Spectres de Babel

A l’appel du Collectif pour que vivent nos langues
Pétition + manifestation à Paris,
le 30 novembre 2019

Pour le linguiste allemand Jürgen Trabant, professeur émérite à l’Institut de philologie romane de l’Université libre de Berlin, la pluralité des langues est une conquête de l’Europe. Cette richesse est en voie de perdition pas seulement régionalement mais globalement.

« Le processus à craindre est plutôt celui d’une relégation des langues vulgaires qui annulerait la grande conquête de la culture européenne, à savoir l’accession des langues de l’Europe à un niveau sophistiqué de culture et de pouvoir. Car l’anglais ne sert pas seulement de langue de communication internationale, il remplace de plus en plus la langue nationale même dans le contexte national. Certains discours ne se font plus qu’en anglais. Les sciences, les spectacles, la technologie, l’économie et la finance parlent et écrivent seulement en anglais. Et si les cercles du savoir et du pouvoir parlent, comme au Moyen Âge, une autre langue que le peuple, cette langue devient la langue « supérieure », les langues des peuples redescendant aux niveaux inférieurs, disqualifiées dans leur statut, réservées à un usage domestique et local.

La pluralité des langues est perçue comme un obstacle à la communication ; toute uniformisation linguistique considérée comme un pas vers le progrès. Pourtant cette perception, très présente dans la sociologie et les sciences sociales, ne tient pas compte de ce que l’ascension des langues européennes au même niveau que le latin et leur position de langues de culture avaient mis en évidence : les langues ne sont pas seulement des moyens de communication, mais avant tout des formes de pensée par lesquelles les humains s’approprient intellectuellement le monde. Il faut donc apprendre une langue pour savoir comment on pense dans cette langue, pour rencontrer l’altérité et se « lier d’amitié » avec le voisin européen.

Voici, entre diversité et uniformité linguistiques, la tension fondamentale que l’Europe doit vivre et endurer si elle veut rester elle-même ».

Jürgen Trabant : Extrait de Babel ou le Paradis, les langues de l’Europe in Europa Notre histoire, ouvrage collectif sous la direction d’Étienne François et Thomas Serrier. Flammarion Champs Histoire pp 555-573. Il n’y a pas de référence à un traducteur, ce qui me fait supposer que le texte a été rédigé directement en français.

Jürgen Trabant (né en 1942) est professeur émérite de linguistique à l’Institut de philologie romane à l’Université libre de Berlin. Ses travaux portent sur la linguistique française et italienne, la pensée linguistique européenne, l’histoire et l’anthropologie historique de la langue.

Si la révolution de la grammatisation, pour parler avec Sylvain Auroux, a permis de hisser les langues vernaculaires au niveau de langues « nobles », elle a aussi mené à l’uniformisation des langues nationales. Mais aujourd’hui, nous atteignons une hybris dans la babélisation, une uniformisation qui menace la diversité culturelle. Avec la perte de la diversité des langues et des idiomes s’appauvrit aussi la noodiversité. Même s’il est vrai aussi qu’une communauté de langue -de travail- commune permet de construire de grandes choses, en ce qui concerne la Tour de Babel, heureusement, celle-ci n’a pas pu être terminée. Et si elle ne l’a pas été, c’est que Dieu ne l’a pas voulu. L’utopie d’une langue unique est à l’origine de sa construction et non pas l’inverse, comme on le croit souvent. Et si Dieu n’a pas voulu de la langue unique de la Tour de Babel, c’est qu’il s’agissait d’une révolte contre lui par ceux qui disaient « une seule bouche / les mêmes mots » et qui voulaient rester ensemble , se calfeutrer sur un petit territoire, se faire un nom et qui refusaient de se séparer. Voyant cela, Yhwh bloque la construction, multiplie les langues et disperse les hommes sur la terre. Pourquoi avons-nous inversé le récit et identifié Babel au multilinguisme alors que c’est le contraire ? La diversité linguistique fait partie de la condition humaine. Le monolinguisme non plus n’existe pas, nous dit Derrida quand bien même nous existerions à l’intérieur d’une seule et même langue. Toute langue recèle diverses langues. « La Tour de Babel n’existe pas » : jamais il n’y eut qu’une langue parmi les humains, écrit Clarisse Herrenschmidt (Cf  La Tour de Babel n’existe pas )
Quand bien même le pouvoir l’imposerait. Et peut-on qualifier le basic english de langue ?

En France, la volonté d’imposer une langue unique est aussi politique, liée à la centralisation étatique, « héritage de l’Ancien Régime ».

« C’est la question récurrente de la manière dont se fait l’unité d’une société. Cela peut être par réduction de la pluralité ou par prise en compte de cette pluralité. De ce point de vue, la question des langues est liée à celle des identités. À vouloir faire dominer en chacun de nous un aspect de nos identités complexes, celui de la nationalité et de la langue qui lui est reliée, on appauvrit et les individus et la société. Ne parlons pas de l’espace international qui est investi par un anglais basique d’une pauvreté remarquable. S’il est nécessaire à chaque échelle des échanges humains, d’avoir une langue commune, il ne faut pas que celle-ci aboutisse à l’élimination des autres. Puisque nous parlons ici de violence, il y a une grande violence à refuser à quelqu’un le parler de sa langue natale. On devrait résister dans les instances internationales à réduire les débats à une seule langue pour des raisons économiques. Les dépenses de traduction sont à sanctuariser car la conservation des langues est un objectif capital ».

(Monique Chemillier-Gendreau : Régression de la démocratie et déchaînement de la violence. Editions Textuel pp 72-73)

En Europe, le mouvement de perte de la diversité linguistique dénoncé par J. Trabant est en contradiction avec les principes affichés par la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (art. 21 et 22) – qui prévoyait l’égalité de traitement des 23 langues officielles de l’Union et la sauvegarde des autres langues parlées en Europe. En pratique, ces règles sont largement contrevenues. Pas seulement du fait des institutions européennes mais aussi par des pratiques locales irréfléchies. A Mulhouse, par exemple, a été lancée à la rentrée dernière une école primaire élitaire bilingue sur le fondement qu’elle « aura pour vocation de permettre aux enfants de construire leur apprentissage et leur culture dans un espace rhénan et européen », dixit l’adjointe au maire déléguée à l’éducation. Au nom de la culture et de l’espace rhénan, cette école sera bilingue … français-anglais car comme le déclare Mme le maire : « En termes d’insertion dans l’emploi, parler l’anglais reste fondamental. Prenez l’exemple des métiers de l’automobile : toutes les fiches sont rédigées dans cette langue… ». Si donc les fiches de l’industrie sont en anglais, il ne reste plus qu’à remiser aux oubliettes notre bilinguisme franco-allemand d’origine. Approuvé à l’unanimité, gauche comprise moins une abstention. Même pas un vote contre. Nos élus ont un problème avec la géographie. Les jeunes élèves devenus grands iront peut-être à l’université et utiliseront son learning center, sans guillemet désormais, avec son mail, histoire de se rappeler qu’ils sont dans l’espace rhénan. Ils y seront comme en classe, dixit l’architecte. « On a gardé le terme learning center en raison du soutien à l’apprentissage de chacun car ce n’est pas une bibliothèque améliorée », explique (?) la présidente de l’Université, rapporte la presse locale. Quelle langue parle-t-on à l’Université de Haute-Alsace ? Le bâtiment conçu par un architecte inspiré d’un architecte mulhousien « qui a fait ses études à Berckeley (Californie) » aura la forme d’une soucoupe volante. Cela ne préjuge pas de la qualité du bâtiment qui n’est pas encore ouvert au public. Il n’est question ici que du langage utilisé, non pas en termes d’emprunt, ce qui est secondaire, mais de l’imaginaire californien qui l’accompagne quand dans le même temps l’on songe à faire de l’Alsace une life-valley et que l’on rêve de bigoudis connectés. Pour un peu, on se croirait à Disneyland dont la variante régionale se nomme Europapark située pas très loin de la Bibliothèque humaniste de Sélestat. La boucle serait ainsi bouclée. Apprendra-t-on encore l’allemand au learning center ? Pas sûr, si cela continue ainsi : « En trois ans, cinq universités ont fermé leur département d’allemand. Le nombre d’étudiants en littérature et civilisation germaniques a chuté de 25 %. », nous informe le journal Le Monde . Que deviendra le couple franco-allemand, qui a toujours aussi été, il est vrai, un ménage à trois avec la Grand Bretagne, sans progéniture ? A refuser d’assumer sa singularité, l’on se dévalorise.

Des signaux en guise de paroles

Aux facteurs politiques, économiques et techniques traditionnels s’ajoute aujourd’hui le numérique qui les sur-détermine :

« le modèle de la numérisation comme langage universel capable de traiter les informations de toute sortes et de convertir toute espèce de qualité singulière en une quantité mesurable, accrédite l’idée selon laquelle la diversité des systèmes linguistiques pourrait et même devrait disparaître. L’emprise de ce modèle cybernétique sur la gestion des entreprises en général et celle des « ressources humaines » en particulier est aujourd’hui considérable. Il ne s’agit plus, comme du temps de Taylor et Ford, de traiter les salariés comme des exécutants dociles, mais comme des machines intelligentes et programmables, capables de réaliser par elles-mêmes les objectifs quantifiables qu’on leur assigne. Comme sur les marchés de la théorie économique, ce sont moins des paroles que des signaux qui doivent circuler dans l’entreprise, c’est-à- dire des processus physiques entraînant mécaniquement des effets prévisibles et mesurables ».

Alain Supiot : Les langues de travail

« Plus d’une langue »(Derrida)

Barbara Cassin a été nommée à l’Académie française. La lame de son épée est, nous informe la vénérable institution en cuir souple et percée de petits trous, où transparaît en lumière et en couleur, grâce à des fibres optiques, la devise « Plus d’une langue », empruntée à Jacques Derrida. Dans son discours de réception, la philosophe s’en expliquait :

« À l’horizon, se profile le château de Villers-Cotterêts [dont l’ordonnance de 1539, jamais abrogée qui porte son nom, fait du français la langue officielle du droit et de l’administration, en lieu et place du latin mais aussi des dialectes et langues régionales], future cité de la langue française, implantée dans l’un des territoires où le taux d’illettrisme est le plus élevé. Plus d’une langue, c’est faire entendre qu’à l’intérieur de lui-même le français est multiple, divers. Il provient d’autres langues, compose des éléments venus d’ailleurs. Il évolue avec l’histoire,se réinvente avec la géographie. Ce plus d’une langue conduit de l’étymologie et de la grammaire aux emprunts et aux assimilations ; il mène aussi des terroirs et des régions à quelque chose comme une langue-monde. On ne dira jamais assez l’importance,pour la France et pour le français, des langues parlées en France, toutes…. »

Barbara Cassin : Discours de réception

Pour Derrida, ce plus d’une langue, qui n’est pas une phrase sert de définition de la déconstruction, un jeu de langue.

