Le « gallo-germanisme » de Ludwig Feuerbach et René Schickele

Ludwig Feuerbach. Graphisme : August Weger

 

Le contexte de répression à l’Université et au-delà, dans l’Allemagne des années 1830, frappait ce que l’on pourrait appeler, au vu d’aujourd’hui, l’hegeliano-gauchisme. Elle visait en effet surtout les jeunes hégéliens mécréants en rupture avec le maître. Renversement « de la tête sur les pieds », comme l’on a pu dire, auquel le philosophe Ludwig Feuerbach a fortement contribué. Ce contexte invitait au rapprochement « spirituel » entre la France et l’Allemagne. Il a conduit Karl Marx et Arnold Ruge à créer, à Paris, en 1934, les éphémères Annales franco-allemandes. En 1832, Ludwig Feuerbach publiait à Zürich ses Thèses pour une réforme de la philosophie. L’une d’entre elles n’est pas passée inaperçue de René Schickele. La voici :

„ Wie die Philosophie, so der Philosoph, und umgekehrt: die Eigenschaften des Philosophen, die subjektiven Bedingungen und Elemente der Philosophie sind auch ihre objektiven. Der wahre, der mit dem Leben, dem Menschen identische Philosoph muß gallo-germanischen Geblütes sein. Erschreckt nicht, ihr keuschen Deutschen, über diese Vermischung! Schon Anno 1716 haben diesen Gedanken die Acta Philosophorum ausgesprochen. »Wenn wir die Deutschen und Franzosen gegeneinanderhalten, so haben zwar dieser ihre ingenia mehr Hurtigkeit, jene aber mehr Solidität, und man könnte füglich sagen, das temperamentum Gallico-germanicum schicke sich am besten zur Philosophie, oder ein Kind, welches einen Franzosen zum Vater und eine Deutsche zur Mutter hat, müßte (caeteris paribus) ein gut ingenium philosophicum bekommen.« Ganz richtig; nur müssen wir die Mutter zur Französin, den Vater zum Deutschen machen. Das Herz – das weibliche Prinzip, der Sinn für das Endliche, der Sitz des Materialismus – ist französisch gesinnt; der Kopf – das männliche Prinzip, der Sitz des Idealismus – deutsch. Das Herz revolutioniert, der Kopf reformiert; der Kopf bringt die Dinge zustande, das Herz in Bewegung. Aber nur wo Bewegung, Wallung, Leidenschaft, Blut, Sinnlichkeit, da ist auch Geist. Nur der Esprit Leibniz, sein sanguinisches, materialistisch-idealistisches Prinzip war es, was zuerst die Deutschen aus ihrem philosophischen Pedantismus und Scholastizismus herausriß“.

(Ludwig Feuerbach : Vorläufige Thesen zur Reform der Philosophie )

« La philosophie est à l’image du philosophe, et inversement : les qualités du philosophe, les conditions et éléments subjectifs de la philosophie sont aussi ses conditions et éléments objectifs. Pour être vrai, ne faire qu’un avec la vie et l’homme, le philosophe doit être de sang gallo-germanique. Que l’idée d’un tel métissage ne vous effraie pas, chastes Allemands! Les Acta Philosophorum de 1716 l’évoquent déjà : ’’À comparer Allemands et Français, les uns ont l’esprit plus vif, les autres plus solide, et l’on pourrait dire à propos que le tempérament gallo-germanique se prête le mieux à la philosophie ou bien qu’un enfant ayant pour père un Français et une Allemande pour mère devrait, cæleris paribus1, jouir d’heureuses dispositions philosophiques’’. Tout juste ; il suffit de faire de la mère une Française, et du père un Allemand. Le cœur — le principe féminin, le sens du fini, le siège du matérialisme — est français; la tête — le principe masculin, siège de l’idéalisme -, allemande. Le cœur révolutionne, la tête réforme ; la tête met les choses en ordre, le cœur les met en mouvement. Or, sans le mouvement, l’excitation, la passion, le sang, la sensibilité, point d’esprit. Il fallut attendre L’esprit* de Leibniz et son principe sanguin, à la fois matérialiste et idéaliste, pour que les Allemands fussent arrachés à leur pédanterie philosophique et à leur scolastique. »

1. « Toutes choses étant égales. »
* En français dans le texte

(Ludwig Feuerbach : Thèses provisoires pour une réforme de la philosophie (1842) in Ludwig Feuerbach Pour une réforme de la philosophie Ed. Mille.et.une.nuits 2004. Trad. Yannis Constantinidès pp 54-55)

Ludwig Feuerbach a joué un rôle important dans l’histoire de la philosophie. Il produira un effet « libérateur » sur ses jeunes contemporains, dira Friedrich Engels. Il a posé les bases d’une philosophie matérialiste. Son projet de réforme de la philosophie visait à sortir du fatras spéculatif des abstractions qui étaient pour lui autant de variations de la théologie au profit d’une philosophie de la vie, qui part de la vie telle qu’elle est. Il soulignait le rôle de l’empirie qui permettait à la philosophie de toujours rester jeune. Il fallait « admettre, écrivait-il, que voir est aussi penser et que les instruments des sens sont également les organes de la philosophie ». Pour lui, « le philosophe doit se laisser guider par les sens » et la philosophie commencer par la non-philosophie et les savoirs empiriques.

Le passage cité plus haut est extrait des Thèses provisoire en vue d’une réforme de la philosophie. Il y en a 69. Dans la thèse qui précède celle citée, il souligne la relation entre la tête domaine de la pensée et le cœur qui est celui de l’intuition elle même principe de la vie.

« C’est donc seulement là où l’existence s’unit à l’essence, l’intuition à la pensée, la passivité à l’activité, le principe antiscolastique et sanguin du sensualisme et du matérialisme français au flegme scolastique de la métaphysique allemande que se trouve la vie et la vérité »

René Schickele sur le pont du Rhin

J’ai découvert l’existence de ce texte alors que je travaillais sur René Schickele. Dans son Journal, il avait noté :

„Ich erinnerte ihn daran, daß der Philosoph Feuerbach der Ansicht war, der wahre, der mit dem Leben, dem Menschen einige Philosoph müsse gallo-germanischen Geblüts sein. Das Herz französisch, der Kopf deutsch. (Nebenbei: das gleiche Lied haben alle elsässischen Dichter, große wie kleine, von jeher gesungen.) Der Kopf reformiere, aber das Herz revolutioniere. Nur wo Bewegung, Leidenschaft, Blut, Sinnlichkeit sei, da sei auch Geist. Dem Esprit Leibnizens allein sei es zu danken, daß er als erster versucht habe, die Deutschen aus ihrem Pedantismus und Scholastizismus herauszuführen … Und derselben Ansicht war — Karl Marx… Als Marx daran dachte, eine neue Zeitschrift ins Leben zu rufen, wollte er sie Deutsch-französische Jahrbücher nennen und sie in Straßburg oder der Schweiz erscheinen lassen. …“.

René Schickele : Tagebücher in Werke in drei Bänden Dritter Band p. 1038.

« Je lui ai rappelé que le philosophe Feuerbach était d’avis que le vrai philosophe, celui qui ne faisait qu’un avec l’homme et la vie devait être de sang gallo-germanique. Le cœur français, la tête allemande. (Soit dit en passant : c’est aussi ce qu’ont chanté tous les poètes alsaciens grands et petits). La tête réforme, le cœur révolutionne. Ce n’est que là où il y a du mouvement, de la passion, du sang, de la sensualité, qu’il y a aussi de l’esprit. Nous sommes redevable à l’esprit leibnitzien qui le premier a tenté de sortir les Allemands de leur pédantisme et de leur scolastique… C’était aussi le point de vue de Marx … Lorsque Marx avait envisagé de créer une nouvelle publication, il voulu l’appeler Annales franco-allemandes et la faire paraître à Strasbourg ou en Suisse…. »

René Schickele (1883-1940), citoyen français und deutscher Dichter (poète allemand). Gallischer Geist (esprit français) et poète allemand est né à Obernai, d’une mère « authentiquement française » et d’un père authentiquement « alaman » Il a incarné l’idéal d’un geistiges Elsässertum, d’une alsacianité de l’esprit. Romancier, essayiste et journaliste, européen et pacifiste angoissé, sein Herz trug die Liebe und Weisheit zweier Völker (Son cœur portait l’amour et la sagesse de deux peuples).
L’extrait cité de son Journal porte la date du 15 juin 1932. L’homme dont il parle n’est pas nommé. Il est dit de lui que cet « encore social-démocrate » avait vanté le nationalisme de stricte observance et affirmé avec assurance que la France et l’Allemagne étaient « par nature » étrangères l’une à l’autre et ennemies pour l’éternité. Le rêve de Schickele avait été de faire de l’Alsace le lieu de rencontre du « coeur français » et de « la tête allemande », comme il disait. Peine perdue. Sans doute, pour toujours.

René Schickele fait référence au projet de Marx qui, avec Arnold Ruge, avait créé les éphémères Annales franco-allemandes. Le 8 mars 1843, Arnold Ruge écrit de Dresden à Karl Marx à Cologne :

« Notre projet est encore très protéiforme. Strasbourg, les Français et les Allemands; quelle bonne chose ! »

L’idée d’installer les Annales franco-allemandes à Strasbourg a bel et bien existé mais on peut déduire de la lettre que c’était encore qu’un projet parmi d’autres. Et en même temps une bonne idée. Elle avait été évoquée par Marx lui-même. Plus loin, dans sa lettre, Ruge écrit :

« Je partage tout à fait votre idée sur Strasbourg et les Français, je suis fortement séduit de participer personnellement à cette entremise d’amitié spirituelle entre les deux nations par un organe commun. Le cas échéant, il devrait pouvoir s’y trouver une firme pour cette entreprise. Mon vieux sang vagabond qui toujours me pousse vers le Sud se met en mouvement dès que j’y pense. »

Bruxelles avait été envisagé également comme lieu de la publication ainsi que la Suisse où vivaient en exil Bakounine et le poète Georg Herwegh. Mais ce dernier y fut déclaré persona non grata à Zürich qu’il dut quitter pour Bâle avant de rejoindre lui-aussi Paris en 1845. Strasbourg, Zürich, on pense à l’exil de Georg Büchner. La quête d‘un lieu avait surtout pour fonction d’échapper à la censure. Le texte cité de Feuerbach paraîtra d’ailleurs à Zürich et non dans les Annales allemandes à Dresde. Eugen Ruge a été un grand organisateur de revues. Il avait fondé les Annales de Halle, puis les Annales allemandes dans lesquelles publiait son ami Ludwig Feuerbach. Ces revues avaient eu maille à partir avec la police non seulement de la pensée mais de la police tout court. Le besoin de revues et de réseau était principalement dû au fait que ces protestanto-gauchistes et autres hegeliano-gauchistes aux yeux du pouvoir prussien étaient privés d’accès à l’université.

Dans les années 1830,

« l’absolutisme tardif traite les professeurs d’université de la même façon que les fonctionnaires ou les valets insubordonnés. Ce qui prenait autrefois la forme d’un lien d’affiliation au sein d’une république scientifique autonome, se transforme en une relation juridique de subordination propre au statut des fonctionnaires ». (Cf Bernd Schlüter : Science et raison d’État. Les universités allemandes durant le Vormärz)

En octobre de la même année 1843, après l’interdiction de la Gazette rhénane, Marx, peu avant de partir pour Paris et s’être marié avec Jenny von Westphalen à Kreuznach, écrit à Feuerbach pour appuyer la demande déjà faite par Arnold Ruge d’une collaboration du philosophe aux Annales franco-allemandes. Marx écrit à Feuerbach :

« Vous êtes l’un des premiers écrivains à vous être exprimé sur la nécessité d’une alliance scientifique franco-allemande. Pour cette raison vous serez sans doute l’un des premiers aussi à soutenir une entreprise qui veut réaliser cette alliance. Il est en effet prévu d’y publier alternativement [promiscue] des travaux allemands et français. Les meilleurs auteurs parisiens ont donné leur accord. N’importe quelle contribution de votre part sera la bienvenue et vous avez sans doute quelque chose de disponible. »

Dans la suite de la lettre, Marx insiste tout particulièrement pour obtenir de Feuerbach quelque chose sur Schelling, le philosophe de la politique prussienne. Feuerbach est aux yeux de Marx un Schelling renversé.

Il n’y aura pas de contribution de Feuerbach dans les deux premiers – et uniques – numéros des Annales franco-allemandes. En fait deux numéros en un. Ils paraîtront à Paris en février 1844. Seule une courte lettre de Feuerbach à Arnold Ruge y sera publiée dans une sélection de lettres établie par Ruge conçue comme une sorte de forum. D’auteur non allemand, il n’y aura qu‘une lettre de Bakounine. A la suite de l’échec des Annales, Marx publiera plus tard, en 1844, de Feuerbach, dans l’hebdomadaire des exilés allemands Vorwärts! , L’Essence de la foi dans l’esprit de Luther.

Cœur et tête font partie tout comme la main, le foie, les organes génitaux d’un même corps, par lequel passe aussi bien le sensible que la pensée. Ils ne sont pas déconnectés l’un de l’autre mais forment entre eux un circuit. Sentir c’est aussi penser du moins en puissance sinon en acte. Et, « toujours, à l’origine d’un concept se tient un affect » (Bernard Stiegler : De la misère symbolique 1 p. 165). Les technologies actuelles reposent la question du corps sensible et font dans un premier temps régresser le sentir et la pensée et sont de ce fait l’objet d’une lutte permanente, individuelle et sociale, car perpétuellement transformés par les techniques et technologies.

Édition française des Annales franco-allemandes parue en 2020 aux Éditions sociales

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Joseph Beuys, Heiner Müller et le coyote

1. Joseph Beuys :
« I like America and America likes me » (1974)

Pour l’ouverture à Manhattan d’une dépendance de la Galerie René Block de Berlin, Jospeh Beuys s’était rendu à New-York pour s’enfermer pendant trois jours dans une salle de la galerie, transformée en cage, avec un coyote nommé „Little John“. Il s’y est rendu les mains sur les yeux, puis enveloppé dans une cape de feutre et transporté en ambulance pour ne pas fouler le sol des Etats-Unis. L’ensemble de l’action s’est déroulée du 23 au 25 mai 1974. La vidéo ci-dessous, extraite d’un journal télévisé, donne une petite idée de ce qu’il s’est passé. Pour une vue plus ample on peut voir le film de Herbert Wietz tourné pour la galerie.

Comme Beuys l’a expliqué plus tard: «Je voulais m’isoler, m’isoler, ne rien voir de l’Amérique d’autre que le coyote.» La galerie a ainsi été transformée en une sorte d’ îlot extraterritorial construisant la localité où l’action a eu lieu. Les deux acteurs sont déterritorialisés. Tant le coyote capturé, extrait de son territoire naturel, que l’artiste qui joue cette déterritorialisation. Le titre de la performance, I like America and America likes me, est ironique et constitue une protestation contre l’hégémonie américaine sur le marché de l’art. Coiffé de son doulos et équipé d’une canne, Beuys s’est muni de couvertures en feutre, de gants, d’un idiophone, un triangle, d’une lampe torche. Les objets avaient été peints de couleurs « neutres », grises et brunes. Chaque jour, cinquante exemplaires du Wall Street Journal ont été déposés dans la cage. Le coyote les a préférés à la paille qui lui était destinée. Régulièrement Beuys sculptait une sorte de figure, peut-être de berger, muni de son bâton. Le comportement du coyote a été tantôt passif, détaché, tantôt actif, plus mordant. Le retour, à la fin de l’action, s’est déroulé à l’identique de l’arrivée. Je n’ai pas réussi à trouver d’informations sur le mode de transport de l’animal. Pour Beuys, l’ambulance évoque l’une de ses thématiques récurrentes : le couple blessure / soin. Il y a dans la blessure une source d’énergie dont il faut prendre soin.

La meilleure description disponible de l’action a été rapportée par Caroline Tisdall dans son livre (couverture ci-dessus) essentiellement composé de photographies. Dans son texte liminaire, elle souligne que l’artiste avait présenté au coyote – et disposé dans la salle – les artefacts de son monde. « Celui-ci réagit à la mode coyote en les marquant d’un geste de possession ». L’homme, lui, « avait apporté un répertoire de mouvements et une notion du temps » :

« Ces deux éléments soumis aux réactions du coyote se trouvèrent par elles modulés et conditionnés. L’homme ne quittait jamais l’animal des yeux et, entre eux, la ligne de ce rayon visuel [de la lampe torche] devint comme les aiguilles d’un cadran d’horloge spirituel, qui minutait les mouvements et déterminait dans le temps le rythme du dialogue. L’homme exécutait sa séquence de mouvements, sorte de chorégraphie dirigée vers le coyote et réglée par ses réactions quant au tempo et au mode expressif. La séquence durait en général une heure et quart, parfois beaucoup plus longtemps. En tout elle se répéta plus de trente fois mais à chaque fois dans une tonalité et sur un mode différent. »

(Caroline Tysdall : Joseph Beuys / Coyote. Hazan. 2009)

Beuys n’efface pas le fait qu’il est là en tant qu’être humain exosomatisé, différent de l’animal. Des rugissements de turbines – machines industrielles à produire de l’énergie – été ont enregistrés sur – et diffusés de brefs instants par – un magnétophone.

Enveloppé dans sa couverture de feutre, Beuys se fait sculpture animée, tantôt verticale la canne sortant par le haut, tantôt pliée canne vers le sol ou accroupie canne en l’air puis canne vers le sol.

« Ces mouvements suivaient toujours le même schéma général, mais ceux du coyote variaient à chaque séquence. Tantôt il se conduisait comme si ce genre de chose était pour lui simple routine. Tantôt il gardait une certaine distance ou semblait se désintéresser de ce qui se passait, et l’atmosphère était alors digne et calme. Tantôt il rodait attentif, sur ses gardes, tournant prudemment autour de la forme de feutre, sursautant au moindre mouvement. Et, parfois follement surexcité, il devenait fripon et sournois. Poussant le jeu jusqu’à l’agression, il se jetait sur la canne, mordait et lacérait le feutre pour le réduire en lambeaux, dont les touffes ressemblaient à celles de sa propre fourrure, alors en période de émue. Ses réactions étaient particulièrement vives lorsque la forme de feutre gisait sans mouvement : il la flairait anxieusement, la poussait du museau ou de la patte avec sollicitude, ou bien il se renaît à l’écart, circonspect et soupçonneux. Il lui arriva aussi de se coucher auprès du corps ou d’essayer de se glisser sous le feutre. »

(Caroline Tysdall : o.c.)

Les expressions devenir « fripon et sournois » ou la référence au fait qu’il prenait parfois « l’expression fourbe qu’on était en droit d’attendre de lui » ne sont évidemment pas des expressions du langage coyote mais la projection d’un certain nombre d’interprétations des mythologies amérindiennes concernant le coyote. Mythologies dégradées en vil coyote dans le dessin animé bien connu, Bip bip et coyote.

La rue du mur (Wall Street)

Difficile de s’y retrouver dans ces différentes mythologies amérindiennes tant elles sont diverses et variées. Toujours est-il que le coyote, animal anthropomorphe, tient chez les Amérindiens une place importante. Il fait l’objet d’une vénération. Pour certains interprètes, il est une figure du trickser, de l’espiègle fripon. Pour d’autres, il participe pleinement des mythes sur l’origine du feu (James Frazer). Il est, comme Prométhée, voleur de feu. On peut plus simplement retenir la présence du Wall Street Journal et se rappeler l’origine du nom, La rue du Mur (Wall Street), c’est à dire un rapport avec la colonisation d’abord hollandaise puis anglaise de ce qui s’appellera d’abord New Amsterdam avant de s’appeler New York. Le mur fut construit pour protéger les colons des tribus amérindiennes. En ce sens on peut y voir ce qui aux yeux de Beuys constitue la blessure de l’Amérique.

