Otto Dix à Colmar dans la proximité et la distance avec Matthias Grünewald

Rencontre littéraire et picturale autour de la relation de deux peintres de l’épouvante, l’auteur du Retable d’Issenheim, Mathias Grünewald, au 16 eme siècle, et Otto Dix, le peintre des guerres du 20ème siècle. D’abord avec un texte de la poétesse coréenne Kza Han qui, écrit en 2001, semble anticiper une visite de l’exposition qui se tient actuellement et que je suis allé voir au Musée Unterlinden de Colmar et dont on trouvera ensuite un compte rendu partial. Je remercie Kza Han pour m’avoir transmis son texte et plus encore pour m’avoir autorisé à le publier.
Otto Dix : "Ecce Homo II avec autoportrait derrière les barbelés", 1948

Otto Dix : « Ecce Homo II avec autoportrait derrière les barbelés », 1948

De hautes erres

Nuit close, le mal du pays se délivre du joug. Le regard perdu dans l’infini des cieux où la fleur bleue à peine éclose disparaît aussitôt, Novalis se murmure : « Où allons-nous ? Toujours à la maison. »
Dans le chaudron de Stalingrad semblable au cerveau en calotte glaciaire les soldats allemands célèbrent la Noël. Seules ces psalmodies s’emparent du champ de bataille illuminé de blanc : « Nous avons perdu notre pays natal à Stalingrad… », tel est le thrène d’Alexander Kluge. Sans écho, l’irrépressible nostalgie cherche en vain le chemin de retour. « Stalingrad, no man’s land ou le rire insensé du courage ! » Asger Jorn dissout en vain toutes les couleurs de l’antique peinture d’histoire dans le blanc de l’Ouest, blanc mat de la mort, sans retour au blanc de l’Est qui monte de la matité à la brillance. Stalingrad vit le huis clos à perte de vue, à force de rire aux éclats, crevassé de rouge et de noir, criblé de blanc. Si le noir imprime la volonté de vivre, le blanc exprime la volonté de mourir.
Vaguant à travers la Vendée dévastée par la Révolution – retour d’un astre au point d’où il est parti – Hölderlin s’éprouve au feu céleste, à la violence de l’élément, à la virtuosité guerrière. « Frappé par Apollon », une fois de retour au pays natal, il médite sur le « nationel » devant sa fenêtre éclairée de lumière philosophique :
Ihr Blüthen von Deutschland, o mein Herz wird
Untrügbarer Krystall, an dem
Das Licht sich prüfet, wenn           Deutschland und gehet
Beim Hochzeitreigen und Wanderstrauss.
Vous floraisons d’Allemagne, ô mon cœur devient
Infaillible cristal auquel
La lumière s’éprouve, si         Allemagne et s’en va
Dans la ronde nuptiale et le bouquet d’errance.
Derechef tournant le dos à Nürtingen où « tous les lieux sacrés de la terre sont réunis autour d’un lieu », il s’achemine vers l’olivier de Provence, arbre de lumière.
« Die Philosophie ist eigentlich Heimweh – Trieb überall zu Hause zu seyn. » / « La philosophie est proprement mal du pays – pulsion d’être partout à la maison ».
Cette contemplation nocturne, Novalis la recueille dans Le Brouillon Général qu’il considère comme sa bible. Quelque part des lézards enlacés sous la pierraille sont entrés en sommeil d’hiver avant de s’éveiller au printemps.
Chargé d’exécuter les panneaux d’un grand retable loin de Würzburg, sa ville natale, Grünewald parvient au couvent d’Issenheim en Alsace. Dans son atelier, corps à corps, il combat avec le corps du Christ semblable au corps des paysans frappés de l’ergot dont le ventre ne cesse d’enfler, les bras et les jambes se noircissent de tubercules éclatés. Pour les uns, Mathias Gothardt-Neithardt, pour les autres Mathis Grün ou Matthias Grünewald, obombré de sa sombre forêt, il appose sa signature ; toujours il enlace M et G, parfois surmontés de N, entre deux points, à équidistance, comme s’il voulait former une croix. Pour éviter tout contact avec les malades couverts de plaies sans les priver pourtant de la faveur du sacrement, on les plaçait au fond de la nef séparée par le grillage, puis par la barrière. S’y frottant le corps putréfié, ils s’abandonnèrent au corps stigmatisé du Christ en croix dans l’incommensurable vide. Le retable, est-ce l’étable où ils renaîtront après leur mort ?
Une fois de retour dans son pays natal, soupçonné d’être partisan de la guerre des paysans, il abandonne la cour d’Aschaffenburg. Mélancolique, solitaire, contemplatif, Mathis Grün erre çà et là, vivant de la vente d’onguents préparés selon une recette du couvent d’Issenheim. Parvenu à Halle où il veut construire une fontaine, il meurt de la peste avant d’être enfoui dans une fosse commune envahie d’herbes folles, hors les murs de la ville. Parmi les biens qu’il laisse ici bas en signe de passage figurent les habits de cour rouge carmin, costumes gris-violet ou rouge-violet, pantalon jaune d’or, chemises brodées d’or, anneaux et joyaux, un fichu de damas, pinceaux, une profusion de couleurs, terres et pigments alchimiques… Un volume avec vingt-sept sermons de Martin Luther, un panneau de retable : crucifixion avec Saint-Jean et la Vierge Marie.
Le retable d’Issenheim de Grünewald quitte pour toujours la chapelle votive gardée par des anges musiciens pour le couvent d’Unterlinden, pour l’Alte Pinakothek. En trophée de guerre, on l’exhibe en 1918 devant une foule avide de souffrance, d’angoisse, de consolation, avant qu’il ne retourne à Colmar au bout de deux ans de séjour captif à Munich. « La guerre est nouveau commencement », sous ce mot d’ordre, Otto Dix s’engagea pour le front en 1915, emportant avec lui la Bible et le Gai savoir de Nietzsche. Lui qui aspirait corps et âme au retable d’Issenheim, il parvient en 1945 au camp de Logelbach près de Colmar, comme attiré par un irrésistible champ d’attraction. Menant chaque jour la vie de prisonnier de guerre, il peint « La Madone aux barbelés » pour la chapelle du camp, dans un garage, dans un atelier ? Au sortir de la deuxième guerre mondiale, une fois de retour dans son pays natal, il s’attelle à « Ecce Homo » en écho à Ecce Homo de Nietzsche :
— sie kreuzigen den, der neue Werte auf neue Tafeln schreibt, sie opfern sich die Zukunft, sie kreuzigen alle Menschen-Zukunft !
— ils crucifient celui qui inscrit de nouvelles valeurs sur de nouvelles tables, ils se sacrifient l’avenir, ils crucifient tout avenir d’humains !
Voici « Ecce Homo II » : dans un rets de barbelés deux hommes sont pris. Mis à nu, troué de balles, l’un est agenouillé, la tête de l’autre émerge de nulle part, sans ciel ni terre. Sous une lumière violemment contrastée, leurs mains s’effleurent.
« Être à la maison, c’est en être réchappé » — tu retournes à Nantes au bord de la Loire, laissant en arrière Logelbach, rivière de ton enfance, tandis que je traverse en autobus la zone aéroportuaire de Roissy, ce no man’s land qui annule le natal et l’étranger. Sur la colline de mon enfance, nulle mélopée funéraire ne se répercute d’écho en écho, nulle fleur de pêcher ne s’éparpille au vent printanier. Dans la prunelle de nos yeux se reflètent les ombres du puits, de la chaumière, de la rivière, du chemin de terre, des vergers disparus. Cependant que les jeunes pousses d’acacia transpercent la montagne des ancêtres, hérissant d’épines l’accès, mon oncle dit sans détour : « Tout ça, c’est une montagne d’argent. »
« Le rêve est une seconde vie » — par une porte entrebâillée, je regarde ma mère et ma sœur desceller les tommettes de notre mansarde à la lueur d’une lampe à huile de ricin, y enfouir un baluchon détrempé d’antique lœss avant de repartir sans mot dire. Là où les restes de mon père sont ensevelis est mon pays natal.
Kza Han
( R.A.L. n° 75, 3e trimestre 2001)
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Cours de vie
KZA HAN est née en 1942 à Jungup, haut lieu des révoltes paysannes, dans le sud-ouest de la Corée ; elle a grandi à Bong San Dong, lieu de séjour de l’Oiseau Jaune au centre de la Corée, berceau du confucianisme. Licence de français à l’Université des Langues Étrangères de Corée (1964). Boursière du gouvernement français (1964-1968), elle prépare le professorat à l’IPFE, dans une aile de cette Sorbonne dont le fronton porte « Liberté, égalité, fraternité ». À la suite de Maïakowski, Lautréamont, Artaud, Jorn,… elle s’initie à la dérive, au dépassement de l’art et de l’économie politique (1965-1967). Maîtrise de Lettres Modernes sur Samuel Beckett (Nantes, 1974). Apprentissage de l’allemand en compagnie de F. Hölderlin, J. Roth, F. Nietzsche, A. Kluge… (1974-2007), tous ceux qui se risquent pour la perception, l’invention, la destination.
En 2007 paraissent en français, allemand, coréen Six comètes / Sechs Kometen consacrés à Alexander Kluge (revue Maske und Kothurn, Vienne). Douze corps célestes, ensemble pictural et poétique (français, allemand, coréen) consacré à Alexander Kluge, fut conçu par le peintre et plasticien 3D Ekkehart Rautenstrauch et la poète et traductrice entre l’automne 2009 et l’automne 2011. Cet ensemble a été présenté en 2012 à la Cité des Congrès de Nantes (Printemps des poètes, Occident / Orient), réalisé en janvier 2013 par la revue en ligne TK-21 (n° 18). Kza Han participe régulièrement à TK-21, cf. notamment : Ainsi s’en revient l’écho (ensemble poétique et iconique consacré à la Corée), Amers entre ciel et terre (n° 42) et Le 11, c’est le nombre du Tao (consacrés à l’île d’Yeu)…
Otto Dix est encore très peu connu en France. Sa reconnaissance a été tardive. Il y a peu de ses œuvres dans les musées nationaux. Je garde le souvenir de l’exposition Allemagne, les années noires en 2007-2008, au Musée Maillol, qui présentait plus d’ une centaine de dessins, aquarelles, tableaux des années 1913 à 1930, tous plus saisissants les uns que les autres. Dix y était en compagnie de Max Beckmann, Georges Grosz, Ludwig Meidner, images de la Grande boucherie de 14-18 et de la vie quotidienne sous la République de Weimar pendant que se préparait la tuerie de masse suivante. J’avais surtout en tête donc le journal de guerre – la première – d’Otto Dix. Je n’avais pas pris conscience qu’il avait aussi participé directement à la seconde.
L’exposition Otto Dix au Musée Unterlinden à Colmar ne fait pas seulement événement du point de vue d’une connaissance plus complète mais encore non exhaustive de l’œuvre du peintre, il s’y ajoute qu’il y est dans la proximité avec Mathias Grünewald et son célèbre Retable d’Issenheim, un polyptyque d’une puissance incomparable. Il ne s’agit pas seulement d’une proximité entre les salles du musée mais d’une proximité dans l’œuvre. Celle-ci a une longue histoire et n’est pas seulement formelle.
A gauche, Otto Dix,"Portrait d'un prisonnier de guerre"(1945) ; à droite un détail du Retable d'Issenheim

A gauche, Otto Dix, »Portrait d’un prisonnier de guerre »(1945) ; à droite un détail du Retable d’Issenheim