– Imagine-le, figure-toi quelqu’un qui cultiverait le français.
Ce qui s’appelle le français.
Et que le français cultiverait.
Et qui, citoyen français de surcroît, serait donc un sujet, comme on dit, de culture française.
Or un jour ce sujet de culture française viendrait te dire, par exemple, en bon français :
« Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. 
»

Jacques Derrida : le monolinguisme de l’Autre

Dans le monolinguisme de l’Autre, pour autant que j’ai réussi à en comprendre quelque chose, Derrrida explique que le monolinguisme n’existe pas. Aucune langue n’appartient en propre à quelqu’un. Quand bien même elle serait langue unique souveraine et qu’on ne parlerait qu’à l’intérieur d’elle, c’est toujours celle de l’autre et non la sienne singulière, ce qu’il ramasse dans une double proposition :

«  1/ On ne parle jamais qu’une seule langue. 2/ On ne parle jamais une seule langue ».

La langue que je parle ne m’appartient pas mais c’est la mienne. Et si je n’en prends pas soin, je la perdrait. L’idiome comme singularité est aussi le support d’une possibilité de pensée individuée. Mais nous ne pensons pas toujours, loin s’en faut, d’une manière singulière.

Je note que Barbara Cassin ne parlait que de la richesse de la langue française et que la question reste ouverte pour celles de l’Alsace-Moselle de substrat germanique. Le mouvement alsacien Unser Land a écrit une lettre ouverte à Barbara Cassin, in elsässischer Hochachtung :

« Nos comptons sur vous pour faire évoluer la vénérable assemblée que vous venez de rejoindre vers l’incitation – enfin! – à la ratification par la France de la charte européenne des langues régionales et minoritaires. Il n’est pas acceptable que notre pays reste l’exception monolingue de l’Europe du XXIe siècle ».

Ceci dit nos langues n’existeront que si nous les défendons nous-mêmes.

Mobilisation Générale Pour Que Vivent Nos Langues. Tous à Paris le 30 novembre – signez la pétition en cliquant sur ce lien.

Le Collectif Pour Que Vivent Nos Langues a lancé cette pétition adressée à Jean-Michel Blanquer, ministre sans fichu de l’Éducation nationale. En voici le texte intégral :

« Nos langues, ce sont l’occitan-langue d’oc, le basque, le breton, le catalan, le corse, le flamand occidental, l’allemand standard et dialectal alsacien et mosellan, le savoyard (arpitan-francoprovençal), les langues d’Oïl, les créoles et les langues autochtones des territoires des Outre-Mer. Toutes résistent en France pour ne pas disparaître car elles figurent toutes à l’inventaire des « langues menacées de disparition » établi par l’Unesco. Malgré l’élan mondial pour que biodiversité naturelle et biodiversité culturelle soient enfin considérées et préservées, malgré les textes internationaux qui régissent les droits de l’Homme et les droits des peuples, l’État français, en dépit de multiples condamnations par l’ONU, continue son œuvre de destruction du patrimoine immatériel millénaire que sont nos langues et nos cultures.

Au point de faiblesse qu’elles ont aujourd’hui atteint, c’est leur survie dont il est question. Les populations concernées sont attachées à la sauvegarde du patrimoine linguistique et culturel de leurs territoires. Cependant les efforts de nombreux militants, parents d’élèves et enseignants de l’enseignement public, de l’enseignement associatif et de l’enseignement catholique ainsi que des élus et bénévoles qui forment un réseau dense et actif, ne peuvent suffire face à la mauvaise volonté de l’État. Il n’existe en France aucune volonté réelle, derrière des apparences et des discours convenus, de la part des pouvoirs politiques qui se succèdent à la tête de l’État, de mettre en place de véritables politiques linguistiques efficaces.

La situation de l’enseignement, vecteur essentiel de la transmission et de la vitalité de nos langues, est emblématique de cette mauvaise volonté. La loi dispose que « les langues et cultures régionales appartenant au patrimoine de la France, leur enseignement est favorisé … ». Nous constatons que non seulement cette loi et les conventions signées par l’État ne sont pas respectées, mais que les différentes formes d’enseignement (optionnelle, bilingue et immersive) sont mises à mal par la politique de l’actuel ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer. Encore plus que celle de ses prédécesseurs, sa politique conduit à accélérer le déclin de nos langues comme le montrent sa récente réforme du baccalauréat, et ses déclarations au Sénat le 21 mai dernier contre l’enseignement par immersion.

Les attaques contre l’enseignement de nos langues sont nombreuses.

La réforme des enseignements en lycée et de l’organisation du baccalauréat a des conséquences terribles pour toutes les filières de langues régionales, comme le prouvent les remontées de terrain montrant partout une chute dramatique des effectifs d’élèves inscrits en langues régionales.

Le discours officiel, ministre et recteurs en tête, présente cette réforme comme une « avancée » qui « conforte » et « valorise » ces langues et leur enseignement. En réalité elle les fragilise et les dévalorise, elle les prive de toute attractivité par la suppression de possibilités, par la mise en concurrence et par le jeu de coefficients ridicules pour la forme d’enseignement la plus répandue. Les chutes d’effectifs atteignent jusque 70% dans certaines classes de lycée ! C’est le règne du double langage qui continue au sein du Ministère de l’Éducation nationale, d’autant plus que les moyens financiers et humains sont toujours aussi insuffisants pour répondre aux besoins, particulièrement sur certains territoires.

Nous déplorons le refus de toute nouvelle mesure significative en faveur de nos langues dans la loi « pour une école de la confiance » malgré la nécessité d’élargir l’offre d’enseignement de nos langues et les propositions pertinentes de députés et sénateurs.

Nous rappelons que l’enseignement immersif est d’usage courant en Europe et dans le monde pour la sauvegarde de langues menacées par une langue dominante : pour le français au Québec (vis à vis de l’anglais), pour le basque ou le catalan en Espagne (vis à vis du castillan), pour le gallois en Grande Bretagne (vis à vis de l’anglais), pour l’allemand en Belgique germanophone, etc… Il s’agit d’une pratique reconnue pour l’enseignement de nos langues en France, depuis de nombreuses années dans le secteur de l’enseignement associatif avec des expérimentations prometteuses dans l’enseignement public, pour le catalan, en Corse et au Pays basque. Alors que l’urgence devrait être de permettre d’étendre ces méthodes immersives efficaces à l’école publique et dans les écoles privées, selon la déclaration de M. Jean-Michel Blanquer devant le Sénat, tout cela doit disparaître !

Or, ce qui est en jeu, c’est l’existence-même du patrimoine culturel que nous portons, en Corse, en Bretagne, en Alsace et Moselle, en Catalogne, en Flandre, en Savoie, au Pays basque, dans l’ensemble occitan et dans bien d’autres régions françaises attachées à leurs particularités culturelles et linguistiques.

Nous nous sommes rassemblés pour que, au Parlement Européen, à l’Assemblée nationale et au Sénat, dans les Collectivités, villes et villages de nos territoires qui portent la diversité culturelle de la France et de l’Europe, un large mouvement de protestation indignée et combative se lève pour arrêter ces politiques linguicides et pour que soient enfin décidées des politiques linguistiques porteuses d’espoir pour l’avenir à l’image de ce qui se fait au Québec, au Pays de Galles ou encore dans la communauté autonome du Pays basque. »

Le Collectif « Pour Que Vivent Nos Langues »

J’ai signé la pétition et vous invite à faire de même avec le lien ci-dessus.

Pour finir avec le sourire, je vous propose cette chanson qui imagine que les Anglais avec le Brexit seront obligés de rendre les mots français qu’ils ont emprunté. En anglais pour le coup.

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Übermensch / Surhumain à Bâle

A Bâle, l’on se souvient – non sans distanciation,  comme en témoignent les images, qu’il y a 150 ans, en 1869, arriva comme jeune professeur, né il y a 175 ans, un certain Friedrich Nietzsche. Professeur de « philologie classique » à l’Université. Il enseigna aussi le grec en classe préparatoire. Il y restera 10 ans non sans s’être, aussitôt arrivé, mis en congé pour se porter volontaire dans la guerre franco-allemande de 1870. J’y reviendrai ultérieurement. Non sur l’exposition elle-même mais sur cette période où le philosophe se trouvera entre Bâle où il rencontrera notamment Carl Jacob Burckhardt, Lörrach où vivait Marie Baumgartner,  une alsacienne traductrice de la quatrième Considération inactuelle, Richard Wagner à Bayreuth et Wissembourg, Haguenau, Metz, périple des dix jours de guerre de Nietzsche en service sanitaire.

On se demande évidemment comment dans ce contexte faire une exposition sur Nietzsche entre curry-wurst et pains d’épices. Alors, on le tente façon son et lumières avec des citations lumineuses que l’on peut se faire imprimer, alors que, paradoxalement, on nous prévient dès l’entrée que la meilleure façon de trahir sa philosophie est d’opérer avec des citations réduites.

A l’intérieur :

Le buste est de Max Klinger (1904). La citation complète est celle ci :

„ Alle Menschen zerfallen, wie zu allen Zeiten so auch jetzt noch, in Sclaven und Freie; denn wer von seinem Tage nicht zwei Drittel für sich hat, ist ein Sclave, er sei übrigens wer er wolle: Staatsmann, Kaufmann, Beamter, Gelehrter.“

Friedrich Nietzsche : Menschliches, Allzumenschliches I / Eine Buch für frei Geister (1878)

« Tous les hommes se divisent, et en tout temps et de nos jours, en esclaves et libres ; car celui qui n’a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même est esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit ».

Friedrich Nietzsche :  Humain, trop humain / Un livre pour esprits libres

Übermensch – Friedrich Nietzsche et les conséquences au Musée historique de Bâle Barfüsserkirche jusqu’au 22 mars 2020.

Rappel des deux plus récentes évocations de Nietzsche dans le SauteRhin :

Friedrich Nietzsche, Zarathoustra et la grande santé

Bernard Stiegler :  » Qu’est ce qui accable Zarathoustra ? »

 

 

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Exposition Käthe Kollwitz (1867-1945) à Strasbourg

Le Musée d’art moderne de Strasbourg, présente en partenariat avec le Kollwitz Museum de Köln (Cologne), une rétrospective des oeuvres de l’artiste allemande Käthe Kollwitz. C’est en soi un évènement car il s’agit d’une première en France où elle est peu connue.

Je ne peux qu’engager ceux qui ont l’occasion de se rendre à Strasbourg et à fortiori ceux qui habitent dans la région à ne pas la rater. Elle est visible jusqu’au 12 janvier 2020.

Käthe Kollwitz a témoigné des bouleversements politiques et sociaux de son époque, de l’Empire allemand à la Première Guerre mondiale, de la République de Weimar au national-socialisme jusqu’aux derniers jours de la Seconde Guerre mondiale.