La métaphore, que l’on peut qualifier de théâtrale, construite par Beuys à New York n’est pas passée inaperçue y compris dans d’autres champs artistiques. A l’exemple de Heiner Müller. Les deux artistes se connaissaient mais ne se sont jamais rencontrés. « Beuys disait que j’étais le seul à l’avoir compris » affirme Heiner Müller dans son autobiographie. Et il s’en dit flatté et ajoute :

« Son rapport au trivial, la relation entre pathos et trivialité m’a intéressée, il en résulte un frottement qui a quelque chose à voir avec la façon de faire du feu avec du bois ou des pierres. »

Müller évoque Beuys dans plusieurs entretiens. Je mets l’accent ici sur celui dans lequel il se sert de la métaphore du coyote.

2. Heiner Müller :
« Der Text ist der Coyote / Le texte est le coyote »

„[…] Die großen Publikumserfolge sind meistens Stücke, die schon leer sind, also Aufführungen, die nichts mehr transportieren als sich selbst. Das sind die großen Theatererfolge, so Cats und dieses ganzes Zeug auf der trivialen Ebene. Ich weiß nicht, vielleicht ist das eine archaische Position, aber mir scheint, […] dass wir im Theater noch gar nicht wirklich mit Texten gearbeitet haben, dass Texte da noch immer nicht als Material, noch immer nicht als Körper gebraucht worden sind. Mir ist jetzt eingefallen (nur weiß ich gar nicht, wie ich es den Schauspielern im Hamlet sagen soll, ich glaube, ich lasse es lieber), diese Performance von Beuys mit dem Kojoten in New York. Eigentlich ist das für mich eine ideale Metapher für den Umgang des Schauspielers mit dem Text, der Text ist der Kojote. Der Shakespeare-Text ist der Kojote. Und man weiß nicht, wie der sich verhält. Jeder Schauspieler müsste umgehen mit dem Text wie Beuys mit dem Kojoten. Aber wie sage ich das einem Schauspieler, der gewöhnt ist, als ein Beamter mit dem Text umzugehen, den Text bestenfalls zu verwalten. Oder sogar zu administrieren. Eben daran denke ich, wenn ich meine, dass die Zeit des Textes im Theater erst kommen wird.“

(Heiner Müller : Gleichzeitigkeit und Repräsentation / Ein Gespräch in Werke 11. Gespräche 2. Suhrkamp. Pp 466-467)

« […]les grands succès publics sont le plus souvent des pièces qui sont déjà vides, donc des représentations qui ne véhiculent rien d‘autres qu’elles-mêmes. Ce sont les grands succès théâtraux comme Cats et tous ces trucs plus triviaux les uns que les autres. Je ne sais pas, peut-être est-ce une position archaïque, mais il me semble […] qu’au théâtre on n’a pas encore véritablement travaillé avec des textes, que les textes n’y ont toujours pas été traités comme matériaux, toujours pas comme corps. Je me suis souvenu (simplement je ne sais pas comment le dire aux acteurs d’Hamlet, je crois que je ferais mieux de laisser tomber) de cette performance de Beuys avec un coyote à New York. En fait, c’est pour moi une métaphore idéale de l’attitude de l’acteur à l’égard du texte, le texte est le coyote. Le texte de Shakespeare est le coyote. Et on ne sait pas comment il se comporte. Chaque comédien devrait avoir à l’égard du texte une attitude comparable à celle de Beuys à l’égard du coyote. Mais comment dire cela à un acteur habitué à se comporter à l’égard du texte comme un employé, à être dans le meilleur des cas une sorte d’administrateur du texte. Ou même de gestionnaire. C’est à cela que je pense quand je dis que le temps du texte au théâtre est à venir. »

(Heiner Müller : Simultanéité et représentation/ Conversation avec Robert Weimann in Heiner Müller / Conversations 1975-1995. Éditions de Minuit. Trad. Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil)

Heiner Müller déplore que le texte au théâtre ne soit toujours pas traité comme un corps. Il utilise la métaphore du théâtre beuysien qui lui paraît « idéale » pour préciser ce qu’il entend par là. Il s’agit de la relation du comédien au texte. Le texte doit comme le coyote dans la performance, rester imprévisible, changeant, ouvert sans qu’il soit question d’une appropriation. D’ailleurs, de l’auteur lui-même on ne peut pas dire qu’il s’approprie la langue. Il lui cède bien plus qu’il ne la domine, affirme Müller. Les significations doivent rester inachevées, les métaphores libres de circuler, détachables et ré-interprétables. Cela s’oppose aux produits finis et emballés des industries culturelles qui mettent un couvercle sur les processus de travail, de production et sur l’expérience. Cela d’autant plus que les métaphores, selon Müller, dépassent l’intentionnalité de leurs auteur.e.s. Elles sont plus intelligentes qu’eux.

Réintroduire de la diachronie dans notre absence d’époque hypersynchronisée qui met en crise la représentation : même si ce n’est pas exprimé en ces termes, l’on pourrait ainsi définir la teneur de cet entretien intitulé Simultanéité et représentation. La conversation avec le spécialiste de Shakespeare, Robert Weimann, dont est extrait le texte cité, avait eu lieu en juillet 1989 alors que Heiner Müller se préparait à « l’expédition » collective de la mise en scène de Hamlet (Shakespeare) /Hamlet-Machine (Müller), au Deutsches Theater, à Berlin. Les répétition commencèrent en août de la même année. La première avait eu lieu en mars 1990. Entre temps, le Mur de Berlin était tombé. Et le temps était sorti de ses gonds. Le dialogue était destiné à paraître – et est paru – dans un ouvrage collectif sous la direction de Hans Ulrich Gumbrecht et Robert Weimann avec pour titre Postmoderne – Globale Differenz (Postmodernité et différence globale). Ce sont autant de notions qui ne sont pas la tasse de thé de Müller. Ses interrogations vont plutôt vers la disparition de la transmission de l’expérience et de la processualité au profit d’images figées qui ne véhiculent rien d’autres qu’elles-mêmes. Des images qui ne sont pas ouvertes, ne disent pas les expériences, ne décrivent pas les processus. Et cela dans un temps qui presse et qui « est aussi du délai ». Müller introduit d’emblée, dans la conversation, la proposition de Nietzsche, qu’il qualifie de « la plus importante dans le tumulte de ce débat » :

« L’humanité a besoin d’un nouveau dessein »

La référence à Beuys est précédée par l’évocation d’une représentation au cours de laquelle on voit sur une scène une femme peler un oignon peut-être une heure durant. A ce propos et de la tendance à mettre en scène un animal, Müller note un « déplacement de la fonction sociale du théâtre » vers une fonction anthropologique. C’est là une autre correspondance possible avec Beuys pour qui l’art est anthropologique. La femme et l’oignon n’est pas sans évoquer un texte de Franz Kafka. Il est cité par Jean-Philippe Antoine en guise d’introduction à l’œuvre de Beuys en épitaphe de son livre « La traversée du XXème siècle / Joseph Beuys, l’image et le souvenir ». Il y est question de casser des noix sur scène :

„Eine Nuß aufknacken ist wahrhaftig keine Kunst, deshalb wird es auch niemand wagen, ein Publikum zusammenzurufen und vor ihm, um es zu unterhalten, Nüsse knacken. Tut er es dennoch und gelingt seine Absicht, dann kann es sich eben doch nicht nur um bloßes Nüsseknacken handeln. Oder es handelt sich um Nüsseknacken, aber es stellt sich heraus, daß wir über diese Kunst hinweggesehen haben, weil wir sie glatt beherrschten und daß uns dieser neue Nußknacker erst ihr eigentliches Wesen zeigt, wobei es dann für die Wirkung sogar nützlich sein könnte, wenn er etwas weniger tüchtig im Nüsseknacken ist als die Mehrzahl von uns.“

(Franz Kafka : Josefine, die Sängerin oder Das Volk der Mäuse)

« Casser une noix n’a vraiment rien d’un art, aussi personne n’osera rameuter un public pour casser des noix sous ses yeux afin de le distraire. Mais si quelqu’un le fait néanmoins, et qu’il parvienne à ses fins, alors c’est qu’il ne s’agit pas simplement de casser des noix. Ou bien il s’agit en effet de cela, mais nous nous apercevons que nous n’avions pas su voir qu’il s’agissait d’un art, à force de le posséder trop bien, et qu’il fallait que ce nouveau casseur de noix survienne pour nous en révéler la vraie nature — l’effet produit étant peut-être même alors plus grand si l’artiste casse un peu moins bien les noix que la majorité d’entre nous. »

Franz Kafka : Joséphine la cantatrice et le peuple des souris in Franz Kafka, Un jeûneur et autres nouvelles.Trad. B. Lortholary. GF

On comprend par là l’idée de Beuys que chaque homme est un artiste. Dans l’entretien cité, Müller rappelle comme souvent la phrase de Kafka : « La littérature est l’affaire du peuple ». Dans le commentaire qui suit, je retiens ceci :

« je fais des choses dont je ne sais pas ce qu’elles sont, le public reçoit ces choses et ne sait pas non plus ce qu’elles sont mais il éprouve peut-être au moins partiellement ce qu’elles sont dès lors qu’elles entrent en collision avec une expérience quelconque de la réalité. Expérience qu’il fait en dehors du théâtre »

C’est peut-être dans cette résonance que se constituent des savoirs et ce que Beuys appelle sculpture sociale. On peut aussi, à propos de l’oignon et des noix, noter qu’il y a une différence entre faire machinalement les choses et décider de le faire devant un public, ce qui en retour nous rappelle que nous faisons les choses mécaniquement. Par automatismes, tellement les gestes sont intériorisés.

Il y aurait bien d’autres correspondances possibles à mettre en évidence entre les deux hommes de l’art sans que leurs approches soient assimilables les unes aux autres. Deux aspects, par exemple, pour lesquels les points de vue de Beuys et de Müller ne me semblent pas très étrangers l’un à l’autre. Ils concernent la domination du visible et la nécessité d’une localité. L’oeil est un organe impérialiste dit Müller, ce qui rejoint l’idée beuysienne de la nécessité d’activer d’autre sens que la vue dans et par l’action artistique. Cela dans un lieu déterminé, en constituant une localité.

« Dans cette discussion sur la postmodernité, les différences sont aplanies ou évacuées. Il y a a priori la prétention au global et à l’international. Mais je crois que l’art a constamment besoin de la dimension locale. Ce qu’il en advient dans la diffusion internationale, c’est autre chose. Mais le point de départ est là ; s’il se perd ça devient vide »
(Heiner Müller : conversation citée.)

L’absence de localité vide l’art de sa consistance.

 

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Joseph Beuys : transmettre la flamme de la « sculpture sociale »

Avec cet article, je veux poser le premier jalon d’un travail qui aura des suites sur l’artiste performeur, dessinateur et sculpteur Joseph Beuys. En Allemagne, de nombreuse initiatives fêtent cette année, las dans un contexte de fermeture des musées, le centenaire de sa naissance, le 12 mai 1921, à Krefeld. J’ai déjà évoqué Beuys avec une vidéo dans laquelle il disait en substance que tout travail humain doit fondamentalement tendre à oeuvrer. Avec ce que l’on découvrira ci-dessous, je propose d’aller à la source de l’idée de «  soziale Plastik », de « sculpture sociale », qui selon le récit construit par Beuys prend naissance dans le contexte de deux années zéro, deux après, ceux de la Première et la Seconde guerre mondiale, dans la découverte de l’œuvre de Wilhelm Lehmbruck et dans L’appel au peuple allemand et aux peuples civilisés initié par Rudolf Steiner au lendemain de l’effondrement de l’Empire allemand et de l’échec de la Révolution de 1918.

Le discours que l’on pourra entendre, en allemand, et lire en traduction française, est le dernier tenu par Joseph Beuys peu avant sa mort. Il n’en existe pas de version écrite, juste quelques notes manuscrites.

J’en ai repris la transcription dans un petit livre-dossier consacré à cet hommage de Beuys à son maître en sculpture, Wilhelm Lehmbruck. La forme tente d’en conserver le caractère oral.

La couverture reprend un dessin au pinceau de J. Beuys intitulé « flamme dans un coin » que l’on pourrait aussi bien voir comme une flamme dans le désert.

Les interventions de Beuys doivent me semble-t-il se lire comme des formes de sculptures de soi qui rendent vaine toute tentative de l’assimiler à une biographie .

« Je voudrais remercier mon maître
Wilhelm Lehmbruck

Pourquoi un homme a-t-il pu,
alors que je n’avais eu entre les mains qu’un tout petit fragment de son œuvre
– et encore cela uniquement sous le forme d’une photographie –
comment a-t-il pu générer en moi la décision définitive
de me lancer dans les arts plastiques, dans la sculpture ?
Pourquoi, pourquoi, un homme décédé a-t-il pu m’apprendre, consolider quelque chose d’aussi déterminant, crucial pour ma vie ?
Alors que moi-même, dans ma recherche d’une orientation,
j’avais déjà choisi une autre voie
car je me trouvais déjà engagé dans un cursus en sciences naturelles.

J’ai eu tout à fait par hasard entre les mains ce petit livre
qui était posé sur une table parmi d’autres opuscules plutôt déchirés ;
je l’ai feuilleté et vu une sculpture de Wilhelm Lehmbruck.
Et aussitôt l’idée m’est venue, une intuition : la sculpture –
quelque chose peut être fait avec la sculpture !
Tout est sculpture !
Je fus interpellé par cette image.
Et dans cette image, j’ai vu un flambeau. J’ai vu une flamme
et j’ai entendu : « Protèges la flamme ! »
Cette expérience,
qui m’a accompagnée tout au long de la guerre,
a conduit après la guerre
à que je me sois confronté à la sculpture, à la plastique.

Donc, j’ai –
je ne savais même pas ce que cela voulait dire –
j’ai commencé des études dans les Beaux Arts.
Je me suis renseigné autour de moi : comment fait-on cela ?
Parce qu’il faut savoir : –
et cela fait également partie du contexte de cette expérience fondamentale –
je suis né sur dans la région du Rhin inférieur,
dans laquelle, à l’époque du Troisième Reich, on était quotidiennement
entouré d’une forêt de sculptures,
de cette sorte de sculptures qui avait été fabriquée à l’époque
et qui n’éveillait rien du tout en moi.

Puis, lorsque j’eus pris la décision, plus tard,
de me confronter avec les choses plus intensément,
pendant mes études,
je me suis demandé:
y aurait-il eu un autre sculpteur
n’importe quel autre sculpteur –
Hans Arp ou Picasso ou Giacometti ou
un Rodin –
cela n’eut-il été qu’une photographie de Rodin –
qui, si elle était tombée entre mes mains à ce moment-là,
eut pu produire en moi une telle décision ?
Je dois, aujourd’hui encore, répondre : Non
Parce que l’extraordinaire dans l’œuvre de Wilhelm Lehmbruck
touche à une situation seuil du concept plastique.
Il pousse la tradition
de l’expérience de spatialisation du corps humain,
à un point culminant,
qui surpasse un Rodin.
C’est-à-dire que chez lui la plastique
n’est plus seulement le purement spatial.
Elle va au-delà de la spatialisation.
Elle est l’organisme du « mesure contre mesure »
comme Lehmbruck disait toujours, – et à qui la phrase,
la sculpture est tout
la plastique est la loi du monde,
n’était pas étrangère – .
Il pouvait rendre cela par l’expression mesure contre mesure
comme une tradition de la sculpture de Rodin à son époque
poussée à un point culminant,
qui veut exprimer quelque chose d’intérieur.

Autrement dit, ses sculptures
ne peuvent pas être saisies visuellement. On ne peut que les appréhender
avec une intuition
qui ouvre votre portail intuitif à des organes sensoriels complètement différents,
et surtout c’est l’audition – l’écoute,
le méditatif,
le vouloir,
c’est-à-dire qu’il y a, dans sa sculpture, des catégories qui n’avaient jamais été là auparavant.

Donc, nous voici face à cette expérience. Je n’ai moi-même pu me décider
de m’engager dans la voie plastique qu’à cause de Wilhelm Lehmbruck.

Comme je l’ai déjà suggéré,
Wilhelm Lehmbruck a vécu à un tournant tragique,
à un tournant tragique où il a posé un point culminant,
qui apparemment, à cette hauteur,
selon ce type de « mesure contre mesure » dans l’espace,
semblait indépassable.
Peut être.
Je laisse la question en suspens.

J’ai remarqué aussi, quand j’ai vu ce petit livret,
son époque,
sa double jeunesse,
car il a vécu 19 ans au cours du siècle passé
et 19 ans au cours de ce siècle.
J’ai vu tout cela comme un concentré
comme une double image d’un adolescent
ou d’une adolescente
ou d’un jeune homme et d’une jeune femme.

Pendant mes études
alors que je cheminais déjà vers
ce qui poussait plus loin tout en
se connectant à ce qui faisait écoute dans les sculptures de Lehmbruck
à ce qui faisait pensée,
au sens qui les habite
un cheminement qui me conduisit
vers une toute nouvelle théorie
du futur de la sculpture – une forme plastique
qui ne saisisse pas seulement le matériau physique mais aussi le matériau spirituel
Je fus littéralement entraîné par l’idée de sculpture sociale

Je considère cela également comme un message de Wilhelm Lehmbruck.
Parce qu’un jour, j’ai trouvé dans une bibliothèque poussiéreuse,
l’appel très souvent refoulé de Rudolf Steiner,
l’Appel au peuple allemand et aux peuples civilisés.
De 1919.
Une tentative y avait été faite de refonder sur de toutes nouvelles bases
l’organisme social.

Après les expériences de la guerre,
dont Lehmbruck avait tant souffert,
un homme se lève et voit les raisons de cette guerre
dans l’impuissance de la vie spirituelle.
J’ai vu dans ce livret
cet appel,
qui devrait constituer une organisation, pour créer efficacement
un nouvel organisme social.
J’ai vu parmi premiers membres du comité
le nom de Wilhelm Lehmbruck.
C’était la première édition d’un tel appel,
des réimpressions ont été faites plus tard,
mais les noms de ses fondateurs sont toujours manquants.

La dimension tragique de cette histoire tient au fait
que parmi le petit nombre de personnes
qui s’étaient agrégées pour créer ce comité,
ces comités en Allemagne, en Autriche, en Suisse,
j’ai vu une croix derrière le nom de Wilhelm Lehmbruck.
Cela veut dire qu’il avait forgé cette volonté,
voulu transmettre cette flamme
aux derniers instants de sa vie,
lors du passage par la porte de la mort
de sa propre sculpture.
Puisque vous savez
comment cela se passe pour de tels appels :
on rassemble des noms pour le futur comité
et l’on essaye le plus vite possible
de mettre cela en circulation.
Il y a dû y avoir un court laps de temps
entre la collecte de la signature
et l’impression du texte,
temps de la survenue de sa mort.
Second symbole.

J’ai trouvé qu’il y avait là une correspondance.
J’ai trouvé là la transmission d’une flamme
dans un mouvement encore nécessaire aujourd’hui
dont beaucoup de gens devraient se saisir
comme idée de base pour le renouvellement d’un tout social,
qui mène à la «sculpture sociale».

Je veux rassembler ces éléments ainsi :
je veux dire qu’après les principes que Wilhelm Lehmbruck
a poussé au plus haut sommet
du développement de la plastique à l’époque moderne,
vient une époque où le concept de temps et de chaleur élargit le concept d’espace.
Cette transmission du principe plastique
à une impulsion,
qui saisisse le caractère de chaleur, et de temps
comme principe plastique pour tout le reste
pour transformer le tout social –
c’est à dire nous tous –
nous pouvons dire que Lehmbruck nous en a transmis la flamme.

Je l’ai vue,
mais j’ai vu aussi
qu’elle est retournée à tout le monde
parce que dans la liste de personnes signataires de cet appel
on trouve des mineurs, des maîtres charpentiers, des infirmières,
également des professeurs d’université,
occasionnellement un artiste,
et l’on ressent cette liste comme l’expression de l’humanité tout court
à qui cette flamme a été transmise par lui.