Lorsque Otto Dix peint ce Portrait d’un prisonnier de guerre (Otto Luick) en 1945, après avoir fini de fabriquer des portraits du Général De Gaulle, on sait avec précision qu’il a vu le Retable d’Issenheim à Colmar. Il y était lui-même prisonnier de guerre – de l’armée française – (et ce jusqu’en février 1946) dans des conditions éprouvantes, car «beaucoup d’entre eux vont mourir de faim, de froid et de mauvais traitements ». Les barbelés prennent la place de la couronne d’épines autour d’une même souffrance. Dix qui avait été enrôlé dans le Volkssturm en mars 1945 puis fait prisonnier en avril lors de l’avancée des troupes françaises au-delà du Rhin, vit l’expérience du camp d’internement. La couleur de l’uniforme des garde-chiourmes et leur nationalité, en l’occurrence, ici, française n’y change rien : derrière ces barbelés, on faisait fouetter jusqu’au sang des prisonniers par des prisonniers pour un morceau de pain volé.
Dix écrira à sa femme Martha en septembre 1945 :
« J’ai vu deux fois le Retable d’Issenheim, une œuvre impressionnante, d’une témérité et d’une liberté inouïes, au-delà de toute ‘composition, de toute construction, et inexplicablement mystérieuse dans les relations qu’elle entretient avec ses différents éléments ».
Ils auraient pourtant pu se « rater » une nouvelle fois. Le Retable avait été mis à l’abri dans le Périgord d’où les nazis l’ont rapatrié à Colmar après l’armistice de 1940, puis il fut protégé des bombardements alliés au Château du Haut-Koenigsbourg avant de retrouver le musée Unterlinden, où il était présenté depuis 1853. Il y fut à nouveau fut exposé à partir du 8 juillet 1945.
Otto Dix, né en 1891, l’avait-il vu avant ? On ne le sait. Qu’il en ait entendu parlé est quasi certain tant cet œuvre était devenue à partit de 1919 une « icône du patrimoine allemand ».
En 1916, la société Martin Schongauer, gestionnaire et fondatrice du Musée Unterlinden refuse d’envoyer le Retable à Berlin pour une exposition consacrée à l’art allemand. En février 1917, le polyptyque est expédié à Munich officiellement pour restauration. Il sera exposé, comme l’écrit ci-dessus Kza Han, «  en trophée de guerre » – c’était du moins l’intention des organisateurs- dans l’Alte Pinakothek de Munich. Mais entre temps, le Christ de Grünewald était devenu « prolétaire », la révolution de novembre 1918 était passée par là. Rien n’indique que Otto Dix ait vu le Retable à Munich. L’œuvre sera de retour à Colmar en septembre 1919. Le peintre avait été démobilisé en décembre 1918. Car la guerre, il avait voulu la voir et il l’avait vue d’on ne peut plus près. Il en a rendu compte avec un réalisme terrible comme d’une crucifixion des peuples. Avec ce même réalisme qu’il admirait chez Grünewald chez qui le Christ n’a rien d’un « danseur de ballet, beau et net, merveilleusement bien lavé » avec un turban d’épines tout beau tout net, il a la couronne défaite.
En 1918, paraissait en allemand les Trois Eglises et trois primitifs de Joris-Karl Huysmans dans lequel l’écrivain et critique d’art français écrit dans le texte consacré au Retable  :
« Avec ces buccins de couleurs et ces cris tragiques, avec ces violences d’apothéoses et ses frénésies de charniers, il vous accapare et il vous subjugue ; en comparaison de ces clameurs et de ces outrances, tout le reste paraît aphone et fade »
Cela pourrait s’appliquer à Otto Dix également.
La première partie de l’exposition concerne la réception du Retable d’Issenheim en Allemagne. Elle commence avant l’exposition de Münich et même avant la Première guerre mondiale. On y trouve notamment une crucifixion de Max Ernst qui date 1913, en fait une démultiplication de croix dans un ciel très obscurci, très sombre.
« Grünewald apparut dans l’art allemand comme le Christ de sa résurrection de Colmar » (Wilhelm Michel)
Il y devient comme « le saint protecteur » de la renaissance de l’art allemand dans la catastrophe. Cette renaissance vaut en son temps pour l’ingénieur hydraulique Mathias Grünewald lui même. Le Retable a été peint entre 1512 et 1516, période de guerres  et de folies, de profonds bouleversements, à l’approche de la Guerre des paysans. C’est aussi ce quelque chose qui semble unir les deux peintres par de là leur filiation formelle :
« Tout comme Grünewald avait réagit à la crise du début du 16ème siècle, Dix répond à la grande rupture culturelle de l’histoire allemande avec la sensibilité d’un sismographe, en imaginant des représentations nouvelles tant par le style que par la technique et le thème traité »
(Christoph Bauer : Otto Dix peint le Christ, mais lequel ? Catalogue de l’exposition page 75)
Les thèmes bibliques « sont des symboles de moi-même et de l’humanité » disait Otto Dix. Si pour Grünewald pointait la possibilité d’un renouveau du christianisme par la Réforme à venir, ne peut on imaginer que pour Otto Dix, lecteur de Nietzsche dès 1911, à l’âge de 20 ans, Dieu ait été mort ?
La découverte la plus étonnante pour moi est peut-être, dans cette optique, cette image mécréante de l’annonciation :
Otto Dix : "Annonciation (Urte)" 1950

Otto Dix : « Annonciation (Urte) » 1950

La nouvelle que l’ange Gabriel annonce à cette très jeune fille, presque une enfant, ce qui correspond à une vraie lecture du récit biblique dans lequel elle a douze ans, la laisse désemparée. Elle est craintive et semble dire à l’ange : je ne comprends rien à ce que tu m’annonces là, ce n’est pas une bonne nouvelle du tout. Paradoxalement, cette image de la distance avec Grünewald est celle qui sert pour l’affiche de l’exposition. Cette dernière gagnerait peut-être à exprimer mieux une pédagogie des différences comme elle le fait des ressemblances.

L’invisible tranchée

Un tableau devenu invisible, Tranchée (1923) fit de Otto Dix, par delà le scandale qu’il provoqua dans une Allemagne qui déjà se préparait à la prochaine guerre,  l’équivalent d’un nouveau Grünewald. Ils sont unis dans l’épouvante.
Otto Dix : "Tranchée" 1923

Otto Dix : « Tranchée » 1923

Cela se confirmera à l’évidence avec le triptyque La guerre qui en précise aussi les différences :
Otto Dix : Le triptyque de "La Guerre" 1932

Otto Dix : Le triptyque de « La Guerre » 1932

Contrairement à ce qu’il pourrait apparaître, dans les tableaux de Dix il n’y a pas d’abord Mathias Grünewald mais le vécu de Dix qui cherche à s’exprimer. Avec le triptyque ci-dessus, il réagit à l’oubli qui commence à s’installer en Allemagne. Je ne crois guère à l’idée cyclique de l’éternel recommencement. Quand bien même le jour recommence, nous ne sommes pas le lendemain ce que nous étions la veille. Et surtout, le jour ne se relève pas pour tout le monde comme on peut d’ailleurs le constater. Et comme le montre aussi le tableau Flandres peint en hommage à Henri Barbusse :
Otto Dix : " Flandres"

Otto Dix :  » Flandres »

Cette peinture fait référence à un passage du livre Le Feu
« A la place où nous nous sommes laissés tomber, nous attendons le jour. Il vient, peu à peu, glacé et sombre, sinistre, et se diffuse sur l’étendue livide.
La pluie a cessé de couler. Il n’y en a plus au ciel. La plaine plombée, avec ses miroirs d’eau ternis, a l’air de sortir non seulement de la nuit mais de la mer.
A demi assoupis, à demi dormants, ouvrant parfois les yeux pour les refermer, paralysés, rompus et froids, nous assistons à l’incroyable recommencement de la lumière ».
(Henri Barbusse : Le Feu (Journal d’une escouade) 1916. chap XXIV L’Aube)
Le « recommencement de la lumière » n’est pas une résurrection.
Il fallait tout de même oser peindre un tel tableau en 1934-36 en Allemagne. Dire à partir de là que Otto Dix est apolitique et non engagé comme cela est dit dans le catalogue ne veut vraiment et strictement rien dire. Il sera très vite après cela mis à l’index des dégénérés par les nazis
Le troisième étonnement enfin pour clore le partial compte-rendu de notre visite, en espérant vous avoir incité à effectuer la vôtre, porte sur l’extension  du domaine de la crucifixion à Friedrich Nietzsche :
Otto Dix : "Le crucifié (Nietzsche)" 1969

Otto Dix : « Le crucifié (Nietzsche) » 1969

« J’ai lu Nietzsche dès 1911 et me suis confronté en profondeur à ses points de vue. C’est pourquoi j’ai été en colère quand les nazis l’ont instrumentalisé, quand ils l’ont, avec leur théorie totalitaire du pouvoir, compris de travers, …n’ont pas voulu le comprendre » (Otto Dix)
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Abi Warburg et le serpent dans les archives de la mémoire

Visite à l’exposition Abi Warburg / Atlas Mnemosyne au ZKM de Karlsruhe en suivant la piste du serpent jusqu’à son rapport au travail vu par Bernard Stiegler via Nietzsche.

serpent

Le dessin de cette gravure, conservé au British Museum, est attribué à Andrea Mantegna, un graveur italien du 15ème siècle. Le thème, interprété d’abord comme Hercule et l’hydre, d’après l’inscription DIVO HERCVLI INVIC/TO (« divin et invincible Hercule »), a été ensuite identifié comme un faune attaquant un serpent. En allemand, on dit que le faune étrangle le serpent. Quoi qu’il en soit, cela se pose en termes de lutte. De combat. Contre la folie, comme le suggère le texte de Abi Warburg qui est associé à l’image et  traduit sur le post-it. Ce qui est étonnant dans l’image, c’est que le bras autour duquel s’enroule le serpent n’est pas loin de former le bâton d’Esculape – en grec Asclépios -, le dieu de la médecine. Mais gardons cela pour la fin. La figure a des oreilles de faune et elle porte une cape, non pas une peau de lion. L’inscription serait non une référence à Héraclès mais une dédicace à Hercule 1er d’Este, duc de Ferrare de 1471 à 1505. C’est ce que nous apprend l’inventaire des premières gravures italiennes de Gisèle Lambert publié sous l’égide de la BNF.
Le double page reproduite ci-dessus ouvre le livret de présentation de l’exposition ABI WARBURG MNEMOSYNE BILDERATLAS que je suis allé voir au ZKM de Karlsruhe. Elle porte en sous-titre : Reconstitution – Commentaire – Actualisation. Elle place ainsi d’emblée l’exposition sous le signe du serpent même si elle ne suit pas particulièrement ce fil mais permet de le faire. C’est ce que j’entreprends ici sans le sytématiser, il faudrait un temps fou à lire tous les fascicules explicatifs. Ne resterait que l’acquisition mais au prix où ils sont… 100 euros. Ils ne sont d’ailleurs imprimés que sur commande. Se cultiver a un coût !
Pour marquer le 150e anniversaire de la naissance  d’Aby Warburg (1866-1929), le ZKM, Zentrum für Kunst und Medientechnologie Karlsruhe (Centre d’art et de technologie des médias de Karlsruhe) présente une reconstitution complète de son atlas d’image Mnémosyne au format original.

mnemosyne

De 1924 à 1929, Abi Warburg a consacré toute son énergie à constituer une collection d’images, – un millier – rassemblés en 61 panneaux destinés à former une anthropologie culturelle par l’image, une Kulturwissenschaft (science de la culture). Par image, il faut entendre aussi bien des originaux, des photographies, des illustrations de livres, de journaux jusqu’à des timbres-poste ou des prospectus. Il s’est servi des techniques de reproduction de son époque, notamment l’appareil photographique pour développer un outil de connaissance. Les images, on le devine, ne sont pas rassemblées n’importe comment. Ce n’est pas le bazar. Elles sont soigneusement indexées et concentrées en constellations complexes pour constituer un « réservoir de mémoire ». Il utilise l’expression Gedächtniskonserve, une conserve de mémoire.
L’atlas composé par Warburg, resté inachevé, porte le nom de Mnémosyne, déesse grecque de la mémoire. Ce nom est associé à celui d’Atlas, considéré comme l’ancêtre des astronomes et géographes. Conjointement, le terme « atlas » est l’une des formes illustratives de la connaissance, que ce soit la collection de cartes géographiques pour constituer un ouvrage cartographique achevé ou une constellation d’images qui relie de manière systématique et critique des indications et des territoires totalement différents. J’emprunte cela au dossier de presse de l’exposition.

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L’organisation des cheminements à l’intérieur des images n’est pas arbitraire. Il est même assez complexe à l’exemple de ces voies d’échanges culturels entre le sud et le nord, l’est et l’ouest représentées sur cette carte. Sur ces routes circulent des porteurs (véhicules) d’images. L’exposition nous les faits suivre. Sur un socle de représentations cosmologiques qui traversent les siècles, s’étagent celles de l’Empreinte antique originelle, puis celles du Retour de l’antiquité en Italie, puis le Nord et Florence/ Botticelli, viennent ensuite les « étages » Antiquité en Italie et Florence/Ghirlandaio, puis Mantegna Manet Dürer, Fêtes, enfin Baroque, Epoque Rembrandt, Epoque contemporaine.
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Un millier d’images sur 63 panneaux de 170×140

Warburg avait fait photographier l’atlas et il a pu être publié dans un « format réduit » il y a une vingtaine d’années. Mais il resta largement inexploité parce que l’activation de la mémoire repose sur une condition incontournable : la visibilité de tous les détails. Seule la reconstitution au format original de 170 x 140 cm permet d’étudier les images  en montrant les différentes constellations de chaque planche. Cette reconstitution a été réalisée sur la base des données de Daedalus (Vienne) par le groupe de recherche MNEMOSYNE au 8. Salon à Hambourg (Roberto Ohrt, Christian Rothmaler, Philipp Schwalb, Axel Heil entre autres). Ce groupe a commencé en 2011 à recréer planche après planche au format original et à étudier une à une en détail les 63 planches. En 2016, il a pu proposer un commentaire complet de l’atlas, qui décode pour la première fois chacune des planches.
Outre la reconstitution de ces 63 planches de l’atlas au format original, l’exposition du ZKM présente, pour la première fois depuis 1929, deux planches (la planche 32 sur le thème du « carnaval » et la planche 48 sur la « Fortune ») avec les images utilisées à l’époque par Warburg. Ces « objets originaux » ont été découverts dans la « collection photographique » de l’Institut Warburg à Londres ( en 1933, la bibliothèque, la photothèque et les archives ont été transportées à Londres où elles se trouvent toujours). Jusqu’à présent, les chercheurs avaient supposé que les illustrations originales de l’atlas avaient disparu. (Nouvel emprunt au dossier de presse).
Planche 48 : Fortuna avec les originaux

Planche 48  avec les originaux sur le thème de « Fortuna »

