Georg Büchner entretenait une relation très particulière à l’Alsace, à Strasbourg, aux Vosges. Il a d’ailleurs passé, eu égard à sa courte vie de 23 ans un temps relativement long dans la région, pour une partie de ses études d’abord (1831-1833), en exil politique ensuite (1935-36 1835-36). Strasbourg avait été à l’époque avec Montpellier et Paris, la seule université française à disposer d’une faculté de médecine. Terre d’asile pour révolutionnaires pourchassés, Strasbourg était « un centre politique et intellectuel de dimension européenne » (Jan-Christoph Hauschild). Et Büchner préfèrera « l’air français orageux » à « l’atmosphère hollandaise froide et trempée qui règne en Allemagne ». A Strasbourg habitait aussi la fiancée de Büchner, Wilhelmine (Minna) Jaeglé. Dans une lettre (10 mars 1834) qu’il lui adresse, il évoque la nostalgie des Vosges :
« Il n’y a pas de montagne ici [à Giessen, ville universitaire dans le centre de la Hesse] qui offre une libre perspective. Collines sur collines et de larges vallées, une creuse médiocrité en tout ; je ne peux pas m’habituer à cette nature, et la ville est exécrable »
Büchner souffre de l’étroitesse des paysages et des esprits. Dans une lettre antérieure à l’ami alsacien Auguste Stoeber (9 décembre 1833), il écrit :
« Parfois j’éprouve une véritable nostalgie de vos montagnes. Ici tout est si étroit, si petit. La nature et les hommes, un horizon des plus bornés, auxquels je n’arrive pas, même un instant, à m’intéresser »
Et il y a la grande nouvelle littéraire de Büchner, Lenz, qui se déroule dans les paysages vosgiens. Dans l’extrait ci-dessous, Lenz hurle son besoin de montagne pour ne pas devenir fou.
« Après le repas, Kaufmann le prit à part. Il avait reçu des lettres du père de Lenz, son fils devait rentrer et lui apporter son aide. Kaufmann lui dit qu’il gaspillait sa vie ici, qu’il la perdait sans profit, qu’il fallait qu’il se fixât un but, et d’autres choses semblables. Lenz l’interrompit vivement: « M’en aller d’ici? M’en aller? A la maison? pour y devenir fou? Tu sais, je ne puis tenir nulle part, sauf ici, dans la région. Si je ne pouvais pas de temps en temps monter sur une montagne observer la contrée puis redescendre ici, passer par le jardin, regarder à l’intérieur par la fenêtre… je deviendrais fou ! Fou ! Laissez-moi donc en paix ! Je n’ai besoin que d’un peu de repos là où je suis bien ! Partir, partir! Je ne comprends pas, ce mot pour moi gâche tout l’univers. Chacun a besoin de quelque chose; s’il peut connaître le repos, qu’a-t-il besoin de davantage ! Toujours monter, toujours lutter et rejeter ainsi pour l’éternité tout ce qu’offre l’instant, toujours se priver de tout pour connaître un jour la jouissance! Avoir soif tandis que des sources claires traversent votre chemin! Ma situation présente est tolérable, et je veux rester là. Pourquoi? Pourquoi? Parce que j’y suis bien. Que veut mon père? Peut-il me donner davantage? Impossible! Laissez-moi en paix! » – Il s’emportait; Kaufmann le quitta, Lenz était mécontent. »
« Si je ne pouvais pas de temps en temps monter sur une montagne… » Ce n’est pas la folie qui conduit à l’enfermement mais l’enfermement à la folie. « Le trou [la prison] m’aurait rendu fou » écrit Büchner évoquant la prémonition d’être mis en prison et le choix de l’exil.
Dans une lettre à sa famille datée du 8 juillet 1833, il décrit une balade de plusieurs jours dans les montagnes vosgiennes.
Je mets cette lettre en ligne et, dans un second temps, j’essayerai de la commenter en images.
