Billet invité. Je remercie son auteur, Laurent Tissot, de m‘avoir donné son accord pour la reprise de son texte. Laurent Tissot est professeur émérite en histoire contemporaine à l’Université de Neuchâtel, spécialisé en histoire économique et en histoire du tourisme, des loisirs et des transports. L’essai est paru en premier sur le site suisse Viral. J’ai rajouté deux extraits en allemand pour rester dans l’esprit du SauteRhin et traduit les passages en anglais. Il m’a semblé intéressant de voir la question de l’épidémie sous l’angle du tourisme, puisque :
« Ce n’est pas le virus, c’est l’homme qui fait l’épidémie. Le virus est sédentaire : il n’a aucun moyen de locomotion. Pour se déplacer, il lui faut passer de corps en corps. C’est ce qu’exprime l’étymologie du mot épidémie : le terme est emprunté au latin médical “epidemia”, lui-même issu de la racine grecque “epidemos” – “epi”, qui circule, “demos”, dans le peuple. » (Norbert Gualde, immunologue, cité dans Le Monde 21/05/2020)
Histoire, tourisme et épidémie,
l’exemple de La Mort à Venise de Thomas Mann

Dirk Bogarde interprétant Gustav von Aschenbach dans l’adaptation au cinéma de La mort à Venise par Luchino Visconti (1971)
Par Laurent Tissot
Les récents événements nous ont appris la fragilité du secteur touristique. L’épidémie du Covid-19 a rappelé ce fait connu depuis très longtemps dans une perspective historique : les moindres perturbations conjoncturelles – qu’elles soient d’ordre géopolitique, militaire, économique ou … sanitaire – impactent immédiatement et profondément toute la chaîne de fonctionnement de l’activité touristique : voyagistes, transporteurs, hôteliers, restaurateurs, animateurs de loisirs, etc. La déflagration entraîne un effet de dominos qu’il est difficile de stopper et la remise en route est rude. La violence inouïe du Covid-19 a mis à l’arrêt – pour combien de temps ? – un secteur économique dont on dit qu’il est le plus gros employeur au monde. Il a aussi mis en exergue le désemparement de milliers de touristes surpris dans leurs lieux de séjours par les restrictions mises en place et immobilisés pour un temps plus ou moins long dans l’attente, parfois très angoissante, de moyens leur permettant de rentrer à la maison. La chambre d’hôtel ou la cabine du bateau de croisière se transforme soudainement en prison dont on se serait bien passé. S’il est facile après coup de dénoncer l’insouciance de ces milliers de personnes ou l’immoralité des promoteurs touristiques de « penser » le tourisme comme ils l’ont fait, il n’est pas inutile de redire que les expériences historiques sont nombreuses pour nous rappeler cette fragilité.
Beaucoup de blogs, d’articles de journaux, d’émissions de télévision et de radio nous redisent l’ancienneté des épidémies et leurs impacts sur les sociétés pour nous faire bien comprendre qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et que notre croyance dans l’indestructibilité de nos sociétés n’était qu’illusion [1]. Peu de recherches portent cependant spécifiquement sur les liens entre épidémies et tourisme. En 1974, le grand spécialiste de la malaria L.J. Bruce Chwatt, publiait un article sur les liens entre le trafic aérien qui prenait un important essor dû à la croissance du tourisme et les épidémies en soulignant que « la croissance de l‘industrie du tourisme a considérablement augmenté le risque de transmission et rendu les actions préventives beaucoup plus difficiles[2]. Cet article amenait un scientifique français, spécialiste des migrations et directeur de recherches à l’Institut national d’études démographiques, Jacques Houdaille, à prolonger la réflexion de Chwatt. Houdaille faisait notamment remarquer que « Les règlements internationaux prévus depuis 1951 pour empêcher la