Depuis 2011, le groupe de recherche MNEMOSYNE (Hambourg, Karlsruhe, Saint-Gall) au 8. Salon à Hambourg s’attache à reconstituer l’atlas Mnémosyne. Il a analysé en détail l’atlas par séquences de quatre à six planches, puis les a expliquées dans le cadre de manifestations publiques. En plus de ces événements, 13 numéros de la collection de fascicules Baustelle, dans lesquels figuraient les résultats de cette recherche, ont été publiés. Ils sont disponibles dans l’exposition et il faut s’y reporter. Aucune précision – ni titre ni note d’interprétation – n’est en effet fournie sur les panneaux eux-mêmes.
Avant d’entrer dans l’exposition et de s’arrêter un bon moment au panneau 41a que je prendrai à titre d’exemple mais aussi en raison de sa place centrale autour de la figure de Laocoon, un dernier mot encore sur la démarche d’Abi Warburg dont il est dit qu’il élabora une « iconologie des intervalles » (Ikonologie des Zwischenraums) et sur ces deux concepts de Zwischeraum et de Denkraum.
Georges Didi-Huberman, qui avait déjà présenté en 2010 une exposition consacrée à l’Atlas, à Karlsruhe et Hambourg, qualifie la forme nouvelle inventée par Warburg de montage. Il permet de révéler des correspondances inattendues et qui traversent le temps. Il sera question plus loin de son actualité.
« Le montage – du moins au sens qui nous intéresse ici – n’est pas la création factice d’une continuité temporelle à partir de  » plans  » discontinus agencés en séquences. C’est au contraire, une façon de déplier visuellement les discontinuités du temps à l’œuvre dans toute séquence de l’histoire ».
Georges Didi-Huberman : L’image survivante – Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg Les Editions de Minuit, 2002, p. 474.  Cité par Delphine CHAIX in « De l’atlas Mnemosyne à Lignes de temps / Images – Pratiques – Imagination » page 29

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Zwischenraum, Denkraum. On ne souligne pas assez, me semble-t-il, que l’Atlas est adossé à la bibliothèque qui porte elle aussi le nom de Mnémosyne. Les livres y sont rangés selon  un classement iconoclaste avec la même fonction de créer des correspondances inattendues, des Zwischenräume. Le terme me fait penser à ce que j’ai pu dire à propos du Transitraum, la bibliothèque de Heiner Müller. L’espace de transit de la bibliothèque devient un espace transitionnel, c’est à dire de créativité. Espace imaginaire nécessaire à la création d’ un espace de pensée (Denkraum), pensée qui est recherche d’orientation dans cet espace par une mise à distance entre le sujet et l’objet alors que la magie « est par essence une pratique cosmologique systématique visant à détruire l’espace de pensée ».
Ce qui a été dit du montage caractérise chaque panneau. Ci-dessous le panneau 37 (presque) centré sur le faune au serpent.

panneau-37

L’image du faune étranglant le serpent dont il est question au début de cette chronique se trouve sur le panneau 37 qui traite de l’irruption de l’antiquité en sculpture. On la trouve en compagnie d’autres scènes de violence ou de fureur telles Hercule et l’hydre, Hercule et Antée, les Ménades, scènes d’enlèvement de flagellation, de viol, une collection d’histoires horribles pour adultes. Le commentaire évoque, à propos de la figure du faune, la « torsion ligotante » du serpent «  qui « monte de la terre comme un motif d’Asclépios (Esculape) devenu sauvage » dans une atmosphère flottante évoquant un orage menaçant rempli d’éclairs. Nous approchons du pharmakon.
Le panneau 6 dont j’ai raté la photographie mais que l’on trouve aussi ici en reproduction de l’original, contient une première référence à Laoccon avec, au milieu, la sculpture dite du groupe de Laocoon entourée de deux autres figures de Laocoon, au-dessus, celle issue d’une fresque de Pompéi et, en-dessous, celle extraite d’un manuscrit de Virgile.

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On regarde le Groupe du Laocoon de plus près grâce aux techniques contemporaines permettant de voir les détails. J’observe qu’Abi Warburg utilise une reproduction avec les bras reconstitués.

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L’histoire de Laocoon est un conte cruel. Voici comment Virgile le raconte :
« Ici, un autre prodige, plus grave, et beaucoup plus effrayant se présente aux malheureux et trouble leurs cœurs déconcertés. Laocoon, désigné par le sort comme prêtre de Neptune, immolait selon les rites un énorme taureau sur les autels. Or voici que de Ténédos [L’île où les Grecs s’étaient repliés], sur des flots paisibles, deux serpents aux orbes immenses, – ce récit me fait frémir –, glissent sur la mer et, côte à côte, gagnent le rivage. Poitrines dressées sur les flots, avec leurs crêtes rouge sang, ils dominent les ondes ; leur partie postérieure épouse les vagues et fait onduler en spirales leurs échines démesurées. L’étendue salée écume et résonne ; déjà ils touchaient la terre ferme, leurs yeux brillants étaient injectés de sang et de feu et ils léchaient leurs gueules sifflantes d’une langue tremblante. À cette vue, nous fuyons, livides. Eux, d’une allure assurée, foncent sur Laocoon. D’abord, ce sont les deux corps de ses jeunes fils qu’étreignent les deux serpents, les enlaçant, les mordant et se repaissant de leurs pauvres membres. Laocoon alors, arme en main, se porte à leur secours. Aussitôt, les serpents déjà le saisissent et le serrent dans leurs énormes anneaux. Par deux fois, ils ont entouré sa taille, ont enroulé autour de son cou leurs échines écailleuses, le dominant de la tête, la nuque dressée. Aussitôt de ses mains, le prêtre tente de défaire leurs nœuds, ses bandelettes sont souillées de bave et de noir venin. En même temps il fait monter vers le ciel des cris horrifiés : on dirait le mugissement d’un taureau blessé fuyant l’autel et secouant la hache mal enfoncée dans sa nuque. Mais les deux dragons s’enfuient en glissant vers les temples, sur la hauteur, gagnent la citadelle de la cruelle Tritonienne [Pallas Athéna], et  s’abritent aux pieds de la déesse, sous l’orbe de son bouclier. »
Virgile : Eneide Livre II 200
Laocoon est une figure centrale et nous la retrouvons au panneau 41a que voici et qui lui est entièrement consacré.
panneau-41a
La sculpture elle-même ne s’y trouve pas  (si ce n’est une copie miniature), mais de multiples répliques, au sens sismique du terme depuis une enluminure du 12ème siècle :

41a1

Jusqu’à El Greco et même au-delà

el-greco

Sur des supports variés  :
– Miniature de bronze
miniature-bronze

Copie du Groupe de Laocoon 16ème siècle

– Plat
Mort de Laokoon. Plat de Gubbio, vers 1540

Mort de Laokoon. Plat de Gubbio, vers 1540

– Rondache (bouclier)
Laocoon et ses fils. Rondache de parement. Deconde moitié du 16ème siècle

Laocoon et ses fils. Rondache de parement. Seconde moitié du 16ème siècle

– Fresque
La mort de Laocoon. Fresque de Giulio Romano. vers 1538

La mort de Laocoon. Fresque de Giulio Romano. vers 1538

En tout, 22 photographies sont rassemblées sur le thème du pathos de la douleur et de la mort du prêtre.
Le plus étonnant peut être de ce panneau est la présence de cette reproduction et la mise en relation de Laocoon avec le « patriarche » Adam dans cette fresque de Fillipio Lippi dans l’église Santa Maria Novella de Florence.
Le patriarche Adam. fresque de Filippino Lippi. vers 1494-95

Le patriarche Adam. Fresque de Filippino Lippi.
vers 1494-95

La voici en couleur :

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Adam qui a priori n’est pas un patriarche au sens de la bible regarde un serpent monter le long d’un arbre qui se termine par deux branches alors qu’un autre semble glisser sur l’enfant terrorisé. Le reptile est surmonté d’une tête de femme. Eve ? On notera aussi la présence du bâton. (Source de l’image)
Laocoon symbolise la douleur enchaînée.
Laocoon symbole de la douleur. In Cesare Ripa "Iconologia" (1603)

Laocoon symbole de la douleur. In Cesare Ripa « Iconologia » (1603)

L’histoire culturelle telle qu’elle est esquissée par Abi Warburg est aussi celle de la violence, de la folie  :
« La transformation stylistique vers une conscience de l’ambivalence- Zwiespältigkeit– dans l’interprétation de l’âme est impensable sans l’enseignement grec sur la folie. Ma recherche concerne (depuis de nombreuses années) la folie furieuse (furiose mania) tandis que Saxl-Panofsky [deux historiens d’art ayant collaboré à la bibliothèque Warburg] travaillent sur la géniale mélancolie. » Abi Warburg 1.11.1928
La Zwiespältigkeit (Zwie, zwei = 2 ; spalten = fendre, dédoubler) est dans ce contexte le plus souvent rendu par ambivalence et désigne la présence simultanée de deux sentiments opposés, contradictoires.

Le rituel du serpent

Abi Warburg, né en 1866 à Hambourg, renonce pour ses études aux traditions juives dont il est issu. En 1895-1896, au cours d’un voyage aux Etats Unis, il se rend dans l’Arizona auprès des Indiens Hopis dont il étudie les danses et rituels. Cet épisode refera surface un quart de siècle et une guerre mondiale  plus tard, en 1923, au terme d’un séjour en clinique psychiatrique. Pour attester de sa guérison, il fait une conférence sur le Rituel du serpent chez les Indiens Hopis. Elle est résumée ici :
« C’est au cœur de l’été, en août, quand la culture du maïs est menacée par la sécheresse et dépend des pluies d’orage que les Hopis, lors de « festivités paysannes », pratiquent la danse des serpents. Le serpent, en effet, est comme l’éclair, zigzaguant, il est l’éclair, et manipuler l’animal dangereux est une manière de maîtriser les forces naturelles dont dépend l’existence même de ces Indiens agriculteurs et sédentaires. En obligeant le serpent à participer à la cérémonie, sans le sacrifier, en surmontant la peur qu’il inspire, on influe sur le cours de la nature, dans un étrange, instable et pourtant efficace mélange de magie rituelle et de finalité pratique. Entre la main, et la pensée, entre le geste et l’intellect, il y a place pour le symbole qui permet de surmonter la terreur que suscitent les phénomènes naturels incompréhensibles et les périls de l’immédiat environnement. Les Hopis – c’est-à-dire, dans leur langue, « les Pacifiques » – se placent ainsi à mi-chemin entre les sacrifices sanglants pratiqués par d’autres ethnies nomades, pour la même fin, et la « sérénité » que procurent les religions du salut.
[…]
Le serpent, pour les Hopis, est à la fois un danger et un remède, un démon et messager, un intercesseur… Mais cette ambivalence, comme le montre Warburg dans la seconde partie capitale de sa conférence, se retrouve dans l’image du serpent dans la culture grecque : si un serpent monstrueux étouffe Laocoon et ses fils lors de la guerre de Troie, c’est un serpent salvateur qui s’enroule autour du bâton d’Asclépios, le dieu de la guérison, l’Esculape des Romains. La même ambivalence se retrouve dans la religion chrétienne avec le serpent tentateur et le serpent de Moïse. Il existerait ainsi un « paganisme éternel », indestructible, mais ambivalent, dont les images permettent à l’homme de faire face aux angoisses et aux interrogations qui viennent le hanter… »
Jean Lacoste  Le rituel du serpent : Art et anthropologie d’Aby Warburg 
Le serpent est double, il est à la fois remède et poison c’est à dire pharmacologique comme l’explique Bernard Stiegler en introduction de la partie 6 de son séminaire consacré à transvaluer de Nietzsche. Le christianisme a refoulé le caractère pharmacologique du serpent. Stiegler dit ici ce qu’il doit à la lecture d’Abi Warbourg et nous emmène à partir de là vers la question du travail selon Nietzsche.
Je vous invite à l’écouter – et à voir – cet extrait que j’avais déjà évoqué dans mon commentaire du Rhin de Hölderlin où il est également question de serpents dans une tout autre spatialisation.
Ceux qui veulent aller au-delà retrouveront l’ensemble de la Piste aux étoiles consacrée à transvaluer Nietzsche ici : Bernard Stiegler : Séminaire Pharmakon Transvaluer Nietzsche séance 6
*
**
*
J’invite les anglophones à regarder Aby Warburg: Archive of Memory, une vidéo présente dans l’exposition.
ARCHIVE OF MEMORY is a visual essay inspired by the work of Aby Warburg, particularly his essay « Notes on a Journey to the Pueblo Indians ». Interviews with philosopher Raymond Klibansky (who worked with Warburg in Hamburg in the 1920s) and art historian Margaret Iversen, complement a wide- ranging selection of still and moving images that create a vivid portrait of a legendary art historian who has become a cultural icon.

Aby Warburg: Archive of Memory (26 minutes, 2003) from Eric Breitbart on Vimeo.

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« Et je n’écris pas de textes » (Alexander Kluge)

[…]
Je me dois d’attirer plus encore votre attention sur l’idée que je me fais de moi-même et sur l’endroit où je cherche le lien avec Heinrich von Kleist. Je pense que, lorsque nous écrivons des textes, nous ne sommes pas des Robinsons sur une île déserte. Bien sûr nous travaillons seuls, individuellement, mais c’est justement cela qui permet d’établir un lien avec ceux qui ont travaillé avant nous, c’est la raison pour laquelle j’évoque ici Robert Musil, afin de montrer que, lorsque nous sommes assis devant une feuille avec notre crayon, nous vivons dans. un laboratoire imaginaire avec d’autres personnes qui ont quelque chose de crucial à dire.
Et je n’écris pas de textes, mais j’écris des textes lorsque je peux faire abstraction du fait que je suis moi. Faire l’intermédiaire entre mes sentiments – que j’ai hérités de mes parents et grands-parents – le monde extérieur et les mots qui ont leur propre capacité de résistance est une activité
extrêmement terre-à-terre. Comme dit Kleist: « Car ce n’est pas nous qui savons, mais c’est avant tout un certain état de nous qui sait.» Il dit cela dans son travail «De l’élaboration progressive de pensées dans le discours ». Mais cela n’a justement rien de solitaire, car cela rattache à des auteurs plus anciens. Je ne peux que remarquer qu’ils parlent à travers moi. Ce qui est vrai pour les textes vaut également pour la musique. Les anciens compositeurs parlent à travers les compositeurs actuels.
[…]
Alexander Kluge : La différence
Discours prononcé lors de la remise du prix Kleist à la bibliothèque du Patrimoine culturel prussien de Berlin.
Traduction Anne-Elise Delatte paru dans
Alexander Kluge De la grammaire du temps. L’Harmattan 2003 page 83

 

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Lecture franco-allemande de « 1964 » de Kai Pohl (Extrait)

L’auteur et poète berlinois Kai Pohl et son traducteur français Bernard Umbrecht dans une lecture-performance franco-allemande (extrait), le Jeudi 13 octobre 2016, au Séchoir, dans le cadre de l’exposition Papier 3.0; à l’occasion de la sortie du livre 1964 ou pour être en conformité avec les nécessités du marché, le sujet masculin du pouvoir impose le silence à son âme, paru aux éditions Mediapop.