Voyage dans les Vosges
11. A sa famille (voyage dans les Vosges).
Strasbourg, le 8 juillet 1833.
« Tantôt dans la vallée, tantôt sur les hauteurs, nous avons traversé cette aimable contrée. Le second jour, sur un plateau de plus de 3 000 pieds d’altitude, nous parvînmes à ces lacs qu’on appelle blanc et noir. Ce sont deux flaques sombres dans un ravin profond, dominées par des falaises d’environ 500 pieds de hauteur. A nos pieds, cette eau calme et sombre. Au-delà des sommets les plus proches, nous voyions, à l’est, la plaine du Rhin et la Forêt-Noire, à l’ouest et au nord-ouest, le plateau lorrain, au sud, de noirs nuages d’orage, l’air était sans un souffle. Une soudaine tourmente chassa les nuages au-dessus de la plaine rhénane vers le nord, les éclairs déchirèrent la nue à notre gauche et sous les lambeaux des nuages, derrière la masse sombre du Jura, les glaciers des Alpes étincelèrent au soleil couchant. Le troisième jour nous offrit le même panorama splendide ; en effet nous avons ascensionné ce jour le point culminant des Vosges, le Grand Ballon, haut de 5 000 pieds. On y voit le Rhin depuis Bâle jusqu’à Strasbourg, et la plaine derrière la Lorraine jusqu’aux crêtes de Champagne, les confins de l’ex-Franche-Comté, le Jura et les montagnes suisses de Rigi jusqu’aux plus lointaines Alpes savoyardes. Le soleil était prêt de se coucher, les Alpes rougeoyaient faiblement au-dessus d’une terre envahie de ténèbres. Nous avons passé la nuit non loin du sommet, dans la hutte d’un vacher. Les vachers ont cent vaches et près de go taurillons et taureaux sur les hauteurs. Au lever du soleil, le ciel était un peu brumeux, le soleil jetait un éclat rouge sur le paysage. Au-dessus de la Forêt-Noire et du Jura, les nuages semblaient tomber comme l’écume d’une cascade, seules les Alpes étaient dégagées, pareilles à une étincelante voie lactée. Imaginez au-dessus de la chaîne sombre du Jura et des nuages du sud, à perte de vue, les feux d’un gigantesque mur de glace, brisé seulement à son sommet par les dents et les pics des monts isolés. Du Ballon, nous sommes redescendus sur la droite dans ce qu’on appelle la vallée de Saint-Amarin, dernière vallée importante des Vosges. Nous la remontâmes, elle se termine sur une belle prairie, dans une montagne sauvage. Une route de montagne bien entretenue nous conduisit par-dessus les monts en Lorraine aux sources de la Moselle. Nous suivîmes un moment le cours de l’eau, puis nous tournâmes vers le nord et nous rentrâmes à Strasbourg par plusieurs sites intéressants. (…) »
N.B. Pour les textes français de Büchner, j’ai utilisé les traductions de Henri-Alexis Baatsch parues dans l’édition des textes de Büchner faite en 1974 par Jean-Christophe Bailly dans ce qui s’appelait à l’époque la « Bibliothèque 10-18 ». Y figurent rassemblés, Lenz, Le messager hessois, Caton d’Utique et la correspondance.
En suivant l’itinéraire de Büchner
(Pour une meilleure vision, n’hésitez pas à cliquer sur l’image)
En suivant l’itinéraire de Büchner et ses compagnons, on s’aperçoit à quel point ce qui l’attirait c’est l’ouverture de l’horizon, la « libre perspective », la vision panoramique qui dans la première partie mène le regard de la Lorraine à la Forêt noire et de la Forêt noire à la Lorraine, sur un chemin de crête entre deux espaces linguistiques, comme dans le pays d’Oberlin d’ailleurs où se situe la nouvelle Lenz, pour finir par une ouverture encore plus large sur l’Allemagne, la Suisse, le Jura, la Franche Comté depuis le sommet du Grand Ballon. Ce dégagement de la vue, cette ouverture trinationale, l’absence de bornes a fortement attiré le poète. Bien entendu, nous qui suivons cet itinéraire 180 ans après lui, nous savons que cet espace a été borné plus tard par trois guerres franco-allemandes, dont deux mondiales, et qu’il commence seulement à cesser de l’être. La description nous apparaît très a postériori comme une sorte de repérage au sens cinématographique.
