
Photographie d’un détail de la fresque « Médecine » peinte par Gustav Klimt pour le plafond de l’Université de Vienne et détruite par les nazis
Jason :
« Le serpent. Je rêve encore de lui. Le monstre de Colchide dont la longueur monstrueuse s’enroule autour du chêne, dans mon rêve je le vois tel que mes hommes le décrivent: à trois têtes, aussi gros que le tronc de l’arbre, crachant du feu bien entendu. Je ne pourrais pas le jurer, il se peut que dans la fièvre du combat je n’aie pas tout remarqué et les Corinthiens aiment qu’on leur raconte que dans l’Est sauvage les animaux aussi sont effrayants et indomptables et ils frissonnent de peur quand on leur dit que les Colchidiens ont des serpents près de leur âtre en guise de dieux domestiques et qu’ils les nourrissent de lait et de miel. S’ils savaient, ces braves Corinthiens, que même ici ces étrangers n’ont pas renoncé à leur coutume et continuent en cachette à garder des serpents chez eux et à les nourrir. Mais il est vrai qu’ils ne pénètrent jamais dans les misérables logis des étrangers au bord de la ville ou dans la demeure de Médée, comme je le fais quand de nouveau l’envie me prend d’y retourner et qu’une petite tête de serpent me fixe de ses yeux d’or sombre, sortant des cendres de l’âtre de Lyssa, jusqu’à ce que cette dernière la fasse disparaître d’un léger claquement de mains. Ils savent apprivoiser les serpents, c’est la vérité, je l’ai vu de mes propres yeux. J’ai vu Médée s’accroupir contre le tronc de ce chêne imposant, j’ai vu le serpent se pencher vers elle en sifflant, mais quand Médée a commencé à fredonner à voix basse, puis à chanter une mélodie qui a apaisé le monstre, elle a pu lui verser sur les yeux quelques gouttes de sève d’une branche de genévrier fraîchement coupée qu’elle portait dans un petit flacon, ce qui endormit le dragon ou devrais-je dire la dragonne. Le nombre de fois qu’il m’a fallu raconter comment j’ai grimpé à l’arbre, pu saisir la toison et redescendre sans encombre et chaque fois l’histoire s’est un peu modifiée, en fonction des attentes de ceux qui m’écoutaient pour qu’ils aient vraiment peur et qu’ils puissent à la fin être vraiment soulagés. Au point que je ne sais plus exactement moi-même ce qui m’est arrivé dans ce bosquet, près de ce chêne avec le serpent, mais de toute façon plus personne ne veut en entendre parler. Le soir ils sont assis près des feux de camp, reprenant des chansons sur Jason le tueur de dragons, je passe parfois à côté d’eux, cela leur est égal,je crois qu’ils ne savent même pas que c’est moi qu’ils célèbrent par leurs chants ».
Christa Wolf Médée Voix
Traduction Alain Lance er Renate Lance-Otterbein
Stock pages 68-69
C’est Jason qui nous parle de ses rêves de serpents dans l’extrait ci-dessus du roman de Christa Wolf : Médée. Voix. Jason n’est pas la seule voix. Elles sont au nombre de six qui alternent la construction du récit. Traversant « les cloisons du temps », trois femmes et trois hommes, échos contemporains de mythologies lointaines, tissent le roman. Il y a bien sûr Médée elle même, son ex-mari Jason, l’argonaute, capitaine de l’Argo, Agameda, une ancienne élève de Médée qui a réussi son ascension sociale comme guérisseuse. Elle soigne en particuliers les crises d’épilepsie de Glaucé, la fille du Roi Créon, A côté de cette dernière voix, on trouve encore celles de Akamas, premier astronome et conseiller -en communication- du roi et de Leukos, deuxième astronome du roi.