Attentive à l’oppression, aux révoltes qu’elle entraîne, à la guerre, son œuvre dépasse le témoignage engagé dans les réalités d’une époque non seulement parce qu’elle puise bien en deçà de celle qu’elle a vécue mais surtout parce qu’elle va bien au-delà et frappe le visiteur par ses résonances d’actualité, actualité du sentiment d’oppression mais aussi du sentiment de révolte contre les injustices et les bombardements. Elle a porté une grande attention à la situation des femmes dans ces différents contextes. Et l’on ne peut que dire : comme tout cela est, hélas, d’actualité. Unheimlichkeit (inquiétance) du temps.

Je me contenterai de quelques exemples parmi les 170 dessins, estampes et sculptures offertes à la méditation par le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg qui en possède quelques-unes dans ses collections. L’exposition est présentée par cycles. Et par ce biais aussi de manière chronologique.

Du cycle Révolte des Tisserands inspiré par la lecture de Zola et par celle des Tisserands de Gerhart Hauptmann

Käthe Kollwitz, Zertretene.Leichnammm und Frauuenakt am Pfahl (Opprimés. Cadavre et femme nue au poteau.)1901. On reconnaîtra la référence au Christ mort de Hans Holbein

Käthe Kollwitz : Ein Weberaufstand, Sturm (Une révolte des Tisserands. Assaut). 1893-1897

Les hommes tentent d’atteindre la villa du patron avec les pavés qu’une femme leur tend. D’autres s’en prennent à la hache de la porte somptueuse du jardin. Leur entreprise paraît vaine, le mur solide. L’industrialisation conduira les métiers à tisser à l’usine, thème qui est le sujet de la pièce de G. Hauptmann

Le cycle Guerre des paysans s’appuie sur le livre de Wilhelm Zimmermann : Der grosse deutsche Bauernkrieg ( La grand guerre des paysans)

Käthe Kollwitz, Bauernkrieg.Vergewaltigt (Guerre des paysans. Violée.) 1907/1908

Image terrible d’une paysanne violée, allongée dans son jardin piétiné. Sa petite fille (en haut à gauche) à peine perceptible observe par-dessus la clôture le corps sans vie de sa mère.

Käthe Kollwitz : Fliegerbombe (Bombes aériennes.) 1922/23. Une mère protégeant ses enfants contre les bombes chimiques et à gaz qui furent testées par l’armée américaine en 1924.

Le rapport mère-enfant le plus souvent rendu douloureux par la séparation due à la mort est une autre des grandes préoccupations de l’artiste allemande dès avant qu’elle n’ait perdu un fils lors de la Première guerre mondiale ce qui la rendra résolument pacifiste. L’une des œuvres les plus saisissantes de cette exposition appartient à cette thématique. Elle figure le combat tendu entre le bras d’une mère avec le squelette de la mort qui veut s’emparer de son enfant :

Käthe Kollwitz : Tod, Frau und Kind (Mort, femme et enfant) 1910, On perçoit une tension violente, entre le bras qui s’efforce de retenir l’enfant et celui du squelette qui veut s’en emparer.

« Je veux agir dans ce temps où les gens sont si désemparés si désorientés » a écrit Käthe Kollwitz dans son journal. La première partie de la phrase figure dans le titre de l’exposition. Agir dans son temps, cela signifiait aussi un engagement politique dans les combats de son époque. Elle a prêté son art à la confection d’affiches. L’une d’elle est célèbre. Elle présente une femme au visage déterminé, le bras et trois doigts levés criant  : Nie wieder Krieg ( Plus jamais la guerre). Elle date de 1924 soit dix ans après le déclenchement de la Première guerre mondiale. Si celle-ci avec d’autres sur le même thème est présente comme il se doit dans l’exposition, il en est une autre moins connue que je voudrais vous présenter en raison de son actualité. Elle est, elle, absente de Strasbourg. C’est bien regrettable car elle apporte une autre dimension à son œuvre.

Affiche de la campagne du secrétariat des femmes du KPD (Parti communiste allemand) contre les paragraphes du code pénal criminalisant l’avortement. (Source). Cet article de loi, connu comme le § 218, est en vigueur depuis 1875. Dans son journal, l’artiste décrit la situation faite aux femmes, en 1909, ainsi :

« Chez les Becker. L’homme s’en va, la femme se plaint, toujours la même rengaine. Maladie, chômage, alcool – c’est un cercle sans fin. Elle a eu 11 enfants, 5 sont encore en vie, Les grands meurent, des petits arrivent derrière, c’est toujours comme ça. »

Käthe Kollwitz, Journal, 30 août 1909

Le § 218 avait été quelque peu libéralisé par la République de Weimar, puis à nouveau durci par les nazis. Aujourd’hui il existe toujours

De nos jours encore, en Allemagne,  un avortement est passible d’une peine pouvant aller jusqu’à trois ans d’emprisonnement. Lors de la réunification allemande, cette loi avait été étendu à l’ancienne RDA. Plus libérale, celle-ci autorisait l’interruption de grossesse au cours des trois premiers mois. La question est toujours actuelle même si son enracinement « social » s’est transformé en une revendication des femmes de pouvoir librement disposer de leur corps.

On peut voir sur Arte un documentaire sur Käthe Kollwitz artiste et mère courage.

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La réunification allemande et les fantômes de l’Europe

Sujet : Le Mur. Verbe : chuter. Où ? : à Berlin. Quand ? : le 9 novembre 1989. Comment ? On le verra. Question : comment un mur fait-il pour chuter ?

Le 9 novembre 1989, au soir, le Mur tombait à ce que l’on dit. Un an plus tard, la RDA cesse formellement d’exister. Je n’ai pas le goût des anniversaires. Celui-ci, à mesure qu’il avance en âge, se cinématographie, et l’esprit critique s’affadit. Je n’avais au départ nulle envie d’y revenir encore une fois si je n’étais pas tombé sur un article du journal suisse Le temps ainsi intitulé et chapeauté :

« Futur antérieur / Quand les fantômes du passé masquent les périls du présent. L’Union européenne vient de réaffirmer solennellement l’unité de ses valeurs, alors qu’elle est plus divisée que jamais. L’occasion de relire Christa Wolf qui, après la réunification allemande, s’interrogeait sur ce qui sépare les discours officiels et la réalité ».

Bonne idée en effet de relire l’Adieu aux fantômes de Christa Wolf, texte auquel l’article cité fait référence.

Extrait du fac-similé de l’édition originale du Struwwelpeter de Heinrich Hoffmann, littéralement Pierre l’ébouriffé très heureusement traduit par Cavanna Crasse Tignasse

„

Wenn es auch eine Legende ist, die Ostdeutschen hätten das, was sie jetzt bekommen, ja selbst gewählt – die DDR-Bürger dachten mit der Einheit und der parlamentarischen Demokratie den Wohlstand zu wählen, mit Freiheit und Gleichheit, naiverweise sogar Brüderlichkeit -, so ist doch zu sehen, dass diese Wahl die DDR zum Sonderfall machte unter den Ländern des Staatssozialismus mit ihren langwierigen, opferreichen und zum Teil wohl vergeblichen Versuchen, Anschluß an die Marktwirtschaft zu finden. Auch im Osten Deutschlands ist der Preis dafür, nicht in ein sogenanntes Dritte-Welt-Land abzusinken, sehr hoch, besonders für viele Menschen über fünfzig. Sie müssen sich mit der Tatsache abfinden, daß es unter den politischen Kräfteverhältnissen im Deutschland des Jahres 1990 und bei dem hohen Rang von Eigentum und Besitz in der kapitalistischen Wirtschaftsform keine Chance gab, zum Beispiel durch eine einzige Umkehrung in einem zentralen Gesetz – Entschädigung vor Rückgabe! — ihren bescheidenen Besitzstand anzuerkennen, ein Unmaß von Kummer und Wut in den neuen Bundesländern, Unfrieden, Haß, Neid zwischen Ost- und Westdeutschen zu vermeiden, von denen sich übrigens gar nicht wenige auch in eine Rolle gedrängt sehen, die ihnen nicht paßt. Die Wiederherstellung alter Eigentumsverhältnisse hatte den Vorrang vor entspannten, freundschaftlichen Beziehungen zwischen den Deutschen. Dieser schlichte politische, soziale, juristische Tatbestand wird entwirklicht, indem er unter den Einheitsteppich gekehrt oder auf die »höhere Ebene« der Moral gehoben und solange wie möglich dort gehalten wird, weil, wer ins Unrecht gesetzt ist, begehrt nicht so leicht auf. Wenn er nicht eines Tages blindlings um sich schlägt.

Worauf will ich hinaus? Ich finde, es ist an der Zeit, im Osten wie im Westen Deutschlands von dem Phantom Abschied zu nehmen, welches das je andere und damit auch das eigene Land lange für uns waren. Zur Sache, Deutschland! Warum eigentlich nicht. Wir wissen ja, wohin geleugnete verdrängte Wirklichkeit gerät: Sie verschwindet in den blinden Flecken unseres Bewußtseins, wo sie Aktivität, Kreativität schluckt, aber Mythen hervortreibt, Aggressivität, Wahndenken. Das Gefühl von Leere und Enttäuschung, das sich ausbreitet, erzeugt mit diese Anfälligkeit für soziale Krankheitsbilder und Anomalien, bei der Gruppen von Jugendlichen »plötzlich« aus der Gesittung herausfallen, in unserer Zivilisation für gesichert geltende Übereinkünfte aufkündi- gen — junge Zombies ohne Mitgefühl, auch für sich selbst.

“

Christa Wolf : Abschied von Phantomen/ Zur Sache : Deutschland in Auf dem Weg nach Tabou/ Texte 1990-1994. Dtv pp 336-337

Crasse Tignasse de Heinrich Hoffmann. Adaptation : Cavanna. Les lutins de l’école des loisirs

« 

Même si une légende veut que les Allemands de l’Est aient librement choisi leur sort – les citoyens de RDA pensaient en fait choisir le bien-être en optant pour l’unité et la démocratie parlementaire, ils pensaient choisir la liberté, légalité, voire, bien naïvement, la fraternité -, on peut néanmoins constater que ce choix fait de la RDA une exception parmi les pays du socialisme d’État, voués à l’effort lent, plein de sacrifices et en partie vain pour s’intégrer à l’économie de marché. À l’est de l’Allemagne aussi, le prix à payer est élevé si l’on ne veut pas descendre au niveau de ce qu’on appelle le tiers-monde, en particulier pour ceux qui ont dépassé la cinquantaine. Mais les rapports de force politiques dans l’Allemagne des années 1990 et la place accordée à la propriété dans l’économie capitaliste étaient tels que ces gens n’avaient pas la moindre chance (par exemple par un retournement de la loi donnant priorité à la restitution sur le dédommagement) de voir reconnaître leur modeste patrimoine et d’échapper à toute cette inquiétude et colère qui gagnent les nouveaux Länder, ainsi qu’à tant de conflits, de haine et de jalousie entre Allemands de l’Est et de l’Ouest (nombre de ces derniers étant conduits à jouer un rôle qui ne leur convient aucunement). On a privilégié la restauration des anciens rapports de propriété aux dépens de relations détendues, amicales entre Allemands. Et l’on explique que cette situation juridique, politique et sociale est un épiphénomène de l’unité; ou bien on lui confère une valeur plus élevée et l’on veille à ce que cette vue des choses dure le plus longtemps possible — car celui qui s’est mis dans son tort ne pro- teste pas facilement; à moins qu’un jour, aveuglé de colère, il ne finisse par cogner.