Voici ce que l’on peut lire dans la nouvelle Lenz :
« Il parcourut la montagne dans diverses directions. De vastes étendues découvertes descendaient vers les vallées, peu de forêts, rien que des lignes puissantes et plus loin, au-delà, l’étendue vaporeuse de la plaine ; un souffle violent traversait l’air, nulle trace humaine, sauf ici et là une hutte abandonnée où les bergers passaient l’été, au flan de la montagne. Presque rêvant, peut-être, le calme se fit en lui : tout pour lui se fondant en une ligne comme une vague montante et descendante entre ciel et terre : il lui sembla être couché au bord d’une mer infinie qui ondoyait doucement. Parfois, il s’asseyait ; puis il repartait, mais lentement, rêveur. Il ne cherchait pas de chemin »
La quête du lointain n’est pas une perte de vue mais peut mener à une sensation d’infini. « L’étendue véritable n’est point pour l’œil, elle n’est accordée qu’à l’esprit » (Saint Exupéry)
La lettre de Büchner, écrite au retour à Strasbourg à ses parents, débute aux lacs Blanc et Noir sans préciser comment ni par quel itinéraire lui et ses compagnons y sont arrivés. On sait seulement qu’ils ont mis une journée pour y parvenir, sans doute à partir de Strasbourg.
Le lavis ci-dessous date de 1830 soit trois années à peine avant le passage de Büchner. Il donne une idée de ce que le poète a pu voir. Ce qui frappe surtout et cela est confirmé par d’autres images du milieu du 19ème siècle, c’est que les Vosges ont l’air moins boisées qu’aujourd’hui.

David Ortlieb : Vue du la Noir, région d'Orbey, 1830 Musée Unterlinden Colmar . Image extraite du catalogue de l'exposition "L'alsace pittoresque. L'invention d'un paysage 1770-1870". Unterlinden
Le même lac, d’en haut, offre une vue sur la Forêt noire :
Les hauteurs du Lac Blanc offrent une vue encore plus large, de la Lorraine à la Forêt-noire :
Le Grand Ballon
Le « troisième jour », Büchner est au sommet du Grand Ballon, Ballon de Guebwiller. Il ne s’attarde pas à la description de l’intervalle. Il emploie pour désigner le Ballon le terme rare de Bölgen, introuvable dans les dictionnaires, qui désignait le Ballon de Soultz ou de Guebwiller, le sommet le plus élevé des Vosges. On trouve le mot dans un dessin de François Walter qui date de 1785
« Le ballon de Sultz (ballon de Guebwiller, le Boelchen des Alsaciens) se trouve par cette disposition rejeté à trois lieues à l’est de la chaîne centrale, et néanmoins il est le point le plus élevé des Vosges, son sommet atteignant 1426 mètres. Sa pente est douce vers Sultz, mais escarpée vers Saint-Amarin et Lautenbach ; ainsi isolée, cette montagne offre de son sommet un point de vue très étendu ». (Études géographique et géologique des Vosges / Jean-Baptiste Mougeot, 1827).
Une métaphore de géologue : « ainsi isolée, cette montagne offre de son sommet un point de vue très étendu »
Dans une étude parue en 1856 dans la Revue d’Alsace, sous le titre « Origine et signification des noms Bélch, Balon », Auguste Stoeber, ami de Büchner, explique que contrairement à ce que l’on croit, le terme ballon pour désigner un sommet n’a pas de rapport avec sa forme. La racine est la même que dans l’équivalent allemand Belchen, bél ou bâl (même bol dans Bollenberg) désigne une divinité du soleil. Le belchen ou bâlon (ballon) est un lieu consacré au culte du soleil.