Nous voilà revenus à notre histoire de serpents déjà évoquée sur ce blog par le biais d’Abi Warburg qui, à partir de son étude sur les serpents chez les Hopi, en a montré l’ambivalence qui
« se retrouve dans l’image du serpent dans la culture grecque : si un serpent monstrueux étouffe Laocoon et ses fils lors de la guerre de Troie, c’est un serpent salvateur qui s’enroule autour du bâton d’Asclépios, le dieu de la guérison, l’Esculape des Romains. La même ambivalence se retrouve dans la religion chrétienne avec le serpent tentateur et le serpent de Moïse. Il existerait ainsi un « paganisme éternel », indestructible, mais ambivalent, dont les images permettent à l’homme de faire face aux angoisses et aux interrogations qui viennent le hanter… »
Jean Lacoste Le rituel du serpent : Art et anthropologie d’Aby Warburg
Le serpent est à la fois un danger et un remède, un démon et messager, un intercesseur… Il est double c’est à dire pharmacologique. Le serpent d’Eve hante la religion catholique qui le refoule.
Il faut se souvenir de l’origine même de ce nom de Méd-ée contenant la racine med, la même que l’on trouve dans le mot médecine. Son nom Μήδεια Mḗdeia, signifie celle « qui est de bon conseil ». La racine « med » signifiant capable de soigner, de s’occuper de… . Médée médecine
(Cf Dictionnaire Bailly en ligne page 1275 colonne 1)
Pascal Quignard ajoute pour compléter : « En grec les medea, ce sont les testicules que les hommes se tranchent avec le couteau de pierre et qu’ils déposent sur l’autel de cette même Grande Mère, de Cybèle ». Pascal Quignard : L’origine de la danse (Galilée).
Colchique
Voici pour les origines. Mais ce qui a été transmis par la tradition est une histoire d’empoisonneuse. Le nom de son pays d’origine a servi à désigner une plante vénéneuse, le colchique :
Étymol. et Hist. 1545 colchicum, colchicon (G. Guéroult, Hist. plantes, 249 et 310 ds Quem.) − 1616 (Dalechamps ds Fr. mod., t. 14, p. 283); 1628 colchique (d’apr. Bl.-W.5, sans réf.); 1680 (Rich. qui donne le mot fém.). Empr. au m. fr. colchicum empr. au gr. κ ο λ χ ι κ ο ́ ν proprement « herbe de Colchide », pays de l’empoisonneuse Médée, le colchique étant vénéneux. [La date 1611 (Cotgr.) pour la 1reattest. de la forme colchique fournie par Lar. Lang. fr. n’a pu être vérifiée, le mot n’y figure pas comme vedette autonome].
La dimension soignante est refoulée au profit de l’empoisonneuse.
La colchicine est effectivement un alcaloïde très toxique mais elle sert aussi comme médicament. Pour soigner la goutte. Nous avons à faire à un pharmakon, à la fois un poison et un remède. Médée devient chez Christa Wolf un pharmakos, celle qu’on charge de tous les péchés, le bouc émissaire. Plus exactement comme on le verra plus loin, les véritables boucs-émissaires seront ses enfants. Les enfants ! C’est là où la romancière nous propose une vision prémonitoire. Le roman a été édité en Allemagne en 1997.
Dans une lettre à Christa Wolf (Christas Wolfs Medea / Vorausetzung zu einem Text DTV page 45), la philosophe et chercheuse sur les sociétés matriarcales et le matriarcat moderne, Heide Göttner-Abendroth écrit à propos de l’ambivalence de Médée :
« Ses attributs de divinité terrestre sont : le char tiré par les serpents, le dragon qu’elle peut apprivoiser par son chant, le « pouvoir magique » c’est à dire pouvoir de guérir et de ranimer. Elle est en même temps la déesse de la destruction et de la régénération (comme la déesse indienne Kali) car ses symboles ont toujours une double signification : avec le venin du serpent elle peut tuer et guérir (comme la préhellénique Athéna, sa marmite est à la fois la corne d’abondance inépuisable (Terre, croissance) aussi bien que la marmite de la mort et de la renaissance. Il est un synonyme pour le giron de la femme / déesse / terre. En ce sens symbolique il est répandu dans toute l’Europe, de l’extrême Orient (Médée) à l’extrême Ouest (Ceridwen et Brigit avec le chaudron de l’inspiration et de la renaissance) »
Toutes les deux dernières ont également comme attributs des serpents.