Où veux-je en venir? Je crois que le temps est venu, tant à l’est qu’à l’ouest de l’Allemagne, de prendre congé du fantôme que fut longtemps pour nous l’autre pays, et donc également le nôtre propre. Revenons-en à l’Allemagne ! Pourquoi pas, après tout. Nous savons bien ce qu’il advient de la réalité quand elle est niée et refoulée : disparaissant dans les zones obscures de la conscience, elle y dévore activité et créativité tout en faisant surgir mythes, agressivité et délire. Le sentiment de vide et de déception qui se répand est un terrain propice aux maladies sociales et aux anomalies, qui voient des jeunes franchir «soudainement» les bornes de la civilisation, rejeter des conventions supposées bien établies — jeunes zombies sans pitié ni pour les autres ni pour eux-mêmes.

»

Christa Wolf : Adieu aux fantômes / pour en revenir à l’Allemagne in Adieu aux fantômes. Fayard. Pp 237-238. Traduction Alain Lance et pour cette partie avec Renate Lance-Otterbein.

Discours prononcé le 27 février 1994 à l’Opéra de Dresde.

Pouah, Rda, pouah !

Ce en quoi consistait la RDA a été déréalisé (entwirklicht) afin de pouvoir passer par pertes et profits ce qu’il en avait été, pour glisser ce qu’il en restait sous le tapis de l’unification comme s’il s’agissait de poussières. Mais sous le tapis, il y avait aussi des fantômes.

Après rappel du contexte, on trouvera ci-dessous quelques réflexions que m’inspire aujourd’hui la lecture du recueil de textes de Christa Wolf parus sous le titre en allemand : Auf dem Weg nach Tabou (littéralement : En chemin vers Tabou). Il rassemble des écrits d’une période allant de 1990 à 1994.

Ouverture contre-révolutionnaire

Les ouvertures pratiquées dans le rideau de fer, comme l’a appelé Winston Churchill, le 9 novembre 1989, ont d’étranges héros, dont on parle peu. Pour la première fois dans l’histoire, un évènement est annoncé dans les médias avant d’avoir eu lieu dans la réalité. C’est ce que s’est efforcé de démontrer un historien allemand, Heinz-Hermann Hertle du Centre de recherche sur l’Histoire contemporaine de Potsdam. Grâce à une comparaison minutieuse des différentes temporalités, celles des agences de presse, de la radio, de la télévision et celles vécues sur le terrain, il n’y a, pour lui, pas de doute : quand le présentateur de la télévision s’est écrié que le Mur était ouvert, les envoyés spéciaux sur le terrain était encore face à un …mur. Ce n’est qu’après l’annonce médiatique que les choses se sont emballées. Paraphrasant Marx, il affirme qu’ »une fiction médiatique  s’est emparée des masses et est devenue réalité« . Paul Virilio parlera de communisme des affects. (Voir ici pour les détails.)

L’expression même de « Chute du Mur » – pourquoi ne dit-on pas que le rideau de fer s’est levé ? – n’est pas très réaliste, un mur comme cela ne tombe pas. On comprend que l’image d’un mur qui tombe d’est en ouest avait quelque chose de ravissant aux oreilles des idéologues du moment. Le Mur  s’est ouvert là où il l’était déjà. Les barrières se sont levées pour tout le monde et pas seulement pour les privilégiés dont j’étais. Ce n’est qu’un peu plus tard que l’on est monté dessus pour y danser et faire la fête puis pour le démolir.

Comment les évènements se sont-ils enchaînés pendant que Mme Merkel, pas vraiment une dissidente, était au sauna, le Chancelier d’Allemagne fédérale, Helmut Kohl, son futur mentor, en Pologne où il tint à rester au dîner de gala, et moi, en banlieue parisienne au chômage, viré de l’hebdomadaire Révolution par les anti-gorbatchéviens Marchais, Gremetz et consorts. Décontenancé par la vitesse des évènements, j’étais alors peu enclin à tenter de les penser. Heiner Müller quitte un moment les répétitions de Hamlet pour se rendre à New York afin de participer au concert de Heiner Goebbels « L’homme dans l’ascenseur », un de ses textes, dans lequel il intervenait. La célèbre réplique dans l’œuvre de Shakespeare quitte le théâtre : « The Time is out of joint ». Elle était de circonstance :  « le temps est sorti de ses gonds », le temps a disjoncté, s’est détraqué, marche à l’envers… .

Pour continuer de paraphraser Hamlet, « il y a quelque chose de pourri » dans le récit des évènements. Comme le dit le cinéaste Thomas Heise, ce que l’on voulait effacer avec l’ouverture du Mur, c’est ce moment où les citoyens sont montés en première ligne pour parler d’eux-mêmes. Ce souvenir là, on n’en veut pas.

« Nous fêtons la Chute du Mur mais pas le fait qu’un peuple s’est déclaré souverain face à une vacance de pouvoir ni comment à la suite de cela, il n’y a pas eu de réunification mais une annexion, le rétablissement de l’ordre par la destruction des utopies.  La République fédérale ne pouvait pas se permettre l’existence d’un peuple souverain dans une partie de l’Allemagne, elle n’y aurait pas survécu. Le Mur a été ouvert pour empêcher que la révolution n’ait lieu ».

Le Mur a été ouvert pour effacer le « sourire » d’une population qui s’était mise à rêver de souveraineté. « Nous sommes le peuple ». Quelle insolence !

« Où est passé votre sourire ? », se demande Christa Wolf reprenant le texte d’un graphiti bombé sur une façade en 1990. Il y a trente ans désormais, la partie la plus riche de l ‘Allemagne absorbait la partie la plus pauvre. Et qui l’avait toujours été. C’est même pour cela qu’on la leur a laissée quand après 1945, il fallait au plus vite récupérer la partie au plus fort potentiel capitaliste. Pour le chancelier Konrad Adenauer, l’Asie commençait à quelques kilomètres à l’est de la Porte de Brandebourg.

« Nous sommes le peuple ». Et puis quoi encore ? Si vous ne voulez plus de nous, on lâche tout, tel était alors l’état d’esprit des dirigeants est-allemands. Et c’est ce qu’ils ont fait. Après nous, le déluge. A l’ouest, Helmut Kohl eut vite fait de manipuler le slogan en transformant ce nous sommes LE peuple en nous sommes UN peuple.

Funérailles de l’utopie

Le processus d’unification était lancé. En accéléré comme on dit au cinéma.

« La désintégration accélérée de presque tous les liens qui existaient auparavant fait entrer en scène les partisans acharnés d’intérêts économiques et politiques particuliers avant que la société ait pu développer des mécanismes de protection sociale et d’intégration dans tous les domaines, ou qu’elle soit immunisée contre les slogans. Bien des gens sont désemparés et succombent à la dépression. D’autres pris d’une rage qui n’est que trop compréhensible sous le coup d’une peur, d’une humiliation, d’une honte inavouable et du mépris de soi-même, cherchent la fuite dans la haine et la vengeance. Quel sort guette ces gens qui s’expriment à grands cris et espèrent bien voir leur condition s’améliorer très vite grâce à un rattachement très rapide et inconditionnel au grand, riche et puissant Etat qui fonctionne si bien sur le sol allemand ? Vers quel horizon politique vont-ils dériver, s’ils voient à nouveau leurs espoirs floués ? » (p 17).

On connaît un peu mieux aujourd’hui la réponse à cette question que Christa Wolf ne pouvait qu’entrevoir en 1990. Il y a cependant déjà un élément de réponse dans un autre texte du recueil. Dans un hommage à Heinrich Böll, elle écrit :

« Dans votre dernière interview, quelques semaines avant votre mort, en juillet 1985, vous dressiez, cher Heinrich Böll, ce constat historique : en période de crise, l’Allemagne dérive toujours vers la droite. Jamais vers la gauche. Et cela est d’autant plus vrai lorsqu’il n’existe plus aucun repère à gauche ; quand beaucoup de ceux qui se disaient de gauche ont perdu la mémoire et détournent l’attention d’eux-mêmes en désignant les autres, car il n’est guère confortable d’être assis sur le banc des perdants ; quand le nombre de ceux qui approuvaient votre mise en garde de naguère : ce sont les vaincus qui ont quelque chose à nous apprendre ! tend vers zéro. Que cela provoque la satisfaction des gens de droite, on le comprend aisément. J’imagine que vous joueriez à nouveau les trouble-fête, énumérant les périls que fait l’absence d’alternative. (pp 166-167)

Les Allemands de l’est avaient l’illusion de l’existence d’un eldorado consumériste propagé par la télévision occidentale sans qu’ils puissent y aller voir par eux-mêmes. Une anecdote à ce propos. Prenant un jour un taxi à Berlin-Est, le chauffeur ayant appris que j’étais français, me demanda comment c’était en France. Comme je lui parlais d’une brusque aggravation des chiffres du chômage, il ne m’a pas cru. Propagande communiste !

La désintégration des liens, la délocalisation, les blessures narcissiques tels que les décrit Christa Wolf proviennent de ce que nous appellerions aujourd’hui une disruption. Qui s’applique maintenant d’abord à la computérisation globalisée qui tend à laisser toute réflexion sur place mais qui peut aussi caractériser les événements d’alors. Sur le plan informatique d’ailleurs, la RDA avait accumulé les retards, tout en n’ayant jamais produit d’alternatives à l’aliénation du travail. Le Parti communiste est-allemand avait tenté d’instaurer une variante consumériste du socialisme qu’il qualifiait de réellement existant. Sur ce plan, une majorité de la population opta pour l’original contre la copie. C’est même ce qui m’avait le plus choqué à l’époque. L’ »ouest » était alors en plein retournement ultralibéral, les individus sommés de devenir les entrepreneurs d’eux-mêmes.

La même année 1989, au CERN de Genève, l’informaticien britannique Sir Tim Berners-Lee inventait le World Wide Web. Cette autre révolution sera elle-aussi démontée pièce par pièce.

Funérailles de l’utopie.