transmission de certaines maladies épidémiques ont été assez bien observés pendant une quinzaine d’années. Toutefois, au cours des années 60, le développement rapide du tourisme a incité les autorités d’immigration à relâcher leur vigilance. Les progrès de l’aviation de commerce y ont fortement contribué »[3]. Chacun à leur manière et se servant de leur connaissance, ces deux scientifiques mettaient le doigt sur un phénomène qu’on ne voulait ou ne pouvait pas voir : l’impact des épidémies. Pour preuve, dans l’introduction à un numéro spécial d’une revue consacrée en 2007 à l’histoire du tourisme, nous finissions par nous poser la question de savoir si le tourisme a un futur : « Des visiteurs fatigués, des sites épuisés, des destinations déconseillées, des tour-opérateurs frauduleux, des aéroports surchargés, des autoroutes bloquées, tout indique que, sauf miracle, le tourisme fonce dans un mur où le bonheur ne sera certainement pas au rendez-vous »[4]. Aucun miracle ne s’est, il est vrai, produit, mais aucune mention n’était faite non plus des dangers d’une épidémie comme s’il était indécent d’invoquer son éventualité. Le Covid-19 nous donne l’occasion d’être plus attentif à l’essence même du tourisme qui, comme le dieu Janus, a deux faces, une heureuse, la plus souvent mise à avant – et pour cause – et l’autre, la face sombre. Au début du 20e siècle, un célèbre écrivain a écrit un texte d’une actualité stupéfiante en ces jours de confinement. Dans sa nouvelle La mort à Venise, Thomas Mann a en effet merveilleusement (si l’on peut employer ce mot…) décrit le processus qui amène des … touristes à être pris dans les mailles d’un filet dont ils ne peuvent quasiment pas s’extirper[5]. Au-delà de sa magistrale maîtrise littéraire et de son intrigue qui voit un écrivain, Gustav Aschenbach se prendre d’une passion folle pour un adolescent, il fait œuvre d’observateur très avisé en montrant la diffusion sournoise à Venise de ce qu’il appelle « le choléra asiatique ».
Le texte de Mann aide à voir comment l’épidémie s’est propagée en Europe et particulièrement à Venise et comment elle affecte la ville et ses habitants, notamment les touristes. Dans sa « démonstration », Thomas Mann décrit un processus qui se divise en plusieurs étapes :
1. Origine asiatique de l’épidémie -> 2. Arrivée de l’épidémie en Europe -> 3. Identification du « patient zéro » -> 4. Transmission de l’épidémie -> 5. Manifestations -> 6. Mesures prises par les autorités -> 7. Réactions du public -> 8. Implications (départ ou confinement)[6].
Passons en revue ces différentes étapes et voyons comment Mann les retranscrit.
Dans le premier temps, Thomas Mann situe l’origine de l’épidémie en Asie.
« Engendrée par la chaleur dans le delta marécageux du Gange, avec les miasmes qu’exhale un monde d’îles encore tout près de la création, une jungle luxuriante et inhabitable, peuplée seulement de tigres tapis dans les fourrés de bambous, l’épidémie avait gagné tout l’Hindoustan où elle ne cessait de sévir avec une virulence inaccoutumée ; puis elle s’est étendue à l’est, vers la Chine, à l’ouest, vers l’Afghanistan, la Perse, et suivant la grande piste des caravanes avait porté ses ravages jusqu’à Astrakan et même Moscou. »
Dans un deuxième temps, c’est l’arrivée de l’épidémie en Europe. Thomas Mann identifie précisément les responsables :
« c’est avec les marchants syriens venus d’au-delà les mers qu’il [le mal] avait pénétré, faisant son apparition simultanément dans plusieurs ports de la Méditerranée, sa présence s’était révélée à Toulon, à Malaga ; on l’avait plusieurs fois devinée à Palerme et il semblait que la Calabre et l’Apulie fussent définitivement affectées. Seul le Nord de la péninsule avait été préservé. Cependant cette année-là – on était à la mi-mai – en un seul jour les terribles vibrions furent découverts dans les cadavres vidés et noircis d’un batelier et d’une marchande des quatre-saisons. »