Voilà en fait
ce que j’ai à dire
sur un aspect et sur l’autre.
Je veux dire qu’avec l’un comme avec l’autre
je pense à la poursuite du développement du principe plastique
comme principe du temps.
En d’autres termes, la sculpture est un concept pour l’avenir,
et malheur à ces conceptions qui ne s’approprient pas ce concept.

Hier, j’ai lu dans la « Frankfurter » le compte rendu d’un symposium
d’une société scientifique
dans laquelle les sociologues, de manière très frivole,
ont jeté dans un pot commun les concepts théoriques de la sociologie ou de l’épistémologique
qui sont ceux de Rudolf Steiner, [Ludwig] Klages, Jürgen Habermas et ainsi de suite et bien d’autres noms.
Où tout est regroupé, pour ainsi dire, et
où le concept de catastrophe tient lieu de verdict
sur ces, disons, conceptions plastiques

Je veux me tenir du côté sur lequel Wilhelm Lehmbruck
a vécu et est mort
et où il a transmis à chaque individu ce message :

« Protège la flamme.
Parce que si l’on ne protège pas la flamme,
bien plus vite que tu ne crois,
le vent éteindra facilement la lumière,
qu’elle fait rayonner.
Et brisera ton pauvre cœur
dans une silencieuse douleur ».

Je ne voudrais pas ôter à Wilhelm Lehmbruck sa dimension tragique ».

Joseph Beuys : Mein Dank an Wilhelm Lehmbruck. Edition citée.
Traduction Bernard Umbrecht

Ce que l’on pourrait appeler une sculpture oratoire a été réalisée par Joseph Beuys, le 12 janvier 1986 soit onze jours avant sa mort. Il recevait, au Musée Lehmbruck, le prix Lehmbruck décerné par la ville de Duisburg. Son discours de remerciement met en relation trois objets, trois documents : un livret – un petit catalogue d’exposition -, un manifeste et une partition. Il y décrit sa bifurcation des sciences naturelles aux arts plastiques après la découverte – en 1938 – de la reproduction d’une sculpture de Wilhelm Lehmbruck. L’œuvre du sculpteur y est considérée comme marquant un tournant dans la modernité en ce qu’elle va au-delà du visuel. Elle éveille et fait appel à d’autres sens. Il s’ensuit l’idée que tout est sculpture, la sculpture est tout, elle est la loi du monde Elle est sculpture d’un monde, y compris dans sa dimension cosmique, tel qu’il s’oppose à l’immonde de la consommation. Il introduit la question du temps. La dimension sociale, telle qu’elle est renvoyée « à tout le monde », Beuys l’inscrit dans la liste des signataires du manifeste initié par Rudolf Steiner après la catastrophe de la Première guerre mondiale et la destruction du faire corps social nécessitant sa reconstruction. Cette liste englobe mineurs, artisans, professionnels de santé. Il n’est pas indifférant de remarquer qu’il souligne la dimension tragique du destin de W. Lembruck et le contexte des effondrements des deux guerres mondiales, la première pour W. Lehmbruck et la seconde pour Beuys lui-même. L’artiste performeur allemand termine son discours par le texte d’un poème du librettiste italien Pietro Antonio Metastasio qui invite à protéger la flamme qui est pour Beuys celle de la « sculpture sociale », et à la transmettre.

Quelques précisions sur Wilhelm Lehmbruck, l’Appel de Steiner et Metastasio.

Wilhelm Lehmbruck (1881 – 1919)

Wilhelm Lehmbruck en 1918

Fils de mineur, le sculpteur et graveur Wilhelm Lehmbruck est né le 4 janvier 1881 à Meiderich près de Duisburg. De 1910 au début de le Première guerre mondiale, il vit à Monparnasse et y rencontre Rodin, Maillol, Brancusi, Matisse, Modigliani… . Il est l’auteur d’une œuvre qui s’étend sur seulement huit années et qui suit, comme l’écrit Geneviève Breerette, « une trajectoire qui va d’un idéal plastique plutôt méditerranéen, d’une sérénité un peu triste, à l’expression décantée d’une humanité déchirée, et s’achève avec la guerre, avec la fin de tous les rêves d’une internationale de l’art, et le suicide de l’artiste qui n’avait pas quarante ans ». Exempté de service actif en raison de sa surdité, il sera quelque temps à Strasbourg comme « peintre de guerre ». Il s’est donné la mort le 25 mars 1919 à Berlin. Son œuvre relèvera pour les nazis de la catégorie « art dégénéré ».

Wilhelm Lehmbruck : Der Gestürzte / L’efffondré (1915-16) en opposition radicale avec « l’idéal » du corps militarisé.

Wilhelm Lembruck : Kopf eines Denkenden /Tête d’un penseur 1918. Photo-Dejan-Saric

Je suis impressionné par la découverte de cette sculpture, certes pour moi aussi sous la forme d’une image qui est loin d’en traduire toutes les dimensions. Elle est en rupture avec le caractère massif du « penseur » de Rodin. On notera sur le buste de Lehmbruck, la présence de la main et de deux doigts de cette main, le pouce et l’index, organes de la saisie, en relation avec la tête qui surmonte un long cou. Elle nous dit quelque chose de l’origine de la pensée, sur le lien entre la main et la tête, sur ce que le latin nommait ars et le grec technè. En cela, elle contient une idée de temps. Elle permet aussi d‘approcher ce que W. Lehbruck entendait pas l’expression « Mesure contre mesure » dont parle J. Beuys, ici, celle de la main, des moignons, du cou et de la tête.

„Ein jedes Kunstwerk muß etwas von der ersten Schöpfungstagen haben, von Erdgeruch, man könnte sagen : etwas Animalisches. Alle Kunst ist Maß. Maß gegen Maß, das ist alles. Die Maße, oder bei Figuren die Proportionen, bestimmen den Eindruck, bestimmen die Wirkung, bestimmen den körperlichen Ausdruck, bestimmen die Linie, die Silhouette und alles. Daher muß eine gute Skulptur wie eine gute Komposition gehandhabt werden, wie ein Gebäude, wo Maß gegen Maß spricht, daher kann man auch nicht das Detail negieren, sondern das Détail ist das kleien Maß für das große“

(Wilhelm Lehmbruck : Aus dem Schriftlichen Nachlass. Opus cité p.53)

« Chaque œuvre d’art doit avoir quelque chose des premiers jours de la création, de l’odeur de la terre, on pourrait dire : quelque chose d’animal. Tout art est mesure. Mesure contre mesure, c’est tout. Les dimensions, ou dans le cas des figures, les proportions, déterminent l’impression, déterminent l’effet, déterminent l’expression corporelle, déterminent la ligne, la silhouette et tout. Par conséquent, une bonne sculpture doit être traitée comme une bonne composition, comme un bâtiment, où parle la mesure contre la mesure, vous ne pouvez donc pas nier le détail, car le détail est la petite mesure pour la grande »

(Traduction Bernard Umbrecht)

L’appel initié par Rudolf Steiner

L’appel de Rudolf Steiner co-signé par Wilhelm Lehmbruck invite chacun  à l’introspection devant les ruines de la Première guerre mondiale. Qu’elle a été l’erreur commise qui a conduit à cette issue tragique ? S’il se pose cette question, il lui apparaîtra que la constitution du Reich par l’industrialisation, le développement des forces matérielles a laissé de côté la définition de grandes finalités. Et a contribué à l’affaissement de la valeur esprit parallèlement à l’accroissement des valeurs marchandes. On peut extraire de l’appel le passage suivant :

« Il faudrait maintenant en lieu et place de la petite pensée sur les toutes prochaines exigences du présent de grands traits d’une grande conception de la vie qui visent à reconnaître avec de fortes pensées les forces de développement de la nouvelle humanité et à y consacrer une courageuse volonté ».

Il est daté du 2 février 1919, peu de temps après l’écrasement de la Révolution de Novembre 1918. Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht étaient sauvagement assassinés par les troupes contre-révolutionnaires du gouvernement social-démocrate allemand.

Cet appel n’est pas sans évoquer ce que Paul Valéry appelait la baisse de la valeur esprit tel qu’analysé par Bernard Stiegler dans le SauteRhin. Question toujours d’actualité. Beuys en relève parmi les signataires la composition sociale élargie alors que dans ces année-là circulaient plutôt des appels d’ « intellectuels » tel celui initié par Romain Rolland.

« Protège la flamme »

Le poème cité par Beuys appelant à protéger la flamme est un texte du librettiste italien Pietro Antonio Metastasio. Dans les archives de l’artiste, se trouvait la partition de Nichola Vaccai qui met en musique le poème avec quatre langues très différentes qui dans la partition ne se traduisent pas. C’est une méthode pratique d’apprentissage du chant, encore utilisée aujourd’hui. Je n’ai bien sûr pas repris le texte français de la méthode mais transposé la version allemande utilisée par Beuys.

Je m’en suis tenu dans ce premier temps à ces dernières paroles publiques qui remontent au point de départ du « tout est sculpture » et à la « sculpture sociale » dont il faudra encore préciser le sens. Joseph Beuys y appelle à en transmettre la flamme qu’il dit avoir lui-même reçue de Wilhelm Lehmbruck.

Je reviendrai plus tard sur ceux qui l’ont reprise après lui, notamment Bernard Stiegler et le groupe Internation.

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Friedrich Hölderlin / Kza Han :
« In lieblicher Bläue / En bleuité suave »

Dans un courriel accompagnant ce que vous découvrirez ci-dessous, Kza Han et Herbert Holl m’écrivaient ce qui nous servira de présentation :

voici, cher Bernard, le poème « apocryphe » de Hölderlin, sans titre : « In lieblicher Bläue… ». En prose, il parachève Phaëthon, roman philosophique épistolaire de Wilhelm Waiblinger (1804-1830), admirateur éperdu de Friedrich Hölderlin, qu’il visita assidûment dans sa tour de Tübingen chez le menuisier Zimmer en 1822/1823. Écrit en 1827, publié en 1831, il relate la catastrophe de Phaéton, sculpteur et poète, perdant la raison au chevet d’Atalante, sa bien-aimée à l’agonie.
 « In lieblicher Bläue », testament poétique de Phaéton, est annoncé dans l’ultime lettre  du roman : « Tout le papier qu’il pouvait se procurer, il le remplissait en ce temps-là.  Voici quelques feuillets prélevés sur ses papiers, qui permettent en même temps de plonger le regard dans l’état effroyable de son esprit en désarroi. Dans l’original, Urschrift, ils sont partagés en vers sur le mode pindarique . » Transcription d’un grand poème habité par le destin d’Œdipe, l’un de ces textes que Hölderlin conservait précieusement en des rouleaux, antérieur dès lors à 1816, sans doute écrit en 1807/1808 et remis à Waiblinger le 3 juillet 1822 ? Chant pindarique triadique au change des tons développé, comme le pense Dieter E. Sattler  ? Collage de fragments hölderliniens épars ? Accès de « caméléonisme » chez Waiblinger, auteur de La vie, la poésie et la folie de Hölderlin  ? Ou alors inquiétance d’une osmose Waiblinger/Hölderlin  ?. Hölderlin « parle toujours de souffrances, quand il est intelligible, d’Œdipe, de Grèce », écrivit Waiblinger dans son Journal.
Notre ensemble résulte de notre expérience partagée à Nantes, de février 2009 à février 2011, avec Ekkehart Rautenstrauch, tout au long  de la genèse de ses comètes visuelles suivant la trajectoire de notre traduction : « Regards doubles – 12 Images stéréoscopiques pour “En bleuité suave” de Friedrich Hölderlin ».  « Bläue », ce hapax hespérique chez Hölderlin, entre en résonance avec les chastes « bleuités » de Rimbaud dans « Premières communions », qui fermentent dans « Le bateau ivre » de toutes les « rousseurs amères de l’amour » , telles les  taches de son helléniques qui dans le poème parsemèrent le « pauvre fils de Laïos ». Pour Œdipe, le coupable innocent qui bifurqua de la vie à la mort sur une trifurcation, « Dreiweg », en Phocide, « à l’endroit où se rencontrent les deux routes qui viennent de Delphes et de Daulis (Jocaste au v. 753 sq), le sol de la terre, Gaïa, s’est enfin  entr’ouvert pour « l’accueillir et le mettre à l’abri de toute souffrance » (V. 1661 sq.), au  sein de cette « nécromasse noétique » d’où selon Bernard Stiegler « les morts nourrissent et protègent les vivants qui tentent de garder la mesure de leur place ». [voir ici sur Le kleos de la grand-mère Léonie]

NB. Le texte In lieblicher Bläue avait déjà été brièvement évoqué ici par Jean-Paul Sorg

Friedrich Hölderlin

In lieblicher Bläue

En bleuité suave

oOo

Kza Han / Ekkehart Rautenstrauch

Gesangsgesetz Ruinengesetz

Loi de chant loi de ruine

Brutalité en pierre

Violemment
s’avère
loi de chant
à travers
loi de ruine
à travers
livre de ruine  –
Ah ! bleui
carminé
pétrifié
visage de poète
dans l’aura !
C’est là que réside
Hölderlin Benjamin Kluge.
Ah ! bleui
carminé
pétrifié
écho
à travers
calciné
cendré
noirci
angle de site !

o
Brutalität in Stein

Gewaltig
offenbart sich
Gesangsgesetz
durch Ruinengesetz
über Ruinenbücher
hindurch –
Ach! blaubeleuchtetes
karminrotes
versteinertes
Gesicht des Dichters
in der Aura!
Dort wohnt Hölderlin,
Benjamin, Kluge.
Ach! blaubeleuchtetes
karminrotes
versteinertes
Echo
über verbranntem
aschenbeleuchtetem
geschwärztem
Höhenwinkel!

oOo

Friedrich Hölderlin / Wilhelm Waiblinger

In lieblicher Bläue blühet mit dem metallenen Dache der Kirchturm
En bleuité suave fleurit au toit métallique le clocher.

[table id=24 /]

Es ist die Wesenheit, die Gestalt ist’s.
C’est la quintessence, la figure, c’est.

[table id=25 /]


Wenn einer in den Spiegel siehet, ein Mann, und siehet darinn sein Bild,
wie abgemahlt: es gleichet dem Manne.
Si aucun regarde dans le miroir, un homme, qu’il y voie son image, comme
dépeinte : elle ressemble à l’homme.

[table id=26 /]

Leben ist Tod, und Tod ist auch ein Leben.
Vie est mort, et mort est aussi une vie.

oOo

Kza Han / Ekkehart Rautenstrauch
En croisées de souffle

 

Fugato

Dans ce bois
chargé de soufre
où son tronc fut marqué
par un signe de croix
le voici de retour
le violon aux quatre cordes
par sa cambrure oblongue
animant les fils de bois
de l’âme —

adirato-affetuoso
afflito-affretando
affretato-agitato
par des stridences de l’archet
invisible
en croisées de souffles
numériques :
“ Ist unbekannt
Gott ? Ist offenbar wie der Himmel ? ”

*
“ Inconnu que
Dieu ? ostensif comme le ciel ? ”
Hölderlin

o

Fugato

In diesem Holz
mit Schwefel gesättigt,
in diesem Stamm
mit Kreuz angelascht,
ist sie heimgekehrt
mit vier Saiten die Geige
durch ihre oblonge Wölbung
die Holzstriche belebend
der Seele –
adirato-affetuoso
afflito-affretando
affretato-agitato
durch Bogenschrillen
unsichtbar
in dieser Atemkreuzung

*
« Ist unbekannt
Gott ? Ist offenbar er wie der Himmel ? »
Hölderlin

Change de tons

Dans son halo
se contemple l’ovale
des yeux mi-clos ;
sur le front arqué,
sur la commissure
des lèvres closes,
sur le sombre bord
des paupières
se reflète l’orbe de lune ;
à l’écoute des cordes d’épinette
pincées,
à la recherche du grundton
kunstton
dans son hexaèdre
Hölderlin :
“ Augen hat des Menschen Bild,
Hingegen Licht der Mond. ”

*
“ De l’homme l’image a des yeux,
De la lumière la lune par contre. ”

o

Wechsel der Töne

In seinem Lichthof
betrachtet sich das Oval
von halb geschlossenen Augen ;
über gebogener Stirn,
über dem Mundwinkel
von geschlossenen Lippen,
über dem dunklen Saum
von Augenlidern
spiegelt sich der Mondkreis ;
gezupften
Spinettsaiten lauschend,
nach dem Grundton
Kunstton suchend,
in seinem Hexaeder
Hölderlin

*
« Augen hat des Menschen Bild,
Hingegen Licht der Mond. »

 

oOo

Sur les auteurs

Ekkehart Rautenstrauch est né en 1941, à Zwickau. Il fait ses études à la Kunsthochschule de Stuttgart. Il s’installe en France en 1968. Professeur à l’École des Beaux-Arts de Nantes entre 1972 et 1982, il enseigna jusqu’en 2006 à l’École d’Architecture de Nantes. En 1974, il explora LE TEMPS D’UNE JOURNÉE les possibilités du Landart. En 1976, il réalisa au Musée des Beaux-Arts de Nantes FOTOBAND, bande visuelle de 77 m de long, traduite en musique acoustique par Jean Schwarz… En janvier 2005, il fait voir «BALLADE à MELENCOLIA » à Rennes. Durant l’été 2007 fut présentée au 3D Center of Art and Photography de Portland la série cyclique d’images KUNSTFABRIK. En avril 2010, à la galerie nantaise Le Rayon Vert, Pixel/Pinsel, avec Jean-Luc Giraud, exalte la geste picturale des 3D, avec In lieblicher Bläue / En bleu suave et Chiron de Friedrich Hölderlin, et Six comètes, poèmes de Kza Han qu’il représente par anaglyphes. La dernière exposition qu’il mit en œuvre dans son pays natal, à la galerie Albstadt d’Ebingen, de novembre 2011 à février 2012, célébra « ZeichenRaumKlang », « Signe Espace Son », avec une salle consacrée aux Variations Goldberg de J.S. Bach, 32 peintures du thème avec ses variations. Ekkehart Rautenstrauch est décédé en janvier 2012. Une exposition lui a été consacrée à Nantes (Maison de l’Avocat, du 15 au 26 octobre 2019), ainsi qu’un ouvrage posthume bilingue, Ekkehart Rautenstrauch. Leben und Werk / Ekkehart Rautenstrauch, sa vie, son œuvre, édité par Hubertus et Thomas Rautenstrauch, 2017.

Kza Han est née en 1942 à Zung Up, en Corée. Elle entreprend des études supérieures au Département de Français à l’Université Hankuk des Etudes Etrangères (1960-64). Boursière du gouvernement français, elle arrive en France en 1964. Elle y prépare le professorat de français, dans une aile de cette Sorbonne dont le fronton porte « Liberté, égalité, fraternité ». A la suite de Maïakowski, Lautréamont, Artaud, elle côtoie l’IS, annonciatrice de la dérive, du dépassement de l’art (1965-67). Maîtrise de Lettres Modernes sur Samuel Beckett à l’Université de Nantes. Apprentissage de l’allemand en compagnie de F. Hölderlin, J. Roth, F. Nietzsche, A. Kluge…Rencontre Ekkehart Rautenstrauch en 1980, collabore intensivement avec lui de 2009 à 2011. Elle a publié Sprich und zerbrich / Parle et brise-toi / Malhèra g’ligo buschora, livre trilingue manuscrit (Nantes 1980), Traces erratiques / Irrfährten / Banghwanghan’n Butzakuk, poèmes trilingues ( Nantes 2007) … Elle anime de 1998 à 2001 la «Rubrique européenne» de la revue Moun Ye Han Kuk à Séoul (pour A. Artaud, Lautréamont, Ph. Beck…H. Müller, T. Bernhard, W. Benjamin… S’entretient sur France Culture avec O. Germain-Thomas (« Agora », « For intérieur »…) Participe en 2011 au Printemps des Poètes de Bordeaux, avec lecture et projection des « Six comètes » d’Ekkehart Rautenstrauch. Avait publié en 2002 Le Fardeau de la joie, de et sur Hölderlin, traductions et commentaires, avec Herbert Holl. Publie régulièrement dans TK-21 LaRevue, notamment sur Alexander Kluge. Poèmes de Kza Han retenus par le site internet « En poésie, la parole est libre ».