« Jason, le tueur de dragon », dit Jason. En fait un serpent. Christa Wolf lui fait pratiquer le storytelling, non sans un zeste de post-truth (post-vérité) avant l’heure. Ce n’est pas lui, le lecteur le sait, qui a tué le dragon mais les pouvoirs magiques de Médée qui lui ont permis de conquérir la Toison d’or. Le monstre occupe ses rêves. Il a oublié sa médecine au profit des enjeux de pouvoir :
« C’était curieux. Ce que Chiron m’avait enseigné, la bonne médecine que Médée pratique, j’ai commencé à l’oublier. Cela ne m’est d’aucune utilité ici. Ici [à Corinthe] je dois être parfaitement au courant de ce qui se passe au palais, c’est d’une importance vitale pour nous et c’est ce qu’elle se refuse à comprendre » (pg 84)
Si tous les ingrédients du mythe de Médée tels que les rapporte la tradition sont présents, Christa Wolf réorganise radicalement le matériau (Heiner Müller parle de Médée-matériau, comme nous le verrons ultérieurement) et surtout en propose une interprétation complètement transformée mais pas infondée. Pour le dire d’emblée en raccourci : Médée n’a tué ni son frère, ni ses enfants. On lui fait porter le chapeau de leurs meurtres. Pour d’obscures raisons politiques et surtout, selon la romancière, pour installer la domination masculine.
Le récit débute par Médée à Corinthe. Tout se passe après la conquête de la Toison d’or. Les Dieux sont morts mais ils gouvernent encore. Médée a été chassée du palais de Créon. Elle est restée la sauvage (= celle qui n’en fait qu’à sa tête) alors que les femmes des Corinthiens ont été domestiquées. Elles lui font l’effet d’ « animaux domestiques bien apprivoisés ». Médée découvre que « cette cité [Corinthe] est fondée sur un forfait » et elle sait que « qui révèle ce secret est perdu ». Elle avait suivi la reine dans la caverne où se trouve le squelette d’un enfant. Le forfait est un infanticide et ce crime est fondateur de la cité.
Dans ce récit, Médée est, en fait, une réfugiée. Elle n’a pas quitté la Colchide pour suivre son Jason mais pour fuir un pays qui lui était devenu insupportable, invivable. A Corinthe, les réfugiés colchidiens sont des exclus. Ils entretiennent en les déformant les légendes de leur traversée, leur situation les y pousse :
« leurs légendes s’amplifieront encore si notre situation continue d’empirer et il ne servira à rien de leur opposer des faits. Pour peu qu’il existe encore quelque chose comme des faits, après toutes ces années »
L’intuition de Christa Wolf, selon laquelle Médée n’a pas tué ses enfants, est une possibilité attestée par les spécialistes. Ainsi Margot Schmidt, archéologue classique et conservatrice du Musée des antiquités de Bâle de 1962 à 1997 explique-t-elle :
« Le motif de l’infanticide sous la forme que l’on rencontre chez Euripide ne se trouve très vraisemblablement que dans la tragédie de 431 [av JC] avec Médée en vengeresse meurtrière. [Dans une scholie] (…) Pindare au contraire rapporte la tentative de Médée de garantir à ses enfants la promesse d’immortalité faite par Héra. Elle échoue en raison de l’intervention intempestive de Jason. Selon une autre version, Médée ne tue certes pas ses enfants mais empoisonne, pour des raisons non transmises, Créon ; dans la fuite de Corinthe qui s’ensuit, elle place ses enfants dans le sanctuaire de Héra où elle les croit en sûreté. Ce sont les Corinthiens qui les tuent ».
