoint ses camarades défunts : une marée de fantômes impassibles submergeant la foule transie des futurs combattants et victimes de la guerre de demain [en français dans le texte]. La guerre cède le pas à l’apocalypse.
Cette guerre qui vint l’année suivante».
Susan Sonntag : Devant la douleur des autres Christian Bourgois Edieur 2002 pages 22 à 25
Traduit de l’anglais par Fabienne Durant-Bogaert
En 1925, Ernst Friedrich installe son Musée anti-guerre dans la Parochialstrasse non loin de l’Alexanderplatz. Outre les documents évoqués plus haut, il fait place aux «instruments de meurtre». Ce n’est pas seulement un musée anti-guerre, c’est aussi un anti-musée historique. Il dira  :
«Chaque ville allemande est fière de son musée ou de sa collection. Chaque brave allemand admire d’un œil ravi la tabatière à priser de Frédéric le grand ; dans de coûteux cadres sont suspendus nos ancêtres. Pourquoi ne montre-t-on pas les éclats d’obus et les instruments de meurtres qui mutilent et déchiquettent nos corps ?»
Dans le musée, un espace d’exposition est ouvert aux artistes, la Peace Gallery, elle sert aujourd’hui encore à des expositions temporaires. L’inauguration se fera avec des œuvres de Käthe Kollwitz et Otto Dix. Le musée sera un scandale et comme pour en rajouter à la provocation, le prix d’entrée y est fixé à 20 pfennigs avec la mention : «gratuit pour les militaires», ce qui vaut à Friedrich une amende pour outrage à l’armée. Un pacifisme radical qui n’a pas d’équivalent en France :
«Alors qu’en France un pacifisme de principe qui voit la guerre comme un mal à éviter se met en place dans les milieux anciens combattants, en Allemagne, le pacifisme est souvent aussi un anti-militarisme radical qui se heurte à un nationalisme revanchard dont les hérauts pensent que la guerre est loin d’être terminée. D’ailleurs, les représentations pacifistes artistiques et littéraires de la guerre furent beaucoup plus crues et violentes qu’en France, car elles répondaient à une mythification et à une banalisation de la guerre par les nationalistes – elle aussi très répandue – qu’il fallait combattre. Certains pacifistes radicaux qui s’opposent à l’esprit de revanche, adoptent une attitude diamétralement opposée au relatif silence des pacifistes français sur les horreurs particulières. En 1924, Ernst Friedrich ….. »
Nicolas Beaupré : Écrits de guerre / 1914-1918 CNRS Editions, coll Biblis Paris 2013 page 414
Ernst Friedrich a mené une vie d’agitateur et de pédagogue pacifiste. Son musée sera très tôt la cible des nazis. Il est arrêté et placé en détention de sûreté, son musée dévasté avant d’être occupé pour servir de local à la SA. Il est interné en camp de concentration mais, contrairement à son ami le poète Erich Mühsam, il réchappa à la torture. Grâce à la complicité d’amis quakers, il rejoint Prague puis la Suisse dont il est expulsé pour insulte au dirigeant d’un pays ami (Hitler). En 1936, grâce aux syndicats et au Parti socialiste belge, il se réfugie en Belgique où il rouvre son Musée anti-guerre qui sera à nouveau détruit en 1940 lors de l’invasion du pays par la Wehrmacht. Il est évacué en France et se retrouvera aux camps d’internement de Saint Cyprien et de Gurs. En février 1943 il échappe de peu à l’arrestation par la Gestapo en réussissant à sauter par la fenêtre. Il avait été condamné à mort par contumace. Il avait déjà pris contact avec le maquis de la Lozère qu’il rejoindra.
Après la guerre, depuis Paris, il tentera de faire renaître son musée notamment en déposant un projet pour la Gedächtniskirche (L’Eglise du souvenir de Berlin Ouest, à l’époque). Cela ne se fera pas. Il cherche à faire vivre son projet en acquérant un bateau qu’il baptise l’Arche de Noé. Ayant réussi à obtenir du gouvernement ouest-allemand des dommages de guerre, il investit cette somme dans l’achat d’une île de la Marne à Le Perreux qu’il baptisera Île de la paix et transformera en centre international pour la jeunesse. Elle sera vendue à sa mort en 1967 pour payer ses dettes et ses archives d’écrivain détruites.
François de Baulieu dont le père fut lié d’amitié à Ernst Friedrich a publié quelques documents manuscrits évoquant notamment l’acquisition de la barge Arche de Noé.
En 1982, pour le quinzième anniversaire de la mort de son auteur, le musée anti-guerre est réinstallé à Berlin, cette fois dans la Brüsseler Strasse. Bien sûr, le musée ne s’est pas arrêté à la première guerre mondiale, il a suivi l’évolution des guerres.
Protections Gaz
Dans le bas les protections pour enfants, anti-gaz de la seconde guerre mondiale (à droite) ou anti-atomiques de 1983 (à gauche)
Le musée permet aujourd’hui également d’accéder à un abri anti-aérien de la seconde guerre mondiale :

Abri

La porte faisait office de journal de bord. Y sont gravées les jours, heures et durées des alertes antiaériennes.
Liens :
le musée anti-guerre de Berlin en allemand et en anglais
autre blog français qui a évoqué le destin de l’apôtre de la paix comme l’appelaient les belges.
– E. Friedrich figure également dans le dictionnaire des militants anarchistes
– En France les gueules cassées sont à l’origine de la Loterie nationale et de la Française des jeux.
Sur le Sauterhin voir notre série lectures franco-allemandes sur 14-18, ici le sommaire ainsi que les posts Heiner Müller à Verdun et Inédits de Heiner Müller sur Verdun
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(Re)Lectures de MarxEngels (3) : Tous prolétaires

Absorption de l'ouvrier dans les rouages de la machine. Charlie Chaplin dans « Les temps modernes »

Absorption de l’ouvrier dans les rouages de la machine. Charlie Chaplin dans « Les temps modernes »