Christa Wolf s’était engagée avec d’autres, Günter Grass notamment, dans une tentative de ralentissement ouvrant la possibilité de réfléchir à toutes ces questions. Elle plaidait pour un processus constitutionnel d’intégration au nouvel Etat allemand. On ne leur en laissera pas le temps. Côté ouest, Wolfgang Schäuble était à la manœuvre. „Wir wollten Gerechtigkeit und bekamen den Rechtsstaat.“ Nous voulions la justice, nous avons eu l’État de droit, dira la dissidente Bärbel Bohley. L’État de droit ou le patriotisme constitutionnel se posent là comme objets de désir ! Au final ce sera dans l’esprit majoritaire de la population ou le deutsch mark viendra à nous ou nous irons à lui. (Cf) Et le dernier à partir éteindra la lumière. Ils ignoraient qu’ils perdront aussi ce substitut d’identité qu’était le DM car le deal sera la réunification en échange de l’instauration d’une monnaie unique puis de l’euro. (cf)

Les dirigeants de la Stasi, la police politique est-allemande, eux n’ont pas perdu le nord. Ils ont très rapidement fait une offre de service au nouvel État en échange de la préservation de quelques secrets en leur possession. Récemment, écrit Christa Wolf,

« ils étaient sagement assis les uns à côté des autres face aux caméras de télévision, quatre anciens généraux de la Stasi, ils pénétraient directement dans notre salle de séjour portant des vêtements civils bien coupés, semblaient à peine déguisés, portant des cravates assorties, conciliants et rusés à leur manière, proposant rien de moins que leur collaboration, en particulier leur silence sur certains événements, disons certaines complicités au niveau des services secrets, mais sans utiliser bien sûr des termes aussi grossiers : donc leur silence coopératif contre une amnistie et la prise en charge de leurs anciens collaborateurs qui commencent à se faire du souci et grâce auxquels ils pouvaient lancer quelques menaces voilées, tout en jurant que rien ne leur tenait plus à coeur que d’épargner des ennuis à notre Etat, et quand on leur demandait de quel Etat il s’agissait, ils répondaient d’une seule voie : la République fédérale d’Allemagne, bien sûr, à laquelle ils s’identifiaient tout à fait ». (p 31)

Ce sont ceux-là même qui ont effacé le sourire des visages des manifestants. Ils avaient été quelques 100.000 agents actifs. Et l’opération de leurs généraux a fonctionné. Une grand partie d’entre eux trouva un emploi dans la police, l’armée, les services de renseignements…( Cf ). Une même trame sert à tisser l’ensemble des textes de ce recueil de Christa Wolf. Elle traverse aussi toute l’œuvre de l’auteure. Elle est celle de l’histoire longue et de ses effets dans le temps long qui lui fait contester dans une réponse à Jürgen Habermas l’illusion qu’il put y avoir une heure zéro (eine Stunde Null). Pas plus qu’en 1945, en 1989, il ne peut être question de faire du passé table rase comme le chante l’Internationale et prendre un nouveau départ déconnecté du passé. Le passé ne meurt pas. Christa Wolf dans son roman Kindheitsmuster (Trame d’enfance) avait fait siennes les phrases de William Faulkner dans Requiem pour une nonne :

Le passé n’est pas mort ; il n’est même pas passé. Nous le retranchons de nous et faisons mine d’être étrangers.

La disparition de Troie

Christa Wolf rappelle que dans son récit Cassandre, elle avait sous le masque de Troie annoncé la fin de la RDA :

« J’ai aimé ce pays. Je savais que sa fin était arrivée parce qu’il était devenu incapable d’intégrer les meilleurs, parce qu’il réclamait des sacrifices humains. C’est ce que j’ai décrit dans Cassandre, la censure est allée fouiller dans les Prémisses [la nouvelle est précédée de quatre conférences prolégomènes] ; j’étais curieuse de voir s’ils oseraient comprendre le message du récit : la disparition de Troie est inéluctable. Ils n’ont pas osé et ont imprimé le récit sans la moindre coupe. Les lecteurs de la RDA l’ont compris. » (p 180)

Toujours à propos de Heinrich Böll :

« Vous ne nourrissiez aucune illusion, sachant avec quelle rapidité la civilisation, lorsqu’elle se réduit à une bonne éducation (ou en bon allemand une bonne tenue) peut soudain se transformer en barbarie » (p 166)

Jean en l’air. Crasse-tignasse. oc

Qu’est devenu Crasse-tignasse ?

Je me concentre maintenant sur le discours de Christa Wolf intitulé Adieu aux fantômes dont est extrait le passage cité au début. Elle commence par évoquer le célèbre Struwwelpeter écrit en 1845 par le médecin psychiatre de Francfort Heinrich Hoffmann pour ses enfants après avoir vainement tenté de leur trouver un livre à offrir pour la Noël. Effaré par la misère des histoires moralisatrices proposées par les éditeurs, il décide de leur composer lui-même son cadeau. Crasse-tignasse n’est cependant pas aux antipodes des principes d’une éducation à la bienséance. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner les sanctions convoquées pour conclure les fables : noyade, vêtements en feu, doigts coupés, mort de faim. Christa Wolf se demande ce qu’est devenu Pierre l’ébouriffé. Décoiffé par les troubles de 1848, taillé à la prussienne pour partir en guerre contre la France, il a dû pas mal changer de coiffures entre temps. Quelle est son allure aujourd’hui ? Jeune cadre dynamique ou crâne rasé ? Et Gaspard qui ne veut pas manger sa soupe ? Et le petit Conrad suce-t-l toujours son pouce ? Gare au lièvre qui retourne le fusil du chasseur contre ce dernier et le rate ! Et la femme allemande qui chez Hoffmann « regarde muette » ? Cavanna qui prend quelques libertés avec la traduction pour les besoins de la rime ajoute qu’elle n’en pense pas moins, ce qu’Hoffmann ne dit pas. Où veut-elle en venir ? se demande l’auteure elle-même. A Francfort. Où parut le livre « trois ans avant la première révolution européenne qui, partie de Paris s’élancera vers l’Allemagne du Sud pour connaître à Francfort ses principales péripéties », le deutsche Michel et son bonnet de nuit semblait se réveiller. La révolution de mars 1848 devait déboucher sur le processus constitutionnel de l’église Saint-Paul. « Ils n’ont pas imaginé, ces hommes de mars, qui se rassemblent dans l’église Saint-Paul de Francfort, discutent sur un projet de constitution qu’on allait la leur subtiliser, morceau par morceau leur belle révolution ». En 1991, Christa Wolf se retrouve à Francfort dans la même église Saint-Paul à une convention pour une Constitution d’une Fédération démocratique des Etats allemands qui se terminera en 1993 par une identique subtilisation.

L’unification allemande sera, au contraire d’un processus démocratique, une entreprise endo-coloniale menée au pas de charge. Son instrument a été la fiduciaire Treuhand qui a liquidé une grande partie des entreprises y compris quand elles étaient viables. Fin des discussions.

Funérailles de l’utopie.

La Rda fait partie désormais de l’histoire. Elle ne m’intéresse plus guère aujourd’hui. Je n’en ai pas la moindre nostalgie. Car, non, ce n’était pas mieux avant. Ce que j’y ai vécu fait partie d’une expérience que je ne regrette cependant pas. J’en ai fort heureusement fait d’autres depuis quand bien même elles ne furent pas heureuses. Parfois pourtant, le fantôme de la Rda me revient avec un air de déjà vu. Non que l’histoire se répète mais ses fantômes survivent, traces des générations mortes dans le cerveau des vivants, comme écrivait Marx. J’ai vécu la déchéance de nationalité du poète chanteur, Wolf Biermann. C’est revenu comme une boomerang quand François Hollande s’y est mis. Un jour Heiner Müller m’a dit : tu verras notre passé sera votre avenir. J’avais accueilli sa réflexion avec scepticisme à l’époque. Je n’ai pas pu m’empêcher d’y repenser encore une fois en entendant Emmanuel Macron inviter à la société de vigilance. Ouvrant la boîte de Pandore des phantasmes, des faux semblants, des sous-entendus, des hypocrisie, des je n’ai pas dit ce que j’ai dit, des dénis de réalité, il appelle chacun à « repérer, à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République ». Ectoplasme d’un made in GDR. Je note que dans son semblant de rétropédalage, il ne revient pas là-dessus.

« Je crois que le temps est venu, tant à l’est qu’à l’ouest de l’Allemagne, de prendre congé du fantôme que fut longtemps pour chacun l’autre pays, et donc également le sien propre ».

Toute l’histoire de l’union européenne tourne autour de la question allemande. Les fantômes au sens de phantasmes négateurs de la réalité, dont parle Christa Wolf, hantent toujours encore le Parlement européen. En témoigne une récente et scandaleuse résolution du Parlement européen désignant le pacte Molotov-Ribbentrop comme l’origine de la seconde guerre mondiale.

« la Seconde Guerre mondiale, conflit le plus dévastateur de l’histoire de l’Europe, a été déclenchée comme conséquence immédiate du tristement célèbre pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939, également connu sous le nom de pacte Molotov-Ribbentrop, et de ses protocoles secrets, dans le cadre desquels deux régimes totalitaires ayant tous deux l’objectif de conquérir le monde se partageaient l’Europe en deux sphères d’influence »

La réalité historique ne semble pas faire partie des « valeurs » européennes. Cette résolution a été massivement approuvée par des euro-parlementaires des extrêmes-droites (FdI, Lega, RN, Vox, etc.), des droites (PPE, Renaissance), « socialistes » et verts. Il ne leur même pas venu à l’idée que la Première guerre mondiale ait pu jouer un rôle dans le déclenchement de la Seconde. Si l’on a bien affaire à deux totalitarismes, mettre un signe d’égalité entre les deux condamne à ne rien comprendre ni à l’un, ni à l’autre. (Voir le commentaire du député italien Massimiliano Smeriglio qui a refusé de voter le texte). Enfant de la guerre froide pas si froide que cela, d’ailleurs, l’Union européenne est sous la coupe d’une OTAN expansionniste qui a oublié la promesse faite de ne pas s’étendre à l’Est et refusé de tirer les conséquences de l’effondrement du système soviétique et du Pace de Varsovie lui préférant les spectres de la guerre froide.  La parole donnée ne fait pas partie non plus des valeurs européennes. Son élargissement centripète a libéré des forces centrifuges. Après 1989, on nous a chanté la fin de l’histoire et le village global. L’ouverture puis la destruction du Mur de Berlin a engendré une condamnation de toute forme d’utopie fussent-elles concrètes comme le réclamait le philosophe Ernst Bloch comme ouverture d’un champ de possibles et d’un principe espérance. Dès lors, l’ultralibéralisme a pu se globaliser sans frein.

En 1989, d’autres murs existaient déjà. On en dénombrait 16 équivalents à celui de Berlin. Leur nombre ne s’est pas réduit. Même pas trente ans plus tard, les dispositifs d’embarricadement s’élevaient à 70. Ils n’ont pas tous la même forme. Mis bouts à bouts, ils parviennent à une longueur équivalente à la circonférence de la terre.

Et leur sophistication digitalisée s’est accrue. En voici quelques variantes :

(Pour les deux graphiques : NZZ Infographie : Elisa Forster)

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Peter Handke : Chanson de l’enfance dans « Les ailes du désir »

Ouverture du film de Wim Wenders Der Himmel über Berlin (Les Ailes du désir), 1987, sur un poème de Peter Handke à qui vient d’être attribué le Prix Nobel de littérature 2019.