La troisième étape du mécanisme est l’identification du « patient zéro » puis les infections qui peu à peu enserrent toute la ville malgré les dénégations des autorités de la ville :
« Un habitant des provinces autrichiennes venu, pour quelques jours à Venise en partie de plaisir, mourut en rentrant dans sa petite ville d’une mort sur laquelle il n’y avait pas se tromper et c’est ainsi que les premiers bruits de l’épidémie qui avait éclaté dans la cité des lagunes parvinrent aux journaux allemands. L’édilité de Venise fit répondre que les conditions sanitaires de la ville n’avaient jamais été meilleures et prit les mesures de première nécessité pour lutter contre l’épidémie. »
L’expansion s’opère ensuite par l’infection des produits alimentaires et leur transmission aux êtres humains:
« Mais sans doute, les vivres, légumes, viande, lait étaient-ils contaminés, car quoique l’on démentît ou que l’on arrangeât les nouvelles, le mal gagnait du terrain ; on mourait dans les étroites ruelles, et une chaleur précoce qui attiédissait l’eau des canaux favorisait la contagion. Il semblait que l’on assistât à une recrudescence du fléau et que les miasmes redoublassent de ténacité et de virulence. »
Thomas Mann expose dans un cinquième temps les manifestations sur les patients infectés.
« Les cas de guérison étaient rares, quatre-vingt pour cent de ceux qui étaient touchés mouraient d’une mort horrible, car le mal se montrait d’une violence extrême, et nombreuses étaient les apparitions de sa forme la plus dangereuse, que l’on nomme la forme sèche. Dans ce cas, le corps était impuissant à évacuer les sérosités que les vaisseaux sanguins faisaient filtrer en masse. En quelques heures le malade se desséchait et son sang devenu poisseux l’étouffait. Il agonisait dans les convulsions et les râles. »
Le sixième temps se voit dans les mesures prises par les autorités ou plutôt les dénégations de peur d’alarmer les touristes et de les voir s’enfuir de La Sérénissime.
„Aber die Furcht vor allgemeiner Schädigung, die Rücksicht auf die kürzlich eröffnete Gemäldeausstellung in den öffentlichen Gärten, auf die gewaltigen Ausfälle, von denen im Falle der Panik und des Verrufes die Hotels, die Geschäfte, das ganze vielfältige Fremdengewerbe bedroht waren, zeigten sich mächtiger in der Stadt als Wahrheitsliebe und Achtung vor internationalen Abmachungen ; sie vermochte die Behörde, ihre Politik des Verschweigens und des Ableugnens hartnäckig aufrechtzuerhalten. Der oberste Medizinalbeamte Venedigs, ein verdienter Mann, war entrüstet von seinem Posten zurückgetreten und unter der Hand durch eine gefügigere Persönlichkeit ersetzt worden“ .
(Thomas Mann : Der Tod in Venedig. Chap 6. Le texte allemand est dans le domaine public et accessible en ligne)
« Mais la crainte d’un dommage à la communauté, la considération que l’on venait d’ouvrir une exposition de peinture au jardin public et que les hôtels, les maisons de commerce, toute l’industrie complexe du tourisme risquaient de subir de grosses pertes au cas où, la ville décriée, une panique éclaterait, tout cela l’emportait sur l’amour de la vérité et le respect des conventions internationales, et décidait les autorités à persévérer obstinément dans leur politique de silence et de démentis. Le directeur du service de santé de Venise, un homme de mérite, avait démissionné avec indignation, et en sous-main on l’avait remplacé par quelqu’un de plus souple. »
Thomas Mann : La mort à Venise. Trad. Félix Bertaux et Charles Sigwal. Livre de Poche
Dans le septième point, Thomas Mann s’attache à décrire les réactions du public.