 

 

Présentation et informations sur le livre : ici

 

 

 

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Alexander Kluge, sourcier des sentiments et conteur de l’invisible

Alexander Kluge a été comme l’a été longtemps Alfred Döblin ostracisé en France où l’on préfère l’écrivain Croix de fer Ernst Jünger. Cela s’est un peu arrangé pour Döblin grâce aux Editions Agone. On souhaiterait cependant des éditions de poche plus accessibles financièrement. La même remarque vaut pour Alexander Kluge pour qui cela s’arrange un peu aussi avec la parution du premier tome (1100 pages) de la somme narrative intitulée Chronique des sentiments. Le tome I contient les Histoires de base. En tout sont prévus au minimum cinq volumes de l’envergure du premier, dans lesquels sera fondue l’œuvre littéraire complète (ou presque) d’Alexander Kluge. La structure a été modifiée par rapport à l’édition allemande. Ainsi la version française promet de devenir la forme ultime que prendra celle-ci. Merci donc aux Editions P.O.L. Et au soutien du Ministère allemand des affaires étrangères. Nous ne savons sans doute pas faire cela par nos propres moyens. On ne peut pas dire que la critique littéraire se soit précipitée sur l’ouvrage. Il y a encore du chemin à faire. Essayons d’y contribuer.
Alexander Kluge : Qu'est-ce qui sous-tend les actes volontaires ? in "Chronique des sentiments" pages 990-991

Alexander Kluge : « Qu’est-ce qui sous-tend les actes volontaires ? » in « Chronique des sentiments » pages 990-991

« La mémoire n’est pas reconstruction du passé, mais exploration de l’invisible »
(Jean-Pierre Vernant : La traversée des frontières. Entre mythe et politique II. Points Essai page 151)
« Nous avons à souffrir non seulement de la part des vivants
mais encore de la part des morts. Le mort saisit le vif. »
(Karl Marx : Préface à la première édition allemande du Capital)
Les deux citations pourraient figurer dans la Chronique des sentiments. Elles en disent toutes deux une dimension, décrivent deux idées au travail dans cette œuvre. Il faudrait cependant peut-être préciser que cette « exploration de l’invisible » dont parle Jean Pierre Vernant est d’abord le propre de la littérature. Alexander Kluge se veut le sourcier et le conteur de cet invisible.
Le contraire de raconter dit Kluge n’est pas seulement se taire :
« Le contraire de raconter est aussi le déluge d’informations qui pratiquement m’oppresse et me tue, qui m’enlève le mot de la bouche. De ce point de vue, le nouement de mon expérience, de mon expérience de vie, avec des histoires, avec la capacité de raconter, est une nourriture ».
Belle définition de la littérature qui pour Kluge consiste à imaginer des histoires puisée dans le réel, qu’il oppose au maelstrom de mots auquel participe une partie de la littérature elle-même, en particulier celle dite « vue à la télé ». Malheureusement ni les libraires en flux tendu, ni les bibliothèques publiques, elles aussi sous la coupe des éditeurs au point de devoir éclipser leurs initiatives devant celles des libraires ne sont, à de rares exceptions près, des îlots de calme dans cette mer déchaînée par l’industrie éditoriale. S’ajoute pour la bibliothèque que je pratique le fait que la gestion bureaucratique atteint des proportions alarmantes, la tendance à perdre en sérendipité et à effacer le passé en rendant les ouvrages un peu vieux inempruntables. Surtout quand cela concerne la langue et culture régionales, effacées des rayons et en voie de disparition. Le fait d’exposer de temps en temps les plus anciens en vitrine n’y change rien. « Pour moi, la bibliothèque d’Alexandrie brûle encore de nos jours » écrit A. Kluge. D’où l’importance de tenir comme lui en quelque sorte le journal de l’actualité du passé. Il le fait vivre contre la dictature du présent et dans le contexte d’une « culture » qui transforme le temple, église réformée, en école de Poudlard, pour y découvrir le plus protestant des sorciers (sic) !
Des histoires ! Mais lesquelles et comment ? Des histoires qui cherchent l’inattendu sans perdre le contact avec les réalités humaines, l’attachement au sol, la Bodenhaftung.
« Je suis fier que la littérature reconquière à chaque fois ce rapport au réel dans le récit. Dans ce cas, on peut attendre beaucoup des hommes. On croit que seul les personnes cultivées lisent Arno Schmidt, ce n’est pas vrai du tout. »
(Intervention de Kluge au Germanistentag à Bayreuth le 25/09/2016. Cité comme la précédente d’après le compte rendu de la radio Bayern2)
Pour un peu il nous rendrait optimiste. En tous cas, il l’est, il a foi dans les capacités des hommes à vouloir rester humain, voire à s’élever vers l’humain.

Récits en constellations.

L’auteur procède par petites touches à l’opposé de la grande fable (a-t-elle encore un sens?) avec un début, une direction et une fin. Ce sont des multitudes d’histoires, des synopsis. Peut-être tient-il de Charles Fourrier l’idée d’attraction gravitationnelle qui relient ces histoires entre elles en constellations. En opposition aux corrélations manipulées par l’industrie numérique. Chaque lectrice, chaque lecteur pourra relier son choix d’histoires et construire qui la Grande Ourse, qui le Chariot, qui …Marx …. Ou faire des rapprochements : La Grèce et Fukushima par exemple. Ou suivre des questions plus générales : la main, le temps, le travail
Dans Chronique des sentiments, Livre 1, j’en ai dénombré près de 400 regroupées en sept constellations : 1. Les coureurs de vie et leurs histoires de vie 2 Histoires de base (qui sert de sous titre au livre I 3. Heidegger en Crimée (ensemble auquel je consacrerai une chronique à part) 4 Description de Bataille / Edification organisationnelle d’un malheur (Quatrième et peut-être dernière version du roman de la Bataille de Stalingrad) 5 Affirmation ensauvagée de soi 6. « Qui tente un mot de réconfort est un traître » dédié au procureur Fritz Bauer que j’ai déjà évoqué  7 Comment se préserver ? Qu’est ce qui sous-tend les actes volontaires ?
Un pavé donc. Que ne doit pas effrayer. L’auteur lui-même nous rassure : « Nul ne lira autant de pages d’un seul coup ». On le garde chez soi pour pouvoir le feuilleter au besoin.
« Une chronique est une chose que l’on peut consulter, qui documente un temps long, dans lequel on peut feuilleter. Cette chronique est à lire ou devrait l’être sous l’angle subjectif, une chronique des événements serait autre chose. Ce que l’on appelle les événements réels ont toujours été accompagnés les soixante dernières années et dans le fond même avant depuis toujours de sentiments très vivants, changeants aussi. Ce qui m’intéresse dans les sentiments est ce qui reste constant, têtu. Qu’est-ce qui est constant et qu’est-ce qui est susceptible de métamorphose, flexible ? Les deux sortes de sentiments existent. Qu’y a -t-il en eux de non dévoilé ?
Je m’intéresse beaucoup aux sentiments qui ne sont pas reconnus comme tels qui sont intégrés dans des institutions et qui n’apparaissent que dans un moment de crise, au cours d’une épreuve dans un cas d’oubli de soi, sans le feu de l’action comme on dit.. Une mère sauve son enfant allongé devant un tracteur, le repousse et meure elle-même. C’est une brève action d’impulsion que l’on arrive pas à réaliser par calcul., c’est cela le sentiment ».
(Alexander Kluge : Verdeckte Ermittlung Merve Verlag. page 43)
Le champ des sentiments est vaste. C’est aussi bien la peau, le toucher, les cinq sens en général qui sont au corps ce que les fenêtres sont à une maison, à la fois ouvertures sur le monde tout en étant dotés d’une mémoire propre. Le sentiment c’est aussi la faille dans la cuirasse ou dans la centrale nucléaire, dans les institutions, le talon d’Achille du robot. Que reste-t-il de sentiment, en bien ou en mal chez l’homme en prise avec la machine industrielle ?
De tout cela Kluge tient le journal à travers le temps.
Il raconte dans A propos du concept socialiste d’héritage (pages 1004-1005 de la Chronique) et aussi au vu de l’ « ancrage profond qu’aurait chez l’homme la notion de musée » une hypothèse de l’astronaute russe Joseph Chlovski qui parut plausible à l’Académie des sciences soviétique :
« l’hypothèse que la population intellectuelle qui existait des millions d’années plutôt ou, éventuellement, une civilisation étrangère disparue ait eu l’incoercible désir d’installer un musée en orbite autour de la planète Mars ».
Je ne peux m’empêcher de penser que ce désir de transmission correspond à celui d’Alexander Kluge.
Certaines histoires semblent sortir directement de la tradition des histoires d’almanach comme celle-ci : Comment par une nuit d’hiver le hasard engendra des générations de descendants avec la double référence à Pouchkine et à Kleist : La scène se passe en 1811, dans une église en attente du mariage, la future mariée est là. Le futur marié pris dans une tempête de neige s’est égaré. S’est égaré aussi un capitaine de cavalerie qui parvient, lui, jusqu’à l’église. Ah, le voilà. La cérémonie peut commencer. Mais ce n’est pas lui, crie-telle avant de s’évanouir et lui de s’enfuir. Elle finit par épouser son pauvre aspirant qui meurt à la guerre. La voilà veuve et héritière d’un riche domaine quand se repointe le capitaine de cavalerie. Seule la peau de la jeune femme l’a reconnu. La peau a/est une mémoire. Le capitaine lui explique qu’il ne peut pas l’épouser car il s’était déjà marié dans une église en pleine tempête…. Happy end. Et ils eurent beaucoup de descendants. Alexander Kluge les a comptés :
« Les deux amoureux réunis par erreur, ont eu depuis, si l’on inclut les émigrants aux USA et ceux qui, en 1917, se sauvèrent à Paris en passant pas Constantinople, 1246 descendants qui continuent de se raconter l’événement fatidique de cette semaine de tempête de 1811. L’une des progénitures de cette souche est aujourd’hui stagiaire dans un golf de Floride, où les tempêtes de neige ne font pas partie du vécu » (pages 234-236)
Persistance sur la longue durée d’une « petite » histoire de sentiment. Cela peut toucher aussi la « grande histoire » Comme le rappel de l’inscription d’une bataille d’encerclement vers 1200 après J.C. (ou la Chanson de Roland) dans les récits sur la bataille d’encerclement de Stalingrad ou quand il écrit :« un soldat revit Parsifal ». Aujourd’hui on évoque Stalingrad à propos d’Alep.
Les récits d’Alexander Kluge permettent d’interroger les discours idéologiques contemporains. La disparition de la géographie est une idée qui lui paraît totalement étrangère. Voici un exemple de discours idéologique très récent :
« La disparition de la géographie imputée à la mondialisation transforme ainsi le monde -entier en un immense terrain de chasse aussi bien commercial que sécuritaire. Le champ de bataille, qui faisait référence à une surface (le  » champ « ), s’efface devant des frappes ponctuelles, à l’image de l’attentat, qui lui aussi est toujours ponctuel. Le véritable espace de la mondialisation n’est plus la surface liée à un territoire mais le positionnement dans une circulation infinie .
Avec la déterritorialisation, les conflits armés n’ont plus d’autres territoires que les points occupés par des « hommes dangereux », c’est-à-dire des terroristes. »
(Antoine Garapon et Michel Rosenfeld : Le drône double inversé de l’attentat in Le Monde 6 ocobre 2016)
Les récents attentats à Paris ne se sont-ils pas déroulés à l’intérieur d’un périmètre ? Sur quel terrain se trouvent les studios de cinéma de Daesh ? Où les bases de lancement des drones ? Leurs pilotes ? La vision d’individus cibleurs/ciblés uniquement reliés par le fil virtuel d’une connexion numérique « rationalisée » n’est pas celle, matérialiste, d’A Kluge mais elle est bien celle que l’on tente de mettre en place : la destruction des sentiments, c’est à dire l’effacement des singularités par leur instrumentalisation, transformation en datas.
Empathie
L’empathie désigne la capacité de comprendre les sentiments de l’autre. Sous ce vocable, « Einfühlung » qui n’est pas la sympathie « Mitgefühl », Kluge raconte une histoire que j’aime beaucoup. Elle examine un cas concret, qui est la manière de penser de cet élève d’Adorno. Un groupe d’officiers soviétiques est chargé d’anticiper le comportement des échelons du commandement allemand. Ils n’ont d’autre choix que de se mettre dans la peau de l’adversaire. Problème : nous sommes en période de purges staliniennes et c’est faillir à la loyauté soviétique que de prêter des sentiments normaux à des fascistes.
« Ils se promirent mutuellement que nul n’irait rapporter aux instances supérieures comment ils s’étaient glissés pour quelques heures dans les modes de pensée fascistes : d’ailleurs aucun ne dévoila par la suite que leur succès éclatant était dû à l’hypothèse selon laquelle on pouvait aussi prêter aux fascistes des expériences humaines universellement partagées. Où donc la bête fasciste réside-t-elle ? Manifestement dans les relations entre les hommes, entre les ennemis ; mais eux-mêmes n’étaient en substance qu’universelle humanité. En conséquence, il suffisait de les disperser, de les séparer les uns des autres. Le pays avait pour se faire l’étendue qui convenait » (pages  777-779).
Il faudrait inventer un système de polylecture, à l’image de la polyvision d’Abel Gance, permettant de lire plusieurs synopsis en même temps. C’est en effet aussi le choc des histoires et leur laconisme qui fait leur force. On se rendrait mieux compte aussi de la présence de plusieurs voix.
Le laconisme : j’aime bien l’idée qu’il partage avec Heiner Müller que ce qui est important doit être bref. « Comme une médecine » ajoute-t-il.
Je m’arrête donc là. Pour aujourd’hui. Mais je n’en ai pas fini avec mon traitement.
A suivre….
Alexander Kluge, Chronique des sentiments. Livre I. Histoires de base, 2016, P.O.L., Edition dirigée par Vincent Pauval, trad. Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Hilda Inderwildi, Jean-Pierre Morel, Alexander Neumann, Vincent Pauval. 1136 pages, 30 €.
Il faut rendre hommage à ce travail. Les traductions remarquables sont accompagnées d’un appareil de notes ainsi que d’un glossaire fort utiles.
J’ai fait une note de lecture du livre dans l’édition de juillet du Monde diplomatique
Gallimard avait en 2003, publié sous le tire de Chronique des sentiments un choix de textes. J’en avais parlé dans Histoires d’almanach et chronique des sentiments

