Max Horkheimer et Theodor Adorno utilisent la même expression que Max Weber : Entzauberung der Welt / désenchantement du monde. En raison de la traduction française de leur ouvrage Dialektik der Aufklärung, on ne perçoit cependant pas cette filiation. Ils désignent le désenchantement du monde, la rationalisation/réification du monde, comme étant le programme même de l’Aufklärung. Celle-ci a son revers.
Begriff der Aufklärung
„Seit je hat Aufklärung im umfassendsten Sinn fortschreitenden Denkens das Ziel verfolgt, von den Menschen die Furcht zu nehmen und sie als Herren einzusetzen. Aber die vollends aufgeklärte Erde strahlt im Zeichen triumphalen Unheils. Das Programm der Aufklärung war die Entzauberung der Welt. Sie wollte die Mythen auflösen und Einbildung durch Wissen stürzen“.
(Adorno/ Horkheimer : Dialektik de l’Aufklärung. Suhrkamp taschenbuch. s. 19)
Le Concept d’Aufklärung
« De tout temps, l’Aufklärung, au sens le plus large de pensée en progrès, a eu pour but de libérer les hommes de la peur et de les rendre souverains [Herren = maîtres]. Mais la terre, entièrement « éclairée » c.à d. dans le règne des Lumières], resplendit sous le signe des calamités triomphant partout. Le programme de l’Aufklärung avait pour but de libérer le monde de la magie [avait pour but le désenchantement du monde]. Elle se proposait de détruire dissoudre les mythes et d’apporter à de détrôner l’imagination l’appui du par le savoir ».
(Adorno/ Horkheimer : Dialectik de l’Aufklärung traduit par La dialectique de la raison.Trad. Eliane Kaufholz. Trad modifiée par mes soins. Tel Gallimard. p.23)
L’expression désenchantement du monde est reprise à plusieurs endroits. Ainsi au début de la partie consacrée au concept d’Aufkärung où ce désenchantement conduit à la perte de la conscience de soi de la raison.
„ Rücksichtslos gegen sich selbst hat die Aufklärung noch den letzten Rest ihres eigenen Selbstbewußtseins ausgebrannt. Nur solches Denken ist hart genug, die Mythen zu zerbrechen, das sich selbst Gewalt antut. […] Es soll kein Geheimnis geben, aber auch nicht den Wunsch seiner Offenbarung.
Die Entzauberung der Welt ist die Ausrottung des Animismus“.
(Adorno/ Horkheimer : oc. s. 21)
« Sans égard pour elle-même, la Raison [Aufklärung] a anéanti jusqu’à la dernière trace sa conscience de soi. Seule une pensée qui se fait violence à elle-même a la dureté nécessaire à la destruction des mythes.[…] Il ne doit pas exister de secret, pas plus que le désir d’en révéler.
Libérer le monde de la magie, c’est en finir avec l’animisme ».
(Adorno/ Horkheimer : oc. p. 25-26)
„Die Entzauberung der Welt ist die Ausrottung des Animismus“ ici traduit par « Libérer le monde de la magie, c’est en finir avec l’animisme » devrait se transposer par « Le désenchantement du monde consiste dans l’élimination de l’animisme ». Entre autre. Mais ce processus a son revers non seulement dans une perte pour les Lumières de réflexion sur elles-mêmes, l’élimination des mystères et de l’imagination mais également, par le biais de l’industrialisation, dans une réification de l’âme humaine.
„Der Animismus hatte die Sache beseelt, der Industrialismus versachlicht die Seelen.“ (oc s.45)
« L’animisme avait donné une âme à la chose, l’industrialisme transforme l’âme de l’homme en chose » (oc. p.57)
La chosification et le désenchantement ne concernent pas seulement l’âme humaine mais également nos rapports avec l’ensemble du vivant non-humain, voire ce que l’on appelle la « nature » réduits à du mécanisable. Si la citation ci-dessus a quelque raideur, cet édifice, s’il demeure encore comme un spectre qui hante notre culture est cependant entrain de s’effriter sinon de s’effondrer, miné qu’il est, à la faveur de la crise écologique, par les sciences elles-mêmes.