„Das Volk wußte das; und die Korruption der Oberen zusammen mit der herrschenden Unsicherheït, dem Ausnahmezustand, in welchen der umgehende Tod die Stadt versetzte, brachte eine gewisse Entsittlichung der unteren Schichten hervor, eine Ermutigung lichtscheuer und antisozialer Triebe, die sich in Unmäfigkeit, Schamlosigkeit und wachsender Kriminalität bekundete. Gegen die Regel bemerkte man äbends viele Betrunkene ; bösartiges Gesindel machte, so hieß es, nachts die Straßen unsicher ; räuberische Anfälle und selbst Mordtaten wiederholten sich, denn schon zweimal hatte sich erwiesen, daß angeblich der Seuche zum Opfer gefallene Personen vielmehr von ihren eigenen Anverwandten mit Gift aus dem Leben geräumt worden waren; und die gewerbsmäß ige Liederlichkeit naahm aufdringliche und ausschweifende Formen an, wie sie sonst hier nicht bekannt und nur im Süden des Landes und im Orient zu Hause gewesen waren“
Thomas Mann : ibidem
« Cela le public le savait, et la corruption des notables de la ville, ajoutée à l’incertitude qui régnait, à l’état d’exception dans lequel la mort rôdant plongeait la ville, provoquait une démoralisation des basses classes, une poussée de passions honteuses, illicites, et une recrudescence de criminalité où on les voyait faire explosion, s’afficher cyniquement. Fait anormal : on remarquait le soir beaucoup d’ivrognes ; la nuit, des rôdeurs rendaient, disait-on, les rues peu sûres ; les agressions, les meurtres se répétaient, et deux fois déjà il s’était avéré que des personnes soi-disant victimes du fléau avaient été empoisonnées par des parents qui voulaient se débarrasser d’elles ; le vice professionnel atteignait un degré d’insistance et de dépravation qu’autrement l’on ne connaissait guère dans cette région, et dont on n’a l’habitude que dans le Sud du pays et en Orient. »
Le huitième temps est celui de la décision. Un employé anglais d’une agence de voyage avoue à Aschenbach que la situation est très sérieuse et que la seule conclusion à tirer est de quitter sans délai Venise, avant l’installation de la quarantaine pour tous ses habitants, ce à quoi – au contraire de tous les autres touristes qui « partaient, fuyaient, la table d’hôte se dégarnissait de plus en plus, et il était rare de voir encore un étranger dans la ville » – il ne peut s’y atteler, envoûté qu’il est par la passion vouée à Tadzio, l’ange de la mort.
On ne saurait faire de la nouvelle de Thomas Mann l’exacte réplique de ce qui se passe avec le Covid-19. Ce serait sans intérêt et même idiot. Sur les huit étapes mentionnées, la plupart ne colle pas factuellement avec la présente situation même si les effets de la globalisation (les marchands syriens accostant en Europe) ou les réactions du public ou encore les manifestations de la maladie se retrouvent à bien des égards dans les deux cas. Il ne s’agit pas de prendre pour argent comptant les écrits d’un écrivain dont l’immense pouvoir d’imagination et de suggestion ne sont plus à démontrer ni d’en faire un historien. Nous le savons : les relations entre littérature et histoire prennent des chemins très complexes et parfois dangereux[7].
Une étude très fouillée des sources qui ont servi à Thomas Mann à décrire l’épidémie de « choléra asiatique » a été menée par un chercheur allemand. Il montre que Mann avait réuni une très importante documentation (journaux de l’époque, rapports officiels, témoignages, etc.) pour contextualiser sa nouvelle sans compter qu’avec son épouse Katia il fait un voyage à Venise au même moment où il place le séjour d’Aschenbach, soit au moment même où Venise connaît en 1911 une épidémie de choléra. Son témoignage personnel lui aussi très précieux :
«Revu avec le recul et du point de vue de l’histoire médicale, le récit de Thomas Mann sur le choléra à Venise se caractérise par une perspicacité rare et presque surnaturelle dans une affaire par ailleurs trouble qui a été marquée par des rumeurs, des spéculations et des démentis. La ville (et ses autorités) est diagnostiquée par l’écrivain avec une précision sans faille. Le déroulement de l’épidémie et les réponses apportées sont décrits avec une précision historiographique. Ces caractéristiques font presque de la nouvelle la source d’information contemporaine publiée la plus fiable et la plus précise concernant l’épidémie de choléra qui a touché Venise en 1911 »[8].