 

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La péripétie rhénane v(éc)ue par Hölderlin

Le Rhin, peu après sa source, « s’en est allé  sur le côté » dit Hölderlin. Le chaos contient la possibilité d’un tournant.

Le jouvenceau déchaîné

Mais à présent, au-dedans de la montagne,
Profondément enfoui sous les cimes d’argent
Et sous l’émeraude radieuse,
Où les forêts frémissantes
Et les crêtes des rochers en terrasses
Plongent leurs regards vers lui, jour après jour, là-bas
Dans l’abîme glacial, je l’entendais
Pousser des lamentations le jouvenceau
Pour sa délivrance, ils l’entendaient
Se déchaîner, accuser la terre-mère
Et le dieu tonnerre qui l’engendra,
Ses parents pris de pitié, pourtant
Les mortels s’enfuirent de ce lieu,
Car elle semait l’effroi, tandis que privé de lumière
Il se débattait dans les chaînes,
La fureur du demi-dieu.
(Friedrich Hölderlin : le Rhin
Traduction Kza Han et Herbert Holl
)
L’identité de Hölderlin peut être décrite à l’aide de sa théorie des rythmes. Dans le seconde partie de sa vie, Hölderlin n’a plus signé de son propre nom mais avec le nom de Scardanelli. Beaucoup de gens se sont creusé la tête sur cette énigme. Roman Jakobson a proposé une intéressante théorie linguistique selon laquelle des lettres du nom de Hölderlin apparaissent dans celui de Scardanelli et qu’en conséquence Scardanelli représenterait une permutation de Hölderlin. Cette théorie linguistique est tout à fait convaincante. On peut cependant y ajouter une autre pour expliquer le choix du nom. Un membre de la société Hölderlin (Rudolf Straub : Scardanal – Scardanelli. A propos d’une découverte pendant un voyage au pays des sources du Rhin) fit dans les années 1990 lors d’une balade dans la région où naît le Rhin une intéressante découverte : dans ce territoire, à l’endroit où le Rhin change de direction et passe d’une orientation vers le Sud à une orientation vers le Nord, sur les hauteurs de la vallée, se trouve un lieu appelé Scardanal. Si l’on veut, le Rhin opère ici une péripétie. Le rythme qui pousse vers le Sud se change en un autre rythme. D’abord le Rhin dévale les parois rocheuses, jusqu’à ce que le chaos des masses d’eau se rassemble et se transforme en un large fleuve s’écoulant vers le Nord. Hölderlin décrit cela le plus précisément non pas dans son chant Le Rhin mais dans le poème L’Ister.
…L’autre
Le Rhin, sur le côté
S’est en allé. En vain ne vont
Au sec les fleuves. Mais comment ? Un signe fait besoin
Rien d’autre, pur et simple, pour que soleil et lune
Porte dans l’intime, inséparablement,
Et poursuive, nuit et jour aussi
Et les Célestes se sentent au chaud l’un contre l’autre.
C’est pourquoi ceux-là aussi sont
La joie du Très Haut….
(Friedrich Hölderlin : L’Ister
Traduction Kza Han et Herbert Holl)
Hölderlin considère les fleuves comme des jouvenceaux (Cf. dans le poème Heidelberg : « et le jouvenceau, le fleuve, partit dans la plaine… ») et son sillonnement, son cours comme une biographie. Dans le Rhin, il découvre la nostalgie d’un élan vers le Sud qui se trouve brisé parce qu’il a voulu aller trop vite au cœur de la mère. Selon la théorie de la péripétie de Hölderlin, apparaît pour lui, à l’endroit de la rupture, du changement de direction, une représentation décisive. Dans ce cas, il trouve même à cet endroit un nom à disposition, un nom de lieu  : un lieu nommé Scardanal. Hölderlin n’a pas permuté les lettres de son nom par hasard. Au contraire. Tout à fait en accord avec sa théorie de la naissance de l’idée par la rupture de rythme, il marque son identité de l’endroit du choc de la force du fleuve et du mur de pierres avec le changement du rythme qui en résulte. Hölderlin en tant que Scardanelli est celui qui s’efforce de se retrouver dans le chaos de la rupture.
Detler B. Linke
Hölderlin als Hirnforscher [Hölderlin chercheur en neurosciences]
Suhrkamp pages 102-104 Traduction Bernard Umbrecht
Avant de m’engager dans le commentaire de ce texte, je fais un petit retour sur le précédent.
Un lecteur du SauteRhin, Pierre Foucher, me fait remarquer, de bons arguments à l’appui- et je l’en remercie -, à propos de la traduction du mot Jüngling, dont je disais que c’était un jeune garçon, que :
« Chez Hölderlin, le mot « Jüngling » a une grande extension temporelle : il va de l’adolescence aux premières années de la vie adulte. (…) Pour évoquer la petite enfance, il se sert de « Knabe » (cf. Da ich ein Knabe war … ou les quatre premiers vers de An Herkules).
Le mot Jüngling célèbre toujours plus ou moins explicitement un jeune homme perçu comme en majesté, en fait : un demi-dieu (cf. « der entzückende Sonnenjüngling » (Sonnenuntergang), « der Jüngling, Apoll » (Götter wandelten einst …), ou le jeune Rhin de l’hymne que vous commentez, qualifié précisément et de « Jüngling » (v. 24) et de « Halbgott » (v. 31)). Je ne sais pas si Hölderlin évoque quelque part la figure d’Alexandre le Grand : il me semble qu’il serait pour lui le Jüngling par excellence. »
Je n’ai rien à redire à cela. Parmi les différentes traductions de Jüngling, j’ai rencontré Le Jeune ou L’adolescent ou encore Le juvénile. La traduction pour laquelle j’ai opté utilise le mot jouvenceau qui passe pour vieilli et qui signifie jeune, jeune homme. J’avais précisé que je lisais le texte pour lui-même n’étant pas familiarisé avec l’œuvre de Hölderlin. Quand j’écrivais jeune garçon, je pensais à l’âge que l’on prête à Héraclès évoqué dans le poème quand il a étranglé les serpents d’Héra, une dizaine de mois. En tout état de cause, dans le poème qui nous occupe, Jüngling s’oppose au père nourricier, le Vater Rhein. Pour avoir regardé , il y a quelques jours, sur Arte, la retransmission de La flûte enchantée de Mozart à la Scala de Milan, dans la mise en scène de Peter Stein, je me suis rendu compte que le Jüngling Tanino traduit en jeune homme signifie : celui qui a besoin d’être initié. Il a, lui, peur du serpent.
Revenons au « Jouvenceau déchaîné ».
Il semble qu’il y ait une petite erreur dans le texte de Detlef B. Linke, un chercheur en neurosciences, texte paru, je le précise, à titre posthume. Cela ne change rien au fond de son interprétation. Simplement, le Rhin, à Coire (Chur), n’opère pas un rebroussement mais un tournant. L’auteur auquel il se réfère, Rudolf Straub, le précise d’ailleurs : le Rhin s’écoule d’abord d’ouest en est, comme le Danube, avant d’opérer un tournant suffisamment important pour être qualifié de péripétie au sens dramaturgique du terme : un changement subit de situation dans une action dramatique, « Il s’en va sur le côté » dit Hölderlin. La nostalgie du sud est par ailleurs de toute façon présente aussi bien dans Le Rhin que dans L’Ister.
Vue aérienne de la bifurcation du Rhin vers le nord

Vue aérienne du changement de direction du Rhin vers le nord

Cette vue aérienne de l’aviation militaire suisse montre bien les orientations que prend le Rhin. Après être descendu des Alpes en deux parties qui se réunissent à Reichenau (15), il s’écoule vers l’est avant de bifurquer brutalement vers le nord à Chur (Coire) (18). Le hameau appelé Scardanal (13) se situe à proximité de cette péripétie. Nous sommes dans les Grisons. On y parle le romanche. Scardanal pourrait signifier quelque chose comme le déraciné, précise Rudolf Straub.
Venons-en au point essentiel de l’interprétation du nom auquel, à partir d’un moment, Hölderlin tenait : Scardanelli. Linke évoque la théorie linguistique de Jakobson, il y en a d’autres, on parle même d’un certain Tibor Skardanelli, manipulateur de « robot » joueur d’échecs (voir ici). Beaucoup de ces hypothèses reposent sur des jeux de langage. L’intérêt de celle qui nous occupe réside dans le fait qu’ ici il s’agit du rapport à un lieu et de la manière dont d’un changement de direction, d’un tournant naît une idée. Cela ne signifie pas qu’il y ait une relation directe entre le lieu et la métamorphose. « On ne voit rien de tout cela en contemplant simplement le paysage, encore moins sur une carte d’état major  » écrit Alexander Kluge (Dans Chronique des sentiments Livre I Histoires de base P.O.L. page 480 note 59). La poésie mobilise un ensemble beaucoup plus vaste de facultés que la seule observation visuelle.
Detlef B Linke qui considère Hölderlin comme un chercheur en art de vivre, écrit :
« La théorie hölderlinienne des rythmes et de la naissance des idées constituent un enrichissement intéressant des résultats actuels des neurosciences (Hirnforschung). Ses concepts formulés dans le cadre d’une poétologie trouvent leurs correspondances dans les modèles actuels des neurosciences. Ils ont été formulés par Hölderlin d’emblée en regard des facultés, des compétences humaines. La poésie joue ici un rôle central quand Hölderlin dit que la philosophie travaille sur une faculté alors que la poésie intègre toutes les facultés humaines ».
Et dans l’extrait que je commente ici :
« Tout à fait en accord avec sa théorie de la naissance de l’idée par la rupture de rythme, il marque son identité de l’endroit du choc de la force du fleuve et du mur de pierres avec le changement du rythme qui en résulte. Hölderlin en tant que Scardanelli est celui qui s’efforce de se retrouver dans le chaos de la rupture ».
Et en matière de chaos, Hölderlin (1770-1843) était servi par son époque qui se recoupe avec celle de Goethe (1749-1832)
«  L’époque de Goethe était une époque de chaos, dangereuse, imprévisible, inquiétante . Elle n’avait pas grand chose de ce sentiment de bien-être qui était si importante au conseiller privé chenu dans sa maison du Frauenplan. Partout l’ordre vacillait, tout allait sens dessus dessous à Weimar, en Allemagne, en Europe et sur cette orange amère, comme Lichtenberg appelait le globe terrestre. Des colonies devinrent des états, des rois perdirent leur tête, des imperators donnaient en spectacle sur la scène de l’histoire la version accélérée de la pièce didactique de la grandeur et de la décadence » (Bruno Preisdörfer : Als Deutschland noch nicht Deutschland war. Eine Reise in die Goethe Zeit. Lorsque l’Allemagne n’était pas encore l’Allemagne Un voyage dans l’époque de Goethe Verlag Galiani cité par Uwe Kalkowski)
Du chaos du Rhin sort un changement de direction.
« Mais près du danger grandit
Ce qui sauve aussi »
Hölderlin Patmos
Cela ne veut pas dire qu’il suffise d’attendre que nous soyons au fond du fond du trou pour espérer vivre un rebondissement. De tels retournements ou rebonds« dialectiques » sont illusoires. Cela veut dire que le chaos contient quelque part une solution, du chaos peut naître une direction nouvelle. En défaisant les anciennes connexions cérébrales, il permet de mettre en place de nouvelles et de sortir d’une voie sans issue, d’imprimer à la pensée un tournant, un changement de direction. Cela ne va pas sans travail poétique, sans rêve.
Si le chaos, la confusion rapprochent Hölderlin de nous, il y a aussi une grande différence. Elle est dans la vitesse de la technique comme le rappelle Bernard Stiegler qui qualifie le chaos actuel de disruption. Les technologies numériques vont plus vite que la foudre de Zeus et menacent aujourd’hui la capacité même de penser. (Bernard Stiegler Dans la disruption LLL, notamment page 445). Comment dans ces conditions, trouver ce plus grand que lui permettant d’éviter l’écroulement des montagnes dont parle Hölderlin dans Le Rhin ?
et si dans la hâte
Plus grand que lui ne le dompte pas,

Le laisse s’accroître, comme l’éclair il doit
Fendre la terre, et comme des ensorcelées s’enfuient
A sa poursuite les forêts et dans un écroulement les montagnes.
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Le chant du Rhin de Friedrich Hölderlin

Aujourd’hui, le chant du Rhin de Hölderlin après celui de Montaigne, César, Lucien Febvre, Heine et d’autres. Avec un essai de commentaire.