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A propos du code de justice pénale des mineurs,
qu’est-ce qu’être, selon Kant et B. Stiegler, mineur et majeur ?

L’effacement de la distinction entre majeur et mineur dans la responsabilité des actes délictueux a franchi un pas supplémentaire. Avec l’ordonnance du « code de la justice pénale des mineurs », déjà ratifié en procédure accélérée par l’Assemblée nationale. Il passe au Sénat en séance publique les 26, 27 et 28 janvier 2021. Ce Code de la justice pénale des mineurs (CJPM) est porté par le garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti, et a été initié par son prédécesseur. Il est censé entrer en vigueur le 31 mars 2021. Le renforcement de l’arsenal répressif au détriment de l’éducation de mineurs en formation, occulte les causes profondes de la situation de la jeunesse. C’est l’occasion pour moi de revenir sur ce qu’en écrivait Bernard Stiegler en 2008, lors d’un premier effacement de l’âge de la responsabilité pénale. En passant par Immanuel Kant.

Francisco Goya : « Le sommeil de la raison engendre des monstres » ( 1797-1798)

Immanuel Kant
Beantwortung der Frage: Was ist Aufklärung?

Aufklärung ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbst verschuldeten Unmündigkeit. Unmündigkeit ist das Unvermögen, sich seines Verstandes ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Selbstverschuldet ist diese Unmündigkeit, wenn die Ursache derselben nicht am Mangel des Verstandes, sondern der Entschließung und des Mutes liegt, sich seiner ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Sapere aude! Habe Mut dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung.
Faulheit und Feigheit sind die Ursachen, warum ein so großer Teil der Menschen, nachdem sie die Natur längst von fremder Leitung frei gesprochen (naturaliter maiorennes), dennoch gerne zeitlebens unmündig bleiben; und warum es Anderen so leicht wird, sich zu deren Vormündern aufzuwerfen. Es ist so bequem, unmündig zu sein. Habe ich ein Buch, das für mich Verstand hat, einen Seelsorger, der für mich Gewissen hat, einen Arzt, der für mich die Diät beurteilt, u.s.w., so brauche ich mich ja nicht selbst zu bemühen. Ich habe nicht nötig zu denken, wenn ich nur bezahlen kann; andere werden das verdrießliche Geschäft schon für mich übernehmen. Daß der bei weitem größte Teil der Menschen (darunter das ganze schöne Geschlecht) den Schritt zur Mündigkeit, außer dem daß er beschwerlich ist, auch für sehr gefährlich halte: dafür sorgen schon jene Vormünder, die die Oberaufsicht über sie gütigst auf sich genommen haben. Nachdem sie ihr Hausvieh zuerst dumm gemacht haben und sorgfältig verhüteten, daß diese ruhigen Geschöpfe ja keinen Schritt außer dem Gängelwagen, darin sie sie einsperrten, wagen durften, so zeigen sie ihnen nachher die Gefahr, die ihnen droht, wenn sie es versuchen allein zu gehen. Nun ist diese Gefahr zwar eben so groß nicht, denn sie würden durch einigemal Fallen wohl endlich gehen lernen; allein ein Beispiel von der Art macht doch schüchtern und schreckt gemeinhin von allen ferneren Versuchen ab.“

(Immanuel Kant : Beantwortung der Frage: Was ist Aufklärung ? Berlinische Monatsschrift 1784)

Immanuel Kant :
Réponse à la question : Qu’est-ce que “les Lumières” ?

« L’Aufklärung, les Lumières, c’est la sortie de l’homme de sa minorité, dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement?. Telle est la devise des Lumières.
La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchis depuis longtemps d’une direction étrangère (naturaliler maiorennes [naturellement majeurs]), restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit si facile à d’autres de se poser en tuteurs des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre, qui me tient lieu d’entendement, un directeur, qui me tient lieu de conscience, un médecin, qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui, très aimablement, ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail, et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas hors de la voiture d’enfant où ils les tiennent enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace, si elles essaient de s’aventurer seules au-dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand ; car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte détourne ordinairement de l’envie d’en refaire l’essai.
Il est donc difficile pour l’individu de s’arracher à la minorité, qui est presque devenue pour lui un état naturel. Il y a même pris goût, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé en faire l’essai. Institutions et formules, ces instruments mécaniques d’un usage de la raison, ou plutôt d’un mauvais usage raisonnable des dons naturels, voilà les grelots que l’on a attachés aux pieds d’une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait ne pourrait faire qu’un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu’il n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux ceux qui sont arrivés, par le propre travail de leur esprit, à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré.
Mais qu’un public s’éclaire lui-même rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même, pour peu qu’on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent par eux-mêmes, parmi les tuteurs patentés de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même ».

(Immanuel Kant : Qu’est-ce que les Lumières in Emmanuel Kant / Moses Mendelssohn : Qu’est-ce que les Lumières ? Révision de la traduction – commentaires – postface de Cyril Morana. Editions Mille et une nuits)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, qui motive la publication de ces extraits du philosophe de Prusse, Immanuel Kant, une remarque sur les mots Aufklären, Aufklärung. Ils font partie de ces mots allemands comme Heimat ou Bildung que l’on devrait éviter de traduire. Aufklärung est habituellement rendu par Lumières. The Age of Enlightenment, en anglais. L’expression française désigne plutôt un état là où la substantivation du verbe aufklären, clarifier, élucider, contient en elle-même une dynamique. Il rend mieux le fait que l’Aufklärung est un processus de propagation des Lumières et non un état donné. L’extrait ici mis en exergue de Kant montre bien qu’il s’agit d’un mouvement, d’un travail, pour sortir de la minorité et devenir majeur. Il ne suffit pas d’allumer la lumière pour être éclairé.

« Vers toujours plus de répression et toujours moins d’éducation ».

Le détricotage de l’Ordonnance du 2 février 1945 a déjà une longue histoire. Cette ordonnance adoptée au lendemain de la Seconde guerre mondiale se caractérisait par le fait que la justice pénale des mineurs méritait un traitement particulier. L’enfance délinquante nécessitait d’être protégée en même temps que punie, éduquée plutôt que réprimée et le particularisme de sa situation exigeait d’en confier le traitement à des magistrats spécialisés, tant au stade de l’instruction qu’à celui du jugement. Cette philosophie est en voie d’abandon.

« Bien loin de revenir aux fondamentaux de l’ordonnance du 2 février 1945, maintes fois dénaturés, ce projet ne fait que conforter un progressif abandon de la spécificité de la réponse devant être apportée aux enfants, par rapport aux adultes, vers toujours plus de répression et toujours moins d’éducation.
En effet, comme nous avons déjà pu l’indiquer à maintes reprises avant la crise sanitaire et depuis celle-ci, le réel problème de la justice des enfants, qu’elle soit pénale ou civile, est avant tout l’indigence de ses moyens, qui ne sera nullement résolue par les moyens alloués dans la loi de finances 2021 principalement concentrés sur le pénitentiaire et sur le recrutement de contractuels précaires, bénéficiant d’une formation de moindre qualité, voire aucune, ce qui n’est pas sans poser des difficultés majeures quand il s’agit de prendre en charge des enfants en souffrance».

C’est ce qu’affirme un collectif de plus de 200 personnalités, professionnels de l’enfance, membres d’organisations syndicales de magistrats, travailleurs sociaux et avocats dans une tribune publiée par Franceinfo, mardi 1er décembre 2020.

Dans une autre tribune publiée dans le journal Le Monde du 3 décembre 2020 et accompagnée d’une pétition, 120 associations et personnalités écrivaient :

« Si ce projet est adopté, le juge des enfants n’instruira plus, le rôle du parquet sera renforcé, la nouvelle procédure ouvrira grandes les vannes vers le flagrant délit pour les mineurs. Un nouveau pas sera franchi pour rapprocher cette justice des enfants de celle des adultes. […]
Ce projet a surtout comme objectif affiché de juger toujours plus vite, au détriment du travail éducatif pourtant essentiel pour un enfant en délicatesse avec la loi. Comme si l’enjeu n’était pas plutôt de réagir vite aux carences éducatives, y compris par des mesures fermes. Ce n’est pas d’être tenu pour coupable qui permettra au jeune de rompre avec une séquence de vie difficile, mais le fait de retrouver de l’espoir, des perspectives et déjà de l’estime de soi par la mobilisation d’adultes présents et équilibrés ».

Après cinq années de durcissement, un premier grand tournant dans le floutage de la différenciation entre majeur et mineur en matière de répression de la délinquance avait eu lieu en 2007 avec le projet de loi sur la récidive des majeurs et des mineurs.

« L’excuse de minorité est retirée en cas de deuxième récidive pour les 16-18 ans auteurs de crimes et de délits violents. Les lois Perben de 2002 et 2004, la loi sur la récidive de 2005, celle sur la prévention de la délinquance de mars 2007 avaient déjà accru la sévérité des lois pénales pour les mineurs. Depuis 2002, des sanctions sont prononcées dès l’âge de 10 ans ; des programmes de construction de centres éducatifs fermés et de prisons pour mineurs ont été lancés ; les procédures d’urgence ont augmenté ; enfin, le rôle du parquet a été considérablement accru ». (Le Monde 03 juillet 2007)

Parallèlement à l’effacement de « l’excuse de minorité », l’on assiste à un affaiblissement sinon un déclin des dispositifs de soins consacrés à la jeunesse.

Quand j’ai pris connaissance des deux tribunes évoquées, je me suis souvenu que j’avais, il y a bientôt 13 ans, en 2008, lu ceci :

Dès la première page de son livre Prendre soin de la jeunesse et des générations, Bernard Stiegler posait la question de l’effacement de l’excuse de minorité en termes de dilution de responsabilité. Celle des adultes. Et élargissait la question juridique à sa dimension philosophique. Il posait la nécessité d’examiner en même temps ce qui conduit à la destruction de l’appareil psychique juvénile et réclame donc un soin. Il le faisait dans la suite de ce qu’affirmait, en 1971, Adorno pour qui, si l’on a pu parler de siècle d’Aufklärung, on ne peut plus le faire aujourd’hui :

« Il serait très problématique de dire aujourd’hui de la même façon que nous vivons dans une époque d’Aukflärung étant donné la pression indescriptible qui est exercée sur les hommes, du simple fait de l’organisation du monde et déjà du contrôle planifié de toute notre sphère intime par l’industrie culturelle »

(Theodor W. Adorno : « L’éducation à la majorité » (Erziehung zur Mündigkeit). 1971. Cité par Alain-Patrick Olivier : L’éducation à la majorité selon Theodor W. Adorno

Et plus tard, Félix Guattari écrira, en 1989  :

« La planète Terre connaît une période d’intenses transformations technico-scientifiques en contrepartie desquelles se trouvent engendrés des phénomènes de déséquilibres écologiques menaçant, à terme, s’il n’y est porté remède, l’implantation de la vie sur sa surface. Parallèlement à ces bouleversements, les modes de vie humains, individuels et collectifs, évoluent dans le sens d’une progressive détérioration. Les réseaux de parenté tendent à être réduits au minimum, la vie domestique est gangrenée par la consommation mass-médiatique, la vie conjugale et familiale se trouve fréquemment « ossifiée » par une sorte de standardisation des comportements, les relations de voisinage sont généralement réduites à leur plus pauvre expression. C’est le rapport de la subjectivité avec son extériorité — qu’elle soit sociale, animale, végétale, cosmique — qui se trouve ainsi compromis dans une sorte de mouvement général d’implosion et d’infantilisation régressive. L’altérité tend à perdre toute aspérité. Le tourisme, par exemple, se résume le plus souvent à un voyage sur place au sein des mêmes redondances d’images et de comportement.
Les formations politiques et les instances exécutives paraissent totalement incapables d’appréhender cette problématique dans l’ensemble de ses implications ».

(Félix Guattari : Les trois écologies. Galilée 1989. pp11-12)

L’abandon, en 2007, de l’ordonnance de 1945 était pour Bernard Stiegler le « symptôme » d’un « autoritarisme des impuissances » qui ne faisait qu’aggraver ce qu’il prétendait traiter. On ne naît pas responsable, on le devient, notamment par la transmission intergénérationnelle de savoirs.

« Remettre en cause la minorité des enfants délinquants, c’est aussi remettre en cause la majorité de leurs ascendants adultes, et en fin de compte, décharger ceux-ci des responsabilités que leur confère leur majorité. C’est décharger la société majeure de sa responsabilité, et c’est l’en décharger sur les mineurs. Car en atténuant la différence entre la minorité et la majorité, cette modification de la loi, qui redéfinit la minorité, et qui redéfinit du même coup la majorité, tend à occulter que la responsabilité est une compétence socialement acquise, et que la société est en charge de la transmettre aux enfants et aux adolescents. Ceux-ci sont dits mineurs précisément en ce que la société majeure est d’une façon générale en obligation à leur endroit, mais tout d’abord et tout spécialement quant à leur éducation : l’éducation est précisément le nom de cette transmission de compétence sociale qui élève à la responsabilité, c’est-à-dire à la majorité. En occultant l’obligation de transmission en quoi consiste la majorité, la modification de la loi occulte le sentiment de cette responsabilité dans la conscience des adultes majeurs aussi bien que dans celle des enfants et des adolescents mineurs, et elle signe la faillite d’une société qui est devenue structurellement incapable d’éduquer les enfants, faute d’être encore capable de distinguer minorité et majorité. Car la différence entre minorité et majorité n’est pas effacée seulement par cette loi : comme je vais essayer de le montrer dans ce qui suit, cette indifférenciation entre mineurs et majeurs est à la base même de notre société de consommation, qui tend systématiquement à installer les consommateurs, mineurs comme majeurs, dans un sentiment structurel d’irresponsabilité »

(Bernard Stiegler : Prendre soin de la jeunesse et des générations. Flammarion. 2008. pp 12 et 13)

Lors de la rédaction de ce texte, Canal J, chaîne de télévision qui s’était spécialisée dans la captation de temps de cerveau disponible des enfants et qui se mettait à émettre 24h/24, avait lancé une campagne publicitaire sur le thème  : les enfants méritent mieux que ça. Sans vergogne, ce ça désignait les parents et les grands-parents. On y voit notamment un grand-père tentant de faire rire son petit fils en exhibant son dentier.

Mais plus profondément que veut dire ce ça ? s’interrogeait B. Stiegler. Il est une dénégation de la responsabilité éducative des adultes à laquelle la chaîne de télévision prétend se substituer. Elle fait des enfants, en une « inversion générationnelle », les prescripteurs des adultes infantilisés de la société de consommation, et signe la « ruine de l’éducation ». Ce ça qui est ridiculisé est ce qui se transmet de générations en générations tant sous forme de savoirs (faire, vivre et penser), que de symbolique (langue, matériaux et supports de mémoire en tous genres).

« En court-circuitant les générations, en effaçant ce qui les distingue comme enfants, pères et grands-pères, en effaçant les parents et avec eux la mémoire, la conscience, et l’attention à ce qui est légué par l’expérience humaine, accumulées sous forme de rétentions secondaires et tertiaires de toutes sortes qui supportent des savoirs, en court-circuitant l’expérience, présente et passée, et en obérant par avance la possibilité d’une expérience, c’est à dire aussi une projection du futur comme expérience, il s’agit, avec les systèmes de captation des audiences découpées en tranches [d’âge], de remplacer l’appareil psychique que constituent le moi et le ça, et les circuits qui s’y forment comme circuits de transindividuation [ie qui transforment les je et leurs histoires singulières en nous au présent] en tant qu’objets et fruits du désir, par les appareils des psycho-technologies qui permettent le contrôle attentionnel et qui ne s’adressent plus au désir, mais aux pulsions » (oc p 31)

Après avoir rappelé que les actuelles psycho-technologies renversent, avec des objectifs autres que d’en prendre soin, les psychotechniques de l’esprit que sont entre autres l’écriture, le livre qui eux-aussi captent et forment l’attention, Bernard Stiegler en vient dans l’ouvrage cité à sa lecture du texte de Kant dont est cité ci-dessus un extrait.

« La bataille de l’intelligence pour la majorité »(Stiegler)<

A partir de Kant, il appelle bataille de l’intelligence, expression reprise au discours de politique générale du Premier ministre d’alors, François Fillon,

« cette bataille de l’esprit qui pose en principe que la majorité démocratique et en cela collective est fondée sur la majorité entendue comme courage et volonté de savoir individuels ». (oc p 42)

Cette bataille se mène, selon Kant, contre la tendance à la paresse et la lâcheté. Elle ne peut, selon Stiegler, se comprendre et se mener sans qu’il soit fait référence aux techniques et technologies qui sont à double tranchant et qui la conditionnent. Platon dans Phèdre soulignait déjà les dangers de l’écriture. Elle peut aussi rendre bête. Pour Jacques Derrida dans sa lecture de la Pharmacie de Platon, l’écriture est un pharmakon, c’est-à-dire à la fois un poison et un remède.

« Or, nous dit aussi Kant, en tant qu’adulte mineur, incité en cela par ma paresse et par ma lâcheté, je peux toujours me décharger de cette responsabilité dialectique de penser et de savoir sur ceux qui me rendront le ‘service’ – des sophistes de la Grèce antique aux sociétés de service de notre XXIème siècle, en passant par ceux que Kant appelle les tuteurs à la fin du XVIIIème siècle [aujourd’hui appelés coaches]– de satisfaire ma paresse et ma lâcheté, aux dépens de mon courage et de ma volonté de savoir et de penser, c’est à dire de ma responsabilité individuelle, et dans ce qui est donc une constante bataille pour l’intelligence.
[…]
Le contrôle de l’attention, à travers les technologies culturelles et cognitives, qu’il faut appréhender comme des technologies de l’esprit, y compris des esprits malins qui hantent l’esprit adulte mineur, c’est à dire comme des appareils de captation et de formation aussi bien que de déformation de l’attention, est aujourd’hui devenu le cœur de la société hyperindustrielle » (oc pp 45-46)

La responsabilité est définie comme « usage libre et public de sa propre raison ». La bataille pour l’intelligence doit commencer par prendre en compte le fait qu’il y a des instruments de l’intelligence qui sont aussi ceux de la bêtise. « Se battre de nos jours pour l’intelligence, c’est se battre pour conduire une politique industrielle [des technologies dites cognitives ] qui soit aussi une politique de formation de l’attention et donc de l’intelligence ». Et donc développer d’abord une intelligence des technologies qui sont devenues computationnelles, constituer un savoir sur les instruments (organon), une organologie, de la bêtise et de l’intelligence.

Il ne s’agit pas seulement d’une raison en puissance mais en acte c’est à dire capable de décider.

Reconstruire une Bildung de l’ère numérique.

Moses Mendelssohn qui, au même moment, dans la même revue, répondait à la même question que Kant, sous le titre Ueber die Frage: was heißt aufklären ? définissait la Bildung ainsi :

„Bildung zerfällt in Kultur und Aufklärung“
« La Bildung se compose de culture-civilisation et d‘Aufklärung »

La culture inclut les mystères autant que l’Aufklärung en favorise la critique dans un processus de devenir adulte en responsabilité de chacun. Il passe aussi toujours par un devenir adulte collectif condition par ailleurs sine qua non d’une communauté politique souveraine. Bernard Stiegler traduit Bildung par « formation de l’attention, qui est ici une attente, et une attente critique ». Il soutient qu’une telle attente ne peut se passer d’artifices pharmacologiques. Dans le livre Bifurquer du collectif Internation, dont il a déjà été beaucoup question (ici, et ), est proposé comme quasi synonyme de Bildung, l’expression sculpture sociale de soi, comme processus d’individuation psychique et collective.