J’ai longtemps retardé la publication du présent texte dans l’espoir d’un ciel moins brumeux au sommet du Grand Ballon. Büchner dans une époque moins polluée avait bénéficié d’une vue bien plus dégagée, d’un horizon bien plus lointain. Les circonstances favorables pour cela ont été la période, proche du solstice d’été, et surtout l’orage.
Quelques images toutefois :
Les Alpes, il m’est arrivé de les voir. C’est plus facile en hiver. Pour l’anecdote, j’ai trouvé, accroché dans le Chalet-Hôtel du Grand Ballon, un tableau sans date et sans signature représentant une vue – rêvée ? – des Alpes depuis cet endroit :
De telles vues existent cependant. On peut en trouver sur le Net.
De là, Büchner est descendu vers Saint Amarin.

A hauteur de la ferme auberge du Haag, le chemin vers la gauche descend à travers la forêt dans la vallée de Saint-Amarin
A l’époque de Büchner, la vallée de Saint Amarin était « bordée », comme dit un témoin de l’époque, de manufactures textiles.
La fin du voyage est la plus difficile à déterminer. Büchner passe de Saint Amarin aux sources de la Moselle qui se situe près du Col du Bussang. La Moselle se dirige de là vers le nord, Toul, Metz, traverse le Luxembourg, va se jeter dans le Rhin à Coblence après être passé à Trèves où, à l’époque du voyage de Büchner, vivait le jeune Karl Marx. Il avait 15 ans, Büchner en avait 20.
Procédant par chemin inverse, essayant de savoir comment passer du col du Bussang à Saint Amarin, l’une des possibilités qui s’offrait était de passer par le Drumont.
Mais je ne pense pas que ce soit le bon itinéraire. Büchner évoque « une route de montagne bien entretenue ». Il se peut qu’elle soit devenue au fil du temps une route nationale. Rien en nous dit d’ailleurs qu’il l’ait faite à pied. A l’époque déjà, avec le développement des manufactures et l’industrialisation, on réfléchissait à l’importance et à l’amélioration des voies de communications.
Voir le précédent article consacré à Büchner : Büchner et le corsaire de Darmstadt























































Prism et la Stasi, la différence est dans la technique et l’automatisation
La projection a été réalisée dans la nuit du 7 au 8 juillet sur la façade de l’ambassade des Etats Unis à Berlin par Oliver Bienkowski, un spécialiste des mises en lumière. Il dit pratiquer un "marketing de guérilla".
Les révélations faites par Edward Snowden sur le programme de surveillance électronique planétaire Prism par l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) et Tempora par les services britanniques avec la participation à des degrés divers des autres services de renseignements des pays de l’OTAN dans un partage des technologies d’aspiration des données et des informations récoltées, ont provoqué en Allemagne un état de choc numérique, un moment de défiance envers le gouvernement et la classe politique qui savait / ne savait pas, on ne sait ce qui est pire. Cela a conduit à des comparaisons des pratiques de la NSA avec celles de la STASI, police politique de la RDA (dont on oublie souvent que c’était aussi son service de renseignement intérieur et extérieur), à transformer le président américain Obama en Georges W. Obama et son « yes we scan », à qualifier la technique appliquée par Angela Merkel dans ses « réponses » de stratégie de l’édredon
Malgré la piètre opinion que j’aie pour ce « journal », je ne résiste pas à la tentation de vous donner à lire l’un de ses récents éditoriaux qui nous ramène au « bon vieux temps » où le quotidien du matin fixait la ligne du jour. A la place de l’organe central du parti-état, nous avons la Bild Zeitung et la comparaison est sidérante. Voici le texte intégral de l’éditorial de Roman Eichinger du 14 juillet 2013. L’alternance de gras et maigre est d’origine.