Le Rhin

À Isaac de Sinclair
Dans le sombre lierre j’étais assis, au seuil
De la forêt, à l’instant où midi
Visiteur de la source, étincelant d’or
Descendait des gradins de l’ Alpe
Qui pour moi s’appelle,
Divin édifice, citadelle des Célestes
Selon le vieil adage, où pourtant
Décidées en secret tant de choses encore
Parviennent aux hommes; d’où
Je perçus sans présage
Un destin, car à peine encore
Dans la chaleur de l’ombre mon âme
S’entretenant de tant de choses
Avait vagué vers l’Italie,
Au loin jusqu’aux rivages moréens.
Mais à présent, au-dedans de la montagne,
Profondément enfoui sous les cimes d’argent
Et sous l’émeraude radieuse,
Où les forêts frémissantes
Et les crêtes des rochers en terrasses
Plongent leurs regards vers lui, jour après jour, là-bas
Dans l’abîme glacial, je l’entendais
Pousser des lamentations le jouvenceau
Pour sa délivrance, ils l’entendaient
Se déchaîner, accuser la terre-mère
Et le dieu tonnerre qui l’engendra,
Ses parents pris de pitié, pourtant
Les mortels s’enfuirent de ce lieu,
Car elle semait l’effroi, tandis que privé de lumière
Il se débattait dans les chaînes,
La fureur du demi-dieu.
C’était la voix du Rhin libre de naissance,
Le plus noble des fleuves,
Et c’est tout autre chose qu’il espérait, quand là-haut
De ses frères, du Tessin et du Rhône
Il se sépara avec désir migrant, et impatiente
Son âme royale le poussait vers l’Asie.
Pourtant il est déraisonnable
De former des vœux face au destin.
Mais de tous, les plus aveugles
Sont les fils des dieux. Car l’homme connaît
Sa maison, il est échu à l’animal
Le lieu où gîter, pourtant à ceux-là
Il leur est donné dans l’âme inexpérimentée
Cette faille de ne savoir où aller.
Une énigme, pur jaillissement. Même
Le chant, il lui est à peine permis de la dévoiler. Car
Tel fut ton commencement, telle sera ta demeure,
L’extrême nécessité, et le dressage
Ont beau provoquer leur plein effet,
La naissance, et le rayon de lumière
Qui touche le nouveau-né
N’en disposent pas moins de la toute-puissance.
Mais qui donc
Surgi de ces hauteurs propices,
Est à même de rester libre
Tout au long de sa vie et d’accomplir
Seul le vœu du cœur, si ce n’est le Rhin,
Né d’un giron sacré
D’une naissance aussi fortunée que celui-là?
C’est pourquoi sa parole est d’exulter.
Il n’aime guère comme d’autres enfants
Pleurer dans les langes;
Car, là où d’abord les rives
Se faufilent sur son flanc, tortueuses,
L’enserrant assoiffées,
Avides d’attirer l’écervelé
Et de le sauvegarder
Sous leurs crocs, dans un éclat de rire
Il déchiquette les serpents et se précipite
Avec sa proie et si dans la hâte
Un supérieur [variante : Plus grand que lui ]ne le dompte pas,
Le laisse s’accroître, comme l’éclair il doit
Fendre la terre, et comme des ensorcelées s’enfuient
A sa poursuite les forêts et dans un écroulement les montagnes.
Mais un dieu désire épargner à ses fils
La vie hâtive et se prend à sourire
Quand irrépressibles, mais entravés
Par le sanctuaire des Alpes, contre lui
Dans les abysses, pareils à celui-là se courroucent les fleuves.
C’est dans une telle forge qu’on forge
Tout ce qui est de pure trempe,
Et il est beau de le voir,
Sitôt après avoir quitté les montagnes,
Dans sa course tranquille se contenter
En terre allemande, étancher sa nostalgie
Par la bonne besogne, quand il cultive la terre
Notre père le Rhin, et nourrit ses chers enfants
Dans les cités qu’il a fondées.
Pourtant jamais, au grand jamais il n’oubliera.
Car, plutôt le séjour s’abolisse
Et le statut, et se dénature
Le jour dévolu aux hommes, qu’il
Soit permis à un Tel d’oublier l’origine
Et la voix pure de la jeunesse !
Qui donc a le premier
Altéré les liens d’amour
Pour en tresser des lacets?
Alors, de leur propre droit
Ils se sont gaussés sûrs du feu céleste
Les impudents, c’est alors
Que dédaignant les sentiers mortels,
Aspirant à devenir l’égal des dieux
Ils ont choisi un chemin dévoyé.
Mais les dieux ont leur
Content d’immortalité et si les Célestes
Ont besoin de quelque chose,
C’est bien des héros et des hommes
Ou à défaut d’autres mortels. Car, puisque
Les tout-bienheureux ne sentent rien par eux-mêmes,
Il faut bien qu’un autre sente, s’il est permis
De tenir un tel propos, en commensal
Au nom des dieux,
Qui font usage de lui, cependant leur sentence
Est que celui-ci fracasse
Sa propre maison et traite en ennemi
Ce qu’il a de plus cher et pour soi-même, le père et l’enfant
Il les ensevelisse sous les décombres,
Si quelqu’un désire être tel qu’ils sont et refuse
De tolérer tout ce qui est inégal, tête exaltée.
C’est pourquoi heureux soit-il, qui trouva
Un destin favorablement départi
Où s’élève encore le souvenir
Des errances et des souffrances,
Douce rumeur au havre du rivage,
Qu’il puisse porter son regard de bon gré
Çà et là jusqu’aux frontières
Qu’à sa naissance dieu
Lui assigna pour résidence.
Alors il repose, bienheureux dans sa modestie,
Car tout ce qu’il a désiré,
Le céleste, de soi-même l’enveloppe
Indompté, souriant,
A présent qu’il repose, le téméraire.
Je songe aux demi-dieux à présent,
Et je dois les connaître ces êtres chers,
Parce que souvent leur vie me met
En un tel émoi le cœur nostalgique.
Mais pour qui, tel toi, Rousseau,
II advint une âme invincible,
A toute épreuve
Et un sens très sûr
Et un don suave d’ouïr,
De dire, en sorte que par plénitude sacrale
Telle dieu de vigne, divinement insensé
Et hors la loi il la donne, la langue des purs, la rend
Compréhensible aux bons, mais de droit
II frappe d’aveuglement les sans-égards,
Les serfs sacrilèges, comment nommerai-je l’étranger?
Les fils de la terre sont comme la mère
Tout amour, de même ils reçoivent
Sans peine toutes choses, les fortunés.
C’est pourquoi il est surpris de même,
Effrayé, 1’homme mortel,
Quand il considère le ciel
Qu’il s’est chargé sur les épaules
De ses bras d’amour
Et le fardeau de la joie;
Alors le meilleur lui semble souvent
D’être là, presque totalement oublié,
Où le rayon n’embrase,
A l’ ombre de la forêt
Au lac de Bienne dans la fraîcheur verdoyante,
Pauvre en accents, dans l’insouciance,
Tels les commençants d’apprendre auprès des rossignols.
Chose splendide, de ressusciter alors
D’un sommeil sacré, s’éveillant
A la fraîche dans la forêt, sur le soir
D’aller à la rencontre d’une lumière plus clémente
Quand le bâtisseur des montagnes,
Traceur du sentier des fleuves,
Après qu’il a gouverné, toujours souriant,
Comme la voilure avec ses brises,
Pauvre en souffle la vie humaine
Dans son affairement,
Il repose de même le démiurge,
Qui découvre davantage de bien
Que de mal, le jour s’incline
A présent vers son élève, vers la terre d’aujourd’hui.
Alors les hommes et les dieux célèbrent la fête nuptiale,
Tous les vivants sont en fête,
Et pour un temps
Le destin est en équilibre.
Et les fugitifs cherchent refuge
Et doux sommeilles vaillants,
Mais les aimants
Sont ce qu’ils étaient, ils sont
A la maison, où la fleur se réjouit
De l’innocente braise et les bois ténébreux,
L’esprit les entoure de son murmure, mais les irréconciliables
Sont comme métamorphosés et hâtent le pas
Pour se tendre la main
Avant qu’une lumière amie
Ne soit à son couchant et que vienne la nuit.
Pourtant, ce n’est là pour certains
Qu’un instant fugace, d’autres
Le retiennent plus longuement.
De tout temps, les dieux éternels
Sont gorgés de vie, mais jusque dans la mort
Même un homme est capable pourtant
De garder en mémoire le meilleur,
C’est alors qu’il fait l’expérience du très haut.
Toutefois à chacun selon sa mesure.
Car il est lourd à porter
Le malheur, mais plus lourd encore le bonheur.
Mais un sage a eu ce pouvoir,
De midi jusqu’à minuit
Et jusqu’à l’aurore du jour
De rester dans la clarté tout au long du banquet.
O toi, sur un sentier ardent parmi les sapins
Ou dans le sombre de la forêt de chênes, revêtu
D’acier, mon Sinclair, ou de nuages
Que dieu t’apparaisse, tu le connais, car tu connais, juvénile
La force du bien, et jamais le sourire du seigneur
Ne te reste caché
Le jour, quand paraît
Fébrile et enchaîné
Le vivant, ou encore
La nuit, quand tout s’entremêle
En désordre, et qu’il est de retour
L’antique chaos.
Friedrich Hölderlin
(Traduction Kza Han et Herbert Holl)
C’est un chant achevé en 1801 et conçu alors que Hölderlin était précepteur à Hauptwil près de Saint Gall en Suisse. Il est non seulement dédié mais adressé comme une lettre à Isaac de Sinclair, un compagnon en révolution. Napoléon avait en 1799 déclaré la révolution achevée et endossé ses habits de dictateur.
Le chant est présidé par une loi que l’auteur avait inscrite au-dessus d’une version encore fragmentaire :
« La loi de ce chant, c’est que les deux premières parties s’opposent selon la forme par progrès et régrès, mais s’égalent selon la matière, les suivantes s’égalent selon la forme, s’opposent selon la matière, mais la dernière équilibre tout par une métaphore qui traverse de part en part ».
Enigme
Ein Rätsel ist R[h]einentsprungenes. Auch
Der Gesang kaum darf es ethüllen
Une énigme, pur jaillissement. Même
Le chant, il lui est à peine permis de la dévoiler.
Ce Reinentsprungenes, pur jaillissement, fait un clin d’oeil à un Rheinentspungenes, surgi du Rhin. L’énigme surgie du Rhin est celle de son devenir à partir de ce défaut de ne pas savoir où aller. Le Rhin est un révélateur.
Avant de continuer, un mot sur le choix de la traduction
J’essaye de lire le texte pour lui même n’étant pas du tout familier avec l’œuvre de Hölderlin sans m’occuper des multiples interprétations auxquelles il a donné lieu à l’exception de celles des traducteurs. Il y en a dans ce cas beaucoup. J’en avais cinq à ma disposition. Elles contiennent des différences sensibles. J’ai retenu celle de Kza Han et Herbert Holl qui me paraissait la plus intéressante, c’est à dire la plus poétique avec un sens implicite qui me convenait. Elle est extraite d’un choix de textes regroupés sous le titre Hölderlin / Le fardeau de la joie paru aux éditions L’Harmattan. Le livre peut être consulté en ligne.  Nous retrouverons prochainement ces traducteurs de Hölderlin parce qu’ils sont aussi traducteurs d’ Alexander Kluge.
Le chant du Rhin est composé de 5 triades de strophes mais elles ne forment pas 5 parties de trois strophes. Distinguons une première partie de 6 strophes qui parlent du Rhin proprement dit, de la naissance, de l’enfance, il est qualifié de jüngling c’est à dire de jeune garçon – et non d’adolescent comme dans certaines traductions – puis de demi-dieu furieux c’est à dire de héros comme Héraclès avant d’apparaître en père de famille – le père Rhin – fondateur de villes et nourricier, après avoir déchiqueté les serpents. Où ai-je entendu que le refoulement du serpent était à l’origine du travail ?
Reprenons
Les deux premières strophes offrent un contraste saisissant en opposant brutalement le chaud et le froid. Un je, au moment où le soleil se fait visiteur de la source, le Rhin ne sera nommé qu’à la troisième strophe mais il l’est dans le titre, a la révélation d’un destin alors que dans la chaleur son esprit divague vers le sud, l’Italie et la Morée, c’est à dire le Péloponnèse, la Grèce. Dans la profondeur de cette citadelle divine, dans « l’abîme glacial » se déchaîne avec fureur un « demi-dieu » prométhéen, en révolte contre le Dieu tonnerre ( Zeus), son père et la terre-mère. Ce n’est qu’à la strophe suivante que nous apprendrons que ce demi-dieu est le Rhin, le « plus noble des fleuves » qui nous est présenté comme né libre, « libre de naissance ». La liberté est ici ce qui entre en conflit avec la conscience des nécessités. Nous apprendrons plus loin que naître libre signifie le rester. Et ce n’est pas simple. Dès la naissance, quand il se sépare de ses frères, le Rhône et le Tessin (affluent du Pô), il est poussé par un « désir migrant » – quelle heureuse traduction ! Son désir l’attire vers l’Asie. « L’Asie [de Hölderlin] fait le plus souvent référence à l’Asie mineure grecque et s’inscrit généralement dans le topique, inspiré de Herder, de la translatio artum, c’est à dire, de la pérégrination culturelle d’Est en Ouest », écrit Ludwig Lehnen dans Friedrich Hölderlin, les chants de la terre natale (Editions Orphée /La différence).
Pourtant ce n’est pas dans cette direction, ni ce sens, qu’il ira mais vers le Nord : « il est déraisonnable de former des vœux face au destin ». Sur ce point, les fils de dieu sont les plus aveugles de tous. Ils ont ce défaut d’origine, « cette faille [der Fehl ]de ne pas savoir où aller ». L’énigme jaillie du Rhin et que le poème ose à peine révéler est que le Rhin malgré « l’extrême nécessité et le dressage » reste ce qu’il est depuis le début : libre. Libre dans un destin qu’il n’a pas voulu. « C’est pourquoi sa parole est d’exulter » Exulter, jauchzen, crier youpie [juchhe], pour un peu on entendrait railler le goéland si ce n’est que sauf exception il n’y a pas de goéland argenté sur le Rhin. Il y a par contre des mouettes rieuses. L’exultation s’oppose aux pleurs dans les langes. Ce Rhin ne pleurniche pas, il extériorise sa jubilation.
Serpents
Et,
« …. dans un éclat de rire
Il déchiquette les serpents et se précipite
Avec sa proie et si dans la hâte
Un supérieur ne le dompte pas,
Le laisse s’accroître, comme l’éclair il doit
Fendre la terre, et comme des ensorcelées s’enfuient
A sa poursuite les forêts et dans un écroulement les montagnes. »
Il faut le calmer le furieux sinon il va se mettre à fendre la terre.
« … dans un éclat de rire
Il déchiquette les serpents »
Il veut en finir avec ses méandres paresseuses. Sont évoqués ici les serpents qu’Hera avait envoyés à Heracles / Hercule pour se venger, serpents que le jeune héros avait étranglé. La situation n’est pas tout à fait la même que celle de Laocoon, décrite par Virgile dans l’Enéide :
« Mais eux, sûrs de leur but, marchent sur Laocoon. C’est d’abord les corps de ses deux jeunes fils qu’étreignent les serpents : ils se repaissent de la chair en lambeaux de leurs malheureux membres. Ensuite, c’est Laocoon lui-même, accouru les armes à la main à leur secours, qu’ils saisissent et enroulent dans leurs immenses anneaux : par deux fois déjà ils ont ceinturé sa taille, par deux fois autour du cou Ils ont enroulé leurs croupes couvertes d’écailles, le dominant de leurs nuques dressées. Aussitôt, Laocoon tend les mains pour desserrer leurs nœuds, ses bandelettes dégouttant le sang et le noir venin, alors que ses horribles clameurs montent jusqu’au ciel — ainsi mugit un taureau qui, blessé, fuit l’autel, alors qu’il secoue de son col la hache mal assurée. »
Ici c’est l’enfant lui-même qui déchire les serpents qui sont aussi dans l’iconographie cananéenne les forces du chaos.