Dialectique du savoir et de la bêtise

„Denn wenn die Dummheit nicht von innen dem Talent zum Verwechseln ähnlich sähe, wenn sie außen nicht als Fortschritt, Genie, Hoffnung, Verbesserung erscheinen könnte, würde wohl niemand dumm sein wollen, und es würde keine Dummheit geben. Zumindest wäre es sehr leicht, sie zu bekämpfen“.
(Robert Musil : Der Mann ohne Eigenschaften I, 16)

« Si la bêtise ne ressemblait pas à s’y méprendre, de l’intérieur au talent, vers l’extérieur au progrès, au génie, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête, et il n’y aurait pas de bêtise. Du moins serait-elle facile à vaincre»
(Robert Musil, L’Homme sans qualités (1931)

Son masque de progrès et d’espoir lié à la paresse, nous empêche de percevoir notre bêtise et d’en avoir honte. On peut y ajouter la rhétorique et la manipulation du vocabulaire. Les technologies que l’on fait passer pour de l’intelligence artificielle et dont on se gargarise sont des artefacts de la bêtise, de la prolétarisation des savoirs. Elles sont conçues comme des processus d’automatisation, de mise sous tutelle au sens de Kant. Mais c’est aussi parce que la raison a tendance à devenir instrumentale. Cette dimension fonctionnelle tend aujourd’hui à devenir hégémonique étouffant la dimension noétique.

« Si la raison se forme (en passant par une Bildung), c’est tout aussi bien et avant tout parce qu’elle se déforme : elle est un état à la fois mental et social essentiellement précaire – et c’est peut-être là ce que nous, les tard venus du XXIème siècle, découvrons : cette conquête reste toujours radicalement à refaire et à défendre. A la définition kantienne de la conquête qu’est l’Aufklärung, Adorno et Horkheimer ajoutent qu’elle doit toujours être défendue contre elle-même, telle qu’elle tend toujours, en devenant rationalisation c’est à dire réification à se retourner contre elle-même comme savoir devenu bêtise – cette dialectisation de l’Aufklärung survenant après que Max Weber a mis en évidence le fait de la rationalisation comme caractéristique du devenir capitaliste »

(Bernard Siegler : États de choc / Bêtise et savoir au XXIème siècle. Mille et une Nuits. 2012. p.36)

Par le devenir techno-sciences des sciences, les savoirs sont absorbés par la machine qui les prolétarise . Cette prolétarisation  n’épargne personne.

Au moment où Bernard Stiegler évoquait la question de la destruction du ça, court-circuitant sa composante intergénérationnelle, en l’occurrence la place des pères et grand-pères, les smartphones ne s’étaient pas encore généralisés. Les premiers i-phones datent de 2007. Les instruments de captation de l’attention étaient ceux du capitalisme consumériste et des mass-medias analogiques incluant la publicité de masse. Entre-temps, le smartphone s’est insinué dans la relation de la mère et de l’enfant détruisant ce que Winnicott appelait la relation et l’espace transitionnels  :

« A travers l’espace transitionnel comme à travers le ça, l’inconscient, le moi et la conscience en formation négocient en quelque sorte leur héritage de la nécromasse noétique sur un mode transitionnel élargi (cet élargissement constituant la noèse même, comme art, comme science, et comme tous autres aspects de la vie noétique et spirituelle – dont ceux que Bergson appelait la fonction fabulatrice). C’est cette négociation qui permet d’inscrire les processus d’identification et d’idéalisation dans un ‘principe de réalité’ qui ne persécute pas tout ‘principe de plaisir’, mais le transforme, et comme différance en sublimation ».

(Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ? 2. La leçon de Greta Thunberg. LLL 2020. p 39)

 

Smartphone porte-biberon

«Ce que l’on disait de la télévision dans Prendre soin est incommensurablement aggravé par le smartphone, apparu avec les réseaux sociaux. Lorsque le smartphone vient entre les mains du bébé, les dégâts noético-psychiques sont encore bien plus graves ; c’est l’accès au langage et plus généralement à la relation qui se trouve barré. » (o.c. ibidem)

Par ailleurs, peut-on imaginer les effets sur les jeunes générations du spectacle du discrédit et de l’irresponsabilité que leur offrent ceux qui se présentent comme des adultes et dont un sommet a été atteint à Washington, le 6 janvier dernier ? On y a vu un chef d’État (des États-Unis) se comporter comme un éléphant dans un magasin de porcelaine selon l’expression d’Alexander Kluge et casser ce qu’il considérait comme son jouet avec lequel il s’est amusé pendant quatre années pour ne pas le transmettre à d’autres. Dans cette infantile bouffonnerie est engagée aussi la responsabilité de ceux qui n’ont pas voulu critiquer la démocratie faisant comme s’il elle était une donnée immuable. Sans même parler de ceux qui quittent le navire à la dernière heure tels les réseaux sociaux dominants qui cherchent à se dédouaner après la catastrophe dont ils ont été complices. Même si l’on peut se réjouir de l’effet boomerang qui frappe celui qui s’en est servi, le fait marquant à relever est que des plateformes digitales s’arrogent l’exorbitant pouvoir se s’ériger en justiciers. Ce pouvoir est par ailleurs inscrit dans leur logique de « souveraineté fonctionnelle ». Et la scène de l’occupation du Capitole, le 6 janvier dernier, initiée par le roi Ubu de la défiance, est «  une scène de carnaval endiablé, burlesque mené par des clowns aux déguisements d’animaux »(Christian Salmon). Elle est l’équivalent d’un coup d’état symbolique – réussi sur ce plan au point que la transition peut se faire et le carnaval des bouffons continuer – ruinant, cette fois aux yeux de tous, tout crédit sur lequel reposait la démocratie américaine. Et « occidentale ».

Dès lors que la déséconomie pulsionnelle – en cela anthropique- a privé les adultes de toute responsabilité et de toute autorité, est apparue, comme émergeant de la souffrance qu’elle engendre auprès de très jeunes gens, la figure de Greta Thunberg, symbole d’une génération incarnant «  en diverses manières et circonstance, la responsabilité, c’est à dire aussi l’expression d’un nouveau principe de réalité »(B. Stiegler).

« Quel est ce nouveau principe de réalité ? Il est que l’on ne peut pas continuer ainsi, et qu’il faut négocier un tournant radical. Comment Greta Thunberg l’incarne-t-elle ? A la fois en posant par principe qu’elle refuse par exemple de prendre l’avion, et en exigeant que les adultes exerçant des responsabilités écoutent les scientifiques. Que faut-il en penser ? D’une part, que rien n’est plus raisonnable, et, d’autre part, qu’il faut pour cela élaborer une responsabilité de la transition qui appelle à mettre en œuvre, et dans l’urgence, des travaux scientifiques nouveaux, tout en engageant des démarches de terrain exemplifiant le nouveau principe de réalité » (o.c. p 40)

Le Comment osez-vous ? [vous qui vous dites « responsables » politiques, ne pas savoir et agir, ne pas sortir de votre état de minorité] de Greta Thunberg résonne comme en écho renversant au Osez savoir ! d’Immanuel Kant définissant l’Aufklärung.

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Heiner Müller :
NEUJAHRSBRIEF 1963 / LETTRE DE NOUVEL AN 1963

 

 

Claude Monet : Les peupliers

NEUJAHRSBRIEF 1963

Ein Jahr ist zu Ende gegangen mit Lärm
Von Glocken und Feuerwerkskörpern Die Zeitung
Die gebracht werden wird in einer Stunde
In deiner Stadt dir mir in meiner Stadt
Von einer alten Frau mit älteren Füßen
Drei Söhne verloren aber noch keine Zeitung
DAS REICH NEUES DEUTSCHLAND RHEINISCHER MERKUR
Wird ein besseres Jahr anzeigen wie üblich
Und das Schwarze in deiner Zeitung du weißt es
Ist das Weiße in meiner Zeitung wir wissen es
Immer neu wächst Gras über die Grenze
Und das Gras muß ausgerissen werden
Immer neu das über die Grenze wächst
Und der Stacheldraht muß gepflanzt werden
Immer neu mit dem genagelten Stiefel
ICH BIN DER STIEFEL DER DEN STACHELDRAHT PFLANZT
Vor meinem Fenster auf einem Parkbaum
Allein wie ein Betrunkener gegen Morgen
Lärmt flügelschlagend eine ältere Krähe
Die Straßenreiniger ALL OUR YESTERDAYS
Haben ihre Arbeit aufgenommen
Manche Dinge kommen wieder und manche nicht
Das Herz ist ein geräumiger Friedhof
IM PARK DIE PAPPELN SCHWIRRN
WER HAUST IN MEINER STIRN

Heiner Müller :  Neujahrsbrief 1963 in Warten auf der Gegenschräge /Gesammelte Gedichte. Suhrkamp.P.57

LETTRE DE NOUVEL AN 1963

Une année s‘est achevée dans le bruit
Des cloches et des feux d‘artifice Le journal
Qui sera apporté dans une heure
A toi dans ta ville à moi dans ma ville
Par une vieille femme sur ses vieilles jambes
Trois fils morts à la guerre mais aucun journal
LE REICH LE NEUES DEUTSCHLAND LE RHEINISCHER MERKUR
N’annoncera une meilleure année comme d‘habitude
Et ce qui est noir dans ton journal tu le sais
Est blanc dans le mien nous le savons
Sans cesse l’herbe pousse sur la frontière
Et l’herbe doit être arrachée
Sans cesse qui pousse sur la frontière
Et les barbelés doivent être plantés
Sans cesse par la botte cloutée
JE SUIS LA BOTTE QUI PLANTE LES BARBELÉS
Devant ma fenêtre sur un arbre du parc
Seule comme un ivrogne au petit matin
Une vieille corneille bat bruyamment des ailes
Les balayeurs municipaux ALL YOUR YESTERDAYS
Ont commencé leur travail
Bien des choses reviennent bien d’autres non
Le cœur est un grand cimetière
DANS LE PARC LES PEUPLIERS BRUISSENT
QUI LOGE DANS MA TÊTE

Heiner Müller : Lettre de Nouvel an  1963 in Heiner Müller Poèmes 1949-1945. Christian Bourgois. P 61. Trad. Jean Jourdheuil et Jean-François Peyret

Les lettres s’écrivent à quelqu’un.e d’éloigné.e, situé.e à distance. Il y a, séparés l’un de l’autre, un moi ici dans ma ville et un toi là-bas dans ta ville. Entre les deux qui partagent un même moment de festivités du nouvel an, une ligne de démarcation masquée par des rituels analogues. Qu’est-ce qui sépare un lieu d’un autre, une année d’une autre ? Quel sens a encore cette calendarité délocalisée ? Rien ne s’annonce de différent entre l’année qui s’achève et celle qui s’annonce.

Le mot frontière est répété en deux vers qui l’un en efface la réalité, l’autre la rétablit par un geste brutal d’arrachement de l’herbe qui tend sans cesse à la recouvrir.

« Sans cesse l’herbe pousse sur la frontière
Et l’herbe doit être arrachée
Sans cesse qui pousse sur la frontière »

Le mot frontière coupe également le poème en deux parties entre un lointain et une proximité, une envie de partage et son absence souhaitée, la réalité d’une solitude. Les journaux quels qu’ils soient écrivent en noir et blanc. C’est de plus en plus vrai aujourd’hui.

Je laisse ouvert cet énigmatique point d’effroi si caractéristique de l’auteur : « JE SUIS LA BOTTE QUI PLANTE LES BARBELÉS ». Le vers marque la fin du dialogue. Le je y est réduit à un accessoire industriel utilitaire qui n’est pas celui d’un jardinier. Clouté, il serait plutôt policier ou militaire. Cela peut se lire comme une affirmation martiale de co-responsabilité et/ou un sentiment de culpabilité. La botte qui « plante » des barbelés est en forte opposition avec le temps long et plus doux, plus discret, de l’herbe qui, elle, « pousse » et d’une nature toujours renaissante. Et semble se substituer au geste brutal de l’arrachage qu’il faut sans cesse réitérer, soit parce que la séparation n’est finalement pas assez nette ou qu’il faut démasquer l’illusion de son absence.

Qu’importe finalement que l’on se prive ou que l’on soit privé de passage, géographique et/ou temporel, s’il n’y a pas de lieu et/ou un temps qui soient autres.

Au petit matin, reste ce qu’il se passe sous la fenêtre de celui qui écrit à son destinataire. Et le travail des éboueurs en charge de tous nos hiers. « ALL YOUR YESTERDAYS ». La citation de Shakespeare est en anglais dans le texte.

« And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. »

« Et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous le chemin de la mort poudreuse »
(Shakespeare : Macbeth V,5)

Les balayeurs de rue ont entrepris leur travail de déblaiement. Mais tout le passé ne passe pas. Il y a ce qui part et ce qui revient formant une volumineuse nécromasse.

« Das Herz ist ein geräumiger Friedhof » / « Le cœur est un grand cimetière »

Geräumig = vaste, spacieux, d’une grande contenance.

Le poème se termine par deux vers puissamment ar-rimés :

« IM PARK DIE PAPPELN SCHWIRRN
WER HAUST IN MEINER STIRN»

où le verbe schwirren semble faire le lien non seulement entre ce qui agite les peupliers et ce qui habite – hante ? – la tête mais également entre le cœur-cimetière et ce qui tourne dans la tête. En allemand on dit : mir schwirrt der Kopf, la tête me tourne. Ce n‘est plus la question de Büchner : « Qu‘est-ce qui en nous ment, vole et tue » mais qui ai-je dans ma tête ? Qui l‘habite ? Dans haust je n‘entends pas seulement hausen loger habiter dans un sens souvent péjoratif – qui crèche là ? – mais aussi hauen, cogner voire hanter. Qui ravage ma tête ?

Je n’ignore pas les éléments biographiques présents dans le poème et sa date, 1963. Qui peut en faire une lettre non écrite au père et faire partie d’une thématique récurrente chez Heiner Müller. Enfant, il avait rendu visite à son père interné par les nazis. Celui-ci a quitté sa famille et délaissé la RDA pour l’Allemagne de l’Ouest. 1961 : la construction du mur de Berlin. J’ai délibérément ignoré cette dimension pour tenter d’en esquisser une lecture recontextualisée. Assimiler un texte à la biographie de son auteur est une lecture bien pauvre pour ne pas dire une mauvaise lecture en ce qu’elle ignore ce qu’il se passe entre le texte et son lecteur.

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Vœux 2021 : Oser avancer au milieu des dangers

A.R. Penck : Der Übergang / Le passage (1963)

Sapere aude!  Habe Mut, dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung.

(Immanuel Kant : Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung ?

Sapere aude ! [Ose savoir] Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Telle est la devise des Lumières.

(Immanuel Kant : Réponse à la question: «Qu’est-ce que les Lumières?»

 

« Les trusts du monde s’évertuent frénétiquement à couper les lignes de contact…
La Planète erre à l’aveuglette  vers un destin de fourmilière…
La thermodynamique a gagné par abandon…  »

 William Burroughs, Le Festin nu, 1959, trad. Eric Kahane

 

« Pour le dire simplement, l’état de notre planète est brisé. L’humanité fait la guerre à la nature. C’est suicidaire. La nature riposte toujours – et elle le fait déjà avec une force et une fureur croissantes.

(Antonio Guterres, Secrétaire général de l’ONU, à l’Université Columbia de New York, le 2 décembre 2020 . Source)

 

« Quand une civilisation arrive à relever des défis, elle croît. Sinon elle décline. Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre »

( Arnold Joseph Toynbee)

« La pandémie qui a paralysé le monde en quelques semaines révèle désormais comme une évidence l’extraordinaire et effroyable vulnérabilité de l’actuel modèle de développement, et la potentielle multiplication des risques systémiques combinés qui s’y accumulent. Elle prouve que ce modèle est condamné à mort et qu’il nous condamnera à mort avec lui, où que nous soyons dans le monde, si nous ne le changeons pas. »

(Bernard Stiegler : Bifurquer. L’avertissement p.15)

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Waltharii poesis / La chanson de Walther

Je continue de revisiter l’anthologie des poètes et penseurs d’Alsace de Jean Dentinger. Après Otfried de Wissembourg associé à Ermold le noir, c’est au tour de la Chanson de Walther dans laquelle on peut trouver des éléments précurseurs du Chant des Nibelungs

Waltharii poesis

Manuscrit du Waltharii poesis

Tertia pars orbis, fratres, Europa vocatur,
Moribus ac linguis varias et nomine gentes
Distinguens cultu, tum relligione sequestrans.
Inter quas gens Pannoniae residere probatur,
Quam tamen et Hunos plerumque vocare solemus.
Hic populus fortis virtute vigebat et armis,
Non circumpositas solum domitans regiones,
Litoris oceani sed pertransiverat oras,
Foedera supplicibus donans sternensque rebelles.
Ultra millenos fertur dominarier annos.

Attila rex quodam tulit illud tempore regnum,
Impiger antiquos sibimet renovare triumphos.
Qui sua castra movens mandavit visere Francos,
Quorum rex Gibicho solio pollebat in alto,
Prole recens ofta gaudens, quam postea narro :
Namque marem genuit, quem Guntharium vocitavit.

[…]

La chanson de Walther

« L’une des trois parties du monde, frères, a pour nom l’Europe ; elle présente des peuples divers qui se distinguent les uns des autres par les coutumes, la langue, le nom et la culture, et pratiquent différentes religions. Parmi eux réside, comme vous le savez, le peuple de Pannonie, que nous avons plutôt pour habitude d’appeler les Huns. Ce peuple énergique brillait par le courage et la valeur guerrière ; non content de soumettre les contrées voisines, il avait parcouru les lointains rivages de l’Océan, accordant des alliances à ceux qui l’imploraient et terrassant ceux qui se rebellaient. On raconte qu’il régna pendant plus de mille ans.

Il fut un temps où le roi Attila gouverna ce royaume, brûlant de renouer avec les triomphes d’antan. À cet effet, il fit lever le camp et ordonna à son armée de se rendre chez les Francs. Là, le puissant roi Gibicon, qui était alors sur le trône, se réjouissait d’avoir récemment vu naître une descendance, dont je parlerai plus loin : il avait en effet engendré un fils, qu’il avait nommé Gunther.

Fendant les airs, un bruit frappe l’oreille du roi et l’épouvante : une armée ennemie traverse le Danube, surpassant en nombre les étoiles et les grains de sable du fleuve. Le roi, qui se défie de ses troupes et de la force de son peuple, réunit une assemblée et l’interroge sur la conduite à adopter. Tous s’accordèrent à demander une alliance et, si cette requête était exaucée, à unir leurs mains droites aux mains droites des Huns ; on leur remettrait des otages, puis on s’acquitterait du tribut exigé. Cela vaudrait mieux que de perdre, en plus de la vie et du pays, leurs enfants et leurs épouses. »

(Anonyme : La chanson de Walther. Texte présenté et traduit par Sophie Albert, Silvère Menagaldo et Francine Mora. Ellug. Université Stendhal. Grenoble 2008)

Le roi des Francs, ceux du Rhin, d’un territoire allant de Metz à Trêves, Gibicon, avait un fils trop jeune pour servir d’otage. A sa place fut envoyé un «  jeune et noble guerrier » du nom de Hagen présenté comme étant d’origine troyenne. Il part muni d’un « somptueux » trésor conclure la paix avec les Huns. Précisons que le terme d’otage  n’a pas à l’époque de connotation de maltraitance. Le mot latin est obses, garant. Il signifiait néanmoins l’exil. Les Huns traversent la Saône et le Rhône vers le royaume des Burgondes dont le roi est Herrich résidant à Chalon sur Saône. Ce dernier imitant les Francs offre son unique fille, Hildegonde (Hilgunt) en garante de paix. Cette dernière était promise à Walther, le fils d’Alpher, roi des Aquitains. Celui-ci agit comme les Francs et les Burgondes. Ainsi Hagen, Hildegonde et Walther se retrouvent en Pannonie (en gros l’actuelle Hongrie) à la cour d’Attila qui les traite « comme ses propres enfants », assurant leur formation. De guerriers pour les jeunes gens qui finiront à la tête des armées hunniques. Hildegonde est confiée aux soins de la reine, Ospirine. Elle finira nommée « gardienne de tous les trésors ». Hagen et Walther, «frères de sang » volent de victoire en victoire pour le compte d’Attila. Le roi des Francs meure. Gunther lui succède et rompt l’alliance avec les Huns. Apprenant cela, Hagen fuit la cour d’Attila et le rejoint. Inquiète du précédent, la Reine conseille à Attila d’inviter Walther à prendre femme. Celui-ci refuse arguant que les soucis de l’hymen entraveraient sa vaillance guerrière.

