En guise d’entrée en matière, un petit aperçu de quelques commencements. Première de trois parties consacrées à l’artificialisation du Rhin.
I. La rectification du Rhin
I.1 Aux commencements
I.2 Comment le sauvageon fut corrigé
II L’enturbinement de la houille blanche
Dans le premier sujet tel que nous allons le traiter en deux parties, il sera question de la rectification/correction du Rhin au cours du XIXème siècle et de celui qui, le premier, en conçu le projet dans son ampleur : l’ingénieur colonel badois Johann Gottfried Tulla, Son projet se présentait ainsi :

Johann Gottfried Tulla, ingénieur colonel badois : Carte hydrographique de la rectification du cours du Rhin Leen 1817
Plus généralement, la période s’étendra des années 1820 aux années 1880.
Avant la correction
Après
Dans son livre qui connut un grand succès, L’Alsace, le pays et ses habitants, Charles Grad, écrivain scientifique et député protestataire, présente les deux cartes ci-dessus, ici dans l’édition de 1889 aux éditions Hachette repris en fac-similé chez Contades, comme étant dues « à l’obligeance des ingénieurs hydrauliques ». Elles présentent les travaux du Rhin dans leur deuxième phase aux environs de Blodelsheim dans le sud de l’Alsace. Il commente les cartes ainsi :
« Un coup d’oeil sur ces deux cartes fait voir, mieux que toutes les explications écrites, quels importants changements ces travaux ont déterminés et combien le réseau de canaux ou de branches remplis par les eaux moyennes s’est rétréci » (Charles Grad oc p 291).
Nous verrons dans la seconde partie qu’entre rectification et rétrécissement du Rhin, il y aura deux moments distincts de la correction du fleuve.
Rouge est la couleur de la faute
Non, Rhin, pas comme cela, so nicht, semble nous dire cette image. Tous ces pleins et déliés, n’importe comment, pas sur les lignes, et qui font des taches entre les boucles, il va falloir me corriger cela. Quand j’ai vu cette cartographie du Rhin et de sa correction future, cela m’a évoqué une écriture maladroite, gauche, voire écrite de la main gauche à une époque où l’on réprimait les gauchers, et le trait de plume rageur, à l’encre rouge des professeurs sur les copies d’élèves. Rouge est la couleur de la faute. L’analogie très subjective ne s’arrête pas là. Car il y a dans le rapport à la nature tel qu’on le concevait au 19ème siècle comme une attitude de maître d’école. Elle devait être corrigée voire domptée (gebändigt). Il y a bien sûr des raisons à cela mais le redressement, pour le policer, s’est fait au détriment des effets négatifs que cela allait entraîner.
En effectuant une rotation de 90°, on obtient une image qui n’est pas sans évoquer celle du serpent :
Orthodoxie de όρθός orthós = en droite ligne, dans la bonne voie
La rectification, correction du Rhin se dit en allemand Begradigung formé à partir de Gerade, (en langage courant la première voyelle est effacée) qui signifie droite, simplification de ligne droite. Le mot signifie aussi aplanir. La rectification veut dire aussi redressement, rendre droit ce qui est tordu, corriger une erreur (redressement fiscal) mettre sur le droit chemin en occurrence ce flâneur de Rhin en ses divagations. Le ramener à l’orthodoxie. Ce qui veut dire aussi ramener la Terre à terre et à une surface.
On allait le corriger cet ébouriffé, ce Crasse-Tignasse
En le passant par les verges et par les épis
Le passage par les verges était une punition infligée aux soldats. Le soldat puni passait entre deux alignements formés par ses camarades qui chacun lui donnait un coup de verge ou de pique. Cette punition a été abolie à la demande des réformateurs de l’armée prussienne au début du 19ème siècle. L’autre sens du mot correction. Image qui résonne étrangement avec celle d’un passage par les épis.
En résumé du traitement infligé au fleuve, ceci :
« Le Rhin, jadis fantasque, impétueux ou indolent, serpentant sans profondeur dans une indécise et inextricable coulée de lacis et de marais buissonneux, entre des milliers d’île, de bancs de sable et de graviers, ou bien torrent furieux à l’assaut de la plaine, redouté des riverains qui en fuyaient le voisinage, n’est plus, aujourd’hui, après un siècle et demi de travaux de surveillance, d’endiguement et de creusement, abandonné nulle part à lui-même, depuis sa sortie des montagnes jusqu’à son embouchure. »,
écrivait, en 1960, Jean Dollfus dans son livre L’homme et le Rhin paru chez Gallimard. Il nous offre ainsi un excellent résumé de ce dressage du sauvageon que nous allons détailler par la suite sans nous arrêter aux premiers travaux de levées, d‘endiguement à l’aide de fascines, qui remontent au XVème siècle. Les fascines de clayonnage sont une technique de génie végétal toujours actuels contre l’érosion des sols et les coulées de boue.
Le Rhin du Dr Frankenstein
Dans le même temps, on assiste à l’invention du Rhin romantique. C’est Dr Jekill et mister Hyde. Le roman de Stevenson date de 1886. La plus saisissante expression de cette double face est peut-être celle exprimée par Mary Shelley quand elle fait dire au double du Dr Victor Frankenstein, lors de sa descente du Rhin en bateau, de Strasbourg à Rotterdam afin de s’embarquer pour Londres :
« Les montagnes suisses sont plus majestueuses et plus étranges ; mais un charme réside au bord de ce fleuve, dont nulle part je n’ai ressenti l’égal. Voyez ce château dressé au-dessus de ce précipice ; et cet autre sur l’île, presque caché par le feuillage de ces arbres merveilleux ; et ce groupe de paysans arrivant de leurs vignes ; et ce village à demi caché au creux de la montagne ! Ah ! Certes, l’esprit qui habite et protège ces lieux est doué d’une âme plus proche de la nôtre que ceux qui entassent les glaciers ou choisissent pour retraite les pics inaccessibles de notre pays natal » .
(Mary Shelley : Frankenstein GF Flammarion p. 240)
Le plan de rectification du Rhin présenté ci-dessus date de 1817. Le roman de Mary Shelley Frankensttein ou le Prométhée moderne est paru pour la première fois le 1er janvier 1818 !
Le « fleuve de papier »
De tout temps les humains ont tenté des représentations du monde auquel ils étaient confrontés. Le fleuve n’y échappe pas, et pour cause, il servait aussi d’orientation.

Carte des étapes de Castorius ou Table de Peutinger , centrée sur l’Alsace et le Rhin (fin du Vième siècle. La carte est ici orientée avec l’Est en haut. On peut y reconnaitre les Vosges (Silva Vosagus), Brumath (Brocomagus), Strasbourg (Argentorate, représenté par une construction), Horbourg (Argentovaria), Kembs (Cambete), Bourgfelden (Arialbinium), Kaiseraugust (Augusta Rauracorum, représenté par une construction) (Source)

Une tentative de représentation du Rhin au 16ème siècle Karte im Generallandesarchiv Karlsruhe über den Streckenabschnitt von Beinheim bis Philippsburg (Udenheim) von 1590 Generallandesarchiv Karlsruhe
En préalable aux travaux de rectification, pour le moins sur des distances relativement importantes, il en fallait le développement d’une cartographie.