Il n’en reste pas moins qu’on ne peut en rester à une relation aussi simple. Thomas Mann n’est pas Gustav Aschenbach pas plus que la Venise de l’un n‘est celle de l’autre même si certaines similitudes – la présence de l’écrivain et de son héros au même endroit, celle du choléra – peuvent le laisser croire. Si histoire et littérature peuvent se croiser, on peut émettre un doute sur une totale adéquation des genres.
La description de Mann ne nous épargne pas non plus les stéréotypes ni sur les populations (les gens du Sud et de l’Orient) ni sur les aires géographiques (l’Asie). Ce qui fait dire à une chercheuse que, dans une perspective postcoloniale, le texte de Mann renfermait son lot de mépris de l’autre, d’impérialisme et de colonialisme. En stigmatisant l’origine indienne du choléra, il crée un imaginaire qui identifie les épidémies avec le monde tropical, associé au mal:
«Au mieux, le texte de Mann exprime la peur impériale très ancienne du colonisé et du colonisateur entrant en contact, et au pire, il présente une angoisse profondément ancrée de la contamination – une horreur de la diversité » qu’Aschenbach note en premier quand il parle de l’espace imaginaire qui relie l’Inde et la maladie » [9].
Si l’hypothèse est séduisante, elle n’en pas moins risquée en décontextualisant totalement les circonstances de rédaction et les intentions de Mann.
A côté de la dimension purement littéraire et interprétative, le texte de Mann pose donc de multiples questions épistémologiques et politiques. Pour notre part, nous aimerions insister sur sa capacité à séquencer théoriquement le processus d’infection dans son enchaînement tragique : de l’arrivée de l’épidémie aux implications sous la forme d’un départ ou de la mise en quarantaine. Ce déroulement aboutit à une inéluctable mise en berne des activités touristiques… Avec Thomas Mann, leur mise à mort, personnifiée par le héros, est l’unique aboutissement. Il faut espérer qu’après le Covid-19, une renaissance s’opérera.
[1] Cf. notamment le très intéressant blog de l’Economic History Society : The Long View on Epidemics, Disease and Public Health: Research from Economic History Part A and Part B : (consulté le 3 avril 2020. Cf. aussi Nicolas Weill, « Face à la maladie, les limites du pouvoir » in Le Monde, 3 avril 2020.
[2] L.J. Bruce Chwatt, “Air Transport and disease”, Journal of Biosocial Science, avril 1974, 6, p. 241-258.
[3] Jacques Houdaille. Le tourisme international et la maladie. In: Population, 30ᵉ année, n°1, 1975. pp. 140-142. L’auteur se demande d’ailleurs pourquoi la propagation de la fièvre jaune ne s’est jamais produite.
[4] «Le tourisme: de l’utopie réalisée au cauchemar généralisé ?» In: Entreprises et histoire. -Paris. -No 47(2007), p. 5-10.
[5] Dans son blog du 23 février 2020, GeoSophie – Paysages géopolitiques, la géographe Sophie Clairet reprend sans plus les extraits de la nouvelle de Thomas Mann dans le contexte du Covid-19 (consulté le 5 avril 2020).
[6] Nous nous sommes servis de la traduction française de Félix Bertaux et Charles Sigwalt parue chez Fayard en 1971 dans l’édition du Livre de Poche de 1984.