Troisième volet de nos (re)lectures de MarxEngels. Bernard Stiegler nous invite à une lecture attentive de la notion de prolétaire telle qu’elle figure dans le Manifeste du Parti Communiste de Karl Marx et Friedrich Engels.
Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail de l’ouvrier tout caractère d’autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. Le producteur devient un simple accessoire de la machine, on n’exige de lui que l’opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. (…)
Moins le travail exige d’habileté et de force, c’est-à-dire plus l’industrie moderne progresse, et plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes et des enfants. Les distinctions d’âge et de sexe n’ont plus d’importance sociale pour la classe ouvrière. Il n’y a plus que des instruments de travail, dont le coût varie suivant l’âge et le sexe.
Karl Marx et Friedrich Engels : Manifeste du Parti communiste (1848) Traduction de Laura Lafargue
A la place des ouvriers œuvrant car disposant d’un savoir faire, il n’y a plus que des instruments de travail. Le savoir faire et le savoir tout court ont été extériorisés dans la machine. En perdant le savoir, la force de travail devient exclusivement marchandise. Cette définition permet de ne pas confondre les prolétaires avec classe ouvrière ni d’ailleurs emploi et travail. Et signale que prolétaire ne veut pas dire nécessairement pauvre quel que soient par ailleurs les usages qu’on peut en faire dans le langage courant. Va donc hé prolétaire !
Bernard Stiegler rappelle que pour Marx, la prolétarisation est, dans le capitalisme, le destin de tous les producteurs.
«De porteur d’outils et praticien d’instruments, l’ouvrier est devenu lui-même un outil et un instrument au service d’une machine porteuse d’outils. Or, précisent ici Marx et Engels, ce destin est celui de tous les producteurs – et non seulement des ouvriers» :
Marx et Engels :
Les anciennes petites classes moyennes, petits industriels, petits commerçants, petits rentiers, artisans et paysans, toutes ces classes tombent dans le prolétariat. [ … ] Aussi le prolétariat se recrute-t-il dans toutes les couches de la population.
Karl Marx et Friedrich Engels : Manifeste du Parti communiste (1848) Traduction de Laura Lafargue
Bernard Stiegler :
«Certes, dans le Manifeste comme dans la Contribution [à la critique de l’économie politique], les Fondements [de la critique de l’économie politique] et Le Capital, le prolétariat se présente toujours comme étant précisément constitué par la classe ouvrière. Mais c’est là un état de fait historique, lié à un stade archaïque (à tous les sens de ce mot) du développement du capitalisme et de l’industrie, c’est-à-dire de la grammatisation, et qui est voué à évoluer sensiblement en incluant dans le processus de prolétarisation tous ceux dont les savoirs sont absorbés par des processus hypomnésiques [= qui servent à conserver la mémoire] consistant non seulement en machines, mais en appareils, en systèmes experts, en services, en réseaux et en objets et dispositifs technologiques de toutes sortes».
NB : Je reprends ces notions dans le livre dans lequel je les avais notées pour la premières fois à savoir dans Bernard Stiegler : Pour une nouvelle critique de l’économie politique  Galilée 2009 pages 54 et 55.
La grammatisation désigne le processus de séquençage permettant la reproductibilité qui progressivement s’étend à toutes les activités physiques et mentales ; le processus de grammatisation est l’histoire technique de la mémoire (de la reproduction du geste machinique à l’Internet des objets en passant par la reproduction industrielle des images). Tout geste répétitif voire automatique – et l’homme est fait aussi d’automatismes physiques et mentaux – est reproductible machiniquement et peut s’industrialiser. Charlie Chaplin a bien montré dans les Temps modernes l’absorption de l’ouvrier dans les rouages de la machine et sa transformation en prolétaire. On en a peut-être oublié la dimension métaphorique du film. Chaplin n’en est pas resté là et a anticipé dans la scène du repas le fait que la prolétarisation n’allait pas se limiter au temps d’activité salariée strictement liée à l’activité de production mais investir également par exemple les pauses repas et la consommation. Aujourd’hui nous en sommes à un capitalisme 24h/24. Même si la réalité n’a pas pris tout à fait la tournure décrite dans le film, nous n’en sommes pas si loin. Au début de la scène qui ne figure pas dans l’extrait ci-dessous, Chaplin préfigure le vendeur robotisé. La présentation de la machine nourricière au directeur de l’usine est en effet faite par une voix enregistrée sur disque. On notera également que la prolétarisation touche aussi les ingénieurs eux-mêmes, incapables de penser la machine qu’ils ont construite et surtout pour qui ils l’on construite.