« Aucune carte assez exacte ne permet de bien suivre les variations du cours du Rhin depuis le Moyen-âge jusqu’au début des travaux de correction actuels. Une carte du chevalier Beaurain, gravée en France pour y représenter les campagnes de Turenne sur les bords du fleuve, de 1674 à 1675, indique dans son lit une multitude d’îles boisées, séparées par autant de bras d’eau plus ou moins forts, au point qu’un pont militaire, établi entre le village de Plobsheim et le fort d’Altenheim, traversait alors huit bras du fleuve, pour relier le pays de Bade à l’Alsace. Schœnau, Rhinau, Drusenheim, Schattmatten et Seltz, éloignés aujourd’hui d’un à deux kilomètres du Rhin, se trouvaient alors sur sa rive. De forts chenaux baignaient la Wanzenau et Gambsheim, tandis que Dalhunden appartenait à la rive droite, et que trois voies d’eau perpendiculaires, antérieures à la construction du canal de l’Ill au Rhin, exécutée en 1838, reliaient Strasbourg avec le courant principal. Les travaux de correction entrepris par les pays riverains sur un plan d’ensemble, au milieu du siècle actuel, maintiennent le fleuve dans un lit artificiel plus stable ».
(Charles Grad : L’Alsace, le pays et ses habitants )
Il existe également des cartes militaires datant du milieu du 18ème siècle ainsi cet extrait de l’Atlas de Naudin, Théâtre de la guerre en Allemagne 1726 :
La relation entre cartographie et fonction utilitaire des cours d’eau va se préciser au fur et à mesure
« Au cours du XVIIème siècle, des règles spécifiques à la cartographie des cours d’eau, c’est à dire à la fois la manière de les dessiner, l’indication de leurs équipements et la couleur de leurs eaux se mettent véritablement en place […] . La grande innovation résidait pour la cartographie des rivières dans l’apposition, sur le tracé du fleuve, des équipements de la rivière par des signes conventionnels . […] C’est la fonction utilitaire de la rivière qui était clairement distinguée. Ainsi la carte portait en elle les projets d’aménagement hydraulique et avait un sens précis et novateur : seconder l’homme dans ses interventions techniques. Les modes d’écoulement de l’eau, la modification des berges, l’usage nouveau du débit étaient au cœur de la carte, et des politiques des ingénieurs, qui avaient pour mission de corriger, rectifier, redresser le fleuve désordonné».
(Virginie Serna : Le fleuve de papier in Le fleuve. Médiévales 36, printemps 1999, pp 31-41)
L’auteure ajoute :
« La science hydraulique devient un élément de l’ordre moral qui doit remettre dans le droit chemin une nature désordonnée, trop libre, et doit appliquer un certain nombre de correction, voire une véritable médecine. Certains auteurs comme L. de Genette dans son ouvrage Expérience sur le cours d’un fleuve ne proposent-ils pas des saignées pour faire baisser les eaux du fleuve et éviter les inondations ? »
En 1787, naît, en France, à propos du Rhin, l’idée de réunir les bras du fleuve en un seul lit sans modifier cependant son cours. Ce premier projet d’ampleur est du au général-ingénieur Jean Claude Eléonor Le Michaud d’Arçon, qui sera le premier professeur de fortifications à l’Ecole polytechnique au moment de sa création par Napoléon. Il fait partie de ceux qui porteront un nouveau regard, militaire, sur les paysages et auront une autre manière de décrire les localités. (Cf Claude Muller Des mots du génie au génie des mots : décrire l’Alsace au XVIIIe siècle in Revue d’Alsace.
Le projet du général d’Arçon ne se fera pas, essentiellement pour des raisons géopolitiques.
Les choses changent au début du XIXème siècle avec l’ingénieur badois Tulla que Jean Dollfus qualifie de « véritable père du Rhin moderne. », une appréciation qu’il conviendra de critiquer. Je détaillerai cela dans la seconde partie.
Retenons pour l’instant le changement de regard sur les fleuves avec, du moins côté français, en ligne de mire la question de la frontière. Question ancienne qui avait été réactualisée sous la Révolution française, après Richelieu et Vauban ayant appelé le roi à définir son « pré-carré :
« Les limites de la France sont marquées par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points: à l’Océan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées. On nous menace des rois! »
(Danton : Sur la réunion de la Belgique à la France. Discours du 31 janvier 1793)
Sauf, qu’en tout état de cause, la frontière du Rhin n’était pas fixe mais fluctuante.
Le Rhin médian et inférieur, d’Istein à la mer au contraire du Rhin alpestre a été, si l’on peut dire
« reconstruit, remodelé, corseté, policé de main d’homme, à des fins parfois contradictoires : la garantie de ses rives contre ses divagations et le maintien de la navigation de son lit contre les encombrements : travaux de correction et travaux de régulation. Et cette domestication, cette double tâche a été après maintes ébauches, l’œuvre coordonnée du XIXème siècle. »
(Jean Dollfus oc p 116)
Le fleuve participe de la définition de l’espace de l’état.
Aux origines de la question de l’espace et de sa géométrie.
« Premiers
Dieu crée ciel et terre »
Dit la Bible dans la Genèse. Dans l’occident chrétien, les origines des rapports entre l’homme et la nature remontent à la Bible. Cette dualité même, l’homme et la nature, m’a toujours paru étrange en ce qu’elle poserait comme donnée que l’homme ne serait pas lui aussi issu de la nature qui est son milieu qu’il modifie comme tous les êtres vivants à la différence que les humains produiront des organes exosomatiques détachés d’eux-mêmes. Puisque Dieu crée l’adam à son image (Genèse 1.27), pour certains il en découlerait que, bien que façonné à partir de la terre, il ne serait pas lui-même entièrement issu de la nature, ce qui lui conférerait un ascendant sur elle. Tout change si l’on considère à l’inverse que c’est l’homme qui a créé Dieu à son image. Ceci dit, comme on le verra plus loin, cela est aussi une question de traduction et d’interprétation.
Pour l’historien américain Lynn T. White Jr, il résulterait de sa lecture de la Genèse ceci :
« En contraste absolu avec le paganisme antique et les religions asiatiques (à l’exception peut-être du zoroastrisme), non seulement le christianisme établit un dualisme entre l’homme et la nature mais encore il soutient que c’est dieu qui veut que l’homme exploite la nature pour ses propres fins » ( Lynn T. White Jr : Les racines historiques de notre crise écologique. Puf p.38)
Le christianisme serait donc à l’origine du désenchantement du monde en nous faisant remplacer les lutins par des nains de jardins dépourvus d’esprit. J’entends cela très bien. Le philosophe Dominique Bourg qui commente le texte de White fait cependant observer que Dieu jugea la création du monde « bonne» avant même que d’y placer Adam et Eve et leur prolifique succession et donc que l’interprétation sus-citée est critiquable. Cependant, D. Bourg cite le pape François qui dans son encyclique Laudatio si’ (2015) avait déclaré, allant dans le sens de White mais pas tout à fait, plutôt mi-figue, mi-raisin :
« S’il est vrai que, parfois [sic], nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures »
La bible ne donne donc pas lieu à un « despotisme anthropocentrique ». Pas sûr que cette encyclique ait marqué les esprits au Vatican au vu de leurs pratiques financières actuelles.