Peu de temps après, une guerre se déclara. Avec Walther à la manœuvre en général en chef.

« Le voilà observant le champ de bataille, après quoi il recense ses troupes et les répartit à travers la vaste étendue des champs et des plaines. Déjà les deux formations, après s’être avancées à portée de javelot, s’étaient arrêtées. Alors, de toutes parts, une clameur s’élève dans les airs, les trompettes guerrières entremêlent leurs voix terrifiantes ; aussitôt une grêle de javelots s’abat de tous côtés. Le frêne et le cornouiller se confondaient en une même danse, et les pointes qui s’agitaient étincelaient comme la foudre. Et de même qu’une masse de flocons se disperse sous le souffle de l’aquilon, de même on décochait des flèches meurtrières. Enfin, quand les réserves de javelots sont de part et d’autre épuisées, chacun met la main à l’épée : on tire les glaives flamboyants et on relève les boucliers ; alors les troupes s’entrechoquent et reprennent le combat. Ici, des chevaux face à face se rompent le poitrail ; et là, une grande partie des soldats succombe sous la dure bosse des boucliers. Cependant, Walther, au milieu de ses troupes, plein de fureur guerrière, fauche tout ce qui tombe sous ses armes et se fraye un chemin. Quand les ennemis le voient faire tant de ravages, ils font comme s’ils tremblaient d’apercevoir la mort en face : partout où Walther dirige ses pas, à droite comme à gauche, tous à l’instant tournent le dos, rejettent leur bouclier sur l’épaule et se sauvent à bride abattue.
Alors, imitant son général, le peuple puissant de Pannonie se dresse et, redoublant de fureur et d’audace, accroît le carnage, abat ceux qui s’interposent, foule aux pieds les fugitifs, jusqu’à sortir pleinement victorieux des hasards de la guerre. Puis il se rue sur les cadavres et les dépouille jusqu’au dernier. Enfin, le chef appelle ses troupes au son de la corne creuse ; le premier, il couronne solennellement son front de feuillages, ceignant ses tempes du laurier victorieux en présence de tous ses hommes. Les porte-enseignes suivent son exemple, imités par le reste de la troupe. Et déjà ils s’en retournaient, parés de la couronne triomphale ; une fois de retour dans sa patrie, chacun retrouva sa demeure, tandis que Walther se hâtait de rejoindre le palais royal.»

A son retour au Palais royal, il se fait servir à boire par Hildegonde qu’il trouve seule. Ils se rappellent « qu’ils avaient été fiancés ». Ils échafaudent un plan de sortie de leur exil. Il lui demande de dérober pour cela le casque et la cotte de maille d’Attila, de remplir à ras bord deux coffrets de bracelets, de faire forger des hameçons car, pour les nourrir, il se fera pêcheur et oiseleur. Elle devra aussi leur fabriquer pour chacun quatre paires de chaussures. Quant à lui, il organisera un grand festin, une fête bachique, avec l’intention de saouler tout ce monde afin de favoriser leur fuite.

En évitant les villages, ils ont cheminé à la lisière des forêts dans lesquelles ils se cachaient le jour, lui à cheval avec sa lourde armure et elle à pied tirant le sien chargé des trésors. Après quarante jours, ils arrivent au Rhin près de Worms où siégeait le roi des Francs, Gunther et où se trouvait également le frère de sang de Walter, Hagen. Le récit du passeur qui, payé de poissons inconnus, les avait remis au cuisinier du roi, révèle à Gunther et Hagen qu’il s’agit de Walther en fuite avec un trésor. Voulant en récupérer la part que son père Gibicon avait jadis livrée aux Huns, Gunther se met à la poursuite de Walther et Hildegonde, ordonnant à Hagen réticent de l’accompagner. Walther et Hildegonde seront donc pourchassés non pas les Huns mais par les Francs du Rhin.

Entre-temps,

Interea vir magnanimus de flumine pergens
Venerat in saltum iam tum Vosagum vocitatum.
Nam nemus est ingens, spatiosum, lustra ferarum
Plurima habens, suetum canibus resonare tubisque.
Sunt in secessu bini montesque propinqui,

« Entre-temps le noble héros, s’éloignant de plus en plus du fleuve, avait atteint une région boisée qui était déjà à cette époque appelée les Vosges. C’est une immense forêt, très étendue, renfermant de nombreuses tanières de bêtes sauvages, qui résonne souvent des aboiements des chiens et du son des cors. Non loin de là s’élèvent, à l’écart, deux montagnes, entre lesquelles on peut voir une grotte qui, bien qu’étroite, est pleine d’agréments ; elle n’est pas creusée dans la terre, mais en haut du rocher : c’est un repaire approprié pour des brigands sanguinaires. Dans ce lieu retiré avaient poussé de frêles herbes verdoyantes. Ici , dit le jeune homme lorsqu’il vit la caverne, arrêtons-nous ici. Je serai content de reposer dans ce campement mon corps épuisé. Car depuis qu’il s’était enfui du pays des Huns, il n’avait pas goûté à la tranquillité du sommeil autrement qu’appuyé sur son bouclier ; c’est à peine s’il avait fermé les yeux. Alors, après avoir enfin déposé ses lourdes armes, il dit, reposant sur les genoux de la jeune vierge : Surveille attentivement les alentours, Hildegonde, et si tu vois s’élever un nuage noir, touche-moi doucement pour m’avertir de me lever ; même si tu vois s’avancer une troupe nombreuse, prends garde, ma bien-aimée, à ne pas m’arracher trop brutalement au sommeil. D’ici, tu peux promener au loin tes yeux clairs. Observe sans relâche toute la région alentour. » Telles sont ses paroles ; puis il ferme ses yeux brillants et peut enfin jouir du repos si longtemps désiré ».

La description du lieu est importante. Concentré de temps et d’espace, il conditionne la suite du récit en ce qu’il permettra une succession de combats singuliers. Peut-être quelque chose comme ceci :

La question n’est pas tant de savoir s’il s’agit de ce lieu-ci – cet aspect sera examiné plus loin – l’important est la symbolique de l’image en ce qu’elle marque l’impossibilité du passage d’une troupe au profit de combats singuliers :

« l’étroitesse des lieux imposait de combattre à un contre un, sans que personne pût venir en aide au combattant ».

Apercevant un nuage de poussière, Hildegonde réveille Walther comme convenu. Effrayée, elle s’écrie : ce sont des Huns, et se voit répondre :

Non assunt Avares, sed Franci nebulones,
Cultores regionis….

La traduction française donne : «  ce ne sont pas des Huns mais ces vauriens de Francs qui habitent la région ». La traduction allemande chez Reclam est à peu près équivalente : verschlag’ne Gesellen, des malappris. Mais bien plus intéressante est le rendu de Jacob Grimm chez qui Franci nebulones devient Franken Nibelungen, des Nibelungs francs. Nebu, en latin, Nebel, Nibel, en allemand, désignent la brume, le brouillard. J. Grimm permet ainsi de faire le lien avec la légende des Nibelungs.

L’heure du combat approche. Le premier à s’avancer est Gamalon, présenté comme gouverneur de Metz (Mettensis metropolitanus). Il vient s’informer de qui  est Walther et de ce qu’il fait là. J’aime beaucoup la réplique : « J’ignore absolument quel besoin on peut avoir de chercher à pénétrer les projets d’un voyageur… ». Gamalon réclame la remise de la jeune femme et de l’ensemble du trésor. Walther en propose une partie, ce que Hagen suggère au roi d’accepter. Ce dernier refuse et envoie Gamalon au combat. Il succombera en même temps que son cheval. Puis ce sera le tour de son neveu Sacramond qui aura la tête tranchée. Suit Werinhard descendant de Pandare, lui aussi « la tête séparée du tronc ». Le quatrième , venu des « rivages saxons », se nomme Ekefried. Son échange avec Walther qui toujours précède les combats est amusant.

« Quand il vit Walther prêt à engager le duel, il lui déclara : dis-moi, ton corps à toi est-il animé d’une vie palpable, ou est-ce que tu n’es, maudit, qu’une forme gonflée d’air pour nous tromper ? A mon sens, c’est assurément à un faune que tu ressembles, accoutumé à bondir dans les bois .
Alors Walther dans un éclat de rire lui fit cette réponse : ta langue celtique [welche?] montre que tu es né de ce peuple à qui la nature a donné de surpasser tous les autres dans la plaisanterie. Mais à supposer que tu parviennes en t’approchant à me toucher le bras, tu pourras bien ensuite aller raconter aux Saxons qu’en ce moment tu vois dans les Vosges le spectre d’un faune.

Contrairement aux précédents à cheval, le cinquième Hadaward, « champion de Worms » s’approche à pied, le passage étant bouché de cadavres. De ce combat, il est dit : « Les deux hommes, nés de contrées différentes, se précipitent l’un vers l’autre, et les Vosges s’émerveillent de leurs coups foudroyants ».

Au suivant !

Voici Patafried, neveu de Hagen dont on peut relever la complainte :

« Ô abime du monde, soif insatiable de posséder, gouffre de la cupidité, racine de tous les maux ! Puisses-tu, Ô Furie, n’engloutir que l’or et les autres richesses, en laissant les hommes indemnes ! Mais toi, à présent, tu souffles en eux le feu de désirs pervers, si bien que personne ne se contente plus de ce qu’il possède, ni ne tremble d’encourir par amour du gain une mort honteuse. Et plus ils possèdent, plus ils brûlent de la soif de posséder. Le bien d’autrui, ils s’en emparent tantôt par la violence, tantôt furtivement et— ce qui arrache plus de gémissements encore, et fera couler plus de larmes — ils jettent dans la fournaise de l’Érèbe des âmes d’origine céleste. Et moi, je ne puis rappeler mon neveu bien-aimé, car c’est toi qui l’aiguillonnes, ô cruelle cupidité. Voici qu’il se hâte aveuglément vers une mort infâme et qu’en vue d’une méprisable gloire il ambitionne de descendre parmi les ombres. Hélas, mon cher neveu, que faudra-t-il dire, malheureux, à ta mère ? Qui consolera, mon cher, ta jeune épouse, à qui tu n’as pas laissé — espoir à présent enfui — le réconfort d’un enfant ? Quelle est cette folie ? D’où te vient cette démence ? Il se tut, des larmes montèrent qui mouillèrent sa poitrine ; longtemps il répéta Adieu, mon bel enfant, au milieu des sanglots ».

Bien entendu le héros de cette histoire triomphe de tous les combats qui se différencient par leurs approches, les échanges verbaux et les motivations qui les précédent ainsi que les armes utilisées : épée, lance, flèches, trident, hache… . Cela permet à l’auteur de varier et de dynamiser son récit épique.

La mort du septième, Gerwit, la tête tranchée, commence à faire vaciller le moral des assaillants. Nonobstant, les derniers duels opposent Walther à Randolf, Helmrod, Trogus venu de Strasbourg, Tanaste de Spire. L’auteur semble ici accélérer le déroulement. Ne restent plus que le roi Günther et Hagen. Il en va désormais de l’honneur de la Francie. Hagen propose au roi de partir chercher des renforts, espérant que Walther quitte sa position stratégique et qu’il puisse être vaincu en rase campagne. Walther, dans un premier temps, pour se sustenter et se reposer, campe sur sa position, la consolide non sans avoir, magnifique geste, remis les onze corps des morts en état, les avoir alignés vers l’orient et prié pour eux.

Au petit matin, il quitte son refuge. Le récit s’achève avec le chiffre trois. Restent trois combattants, deux contre un, qui s’affronte cette fois dans la plaine.

« Un triple tourment les poursuivaient tous trois : la peur de la mort, la fatigue du combat, et l’ardeur du soleil »

Hagen se voit en outre déchaussé de « deux fois trois molaires ». En route vers la trinité !

«  Le terme du combat était arrivé, et chacun était marqué d’un signe : là gisait le pied du roi Gunther, la main de Walther et l’œil palpitant de Hagen »

Les trois survivants estropiés se partagent les bracelets du trésor des Huns, se font panser leurs blessures par Hildegonde, et boivent une coupe de vin. La joute se fait oratoire :

« À la fin, l’épineux Hagen et l’Aquitain lui-même, deux esprits invincibles, en dépit de leurs corps tout épuisés, après le tumulte renouvelé du combat et les coups redoutables, mènent au milieu des coupes une joute facétieuse. Le Franc dit : À partir de maintenant, mon ami, tu vas pourchasser les cerfs pour te fabriquer de leur peau des gants sans nombre ; celui de droite, je te le conseille, bourre-le de laine tendre, afin de tromper avec cette imitation de main ceux qui ignorent ton accident. Ah ! mais que diras-tu quand on te verra violer la coutume de ton peuple et ceindre le glaive à la hanche droite, ou quand, si l’envie t’en prend, tu enlaceras ton épouse — quelle perversion, bravo !— de la main gauche ? Mais qu’ai-je à tergiverser ? Désormais tout ce que tu auras à faire, c’est de la main gauche que tu le feras. Alors Walther lui rétorqua : Que tu fasses tant de saillies, je m’en étonne, borgne Sicambre. Si je chasse le cerf, toi tu éviteras la viande de sanglier ; dorénavant tu donneras des ordres à tes serviteurs en clignant de l’œil et tu salueras la foule des héros en les regardant de travers. Mais en mémoire de l’ancienne foi jurée, je vais te donner un conseil : si tu reviens chez toi, dans ton foyer, prépare-toi de la bouillie avec du lard, du lait et de la farine ; elle te servira aussi bien de nourriture que de remède. »

Walther et Hildegonde quittent les Vosges et retournent en Aquitaine où ils se marieront.

L’on retrouvera la trace de Walther dans un monastère de Novalèse dans le Piémont en Italie. Dans la chronique de ce monastère construit par Louis le pieux, près du lac du Mont Cenis, le Chronikon novaliciense cite des extraits du poème évoqué ici.

« Que vient faire à la Novalese ce héros de l’épopée germanique ? Le chroniqueur le fait vivre sous Attila, comme dans le poème latin, et en même temps, par le plus singulier anachronisme, sous le roi des Lombards Desiderius, en sorte que les critiques doutent si la chronique de la Novalese raconte les actes d’un seul ou de deux Waltharius. Quoi qu’il en soit, nous trouvons ici, on ne sait par quelle fortune, annexé au monastère de la Novalese un personnage célèbre dans la poésie germanique, et je ne puis m’empêcher de penser que les clercs qui venaient en Italie, comme Albert de Stade, des parties d’Allemagne, devaient se réjouir, au passage du Mont Cenis, de retrouver à la Novalese ce personnage familier et de saluer sa tombe.
Or le chroniqueur raconte que son Waltharius, après une vie héroïque et belliqueuse, a cherché un monastère où se retirer : il raconte sa conversion, et, chose singulière, le moniage [chanson de geste] de ce héros d’origine germanique ressemble à s’y méprendre au Moniage Guillaume, au Moniage Ogier. Comment Waltharius éprouve les moines de la Novalese en faisant dans leur église sonner son bâton muni de sonnettes — l’apologue du jardin symbolique qu’il cultive, — comment il retrouve et reprend son vieux destrier, — comment il combat des brigands et défend contre eux ses famulaires , — comment il lutte par surcroît contre des Sarrasins qui ont envahi la région, etc… »

(Bédier Joseph. Les chansons de geste et les routes d’Italie (1er article). In: Romania, tome 36 n°142, 1907. pp. 161-183 ;

Il existe en vieil anglais deux courts fragments d´un récit nommé Waldere, antérieurs au Waltharius. Extrait du second fragment :

Waldere maðelode,     wiga ellenróf,
hæfde him on handa     hildefró{f}re
gúðbil{l} {on} gripe,     gyddode wordum:
‘Hwæt, ðú húru wéndest,     wine Burgenda,
þæt mé Hagenan hand     hilde gefremede
ond getwáemde féðewigges;     feta, gyf ðú dyrre,
æt ðus heaðuwérigan     háre byrnan.
Stand{e}ð mé hér on eaxelum     Ælfheres láf
gód ond géapneb     golde geweorðod
ealles unscende     æðelinges réaf

(Source : https://heorot.dk/waldere.html )

« Walther, le brave guerrier qui avait entre ses mains la salvatrice lame de guerre, prononça ces mots : tu croyais sûrement, chef des Bourguignons, que contre moi, dans la bataille, la main de Hagen prévaudrait et qu´elle mettrait fin au combat à pied ; viens prendre, si tu l’oses, l’armure grise. Elle est sur mes épaules, héritage d’Aelfheres, bonne et ornée d’or, un vêtement de prince irréprochable ……. »

On retrouve surtout trois des personnages du Waltharius dans la Chanson des Nibelungs, deux siècles plus tard : Attila qui y est appelé Etzel, Gunther et Hagen qui y sont des Burgondes et non des Francs, et même Walther lui même qui y est l’Espagnol.

D’autres variantes existent évoquant ce Walther, dans les pays scandinaves, en Pologne, au XIII ème siècle, où il se nomme Walczerecz, jusque peut-être en Espagne et dans la Chanson de Roland. Ces dernières hypothèses sont en débat. En tout état de cause, nous avons affaire à une légende européenne.

Je ne résiste pas au plaisir de vous raconter brièvement cette légende polonaise telle que la rapporte Jan Potocki dans ses Chroniques, memoires et recherches pour servir a l’histoire de tous les peuples slaves (etc.) Le chapitre 1 y est consacré et rapporté d’après le Chronicon Poloniae de Boguphal, évêque de Posnan. Elle va en sens inverse du Waltharius, c’est à dire d’ouest en est.

Le comte Walgersz Wdały, ce qui veut dire chez les Polonais, Walter le robuste avait son château près de Cracovie. Mais l’histoire commence à la cour du roi des Francs, père de la belle Helgonde. Se trouvait là un jeune fils du roi d’Alémanie, lequel y achevait son éducation. Son nom n’est pas nommé. Walgerſz s’aperçut que le jeune homme plaisait à la princesse, mais ne s’en laissa pas décourager. Un soir, il monta sur les murs du château, graissa la patte au gardien, et se mit à chanter très mélodieusement. La princesse s’ éveilla et sauta de son lit avec les jeunes filles de son âge. Elles restèrent à écouter le chanteur. Elles ne purent se rendormir que longtemps après qu’il eut cessé de chanter. Le lendemain matin, Helgonde fit venir le gardien et lui demanda quel était l’homme qui avait fait entendre pendant la nuit des sons aussi doux. Le gardien ne crut pas devoir trahir Walgerſz et répondit qu’il ne savait pas. Cependant Walgerſz ayant répété la même chose pendant deux à trois nuits, Helgonde fit encore venir le gardien, le menaça cette fois et ordonna même qu’on lui prononça la sentence de mort. Elle en fit tant qu’il avoua qu’il s’agissait de Walgerſz. Helgonde ne l’eut pas plutôt appris, qu’elle s ‘enflamma pour lui et refusa ses faveurs au fils du Roi d’Alémanie. Ce dernier retourna furieux chez lui et, lorsqu’ il y fut, s’empara de tous les bateaux qui étaient sur le Rhin et ordonna que, si quelqu’un se présentait pour passer avec une jeune fille, il eut à payer un mark d’or. Il recommanda que l’on fit bonne garde. Quelque temps après, Walgerſz ayant trouvé l’occasion d’enlever Helgonde, vint avec elle sur les bords du Rhin ; les bateliers lui demandèrent un mark d’or, qu’il leur donna aussitôt ; mais ils lui dirent qu’ils ne pouvaient pas le laisser passer sans la permission du fils du Roi. Walgerſz pressentant alors tout le danger qu’il y avait à s’arrêter plus longtemps en cet endroit, sauta sur son puissant cheval, demanda à Helgonde de se mettre en croupe, s’élança dans le fleuve, le traversa avec la rapidité d’une flèche. Lorsque Walgerſz eut fait quelque chemin de l’autre côté, il entendit derrière lui le Prince allemand qui lui criait : « Perfide qui a osé enlever la fille d’un roi et qui prétend passer le Rhin sans me payer ce qui m’est dû, arrête, je te défie en combat singulier ; le vainqueur restera en possession de Helgonde et de plus aura le cheval et les armes du vaincu ». Walgerſz s’arrêta et répondit hardiment : « je t’ai payé un mark d’or et je n’ai point enlevé cette fille. C’est elle qui a voulu me suivre et devenir ma compagne ». Ils rompirent leurs lances puis mirent pied à terre et combattirent à l’épée. Helgonde était à coté de Walgerſz presque en face du prince allemand, à qui cette vue donna tant de courage qu’il fit reculer son adversaire, tant que celui-ci se trouvant à son tour, en vue de sa belle, la honte et l’amour augmentèrent tout à coup ses forces. Il tua son rival, prit son cheval et ses armes et revint heureusement chez lui. Walgerſz de retour dans son château de Tyniec s’y livrait aux douceurs du repos, lorsque les plaintes de ses vassaux lui firent comprendre, que Wislaus le beau Prince de Wislicia avait profité de son absence pour leur faire injure ; il résolut de s’en venger, se révolta contre Wislaus, le combattit, le fit prisonnier.