Dans leurs notes et esquisses, les membres éminents de l’École de Francfort écrivent en outre, à propos de la culture de masse et de l’industrie culturelle :
„Im Reklamecharakter der Kultur geht deren Differenz vom praktischen Leben unter. Der ästhetische Schein wird zum Glanz, den Reklame an die Waren zediert, die ihn absorbieren; […] Seit dem industriellen Zeitalter ist eine gesinnungstüchtige Kunst im Schwange, die mit der Verdinglichung paktiert, indem sie gerade der Entzauberung der Welt, dem Prosaischen, ja der Banausie eine eigene, durchs Arbeitsethos gespeiste Poesie zuschreibt.“ (oc. s. 299)
« Dans le caractère publicitaire de la culture, sa différence avec la vie pratique disparaît. L’apparence esthétique devient le clinquant que la publicité cède aux marchandises qui l’absorbent. […] Depuis l’ère industrielle, un art en quête d’efficacité mentale, est en marche, qui pactise avec la réification, la chosification [Verdinglichung], en attribuant justement au désenchantement du monde, au prosaïque, voire à l’inculture [Banausie], une poésie propre nourrie par l’éthique du travail. » (Texte non repris dans l’édition française)
On peut compléter ce chapitre par l’adjonction de deux autres notions proches : celle de démythologisation et de démythisation
Démythologisation / démytisation
La démythologisation par le calcul :
« La logique formelle fut la grande école de l’unification. Elle offrait aux partisans de la Raison le schéma suivant lequel le monde pouvait être l’objet d’un calcul. L’assimilation des idées aux nombres qu’effectue le savoir mythique dans les derniers écrits de Platon exprime la nostalgie de toute démythologisation : le nombre est devenu le canon de l’Aufklärung. Les mêmes équations dominent la justice bourgeoise et l’échange des marchandises. » (p.29)
La démytisation par identification de l’animé à l’inanimé :
« L’homme croit être libéré de la peur quand il n’y a plus rien d’inconnu. C’est ainsi qu’est tracée la voie de la démythisation, de la Raison, qui identifie l’animé à l’inanimé comme le mythe identifie l’inanimé à l’animé. » (p.36)
Dans le chapitre Raison et mystification des masses, Adorno et Horkheimer abordent la question des industries culturelles de masse, la radio, le cinéma… (Il n’y avait pas encore de télévision. Ni d’Internet). Celles-ci, s’adressant à des millions de personnes, produisent des biens standardisés. Ils ne sont pas, comme on le prétend, des réponses à des besoins de ceux qui sont devenus des consommateurs mais servent à leur manipulation : « l’impératif de l’efficacité transforme la technique en psychotechnique, en technique de manipulation des hommes ». Par ailleurs, ajoutent-ils, « ce que l’on ne dit pas, c’est que le terrain sur lequel la technique acquiert son pouvoir sur la société est le pouvoir de ceux qui la dominent économiquement. De nos jours, la rationalité technique est la rationalité de la domination même ». Le nivellement que produit l’industrie culturelle n’est pas le résultat « d’une loi de l’évolution de la technologie en tant que telle » mais de sa fonction dans l’actuelle économie capitaliste. Il y a fusion de la publicité et de l’industrie culturelle tant sur le plan technique qu’économique. L’auditeur et le spectateur deviennent des clients passifs d’une fabrique de stéréotypes et de reproduction de copies conformes atrophiant leurs spontanéités et leurs imaginations. Bref, ils sont infantilisés. La langue elle-même se rationalise et s’appauvrit en se fondant dans la communication.
« Ce qui, dans une succession déterminée de lettres, dépasse la corrélation avec l’événement est rejeté comme obscure métaphysique verbale. Le résultat est que le mot, qui ne doit plus signifier, mais uniquement désigner, est tellement rivé à la chose qu’il n’est plus qu’une formule pétrifiée. Le langage et l’objet sont également affectés. Au lieu de permettre d’appréhender l’objet, le mot épuré le traite comme une instance abstraite et tout le reste, séparé de l’expression (qui n’existe plus) parce qu’on en exige une clarté impitoyable, s’atrophie progressivement dans la réalité ». (p 242)
Le désenchantement selon Max Weber vu par Ulrich Beck
La rationalisation comme le désenchantement ont une histoire. Max Weber lui-même l’avait déjà évoqué tout en mettant l’accent sur leur accélération lors du passage à la modernité. Weber écrivait au tournant du siècle dernier. Son texte Éthique protestante et esprit du capitalisme est paru avant la Première Guerre mondiale. A la fin de la Seconde guerre mondiale, et avec l’apparition des industries culturelles et du capitalisme consumériste, Adorno et Horkheimer y ont ajouté un nouveau chapitre. Ulrich Beck prolonge la tradition wébérienne. Héritier des tragédies historiques mais également contemporain des catastrophes industrielles qu’ont été Harrisbourg (Centrale nucléaire de Three Mile Island), de Bhopâl (industrie chimique) et de Tchernobyl, il publie en 1985 son important livre, La société du risque. D’autres catastrophes ont suivi. Que l’on pense à Fukushima, pour ne prendre que cet exemple. Ou la crise des subprimes, etc.