Dieu appelle ce qui est sec terre
Revenons à la Genèse. Dieu sépare, localise et nomme.
Bible. Genèse I,10 :
« Dieu appelle ce qui est sec terre
et mers l’union des eaux
Dieu voit
comme c’est bon »
(Nouvelle traduction Premiers/ Genèse. Trad. : Frédéric Boyer, Jean L’Hour. Bayard) :
Dieu nomme, définit et localise ce qu’il appelle terre. Il fait cela le quatrième jour après avoir séparé « la lumière et le noir » c’est à dire le jour et la nuit puis rassemblé les eaux en un même lieu (« an einem Ort », écrit Luther, qui souligne le un) et séparé « les eaux des eaux » faisant la voûte qu’il appelle ciel. Au septième jour, il n’a toujours pas créé la pluie. Rien ne pousse. Puis,
« De la terre sortent des flots
qui arrosent toute la surface du sol »
Dieu ne connaît pas les zones humides ni l’entre-deux mais l’arrosage. Adam peut arriver. Il est fabriqué à partir du sec, de la poussière. Yhwh Dieu peut le placer dans un jardin. Ensuite,
« Un fleuve sort d’Éden pour arroser le jardin
et de là se divise en quatre
Un des fleuves s’appelle Pishôn
il embrasse tout le pays d’Hawila [Colchide?]
où se trouve l’or
Avec cet or si bon
le bdellium et le lapis-lazuli
Un deuxième fleuve s’appelle Guihôn
et ceinture tout le pays de Koush
Le troisième s’appelle le Tigre
et descend à l’est d’Assour
Enfin le quatrième, c’est l’Euphrate »
Donc les fleuves sont dans la Genèse comme déjà là. On les oublie, me semble-t-il, quelque peu en ne considérant qu’il n’y avait que la terre, le ciel et les océans. Le sec tout seul ne produit rien.
Compliqué la Genèse. Plus encore si l’on compare différentes traductions. Il nomme le sec terre après avoir créé le ciel et la terre ?
« Premiers
Dieu crée ciel et terre
terre vide solitude »
C’est ce que l’on trouve dans la traduction nouvelle plus poétique et donc ouverte dont je me sers de préférence. Cela change si l’on utilise une autre traduction…
Celle de Chouraqui :
« Entête Elohîms créait les ciels et la terre,
la terre était tohu-et-bohu »
…Et si l’on distingue terre et Terre avec ou sans majuscule.
« Elohîms dit : « Les eaux s’aligneront sous les ciels vers un lieu unique, le sec sera vu. » Et c’est ainsi.
Elohîms crie au sec : Terre. »
La Terre qui est aussi une biosphère est une localité. Sauf que la conception qui dominera ne sera pas celle d’une sphère mais de son aplatissement. La terre tohu-bohu est dans la traduction œcuménique : sans forme. Cette traduction distingue la terre et un continent terre. La première la sépare du Ciel, la seconde des eaux. « Und Gott sprach: Es sammle sich das Wasser unter dem Himmel an einem Ort, dass man das Trockene sehe » dans la traduction de Martin Luther. De sorte que l’on voit le sec. Si l’on passe de l’informe terre avec minuscule au sec nommé Terre avec majuscule ou à un continent terre, quelque chose semble s’éclairer mais peut-on en être certain ? En allemand, il n’y a pas de différence entre majuscule et minuscule pour nommer la Terre. C’est en tout cas sur ces distinctions que s’appuie le géographe italien Franco Farinelli pour expliquer que, dès le mythe de l’origine judéo-chrétien, il y a une « mise en ordre » de l’informel et « réduction de la Terre à une surface » que Dieu localise et ordonnance la création. (Franco Farinelli : L’invention de la terre. Editions de la revue Conférence). Dieu premier arpenteur ?
Espace, localisation et ordre = Nomos
C’est ce à quoi, Carl Schmitt fait référence dans le Nomos de la Terre, affirme le géographe italien. Car c’est ici que s’enracine le fondement du droit européen, Européocentriste, faut-il préciser, un droit défini comme « réunissant localisation et ordre » : « les grands actes fondateurs du droit restent des localisations liées à la terre ». Nomos désigne en grec « la première mensuration qui fonde toutes les mesures ultérieures en tant que première partition et division de l’espace pour la partition et la répartition originelles » écrit Schmitt. (Schmitt : Le nomos de la terre. Puf p 70).
Il précise :
« Le mot nomos vient […] de nemein, un mot qui signifie aussi bien « partager » que « faire paître ». Le nomos est donc la configuration immédiate sous laquelle l’ordre social et politique d’un peuple devient spatialement perceptible, la première mensuration et division des pâturages, c’est-à-dire la prise de terres et l’ordre concret qu’elle comporte et qu’elle engendre tout à la fois ; selon les termes de Kant, «la loi distributive du Tien et du Mien sur le sol » ; ou encore, selon l’heureuse expression anglaise, le radical title, Le nomos est la mesure qui divise et fixe les terrains et les fonds de terre selon un ordre précis, ainsi que la configuration qui en résulte pour l’ordre politique, social et religieux. Mesure, ordre et configuration forment ici une unité spatiale concrète. La prise de terres, la fondation d’une cité ou d’une colonie rendent visible le nomos avec lequel un clan ou la suite d’un chef ou un peuple deviennent sédentaires, c’est-à-dire se fixent historiquement en un lieu et font d’un bout de terre le champ de force d’un ordre, Ce n’est que pour un tel nomos que les formules de Pindare et d’Héraclite, si souvent citées et sur lesquelles nous allons revenir à l’instant, prennent un sens, et non pour n’importe quelle réglementation, voire pour une norme dissociée de la physis concrète à la manière des sophistes, opposée à la physis en tant que thesis. On peut en particulier qualifier le nomos de rempart parce que le rempart repose lui aussi sur des localisations sacrées. Le nomos peut croître et multiplier comme la terre et le patrimoine : c’est de l’unique nomos divin que «se nourrissent » tous les nomoi humains. » (oc p 74)
Cela ne se fait pas d’abord pas la médiation du droit. Le nomos est un état de fait. La prise de terre a pour but de la rendre habitable, ce qui inclut le pâturage. Si Schmitt parle bien de Landnahme, prise de terre, comme un processus dirigé aussi bien vers l’intérieur que [vers] l’extérieur, il le traite comme historique et le considère essentiellement comme conquête à travers la mer et le ciel et non en termes d’endocolonisation. Par ailleurs, chez lui, le tien et le mien ne concerne pas le rapport de l’homme et de la nature. Or, ce qui nous intéresse ici c’est la conquête de la nature pour reprendre le titre du livre de l’historien de l’Allemagne David Blackbourn. The Conquest of Nature: Water, Landscape, and the Making of Modern Germany, pour le titre original. C’est à dire la conquête du sec sur les zones humides, la correction et l’artificialisation des cours d’eau, tel que l’exprime le Faust de Goethe croyant être arrivé au sommet de son aventure entrepreneuriale :
FAUST
Un marais s’étend le long de la montagne,
Empestant tout ce qui a déjà été conquis ;
Assécher aussi ce bourbier putride
Serait la dernière et la suprême conquête.