serpent

Image extraite du séminaire de  Bernard Stiegler Séminaire Pharmakon 6/2016
Les serpents peuvent être  aussi les lacets tissés par les liens défaits de l’amour.
Puis, voici calmée « la vie hâtive » et notre Rhin se met au boulot, à « la bonne besogne », il se met à fonder des villes et à cultiver la terre, pour « étancher sa nostalgie ». Laquelle ? Celle de son défaut d’origine ? De son « désir migrant » ? Son penchant vers l’Asie ? La nostalgie de l’Est ?
Et est-il pour autant devenu sage ?
Il n’est pas permis « d’oublier l’origine ». La tentation de l’hybris conduit à choisir « un chemin dévoyé » qui culmine dans un acte de folie qui encore une fois évoque Héraclès qui devenu fou détruit sa maison et sa famille.
« Au nom des dieux,
Qui font usage de lui, cependant leur sentence
Est que celui-ci fracasse
Sa propre maison et traite en ennemi
Ce qu’il a de plus cher et pour soi-même, le père et l’enfant
Il les ensevelisse sous les décombres, … »
Le téméraire finit par trouver le repos, « heureux dans sa modestie ». La réflexion s’éloigne  de sa matrice rhénane et de l’histoire héroïque pour devenir celle des philosophes. Elle se place sous le patronage de Jean-Jacques Rousseau et de Socrate – celui qui réussit à rester lucide tout au long du banquet – avec un zeste de Dionysos. Pour le vin du Rhin.
Est posée dans ce poème la question de la sagesse, d’un idéal de tempérance en harmonie avec la nature qui est aussi une question d’adéquation du langage. Mais le moment d’harmonie est « instant fugace », la menace du chaos est toujours latente et finit par advenir. Voici qu’
« ….il est de retour l’antique chaos », die uralte Verwirrung « l’immémoriale confusion », autre traduction possible, née du manque de clarté, quand tout s’entremêle dans le désordre.
Voilà qui parle de nous, aujourd’hui.

 

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Ma rentrée littéraire

Vient de paraître, aux éditions Mediapop, le texte de Kai Pohl, un auteur, poète, berlinois que j’ai eu le plaisir de traduire : 1964 ou pour être en conformité avec les nécessités du marché, le sujet masculin du pouvoir impose le silence à son âme.

Couverture

J’ai déjà raconté les circonstances de cette rencontre lors d’une escapade à Berlin en zone poétique libre. Elles ont conduit à la traduction puis la publication d’un extrait sur le Sauterhin, qui  elle-même a rencontré un éditeur, qui …… Une histoire de rencontres et d’amitiés.
Il est question d’un sujet, masculin. Des bribes, réminiscences, de sa biographie affleurent. Le sujet est imbriqué dans une réalité sombre désignée comme étant le marché et ses nécessités dont il reproduit les structures en imposant le silence à ses désirs d’individuation. Le mécanisme de conditionnement réduit l’être humain à une fonction. Le langage et la poésie ne sont pas épargnés. Le poème lui-même se place dans « l’époque de sa réussitabilité mercantile », pour reprendre le titre d’un poème tout récent de Kai Pohl qui lui-même fait référence au célèbre essai de Walter Benjamin : l’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique.
Il est question d’une année de naissance. Peut-être, comme le suggère un passage du livre, le narrateur est-il né d’un texte trouvé au bord d’une plage par son père dans une bouteille jetée à la mer.
En ouvrant le livre 1964, d’entrée le lecteur est prévenu de ce qu’il ne trouvera pas. Le début de ce que Kai Pohl qualifie d’élaboration, c’est à dire de transformation de quelque chose d’existant, est en effet un avertissement au lecteur :
Si, dans la ronde de ceux qui un jour peut-être liront cette élaboration, il devait se trouver quelqu’un qui en attende quelque chose, si minime que soit cette attente, qu’il lui soit dit : oublie ça. Il ne sera pas question de distraction, encore moins de savoirs et de connaissances. Même les formes habituelles de politesse manqueront à l’appel : tu seras, chère lectrice, cher lecteur, tutoyé(e) sans vergogne. Si cela te pose problème, mieux vaut pour toi ne pas aller plus loin dans la lecture. Tu seras déçu(e). Non pas par la matière qui t’es proposée – rien n’est proposé – ou par la manière douteuse dont l’auteur te la livre – rien n’est livré – tu seras déçu(e) par toi-même ! Car c’est toi-même, chère lectrice, cher lecteur, qui porte ta part dans les monstruosités dont il est question ici.

Degeneration

En 1965, les Who créaient leur célèbre chanson My Generation. En 2013, Kai Pohl co-éditait une anthologie poétique dont le titre y fait une claire allusion : My Degeneration, the very best of who is who. Dé-génération, dé-construction, dés-illusion. Poésie de la désillusion ? Disons celle d’une génération qui se rend compte que les mots anciens ont été passé à la centrifugeuse pour être remixés et resservis dans le but que seuls les mots changent afin que tout par ailleurs puisse mieux rester pareil.
Kail Pohl dit :
« Personne n’est épargné par la pression de la concurrence, chacun est apprêté pour s’accommoder aux circonstances afin de devenir un sujet de marché. La question est de savoir comment je me détermine par rapport à cela. Est-ce que je veux résister à la pression qui me pousse à rentrer dans le rang ou est-ce que je participe à la course aux jarres de viande. On ne peut pas dire que nous vivions dans une culture de la protestation. »
Certes non !
Dans le même entretien, postface à l’anthologie de poésie 2016, 50.000 frappes, il ajoute :
«  Si je suis dans la société comme un poisson dans l’eau, je ne peux absolument pas comprendre la situation dans laquelle je me trouve. Il faut une distance critique, une radicalité du regard – au sens d’une reconnaissance des causes – au lieu d’un regard ébahi sur les phénomènes ».

Cut-up pour le centenaire de la naissance de DADA

L’une des techniques utilisée pour aiguiser ce regard, s’émanciper du conditionnement et devenir poisson volant est celle expérimentée à la fin des années 1950 par William Burroughs jusqu’à la forme romanesque et Brion Gysin qui l’a même étendue au son. Elle est connue sous le nom de Cut-up (La découpe). Elle-même remonte à DADA dont nous fêtons cette année le centenaire de la naissance, en 1916 à Zurich. Les mots n’appartiennent à personne. Ils sont à tout le monde, disait William Burroughs. Toute la question est de savoir qui décide de leur définition. Dans un contexte qui a changé. Chez Kai Pohl, les cut-ups qu’il mêle avec des notices biographiques, des voix intérieures et des lambeaux de conversation sont en outre tirés d’Internet. C’est ce qui justifie sa présence dans l’exposition Papier 3.0 qui se tient au Séchoir à Mulhouse exposition ’qui s’interroge sur la place qu’occupe dans les processus de création d’aujourd’hui le papier dans une société de plus en plus dématérialisée et interconnectée.

Lecture performance

13 octobre à 20h, lecture-performance franco-allemande de Kai Pohl et Bernard Umbrecht à l’occasion de la sortie du livre 1964 dans le cadre de l’exposition Papier 3.0 au Séchoir (25, Rue Josué Hofer 68200 Mulhouse)

Pour recevoir 1964 (64 pages) de Kai Pohl avant sa sortie en librairie, en octobre 2016, voir toutes les informations utiles sur mediapop-editions.fr qui vous fera cadeau des frais d’envoi. Le prix du livre est de 7 euros.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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« Ce Rhin est une personne….. »

Le Rhin de Strasbourg à Cologne . Gravure dur bois de Sebastian Münster 1588 (Archives départementales du Bas-Rhin)

Le Rhin de Strasbourg à Cologne . Gravure sur bois de Sebastian Münster 1588 (Archives départementales du Bas-Rhin)