Ce qui intéressait Max Weber, selon Ulrich Beck, était « ce mouvement de dégagement hors du monde traditionnel des attaches religieuses dans lequel l’ici-bas et l’au-delà étaient encore confondus ». Il a vu que la perte de l’au-delà de la religion avait provoqué une ferveur active intramondaine. S’ils voulaient atteindre Dieu, devenu inaccessible, il « leur fallut prendre le monde en main, le transformer, le « désenchanter », le « moderniser », dégager ses trésors implicites de façon productive en formant et en utilisant toutes les forces humaines, et les accumuler jusqu’à en constituer un capital, pour trouver dans le monde qu’ils avaient soumis et s’étaient approprié une impossible protection qui réponde à l’absence de protection de Dieu. ». Pour Ulrich Beck, les écrits tardifs de Weber contiennent l’éventualité d’une « autorévision de la modernité » par laquelle les homme se libéreraient de « l’édifice de servitude » qu’ils ont eux-mêmes construit. Il ajoute, qu’en revanche, l’idée qu’ils pourraient, de même qu’ils avaient relâché l’emprise de l’Église à la fin du Moyen-Âge, s’émanciper des attaches de la société industrielle « pour être à nouveau renvoyés à eux-même sous une forme nouvelle », cette idée, si elle est présente, n’est pas explicite.
« Les normes concrètes, les valeurs et les modes de vie caractéristiques des hommes vivant au sein du capitalisme industriel sont moins le produit de la culture de classe industrielle (au sens où l’entendait Marx) qu’un reliquat de traditions pré-capitalistes, pré-industrielles. En ce sens, la « culture du capitalisme » est moins une création autonome qu’une phase tardive de la société par ‘États’, ‘modernisée’, ‘consommée’, et donc transformée et dirigée dans le système du capitalisme industriel. Le ‘désenchantement’ ne porte donc jamais sur cette culture même. Il reste un désenchantement des styles de vie et des formes de liens traditionnels, non modernes, qui sont ce qu’il s’agit de désenchanter mais ne cessent de se régénérer, de se maintenir, et alimentent donc éternellement le désenchantement dans son inextinguible accomplissement.
[…] C’est vrai de l’évolution jusque dans les années cinquante ; mais cela n’est plus vrai de l’évolution postérieure. »
(Ulrich Beck : La société du risque. Aubier. 2001. p. 184-185)
Un spectre en quelque sorte.
Ce dernier passage est cité en exergue du livre de Bernard Stiegler et de l’Association Ars industrialis qu’il avait créée : Réenchanter le monde / La valeur esprit contre le populisme industriel Flammarion). Je reviendrai plus loin sur ce livre qui ajoute lui-aussi un chapitre à la question du désenchantement du monde, celui de l’exploitation capitaliste de l’énergie libidinale et de la destruction du désir par le capitalisme consumériste et l’industrie culturelle.
Autodesruction de l’Aufklärung par une pensée devenue marchandise
Je reviens encore un moment sur La dialectique de l’Aufklärung. Dans l’introduction, les auteurs en situent l’enjeu : comprendre comment le progrès devient régression.
„Was wir uns vorgesetzt hatten, war tatsächlich nicht weniger als die Erkenntnis, warum die Menschheit, anstatt in einen wahrhaft menschlichen Zustand einzutreten, in eine neue Art von Barbarei versinkt“.
(Adorno/ Horkheimer : Dialektik de l’Aufklärung. Suhrkamp taschenbuch. s.11)
« Ce que nous nous étions proposé de faire n’était en effet rien de moins que la tentative de comprendre pourquoi l’humanité, au lieu de s’engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans une nouvelle forme de barbarie ».
(Adorno/ Horkheimer : Dialectik de l’Aufklärung traduit par La dialectique de la raison.Trad. Eliane Kaufholz. Tel Gallimard. p. 13)
C’est que la rationalité a tendance à s’épuiser, à se vider de sa substance ?.
« Une des caractéristiques de la rationalité a toujours été dès le début sa tendance à s’autodétruire »
En se barricadant derrière la stricte vérification des faits et au calcul de probabilités par peur de s’exposer à la superstition, la rationalité s’est stérilisée et a préparé le terrain à ce qu’elle voulait éviter : « l’interdiction de l’imagination théorique ouvre la voie à la folie politique »
« Si la Raison n’entreprend pas un travail de réflexion sur ce moment de régression, elle scellera son propre destin ».