À bien des millions j’ouvre des espaces
Où habiter, non, certes, en lieu sûr, mais actifs et libres.
Vertes les campagnes, fertiles ; hommes et troupeaux 1
Seront aussitôt à l’aise sur cette terre toute nouvelle,
Dès leur installation au long de la puissante colline
Édifiée par un peuplement hardi et travailleur.
Ici, à l’intérieur, un pays paradisiaque,
Et que dehors les flots fassent rage jusqu’à son bord :
S’ils rongent pour jaillir violemment en dedans,
Un élan commun s’empressera de fermer la brèche.
Oui, je me suis voué tout entier à cette pensée,
C’est le dernier mot de la sagesse :
Celui-là seul mérite la liberté autant que la vie,
Qui chaque jour doit les conquérir.
Et c’est ainsi qu’environnés par le danger,
L’enfant, l’adulte et le vieillard passeront ici leurs actives années.
Je voudrais voir ce fourmillement-là,
Me tenir sur une terre libre, avec un peuple libre.
À l’adresse de cet instant je pourrais dire:
Arrête-toi donc, tu es si beau !
La trace de mes jours terrestres ne pourra,
De toute éternité, s’effacer..
Anticipant le sentiment d’une si haute joie,
Je jouis à présent de cet instant suprême. |
Faust s’affaisse, les lémures le prennent et le couchent sur le sol.
Goethe Faust II Acte V.
Avec l’assèchement des marais, Faust, entouré de Lémures, croit avoir atteint l’instant suprême et gagné son pari avec Méphistophélès, ce qu’il exprime par la formule convenue entre-eux : Arrête-toi donc, tu es si beau ! Mais Faust déjà rendu aveugle ne se rend pas compte que le bruit des pelles provient de celles qui creusnt sa tombe. On dirait que Goethe s’inspire du Roi de Prusse, en partie son contemporain.
Eau, en avant, marche !

Frédéric dit le Grand, roi de Prusse inspectant les travaux de l’Oderbruch en 1750

Le rectification (image de droite) de l’Oder au cours des années 1747 à 1753
La conquête de la terre est à comprendre dans un sens quasi militaire. Le roi de Prusse, Frédéric II, qui n’aimait pas l’eau, écrivait à Voltaire : « l’agriculture est le plus beau des arts, sans lui, il n’y a ni commerçant, ni roi, ni poète, ni philosophe ». Sous son règne la colonisation intérieure déjà entamée a pris de l’ampleur. L’un des chefs colonisateurs, canalisateur et rectificateur des méandres de l’Elbe, Simon Leonhard von Haerlem, qui avait aussi conçu l’ asséchement des marais de son delta intérieur, l’Oderbruch, lui avait promis qu’à « cet endroit où maintenant quelques poissons trouvent de la nourriture, paîtra une vache ». Remplacer les poissons par des vaches ! Était présent dans le groupe concepteur des travaux, le mathématicien Leonhard Euler. C’était avant que ses relations avec Frédéric II ne se détériorent. L’objectif central consistait dans le gain de terres agricoles. L’ensemble fut considéré comme une geste héroïque. Il est vrai qu’à l’époque l’entreprise était peu banale. Commencés en 1747, les travaux devaient durer 7 ans mais ne s’achèveront dans leur globalité qu’en 1762 non sans que le roi de Prusse ne perde patience et ne militarise le projet pour en faire une opération militaire nommée eau, en avant, marche ! Il put enfin déclarer avoir conquis pacifiquement une province. Mais pas sans violence. Certes sans commune mesure avec la guerre de Sept Ans (1756-1763), première à pouvoir être qualifiée de mondiale.
A la fin de la guerre de 7 ans, écrit David Blackbourn à qui j’emprunte ces informations,
« les projets d’agrarisation des marais ont été menés avec une obsession quasi-maniaque. Avec le recul, on peut dire que l’Oderbruch fut la région où tout commença. Une politique de peuplement avait été menée pour coloniser les territoires conquis en y faisant venir des colons. Quelques années plus tard, en 1770, naissait celui qui allait devenir le capitaine ingénieur Johann Gottfried Tulla, le rectificateur, correcteur, du Rhin. Parallèlement mais cela avait commencé dès la fin de la guerre de Trente Ans, se déroula une guerre aux animaux de sorte qu’entre 1750 et 1790, loup, ours et lynx avaient été exterminés d’Allemagne avec bien d’autres sans compter la perte de biodiversité due à l’assèchement des zones humides. »
(David Blackbourn. The Conquest of Nature: Water, Landscape, and the Making of Modern Germany. Je traduis d’après l’édition allemande : Die Eroberung der Natur Pantheon Verlag)
Aujourd’hui, les humains et les animaux d’élevage constituent 95 % de la biomasse des mammifères. Les humains et le bétail dominent la biomasse des mammifères dans un déséquilibre considérable. La sixième extinction de masse des animaux s’accélère
Selon le roi de Prusse, Frédéric II :
« Darüber gibt’s nur eine Meinung, dass die Stärke eines Staates nicht in der Ausdehnung seiner Grenzen, sondern in seiner Einwohnerzahl beruht. … Darum liegt es im Interesse eines Herrschers, die Bevölkerungszahl zu heben ».
« La force d’un État ne repose pas sur l’extension de ses frontières mais sur le nombre de ses habitants… Il en résulte qu’accroître la population est de l’intérêt d’un souverain ».
Après la Guerre de Trente ans, le pays avait été dévasté. Sa fin marquera le début de la construction d’un état central et le développement d’un secteur agricole au besoin en faisant appel à des colons. Une véritable politique d’accueil de migrants leur offrant de multiples avantages sera mise en place. Les terres conquises sur l’eau s’appelleront d’ailleurs des colonies. S’il a bien eu antérieurement des consolidations de rives et des endiguements de l’Oder, les projets de Frédéric II anticipés par son père appelait de nouvelles solutions. La principale consistera dans le construction d’un canal de l’Oder raccourcissant le cours de fleuve de 26 kilomètres. Le projet sera conçu par un dénommé Simon Leonhard von Haerlem, comme son nom le signale d‘origine hollandaise par son père avec l‘aide du mathématicien suisse Leonhard Euler. L‘opération se soldera pas le gain de 32 500 ha de terrain et la construction de 33 nouveaux villages.
Frédéric II :
“Hier habe ich im Frieden eine Provinz erobert,“ (Ici j‘ai conquis dans la paix une province)
On notera dans la conception de l’opération la présence de mathématiciens.