(Margot Schmidt : Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae / Medeia in Christas Wolfs Medea / Vorausetzung zu einem Text DTV page 51-52)
La mythologie est un terreau fertile d’histoires les plus diverses voire parfaitement contradictoires.
A propos de l’animal qui protège la toison d’or, Margot Schmidt précise qu’il est plus proche du serpent que du « dragon » de Saint Georges. Quant à la toison d’or elle-même, une peau de bélier, certains esprits faussement « matérialistes » considéreront bien sûr qu’elle symbolise les richesses à conquérir, ce serait oublier que le bélier est aussi symbole de pouvoir et de fertilité masculine.
Aussi bien Cassandre, à qui Christa Wolf a consacré un précédent roman que Médée « sont des figures de femmes datant d’une période qui ne connaissait pas encore l’écriture ». Les récits ont subi de nombreuses variations et transformations avant d’être fixées par écrit. La version la plus connue nous a été pour l’essentiel transmise par Euripide. C’est lui qui a fait de Médée une infanticide, ce qu’elle n’était pas dans les versions antérieures. Christa Wolf est partie d’une intuition, d’un refus de croire que Médée ait pu assassiner son frère puis ses propres enfants, fut-ce par jalousie. Dans le roman, elle lui associe – invention littéraire – un amant, artiste, le sculpteur Oistros.
Dans un délire machiste, Euripide fait dire à Jason :
« s’il existait une autre naissance, en se passant de la femme/ Comme la vie serait heureuse»
Dans la traduction moins ramassée et un tantinet plus vulgaire de Henri Berguin (Garnier), cela donne :
« Ah! il faudrait que les mortels pussent avoir des enfants par quelque autre moyen, sans qu’existât la gent féminine; alors il n’y aurait plus de maux chez les hommes »
Pour Christa Wolf, Médée se situait d’emblée à la frontière entre deux systèmes de valeurs personnifiés par la Cholchide son pays d’origine et Corinthe, son pays de refuge. Elle se situe aussi par ce fait dans le passage de la société matriarcale à la société patriarcale. Je pense, écrit-elle que la saga de Médée « témoigne de la domestication et du désenchantement de la femme après la conquête de contrée autrefois structurées par le matriarcat » : « C’est un personnage sur une frontière du temps », celui de la colonisation des femmes par les hommes. (Christa Wolf : Von Kassadra zu Medea in Christas Wolfs Medea / Vorausetzung zu einem Text DTV pages 15-24)
Les dieux sont morts
Christa Wolf n’oublie aucun élément du matériau Médée. Ainsi la mort de son frère, Absyrtos qui, dans la version de la romancière, est tué par des femmes obscurantistes de la Colchide qui, réactivant des lois anciennes, en font un bouc émissaire de la crise qui secoue le pays corrompu. Cette mort de son frère fait perdre à Médée sa foi dans les dieux.
« Lorsque je traversai le champ où elles avaient dispersé tes membres déchiquetés, ces vieilles folles, lorsque à la nuit tombante, j’errai en larmes sur ce champ et rassemblai, pauvre frère écorché, tes restes, morceau par morceau, os après os, j’ai soudain cessé de croire. Comment pouvions-nous revenir sur cette terre sous une forme nouvelle. Pourquoi les membres d’un mort, dispersés sur ce champ, devraient-ils le rendre fertile. Pourquoi fallait-il que les Dieux qui ne cessent de réclamer de nous des preuves de reconnaissance et de soumission, nous fassent mourir pour nous renvoyer ensuite sur la terre. Ta mort m’a ouvert les yeux, Absyrtos. Pour le première fois, l’idée qu’il me faudrait un jour cesser de vivre me fut une consolation. Je pouvais abandonner cette foi née de la peur ; ou plus exactement, ce fut elle qui me rejeta » (pages 125-126)
Cela permet à la romancière de conserver la scène de la dispersion des ossements dans la Mer noire ce qui selon la légende connue allait retarder les poursuivants conduits par le père Aietes qui avait pris en chasse l’Argo. A Corinthe, Médée découvre qu’un autre crime a eu lieu, le pendant de celui de son frère, le sacrifice de la fille du roi Créon et de la reine Méroque, Iphinoé. Il fallait mettre fin à la transmission du pouvoir par lignée maternelle, refouler le féminin pour transformer les hommes en guerriers. Allons z’enfants….