[7] Une très bonne mise au point peut être trouvée dans : Haddad Élie, Meyzie Vincent, « La littérature est-elle l’avenir de l’histoire ? Histoire, méthode, écriture. À propos de : Ivan Jablonka L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Seuil, 2014, 333 p., ISBN 978-2-02-1137190 4 », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2015/4 (n° 62-4), p. 132-154. DOI : 10.3917/rhmc.624.0132. URL : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2015-4-page-132.htm
[8] Thomas Rütten, « Cholera in Thomas Mann’s Death in Venice”. In Gesnerus, 2009, p.282
[9] Amrita Ghosh, « The Horror of Contact: Understanding Cholera in Mann’s Death in Venice », Transtext(e)s Transcultures [Online], 12 | 2017, Online since 24 October 2018, connection on 02 May 2019. URL : http://journals.openedition.org/transtexts/779 ; DOI : 10.4000/transtexts.779
Une lettre ouverte de la « génération » de jeunes scientifiques aux gouvernements allemands sur la gestion de la crise sanitaire.
Un groupe de plusieurs centaines de jeunes scientifiques allemands de multiples disciplines ont signé une lettre ouverte aux gouvernements fédéral et des Länder pour réclamer voix au chapitre dans la gestion de la crise pandémique et dans les discussions sur son issue. Elles et ils s’en sentent exclu.e.s et réclament que leurs points de vue en tant que génération soient pris en compte. Pour rappel : les gestions sanitaire et scolaire sont en Allemagne largement du ressort des Länder.
Si j’ai décidé de traduire ce texte et de le mettre en ligne, ce n’est pas tant pour la question de savoir s’il faut ouvrir ou non les crèches et les écoles maternelles. Le débat est mouvant et controversé. Les décisions politiques ont été reportées et peuvent changer d’un jour à l’autre. Ce que j’en retiens est que les données et études scientifiques sont pour l’instant trop minces pour permettre une décision fondée. Ce qui m’a motivé ce sont deux autres aspects. D’une part, la composition des signataires, en grande majorité titulaires d’un titre de docteur voir plus : Prof.Dr. ou Dr-Ing., donc des chercheurs, professeurs d’université. D’autre part, le texte pose de manière, me semble-t-il, inédite la question générationnelle. Ils forment une catégorie sociale et générationnelle, celle des 25-50 ans diplômés.
La recommandation des scientifiques, à dominante masculine et d’un certain âge, de la Leopoldina, l’Académie des sciences allemande, de maintenir fermées les kitas (structures d’accueil journalier de la petite enfance) jusqu’à l’été, a été la goutte qui a fait déborder le vase.
La catégorie sociale et générationnelle des signataires se pose en opposition avec la précédente. Sur le plan social, elle vit moins bien et a appris depuis la crise financière de 2008 qu’elle n’est pas épargnée quand il s’agit de payer la facture du quoi qu’il en coûte. Elle considère en outre que les décisions actuelles sont à courte vue et ne prennent pas en compte la question des générations futures. Parmi les signataires se trouve un grand nombre de femmes dans une phase sensible de leur carrière universitaire et qui se sentent à nouveau rétrogradées au statut ancien de femme au foyer.
Il y a sans doute des points à discuter. Si la question de la gestion et d’une sortie de crise sanitaire dans l’optique d’un développement durable est évoquée, elle aurait sans doute méritée d’être un peu développée et mise en relation avec les préoccupations de la génération Thunberg. L’une des initiatrices de la lettre signale en particulier, pour le déplorer, la recrudescence de la plastification dans la consommation. Sur le plan économique, les signataires en restent un peu à un schéma classique, social démocrate, de redistribution.
Exceptionnellement, je mets le texte allemand, avec la liste des 500 premiers signataires, en pdf . Les mise à jours signalées et les caractères gras sont dans le texte original.
Lettre ouverte aux gouvernements fédéral et des Länder
Mesdames, messieurs,
La crise du Corona et en particulier les recommandations de nombreux expert.e.s scientifiques qui influence de manière significative la prise de décision politique, nous ont incités à rédiger cette lettre. La lettre est donc adressée à tous celles et ceux qui décident les politiques actuelles et futures, et donc engagent l’avenir de notre société !
Qui sommes-nous? – Nous sommes un groupe de scientifiques issus de différents domaines scientifiques, avec et sans enfants, dont l’âge se situe entre 25 et 50 ans. Nous formons donc une partie du grand groupe de population qui sont le moteur scientifique, social et économique de la société, élèvent la génération future et finance les retraites de la génération plus âgée.