« Deux générations [d’ingénieurs hydrauliciens] ont appliqué aux cours d’eau qui ont été raccourcis, déviés, interrompus par des écluses, les principes de base introduits par des scientifiques comme Daniel Bernoulli et Leonhard Euler. » (Blackbourn p 111). Ils en feront une technoscience. Bernoulli autre bâlois avait en effet posé les bases de la dynamique des fluides que Euler avait développées. Tableau de chiffres, cartes, descriptions topographiques sont les instruments du pouvoir de Frédéric II, note Blackburn. Leurs données ont rendu possible la réalisation de la conquête. Mais en étaient elles la raison ? se demande-t-il. Certes elles ne sont pas apparues par hasard. Il y a cependant d’autres motifs., le motif supérieur étant : ordonnancer, mesurer discipliner dans le cadre de la formation de l’état absolutiste :
« Les marécages dérangent le sens de l’ordre au plus haut point. Laissées en l’état, les marécages et zones humides s’opposent aux mensurations cadastrales nécessaires au calcul de l’impôt foncier, handicapaient les soldats dans leur marche, offraient aux voleurs de grand chemin et aux déserteurs des cachettes. Tout comme la consolidation des nouvelles routes ou chaussées de cette époque, les chemins posés sur la terre rendue cultivable et les bornes qui les longeaient étaient des symboles visibles de l’ordre que l’on y avait installé. Sous l’angle d’une organisation de la sphère étatique intérieure, les lignes sur la carte correspondaient maintenant à celles sur le terrain » (Blackbourn p 57)
La même chose vaut à fortiori pour les frontières extérieures
Après ce rapide survol des antécédents de la conquête de terres sur l’eau, reste la question de la ligne droite et de la géométrie dans l’approche du traitement des méandres des fleuves, de leur perception comme hydres liquides. J’ai même rencontré dans mes lectures la figure de la Méduse pour qualifier le Rhin.
« L’atterrissage de la géométrie »
A Paris, cimetière Montmartre, se trouve la tombe du rectificateur du Rhin, l’ingénieur et colonel badois Johann Gottfried Tulla
En s’approchant :
Sur ce relief de la tombe montmartroise de l’Oberstleutnant (on traduit généralement lieutenant-colonel) / ingénieur Tulla, à côté du parchemin qui figure la correction du Rhin et posé sur son pli comme pour l’empêcher de se dérouler, se trouve un livre de géométrie, cercle, triangle, droite, carré et rectangle. Même le globe terrestre est enserré dans une structure géométrique et comme placée sur un pont. Vision d’ingénieurs, ces « idiots de la précision » (Durs Grünbein). Cela illustre ce que Augustin Berque nomme « l’atterrissage de la géométrie ». L’espace se substitue à la contrée, espace étant défini comme « la réduction virtuelle de tout lieu et de toute contrée à une métricité purement objective ». (Augustin Berque : l’écoumène. Belin)
Pour Franco Farinelli, « la ligne droite, qui n’existe pas dans la nature […] est à la fois la matrice et l’agent de toutes les techniques modernes ». Il illustre son propos à l’aide d’une histoire tirée du Chant IX de l’Odyssée .
« Et alors Ulysse, prend une espèce d’énorme tronc d’olivier qui était là, il l’équarrit un peu, sous la cendre il le fait rougir un peu et pendant la nuit, avec quatre de ses compagnons, ils attrapent cette espèce de mât, ils se mettent au-dessus du Cyclope endormi et dans son œil unique, qui dort, qui est fermé, ils mettent le pieu, ils le tournent comme on le ferait avec un vriller. ».
ainsi que nous le raconte Jean-Pierre Vernant.
Deux illustrations de la légende :

Le groupe central des statues au musée à Sperlonga en Italie, comprenant l’« aveuglement de Polyphème ».
Autre image du même mythe où l’on retrouve le serpent

Coupe laconienne. Peintre du Cavalier, Sparte, vers 560-550 av. J.-C.. Argile jaune rosé à engobe blanc grisâtre, peinture noire lustrée, rehauts rouges (épieu, chevelures, taches de sang sur la cuisse de Polyphème) © Bibliothèque nationale de France
À l’exergue, un poisson rappelle que Polyphème est fils du dieu de la mer, Poséidon. Et que dit la présence du serpent ? Souligne -t-il que le pieu est droit ?
Mais pourquoi Ulysse censé passer pour le malin de l’histoire choisit-il un tronc d’olivier dont Polyphème fait des massues pour faire un mât ? se demande Franco Farinelli. Sa réponse est qu’il le fait pour précisément affirmer sa supériorité technologique :
« Pourquoi Ulysse ordonne-t-il de tailler, ébrancher et aiguiser justement un tronc d’olivier, alors qu’il y avait beaucoup d’autres essences dans la grotte ? Pourquoi précisément l’olivier, l’arbre le plus tortueux de la Méditerranée ? Parce qu’il s’agit de raconter l’acte d’où découle tout ce que nous appelons aujourd’hui technologie, et commence exactement avec l’opération que les compagnons d’Ulysse font subir au tronc si tourmenté : en le redressant, ils le transforment en l’opposé de ce qu’il était auparavant, et le déplacent du domaine naturel au domaine culturel et au domaine artificiel. C’est pour mettre cette transformation en évidence que la forme choisie est la plus noueuse et emmêlée. On produit ainsi quelque chose, la ligne droite, qui n’existe pas dans la nature et qui est à la fois la matrice et l’agent de toutes les techniques modernes ».
(Franco Farinelli : L’invention de la terre. Editions de la revue Conférence)
Ainsi naissait une tradition dont on peut supposer que les Européens ont hérité
« Nous sommes les filles et les fils […] de cette Europe raisonneuse, technicienne, qui prétendait s’imposer au monde par sa seule capacité à l’arpenter. Cette Europe qui dira bientôt, avec Galilée dans Il Saggiatore (L’Essayeur), 1623) que l’univers est écrit en langage mathématique, et qu’il s’agit juste de tracer d’une main ferme ses lettres et ses symboles : ses caractères sont des triangles, des cercles et d’autres figures géométriques, sans l’aide desquelles il est humainement impossible d’en comprendre un seul mot ; sans elles, on erre vainement à travers un labyrinthe obscur. »
(Patrick Boucheron : L’entretemps / Conversations sur l’histoire. Verdier p 29)
Bien sûr, la ligne droite ne s’imposera pas au fleuve aussi facilement, sauf pour les percées et les canaux, les réalités du terrain l’en empêcheront mais elle y préside. Le détournement du Rhin vers le Grand canal d’Alsace après le Traité de Versailles se fera lui selon des formes strictement géométriques.
Droit et alluvions
Posons encore quelques jalons à propos de questions juridiques que posent les cours d’eau. Dans son Traité De fluminis, Bartolo Da Sasooferrato (1355) intègre dans son traité juridique des figures géométriques pour comprendre les questions que soulève ses observations du Tibre qui sur l’un de ses côtés érode la rive alors qu’il dépose sur l’autre ses alluvions.