 « […] Ce Rhin est une personne. Nous n’hésitons pas plus à l’identifier comme tel, de sa source à son embouchure, qu’à nommer, en le voyant en pied devant nous, un vieil ami de toujours.
Et cependant, le problème se pose. L’ami est ce qu’il est depuis qu’il existe. Le fleuve ? Un individu sans doute : aux temps anciens les hommes volontiers le personnifiaient. Un individu que la nature n’a pas constitué elle-même sans tâtonnements ni hésitations: notre Rhin n’a-t-il pas dû rompre ses liens primitifs avec un Rhône supérieur roulant par les vallées de la Broye et de l’Aar la masse trouble de ses eaux? N’a-t-il pas renoncé à porter son flot puissant jusqu’à la Méditerranée par le seuil de Bourgogne et les chenaux du Doubs, de la Saône, du Rhône moyen qu’il emprunta pendant toute une période? Redressé vers le Nord à travers la plaine d’Alsace, n’a-t-il pas dû enfin cesser de s’échapper du bassin de Mayence par le golfe de la Weser ? Hôte tout récent dans la vallée qui porte son nom ; entré par une porte dérobée à Bâle; sorti par une voie de traverse à Bingen – le voici cependant constitué. Ici, le bras principal, le fleuve proprement dit. Là, simples annexes, les rivières affluentes. Fort bien; mais qui a prononcé : ici, fleuve ; là, affluents ? La nature, ou l’homme ? Un individu, le fleuve – mais non pas donné tel quel par la nature; forgé par l’homme ; né d’un choix raisonné et d’une volonté consciente.
Car, de l’Augusta des Rauraques que nous nommons Augst, jusqu’aux îles, aux marais et au Lugdunum, au Clair Mont des Bataves, qu’il n’y ait qu’une coulée, sans hésitation, et qu’un seul lit possible pour le fleuve maître – on s’en rend compte aisément. Mais en amont de Bâle ? Le nom de Rhin, la dignité de fleuve principal, pourquoi la retient-elle, l’eau qui vient du lac de Constance et dont le lit, cependant, est brutalement coupé par la chute infranchissable de Schaffhouse – plutôt que l’eau qui sort, sous le nom de Reuss, du lac des Quatre-Cantons et du Gothard ou, surtout, sous le très vieux nom d’Aar, du lac de Thoune et du Finsteraarhorn ? si abondante, celle-là, qu’au confluent, elle l’emporte par sa masse sur le Rhin traditionnel ? L’accoutumance, cette fois encore, tue l’étonnement. Penchés dès notre enfance sur des cartes pleines de certitudes catégoriques, nous y prenons tout faits ces êtres géographiques, les fleuves, dont nul ne discute la nécessité: à quoi bon ? S’agissant du Rhin, nous ne remarquons même plus comme singuliers deux faits : d’une part, alors que tant de fleuves ont changé d’appellation; alors qu’avant d’être baptisé Padus le Pô a été dit tantôt Bodincus, tantôt Eridanus; alors qu’à la Saône (pour nous borner à ces deux exemples) trois noms: Brigoulos et Arar avant Sauconna se sont, à notre connaissance, succédé : dès qu’il nous est cité dans les textes grecs le Rhin porte son nom, celui-là même que nous lui donnons. Plus de deux mille ans avant le temps présent, des ancêtres inconnus le prononçaient déjà. Et dès la même époque, ce nom s’appliquait, des monts de la Rétie aux marais bataves, à la totalité d’un cours d’eau défini, à de faibles variantes près, par les mêmes repères topographiques qu’aujourd’hui. Renos, le nom premier du Rhin, trouve un sens dans les langues celtiques: eau courante ou même (le vieil irlandais en témoigne) flot ou mer. Combien de siècles avant l’ère chrétienne le fleuve a-t-il reçu ce qualificatif en lui-même banal ? Il ne s’agit pas en ce moment de dater – mais de savoir comment, et pourquoi, de cours d’eau choisis et mis bout à bout, on a bâti un Rhin, notre Rhin traditionnel. Regardons la carte, une hypothèse naîtra.
Le col, non la cime: voilà dans la montagne ce qui importe à l’homme. Mieux encore, les deux suites de vallées: l’une, qui jusqu’au seuil balayé des bises permet de monter; l’autre, de descendre et de s’en aller là où mènent l’intérêt, la foi, l’ardent désir de voir du nouveau …
[…] Le Rhin naît – sans roseaux d’idylle – des cols relativement aisés d’accès qui dominent ses sources: Lukmanier, entre Breno et Rhin antérieur (Breno et Reno) ; San Bernardino, Splügen, Septimer, commandant le Rhin postérieur et l’étranglement furieux de la Via Mala; Juliers même, dominant l’Halbsteiner Rhein : grands cols carrossables qui nous font négliger les autres, et par exemple ce Marcio par où s’unit la Maira méridionale à la Madreis septentrionale : trois similitudes de noms qui mettent au champ l’esprit ingénieux d’un Georges de Manteyer, examinant à la lumière de la toponymie les voies fluviales primitives et les cols par où, de versant à versant, d’intrépides marchands coltinaient ballots et pacotilles… Le Rhin naît de ces passages – et, par-delà, du lac Majeur, du lac de Côme, de la plaine lombarde, sources pérennes de vie heureuse, d’abondance, partant de trafic. N’essayons pas de choisir entre cols, d’établir quelles relations précoces purent se nouer, soit entre Rhône et Rhin naissants; soit, par l’Arlberg, entre Rhin formé et cette grande voie de l’lnn, elle-même recoupée par le sillon du Brenner et de l’Adige: elle menait au carrefour par où les Hallstattiens, sortant de la Traun, abordaient la plaine de Basse-Autriche. N’essayons pas non plus de déterminer le rôle que, dans la qualification du fleuve, dut jouer assurément ce beau lac de Constance, petite mer intérieure de l’Europe centrale où voisinent toujours, sous les vols des Zeppelins, Suisse, Autriche et Allemagne. Disons simplement : le Rhin, un fil conducteur qui se tend, direct, facile à suivre entre plaine du Pô et pays du Nord. Quels, avec précision ? Historiquement parlant, ces Pays-Bas en qui Henri Pirenne reconnaît, avec son sens si fin des réalités historiques, une seconde Italie: l’exact pendant, par leurs estuaires, leurs cours d’eau ramifiés encadrant des îles, de ce que la Vénétie fut pour les marins méditerranéens. Préhistoriquement parlant, les contrées où les peuples hyperboréens recueillaient, au bord des flots apaisés, ce que les hommes pendant des siècles ont prisé plus que l’or, plus que le diamant : ces perles d’ambre mystérieuses et magiques qui leur semblaient enclôre, avec un rais de soleil, le plus puissant des dieux : le Lumineux.
Or, l’ambre se rencontrait sans doute entre Vistule et Niémen [Memel], au lointain Samland, vers qui de si bonne heure tendirent des routes marines, jalonnées d’îles saintes : Walcheren, commandant l’Escaut et la Meuse; contrôlant le débouché de l’Elbe, Helgoland et son roc ; Fehmarn peut-être, surveillant les deux baies où régneront plus tard Kiel et Lübeck … Cependant, des rives de la mer Noire, par les vallées du Tyras et de l’Hypanis (notre Dniestr et notre Boug), de longues caravanes montaient également vers l’«écume» convoitée. Itinéraires orientaux qui délaissaient le Rhin: mais on se procurait l’ambre plus à l’ouest aussi, dans le pays frison – et vers ces gisements, reprenant d’antiques voies de migration que jadis leurs ancêtres avaient pu suivre, des marchands s’acheminaient sous la protection des prêtres et des dieux; contre la matière sans prix, donnant ce qu’ils avaient de plus rare : bijoux d’or, objets de bronze, plus tard armes de fer – ils remportaient l’ambre comme une proie, dans leurs sanctuaires méditerranéens, jusqu’à Dodone et Délos. Par beaucoup d’itinéraires, certes ; et longtemps demeurèrent les plus suivis, ceux qui de la Bohême et de la Moldau gagnaient l’Elbe, puis du coude de Magdebourg atteignaient la Weser au point où elle s’échappe du massif hercynien. Mais le Rhin bientôt servit pareillement de guide vers le carrefour frison : le Rhin conduisant de la mer du Nord aux défilés alpestres, au Tessin, aux lacs et finalement à cette vallée du Pô où, par une série de confusions fertiles en enseignements, Denys le Périégète, au second siècle de notre ère, montrait encore les enfants des Celtes assis sous les peupliers et recueillant, aux bords du fleuve, des larmes d’ambre … Route immémoriale, celle-là même qu’utilisent les Argonautes dans le poème d’Apollonios de Rhodes: l’une des trois branches, à en croire la géographie à la fois mythique et légendaire du poète, d’un fleuve Rhône, Rhodanos, à triple embouchure: par l’une, se jetant tel notre Rhin dans l’Océan; par l’autre, tel notre Pô, dans la mer Ionienne; par la troisième, tel notre Rhône, dans la mer de Sardaigne, presque en face des Stœchades, ces îles d’Hyères qui, aux temps de Hallstatt, servaient de tête de ligne à une voie du corail vers le continent: c’est là que, détournés du Rhin par Héra, les Argonautes finalement aboutissent … Conception à tout prendre logique, si elle fond dans un même système non pas trois fleuves, mais trois itinéraires.
Encore, trois, le chiffre est bien modeste. Il traduit insuffisamment l’importance de ces vieilles voies de trafic que découvrirent il y a combien de siècles et parcoururent avant les premiers peuples marchands de nous connus, tant d’hommes à la voix morte, au langage évanoui … Et comment ne pas dire un mot de celles qui, débouchant sur la vallée du Rhin, ont contribué aussi à constituer le fleuve, à le rendre familier et serviable aux hommes – à l’orienter ?
Elles formaient deux groupes. Au sud, la où les voies danubiennes : celles qu’indiquait aux hommes, parce qu’elle était leur lieu commun de convergence, la vallée du puissant Istros (il ne s’appellera Danubios que plus tard et dans sa partie haute). En fait, cette voie ne servait pas seulement à guider marchands et marchandises gagnant de la mer Noire, carrefour d’Asie, et des plaines pontiques qui sans doute contribuèrent à former le genre de vie des néolithiques, le cœur même de notre monde : par Constance et l’Aar, jusqu’à ces lacs couverts sur leurs bordures mouillées de stations dont un nom, La Tène, dit assez l’importance; ou bien, par le seuil que surveillent le roc de Montbéliard en avant-garde et l’acropole de Besançon ceinturée de son méandre, jusqu’aux contrées – tôt humanisées de la Saône et du Rhône – elle ne prêtait pas seulement les eaux du fleuve et les sols de limon qui en bordent au sud la vallée, à la marche souvent dévastatrice des porteurs de coutumes et d’inventions nouvelles s’engouffrant et se chassant l’un l’autre dans le couloir central de l’Europe : elle s’enrichissait de l’apport particulier des voies de recoupement qui tantôt, la croisant simplement, par la Naab et la Saale gagnaient l’Elbe et ses bouches de bonne heure repérées ~ tantôt, par Höfingen, Waldshut et le Sundgau ou ces chemins du Neckar, de Rottenburg à Cannstatt et Heidelberg, qui permettent de contourner la Forêt-Noire – atteignaient le Rhin et de leurs produits variés grossissaient son trafic direct.
Routes du sel, que jalonnaient des gisements célèbres: le nom du précieux condiment ne cesse d’y sonner clair : Hallstatt et Hallein ; Hall sur la Rocher; Halle sur la Saale, au sud de Stassfurt : Julien, dans ses campagnes en Germanie, y verra Burgondes et Alamans se disputer les salines, armes à la main. Routes des métaux aussi : par là, du sud-est montèrent vers le nord-ouest européen le bronze et l’or, puis le fer du Norique se glissant de main en main le long du haut Danube et du Neckar pour atteindre à la fois le Rhône et le Rhin; fait significatif, la grande épée de fer caractéristique de la première phase hallstatienne, absente de la Gaule méridionale et de la Suisse occidentale, se retrouve au contraire à la fois dans le pays de Bade, l’Alsace, la Lorraine et la Bourgogne. Mais parler de produits, ici, est-ce suffisant ? Ce qui s’échangeait, au carrefour du Sundgau, aux débouchés du Neckar ; plus au nord, dans ce bassin de Mayence qui n’a cessé d’être cultivé par l’homme depuis le temps où les néolithiques bâtissaient leurs huttes sur les bords du fleuve jusqu’aux puissantes concentrations du bronze et du fer débordant, par la Nidda et la Wetter, en direction de la Fulda et de la Weser – ce n’étaient pas seulement des outils, des armes ou des bijoux : des idées, oui, et des pas en avant de la civilisation. L’outil d’ailleurs ne porte-t-il pas l’idée ? Quand l’épée, « bras de métal prolongeant le bras de chair» et comme lui docile aux ordres les plus directs, aux intuitions les plus vives de l’esprit, vient partager la faveur de la hache brutalement meurtrière – s’agit-il simplement d’un instrument qui se répand, ou de façons d’agir, de manières d’être plus subtiles qui s’installent? – Par là en réalité, par ces voies dont une carte du beau livre de Schumacher préfigure le réseau; par ces tracés antiques dont nos schémas de répartition des hommes semblent, aujourd’hui encore, faire revivre l’importance séculaire – des contacts n’ont cessé de se prendre entre pays du Rhin, plaines du Centre-Europe, hautes terres précocement civilisées de la Bohême et du Norique; plus loin, les rives du Pont-Euxin et ce qui plus tard verra s’agiter, derrière les formations compactes d’un germanisme agissant, les masses inquiètes et tumultueuses des Goths, des Slaves et de cent
autres peuples.
[…] Ce qu’il faut retenir ; ce qui, dès l’origine, éclaire d’un trait lumineux le destin du Rhin: c’est que l’homme, souverain assembleur des fleuves, a forgé celui-là de vals et de torrents pour qu’il soit, non pas une barrière mais un chemin. Un lien non un fossé. »
Lucien Febvre : Le Rhin – Histoire, mythes et réalités
Librairie académique Perrin 1997

Pages 66 à 75
(épuisé, existe encore d’occasion)
Pour apprécier à sa juste mesure les deux dernières phrases de ce chapitre du livre de Lucien Febvre – elles peuvent paraître banales aujourd’hui – il faut se souvenir qu’elles ont été publiées en 1931. La remarque vaut pour l’ensemble du livre, une véritable découverte pour moi. Il fallait être capable de prendre une telle hauteur dans la période de l’occupation de la Rhénanie par la France, de la dissolution de la République de Weimar et de l’apparition du péril nazi, face au mythe barrésien du « génie du Rhin », à une époque où chacun voulait le Rhin pour lui tout seul. L’ouvrage est remarquable aussi par la faculté de questionnement voire d’étonnement dont l’auteur fait preuve, parfois jusqu’au lyrisme. Il s’agissait pour Lucien Febvre, franc-comtois, de répondre à une commande de la SOGENAL (Société alsacienne générale de Banque) qui lui avait pour l’occasion offert une croisière sur le Rhin. Une première version paraît en 1931. La réédition de 1997 reprend celle de 1935.
J’ai choisi ce passage ci-dessus du début du livre qui montre à l’œuvre le rapport de l’histoire et de la géographie et même la volonté d’aller « au-delà de l’histoire » et de faire appel à d’autres disciplines, notamment la linguistique. Lucien Febvre en dégage ce qui fait l’individuation du fleuve. Né de passages, le Rhin est passage. Nord-Sud. Et le reste par delà les vicissitudes de l’histoire.
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PAUSE

 

« L’oisiveté du flâneur est une protestation
contre la division du travail »

Walter Benjamin Le livre des passages

 

 

 

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