« L’absurde comparaison avec la Stasi
L’espionnage massif de l’Allemagne par les services secrets américains est effrayant et doit être éclairci. Nous, les Allemands, en raison de notre passé, nous sommes particulièrement sensibles à la question de la protection des libertés et des droits des citoyens.
Mais toute comparaison entre la NSA et la STASI comme viennent de le faire un certain nombre de personnes depuis des députés de la CSU [branche bavaroise de la démocratie chrétienne] jusqu’à [l’écrivain] Uwe Tellkamp est à côté de la plaque.
La RDA était un état totalitaire méprisant les hommes. Pour les services secrets de Honecker [chef du parti et de l’état est-allemands] il s’agissait de repérer toute velléité d’opposition dans son propre pays et de la pourchasser sans faiblesse.
A cause de la STASI, d’innombrables personnes ont, sous le régime du SED, perdu leur famille, leur travail, leur liberté et à la fin même leur vie. Il n’y a pas en Allemagne de victimes comparables dues aux activités des services secrets américains. Tout au contraire : l’objectif des services US est de protéger des vies humaines. Leurs indications ont très probablement empêché des attentats en Allemagne.
Les Etats-Unis sont notre ami et même si certains refusent de le reconnaître un Etat de droit démocratique. Les services secrets américains protègent la démocratie même si leurs méthodes sont parfois discutables sinon fausses. »
Bref : sur certaines méthodes, je ne dis pas, mais le bilan, il est « globalement positif » C’est la ligne dans laquelle la chancelière s’est installée après l’avoir défendue dans un entretien avec l’Hebdomadaire die Zeit. Pour le reste, elle joue à ne rien savoir. Dans sa conférence de presse de vendredi dernier (19 juillet), elle est restée dans la dénégation en dépit du bon sens. Cette « stratégie d’ostensible ignorance », écrit Thorsten Denkler dans la Süddeutsche Zeitung, lui garantit son maintien au pouvoir. Elle s’est « transformée en édredon » . Tout ce qui lui tombe dessus, elle l’absorbe, le ramollit, l’enveloppe.
Elle a aussi usé, comme mot clé pour qualifier la révolution numérique, de la notion de « nouveau territoire » , ce qui se comprend plutôt au sens de « terre de (re)conquête » de l’Internet par les anciens pouvoirs.
L’éditorialiste précité dans son catéchisme et sa langue de bois réhabilite la vieille dichotomie ami / ennemi plutôt déplacée dans ce contexte.
Ajoutons à ce manichéisme rétrograde, un pasteur de l’ex-Rda, où il n’a pas été un grand dissident, devenu président de la République allemande, qui se demande ouvertement si Edward Snowden ne serait pas un traitre, un ancien agent du KGB en RDA, un certain W.Poutine, un « lanceur d’alerte », on disait autrefois un dissident, « réfugié » à l’aéroport de Moscou, on a, réunis, les ingrédients d’un mauvais roman d’espionnage qui rejouerait la guerre froide. Avec une dimension comique : des plaisantins de la succession de l’ancien KGB ont, paraît-il, commandé par précaution des machines à écrire pour échapper à la saisie numérique.
Nous n’y sommes plus dans la guerre froide si ce n’est celles des pouvoirs contre leurs propres populations transformés toutes en de potentiels ennemis intérieurs. C’est le point commun entre Prism et la Stasi.
Si comparaison n’est pas raison quand un signe d’égalité empêche de penser la nouveauté, elle devient intéressante dans l’étude des différences car, dans le cas qui nous occupe, elles posent la question des technologies et de l’automatisation.
Le passé revient en habits neufs.