« Les images du fleuve et des terrains riverains qui accompagnent dans les manuscrits et les éditions imprimées le texte du De fluminibus cherchent à représenter, on l’a dit, de manière relativement complète et schématique mais de façon purement hypothétique les variations topographique dans les zones proches des cours d’eau. C’est une démonstration abstraite, mais construite sur la base d’expériences réelles. Ce n’est pas un hasard si ces images rappellent visuellement l’abondante cartographie relative au cours des fleuves produite au début de l’ère moderne. D’intéressantes études sur cette production cartographique ont révélé qu’au moins jusqu’au milieu du xvr siècle elle a eu pour origine presque exclusivement les litiges concernant les biens fonciers. L’examen de la documentation de cette époque concernant le monastère de San Pietro de Pérouse, propriétaire de vastes terrains le long de la vallée du Tibre, a permis de tirer des conclusions qui peuvent servir de toile de fond au traité de Bartolo. C’est bien l’action du fleuve qui « détermine des situations conflictuelles et les comportements antagoniques entre les propriétaires limitrophes, menant souvent à des contentieux sans fin, qui portent moins sur l’exploitation des eaux que sur la redéfinition des limites de propriété, sur la division des rendite (les formations alluviales le long de la rive concave du fleuve) et des îles ».
(Caria FROVA : LE TRAITÉ DE FLUMINIBUS DE BARTOLO DA SASSOFERRATO (1355) nn Le fleuve. Médiévales 36, printemps 1999 pp 81-89)
Je n’ai évidemment rien contre la géométrie dans la mesure où elle ne devient pas vision dominante de la réalité, et que le chiffrable ne soit pas la seule considération prise en compte, sans référence à ses limites. La question n’est pas tant les travaux d’aménagements des fleuves que les proportions prises dans le degré d’intervention des humains sur la nature et l’absence de prise en compte de leurs externalités négatives. De ce point de vue , au XIXème siècle, on change d’échelle dans les rapports aux cours d’eau et donc aussi au Rhin.
« Si cela fait au moins sept mille ans que les humains fabriquent des barrages sur les cours d’eau , les aménagements les plus violents ont été réalisés à partir du 19ème siècle et se sont traduits par un appauvrissement morphologique des lits mineurs des cours d’eau : géométries contraintes, chenalisation, curage, extraction des granulats, homogénéisation des habitats sur le linéaire du cours et, bien sûr, obstacles au franchissement et à l’écoulement (chaussées, barrrages) qui ont aussi une incidence forte sur la baisse des charges sédimentaires. »
(Matthieu Duperrex : Voyages en sol incertain. Enquête dans les deltas du Rhône et du Mississipi. Éditions Wildproject. P 20)
La Gileppe, les infortunes d’une population d’insectes
Externalités négatives, environnement, écologie, pas ou peu de choses, n’ont été exprimés dans cette période. Le mot apparaît en 1866. A signaler tout de même La Gileppe, ou les infortunes d’une population d’insectes (Paris, 1879), par le Dr Ernest Candèze, médecin, entomologiste amateur et écrivain belge qui raconte la quête d’une population d’insectes frappés par l’assèchement de leur milieu, un cours d’eau, la Gileppe, dont ils s’aperçoivent après avoir formé une commission d’enquête qu’il a été détournés par un barrage construit par les humains. Que peuvent-il faire ? Détruire le barrage ? Trop dur. Intenter un procès ? La loi serait pour eux mais elle est faite par et pour les hommes, pas pour les insectes. N’ayant aucune chance de faire valoir des droits, ils partent à la recherche d’une terre promise.
Le barrage existe réellement sur la Gileppe. Le récit témoigne d’une volonté didactique ainsi que l’expriment clairement les lignes de conclusion du livre qui a connu un grand succès :
« Tous les jours, de nombreux curieux s’en vont admirer le gigantesque barrage de la Gileppe, ce merveilleux travail humain. Combien en est-il, parmi eux, qui se doutent de la perturbation qu’il est venu jeter dans toute une immense population. Si, parmi nos lecteurs, il s’en trouve quelques-uns qui, après s’être intéressés aux aventures de nos héros et cessant de ne voir dans les insectes que de simples parcelles de matière animée, s’éprennent de leur organisation et de leurs mœurs si dignes d’attention, nous n’aurons pas perdu notre temps en écrivant ces pages ».
Ce qui me frappe, c’est l’extraordinaire décalage entre la vision des ingénieurs et la persistance d’un mythe du Rhin. Si le fleuve était un tel mythe, comment expliquer la manière dont il a été traité ? Un écart que Max Ernst – né à proximité de Cologne – a tenté de réduire dans son tableau Vater Rhein (Père Rhin) en soulignant selon ses propres dires
«Ici au Rhin se croisent les courants culturels européens les plus signifiants : influences méditerranéennes précoces, rationalisme occidental, penchant oriental pour l’occultisme, impératif catégorique prussien, idéaux de la Révolution française »
Tout cela se mélange dans son tableau la terre, l’eau, le ciel, l’air, l’atmosphère, la topographie, mêlant onirisme et naturalisme, et formant une sorte de tête dans une bulle sphérique.

Max Ernst Vater Rhein 1953
Tout indique cependant, comme nous le verrons dans la seconde partie, que c’est la géométrie qui l’a emporté dans les têtes. De ce point de vue, l’ingénieur Tulla y est allé un peu fort. A preuve d’ailleurs, la suite des travaux de correction du Rhin sera un peu plus « douce » si l’on peut dire. Il affirmait, résumant le désenchantement du monde en une formule péremptoire :
« Kein Strom oder Fluss, also auch nicht der Rhein, hat mehr als ein Flußbett nötig. »
(Aucun cours d’eau, rivière ou fleuve, pas plus le Rhin que les autres n’ont besoin de plus d’un lit)
Johann Gottfried Tulla
A suivre : Le redressement du Rhin sauvage. Ou comment le sauvageon reçu la correction.
Internation à Genève, le 10 janvier 2020
Saisie d’écran du site du projet Internation
Greta Thunberg :
« Nous ne pouvons résoudre une crise si nous ne la traitons pas comme telle »
António Guterres :
« Si je devais choisir une phrase pour décrire l’état du monde, je dirais que nous nous trouvons dans un monde où les défis mondiaux sont de plus en plus intégrés et les réponses sont de plus en plus fragmentées, et si cela n’est pas inversé, c’est une recette pour un désastre.
Maintenant, si l’on regarde la politique mondiale et les tensions géopolitiques, avec l’économie mondiale et les méga tendances – changement climatique, circulation des personnes, numérisation – la vérité est qu’elles sont de plus en plus liées, interférant de plus en plus les unes avec les autres . Et en effet les problèmes sont globaux mais les réponses sont fragmentées ».
António Guterres, secrétaire général de l’ONU, à Davos, le 24 janvier 2019
Le 10 janvier 2020 se commémorera le centième anniversaire de la Société des Nations fondée à Genève. Elle est devenue, en 1945, l’ONU. Les deux organisations avaient été créées aux lendemains des Première et Deuxième guerres mondiales. Le centenaire se situe dans un contexte d’urgence climatique extrême tandis que de nombreux États sont dirigés par des hommes politiques réactionnaires et dénégateurs alors que les autres n’inspirent guère plus de confiance. Sans compter ceux qui, certes, font mine de savoir que « la maison brûle » et qui continuent cependant à regarder ailleurs ou de ne pas apporter de réponses à la hauteur des enjeux. On observe dans le même temps un accroissement des inégalités mondiales et le développement de crises et tensions régionales qui se rapprochent dangereusement. Elles sont alimentées par les guerres économiques et les conséquences dramatiques du réchauffement climatique qui affecte déjà l’ensemble des droits humains à la vie, à la santé, au logement, à l’eau.