J’ai cherché un équivalent contemporain de cette scène de prise en charge de gestes quotidiens nourriciers. Je vous propose le texte d’Eric Sadin, extrait de l’entrée en matière de son livre La vie algorithmique qui n’est pas un livre de fiction :
«En gagnant votre cuisine, vous sentez qu’un thé Earl Grey a été préparé en concordance avec votre humeur, à la différence du café arabica servi la veille. La composition suggérée du petit déjeuner du jour s’affiche en lettres à diodes électroluminescentes incorporées à la surface de votre réfrigérateur: 2 BISCOTTES + MARGARINE + CONFITURE GROSEILLE + JUS DE GRENADE + 3 FIGUES SÉCHÉES. Un premier rayon de soleil apparaît: un bref réflexe de satisfaction est capté par le logiciel d’interprétation émotionnelle relié à la lentille vidéo amovible/panoscopique de la pièce, information aussitôt transmise sur le serveur de votre psy traitant. Vous vous alimentez simultanément à la lecture de nouvelles qui défilent page après page sur votre tablette d’après vos préférences préenregistrées, l’historique évolutif de vos navigations et votre niveau d’attention mesuré via le senseur tactile.
Une annonce sonore vous avertit qu’il est temps de vous vêtir, vous rejoignez à grands pas votre dressing room. Plusieurs associations combinatoires visuelles jugées appropriées s’exposent sur votre mur-pixels: par formulation vocale vous stoppez l’une d’elles que vous suivez des pieds à la tête. Vous enfilez votre manteau cachemire, passez la porte d’entrée qui se referme à triple tour dès le seuil franchi par signalement photoélectrique de votre passage. Le dispositif a déjà prévenu l’ascenseur dans lequel vous pénétrez à l’instant vous conduisant de lui-même grâce à sa connaissance intégrée de vos habitudes à vitesse optimale vers le rez-de-chaussée ».
Eric Sadin : La vie algorithmique/Critique de la raison numérique Editions L’échappée pages 12-13
Depuis Les temps modernes (1936), presque un siècle s’est écoulé et notre condition est devenue post-moderne, laissant la place à un capitalisme consumériste dans lequel des machines ont fait à notre place qui la vaisselle qui le linge, qui les additions et soustraction de la caissière de plus en plus remplacée par le client lui-même alors que le gain de temps est livré aux marchands de «temps de cerveaux disponible». Et pendant que nous nous reposions sur les lauriers des trente glorieuses s’opérait une invisible révolution qui allait procéder à leur destruction : la révolution numérique. Contrairement à ce que l’on entend encore, certes de moins en moins, nous ne sommes pas entrés dans une ère post-industrielle mais hyperindustrielle. On se fait souvent une idée fausse de la machinerie et de la mécanisation en l’association à l’énergie de la vapeur. C’est extrapolable aux technologies d’aujourd’hui. Écrivant ces lignes, je m’aperçois que le logiciel de traitement de texte prétend connaître avant moi qui tape les lettres sur mon clavier quel est le mot qui va venir puisqu’il anticipe son écriture. Je m’amuse souvent à déjouer ses pronostics.
Bernard Stiegler :
«Ce ne sont pas seulement les savoir-faire qui sont détruits par la grammatisation industrielle -au service de laquelle les savoirs théoriques sont soumis. Les savoir-vivre sont eux-aussi liquidés par des processus de captation de l’attention qui reconfigurent en les standardisant les patterns comportementaux.
C’est alors le consommateur qui est privé de tout rôle inventif, et il ne transmet plus aucun savoir-vivre à ses descendants pas plus qu’il ne reçoit ceux de ses ascendants puisqu’il est au contraire contraint de les abandonner pour s’adapter à ceux que le marketing conçoit avec l’aide des sciences sociales et cognitives – le neuromarketing étant le stade le plus avancé de cette dimension de la prolétarisation »
Bernard Stiegler Etats de choc Bêtise et savoir au XXIème siècle pages 221-222
Il existe une double tendance. D’une part le marketing colonise nos désirs. De l’autre, des sociétés de service prennent en charge l’organisation de nos vies, il suffit de voir le succès du coaching en tout genre. Je m’étais intéressé un temps au maternage technologique avec le lit pour bébé «intelligent» capable de déclencher le bercement de l’enfant au moindre de ses cris sans intervention humaine ou le lapin lecteur d’histoires à la place des adultes. Dans son texte Qu’est ce que les lumières, Emmanuel Kant écrit :
«La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux.»
Emmanuel Kant : Qu’est-ce que les Lumières (en ligne)
La question bien sûr n’est pas de refuser de l’aide, ou de ne pas se servir des technologies, il convient simplement de les interroger ou de les distinguer selon qu’elles renforcent ou maintiennent une infantilisation ou selon qu’elles favorisent la préservation du maximum d’autonomie, qu’elles soient aliénantes ou libératrices.
Eric Sadin :
«Les oscillations du corps sont interceptées de façon privilégiée via les smartphones et autres montres ou bracelets connectés équipés de capteurs, qui mesurent la température, la tension, le taux de diabète, de degré d’hydratation, la qualité du sommeil, autant d’informations susceptibles d’être analysées en tant réel par des médecins traitants ou des unités médicales. Quelques exemples emblématiques témoignent de ce mouvement expansif de mise au point de protocoles apposés à même la peau»
De tels dispositifs existent déjà et il n’est pas sûr que l’idée même de médecin traitant perdure, ils sont eux-même prolétarisés, les diagnostics et les traitements automatisés. Les données ne nous appartiennent d’ailleurs pas pas plus que ne nous appartiennent les relevés de gaz, d’électricité ou d’eau dits «intelligents». Ce n’est pas l’individu qui prend soin de lui – certes avec la compétence du médecin en traitant la maladie comme une crise passagère, le soin est délégué à des machines en permanence. Cela déborde le cadre médical.