Lied vom Kindsein – Peter Handke

Als das Kind Kind war,
ging es mit hängenden Armen,
wollte der Bach sei ein Fluß,
der Fluß sei ein Strom,
und diese Pfütze das Meer.

Als das Kind Kind war,
wußte es nicht, daß es Kind war,
alles war ihm beseelt,
und alle Seelen waren eins.

Chanson de l’enfance – Peter Handke

Lorsque l’enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit une rivière.
Et la rivière, un fleuve.
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant.
Tout pour lui avait une âme
et toutes les âmes n’en faisaient qu’ une.

Als das Kind Kind war,
hatte es von nichts eine Meinung,
hatte keine Gewohnheit,
saß oft im Schneidersitz,
lief aus dem Stand,
hatte einen Wirbel im Haar
und machte kein Gesicht beim fotografieren.

Als das Kind Kind war,
war es die Zeit der folgenden Fragen:
Warum bin ich ich und warum nicht du?
Warum bin ich hier und warum nicht dort?
Wann begann die Zeit und wo endet der Raum?
Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum?
Ist was ich sehe und höre und rieche
nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt?
Gibt es tatsächlich das Böse und Leute,
die wirklich die Bösen sind?
Wie kann es sein, daß ich, der ich bin,
bevor ich wurde, nicht war,
und daß einmal ich, der ich bin,
nicht mehr der ich bin, sein werde?

Lorsque l’enfant était enfant,
il n’avait d’opinion sur rien,
il n’avait pas d’habitude.
Il s’asseyait souvent en tailleur,
et partait en courant,
avait une mèche rebelle,
et ne faisait pas des mines quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant, vint le temps des questions comme celles-ci  :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi ne suis-je pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi … pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est-elle rien d’autre qu’un rêve ?
Ce que je vois, ce que j’entend et sens, n’est-ce pas…simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de le devenir je ne l’étais pas, et qu’un jour moi… qui suis moi, je ne serai plus ce moi que je suis ?

Als das Kind Kind war,
würgte es am Spinat, an den Erbsen, am Milchreis,
und am gedünsteten Blumenkohl.
und ißt jetzt das alles und nicht nur zur Not.
Als das Kind Kind war,
erwachte es einmal in einem fremden Bett
und jetzt immer wieder,
erschienen ihm viele Menschen schön
und jetzt nur noch im Glücksfall,
stellte es sich klar ein Paradies vor
und kann es jetzt höchstens ahnen,
konnte es sich Nichts nicht denken
und schaudert heute davor.

Als das Kind Kind war,
spielte es mit Begeisterung
und jetzt, so ganz bei der Sache wie damals, nur noch,
wenn diese Sache seine Arbeit ist.

Lorsque l’enfant était enfant,
il avait du mal à ingurgiter les épinards, les petits pois, le riz au lait
et le chou-fleur bouilli.
Et maintenant, il mange tout cela et pas seulement par nécessité.
Lorsque l’enfant était enfant, il se réveilla un jour dans un lit qui n’était pas le sien.
Et maintenant cela lui arrive souvent.
Beaucoup de gens lui paraissaient beaux,
et maintenant avec beaucoup de chance quelques-uns.
Il se faisait une image précise du paradis et maintenant c’est tout juste s’il l’entrevoit.
Il ne pouvait imaginer le néant,
et maintenant il en tremble de peur.

Lorsque l’enfant était enfant
Le jeu était sa grande affaire
et maintenant il s’affaire comme naguère mais seulement lorsqu’il s’agit de son travail.

Als das Kind Kind war,
genügten ihm als Nahrung Apfel, Brot,
und so ist es immer noch.

Als das Kind Kind war,
fielen ihm die Beeren wie nur Beeren in die Hand
und jetzt immer noch,
machten ihm die frischen Walnüsse eine rauhe Zunge
und jetzt immer noch,
hatte es auf jedem Berg
die Sehnsucht nach dem immer höheren Berg,
und in jeden Stadt
die Sehnsucht nach der noch größeren Stadt,
und das ist immer noch so,
griff im Wipfel eines Baums nach dem Kirschen in einem Hochgefühl
wie auch heute noch,
eine Scheu vor jedem Fremden
und hat sie immer noch,
wartete es auf den ersten Schnee,
und wartet so immer noch.

Lorsque l’enfant était enfant,
les pommes et le pain suffisaient à le nourrir.
Et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
les baies tombaient dans sa main comme seules tombent les baies,
et c’est toujours ainsi.
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
et c’est toujours ainsi.
Sur chaque montagne, il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
et dans chaque ville, le désir d’une ville plus grande encore.
Et il en est toujours ainsi.
Dans l’arbre, il tendait les bras vers les cerises, avec la même volupté qu’aujourd’hui.
Il était intimidé par les inconnus et il l’est toujours.
Il attendait la première neige et il l’attendra toujours.

Als das Kind Kind war,
warf es einen Stock als Lanze gegen den Baum,
und sie zittert da heute noch.

Lorsque l’enfant était enfant il a lancé un bâton contre un arbre, comme un javelot.
Et il  y vibre toujours.

 

On trouvera plus de choses à propos de l’écrivain Peter Handke sur Oeuvres ouvertes

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Adorno, Wotan et la fin

 „

Wer nichts vor sich sieht und wer die Veränderung der gesellschaftlichen Basis nicht will, dem bleibt eigentlich gar nichts anderes übrig, als wie der Richard-Wagnersche Wotan zu sagen: Weisst Du, was Wotan will? Das Ende —, der will aus seiner eigenen sozialen Situation heraus den Untergang, nur eben dann nicht den Untergang der eigenen Gruppe, sondern wenn möglich den Untergang des Ganzen.

“

Theodor W. Adorno : Aspekte des neuen Rechtsradikalismus. Suhrkamp 2019 p 10

« 

Qui ne voit devant lui poindre aucun à-venir et qui ne veut pas transformer les bases sociales de la société, à celui-ci il ne reste en fin de compte plus rien d’autre qu’à dire comme le Wotan de Wagner : Sais-tu ce que veut Wotan ? La fin -, il veut à partir de sa situation sociale propre sa chute, pas seulement la fin de son propre groupe mais si possible le naufrage général de tous.

»

Theodor W. Adorno : Aspects du nouveau radicalisme de droite. Inédit en français. (Extrait traduit par mes soins).

Le texte d’Adorno Aspekte des neuen Rechtsradikalismus, est une conférence qu’il a prononcée devant les étudiants socialistes à Vienne, en Autriche, le 6 avril 1967, dans le contexte d’une montée en Allemagne du parti néo-nazi NPD. Il n’en existait jusqu’à présent dans les archives qu’une bande son. Cette dernière retranscrite vient de paraître aux éditions Suhrkamp à l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’auteur.

Ecoutons ce que dit Wotan et regardons la façon dont Patrice Chéreau l’a interprété.

Richard Wagner : Ring des Nibelungen – Premier jour: La Walkyrie, Acte 2 (1965). Direction : Pierre Boulez. Mise en scène de Patrice Chéreau, avec Donald McIntyre (Wotan), Gwyneth Jones (Brünhilde).

WOTAN :

„ Ich berührte Alberichs Ring, —
gierig hielt ich das Gold !
Der Fluch, den ich floh,
nicht flieht er nun mich : —
Was ich liebe, muss ich verlassen,
morden, wen je ich minne,
trügend verraten,
wer mir traut !
Fahre denn hin,
herrische Pracht,
göttlichen Prunkes
prahlende Schmach !
Zusammen breche,
was ich gebaut !
Auf geb ich mein
Werk :
nur Eines will ich noch :
das Ende —
das Ende ! —“

« J’ai touché l’anneau d’Alberich,
avide, j’ai eu l’or en mains !
J’ai fui la malédiction,
mais elle ne me fuit pas :
je dois abandonner ce que j’aime,
assassiner celui que j’adore,
tromper et trahir
qui a foi en moi
Que disparaissent
gloire et splendeur,
la honte éclatante
du faste divin !
Que s’effondre ce que j’ai bâti!
J’abandonne mon œuvre ;
je ne veux plus qu’une chose :
la fin,
la fin ! – »

Traduction : Françoise Ferlan in Guide des opéras de Wagner.  Fayard

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Europäische Gottesanbeterin / Mante religieuse

Une mante, qui m’a tout l’air d’être religieuse au vu de la coloration de ses pattes, pond ses œufs dans mes géraniums.

Peu de temps après : la séparation. L’oosphère, l’enveloppe protectrice contenant les œufs se durcit et reste fixée à une branche de géranium.

Éclosion prévue : mai -juin 2020

La mante, parfois surnommée tigre de l’herbe1, cheval du diable2, s’en va. Elle mourra avant l’hiver. Cet insecte ne vit que quelques mois, grosso modo de mai à novembre.

En Allemagne, on l’appelle Gottesanbeterin, (en alsacien Gottesbattra) littéralement l’adoratrice de dieu, celle qui prie [beten] dieu. Elle y figure parmi les espèces protégées. En France, elle l’est également en Ile-de-France.

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Ernst Haeckel, créateur du mot « oecologie » (1866)

Ernst Hæckel en 1906

Quelles que soient les critiques que l’on peut formuler à son égard et son ambivalence, certains lui reprochent d’être un des précurseurs de l’eugénisme et d’un certain darwinisme social, le médecin et zoologue Ernst Haeckel (1834–1919), fervent défenseur du darwinisme en Allemagne, est  le premier à avoir forgé le mot écologie et à le définir. Il le fait dans son livre Generelle Morphologie der Organismen (Morphologie générale des organismes) paru en 1866, dans le chapitre intitulé Oecologie und Chorologie (la chorologie traite des aires de répartition géographique des espèces) non sans reprocher aux autres sciences, notamment à la physiologie, d’ignorer les « conditions d’existences » des organismes.

„

Unter Oecologie verstehen wir die gesammte Wissenschaft von den Beziehungen des Organismus zur umgebenden Aussenwelt, wohin wir im weiteren Sinne alle „Existenz-Bedingungen“. rechnen können. Diese sind theils organischer, theils anorganischer Natur; sowohl diese als jene sind, wie wir vorher gezeigt haben, von der grössten Bedeutung für die Form der Organismen, weil sie dieselbe zwingen, sich ihnen anzupassen. Zu den anorganischen Existenz-Bedingungen, welchen sich jeder Organismus anpassen muss, gehören zunächst die physikalischen und chemischen Eigenschaften seines Wohnortes, das Klima (Licht, Wärme, Feuchtigkeits- und Electricitäts – Verhältnisse der Atmosphäre), die anorganischen Nahrungsmittel, Beschaffenheit des Wassers und des Bodens etc. Als organische Existenz-Bedingungen betrachten wir die sämmtlichen Verhältnisse des Organismus zu allen übrigen Organismen, mit denen er in Berührung kommt, und von denen die meisten entweder zu seinem Nutzen oder zu seinem Schaden beitragen. Jeder Organismus hat unter den übrigen Freunde und Feinde, solche, welche seine Existenz begünstigen und solche, welche sie beeinträchtigen. Die Organismen, welche als organische Nahrungsmittel für Andere dienen, oder welche als Parasiten auf ihnen leben, gehören ebenfalls in diese Kategorie der organischen Existenz-Bedingungen. Von welcher ungeheueren Wichtigkeit alle diese Anpassungs- Verhältnisse für die gesammte Formbildung der Organismen sind, wie insbesondere die organischen Existenz-Bedingungen im Kampfe um das Dasein noch viel tiefer umbildend auf die Organismen einwirken, als die anorganischen, haben wir in unserer Erörterung der Selections-Theorie gezeigt.