Dans ce contexte et à cette occasion, le 10 janvier 2020, le groupe Internation proposera à l’ONU les grandes lignes du travail entrepris depuis septembre 2018, une démarche globale pour affronter la nécessaire transition, des pistes de réponses positives aux discours que António Guterres, a tenus les 10 septembre 2018 et 24 janvier 2019, ainsi qu’à ceux de Greta Thunberg devant l’Assemblée Nationale, en France, le 23 juillet dernier, puis devant les Nations Unies, à New York, le 23 septembre dernier.
Internation est un collectif transdisciplinaire qui a été constitué à la Serpentine Gallery de Londres le 22 septembre 2018, à l’initiative de Hans Ulrich Obrist et Bernard Stiegler, et auquel se sont joints de nombreuses personnalités du monde entier (scientifiques, mathématiciens, juristes, économistes, philosophes, anthropologues, sociologues, médecins, artistes, ingénieurs, chefs d’entreprises, activistes, designers).
Le collectif essaime depuis l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou.
Comme l’explique ci-dessous, dans l’extrait vidéo de la chaîne Thinkerview, Bernard Stiegler, la guerre économique, dans laquelle nous sommes et qui a été déclenchée par la révolution conservatrice et renforcée par les disruptions numériques, détruit le monde par l’accélération de la production d’entropie. Il souligne combien la question est épistémologique car nous ne sommes plus dans la physique newtonienne et il faut repenser les bases scientifiques de l’économie. L’économie « newtonienne » de l’ancien monde ignore les lois de la thermodynamique. Nous vivons dans l’anthropocène que le philosophe définit dans ses trois dimensions entropiques :
«L’anthropocène est [..] ce qu’il convient de caractériser comme une liquidation des localités et une augmentation générale et planétaire de l’entropie thermodynamique comme augmentation de la dissipation de l’énergie, de l’entropie biologique comme destruction de la biodiversité, et de l’entropie informationnelle comme destruction de la noodiversité.»
(Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ? Editions les Liens qui libèrent page 77)
La toxicité de l’anthropocène aboutit à une organisation économique irrationnelle incapable de prendre soin de la biosphère, de la biodiversité et des populations humaines. Il faut donc introduire la question de l’anthropocène dans celle du rationalisme pour travailler à la transformation des bases de l’économie en les plaçant sous le signe de la lutte contre l’entropie. Et pour cela élaborer une nouvelle comptabilité mondiale qui en rende compte. Avec le capitalisme industriel, les savoirs ont été soumis à la production de profits, la recherche assujettie à la spéculation, à la calculabilité et la prolétarisation.
La caractéristique de l’espèce humaine tient à son exosomatisation. Pour vivre et se développer, elle se crée des instruments dont elle ne dispose pas à la naissance. Ils sont « à l’extérieur du corps » L’homme produit des exorganismes, des organes artificiels qui eux-mêmes vont des plus simples au plus complexes, des piscines pour nager comme le poisson, les avions pour voler comme l’oiseau. Cela au terme d’une longue évolution au cours de laquelle il a d’abord appris à tailler le silex. Le milieu humain est technique. Ces exorganismes sont entropiques et par là même anthropiques. Mais ce sont aussi des pharmaka, des poisons comme des remèdes, Et nécessitent des prescriptions de soins pour devenir néguentropiques.
Territoires laboratoires
Une telle politique de soins ne peut être que locale. Seule la localité permet qu’un processus de diffèrement de l’entropie puisse avoir lieu. A partir de ces considérations, qui analysent les raisons pour lesquelles ni les États ni les entreprises ne parviennent à répondre aux défis de l’ère anthropocène, le collectif Internation proposera le 10 janvier au cours d’une conférence de presse à Genève des pistes et des méthodes pour surmonter cet état de fait.
« Le travail du collectif Internation s’est articulé autour d’une proposition consistant à expérimenter dans des territoires laboratoires mis en réseau de nouvelles méthodes de recherche dites contributives, associant des chercheurs issus de différentes disciplines et des acteurs du territoire (associations, entreprises, acteurs publics, habitants), afin de créer des activités économiques solvables luttant contre l’entropie. L’hypothèse est que cette proposition pourrait pourrait devenir opérationnelle à travers la publication par l’ONU d’un appel d’offre invitant les acteurs de territoires candidats à s’engager collectivement dans de telles démarches de recherche contributive ».
résume le communiqué de presse du groupe qui préconise la formation et la mise en réseaux de territoires-laboratoires
Le concept d’internation a été emprunté à l’anthropologue Marcel Mauss qui l’a élaboré autour des années 1920. Dans sa réflexion sur la nation, alors qu’il était lui-même membre de l’Internationale socialiste, il prévenait que la nation comme localité n’était pas obsolète et ne pouvait se dissoudre dans le global. Il proposait l’internation en opposition à l’internationnalisme tout autant qu’à l’absence de nation, l’a-nation. S’il le disait face à l’internationalisme qui fut qualifié de prolétarien, nous sommes aujourd’hui devant une autre forme d’internationalisme, un globalisme destructeur de la singularité des localités et reposant sur le dogme de la pseudo-autorégulation des marchés. Moscou a émigré à Wall-street. L’affirmation de Marcel Mauss peut se décliner. Si la nation est une échelle de localité, elle ne doit ni dissoudre elle-même l’infra-national, tendance forte en France, ni être absorbée par le supra-national tout en pensant les hétéronomies, point de départ de la réflexion de M.Mauss et en pansant les multiples échelles de localités, les villes et les régions mais aussi en prenant soin des localités biologiques, sociales, informationnelles. En cultivant leurs singularités dans leur diversité, on évite la babélisation du monde c’est à dire l’uniformisation et la standardisation des langues, des cultures, des savoirs-faire, -vivre, et -penser locaux. J’ai évoqué ces questions de la localité ici et là. On peut intégrer dans la définition de l’internation la dimension d’une communauté d’efforts, comme précisé plus loin, ainsi que celle d’un partage des savoirs locaux.
Si j’ai résumé à gros traits les principes généraux qui guident le groupe Internation, je n’aborderai pas ici toute la richesse de 16 mois de travail collectif qui se décomposent en neuf approches qui sont : 1. l’épistémologie, 2. les dynamiques territoriales, 3. l’économie contributive, 4. la recherche contributive, 5. l’internation comme institution, 6. le design contributif, 7. l’éthique dans l’ère Anthropocène, 8. l’addiction et le système dopaminergique, 9. l’économie politique globale du carbone (du feu) et du silicium (de l’information).
Cela sera présenté à Genève, le 10 janvier prochain et devrait paraître sous forme de livre fin janvier. Les récents Entretiens du nouveau monde industriel ont constitué un jalon important dans l’élaboration des thèses du groupe. Ceux que cela intéresse peuvent suivre ces contributions ici.