«une application reliée à une paire de chaussures de sport peut, en fonction de résultats suggérer des compléments alimentaires ou un séjour de repos, ou informer une compagnie d’assurance ou un cabinet de recrutement ».
Eric Sadin : La vie algorithmique/Critique de la raison numérique Editions L’échappée pages 88-89
La vie est ramenée à ses dimensions quantifiables et livrée à des sociétés de service.
On ne se rend pas compte de tout ce que l’on peut déléguer à des logiciels. Par exemple, remplacer un journaliste sportif :
«Un exemple extrême des changements à grande vitesse qui se préparent concerne la rédaction automatique d’articles de journaux à partir de données structurées. Une petite poignée de start-up – la plus connue est Narrative Sciences – a reconnu l’existence d’un marché potentiel né des progrès du traitement de texte par algorithmes en combinaison avec la disponibilité toujours plus grande de données numériques brutes. Des reportages sportifs, par exemple peuvent très bien être générés par de beaux procédés  à partir de données sur le déroulement du jeu, les participants au jeu, les statistiques, les décisions des arbitres, données préparées par des services spécialisés et disponibles dans des formats standardisés.
Le résultat n’est pas plus mauvais que celui obtenu par un journaliste sportif moyen qui élabore son article à partir des mêmes données. »
Frank Rieger Pour une socialisation des dividendes de l’automatisation
Mais cela vaut pour les ingénieurs, les avocats, les médecins tout autant. Alan Greenspann, président de la Réserve fédérale américaine jusque peu de temps avant l’éclatement de la crise des subprimes fait pour Bernard Stiegler figure de parangon du prolétaire contemporain. La prolétarisation va en effet encore plus loin que l’automatisation de l’utilisation d’une parcelle des capacités de notre cerveau. La question ne touche pas seulement des savoirs pratiques intellectuels, les technosciences, elle touche aussi les savoirs conceptuels.
Bernard Stiegler :
«[Les savoirs conceptuels] ce sont des savoirs soumis à ce que l’on appelle la «critique des pairs», c’est à dire formulés par des ensembles de règles explicites et débattues par les pairs qui partagent ces savoirs – qui se traduisent, dans les cas les plus formels, comme en mathématiques ou en physique mathématique, par des théorèmes ou des formulations algébriques. Le savoir économique, par exemple, est un savoir formel.
Un tel savoir formalisé peut-être traduit en séquences algorithmiques et le modèle théorique qu’il incarne peut devenir un système dynamique automatisé – transformant des input en output. Mais une telle formalisation peut-être tout aussi bien une destruction de ce savoir qui, amputé de toute fonction critique, devient un dogme, c’est à dire un système fermé, et tout le contraire d’un savoir, qui est par essence ouvert. C’est précisément ce que nous vivons en ce moment à travers le développement anarchique et sauvage (c’est à dire ultra-libéral) d’une numérisation très mal comprise dont nous libérons les potentiels extrêmement toxiques du pharmakon qu’est la technologie numérique, au lieu d’en cultiver et d’en partager les potentialités épistémiques nouvelles et inouïes.
Ainsi quand Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine de 1987 à 2006, explique, le 23 octobre 2008, devant une commission du Congrès américain, et à propos de la crise des subprimes que s’il n’a rien vu venir, c’est parce que tout passait par des machines automatisées et, lorsqu’il plaide pour sa défense qu’il ne pouvait donc en aucune façon prévenir la calamité qui s’est concrétisée en septembre 2008, il prend acte du fait qu’il a perdu tout savoir économique, et qu’il déclare que c’est sur cette base extrêmement périlleuse que la finance mondiale spécule à la vitesse de la lumière. En vérité, Greenspan se décrit ainsi comme un prolétaire d’un nouveau genre.
Ce prolétaire qu’est devenu au cours de ces années le président de la Réserve fédérale, gestionnaire d’un dogme automatique et aveugle, avait sans doute un «salaire» de quelques millions de dollars, mais n’ayant plus de savoir formel, ce salarié avait lui aussi perdu son travail, car un travail est toujours un savoir, et réciproquement, mettre en œuvre un savoir, c’est toujours travailler (…).
Bernard Stiegler : l’emploi est mort, vive le travail! Entretien avec Ariel Kyrou. Editions Mille et une nuits. Version e-book
Ainsi,nous sommes dans un phénomène massif de perte de savoirs et de mémoire qui n’est pas seulement le fait des plus âgés, car il touche aussi bien les petits pouces et poucettes qui n’apprennent semble-t-il même plus à mémoriser. Tout cela rend bête. Cette perte massive de savoirs produit une perte de saveurs – les deux mots ont la même racine, rend la vie insipide et l’homme étranger à lui même. Fremd/étranger, –  la traduction française ne rend pas toujours la notion d’étranger, notamment en traduisant Entfremdung par aliénation. Fremd = étranger : à soi et à l’autre, sans attache, dépossédé de soi. Tout comme est Fremd aussi l’effet – permanent – de l’extériorisation machinique. «Étranger je suis venu, étranger je repars», c’est à dire je continue à être. Comme l’expliquait Elfriede Jelinek.
Cette dictature du prolétariat est la cause du désespoir contemporain. Elle n’est pas fatale à condition de nous engager, nous explique Bernard Stiegler, dans un processus de déprolétarisation et de désautomatisation qui utilise les mêmes techniques pharmacologiques en transformant les poisons en remèdes. (Cf Bernard Stiegler La société automatique/ 1. L’avenir du travail Fayard)
La déprolétarisation ou la barbarie.
Précédentes (Re)Lectures de MarxEngels :
  1. Le(s) spectre(s)
  2. Marx à l’envers, Marx à l’endroit
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Heiner Müller : Transitraum (2) La machine à écrire