« Il est ridicule de croire qu’on va rendre les gens meilleurs en leur disant la vérité sur eux. C’est alors qu’ils perdent courage et deviennent récalcitrants, dissolus, ingouvernables ; C’est pourquoi je suis convaincu qu’il était juste, que c’était la seule décision juste, de procéder en secret au sacrifice d’Iphinoé et qu’il convient de féliciter ceux qui l’ont ordonné et ceux qu l’ont exécuté pour avoir accepté de prendre sur eux, pour nous tous, ce lourd fardeau »
C’est Akamas, premier astronome du roi, qui fournit ce premier récit et les clés du sacrifice de la fille de Créon. Preuve de l’ « humanisme » du sacrifice, sa nourrice avait accompagné l’enfant se faire égorger. Devenue folle après cela, son suicide servira à forger le mensonge de sa disparition par enlèvement. Cette histoire précise Akamas lui a appris « qu’il n’est de mensonge, si grossier soit-il, que les gens ne croient pourvu qu’il réponde à leur secret désir d’y croire ».
L’infanticide fondateur de la cité est la vérité qu’il faut ensevelir. Ne pas révéler. Se taire, courber l’échine, s’adapter. S’adapter, c’est refuser de savoir et refuser le savoir, devenir bête : « Il ne faut pas que je cesse de penser » dit Médée. Mais l’attitude de soumission bloque aussi les potentialités d’individuation. C’est ce qui arrive à Jason. Plus rien ne lui fait plaisir. Christa Wolf fait se rappeler à Jason, une sentence de Médée :
« D’ailleurs tu n’auras plus beaucoup de joie. Ainsi vont les choses : non seulement ceux qui doivent supporter l’injustice mais également ceux qui commettent des injustices ne peuvent prendre plaisir à la vie. D’ailleurs je me demande si le désir de détruire d’autres vies ne provient pas de l’absence de désir et de joie éprouvée dans sa propre vie ».
Refoulement du féminin et sacrifice des enfants en boucs émissaires
































Spéculer sur la mort d’autrui
Holger Munsch, président du bureau criminel fédéral, a qualifié de « forme nouvelle de criminalité » l’attentat par appât du gain perpétré contre le bus du Borussia Dortmund, le 11 avril 2017, qui a blessé un joueur de l’équipe, l’Espagnol Marc Bartra, ainsi qu’un policier, juste avant le match qui devait opposer le club allemand à l’AS Monaco en quart de finale aller de la Ligue des champions. L’auteur présumé a la double nationalité : allemande et russe.
Dans la Frankfurter Allgemaine Zeitung du 23 avril, dans le chapô d’un article intitulé Cupidité et crime, on pouvait lire ceci :
« Mais aussi dérangeant qu’est cet acte : la cupidité est dans notre ordre économique quelque chose de souhaité. Et alors ? »
C’est précisément cet et alors? qui nous intéresse. Et qui fait l’objet de la contribution ci-dessous de Götz Eisenberg.