Pour un système mondial de la responsabilité
Je voudrais cependant retenir l’une d’entre elles, celle du juriste, spécialiste du droit du travail, Alain Supiot, professeur au Collège de France. On trouvera ci-dessous un extrait de son intervention. Dans la foulée du Traité de Versailles qui avait fondé la Société des nations avait aussi été créée l’Organisation internationale du travail qui affirmait qu’il ne pouvait y avoir de paix sans justice sociale. Sa constitution, fruit des expériences les plus mortifères, reposait et repose toujours sur les attendus suivants :
« Attendu qu’une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale;
Attendu qu’il existe des conditions de travail impliquant pour un grand nombre de personnes l’injustice, la misère et les privations, ce qui engendre un tel mécontentement que la paix et l’harmonie universelles sont mises en danger, et attendu qu’il est urgent d’améliorer ces conditions: par exemple, en ce qui concerne la réglementation des heures de travail, la fixation d’une durée maximum de la journée et de la semaine de travail, le recrutement de la main-d’œuvre, la lutte contre le chômage, la garantie d’un salaire assurant des conditions d’existence convenables, la protection des travailleurs contre les maladies générales ou professionnelles et les accidents résultant du travail, la protection des enfants, des adolescents et des femmes, les pensions de vieillesse et d’invalidité, la défense des intérêts des travailleurs occupés à l’étranger, l’affirmation du principe «à travail égal, salaire égal», l’affirmation du principe de la liberté syndicale, l’organisation de l’enseignement professionnel et technique et autres mesures analogues;
Attendu que la non-adoption par une nation quelconque d’un régime de travail réellement humain fait obstacle aux efforts des autres nations désireuses d’améliorer le sort des travailleurs dans leurs propres pays »…
L’OIT a emménagé à Genève à l’été 1920
Dans son intervention aux Entretiens du nouveau monde industriel qui se sont déroulés au Centre Pompidou, les 17 et 18 décembre derniers, après avoir examiné la question du droit comme technique ce qui l’amène aux questions de l’âge cybernétique qui prétendrait que l’on pourrait se passer aujourd’hui de droits et de normes, Alain Supiot en vient à celles de l’inscription territoriale des lois et au « dés-ancrage » de l’ordre juridique dans son rapport à la localité. Il rappelle que Montesquieu plaidait pour la relativité des lois humaines. Cela pour les inscrire dans la diversité des caractéristiques des localités auxquelles elles s’appliquent alors que globalement le droit international est aujourd’hui porté par la vision d’un monde rendu uniforme par une égale réduction aux droits de l’homme et à l’ordre spontané du marché, un monde réduit à l’état de particules contractantes soumettant l’intérêt général aux règles du droit privé. La notion même de limites semble aujourd’hui taboue. Il note que la faiblesse des textes internationaux actuels est de raisonner en termes de droits et non d’obligations.
Dans l’extrait ci-dessus, le juriste propose d’utiliser une particularité de la langue française pour distinguer la globalisation de la mondialisation :
« …le problème de notre temps n’est […] pas d’avoir à choisir entre globalisation et repliement national, mais de bâtir un ordre juridique mondial solidaire et respectueux de la diversité des peuples et des cultures. Cette perspective tierce, la langue française nous offre un mot pour la nommer, avec la distinction qu’elle autorise entre globalisation et mondialisation. Mondialiser, au sens premier de ce mot (où « monde » s’oppose à « immonde », comme « cosmos » s’oppose à « chaos »), consiste à rendre humainement vivable un univers physique : à faire de notre planète un lieu habitable. Autrement dit, mondialiser consiste à maîtriser les différentes dimensions écologique, sociale et culturelle du processus de globalisation. Et cette maîtrise requiert en toute hypothèse des dispositifs de solidarité, qui articulent la solidarité nationale aux solidarités locales ou internationales ».
Alain Supiot propose de penser, dans la tradition de Montesquieu, le monde comme une mosaïque de cultures, d’histoire et de traditions, de stopper la course au moins-disant social et écologique et dénonce la schizophrénie d’un ordre mondial dans lequel les préconisations sanitaires, alimentaires comme celles de l’OMS et de la FAO, éducatives aussi, sont contredites par celles du FMI ou de l’OMC.
En conclusion, il propose trois principes de gouvernementalité mondiale :
– La solidarité comme réponse à l’interdépendance avec l’idée d’une communauté d’effort qui n’impose pas à tous de faire la même chose mais dans le même sens néguentropique. C’est une façon de répondre à la préoccupation de fragmentation d’A. Guterrez
– Dans le domaine de la démocratie économique, il y a nécessité de donner aux salariés le pouvoir d’interroger le pourquoi et le comment l’on travaille. Il insiste sur les potentialités de l’une des dimensions contenue dans la Déclaration de Philadelphie : l’emploi des travailleurs à des occupations où ils aient la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bien-être commun. Cela permettrait de sortir d’une situation dans laquelle, au nom de la préservation de l’emploi, on peut produire n’importe quoi et quelle que soit la toxicité du processus et du produit du travail.
– Il faut aussi affirmer la primauté des normes écologiques et sociales sur les normes économiques et financières et inclure les entreprises dans un droit international de responsabilité. Le principe de responsabilité écologique et sociale est essentiel car l’actuel « ordre mondial » est un désordre d’irresponsabilité généralisée notamment de la part des grandes entreprises. Les donneurs d’ordre ont autant de responsabilité que les sous-traitants.
Mami Watta
Pour finir, je vous offre l’image de cette figurine de Mami Wata, la « mère eau » qu’on peut voir dans l’exposition Spektral-Weiß (Spectres blancs) à la Maison des Cultures du monde de Berlin (HKW). Elle n’est hors sujet qu’en apparence superficielle, car cela fait aussi partie des questions évoquées.
Photo: Silke Briel/HKW
Cette figure de Mami Wata est une fusion de l’esprit de l’eau ouest-africain, de nixe européenne et de beauté indienne bollywoodienne. Elle porte presque toujours un serpent. Dans la « mère eau » se marie beauté et effroi, danger et désir. L’ethnologue de Cologne Julius Lips voyait dans les sculptures de Mami Wata un dialogue d’artistes africains avec les européens. A moins que ce ne soit la représentation d’une femme des Samoa qui, en 1885, faisait la charmeuse de serpent dans un cirque de Hambourg ? Mystère.
L’exposition, si j’en crois le dossier de presse car je ne l’ai pas vue, reconstruit avec des lacunes et des extensions la collection d’objets de l’ethnologue allemand Julius Lips (1895-1950). Il est un des rares à avoir échappé à l’instrumentalisation de l’ethnologie par les nazis. Dans son exil américain, il avait, en 1937, publié son livre The Savage Hits Back (« La riposte du sauvage ». Le sous-titre, The White Man through Native Eyes « L’homme blanc vu par les indigènes »). Ces objets sont des représentations européennes de l’époque coloniale explicitement présentées avec une visée antiraciste. La collection interroge les zones d’ombres qui empêchent d’échapper à la matrice du regard blanc. Peut-on se contenter de tendre et de renverser le miroir ?
Kolonialer Forscher mit Fernglas Sammlung Heike Behrend Foto Anita Back (HKW)