“

Ernst Haeckel : Generelle Morphologie der Organismen. Allgemeine Grundzüge der organischen Formen-Wissenschaft, mechanisch begründet durch die von Charles Darwin reformirte Descendenz-Theorie, 1866)

Couverture du livre de Ernst Haeckel sur les formes artistiques de la nature (1904)

Planche dédiée aux araignées. Lithographie de Adolf Giltsch d’après les dessins de Haeckel.  Hessischen Landesmuseums de Darmstadt. Exposition „Verborgene Schönheit – Kunstformen der Natur“(Beautés cachées les formes artistiques de la nature)  2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« 

Nous désignons sous le terme écologie toute la science des relations de l’ organisme avec le monde extérieur environnant, ce qui recouvre, au sens large, toutes les « conditions d’existence ». Celles-ci sont en partie de nature organique, en partie de nature anorganique [inorganique]. Les unes comme les autres sont, comme nous l’avons montré précédemment, de la plus grande importance pour la forme des organismes car elles obligent ces derniers à s’adapter à elles. Parmi les conditions d’existence anorganiques auxquelles tout organisme doit s’adapter, il y a les propriétés physiques et chimiques de son habitat, le climat (lumière, chaleur, électricité et humidité de l’atmosphère), la nourriture anorganique, l’état de l’eau, du sol etc. Pour ce qui est des conditions d’existence organiques, nous prenons en compte l’ensemble des rapports de l’organisme qui entrent en contact avec les autres organismes dont la plupart ont sur eux soit des effets favorables soit néfastes. Tout organisme rencontre au milieu des autres des amis et des ennemis, les uns facilitent son existence d’autres la compromettent. Les organismes qui servent aux autres de nourriture ou ceux qui y vivent en parasites font également partie de cette catégorie de conditions d’existence. Toutes ces relations d’adaptation sont d’une extrême importance pour la formation des organismes. Les conditions organiques d’existence agissent de manière bien plus profonde sur la transformation des organismes dans leur lutte pour l’existence (Dasein) que les conditions anorganiques ainsi que nous l’avons montré dans notre commentaire sur la théorie de la sélection.

»

(Traduction Bernard Umbrecht)

Oecologie (prononcez Eucologuie), qu’il l’écrit avec un « c », alors qu’aujourd’hui il s’écrit Ökologie, est un mot qu’Ernst Haeckel forge à partir du grec οἶκος qu’il traduit par Haushalt (la tenue du foyer, l’économie domestique ), Lebensbeziehungen (relations de vie).
Antérieurement à ce passage, il avait succinctement défini l’oecologie comme “la science des relations métaboliques entre les organismes” (die Oecologie, die Wissenschaft von den Wechselbeziehungen der Organismen unter einander). Ailleurs, il écrit encore que l’écologie est l’étude des habitats naturels ( Die Oecologie oder die Lehre vom Naturhaushalte). Peu avant lui, Charles Darwin avait parlé d’ « économie de la nature ». Économie et écologie partagent une racine grecque commune : oïkos. D’où l’expression employée par Haeckel de „Naturhaushalt“= foyer, habitat, maison voire économie de la nature. Il parle encore d’un monde extérieur environnant. Il ne connaît pas la notion de milieu, l’Umwelt qui n’est pas l’environnement mais le monde de vie propre à chaque espèce que définira, 70 ans plus tard, Jakob von Üexküll. J’y viendrai ultérieurement. Notons cependant qu’en 1848, un médecin français, Charles Robin, inventait la notion de mésologie (du grec meson, milieu) pour appeler de ses vœux à la constitution d’une science des milieux.

L »écologie est pour Haeckel une science, une science englobant tout l’ensemble des « conditions de vies » et des relations compris dans un sens très large. Mais, comme le souligne Jean-Paul Deléage dans son Histoire de l’écologie,  il n’a pas exploré le continent qu’il a découvert et nommé. Je relève aussi qu’il parle des conditions d’existence des organismes exclusivement en termes d’adaptation. Il n’envisage pas la possibilité d’un agir sur, dans et avec le milieu. C’est un peu comme si c’était lui que visait le philosophe anglais Whitehead quand il écrit :

« Le fait que des espèces organiques ont été produites à partir de distributions de matière imorganique et le fait qu’au cours du temps des espèces organiques de type de plus en plus élevé se sont développées ne sont en rien éclairés par aucune doctrine d’adaptation au milieu, ni de lutte pour la vie.
En réalité, la marche en avant a été accompagnée par le développement de la relation inverse. Des animaux ont entrepris progressivement d’adapter le milieu à eux-mêmes. Ils ont bâti des nids et des habitations sociales d’une grande complexité ; les castors ont coupé des arbres et construit des barrages sur des rivières ; des insectes ont élaboré une vie communautaire d’un niveau élevé comportant une variété de réactions exercées sur le milieu.
Même les actions les plus intimes des animaux sont des activités qui modifient le milieu. Les plus simples des choses vivantes se laissent pénétrer par leur nourriture. Les animaux plus évolués chassent leur nourriture, l’attrapent et la mâchent. Ce faisant ils transforment le milieu pour leurs propres besoins. Certains animaux fouissent le sol pour trouver leur subsistance, d’autres traquent leur proie. Bien sûr, la doctrine courante de l’adaptation au milieu couvre toutes ces opérations. Toutefois, elles sont fort mal exprimées par son énoncé, sous le couvert duquel on perd aisément de vue les faits eux-mêmes. Les formes de vie supérieures s’occupent activement à modifier leur milieu. Dans le cas de l’espèce humaine, cette attaque active du milieu est le fait le plus saillant de son existence ».

Alfred North Whitehead : la fonction de la raison Payot . P 104

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Alexander Kluge : quand un pilote de chasse fait dans sa culotte

Mes remerciements à Alexander Kluge et Vincent Pauval

Une histoire formidablement racontée dans une concision remarquable et évocatrice. J’ai bien noté les guillemets au verbe penser et l’allitération dentale poétique (Der Darm denkt) qui semble justifier le titre. Il me reste cependant des réticences à cette idée que les intestins « pensent » – on finit par oublier les guillemets – même si je comprends ce qu’A.Kluge veut dire par là. Sa thèse favorite est qu’un intestin soit plus malin (klüger) qu’une tête. Ainsi affirme-t-il que nous les humains sommes de très anciennes formes de vie, les billiards de cellules que vous et moi portons en nous existent depuis des temps immémoriaux. Elles sont intrinsèquement rebelles. Elles n’obéissent pas (Source). Certes il s’est passé quelque chose d’unheimlich, un coup d’arrêt dans le bombardement d’un mariage civil. Mais, sans nier le rôle des intestins qui ont pu être assimilés à un second cerveau, une réaction du corps somatique fut-elle de révolte, un affect, qui créent de l’imprévisible, du non-intentionnel, dans une activité calculée alors que le cerveau prolétarisé, déconnecté de la conscience, du pilote de chasse fait défaut, peut-on appeler cela « penser » ?  Nos tripes sont-elles outillées pour cela ?

Reste un beau récit édifiant transformé en un petit opéra grâce à l’utilisation de la Marche du décervelage extrait de la Musique pour les soupers du roi Ubu de Bernd Alois Zimmermann

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La malédiction d’Erysichthon

Ce texte répond à l’invitation de Laurent Margantin
de constituer une Bibliothèque forestière

 

Ferdinand Hodler (1853-1918) Der Holzfäller / Le bûcheron 1910 Huile sur toile H. 130; L. 101 cm © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Saisissante image, pour ne pas dire effrayante au regard actuel, que celle de ce bûcheron du peintre suisse Ferdinand Hodler, cette opposition entre la puissance de l’homme en mouvement diagonal contre la fragilité statique et verticale des arbres sans feuilles. La lecture contemporaine que l’on peut faire du tableau dépasse de loin les intentions du peintre. Elle évoquerait plutôt une sorte de figure (Gestalt) héroïque du Travailleur à la Ernst Jünger dominant de sa stature la nature. La première esquisse du tableau est une commande de la Banque nationale suisse qui voulait illustrer les billets de 50 et 100 francs suisses. L’image ne résume bien évidemment pas la production artistique symboliste du peintre bernois et genevois qui, en 1914, signe la protestation contre le bombardement de la cathédrale de Reims, ce qui lui vaut d’être exclu de toutes les sociétés artistiques allemandes et autrichiennes. Sur Hodler et son œuvre, voir ici.

Pour moi, cette image évoquerait plutôt la figure d’Erysichthon telle que la décrivait Ronsard dont on trouvera le texte ci-après. Je choisis de conserver la langue originale et l’orthographie Erisichton qu’utilise le poète et que l’on trouve aussi dans certaines traductions :

« Contre les bucherons de la forest de Gastine »,

« Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d’une dure congnée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre baston,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les boeufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d’Esté ne rompra la lumiere.