« Une » du journal « L’Alsace » au lendemain du match
Une fois de plus, on a pu constater la précipitation avec laquelle ceux qui ont en charge d’informer le font sans vergogne. Pourtant des précédents auraient dû inciter à la prudence. La tentation de l’info spectacle faisant appel à l’émotion du lectorat a été la plus forte. Une fois de plus, on peut observer que l’usage inconsidéré du qualificatif de terrorisme a pour fonction d’empêcher de penser. C’est ce que nous refusons ici.
Un élève docile
par Götz Eisenberg
Lorsque du côté des enquêteurs, on apprenait que derrière l’attentat contre l’équipe du Borussia Dormund se trouvait un spéculateur, l’indignation fut grande. Les politiques de tous les partis se précipitèrent pour faire part de leur consternation devant un tel acte criminel et de leur répugnance pour les motivations de celui qui l’avait commis : la cupidité. Cette indignation à grands cris donnés en spectacle est en ceci hypocrite qu’elle s’accompagne d’un grand silence sur le commerce de produits dérivés et la spéculation sur la nourriture qui, tout autour du globe, produit massivement des morts. Sur ce plan là, on appelle la cupidité le profit et personne n’y trouve rien à redire.
Bien sûr, l’auteur de l’attentat de Dortmund, si la procédure judiciaire confirme son acte et s’il en était au moment des faits pleinement responsable, est juridiquement et moralement condamnable. Et, cependant, ce cas, tout particulièrement, nous amène à nous interroger sur ce qu’il en est de la coresponsabilité d’une société pieds et poings liés livrée aux exigences du marché et dont le seul impératif catégorique est celui d’un enrichissement rapide. Si les gens sont de part en part pénétrés par le principe capitaliste et imprégnés d’indifférence et de froideur au point de se comporter comme tels, on fait comme s’il s’agissait de monstres venus d’une autre planète.
Un homme de 28 ans a voulu, pour s’enrichir, tuer des footballeurs professionnels. Il avait selon les enquêteurs acquis pour 80.000 euros de bons d’options [warrants], la plupart d’entre eux peu de temps avant l’attentat à la bombe du 11 avril. Son plan était le suivant : l’assassinat de joueurs du Borussia Dortmund devait amener une chute massive du cours des actions du club qui grâce à l’effet de levier de ce genre de pari sur la perte allait rapporter une multiplication de la mise pouvant atteindre des millions.
Heribert Prantl avait, peu de temps après la faillite de Lehman Brother, dans un commentaire de la Süddeutsche Zeitung, expliqué ce qu’était un produit dérivé et comment fonctionne toute cette économie vaudoue [Reaganomics] à partir d’une anecdote :
« Chuck achète un âne pour 100 dollars. L’animal meurt avant la livraison. Chuck veut récupérer son argent mais l’ancien propriétaire l’a manifestement déjà dépensé. Alors Chuck veut reprendre l’animal pour le mettre en loterie. Une loterie ? Il suffit que je ne dise pas aux gens que l’âne est mort, répond Chuck. Un mois plus tard, le fermier rencontre Chuck et lui demande ce qu’est devenu l’âne. Je l’ai mis en lots, 500 lots de 2 dollars et j’ai gagné 998 dollars. Personne ne s’est plaint ? Seulement le gars qui a gagné l’âne. Je lui ai remboursé ses deux dollars ».
Le récit de Prantl se termine avec la remarque suivante :
« aujourd’hui Chuck travaille pour Goldman-Sachs et le modèle de l’âne est devenu un principe financier dans le monde entier »
Lorsqu’il fut établi que derrière l’attentat contre l’équipe de football du Borussia, il y a avait probablement un spéculateur, l’indignation fut grande et unanime. Les politiques de tous les partis se précipitèrent pour faire part de leur consternation devant un tel acte criminel et de leur répugnance pour les motivations de celui qui l’avait commis. C’est ainsi par exemple que le Ministre de la justice, Heiko Maas a déclaré :
« si l’accusé a effectivement tenté de tuer plusieurs personnes par simple cupidité ce serait horrible ».