L’écrivain Uwe Tellkamp, auteur de La Tour, a déclaré à l’hebdomadaire die Zeit :
« Le débat sur les écoutes me rappelle la RDA et la Stasi. J’ai toujours pensé que je travaillais sur des matériaux qui désespérément sont ceux d’hier. Beaucoup de choses reviennent sous un autre habillage. Je me suis fait cette réflexion récemment pendant un téléfilm sur la Turquie. Il y avait là des jeunes intellectuels, le professeur tout à fait dans son rôle, prudent, louvoyant, les intellectuels quelques peu naïfs. Comme chez nous [en RDA] autrefois, on aperçoit les mêmes éternelles figures. Facebook, Twitter, Internet, tout cela paraît d’abord si merveilleux et soudain on voit sa face sombre. Soudain, Amazon me montre ce que d’autres ont commandé. Soudain me gagne le sentiment suivant : ce que la Stasi réalisait avec une terrible mobilisation de moyens s’obtient aujourd’hui avec quinze clics de souris ».
Le directeur du Mémorial des victimes de la Stasi, Hubertus Knabe, a porté plainte contre X entre autres pour collectes de données sans fondement légal et violation du secret de la correspondance
« Il est essentiel, explique-t-il que les règles de droit pour la protection des citoyens face à la surveillance étatique soient respectées par tous et particulièrement aussi par les services secrets ».
Ce que pratiquent les Etats-Unis dans le monde et en Allemagne est illégal en Allemagne. Et la « femme la plus puissante du monde » n’y peut rien ? On est prié de ne pas rire. Car peut-être est-ce vrai. Si tout savoir sur tout a toujours été la devise des services secrets, le problème est de se demander s’ils sont encore sous le contrôle de la politique. Il se pourrait bien que non. En tous les cas, au pouvoir ou dans l’opposition, la politique se refuse à poser les vraies questions. Il est toutefois intéressant de constater qu’elles sont malgré tout sur la table.
Un gendarme en poste. Caricature du 19ème siècle
L’obsession des services secrets pour l’information est une vieille histoire mais la technique moderne lui confère une nouvelle qualité, explique le physicien et journaliste scientifique Ranga Yogeshwar, dans un entretien avec l’écrivain et philosophe Dietmar Dath. Autrefois on s’espionnait pour ainsi dire d’homme à homme. Quand un téléphone était sur écoute, il fallait qu’un autre soit éteint pour permettre la transcription de la conversation. De même une lettre interceptée devait être ouverte à la main, lue, recopiée. Cela signifiait une mobilisation de personnel considérable.
« Mais notre monde s’est transformé : e-mails, banque en ligne, réseaux sociaux, shopping sur Internet, services de cloud computing, communication mobile, etc sont en peu de temps devenus partie intégrante de notre quotidien. Aujourd’hui l’utilisateur se réjouit quand il peut par la voix actionner son téléphone portable mais la même technique de reconnaissance vocale permet la surveillance et l’évaluation par la machine de toutes les communications téléphoniques. »
Il en va de même de la reconnaissance numérique des visages, des profils et comportements en tous genres, achats, déplacements, voyages, listes d’amis …
La prédiction remplace le passage à l’acte
En plus de l’automatisation, Ranga Yogeshwar pointe une autre nouveauté :
« Jusquà présent, les hommes ont été jugés sur leurs actes, à l’avenir, la prédiction prendra le dessus ».
On fait l’ablation du sein avant que le cancer ne se déclare (cf Angelina Jolie), on arrête le « criminel » avant qu’il ne soit passé à l’acte. Je suis un peu sceptique sur le passage qui suit car il me semble qu’il y a de la marge entre vouloir prédire et le pouvoir mais je le traduis tout de même précisément en raison du problème qu’il pose ne serait-ce qu’en termes d’intentions. Ce n’est qu’à la fin que l’auteur fait la distinction entre l’être humain réel et sa modélisation numérique.