La machine à écrire de Heiner Müller

La machine à écrire de Heiner Müller

Dans le premier épisode de la série Transitraum, j’avais évoqué la présence dans la bibliothèque du pupitre,pour écrire debout d’une main avec tout son corps, et de la machine à écrire devant laquelle l’auteur est assis pour y taper de ses deux mains. Mais, l’atelier de l’écrivain contrairement à celui du peintre ne s’expose pas ou peu.
«Depuis l’invention de l’imprimerie, le geste qui donne naissance au texte est invisible. La composition typographique efface le coup de crayon, les liés et les déliés de la plume, la police utilisée sur la machine à écrire ou le traitement de texte…Cet effacement implique une perte de mémoire, une mise sous silence de l’atelier de l’écrivain. On ne voit plus ses mains à l’œuvre. La disparition du charnel contribue à idéaliser l’écrit, à renforcer son abstraction, à lui donner une sorte d’intemporalité déconnectée des contingences techniques inhérentes à sa production. C’est un paradoxe parce que le mot écrire du latin scribo fait directement référence au geste technique de graver tout comme le grec graphein ».
(Thierry Crouzet La mécanique du texte. Publie.net)
Effacement du geste mais aussi souvent effacement des instruments qui le permettent. L’auteur de Hamlet-machine n’a cependant jamais caché ses outils. J’ai décrit aussi dans le chapitre précédent une immense photographie de Brigitte Maria Mayer avec Heiner Müller dans la Villa Aurora à Santa Monica (Los-Angeles), une autre bibliothèque, où Müller mettait la dernière main à sa dernière pièce Germania 3 – Les Spectres du Mort-homme. Je propose dans cet épisode d’y rester encore un moment pour y lire le texte ci-dessous :
«(…) Je suis assis dans la VILLA AURORA, une bibliothèque de 23000 livres avec vue sur le Pacifique entouré d’une civilisation de substances malodorantes, de fastfood (j’ai presque derrière moi ma première allergie de mangeaille), d’ordinateurs plus ou moins intelligents et d’idiots souriants, HAPPINESS IS DUTY/ LE BONHEUR EST UN DEVOIR ; ou comme mon ami Bernd Böhmel de Dresde l’a décrit après son premier voyage à l’ouest : entouré de connards. Avec chaque nouveau texte que je lis, littérature ou journal, grandit la résistance de ma main qui écrit, droite ou gauche ne fait pas de différence, et c’est un réflexe allemand, dont je ne peux rendre responsable le soleil californien, contre les signaux troubles qui sortent des circonvolutions de mon cerveau. MERE JE NE PEUX PLUS CHANTER/ LES DESIRS DE MON COEUR FUMENT COMME DES MECHES ALLUMEES (Maïakovski)
Seule ma vieille machine à écrire, qui sans émotion et sans comprendre reproduit ce que je j’y tape, me sauve du mutisme.
Le théâtre quand il vit est une vieille machine à écrire, quand il est bon, avec un ruban de couleur troué, dans les trous habitent les spectateurs et parfois ça criaille, alors la critique se réjouit.(…)»
Heiner Müller : STÖRUNG DES SINNZUSAMMENHANGS Der Dramatiker Heiner Müller gratulierte zu Jubiläum der Volksbühne aus dem fernen Kalifornien. (Dislocation des relations de sens. Le dramaturge Heiner Müller congratule la Volksbühne pour son jubilé depuis la lointaine Californie)Heiner Müller Werke 8 Schriften) page 493. Traduction Bernard Umbrecht
Le texte est extrait d’une lettre aux dirigeants de la Volksbühne parue dans la Berliner Zeitung le 2 janvier 1995 pour les 80 ans du théâtre. Heiner Müller s’y décrit tel Saint Jérôme en son étude  dans un lieu à la fois organisé pour le travail – une imposante bibliothèque- et ouvert aux vents du monde, un monde peu encourageant peuplé d’idiots souriants dissertant sur Kant comme des bacheliers sur le bonheur. La main qui écrit, droite ou gauche, résiste aux signaux que lui envoie le cerveau et dont l’origine est désignée comme allemande alors que la parole devient muette. Müller était gaucher mais un instituteur ami de son père lui avait appris à écrire de la main droite. Il était en fait ambidextre. La main lâche, n’obéit plus à la tête. On trouve en écho à ce texte un poème, l’un des tout derniers écrits par Müller :
FIN DE L’ÉCRITURE MANUSCRITE
Depuis peu quand je veux noter quelque chose par écrit
Une phrase, un poème, une maxime
Ma main s’oppose à la contrainte d’écrire
(A laquelle ma tête veut la soumettre)
L’écriture devient illisible Seule la machine à écrire
Me maintient éloigné du gouffre du mutisme
Qui est le protagoniste de mon avenir
(Heiner Müller Ende der Handcshrift in Warten auf der Gegenschräge/Gesammelte Gedichte Suhrkamp. Page 380. Traduction Bernard Umbrecht )
Quelque chose dysfonctionne entre la tête et la main. «Il serait de peu d’importance que diminue le rôle de cet organe de fortune qu’est la main, écrit André Leroi-Gourhan, si tout ne montrait pas que son activité est étroitement solidaire de l’équilibre des territoires cérébraux qui l’intéressent». Il y a un problème de régression de la main estime l’ethnologue français dans son célèbre Le geste et la parole qu’on trouve en traduction allemande dans la bibliothèque du dramaturge sous le titre Hand und Wort (Suhrkamp 1984).
«Un des résultats de l’étude simultanée de l’homme sous les angles de la biologie et de l’ethnologie est de montrer le caractère inséparable de l’activité motrice (dont la main est l’agent le plus parfait) et de l’activité verbale. Il n’existe pas deux faits typiquement humains dont l’un serait la technique et l’autre le langage, mais un seul phénomène mental, fondé neurologiquement sur des territoires connexes et exprimé conjointement par le corps et par le son. »
(André Leroi-Gourhan Le geste et la parole II La mémoire et les rythmes Albin Michel 1964 page 260)
Leroi-Gourhan a pensé à la possibilité d’une disparition de l’écriture au profit d’une parole transcrite par ordinateur. Müller met en relation la résistance de la main et le mutisme, dans le premier texte par le biais d’une citation de Maïakovski extraite du Nuage en pantalon, et, dans le poème, sans intermédiaire mais en relation avec la mort, c’est du moins ainsi que j’interprète l’expression «gouffre du mutisme». Il reste pour sauver du mutisme une autre activité, elle aussi manuelle mais différente de l’écriture manuscrite, l’écriture à la machine. Machine sur laquelle on tape, le plus souvent des deux mains avec un nombre de doigts variables selon les auteurs. Le corps s’investit aussi mais autrement. Müller avait conscience de la différence entre l’écriture tapuscrite et l’écriture manuscrite. Décrivant ce qui le différencie de Ernst Jünger à qui il avait rendu visite, Heiner Müller déclare dans son autobiographie : «Une autre différence tient tout simplement dans le fait que j’écris avec une machine et Jünger avec une plume. Je ne peux plus écrire à la main sauf des notes. Cela, la technologie, a naturellement des effets sur la forme, sur la manière d’écrire».
«Notre outil d’écriture participe de nos pensées» commente Nietzsche après avoir fait venir du Danemark une machine à écrire dont toutefois la frappe n’était pas encore visible immédiatement. Il faudra attendre un fabricant d’armes et de machine à coudre pour mettre au point l’outil que les jeunes générations ne connaissent plus mais qui les fascine toujours quand on leur en montre un. «Friedrich Kittler insiste à juste titre, écrit Catherine Violet, sur le fait que la machine à écrire est le premier outil qui dissocie, dès la phase de production le corps du scripteur et le support du texte». Il ne s’agit pas ici bien sûr de dactylographie mais d’écriture directe à la machine.
« L’écriture à la machine élimine les mouvements expressifs de l’écriture manuscrite, les traces graphiques des impulsions scripturales. Bien que soumise à des contraintes à priori très strictes – dont les principaux paramètres sont la direction horizontale de l’écriture (en principe fixe, mais qui peut être débrayée, notamment en fin de page), les marges et l’interlignage (mobiles) -, la gestion de l’espace graphique laisse cependant au scripteur une part d‟initiative, de jeu, voire de transgression de ces paramètres ».
Catherine Viollet : Ecriture mécanique, espaces de frappe. Quelques préalables à une sémiologie
du dactylogramme. Genesis, Wiley-Blackwell, 1997.<halshs-00079732>
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00079732/document
Néanmoins même les transgressions n’offrent que des possibilités limitées. L’écriture à la machine est plus pauvre. Lorsque l’on examine un manuscrit de Heiner Müller souvent fait à la fois d’écriture manuelle et d’écriture tapuscrite, on a l’impression d’un champ de bataille. La mise en espace théâtrale de l’écriture est surtout le fait de l’écriture cursive, non de celle à la machine, je parle évidemment d’un travail en chantier avant la frappe finale dactylographiée. L’écriture en train de se faire est un théâtre. Müller y fait parfois entrer une foule de personnages, de lectures, de mots clés avec l’intention de varier les approches, les points de vue. Mais la théatrographie müllerienne fera l’objet ultérieurement d’un texte à part.
Dans plusieurs poèmes et dans des textes de théâtre, la machine à écrire est présente. Pour les poèmes, je pense à AUTOPORTRAIT DEUX HEURES DU MATIN où elle est en attente entre la lecture d’un roman policier sans surprise ou d’un texte mal écrit dans un journal et la feuille blanche qui y est insérée ou à cet autre sans titre qui commence ainsi : «Devant ma machine à écrire ton visage». Dans la lettre à la Volksbühne ci-dessus, la machine se confond avec le théâtre. L’interactivité entre l’œuvre et les spectateurs passent par les trous du ruban comme s’ils figuraient l’écartement du rideau de scène.
La machine à écrire n’est pas seulement un instrument technique, elle est aussi une métaphore. Quand «La Remington remplace le Mauser » comme le dit Staline dans Germania 3 ou quand l’interprète d’ Hamlet dit « Je suis la machine à écrire »dans Hamlet-machine.
Le sujet n’est pas épuisé. A peine effleuré.
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Frank Rieger : « Nous nous désemployons »