Que voulons-nous ? – Participer à la construction d’une voie démocratique pour sortir de la crise sanitaire actuelle et équilibrer la discussion en y intégrant la perspective de la génération entre 25 et 50 ans ainsi que celle de la durabilité
De nombreux avis et évaluations scientifiques importantes sont actuellement disponibles. La plupart d’entre eux ont été conçus et mis en œuvre par des personnes de la génération plus âgée. Cependant, le groupe d’âge que nous représentons a un tout autre point de vue économique et social entre plans de carrière, situation familiale et perspective d’avenir. Elle doit faire face à des défis sociaux et personnels différents de ceux de la génération d’avant. Parmi ceux-ci, les changements démographiques, y compris les dispositions pour les retraites et la division sociale croissante entre riches et pauvres, l’égalité des droits et l’égalité des chances, la perte de biodiversité et changement climatique, et bien plus encore. S’il y a une génération, sur les épaules de laquelle reposeront les conséquences à long terme de la crise actuelle, alors c’est cette génération.
Les commissions d’expert.e.s ne représentent qu’une petite partie de la diversité des perspectives de notre société et de ses scientifiques. C’est ainsi par exemple que le groupe de travail de l’ Académie nationale des Sciences Leopoldina se compose de 24 scientifiques hommes et de seulement deux femmes avec une moyenne d‘âge de 63 ans ( le plus jeune membre est âgé de 50 ans).
Qu’offrons-nous ? Nous offrons nos savoirs, notre temps et nos motivations pour agir positivement sur l‘avenir de notre société. Ensemble avec les autres générations, nous pouvons endosser une fonction délibérative pour les preneur.euse.s de décisions politiques. Nous pouvons ainsi contribuer à ce que les décisions à prendre dans le présent et le futur le soient collectivement. Et qu’elles soient avant tout fondées scientifiquement, examinées de multiples façons à fond, largement discutées et prises au profit de l’ensemble de la société présente ainsi que de celle à venir.
Quels sont les thèmes très actuels que nous voulons discuter
1) Le soin aux enfants
Les mesures actuelles de restrictions de sortie et de contacts touchent particulièrement les parents avec une dureté maximale. Le soin à porter aux enfants de moins de cinq ans est de fait une tâche à temps plein. Dans le cas où les enfants sont plus âgés, elles restreignent encore fortement les capacités de travail même quand le job peut être réalisé entièrement en télé-travail. Cela signifie que pendant la durée du « confinement », un adulte par famille ne peut faire son travail que de manière temporaire. Cela touche la tranche d’âge des 25-45 ans dans une phase particulièrement sensible tant financièrement que pour le déroulement des carrières. La plupart des jeunes familles ont besoin de plus que d’un salaire et sont réduites dans la situation actuelle à un seul revenu le plus souvent encore diminué. Pour les personnes qui élèvent seules leurs enfants, la situation est encore plus précaire. Les conséquences pour le développement des carrières en particulier pour les femmes s’annoncent catastrophiques [mise à jour du 23.04.2020 : en particulier pour les femmes scientifiques, les premières indications signales que le nombre de leurs publications est en baisse]. Selon de récentes collectes de données, les femmes avant tout sont, dans la période d’isolement, ramenées à leur rôle traditionnel et font passer les tâches domestiques devant leurs carrières.
Du point de vue des enfants aussi, les mesures d’isolement social sur plusieurs mois sont hautement problématiques et pèsent psychiquement lourdement. La totale interdiction de contacts avec les enfants du même âge sur un temps long conduit à la perte brutale et inattendue d’importants liens. Plus particulièrement les enfants en âge d’aller en crèche ou jardins d’enfants [en Allemagne, l’équivalent de nos maternelles de 3 à 6 ans], sont à peine en mesure de comprendre cette situation qui les insécurise. Du point de vue de la psychologie du développement, s’ajoutent d’autres inquiétudes : les faibles possibilités d’apprentissages sociaux dues à l’isolement. […] Dans le cas de situations familiales non idéales, l’isolement prolongé peut même conduire à des conséquences graves pour le bien-être physique et psychiques des enfants concernés.