En ne prenant pas en charge la dimension négative, toxique, du progrès, les ombres des Lumières, la pensée se désarme et laisse le champ libre aux ennemis du progrès et à l’extrême droite, au fascisme. Le « penser aveuglément pragmatisé perd son caractère transcendant et, du même coup, sa relation à la vérité ». Ainsi, « le progrès devient régression ».
« l’esprit ne peut survivre lorsqu’il est défini comme un bien culturel et distribué à des fins de consommation. La marée de l’information précise et d’amusements domestiqués rend les hommes plus ingénieux en même temps qu’elle les abêtit. [witzigt und verdummt zugleich = divertit et abêtit tout à la fois] (oc. p. 18)
C’est pourquoi
« la Raison [Aufklärung] doit prendre conscience d’elle-même si les hommes ne doivent pas être trahis totalement. Ce qui est en cause, ce n’est pas la conservation du passé, mais la réalisation des espoirs du passé. Mais aujourd’hui le passé continue comme destruction du passé ». (oc. p. 19)
La même année 1944 où paraissait Dialektik der Aufklärung parlant de l’autodestruction de la raison, Karl Polanyi, évoquait, lui, l’« autodestruction de la civilisation », du fait d’une « certaine qualité technique de son organisation économique ». Le dogme quasi-religieux de l’autorégulation du marché « finit par briser l’organisation sociale qui se fondait sur lui ». (Karl Polanyi : La grande transformation. Tel Galimard. Trad. Catherine Malamoud et Maurice Angenot. P. 38)
La raison en guerre contre elle-même (Bernard Stiegler)
Bernard Stiegler dans son ouvrage États de choc / Bêtise et savoir au XXIè siècle, réactualisera cette question en soulignant, que l’Aufklärung, est « un mouvement historique ». et qu’elle est en quelque sorte en permanence « en guerre contre elle-même »
« Si la raison se forme (en passant par une Bildung [c’est à dire une formation de l’attention]), c’est tout aussi bien et avant tout parce qu’elle se déforme : elle est un état à la fois mental et social essentiellement précaire – et c’est peut-être là ce que nous, les tard venus du XXIème siècle, découvrons : cette conquête reste toujours radicalement à refaire et à défendre. A la définition kantienne de la conquête qu’est l’Aufklärung, Adorno et Horkheimer ajoutent qu’elle doit toujours être défendue contre elle-même, telle qu’elle tend toujours, en devenant rationalisation c’est à dire réification à se retourner contre elle-même comme savoir devenu bêtise – cette dialectisation de l’Aufklärung survenant après que Max Weber a mis en évidence le fait de la rationalisation comme caractéristique du devenir capitaliste »
(Bernard Siegler : États de choc / Bêtise et savoir au XXIème siècle. Mille et une Nuits. 2012. p.36)
B. Stiegler : désenchantement / réenchantement du monde














Pour une vraie place des littératures en langues régionales dans les programmes scolaires (Pétition)
Il est temps d’accorder une vraie place aux littératures en langues régionales dans les manuels scolaires. Tous les élèves de France doivent savoir qu’il existe, en France, quantité d’auteurs qui se sont exprimés et s’expriment encore dans d’autres langues que le français, y compris un prix Nobel de littérature (Frédéric Mistral). Le Collectif pour les littératures en langues régionales à l’école a adressé une lettre-pétition en ce sens au Ministre de l’Éducation nationale.
Vous en trouverez le texte ci-dessous
Je m’y associe d’autant plus volontiers que le SauteRhin consacre une partie de son activité à transmettre ces trésors. Pour ce qui concerne l’Alsace, cela s’est fait à travers Nathan Katz, Jean-Paul Klée, René Schickele, cet autre Prix Nobel (de la paix) Albert Schweitzer, Claude Vigée, Otfrid von Weißenburg, j’en oublie. Littérature est à comprendre au sens large. Nous y incluons par exemple la chanson et la musique. Pour enseigner, il faut des enseignants. Je rappelle la proposition de Jean-Paul Sorg pour une École normale rhénane. La question concerne aussi notre histoire falsifiée.
Cette pétition demande au ministère de l’Éducation nationale d’enrichir ses programmes pour faire enfin une place, au côté des littératures en français, aux autres littératures de France. Je l’ai moi-même signée et vous invite à en faire de même en suivant le lien vers la pétition.