Plus l’amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d’effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les fleches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu’en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d’Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd. »

Pierre de Ronsard : Elégies, XXIV

La forêt de Gâtine, aux confins de la Touraine et du Vendômois, était ce qui subsistait, du temps de Ronsard, d’une vaste forêt primitive. Durant près de six siècles, l’histoire du pays de Gâtine, qui se confond avec la forêt du même nom, « est principalement celle des défrichements qui tendent sans cesse à faire reculer la forêt primitive, pour faire place à des terres labourables ou à des landes utilisées pour le pacage d’un maigre bétail » explique Daniel Schweiz. Il ajoute : « C’est au cours des XIe et XIIe siècles que va être effectué l’essentiel des grands défrichements de la forêt primitive; […] Les derniers défrichements réalisés au cours du XVIe siècle sont d’ampleur très limitée, ils vont cependant rester en mémoire grâce aux vers fameux de Pierre de Ronsard, indigné par la mise en coupe réglée de ce qui subsistait de la forêt primitive en Vendômois, après 1573. » (Source)

Le mythe d’Erysichthon

Erysichthon, en grec Erusi-chthôn, est celui qui fend la terre. Il fait partie du cycle Déméter (Cérès chez les Latins) symbole de la terre nourricière. Le premier à avoir raconté cette histoire est le poète grec Callimaque de Cyrène dans son Hymne en l’honneur de Cérès au troisième siècle avant Jésus Christ. Extrait :

« Les Pélasges [peuple de Thessalie] habitaient encore à Dotium. Ils y avaient consacré à Cérès  un bois délicieux, planté d’arbres touffus, impénétrables au jour ; lieu charmant, que la déesse aima toujours à l’égal d’Éleusis, de Triopion et d’Enna. Là, parmi les pins et les ormes altiers, les poiriers s’enlaçaient aux pommiers, et du sein des rocailles jaillissait une onde pareille au cristal le plus pur.
Mais quand le ciel voulut retirer ses faveurs aux enfants de Triopas, un funeste projet séduisit Érisichton. Il prend vingt esclaves, tous à la fleur de l’âge, tous semblables aux géants, et capables d’emporter une ville. II les arme de haches et de cognées, et court insolemment avec eux au bois de Cérès.
Au milieu s’élevait un immense peuplier qui touchait jusqu’aux astres et dont l’ombre, à midi, favorisait les Dryades. Frappé le premier, il donne en gémissant un triste signal aux autres arbres. Cérès connut à l’instant le danger de son bois sacré : « Qui donc, s’écria-t-elle en courroux, brise les arbres que j’aime ? » Aussitôt, sous les traits de Nicippe (c’était sa prêtresse), les bandelettes et le pavot dans les mains, la clef du temple sur l’épaule, elle s’approche, et ménageant encore un insolent et coupable mortel : « Ô toi, lui dit-elle, qui brises des arbres consacrés aux dieux, ô mon fils, arrête ; retiens tes esclaves ; mon fils, cher espoir de ta famille, n’arme point le courroux de Cérès, dont tu profanes le bocage. » Mais lui, plus furieux qu’une lionne du Tomare à l’instant qu’elle accouche, « Retire-toi, répond-il, ou bientôt cette hache… Ces arbres ne serviront plus qu’à bâtir le palais où je passerai mes jours avec mes amis dans les festins et dans la joie. »
Il dit, et Némésis écrivit le blasphème. Soudain Cérès en fureur se montra tout entière : ses pieds touchent à la terre et sa tête à l’Olympe. Tout fuit, et les esclaves demi-morts abandonnent leurs cognées dans les arbres. Cérès les épargna ; ils n’avaient fait qu’obéir à leur maître. Mais à ce maître impérieux : « Va, dit-elle, insolent, va bâtir le palais où tu feras des festins : certes, il t’en faudra souvent célébrer désormais. »
Elle n’en dit pas plus : le supplice était prêt. Aussitôt s’allume au sein de l’impie une faim cruelle, insatiable, ardente, insupportable ; effroyable tourment dont il fut bientôt consumé. Plus il mange, plus il veut manger ; vingt esclaves sont occupés à lui préparer des mets, douze autres à lui verser à boire : car l’injure de Cérès est l’injure de Bacchus, et toujours Bacchus partagea le courroux de Cérès.
[…]
Cependant au fond de son palais, Érésichton, passant les jours à table, y dévore mille mets. Plus il mange, plus s’irritent ses entrailles. Tous les aliments y sont engloutis sans effet, comme au fond d’un abîme.
[…]
Tant qu’à Triopas il resta quelque ressource, son foyer fut seul témoin de sa peine. Mais quand Érisichton eut absorbé tout son bien, on vit le fils d’un roi, assis dans les places publiques, mendier les aliments les plus vils ».

Callimaque de Cyrène : Hymnes / En l’honneur de Cérès
On peut lire le texte intégral ici

Si Calimaque précise à quoi doit servir le bois, à la construction d’une salle de festin, Ovide qui a repris l’histoire dans les Métamorphoses ne l’évoque pas. Ce dernier cependant modifie le sort d’Erysichton en en faisant non un mendiant chassé par son père qu’il a ruiné et faisant les poubelles mais un anthropophage de lui-même

« La force du mal, après qu’elle a consommé toute
matière, donne une nouvelle pâture à la lourde maladie.
Erisichthon met en pièce ses propres membres, par morsure
déchirement : le pauvre nourrit son corps en le diminuant »

(Ovide : Les métamorphoses. Livre VIII.
Traduction : Marie Cosnay aux bien-nommées Editions de l’ogre)

C’est la version d’Ovide que reprend Ronsard. Ce dernier y ajoute la dimension de la dette.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.»

Chez Calimaque de Cyrène, l’arbre abattu était un peuplier dont le bois était destiné aux poutres de sa salle à manger, dans lequel il comptait donner des festins.

La forêt est différente chez Ovide :

«  Ici s’élevait un immense chêne, au tronc plein d’années, tout un bois. Des bandelettes, des tablettes de souvenir, des tresses l’entouraient, témoins des vœux réalisés. Souvent, sous l’arbre, les dryades menaient les chœurs, souvent, mains unies, elles se rangeaient autour de lui et, si on devait mesurer en brasses le tronc, il en faisait trois fois cinq. Le reste de la forêt était sous l’arbre et l’herbe sous le reste de la forêt ».

La punition contre le geste guerrier attaquant pour son confort le bois sacré de Déméter est irrémédiable. Il est particulièrement intéressant de relever chez Ovide, qui le traite de criminel sacrilège qui vend en les prostituant les pouvoirs de métamorphose de sa propre fille, qu’il est lui-même interdit de métamorphose car « il méprisait la force des dieux ».

Il « nourrit son corps en le diminuant ». On pourrait dire aussi en référence au dernier rapport du Giec : se nourrir de la terre en la diminuant. L’humanité épuise la terre. On peut y voir l’expression de la dynamique de croissance exponentielle de notre économie qui à mesure qu’elle exploite les ressources les raréfie.

Dans la Divine comédie de Dante Allighieri, où Erysichthon est évoqué dans le Purgatoire (XXIII, 24) comme symbole de n’avoir plus que la peau sur les os, on peut lire, ailleurs, ceci :

« Il sort rempli de sang de la triste forêt, qu’il laisse en tel état, que même dans mille ans on ne la pourra plus reboiser comme avant. » (Purgatoire XIV, 64-66)

Les mille ans, nous y sommes.

Ce n’est pas n’importe quelle forêt à laquelle s’attaque sauvagement Erysichthon et cela justifie que l’on puisse évoquer la forêt amazonienne, poumon et patrimoine de l’humanité, qui devrait être sanctuarisée. Cette fonction de poumon n’est bien sûr pas évoquée dans les légendes. Si les fonctions changent, elles convergent vers une même exigence de respect. Les forêts sont toujours plus qu’une ressource de bois à exploiter de plus en plus industriellement. Elles ont une dimension symbolique qui va au-delà de la question d’une gestion durable, ou non, des forêts. Et les arbres aujourd’hui meurent aussi d’une autre façon : la maladie et la sécheresse. Leur préservation est une des solutions, non la seule, permettant de lutter contre le réchauffement climatique.

«Une exploitation plus durable des terres, une réduction de la surconsommation et du gaspillage de nourriture, l’élimination du défrichement et du brûlage des forêts, une moindre exploitation du bois de chauffage et la réduction des émissions de gaz à effet de serre nous offrent un réel potentiel d’amélioration et contribueraient à résoudre les problèmes de changement climatique en lien avec les terres émergées»,

a déclaré Eduardo Calvo, coprésident de l’équipe spéciale du GIEC pour les inventaires nationaux de gaz à effet de serre.

S’il fallait nommer un Erysichthon d’aujourd’hui, même s’il n’est pas le seul responsable, il y a d’autres bûcherons et il est le produit d’un système social, le nom du président d’extrême droite du Brésil conviendrait assez bien. Sous son pouvoir, la déforestation de la forêt amazonienne s’accélère. L’Institut national de recherche spatiale du Brésil fait état de 2 254 kilomètres carrés de zones amazoniennes déforestées en juillet 2019, contre 596,6 en juillet 2018, soit une hausse de 278 %. Il est notable que Ronsard passe d’Erysichthon aux peuples ingrats qui ne savent pas reconnaître les bienfaits de la forêt.

Quelle malédiction pour Jair Bolsonaro et son nihilisme ?  Que ses cheveux repoussent en croissance exponentielle, à mesure qu’il les fait couper, de sorte qu’il ne pourra plus jamais quitter son salon de coiffure où il finira ruiné ? Ouvrons plutôt la question, avec Ronsard : « Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses / Merites-tu, meschant» ?

Post-scriptum : Déforestation et colonialisme

Un post-scriptum pour évoquer, cela me semble de circonstance, le rapport entre la déforestation et le colonialisme à partir d’une lecture postérieure à la rédaction du texte ci-dessus. Il concerne « le déplacement vers le Sud des dégâts et conflits forestiers » vers le milieu du 19ème siècle. Dans leur livre L’évènement anthropocène (Points, Seuil), Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz notent que :

« si en Europe, du fait du recours aux énergies fossiles, les tensions sociales et écologiques autour de la forêt s’atténuent, c’est au prix de la déforestation accélérée des zones tropicales depuis 1850 ou de leur transformation en forêts monospécifiques d’eucalyptus (papier), d’hévéas (caoutchouc) ou de palmiers à huile. Dans la seconde moitié du XIXè siècle, le modèle de la forêt réglée (né en Allemagne puis autour de l’École forestière de Nancy) se globalise pour rationaliser les forêts du Sud, devenues réservoirs du Nord . La création de l’Indian Forest Service en 1860, puis la fondation d’administrations équivalentes au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et dans les territoires colonisés d’Afrique, font qu’à la fin du XIXè siècle les forestiers britanniques gèrent une surface équivalente à dix fois celle de la Grande-Bretagne. Dirigé au début du XXè siècle par Gifford Pinchot, ancien élève de l’École de Nancy et figure du conservationnisme, le domaine public forestier des États-Unis est lui aussi gigantesque : avec celui du Canada, il couvre 15 % de la surface du continent nord-américain. À la faveur de l’affirmation de l’État-nation et des empires, qui donne une place croissante à l’expertise scientifique, la gestion soutenable des forêts permet de redéfinir ces espaces immenses en propriété nationale où impériale, et d’en organiser l’exploitation réglée. Elle permet également de contrôler des populations locales dans leur rapport à la nature. »

S’arrêtant sur le cas indien, où l’administration forestière coloniale a conduit à de nombreuses révoltes en raison de la privation des droits d’usage de la forêt ôtées aux populations autochtones, la destruction des villages , etc, ils soulignent :

« Comme en Europe autour de 1800, les conflits forestiers constituent donc un phénomène global où se joue une lutte essentielle entre une nature optimisée, connectée au marché en vue de servir les besoins de consommateurs lointains, et un environnementalisme des pauvres des communautés villageoises privées de droits d’usage et de gestion commune.
L’historien Ramachandra Guha dresse un bilan environnemental négatif de cette foresterie technocratique conservationniste en soulignant que les forêts d’Inde sont aujourd’hui en bien plus mauvaise condition qu’en 1860. Alors que le service forestier gère toujours 22 % de la surface de l’Inde, moins de la moitié de ces 22 % est boisée . »

(Christophe Bonneuil / Jean-Baptiste Fressoz : L’évènement Anthropocène / La Terre, l’histoire et nous. Seuil poche pp 293-295)

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