S’en suit une autre partie de l’histoire qui s’éloigne et que je n’évoquerai pas ici. Je ne m’attarderai pas non plus sur les hypothèses concernant le nom de l’auteur de ces manuscrits. Dans certaines variantes de ces derniers figure un prologue d’un certain Geraldus qui dédie son ouvrage à un évêque Ercambaldus qui pourrait-être l’évêque de Strasbourg. A moins que ce ne soit l’archevêque de Mayence. L’autre hypothèse désignerait comme auteur Ekkehard I abbé de Saint Gall dans les Alpes suisses. A moins que ce ne soit « un clerc des cours carolingiennes » (Francine Mora : o.c.). Donc pas forcément un moine, comme l’écrit Gregor Vogt Spira dans l’édition allemande chez Reclam. L’hypothèse que ce soit Ermold le noir, dont nous avons déjà parlé a également été évoquée. Mais ce dernier ne nomme pas les Vosges de la même façon que l’auteur du Waltharius. Restent que ces questions ont une importance sur la datation de l’œuvre : 9ème ou 10ème siècle ? Le récit dont il faut rappeler qu’il est de fiction évoque comme seul personnage réellement historique, Attila qui fut roi des Huns quelques siècles plus tôt de 434 à 451.

La première édition critique du Waltharius, nous la devons à l’un des frères Grimm, Jabob, qui édita en 1838 à Göttingen avec un autre philologue allemand J. Andreas Schmeller, les Lateinische Gedichten des IX und X jahrhundert (Poèmes latins des 9ème et 10ème siècle) estimant qu’ils valaient mieux que leur réputation d’alors. Ils firent cela non sans que J. Grimm eut déniché à Bruxelles un texte intitulé Ecbasis cuiusdam captivi (L’évasion d’un prisonnier), une sorte d’ancêtre du Roman du renard qui se situe également dans les Vosges et dont je parlerai après celui dont il est question cette fois-ci. L’anthologie contenait outre le Waltharius et l’Ecbasis, les fragments d’une épopée en vers Ruodlieb ainsi que quelques autres poèmes.
Ce qui est frappant chez Grimm c’est la manière dont il s’efforce d’arrimer ces textes latins à la culture populaire allemande tant sur le plan de son expression, de sa versification que de son contenu. Même s’il concède que c’est moins net pour le Waltharius, il écrit qu’ une telle poésie ne saurait avoir été conçue par un moine sans avoir existé auparavant sous une forme populaire germanique. Le Waltharius brasse cependant plus largement et c’est ce qui le caractérise le plus une multitude d’éléments disparates et contient des emprunts à la littérature latine. Virgile par exemple.

Un mot encore sur la place des Vosges que nous avons déjà relevée dans le récit d’Ermold Le Noir. La préfacière de l’édition française, Francine Mora, note que les Vosges occupaient une place singulière dans « l’imaginaire carolingien » et donc dans cette « épopée carolingienne atypique ».

« L’histoire a donc laissé des traces, et non des moindres, dans notre épopée. Mais la géographie n’est pas en reste. On peut se demander pourquoi les trois peuples menacés par les Huns au début du récit, et contraints de livrer des otages pour demeurer en paix, sont les Francs, les Aquitains et les Burgondes. C’est sans doute parce que nous avons là les trois pays qui, aux VIIIè et IXè siècles, étaient au cœur de l’empire carolingien : la Francie ou Austrasie, qui couvrait une bonne partie de la Belgique et de la Rhénanie actuelles et même le Nord-Est de la France, en allant au sud jusqu’à Reims ; l’Aquitaine, qui allait de Bordeaux jusqu’à Poitiers et qui couvrait une large partie du Massif central ; la Bourgogne ou Burgondie, enfin, qui, entre Aquitaine et Austrasie, s’étendait d’Orléans à Lyon et poussait vers l’est jusqu’à l’Alémanie en englobant une bonne partie de la Suisse actuelle. Berceau de la dynastie carolingienne, l’Austrasie était au centre du système ; mais l’Aquitaine et la Bourgogne faisaient figure de satellites d’autant plus ménagés, voire courtisés, que malgré leur intégration au royaume franc elles avaient conservé de très nettes velléités d’indépendance. »

L’espace géographique est celui de l’Autrasie. Plus loin , la préfacière ajoute :

« Enfin, n’oublions pas qu’au centre du poème il y a les Vosges — les Vosges doublement chères au cœur des empereurs carolingiens. D’abord parce que, situées en Austrasie, elles pouvaient leur apparaître comme l’un des points d’ancrage privilégiés de leur dynastie depuis qu’un de leurs ancêtres, l’évêque Arnoul de Metz, s’y était retiré vers 630, avec son ami Romaric, sur le mont Habendum pour y fonder le monastère qui donnera ensuite naissance à la ville de Remiremont. Ils y avaient gagné tous deux la qualité de saint, très profitable à leurs descendants. Ensuite, parce que c’était un domaine très giboyeux, couvert d’épaisses forêts où les empereurs pouvaient satisfaire leur passion de la chasse. La Chronique de Saint Arnould ne fait état que d’une visite de Charlemagne à Remiremont, en 805, mais son fils Louis le Pieux y a multiplié les séjours […] pour y chasser l’ours, le cerf et le sanglier. C’est bien sous cet aspect à la fois sylvestre et cynégétique qu’apparaissent les Vosges dans le Waltharius »

(La chanson de Walther. Texte présenté et traduit par Sophie Albert, Silvère Menagaldo et Francine Mora. Ellug. Université Stendhal. Grenoble 2008).

Faut-il dès lors tenter de préciser d’avantage le lieu des combats entre Walther et les chevaliers franques, au-delà de la symbolique de sa description rendant possible des duels singuliers  ? Mieux vaut considérer que le récit concentre l’espace et le temps dans un lieu précis. Aller plus loin n’y apporte rien. Jacob Grimm l’a néanmoins, sans doute le premier, tenté. Mais en l’étudiant de près, l’on s’aperçoit qu’il s’embrouille. Car à suivre ses indications, on ne s’y retrouve pas. Il écrit que toutes les précisions de lieux mènent à un point culminant des Vosges, entre l’Alsace et la Lorraine, qu’il nomme Framont (mons fractus) à 6 heures de Molsheim et trois de l’abbaye de Senones. Il place à proximité la source de la Plaine ce qui nous mènerait au Donon et nous éloignerait de Worms. Dans la Chanson des Nibelungs, se trouve la réplique suivante adressée à Hagen :

« Qui donc était assis sur son bouclier au Wasgenstein, tandis que Walther d’Espagne lui tuait un grand nombre de ses parents? »

Wasgenstein. Ce lieu-ci existe ! Plus au nord et plus près de l’actuelle frontière avec l’Allemagne, dans le Wasgau (Vasgovie) qui va de Moselle en Rhénanie Palatinat. Il est proposé aux touristes comme le lieu de la légende de Walther.

Ruines du château de Wasigenstein qui date du XIIIè siècle. Il est en deux parties sur une faille de crête rocheuse.

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Heure musicale avec Ludwig van Beethoven (1770-1827)

Beethove: Egmont Overture, Op. 84 from Taiwan Connection on Vimeo.

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A propos de Bifurquer : 3. Pour une nouvelle urbanité

Je poursuis ma lecture de l’ouvrage Bifurquer. Avec, cette fois, l’accent sur la question de la ville comme spatialisation [diachronique] de la localité. La nouvelle urbanité telle qu’elle repose sur les savoirs de ses habitants, seule source de richesses.

Vassily Kandinsky : Petits Mondes I (1922)

Wo aber Gefahr ist, wächst
Das Rettende auch
.

Mais aux lieux du péril croît
Aussi ce qui sauve
HÖLDERLIN

Des lieux, il y en a plein. Il existe même des lieux-dits et des non-lieux, des lieux de nulle part – u-topie-, des lieux qui voyagent.« Mon chez-moi, c’était un lieu dans les histoires, à la fois dans l’objet matériel que je tenais entre les mains et dans les mots imprimés ». Alfredo Manguel dans Monstres fabuleux (Actes Sud 2020. Pp. 20-21) décrit ainsi, pour l’enfant de diplomate qu’il était, ce que représentait sa bibliothèque itinérante. Mais la question qui m’intéresse ici, c’est de reprendre la définition de la localité à partir de ce là où de Friedrich Hölderlin. Là où, non pas l’on est, mais où il se passe quelque chose de ce qui peut rendre la localité habitable devant la catastrophe de l’inhabitable, de l’immonde. Ces lieux de périls et de sauvetage sont distribués en de multiples échelle y compris celle globale de la biosphère elle-même. Ils n’ont pas de coordonnées GPS. Ils désignent l’endroit plein de dangers où peut avoir lieu « ce qui sauve ». Ils contiennent un « potentiel de bifurcation ». Il n’y a pas d’automatisme à celle-ci. En effet,  le passage d’une tendance à sa contre-tendance nécessite un travail, une délibération et une prise de décision. C’est ce qu’implique la notion de krisis. Ce travail est celui de la raison. Non pas de la raison calculatrice qui produit du statistiquement probable, c’est à dire de l’uniformité donc de l’entropie, mais celle de la Raison dissidente, qui diverge, produit de la différence, de l’improbable, c’est à dire qui bifurque, innove.

Une localité bifurquante. Où,

« faire face à l’incertitude et à l’indétermination nécessite d’entretenir et de reconstituer sans cesse un horizon de crédit – c’est-à-dire un horizon d’investissements collectifs, visant à inventer et à consolider la possibilité d’un avenir néguentropique surmontant temporairement et localement le devenir entropique (cette localité étant distribuée en échelles qui vont de la cellule à la totalité de la biosphère) – sans jamais pouvoir éliminer le risque ni donc éviter que l’ouverture ne se referme. »

(Bernard Stiegler : Missions, promesses, compromis / 3. Risque, ouverture et compromis)

Dans Bifurquer, la question de la localité comme condition néguentropologique occupe une place importante sinon centrale au sens où beaucoup de choses en découlent. Un chapitre y est directement consacré. Il est intitulé : Localités, territoires et urbanités à l’âge des plateformes et confrontés aux défis de l’ère Anthropocène.

Les infusoires

La localité y est d’abord conçue dans son rapport à la vie productrice d’entropie et d’anti-entropie, c’est à dire productrice de diversification et de nouveauté, lieu comme milieu naturel et technique. Elle doit impérativement rester ouverte tant sur les autres localités que sur les capacités d’inventer de la nouveauté au risque de dépérir.

« Cette localité est ce qui ménage une lutte contre l’entropie, d’abord en luttant contre l’anthropie, c’est à dire contre l’auto-intoxication comparable à celle des infusoires décrite par Freud – , et ce ménagement est ce que nous appelons une néguanthropie et une anti-anthropie »

(B.Stiegler Qu’appelle-t-on panser 1 p. 143)

Sigmund Freud décrit, dans le texte ci-dessus, ce qu’il se passe quand un animalcule se trouve dans un milieu biologique fermé dans lequel il meurt étouffé dans ses propres excréments.

Daniel Ross, dans l’ouvrage dont nous traitons ici, revient sur ce passage de Freud et le commente ainsi :

« Ce que Freud décrit ici correspond aux conséquences entropiques auxquelles s’expose tout organisme vivant placé dans un système fermé où font défaut les moyens d’éradiquer la toxicité générée par ses propres déchets, mettant le système dans un déséquilibre incontrôlable. Pour ce qui est du métabolisme qui occupe les animaux supérieurs que nous sommes, des êtres qui pour le dire dans les termes d’Aristote ne sont pas seulement sensitifs mais noétiques, soit des êtres sachant, ce métabolisme n’est pas seulement biologique, mais fondamentalement et irréductiblement psychologique, sociologique et technologique.
Les productions métaboliques des êtres techniques et noétiques que nous sommes contiennent la possibilité d’exposer notre élément à une toxicité potentiellement fatale, dès lors que nous perdons les capacités de production de savoir et de soin de la vie. A partir du moment où cela touche à notre élément noétique, les conséquences entropiques induites par cet auto-empoisonnement ne sont plus seulement thermodynamiques ou biologiques, mais psychiques et sociales. Tous les systèmes techniques sont localisés, mais la localité du système technique actuel a atteint l’échelle de la biosphère elle-même […] : dans de tells circonstances, où, de fait, il n’ y a pas de dehors, les risques de toxicité sont considérablement accrus »
(Bifurquer p.351)

La plateformisation

Dans son rapport Ambition numérique: pour une politique française et européenne de la transition numérique, le Conseil national du numérique (CNnum) donne la définition suivante de la plateforme :

« Une plateforme pourrait être définie comme un service occupant une fonction d’intermédiaire dans l’accès aux informations, contenus, services ou biens, le plus souvent édités ou fournis par des tiers. Au-delà de sa seule interface technique, elle organise et hiérarchise ces contenus en vue de leur présentation et leur mise en relation aux utilisateurs finaux. À cette caractéristique commune s’ajoute parfois une dimension écosystémique caractérisée par des interrelations entre services convergents. Plusieurs plateformes ont en effet adopté des modèles de développement basés sur la constitution de véritables écosystèmes dont elles occupent le centre ».

Il faut y ajouter l’effet de réseau, ce qui signifie que leur efficacité dépend de la quantité d’utilisateurs. Comme nous l’avons déjà vu, les plateformes ne sont en soi ni bonnes ni mauvaises. Il en est de contributives. Ce qui est entropique dans le cas des Gafam, c’est  leur fermeture, la tendance hégémonique et dominatrice

« La plateformisation entraîne en outre une verticalisation grandissante qui va de pair avec la reconstitution de silos et l’émergence de très grands groupes qui ont les moyens d’imposer leurs règles aux autres acteurs. Cette domination, qui prend souvent la forme d’une situation quasi-monopolistique sur le marché, conduit à ce que la sénatrice Catherine Morin-Dessailly a appelé “la colonisation numérique de l’Europe
(CNnum : ibid)

Cette concerne également nos villes. On le voit plus loin.

La verticalité féodale et la clôture technologique de leurs systèmes confèrent aux Gafam une souveraineté fonctionnelle, selon l’expression de Frank Pasquale. Bernard Stiegler parle lui de souveraineté efficiente. En effet, ce qui est redoutable, et constitue une difficulté dans la critique des grosses plateformes, c’est leur efficacité. Comment faire non seulement autrement mais aussi bien ? L’extractivisme calculateur de ce que Shoshana Zuboff appelle le surplus comportemental va bien au-delà de ce que l’on appelle les données que l’on croyait personnelles.

Il est donc nécessaire de

« repenser en profondeur les architectures de données en vue de mettre l’automatisation computationnelle au service d’une augmentation des capacités à la désautomatiser, c’est-à-dire à l’enrichir de ce qui n’est pas réductible au calcul, à maintenir ouverts les systèmes automatisés, et à lutter ainsi contre l’entropie que génèrent nécessairement les systèmes fermés. »

(Bernard Stiegler : L’ergon dans l’ère Anthropocène et la nouvelle question de la richesse in Le Travail au XXIe siècle. Sous la direction de Alain Supiot. Editions de l’Atelier)

Dans sa dimension spatiale habitée, la localité, « se pose d’abord dans les territoires urbains » et comme possibilité d’un « nouveau génie urbain où les habitants redeviendraient la source primordiale de l’intelligence territoriale » (Bifurquer p. 83). Et cela en se servant de l’efficience de l’automatisation non pour machiniser et dés-urbaniser la ville, comme c’est le cas actuellement en prolétarisant toute forme d’intelligence urbaine, mais pour la mettre au service de nouvelles formes de « délibération urbaine ».

Cette dynamique à repenser repose, selon les auteurs, sur deux conditions : une « conscience historique de l’urbanité » notamment telle qu’elle s’est développée avec l’industrialisation  et un état des disruptions de l’hyper-industrialisation algorithmique. Les technologies numériques actuelles non en tant que telles mais telles qu’elles sont conçues et manipulées par le marché de la data-économie dissolvent les spécificités de la localité.

« Les territoires réticulés se trouvent ainsi soumis à des logiques extraterritoriales qui conduisent à leur incapacitation, c’est à dire à la perte systémique des savoirs qui constituent ce que l’on appelle ici l’urbanité » (Bifurquer p. 88)

On appelle pompeusement d’une expression de pure propagande ville intelligente ce qui repose sur un abêtissement de sa population et sur l’idiot presse-bouton, voire l’idiot instruit. Cette prolétarisation est la principale cause du délitement des liens sociaux et de l’urbanité, de la perte des idiomes locaux.

Troisième révolution urbaine

Je fais un petit détour par l’exposition Hello Robot dont j’ai amplement parlé ici et . J’y avais repéré les robots-grues constructeurs de ponts :

Joris Laarman – MX3D Bridge (2015). Robots constructeurs de ponts avec impression en 3D.

Plus de détails dans la vidéo ci-dessous (en anglais).

Pour Bernard Stiegler, nous vivons une troisième révolution urbaine. La première débute au Néolithique et s‘étend jusqu‘au 18ème siècle. La seconde, au 19ème siècle, exprime la spatialisation de la révolution industrielle : manufactures, usines, réseaux ferrés, routiers, électriques, télégraphe, téléphone. Cela s‘étend dans le capitalisme consumériste avec les grandes surfaces, les hypermarchés, la télévision de masse et ses marchands de « temps de cerveaux disponibles ». Tout cela est reconfiguré avec la digitalisation et les réseaux numériques :

« L‘ubiquitous computing [informatique ubiquitaire] repose sur une digitalisation systémique globale et intégrale, qui affecte absolument tous les produits, objets, services et modes de vie issus de l’activité hyper-industrielle en cela, y compris en tant qu’hyper-textuelle, c’est à dire cliquable, permettant d’activer des liens en tous sens, et de développer des processus de navigation dans l’espace (cardinaux) et dans le temps (rythmique et calendaires) qui passent de plus en plus par la conception d’espaces augmentés et qui conduisent Franck Cormerais à parler d’hyperville. »

(Bernard Stiegler : Nouvelle révolution urbaine, nouveau génie urbain in Le nouveau génie urbain FYP éditions 2020. p.25)

Les villes ont depuis toujours été reliées entre elles et se sont donc inscrites dans des réseaux. Sans remonter trop loin, elles ont été reliées à des réseaux de routes, puis ferrés, puis aériens. Réseaux d’eau, de gaz et d’électricité. Ces derniers sont désormais dotés de dispositifs dits de communication. Réseaux hertziens et numériques. Jusqu’au béton désormais interactif : à la fois récepteur, média, émetteur et récepteur de données. Les auteurs du chapitre consacré à cette question évoquent le BIM, Building Information Modeling (bâti immobilier modélisé) consistant à doter de puces informatiques chaque élément du bâti, tant les parpaings que les portes, les fenêtres, les murs. Les équipements intérieurs s’insèrent eux-aussi dans l’Internet des objets sans que les usagers des différents objets connectés ne soient mis en capacité de comprendre leur fonctionnement, à fortiori les modèles économiques qui les sous-tendent. Ainsi se met en place la ville prolétarisée, automatisée, gouvernée par des algorithmes, couramment appelée pour ne pas en préciser le sens : smart-city.