Et le ministre de l’Intérieur du Bade-Würtemberg a fait savoir :
« cela m’effraye … cette énergie criminelle particulièrement abominable avec laquelle cet acte a été perpétré – gagner de l’argent au détriment d’un grand nombre de vies humaines. »
Partout la même antienne : un tel acte ainsi motivé est abominable et perfide et témoigne d’une inimaginable perversité criminelle.
A-t-on jamais entendu, nos politiciens en vue s’énerver de la même façon, quand, à la suite de spéculations avec de la nourriture, des masses de gens meurent de faim ? Est-ce que les motivations des grandes banques et des fonds spéculatifs sont différentes de celles de l’auteur de l’attentat de Dortmund ? Ce dernier n’est-il pas avec son acte en concordance avec son temps ? N’a-t-il pas parfaitement intériorisé l’esprit néo-libéral régnant ? Cet homme est ce que l’on pourrait appeler un « conformiste déviant » : il veut ce que tout le monde veut et qui est le principe de base du capitalisme débridé.
Les psychopathes de la finance et banksters inondent depuis des années le marché avec des produits toxiques ; ils spéculent sur la nourriture et les matières premières agricoles et contribuent ainsi à ce que dans les pays dits du Tiers Monde les prix des produits alimentaires grimpent et que les gens meurent de faim ; ils transforment les banques en casinos et font, attirés par l’odeur du sang, des paris sur le déclin des économies et la banqueroute des États ; ils vendent à leur voisin des assurances incendie et parient en même temps pour que ça brûle bientôt chez lui – pour finir par envoyer des gens y mettre le feu. Quand les banques agissent ainsi, on appelle cela des pratiques courantes et le motif le profit ; quand un individu seul fait la même chose, son acte est un crime abominable et le motif la cupidité. C’est précisément ce que Brecht avait en vue lorsqu’il fait dire à Mackie dans L’Opéra de Quat’sous :
« Qu’est-ce qu’un passe-partout, comparé à une action de société anonyme? Qu’est-ce que le cambriolage d’une banque comparé à la fondation d’une banque ? Qu’est-ce que tuer un homme, comparé au fait de lui donner un travail salarié ? »
La Deutsche Bank avait eu un temps une offre d’assurance-vie appelée Kompass Life 3 qui spéculait sur l’espérance de vie de gens. On pouvait parier sur la mort d’autrui et s’enrichir ainsi. Après des critiques issues de ses propres rangs contre ces paris sur la mort, la Deutsche Bank a fait du rétropédalage et offert à ses clients la possibilité de se retirer du fonds. Ces paris sur la vie d’autrui continuent d’exister même après le retrait de la Deutsche Bank . Elles avaient atteint en 2012 un volume de 30 milliards de dollars. Cela fonctionne ainsi : on achète une police d’assurances vie d’une personne âgée ou malade, on paye les primes en cours et on encaisse l’assurance-vie après le décès de l’assuré, dans certains cas des millions. Plus vite l’inconnu meurt, mieux c’est pour le client. Avez-vous jamais entendu du côté de la classe politique ou des médias quelqu’un s’en offusquer ?
Chez Goldman-Sachs, on a lié dans un même paquet, selon le principe de l’âne, des crédits immobiliers pourris avec d’autres produits financiers, on s’est procuré pour ce produit hautement toxique un triple A, avant de le vendre aux banques dans le monde entier en spéculant en même temps sur la dévalorisation du produit.
Le monde des marchés débridés est un enfer de concurrence de plus en plus peuplés d’asociaux. Ce sont de pures machines à échanger, des sujets de l’argent ayant perdu intérieurement toute sensibilité humaine et pour qui tous les moyens sont bons pour gagner plus et d’avantage. Ils marchent littéralement sur des cadavres. Qui comptabilise la souffrance que font subir à l’humanité les banquiers et les spéculateurs ? Dans quelles statistiques trouve-t-on les suicides, les maladies psychosomatiques et le désespoir imputables aux psychopathes de la finance ?