J’ai déjà attiré l’attention sur les réflexions à propos de l’automatisation et des automates, ici guerriers, de Frank Rieger. Dans un nouvel article de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, il s’interroge sur l’avenir du travail au lendemain de la grand-messe de Davos où les moulins à prière de la pensée magique ont fait croire que les emplois nouveaux suivront comme à chaque fois dans l’histoire la révolution numérique avec la création de nouveaux métiers.
«L’erreur de cette naïve projection du passé dans le futur repose sur une méconnaissance de la qualité et de la dynamique de la vague technologique à venir. Autrefois, il s’agissait du remplacement du travail corporel qui en partie l’a été par du travail intellectuel, notamment en activités de service, de bureau et d’administration. Ce dont il s’agit maintenant est de rendre l’homme superflu partout où seule une petite partie de la capacité de son cerveau est nécessaire. Les activités dans lesquelles l’homme devant l’écran peut être remplacé par un logiciel, sont étonnamment nombreuses. Des niveaux entiers dans le domaine du management, de la logistique et du controlling, ceux qui saisissent, assemblent, analysent et transmettent des données deviennent par la digitalisation des processus économiques redondants. C’est dans les bureaux et l’administration que les visiteurs de Davos voient disparaître le plus d’emplois humains».
Frank Rieger utilise le mot Arbeit qui désigne à la fois le travail et l’emploi. Pour éviter de les confondre, car il ne faudrait pas les confondre, j’utilise le terme emploi, lui-même parle de job ou d’activité pour gagner sa vie. Aussi ai-je traduit son titre Wir schaffen uns ab par nous nous désemployons. Bien sûr, le titre joue aussi avec le célèbre slogan d’Angela Merkel, wir schaffen das = nous y arriverons (Podemos).
«Pour des produits vendus dans un magasin moderne en ligne, il n’y a plus besoin d’êtres humains qui évaluent les stocks, établissent des statistiques de ventes, font des prévisions, gèrent l’approvisionnement, optimisent l’entreposage. Tout cela, un logiciel le fait, il n’a même pas besoin d’être très sophistiqué. Des logiciels de reconnaissances vocales prennent en dictée, des traductions de routine sont dans le meilleur des cas encore relues pour correction par des humains.
Selon des études scientifiques, dans vingt ans, près de la moitié des activités existantes aujourd’hui ne serviront plus à gagner sa vie. L’optimisme selon lequel dans le même temps se créeront suffisamment de nouveaux emplois suffisamment bien payés relève plus de la croyance au dogme que d’un point de vue scientifiquement fondé ne serait-ce que parce que les individus ne sont pas programmables mais doivent acquérir des capacités par la formation. Dans le même temps, un chambardement du marché du travail est en cours qui répond au rêve des optimiseurs de profits néolibéraux : l’accélération de la fin de l’emploi durable. Dans les pays de la «libéralisation» et de la «flexibilisation» du marché du travail seule une infime partie des nouveaux jobs est encore un emploi sur la durée avec des cotisations sociales et un salaire raisonnable. Le salarié optimisé de l’avenir sera employé un laps de temps aussi court que possible, il prend lui-même en charge sa formation continue et c’est sur lui que sont transférés les risques économiques.
Les jeunes générations sont les plus particulièrement touchées, qui d’abord sautent de stage en stage et plus tard s’efforceront de garder le tête au-dessus de l’eau dans un patchwork de temps partiel, de contrats de projets à durée limitée et de pseudo auto entrepreneuriat. (…) »
Au moment où je traduisais le texte que vous venez de lire, j’apprenais que près de chez moi, une entreprise annonce la suppression de 110 emplois. Dans le communiqué, la direction précise : «le projet comprend un programme d’investissement visant à renforcer l’optimisation et l’automatisation de la production, une simplification de l’organisation du site, des contributions des collaborateurs à la baisse des coûts salariaux».
Retour à l’article. Entièrement ignorée à Davos, selon l’auteur, a été la mécanisation et l’automatisation de l’agriculture dans le monde. Il en vient aux effets sociaux de la révolution de l’automatisation.qui ne touche d’ailleurs pas seulement la question de l’emploi mais bien d’autres aspects de la vie quotidienne avec l’Internet des objets.
«Si l’on considère les effets sociaux de l’automatisation, on obtient une image qui remet en question les fondements des démocraties. Le seul moyen de production effectif restant est le capital. Qui investit dans les machines modernes et dans les logiciels efface dans le système actuel la survaleur (plus-value) de leur productivité. Moins les hommes participent financièrement à la création de valeur moins ils pourront encore acheter les marchandises que les machines produisent. Dans le même temps, ils sont privés de la possibilité de participer à la vie sociale. Ils perdent collectivement le pouvoir d’articuler et de défendre leurs intérêts. La concentration de moyens financiers en peu de mains atteint déjà des niveaux à couper le souffle. L’écart entre les profits des entreprises et les salaires ne cesse irrésistiblement de se creuser depuis le changement millénaire.
Les prochaines vagues technologiques vont accélérer les inégalités, les approfondir et les consolider. A Davos, les représentants du sommet de la pyramide des inégalités ont réagi d’un air plutôt indigné lorsque précisément le vice-président des États-Unis, Joe Biden, a mis cette question manifeste à l’ordre du jour. L’appauvrissement et la disparition des couches moyennes aux Etats-Unis et la disparition de la croyance dans les chances de réussite et dans les perspectives d’avenir sont la raison de l’érosion du système politique outre-atlantique. Les conséquences ne peuvent plus être ignorées plus longtemps mais à Davos on ne voulait pas entrer dans les détails. Car dans la luxueuse enclave suisse, il est de tradition de ne pas s’interroger su les prémisses de l’ordre économique actuel.(…). La vitesse des transformations par le développement technologique est telle que les systèmes sociaux de sécurité seront dépassés. Même si à terme de nouveaux jobs seront créés, il y aura jusque là des périodes où des centaines de milliers voire des millions de personnes ne trouveront pas preneur pour leurs capacités, leur expérience ou leur talent (…)».
Source en allemand :
Frank Rieger, né en 1971, est directeur technique d’une entreprise de sécurité informatique. Il est, depuis 1990, l’un des porte-paroles du Chaos Computer Club. Il est l’auteur de plusieurs livres avec Constanze Kurz dont le dernier : Arbeitsfrei : Eine Entdeckungsreise zu den Maschinen, die uns ersetzen (Désemployé – A la découverte des machines qui nous remplacent) Riemann I.Bertelsmann Vlg
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Les gestes de l’Etat d’exception

Relecture de Grand’peur et misère du IIIème Reich. Dans sa pièce, Bertolt Brecht décrit minutieusement la dégradation de la pensée libérale en soumission à l’autoritarisme et à la dictature ainsi que la mécanique de la peur et du mensonge que l’état d’exception installe dans toutes les couches de la population, détruisant la démocratie de l’intérieur.

Voisins vigilants

1. Proposition d’écriture de la webassociation des auteurs : L’Etat de sécurité

Dans un remarquable article paru ce mois de décembre, le philosophe italien Giorgio Agamben met en garde contre l’apparition d’un « Etat de sécurité » en France suite aux attentats du 13 novembre 2015. Il définit cet Etat ainsi :
Maintien d’un état de peur généralisé, dépolitisation des citoyens, renoncement à toute certitude du droit : voilà trois caractères de l’Etat de sécurité, qui ont de quoi troubler les esprits. Car cela signifie, d’une part, que l’Etat de sécurité dans lequel nous sommes en train de glisser fait le contraire de ce qu’il promet, puisque – si sécurité veut dire absence de souci (sine cura) – il entretient, en revanche, la peur et la terreur. L’Etat de sécurité est, d’autre part, un Etat policier, car, par l’éclipse du pouvoir judiciaire, il généralise la marge discrétionnaire de la police qui, dans un état d’urgence devenu normal, agit de plus en plus en souverain.
Suite à la dissémination de décembre sur l’état d’urgence, nous continuerons donc à interroger et surtout à critiquer la situation présente sous la forme de textes concernant différents aspects de la politique sécuritaire mise en place par le gouvernement actuel, visiblement désireux de satisfaire les 30% d’électeurs FN. Déchéance de la nationalité et état d’urgence inscrits dans la Constitution, assignations à résidence (plus de 360 personnes depuis le 13 novembre, de façon totalement arbitraire), perquisitions violentes: qu’avons-nous à écrire et à transmettre face à ce nouvel ordre policier ?