Ville et écriture

La ville s’écrit aussi. Dès son origine, la cité grecque, polis, repose sur l’écriture. Jean-Pierre Vernant rappelait « le rôle que l’écriture a joué aux origines de la cité ». Il ajoutait :« mise sous le regard de tous par le fait même de sa rédaction, la formule écrite sort du domaine privé pour se situer sur un autre plan : elle devient bien commun, chose publique ». Aujourd’hui, cette écriture est automatique et insérée dans un réseau mondial et satellitaire. Elle passe par des plateformes propriétaires pour qui les villes ne sont que des marchés. Que devient dès lors le citoyen, dans ce chaos social économique et politique résultant de la dés-intégration (Bernard Stiegler) des systèmes sociaux ? Dans l’ouvrage cité plus haut, Bernard Stiegler définit la citoyenneté « comme une forme de soin collectivement pris d’un espace commun ».

La caporalisation des comportements repose sur les pratiques de l’industrie de l’extraction des données (data-mining) qui en collectant les traces numériques passées des comportements individuels en calcule la prévision future, effaçant du coup la possibilité de chemins de traverse. Ainsi se perd la possibilité même de l’art de flâner chère à Walter Benjamin. Ce dernier écrit, au début d’Une enfance berlinoise :

«Ne pas trouver son chemin dans une ville, ça ne signifie pas grand-chose. Mais s’égarer dans une ville comme on s’égare dans une forêt demande toute une éducation.»

Comment échapper aux chemins imposés ? L’enjeu est de parvenir, dans la ville, où tout déplacement est numériquement guidé, à sortir des sentiers battus pour découvrir de nouveaux chemins, faire de nouvelles rencontres, trouver de l’in-attendu, de l’improbable.

Un nouveau génie urbain

Alors que le mimétisme technologique de la gestion des villes fait aller du pire au pire – à Mulhouse, le modèle est à Nice, qui lui-même vient de…., la première des délibérations citoyennes devrait porter sur l’introduction même des nouvelles infrastructure technologiques et ses finalités. Une anecdote personnelle à ce propos. J’ai un jour posé cette question dans un débat public. La réponse de l’adjoint au Maire en charge de ces questions m’est restée gravée en mémoire : «  la question est technique et donc pas politique ! ». Ce que l’on appelle un déni. La question est bien évidemment hautement politique en ce qu’elle doit permettre de rouvrir la localité sur elle-même et sur les autres. Et contester la gouvernance par les algorithmes. Elle rend les villes inhospitalières non seulement pour les plus démunis, les SDF ou les migrants mais pour l’ensemble des habitants eux-mêmes. L’espace public tend par ailleurs à y être privé de liberté d’expression comme le confirme la loi Darmanin  dite de sécurité globale autorisant l’usage policier de drones d’hypercontrôle sur l’espace urbain.

Les auteurs, au contraire préconisent :

«  des démarches de recherche urbaine contributive en vue de saisir les dynamiques profondes de ce que nous considérons comme constituant la possibilité d’un nouveau génie urbain, où les habitants redeviendraient la source primordiale de l’intelligence territoriale dans le contexte d’une économie contributive de déprolétarisation des habitants, mais aussi de leurs élus et de leurs administration, aujourd’hui totalement démunis, et très souvent manipulés par des marchands de nouveaux services et autres promesses illusoires. Dans ce nouveau génie urbain, fondé sur cette nouvelle recherche urbaine la technologie serait reconfigurée et re-designée [design] depuis les pratiques territoriales contributives elles-mêmes ». (Bifurquer p. 83)

Reconstituer et partager des savoirs pour les mettre au service d’une véritable intelligence de la ville qui est d’abord celle de ces habitants contre leur prolétarisation comme perte de savoir-faire, vivre et concevoir. Cela, non contre, mais avec la digitalisation mise au service de la délibération urbaine. Cela passe par une réappropriation de son histoire revisitée dans sa relation aux techniques en « particulier depuis la révolution industrielle ». Puis, de son accélération hyperindustrielle. En ce sens il y a une généalogie à construire.

Surmonter l’opposition ville machine / ville organique

« La comparaison avec l’organisme vivant dans l’évolution de l’espèce […] peut nous dire quelque chose d’important sur la ville : comment en passant d’une ère à l’autre les espèces vivantes ou adaptent leurs organes à de nouvelles fonctions ou disparaissent. La même chose se passe avec la ville. Et il ne faut pas oublier que, dans l’histoire de l’évolution, chaque espèce garde avec elle des traits qui semblent les vestiges d’autres traits, puisqu’ils ne correspondent plus aux nécessités vitales […]. Ainsi, la continuité d’une ville peut reposer sur des caractères et éléments qui, à notre avis, ne sont pas indispensables aujourd’hui parce qu’ils sont oubliés ou contre-indiqués pour son fonctionnement actuel »

(Italo Calvino : Les dieux de la cité)

Pour surmonter l’opposition ville-machine et ville-organisme établie par Italo Calvino, il convient de prendre en compte le fait que les villes sont des exorganismes complexes. Les auteurs du chapitre mettent en évidence deux scénarii alternatifs : d’une part, celle de la ville automatique détruisant l’urbanité donc les relations civiles et civilisées ; l’autre est de surmonter l’opposition ville machine / ville organique en partant du fait que l’espèce humaine est un organisme vivant technique, un exorganisme simple construisant des exorganisme complexes inférieurs et supérieurs, par exemple des usines mais aussi des villes et des institutions délibératives, juridiques, elles aussi à différentes échelles.

Il faut empêcher que le « techno-cocon »(Alain Damasio) ne nous transforme en hamster tournant à l’intérieur de sa roue (Alain Damasio), ne nous enferme et nous étouffe. Asphyxie la vie. Au sens des infusoires de Freud, cité plus haut.

Cosmotechniques ( Yuk Hui)

Je reviendrai un peu plus loin sur ce qui rend à la ville sa richesse. Pour en rester à la question de la localité proprement dite, je voudrais introduire ici celle de la recherche de localités dans les technologies elles-mêmes. Elle est proposée par le philosophe chinois Yuk Hui. Elle n’est pas dans le livre Bifurquer. Peu a peu les technologies deviennent en se délocalisant globalisantes. Yuk Hui propose de les ramener à la localité en les fragmentant contre « le mythe de leur universalité ». Il propose d’appeler ces fragmentations des cosmotechniques.

« Une cosmotechnique correspond à l’unification, dans les activités techniques, des ordres cosmique et moral ; or ces ordres diffèrent d’une société à l’autre — par exemple, les Chinois n’avaient pas le même concept de morale que les Grecs. La cosmotechnique pose donc d’emblée la question de la localité. Elle est une enquête sur la relation entre la technologie et la localité, c’est-à-dire une recherche des lieux qui permettent à la technologie de se différencier. À l’inverse, selon la logique de la philosophie moderne, on pose un schème ou une logique supérieure et universelle (ou transcendantale), qu’il suffit ensuite d’imposer partout indifféremment. Cette modalité ignore la question de la localité, ou du moins la traite comme un lieu seulement géographiquement différent — et non pas qualitativement différent. La logique totalisante de la cybernétique, aujourd’hui triomphante, va dans le même sens. Il faut donc élargir la notion d’épistémologie et revenir à la technique, de manière à ne plus la prendre pour quelque chose de neutre. C’est ce que je propose de faire grâce à la notion de « fragmentation » : partir plutôt des différents fragments du globe que constituent les localités. Cela nous oblige à formuler des problèmes locaux et des solutions locales, et nous permet en même temps d’explorer les perspectives possibles que ce local  recèle. »

( Yuk Hui : Produire des technologies alternatives)

Le travail tend à perdre sa fonction de localité n’étant plus un travail que l’on fait mais un emploi que l’on a.

L’Internation

Le concept d’internation a été emprunté à l’anthropologue Marcel Mauss. Il l’a élaboré autour des années 1920. Dans sa réflexion sur la nation, alors qu’il était lui-même membre de l’Internationale socialiste, il prévenait que la nation comme localité n’était pas obsolète et ne pouvait se dissoudre dans le global. Il proposait le terme d’internation en opposition à l’internationnalisme tout autant qu’à l’absence de nation, l’a-nation. S’il le disait face à l’internationalisme qui fut qualifié de prolétarien, nous sommes aujourd’hui devant une autre forme d’internationalisme, un globalisme destructeur de la singularité des localités et reposant sur le dogme de la pseudo-autorégulation des marchés. Moscou a émigré à la Sillicon-Valley via Wall-Street. L’affirmation de Marcel Mauss peut se décliner. Si la nation est une échelle de localité, elle ne doit ni dissoudre elle-même l’infra-national, tendance forte en France, ni être absorbée par le supra-national tout en pensant les hétéronomies, point de départ de la réflexion de M.Mauss et en pansant les multiples échelles de localités, les villes et les régions mais aussi en prenant soin des localités biologiques, sociales, informationnelles. En cultivant leurs singularités dans leur diversité, on évite la babélisation du monde c’est à dire l’uniformisation et la standardisation des langues, des cultures, des savoirs-faire, -vivre, et -penser locaux.

A tous les niveaux, ces localités doivent devenir des mondes habitables en faisant bifurquer les techno-sphères globalisantes qui les encapsulent. L‘accent dans l‘inter-nation doit être mis sur l‘inter, ce qui fait lien entre les différentes échelles tout en constituant un niveau supérieur d‘organisation des niveaux de localités. On peut parler de « nation-localité », tout comme on peut parler de localités infra-nationales, ou de localités de l’inter-nation.

Tout individu, particulièrement celui qui fait l’effort de vouloir s’individuer, appartient à plusieurs échelles de localités

« La langue, les sciences et les coutumes sont des cas d’objectivation de l’esprit à travers ses œuvres – et forment une localité néguantropique. La réalité spirituelle localisée au sein d’une nation n’existent pas en dehors des actes noétiques localement agencés qui rendent cette réalité possible : Meyerson [Ignace Meyerson]soutient en effet que, si cette objectivation, typique de l’esprit comme spécificité de l’humain, apparaît comme universelle, la façon dont elle fonctionne est toujours spécifiquement attachée à un lieu donné, car les œuvres de l’esprit humain sont indissociables de la situation géographique, historique, institutionnelle et du contexte socio-culturel.»

(Bifurquer. pp 198-199)

La biorégion urbaine

Le territoire est en quelque sorte une sculpture écologique et sociale vivante produite dans le temps long de la relation entre l’homme et son milieu. L’enjeu n’est ni la croissance ni la décroissance mais une économie de la sobriété et du soin qui inclut le soin de la langue. L’ensemble des systèmes territoriaux locaux « en équilibre dynamique avec leur milieu ambiant », Alberto Magnaghi le nomme « biorégion urbaine ». Concept qu’il considère d’abord comme une « méthode » pour reconquérir le bien commun territoire et le rendre habitable en revisitant le patrimoine matériel et immatériel légué par l’histoire. Il convient d’opérer une distinction entre projets dans un territoire qui dé-territorialisent (Amazon) et projets de territoire qui ré-territorialise, ce qui n’est pas à confondre avec ce que l’on nomme actuellement un peu vite, voire facticement, relocalisation. Cela pose bien d’autres questions comme celle par exemple des marges d’auto-gouvernementalité à conquérir, ce qui est loin d’être gagné.

L’infrasomatisation

Attention : les zombies smartphonisés sont en chemin. Radio-télévision suisse. Ici à Tel-Aviv

Pour qualifier l’impact de l’automatisation de leur milieu sur les humains, David M Berry (Université du Sussex) a introduit entre l’exosomatisation qui caractérise l’humain et l’endosomatisation, propre au vivant en général, le concept d’infrasomatisation. Ce concept pointe en quelque sorte le degré d’intimité atteint dans la relation entre les technologies en réseau et le vivant. David M Berry se posait la question : « Comment peut-on savoir ce que les infrastructures nous font ? Ou plus précisément : « Comment pouvons-nous avoir la certitude que leurs effets sur nos esprits sont positifs plutôt que négatifs ? »

«  C’est principalement par l’intermédiaire des smartphones et des tablettes que se manifestent ces infrasomatisations. Devenus des prothèses indispensables (exosomatiques) pour la plupart d’entre nous, ces terminaux créent une boucle entre nos corps, nos cerveaux et les serveurs des plateformes, nous coupant ainsi partiellement de l’environnement extérieur, de sorte que l’ouverture de la pensée est médiée et compressée – et la conscience contournée et court-circuitée par les calculs intensifs effectués par les algorithmes sur les serveurs des plateformes.

Cette boucle, rendue possible par une réticulation partiellement ouverte sur l’extérieur ne permet pas aux cerveaux humains de percevoir ce qui relève des algorithmes et ce qui constitue leurs propres pensées et conduisent à la dénoétisation [perte de la faculté de penser], c’est à dire à une hyper-prolétarisation. La raison humaine est fonctionnellement affaiblie, sinon anéantie, et les humains deviennent hautement vulnérables à la persuasion et à la propagande opérées par les usines à trolls et autres industries du mensonge et de la manipulation.

L’infrasomatisation est potentiellement utilisable pour mobiliser certaines instances spécifiques de pensée et d’action – dans une forme de raison cependant amputée d’elle-même en tant qu’elle est intrinsèquement délibérative (synthétique au sens d’Aristote et de Kant), et qui se trouve remplacée par une puissance analytique purement calculatoire qui est une hypertrophie de l’entendement (au sens kantien des mots entendement et raison), ce qui instaure les conditions d’une conception et surtout une gestion des espaces et des temps communs foncièrement et fonctionnellement antidémocratique ».

(Bifurquer Pp 104-105)

Comme l’a souvent rappelé Bernard Stiegler l’entendement est une faculté de la pensée à côté de l’intuition, de l’imagination et de la raison. L’entendement est calculable. Cette faculté est aujourd’hui hypertrophiée au détriment des autres facultés. C’est ce que font les big data. Or la pensée, « c’est justement ce qui va au-delà du calcul, et qui permet des bifurcations qui constituent l’émergence dans le devenir entropique d’une réalité néguentropique, comme disait Schrödinger pour analyser ce en quoi consiste la vie ». (Bernard Stiegler : Toute technologie est porteuse du pire autant que du meilleur).

Dès lors, il impossible de dire de la ville automatique qu’elle est une « ville intelligente ». Ce serait considérer que l’automate peut mieux gérer la ville que la délibération de ses habitants. La des-automatisation est donc l’une de conditions permettant de retrouver des capacités de délibération pour sortir de l’enfermement systémique qu’imposent les entreprises du numérique.

A Tel-Aviv mais aussi à Augsbourg, Shanghai ou Sydney, pour prévenir la multiplication d’accidents dus à l’utilisation par les piétons de leurs smartphones, on expérimente les feux-rouges au sol. (Radio-télévision suisse)

Pour constituer une nouvelle urbanité, il est proposé de :

« consolider localement une conscience urbaine des nouvelles fonctions numériques en faisant de celles-ci des objets de capacitation, et non d’incapacitation — et cela en concevant des services et des fonctionnalités sollicitant et renforçant systématiquement les capacités délibératives des divers groupes que forment les habitants du territoire ».

Les habitants sont des êtres exorganiques, des exorganismes simples. Ils sont aussi des urbains vivant dans la ville, elle-même un milieu exorganique, constitué d’organes artificiels spécifiques (les artères, les réseaux d’assainissement et de distribution, etc..), et à présent les réseaux numériques qui reconfigurent les précédents.

« En s’assemblant, les habitants forment des communautés exorganiques, elles-mêmes formant des exorganismes, dont l’exorganisme urbain lui-même, c’est-à-dire des entités qui durent comme agencements de fonctions et d’agents exorganiques — qu’il s’agisse de quartiers, d’ateliers, d’usines, d’associations, de marchés fidélisés et de clientèles, d’institutions, d’organismes réticulés en tout genre et bien sûr de communautés ethniques, religieuses, politiques, générationnelles, etc. »

La technologie numérique est un pharmakon contemporain, c’est à dire contenant des potentialités qui peuvent être ou bénéfiques ou toxiques.

« Pour être remédiant, et non toxique, tout nouveau pharmakon nécessite la définition de savoirs partagés, qui sont autant de thérapeutiques permettant de mettre l’exosomatisation au service du soin ».

L’industrie met en circulation des objets techniques que Gilbert Simondon qualifiait de « fermés », étrangers aux usagers et « indéchiffrables » pour eux. Il en va de même des villes. Il convient donc de les maintenir ouvertes, seule façon de les maintenir vivantes. En préservant des infrastructures et des architectures incomplètes et inachevées.

Selon Richard Sennett, auteur de Bâtir et habiter : Pour une éthique de la ville, (Albin Michel),

« le design [dessin en fonction d’une intention (dessein)] de la ville ouverte doit mettre en œuvre des formes architecturales incomplètes et inachevées, modifiables au cours du temps, en fonction des besoins des habitants, et par ces mêmes habitants ; les formes doivent pouvoir se transformer avec les fonctions des bâtiments, devenant ainsi des structures évolutives et vivantes. A ce principe d’incomplétude s’ajoute la nécessité [fonction de la densité] de la diversité sociale et culturelle, qui rendent possibles des rencontres inattendues et des bifurcation improbables. […] Sennett invite ainsi à penser les frontières (entre villes, entre quartiers, entre bâtiments) comme des membranes et non comme des murs, c’est à dire comme des limites toujours poreuses, lieux d’interaction et d’échanges »
(Bifurquer. Chapitre Design contributif. p 246)

Les technologies numériques standardisent, homogénéisent, synchronisent (des-historisent) les relations sociales tout comme les langues et les idiomes. Leurs effets sont répétitifs et deviennent addictifs. Je reviendrai dans un prochain article sur la question de l’addiction.

« Les algorithme de Google tendent ainsi à soumettre les langages dits naturels aux contraintes de l’économie mondiale, éliminant les formes idiomatiques les moins calculables qui sont au principe de l’évolution diachronique des langues, donc de leur diversité et de leur historicité, – et court-circuitant les localités où se produisent les idiomes. »
(Bifurquer. Chapitre Design contributif. p 251)

Une ville riche

La ville riche sera différente car sa richesse reposera sur d’autres bases en rompant avec la confusion qui existe entre richesse et valeur. La richesse est la condition de production de valeurs.

« La richesse, c’est ce qui procède du savoir qui caractérise les êtres humains, dont toute la vie est en principe organisée d’abord en vue de leur faire acquérir et accroître un savoir qui est transmis de génération en génération à travers des institutions conçues pour cela. Le savoir est ce qui permet aux êtres humains de faire en sorte que leurs organes exosomatiques soient porteurs de plus de néguanthropie que d’anthropie. Sous toutes ses formes, comme savoir vivre, savoir faire ou savoir conceptualiser, le savoir est ce qui permet aux êtres humains de prendre soin d’eux- mêmes, et avec eux, de leur environnement et de l’avenir de la vie sur terre ».

(Bernard Stiegler : L’ergon dans l’ère Anthropocène et la nouvelle question de la richesse in Le Travail au XXIe siècle<.Sous la direction de Alain Supiot. Editions de l’Atelier. page 80

Pour terminer, je vous propose une vision idyllique de Mulhouse, projetée en 2100 par Dana Popescu lors des Journées de l’Architecture en 2010.

capsule metamulhouse from dana popescu on Vimeo.

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