« Jusqu’à présent, les autorités entraient en action quand un délit était commis et on allait chez le médecin quand on était malade. Aujourd’hui, on peut savoir avec toujours plus de précision si un individu est en passe de commettre un acte criminel ou si une patiente en bonne santé présent une probabilité accrue de développer un cancer du sein, par exemple. Elle n’est pas encore malade mais les données génétiques et d’autres indicateurs biologiques montrent qu’elle pourrait dans l’avenir être malade.
Et c’est précisément à cet endroit que nous franchissons le Rubicon entre la réalité et sa reproduction numérique. On agit non pas selon l’être humain en soi mais en fonction de la prédiction de son modèle numérisé. On pratique par précaution l’ablation du sein à la patiente encore en bonne santé et l’individu irréprochable sera probablement arrêté par mesure de précaution ».
Quelle est la part non modélisable ?
Je ne ferai pas le tour d’un long entretien. Encore quelques bribes :
Ranga Yogeshwar : « Un paradigme s’est imposé. Il veut que ce que sait la machine fasse autorité. Nous l’acceptons déjà inconsciemment. Avant de rencontrer d’autres personnes, nous demandons à Google ce que l’on peut savoir sur elles. »
Et enfin voici qui nous ramène au début : Les nouvelles technologies ont fait sortir la souveraineté par la petite porte. « La guerre froide est terminée et il serait temps de définir de nouvelles indépendances ».
Une des tâches les plus élevées de l’Etat serait, estime-t-il, de garantir les droits de l’homme à l’ère numérique :
« Je fais partie de ceux qui seraient capables de
crypterchiffrer eux-mêmes leurs courriels. Mais, si je le fais, cela équivaut à une déclaration de capitulation de la démocratie. Ma revendication envers l’Etat est donc la suivante : après que la technique se soit rapidement développée en créant des faits accomplis, il est temps de resserrer la vis. Pas seulement pour les services secrets qui veulent coopérer avec nos services mais toutes les entreprises qui y gagnent de l’argent doivent être amenées à se comporter en conséquence »Il rappelle d’ailleurs que son pays d’origine, Le Luxembourg, attire des entreprises comme Amazon et Apple par des avantages fiscaux en leur permettant ainsi de s’affranchir du principe de solidarité ». La dimension économique de cet espionnage, autre point commun avec la Stasi, est largement occultée.
Faut-il opposer la technologie de
cryptagechiffrement aux nouvelles règles démocratiques ? Le parti pirate s’efforce de tenir les deux bouts : imposer par la politique la protection des données et faire la promotion ducryptagechiffrement. Il organise des « kryptopartys« , des soirées d' »autodéfense (cryptagechiffrement) numérique ».Nous sommes en pleine campagne électorale, cela lui profitera-t-il ?
Cela nuira-t-il au parti chrétien démocrate d’annoncer la démission de l’Etat, le renoncement de la politique ? Le ministre de l’intérieur, Hans Peter Friedrich a appelé les Allemands à
crypterchiffrer eux-mêmes leurs communications alors que le porte parole du groupe parlementaire chrétien démocrate annonçait que celui qui veut protéger ses données « ne peut plus rien espérer de l’Etat national » et que l’autodétermination informationnelle est « une idylle du passé ».L’un des premiers débats qui s’est installé après les révélations sur Prism a porté en Allemagne sur le fait de savoir si « l’Internet est foutu » ? Car on pourrait se poser la question en termes de « stratégie du choc », qui ferait de l’Internet comme espace collaboratif et de liberté la principale victime de cette affaire.
Frank Schirrmacher fait observer que, pour la première fois dans l’histoire – et j’ajoute en temps de paix – des générations entières de natifs du numérique se trouvent placés sous surveillance généralisée.
Accepteront-ils qu’on leur dise, comme Mme Merkel, que c’est ça la liberté ?
Rappelons quelques uns de nos articles précédents sur la question de l’automatisation des contrôles
Sur le projet européen INDECT : Vers un contrôle disciplinaire de la perception.
Deux articles de Frank Rieger : Vers l’autonomie létale des robots guerriers ? et Pour une socialisation des dividendes de l’automatisation