2. Brecht en 1935 :

«Camarades, les explications sont essentielles»

Dans une version de travail de son adresse au Premier congrès international pour la défense de la culture, Brecht s’efforçait d’expliquer que quel que soit le talent des écrivains pour décrire les atrocités, cela ne suffit pas, il en faut l’intelligence. Et nous ne sommes qu’en 1935, le nazisme n’a pas encore donnée toute sa mesure. Croire résoudre l’énigme de la barbarie en répondant que la barbarie, ben ça vient de la barbarie ne fait évidemment rien avancer si ce n’est la barbarie.

3. Conférence sur l’espace Schengen

Au buffet de la gare. A travers la baie vitrée une patrouille policière suivie d’une patrouille militaire.
Moi au conférencier : L’enjeu est l’équilibre entre sécurités et libertés. Quelles sont les forces qui en Europe poussent au déséquilibre, à un Frontex de plus en plus policier et militarisé ?
Le professeur d’université : La question est politique et ne relève pas du savoir universitaire.
Un auditeur me tapote sur l’épaule pour que je lui tende l’oreille :
J’espère que vous avez compris que le curseur n’est plus le même.
Peut-être que bientôt ce sera : « j’espère que vous avez compris que nous ne tolérerons plus ce genre de questions »

4. La leçon de l’histoire

Dans le texte cité plus haut, Giorgio Agamben fait une référence forte à l’Allemagne des années 1930 :
«Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence serait un bouclier pour la démocratie.
Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire.
Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué. Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues».

5. Relecture de Grand’peur et misère du IIIème Reich (Brecht)

Brecht, dans sa pièce Grand-peur et misère du IIIème Reich, décrit minutieusement la dégradation de la pensée libérale en soumission à l’autoritarisme et à la dictature entre 1935, date de la première scène, le jour de l’arrivée au pouvoir légal de Hitler, et le 13 mars 1938 date de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, annexion approuvée par 99 % de la population. 99% avait été envisagé comme appellation de la pièce. C’est d’ailleurs sous ce titre que 8 tableaux mis en scène par Slatan Dudow ont été présentées à Paris en 1938. Walter Benjamin y avait assisté.
Brecht passe en revue élément par élément une pseudo communauté allemande construite sur la peur dans un rapport avec les préparatifs de guerre.
                                                                                                                               «…alors nous avons décidé
De regarder autour de nous : quelle sorte de peuple, consistant en quelle sorte d’hommes
Et dans quel état, avec quelles sortes de pensées,
Il appellera sous son drapeau. Nous avons organisé une revue militaire ».
Suivent 27 scènes dûment datées et localisées dans différentes régions de l’Allemagne.
Dans la première, deux officiers SS ivres de la victoire de leur chef sortent dans la rue à la recherche d’une communauté introuvable et d’un ennemi qui l’est tout autant. Pris de panique, ils finissent par tirer sur un vieil homme.
Ces scènes de la vie quotidiennes sont élaborées à partir de scènes réelles mais elles n’en sont pas un décalque. Elles décrivent la «gestique» produite par l’état d’exception et qui en retour conforte la dictature. Brecht s’intéresse aux attitudes élémentaires de la vie : la peur, la défiance, la déchéance de droits, le doute, le mutisme rassemblés dans une sorte de table périodique des éléments, une table des gestes. Tous les groupes de population y passent : ouvriers, paysans, prisonniers de camp, SA, SS, juristes, médecins, ménagères, universitaires, physiciens, élèves etc à l’exception des politiques, représentants de l’industrie et de la grand bourgeoisie. Peut-être aurait-il fallu montrer leurs peurs également. Car les pouvoirs aussi ont peur.
Examinons trois scènes un peu plus en détail.
«A LA RECHERCHE DU BON DROIT
Et voici messieurs les juges. La crapule
Leur a dit : est le droit
Ce qui est utile au peuple allemand
Ils dirent : mais ce bon droit comment le connaître ?
Ils devront donc siéger pour dire le droit
Jusqu’à ce que l’ensemble du peuple allemand soit en tôle»
(Traduction modifiée par mes soins)
Un juge doit se prononcer sur le délit de trois cambrioleurs. Les voleurs sont membres de la SA, le propriétaire de la bijouterie est juif. Il avait engagé un chômeur pour déblayer la neige devant sa boutique. Le propriétaire de l’immeuble souhaite récupérer la boutique, il est nazi mais aussi débiteur du bijoutier lequel a un associé aryen qui a ses entrées à la SA. Brecht s’amuse à embrouiller le juge qui consulte tous azimut pour trouver la réponse à son dilemme : quel est le bon droit ? Bien entendu aucun «ami» ne souhaite être impliqué dans le jugement.
«Je décide ceci ou je décide cela, ce qu’on exige de moi. Mais je dois tout de même savoir ce que l’on exige de moi. Si on ne sait pas cela il n’y a plus de justice».
Ce n’est pas tant la soumission à l’autorité qui lui pose un problème que l’incertitude dans laquelle il se trouve de ne pas savoir ce qu’elle attend de lui. Le juge a failli devoir prononcer son verdict depuis le banc des accusés tant le tribunal est bondé. Il se rend au Palais. Au lieu de la serviette contenant l’acte d’accusation, il emporte sous le bras, son … carnet d’adresses.
Pas de doute, c’est bien du théâtre
Sont détruits les liens familiaux et conjugaux. Dans La femme juive, une épouse s’apprête à quitter son mari pour ne pas nuire à sa carrière de médecin. Après avoir organisé la vie de son époux sans elle, nous assistons à la préparation mentale de leur dernier entretien, puis à l’entretien lui-même qui en est la dénégation.
Les relations humaines sont empoisonnées. Le tableau L’espion montre un couple assailli par le doute que leur fils pourrait les dénoncer. Ayant entendu son père tenir des propos irrévérencieux envers le régime, le fils reçoit quelques pfennigs pour sortir s’acheter quelque friandise. Comme il tarde à revenir, le soupçon s’installe. Le retour de l’enfant assurant avoir été acheter une tablette de chocolat et n’avoir rien fait d’autre ne rassure pas ses parents. Le soupçon ? « Mais au fond le soupçon n’est-ce pas déjà une certitude ? » est-il dit ailleurs.
«Chaque élève est un espion. Ils n’ont pas besoin
De savoir ce qu’il en est de la terre et du ciel
Mais de qui sait quoi sur qui.»
(Traduction modifiée par mes soins)
De nombreuses scènes ont pour lieu un appartement ou un coin d’appartement comme la cuisine. Mais personne n’est chez soi. Il n’y a plus d’intérieur ni d’extérieur, de privé et de public. Quand l’espion n’est pas physiquement présent à l’intérieur, c’est comme si les murs avaient des oreilles. Aujourd’hui avec l’intrusion légale de la police dans nos ordinateurs la question ne se pose plus en termes d’hypothèse – c’est comme si – mais de possibilité réelle. Faites place au ministre des services de renseignement et du contournement de la justice !
Dans Grand’peur et misère du IIIème Reich, Brecht essaye de montrer comment ça commence une dictature. C’est une pièce à lire plus encore aujourd’hui qu’hier. Brecht le considérait ainsi lui-même. Le titre est quelque peu mystérieux en allemand aussi bien qu’en français. Furcht und Elend des Dritten Reiches. Brecht préfère le mot Furcht à celui de Angst. Furcht désigne la peur quand elle a un objet justifiant la crainte. Angst est une peur plus diffuse. Le titre s’inspire de Balzac Glanz und Elend der Kurtisanen (Splendeurs et misères des courtisanes). Le mot peur ne soulève pas de difficulté. Mais quel rapport y a-t-il entre la peur et la misère ? Brecht conclut un essai sur le fascisme intitulé Grand-peur et misère du IIIème Reich avec la phrase suivante : «Est-ce que seule la misère triomphera de la grand-peur ?» (BB : Ecrits sur la politique et la société).
Ayant pointé la question je la laisse en suspend faute de réponse.