Nous réclamons en conséquence d’accorder plus de priorité à la réouverture en petits groupes des Kitas [ Kindertagesstätte = Structures d’accueil journalier pour la petite enfance NdT] et des Jardin d’enfants. Un premier pas pour préparer la réouverture et en évaluer les conséquences pourrait-être la levée de l’interdiction constante de contacts pour les groupes de plus de 6 enfants. Ni les enfants, ni leurs parents ne comptent dans la plupart des cas parmi les groupes à risque. Les enfants selon de récentes études ne contribuent que marginalement à la propagation du virus. [mise à jour du 22.04.2020 : d’autres études ne révèlent pas de différence. Le très mince nombre d’études devrait donc conduite à une recherche intensifiée sur le rôle des enfants dans la propagation et aussi sur l’efficacité de mesures globales d’isolement des enfants]. Si les chiffres d’infection et le nombre de cas sévères incluant les décès devaient ne pas se développer négativement et anormalement, l’activité des Kitas pourrait reprendre prudemment pour tous. Il y aurait là aussi des possibilités de développer des modèles d’accueils partiels dans les écoles et les Kitas avec de petits groupes, des horaires réduits comme par exemple cela se fait à Hambourg [qui envisage d’ouvrir les structures aux enfants de familles monoparentales. NdT] ; plus de personnel dans les Kitas pour de meilleurs rapports personnel / nombre d’enfants ; partage de la charge de travail et compensations pour le temps de travail perdu pour s’occuper des enfants ; et continuer la distance avec les groupes à risques, etc.
2. L’économie
La situation économique des 25-45 ans s’est massivement modifiée ces 25 dernières années. Notre génération a beaucoup moins de biens et moins de ressources financières. Elle est dans une situation bien plus précaire que la même cohorte d’âge d’il y a 20, 30, 40 ou 50 ans. Si l’on divise la production économique allemande en revenus du travail et en revenus du capital, il devient clair que la crise actuelle – comme la plupart des crises – affecte particulièrement les personnes dépendantes d’un revenu du travail direct. Ce revenu du travail a été soit réduit dans bien des cas ou a été aboli par la nécessité forcée de s’occuper des enfants en raison des mesures de protections contre l’épidémie. En revanche, les revenus du capital – les pertes en bourse mises à part – ont à peine été affectés.
Les restrictions demandées aux citoyen.ne.s sont extrêmement inégalement réparties en ce moment. Cette inégalité est extrêmement préjudiciable à la solidarité sur laquelle nous comptons pour faire face à la crise.
Nous appelons donc à des façons mieux réfléchies d’être dans la crise et de s’organiser pour en sortir. Les charges mais aussi les bénéfices de la crise devraient être répartis équitablement et un déséquilibre encore plus important de revenus (comme cela s’est produit après la crise financière de 2008) doit être évité. Il serait possible de dégraisser et de redistribuer les bénéfices de la crise. Les aides d’État devraient également être soumises à conditions (par exemple, pas de dividendes ou paiements de bonus, investissements dans des stratégies durables) et être remboursées dès que le profit est à nouveau généré. La situation peut et doit aussi être utilisée pour ajuster notre modèle économique de manière prospective. Il y a sur ce sujet d’autres appels et suggestions.
Conclusion – Notre société doit pouvoir évaluer et distribuer équitablement les charges et les conséquences sociales et économiques de la crise. Dans les recommandations d’experts, nous ne voyons pas, jusqu’à présent, cela suffisamment pris en compte. Nous appelons donc les experts des recommandations précédentes et les politiciens à ouvrir de futures recommandations à la discussion avec les représentants de la jeune génération et à intégrer notre perspective dans le processus de prise de décision démocratique.
Publié le 24 avril 2020
(Trad Bernard Umbrecht)