Auteur(s) :
Collectif pour les littératures en langues régionales à l’école
Destinataire :
Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale
Monsieur le Ministre,
Le patrimoine littéraire français ne se limite pas aux productions écrites en langue française. Depuis des siècles, la création poétique, narrative, théâtrale, argumentative en langues dites « régionales » est abondante et éminemment digne d’intérêt.
Or, comme ce fut longtemps le cas de la littérature féminine, tout cet archipel de créations écrites est aujourd’hui largement ignoré par les programmes scolaires de notre pays. Et donc par la majeure partie des Français.
Afin de mettre un terme à cette injustice, nous demandons que ces programmes soient reconsidérés et intègrent officiellement l’enseignement d’œuvres créées par des autrices et auteurs qui, pour être ancrés dans leur culture « régionale », n’en ont pas moins une portée universelle.
La France ne s’émeut guère d’une contradiction profonde entre ses déclarations d’intention et son action réelle. Elle s’enorgueillit de posséder une littérature mondialement reconnue, récompensée cette année encore par un prix Nobel, attribué à une femme. Elle se bat sans relâche, sur la scène internationale, pour que la langue française et sa littérature soient respectées et diffusées. Elle prodigue à tous ses enfants un enseignement qui accorde une place ambitieuse et méritée à nos œuvres littéraires.
Et pourtant, dans ce pays tellement attaché à la culture et aux droits de l’Homme, on peut constater avec effarement que la plupart de nos concitoyens ignorent qu’il existe des milliers d’œuvres littéraires écrites chez nous dans d’autres langues que le français.
S’ils ne le savent point, c’est bien, hélas ! Parce que notre système éducatif ne leur a jamais enseigné cette réalité. Héritier d’une tradition de mépris remontant à l’Ancien Régime puis théorisée sous la Révolution par l’abbé Grégoire, ce système passe volontairement sous silence ces milliers d’œuvres ainsi que ceux qui les ont écrites et les écrivent aujourd’hui encore, malgré les difficultés qu’ils rencontrent.
Les langues « régionales » elles-mêmes, dont l’enseignement demeure soumis au régime de l’incertitude et de la précarité, malgré les rappels à l’ordre répétés des instances culturelles internationales, se voient dédaignées par les autorités de ce pays.
Car le fait qu’au fil des ans, et non sans mal, quelques améliorations aient pu être apportées à leur statut grâce à quelques textes législatifs ou réglementaires n’empêche pas que trop souvent, faute de moyens et de bonne volonté de la part des décideurs de terrain, l’application concrète de ces textes soit fortement entravée. A fortiori, les littératures de ces autrices et auteurs – alsaciens, basques, bretons, catalans, corses, créoles, flamands, occitans, et de toute autre langue de France, y compris bien sûr des outre-mer – sont victimes d’une idéologie étriquée, exclusive et excluante.
Quand on trouve dans les manuels une référence, par exemple à tel ou tel troubadour, cela reste marginal et parfois scientifiquement erroné. Il est grand temps que cette situation évolue.
Au fond, rien n’empêche – si ce n’est certaines volontés politiques influentes et figées – qu’un enseignement portant sur ces œuvres et ces autrices et auteurs soit dispensé aux élèves, au fil des divers cycles, du primaire jusqu’au baccalauréat. Il est parfaitement envisageable de les faire étudier, en traduction française ou, mieux encore, en version bilingue. Contes, poèmes, romans, pièces de théâtre… Peuvent être abordés sous forme d’extraits ou d’œuvres intégrales. Par exemple dans le cadre des progressions pédagogiques de la matière français ou, en lycée, dans celui de l’enseignement de spécialité « humanités, littérature et philosophie », on aborde déjà fréquemment des textes d’auteurs traduits de langues étrangères ou de l’Antiquité : il est parfaitement possible d’y intégrer les textes dont nous parlons, des œuvres de qualité qui pourraient dialoguer avec la littérature européenne écrite dans d’autres langues, dont le français.
On pourrait aussi considérer que les enseignants de chaque région mettent prioritairement l’accent sur des œuvres issues de celle-ci mais, au-delà de ce principe, il serait bon que chaque élève soit sensibilisé à l’existence de cette foisonnante diversité littéraire de notre pays.
Si Annie Ernaux est « notre » nouveau prix Nobel de littérature, Frédéric Mistral, en son temps, le fut aussi. Il écrivait en provençal, et de cela la quasi-totalité des Français n’a strictement aucune connaissance. Œuvrons pour mettre un terme à cette aberration. Agissons au bénéfice de tous, à commencer par notre jeunesse : l’ouverture des programmes sur notre diversité interne est un premier pas vers un nouvel humanisme ouvert à l’Autre.