6. « Eriger le mensonge en ordre universel » (Kafka , Le procès)

Walter Benjamin évoque cette prophétie de Kafka dans son commentaire de la pièce de Brecht après avoir assisté à la Première, à Paris, en 1938.
Chacun de ces courts actes révèle, écrit-il,
« comment toutes les relations humaines sont soumises à la loi du mensonge : mensonge, la déclaration sous serment au tribunal, ; mensonge, la science qui apprend des lois dont l’application est interdite ; mensonge, la question soumise au vote, et mensonges encore les paroles murmurées aux oreilles du mourant ; mensonge quand avec une presse hydraulique on imprime les mots d’adieux d’un couple dans les derniers instants de leur vie commune ; mensonge le masque dont se pare même la compassion quand elle ose donner un dernier signe de vie »
(Walter Benjamin, „Das Land, in dem das Proletariat nicht genannt werden darf“ (Besprechung für Die neue Weltbühne 1938), in: Walter Benjamin, Versuche über Brecht, Frankfurt 1978, S. 49‐53.)
En 1947, après la guerre donc, le dramaturge Max Frisch dira après avoir vu la pièce à Bâle :
«Le plus effrayant et le plus précieux se trouve selon moi dans le fait que Brecht montre où commence la trahison et comment : toujours de manière anodine, imperceptible (…) C’est une poussière de mensonge, de trahison, de peur, juste une petite poussière ».
Il ajoutait que certes nous en connaissons maintenant le dénouement mais nous cherchons comment cela a commencé. D’identiques commencements ne conduisent pas au même dénouement. Il peut y en avoir d’autres. L’état d’exception, on sait où et quand cela commence mais pas où et quand cela finit. Aucun de ceux qui s’apprête à le voter n’en a la moindre idée.

7. «Spectres du fascisme» (Enzo Traverso)

Les spectres du fascisme sont aujourd’hui présents. Ils affleurent dans maints discours sans beaucoup de cohérence et dans un sens ou dans l’autre. Cette présence tous azimuts embrouille plus qu’elle n’éclaire, comme l’explique Enzo Traverso en soulignant les dangers d’un comparatisme primaire. Je retiens cependant, en relation avec mon propos, de son texte le paragraphe suivant :
«Le fascisme du 21ème siècle n’aura pas le visage de Mussolini, Hitler ou Franco, ni -espérons-le celui de la terreur totalitaire, mais il serait faux d’en déduire que nos démocraties ne sont pas en danger. L’évocation rituelle des menaces extérieures qui pèsent sur la démocratie – à commencer par le terrorisme islamique- oublie une leçon fondamentale de l’histoire des fascismes : la démocratie peut-être détruite de l’intérieur».
(Enzo Traverso : Spectres du fascisme. Les métamorphoses des droites radicales en Europe . Revue du Crieur n °1. Mediapart-La découverte

8. « Une peur brechtienne » Patrick Boucheron

Je termine en évoquant le texte qui m’a fait relire Grand-Peur et misère du IIIe Reich et découvrir une nouvelle traduction de Pierre Vesperini, bien meilleure que celle dont nous disposions. J’avais pensé d’abord du même auteur à La vie de Galilée, assigné à résidence par .. l’Inquisition pour avoir dérangé les dogmes établis.
Dans un petit livre sur les usages politiques de la peur, Patrick Boucheron écrit :
«Il est donc politiquement légitime d’avoir peur, non pas des cibles que les gouvernements désignent, mais de ce qui risque d’arriver réellement. Une peur brechtienne, en somme, celle de «Grand-Peur et misère du IIIe Reich», qui décrit, avec une lucidité proprement stupéfiante, non pas la crainte des atrocités, mais cette catastrophe lente à venir qui consiste en la lente et banale subversion des esprits, s’exprimant d’abord sur les scènes d’un langage déréglé. Dès lors, conjurer la peur ne signifie pas l’annuler, ni la tranquilliser, mais la ramener à une lucidité minimale afin de ne pas lui attribuer des noms d’emprunt.
Conjurer la peur, c’est lui donner son objet véritable, qui porte le beau nom de vigilance. Ce qui importe, en tant qu’historien mais aussi que citoyen, c’est bien de déceler dans les politiques de la peur où sont les calculs à l’œuvre.
La notion de peur est donc une pierre de touche pour juger du caractère autoritaire ou non du pouvoir. Car, celui-ci devient véritablement tyrannique dès lors qu’il assigne à l’angoisse de ceux qu’il gouverne des cibles commodes et, si possible, lointaines pour la porter au plus loin des problèmes qui se posent réellement à eux. On connaît la chanson : dès le XVe siècle, les premières sources occidentales décrivent (évidemment pour les stigmatiser) l’arrivée des Bohémiens au cœur des villes ».
Patrick Boucheron, Corey Robin, Renaud Payre, L’exercice de la peur. Usages politiques d’une émotion, Lyon, Presses universitaires de Lyon, coll. « Grands débats : mode d’emploi », 2015, 84 p.
 Bertolt Brecht : Grand’peur et misère du IIIème Reich Reich
Edition annotée avec scènes inédites en français
Traduction française, notes et postface de Pierre Vesperini
L’Arche Editeur
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