On pourrait varier la célèbre phrase de Max Horkheimer [ ie« Celui qui ne veut pas parler du capitalisme doit se taire à propos du fascisme (NdT)» ] : celui qui ne veut pas parler des pratiques des hasardeurs de marchés financiers devrait se taire aussi sur le terrorisme privé d’un électricien. Depuis que la régulation sociale de l’État leur a lâché la bride, les marchés et l’argent ont réussi à enferrer complètement nos vies et à pénétrer dans toutes leurs pores. La valeur d’échange est aussi devenue la monnaie de réserve des mondes intérieurs intimes. Tout glisse comme dit Brecht dans son contenu fonctionnel et n’est évalué qu’en fonction de sa valeur économique et de son utilité. Pourquoi cette tendance devrait-elle s’arrêter à l’être humain. A partir d’une rationalité purement économique, on ne peut rien objecter au meurtre. La mécanique de la cynique valeur argent ronge les barrières sociales et morales et celles de la tradition. Marché et pouvoir, argent et carrière, tout l’assortiment des valeurs abstraites ne permettent pas de tenir ensemble une société dans la durée. Les sujets de l’argent s’ensauvagent moralement et deviennent psychiquement frigides et dépourvus de sentiments. Le psychopathe avec son absence de scrupule et d’empathie menace de devenir le caractère social dominant de l’ère néo-libérale. Au dessus des sociétés du marché débridé se répand un trou d’ozone moral, à l’intérieur de ses habitants sévissent le cynisme et l’égomanie. Ce qu’il y a de grave est que ce qui s’efface en substance morale et se meurt dans les individus menace de disparaître définitivement. Si nous voulons encore sauver quelque chose, il faut rapidement donner un coup de barre et stopper la folie du marché débridé et de la course à l’amok de l’argent. Quels types de comportements humains s’épanouissent-ils dans un climat social donné et lesquels dépérissent ? Dans les conditions sociales actuelles naît un individualisme sans limite pour lequel personne n’est plus le compagnon de route de l’autre, seulement l’adversaire devant lequel il faut se tenir sur ses gardes. Nous avons besoin d’une économie solidaire dont les buts sont définis par une communauté de citoyens adultes. Cela seul serait une démocratie vivante qui favoriserait l’épanouissement de vraies qualités humaines comme la solidarité et l’entraide mutuelle.
Le caractère misanthrope d’une société orientée sur la froideur, la concurrence et l’indifférence et sa tendance à l’autodestruction sont tirés hors de leur abstraction et rendu visible par le coureur à l’amok comme par le terroriste. La folie destructrice qui conduit les criminels individuels à commettre leurs actes est partie et produit d’une folie qui atteint la société entière. Plus celle-ci s’exprime avec netteté dans celle-là, plus le criminel est l’expression de ses et de nos rapports sociaux pris ensemble, plus le cri d’indignation est fort et plus véhément est le souhait d’une culpabilisation individuelle et d’une punition sévère. Plus la violence privée est directement produite par la violence sociale dans son ensemble, plus elle est considérée comme venant d’une planète étrangère.
Götz Eisenberg
Traduction Bernard Umbrecht
Le texte original en allemand est paru dans les Nachdenkseiten un site allemand d’informations critiques. Dans la version qu’il m’a fait parvenir l’auteur a procédé à de légères modification dont le titre qui initialement signifiait : une indignation hypocrite.
Götz Eisenberg a travaillé de nombreuses années comme psychologue de prison. Il s’inscrit dans la tradition de la Théorie critique de l’École de Francfort. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Pour que personne ne m’oublie / Pourquoi Amok et violence ne sont pas un hasard. Il a publié l’an dernier le second volume de De la psychologie sociale du capitalisme débridé intitulé Entre colère du travail et peur d’être envahi qui avait été précédé de Entre Amok et Alzheimer.